Affichage des articles dont le libellé est Actes Sud. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Actes Sud. Afficher tous les articles

mardi 18 août 2026

Les orphelins ★★★☆☆ d'Éric Vuillard

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Billy the Kid. Un nom qui suffit à faire surgir tout un imaginaire en effet, le Far West, les revolvers, les hors-la-loi, la liberté, la légende.

Mais qui était vraiment Billy ?

J’ai mis un peu de temps à entrer dans ce livre, à comprendre où Éric Vuillard voulait nous emmener. J’ai même relu certains passages, avec cette impression d’avoir peut-être laissé échapper une information essentielle. C'est une lecture qui demande de la concentration, je crois, mais qui se révèle d’une intelligence et d’une richesse folles.
Car en réalité, derrière la figure mythique du Kid, l'auteur raconte un gamin orphelin, pauvre, errant, dont la vie nous échappe presque entièrement. Une existence trouée de « peut-être », de « probablement », de récits contradictoires… « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. »
« Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. »
Billy est ainsi un orphelin de l’Histoire, de ceux qui n’ont ni archives, ni pouvoir, ni voix pour raconter leur propre vie. Et Eric Vuillard refuse de combler les blancs « le plus important, ce n’est pas l’exactitude […] c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir ».

Derrière le mythe du Far West, il montre aussi une Amérique conquérante, coloniale et profondément violente. Une société où la frontière entre hors-la-loi et homme de loi devient parfois bien mince, où les puissants disposent d’autres armes comme l’argent, les terres, la politique, les institutions.
Un regard très engagé, peut-être même un peu trop manichéen à mon goût. Et si sa démonstration est incontestablement intelligente, j’ai parfois trouvé son propos un peu démonstratif, comme s’il soulignait avec insistance ce que l’on savait déjà. On savait que la conquête de l’Ouest ne s’était pas faite dans la douceur et pas davantage que la construction de la puissance capitaliste américaine. Reste que la façon dont il relie l’histoire de Billy à la grande Histoire, avec son regard à lui, ça fait réfléchir.

C’était ma première rencontre avec Éric Vuillard. Une écriture singulière, qui mêle récit historique, digressions, ironie, réflexion politique et envolées presque poétiques. Parfois déroutante, mais indéniablement riche.
Je ne suis peut-être pas entrée dans son œuvre par la porte la plus simple, mais Les Orphelins m’a donné envie de découvrir ce qui se cache derrière.

Une histoire de Billy the Kid, oui. Mais surtout sur ceux qui écrivent l’Histoire, ceux qui la subissent et ceux qu’elle laisse dans le silence.

« SI L'ON VEUT essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c'est là qu'il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l'Histoire du monde, et il ne sait rien. C'est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. Il mendie, Billy. Nous n'avons rien à lui donner. Rien. Tous les mots écrits subissent le même sort, nos bibliothèques sont une collection de cris étouffés, catalogue d'abois contre-pesés, expurgés, polis. On ne peut pas étudier Billy, on ne peut ni le retranscrire, ni le raconter. Billy, c'est une poignée de sable dans les yeux.
Avant Jesse James et Billy the Kid, il n'y avait pas de vrai sang sur les planches. Richard III est un voyou splendide, mais Billy est un pauvre idiot. À l'ouest, ils ont inventé ça, la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. Il faudrait écrire une lettre d'amour pour raconter l'histoire de Billy, mais on ne le peut pas. Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait. »

« Sur son lit de mort, Frank. P. Cahill racontera au juge de paix l'empoignade brutale qui venait d'avoir lieu entre lui et Billy, et à l'issue de laquelle le Kid devint un hors-la-loi. Et voici qu'entre les mailles de la langue écrite, dans la déposition rédigée par le sinistre juge de paix de ce patelin de toiles et de planches qu'était Camp Grant, tandis que la prose du rédacteur tente de civiliser l'événement, de lui donner son tour judiciaire, définitif, de le traduire dans le latin monotone des procès-verbaux, voici que l'on tombe sur des restes de tournure orale, un petit morceau de Billy. On entend soudain sa voix, le son de sa voix dans celle de Cahill ; et on la reconnaît aussitôt. Et il est émouvant de penser que le seul élément authentique et sensible de la vie de Billy qui nous soit peut-être parvenu, la trace la plus indubitable de son passage sur terre, gît dans ce triste lambeau de prose recueilli par un juge et que l'on peut encore trouver dans la bouche de n'importe quel vaurien, et qui peut-être détient le secret de leurs souffrances : "Je l'ai traité de maquereau et il m'a appelé fils de pute." »

« [...] le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas rai-sonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien. »

« Et si l'on a tant de lacunes pour une vie si brève, si peu d'informations fiables, si peu de documents, de dates, de certitudes, et tant de pointillés, c'est parce que le pauvre Billy, William, Henry, peu importe, ayant mené une vie de fugitif, n'est qu'un pauvre orphelin. Il n'a pas eu de père, et, quand sa mère mourut, il avait quatorze ans. Et c'est de petits boulots pour survivre, en tristes larcins et en crimes, que le Kid va finalement apparaître, comme sur sa photographie légendaire, reléguant William Bonney, William McCarty, William Antrim et Henry Bonney aux insondables archives. Désormais, il portera ce pauvre surnom, auquel Chaplin donnera, quarante ans après, une note plus douce, et qui est offert aux enfants qui n'ont rien d'autre à se mettre le Kid. »

« Billy ne nous sera livré qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il vou-lait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou. »

« On s'étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l'endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. 
»

« Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes. »

« Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n'était plus tout à fait seul. Il s'entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d'une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté. »

« Regarde la vie de travers. Attaque les ban-ques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliar-daire piochait dans les assiettes et terminait les restes. »

« DÉBUT OCTOBRE, la petite bande fut repérée à Tularosa. Ils bivouaquerent, au beau milieu de la ville, au pied de l'église d'adobe, titubant entre les murs de pierres sèches, jetant leurs vestes aux épines de cactus, comme d'autres les laissent au vestiaire. Tularosa était alors une toute petite bourgade mexicaine, avec une rue principale où vivotaient des gringos. Il n'y a pas de ville à Tularosa. Seulement une rue vide. Ce vide n'est rien d'autre qu'une manifestation de la vie coloniale. On étire ses tentacules très vite le plus loin possible au milieu d'étendues stériles, sans préjudice des populations semi-nomades, de leur pauvre vie pastorale, ancienne, isolée, de leur agriculture rudimentaire, de leurs villages de terre adossés à une rangée d'arbres. On s'installe impunément au milieu des autres, on les massacre un peu, on les assujettit et puis on leur donne des noms, d'abord ceux qu'avait imposés l'usage : Indiens, Amérindiens, Mohicans, Navajos; puis des noms injurieux : Peaux-Rouges, sauvages ; et enfin des euphémismes qui ajoutent la bonne conscience à l'injure et l'hypocrisie à l'indifférence : indigènes, hispaniques, autochtones, Premières Nations, Native Americans... Pourtant, ce sont bien les Indiens qui ont été exterminés, les Natives, eux, languissent dans des réserves, si bien que derrière l'expression Natives, sous ce terme convenable, honnête, l'extermination semble presque oubliée, escamotée, blanchie. »

« Il faut avoir un peu traîné ses guêtres dans la capitale fédérale, pris en photo les imposants monuments de l'empyrée, visité toute cette camelote de l'État américain, avant de terminer cette tournée épuisante au Lincoln Memorial, faux temple grec, qui fut finalement construit à la place de l'ostentatoire projet orné de six statues équestres, de trente et une sculptures aux proportions colossales, ou de la cabane en rondins qu'on imagina ensuite par un fantaisiste retour des choses ; il faut même, par curiosité, jeter un œil au site du futur mémorial avant sa construction, méditer sur ce paysage marécageux, toute cette terre vaine, avec, au milieu de rien, son immense bassin réfléchissant, déjà là, comme le témoin attardé dans le passé de tous nos crimes à venir ; puis, avec les innombrables gogos, les sept millions de gobe-mouches qui viennent ici chaque année, achever sa course aux clichés dans la petite cabine à droite de l'entrée où se marchandent les bustes couleur bronze de dix-neuf centimètres de haut du grand homme, pour enfin, parmi cette flopée de rêveurs venus des quatre coins du monde, faire quelques pas derrière la lentille froide de son appareil photographique jusqu'à l'original de presque six mètres de haut, la gigantesque statue du président Abraham Lincoln assise sur un colossal trône de marbre ; oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington DC pour s'apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
Et à travers les marbres de Washington, à travers les pierres du faux obélisque qui surplombe le gigantesque plan d'eau, très loin des crimes de nos petits malfrats et des modestes boutiquiers de Lincoln, très au-dessus de nos politiciens, de nos avocats ambitieux, on devine, finançant les campagnes, sponsorisant les partis, subventionnant la santé, l'éducation, l'art, si loin, si haut cette fois-ci, qu'on y voit à peine à travers les nuages du droit et de la richesse, on devine les rayons d'une puissance autrement redoutable. C'est elle qui, sur je ne sais quel chemin plus tortueux que celui de Damas sut convaincre Thomas Benton Catron qu'un poste de sénateur et des milliers d'hectares valaient bien qu'on aménage un peu la vérité et qu'on tue quelque rancheros, c'est elle qui parvint à convaincre Elkins que l'honneur d'un mandat ne vaut pas plus de quatre ou cinq millions de dollars, que les principes valent quatre à cinq millions de dollars, pas un sou de plus. Et c'est elle qui sut convaincre Axtell qu'un poste de procureur et un large portefeuille d'actions valent bien quelques entorses aux principes. Et c'est encore elle que l'on devine, à travers la petite brume qui se lève au matin et enveloppe le Jefferson Memorial de son indéfinissable tristesse, l'ombre de ces millions de dollars, l'envers du suffrage universel. »

« Mais George n'est pas seulement un vieux fabulateur, le triste jouet d'une illusion, il doit avoir raison à sa manière, tout converge vers Billy. Sa jeunesse, sa mort sont de sérieuses raisons de le placer au centre des choses. Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n'importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n'importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais. Et puisque même les faits établis lui font défaut, qu'il n'a pas de nom, pas de date de naissance, pas de père, et qu'il mourra abattu comme un chien sans laisser autre chose que du vide, il y a de quoi être ému. Il y a de quoi évoquer le Kid avec affection, comme le fera George, son vieux copain, comme ils le feront presque tous. »

« Une fois que le clan Dolan eut définitivement vaincu, les adversaires de Billy intégrèrent aussitôt la force publique et la plupart de ses camarades furent, à leur tour, recrutés par leur ancien ennemi. Il fallait bien trouver du boulot, peu importait l'employeur. La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituent les forces de l'ordre. »

« Il commença sa carrière criminelle à l'occasion d'une partie de poker, son ami Chavez lui reprocha soudain de tricher, Bob se leva et déchargea son six-coups. Après quelques crimes, tandis qu'on l'accusait d'avoir tiré dans le dos d'un pauvre type devant sa femme et ses marmots, l'affaire fut classée et il fut nommé shérif adjoint de Pat Garrett. Enfin, apprenant sa mort, on prétend que sa propre mère aurait dit de lui : "Bob fut un criminel-né, et si l'enfer existe, il doit être là-bas." Bien sûr, une telle sentence relève de la légende, mais il se peut qu'elle nous souffle une vérité abrupte à travers l'haleine fétide de la médisance, et que l'on y saisisse, entre les chicots du malheur, quel fut le triste chemin du petit Bob Olinger, que la vie, ou sa mère, n'aimait pas. »

« À cet instant, face aux cent mille vaches de Chisum, et face à toute cette galerie de Chisum, qui ont peut-être tous d'horribles mufles de vache, de chameau ou de vache, carne, rosse, gueules à vacherie, face aux vaches à collerette élisabéthaine, face à John Chisum himself, on mesure mieux la place du pauvre Billy, qui fut à l'occasion, et pour son malheur, à sa solde. C'est que les Chisum sont en quantité sur leur arbre, ils se tiennent bien chaud, ils se regardent pour l'éternité en chiens de faïence, qu'ils soient capitaines ou propriétaires de bétail. Mais Billy est tout seul. Au-dessus de lui, personne, que des noms approximatifs, des théories, des rêves. À ses côtés, un frère fantôme. Et en dessous de lui, c'est encore le vide, pas de descendance, plus rien, seulement de vagues rumeurs. Au milieu de l'éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l'hu-manité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »

Quatrième de couverture

Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu'il serait toujours seul. Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre. Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer. Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s'évapo-rèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu'à l'arme, et il tira.
É. V.

