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vendredi 30 décembre 2022

La ligne de nage ★★★☆☆ de Julie Otsuka

De Julie Otsuka, j'avais aimé découvrir les histoires de son précédent roman "Certains n'avaient jamais vu la mer". Si le sujet méritait le détour, l'écriture sujette à beaucoup de répétitions ne m'avaient pas permis d'être complètement happée. Avec "La ligne de nage", l'embarquement n'a pas été complet pour les mêmes raisons, et parce que l'écriture est particulièrement froide. 
Pourtant, c'est un livre qui m'a marquée, déstabilisée, ébranlée. Même en retrait, j'ai apprécié cette lecture, trouvé le ton juste, les propos criant de vérités. 
Dans une première partie, Julie Otsuka nous ouvre les portes d'une piscine souterraine et y décrit, avec une minutie quasi chirurgicale et humour aussi, les habitudes d'une communauté de nageurs, les règles à respecter ... avec un "nous" englobant tous ceux qui le fréquentent, dont Alice, personnage principale de ce roman, et un "vous" qui nous invite au partage. Nager, enchaîner les longueurs, permet de s'évader, d'évacuer le stress, de s'éloigner du quotidien, j'adhère complètement, je me suis retrouvée dans ces propos. 
L'apparition d'une fissure dans le fond du bassin marque la transition avec la deuxième partie dans laquelle Julie Otsuka évoque, avec mélancolie, la fin de vie d'Alice. Son cerveau s'est fissuré. 
Les maladies qui affectent la mémoire rendent la vie difficile pour le patient atteint et pour son entourage. L'absence de traitement condamne les patients, et les structures d'accueil, les soignants font leur maximum pour encadrer, décharger les familles, accompagner la fin inexorable en toute transparence. Celle d'Alice, semble, pourtant avoir gommé l'humanité de ses patients.
« On vous dit tout : à Belavista, les apparences peuvent être trompeuses. Le réveil fixé à la table de chevet est en fait une caméra de surveillance déclenchée par le mouvement. Votre gobelet en plastique rouge translucide permet de contrôler votre niveau d'hydratation. Le thermostat situé sous l'interrupteur de la lumière est un micro. Votre bracelet de cheville en argent si stylé permet de vous retrouver partout. La compote sur votre plateau de dîner est un leurre pour vous faire prendre vos médicaments. Idem de la purée et des morceaux de banane occasionnels. Le joli tapis décoratif de votre salle de bains est un tapis antichoc en cas de chute. Votre coach personnelle » est en réalité kiné. Son salut amical - Tout va bien ! » - sert à développer la confiance. Le jardinier que vous voyez par la fenêtre assure la sécurité. Et cette femme un peu perdue qui vous regarde dans le miroir de la salle de bains ? C'est vous. »  
L'auteure s'adresse à la fille d'Alice dans la deuxième partie et emploie le "tu". Un "tu" qui marque la distance idoine pour évoquer sa culpabilité, sa propre culpabilité, certainement. À la lecture, j'aurais préférer le "je"... Mais avec du recul, je comprends ce choix. Il évite le jugement, le larmoiement aussi. Et c'est vrai, que ce livre n'analyse pas vraiment les situations. L'auteure en énumérant des constats donne de la profondeur à ses propos. 
Et ces propos laissent des traces. J'ai rarement parlé d'un livre à mon mari après une lecture ;-)
La fin, cette fin, ces dernières pages que j'ai relues sont ... belles. 
Je relirai Julie Otsuka, parce que son écriture, que je trouve pourtant plutôt froide, m'interpelle et me touche. 

