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vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

mardi 18 août 2026

Les orphelins ★★★☆☆ d'Éric Vuillard

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Billy the Kid. Un nom qui suffit à faire surgir tout un imaginaire en effet, le Far West, les revolvers, les hors-la-loi, la liberté, la légende.

Mais qui était vraiment Billy ?

J’ai mis un peu de temps à entrer dans ce livre, à comprendre où Éric Vuillard voulait nous emmener. J’ai même relu certains passages, avec cette impression d’avoir peut-être laissé échapper une information essentielle. C'est une lecture qui demande de la concentration, je crois, mais qui se révèle d’une intelligence et d’une richesse folles.
Car en réalité, derrière la figure mythique du Kid, l'auteur raconte un gamin orphelin, pauvre, errant, dont la vie nous échappe presque entièrement. Une existence trouée de « peut-être », de « probablement », de récits contradictoires… « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. »
« Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. »
Billy est ainsi un orphelin de l’Histoire, de ceux qui n’ont ni archives, ni pouvoir, ni voix pour raconter leur propre vie. Et Eric Vuillard refuse de combler les blancs « le plus important, ce n’est pas l’exactitude […] c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir ».

Derrière le mythe du Far West, il montre aussi une Amérique conquérante, coloniale et profondément violente. Une société où la frontière entre hors-la-loi et homme de loi devient parfois bien mince, où les puissants disposent d’autres armes comme l’argent, les terres, la politique, les institutions.
Un regard très engagé, peut-être même un peu trop manichéen à mon goût. Et si sa démonstration est incontestablement intelligente, j’ai parfois trouvé son propos un peu démonstratif, comme s’il soulignait avec insistance ce que l’on savait déjà. On savait que la conquête de l’Ouest ne s’était pas faite dans la douceur et pas davantage que la construction de la puissance capitaliste américaine. Reste que la façon dont il relie l’histoire de Billy à la grande Histoire, avec son regard à lui, ça fait réfléchir.

C’était ma première rencontre avec Éric Vuillard. Une écriture singulière, qui mêle récit historique, digressions, ironie, réflexion politique et envolées presque poétiques. Parfois déroutante, mais indéniablement riche.
Je ne suis peut-être pas entrée dans son œuvre par la porte la plus simple, mais Les Orphelins m’a donné envie de découvrir ce qui se cache derrière.

Une histoire de Billy the Kid, oui. Mais surtout sur ceux qui écrivent l’Histoire, ceux qui la subissent et ceux qu’elle laisse dans le silence.

« SI L'ON VEUT essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c'est là qu'il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l'Histoire du monde, et il ne sait rien. C'est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. Il mendie, Billy. Nous n'avons rien à lui donner. Rien. Tous les mots écrits subissent le même sort, nos bibliothèques sont une collection de cris étouffés, catalogue d'abois contre-pesés, expurgés, polis. On ne peut pas étudier Billy, on ne peut ni le retranscrire, ni le raconter. Billy, c'est une poignée de sable dans les yeux.
Avant Jesse James et Billy the Kid, il n'y avait pas de vrai sang sur les planches. Richard III est un voyou splendide, mais Billy est un pauvre idiot. À l'ouest, ils ont inventé ça, la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. Il faudrait écrire une lettre d'amour pour raconter l'histoire de Billy, mais on ne le peut pas. Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait. »

« Sur son lit de mort, Frank. P. Cahill racontera au juge de paix l'empoignade brutale qui venait d'avoir lieu entre lui et Billy, et à l'issue de laquelle le Kid devint un hors-la-loi. Et voici qu'entre les mailles de la langue écrite, dans la déposition rédigée par le sinistre juge de paix de ce patelin de toiles et de planches qu'était Camp Grant, tandis que la prose du rédacteur tente de civiliser l'événement, de lui donner son tour judiciaire, définitif, de le traduire dans le latin monotone des procès-verbaux, voici que l'on tombe sur des restes de tournure orale, un petit morceau de Billy. On entend soudain sa voix, le son de sa voix dans celle de Cahill ; et on la reconnaît aussitôt. Et il est émouvant de penser que le seul élément authentique et sensible de la vie de Billy qui nous soit peut-être parvenu, la trace la plus indubitable de son passage sur terre, gît dans ce triste lambeau de prose recueilli par un juge et que l'on peut encore trouver dans la bouche de n'importe quel vaurien, et qui peut-être détient le secret de leurs souffrances : "Je l'ai traité de maquereau et il m'a appelé fils de pute." »

« [...] le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas rai-sonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien. »

« Et si l'on a tant de lacunes pour une vie si brève, si peu d'informations fiables, si peu de documents, de dates, de certitudes, et tant de pointillés, c'est parce que le pauvre Billy, William, Henry, peu importe, ayant mené une vie de fugitif, n'est qu'un pauvre orphelin. Il n'a pas eu de père, et, quand sa mère mourut, il avait quatorze ans. Et c'est de petits boulots pour survivre, en tristes larcins et en crimes, que le Kid va finalement apparaître, comme sur sa photographie légendaire, reléguant William Bonney, William McCarty, William Antrim et Henry Bonney aux insondables archives. Désormais, il portera ce pauvre surnom, auquel Chaplin donnera, quarante ans après, une note plus douce, et qui est offert aux enfants qui n'ont rien d'autre à se mettre le Kid. »

« Billy ne nous sera livré qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il vou-lait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou. »

« On s'étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l'endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. 
»

« Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes. »

« Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n'était plus tout à fait seul. Il s'entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d'une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté. »

« Regarde la vie de travers. Attaque les ban-ques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliar-daire piochait dans les assiettes et terminait les restes. »

« DÉBUT OCTOBRE, la petite bande fut repérée à Tularosa. Ils bivouaquerent, au beau milieu de la ville, au pied de l'église d'adobe, titubant entre les murs de pierres sèches, jetant leurs vestes aux épines de cactus, comme d'autres les laissent au vestiaire. Tularosa était alors une toute petite bourgade mexicaine, avec une rue principale où vivotaient des gringos. Il n'y a pas de ville à Tularosa. Seulement une rue vide. Ce vide n'est rien d'autre qu'une manifestation de la vie coloniale. On étire ses tentacules très vite le plus loin possible au milieu d'étendues stériles, sans préjudice des populations semi-nomades, de leur pauvre vie pastorale, ancienne, isolée, de leur agriculture rudimentaire, de leurs villages de terre adossés à une rangée d'arbres. On s'installe impunément au milieu des autres, on les massacre un peu, on les assujettit et puis on leur donne des noms, d'abord ceux qu'avait imposés l'usage : Indiens, Amérindiens, Mohicans, Navajos; puis des noms injurieux : Peaux-Rouges, sauvages ; et enfin des euphémismes qui ajoutent la bonne conscience à l'injure et l'hypocrisie à l'indifférence : indigènes, hispaniques, autochtones, Premières Nations, Native Americans... Pourtant, ce sont bien les Indiens qui ont été exterminés, les Natives, eux, languissent dans des réserves, si bien que derrière l'expression Natives, sous ce terme convenable, honnête, l'extermination semble presque oubliée, escamotée, blanchie. »