Écrivain et cinéaste né à Lyon, Éric Vuillard est notamment l'auteur chez Actes Sud de Tristesse de la terre (2014), 14 juillet (2016), La guerre des pauvres (2019). Son œuvre, traduite dans quarante langues, lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017) et le prix Ernst Bloch en 2025 pour l'ensemble de son œuvre.

Éditions Actes Sud, Un endroit où aller, janvier 2026
163 pages

vendredi 5 juin 2026

Crush ★★★☆☆ de Momo Yamaguchi

Avec Crush, Momo Yamaguchi nous plonge dans les pensées les plus intimes de Mika, jeune Tokyoïte de vingt-quatre ans, célibataire, solitaire et en quête de quelque chose qui ressemble à une vie pleinement vécue.

Je ne suis probablement pas la lectrice idéale de ce roman. J'y suis entrée en espérant découvrir davantage le Japon contemporain ; j'y ai surtout trouvé le journal intérieur d'une jeune femme aux prises avec ses désirs, ses déceptions amoureuses, sa solitude et son mal-être. Les scènes de sexe et le langage parfois très cru m'ont souvent tenue à distance.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté faite de messages, de rendez-vous ratés et de fantasmes, le roman dresse un portrait assez saisissant d'une génération. Une génération qui scrute son reflet dans les réseaux sociaux, mesure sa valeur au regard des autres, collectionne les relations sans parvenir à combler un sentiment de vide persistant.
J'ai été davantage touchée par ce qui émerge en arrière-plan. La relation tendre de Mika avec ses parents et sa grand-mère, l'évocation d'un Japon loin des cartes postales, les réflexions sur le monde du travail, la pression sociale et l'épuisement qui gangrènent la société japonaise. Certains passages, souvent teintés d'un humour désabusé, se révèlent particulièrement justes.

Momo Yamaguchi possède une plume vive, mordante et sans filtre. Elle n'embellit rien. Son héroïne est parfois agaçante, souvent lucide, toujours profondément humaine dans ses contradictions.

Une lecture qui ne m'a pas totalement convaincue mais qui m'a permis d'entrevoir les fragilités, les aspirations et les désillusions d'une partie de la jeunesse contemporaine.

Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud pour la découverte de ce roman.

« Souvent, je glisse dans le sommeil comme ça : repue, avec une légère envie de crever.
Légère, on a dit, tout comme quand je rentre à pied du boulot à 23 heures, ce qui est présentement le cas, et que je dois éviter les flaques de vomi et les cacas de chiens comme si je jouais à la marelle dans cette ville moche qui est la mienne. Tokyo peut foutre le bourdon. Je n'arrive pas à y retrouver ce qu'on peut voir dans les vidéos des gaijin sur TikTok, ce tourbillon un peu mystique de néons et de gratte-ciels scintillants. Je trouve juste ça laid, un méli-mélo d'immeubles rectangulaires et de gens surmenés, d'hommes crachant ou vomissant dans les rues, qui ont fait du monde entier leurs chiottes.
À l'intérieur de la cuvette, j'avance. J'avance. »

« Tout le monde, sauf Tai et Nana et ma famille, ces gens à qui j'envoie chaque jour des messages et qui semblent pourtant les moins bien renseignés à mon propos. J'adresse à Nana photos et selfies, auxquels elle répond OMG VEINARDE J'AI TROP LE SEUM, et je me complais dans le rôle de la fille qu'on envie. Mes parents, qui m'expriment leur amour, non avec des mots car nous sommes asiatiques, mais en me demandant si je mange bien et en exigeant des visuels de mes plats, et je me rends soudain compte que personne au monde ne se soucie autant qu'eux de ce qui transite par mon œsophage : si ce n'est pas ça, l'amour, alors c'est quoi ? Ma mère veut que je fasse attention aux pickpockets et aux violeurs, mon père veut que je lui envoie les horaires et le numéro de mon vol retour afin qu'il puisse venir me chercher à l'aéroport. Tai m'écrit reviens vite et tout à coup, peu importe que je sois seule, dans un bistrot à l'étranger, en train d'engloutir un ragoût de canard hors de prix, parce que mon écran illuminé de ses mots me ravive, me redonne de la force. Je glisse mon téléphone dans ma poche et souris, laisse 25% de pourboire et quitte le restaurant sur les ailes légères de l'amour. »

« Je lui ai confié mon précieux cœur et il joue au squash avec, le cognant négligemment contre les murs, l'envoyant régulièrement rebondir à coups de raquette: il n'en a tout simplement rien à carrer. S'il insiste pour continuer à me décevoir sans arrêt, qu'il en soit ainsi je jonglerai moi aussi, comme Nana. Il ne me laisse pas d'autre choix. »

« J'enfile mon masque et mon armure. Je prépare ma toile, appliquant d'abord une base à l'acide hyaluronique et une crème pour le visage d'une marque française, puis une fine couche de fond de teint glowy, un fard à paupières violet irisé, un blush liquide rose pâle, de l'eye-liner bordeaux, deux couches de mascara brun cuivré et une touche de gloss. Je sculpte mes pommettes avec une précision d'orfèvre, je passe une houppette de poudre sur mon visage. J'enfile une chemise oversize en soie rose et des créoles en plastique de la même couleur, un jean délavé et des ballerines argentées. Regardez-la, naturellement chic. Ses pieds sentent peut-être mauvais, mais elle incarne parfaitement l'air du temps.
Nana est, comme toujours, irrésistible dans son haut transparent et sa jupe plissée à carreaux qui est pratiquement une invitation à passer la main dessous, ses collants en résille ornés de strass et ses mocassins noirs à plateforme ; une Lolita sortie tout droit d'une hallucination fiévreuse. Deux couches de fond de teint et de correcteur lui ont rendu sa peau, et ses lèvres boudeuses sont colorées d'une encre cerise.
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", je déclare d'un ton solennel.
Elle rit et entrechoque sa canette contre la mienne. »

« Les Meufs Canons sont toujours en train de se crêper le chignon entre elles, et Nana ne fait pas exception à la règle elle est à l'heure actuelle embarquée dans une vilaine querelle qui l'oppose à Sakura, une autre Meuf Canon qui a commis le péché capital de coucher avec l'un de ses ex, ce qui constitue une violation claire du Code d'honneur, qui stipule que vous pouvez fusionner vos âmes, votre garde-robe, mais pas la liste de vos conquêtes et targets. En représailles, Sakura s'est mise à organiser des dîners avec leurs amis communs sans inviter Nana.
Il est de mon devoir de révéler que Sakura bosse sacrément dur pour faire partie du club des Meufs Canons : au naturel, elle n'est pas très belle ; peut-être même un peu laide par temps de pluie ou si on plisse les yeux ; mais elle a une peau parfaite et surbotoxée. À cela viennent s'ajouter une manucure entretenue avec soin et des extensions de cils papillonnantes qui rehaussent un physique autrement banal. Une silhouette remarquable, grâce à des troubles alimentaires et une pratique régulière du Pilates, ainsi qu'un bonnet C qui remue comme de la gelée et dont la rumeur dit qu'il ne serait pas tout à fait naturel. Mais son assurance, elle, est en tout point authentique, et chaque centimètre carré de sa peau, chaque jeté de cheveux, chaque rire grave et rauque traduit une confiance en elle indéboulonnable: aucune somme au monde ne peut acheter ça. Elle est, sans conteste, une Meuf Canon. »

« Parfois, je me sens si seule que j'ai envie de mourir, même si bien sûr je ne ferais jamais ça, parce que ma mère dit que c'est le pire péché qu'un enfant puisse commettre envers ses parents, mourir avant eux, et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de la manière dont je m'y prendrais sauter, comme tous les autres ? Ce serait le moyen le plus simple, mais pensez au pauvre conducteur de métro et à tous ces usagers éclaboussés de sang en retard pour aller travailler, sans parler de la grosse amende de plusieurs millions de yens que mes parents devraient payer. J'ai le vertige, donc pas question de me jeter d'un immeuble trop haut, mais sauter de trop bas c'est risquer de finir handicapé à vie. Pas fan des médicaments. Plutôt douillette. Je passe mon tour pour le seppuku, merci. »

« Il me retourne comme une tortue sur sa carapace et commence à me pilonner, et moi, je suis là genre "Hé, coucou, désolée de te déranger : juste pour te dire que je n'ai pas de terminaisons nerveuses au fond". Sauf que bien sûr, au lieu de le dire à voix haute, je me contente de le penser, le dos de ma main pressé contre ma bouche, la tête tournée légèrement sur le côté, les yeux fermés comme si la sensation était trop délicieuse pour être supportée, parce que j'ai un super profil, surtout de ce côté-là. Je baisse un peu le front, dans l'espoir de sentir mes aisselles pour m'assurer que mon déodorant à la noix de coco fait correctement son job. Alors que je suis en plein contrôle de routine de mes odeurs corporelles, il me retourne à nouveau comme une foutue crêpe : me voilà à quatre pattes, quand je n'avais rien demandé. Je commence à ressentir un léger mal de mer à force de tanguer d'avant en arrière. Je me réconforte en calculant toutes les calories que j'ai dû brûler depuis le début ; chaque coup de reins équivaut selon moi à une calorie. Au moins, pas besoin d'aller à la salle cette semaine. »

« "Je me sens tellement remplaçable ! me confie-t-elle, la voix un peu tremblante - et je lui assure qu'elle l'est très certainement.
- Ô Cuisse Légère, ne commets pas la méprise de te croire indispensable à l'Entreprise. L'Entreprise se fiche bien que tu sois morte ou vive ! Elle compte te presser comme une orange trop mûre, jusqu'à extraire la dernière goutte de jus et jeter ta carcasse fruitée sans l'ombre d'un remords ! La dure réalité, c'est que tu pourrais disparaître demain que l'Entreprise ne s'effondrerait pas pour autant. Au mieux, on trouverait ton absence gênante, un bref accroc dans le bon déroulé des affaires. N'oublie pas que le concept du « métier idéal » est intrinsèquement capitaliste, un fantasme qu'on nous vend pour abolir la frontière entre travail et vie privée, car si tu aimes ce que tu fais, ce n'est plus un travail : c'est désormais ta vie. Ce qui est un récit particulièrement pernicieux, car ton travail ne te définit pas. Ce qui te fait partir en fou rire entrecoupé de bruits de cochon, ce qui te fait pleurer quand tu es seule, tes espoirs, tes valeurs, tes insécurités, les livres que tu lis, ce que tu repousses avec ton couteau dans ton assiette ou planques sous une feuille de laitue au restaurant, ce qui te fait trembler de colère, ce qui te fait chanter de joie, les personnes que tu aimes, que tu embrasses, que tu baises, tous les détails banals de ton existence comme ta marque préférée de chips, la façon dont tu laces tes chaussures, dont tu marches, dont tu épluches une pomme : ce sont ces choses-là, et bien d'autres encore, qui te définissent en tant que personne. Pas l'intitulé de ton poste, ni ton salaire, ni tes heures sup, ni ton rendement, ni tes indicateurs de performance, ni ta valeur ajoutée à l'Entreprise. L'Entreprise, on l'emmerde." »

