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mercredi 2 juillet 2025

Le tribunal des oiseaux ★★★★☆ d'Agnès Ravatn

Beaucoup aimé ce huis-clos, plutôt intense,  avec un suspense bien ménagé, et petit opus que j'aurais aimé ne jamais lâcher. Choisi pour son titre et sa couverture, je m'y suis plongée complètement à l'aveugle. 

Une maison isolée au bord d'un fjord norvégien un embarcadère où l'on se verrait bien contempler le coucher du soleil, un jardin dans lequel nous n'avons aucun mal à nous imaginer sirotant un verre de vin blanc frais, nous prélassant sous le cerisier, la forêt alentour pour se ressourcer ... mais l'atmosphère tendue, voire glaçante qui se dégage de ce Tribunal des oiseaux n'invite pas tout à fait à la détente et à l'oisiveté...
Je dis ça, je ne dis rien 😉

« Sans faire de bruit, je refermai le portail derrière moi et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je frappai mais personne ne répondit. J’eus un léger frisson, posai mes affaires sur le perron et fis le tour de la maison par le sentier dallé. Et là je vis le paysage s’ouvrir. Sur l’autre rive du fjord se dressaient des montagnes violettes où subsistaient encore quelques taches de neige. Partout des broussailles encerclaient la propriété. »

« Voilà ce que ça donnait de se couper du monde. On devenait insensible et étriqué, imperméable à la chaleur des autres. »

« Comme il est facile de disparaître, me dis-je. Est-ce que les gens le savaient ? Ce n'était pas une chose à ébruiter. »

« Un scandale pouvait-il durer se perpétuer longtemps ? De nos jours, sans doute pas, me dis-je. Les gens étaient narcissiques, ils oubliaient vite, il leur fallait sans cesse du nouveau, des horreurs toutes fraiches. Le pays était trop petit pour qu'on écrase quelqu'un, on se contentait de lui donner...»

Quatrième de couverture

Fuyant un scandale, Allis Hagtorn pense avoir trouvé un havre de paix en acceptant un poste d'aide à domicile dans un petit fjord perdu. Mais l'homme qui la reçoit est loin de correspondre au vieillard décati au-quel elle s'attendait : âgé d'une quarantaine d'années, Sigurd Bagge est un individu taciturne et mystérieux qui, en l'absence de son épouse, a besoin de renfort pour l'entretien de son jardin et de sa maison. Il impose des règles et horaires stricts avant de se retirer dans son bureau, qu'il ne quitte qu'à l'occasion des repas. Allis se coule dans le rôle de la domestique effacée, se résignant au comportement parfois absurde et aux sautes d'humeur inexplicables de son employeur tout en lui vouant une fascination croissante qui peu à peu devient obsessionnelle. Mais à mesure que le temps passe, une inquiétude sourde l'assaille : que fait-il toute la journée dans ce bureau - une pièce qui s'avère complètement vide ? Et que s'est-il réellement passé avec sa femme dont les affaires gisent dans la chambre voisine, fermée à double tour ?
D'une intensité rare, Le Tribunal des oiseaux est un huis clos envoûtant et redoutable à la griffe hitch-cockienne. On en sort fébrile, comme d'une nuit agitée, au petit matin, lorsque l'on tente de saisir un rêve tout en redoutant ce que nous réserve la fin.

Née en 1983, Agnes Ravatn est une auteure et journaliste norvégienne. Son œuvre est composée de trois recueils d'essais primés et acclamés par la presse, ainsi que de trois romans. Récompensé par le prix de la traduction du PEN, Le Tribunal des oiseaux est son premier roman publié en français.

Éditions Actes Sud,  février 2023
228 pages
Traduit du néo-norvégien par Terje Sinfing

mercredi 19 février 2025

Nord sentinelle ★★★★★ de Jérôme Ferrari

L'auteur de "À son image", - lecture adoré également-, évoque, sur fond de tourisme de masse - au passage tellement bien illustré par la couverture - la bêtise, la médiocrité humaine et la décadence totale de notre monde d'aujourd'hui. L'argent, le faste, la puissance, le pouvoir, les opportunités attirent et font courir les hommes bien souvent à leur perte. 
L'écriture de l'auteur, belle, riche et complexe à la fois, est pleine de digressions, de réflexions, de longues phrases savoureuses qui delicieusement nous embarquent - lecture d'une traite à privilégier, il serait dommage de se perdre dans ces si belles ondulations.  
Corrosif et léger à la fois, intelligent, c'est de la grande littérature !

« Ils parlent fort, ils sont laids - car rien ne rend plus manifeste la laideur humaine que la chaude lumière d'été -, ils sont pathologiquement désinhibés, comme si le simple fait d'être en vacances produisait chez eux les effets d'une lésion cérébrale, ils sont grossiers, ils se prennent constamment en photo les uns les autres, ils s'adonnent aux moments les plus inopportuns à la pratique impardonnable du selfie, pratique aggravée de surcroît par l'utilisation d'une grotesque perche télescopique sur laquelle il faudrait les empaler avant d'exposer leurs dépouilles à la vue de tous aux qua­tre points cardinaux, en guise d’avertissement solennel adressé à leurs congénères, ils sont innombrables et invincibles et à l’heure où je les vois déambuler dans les ruelles de la haute ville ou pren­dre le chemin du port, je sais bien que leurs armées victorieuses ont envahi le reste du monde, ils avancent en colonnes compactes dans les rues de Dubrovnik, ils se pressent sur la place du Duomo, à Milan, à Sienne et à Florence, autour de la tholos de Delphes, dans le sanctuaire d’Athéna, alors que les dieux anciens et nouveaux, désormais impuissants, n’ont plus rien à leur opposer qu’un éternel silence, ils pique-niquent dans les pinèdes, pissent dans l’Adriatique, dans les ondes pures des lacs et des torrents, au bord des routes et contre les colonnes des temples, ils se pren­nent en photo, encore et toujours, dans les allées du Pergamon à Berlin, devant la blonde Vénus surgie des eaux, ils montent en riant niaisement sur des plots de ciment, à dix mètres les uns des au­­tres, faisant mine tous en même temps de tenir la grande pyramide du bout des doigts, dans la cour du Louvre, ou de soutenir la tour de Pise, suscitant le long de leur chemin triomphal l’apparition d’entités conceptuelles aberrantes – hospitalité tarifée, vision aveugle, repos frénétique ou individualisme grégaire – oh, com­me ils sont loin, les verts paradis du sens et de la vérité ! »
Un titre qui doit son nom à l'île de "North Sentinel", l'une des îles Andaman dans le golfe du Bengale, considérée comme l'une des dernières tribus de la planète totalement coupée du monde moderne. Les sentinelles défendent cette île et n'hésitent pas accueillir les intrus par des flèches et des lances. La solution peut-être pour se préserver de bien des maux, comme la corruption.
« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »
Premier volet d'une trilogie, je me réjouis déjà de découvrir la suite. 
« [...] il est triste de penser que rien ne nous changera jamais, oui, c'est une triste vérité, bien qu'elle soit triviale [...].»

« Le chef fanatique et son peuple barbare menaçaient de mort l'infidèle qui s'aventurait dans leurs murs un sorcier noir ayant, raconte-t-on, vu dans les premiers pas des Francs le déclin et la chute. » 
RICHARD F. BURTON, Premiers pas en Afrique de l'Est.

« Mon petit cousin Alexandre grandit lui aussi avec la certitude qu'on savait qui il était et je veux bien croire que ce fut pour lui tout à la fois une bénédiction et un fardeau, sans doute davantage un fardeau qu'une bénédiction. Peu d'efforts semblaient pourtant requis pour qu'il prenne toute sa place dans une lignée de branleurs; pour autant que je sache, les Romani s'étaient contentés pendant des siècles de profiter du labeur de la plèbe à laquelle ils louaient leurs terres et leurs maisons et ils n'eurent donc pas à lever le petit doigt pour subvenir à leurs besoins tant que dura la période bénie de la féodalité, c'est-à-dire, sur notre terre qu'ignoraient les majestueux courants de l'histoire et du progrès, à peu près jusqu'aux années trente du siècle dernier ce qui constitue une estimation d'une extrême prudence. Cet âge d'or ayant brutalement pris fin, ils furent contraints, non de condescendre au dés-honneur du travail, mais à tout le moins de se mon-trer plus actifs qu'ils l'avaient jamais été ; Pierre-Marie, un grand-oncle de Philippe, frère cadet de son grand-père Achille, se lança dans une brève carrière de bandit au cours de laquelle il rançonna et terrorisa toute la région avant qu'un coup de hache anonyme ne vînt le foudroyer au faîte de la gloire; Achille lui-même partit monter, entre Nice et Monaco, une louche affaire de machines à sous qu'il abandonna bientôt, raconte-t-on encore, pour se consacrer au proxénétisme en mettant sur le trottoir les jeunes filles que des familles naïves de la région lui envoyaient dans l'espoir qu'il leur trouvât une place de domestique ou de couturière, et il développa son réseau avec un tel succès qu'il dut demander à sa sœur Eugénie de le re-joindre pour le seconder en tenant, malgré son jeune âge, le rôle de mère maquerelle à moins, comme le soutiennent les plus médisants, qu'il n'en eût profité pour la faire tapiner elle aussi, ce qu'elle aurait accepté sans rechigner par solidarité familiale ou même, selon ma mère, réclamé avec enthousiasme parce que c'était sa vocation; quant à François, dont j'ai déjà parlé, il resta sur place pour se saouler avec détermination sans jamais faillir ni donner le moindre signe de lassitude. César, le père de Philippe, n'avait pas tant d'énergie à dépenser. Il se contenta de dépecer petit à petit le vaste domaine familial, vendant des terrains au gré de ses besoins de liquidités et il aurait certainement conduit les Romani à la ruine complète si le miracle du tourisme n'était pas venu lui offrir un salut bien peu mérité. Contre toute attente, alors que les personnes sensées avaient toujours fui en été le bord de mer caniculaire et malsain, une folie collective poussait désormais à s'amasser sur les plages des foules de plus en plus compactes d'abrutis extatiques qui venaient ici cultiver leurs futurs mélanomes en s'enduisant de monoï et de graisse à traire sous le soleil brûlant, se faire piquer par les moustiques et les guêpes insatiables, partager leurs miasmes et leurs mycoses dans la tiède infusion de la Méditerranée et qui, de surcroît, étaient prêts à payer pour le faire. Les Romani possédaient évidemment une bonne partie du littoral, et ces éten-dues stériles de roches et de sable dont personne n'aurait voulu quelques années plus tôt valaient maintenant une fortune. César n'entendait nullement s'embêter à les exploiter lui-même quand il lui suffisait de les louer pour obtenir l'argent dont il avait besoin en se donnant simplement la peine fort modeste de tendre sa main avide. Philippe était bien plus intelligent que son père, et d'une paresse moins radicale. Il fit rénover d'antiques bergeries qui menaçaient de s'écrouler et les transforma ainsi en bucoliques résidences de vacances, il fit construire une paillote sur la plage, il eut l'idée de génie de clôturer et de baptiser "parkings", payants, bien sûr, chacun de ses terrains disposant d'un accès à la mer, et il ouvrit dans la haute ville un magasin de souvenirs, un restaurant et un cabaret de chants et guitares dont, n'ayant tout de même pas l'intention de se tuer au travail, il délégua la gestion à des proches - le magasin à sa grand-tante Eugénie, le restaurant aux Benetti, et le cabaret à Django et Bethsabée. Telles étaient donc les figures masculines qui servirent de modèles à mon cousin Alexandre. »

« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »

« Chaque possible porte en lui sa souillure - le chagrin souillé d'un lâche soulagement, le soulagement souillé d'un irrémédiable chagrin. »

« Depuis lors, comme je le découvre avec effroi, en plus de nos touristes habituels, nous devons subir, d'avril à octobre, le déferlement ininterrompu sur nos rivages, depuis les entrailles de bâtiments gigantesques crachant vers le ciel bleu leurs grasses fumées noires, de hordes de retraités libidineux qui parcourent la ville par petits groupes hostiles et vociférants, exposant à la vue de tous l'obscénité livide de leurs jambes variqueuses et leurs orteils dénudés. »

« Dans sa longue et épuisante fréquentation du crime, Séverine Boghossian n'a jamais cessé d'être sidérée face à la disproportion presque systématique entre les actes dont elle était le témoin et les raisons qui les avaient fait advenir, comme si la chute virevoltante d'une feuille d'automne creusait dans le sol un cratère, une disproportion si incommensurable que Séverine Boghossian a toujours eu le sentiment, en découvrant un mobile, non d'avoir obtenu une explication propre à satisfaire aux exigences de la raison mais, bien au contraire, d'être à nouveau plongée tout entière au cœur d'une énigme qui revenait la submerger et la faisait suffoquer et qu'elle ne résoudrait jamais. »

Quatrième de couverture

Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d'une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l'île, connaît son agresseur depuis l'enfance.

Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte comme on remonterait un fleuve et ses affluents - la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d'une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.

Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n'être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nour-rie sur l'altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. Son précédent roman, À son image, a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année.

Éditions Actes Sud,  août 2024
140 pages 

samedi 31 décembre 2022

Au nom des requins ★★★★☆ de François Sarano

Extrêmement riche d'informations scientifiques, très fouillées, des chapitres très instructifs, notamment celui intitulé "La sélection naturelle, une sélection positive", ce roman est un plaidoyer « pour Lady Mystery, pour tous les requins, pour tous les sauvages qui n'auront jamais la parole, pour tous ceux qui sont différents et dont on a peur parce qu'on les méconnaît. Mais il s'agit aussi d'une supplique pour nous-mêmes, car nous pressentons que, comme l'aurait si bien écrit Romain Gary dans sa "lettre à l'éléphant", c'est notre Humanité que nous massacrons quand nous effaçons la liberté sauvage de Lady Mystery. »

Pour plaider la cause des requins, François Sarano, docteur en océanographie, plongeur professionnel et fondateur de l’association Longitude 181, explore, recherche, analyse les comportements, entre dans leur tête pour mieux les connaître. Il va aussi à la rencontre aussi de ces hommes et femmes qui évoluent aux côtés des requins. Ceux qui créent du lien et alertent sur les comportements humains inappropriés, colonisateurs irrespectueux...qui amènent à des accidents graves et ... évitables. 
« Nos échappées dans des univers virtuels plus vrais que nature, dans lesquels la possibilité de reset laisse croire que l'on peut impunément perdre ou ôter la vie, nous étourdissent. Le requin, dernier grand symbole de la vie sauvage, est là pour nous rappeler à quel monde nous appartenons vraiment. Un monde sensitif, sensoriel et sensuel, un monde-chair. Il rétablit le lien empathique avec les "Autres" que l'univers virtuel détricote. Il nous réinsère dans le grand cycle du vivant et de la mort, apportant une lumière à notre questionnement existentiel auquel nous tentons vainement d'échapper en nous égarant dans des univers contrôlés factices. »
Comment préserver la vie sauvage ? Comment faire changer les opinions ? Comment changer de regard ? Quel monde souhaitons-nous pour les générations à venir ? Et peut-être déjà pour nous aussi ?
« Consacré à nos cousins de l'océan, ce livre est aussi une réflexion sur notre relation au monde et à l'altérité : le requin, comme symbole du "sauvage" qui échappe à nos règles, qui nous fait peur parce que nous le méconnaissons, symbole de tous les inutiles et tous les encombrants... de tous ceux qui sont différents par leurs manières de vivre, leurs traditions, leurs religions, leurs cultures. En ce sens, apprendre à connaître l'animal sauvage pour tenter de trouver une diplomatie avec lui pourrait être une belle école de vie en société. »


Enrichissante lecture, lue en Guadeloupe où j'ai eu la chance de rencontrer, sur Petite Terre, un requin citron adolescent, déjà impressionnant ;-)

« Ce livre m'a été suggéré par Lady Mystery, lors du tête-à-tête exceptionnel qu'elle a bien voulu m'accorder le 12 novembre 2006 au large des côtes mexicaines... Cinq mètres de muscles, une tonne d'élégance, Lady Mystery est un grand requin blanc femelle, Carcharodon carcharias, soeur de ceux des Dents de la mer de Steven Spielberg'. À l'occasion du tournage du film Océans, nous avons nagé sereinement côte à côte, épaule contre nageoire, œil dans œil, à quelques centimètres l'un de l'autre. Deux minutes de plénitude et de paix, une éternité de bonheur ! Pour mes camarades de plongée incrédules, comme pour Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, les réalisateurs du film, ce moment d'harmonie a été l'occasion d'un changement de regard radical sur cette bête tant redoutée. Cette rencontre, magnifiquement filmée par David Reichert et Didier Noirot, a fait le tour du monde. Elle a transformé l'opinion de millions de spectateurs.
Malgré tout, la plupart des humains, surtout ceux qui n'auront jamais l'occasion d'approcher des requins, restent convaincus qu'ils sont des mangeurs d'hommes et que leur élimination est une bonne chose.
En revanche, pour ceux qui, comme moi, ont partagé un moment avec eux, dans leur territoire, cette peur est incompréhensible, tant elle relève du fantasme.
Plus grave, l'effondrement dramatique de toutes les espèces de requins et la quasi-disparition de certaines d'entre elles dans l'indifférence générale sont inacceptables. »

« Il y a des impressions que l'aridité des chiffres et des mots ne traduira jamais...»

La Bête du Gévaudan

Dans une France qui, jusqu'au xix siècle, comptait près de 20 000 loups, l'histoire de la Bête du Gévaudan n'eut aucune peine à se répandre et à terroriser tout le pays. D'autant que la presse nationale et même inter nationale relaya abondamment chaque attaque. Pour la première fois, les médias jouèrent un rôle dans la créa tion d'un être surnaturel. Ils installèrent la bête dans la tête de chacun. Le loup sort du folklore pour entrer au panthéon des créatures diaboliques. 

« Le public se passionne pour la conquête de ce nouveau territoire : "Les Américains partent conquérir la Lune, moi, je vais conquérir la mer", dira Cousteau... La Calypso parcourt les océans. Les plongées se multiplient et les rencontres avec les squales aussi. Mais surtout, pour la première fois dans l'Histoire, elles sont popularisées à l'échelle mondiale. Cousteau, la Calypso et les requins jouissent de l'essor formidable de la télévision qui entre dans chaque foyer et, sans concurrence, envahit le monde. Chaque épisode de l'odyssée Cousteau est vu par plusieurs centaines de millions de spectateurs. Admirés, redoutés et mal aimés, peu importe, les requins deviennent des stars. Ils envahissent les rayons des jeux de plage.
Je me souviens du magnifique requin gonflable que ma mère m'avait offert, l'été 1958, pour les vacances à la mer. Il était plus gros que moi et cela avait ému le photographe du Dauphiné libéré, André Deval, qui avait publié la photo avec cette légende: "Avec un requin bleu dans les bras. [...] François eut un clin d'œil vers sa maman, comme pour lui dire : « C'est vraiment ce compagnon de jeu que je désire aller à la mer. » »
« Aujourd'hui encore, nombre de scientifiques béhavioristes* considèrent les animaux, particulièrement ceux à sang froid, comme des automates répondant de façon standardisée aux stimuli du milieu pour satis faire leurs besoins : se nourrir, éviter les prédateurs et se reproduire.