« - et nous allons nager. Parce qu'il n'est pas un endroit au monde où nous aimerions mieux être qu'à la piscine : avec ses larges couloirs de nage séparés par des cordes, clairement numérotés de un à huit, les gouttières adaptées, les pimpantes bouées jaunes espacées par des intervalles confortablement prévisibles, les entrées séparées pour les hommes et les femmes, la tiède lumière ambiante de l'éclairage incrusté dans le plafond, tout cela nous apporte un semblant d'ordre et de réconfort qui manque à nos vies, là-haut. »

« Lâche-toi un peu, nous lance-t-on. Saute une séance. Deux séances. Fais soixante-sept longueurs au lieu de soixante-huit. À moins que nous ne préférions passer le restant de nos jours à faire des allers-retours au fond d'une boîte en béton géante ? 
La réponse, bien sûr, est oui. Parce que pour nous, nager est plus qu'un passe-temps, c'est une passion, un réconfort, une drogue choisie, ce que nous attendons plus que toute autre chose. C'est le seul moment où je me sens vraiment en vie. Cela nous permet de rester concentrés, attentifs, cela ralentit le processus de vieillissement, fait baisser notre pression artérielle, développe notre énergie, notre mémoire, notre capacité respiratoire, notre vision même de la vie. Sans la piscine, en fait, nous serions sûrement tous morts. Alors, à nos critiques - et à tous ceux qui prétendent que c'est seulement une question d'endorphines -, nous disons venez donc essayer, soyez nos invités pour la journée. Prenez une serviette, enfilez votre maillot et votre bonnet, et approchez-vous du bord. Maintenant, mettez vos lunettes, tendez les bras devant vous, une main par-dessus l'autre, les pouces croisés, le menton rentré, et lancez-vous dans ce glorieux plongeon. Vous verrez. Une fois dans l'eau, vous ne voudrez plus en sortir. »

« Elle se rappelle comment on dit: J'ai perdu ma journée. Diem perdidi. Et comment on dit je suis A désolée en japonais, ce que tu ne l'as pas entendue prononcer depuis des Elle se rappelle les « riz » et « toilette ». Elle se rappelle « attendez ». Chotto matte kudasai. Que rêver d'un serpent blanc porte chance. Que ramasser un peigne tombé par terre porte malheur. Elle se rappelle qu'il ne faut jamais courir pour se rendre à un enterrement. Qu'il faut crier la vérité au fond d'un puits. »

« Elle se rappelle qu'elle oublie. Elle se rappelle de moins en moins, jour après jour. »

« Peut-être qu'à votre insu vous êtes devenue quelqu'un de très difficile à vivre. Vous refusez de manger. Vous refusez de vous laver. Vous vous levez dix fois, vingt fois par nuit, vos proches sont au bout du rouleau. Ou bien est-ce votre mari qui vous a dit tout simplement ce matin de monter en voiture, qu'il vous emmenait en promenade ». Ou c'est votre fille qui vous a annoncé qu'elle avait pris des dispositions», et vous vous êtes dit: Chic, une sortie. Et vous voilà ici.

Bienvenue à Belavista. »

« Quelques informations au sujet de votre état. La maladie n'est pas temporaire. Elle est évolutive, inguérissable et irréversible. Et au bout du compte, comme la vie en somme, elle débouchera sur la mort. Les médicaments ne peuvent l'arrêter. Le thé vert infusé avec du ginkgo biloba et du gotu kola n'y changera rien. Les prières ne seront d'aucune efficacité. Les mouvements de qi gong « franchir les étapes » et donner plus de sens à sa vie (trop tard pour ça) n'auront aucun effet. Adopter une attitude positive réaliste n'empêchera rien, voire pourrait hâter votre déclin. Il n'y a pas d'exception à ces règles. Vous êtes certes une personne particulière, mais votre cas ne l'est pas. Il y a quatre-vingt-sept personnes à Belavista qui connaissent la même affection que vous, et elles sont plus de cinquante millions à travers le monde. »

« Votre affection n'a pas de sens, ni de signification supérieure. Ce n'est ni un « don », ni une mise à l'épreuve», ni même une opportunité pour changer et grandir intérieurement. Cela ne guérira pas votre âme blessée et en colère, ni ne fera de vous une personne plus gentille, plus compatissante, jugeant moins les autres. Elle ne gratifiera d'aucun supplément de noblesse les personnes qui sont payées pour vous soigner (C'est une sainte!), ni n'enrichira la vie de vos proches qui vous ont toujours aimée, adorée. Ça les rendra seulement tristes. Cela ne vous rapprochera pas non plus de l'être supérieur, ni ne vous libérera de vos petits soucis. Si vous vous inquiétiez déjà pour votre poids, cela continuera (« Je suis toujours trop grosse », direz-vous). Seul effet mesurable : vous vous rapprochez de la fin inexorable. »

