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vendredi 8 mai 2026

Les grandes occasions ★★★★☆ d'Alexandra Matine

« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »

« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »

« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »

« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »

« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »

« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »

« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »

« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »

« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »

« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »

« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »

« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »

« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »

« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »

« La grand-mère est une enfance éternelle. »

« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »

« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »

« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »

Quatrième de couverture

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »

Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.

Éditions Les Avrils,  avril 2020
249 pages 

samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau, c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est, l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente, on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont, spectaculairement dysfonctionnelles,  disons-le franchement, complètement barrées, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur ! Il me tarde de découvrir le premier roman !

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025

samedi 31 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère ★★★☆☆ de Ramsès Kefi

Quatre jours sans ma mère met en scène les dégâts du mensonge au sein de la cellule familiale, mais sans jamais forcer le trait. 

Ramsès Kefi choisit une écriture sobre, parfois presque retenue, qui laisse au lecteur le soin de mesurer l’ampleur du malaise. Cette économie de mots peut frustrer autant qu’elle touche : elle suggère plus qu’elle n’analyse, et laisse certaines zones d’ombre volontairement irrésolues. 

Le roman interroge ainsi la responsabilité des adultes et la transmission des silences, mais reste à distance de tout jugement moral, au risque parfois de lisser la violence émotionnelle de ce qui est en jeu.
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »

mardi 27 janvier 2026

Ici tombent les filles ★★★★☆ de Stephene Gillieux

Lecture dévorée, presque haletante. Ici tombent les filles déploie une dystopie âpre où la nature blessée fait écho à des relations humaines gangrenées. 
« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »
Les malédictions, qu’elles soient familiales, sociales ou idéologiques, imprègnent chaque page. 
« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »
Certaines scènes ne se lisent pas, elles s’encaissent. Les moments de séquestration m’ont profondément marquée : un sentiment d’enfermement qui déborde du texte et continue après la dernière page. Ici tombent les filles est de ces romans qui ne cherchent pas à choquer, mais qui atteignent juste, là où ça fait mal. Face à elles, l’innocence des enfants apparaît d’autant plus fragile, heurtée de plein fouet par la monstruosité d’un père endoctriné. Un roman qui dérange, secoue, et oblige à regarder en face ce qui se transmet quand tout vacille.
En exergue : « Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. »
André Gide, Les Nouvelles Nourritures 

« Le ver qui a vécu toute sa vie dans le poivre croit qu'il n'est pas au monde de fruit plus doux que le poivre. »
Maryse Choisy, Un mois chez les filles

« La montagne n'est pas si grandiose, pense-t-il, si le sang de la malédiction coule sur ses versants. »

« Le corps massif à côté de lui creuse le matelas. Finn note cela. Et l'épaisseur des cals sur ses mains. Les muscles qui tendent le tee-shirt. La couleur de cuivre de sa peau. Le galbe carré de la mâchoire qui se déboîte légèrement quand il parle, s'ouvre en faisant saillir les tendons du cou, se referme sur une ligne asymétrique. Le père puise dans le bois de sa parole, débite des mots, les uns après les autres. Ce ne sont que d'inoffensifs copeaux, tente de se convaincre Finn. Ils filent par la bouche du père, glissent sur le pin du plancher, se mêlent à sa poussière blonde et familière. Rien qui puisse blesser. Finn veut prendre Pilha à témoin. Il se lève, tourne la statuette vers le lit. Le père ne s'interrompt pas. Mais maintenant ils sont deux à regarder les mots tomber en sciure. »

« Dag profite du temps libre que lui octroient les absences du père pour s'enfouir sous la bâche de sa cabane. Elle a récupéré du papier, des crayons de couleur et des stylos, dans l'atelier. Quand elle est inspirée, assise sous son tipi, en bordure de la clôture, elle dessine. Ses modèles sont les fleurs qu'elle ne trouve plus dans l'enclos, et qu'elle reproduit de mémoire. Linaigrettes, trèfles d'eau et nénuphars jaunes reviennent souvent dans ses compositions, car c'est la tourbière qui lui manque le plus. Elle a renoncé à ses collectes de plantes. Il n'y a pas assez de soleil ni de chaleur dans le sous-bois pour les faire sécher. Alors, quand elle n'est pas inspirée, elle se souvient des cours de Madame D. et s'entraîne à conjuguer des verbes qu'elle choisit avec soin. Saigner. Mourir. Brûler. Frapper. Enfermer. »