« J'appelle Obaachan le lendemain et elle me raconte tout ce qu'elle sait du dernier karōshi en date : une fille qui a sauté d'un immeuble pour se transformer en confiture de fraises sur un trottoir qu'il a fallu racler après, laissant derrière elle une mère célibataire qu'elle travaillait si dur à aider financièrement, mais tout cela n'a servi à rien car elle était si fatiguée, tout le temps fatiguée, trop fatiguée. L'entreprise qui l'avait embauchée est un puissant conglomérat, mais même eux n'ont pas pu étouffer l'affaire, malgré tous leurs autres employés mystérieusement décédés dont ils s'étaient assurés que les médias ne parleraient pas, parce que cette histoire a tous les ingrédients nécessaires pour faire la une : les inégalités de classe criantes de l'un des pays les plus riches du monde, le mépris impitoyable des grands groupes pour la dignité humaine, la mère isolée dans une société profondément patriarcale et, au cœur de tout ça, une jeune femme partie trop tôt. Même âge que moi.
Un peu trop accro aux chaînes d'info en continu, ma chère grand-mère. Avec un faible pour les histoires les plus sordides. Elle me raconte celle-là d'un ton haletant, avant de s'enquérir de ma santé. "Est-ce que tu manges bien ?" : c'est toujours la première question qu'elle me pose. C'est sa façon de me signifier que je suis son petit-enfant préféré. »

« [...] Obaachan me demande comment va le travail, et j'omets gaiement de lui détailler la vérité : que ma fonction est avant tout d'être jeune et de verser à boire à des hommes lors de dîners d'entreprise, comme une vulgaire prostituée, que mon travail n'a aucun sens, et que je suis désespérément amoureuse de deux garçons qui ne m'aiment pas en retour.
Elle préférerait que je sois femme au foyer, je crois. Elle ne le formule jamais explicitement, parce que ma mère travaille aussi à plein temps - comment pourrait-il en être autrement, étant donné le contexte économique ? et que ce serait très rétrograde de sa part de l'avouer, tout à fait inapproprié même, mais elle veut systématiquement savoir comment va mon travail et, en retour, je lui réponds que mon travail n'est pas si mal, que c'est loin d'être aussi terrible que ce qu'on dit à la télé et que je suis toujours de retour à la maison à une heure raisonnable. »

« Les fantômes n'ont pas de jambes, mais leur corps se prolonge par de longues racines qui s'enroulent autour de la maison et du quartier de ma grand-mère, qui s'entortillent autour d'elle, alors comment pourrait-elle les abandonner ? Ils reposent sur ses épaules pendant qu'elle boit son thé. Chaque matin, sur l'autel, dans sa chambre, elle allume de l'encens puis salue sa mère et son défunt mari avec des offrandes, nourriture et fleurs, afin qu'ils ne souffrent pas de la faim. »

Quatrième de couverture

Métro, boulot, sexto

24 ans, célibataire, en CDI ; Mika étouffe dans la vie confortable et solitaire qu'elle s'est construite, Dans le bureau vitré en périphérie de Tokyo qui lui vole ses journées, elle attend qu'il se passe quelque chose. Drôle, brillante et seule, elle n'a jamais touché aucun homme et ses soirées trop sages débordent de fantasmes.
Un été, elle franchit le cap elle démissionne et écrit à un jeune Américain croisé sur la plage - crush instantané. C'est le début d'une longue série de rencontres. Au fil des kilomètres de messages et des nuits sans sommeil, elle découvre l'amour avec un très petit "a" : des hommes vaguement indisponibles, pas exactement aimants, sexuellement approximatifs. Comment continuer à les désirer ? Que faire de sa solitude? Et si l'amour existait hors des modèles datés qui paralysent nos vies sentimentales ?

Avec une franchise désarmante, Momo Yamaguchi retrace l'itinéraire d'une femme qui ose enfin explorer ses désirs, en se dégageant de ceux que les hommes ont plaqués sur elle.

Momo Yamaguchi est née à Tokyo et a fait ses études aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui dans le Sud de Londres. Crush est son premier roman.

Éditions Actes Sud,  mai 2026
332 pages
Traduit de langage par Mathilde Janin

mardi 11 novembre 2025

Le palmier ★★★★☆ de Valentine GOBY

Elle s'appelle Vive. Elle porte en elle une écorchure qui la ronge de l'intérieur et l'empêche de dormir seule dans sa chambre. Elle est encore qu'une enfant.
Le palmier, ce sont des pages colorées, parfumées, fleuries, arborées qui se déversent sur nous, empreintes des odeurs et des sensations de l'enfance, de ses traumatismes aussi. Insoupçonnés à qui ne se donne pas la peine de les conjecturer ;  Vive n'a pas manqué d'amour mais de bienveillance et d'attention de la part d'un père, qui a choisi de se recroqueviller derrière l'oubli, et ce manque a laissé des traces. Les mots l'aideront. Et le contact avec la nature, si belle, aussi. 
J'aime la plume de Valentine Goby. Elle fait naître des images qui ne me quittent pas, bien après la dernière page tournée. 

« Autour de la nudité et de la solitude le rôdeur rôde. »

Le personnage était l'Arbre (...). Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. »
JEAN GIONO,
à propos d'Un roi sans divertissement. 

« Le jardin selon Vive c'est des arbres avec des trous entre eux. Les trous sont de pierre et d'herbe, [...].»

« Sous les arbres s'étend le paradis de Vive. Les feuilles d'arbre absorbent la lumière, la changent en sucre et s'en nourrissent, toutes les couleurs sauf le vert. Le vert est le pays préféré. Les ombres l'agrandissent, au pied des troncs elles déploient des arbres en plus, des arbres couchés, sans épaisseur, changeant de forme, qui déversent au sol la fraîcheur des feuillages et gagnent sur le sec. Les ombres relient les arbres entre eux, amalgament les cimes qui au ciel jamais ne se touchent, dessinent des chemins à l'abri du feu. »

« Vive ordonne les arbres en tribus. Il y a les arbres à histoires. L'arbre mutant par exemple, un bigaradier devenu oranger à partir d'une pousse apparue sous la greffe, maintenant il donne de vraies oranges. L'arbre à plumes, un olivier envahi de perruches à collier qui bruisse et palpite continument - Dan dit l'arbre à chiures. L'arbre à bijoux, un prunus dans lequel Vive a trouvé deux bracelets dorés. L'arbre à frelons, qu'un chasseur a tiré à la chevrotine pour pulvériser le nid, emportant les grosses branches.
Il y a les arbres utiles. Le grand cyprès du bout de l'allée porte un sac où le boulanger dépose du pain le matin. Le laurier-rose sert aux bouquets. Les tilleuls devant la chambre de Vive font rempart au soleil. Les fruitiers servent à donner des fruits. Le myrte à feuillage serré fait coffre à trésors - bracelets du prunus, cartouches de chasse vides, paquet de cigarettes de sa mère FUMER TUE. On a longtemps broyé ses feuilles pour embaumer des peaux tannées changées en sacs ou paires de gants, ainsi est née la parfumerie, dit le père de Vive qui sait de quoi il parle. Il y a les arbres à naissances, mimosas jadis plantés pour chaque nouveau-né par des ancêtres aujourd'hui disparus. Ça aurait plu à Vive, un mimosa rien qu'à elle.

Il y a des arbres à jouer, comme l'olivier au tronc creux où elle fait la marchande.

Il y a les arbres refuges, des lauriers-sauce qui poussent en bosquet sous la première restanque. Entre les troncs, sous un épais pelage vert-gris s'ouvre un abri insoupçonnable. Les sons y arrivent assour-dis. La pluie n'entre pas. La chaleur n'entre pas mais dilate par en dessous le parfum des feuilles. Le jour darde en rayons rares. On est dans la pénombre qui est plus que de l'ombre, elle a du volume. Les paumes tendues, Vive escamote les pointes de feu qui percent entre les feuilles, ses doigts s'orangent en transparence. Elle pense aux mains de la Daphné de Rome, sur la carte postale punaisée au-dessus de son lit. Des feuilles de marbre poussent au bout des doigts de la statue, si fines qu'aux bordures la lumière les traverse. Elle connaît l'histoire de Daphné, une demi-déesse, une nymphe indique la carte postale, nymphe est entré dans son cahier de mots, qui échappe à un poursuivant en suppliant son père de la changer en arbre. Le père est un dieu. Il peut tout. Il métamorphose sa fille en laurier et triomphe d'Apollon. Des nymphes vivent aussi dans les platanes, les pins et les micocouliers a raconté madame Meyer, la maîtresse - dans les prunus peut-être, d'où les bracelets. Qu'est-ce que Daphné per-çoit de l'oiseau perché sur sa branche ? Du scarabée qui tâtonne son tronc ? Vive apporte dans les lauriers des livres, des peluches, des biscuits. Nul n'y entre avec elle à l'exception de Jujube, sa chienne qui a le nom d'un fruit. Vive se demande ce que Daphné perçoit de Jujube couchée sur ses racines. 
[...]
Et puis, il y a le palmier. Il n'appartient à aucune tribu. Même pas relié aux autres arbres par son ombre. Majestueux, immense, solitaire. On le voyait depuis le bas de la colline et depuis le village au-dessus. Il était l'arbre le plus haut du domaine. Il mesurait vingt-cinq mètres, a dit le père à l'élagueur, il avait cent soixante-cinq ans. Jusqu'au charançon il n'avait pas d'histoire. Il était le palmier. Il était vivant et maintenant il est mort.»

« Pour que le père consente à être ici, il faut d'abord qu'il ait été ailleurs. Qu'il rentre de quelque part, de l'usine, de voyage, qu'il ait à raconter. Il rapporte une fiole, parfois une écorce aussi, un bout de bois, une feuille, et révèle à l'enfant le processus de conversion d'un état à l'autre, du végétal à la pâte, du solide au liquide. Ou plutôt il défait le temps, recompose la plante à partir du flacon où le récit patiente pareil au génie dans la lampe. Le mieux, c'est quand il parle d'un arbre. »

« Cette huile-là vient de l'île de Mohéli, la plus petite des Comores il dit. Ça fait trop de mots d'un coup. Elle préfere Mohéli à Comores, elle garde Mohéli, chasse Comores. Elle s'arrête là pour les nouveautés, les prochains mots tourbillonneront au creux de ses pavillons d'oreilles et se disperseront dans les airs. Elle oublie mangrove, garde l'image d'arbustes sur pilotis. Elle feuillette mentalement le catalogue de paradis accordé aux paroles du père, paysages bleu blanc vert, bestiaire exotique, quand d'un coup un intrus surgit: le dugong. Un mammifère à corps de dauphin et à tête d'hippopotame pourvu d'une large trompe et de défenses miniatures. Elle additionne les caractéristiques, l'improbable silhouette se forme sous son front, une chimère, un cadavre exquis ; il doit blaguer son père. Le dugong broute le fond des eaux, il ajoute, il aboie, siffle et gazouille, on dit qu'il chante. S'il existe, le dugong mérite une entrée dans le cahier de mots. »

« Une odeur se déplie, il faut du temps pour entrer à l'intérieur. On la fait d'abord voyager vers les poumons, vers le cerveau, Vive visualise le trajet à travers les tuyaux et les poches du corps. Elle te remplit et ensuite seulement elle t'enveloppe, tu entres dans l'odeur, tu découvres sa forme, ses strates. »