« [...] regrettez-vous seulement toutes ces choses que vous n'avez pas faites. Vous auriez dů pratiquer davantage les mots croisés, prendre plus de risques, vous inscrire à ce cours sur les classiques de la littérature, prendre tous vos jours de congé, enlever les housses de protection en plastique sur vos beaux meubles (« Je suis en train de devenir comme ma mère ! » avez-vous dit un jour), porter ces coûteuses chaussures à talons que vous gardiez au fond de votre placard pour une occasion spéciale (quelle occasion ?). Vous auriez dû vivre (qu'est-ce que vous avez fait à la place ? Vous avez joué la sécurité, vous êtes restée dans votre ligne de nage). Ou peut-être auriez-vous mieux fait de choisir le régime crétois plutôt que le régime du Dr Atkins. Apprendre une nouvelle langue - le français, l'allemand, l'indonésien, n'importe laquelle l'âge de cinquante ans, au moment où votre cerveau a - « avant commencé inéluctablement à glisser dans le sens de la pente. L'année prochaine », ne cessiez-vous de vous répéter. Et maintenant - Surprise ! -, l'année prochaine est là. Jamais vous ne ferez ce voyage à Las Vegas, ni ne deviendrez une lettrée plutôt qu'une simple lectrice, ni ne parlerez un français courant, voire même passable. Nous sommes désolés. Parce que, hélas, la fête est finie. »

« Si vous vous attendiez à autre chose - des draps de meilleure qualité, un mobilier personnalisé, un yaourt bio et du muesli au petit déjeuner, du sorbet aux fruits rouges à la demande, apporté directement dans votre chambre -, vous auriez mieux fait de vous rendre au Manoir, de l'autre côté de la ville. Ou bien de prendre une chambre à l'hôtel. Tout ce que nous avons à dire c'est que nous sommes désolées, nous aurions aimé que les choses soient différentes mais votre mari ayant signé une demande de restriction des déplacements, nous ne pouvons pas vous laisser partir. »

« On vous dit tout : à Belavista, les apparences peuvent être trompeuses. Le réveil fixé à la table de chevet est en fait une caméra de surveillance déclenchée par le mouvement. Votre gobelet en plastique rouge translucide permet de contrôler votre niveau d'hydratation. Le thermostat situé sous l'interrupteur de la lumière est un micro. Votre bracelet de cheville en argent si stylé permet de vous retrouver partout. La compote sur votre plateau de dîner est un leurre pour vous faire prendre vos médicaments. Idem de la purée et des morceaux de banane occasionnels. Le joli tapis décoratif de votre salle de bains est un tapis antichoc en cas de chute. Votre coach personnelle » est en réalité kiné. Son salut amical - Tout va bien ! » - sert à développer la confiance. Le jardinier que vous voyez par la fenêtre assure la sécurité. Et cette femme un peu perdue qui vous regarde dans le miroir de la salle de bains ? C'est vous. »

« Plus de post-it tapissant les murs. Les chaussettes d'abord, puis les chaussures. Plus besoin de se triturer la cervelle pour chercher le mot exact quand un vague synonyme peut suffire. Est-ce qu'elles s'en rendent compte ? (Oui.) Ici, à Belavista, vous pouvez dire adieu à toutes vos notes, à votre sac d'objets-mémoire, et pour la première fois depuis que les symptômes ont commencé à se déclarer vous pouvez baisser la garde et vous sentir chez vous parmi nous. Parce que ici, à Belavista, tout le monde sait. »