« Ses anciens élèves, devenus adultes, et parfois parents, sont venus aussi. Elle se souvient de tous, les voit toujours avec leur visage d'hier, entend leur voix qui se cherche en déchiffrant leurs premiers mots, ce miracle de la lecture qu'on s'offre à soi-même, auquel elle a assisté pour chacun d'eux. »

« Finn n'a jamais connu ses grands-parents. Il est né sur la Butte alors que le père et la mère s'étaient déjà coupés du monde. Il ignore s'ils sont toujours en vie. Le père a déclaré s'être fâché avec eux car ses parents auraient choisi de quitter la montagne et d'habiter en ville, ils auraient cherché à échapper au protocole. Le protocole prescrit l'asservissement des filles et inclut la décollation, ce mot de sang pour dire la décapitation. Il a été institué par l'arrière-grand-père Luis afin de soutenir les fils et les pères de la famille dans l'exécution de leur funeste mission. L'aïeul Luis est quasiment un dieu aux yeux du père, sa parole a valeur de prophétie, sa vie sur la Butte est érigée en modèle. Pour Finn, il est le plus fou de tous. Il lui semble parfois que c'est Luis que craint le père, et non la sorcière elle-même. Luis n'a jamais quitté la Butte. Comme ses ancêtres avant lui, il a domestiqué la montagne, fait paître des moutons, planté du blé puis de la vigne. Comme ses ancêtres avant lui, il a obéi à la sorcière en sacrifiant les filles. Finn se le répète sans le comprendre vraiment. Pourtant, il sait ce qui est arrivé à Pihla. Elle est tombée dans le gouffre qu'ils appellent le chantoir, où siffleraient les esprits des filles de la lignée. »

« La mère ne porte ni plâtre ni attelle. La fracture est intérieure, Finn le sait. En lui aussi, la dislocation est imminente.

Il suffirait d'un mouvement infime pour que l'équilibre se rompe et que son être entier parte en morceaux. Il devine que c'est ce qui est arrivé à la mère. Sans bruit, à partir d'une fêlure profonde, le trou s'est agrandi dans son âme, et sans bruit, elle s'est vidée de sa substance. »

« Le père se tient devant elle, sa silhouette trapue, la hache L sur le flanc, poings, gorge et mâchoire serrés, tel qu'il l'a soumise maintes fois. En haut de la trappe, devant les murs de la salle avant de la frapper, au-dessus de l'anneau qui l'attache au mur. Mais cette fois, Dag restera debout, il ne l'atteindra pas. D'abord, il y a cette brèche dans le sol par laquelle vient de tomber son fusil, cette fissure de la roche qu'il faudrait franchir pour se rejoindre. Mais surtout, elle lit l'effroi dans ses yeux. Le père a peur d'elle. Alors Dag se redresse encore, ose le dévisager, sonde la haine, la rage, et puis le désespoir, une tristesse si aride qu'elle ne connaîtra jamais la consolation du chagrin. La souffrance de la forêt décimée, la confusion des éléments, le déracinement, la solitude et l'abandon. Dans le regard du père, il y a toute cette matière dont est faite la Butte, dont Dag est constituée aussi. Elle se reconnaît. »

Quatrième de couverture

Dans un futur proche où le grand dérèglement contraint aux migrations, un père a choisi de fuir la ville pour emmener sa famille sur la Butte, le domaine de ses ancêtres isolé en montagne. Pilha, Dag et Mette, ses trois filles, y endurent une vie de servitude sous les ordres de leur mère. Il y a aussi Finn, le frère, né un jour de tempête, le seul pour lequel le père envisage un avenir.

Car viendra le temps où il faudra conduire chacune des filles en haut de la montagne. Ainsi en a décidé la malédiction qui pèse sur la lignée. Ainsi en a décidé le père. Il faudra sacrifier au rituel. Parce que ce qui coule entre les cuisses des filles ne permet pas le doute. Lorsque Pilha, l'aînée, est atteinte de la mystérieuse maladie du sang, elle est escortée jusqu'au Mont. Et Pilha ne revient pas.

Dag l'a compris, elle sera la prochaine. Alors, c'est décidé : son sang ne coulera pas. Dans la forêt dont elle a fait son royaume, la tension monte. Et de découvertes macabres en révélations, la jeune fille trouvera le courage de s'arracher à la funeste destinée familiale.

STEPHENE GILLIEUX est psychologue clinicienne auprès d'enfants, d'adolescents et de leurs familles. Ici tombent les filles est son premier roman, un conte impitoyable sur la famille, servi par une langue envoûtante.