Nemo, Gang de requins : la "disneylandisation" du monde

À l'opposé de cette théorisation de l'animal-automate, les "requins-humains" des films d'animation, Le Monde de Nemo ou Gang de requins, sont tout aussi caricaturaux. Les requins y sont gentils, parfois même végétariens. Ils ont de la et connaissent tous les problèmes des petits Américains citadins! Aussi ridicule que le concept de requin machiavélique proposé par Les Dents de la mer ou Peur bleue, cette représenta tion anthropomorphique est plus troublante. Elle séduit jusqu'à certains "défenseurs" des requins, car elle donne l'impression de réhabiliter les squales en démolissant leur image de tueur froid. Dans Gang de requins, les nombreuses références au film Les Dents de la mer en sont toujours le contrepied. Malheureusement, cette représentation renforce le malentendu et augmente encore le décalage entre le réel - la vie sauvage - et des citadins "hors-sol", qui ne connaissent plus ni vache, ni poule, ni nature, et dont les nouveaux monstres sont les robots Transformers. Plus grave, la justesse des observations biologiques qui servent de base aux personnages et au décor crée la confusion dans l'esprit du public qui leur reconnaît un caractère pédagogique. L'argument le plus pervers est que ces films permettent aux enfants qui n'ont pas accès à la mer de découvrir les créatures qui la peuplent. Cet argument est également utilisé par les parcs d'attractions Disneyland qui proposent des immersions au cœur de la nature "plus vraie que vraie", et par les Marineland qui montrent des orques et des dauphins jouant avec des ballons. Cette mystification renforce l'idée qu'une espèce se définit par sa morphologie et peut exister hors de son écosystème. Elle légitime ainsi la conservation ex situ et le concept d'arche de Noe, oubliant que ce sont ses relations aux autres vivants et au milieu physique qui définissent un être vivant. L'ambiguïté vient de ce que la majorité des gens pensent que "l'apparence" de l'espèce est suffisante pour connaitre l'espèce. »

« Raies et requins sont des cousins si proches que seule la position des fentes branchiales permet de les distinguer. Fentes branchiales qui s'ouvrent sur la face ventrale : raie. Fentes branchiales qui s'ouvrent sur les côtés, à l'arrière de la tête : requin. »
« Il y a des poissons dont l'hermaphrodisme est obligatoire ou pas. Quant aux invertébrés qui côtoient ces mêmes requins et poissons, leur reproduction asexuée leur offre un atout maître. Certains, comme les coraux, jouent sur les deux tableaux: reproduction sexuée et multiplication asexuée par clonage, par bourgeonnement ou par bouturage. Cela fonctionne si bien que ces êtres apparemment "insignifiants" ont changé la géologie et l'histoire de la planète. Si l'on considère également les herbes marines et les algues, on se dit que les êtres vivants utilisent mille et une façons de pro créer, que toutes sont efficaces puisqu'elles ont permis aux créatures que nous côtoyons aujourd'hui de traverser les temps géologiques et les extinctions de masse. »

La sélection naturelle, une sélection positive

La terrible sélection naturelle, censée ne conserver que le meilleur par élimination de tous les perdants, comme dans nos concours, ne fonctionnerait-elle pas tout à fait comme on nous le dit?
Contrairement à la sélection humaine artificielle qui est une sélection négative par élimination, la sélec tion naturelle est une sélection positive. Elle favorise les caractères qui fonctionnent bien et aide à une meilleure reproduction. Mais elle n'élimine pas pour autant les autres formes, sauf si elles sont vraiment rédhibitoires et empêchent la reproduction. C'est pourquoi on trouve dans la nature tout et son contraire... La sélection naturelle passe l'être vivant au filtre de la reproduction, et ce filtre a des mailles très larges. 
Car la nature est paresseuse, elle ne sélectionne pas caractère par caractère, mais opère sur l'équipe "morphologie-physiologie-comportement". C'est cet ensemble qui est testé au filtre de la reproduction. Si cette équipe se reproduit, la nature la conserve. Et peu importe si toutes les composantes de l'équipe, prises une à une, ne sont pas les meilleures. Car un caractère formidablement efficace peut compenser d'autres caractères aux bénéfices douteux. Par exemple, le mimétisme étonnant de l'hippocampe compense son incapacité à nager... Un sélectionneur humain aurait tout fait pour qu'il soit également un nageur efficace. La nature n'en a cure. L'hippocampe assure sa descendance, cela lui suffit ! 
Si la sélection naturelle fonctionnait comme nous, les humains, la pratiquons, nous ne serions pas là ! Car après 3,8 milliards d'années de sélection, il n'y aurait qu'un seul être vivant qui aurait toutes les qualités, une sorte de Superman. Mais la nature fonctionne à l'exact opposé : elle n'a fait que multiplier les espèces. À chaque reproduction, une petite erreur de recopie, une petite variante, une petite mutation... et ces micro différences que la sélection tolère même si elles ne sont pas vraiment utiles, ni vraiment meilleures, font à peu peu la diversité du vivant, ces millions d'espèces que l'on voit aujourd'hui.
C'est à l'extraordinaire diversité des espèces et des caractères que la nature confie sa marche en avant et sa survie sur la planète.
Peut-être que si nous regardions la sélection naturelle sous cet angle, nous, les humains, réfléchirions à deux fois aux conséquences de nos monocultures, causes d'une incroyable involution de la diversité des espèces. Peut-être serions-nous plus tolérants à l'égard de l'altérité quelle qu'elle soit, et délaisserions-nous le terme de "sélection" naturelle pour "diversification" naturelle, ce qui, somme toute, la définit beaucoup mieux. »

La raie amoureuse

Chaque plongeur a, un jour, vécu une rencontre improbable qui a ébranlé ses certitudes. C'est une raie manta (Mobula alfredi) qui me l'a offerte, le 15 mars 1990, à Stort Reef, dans la mer des Mentawai, au large de Sumatra. Quelques heures après, j'écrivais dans mon journal de bord : "Ce matin, j'étais seul dans l'eau. La manta est arrivée face à moi, impeccable dans sa robe noire à ventre blanc. Cette géante d'une tonne avait la grâce superbe de l'albatros, la précision de l'hirondelle et la majesté de l'aigle royal. Elle glissait dans l'eau sans effort. Cette eau qui me freine semblait la propulser. Je me suis figé pour ne pas l'effaroucher. Car, si un rien l'intrigue, le moindre mouvement la fait fuir. Et plus que tout, elle redoute le contact physique. Pourtant, elle s'est approchée et s'est mise à danser. Elle a virevolté sur le dos puis sur le côté. Elle a dessiné des arabesques toujours plus serrées, comme si elle voulait m'hypnotiser. Elle m'a frôlé de son aile et s'est offerte à ma caresse. Je craignais de rompre le charme, mais j'ai caressé sa peau douce et râpeuse, comme un papier de verre très fin. Elle s'est envolée en une large boucle en arrière. Elle a tracé un cercle sur le flanc, puis elle est revenue, dressée face à moi. Je l'ai caressée à nouveau et elle est repartie dans un pas de valse. Je l'ai caressée encore et encore. Lorsque, à court d'air, j'ai dû remonter, c'est elle qui est venue me retrouver. Elle s'est interposée, a tenté de me retenir dans ses ailes comme dans une cape. Deux cabrioles en guise d'adieu, et elle s'est évanouie dans le bleu. 

« Les animaux à sang froid, reptiles, batraciens et pois sons sont à nos yeux juste bons à tuer, à pondre ou à être mangés. Que savons-nous de leurs comportements? Nous les pensons stéréotypés, tendus vers un seul objectif : survivre pour se reproduire. Nous voulons voir dans chaque action un exercice imposé par l'inné pour être plus fort. Pourtant, certains comportements semblent parfois sans objectifs immédiats, gaspilleurs de temps et d'énergie. »

Le fretin maître des requins

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le nombre de sardines adultes ne dépend pas de l'appétit des requins, ni même du prélèvement de l'ensemble des prédateurs. Ces ponctions n'affectent qu'à la marge les populations de petits poissons planctophages. Ce qui régule naturellement leurs populations, ce sont les courants océaniques. Grands maîtres du jeu de la vie marine, les courants, déterminés par les vents, la température et la salinité de l'eau, conditionnent la survie des œufs et des larves, extrêmement sensibles aux variations des facteurs physiques du milieu. Les courants transportent également les éléments nutritifs nécessaires au développement des algues planctoniques, base de toute vie océanique. Les sardines dépendent directement de la quantité et de la variété de ce plancton végétal et des microscopiques crustacés qui s'en nourrissent. C'est donc l'abondance de la nourriture qui détermine l'abondance des sardines qui, à son tour, conditionne la survie des grands prédateurs. Et non l'inverse. La régulation des populations se fait toujours du bas vers le haut de la chaîne alimentaire.

Lorsque les courants marins n'enrichissent pas les eaux de surface en sels nutritifs, comme cela se passe en période de "Niño", la production d'algues planctoniques est faible et la reproduction annuelle du fretin (sardines, anchois et anchoveta) est mauvaise. Les populations s'effondrent, et c'est la catastrophe chez les grands prédateurs qui meurent de faim ou n'arrivent plus à nourrir leurs jeunes. Les requins, comme les autres prédateurs, sont remis à leur juste place : ils dépendent de leurs proies. Ce sont les insignifiants anonymes, animaux et végétaux du plancton, qui régulent les populations d'oiseaux, de dauphins, de lions de mer, de baleines et de requins. 
....
El Niño: phénomène cyclique correspondant au retour brutal, vers l'est de l'océan Pacifique (Amérique du Sud), des eaux de surface qui avaient été poussées par les alizés vers l'ouest (Australie). Cette masse d'eau chaude couvre alors le courant froid de Humboldt qui, d'ordinaire, remonte les sels nutritifs de l'Antarctique le long des côtes du Chili et du Pérou. Résultat : les sels nutritifs restent en profondeur, loin de la zone éclairée par donc le soleil où vivent les algues, qui ne peuvent pas les utiliser pour leur photosynthèse. Ce phénomène affecte l'ensemble de la circulation atmosphérique et océanique mondiale. 