« Il faut avoir un peu traîné ses guêtres dans la capitale fédérale, pris en photo les imposants monuments de l'empyrée, visité toute cette camelote de l'État américain, avant de terminer cette tournée épuisante au Lincoln Memorial, faux temple grec, qui fut finalement construit à la place de l'ostentatoire projet orné de six statues équestres, de trente et une sculptures aux proportions colossales, ou de la cabane en rondins qu'on imagina ensuite par un fantaisiste retour des choses ; il faut même, par curiosité, jeter un œil au site du futur mémorial avant sa construction, méditer sur ce paysage marécageux, toute cette terre vaine, avec, au milieu de rien, son immense bassin réfléchissant, déjà là, comme le témoin attardé dans le passé de tous nos crimes à venir ; puis, avec les innombrables gogos, les sept millions de gobe-mouches qui viennent ici chaque année, achever sa course aux clichés dans la petite cabine à droite de l'entrée où se marchandent les bustes couleur bronze de dix-neuf centimètres de haut du grand homme, pour enfin, parmi cette flopée de rêveurs venus des quatre coins du monde, faire quelques pas derrière la lentille froide de son appareil photographique jusqu'à l'original de presque six mètres de haut, la gigantesque statue du président Abraham Lincoln assise sur un colossal trône de marbre ; oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington DC pour s'apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
Et à travers les marbres de Washington, à travers les pierres du faux obélisque qui surplombe le gigantesque plan d'eau, très loin des crimes de nos petits malfrats et des modestes boutiquiers de Lincoln, très au-dessus de nos politiciens, de nos avocats ambitieux, on devine, finançant les campagnes, sponsorisant les partis, subventionnant la santé, l'éducation, l'art, si loin, si haut cette fois-ci, qu'on y voit à peine à travers les nuages du droit et de la richesse, on devine les rayons d'une puissance autrement redoutable. C'est elle qui, sur je ne sais quel chemin plus tortueux que celui de Damas sut convaincre Thomas Benton Catron qu'un poste de sénateur et des milliers d'hectares valaient bien qu'on aménage un peu la vérité et qu'on tue quelque rancheros, c'est elle qui parvint à convaincre Elkins que l'honneur d'un mandat ne vaut pas plus de quatre ou cinq millions de dollars, que les principes valent quatre à cinq millions de dollars, pas un sou de plus. Et c'est elle qui sut convaincre Axtell qu'un poste de procureur et un large portefeuille d'actions valent bien quelques entorses aux principes. Et c'est encore elle que l'on devine, à travers la petite brume qui se lève au matin et enveloppe le Jefferson Memorial de son indéfinissable tristesse, l'ombre de ces millions de dollars, l'envers du suffrage universel. »

« Mais George n'est pas seulement un vieux fabulateur, le triste jouet d'une illusion, il doit avoir raison à sa manière, tout converge vers Billy. Sa jeunesse, sa mort sont de sérieuses raisons de le placer au centre des choses. Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n'importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n'importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais. Et puisque même les faits établis lui font défaut, qu'il n'a pas de nom, pas de date de naissance, pas de père, et qu'il mourra abattu comme un chien sans laisser autre chose que du vide, il y a de quoi être ému. Il y a de quoi évoquer le Kid avec affection, comme le fera George, son vieux copain, comme ils le feront presque tous. »

« Une fois que le clan Dolan eut définitivement vaincu, les adversaires de Billy intégrèrent aussitôt la force publique et la plupart de ses camarades furent, à leur tour, recrutés par leur ancien ennemi. Il fallait bien trouver du boulot, peu importait l'employeur. La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituent les forces de l'ordre. »

« Il commença sa carrière criminelle à l'occasion d'une partie de poker, son ami Chavez lui reprocha soudain de tricher, Bob se leva et déchargea son six-coups. Après quelques crimes, tandis qu'on l'accusait d'avoir tiré dans le dos d'un pauvre type devant sa femme et ses marmots, l'affaire fut classée et il fut nommé shérif adjoint de Pat Garrett. Enfin, apprenant sa mort, on prétend que sa propre mère aurait dit de lui : "Bob fut un criminel-né, et si l'enfer existe, il doit être là-bas." Bien sûr, une telle sentence relève de la légende, mais il se peut qu'elle nous souffle une vérité abrupte à travers l'haleine fétide de la médisance, et que l'on y saisisse, entre les chicots du malheur, quel fut le triste chemin du petit Bob Olinger, que la vie, ou sa mère, n'aimait pas. »

« À cet instant, face aux cent mille vaches de Chisum, et face à toute cette galerie de Chisum, qui ont peut-être tous d'horribles mufles de vache, de chameau ou de vache, carne, rosse, gueules à vacherie, face aux vaches à collerette élisabéthaine, face à John Chisum himself, on mesure mieux la place du pauvre Billy, qui fut à l'occasion, et pour son malheur, à sa solde. C'est que les Chisum sont en quantité sur leur arbre, ils se tiennent bien chaud, ils se regardent pour l'éternité en chiens de faïence, qu'ils soient capitaines ou propriétaires de bétail. Mais Billy est tout seul. Au-dessus de lui, personne, que des noms approximatifs, des théories, des rêves. À ses côtés, un frère fantôme. Et en dessous de lui, c'est encore le vide, pas de descendance, plus rien, seulement de vagues rumeurs. Au milieu de l'éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l'hu-manité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »

Quatrième de couverture

Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu'il serait toujours seul. Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre. Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer. Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s'évapo-rèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu'à l'arme, et il tira.
É. V.

Écrivain et cinéaste né à Lyon, Éric Vuillard est notamment l'auteur chez Actes Sud de Tristesse de la terre (2014), 14 juillet (2016), La guerre des pauvres (2019). Son œuvre, traduite dans quarante langues, lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017) et le prix Ernst Bloch en 2025 pour l'ensemble de son œuvre.

Éditions Actes Sud, Un endroit où aller, janvier 2026
163 pages

vendredi 5 juin 2026

Crush ★★★☆☆ de Momo Yamaguchi

Avec Crush, Momo Yamaguchi nous plonge dans les pensées les plus intimes de Mika, jeune Tokyoïte de vingt-quatre ans, célibataire, solitaire et en quête de quelque chose qui ressemble à une vie pleinement vécue.

Je ne suis probablement pas la lectrice idéale de ce roman. J'y suis entrée en espérant découvrir davantage le Japon contemporain ; j'y ai surtout trouvé le journal intérieur d'une jeune femme aux prises avec ses désirs, ses déceptions amoureuses, sa solitude et son mal-être. Les scènes de sexe et le langage parfois très cru m'ont souvent tenue à distance.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté faite de messages, de rendez-vous ratés et de fantasmes, le roman dresse un portrait assez saisissant d'une génération. Une génération qui scrute son reflet dans les réseaux sociaux, mesure sa valeur au regard des autres, collectionne les relations sans parvenir à combler un sentiment de vide persistant.
J'ai été davantage touchée par ce qui émerge en arrière-plan. La relation tendre de Mika avec ses parents et sa grand-mère, l'évocation d'un Japon loin des cartes postales, les réflexions sur le monde du travail, la pression sociale et l'épuisement qui gangrènent la société japonaise. Certains passages, souvent teintés d'un humour désabusé, se révèlent particulièrement justes.

Momo Yamaguchi possède une plume vive, mordante et sans filtre. Elle n'embellit rien. Son héroïne est parfois agaçante, souvent lucide, toujours profondément humaine dans ses contradictions.

Une lecture qui ne m'a pas totalement convaincue mais qui m'a permis d'entrevoir les fragilités, les aspirations et les désillusions d'une partie de la jeunesse contemporaine.

Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud pour la découverte de ce roman.

« Souvent, je glisse dans le sommeil comme ça : repue, avec une légère envie de crever.
Légère, on a dit, tout comme quand je rentre à pied du boulot à 23 heures, ce qui est présentement le cas, et que je dois éviter les flaques de vomi et les cacas de chiens comme si je jouais à la marelle dans cette ville moche qui est la mienne. Tokyo peut foutre le bourdon. Je n'arrive pas à y retrouver ce qu'on peut voir dans les vidéos des gaijin sur TikTok, ce tourbillon un peu mystique de néons et de gratte-ciels scintillants. Je trouve juste ça laid, un méli-mélo d'immeubles rectangulaires et de gens surmenés, d'hommes crachant ou vomissant dans les rues, qui ont fait du monde entier leurs chiottes.
À l'intérieur de la cuvette, j'avance. J'avance. »

« Tout le monde, sauf Tai et Nana et ma famille, ces gens à qui j'envoie chaque jour des messages et qui semblent pourtant les moins bien renseignés à mon propos. J'adresse à Nana photos et selfies, auxquels elle répond OMG VEINARDE J'AI TROP LE SEUM, et je me complais dans le rôle de la fille qu'on envie. Mes parents, qui m'expriment leur amour, non avec des mots car nous sommes asiatiques, mais en me demandant si je mange bien et en exigeant des visuels de mes plats, et je me rends soudain compte que personne au monde ne se soucie autant qu'eux de ce qui transite par mon œsophage : si ce n'est pas ça, l'amour, alors c'est quoi ? Ma mère veut que je fasse attention aux pickpockets et aux violeurs, mon père veut que je lui envoie les horaires et le numéro de mon vol retour afin qu'il puisse venir me chercher à l'aéroport. Tai m'écrit reviens vite et tout à coup, peu importe que je sois seule, dans un bistrot à l'étranger, en train d'engloutir un ragoût de canard hors de prix, parce que mon écran illuminé de ses mots me ravive, me redonne de la force. Je glisse mon téléphone dans ma poche et souris, laisse 25% de pourboire et quitte le restaurant sur les ailes légères de l'amour. »