Éditions Phébus, janvier 2026
254 pages

vendredi 16 janvier 2026

Cézembre ★★★★☆ de Hélène Gestern

Cette histoire a agi sur moi comme un aimant. Que j'ai aimé me laisser bercer par le ressac ! Quitter le quotidien et ces tumultes. Et comme il fut bon de me perdre dans le spectacle de la mer. Et cette île, chargée d'absence et de traces effacées. C'est un peu comme si elle existait à l'intérieur du narrateur, Yann de Kerambrun, qui a choisi de retourner sur les terres bretonnes de son enfance pour mettre de la distance avec sa vie d'avant. C'est dans le passé qu'il va se plonger bien malgré lui grâce aux livres de raison écrits par son arrière-grand-père, Octave. D'une marotte d'historien, c'est une véritable enquête qui prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que les pages s'égrainent. L'occasion pour ce professeur d'Histoire à la Sorbonne de se réinscrire dans l'histoire de sa famille et celle de son père. D'explorer les zones d'ombre et les secrets de famille. De découvrir et de se passionner pour l'histoire de l'île martyre Cézembre.
« Nous nous perdons en conjectures. L’espace d’un instant, je songe que nous ne connaîtrons jamais le fin mot de ces histoires entrecroisées aux ressorts obscurs. Trop de marées ont noyé Cézembre depuis cent ans. La vérité, s’il en existe une, s’est effilochée dans le giron de la mer comme les algues qui se délitent au fil des courants »
Ce livre promet une lente immersion. Tout s'y joue dans les silences, les fragments, les zones d'ombre. 
Si vous êtes sensibles à la mémoire et à ses failles, ce livre vous parlera ! Il est foisonnant, multiple, enrichissant. Il est aussi une ode à la mer, à la nature, à la vie. Empreint d'une profonde mélancolie, il a un vrai pouvoir d'évasion. 
À lire légèrement en retrait des grondements du monde « au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées ».   
« La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer par sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. »
Yann de Kerambrun est arrivé fourbu sur les terres de son enfance. Il finira par se sentir comme "plein d'un instinct de vie farouche, animal, intact". Et je dois dire qu'en refermant ce livre, j'ai été prise d'un irrésistible désir de mer, de vent et d'espace !
« Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Car c'est du temps de leur vivant Qu'il faut aimer ceux que l'on aime. »
BARBARA

« Le calme recul du jusant, sous le soleil qui naît gorgé d'embruns, est empreint de la même résolution que l'était la montée des eaux. Comme je suis venue, je m'en vais, semble-t-elle dire; vous ne parviendrez pas plus à me retenir que vous n'êtes en mesure de m'arrêter. Ce n'est pas un repli, pas une défaite: la simple halte d'une armée qui se sait déjà victorieuse et prend le temps de reconstituer ses forces.
La mer reviendra, sans haine et sans colère. Elle reviendra avec de nouveaux mystères, de nouveaux morceaux de bois flotté, de nouveaux élans pour remanier les plis scintillants de la plage, de nouvelles histoires à dire au sable, au ciel, à la pierre.
Oui, elle reviendra. »

« Au moment où j'ai débouché sur la digue, le panorama m'a happé : le bleu profond strié de gris, l'étendue grondante, l'horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l'île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude mínérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle: intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Une chanson m'est revenue en tête. Elle disait qu'il ne fallait jamais « revenir au temps béni des souvenirs, le temps béni de notre enfance ».
Béni, vraiment ?
J'avais eu quarante-neuf ans quelques jours plus tôt. Mais l'espace de quelques secondes, j'étais redevenu le petit garçon gauche qui court derrière son frère, celui qui perd chaque fois au jeu des vagues mais continue d'espérer que son père l'aimera un jour. »

« La belle, l'énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.
Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l'île est le dernier obstacle que la roche oppose à l'eau ; ensuite, c'est le grand abouchement de la mer avec l'immensité. J'ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d'enfance, au point de l'observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L'attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd'hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire. »