« Elle ne regarde plus par la fenêtre. Elle ne demande plus après ton père. Elle ne demande plus quand elle va rentrer chez elle. Parfois, des jours entiers passent sans qu'elle prononce un mot. D'autres jours, tout ce qu'elle dit, c'est « oui ».
- Tu te sens bien ?
- Oui.
- Les nouveaux médicaments sont efficaces ?
- Oui.
- Tu as mal ?
- Oui.
- Tu aimes cet endroit ?
- Oui.
- Tu te sens seule ?
- Oui.
- Tu rêves toujours de ta mère ?
- Oui.
- Mon chemisier me serre-t-il trop ?
- Oui.
- Si tu avais quelque chose à me dire, ce serait quoi ?
Silence.
De temps à autre, l'éclat de son vieux moi réapparaît. « Tu aimerais avoir des frères ? » te demande-t-elle un jour (tu réponds que tu adorerais ça). Ensuite pendant les cinq mois suivants, plus un mot.
La dernière phrase qu'elle prononce : « C'est bien que les oiseaux existent. » »

Quatrième de couverture

Nageurs et nageuses de cette piscine que tous appellent  « là en bas » ne se connaissent qu'à travers leurs routines et petites manies, et les longueurs, encore, encore. Ils y viennent à heure fixe pour se libérer des fardeaux de là-haut.

Alice, tout spécialement, trouve un grand réconfort dans sa ligne de nage. Et puis un jour, une fissure apparaît au fond, dans le grand bain, en préfigurant d'autres, celles de son cerveau. Pour elle, l'inéluctable fermeture résonne comme un clap de fin. Remontent alors à la surface des souvenirs de jadis, de l'internement dans un camp pour Nippo-Américains pendant la Seconde Guerre mondiale, d'une enfant perdue très tôt, pourtant si parfaite... Mais Alice oublie chaque jour un peu plus.

Là où il faudra bien se résoudre à l'enfermer, sa fille essaie de sauver quelques lambeaux du paysage fracturé qu'est devenue leur relation lacunaire. 

« En ces temps marqués par la monotonie et le chaos, quand la mort est aussi concrète qu'inimaginable, et quand des fissures peuvent apparaître au fond du bassin pour des raisons non perceptibles, La ligne de nage est une merveilleuse compagne. Sans résoudre ce qui ne peut l'être, la douce insistance du roman résonne en nous. »
The New York Book Review

« Attendez-vous ce que La ligne de nage fasse beaucoup de vagues, la saison des prix littéraires venue. Un inoubliable roman sur les mères et les filles, par une autrice au talent envoûtant. »
Daily Mail

Éditions Gallimard,  août 2022
165 pages
Traduit de l'américain par Carine Chichereau

mercredi 21 septembre 2022

La nuit des pères ★★★★★ de Gaëlle Josse

Le papa de la narratrice a cherché toute sa vie le vide, le silence pour fuir son "Là-bas" prégnant et lourd à porter. Tellement lourd que sa fille semble être passée dans sa vie comme une ombre. 
Des années de mutisme. 
Des traumatismes.
Des non-dits.
Une famille écartelée.
Par ces non-dits justement.

Elle est troublante cette littérature qui résonne autant en son lecteur. 
Une auteure qui livre sa douleur, sa colère.
Et moi, troublée, émue, touchée, émerveillée par de nombreux passages.

J'aime beaucoup la plume de cette auteure qui évoque toujours avec tant grâce nos fragilités.

À lire , ou pas, c'est vous qui voyez ;-)
« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. »

« Et parce que la parole ne peut aller beaucoup plus loin, j'écris ce silence qui ira seul ouvrir le chemin. »
Pierre CENDORS, Minuit en mon silence. 
En exergue 

« Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l'âme. Mais quelle famille? Je n'ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j'étais venue. J'avais commis l'erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais plus quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m'échap pait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d'un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C'est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s'y fait pas. »

« Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants. Te voilà à l'orée de l'oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l'idée qu'un jour tu ne connaîtras plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ? »