« Je lui ai confié mon précieux cœur et il joue au squash avec, le cognant négligemment contre les murs, l'envoyant régulièrement rebondir à coups de raquette: il n'en a tout simplement rien à carrer. S'il insiste pour continuer à me décevoir sans arrêt, qu'il en soit ainsi je jonglerai moi aussi, comme Nana. Il ne me laisse pas d'autre choix. »

« J'enfile mon masque et mon armure. Je prépare ma toile, appliquant d'abord une base à l'acide hyaluronique et une crème pour le visage d'une marque française, puis une fine couche de fond de teint glowy, un fard à paupières violet irisé, un blush liquide rose pâle, de l'eye-liner bordeaux, deux couches de mascara brun cuivré et une touche de gloss. Je sculpte mes pommettes avec une précision d'orfèvre, je passe une houppette de poudre sur mon visage. J'enfile une chemise oversize en soie rose et des créoles en plastique de la même couleur, un jean délavé et des ballerines argentées. Regardez-la, naturellement chic. Ses pieds sentent peut-être mauvais, mais elle incarne parfaitement l'air du temps.
Nana est, comme toujours, irrésistible dans son haut transparent et sa jupe plissée à carreaux qui est pratiquement une invitation à passer la main dessous, ses collants en résille ornés de strass et ses mocassins noirs à plateforme ; une Lolita sortie tout droit d'une hallucination fiévreuse. Deux couches de fond de teint et de correcteur lui ont rendu sa peau, et ses lèvres boudeuses sont colorées d'une encre cerise.
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", je déclare d'un ton solennel.
Elle rit et entrechoque sa canette contre la mienne. »

« Les Meufs Canons sont toujours en train de se crêper le chignon entre elles, et Nana ne fait pas exception à la règle elle est à l'heure actuelle embarquée dans une vilaine querelle qui l'oppose à Sakura, une autre Meuf Canon qui a commis le péché capital de coucher avec l'un de ses ex, ce qui constitue une violation claire du Code d'honneur, qui stipule que vous pouvez fusionner vos âmes, votre garde-robe, mais pas la liste de vos conquêtes et targets. En représailles, Sakura s'est mise à organiser des dîners avec leurs amis communs sans inviter Nana.
Il est de mon devoir de révéler que Sakura bosse sacrément dur pour faire partie du club des Meufs Canons : au naturel, elle n'est pas très belle ; peut-être même un peu laide par temps de pluie ou si on plisse les yeux ; mais elle a une peau parfaite et surbotoxée. À cela viennent s'ajouter une manucure entretenue avec soin et des extensions de cils papillonnantes qui rehaussent un physique autrement banal. Une silhouette remarquable, grâce à des troubles alimentaires et une pratique régulière du Pilates, ainsi qu'un bonnet C qui remue comme de la gelée et dont la rumeur dit qu'il ne serait pas tout à fait naturel. Mais son assurance, elle, est en tout point authentique, et chaque centimètre carré de sa peau, chaque jeté de cheveux, chaque rire grave et rauque traduit une confiance en elle indéboulonnable: aucune somme au monde ne peut acheter ça. Elle est, sans conteste, une Meuf Canon. »

« Parfois, je me sens si seule que j'ai envie de mourir, même si bien sûr je ne ferais jamais ça, parce que ma mère dit que c'est le pire péché qu'un enfant puisse commettre envers ses parents, mourir avant eux, et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de la manière dont je m'y prendrais sauter, comme tous les autres ? Ce serait le moyen le plus simple, mais pensez au pauvre conducteur de métro et à tous ces usagers éclaboussés de sang en retard pour aller travailler, sans parler de la grosse amende de plusieurs millions de yens que mes parents devraient payer. J'ai le vertige, donc pas question de me jeter d'un immeuble trop haut, mais sauter de trop bas c'est risquer de finir handicapé à vie. Pas fan des médicaments. Plutôt douillette. Je passe mon tour pour le seppuku, merci. »

« Il me retourne comme une tortue sur sa carapace et commence à me pilonner, et moi, je suis là genre "Hé, coucou, désolée de te déranger : juste pour te dire que je n'ai pas de terminaisons nerveuses au fond". Sauf que bien sûr, au lieu de le dire à voix haute, je me contente de le penser, le dos de ma main pressé contre ma bouche, la tête tournée légèrement sur le côté, les yeux fermés comme si la sensation était trop délicieuse pour être supportée, parce que j'ai un super profil, surtout de ce côté-là. Je baisse un peu le front, dans l'espoir de sentir mes aisselles pour m'assurer que mon déodorant à la noix de coco fait correctement son job. Alors que je suis en plein contrôle de routine de mes odeurs corporelles, il me retourne à nouveau comme une foutue crêpe : me voilà à quatre pattes, quand je n'avais rien demandé. Je commence à ressentir un léger mal de mer à force de tanguer d'avant en arrière. Je me réconforte en calculant toutes les calories que j'ai dû brûler depuis le début ; chaque coup de reins équivaut selon moi à une calorie. Au moins, pas besoin d'aller à la salle cette semaine. »

« "Je me sens tellement remplaçable ! me confie-t-elle, la voix un peu tremblante - et je lui assure qu'elle l'est très certainement.
- Ô Cuisse Légère, ne commets pas la méprise de te croire indispensable à l'Entreprise. L'Entreprise se fiche bien que tu sois morte ou vive ! Elle compte te presser comme une orange trop mûre, jusqu'à extraire la dernière goutte de jus et jeter ta carcasse fruitée sans l'ombre d'un remords ! La dure réalité, c'est que tu pourrais disparaître demain que l'Entreprise ne s'effondrerait pas pour autant. Au mieux, on trouverait ton absence gênante, un bref accroc dans le bon déroulé des affaires. N'oublie pas que le concept du « métier idéal » est intrinsèquement capitaliste, un fantasme qu'on nous vend pour abolir la frontière entre travail et vie privée, car si tu aimes ce que tu fais, ce n'est plus un travail : c'est désormais ta vie. Ce qui est un récit particulièrement pernicieux, car ton travail ne te définit pas. Ce qui te fait partir en fou rire entrecoupé de bruits de cochon, ce qui te fait pleurer quand tu es seule, tes espoirs, tes valeurs, tes insécurités, les livres que tu lis, ce que tu repousses avec ton couteau dans ton assiette ou planques sous une feuille de laitue au restaurant, ce qui te fait trembler de colère, ce qui te fait chanter de joie, les personnes que tu aimes, que tu embrasses, que tu baises, tous les détails banals de ton existence comme ta marque préférée de chips, la façon dont tu laces tes chaussures, dont tu marches, dont tu épluches une pomme : ce sont ces choses-là, et bien d'autres encore, qui te définissent en tant que personne. Pas l'intitulé de ton poste, ni ton salaire, ni tes heures sup, ni ton rendement, ni tes indicateurs de performance, ni ta valeur ajoutée à l'Entreprise. L'Entreprise, on l'emmerde." »

« J'appelle Obaachan le lendemain et elle me raconte tout ce qu'elle sait du dernier karōshi en date : une fille qui a sauté d'un immeuble pour se transformer en confiture de fraises sur un trottoir qu'il a fallu racler après, laissant derrière elle une mère célibataire qu'elle travaillait si dur à aider financièrement, mais tout cela n'a servi à rien car elle était si fatiguée, tout le temps fatiguée, trop fatiguée. L'entreprise qui l'avait embauchée est un puissant conglomérat, mais même eux n'ont pas pu étouffer l'affaire, malgré tous leurs autres employés mystérieusement décédés dont ils s'étaient assurés que les médias ne parleraient pas, parce que cette histoire a tous les ingrédients nécessaires pour faire la une : les inégalités de classe criantes de l'un des pays les plus riches du monde, le mépris impitoyable des grands groupes pour la dignité humaine, la mère isolée dans une société profondément patriarcale et, au cœur de tout ça, une jeune femme partie trop tôt. Même âge que moi.
Un peu trop accro aux chaînes d'info en continu, ma chère grand-mère. Avec un faible pour les histoires les plus sordides. Elle me raconte celle-là d'un ton haletant, avant de s'enquérir de ma santé. "Est-ce que tu manges bien ?" : c'est toujours la première question qu'elle me pose. C'est sa façon de me signifier que je suis son petit-enfant préféré. »