« C'est le père qui constitue sa collection. Quand on l'interroge sur le métier de son père, pour faire simple elle répond parfumeur, ce qui au sens strict est faux : on se le figure nez. On se trompe. Il agit bien en amont. Avant l'artiste. Avant la formule. Avant le mélange versé dans des flacons chics et chers ou dans des pains de savon ou des crèmes et cosmétiques ou des kits d'aromathérapie et des déodorants d'intérieur, des bidons de lessive, de liquide vaisselle ou de détergent wc et aussi des yaourts, des glaces, des pâtisseries et des biscuits industriels, il est avant le nom, son père, avant la marque au bel habit, avant la boutique et la publicité, tout en haut de la chaîne. Il est du côté de l'ombre. De l'usine, des cuves, des alambics, des extracteurs, du gaz, de la vapeur, des solvants et alcools. Du côté des huiles, des hydrolats, des beurres, des concrètes, des résinoïdes et des absolues, qu'il vend dans le monde entier. Des odeurs franches, âpres, corrosives et tenaces. Du produit tout nu. Du côté des ouvriers que précèdent les sourceurs que précèdent les paysans qui cultivent et collectent, tous ils se tiennent la main. Il est dans les feuilles, les fleurs, les bourgeons, les écorces, les bois, les sèves, les rhizomes, les racines, les mousses et les lichens et même les cires et même les glandes. Il est dans la terre et les graines, dans l'informe, dans les limbes. Il est dans la matière première. »

« Même sa meilleure amie Alia, qui contre un rouleau de réglisse promène parfois ses yeux sur l'étagère sans avoir le droit d'y toucher, ne sait pas ce qu'est le tea tree, n'a jamais vu d'essencier ni d'appareil de distillation moléculaire. Alia ignore que le cèdre de Virginie n'est pas un cèdre mais un genévrier; que le baume Pérou n'a jamais poussé au Pérou ; que la rose de Damas est cultivée en Bulgarie. Elle s'extasie sur le bleu profond d'une essence de camomille, le vert violacé de l'essence de vétiver, persuadée que les coloris reflètent ceux du végétal. Vive ne la contredit pas, elle a ses secrets d'initiée. »

« Dan sort le premier, sac à l'épaule, Vive court vers lui, il la soulève, ça va brindille ? Elle retrouve dans sa nuque l'odeur de cette essence de racine appelée costus, vieux t-shirt et cheveux gras, mélange coton-poussière-sébum avec par-dessus, ce soir, un effluve de fraise - ses chewing-gums préférés. »

« Il aurait fallu y prêter attention depuis longtemps, aux écorces et aux feuilles, comparer les motifs d'un marqueur temporel à un autre pour déceler une éventuelle anomalie. L'image fixe ne parle pas. Le récit exige une image répétée, ou du moins en mouvement. Qu'est-ce que ça dit, la colle sur cette branche ? Et la suie qui pellicule cette feuille ? Est-ce qu'elles étaient là, avant ? Avant, c'était quand ? Et ce nappage blanc velouré ? Ces taches, trous, dentelles et décolorations fantastiques ? C'est si beau. Les hématomes sur les olives c'est beau. Et ces couleurs indécises sur les feuilles des fruitiers, dégradés de verts, rouille, beiges, stracciatella qui dessinent d'étranges topographies impossibles à interpréter. C'est beau et c'est muet. Et si ces merveilleux tableaux étaient des eczémas, des lèpres et des brûlures ? Comment savoir ? La beauté n'exclut pas l'effroi. »

« Une odeur sans image est orpheline.
Il explique : ce qu'on ne voit pas, on a du mal à le reconnaître. Nous sommes si habitués aux images que sans image, même les odeurs les plus évidentes nous échappent. Il refait passer des mouillettes face à la mosaïque de photos, cette fois toutes les réponses sont justes. Il dit qu'on rééduque l'anosmie, la perte de l'odorat, en invitant les gens à imaginer la forme et les couleurs des ingrédients qu'ils respirent. Sentir de l'eau de rose et visualiser une rose. Respirer du poivre et visualiser du poivre. Et le cerveau, tout doucement, recommence à établir le lien, à reconnaître les odeurs perdues. Il dit que les apprentis parfumeurs notent les images que leur évoque chaque essence dans un cahier spécial pour les mémoriser. Par exemple l'odeur de la fleur d'oranger - les mouillettes de néroli circulent. »

« - Tu la couves trop. Tu ne lui rends pas service.
- C'est une enfant, Marco.
- Une princesse. Comment tu veux qu'elle grandisse ?
Les éclats de voix traversent la cloison jusque tard dans la nuit. Est-ce que sa mère l'empêche de grandir ? Est-ce que la peur fait grandir ? Est-ce qu'il faut grandir ? Est-ce normal que ça fasse si mal ? Est-ce que grandir exige de dormir dans sa chambre ? Au fond de son lit Vive se bouche les oreilles. La carte postale de Daphné qui devient laurier est glissée sous sa tête. Pas vivante. Un peu vivante quand même, comme les photos des gens qu'on aime. Une esquisse de harde. Serre-moi, Daphné, s'il te plaît. De toutes tes feuilles. Elle est épuisée du sécateur et du stipe. Épuisée de Céline, de sa tête empalée aux couettes blondes et à œil en noyau de deglet nour. C'est une sale nuit. »

« Ce qui protège la proie c'est l'ombre ou c'est la harde. La harde porte pour l'heure des écharpes dénouées, des jeans usés et des survêtements verts aux genoux, des tignasses emmêlées où se prennent des boules piquantes de bardane, elle a au fond des poches des madeleines sous blister et parfois des mégots de FUMER TUE. C'est le territoire de la harde que Vive parcourt et non plus son jardin, débarrassé des larves, des sangliers, de la pyrale, du sécateur parce qu'eux, les cousins, n'en ont pas idée. Elle squatte l'enfance des autres. Emprunte leurs regards. Et se dépossédant, se délivre. Les cousins en forme de t-shirt rendent tout un pan de l'uni-vers à nouveau habitable.»

« Des chromatogrammes, on dit. Battements de cœur des odeurs, pense Vive. À chaque pointe, une molécule différente - elle a l'image du panorama alpin punaisé dans la cuisine, des noms écrits de bas en haut dans le prolongement des sommets. Une fois les molécules identifiées, quantifiées, la formule révélée, on peut corriger l'odeur. L'améliorer. La reproduire. Comme une recette. »

« - L'absolue de mimosa est très visqueuse. L'odeur diffère énormément de la plante. Des notes marine, concombre, melon. Elle est plus verte parce qu'on traite les feuilles en même temps. Plus dense aussi. Un peu fleur fanée, vous voyez. L'odeur de la fleur fraîche est plus aérienne.
La fleur fraîche est partout. Vive ouvre ses narines, ça sent le miel, rien que le miel, le miel de mimosa qui pénètre en même temps les yeux, la bouche et les narines, jaune et miel à volonté [...]. »

« Fouèd, elle répète, et elle écoute le son que ça fait pour l'imprimer. Le son du cœur ému. Ne plus jamais dire Fouad. »

« Un jour que sous les roseaux, sommeillait mon eau vive 
Vinrent les gars du hameau, pour l'emmener captive 
Fermez, fermez votre cage à double clé,
Entre vos doigts, l'eau Vive s'envolera, dit la chanson.
C'est le moment de l'interlude. On entend la guitare de Guy Béart, rejointe dans certaines versions par un accordéon. Soudain elle se dérobe, la tonalité en sol majeur installée depuis les premières mesures, uniformément solaire. Mi mineur, impose l'accord à la reprise du motif, invitant un ré dièse plein d'incertitude. Le mode majeur a beau revenir, la vigilance que le ré dièse allume ne s'éteint plus. Inquiétante petite diode. »

« Un jour, Vive lit un poème dont elle ne mémorise que des vers épars, et dont le nom de l'auteur ensuite lui échappe : "En chacun de nous veille l'enfant à la langue tue. Notre âge est sans limite. Et personne ne peut dater l'origine de mes larmes."
L'origine des larmes, c'est le jour du goudron. Trop abstraite, cette matière première, pour captiver Marco. Trop volatile. Année après année, l'étagère à essences se couvre de poussière.
L'image du stipe persiste. »

« Et alors tout prend sens. Il suffit de décaler la caméra. Un mouvement latéral vers la droite, très léger, même pas un panoramique, pour saisir le hors-champ de l'image première. Le jour de l'élagage du palmier, tandis que tous fixent avec stupeur les palmes tournoyantes, les grappes de dattes affalées dans la bâche, les larves dégueulasses et pour finir, le stipe noir dressé dans le ciel cobalt, Marco, légèrement en retrait, scrute son téléphone portable. Le petit rectangle bleu, là, au bord de l'image, voyez, c'est son écran. Il n'a pas cessé d'être ailleurs tandis que l'élagueur œuvrait. Le palmier n'était pas encore mort qu'il l'avait oublié, par avance dans l'après. L'élagage est un non-événement. Comme le jour du goudron et de l'ogre. Il n'a pas le temps, Marco, il ne s'arrête pas davantage aux larves de charançons qu'à l'ogre, il oublie tout ce qui leste, pèse aux chevilles, il ne s'en rend même pas compte. La tragédie l'emmerde. Il avance. Il n'a pas de hérisson. »

Quatrième de couverture

À la manière des imagiers de notre enfance, Valentine Goby offre un roman d'initiation à la fois grave et lumineux le portrait kaléidoscopique d'une petite fille qui cherche à guérir de ses blessures grâce à ses liens sensibles au langage et à la nature.

Vive est une enfant dont la jeunesse se déploie à l'ombre des grands arbres du jardin familial, dans l'attente des essences exotiques que son parfumeur de père rapporte de ses lointains voyages, et en écho aux mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet pour apprivoiser le monde qui l'entoure. Un univers merveilleux peu à peu teinté d'angoisses dont Vive va tenter de saisir l'origine en archéologue de sa propre existence. Afin de comprendre la signification de l'image obsédante qui ouvre le livre et signe la fin de l'innocence - le palmier mort -, elle va défroisser les plis de sa mémoire et reconstituer le puzzle des souvenirs.

Le palmier est le roman vrai d'une héroïne qui, comme l'autrice elle-même, fut très tôt confrontée à l'enchantement et à l'effroi. Il est aussi une fascinante enquête, intime et poétique, sur l'univers de la parfumerie, le territoire de l'enfance, les pouvoirs de l'imaginaire et l'aventure de l'écriture.

Valentine Goby est l'autrice de plusieurs romans publiés chez Actes Sud, notamment Kinderzimmer (2013), pour lequel elle a obtenu treize prix littéraires dont celui des Libraires, mais aussi Un paquebot dans les arbres (2016), Murène (2019) et L'île haute (2022).

Éditions Actes Sud,  août 2025
320 pages
Prix François Sommer 2026

dimanche 28 septembre 2025

Zem ★★★★★ de Laurent Guaudé

Un monde déshumanisé dans lequel les deux protagonistes de Chien 51, Salia Malberg et Zem Sparak, rentrent en résistance. Laurent Gaudé nous livre avec Zem une œuvre d'anticipation sociale qui se lit facilement, aux rebondissements bien sentis, qui donne quelques frayeurs et même si le récit est campé dans une temporalité innovante, c'est bien sur notre présent que nous amène à réfléchir l'auteur.
À  lire bien entendu ... même s'il m'a manqué le lyrisme qui me plaît tant dans la plume de Laurent Gaudé. 