« La mer prépare son offensive depuis la fin de l'après-midi Pendant des heures, elle s'est amassée, concentrée, repliée. Elle a rassemblé ses flots gris fer qui roulent maintenant à petits bouillons. Elle s'est assuré l'appui de son vieux complice le vent, le grand vent d'ouest venu du large, qui est déjà en train de former ses bataillons à l'arrière du ciel. On annonce un coefficient à trois chiffres et les habitants de la digue ont surveillé le jusant, son retrait progressif, cauteleux, qui s'accomplissait comme à regret; ils savent que la plage ne perd rien pour attendre. Des cantonniers passés tôt le matin ont déposé des sacs de sable attachés les uns aux autres par des chaînes, de sorte à obstruer les ruelles perpendiculaires à la digue, de part et d'autre de la Brasserie du Sillon ; les volets des façades sont clos et le restaurant a arrimé des contrevents de bois sur ses baies vitrées.
Dans la seconde qui suit l'étale, la masse liquide amorce sa renverse, depuis l'arrière des rochers où elle s'était repliée. Elle avance comme si elle n'avait plus un instant à perdre, inexorable et impatiente, la crête de ses vagues ourlée d'un panache d'écume, tendue comme une mâchoire de belette affamée pour mieux happer le sable qu'elle dévore sans état d'âme. Peu à peu, celui-ci disparaît sous l'eau d'abord noire, puis grise, puis mousseuse, comme dans un film en accéléré. 
L'obstacle de la digue, sa pierre sombre et luisante, semble un instant déconcerter le flux ; mais la mer, revoyant sur-le-champ sa tactique, se déploie à la verticale et se met à cogner à coups sourds. L'eau claquée à chaque vague rejaillit en pluie de l'autre côté du muret, chargée de sable, d'algues, de microdétritus. Elle balaye le trottoir, bientôt noyé sous les flaques. Le Sillon a été avalé, de ses brise-lames ne dépasse que la tête noueuse, noircie, tordue, des fûts de chêne, comme s'ils étaient sur le point de sombrer.
Cette fois, le panorama est complet sur la pleine mer, par-dessus les vagues, la houle fait danser des friselis qui s'enroulent comme beurre tendre sous le couteau. Et au milieu de ces fioritures dentellières tissées d'air et d'écume, la main invisible d'un géant creuse ses vallées et repousse l'eau en paquets toujours plus impérieux. Les vagues se brisent désormais dans un bruit de tonnerre et aspergent de sel et d'embruns les façades qui bordent la digue.
Deux touristes qui voulaient se photographier avec leur téléphone, pressés de diffuser l'image sur leurs réseaux sociaux, sont maintenant blottis, affolés, contre un porche de pierre. La vague qui a explosé par-dessus la digue et s'est engouffrée dans la ruelle les a trempés jusqu'à mi-corps. Pris au piège, ils regardent avec effroi le spectacle dont ils s'amusaient quelques secondes plus tôt. Sur leur visage se lit la peur archaïque, celle qui liquéfie depuis des siècles les entrailles des humains devant le monstre maritime prêt à les engloutir. Entre deux vagues, un hôtelier compatissant leur ouvre sa porte qu'il referme aussitôt. Les deux imprudents se réfugient dans la pièce comme s'ils avaient le diable aux trousses.
Les autres, plus sages, ont préféré contempler le spectacle à l'abri de leur balcon ou depuis la fenêtre de leur chambre d'hôtel. Eux aussi ont découvert, le cœur battant, le ballet de l'eau et de l'écume, le dos musculeux du dragon liquide, son remuement ancestral, sa résolution glacée, comme si la mer n'avait pas renoncé à donner une leçon à ceux qui persisteraient dans la folle ambition de ralentir sa course. Trop près du bord, petits humains qui avez mangé mon littoral; et ce bord, un jour, soyez certains que je vous le reprendrai.
Les observateurs les plus aguerris, les vieux, les veuves, les pêcheurs et les patrons de chalutier pensent aux équipages bloqués en mer, dont les bateaux affrontent à cet instant la force déchaînée du vent ; à l'Abeille-Bourbon, celle qui sort quand tous les autres rentrent, s'aventurant entre gouffres d'eau et cathédrales bouillonnantes pour rejoindre Ouessant; aux marins harnachés par un filin, qui tentent de limiter la gîte et de garder l'équilibre malgré les creux et les vagues monumentales qui menacent à chaque instant de les projeter par-dessus bord. Un corps tombé à la mer par une houle pareille ne pèse pas lourd ; autant dire, même, qu'il a rejoint son tombeau. »

« Pendant que je répertorie les feuillets sur ma tablette, la nappe argentée de l'eau capte la lumière de l'hiver. Celle-ci coule, laiteuse, sur la mer tantôt vert tilleul, tantôt gris pâle. J'explore les réceptacles de carton huilé, les registres numérotés, je déchiffre la mémoire d'une très vieille et très vénérable compagnie maritime au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées. »