« ...le fameux "Top-down effect" des Anglo-Saxons, très bien documenté en milieu terrestre, en particulier l'impact positif du retour des loups sur la diversité des espèces végé tales de la forêt. Ces exemples remarquables très simples, du type "grand carnivore, grand herbivore, consommateur de jeunes arbres", sont-ils applicables en milieu marin, où les réseaux trophiques sont infiniment plus complexes? Selon ce principe, les requins apex-prédateurs seraient les régulateurs des populations de mésoprédateurs (mérous, carangues, barracudas, murènes). Sans les requins, ces mésoprédateurs pulluleraient. Ils deviendraient alors si nombreux qu'ils anéantiraient les petits poissons planctophages (fusiliers, sardines...). La disparition de ces derniers provoquerait la pullulation de leurs proies: les petits crustacés brouteurs de plancton végétal ! En résumé, par effet domino, si les requins dis paraissent, les petits crustacés seront si nombreux qu'ils brouteront toutes les microalgues du plancton végétal qui fournit deux tiers de l'oxygène atmosphérique. »

« Dans cette course à la connaissance, les requins sont de très fidèles alliés, mais nous les récompensons fort mal. Car leurs déplacements sans frontière, à tra vers l'océan sans barrière, les exposent à nos mortels engins de pêche. À peine sortis des zones où ils sont protégés, les requins sont massacrés pour leurs ailerons, capturés par des engins qui ne leur sont pas destinés. Ils sont d'autant plus exposés que leurs migrations les conduisent en haute mer, zones de non-droit, où les armadas nationales n'agissent pas mieux que les braconniers de misère enrôlés par des trafiquants internationaux. 
Les requins disparaîtront-ils avant même d'avoir été compris ? »

Beauté hideuse des crèmes au squalène de requin

Si les marchés asiatiques et américains sont les premiers demandeurs d'ailerons, le marché européen, gros consommateur de crèmes de beauté, n'est pas en reste. Une crème sur cinq utilise du squalène, un dérivé d'huile de foie de requin qui favorise la pénétration de la crème dans la peau. "On estime à trois millions le nombre de requins des grands fonds tués chaque année pour répondre spécifiquement à la demande internationale en squalène". Pour certains, c'est près de 95% de la population qui a été décimée", explique Claire Nouvian, directrice de l'association Bloom" qui a mené une grande enquête sur le marché trouble des produits dérivés du requin. Le marché des cosmétiques s'accroît sans cesse, augmentant la demande en foie de requin. Il mobilise toujours plus de laboratoires de recherche pour trouver de nouvelles méthodes d'extraction", de nouvelles crèmes antivieillissement20 et de nouveaux médicaments contre le cancer du fumeur. Et tant pis si les requins profonds sont en danger d'extinction. Tant pis s'ils pourraient être épargnés car le substitut végétal, tout aussi hydratant, existe, mais semble trop cher pour assurer de substantiels bénéfices à ultracourt terme.

Rouler à l'huile de requin !

Comble du comble, certains chercheurs envisagent de faire du "biocarburant" avec de l'huile de foie de requin ! Quand on crée l'offre, on doit, par la suite, satisfaire la demande. Si l'on ouvre cette boîte de Pan dore, elle engloutira les requins profonds et tous les autres. 

«... le temps des médias et des pleurs n'est pas le temps de la recherche scientifique.
Mais il est trop tard. Personne ne veut plus croire aux données des chercheurs et aux observations sous-marines. On réclame vengeance. On exige sang pour sang. L'irra tionnel a embrasé les esprits. Personne ne semble se poser la question de la pertinence des pêches "punitives", de "l'exemplarité" de la peine. Comme si la menace de la "pêche-peine capitale" allait être dissuasive dans le grand peuple des requins. Qu'on se le tienne pour dit.

La seule réponse que les autorités proposent à la dou leur des familles est l'élimination exemplaire des requins. Les pêches se multiplient. On assiste à des scènes d'hysté rie et de liesse lorsqu'un requin capturé est massacré sur la plage. Que le requin ait été impliqué dans un accident, ou pas, n'a aucune importance. Tous coupables! Par ail leurs, les squales ne protestent pas et ne pèsent pas lourd comparés à l'économie balnéaire et aux écoles de surf.

Aux pêches punitives "post-attaque" s'ajoute donc l'élimination préventive. On encourage les pêcheurs amateurs à éradiquer la menace en leur offrant des bons d'achat dans des grandes surfaces pour chaque cap ture de requin. On fait les louanges de la participation citoyenne au massacres. Pour éradiquer les requins, les palangres appâtées avec des thons sont posées dans les zones de baignade et jusqu'au coeur de la zone de protection renforcée de la réserve. L'État ne fixe aucune limite, ni au nombre de requins capturés, ni à la durée de la pêche. Il faut maintenir la pression quel qu'en soit le coût... Plus de 11 millions d'euros dépensés à ce jour. »

« Ces citadins-vacanciers, qui passent quelques jours en bord de mer, ignorent le plus souvent les règles de l'écosystème marin et ne souhaitent pas les connaître. Ils vont en mer avec l'insouciance de ceux qui visitent un parc d'attractions sécurisé. Ils ont payé leurs vacances pour se reposer et rien ne doit les perturber. Ils s'en remettent aux autorités inconséquences. »

Dans le cadre de la pratique du surf, l'obsession de la compétition sportive s'ajoute parfois à la certitude e que le loisir balnéaire est un dû. Certains sportifs ne considèrent plus l'océan comme un milieu vivant mais comme un générateur de vagues. Ils consomment des vagues comme s'ils étaient en salle de sport, refusant de se plier aux contraintes naturelles. Et surtout, à la présence des requins sur un territoire qu'ils considèrent à eux.

Nécessaire prudence

Le coût exorbitant de ces pêches de sécurisation pousse les responsables politiques à surenchérir médiatique ment pour souligner qu'ils ont "la situation bien en main". Alors, rassurés et déresponsabilisés, les usagers de la mer relâchent inévitablement leur attention. Par fois, même, ils transgressent les règles élémentaires de sécurité édictées par les autorités dont ils exigent la protection. Quelle que puisse être l'ampleur des prélèvements, ils n'exonéreront jamais les usagers de la mer de l'apprentissage et du respect des règles de prudence dans un écosystème sauvage.
Alors pourquoi ne pas commencer par là ?
D'autres solutions moins catastrophiques pour le peuple de l'océan sont proposées : surveillance aérienne, vigie sous-marine, protection individuelle. Mais il s'agit toujours de sécuriser un territoire que nous, les humains, avons décidé de nous approprier.
C'est peut-être sur ce point que divergent le plus radicalement défenseurs et pourfendeurs des requins.

L'océan, territoire sauvage ou parc d'attractions ?

Est-il légitime d'exiger l'élimination des requins pour que nous, les humains, puissions satisfaire, en toute inconscience et sans contraintes, nos caprices ludiques?
Dans certaines régions, on est même en droit de se poser la question : est-il raisonnable de développer une activité nautique dans un lieu inadapté puisqu'il va falloir la sécuriser à grands frais en détruisant l'éco système dans lequel elle est pratiquée ? Doit-on, parce que le surf existe et qu'il est pratiqué en Polynésie ou à Biarritz, le développer partout dans le monde ? Que dirait-on si on installait des pistes de ski dans les couloirs d'avalanche sous prétexte que l'on pratique le ski ailleurs? Ou si on équipait des voies d'escalade sur des falaises dont la roche est friable parce que l'escalade est à la mode? Le surf n'est peut-être pas la bonne activité nautique pendant la période hivernale à la Réunion.
Mais la prééminence de la croissance économique, associée à l'idée que le client doit pouvoir satisfaire tous ses désirs, empêche de se poser au préalable la question de la pertinence du développement de l'activité. En conséquence, elle impose sans discussion l'obligation de la sécurisation.

Comment changer de regard ?

Comment changer de regard si ce n'est en allant rencontrer, chez lui, celui que l'on veut comprendre? Com ment faire l'économie de l'immersion dans le monde de l'autre ? Car cette immersion permet de connaître. Bien au-delà du savoir, le "co-naître" est un ressenti, un vécu, une expérience, un "vivre avec" qui nourrit tous les sens, qui forge l'intuition par-delà l'analyse. La rencontre permet de saisir les comportements, de décrypter le langage corporel du requin. Elle permet de connaître les "codes" pour éviter les malentendus, pour que les rencontres restent belles.

Nécessaire imprévisibilité de la vie sauvage

La prise de contrôle de l'homme sur le monde rétrécit son univers. Que serait un monde qui ne serait peuplé que d'espèces élevées, contrôlées, engraissées, dépendantes, asservies. Où est la magie? Que serait un monde dont les créatures qui nous dérangent seraient supprimées? Souhaitons-nous une Terre où des représentants de chaque espèce, autrefois libre, seraient conservés pour mémoire dans des aquariums géants et des zoos, arches de Noé pathétiques et dérisoires ? Cette prise de contrôle nous emprisonne en nous sécurisant, Elle referme notre espace de liberté. Quels choix, quelles responsabilités, quelle liberté, dans un parc d'attractions? En souhaitant échapper à l'imprévisibilité des requins et à celle de tous ceux qui nous échappent, nous construisons les remparts qui nous enferment. En revanche, l'imprévisibilité créatures qui ne répondent pas à nos règles élargit notre horizon, c'est une fenêtre sur le rêve, la surprise, le merveilleux. C'est une école de la rencontre, où l'on apprend patiemment la distance juste pour apprivoiser l'"Autre", celui qui est irréductible.
Quel monde voulons-nous offrir à nos enfants? Des monocultures, des fermes d'aquaculture, des lieux de production de protéines? Je serais malheureux d'avouer à mes enfants et petits-enfants: "Quand j'étais sur la Calypso, j'ai profité des derniers grands animaux sauvages. Ils m'ont offert des joies immenses, des moments de plénitude. Mais je n'ai pas su vous les transmettre." Pis: "Je savais. Tout le monde savait. Les scientifiques avaient tiré le signal d'alarme. Tous les gouvernements du monde avaient signé l'appel de Rio en 1992. Nous étions abreuvés de chiffres qui mesuraient, pas à pas, la dégradation de la biodiversité. Nous avions des statistiques qui nous offraient des prospectives sans ambiguïté... et je n'ai rien fait pour vous offrir des requins dans un monde sauvage." 
Certains, oubliant que nous sommes parcelles de vivant, irrémédiablement liés à tous les êtres vivants, passent les espèces au filtre de l'utilité. Ils séparent ainsi le bon grain de l'ivraie, les bons poissons des requins, les utiles des nuisibles. Si nous utilisons le filtre de la rentabilité pour juger de ce qui doit être conservé ou pas, qui retiendrons-nous, tant les normes varient avec les époques, les territoires, les traditions, les cultures, les philosophies? Suis-je utile ? Serais-je conservé ? En revanche, si nous savons faire de la place aux encombrants et aux insignifiants, nous saurons faire de la place à chacun d'entre nous, humains et non-humains, avec ses différences et sa singularité.