« [...] Obaachan me demande comment va le travail, et j'omets gaiement de lui détailler la vérité : que ma fonction est avant tout d'être jeune et de verser à boire à des hommes lors de dîners d'entreprise, comme une vulgaire prostituée, que mon travail n'a aucun sens, et que je suis désespérément amoureuse de deux garçons qui ne m'aiment pas en retour.
Elle préférerait que je sois femme au foyer, je crois. Elle ne le formule jamais explicitement, parce que ma mère travaille aussi à plein temps - comment pourrait-il en être autrement, étant donné le contexte économique ? et que ce serait très rétrograde de sa part de l'avouer, tout à fait inapproprié même, mais elle veut systématiquement savoir comment va mon travail et, en retour, je lui réponds que mon travail n'est pas si mal, que c'est loin d'être aussi terrible que ce qu'on dit à la télé et que je suis toujours de retour à la maison à une heure raisonnable. »

« Les fantômes n'ont pas de jambes, mais leur corps se prolonge par de longues racines qui s'enroulent autour de la maison et du quartier de ma grand-mère, qui s'entortillent autour d'elle, alors comment pourrait-elle les abandonner ? Ils reposent sur ses épaules pendant qu'elle boit son thé. Chaque matin, sur l'autel, dans sa chambre, elle allume de l'encens puis salue sa mère et son défunt mari avec des offrandes, nourriture et fleurs, afin qu'ils ne souffrent pas de la faim. »

Quatrième de couverture

Métro, boulot, sexto

24 ans, célibataire, en CDI ; Mika étouffe dans la vie confortable et solitaire qu'elle s'est construite, Dans le bureau vitré en périphérie de Tokyo qui lui vole ses journées, elle attend qu'il se passe quelque chose. Drôle, brillante et seule, elle n'a jamais touché aucun homme et ses soirées trop sages débordent de fantasmes.
Un été, elle franchit le cap elle démissionne et écrit à un jeune Américain croisé sur la plage - crush instantané. C'est le début d'une longue série de rencontres. Au fil des kilomètres de messages et des nuits sans sommeil, elle découvre l'amour avec un très petit "a" : des hommes vaguement indisponibles, pas exactement aimants, sexuellement approximatifs. Comment continuer à les désirer ? Que faire de sa solitude? Et si l'amour existait hors des modèles datés qui paralysent nos vies sentimentales ?

Avec une franchise désarmante, Momo Yamaguchi retrace l'itinéraire d'une femme qui ose enfin explorer ses désirs, en se dégageant de ceux que les hommes ont plaqués sur elle.

Momo Yamaguchi est née à Tokyo et a fait ses études aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui dans le Sud de Londres. Crush est son premier roman.

Éditions Actes Sud,  mai 2026
332 pages
Traduit de langage par Mathilde Janin

mardi 11 novembre 2025

Le palmier ★★★★☆ de Valentine GOBY

Elle s'appelle Vive. Elle porte en elle une écorchure qui la ronge de l'intérieur et l'empêche de dormir seule dans sa chambre. Elle est encore qu'une enfant.
Le palmier, ce sont des pages colorées, parfumées, fleuries, arborées qui se déversent sur nous, empreintes des odeurs et des sensations de l'enfance, de ses traumatismes aussi. Insoupçonnés à qui ne se donne pas la peine de les conjecturer ;  Vive n'a pas manqué d'amour mais de bienveillance et d'attention de la part d'un père, qui a choisi de se recroqueviller derrière l'oubli, et ce manque a laissé des traces. Les mots l'aideront. Et le contact avec la nature, si belle, aussi. 
J'aime la plume de Valentine Goby. Elle fait naître des images qui ne me quittent pas, bien après la dernière page tournée. 

« Autour de la nudité et de la solitude le rôdeur rôde. »

Le personnage était l'Arbre (...). Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. »
JEAN GIONO,
à propos d'Un roi sans divertissement. 

« Le jardin selon Vive c'est des arbres avec des trous entre eux. Les trous sont de pierre et d'herbe, [...].»

« Sous les arbres s'étend le paradis de Vive. Les feuilles d'arbre absorbent la lumière, la changent en sucre et s'en nourrissent, toutes les couleurs sauf le vert. Le vert est le pays préféré. Les ombres l'agrandissent, au pied des troncs elles déploient des arbres en plus, des arbres couchés, sans épaisseur, changeant de forme, qui déversent au sol la fraîcheur des feuillages et gagnent sur le sec. Les ombres relient les arbres entre eux, amalgament les cimes qui au ciel jamais ne se touchent, dessinent des chemins à l'abri du feu. »

« Vive ordonne les arbres en tribus. Il y a les arbres à histoires. L'arbre mutant par exemple, un bigaradier devenu oranger à partir d'une pousse apparue sous la greffe, maintenant il donne de vraies oranges. L'arbre à plumes, un olivier envahi de perruches à collier qui bruisse et palpite continument - Dan dit l'arbre à chiures. L'arbre à bijoux, un prunus dans lequel Vive a trouvé deux bracelets dorés. L'arbre à frelons, qu'un chasseur a tiré à la chevrotine pour pulvériser le nid, emportant les grosses branches.
Il y a les arbres utiles. Le grand cyprès du bout de l'allée porte un sac où le boulanger dépose du pain le matin. Le laurier-rose sert aux bouquets. Les tilleuls devant la chambre de Vive font rempart au soleil. Les fruitiers servent à donner des fruits. Le myrte à feuillage serré fait coffre à trésors - bracelets du prunus, cartouches de chasse vides, paquet de cigarettes de sa mère FUMER TUE. On a longtemps broyé ses feuilles pour embaumer des peaux tannées changées en sacs ou paires de gants, ainsi est née la parfumerie, dit le père de Vive qui sait de quoi il parle. Il y a les arbres à naissances, mimosas jadis plantés pour chaque nouveau-né par des ancêtres aujourd'hui disparus. Ça aurait plu à Vive, un mimosa rien qu'à elle.

Il y a des arbres à jouer, comme l'olivier au tronc creux où elle fait la marchande.

Il y a les arbres refuges, des lauriers-sauce qui poussent en bosquet sous la première restanque. Entre les troncs, sous un épais pelage vert-gris s'ouvre un abri insoupçonnable. Les sons y arrivent assour-dis. La pluie n'entre pas. La chaleur n'entre pas mais dilate par en dessous le parfum des feuilles. Le jour darde en rayons rares. On est dans la pénombre qui est plus que de l'ombre, elle a du volume. Les paumes tendues, Vive escamote les pointes de feu qui percent entre les feuilles, ses doigts s'orangent en transparence. Elle pense aux mains de la Daphné de Rome, sur la carte postale punaisée au-dessus de son lit. Des feuilles de marbre poussent au bout des doigts de la statue, si fines qu'aux bordures la lumière les traverse. Elle connaît l'histoire de Daphné, une demi-déesse, une nymphe indique la carte postale, nymphe est entré dans son cahier de mots, qui échappe à un poursuivant en suppliant son père de la changer en arbre. Le père est un dieu. Il peut tout. Il métamorphose sa fille en laurier et triomphe d'Apollon. Des nymphes vivent aussi dans les platanes, les pins et les micocouliers a raconté madame Meyer, la maîtresse - dans les prunus peut-être, d'où les bracelets. Qu'est-ce que Daphné per-çoit de l'oiseau perché sur sa branche ? Du scarabée qui tâtonne son tronc ? Vive apporte dans les lauriers des livres, des peluches, des biscuits. Nul n'y entre avec elle à l'exception de Jujube, sa chienne qui a le nom d'un fruit. Vive se demande ce que Daphné perçoit de Jujube couchée sur ses racines. 
[...]
Et puis, il y a le palmier. Il n'appartient à aucune tribu. Même pas relié aux autres arbres par son ombre. Majestueux, immense, solitaire. On le voyait depuis le bas de la colline et depuis le village au-dessus. Il était l'arbre le plus haut du domaine. Il mesurait vingt-cinq mètres, a dit le père à l'élagueur, il avait cent soixante-cinq ans. Jusqu'au charançon il n'avait pas d'histoire. Il était le palmier. Il était vivant et maintenant il est mort.»