« Le jour, en se levant, prenait une couleur de miel pâle, dégageant à l'arrière de l'horizon une bande de lapis-lazuli d'une transparence cristalline. La lente conversion des ténèbres vers la lumière était d'une douceur poignante. Je n'ai pas résisté au désir d'attraper mon duffle-coat et d'empoigner mon appareil photo. Au-dehors, en quelques secondes, j'ai été transi : l'onglée me poignait dès que je retirais mes gants et des larmes de froid coulaient sur mes joues. Mais peu importait. J'ignorais quand, pour la dernière fois, je m'étais senti aussi vivant, aussi subjugué par la beauté, aussi "à ma place".
Quelle fortune au monde aurait jamais pu réussir à fabriquer cette splendeur, ce miracle offert au regard sans contrepartie ? »

« Une fois tirés au secret de la chambre noire, ces clichés savamment retouchés, voués à construire dès l'instant de leur prise la mémoire de l'avenir, étaient ensuite rassemblés dans des albums reliés de maroquin ou de cuir de Russie, afin d'écrire le roman de la réussite sociale. Cette bible qu'on se transmettrait comme un totem racontait le prestige conquis, la richesse, la respectabilité, à grand renfort de voitures à cheval, de goûters au jardin, de perrons et de setters irlandais couchés aux pieds de leur maître. Dans ces éclats de papier sensible, la chimie avait aussi gravé la lumière, les murs, les visages, la silhouette des domestiques et parfois même le chat de la maison: on en ferait des dizaines d'années plus tard la patiente exégèse devant une tasse de thé ou un verre de porto, oubliant peu à peu qui était cette femme chevaline au bout de la rangée ou ce jeune homme aux traits si délicats qu'on aurait dit ceux d'une fille. »

« La mer tirait sa révérence, aspirée par le large. Je me suis promis de tenter d'en savoir plus. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui avait façonné cet homme sévère et secret, Charles de Kérambrun, lui qui avait été, pour le meilleur et pour le pire, mon père. »

« Une fois le bateau sorti du port, Xavier a coupé le moteur. Dans le silence revenu, j'ai senti le voilier rendu à la loi des courants et du vent. Je me suis rappelé l'état paradoxal que provoque la navigation, ce mélange de rêverie et d'hypervigilance, de détente et d'affût. Nous avons longé Dinard, dont j'ai reconnu les villas perchées sur des pitons rocheux, contourné la tache verte du golfe de Saint-Briac (j'ai cherché des yeux, parmi les maisons, quelle demeure pouvait bien avoir appartenu à la famille Le Mélinaire), mis le cap vers Le Guildo. La lumière, assombrie de loin en loin par le passage d'un paquet de nuages, ricochait sur l'eau pendant que le vent claquait dans les voiles.
Le cap Fréhel s'est dévoilé: masse minérale qui marquait le point où le littoral atteint sa pleine force d'ensauvagement. Sur la falaise, on lisait à l'œil nu la stratification des couches de grès, sous le tapis de bruyères et de cinéraires qui la recouvrait par plaques. Perché à son sommet, le fort la Latte témoignait du désespérant orgueil des hommes à vouloir coloniser le moindre escarpement, leur obsession d'y installer, de toute éternité, de quoi surveiller, défendre et canonner. »

« Nous nous sommes éloignés, laissant l'île à sa solitude maritime, tandis que les bras du crépuscule dérobaient, au fur et à mesure que le bateau s'écartait, la silhouette de cette langue de pierre : deux monticules et un vallon oubliés dans un pli du rivage qui semblaient vouloir se confondre avec l'horizon. »

« C'est durant ces traversées que le porteur, qui a déposé son nom aux portes du monastère pour prendre celui de frère Martin, éprouve le mieux la présence de Dieu. La magnificence de Sa création, incarnée par la beauté infinie de la mer et sa rudesse. La mer trempe l'âme au feu de ses tempêtes et de sa violence ; elle punit les orgueilleux et les imprudents et rejette leurs corps exsangues après avoir démantelé leurs bateaux. »

« C'est une personnalité contemplative, mais aussi extrêmement cultivée. Quand son fiancé l'entretient de bateaux, elle lui parle de ses lectures, qui occupent une place prépondérante dans son existence. Aloysius Bertrand, Baudelaire et les "Poèmes saturniens" de Verlaine, qui la « touchent au plus profond de son cœur », Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles dont elle est une admiratrice éperdue. De Victor Hugo, elle connaît une partie des "Contemplations" par cœur ; elle se délecte des livres de Fromentin, le peintre, dont elle goûte la vive sensibilité à la nature, et du "René" de Chateaubriand. Elle se détourne, en revanche, de Balzac, dont (comme mon fils) elle juge les romans ennuyeux, et n'éprouve que « dégoût » pour Zola, qu'elle a lu à l'insu de ses parents. Pour elle, l'auteur de "L'Assommoir" est « cru et laid » et sa peinture du peuple « horrifique ». »