« La mémoire des lieux. Je n'y peux rien, je porte ça en moi depuis toujours. J'ai la mémoire monstrueuse, oui, monstrueuse, hémorragique, débordante. Parfois, un visage s'efface ou un nom s'évapore. Un lieu, jamais. »

« On ne sait jamais quoi faire du chagrin des autres. Et toi, mon père, qu'as-tu fait du nôtre? Y a-t-il un lieu en toi pour le perdre, pour l'égarer, pour l'oublier, un lieu où tu ne vas jamais ? »

« C'est une photo d'Amarcord, de Fellini, l'apparition du Rex, le paquebot triomphal, éclairé comme pour une fête somptueuse, dans la nuit, un peu flou, beau comme un songe, avec les hommes, les femmes qui s'en approchent dans des barques et le saluent à grands gestes, comme une divinité qui nous ferait l'aumône d'un bref passage sur terre. Et l'apparition s'évanouit. Plus tard, j'ai regardé mille fois cette scène, elle m'étreint, je ne sais pas dire pourquoi. Ce rêve qui passe, proche et lointain, cette ferveur, suivie de cette disparition. Le surgissement de quelque chose qui nous porte. Plus loin, plus haut. Comme ta montagne, père. »

« J'ai ajouté les miennes et je me suis tenue debout. Sans mots et sans pensées, là, simplement, près de toi, maman. Toi qui as passé ta vie à détourner la colère du père, maman paratonnerre, un arbre qui absorberait la foudre en souriant, consumé mais debout. Je suis partie lorsque j'ai entendu grincer la grille. Je ne voulais pas croiser d'autres vivants que toi, maman, dans mon cœur. »

« Je ne comprenais pas le monde. J'avais peur de la nuit à la maison, je haïssais la montagne qui m'empêchait de voir la vie au loin. Là, dans ce musée, on enfermait des créatures vivantes pour se repaître de leur beauté. Pourtant, c'est grâce à cela que j'ai découvert ma voie, même si ce mot peut sembler présomptueux. Ce paradoxe me perturbait. Plus tard, j'ai haï le cirque, tous les dressages, les spectacles, les exhibitions d'animaux sous des prétextes divers, c'était quelque chose de viscéral, d'irraisonné. Laissez-les tranquilles. »

« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. J'ai eu envie de faire un film, un court-métrage avec cette histoire, et c'est resté une envie. Je crois que quelqu'un d'autre l'a fait. Je n'ai pas regardé, mes images sont dans ma tête, je ne suis pas capable de les partager. Cette scène m'obsède. Je me suis revue à douze ans, en larmes, près des requins. »

« Ton père a une épine dans le coeur, Isabelle, ça l'empêche de vivre et ça le rend invivable, c'est tout. Il y a eu de la bonté en lui, j'en suis certain. Un jour tu feras la paix. Voilà ce que Vincent m'avait dit un jour sur toi. Il ne parvient pas à traverser sa propre nuit, avait-il ajouté. [...] On sait rien des autres, accepte-le ; Je n'ai jamais pu lui parler du cri. Le renard enragé continuait de me dévorer le ventre. »

« Et toi, mon père qui avance à pas lents vers les ombres qui vont t'ensevelir vivant, où en es-tu? Je m'aperçois que je ne te connais pas. Je me sens perdue moi aussi. Chacun dans sa pénombre. La tienne me fait une peine infinie. Je ne m'attendais pas à éprouver cela. Que puis-je faire pour te retenir parmi nous ? »

«  Maman, Hélène. D'où venait ton inlassable patience, ton inlassable attention pour cet homme qui te regardait si peu ? II m'a fallu du temps, il a fallu Vincent pour que je comprenne que tu l'aimais, et rien d'autre. »

« Les petits papiers dans tes poches. Nos noms. Ta dignité. Le Petit Poucet contre l'ogre de l'oubli. Alors, ce n'était pas toi, l'ogre, mon père ? »