« Pour que le père consente à être ici, il faut d'abord qu'il ait été ailleurs. Qu'il rentre de quelque part, de l'usine, de voyage, qu'il ait à raconter. Il rapporte une fiole, parfois une écorce aussi, un bout de bois, une feuille, et révèle à l'enfant le processus de conversion d'un état à l'autre, du végétal à la pâte, du solide au liquide. Ou plutôt il défait le temps, recompose la plante à partir du flacon où le récit patiente pareil au génie dans la lampe. Le mieux, c'est quand il parle d'un arbre. »

« Cette huile-là vient de l'île de Mohéli, la plus petite des Comores il dit. Ça fait trop de mots d'un coup. Elle préfere Mohéli à Comores, elle garde Mohéli, chasse Comores. Elle s'arrête là pour les nouveautés, les prochains mots tourbillonneront au creux de ses pavillons d'oreilles et se disperseront dans les airs. Elle oublie mangrove, garde l'image d'arbustes sur pilotis. Elle feuillette mentalement le catalogue de paradis accordé aux paroles du père, paysages bleu blanc vert, bestiaire exotique, quand d'un coup un intrus surgit: le dugong. Un mammifère à corps de dauphin et à tête d'hippopotame pourvu d'une large trompe et de défenses miniatures. Elle additionne les caractéristiques, l'improbable silhouette se forme sous son front, une chimère, un cadavre exquis ; il doit blaguer son père. Le dugong broute le fond des eaux, il ajoute, il aboie, siffle et gazouille, on dit qu'il chante. S'il existe, le dugong mérite une entrée dans le cahier de mots. »

« Une odeur se déplie, il faut du temps pour entrer à l'intérieur. On la fait d'abord voyager vers les poumons, vers le cerveau, Vive visualise le trajet à travers les tuyaux et les poches du corps. Elle te remplit et ensuite seulement elle t'enveloppe, tu entres dans l'odeur, tu découvres sa forme, ses strates. »

« C'est le père qui constitue sa collection. Quand on l'interroge sur le métier de son père, pour faire simple elle répond parfumeur, ce qui au sens strict est faux : on se le figure nez. On se trompe. Il agit bien en amont. Avant l'artiste. Avant la formule. Avant le mélange versé dans des flacons chics et chers ou dans des pains de savon ou des crèmes et cosmétiques ou des kits d'aromathérapie et des déodorants d'intérieur, des bidons de lessive, de liquide vaisselle ou de détergent wc et aussi des yaourts, des glaces, des pâtisseries et des biscuits industriels, il est avant le nom, son père, avant la marque au bel habit, avant la boutique et la publicité, tout en haut de la chaîne. Il est du côté de l'ombre. De l'usine, des cuves, des alambics, des extracteurs, du gaz, de la vapeur, des solvants et alcools. Du côté des huiles, des hydrolats, des beurres, des concrètes, des résinoïdes et des absolues, qu'il vend dans le monde entier. Des odeurs franches, âpres, corrosives et tenaces. Du produit tout nu. Du côté des ouvriers que précèdent les sourceurs que précèdent les paysans qui cultivent et collectent, tous ils se tiennent la main. Il est dans les feuilles, les fleurs, les bourgeons, les écorces, les bois, les sèves, les rhizomes, les racines, les mousses et les lichens et même les cires et même les glandes. Il est dans la terre et les graines, dans l'informe, dans les limbes. Il est dans la matière première. »

« Même sa meilleure amie Alia, qui contre un rouleau de réglisse promène parfois ses yeux sur l'étagère sans avoir le droit d'y toucher, ne sait pas ce qu'est le tea tree, n'a jamais vu d'essencier ni d'appareil de distillation moléculaire. Alia ignore que le cèdre de Virginie n'est pas un cèdre mais un genévrier; que le baume Pérou n'a jamais poussé au Pérou ; que la rose de Damas est cultivée en Bulgarie. Elle s'extasie sur le bleu profond d'une essence de camomille, le vert violacé de l'essence de vétiver, persuadée que les coloris reflètent ceux du végétal. Vive ne la contredit pas, elle a ses secrets d'initiée. »

« Dan sort le premier, sac à l'épaule, Vive court vers lui, il la soulève, ça va brindille ? Elle retrouve dans sa nuque l'odeur de cette essence de racine appelée costus, vieux t-shirt et cheveux gras, mélange coton-poussière-sébum avec par-dessus, ce soir, un effluve de fraise - ses chewing-gums préférés. »

« Il aurait fallu y prêter attention depuis longtemps, aux écorces et aux feuilles, comparer les motifs d'un marqueur temporel à un autre pour déceler une éventuelle anomalie. L'image fixe ne parle pas. Le récit exige une image répétée, ou du moins en mouvement. Qu'est-ce que ça dit, la colle sur cette branche ? Et la suie qui pellicule cette feuille ? Est-ce qu'elles étaient là, avant ? Avant, c'était quand ? Et ce nappage blanc velouré ? Ces taches, trous, dentelles et décolorations fantastiques ? C'est si beau. Les hématomes sur les olives c'est beau. Et ces couleurs indécises sur les feuilles des fruitiers, dégradés de verts, rouille, beiges, stracciatella qui dessinent d'étranges topographies impossibles à interpréter. C'est beau et c'est muet. Et si ces merveilleux tableaux étaient des eczémas, des lèpres et des brûlures ? Comment savoir ? La beauté n'exclut pas l'effroi. »

« Une odeur sans image est orpheline.
Il explique : ce qu'on ne voit pas, on a du mal à le reconnaître. Nous sommes si habitués aux images que sans image, même les odeurs les plus évidentes nous échappent. Il refait passer des mouillettes face à la mosaïque de photos, cette fois toutes les réponses sont justes. Il dit qu'on rééduque l'anosmie, la perte de l'odorat, en invitant les gens à imaginer la forme et les couleurs des ingrédients qu'ils respirent. Sentir de l'eau de rose et visualiser une rose. Respirer du poivre et visualiser du poivre. Et le cerveau, tout doucement, recommence à établir le lien, à reconnaître les odeurs perdues. Il dit que les apprentis parfumeurs notent les images que leur évoque chaque essence dans un cahier spécial pour les mémoriser. Par exemple l'odeur de la fleur d'oranger - les mouillettes de néroli circulent. »

« - Tu la couves trop. Tu ne lui rends pas service.
- C'est une enfant, Marco.
- Une princesse. Comment tu veux qu'elle grandisse ?
Les éclats de voix traversent la cloison jusque tard dans la nuit. Est-ce que sa mère l'empêche de grandir ? Est-ce que la peur fait grandir ? Est-ce qu'il faut grandir ? Est-ce normal que ça fasse si mal ? Est-ce que grandir exige de dormir dans sa chambre ? Au fond de son lit Vive se bouche les oreilles. La carte postale de Daphné qui devient laurier est glissée sous sa tête. Pas vivante. Un peu vivante quand même, comme les photos des gens qu'on aime. Une esquisse de harde. Serre-moi, Daphné, s'il te plaît. De toutes tes feuilles. Elle est épuisée du sécateur et du stipe. Épuisée de Céline, de sa tête empalée aux couettes blondes et à œil en noyau de deglet nour. C'est une sale nuit. »

« Ce qui protège la proie c'est l'ombre ou c'est la harde. La harde porte pour l'heure des écharpes dénouées, des jeans usés et des survêtements verts aux genoux, des tignasses emmêlées où se prennent des boules piquantes de bardane, elle a au fond des poches des madeleines sous blister et parfois des mégots de FUMER TUE. C'est le territoire de la harde que Vive parcourt et non plus son jardin, débarrassé des larves, des sangliers, de la pyrale, du sécateur parce qu'eux, les cousins, n'en ont pas idée. Elle squatte l'enfance des autres. Emprunte leurs regards. Et se dépossédant, se délivre. Les cousins en forme de t-shirt rendent tout un pan de l'uni-vers à nouveau habitable.»