« Habituée aux grondements qui font frémir le Sillon, aux coups de boutoir de l'Atlantique quand il monte à l'assaut des dunes d'Hossegor, elle savoure la paix de ces plages interminables. Elles se transforment en lacs d'argent ou de cuivre selon que le soleil ricoche sur elles ou s'y enfonce. L'énergie de la lune qui soulève les eaux semble diluée, aplatie par l'infinité de l'estran. La pension a le bon goût d'être éloignée du rivage de plus de cinq cents mètres : la nuit, on y dort tranquille. »

« Mais j'aime surtout le spectacle de la mer, le mouvement perpétuel qui la ramène au rivage malgré la tentation du large, la force millénaire qui l'ancre à la terre, en dépit de ses efforts pour s'en arracher. Nous avons envers la nature plus de devoirs que de droits, disait mon oncle Roparz, qui nous avait raconté, à Guillaume et à moi, comment, après le naufrage de l'Amoco Cadix, il avait ramassé avec des gants de vaisselle les galettes de pétrole qui avaient souillé le large de Portsall. À l'époque, je ne comprenais pas les larmes dans sa voix. Aujourd'hui, buter dans des détritus sur le chemin côtier me donne des envies de meurtre. »

« De toute façon, qu'ont-ils à perdre ? Ils ont vingt ans et des fiancées, des familles, des rêves ; vingt ans et la rage au cœur quand ils pensent aux humiliations qu'ils subissent ici.
Ils ne veulent pas mourir. Pas comme ça.
Alors les quatre kilomètres du caillou à la plage, ça ne lui fait pas peur, à Giuseppe. Parce qu'à force de nuits hachées par le bruit des vagues, à force de se faire traiter de bouffeur d'ail, à force de regrets de Peschici, de la mère et des petites sœurs, il en est arrivé à la conclusion que rien, même quatre murs, même la cour martiale, même le spectre de la noyade, ne pouvait être pire que de rester sur le caillou en attendant que les Alliés viennent lui trouer la peau. »

« Je lève les yeux. Un vol d'oiseaux fend la gaze du ciel, qui est d'un blanc cotonneux. La paix du lieu est magnifique. Je ne saurais en dire autant des destinées de ceux qui sont enterrés ici, eux qui ont connu deux guerres, la grippe espagnole, le veuvage et la prison. Les carnets de mon aïeul racontent une histoire bordée de deuils et de dangers; aux Couërons, les coups de boutoir des flots contre la digue, les nuits de vives-eaux, me rappellent que des hommes et des femmes n'ont cessé de perdre la vie à quelques encablures d'ici. Pour ceux dont le nom est inscrit dans la pierre, combien de disparus que le temps et les marées ont engloutis en secret et noyés dans leur marche tumultueuse ?
Un jour, c'est moi qui dormirai sous cette dalle, près de mon frère. Dans quelques siècles, le niveau de la mer, qui monte année après année, aura dépassé la digue. Et le quartier de Rocabey, autrefois gagné sur le rivage, retournera à son giron premier. Le vent salé, l'eau et le sable se mélangeront aux restes de ma chair et dilueront sa poussière dans la grande respiration du large. Une pensée qui, paradoxalement, m'apaise.
Je touche le marbre clair, parcours une dernière fois la liste des prénoms. J'ai toujours voulu me croire détaché de ceux qui m'ont précédé, refusant d'abdiquer mon indépendance face au poids de leur héritage. Mais force m'est de reconnaître que leur histoire, dont je fais lentement la connaissance depuis le bureau des Couërons, a en partie façonné la personne que je suis. »

« La vie était ironique, qui nous mettait en face de nos contradictions sans prévenir, au hasard d'un matin de retrouvailles qui avaient pris trente ans pour s'accomplir. »

« Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j'ai ressenti une joie quasi organique celle d'être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d'une beauté d'une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau tur-bide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d'Octave et aux miennes, quand j'observais la digue au bord du Sillon. Ici, l'homme avait enfin compris la leçon: renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d'une habileté sacrificielle et d'une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d'avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu'elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines. »

« Chacun fabrique, en somme, les images dont il a besoin pour survivre. »

« À table, il est question d'articles, de subventions, du manque endémique de postes. Un professeur venu de Reims, fort satisfait de sa personne, monopolise la conversation avec la bourse faramineuse qu'il vient de décrocher. Tant mieux pour lui.
Il y a vingt ans, c'est moi qui étais à la place de l'impétrant de tout à l'heure. Transpirant dans mon costume, plus terrorisé par la présence de Charles dans mon dos que par l'aréopage de sommités qui me questionnait. »

« Chez les historiens, la raison est supposée primer l'émotion.
Cette règle d'airain, nous tentons de l'inculquer à nos étudiants année après année. Mais devant ces photographies, je baisse pavillon et laisse la distance et l'objectivité se désagréger. Ces images prises il y a cent ans l'ont été par des hommes qui aimaient ce rivage d'amour fou; une passion qui éclate dans ces clichés, les illumine et les transcende.
À force d'ingéniosité, de talent et d'originalité, les frères Hodierne ont capté mieux que je ne saurai jamais le faire, avec mon appareil dernier cri, les coulées de la lumière côtière, cette lueur ambiguë, menaçante, changeante, que j'ai retrouvée dans les tableaux de Belle. Ils ont su saisir la puissance originelle du lieu, le ballet terrible et amoureux des hommes et de la mer, quand ceux-là, aimantés par celle-ci, ont érigé des villas somptueuses au plus près de l'estran : comme si surplomber la Manche depuis leurs fenêtres cossues allait leur permettre de s'arroger quelques-unes des prérogatives de l'eau.
La mer a répliqué en envoyant, à intervalles cycliques, des tempêtes, des paquets de houle, des quintaux de sable, des bourrasques. Elle a secoué digues et murs, fracassé les navires, déstabilisé l'orgueil et les flottes des armateurs pour rappeler qui menait la danse.
Le Sillon vu par les Hodierne - et ce n'est pas le moindre paradoxe de ces clichés - est le contraire d'une carte postale.
Fixant l'essence de l'intranquillité, il est le lieu ultime où des forces magnétiques se renversent deux fois par jour, où les vagues montent à l'assaut de la plage dans un inexorable ballet d'écume et de lumière, où une épiphanie permanente brasse le sel et les naissances, la mort et les abysses, les départs et les retours, les victoires et les défaites. Et c'est à travers les yeux de ces artistes intrépides, qui ont mis leur connaissance intime de la chimie et leur arsenal de ruses optiques au service d'un art porté au plus haut degré de sa perfection, que je contemple les villas, d'aucunes terminées, d'autres en construction, Cézembre aux contours délinéés par une nappe de brume et la pointe de la Varde, ponctuation qui vient clore de sa proéminence noire la longue phrase claire de la plage.
Intercalés entre la mer et l'horizon, les visages, tant de visages, défilent à toute vitesse, certains familiers, d'autres jamais vus : parmi eux, les amis, les proches, les associés que Octave a connus, et dans la vie desquels ses petits carnets m'ont fait entrer à mon tour. »

« Je ne me suis jamais senti concerné par les égarements des morts. Ce qu'ils ont fabriqué, c'est leur affaire. C'est des vivants qu'il faut s'occuper. La faune, la flore, la mer... Elles sont en train de crever sous nos yeux... Vous avez remarqué la température qu'il fait depuis quelques jours ? Et on n'est qu'au printemps... Les deux tiers du globe sont recouverts d'eau. Alors si la vie dans les océans s'éteint, on s'éteint aussi. Ton fils a raison, Yann, c'est à cet avenir-là qu'il faut penser. Et vite. »

« Ça a été d'une violence inouïe, cet épisode. Vous saviez que Cézembre est l'endroit d'Europe qui a reçu le plus de bombes au mètre carré à la Libération ? Plus que Dresde, plus que Brest... »

« Certains hommes de pouvoir, si prompts à diriger leur monde d'une main de fer, sont frappés d'une étrange lâcheté quand la vie contrarie leurs projets. »