« Je veux tout quitter, que le monde s'efface. Je sens qu'on me gifle. Mais l'instant d'après, je me prends à douter. Est-ce moi qui reçois les coups ou suis-je celui qui les donne ? Est-ce que je suis en Grèce, dans une cave, à la merci de mes bourreaux ? Ou est-ce moi qui tape ? Je l'ai fait. Ailleurs. Plus tard. Souvent. Les interrogatoires musclés. Je l'ai fait. Briser les résistances. Voir la peur fissurer un être humain. Je l'ai vu. "Zem ?" Qui m'appelle ? Je reconnais cette voix. Ce n'est plus celle de Salia, c'est celle de Léna. On dirait que le temps est aboli. La voix n'a pas changé. Elle est en moi depuis si longtemps, dans un recoin de ma mémoire, intacte, sauvée du désastre. Léna. Est-ce que tu m'as trahi ? J'essaie de te voir telle que tu étais, vive comme un couteau, lorsque nous nous battions contre le rachat de notre pays, portés par notre jeunesse. "La vie plus forte que la politique", disais-tu. Je me souviens de tout. Et tout ressurgit. C'est le point fixe qui balaie tout le reste. Il m'en suffit d'un. Avec lui, je peux faire tourner le monde. Léna de ma jeunesse. Nous nous sommes perdus parce qu'ils ont acheté la Grèce et l'ont vendue par bouts. Ils en ont fait une poubelle. Et nous sommes tous devenus des apatrides. Ou plutôt des "cilariés", comme ils disent. Citoyens salariés de GoldTex qui s'occupe de nous, s'occupe de tout. Chacun a vécu une vie loin de l'autre. Mais ils ne peuvent pas décider de ce qui a le plus d'importance. Si je dis que ce fut toi, Léna, alors je peux accrocher le monde à ton nom et le faire se balancer comme à un clou. C'est toi, l'horloge de tout. "Zem?" »

« "C'est bon pour nous."
Après vingt bonnes minutes d'analyse des lieux, un des gars de la scientifique sort du container. Il s'avance vers Salia, enlève son masque et répète "C'est bon." Simplement cela. Et c'est étrange de parler ainsi alors qu'il vient d'examiner cinq cadavres. Elle ne peut pas se concentrer sur ce qu'ils disent ensuite. Elle reste bloquée sur ce mot. "C'est bon." Des êtres humains ont agonisé lentement, manquant d'air, d'eau, de tout, sont sûrement devenus fous, ont dû taper avec rage contre les parois du container mais "c'est bon". Ce monde est capable de juxtaposer ces deux mots, "bon" et "charnier". Elle se dit alors que le fleuve immonde de mots qui coule en elle n'est pas pire que cette ville. "C'est bon." Le gars entend par là ni radioactivité ni substance contagieuse, rien qui interdise de s'approcher et de faire son métier. Il entend par là que les choses sont maîtrisées. Salia reste immobile quelques secondes. Elle n'a pas envie de cette enquête. Elle sent bien que tout ce qu'elle pourra trouver pour expliquer cette horreur va la rendre triste, lui faire perdre ce qu'il lui reste de foi en l'humanité, et l'esquinter encore un peu plus. Elle voudrait juste s'éloigner et laisser tout cela à d'autres, mais Sparak parle soudain et elle sursaute de retrouver sa voix, avec cette même intonation, comme quand ils étaient en tandem, comme si le temps n'avait pas passé. " »

« Elle s'arrête sur une émission qui évoque le prochain "tir de panache" de GoldTex. Le présentateur dit que la sécheresse n'est pas une fatalité. Que depuis trois ans, la température a augmenté, les pluies acides sont devenues presque orange parce qu'elles sont sans cesse plus concentrées mais qu'au fond, c'est une bonne nouvelle car cela pousse GoldTex à réagir, à inventer, à se dépasser. Et c'est exactement ce qui va se produire. De la poussière lunaire va être dispersée dans l'espace, en pleine stratosphère, pour faire baisser la température. Le présentateur parle avec un ton de fierté tranquille et annonce que le tir sera retransmis en direct. Elle regarde les schémas techniques avec un réel bonheur, comme si véritablement quelque chose allait l'emmener dans des mondes où plus rien ne brûle, plus rien ne souffre, où le temps s'écoule lentement, avec douceur et bienveillance. »

« La foule hurle de joie. De l'eau saine. Là. À portée de main. Sur les lèvres. De l'eau tombée du ciel pour inonder les terrains vagues et étancher les soifs. Des gens dansent sur place.
"Je vous le dis solennellement : chaque fois qu'il le faudra, nous trouverons des solutions. Nous harponnerons le ciel pour vous l'offrir. Parce que c'est notre devoir. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous en êtes exclus. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous êtes en colère. Demain ne sera beau que si nous sommes tous unis !"
Il lève les deux bras dans un mouvement théâtral. La foule acclame ce chef d'orchestre qui vient de la retourner et qui disparaît déjà tandis que sur les avenues alentour, on scande son nom. »

« Barsok sourit. Il sait qu'il a fait mouche et que Zem n'aura plus qu'une envie : partir pour s'acquitter de sa mission tant il est impossible de résister à la tentation d'un passé qui vous appelle et vous fait signe de revenir. »

« Tu sais, Zem. Le psy qui me suit m'a conseillé de m'inscrire au programme Aldilà. Il disait que cela m'aiderait à me projeter dans l'avenir. Qu'imaginer ce que je voudrais laisser de moi m'obligerait à me regarder positivement. Je l'ai écouté. J'y suis allée. Ils m'ont expliqué que le but était de faire un autel virtuel, laisser des mots, des images qu'on aimerait adresser au monde après nous, à ceux qu'on quitte, à ceux qu'on aime. On peut enregistrer des voix, des odeurs, des goûts. Je suis rentrée chez moi. Je suis restée longtemps comme ça, devant la machine à capteur sensoriel. Je n'ai pas pu. Tu sais pourquoi ? Parce que je ne savais pas à qui parler. Alors j'ai attendu. Je me suis dit que cela viendrait, que je finirais par trouver quelqu'un à qui j'avais envie d'offrir tout cela. Ce n'est pas venu. Pas comme ils le disaient. Parce qu'ils n'y comprennent rien. Les gens comme toi, comme moi, ce n'est pas à demain qu'on s'adresse. Tu sais à qui j'avais envie d'envoyer des mots, moi ? À mon père. Que GoldTex a refoulé en zone 3 parce qu'il n'était plus productif. À mon père qui n'était qu'un parasite. J'ai cherché des traces de lui. Je n'ai trouvé qu'une chose. Grâce à Motus, mon Gulper. Il a exhumé une image d'archive de la police sur laquelle on voit des manifestants. Ce doit être pendant les Grandes Émeutes. Il y a mon père, là, dans la foule. On le reconnaît. Il est au premier rang et interpelle les forces de l'ordre face à lui. Rien à voir avec une ombre, un parasite. Ce que j'ai vu, moi, sur ce cliché, c'est juste un homme en colère. Et ça m'a fait du bien. Un homme qui avait la rage et qui voulait faire tout tomber. Ça m'a plu. C'est à lui que j'ai repensé devant mon capteur sensoriel. Je sais bien qu'il est probablement mort. Que toute trace de son existence a été patiemment effacée. Mais je m'en fous. Quand je me demande ce que j'ai envie de dire sur moi, sur ce que je suis devenue, sur ce qui me dégoûte ou ce qui compte, c'est à lui que j'ai envie de parler. Alors, je l'ai fait. Mon Aldilà est verrouillé à son nom. Il n'y a que lui qui pourrait le regarder. Et comme il ne le fera pas, ce sont des mots pour personne. Mais ce n'est pas grave. Ça m'a permis de les sortir. »

« La voiture ralentit. Elle longe maintenant une dizaine de vaches qui marchent sur le bas-côté de l'avenue, d'un pas lent. Ce pourrait être un joli moment, la rencontre de deux mondes, mais Salia voit les balises électroniques sur les oreilles des bovins et cela l'attriste. Tout est faux, ici, parce que conçu, organisé, préparé. Ce que GoldTex a tué en premier, c'est la surprise. Au fond, se dit-elle, c'est peut-être pour cela qu'elle a choisi d'être enquêtrice. Parce que tout commence par la surprise. Chaque corps est une énigme. Rien n'est prévu alors qu'ici, tout est raconté d'avance. Et pourtant, soudain, la ville est belle. Des trouées de lumière tombent sur les façades mouillées. Un éclat fragile vient se déposer sur les immeubles. C'est troublant. On dirait les derniers jours de l'Empire romain. Tout va finir. L'air du soir scintille. C'est magnifique. Elle pense qu'ils sont comme les deux derniers légionnaires à quitter Rome avant le sac. "Nous laissons la ville aux barbares." Et elle n'en éprouve ni crainte ni nostalgie. Elle se laisse simplement emplir de la beauté de l'instant. »

« On y voit des femmes et des hommes nus. Et parfois des bouts de phrases qui ont résisté à l'usure du temps et qui vantent la vie débarrassée du poids des conventions sociales, l'osmose avec la nature, la liberté d'être au monde, et tous ces mots qui semblent désigner un bonheur étrange, comme innocent et qui ici, maintenant, dans ce lieu marqué par les traces du temps, ne sont plus que des échos absurdes d'un monde qui n'existe plus. »

« Le peuple des damnés est là, sous leurs yeux. Celui dont elle était parvenue à s'extraire. Celui dont venaient les cinq morts du container D793. Un peuple condamné à un châtiment antique : celui du travail sans fin. »

« Durant l'ascension, Zem pense à ce que Kotoma vient de dire de Léna. Il est heureux que les mots de cet homme soient des mots de haine. Cela lui fait du bien de savoir qu'elle leur a tourné le dos, qu'elle les combat. C'est comme si quelque chose en elle n'avait pas vieilli. Tandis que Kotoma parlait, il ne pouvait faire autrement que de convoquer en son esprit le souvenir qu'il a gardé d'elle, à vingt ans. Son corps jeune, son énergie rageuse, prête à manger le monde. Et pourtant, il sait que, comme lui, elle n'est plus cette personne, que comme lui, elle a vieilli, que si elle se bat aujourd'hui, ce n'est plus avec l'élan de celle qui croit aux grands lende-mains mais avec la tristesse de celle qui sait qu'on lui a volé sa vie et qui veut juste se venger. Il le sait parce qu'ils sont pareils. Ils ont été mordus au même endroit. Ils sont pleins du même dégoût de ce qu'on les a obligés à faire et veulent à tout prix faire disparaître la même tache qui, pourtant, reste indélébile. »

« Salia n'en revient pas de ce qu'elle entend. Tout lui semble maintenant parfaitement clair. C'est de cela que parlait Fragma lorsqu'elle disait : "Ils ont inventé l'enfer." »

« "La réintroduction du monde animal, la sup-pression des check-points, toutes ces conneries... Au moment où ils nous vendent le réaménagement de la zone 3 et promettent de l'eau pour tous, ils ont inventé une zone 4 qui est bien pire que la cale d'un bateau négrier."
"La seule vraie question qui les intéresse, renchérit Zem, c'est de savoir qui mettra la main sur les ressources de tassilium." »

« Elle a tué. Quelques secondes s'écoulent. Puis, elle revient. Sans un mot. Elle s'assoit et redémarre. Lui non plus ne dit rien. Il n'y a pas de tristesse. Pas de dégoût. Il sait qu'elle vient de tenter de rééquilibrer le monde. Que Gobi vive, parle, se pavane, était devenu impossible. Que Gobi pros-père alors que les noms des esclaves n'existeront plus jamais pour personne était insupportable. Il sait aussi qu'ils viennent de quitter tout ce qu'ils étaient. D'autres drones ne tarderont pas à les rattraper. Ils n'ont plus d'autre choix que de fuir. Mais cela lui va. Il n'en veut pas à Salia. Il est prêt. La route devant eux lui semble la dernière route du monde et lorsqu'elle démarre en trombe, il se sent plein d'une vigueur nouvelle. »

« Toute la montagne à ses pieds est pelée. Il n'y a pas un arbre, pas même de bosquets. Rien. Juste la mer, partout où elle pose les yeux. C'est vertigineux. Salia n'a jamais rien vu de tel. Tout est si grand, si vaste. Un léger vent la caresse. C'est beau. Au pied de l'arbre, un banc a été construit, comme encastré dans le tronc. Elle n'en revient pas. Elle voudrait pleurer. C'est le même arbre, le même banc que dans ses visions de bastonnade. Cette épiphanie qui apparaissait parfois au milieu du fleuve d'immondices, ce moment suspendu qu'elle cherchait sans cesse à retrouver, il est là, devant elle. Elle recon-naît tout : la sensation de l'air chaud qui l'entoure, le vent qui remonte de la mer en léchant la pente, l'immobilité envoûtante du paysage, le bleu éclatant au loin. Tout est là. "C'est ici", murmure-t-elle, et il lui semble que sa vie de fracas, de laideur, sa vie endommagée à Magnapole vient de s'achever et que quelque chose de nouveau commence maintenant. »