« Des chromatogrammes, on dit. Battements de cœur des odeurs, pense Vive. À chaque pointe, une molécule différente - elle a l'image du panorama alpin punaisé dans la cuisine, des noms écrits de bas en haut dans le prolongement des sommets. Une fois les molécules identifiées, quantifiées, la formule révélée, on peut corriger l'odeur. L'améliorer. La reproduire. Comme une recette. »

« - L'absolue de mimosa est très visqueuse. L'odeur diffère énormément de la plante. Des notes marine, concombre, melon. Elle est plus verte parce qu'on traite les feuilles en même temps. Plus dense aussi. Un peu fleur fanée, vous voyez. L'odeur de la fleur fraîche est plus aérienne.
La fleur fraîche est partout. Vive ouvre ses narines, ça sent le miel, rien que le miel, le miel de mimosa qui pénètre en même temps les yeux, la bouche et les narines, jaune et miel à volonté [...]. »

« Fouèd, elle répète, et elle écoute le son que ça fait pour l'imprimer. Le son du cœur ému. Ne plus jamais dire Fouad. »

« Un jour que sous les roseaux, sommeillait mon eau vive 
Vinrent les gars du hameau, pour l'emmener captive 
Fermez, fermez votre cage à double clé,
Entre vos doigts, l'eau Vive s'envolera, dit la chanson.
C'est le moment de l'interlude. On entend la guitare de Guy Béart, rejointe dans certaines versions par un accordéon. Soudain elle se dérobe, la tonalité en sol majeur installée depuis les premières mesures, uniformément solaire. Mi mineur, impose l'accord à la reprise du motif, invitant un ré dièse plein d'incertitude. Le mode majeur a beau revenir, la vigilance que le ré dièse allume ne s'éteint plus. Inquiétante petite diode. »

« Un jour, Vive lit un poème dont elle ne mémorise que des vers épars, et dont le nom de l'auteur ensuite lui échappe : "En chacun de nous veille l'enfant à la langue tue. Notre âge est sans limite. Et personne ne peut dater l'origine de mes larmes."
L'origine des larmes, c'est le jour du goudron. Trop abstraite, cette matière première, pour captiver Marco. Trop volatile. Année après année, l'étagère à essences se couvre de poussière.
L'image du stipe persiste. »

« Et alors tout prend sens. Il suffit de décaler la caméra. Un mouvement latéral vers la droite, très léger, même pas un panoramique, pour saisir le hors-champ de l'image première. Le jour de l'élagage du palmier, tandis que tous fixent avec stupeur les palmes tournoyantes, les grappes de dattes affalées dans la bâche, les larves dégueulasses et pour finir, le stipe noir dressé dans le ciel cobalt, Marco, légèrement en retrait, scrute son téléphone portable. Le petit rectangle bleu, là, au bord de l'image, voyez, c'est son écran. Il n'a pas cessé d'être ailleurs tandis que l'élagueur œuvrait. Le palmier n'était pas encore mort qu'il l'avait oublié, par avance dans l'après. L'élagage est un non-événement. Comme le jour du goudron et de l'ogre. Il n'a pas le temps, Marco, il ne s'arrête pas davantage aux larves de charançons qu'à l'ogre, il oublie tout ce qui leste, pèse aux chevilles, il ne s'en rend même pas compte. La tragédie l'emmerde. Il avance. Il n'a pas de hérisson. »

Quatrième de couverture

À la manière des imagiers de notre enfance, Valentine Goby offre un roman d'initiation à la fois grave et lumineux le portrait kaléidoscopique d'une petite fille qui cherche à guérir de ses blessures grâce à ses liens sensibles au langage et à la nature.

Vive est une enfant dont la jeunesse se déploie à l'ombre des grands arbres du jardin familial, dans l'attente des essences exotiques que son parfumeur de père rapporte de ses lointains voyages, et en écho aux mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet pour apprivoiser le monde qui l'entoure. Un univers merveilleux peu à peu teinté d'angoisses dont Vive va tenter de saisir l'origine en archéologue de sa propre existence. Afin de comprendre la signification de l'image obsédante qui ouvre le livre et signe la fin de l'innocence - le palmier mort -, elle va défroisser les plis de sa mémoire et reconstituer le puzzle des souvenirs.

Le palmier est le roman vrai d'une héroïne qui, comme l'autrice elle-même, fut très tôt confrontée à l'enchantement et à l'effroi. Il est aussi une fascinante enquête, intime et poétique, sur l'univers de la parfumerie, le territoire de l'enfance, les pouvoirs de l'imaginaire et l'aventure de l'écriture.

Valentine Goby est l'autrice de plusieurs romans publiés chez Actes Sud, notamment Kinderzimmer (2013), pour lequel elle a obtenu treize prix littéraires dont celui des Libraires, mais aussi Un paquebot dans les arbres (2016), Murène (2019) et L'île haute (2022).

Éditions Actes Sud,  août 2025
320 pages
Prix François Sommer 2026

dimanche 28 septembre 2025

Zem ★★★★★ de Laurent Guaudé

Un monde déshumanisé dans lequel les deux protagonistes de Chien 51, Salia Malberg et Zem Sparak, rentrent en résistance. Laurent Gaudé nous livre avec Zem une œuvre d'anticipation sociale qui se lit facilement, aux rebondissements bien sentis, qui donne quelques frayeurs et même si le récit est campé dans une temporalité innovante, c'est bien sur notre présent que nous amène à réfléchir l'auteur.
À  lire bien entendu ... même s'il m'a manqué le lyrisme qui me plaît tant dans la plume de Laurent Gaudé. 

« Je veux tout quitter, que le monde s'efface. Je sens qu'on me gifle. Mais l'instant d'après, je me prends à douter. Est-ce moi qui reçois les coups ou suis-je celui qui les donne ? Est-ce que je suis en Grèce, dans une cave, à la merci de mes bourreaux ? Ou est-ce moi qui tape ? Je l'ai fait. Ailleurs. Plus tard. Souvent. Les interrogatoires musclés. Je l'ai fait. Briser les résistances. Voir la peur fissurer un être humain. Je l'ai vu. "Zem ?" Qui m'appelle ? Je reconnais cette voix. Ce n'est plus celle de Salia, c'est celle de Léna. On dirait que le temps est aboli. La voix n'a pas changé. Elle est en moi depuis si longtemps, dans un recoin de ma mémoire, intacte, sauvée du désastre. Léna. Est-ce que tu m'as trahi ? J'essaie de te voir telle que tu étais, vive comme un couteau, lorsque nous nous battions contre le rachat de notre pays, portés par notre jeunesse. "La vie plus forte que la politique", disais-tu. Je me souviens de tout. Et tout ressurgit. C'est le point fixe qui balaie tout le reste. Il m'en suffit d'un. Avec lui, je peux faire tourner le monde. Léna de ma jeunesse. Nous nous sommes perdus parce qu'ils ont acheté la Grèce et l'ont vendue par bouts. Ils en ont fait une poubelle. Et nous sommes tous devenus des apatrides. Ou plutôt des "cilariés", comme ils disent. Citoyens salariés de GoldTex qui s'occupe de nous, s'occupe de tout. Chacun a vécu une vie loin de l'autre. Mais ils ne peuvent pas décider de ce qui a le plus d'importance. Si je dis que ce fut toi, Léna, alors je peux accrocher le monde à ton nom et le faire se balancer comme à un clou. C'est toi, l'horloge de tout. "Zem?" »

« "C'est bon pour nous."
Après vingt bonnes minutes d'analyse des lieux, un des gars de la scientifique sort du container. Il s'avance vers Salia, enlève son masque et répète "C'est bon." Simplement cela. Et c'est étrange de parler ainsi alors qu'il vient d'examiner cinq cadavres. Elle ne peut pas se concentrer sur ce qu'ils disent ensuite. Elle reste bloquée sur ce mot. "C'est bon." Des êtres humains ont agonisé lentement, manquant d'air, d'eau, de tout, sont sûrement devenus fous, ont dû taper avec rage contre les parois du container mais "c'est bon". Ce monde est capable de juxtaposer ces deux mots, "bon" et "charnier". Elle se dit alors que le fleuve immonde de mots qui coule en elle n'est pas pire que cette ville. "C'est bon." Le gars entend par là ni radioactivité ni substance contagieuse, rien qui interdise de s'approcher et de faire son métier. Il entend par là que les choses sont maîtrisées. Salia reste immobile quelques secondes. Elle n'a pas envie de cette enquête. Elle sent bien que tout ce qu'elle pourra trouver pour expliquer cette horreur va la rendre triste, lui faire perdre ce qu'il lui reste de foi en l'humanité, et l'esquinter encore un peu plus. Elle voudrait juste s'éloigner et laisser tout cela à d'autres, mais Sparak parle soudain et elle sursaute de retrouver sa voix, avec cette même intonation, comme quand ils étaient en tandem, comme si le temps n'avait pas passé. " »