In-différent

Nous, les humains, avons effacé ou poussé au bord de l'extinction tant d'espèces que, malheureusement, nous avons le recul nécessaire pour dire que le monde sans elles n'est pas très différent. Reclus dans nos cités, "hors sol", égarés dans nos nouveaux mondes virtuels, nous n'avons pas vu les bouleversements écologiques que ces disparitions ont entraînés. Nous ne nous plaignons même pas de l'extrême pauvreté des mono cultures que nous appelons "nature" ! Nous avons exterminé les espèces jusque dans nos pensées. Elles étaient pinson, bergeronnette, chardonneret, rousserolle effarvatte, pouillot véloce..., il n'y a plus qu'oiseau". Elles étaient goujon, vairon, ombre, rotengle, tanche..., il n'y a plus que "poisson". Elles étaient des millions, toutes différentes, elles se résument au décor "nature-soleil" dans lequel passer des vacances Elles ne sont plus que des images dans les livres pour enfants. Nous sommes des Mowgli égarés dans des mégapoles, orphelins de Bagheera et de Shere Khan. Nous sommes Romain Gary dont la lettre est revenue avec la mention "pas d'éléphant à l'adresse indiquée. Nous sommes le Petit Prince sans le renard. Nous ne connaissons du dodo, du loup de Tasmanie, du grand pingouin que leurs effigies au verso de pièces de monnaie. Bientôt, nos enfants se demanderont dans quel imaginaire insensé les dessinateurs du film d'animation Le Roi lion ont puisé leur bestiaire extraordinaire.
Malheureusement, nous vivons déjà sans eux ! Comme nous pourrions très bien vivre sans les peintures de la grotte Chauvet et sans les chefs-d'œuvre du musée du Louvre. Comme nous sommes totalement indifférents au sort des fresques préhistoriques du Messak Setaffet ou à celui du temple d'Apollonia soumis aux ravages de la guerre en Libye.

Quatrième de couverture


Vingt mètres de profondeur. L’eau bleu sombre est peuplée de plancton.
Face à moi, Lady Mystery, une énorme femelle requin blanc, soeur des « Dents de la mer » :
5,5 mètres, une tonne et demie. Puissance extrême que rien ne peut arrêter. Scientifique, je ne me laisse pas distraire : je consigne profondeur, heure, sexe et taille. Et soudain, à quelques mètres de l’oeil qui me fixe, je réalise le dérisoire de ces informations, si réductrices qu’elles trahissent la créature indomptée que je cherche à connaître. Comment raconter cette élégance sauvage ? Comment traduire ce que ses sens, profondément différents des nôtres, lui disent de cette rencontre et de l’océan qui nous entoure ?
Je me coule contre son flanc. Nous nageons épaule contre nageoire. La distance qui nous sépare ne se mesure pas en centimètre, elle se mesure en confiance réciproque. Minute d’éternité. Nous ne faisons qu’un corps. Je suis en paix. Rencontre authentique, sans calcul, qui procure la joie profonde de communier avec la vie.

Éditions Actes Sud,  février 2022
292 pages

vendredi 5 août 2022

La patience des traces ★★★★☆ de Jeanne Benameur

Il suffit d'un bol qui vous glisse entre les mains. Et l'histoire ancienne resurgit, harponne.
La mémoire qui vous rattrape. La nostalgie.
« Il sait si bien la reconnaître chez chacun de ses patients. On y arrive toujours, au paradis perdu. Combien de pas faut-il et quel épuisement pour enfin comprendre. »
Pour Simon Lhumain, psychanalyste, il est venu le temps de désencombrer sa vie. 
Parce que c'est le moment.
Le temps d'une pause, une coupure.
La vie qui va, une autre qui vient, qui se présente, à saisir...pas une vie nouvelle, comme il le dit lui-même, il trouve ça un peu niais même. À la confluence de ses chemins de vies, il décide d'emprunter celui qui lui permettra de se confronter à son passé. 
Un analyste qui, à son tour, à l'instar de ses patients, va chercher l'écoute au pays du soleil levant. Point de divan. Mais un décor qui amène à la paix. Et un couple bienveillant et adorable.
« Retrouver l'état sauvage d'avant l'alphabet. Ce moment où la pensée sait, d'un savoir archaïque, qu'elle est du corps. Avant tout du corps. Il est en train d'en faire l'expérience. Et il éprouve par son propre corps ce que c'est. Un état précieux. Celui d'avant toute chose désirée. La matrice de tous les désirs, elle est là. »
Jeanne Benameur a l'art de distiller, de captiver, de donner l'envie de découvrir, de comprendre, de dénouer les intrigues subtilement évoquée. J'ai imaginé des réponses, le livre ouvert, le regard ailleurs, perdu, attiré par ces paysages maritimes et artistiques dans lesquels Jeanne Benameur nous convie, nous lecteurs. Du grand art !
Embarquée. Harponnée. 
Une lecture tout en délicatesse, apaisante, lumineuse. 
À savourer.

« Il est libre. Presque. C'est dans le "presque" que tout se joue. Toujours.
Il suffit parfois d'un bol qui échappe. Ça va s'accélérer.
Il regarde ses mains.
Les mots, ça suffit. »

« Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. À s'en approcher. »

« Tant d'années pour accepter qu'au fond de toute clarté, l'opaque subsiste. C'est le plus difficile. Pour l'analysant comme pour l'analyste.
On lève une à une les choses tues qui bordent chaque enfance, on traverse les secrets inutiles, on peut à nouveau caresser une cicatrice. Et pour autant on n'a rien résolu. On se retrouve toujours devant le même mystère, le même pour tous, on n'y échappe pas.
Son métier, c'est pour ceux qui ne s'en débarrassent pas en invoquant Dieu ou quelque transcendance bien pratique. Il a été ce serviteur discret qui fait approcher l'énigme de vivre, en se sachant mortel, au plus près. Celui à qui on se confie pour accepter de faire le chemin jusqu'à l'inconnu. »

« Un verre sur le port et filer dans l'ile. Un remède éprouvé. Il laisse tout en plan et dégringole les marches. Les années lui ont laissé des jambes rapides. À la porte, il marque un arrêt. Il regarde sa propre plaque.
S'appeler Lhumain quand on est psychanalyste, c'est un comble. Et pourtant, combien de gens ont appuyé sur ce bouton de cuivre, juste sous ce nom gravé.
Il passe légèrement la main dessus, comme pour en balayer une invisible poussière et il se demande quand il va l'enlever. Redevenir simplement Simon Lhumain. Simon Lhumain, c'est tout.
Il marche dans la rue et il ne peut s'empêcher de jeter un œil à son propre reflet dans une vitrine. Ça va se dit-il. Toujours la silhouette bien droite, haute. Les analystes n'échappent pas à la sensation du temps qui passe et se rassurent aussi. Moi c'est avec mon corps de "jeune homme".
On a besoin du reflet de sa jeunesse.
Il s'installe à "sa" terrasse, sur le port, commande son whisky préféré, même si ce n'est pas l'heure. Il laisse son oeil capter ce qu'il voudra, une tasse, une main, les pages ouvertes du journal abandonné sur une autre table. L'oeil dessine. Puis il laisse son regard se perdre dans le paysage des vivants. Sa façon de se préparer pour l'île. »

« Elle lui avait dit il y a longtemps, la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse aux bougainvilliers, Com ment tu veux qu'on fasse maintenant ? Il avait haussé les épaules. Elle avait quitté la chambre où ils avaient parlé. On ne devrait jamais parler dans les chambres. Les chambres, c'est pour les corps nus, les mains pour comprendre. Tout ce qui frémit, tout ce qu'on provoque, qu'on attise, qu'on apaise. Le plaisir brut. La peau sans rien pour faire barrière, ni tissu ni conversation. Les sexes qui, enfin, dans les moments de grâce, font resurgir la parole d'avant tout alphabet, celle qui s'accorde à la quête farouche des corps, aux reins cambrés, aux poitrines palpitantes, au sang battant au rythme des caresses les plus simples, les plus hardies. La seule parole qui vaille. Celle des corps enfin éveillés. Et le chant unique. Il avait connu ça. Oh, avec elle, il avait connu ça. »

« Il la revoit se tourner vers lui avant de franchir le seuil et trébucher, comme une enfant. Elle était là, sa bonté, dans ce corps qui perd l'équilibre, se reprend, puis repart. Il a continué à l'aimer sans le lui dire. Longtemps. Juste pour ça. Parce qu'elle avait trébuché. Cette chute retenue. Il était là, leur amour. Lui l'avait su à ce moment-là mais c'était trop tard. Les mots avaient fait leur sale travail. Ils le savaient tous les deux et ils étaient parvenus au bout. Si jeunes et déjà au bout. »

« À vouloir fuir on est toujours pris. »

« ...être analyste c'est abandonner l'impatience... »

« Il ne sait pas s'il va poursuivre la lecture pendant le vol mais de tenir le livre entre ses mains, déjà, c'est bien. Un peu de calme posé sur ses genoux.
On a les viatiques qu'on peut. Il pense au bol cassé au fond de l'armoire. Il a failli le glisser dans son sac, a renoncé en se traitant d'idiot. Il l'a quand même enveloppé de papier bulle comme s'il allait lui aussi voyager et d'un pull aux manches serrées autour. On prend dans ses bras comme on peut. »

« Il caresse la tasse rouge de la main très doucement. La vie est plus inventive que ce qu'on imagine, pour peu qu'on veuille bien la laisser faire. »