« "Que faut-il que je fasse ?"
"Pirater tout ce que tu peux pirater pour que je puisse m'inviter à la soirée d'inauguration des Nouveaux Quais. J'ai besoin d'une lucarne de deux ou trois minutes. Pas plus. Il faut que tu m'obtiennes ça. Entrer dans le système. Me faire apparaître et tenir à distance toute tentative de reprise en main du système pendant que je parle."
"Pour parler de l'enquête ?"
"Pour parler de la Crète et de Fragma."
"Je le ferai."
"Merci."
D'où viennent ces mots ? Elle ne saurait le dire.
Existe-t-elle vraiment, cette conscience de machine ? De quelle nature est leur amitié? Est-ce un dysfonctionnement, une sorte d'accident de programmation ou, au contraire, le stade ultime du progrès ? Elle l'ignore - comme elle ignore pourquoi Motus a décidé d'être avec elle, pleinement, totalement. »

« [...] il y a un autre monde. Loin de vous. Il ne ressemble pas à ce que vous dit Barsok. Il est plus violent, plus ravagé mais aussi plus beau que ce que vous pensez. Je vous parle aujourd'hui pour vous dire que nos dirigeants ont inventé une zone 4 que vous ne voyez pas, et qui n'existe que pour votre confort. Je vous parle pour vous dire que vous avez des esclaves sans le savoir. GoldTex vous dit qu'elle rejette les Rebuts. Ce n'est pas vrai. Elle les exploite. GoldTex vous dit qu'elle est, à elle seule, le monde entier, ce n'est pas vrai. Il y a d'autres mondes. GoldTex prétend que nous allons être riches et prospères mais elle ne dit pas que MolochFirst vient de lui voler le tassilium. Moi, Salia Malberg, née parmi vous, je vous le dis. Il est possible de tout quitter. Je vous le dis. Le confort vous soumet. Ne vivez plus dans un monde qui prévoit tout, dans un monde qui a tué la rencontre et l'inattendu. Tout peut être renversé. Les Sociétés Monde sont comme les empires, ce sont des géants aux pieds d'argile. Je suis Salia Malberg. Je laisse monter en moi le fleuve de boue que j'ai si souvent essayé de contenir par honte, je le laisse monter parce que c'est GoldTex qui m'a appris ces mots. C'est GoldTex qui m'a fracassée. Il est temps de ne plus retenir ma colère. Écoutez. Je fais retentir une dernière fois ce que Magnapole a mis en moi. C'est l'exacte image de ce qui coule dans vos rues. »

« "J'avais raison. Léna est comme moi. J'en étais sûre. Les vrais blessés, c'est au passé qu'ils ont envie de parler. C'est ce que les autres ne comprendront jamais. Léna a ouvert un compte. Elle y a déposé des captations. Motus a fini par les trouver. Je ne les ai pas regardées mais je pense que tu devrais le faire. Car c'est à toi qu'elles sont adressées. "Sparakos". C'est le nom de son compte. Motus s'est surpassé. Je te l'offre, Zem. Le vieux monde que nous lais-sons derrière nous te fait ce dernier cadeau. Après nous avoir tant usés, tant salis, il nous laisse par-tir. Je suis contente pour toi. Je ne sais pas ce que Léna dit dans sa stèle digitale mais quels que soient ses mots, si elle a décidé de te les adresser trente ans après, par-delà vos fatigues et vos doutes, c'est qu'il y a quelque chose qui n'est pas détruit. C'est à toi qu'elle pense, Zem, lorsqu'elle se demande ce qu'elle va laisser derrière elle." »

« "Je suis de retour", murmure Zem. Il ferme les yeux puis les rouvre. Il sait que Delphes le sent. Le mystère l'entoure. C'est beau. Rien n'a été sali. Rien n'a été creusé, foré, aménagé, parce qu'il n'y a rien ici, que l'esprit. Et de cela, ils ne savent que faire. »

« Il n'y aura rien à dire. Quels mots pourraient raconter trente ans d'absence ? Quels mots pour dire la joie que tout ne soit pas mort alors qu'on a cru qu'on allait disparaître ? Quels mots pour exprimer les pensées qu'on s'est répétées mille fois pour tenir, les pensées qui nous servaient à ne pas désespérer et qui toutes avaient le goût du passé ? Il n'y aura pas de mots. Je sais ce que je ferai. Tu seras devant moi. Nous serons immobiles, incapables de plus rien. Alors, juste, je lèverai la main et d'un doigt, doucement, délicatement, je caresserai l'ar-rondi de ton visage. Cela ne durera que quelques secondes. Mais cela effacera toutes les hontes, toutes les excuses et les explications. Ma main, doucement. Juste cela. Pour dire que tout s'achève. Et que nous avons été plus forts que le malheur. « La vie plus forte que tout. » Tu te souviens ? C'est ce que tu disais lorsque nous avions vingt ans. À cet instant, ce sera vrai. La vie plus forte que tout. Comme si, avec ce geste, simple geste, nous faisions se balancer le monde à nos doigts, comme un pendule. Tu seras devant moi. Léna. Et tout le reste, mes blessures, mes fautes, mes solitudes, tout le reste sera devenu mon passé. Longue vie qui ne prend sens qu'au retour. Longue vie plus coriace que l'errance.»

« Je suis l'homme couvert de rides et plein du souvenir de mondes lointains. Tout est bien. »

Quatrième de couverture

De retour dans les rues de Magnapole, Zem Sparak, l'ancien flic déclassé de la zone 3 - le "chien" au matricule 51 -, assure désormais la sécurité rapprochée de Barsok, l'homme qui a promis d'abolir les différences de classe et de réunifier la ville.
À l'approche du jour censé célébrer l'avancée des Grands Travaux, et alors que toutes les caméras sont tournées vers le port où arrive un cargo chasseur d'icebergs, un container livre une funeste découverte : assis côte à côte, cinq cadavres anonymes portent les traces d'atroces souffrances. L'occasion pour Zem de retrouver l'inspectrice chargée de l'enquête, Salia Malberg. Ensemble, ils vont tenter de comprendre ce que cache le consortium GoldTex : à Magnapole, comme ailleurs, le confort des uns semble bâti sur la vie de milliers d'autres...
Ce nouveau roman de Laurent Gaudé est un miroir tendu à nos sociétés consuméristes en proie à l'effondrement. Mais il abrite aussi l'idée d'un ailleurs, d'un refuge face au désastre, nommé résistance.

Né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta. Romancier, nouvelliste et dramaturge, il construit une œuvre protéiforme, d'Eldorado (2006) au récit Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé (2024), entièrement parue chez Actes Sud.

Éditions Actes Sud,  août 2025
268 pages

lundi 15 septembre 2025

La mer ★★★★☆ de Yoko Ogawa

Des Instantanés.
Des bouts de vies empreints de poésie. 
De délicatesse.
Des nouvelles plus ou moins courtes, plus ou moins intrigantes, autant d'instants volés qui nous amènent à regarder notre monde différemment, à l'habiller d'un soupçon de merveilleux et d'apaisement.

« Au début c'était tout noir et il ne voyait rien, mais petit à petit dans un coin de son champ visuel, le contour de toutes sortes de choses se mettait à ressortir. Les rosiers grimpants le long des pilastres de l'entrée, la bicyclette et le tricycle posés l'un à côté de l'autre, la lune oscillant à la surface du canal d'irrigation, les prunes qui se découpaient d'une teinte plus sombre. Alors qu'il fixait toutes ces choses, les incidents de la journée s'éloignaient, remplacés par le monde de la nuit, et il sentait qu'elle le prenait gentiment dans ses bras. »

« "... Le champion de la parodie de la mort est sans doute l'opossum d'Amérique. Quand il est attaqué, d'abord il contre-attaque. Il pousse des cris de menace, et mord avec ses dents terriblement aiguisées. Il ne feint la mort que si l'adversaire ne recule pas malgré tout. Cela se produit brusquement. C'est même dramatique." »
La mer

« - C'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui peut jouer d'un instrument aussi rare.
- C'est sûr, parce que je suis le seul au monde à jouer du meirinkin, répondit le petit cadet. C'est un instrument que j'ai inventé. J'en suis l'inventeur et le seul interprète.
Mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, son visage me paraissait encore plus proche. Le clair de lune qui passait par un interstice entre les rideaux s'infiltrait entre nous comme une fine ceinture. La présence d'Izumi dans la chambre voisine n'était plus du tout perceptible.
- Quand et où est-ce que tu en joues ?
- Le moment n'est pas déterminé. Mais l'endroit, oui, c'est toujours au bord de la mer.
Sans la brise de mer, il n'y a pas de son. Parce que l'instrument n'est fait qu'avec des choses de la mer, hein ?
- Il est là, ton meirinkin ?
- Bien sûr. Tenez, là-bas. Il est rangé dans une boîte en bois.
Il désignait le même tiroir de bureau que celui d'où il avait sorti le soda.
- Je voudrais bien t'entendre jouer, lui dis-je honnêtement.
Le petit cadet m'observa intensément et me répondit après avoir sorti sa main de la couette pour la poser sur son cœur :
- Excusez-moi. Pour l'instant c'est impossible. Sans la brise de mer, le meirinkin ne peut pas chanter, commença-t-il en soupirant comme s'il était profondément désolé. »
La mer

« À partir du lendemain et jusqu'au jour du retour nous étions libres de notre temps, de sorte que je n'avais nullement l'obligation d'entretenir des relations familières avec ma compagne de chambre. Ce n'était pas pour l'entendre parler avec fierté de ses petits-enfants ou médire de sa belle-fille que j'étais venue spécialement à Vienne, et je n'avais pas envie qu'on fouille dans ma vie privée. Pour moi, il s'agissait du voyage souvenir de mes vingt ans que je réalisais enfin après avoir économisé sou à sou sur mes heures de répétitrice.
Ainsi agenouillée, Kotoko ressemblait à un magot bien sage commandé spécialement pour le lit. Avec son visage rond, son double et même triple menton engoncé dans son cou, son ventre rebondi comme un bol sur lequel pesait sa poitrine. La graisse, équitablement répartie sur tout son corps, des paupières aux oreilles en passant par les épaules, le dos, les genoux et les doigts, engendrait des courbes originales. A son chevet, gonflé comme pour mieux rivaliser avec son corps, était abandonné son sac. »
Voyage à Vienne

« Au début c'était tout noir et il ne voyait rien, mais petit à petit dans un coin de son champ visuel, le contour de toutes sortes de choses se mettait à ressortir. Les rosiers grimpants le long des pilastres de l'entrée, la bicyclette et le tricycle posés l'un à côté de l'autre, la lune oscillant à la surface du canal d'irrigation, les prunes qui se découpaient d'une teinte plus sombre. Alors qu'il fixait toutes ces choses, les incidents de la journée s'éloignaient, remplacés par le monde de la nuit, et il sentait qu'elle le prenait gentiment dans ses bras. »
Le camion de poussins

« Le moment que l'homme préférait parmi ceux qu'il passait près de la fenêtre était celui qui précédait l'aube. L'obscurité se dissolvait petit à petit à partir de la bordure est du ciel qui commençait à se teinter d'une sensation lumineuse. Les étoiles s'éteignaient l'une après l'autre, la lune s'éloignait. Alors que le monde s'apprêtait à changer d'une manière aussi audacieuse, il n'y avait pas un bruit. Tout se modifiait dans le calme. »
Le camion de poussins

« Plus il observait chaque dépouille, plus il faisait de nouvelles découvertes. Ce qui l'étonna en premier, fut que la mue gardait la facture délicate de l'animal qui s'en était extrait. Des rides incrustées sur le ventre des cigales jusqu'aux poils serrés à l'extrémité de la tête. Des orbites transparentes des nymphes aux motifs entrelacés qui ressortaient sur les ailes. Elles conservaient dans le détail la forme de la créature qui avait vécu autrefois à l'intérieur. Les nerfs allaient jusqu'aux extrémités. Même si de toute façon elles étaient destinées à être abandonnées, aucun endroit n'était laissé au hasard. »
Le camion de poussins

« - Ne pas enjoliver, ni faire de manières.
C'est dans les mots ordinaires que se trouve la vérité. »
La guide

Quatrième de couverture

Un enfant révèle l'existence d'un instrument de musique unique au monde.
Dans un bureau de dactylographie, une employée s'attache à la portée symbolique des caractères de plomb de sa machine.
Avec discrétion, un jeune garçon se mêle au groupe qui ce jour-là visite sa région. Dans l'autocar, un vieux monsieur très élégant s'intéresse à l'enfant. Cet homme est un ancien poète...
Une petite fille devenue muette retrouve sa voix devant la féerie d'une envolée de poussins multicolores...