« Elle s'arrête sur une émission qui évoque le prochain "tir de panache" de GoldTex. Le présentateur dit que la sécheresse n'est pas une fatalité. Que depuis trois ans, la température a augmenté, les pluies acides sont devenues presque orange parce qu'elles sont sans cesse plus concentrées mais qu'au fond, c'est une bonne nouvelle car cela pousse GoldTex à réagir, à inventer, à se dépasser. Et c'est exactement ce qui va se produire. De la poussière lunaire va être dispersée dans l'espace, en pleine stratosphère, pour faire baisser la température. Le présentateur parle avec un ton de fierté tranquille et annonce que le tir sera retransmis en direct. Elle regarde les schémas techniques avec un réel bonheur, comme si véritablement quelque chose allait l'emmener dans des mondes où plus rien ne brûle, plus rien ne souffre, où le temps s'écoule lentement, avec douceur et bienveillance. »

« La foule hurle de joie. De l'eau saine. Là. À portée de main. Sur les lèvres. De l'eau tombée du ciel pour inonder les terrains vagues et étancher les soifs. Des gens dansent sur place.
"Je vous le dis solennellement : chaque fois qu'il le faudra, nous trouverons des solutions. Nous harponnerons le ciel pour vous l'offrir. Parce que c'est notre devoir. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous en êtes exclus. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous êtes en colère. Demain ne sera beau que si nous sommes tous unis !"
Il lève les deux bras dans un mouvement théâtral. La foule acclame ce chef d'orchestre qui vient de la retourner et qui disparaît déjà tandis que sur les avenues alentour, on scande son nom. »

« Barsok sourit. Il sait qu'il a fait mouche et que Zem n'aura plus qu'une envie : partir pour s'acquitter de sa mission tant il est impossible de résister à la tentation d'un passé qui vous appelle et vous fait signe de revenir. »

« Tu sais, Zem. Le psy qui me suit m'a conseillé de m'inscrire au programme Aldilà. Il disait que cela m'aiderait à me projeter dans l'avenir. Qu'imaginer ce que je voudrais laisser de moi m'obligerait à me regarder positivement. Je l'ai écouté. J'y suis allée. Ils m'ont expliqué que le but était de faire un autel virtuel, laisser des mots, des images qu'on aimerait adresser au monde après nous, à ceux qu'on quitte, à ceux qu'on aime. On peut enregistrer des voix, des odeurs, des goûts. Je suis rentrée chez moi. Je suis restée longtemps comme ça, devant la machine à capteur sensoriel. Je n'ai pas pu. Tu sais pourquoi ? Parce que je ne savais pas à qui parler. Alors j'ai attendu. Je me suis dit que cela viendrait, que je finirais par trouver quelqu'un à qui j'avais envie d'offrir tout cela. Ce n'est pas venu. Pas comme ils le disaient. Parce qu'ils n'y comprennent rien. Les gens comme toi, comme moi, ce n'est pas à demain qu'on s'adresse. Tu sais à qui j'avais envie d'envoyer des mots, moi ? À mon père. Que GoldTex a refoulé en zone 3 parce qu'il n'était plus productif. À mon père qui n'était qu'un parasite. J'ai cherché des traces de lui. Je n'ai trouvé qu'une chose. Grâce à Motus, mon Gulper. Il a exhumé une image d'archive de la police sur laquelle on voit des manifestants. Ce doit être pendant les Grandes Émeutes. Il y a mon père, là, dans la foule. On le reconnaît. Il est au premier rang et interpelle les forces de l'ordre face à lui. Rien à voir avec une ombre, un parasite. Ce que j'ai vu, moi, sur ce cliché, c'est juste un homme en colère. Et ça m'a fait du bien. Un homme qui avait la rage et qui voulait faire tout tomber. Ça m'a plu. C'est à lui que j'ai repensé devant mon capteur sensoriel. Je sais bien qu'il est probablement mort. Que toute trace de son existence a été patiemment effacée. Mais je m'en fous. Quand je me demande ce que j'ai envie de dire sur moi, sur ce que je suis devenue, sur ce qui me dégoûte ou ce qui compte, c'est à lui que j'ai envie de parler. Alors, je l'ai fait. Mon Aldilà est verrouillé à son nom. Il n'y a que lui qui pourrait le regarder. Et comme il ne le fera pas, ce sont des mots pour personne. Mais ce n'est pas grave. Ça m'a permis de les sortir. »

« La voiture ralentit. Elle longe maintenant une dizaine de vaches qui marchent sur le bas-côté de l'avenue, d'un pas lent. Ce pourrait être un joli moment, la rencontre de deux mondes, mais Salia voit les balises électroniques sur les oreilles des bovins et cela l'attriste. Tout est faux, ici, parce que conçu, organisé, préparé. Ce que GoldTex a tué en premier, c'est la surprise. Au fond, se dit-elle, c'est peut-être pour cela qu'elle a choisi d'être enquêtrice. Parce que tout commence par la surprise. Chaque corps est une énigme. Rien n'est prévu alors qu'ici, tout est raconté d'avance. Et pourtant, soudain, la ville est belle. Des trouées de lumière tombent sur les façades mouillées. Un éclat fragile vient se déposer sur les immeubles. C'est troublant. On dirait les derniers jours de l'Empire romain. Tout va finir. L'air du soir scintille. C'est magnifique. Elle pense qu'ils sont comme les deux derniers légionnaires à quitter Rome avant le sac. "Nous laissons la ville aux barbares." Et elle n'en éprouve ni crainte ni nostalgie. Elle se laisse simplement emplir de la beauté de l'instant. »

« On y voit des femmes et des hommes nus. Et parfois des bouts de phrases qui ont résisté à l'usure du temps et qui vantent la vie débarrassée du poids des conventions sociales, l'osmose avec la nature, la liberté d'être au monde, et tous ces mots qui semblent désigner un bonheur étrange, comme innocent et qui ici, maintenant, dans ce lieu marqué par les traces du temps, ne sont plus que des échos absurdes d'un monde qui n'existe plus. »

« Le peuple des damnés est là, sous leurs yeux. Celui dont elle était parvenue à s'extraire. Celui dont venaient les cinq morts du container D793. Un peuple condamné à un châtiment antique : celui du travail sans fin. »

« Durant l'ascension, Zem pense à ce que Kotoma vient de dire de Léna. Il est heureux que les mots de cet homme soient des mots de haine. Cela lui fait du bien de savoir qu'elle leur a tourné le dos, qu'elle les combat. C'est comme si quelque chose en elle n'avait pas vieilli. Tandis que Kotoma parlait, il ne pouvait faire autrement que de convoquer en son esprit le souvenir qu'il a gardé d'elle, à vingt ans. Son corps jeune, son énergie rageuse, prête à manger le monde. Et pourtant, il sait que, comme lui, elle n'est plus cette personne, que comme lui, elle a vieilli, que si elle se bat aujourd'hui, ce n'est plus avec l'élan de celle qui croit aux grands lende-mains mais avec la tristesse de celle qui sait qu'on lui a volé sa vie et qui veut juste se venger. Il le sait parce qu'ils sont pareils. Ils ont été mordus au même endroit. Ils sont pleins du même dégoût de ce qu'on les a obligés à faire et veulent à tout prix faire disparaître la même tache qui, pourtant, reste indélébile. »

« Salia n'en revient pas de ce qu'elle entend. Tout lui semble maintenant parfaitement clair. C'est de cela que parlait Fragma lorsqu'elle disait : "Ils ont inventé l'enfer." »

« "La réintroduction du monde animal, la sup-pression des check-points, toutes ces conneries... Au moment où ils nous vendent le réaménagement de la zone 3 et promettent de l'eau pour tous, ils ont inventé une zone 4 qui est bien pire que la cale d'un bateau négrier."
"La seule vraie question qui les intéresse, renchérit Zem, c'est de savoir qui mettra la main sur les ressources de tassilium." »