« Toute sa vie passée à écouter les autres. Il n'écoute plus personne. Il y a là une paix profonde et une tristesse. Aussi profonde l'une que l'autre. Il vient de déposer l'habit. Pas défroqué non, parce que sur sa route il n'y a ni dieu ni vœu éternel. Il s'éloigne simplement et il se sent de plus en plus nu. Parfois une question le saisit. Écouter et parler n'est-ce pas ce qui rend humain chaque être ? Est-ce qu'il n'est pas en train de trop s'éloigner ? »

« Le silence de l'écriture ne rompt rien. Il convient. Ce silence-là est le sien. Vraiment. Ce n'est pas le silence de la parole qui se cherche ou qui laisse l'interlocuteur parler. C'est un silence qui écoute aussi bien les morts que les vivants. Plus ample. Un silence qui n'est pas soumis au temps des horloges. Un abîme profond à l'intérieur de soi. Et ici, pour la première fois, il ose s'y laisser glisser. Il découvre. Ce courage-là. Sa pratique de psychanalyste l'a toujours maintenu sur le bord. Très près. Au plus près. Mais sur le bord. Il faut bien que l'un des deux reste sur le bord quand l'autre s'aventure. Lui il a choisi d'être celui à qui on s'arrime pour pouvoir aller au plus profond. Aujourd'hui il se dit que ça lui a bien évité d'y aller. »

« La répétition du mot scande quelque chose. Il pense à Lacan. De la répétition naît la différence.
Il pense à Jésus qui tend l'autre joue. C'est quoi la différence entre la première gifle et la deuxième ? La main du centurion hésite-t-elle parce qu'elle est consciente du geste ? Ou Jésus se débarrasse-t-il de la peur par la répétition annoncée ?
Simon maintenant a fait une page entière de peur. Il se promet qu'il en fera à chaque fois que ce sera nécessaire. Peu importe. Personne n'est là à pour voir ce qu'il fait. C'est secret. Il faut le secret pour accepter de laisser les quatre lettres faire leur travail. Il attend. Se dire et accepter qu'il a peur. Il n'y a pas d'autre moyen pour affronter. Est-ce qu'il a toujours eu peur ? Est-ce qu'il y a toujours eu ça, tapi au fond de lui, à lui interdire de lâcher la barre ? »

« Il sait qu'il n'est pas au bout de sa peine comme on dit, mais ce soir, cette nuit, il désire juste la paix qu'on lui offre ici.
Cette nuit, il dormira sous les étoiles. Il refuse à son esprit d'aller plus loin.
Il aime la voix d'Akiko. Il veut en savoir plus sur l'art de Daisuke. Un jour au XVe siècle, lui raconte Akiko, un samouraï avait envoyé un bol cassé auquel il tenait très fort en Chine pour qu'il soit réparé. Simon sourit. On le lui a renvoyé, couturé de vilaines agrafes. L'objet pouvait servir à nouveau mais il était défiguré. Alors le samouraï demanda à ses plus fins artisans de trouver comment redonner à son bol toute sa beauté. Et l'art du kintsugi est né. Kin c'est l'or et Tsugi la jointure.
Simon se laisse emporter par l'histoire. Daisuke boit lentement l'alcool puis il repose ses deux mains sur ses genoux. Sa présence immobile et silencieuse donne à tout ce qui se passe ici sa densité. Simon s'appuie sur cette présence pour garder son attention rivée au présent. Kin l'or et Tsugi la jointure. Akiko raconte les différentes étapes, toutes aussi minutieuses les unes que les autres. Un processus long, patient. Simon écoute.
Coller les bords séparés.
Retirer ce qui de la colle est en trop.
Poncer.
Puis le trait fin de la laque. Et la poudre d'or.
Entre chaque étape, le patient séchage.
Alors Daisuke prend la parole et Akiko traduit Mon époux dit que c'est votre art à vous aussi. »

« ... toutes ces années lui ont appris que ce qui se passe dans le cœur et la tête de chacun n'appartient qu'à celui dont le souffle anime et ce cœur et cette tête. C'est le cœur de la plante. On n'est maître de rien. On peut juste accepter et mettre tout son art, toute sa vie, à comprendre ce qu'est le fil de l'eau, le sens du bois, le rythme des choses sans nous. Et c'est un travail et c'est une paix e de s'y accorder enfin. La seule vraie liberté. »

Quatrième de couverture

Psychanalyste, Simon a fait profession d'écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d'une brèche dans le quotidien - un bol cassé vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Il lui faudra quitter sa ville au bord de l'océan et l'ile des émotions intenses de sa jeunesse, s'éloigner du trio tragiquement éclaté qui hante son ciel depuis si long temps. Aussi laisser derrière lui les vies, les dérives intimes si patiemment écoutées dans le secret de son cabinet.

Ce sera un Japon inconnu - un autre rivage. Et sur les iles subtropicales de Yaeyama, avec les très sages et très vifs Monsieur et Madame Itô, la naissance d'une nouvelle géométrie amicale. Une confiance. À l'autre bout du monde et au-delà du langage, Simon en fait l'expérience sensible: la rencontre avec soi passe par la rencontre avec l'autre.

Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d'un être qui chemine vers sa liberté dans un livre de vie riche et stratifié : roman d'apprentissage, de fougue et de feu; histoire d'amitié et d'amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l'eau, aux silences et aux rencontres d'une rare justesse.

Romancière, et poète, Jeanne Benameur est notamment l'auteure, chez Actes Sud, de Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016), L'Enfant qui (2017) et, plus récemment, Ceux qui partent (2019, prix des Lecteurs de Corse 2020).

Éditions Actes Sud,  janvier 2022
200 pages

mercredi 11 mai 2022

Héritage et milieu ★★★★★ de Vigdis HJORTH

Une fratrie de quatre enfants, dont deux, Astrid et Åsa qui sont proches de leurs parents. Bård et Bergljot, les aînés, quant à eux, ont eu une enfance très différente avec leurs parents,  ont un vécu avec eux différent des benjamines. Bergljot a fini par couper complètement les ponts, pour la tranquillité de son âme, pour  «  ne plus avoir à faire semblant, [...] échapper aux larmes, aux reproches, aux menaces, [..] ne plus avoir à trouver des excuses, [à se] défendre et [...] expliquer sans relâche pour au bout du compte ne pas être comprise ».
« C'est la rue de l'enfance, ... celle qui t'a appris à haïr, qui t'a appris la dureté et les moqueries, qui t'a donné tes meilleures armes, tu dois apprendre à en faire bon usage. »
Une sombre et tragique histoire de famille, de non-dits. Le choix des parents de privilégier deux des enfants dans l'héritage va faire remonter à la surface les traumatismes enfouis, attiser les flammes, les rancœurs. 
Comment réussir à ne pas se nier soi-même, quand personne ne vous croit, quand l'affaire qui vous concerne, celle qui vous a dévasté, saccagé, ravagé est, pour vos proches, une simple histoire de fabulation, inventée, une bête invention car impossible à croire tout simplement pour eux. Quand aux yeux de vos parents, frère et soeurs vous n'êtes qu'une menteuse, une traitresse, une égoïste,  comment ne pas se sentir renier ? Comment ne pas devenir cinglée ? Comment ne pas être rongée par la culpabilité aussi ? Quel cheminement possible pour arriver à les considérer insignifiants et se transformer en guerrière ? Comment vivre avec les traumatismes liés à l'enfance ? Et comment garder un soupçon de lien avec sa famille pour ses propres enfants, se forcer un peu, pour eux, pour qu'ils tissent des liens avec leurs grands-parents, leurs cousins, .leurs oncle et tantes, même si le mal a été dit, fait, qu'il a creusé un fossé. Des enfants malgré eux emprisonnés dans l'histoire de leur mère, qui fatalement devenait aussi leur histoire. 
« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »
Petit à petit, on comprend toute la mécanique qui s'est mise en place dans cette famille. Comment les liens se sont brisés ? Comment en sont-ils arrivés à rendre toute réconciliation quasiment impossible ?  
Le regard des autres, la commisération et la bienveillance d'autrui ont prévalu pour une partie de cette famille, ont compté  davantage que protéger et aider son propre enfant. Nier, refouler ... ce n'est pas sain, n'amène rien de bon dans une relation.
C'est intelligemment écrit et construit. Nous sommes clairement dans la tête de l'auteure. La psychologie des protagonistes est affinée avec précision et beaucoup de pudeur. 
J'ai refermé ce livre le souffle court. 
« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« Faire comme une action voulue ce que tu es obligé de faire. »
Slavoj Žižek, cité en exergue

« [...] les mails nocturnes en colère étaient les plus vrais, et je les regrettais seulement parce que j'avais appris que je n'avais pas le droit de dire la vérité, que dire la vérité me coûterait cher. »

« Tout est lié. Aucune phrase n'est innocente pour celle qui avance, les oreilles dressées, pour comprendre. »

« [Elle]écrivait que père et mère pouvaient commettre des erreurs comme tout un chacun. Là était l'erreur, l'erreur d'Astrid. Qu'elle affirme être neutre, mais ne l'était pas dans la réalité, car parler en bien de tout le monde n'est pas de la neutralisation, quand une partie s'est rendue coupable envers une autre, mais elle n'en tenait pas compte, ou alors n'y croyait pas. Elle ne semblait pas comprendre ou ne voulait pas reconnaître que certains conflits ne se résolvaient pas de la manière qui lui aurait plu, qu'il est des contradictions qu'on ne peut pas lever, recouvrir de belles paroles, contourner, où il faut choisir son camp. »

« Mais j'étais loin, à Copenhague, je prenais un verre avec Klara au café Eiffel, le pub préféré d'Anton Vindskev, pleine de gratitude que Klara existe et qu'il existe aussi des pubs sombres où l'on pouvait se saouler, car si tout devait être éclairé en permanence, on serait obligé de porter cette obscurité au fond de soi et ce serait insupportable. »

« Père avait évité et craint ses deux enfants aînés parce qu'ils lui rappelaient la monstruosité de ses actes. »