Un recueil de nouvelles poétiques et tendres dans lequel le lecteur retrouve l'univers rêveur de Yoko Ogawa, cette proximité entre les différentes générations ; ces héritages spirituels soudainement transmis à un inconnu et ces êtres délicats qui libèrent les souvenirs effacés en offrant un coquillage, une aile de libellule, une mue de papillon...

Yoko Ogawa est née en 1962, elle vit au Japon. Tous ses livres traduits en français sont publiés aux éditions Actes Sud.

Éditions Actes Sud,  mars 2009
149 pages
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino

dimanche 31 août 2025

La Pommeraie ★★★★★ de Peter Heller

💙💚Un petit bijou de lecture.
Une jeune femme raconte son enfance auprès de sa mère, une femme de lettres et cultivatrice bio, une force de la nature. Elle nous donne à voir tout l'amour qui les a entourées, dans leur pommeraie, près de la nature, une véranda ouverte sur le monde, plein de "la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître". Il y fut agréable dans cette pommeraie de tourner les pages de ce livre empreint d'une douceur de vivre "sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et ...". Il est beau ce livre, elle est délicate cette histoire d'amour, d'amitié, d'entraide, de passions, de pertes.
Une pause au coeur de la nature, dans les souvenirs de cette jeune femme, qui m'a ramenée à mes propres souvenirs et a fait naître une multitude d'émotions. 
Intime coup de cœur ❤️✨️

« Les souvenirs d'enfance étant sujets à révision permanente, il me reste donc surtout des souvenirs vagues et vaporeux de notre déménagement, ponctués d'images et d'événements bien plus frais, voire cinématographiques. Je me souviens par exemple de la nuit où la cuisinière à bois a mis le feu au toit, et l'âcreté produite par les planches riches en résine et la tôle carbonisée est encore plus ou moins incrustée au fond de mes sinus. Lors des feux de joie, quand on fait brûler du bois de construction, je me mets à hyperventiler. Pour la madeleine de Proust, on repassera. Un autre souvenir très net est la première fois où j'ai attrapé un poisson dans l'étang. Ce poisson, certainement un saumon de fontaine qui ne devait pas faire plus de seize ou dix-sept centimètres, flotte dans mon esprit comme si c'était un plésiosaure. Le combat pour le ramener vers moi, que j'ai mené de main de maître en suivant les conseils hurlés par ma mère surexcitée, vit dans ma mémoire avec la même grandeur que celui décrit dans Le Vieil Homme et la mer. C'est ce qui fait la beauté de la jeunesse, ce temps où le monde est essentiellement malléable, où les petits événements peuvent devenir grands et les grands disparaître. »

« Hayley - maman - était une femme de lettres, cultivatrice bio, artiste, consommatrice éclairée, et donc encline à des accès, des phases voire à de longues périodes de rêves utopiques. Ce jugement paraît dur, beaucoup plus dur que nécessaire, et sans doute faux. Ce que je veux dire, c'est qu'elle nous a installés, Ours et moi, dans ce paysage bucolique, délabré et déglingué pour s'inventer une nouvelle vie au plus près de la nature ; cette nature était un des pieds du tabouret, l'autosuffisance et la beauté constituant les deux autres. Un lieu où sa petite fille et son chien grandiraient sous le patronage des constellations, des vents frais des nouvelles saisons, des pommes qui mûrissaient et des feuilles qui tombaient, des ruisseaux qui gonflaient et de la glace qui fondait, des phalanges d'oies en migration qui cacardaient dans la nuit la plus noire et et et... »

« En tant que gamine de sept ans, j'acceptais plus facilement ces mystères qu'Hayley, ça ne fait pas de doute, mais avec le recul, ce que j'aimais chez ma mère, c'était qu'elle possédait elle aussi cette qualité enfantine. Elle était capable d'accepter sans réfléchir les cadeaux qui se présentaient à elle, contrairement à tant d'autres gens. Si je lui apportais un bouquet anarchique d'asters, de pois bleus et de castillejas, avec toutes les fleurs rouges d'un côté et l'ombelle d'une carotte sauvage surgissant au milieu du reste, ses yeux noisette s'assombrissaient d'émotion et elle s'écriait sans aucune ironie : "Il est tellement, tellement magnifique !", et son étreinte était plus puissante et reconnaissante qu'un mois d'embrassades que je pourrais recevoir aujourd'hui en tant qu'adulte. Cette qualité ne court pas les rues. Peut-être était-ce son génie. Donc oui, la vie était dure, souvent effrayante - comme le jour où nous avons découvert une énorme fuite dans le toit pendant le dégel de février et que nous n'avions pas les moyens de la réparer. Mais je n'avais pas de point de comparaison, si bien que je nageais dans nos défis quotidiens tel un poisson dans l'eau. Pour ce que j'en savais, les toits fuyaient au milieu d'un hiver rude, les vêtements se lavaient à la main dans une baignoire en fonte, et les mères débordaient de joie quand vous leur offriez une poignée de fleurs des prés. J'imagine que Rosie nous a fait l'effet d'un bouquet élancé plein de parfums, de tiges trop longues et Hayley a été heureuse de le recevoir.

Elle a rempli la baignoire d'eau brûlante puis a fait couler de l'eau froide. Elle a remué le tout avec une louche en plastique et a dit: "Toi d'abord." La louche m'a rappelé les sorcières. Elle avait entrouvert la porte de la cuisinière pour oxygéner le feu, et l'air en s'engouffrant a crépité et réchauffé la pièce, ambiance mois de juillet. C'est notre façon de mesurer la température. Hayley disait : "À ton avis, qu'est-ce qu'il nous faut pour ce soir - septembre ?" et je répondais : "Novembre !" et elle disait : "On va se les geler, non ? Je ne crois pas que les couvertures soient assez épaisses. Mi-octobre ? " J'acquiesçais et elle donnait un petit coup sur le conduit d'aération à l'arrière du poêle pour le refermer encore un peu.
Il régnait donc une chaleur de juillet, nous étions nues comme des vers et j'ai dit : "Tu vas me cuire comme de la soupe ?
- Eh bien...
-Toi d'abord ! j'ai crié. Pour être sûre !" »

« Je crois que je n'ai jamais cherché plus loin parce que je ne voulais pas savoir. J'imagine qu'il existe des territoires fluides et infinis sur le spectre de l'intimité, de l'amitié et de l'amour. Pourquoi tenter d'ériger des barrières où il n'y en a pas ? Nous l'aimions. Je l'aimais. La science a un nom pour ça, mais dans la taxonomie compliquée de l'amour, il y a trop d'hybrides, trop de créatures sauvages et uniques. Dieu merci. »

« Je parlais de sécurité. La sensation d'être en sécurité pendant que Rosie et moi remontions vers la cabane après notre partie de lancer de fers. Hayley sur la véranda. La main de Rosie sur mon épaule. L'odeur du ragoût de bœuf, du piment et du feu de bois. Le courant d'air froid qui descendait de la montagne et la certitude que bientôt il gèlerait la nuit et que les rigoles entre les touffes d'herbe fraîche se transformeraient en verre fin qui craquerait sous mes pas à l'aube. Mon cœur s'ouvrait et libérait une joie pareille au chant d'un oiseau de nuit.

La joie nécessite-t-elle la sécurité ? Je n'en suis pas sûre. Non pas que ma vie avec Hayley ait été dépourvue de joie - nous vivions des moments joyeux, presque tous les jours. Elle savait apprécier la beauté et avait une capacité à s'amuser bien enracinée qui s'exprimait dès que la pression de la survie se relâchait un peu. 

La sécurité, la sensation qu'elle offrait, apparaissait de manière intermittente, un peu comme ces pans de chaleur quand le soleil passe sur les collines. On se sentait en sécurité, tout juste, quand le réservoir d'Oliver était plein. Quand nous rapportions des sacs de courses bien remplis à la cabane et que nous les posions sur la table avant de ranger nos provisions de la semaine. (Nous prenions toujours des sacs en papier afin de s'en servir plus tard pour allumer la cuisinière. Nous prenions aussi des sacs destinés aux produits frais qui servaient ensuite à couvrir les restes. Ce n'était pas du vol ; Hayley posait toujours les quatre ou cinq qu'on avait en plus au sommet du caddie avant de payer en caisse.) Nous nous sentions en sécurité en nous blottissant dans le fauteuil miteux près de la cuisinière qui crépitait la nuit. Nous étions si serrées l'une contre l'autre que nous pouvions à peine tourner les pages du livre que nous lisions. Et Ours montait la garde, dormait sur nos pieds, grognait et ronflait.

En sécurité. Être enlacée. Protégée. Avoir le menton d'Hayley qui me frottait le sommet du crâne quand elle me faisait la lecture. Sentir ses bras puissants autour de moi. Sa poitrine qui se soulevait et se pressait contre mon dos étroit. J'écoutais, les bruits et mes sens, m'efforçais de respirer régulièrement en prévision du moment où nos souffles se caleraient l'un sur l'autre. Il y avait une joie tranquille à tout cela.

J'imagine qu'avec Rosie dans les parages, c'était d'un coup comme si notre équipe était un peu plus forte et que nous avions plus d'espace pour la joie et le reste. »

« Je pense aujourd'hui qu'elle était incrédule de me voir grandir. Je n'allais pas rester sa puce indéfiniment. Elle riait dans le crépuscule et son rire n'était pas dépourvu d'une dose de tristesse. Ou de prise de conscience, се qui est la même chose, je m'en rends compte. »

« Un ancien soupirant dont la voix me faisait l'effet de pétales s'envolant.
Nous n'étions que des enfants qui avaient hâte de vivre ensemble.
Nous nous sommes mariés et la lune est passée derrière nous.
Qu'est-il arrivé ? Si tu franchissais le portail ce soir je te dirais combien les nuits ont été silencieuses sans ton rire.
Je n'entendrai plus les sabots de ton cheval claquer sur la route.
Je voudrais tant te dire combien je pense à toi ce soir -  tu es mon premier et mon seul amour.
Cela devra attendre que nous nous retrouvions sur l'autre rive de la rivière d'étoiles.
En attendant, ne nous oublions pas. »

« On a glissé sur la rivière avec la douceur d'une feuille portée par le vent. Au bout de trois kilomètres, alors que le ciel s'enflammait avec le lever du soleil entre les troncs d'arbres touffus, il s'est engagé dans un petit bayou d'eau noire, un genre de ruisseau stagnant, et on est entrés dans une forêt où il n'y avait aucune terre au sec. Tous les arbres, les cyprès avec ces grosses racines qui servaient d'étais, les branches gigantesques qui ployaient sous les hérons, les ibis et les spatules rosées - des oiseaux un peu comme des flamants - et des aigrettes des neiges. Les tupélos, plus fins, accueillaient des piverts, des martins-pêcheurs et quelques gros faucons. Ma mâchoire a dû se décrocher. Et sur toute la longueur de ce petit marécage flottaient des amas d'hyacinthes d'eau mouchetées de fleurs lavande et des ragondins - des genres de petits castors, si tu préfères - cavalaient dessus. Et puis les alligators ! On les voyait à moitié cachés près des berges des chenaux, et en général, seuls leurs yeux émergeaient à la surface. Johnny a coupé le moteur pour nous laisser dériver et on a entendu la mangrove dans toute sa gloire. Les appels des oiseaux et le claquement d'un poisson qui bondit et retombe, une queue de castor battant l'eau, le vacarme quasi assourdissant de trois ouaouarons, des cigales et des sauterelles. Crincincrincrincrin. »

« Quand il a fait demi-tour et a commencé à zigzaguer entre les arbres, il avait une telle aisance qu'on aurait dit qu'il marchait sur un trottoir. Moi j'étais triste. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j'avais passé un si bon moment. J'avais bossé très dur sur mon livre, ce que j'avais adoré, mais il y avait quelque chose de vraiment simple et pur chez cet homme et son lien à la nature, à l'eau, aux oiseaux. Ça m'était familier. Ça me rappelait les vieux poètes de la dynastie Tang que je traduisais. C'était leur sujet de prédilection. Le chagrin, la perte, la difficulté à trouver l'authenticité et du sens dans un monde poussiéreux - un monde rendu poussiéreux par les humains. Mais ils les trouvaient encore dans la nature. Ça m'a fait bizarre, ma puce, j'étais genre, ouah tout ce à quoi je m'étais dévouée depuis plusieurs années était comme résumé dans cet homme. Et je voyais bien qu'il était aussi gentil et doux. »

« Quel genre de mère serai-je ? C'est la question que je me pose en repensant à cet après-midi-là. J'emmènerai ma fille à la cabane, à l'étang. Nous nagerons à toute heure. Je lui montrerai les éclosions d'éphémères à la tombée du jour. Je ferai tout ça, bien sûr, mais. Mais quoi ?