« Apprendre à devenir un soldat. Un guerrier. Subir les corvées et les brimades sans broncher. Reconnaître les galons des gradés, saluer, courir au pas de gymnastique, toujours et sans raison, se mettre au garde-à-vous, tirer, démonter et remonter un fusil d'assaut, courir avec un paquetage, obéir, quel que soit l'ordre et quoi qu'on en pense, bien secouer ses chaussures le matin avant de les enfiler. Les scorpions. Le médecin du camp nous avait mis en garde, dans son discours d'accueil, les dangers du soleil, des bestioles, de l'eau, des femmes et des maladies vénériennes, photos à l'appui, de quoi se calmer un moment. »

« La pacification, c'était un mot pour les politiques, pour ne pas effrayer les citoyens, les électeurs, les parents à qui on voulait faire croire que les voyages forment la jeunesse. Continuer à leur faire croire que ce beau pays était et resterait la France pour l'éternité, comme la Provence ou la Normandie. Mais c'était la guerre, et quand je regardais autour de moi, notre groupe, tablée, le dortoir, je me disais que certains ne rentreraient pas vivants, et que j'étais peut-être l'un d'eux. »
« Un nom. Un lieu. Palestro. Une date, le 18 mai 1956. Dix-neuf morts, deux disparus. Des atro cités, des corps de soldats torturés, éviscérés, mutilés, des visages figés dans la souffrance, des yeux ouverts sur l'horreur, des bouches tordues, langues arrachées, pétrifiées dans des cris muets, des images qui vous empêchent de dormir pendant un paquet de nuits. L'ennemi prenait corps, on comprenait qu'on était venus faire la guerre et qu'on pouvait y rester. Oui, c'était la guerre, pas les événements. On nous disait que tout cela serait bientôt fini. L'Algérie, la belle Algérie aux villes blanches et aux immenses domaines agricoles tenus d'une main de fer par les colons, resterait française, et l'on rentrerait chez nous, fier d'avoir pris part à l'écriture de cette page de l'Histoire. On allait aider à la pacification. On nous disait que c'était ça, notre mission. »

« En arrivant, je suis allé me laver, j'étais dans un état pitoyable. J'ai demandé à voir le capitaine, j'ai raconté. Enfer promis ou pas, je ne pouvais faire autrement. J'ai demandé à faire un rapport écrit. Ecoutez, Erard, foutez-nous la paix avec ça. C'est la guerre, ce n'est pas une cour de récréation, ici, il faut vous y faire. Tous les jours, des nôtres y laissent la peau. Dites-moi, de quel côté êtes-vous ? Allez, rompez. 
Le soir même, nous avons perdu trois hommes dans une embuscade. Les corps déchiquetés par une mine, un magma de sable, de sang, de tissus. J'ai pris mon tour de garde au milieu de la nuit, grelottant de peur, de honte, de fièvre. Puceau de l'horreur. J'ai compris ce que ça voulait dire. »

« J'étais un fantôme en rentrant ici après vingt-huit mois de vie volée. Plus de deux ans. On parlait encore des événements, un drôle de mot pour dire l'horreur des deux côtés, pour dire un peuple que ne peut arrêter lorsqu'il a décidé de reprendre sa liberté.

À la radio, on entendait du rock, du twist, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, on allait au cinéma voir Brigitte Bardot, Alain Delon. Je n'appartenais plus à ce monde-là. J'ai tenté de reprendre le cours de mes études. Un naufrage. J'étais un étudiant trop âgé, j'avais vécu des choses qui ne peuvent se raconter et que personne ne voulait entendre ni ne pouvait même soupçonner. Je ne pouvais plus écouter les professeurs en costume étriqué pérorer sur leur estrade, ça n'avait plus de sens de s'inquiéter pour un examen ou de s'exciter sur une soirée étudiante dans un café. »

« Vendredi 1" janvier 2021

Je suis le fils, celui qui n'est jamais parti.

Celui qui est resté vivre dans l'ombre de la montagne.

Celui qui parle maintenant, au seuil franchi d'un an nouveau.

Celui qui vient d'enterrer un père.