« Ma douleur n'était pas malade, mais absolue. Je partis chez Klara et Anton Vindskev à Copenhague, eux savaient ce qu'ils devaient dire à des gens comme moi, ce qui remontait le moral. Être au fond du trou vous donne une compétence. Perdre quelqu'un vous donne une compétence. Manquer d'argent vous donne une compétence, avoir des problèmes avec le percepteur vous donne une compétence, être opprimé vous donne une compétence. Si l'on a la chance que ma vie vous sourie quand même, on ne doit pas oublier les compétences que l'on a acquises du temps où l'on était malheureux. »


« [...] chaque victime est un bourreau potentiel, alors il ne faut pas être trop généreux avec la compassion. »


« [...] cela fait mal si on veut faire que ça aille mieux. »

« Ils buvaient et se querellaient : un jour mère eut un bras cassé, elle était tombée dans l'escalier. Un jour elle eut un oeil au beurre noir, elle s'était pris une porte. Un jour elle s'était cassé une dent, elle avait glissé sur du verglas. Beaucoup de gens trouvent que ton père est amusant, dit mère.
[...]
Que devais-je dire, que tout alors est OK, père est amusant, père a de grandes connaissances, alors oublions le reste ? »

« [...] comment irait le monde si des gens se comportaient comme la famille à Bråteveien et échappaient à toute justice. »

« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« On ne devient pas gentil d'avoir eu mal. En règle générale, on devient méchant d'avoir eu mal. Se quereller pour savoir qui a le plus souffert est infantile. En règle générale, les opprimés sont estropiés et ont une vie affective détruite, en règle générale, les opprimés reprennent à leur compte la pensée et les méthodes des oppresseurs : c'est la conséquence la plus infâme de l'oppression qu'elle détruit les opprimés et les rend moins en mesure de se libérer. Il faut effectuer tout un travail pour que cette souffrance soit utile à quelqu'un, en particulier pour la personne elle-même en souffrance. »

« Et comment aurait-elle pu me comprendre quand elle ne faisait pas son propre examen de conscience ? »

« [J'étais] furieuse contre mère, car qu'avait-elle fait ? Rien. C'était ce "rien" qu'elle avait fait. »


« Pauvre mère peu claire, pauvre Astrid si ensorcelé durant toutes ces années par son langage de bonté qu'elle se croyait une âme charitable. Ce qu'elle était sans doute, tout au fond, à l'image des autres. Astrid transgressait mes frontières, c'était ce que je ressentais quand elle voulait me pousser à une réunion de famille où leur trahison serait passée sous silence, c'était cela qui était insupportable, son insistance à croire que tout pouvait être normal était précisément ce qui était anormal du début à la fin. »

« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »


Quatrième de couverture

Quatre frère et sœurs. Deux chalets. Un secret épou­vantable. Lorsque la dispute autour d’un partage d’héritage s’envenime, Bergljot est rattrapée par le maelström familial qu’elle avait fui vingt ans plus tôt. Ses parents ont décidé de laisser les chalets à ses sœurs cadettes, la privant ainsi que son frère de la partie la plus significative de l’héritage. Vu de l’extérieur, c’est une simple histoire d’argent, une question de favori­tisme et de jalousie. Mais Bergljot, qui porte un terri­ble secret depuis son enfance, interprète ce geste d’une tout autre manière : pour elle, c’est une ultime tenta­tive d’occulter la vérité et une insulte suprême aux victimes déjà profondément meurtries.
D’une sincérité impitoyable, Héritage et milieu est une méditation déchirante sur le traumatisme et la mémoire. C’est aussi le récit furieux du combat d’une femme pour survivre et être entendue. Un tour de force littéraire qui a marqué les esprits et divisé une famille, mais aussi tout un pays.

Éditions Actes Sud, novembre 2021
397 pages
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu
Nominé au National Book Award 2019

lundi 18 avril 2022

Furies de Julie Ruocco ★★★★★♥

On assiste impuissant à un monde qui s'épuise, s'écroule, un monde englouti, à l'agonie, un monde qui fait face à l'indifférence du reste du monde. 
« Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l'indifférence des nations ? La révolution n'avait-elle pas eu lieu ? Ne s'étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n'avait pas répondu. »
C'est déchirant. Se plonger dans ce livre c'est "accepter cette dépossession lente et brutale de soi qui s'ouvre comme un gouffre dans le coeur".

Des phrases merveilleusement agencées, des mots judicieusement choisis, des tournures si poétiques, des enchaînements d'images souvent sombres qui apportent leur lot de frissons, d'angoisses, de tristesses, de pertes, de violences, d'enfers, de courage et de force aussi... qui m'ont laissée coite, qui m'ont torturé l'esprit, qui m'ont fait pleurer. Une parole, à la fois sublime et impuissante, qui à l'instar de celle de la protagoniste, Taym, ouvre un gouffre. La souffrance de tout un peuple qui a respiré l'air vicié des combats nous explose à la gueule. 
Touchée en plein coeur. À se pencher sur un charnier, difficile d'en ressortir indemne. Meurtrie, je ressors de cette lecture. Quand l'enfer s'ouvre sous nos pieds, on n'avance plus, on ne marche plus, on est anéanti. L'espoir, heureusement, tend sa main, et frôle tout un peuple d'une douce et tendre caresse. L'amour aide aussi. Mais quand bien même, c'est le cri de la terreur que l'on entend. 
Asim, pompier devenu fossoyeur, et Bérénice ,archéologue, qui par une coïncidence, sous nos yeux se rencontrent. Tous deux tangueront au bord du vide. 
L'Histoire a ses égouts. Les petites histoires que logent "Furies" narrent la poisseuse réalité de la guerre.  Nécessaires. Dures. 
Un récit de guerre profondément humain. Un bel hommage à ceux qui tentent de tromper le destin, à ceux qui s'engagent corps et âmes pour la justice, ceux qui luttent contre le silence et l'oubli. Pour la mémoire.
« Cet horizon de gravats avait permis à d'étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C'est là que des hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l'on connaissait mal. Rapidement, ils s'étaient approprié tout ce qu'il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l'horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l'État avec les leurs. »

« Son père lui répétait tout le temps qu’il suffisait d‘un rien pour faire un destin, et que tous demeuraient interchangeables. »

« D'abord, elle n'avait pas réagi, c'était comme rater une marche dans le noir ou rêver que l'on se réveille. On essaie de se reprendre, sauf qu'à cet instant, la chute n'a pas de fin. On ne saisit pas, on n'entend plus rien. Les noms et les parfums vous parviennent comme à travers une brume. C'était la couleur de son deuil. Celui d'un homme qu'elle avait aimé sans le connaître. Celui d'un pays qu'il avait porté en lui comme une blessure. Était-il kurde, turc, ou syrien ? Son père ne lui avait jamais rien dit et il était mort sans qu'elle puisse le lui demander vraiment. Qui était-il , ce passionné d'art et d'histoire qui avait si bien tu la sienne ? Un simple immigré ? Un amoureux des Lumières et de la littérature française ? À la fin, il était devenu professeur de français. Remplaçant. C'était sa fierté, lui qui récitait des alexandrins avec un accent improbable. »

« Bérénice [...]. Elle aimait creuser. En tant que déracinée, elle nourrissait une étrange rancune à l'égard de la terre. L'ouvrir pour lui arracher ses mystères, avoir accès à un passé qu'on lui avait refusé. »

« Elle savait à présent, elle savait qu'à l'autre bout de sa vie, son père avait pris cette même décision. Fini de tamiser les sables du temps, elle acceptait tout ce qui était perdu et ne serait jamais retrouvé, elle acceptait l'oubli et le deuil, le silence et la perte. Elle acceptait de laisser les objets et les corps reposer dans la terre pourvu que l'enfant qu'elle tenait ne s'évapore pas. »
« Il n'y avait plus de passants, que des ombres errant dans un labyrinthe sans issues. La ville s'était transformée en plaie ouverte sur les enfers. Comme si on venait de retrouver la terre avec une pelle immense. Oui, ça devait être ça. L'humanité avait été labourée par la guerre et toutes le chairs mélangées fumaient d'une même vapeur. Asim ne savait plus très bien comment tout cela avait commencé. Comment, de pompier, il était devenu fossoyeur. Sa seule certitude était que le sol déborderait bientôt et que si ça continuait, ils marcheraient sur un fumier de corps où plus personne ne pourrait distinguer le bourreau de la victime, le lâche du courageux. 
Son monde s'épuisait, il avait vu ceux avec qui il avait grandi convulser dans la poussière. »

« Les écoles avaient fermé à cause des fanatiques ou des bombes. Le gaz, ça faisait longtemps qu’il n’y en avait plus. Les maisons étaient glacées par le manque de tout. Les jours s’étiraient dans la suie et la faim. Quant à lui, tout ce qu’il pouvait dire ou penser avait été sali par la fatalité de la guerre. »

« Ce sentiment curieux pour un homme d'avoir une soeur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu'il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu'il le partageait, qu'il était sien sans qu'il le possède. Toutes ces années, il s'était contenter de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l'honneur. Ceux-là n'ont pas de soeurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l'obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C'était le seul cadeau qu'il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu'il l'aimait. Ce lien s'était développé en même temps qu'eux. Petits déjà, ils avaient eu l'instinct de s'apprivoiser au-delà de leur différence. Asim ne s'était plus jamais senti seul. Il avait eu quelqu'un pour porter ses espérance et partager ses secrets. Plus que tout, il était heureux de la savoir à sa place dans une époque qui exigeait que l'on se batte pour la faire advenir. »

« Les nuits étaient de plus en plus longues. Elles le seraient toujours, pensait-il. C'est ce qui arrive quand le ciel est vide et que l'Enfer déborde. Les hommes n'étaient plus l'échelle de leur propre malheur et lui-même avait perdu le compte des morts à force de les enterrer. »

« L'humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n'y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu'ici les vies s'abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait sur le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l'indifférence des nations ? La révolution n'avait-elle pas eu lieu ? Ne s'étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n'avait pas répondu.»

« C'était comme si la barbarie et l'aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l'homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C'était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu'il n'y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l'avenir son combat. Asim gardait en lui le souvenir des premiers rassemblements : un rêve, la trace à la fois nette et lointaine s'un miracle interdit. L'histoire est amère pensait-il, elle a ses sursauts, son ironie. Mais elle avait aussi son insolence et ses moments de grâce. »

« Asim repensait aux paroles tamisées par l'histoire, aux visages éclairées et résolus qui les entouraient. 
Les gens avaient applaudi et lui la regardait brandir l'avenir, soulagé d'appartenir au même monde et à ce qu'ils pourraient en faire ensemble. En ce temps-là, tout étaient encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujourd'hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s'était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, aurait pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l'atrocité mais qu'ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l'espoir était fragile et qu'il faudrait faire face à l'horreur de la faiblesse humaine. »

« Il n'imaginait pas qu'un gouvernant puisse faire le pari du chaos contre son peuple. Miser sur la déstabilisation des voisins, la porosité des peurs, la folie collective. "Il est traitre, celui qui tue son peuple !", ce slogan Asim l'avait martelé, il l'avait chanté toute la nuit. »

« - Ces enfoirés, ils se concentrent sur des étudiants qui offrent des fleurs aux soldats. Ceux qui lancent des ponts entre les groupes sont les menaces les plus tangibles pour ce système. Assad et ses chabiha* se savent impuissants si la violence disparaît. C'est pour ça qu'ils veulent nous emmener sur leur terrain. Si on cède, il n'y aura plus de retour. On se fera écraser de l'intérieur. »
À l'origine, gangs mafieux, milices civiles armées agissant pour le gouvernement du partie Baas syrien, dirigé par les familles de Bachar-Assad.

« Cet horizon de gravats avait permis à d'étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C'est là que des hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l'on connaissait mal. Rapidement, ils s'étaient approprié tout ce qu'il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l'horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l'État avec les leurs. »

« - Si les Syriens ont des raisons de se révolter contre la dictature, sois certain que les Syriennes en ont dix fois plus ! »

« - L'émir l'a laissée à ses hommes qui se la sont disputée jusqu'à ce que l'un d'entre eux l'égorge : "L'objet de discorde entre les frères doit être exterminé." C'est ce qu'il a dit, "car il contrarie les desseins d'Allah". »

« Son peuple s'était levé mais le monde était resté assis. »
« "L'âme ne sait pas tout ce que le corps peut." Le vieux Spinoza avait raison, pensait Bérénice. Il y a des forces qui rendent la réalité plus limpide que le rêve. »

« L'enfer lui avait coupé les paupières et il jetait sur tout des yeux de revenant. »

« Sa perte était un crime permanent, un scandale renouvelé toutes les heures qui les éloignait toujours un peu plus de la paix. Comment pouvait-il y avoir reconstruction après ça ? Comment se rassembler et au nom de quoi ? Chacun s'était perdu dans son enfer personnel, il n'y avait plus de communion possible hormis dans la terreur. Quelque chose avait débrayé dans l'histoire. Tout était disproportionné, tordu. Même les bombes avaient été remplacées par des engins capables de creuser le sol avant d'exploser. Les soumettre ne suffisait pas. Il leur fallait atteindre les survivants dans les caves, les familles qui ne pouvaient pas abandonner leurs terres et ceux qui résistaient encore. Ça continuerait [...]. Ça continuerait jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus rien dans ce pays que la résignation des abattoirs, le silence des cimetières. »

« Depuis le début des conflits, combien de morts ? À quelle fréquence ? Est-ce que l'on pouvait faire une moyenne de tous les corps calcinés, battus, écrasés, fusillés, égorgés, pendus ? Combien de morts par minute ? Pendant combien de temps ? Combien fallait-il de jours pour venir à bout d'un peuple ? D'un pays ? Cinq ans ? Dix ans ? Une, deux générations ? Encore combien de morts jusqu'à la fin ? Quand est-ce que ça finirait ? Est-ce qu'il y aurait un signal pour que tout s'arrête ? À quoi ressemblerait-il ? Un drapeau ? Un oiseau peut-être ? Quand la paix arriverait enfin, y aurait-il encore quelqu'un capable de reconnaître sa couleur ? De se souvenir de ce qu'il faudrait dire ? Qu'est-ce que l'on ferait de tous les morts ? La même chose ou chaque fois des discours différents ? D'ailleurs, est-ce que toutes les morts se valaient ? Y avait-il des morts utiles ? Des morts qui accéléraient la fin du conflit ou d'autres, au contraire, qui le ralentissaient ? [...] Aucune mort n'avait de sens. Aucune ne pourrait abréger la guerre, ne serait-ce qu'une seconde, alors à quoi bon ? Pourquoi un tel acharnement à tuer ? Partout, les habilitations devenaient des tombeaux. En moins de d'une minute, des familles entières étaient englouties et il ne restait plus personne pour les enterrer. En tuant les enfants avec leurs parents, la guerre privait tout le monde de pleurs et de sépultures. Bientôt, il ne resterait plus personne pour se souvenir qu'un tel ou un autre avait vécu. La chaîne des générations avait été brisée, sa mémoire s'évaporait par toutes les fenêtres, par tous les pores du pays. À ce rythme, il n'y aurait bientôt plus de vivants sur la terre, à peine des vestiges. Inéluctablement, leur chair allait changer de nature, leur corps prendrait un autre nom, il n'y a aurait plus de langue, plus de visage. Juste une tache grasse sur de la poussière. »

« Sous le ciel sans tain, Asim gravait des dates, des noms de famille, des lieux de naissance parfois. [...] Le retournement fut complet et monstrueux : après avoir oblitéré pendant longtemps ceux qui étaient partis, il avait fait de la disparition et de la perte l'unique grammaire de sa pensée. Il parlait la langue des morts, des évanescents, et il réorganisait la réalité autour du trou de leur absence. Heure après heure, il avançait dans ce tunnel, avec la lourdeur des dormeurs qui se retournent dans la chaleur épaisse de leurs draps. Il se recroquevillait dans sa folie hypermnésique comme dans un cocon. La voix des vivants devenait lointaine, un bruit d'eau qui l'atteignait à peine pendant qu'il creusait les décombres pour en extraire et identifier les cadavres. »

« Il ne s'adressait plus à cette génération mais à celles d'après, aux fous qui viendraient faire l'archéologie de l'horreur. Ce seront d'autres humains, [...] une fois que le monde aura fini de s'entretuer et qu'il ne restera plus rien. Qu'on aura enterré le dernier enfant qui a vécu pendant la guerre, que plus aucun vivant n'aura respiré l'air vicié des combats. Alors ils viendront et rouvriront les charniers avec un air étonné. Il s'imaginait presque avec délice leur surprise, l'innocence décalée de leurs questions. Quelle sera leur thèse devant tant de corps enchevêtrés ? Une épidémie ? Un sacrifice ? Les guerres auront disparu depuis longtemps et ils contempleront les restes de leurs ancêtres du haut de leur civilisation toute fraîche en se demandant comment ils avaient pu en arriver là.  [...] "Aux frères d'après, ne nous jugez pas trop durement, nous avons essayé. Ceux que vous voyez sont morts en essayant." »
« Comme c'était étrange. Tous les deux avaient creusé la terre, l'un pour ensevelir, l'autre pour révéler. Et puis quelque chose dans l'histoire s'était accéléré et ils se retrouvaient maintenant face à face, comme si les siècles qui auraient normalement dû séparer leurs tâches s'étaient contractés d'un seul coup et les aveint réunis dans un repli du temps. L'archéologue et le fossoyeur pouvaient se regarder, se confronter. Il leur venait à tous les deux des questions absurdes qui n'appelaient pas de réponses. Bien sûr, il restait toujours la part intransmissible, celle qui faisait baisser les yeux et se perdre dans le vide. Il y a une vérité personnelle du malheur qu'il faut respecter. »

« - Certains pensent que nous nous battons pour la terre. C'est faux. La terre nous appartient déjà, elle nous a été donnée par l'histoire, elle est nôtre par le sang versé, par tout ce que nous y avons planté. Nous ne battons pas non plus pour un drapeau, encore moins pour une religion. Les fous que l'on affronte sont une assez belle preuve de ce qu'il arrive lorsque la raison se soumet devant l'inhumain. Daech n'est que le visage grimaçant de ce qui s'est longtemps perpétué dans l'ombre. »

« - [...] Ici, c'est la Turquie et de l'autre il y a Daech et Assad. Nous, on est au milieu. Même si nous sommes victorieux partout, notre armée dansera toujours au bord du vide. »

Quatrième de couverture

En mission à la frontière turque, Bérénice, archéologue française dévoyée en receleuse d'antiquités, se heurte à l'expérience de la guerre. Dans la convulsion des événements, elle recueille la fille d'une réfugiée, et fait la rencontre d'Asim, pompier syrien devenu fossoyeur. Poussé par l'avènement de l'État islamique, ce dernier s'est exilé en Turquie, où il fabrique de faux passeports. Aux morts enterrés dans son pays, il tente de redonner vie par la résurrection de leurs noms. La grandeur de sa tâche est à la mesure de sa folie. Celle de maintenir une mémoire vive, au moment même de son effondrement. Cette cause, qui perdure au-delà du seul pari individuel, les mènera jusqu'au Rojava, sur la trace des guerrières peshmergas et de leur combat pour la liberté.
Entre ce que Bérénice déterre et ce qu'Asim ensevelit, il y a l'élan d'un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution. Quand les événements s'emballent et qu'ils contractent les existences, seules les coïncidences peuvent retisser ce qui a été défait par la guerre.
Sondant notre histoire contemporaine à la recherche des Furies antiques, le roman de Julie Ruocco rend un hommage puissant aux femmes qui ont fait les révolutions arabes, et à leur quête de justice.

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en sciences politiques, travaille au Parlement européen. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

Éditions Actes Sud, août 2021
283 pages
Prix « Envoyé par La Poste » - 2021
Prix du jury des Jeunes Romanciers - 2021
Prix de la librairie Millepages - 2021