« Elle a tué. Quelques secondes s'écoulent. Puis, elle revient. Sans un mot. Elle s'assoit et redémarre. Lui non plus ne dit rien. Il n'y a pas de tristesse. Pas de dégoût. Il sait qu'elle vient de tenter de rééquilibrer le monde. Que Gobi vive, parle, se pavane, était devenu impossible. Que Gobi pros-père alors que les noms des esclaves n'existeront plus jamais pour personne était insupportable. Il sait aussi qu'ils viennent de quitter tout ce qu'ils étaient. D'autres drones ne tarderont pas à les rattraper. Ils n'ont plus d'autre choix que de fuir. Mais cela lui va. Il n'en veut pas à Salia. Il est prêt. La route devant eux lui semble la dernière route du monde et lorsqu'elle démarre en trombe, il se sent plein d'une vigueur nouvelle. »

« Toute la montagne à ses pieds est pelée. Il n'y a pas un arbre, pas même de bosquets. Rien. Juste la mer, partout où elle pose les yeux. C'est vertigineux. Salia n'a jamais rien vu de tel. Tout est si grand, si vaste. Un léger vent la caresse. C'est beau. Au pied de l'arbre, un banc a été construit, comme encastré dans le tronc. Elle n'en revient pas. Elle voudrait pleurer. C'est le même arbre, le même banc que dans ses visions de bastonnade. Cette épiphanie qui apparaissait parfois au milieu du fleuve d'immondices, ce moment suspendu qu'elle cherchait sans cesse à retrouver, il est là, devant elle. Elle recon-naît tout : la sensation de l'air chaud qui l'entoure, le vent qui remonte de la mer en léchant la pente, l'immobilité envoûtante du paysage, le bleu éclatant au loin. Tout est là. "C'est ici", murmure-t-elle, et il lui semble que sa vie de fracas, de laideur, sa vie endommagée à Magnapole vient de s'achever et que quelque chose de nouveau commence maintenant. »

« "Que faut-il que je fasse ?"
"Pirater tout ce que tu peux pirater pour que je puisse m'inviter à la soirée d'inauguration des Nouveaux Quais. J'ai besoin d'une lucarne de deux ou trois minutes. Pas plus. Il faut que tu m'obtiennes ça. Entrer dans le système. Me faire apparaître et tenir à distance toute tentative de reprise en main du système pendant que je parle."
"Pour parler de l'enquête ?"
"Pour parler de la Crète et de Fragma."
"Je le ferai."
"Merci."
D'où viennent ces mots ? Elle ne saurait le dire.
Existe-t-elle vraiment, cette conscience de machine ? De quelle nature est leur amitié? Est-ce un dysfonctionnement, une sorte d'accident de programmation ou, au contraire, le stade ultime du progrès ? Elle l'ignore - comme elle ignore pourquoi Motus a décidé d'être avec elle, pleinement, totalement. »

« [...] il y a un autre monde. Loin de vous. Il ne ressemble pas à ce que vous dit Barsok. Il est plus violent, plus ravagé mais aussi plus beau que ce que vous pensez. Je vous parle aujourd'hui pour vous dire que nos dirigeants ont inventé une zone 4 que vous ne voyez pas, et qui n'existe que pour votre confort. Je vous parle pour vous dire que vous avez des esclaves sans le savoir. GoldTex vous dit qu'elle rejette les Rebuts. Ce n'est pas vrai. Elle les exploite. GoldTex vous dit qu'elle est, à elle seule, le monde entier, ce n'est pas vrai. Il y a d'autres mondes. GoldTex prétend que nous allons être riches et prospères mais elle ne dit pas que MolochFirst vient de lui voler le tassilium. Moi, Salia Malberg, née parmi vous, je vous le dis. Il est possible de tout quitter. Je vous le dis. Le confort vous soumet. Ne vivez plus dans un monde qui prévoit tout, dans un monde qui a tué la rencontre et l'inattendu. Tout peut être renversé. Les Sociétés Monde sont comme les empires, ce sont des géants aux pieds d'argile. Je suis Salia Malberg. Je laisse monter en moi le fleuve de boue que j'ai si souvent essayé de contenir par honte, je le laisse monter parce que c'est GoldTex qui m'a appris ces mots. C'est GoldTex qui m'a fracassée. Il est temps de ne plus retenir ma colère. Écoutez. Je fais retentir une dernière fois ce que Magnapole a mis en moi. C'est l'exacte image de ce qui coule dans vos rues. »

« "J'avais raison. Léna est comme moi. J'en étais sûre. Les vrais blessés, c'est au passé qu'ils ont envie de parler. C'est ce que les autres ne comprendront jamais. Léna a ouvert un compte. Elle y a déposé des captations. Motus a fini par les trouver. Je ne les ai pas regardées mais je pense que tu devrais le faire. Car c'est à toi qu'elles sont adressées. "Sparakos". C'est le nom de son compte. Motus s'est surpassé. Je te l'offre, Zem. Le vieux monde que nous lais-sons derrière nous te fait ce dernier cadeau. Après nous avoir tant usés, tant salis, il nous laisse par-tir. Je suis contente pour toi. Je ne sais pas ce que Léna dit dans sa stèle digitale mais quels que soient ses mots, si elle a décidé de te les adresser trente ans après, par-delà vos fatigues et vos doutes, c'est qu'il y a quelque chose qui n'est pas détruit. C'est à toi qu'elle pense, Zem, lorsqu'elle se demande ce qu'elle va laisser derrière elle." »

« "Je suis de retour", murmure Zem. Il ferme les yeux puis les rouvre. Il sait que Delphes le sent. Le mystère l'entoure. C'est beau. Rien n'a été sali. Rien n'a été creusé, foré, aménagé, parce qu'il n'y a rien ici, que l'esprit. Et de cela, ils ne savent que faire. »

« Il n'y aura rien à dire. Quels mots pourraient raconter trente ans d'absence ? Quels mots pour dire la joie que tout ne soit pas mort alors qu'on a cru qu'on allait disparaître ? Quels mots pour exprimer les pensées qu'on s'est répétées mille fois pour tenir, les pensées qui nous servaient à ne pas désespérer et qui toutes avaient le goût du passé ? Il n'y aura pas de mots. Je sais ce que je ferai. Tu seras devant moi. Nous serons immobiles, incapables de plus rien. Alors, juste, je lèverai la main et d'un doigt, doucement, délicatement, je caresserai l'ar-rondi de ton visage. Cela ne durera que quelques secondes. Mais cela effacera toutes les hontes, toutes les excuses et les explications. Ma main, doucement. Juste cela. Pour dire que tout s'achève. Et que nous avons été plus forts que le malheur. « La vie plus forte que tout. » Tu te souviens ? C'est ce que tu disais lorsque nous avions vingt ans. À cet instant, ce sera vrai. La vie plus forte que tout. Comme si, avec ce geste, simple geste, nous faisions se balancer le monde à nos doigts, comme un pendule. Tu seras devant moi. Léna. Et tout le reste, mes blessures, mes fautes, mes solitudes, tout le reste sera devenu mon passé. Longue vie qui ne prend sens qu'au retour. Longue vie plus coriace que l'errance.»

« Je suis l'homme couvert de rides et plein du souvenir de mondes lointains. Tout est bien. »

Quatrième de couverture

De retour dans les rues de Magnapole, Zem Sparak, l'ancien flic déclassé de la zone 3 - le "chien" au matricule 51 -, assure désormais la sécurité rapprochée de Barsok, l'homme qui a promis d'abolir les différences de classe et de réunifier la ville.
À l'approche du jour censé célébrer l'avancée des Grands Travaux, et alors que toutes les caméras sont tournées vers le port où arrive un cargo chasseur d'icebergs, un container livre une funeste découverte : assis côte à côte, cinq cadavres anonymes portent les traces d'atroces souffrances. L'occasion pour Zem de retrouver l'inspectrice chargée de l'enquête, Salia Malberg. Ensemble, ils vont tenter de comprendre ce que cache le consortium GoldTex : à Magnapole, comme ailleurs, le confort des uns semble bâti sur la vie de milliers d'autres...
Ce nouveau roman de Laurent Gaudé est un miroir tendu à nos sociétés consuméristes en proie à l'effondrement. Mais il abrite aussi l'idée d'un ailleurs, d'un refuge face au désastre, nommé résistance.

Né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta. Romancier, nouvelliste et dramaturge, il construit une œuvre protéiforme, d'Eldorado (2006) au récit Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé (2024), entièrement parue chez Actes Sud.

Éditions Actes Sud,  août 2025
268 pages