Celui demeuré près d'un homme sur le point de chuter, près d'un silence que j'ai fini par accepter. À la mort de maman, j'ai compris qu'il allait tomber, dévoré par ses monstres, et qu'il fallait quelqu'un pour les tenir encore un peu à distance. J'ai accepté d'en être le pauvre dompteur sans cravache ni costume de cirque. J'ai accepté d'être là, et rien d'autre. Ça n'a pas été un sacrifice héroïque et vertus, je ne suis pas un héros, et j'ai toujours aimé, contrairement à Isabelle, vivre ici

J'aime ces racines puissantes et paisibles, j'aime vivre près des arbres, des torrents, des rochers, dans un paysage que je redécouvre chaque jour, sculpté par les saisons, par les nuages, par le vent et la lumière, Isabelle, mon Isabelle, la flamboyante, ma soeur, ma soeur sauvage, ma sœur rétive, a toujours eu le départ dans la peau. L'impatience des ail leurs, dès l'enfance je crois. Elle a la curiosité des mondes de l'océan et le talent de les montrer dans leur splendeur et leur fragilité.

Je me contente de soulager, comme je le peux, les corps souffrants qui viennent à moi, d'être celui qui est disponible pour les écouter. Cela me comble. Que mes mains soient des instruments qui apaisent. Je n'en ai guère demandé plus à la vie. Pour le reste, rien de très glorieux. Des jours mats, qui se suivent. Et une vraie grande blessure qui se ravive avec bien trop de facilité. Je n'ai pas su garder la femme que J'ai aimée, j'ai manqué pour elle de l'attention et de la patience que j'ai réservées à d'autres.

Un jour, elle s'est lassée. J'ai retrouvé un soir ses clés sur la table et les armoires vidées. Je n'imaginais pas que l'on puisse finir ainsi une histoire de plusieurs années. On peut. Parfois, je me demande si ce n'est pas cette manière de partir qui m'a blessé plus encore que le départ. L'abandon, le silence, l'orgueil peut-être aussi, mais la peine, la vraie peine, celle qui vous cloue le cœur et les mâchoires, celle qui ferme l'horizon et qui alourdit les pas. À croire que je ne méritais même pas un mot dit en face et qu'il n'y avait rien à tenter, rien à sauver. Peut-être. J'avais laissé glisser notre histoire sans en prendre soin, il n'y avait sûrement rien d'autre à en dire. Quand je me regarde en face, je reconnais que je me suis souvent montré coléreux, ombrageux sans raison, prompt à m'emporter. Le sang du père. Il est en moi, je le tiens à distance, mais parfois il me déborde. Je ne me supporte pas ainsi, avec cette espèce de malédiction sous la peau, capable de bondir sans avertissement. Silvia n'en a plus voulu, j'ai éteint la gaieté en elle. Et ce n'est même pas pour un autre qu'elle est partie. »

« J'ai aimé, et puis le temps a effiloché une histoire qui n'était pas armée pour faire face. Il faut beau coup d'amour pour résister à toutes les érosions, je n'en ai pas donné assez, c'est tout. Isabelle aussi a aimé, et cet amour lui a été repris. À l'heure où les ombres s'allongent, nous avançons tous les deux comme nous pouvons. »

« Il y a des lieux qu'il faut laisser à l'espace, au silence. »

« Le jour où nous avons porté notre père en terre, peu avant Noël, c'était une matinée claire, froide, comme il les aimait, la montagne éternelle et obstinée veillait au-dessus de nos têtes, et pour la dernière fois, pour cet ultime accompagnement, nous avons encore été ses enfants. Au cimetière, sous le ciel vif, Isabelle a lu un poème, Chacun de sa larme secrète, arrose une fleur connue de lui seul. Moi, j'ai choisi de faire entendre la dernière prière de Johnny Cash, Help Me, des paroles qui me retournent à chaque fois, c'est ce que je pouvais lui offrir de mieux. C'est Isabelle qui m'a porté tout au long de ce jour-là. »

Quatrième de couverture


Éditions Notabilia, août 2022
173 pages