« Le mois d'août touche à sa fin. Dans le matin tiède, la masse liquide aimantée par la lune s'est déportée doucement vers la plage. Il n'existe pas une force au monde, à cette heure, qui puisse l'arrêter dans son déplacement. Des milliers de mètres cubes d'eau verte et grise qui lèchent les rochers, lèvent les bouées, noient les troncs de bois plantés perpendiculaire-ment à la digue. Enroulée autour de leurs nœuds noirs, les submergeant aux trois quarts, la marée atteint le pied des escaliers, dont elle use chaque jour un peu plus la pierre et corrode les rampes de fer qui bavent à la verticale leurs algues et leur rouille, contre les entailles orangées de la peinture au minium. Son coefficient est faible, sa marche alentie, sa surface encalminée.
Le vrai combat se joue ailleurs, à l'abri des regards. Ce sont des déplacements profonds dans les entrailles de la plage, des cathédrales qui s'érigent et se défont à chaque seconde, des édifices mouvants et invisibles emmenés par les courants, avec leur scintillation secrète, qui s'écrasent à l'approche de la plage. La mer fait main basse sur des tonnes de cristaux, de coquillages, de fragments de roche, qu'elle usera jusqu'à les transformer en sable. Peut-être pourrait-on trouver, dans la composition millénaire de celui du Sillon, la signature archéologique des pierres équarries arrachées aux maisons englouties, aux vieux fermages, au monastère, aux couerons de la forêt fossile. Un peu de leur histoire oubliée, inscrite dans le chiffre minéralogique de cette poussière étoilée, granuleuse, fluide, cet état intermédiaire du rivage, entre le solíde et le liquide, ce sable symbole des vacances qui dans quelques heures collera aux pieds, s'incrustera dans les casse-croûte, les serviettes et les sandales des baigneurs. »

« Dans cet exercice d'apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patiences et humilité. Nul ne sait mieux qu'elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l'encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d'orgueil ; mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s'y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l'humanité lui tend dans sa folie de conquêtes, de guerres et d'accidents, des carcasses d'avions en feu et des nappes d'hydrocarbures, des épaves et des cadavres, des eaux lourdes et des bunkers, des déchets de plastique et des sous-marins en perdition.
Mais gare au jour où elle sera fatiguée qu'on la prenne pour une décharge publique. Gare à l'instant où le trop-plein d'ordures dont on emplit son ventre grondant depuis des milliers d'années resurgira. Dans un hoquet fabuleux, quand la marée haute le sera trop pour les villes côtières, quand l'eau ne s'at-tardera plus à discuter avec les digues, les dunes et les plages, elle régurgitera ses poisons, les laissant joncher les vestiges des villes qu'elle aura englouties.
Et se retirera, intacte, purifiée, avant le prochain revif. »

« Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n'est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu'on se raconte à soi-même. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l'équilibre. Ce n'est déjà pas si mal quand on y arrive. »

« Sur le balcon des Couerons, Rebecca m'a demandé si je comptais parler à Paul. Non, je ne le ferai pas, pas plus que je ne lui révélerai jamais que j'ai aidé sa grand-mère à s'en aller : ces morts, cette douleur ne sont pas les siens. Rebecca ne dira rien, elle non plus, à sa fille: dans un monde qui s'effondre, nos enfants rêvent de réparer, soigner, faire le bien. À quoi bon leur attacher ce fer de la mémoire familiale aux pieds et encombrer leur histoire d'un meurtre et d'un suicide avec lesquels ils n'ont rien à voir ? La passion pour les secrets de famille n'est parfois rien d'autre qu'une névrose égoïste.
C'est Étienne qui a raison: le souci des vivants a plus de prix que les égarements des morts. »

Quatrième de couverture

Après son divorce et la mort de son père, l'historien Yann de Kérambrun n'a plus qu'un désir : revenir à Saint-Malo et contempler la mer depuis la maison dont il a hérité, face à l'ile de Cézembre.

Lorsqu'il découvre les archives familiales de son arrière-grand-père, il s'y plonge, captivé. Octave de Kérambrun, qui rêvait de dompter les flots en concevant de nouveaux bateaux à moteur, a fondé en 1903 la compagnie maritime Kérambrun & Fils. Au fil des carnets du capitaine d'industrie réputé s'esquisse pourtant le portrait d'un père et d'un époux inquiet, dont les blessures font écho à celles de son arrière-petit-fils. Quelles douleurs taisent donc les écrits d'Octave ?

Yann va tenter de comprendre les failles qui lézardent la légende des Kérambrun. Toutes le ramènent au destin tourmenté de Cézembre, une île minuscule mais stratégique. Et c'est en sondant le passé, face à la plage, que l'héritier d'Octave acceptera peut-être de renouer avec la vie.

Un magnifique hommage à la beauté de la côte bretonne, et l'époustouflante histoire d'une famille dont la mer a fait la fortune et le malheur.


Hélène Gestern est l'autrice de six romans ainsi que de plusieurs essais et textes autobiographiques. 555 (Arléa, 2022) a reçu le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Relay des Voyageurs Lecteurs.

Éditions Grasset,  avril 2024
552 pages