Me sentirai-je seule en le faisant, plus seule qu'Hayley et moi ne l'avons jamais été ? Ma mère va-t-elle me manquer ? Sentirai-je davantage son absence en étant avec ma fille ? Saurai-je quoi faire dans ce cas, comme Hayley savait toujours quoi faire ? Elle ne semblait jamais perdue, jamais. Elle pleurait, avait du chagrin, hésitait face aux cadeaux du destin - comme Rosie, les pièces de gibier, les offrandes de l'amitié. Certaines nuits, elle butait sur ses traductions, je le voyais depuis mon perchoir, le menton au bord du lit – mais elle savait toujours où elle était et quoi faire ; c'était mon impression. Et ensemble, nous n'étions jamais seules. »

« "Il s'appelle Grand-mère",

Grand-mère
La dernière fois que je t'ai vue je t'ai laissée me servir le thé. Tu étais presque aveugle aussi frêle qu'une feuille de novembre et le rire t'a fait trembler.
Tu as demandé quelle était la phase de la lune.
J'ai dit : "Elle décroît, Nainai. Il reste trois jours avant qu'elle ne s'obscurcisse."
Tu n'as plus bougé.
Au matin, je suis rentrée chez moi à pied de l'autre côté de la montagne.
Trois jours plus tard, j'ai appris que tu nous avais quittés.
Aujourd'hui, j'aurais aimé t'avoir dit :
"La lune est croissante, grand-mère.
Demain elle sera pleine et brillante !"

J'ai écouté les corbeaux qui appelaient, leurs cris de plus en plus faibles alors qu'ils passaient la crête. Hayley avait baissé son verre, mais gardait les yeux fermés.

J'ai essayé de siffler, mais ne produisais que de l'air. "Ça va aller, maman. Ce n'est qu'un poème." J'ai posé une main sur ses genoux. Elle l'a serrée et m'a souri. "Est-ce que c'était mal, de lui dire la vérité à propos de la lune ?" »

« Les aéroports dégagent une odeur d'énergie nerveuse et d'ennui. L'excitation, la transition, le remords et la tristesse. Le café, l'électricité, les grils des fast-foods, les déodorants et la sueur qu'ils ne peuvent pas couvrir. Si vous vous trouvez dans un aéroport un jour, essayez d'analyser les différentes odeurs, c'est instructif. Tout le monde est hors de sa routine, un peu épuisé, en état d'attente, se mouvant dans la brume invisible de leurs derniers adieux. Ou la fumée de leur départ, s'ils ont brûlé des ponts. Depuis ce jour-là, ça n'a jamais cessé de me frapper. Je suis dans le terminal ou le hall, les narines dilatées, et j'éprouve ce que ça fait d'être sur un tremplin. Bien sûr, personne ne sait ce qui nous attend après un plongeon. Ce qui se passera dans ces quartiers inconnus, à la réunion familiale, dans les tours du bureau d'une autre ville ou d'un autre pays. Dans les bras d'un amant dont on a été longtemps séparé. Personne ne sait. »

« C'étaient peut-être ces contrastes qui poussaient les hommes à la regarder parce que j'ai remarqué qu'ils n'arrêtaient pas de se retourner sur son passage. Ma mère, ouah. C'était sa rareté, sa vitalité, le parfum de la pommeraie, le soleil, la poussière, la fumée du poêle et... cette femme sublime. C'était une force de la nature, aucun doute là-dessus. On l'a accompagnée au lieu de la réception qui n'était qu'à une rue de là et rien que sur ce petit trajet une demi-douzaine de têtes se sont tournées, aussi bien des hommes et que des femmes. J'étais fière. C'était ma mère ! Je voulais que tout le monde le sache. »

« J'ai dit : « Excusez-moi, mais il se trouve que Li Xue était une fan de la perte. Elle écrivait sur la perte et de chagrin comme peu d'autres l'ont fait, homme ou femme. Avec honnêteté et franchise, dans un style si sophistiqué et élégant, si simple en apparence que beaucoup de lecteurs n'y verront que de puissants poèmes sur la nature. Et les aimeront pour cette raison. La poésie de la dynastie Tang parle surtout, pour ne pas dire exclusivement, de la perte, de Li Shimin à Yu Xuanji. La perte d'un foyer, d'un ami, d'un amant. La perte de la jeunesse, de la vie elle-même. Que les poètes soient des hommes ou des femmes, c'est sur ce sujet qu'ils écrivent. » »

« Le souvenir me serre le cœur. Je me force à prendre la tasse de lapsang encore chaude et je bois, me force à goûter la fumée, la volute sucrée apportée par le miel. Je me force à regarder l'orage qui mollit, la faible neige qui tombe de l'autre côté de la fenêtre, les flocons qui ressemblait à du duvet de peupliers. Le passé est tout près ce soir mais il ne peut pas changer le présent, pas maintenant. Ou bien si ? »

« C'est peut-être réconfortant - ce moment où la beauté nous submerge. L'amour de notre vie par une soirée d'été paisible, l'amour d'une amie. Quand on se sent accueilli par l'univers. Savoir que cela prendra fin, qu'il le faut. Le simple fait de le savoir peut nous aider à l'accepter. »

« Je tourne rapidement la page, pressée de ne pas m'attarder sur mes propres souvenirs.

Le Grillon de fin d'été

Il n'y a rien que tu puisses me dire
que tu ne m'aies pas dit tout au long de la matinée.
Je sais que tu es seule.
Moi aussi.
Et que même si tu chantes et que tu chantes pour l'amour,
ta solitude parvient à te rendre heureuse.
Il en est de même pour moi. 
Tu sens l'odeur de la pluie comme moi, et le crépitement des premières
gouttes sur les feuilles d'érable t'excite, le premier brin d'herbe qui frémit.

Mon Dieu, comme j'aime ce poème. Je crois que c'est mon préféré, pour l'instant. Heureusement, il y a une date au pied de chaque page, sur le coin droit, une petite ligne de six chiffres minuscules inscrite au crayon -comme si l'on pouvait changer la date d'une traduction achevée. Mais ce n'était pas le cas, je pense ; je n'ai vu aucune trace de gomme. A mon avis, Hayley savait exactement quand elle avait terminé un poème. Bref, elle a traduit celui-ci durant ces journées de la fin août, à l'époque où on livrait des pique-niques cajuns, où on allait à la carrière avec Rosie, jouait aux fers avec Ben, pêchait et où on était riches - tout cela aurait pu me mettre dans une joie folle, sauf que cette joie était profondément ébranlée par la toux de ma mère. »

« Être avec elle de cette façon, ce jour-là. Elle ne me laisserait pas me noyer ni même être éclaboussée par le déluge de son chagrin ou de son auto-apitoiement. Au fond d'elle. elle devait savoir qu'un jour, je fabriquerais mes propres tempêtes.

Sent-on la cime des arbres se dépouiller au-dessus de nous ? Quand on grandit, que nos aînés déclinent disparaissent ? Je n'étais pas préparée à ça, à ce dépouillement. Le ciel dégagé avec toute sa violence est trop insupportable sans l'ombre protectrice d'un parent. En imagination, j'étais peut-être une reine nordique, mais j'avais absolument besoin d'une reine mère. Avais-je compris la signification de ce que j'avais entendu ? Oui. J'avais oublié d'être bête, comme je me suis efforcée de le montrer. »

« Je ne savais pas encore à quel point les rythmes de ce pays étaient en train de s'imprimer dans mon être. À quel point la sensation de ce vent frais derrière mon oreille, sur ma tempe, pareil au toucher discret d'une main, portant ces odeurs - du fleuve plus bas, de la forêt alourdie de feuilles, des pommes en maturation, du soleil sur la plaque de granit, de la mousse qui séchait et du parfum chargé de spores dégagé par les fougères qui se réchauffaient -, à quel point tout ceci accorderait mes sens pour le restant de mes jours. Le moindre souffle d'air, toutes les odeurs dans le vent seraient comparés avec ceux que nous avions connus à cette époque.»

« Ce qu'elle voulait : entendre sa fille chanter.

Quand un proche meurt, on a tendance à se concentrer sur nos propres désirs. On le fait quand on est enfant, mais aussi à l'âge adulte. C'est d'un égoïsme terrible. Le désir que cette personne jamais ne disparaisse. Qu'elle reste près de nous, nous serre dans ses bras, qu'elle soit présente pour nous écouter quand on a quelque chose à raconter, quand on a du chagrin. Qu'elle passe la main sur nos cheveux, les ébouriffe ou nous les démêle. Qu'elle rie face à notre perspicacité. Qu'elle soit là, pour toujours. On imagine si rarement ce qu'elle-même pourrait vouloir : un matin supplémentaire avec un brouillard aussi épais que du coton au fond de la vallée. Une autre question agaçante de sa petite fille. Une autre tasse de thé. Une nuit dans les bras l'une de l'autre. Un poème. »

« "Hayley veut que tu sois toi-même. C'est tout ce qu'elle veut." Elle a cligné des yeux et a retiré ses lunettes, a nettoyé les verres avec un coin de sa chemise en flanelle, les a remises et m'a souri avec émotion. "Pour ça, le seul moyen est de suivre son instinct. Fais ce que tu aimes, toujours. C'est la meilleure façon de rester en sécurité."

J'ai souvent pensé à ça. C'est ce qu'Hayley m'a donné, et ce que Li Xue lui a donné : que nous venons de cette terre. Nous tous. Que si nous restons proches d'elle et de ce que nous aimons vraiment, tout ira bien. »

Quatrième de couverture

Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s'installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s'inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d'érable qu'elles produisent. Scolarisée à domicile, l'intrépide Frith s'imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant "le monde et ses déceptions main dans la main", jusqu'au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.

Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d'avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu'elle lui a légués. L'auteur de La Rivière signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d'une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l'enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l'amour entre mère et fille.

Poète, grand reporter nature et aventure, ardent pratiquant du kayak, de la pêche et du surf, et adepte des voyages à sensations fortes, Peter Heller est l'auteur de huit romans. Sont parus chez Actes Sud: La Constellation du chien (2013), Peindre, pêcher et laisser mourir (2015), Céline (2019), La Rivière (2021) et Le Guide (2023). Son œuvre est traduite dans vingt-deux pays.

Éditions Actes Sud,  mars 2025
258 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy