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samedi 20 juin 2026

Les Soeurs Blue ★★★★☆ de Coco Mellors

J'ai dévoré ce roman 💙
Difficile de lâcher les sœurs Blue tant elles sont extravagantes, attachantes, agaçantes parfois, mais profondément humaines. Coco Mellors - que je découvre avec ce roman - signe un roman vibrant sur la famille, le deuil, l'addiction, la culpabilité et surtout sur ce lien si particulier qui unit les sœurs.

Sa plume est fluide, vive, drôle, juste. J'ai ri beaucoup, j'ai été émue aussi. J'ai tourné les pages sans m'en rendre compte tandis que je découvrais les failles, les blessures et les espoirs de chacune de ces quatre femmes. J'ai aimé leurs personnalités si différentes, leur cheminement, leurs erreurs, leurs combats. J'ai surtout aimé les voir s'aimer malgré tout ce qui les a tiraillées et meurtries.

Il y a des passages sur la boxe que j'ai trouvés vraiment forts. Bien plus qu'un simple sport, elle apparaît ici presque comme une métaphore de la vie ✨️ apprendre à encaisser, à répondre plutôt qu'à réagir, continuer à avancer malgré les coups.

« Une sœur n'est pas une amie. »
Une phrase simple qui ouvre sur des pages magnifiques sur ce lien originel, complexe, indéfectible, parfois douloureux aussi.

Cette lecture a d'ailleurs trouvé un écho très personnel en moi. J'ai une sœur jumelle avec laquelle j'ai pris mes distances pour diverses raisons. Alors, à plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans ces pages. Je me suis souvenue de nous, avant que nos vies d'adultes, de femmes, d'épouses et de mères, avant que certains événements douloureux ne nous éloignent. Une lecture qui n'a donc pas toujours été confortable, mais qui m'a touchée en plein cœur.

Les passages consacrés à la douleur, au deuil et à l'addiction m'ont saisie aussi 🥺 Coco Mellors trouve les mots justes pour parler de ce qui semble parfois impossible à exprimer. 
« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »
Un roman généreux, émouvant, lumineux malgré les épreuves qu'il traverse. Un très beau moment de lecture 🤍

« Une sœur n'est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu'est l'amitié ? C'est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d'intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n'est pas la même chose qu'être amies. On ne se choisit pas, et on n'a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître.
On fait partie l'une de l'autre, depuis le premier instant. Vous n'avez qu'à regarder un cordon ombilical - robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel - et le comparer à un bracelet d'amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie. »

« « Vivre à L.A., c'est comme sortir avec quelqu'un de très beau mais qui n'a rien d'intéressant à racon-ter, décréta Avery. Au début c'est sympa, parce que quand même, c'est beau à regarder, mais on finit par se rendre compte qu'on a besoin de fréquenter des gens qui lisent des livres et qui ne se sont pas fait refaire le nez. »
Bonnie fronça les sourcils. Avery avait-elle seulement mis les pieds à L.A. au cours de la dernière décennie ? Comment pouvait-elle prétendre savoir ce que c'était que d'y vivre ? »

« À l'entraînement, Bonnie avait appris la différence entre répondre et réagir. Répondre consistait à se servir des outils qu'on lui avait enseignés afin de contrer une attaque, de manière froide et objective et en accord avec sa stratégie. Réagir, en revanche, c'était fonctionner uniquement à l'adrénaline, ce qui exposait en général à plus de danger encore. Dans la lumière du petit matin, au milieu de son salon vide, Bonnie baissa les yeux sur ses chaussures et ses pieds ravagés. Et pour la première fois depuis la mort de Nicky, elle s'autorisa à pleurer. »

« - J'avais arrêté de venir pendant un petit moment.
- Pourquoi ?
- Honnêtement ?
- Ouais.
- Je n'étais plus capable d'écouter les gens parler de Dieu en boucle.
Charlie avait haussé les sourcils.
« Continue.
' Disons que... J'en avais assez d'entendre dire que la Puissance Supérieure ne nous éprouve pas au-delà de ce qu'on peut supporter. Si c'était le cas, il n'y aurait pas les viols, les enfants battus, l'inceste, les violences domestiques, et les gens ne souffriraient pas de stress post-traumatique ou de trauma complexe ou d'addictions invalidantes, qui découlent tous directement du fait d'être éprouvé au-delà de ce qu'on peut supporter. » »

« Je crois que les choses arrivent, avait-elle dit. Point barre. Ça s'arrête là. Il nous arrive des choses et on doit apprendre à vivre avec, tant qu'il n'est pas question de suicide, bien sûr. Si on arrive à y trouver du sens, tant mieux, mais dans le cas contraire, on doit quand même vivre avec. Le sens, on le plaque dessus après coup, c'est une façon de s'anesthésier. "Arrivent" est le seul mot dans cette phrase qui soit empirique. Le reste, ça aide juste à dormir la nuit.  »

« Le langage savait s'en saisir, mais pas la mater. Chaque fois que Nicky tentait de trouver les mots justes, la douleur semblait changer de forme. Parfois, elle disait que c'était un élancement sourd, funeste et implacable, comme un ciel s'obscurcissant avant l'orage. Parfois, c'étaient des décharges électriques brûlantes qui lui vrillaient tout le corps et la forçaient à se plier en deux, le souffle coupé. Ou bien elle disait qu'elle sentait comme des vagues déchaînées, qui gagnaient en puissance avant de venir s'écraser sur le rivage. Et ce rivage supplicié qui luttait inlassablement, c'était son ventre. Et une fois que la douleur avait disparu, Nicky se mettait à l'attendre comme un mari volage parti en claquant la porte mais qui finirait toujours par revenir. Parfois, disait-elle, l'attente était pire que le mal.
Si les mots étaient défaillants, les chiffres ne valaient guère mieux. Combien de fois avait-on demandé à Nicky d'évaluer sa propre douleur sur une échelle de un à dix ? C'était un casse-tête insoluble : en choisissant un chiffre trop bas, elle était presque certaine de ne pas obtenir de quoi suffisamment la soulager et en visant trop haut elle se ferait traiter d'hystérique et ne serait pas entendue. Quel était le nombre magique ? Elle avait tenté six, sept, huit, neuf... Elle n'avait jamais osé s'envisager comme un dix. Avery l'avait vue se tordre de douleur dans des salles d'attente d'hôpital et dans des cabinets de médecins, à essayer désespérément de trouver la combinaison adéquate de mots et de chiffres qui déverrouillerait l'accès au soulagement permanent. »

« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »

« L'amour qu'elle portait à ses sœurs était trop problématique, trop envahissant. »

« La main humaine n'est pas taillée pour détruire. Vingt-sept os dans chacune, pour la plupart pas plu épais qu'une cigarette slim. C'est pourquoi un bon bandage est essentiel, et c'est là que l'entraîneur entre en scène. La transformation cosmique que tout boxeur doit subir avant d'entrer sur le ring, cette révolution qui le fait passer de mortel à combattant, démarre à l'instant où l'entraîneur commence à lui bander les mains. »

« En Angleterre, il y avait un dicton chez les fans de football : C'est l'espoir qui tue. La défaite est toujours plus amère quand on s'est laissé aller à espérer la victoire. Ne pas rêver au-dessus de ses moyens, c'était ainsi qu'aimaient vivre les Britanniques. L'instinct de se protéger sous couvert de pragmatisme. C'était ainsi que leur mère avait toujours fonctionné. Mais Avery était américaine. Elle croyait à l'espoir, elle en avait bouffé au petit déjeuner, au même titre que ses céréales et que les infos locales qui racontaient les exploits de gens ordi-naires qui avaient sauté sur les voies du métro pour sauver de parfaits inconnus. Et il n'y avait pas meilleure allégorie de l'espoir que l'abstinence. »

« Et si l'addiction était de famille, peut-être la guérison l'était-elle aussi. Oh, voilà qu'il était de retour, enflant démesurément à l'intérieur d'elle, ce penchant puéril, haut en couleur, typique-ment américain: l'optimisme. Peut-être que ça fonctionnera pour Lucky, songea-t-elle. Peut-être que tout ira bien pour elle. Elle ne pouvait s'en empêcher. Ces peut-être fleurissaient en elle, puissants et poétiques comme des pissenlits, ces mauvaises herbes ravissantes qui s'invitaient sans prévenir et savaient toujours trouver les fissures où pousser. Elle laissa l'espoir monter, monter et monter encore. »

« D'après mon expérience, [...] c'est ne pas faire qui est le plus difficile. »

Quatrième de couverture

« Ce portrait complexe de quatre soeurs est extrémement nuancé et captivant. »
Vogue

Les sœurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :

Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.

Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.

Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.

Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois sœurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial.
Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.

Un roman vif, drôle et émouvant de l'étoile montante de la littérature américaine.

Éditions Calmann Levy,  mars 2026
494 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville 

vendredi 8 mai 2026

Les grandes occasions ★★★★☆ d'Alexandra Matine

« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »

« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »

« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »

« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »

« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »

« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »

« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »

« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »

« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »

« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »

« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »

« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »

« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »

« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »

« La grand-mère est une enfance éternelle. »

« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »

« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »

« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »

Quatrième de couverture

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »

Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.

Éditions Les Avrils,  avril 2020
249 pages 

dimanche 3 mai 2026

Hamnet ★★★★☆ de Maggie O'Farrell

Lire Hamnet, c'est entrer dans une histoire que l'on croit connaître et découvrir qu'elle ne parle pas de ce que l'on imaginait.
William Shakespeare reste en retrait. Ici, tout gravite autour d'Agnès. Une mère. Une femme à part, en décalage, attentive à ce que les autres ne voient pas, les plantes, les souffles, les signes infimes. Une femme que certains jugent étrange, mais qui semble simplement habitée par une autre manière d'être au monde.
« Les autres mères de cette ville, à cette heure, beurrent les tartines de leurs enfants, leur servent le ragoût. Mais celle de Susanna... Celle de Susanna se donne en spectacle, comme toujours, à s'arrêter brusquement pour observer les nuages, pour murmurer quelque chose à l'oreille d'une mule, pour ranger un bouquet de pissenlit dans ses jupons. »
Ce qui frappe, c'est la manière dont Maggie O'Farrell donne à voir la vie dans ce qu'elle a de plus concret, les gestes du quotidien, les enfants qui grandissent, les tensions dans une maison trop pleine et puis, sans prévenir, le malheur. Le roman devient alors une traversée du manque. Un manque qui ne se dit pas toujours, mais qui imprègne tout. Qui se glisse dans les silences, dans les habitudes qui continuent malgré tout, dans cette sensation vertigineuse que tout peut être repris à n’importe quel moment.
Agnès, elle, ne compose pas avec l'absence. Elle la traverse. Entièrement. Dans son corps, dans ses gestes, dans sa façon d'habiter le monde après.
En parallèle, se dessine quelque chose de plus discret. Comment une vie, avec ses joies et ses pertes, peut se transformer en création. Pas une explication, plutôt une résonance avec Hamlet.
Ce que j'ai aimé, profondément, c'est cette écriture sensorielle, presque organique. Ces scènes empreintes de la matière, un grenier, des fruits, des voix d'enfants, du vivant ! Ce foisonnement de vie (sauvage) m'a presque surprise, comme si j'avais oublié à quel point il pouvait manquer, parfois, dans ma vie d'adulte.
Lu en deux jours, comme happée, sans vraiment m’en rendre compte. Mais j'ai quand même l'intuition que ce livre me restera longtemps en mémoire. 
Un livre à ressentir ❤️ Un livre de l'intime. 
Il me reste à découvrir l'adaptation cinématographique de ce livre et I am I am I am de cette autrice sur les conseils d'Émilie @emlespetitsplaisirs !

 NOTE HISTORIQUE

« Dans les années 1580, un couple qui habitait Henley Street, dans la ville de Stratford, eut trois enfants: Susanna, puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le garçon, Hamnet, mourut en 1596, à l'âge de onze ans.

Quatre ans plus tard environ, son père écrivit une pièce de théâtre intitulée Hamlet. »

« Les autres mères de cette ville, à cette heure, beurrent les tartines de leurs enfants, leur servent le ragoût. Mais celle de Susanna... Celle de Susanna se donne en spectacle, comme toujours, à s'arrêter brusquement pour observer les nuages, pour murmurer quelque chose à l'oreille d'une mule, pour ranger un bouquet de pissenlit dans ses jupons. »

« Le silence [...] est une arme puissante. »

« Les pommes alignées par dizaines bougent, tressautent, tanguent, chaque fruit logé dans un creux spécialement taillé pour lui dans les étagères de bois qui occupent les murs de ce petit grenier. 
Saute, saute, tangue, tangue.
Elles ont été placées ici avec soin, de cette manière précisément queue vers le bas, étoile du calice au sommet. La peau ne doit pas toucher celle de sa voi-sine. Les fruits doivent demeurer ainsi tout l'hiver, juste maintenus par ces creux taillés dans le bois, chacun séparé par la largeur d'un doigt, ou ils s'abîmeront. S'ils se touchent, des taches marron apparaîtront, qui les feront ramollir, moisir, puis pourrir. Ainsi doivent-ils être conservés, en rangs, séparés, queue vers le bas, dans cette atmosphère confinée.
Les enfants de la maison se sont vu attribuer cette mission : cueillir les fruits sur leurs branches torturées, les empiler dans des paniers, les emporter jusqu'ici, dans le grenier à pommes, et les aligner sur ces éta-gères, soigneusement séparés par la même distance, afin de leur permettre de s'aérer, de se conserver, de leur durer l'hiver et le printemps, en attendant que les arbres recommencent à donner.
Mais ce jour-là, les pommes bougent. Remuent, encore et encore, d'un côté puis de l'autre, ballottées, poussées, obstinément. »

« Eliza devra, a déclaré Mary, partager son lit avec Agnes jusqu'à ce que le mariage ait lieu. Sa mère a fait cette annonce les lèvres pincées, rigides, sans regarder Eliza dans les yeux, tandis qu'elle étendait sur le lit une couverture supplémentaire. Le regard d'Eliza s'était alors posé sur la moitié de la paillasse, près de la fenêtre, inoccupée depuis la mort de sa sœur Anne. En levant les yeux, elle s'était aperçue que sa mère faisait de même, elle avait eu envie de lui demander: Penses-tu à elle, te surprends-tu parfois à guetter le son de ses pas, de sa voix, de sa respiration la nuit, car cela m'arrive à moi, constamment. Je reste convaincue qu'un jour, je me réveillerai et la trouverai près de moi, comme avant; que tout cela n'aura été qu'un pli, une ride dans le temps, et que tout reprendra comme à l'époque où elle vivait et respirait. »

« Assis par terre, jambes tendues, le petit garçon fait tomber les aiguilles, une par une, d'un air grave, dans un bol en bois, avant de les remuer avec une cuillère. Eliza écoute les chapelets de sons qui jaillissent en même temps que son souffle, tandis qu'il mélange: un « gui » pour « aiguille », un « iza » pour « Eliza », un « oup » pour « soupe ». Les mots existent, pour qui sait écouter. »

« Quelles que soient les tensions qui existent entre elles et ces tensions, bien sûr, sont nombreuses pour qui vit dans une telle promiscuité, avec tant à faire, tant d'enfants, de bouches à nourrir, de repas à préparer, de vêtements à laver, à repriser, d'hommes à surveiller, à rassurer, à apaiser, à conseiller, à cet instant, Agnes et Mary ne font plus qu'une. Alors que d'ordinaire, les plaintes, les piques, les frictions sont monnaie courante entre elles ; les disputes, les chamailleries, les soupirs ; alors que l'une peut s'en aller jeter aux cochons le repas préparé par l'autre sous prétexte de le trouver trop salé, trop grossier ou trop épicé ; alors que les sourcils se soulèvent devant le moindre ouvrage reprisé, le moindre vêtement confectionné, la moindre broderie. Alors que leur quotidien est ainsi fait, dans un moment tel que celui-ci, toutes deux fonctionnent comme les deux mains d'un même corps. »

« Elle et le médecin s'observent un moment, par cette lucarne à travers laquelle sa mère passe d'ordinaire ses remèdes à ses clients. C'est à cet instant qu'Hamnet se rend compte, doté de cette acuité propre à l'enfant qui se prépare à devenir homme, que ce monsieur n'aime pas sa mère. Qu'il la méprise. Cette femme vend des remèdes, fabrique ses propres médicaments, prélève des feuilles, des pétales, de l'écorce, des jus, saurait com-ment aider les gens. Ce monsieur, comprend-il tout à coup, aimerait la voir tomber malade. Sa mère lui vole ses patients, son travail, son argent. Comme le monde adulte, à cet instant, lui paraît étrange, si complexe, si glissant! Comment pourra-t-il un jour s'y frayer un chemin ? Comment réussira-t-il ? »

« Ce qui est donné peut être repris, à n'importe quel moment. La cruauté et la dévastation vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais baisser la garde. Ne jamais se croire à l'abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu'ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu'ils peuvent partir, vous être enlevés, comme ça, être emportés par le vent tel le duvet des chardons. »

« De nouveau, il éprouve cette sensation qui depuis toujours l'habite que Judith est l'autre face de lui, qu'ils s'imbriquent, elle et lui, comme les deux moitiés d'une coquille de noix. Que sans elle il est incomplet, perdu. Que sur sa face demeurera pour le restant de ses jours une plaie béante, à l'endroit où Judith lui aura été arrachée. Comment vivra-t-il sans elle ? Cela est impossible. Cela serait comme demander à un cœur de vivre sans poumons, comme dépouiller le ciel de la lune et dire aux étoiles de la remplacer, comme croire que l'orge peut pousser sans pluie. Comme par magie, des larmes sont apparues sur ses joues à elle, des graines d'argent. Il sait que ces larmes sont les siennes, tombées de ses yeux à lui, mais elles pourraient aussi bien être à elle. Car ils sont un, les mêmes. »

« Même à travers le brouillard de l'épuisement, même sans avoir encore pris sa main, Agnes sait qu'il l'a trouvée, l'a embrassée, l'habite cette vie qu'il devait vivre, ce travail pour lequel il était fait. Ce constat la fait sourire, là sur ce lit voir ce dos si droit, ce torse bombé, ce visage duquel s'est envolée toute inquiétude, toute colère, qui rayonne de satisfaction. »

« Je suis mort ;
Toi, tu vis ;
puise ton souffle dans la douleur, Pour raconter mon histoire. »
Hamlet, acte V, scène 2 

« Hamlet, là, sur scène, est deux personnes à la fois : le jeune homme, vivant, et le père, mort. Vivant et mort à la fois. Son mari l'a ramené à la vie, de la seule manière qu'il pouvait. Tandis que le fantôme parle, Agnes voit que son mari, en écrivant ces mots, en s'attribuant le rôle du fantôme, a pris la place de son fils. A pris la mort de son fils, l'a faite sienne ; s'est placé entre les griffes de la mort pour faire ressusciter son fils. « Ô horrible! Ô horrible ! Très horrible ! » murmure son mari d'une voix macabre, rappelant l'agonie de ses dernières heures. Son mari a fait ce que n'importe quel père aurait fait, a échangé sa place, a pris pour lui la souffrance de son fils, s'est offert pour que son petit garçon puisse vivre. »

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Quatrième de couverture

Un jour d'été 1596, dans la campagne anglaise, une petite fille tombe gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part chercher de l'aide. Agnes, leur mère, cueille des herbes médicinales dans les champs, et leur père est à Londres pour son travail. Tous deux sont inconscients de cette maladie, de cette ombre qui plane sur leur famille et menace de tout engloutir...

Une écriture splendide pour une histoire bouleversante. Celle d'un frère et d'une sœur unis par un lien indéfectible, d'un couple atypique marqué par un deuil impossible, d'une maladie « pestilentielle» qui se propage. Mais surtout, tendre portrait d'un petit garçon qui inspira à son père, William Shakespeare, sa pièce la plus célèbre.

Sur l'auteure

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O'Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti, elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l'écriture. Elle est l'auteure de La Maîtresse de mon amant, La Distance entre nous, L'Étrange Disparition d'Esme Lennox, Cette main qui a pris la mienne, lauréat du prestigieux Costa Book Award 2010, En cas de forte chaleur, Assez de bleu dans le ciel, I am, I am, I am et Hamnet, lauréat du Women's Prize for Fiction, et élu meilleur livre 2020 par le Guardian et le New York Times.

« Un fascinant roman sur l'amour, la liberté, la fraternité, le deuil. Une épopée intemporelle. »
L'Express

« Un roman d'une beauté folle. »
Olivia de Lamberterie - ELLE

« Une lecture d'une puissante densité. »
Christine Ferniot - Télérama

Éditions de l'Observatoire,  mai 2022
399 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sarah Tardy

vendredi 7 novembre 2025

L'Entroubli ★★★★★ de Thibault Daelman

Réminiscence de l'enfance.
Un livre empli des cris, des odeurs, des bruits, des lumières, des ombres, des pleurs, des sensations, des impressions, des fulgurances de l'enfance et de l'adolescence. 
« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. » 
L'auteur plonge dans son passé, le décortique usant de belles formules et d'un style singulier qui nous saisissent dès les premières pages.

À ne pas lâcher, car par bribes poétiques, par fragments empreints de douleur mais aussi de joie, Thibault Daelman raconte. Et nous rattrape aussi souvent.

Des passages lus, relus. Pour que les images et les émotions restent. 

Une belle proposition autobiographique, authentique, un témoignage incarné d'une jeunesse pauvre au sein d'une fratrie de cinq garçons avec une mère accumulatrice, brouillonne, fouillie, dévouée corps et âme à ses enfants, à l'esprit revendicateur, qui nous échappe aussi parfois dans ses excès, et un père alcoolique, en pointillés, catalogué absent, violent, inexistant et une réticence envers le père ainsi inoculée par la mère, à la fratrie,  par la force des choses. 

Un récit original, détonnant, marquant, frais, piquant sur la quête de soi dans la l'écriture, et sur l'urgence d'écrire pour ne pas oublier, pour se sauver aussi peut-être.

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« Enfant, notre mère avait fait d'instinct pour son frère jumeau handicapé mental contre cet identique et éternel renoncement ambiant des efforts qu'on aurait dit désespérés mais qui ne pouvaient être que d'espoir. Elle n'était vraiment humaine qu'à démentir en actes les limites extrêmes que l'humanité se croit. Même notre père bénéficierait plus tard de cette énergie qu'elle avait en dernier recours pour autrui sur le bord du gouffre. Elle ne laissait personne au mépris de l'espèce.  À bras-le-corps, elle l'endiguait. »

« Maman. Une voix, une diction, une chaleur.

Un corps géant, plus entier qu'un monde.

Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.

Là, des plis connus de bras, de cou, et soi à même - bercé de fait, consolé d'une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.

S'y blottir c'est se rejoindre. »

« Le chaos n'est que rétrospectif. Chacun s'y plaisait soit par exotisme, soit par habitude de pire. Nul besoin d'adhérer. On se diluait. »

« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. »

« MA MÈRE EST PAROLE. Parler lui est physiologique.
Depuis la première heure du jour, elle parle. Quand elle est seule, elle l'est à haute voix. Lisant, elle susurre. Sinon, elle parle ses gestes, elle parle ce qu'elle fait, ce qu'elle a à faire et, entre-temps, parfois, elle parle ce qu'elle pense. De la détresse, du reproche, du suicide se calent ainsi entre une remarque sur la lessive et une pensée pour le four et, demain, ne pas oublier de passer à la pharmacie. Elle est mieux que l'ancienne, la pharmacie, mais trop chère, c'est comme tout... Et ça continue. Sa parole partout la précède, la suit. Jusque dans le sommeil. La nuit, le jour, en dépit. Variant de ton selon l'humeur, s'embrasant, s'apaisant, distraitement, intensément, continûment. Elle parle plus assidûment qu'elle respire. Sa voix est la plus grande part d'elle-même. »

« En vue de Noël, un bon mois à l'avance, la ville s'apprêtait. De même, s'amorçait chez nous, au relais de l'usuelle, une détresse spécifique. Comme ailleurs l'attente joyeuse, la détresse préparatoire était disproportionnellement plus longue que le moment effectif. Ce qui ne pouvait plus même être une joie était tout au plus un soulagement tardif étrangement agrémenté d'un arbre, d'un festin et de bougies. Émile, rituellement, pleurait pour le sapin et, au dernier moment, l'obtenait pour tous, au rabais. Notre mère sortait la boîte à guirlandes sous les insultes de César qui claquait la porte dans l'odeur de la bouffe à cuire. »

« Alors qu'il l'insultait, elle ouvrit son manteau qu'elle jeta derrière elle, le poussa tout au fond du lieu sur le rebord de la baignoire où pour ne pas tomber il fut contraint de s'asseoir. Elle se mit à déboutonner son pantalon et à tirer d'un même coup son gilet et sa chemise. À peine fut-il nu dans la baignoire qu'au saisissement de la pomme de douche, elle aspergea d'un jet puissant son visage crispé.

- C'est froid, salope!

Essoufflé, se protégeant et l'écartant de l'avant-bras, il la fit reculer d'un pas dont elle revint tout de suite plus déterminée que jamais, munie d'un bidon d'eau de Javel pure qu'elle lui déversa sur le crâne. Se débattant à l'aveugle, il hurla d'en avoir plein les yeux, plein la bouche, haletant, crachant, grimaçant de douleur et de panique comme d'une douche d'acide.

Aux yeux de notre mère, Olivier n'avait pas de problème. Il était le problème.

De même, il n'était pas sale. Il était la saleté.

Elle ne le lavait pas. Elle l'éradiquait. »

« L'école est pleine des enseignements qu'elle ne dispense pas. J'ai vu les gamins les plus populaires être les plus cruels, les plus vains. De même, les institutrices les plus plébiscitées humilier les rares enfants que la vie humiliait déjà et accroître du fait même de cette cruauté une popularité qui sous le rire général se savait un règne. »

« Il était, parmi ces jardiniers, un plus loquace avec qui elle pouvait, mieux encore que parler, converser. Homme enthousiaste, plutôt jeune, aussi bègue qu'affable. S'interrompant, le chemin se dilatait alors dans le soir tombant. Nous, courant autour d'eux, dans le parc, vaquant avidement à tout ce que l'enfance substitue à l'attente. Aventures infinies. »

« Je m'étonnai dans le noir qu'un sentiment si étranger à la tristesse empruntât vers mes yeux les mêmes voies silencieuses. Je ne repensais pas l'instant, je le vivais seulement plus réellement, à ne plus en douter. Quelque chose devait en larmes travailler à garder l'image dont naissent ces lignes ; comme ma main, contre moi, ce bout de papier. Je ne verrais plus jamais Olivier si serein, si debout. »

« NOTRE LOGEMENT SOCIAL était au nom d'Olivier.
Son statut de fonctionnaire nous en faisait bénéficier. N'étant pas mariée à lui, notre mère, en cas d'hospitalisation prolongée du locataire susnommé, ne pouvait prétendre conserver l'appartement. Bien que six, nous ne comptions pas dans l'équation. Outre son lexique, l'administration a son algèbre. Notre mère fut donc contrainte de « reprendre » Olivier. »

« Après chaque impact des trois pieds de sa canne métallique sur le parquet, son pas émettait un bref crissement de caoutchouc. Pour ce demi-corps trapu portant et traînant un corps entier, le moindre pas était un effort, un risque, une prouesse.

Marchant, il bravait. »

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« D'ÉPAIS CHEVEUX NOIRS tombent sur un manteau noir qui, plus qu'un vêtement, est une forme. Un petit cylindre large duquel ne dépassent ni mains ni pieds et sur lequel est posé un visage rond et blanc. Là, un nez immense sépare deux yeux infimes. Les lèvres pincées ne savent que sourire et susurrer. Voix et regard sont d'une douceur sans âge. La dame n'est vieille que probablement. Cette demoiselle - ainsi qu'elle se faisait appeler - ne mit dans nos bouches jamais rien d'allemand que les pâtisseries qu'elle nous apportait à l'occasion et, dans nos oreilles et devant nos yeux, qu'un seul et même vieux film de vampires dont, pure comme elle l'était, elle seule ignorait le pendant érotique. Hors des dégustations et des projections, l'allemand flottait à l'état de projet, d'évocation, puis se dissipait complètement. La bonté de notre hôte était une cécité à la faveur de laquelle elle croyait notre petit groupe sérieux et méritant, jusqu'à l'en féliciter. Or, nous n'étions appliqués qu'à discuter, en français. Mes trois camarades, toutes des filles plutôt calmes, se découvraient même par contraste, devant tant de permissivité et de candeur, des malices dont nous riions tous. Comme rien d'allusif ne lui parvenait, mademoiselle riait alors avec nous de bon cœur et, sans le savoir, d'elle-même. Elle ne se rappelait à son enseignement que par moments, puis l'oubliait aussitôt dans l'incessant flot de digressions dont notre petit comité, des heures durant, avait la ressource. Sans plus de programme ou de matière, le délitement de l'instruction jouissait ici d'une alcôve privilégiée. En marge du tumulte, le délitement est une paix. »

« ÇA VOUS PREND DE L'INTÉRIEUR et, de là, vous enlève à vous-même, vous déforme, vous empoisse. Avec cette impression qui vous serre la gorge d'avoir été jeté dans le monde, sans préavis, corps frêle grandissant, pris de toutes parts de confusion et de poils. La voix s'enroue au sortir. On se maudit comme on s'advient. Ahuri. Étranger. Autrement vivant.

Tandis que tout moi se prend à croître, je me courbe, mes épaules s'écroulent, la tête enfouie loin dedans. Malaise. Je ne cours plus, ne marche plus, mais piétine. Il y a de la détresse à venir, et autant à la traîne. La cervelle déborde de bouillir, pas de penser.

C'est tout ce sentiment que, de bon matin, je trimballe, barbouillé, traqué, farouche. Je redoute déjà l'autre. Les filles au centre. Mon silence en bégaie. Elles sont l'autre, par excellence. Terrifiantes.

De mon cerveau à l'entrejambe, toutes mes veines en exigent, d'elles. Appétit cruel pour l'inenvisageable dont, pris sur le fait, je détourne l'esprit comme les yeux, penaud, minable, inadéquat, avec en tête un encore infini de cette chair devinée qui se meut dans l'hypothèse et hérisse jusqu'à ma peau grasse, boutonneuse, humiliée d'envie.

La chair est la substance urgente du mirage dont je délire et me constitue. La chair, constamment, se veut, s'obsède, et meurtrit jusque dans les rêves, jusque sur le chemin. Les idées tentent vainement d'exister à l'occasion dans quelques recoins vacants du crâne. Ça croit viser l'existence mais ne va même pas jusqu'à la vie. Ça décrète, ça prétend, ça voudrait se venger d'être. Mais les certitudes sont des symptômes du doute. Les mots ne font que diversion et s'avortent quand voilà, au bout de la rue, la destination redoutée. Bientôt l'heure. Foule d'autres qui piaille. Leur matin en partage. Ils sont ma crainte. Ma crainte est nombreuse, bruyante, de mon âge, et s'agglutine à la porte du collège où, déjà, à contrecœur battant, je m'enferme avec tous.

Parmi eux, je voudrais reculer, n'avance qu'à défaut de disparaître. Dans l'enceinte de la cour, je longe les murs, m'y adosse. Indemne encore d'autrui qui m'ignore dans sa liesse, sa foulée, je me retranche tête basse dans les œillères de mes cheveux gras et ballants. Mes yeux se concentrent sur une portion de sol, à mes pieds. Je voudrais croire en ce goudron granuleux comme en une zone de lune apaisée, vide d'eux et de moi. »

« MAIS ÊTRE.

En mots comme en présence, comme vivant.

Sans cesse, obstinément.

J'ai, dans le crâne, du verbe au lieu des neurones.

Le verbe, sur tout, m'est un souffle.

Un souffle permanent que j'écris à l'occasion. Vertige absorbant dont je reviens farouche, cœur battant.

Lire, cependant, serait devoir mes mots à d'autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l'y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et - loyal - épouse ma méprise. »

« Ils nous raconteront toutes leurs désobéissances. Nous leur raconterons notre chaos. Émerveillement réciproque. Troc d'existences. »

« La gueule en surface, cherchant et trouvant l'air, battant l'eau de ses courtes pattes griffues et griffantes, l'animal ne démérite pas. S'il y a du rat dans ce chien, il y a de la loutre dans ce rat. »

« Rugueux, terreux, humides, brûlants... Tout se ressent et commence sous nos pieds nus. On vit entre ombre et lumière, herbe mouillée et herbe sèche, horizon et forêt. De l'air à l'eau - plus encore que de température - on change de pesanteur. On alterne. »

« Omnipotente, elle sait parler sans s'essouffler et œuvrer sans se désœuvrer. Le soin urgent qu'aux quatre coins de l'espace elle porte aux objets et aux êtres étant toujours suivi d'un flux de paroles, sa voix, plus encore qu'un règne, est une âme audible. Alors, quand, à l'occasion, la trépidation tourne à la frustration puis au fracas, tout tressaille. Une porte claque.

S'amorce une apnée dont on ne sortira que quand elle en sortira. L'ambiance, d'heure en heure, puis, parfois, de jour en jour, suffoque durablement.

Au repli de sa chambre, elle se froisse. Ces crises de chagrin secouent sa vie. Elle n'en guérit jamais, se retranche dans sa meurtrissure.

Quand enfin - diminuée comme elle ne l'est que triste, muette comme elle ne l'est que blessée, toute pétrie d'amertume - elle revient de son exil, elle ne veut toujours rien dire, et surtout rien entendre; mais le fait, peu à peu, parmi nous.

Ici n'est rien sans elle. Elle en est la plus ardente part de vie. Au gré de sa voix, de son sourire, tout se ravive. Ici reprend son cours. »

« La vie, tout autour de nous, agit sur certains vivants comme un acide. La corrosion nous apparaît chaque jour plus flagrante, plus fatale. Rien ni personne n'y peut s'opposer. Notre fougue, à grandes rasades d'alcool fort, a beau se prolonger d'ivresse, l'atroce colle à nos pas comme à nos âmes et rattrape nos deux êtres vacillants jusqu'après la pesanteur, jusqu'où l'espoir se dégueule. »

« - Eh, madame. Vous pensez quoi des gays?
- Les gays, ici, ça n'existe pas.
Avait-elle répondu à la surprise générale, précisant ensuite que le terme était aussi anglo-saxon que le concept, que ce terme était le titre d'une communauté et que la France sur le plan théorique du moins réfléchissait pas en termes de communautés mais de citoyenneté. L'orientation sexuelle ne relevant pas du politique mais du privé, il n'y avait pas matière à la considérer autrement que comme la liberté de chacun.

- Et vous pensez quoi du mariage gay ?
- Je suis pour ma part opposée à tout mariage civil. Mais ce n'est que mon opinion. Je vois là un empiétement administratif de l'État sur la vie privée des individus.

Cette pensée à la fois franche et nuancée, sans toujours provoquer l'adhésion, suscitait l'écoute ; ce qui en ces murs était la plus rare et tangible forme de respect, sentiment inspiré par la cohérence à la faveur de laquelle elle se tenait toujours, face à nous, debout et droite.

Cette prestance que certains s'occupaient à mettre à l'épreuve couvait une intégrité inquiète et exigeante ayant le souci permanent du doute et du détail. Peu après l'avoir entendue évoquer la laïcité et le voile, on l'avait vue ôter un à un les anges qui, dans l'entrée du lycée, pendaient trop paisiblement au sapin de Noël. »

« RANIA ET NOUR. Deux manières d'être. Nour bruyante, remuante, débordante. Rania, tout aussi vive mais en retrait, en subtilité, en malice. 
[...]
Sans toutefois être plus grande, la silhouette de Nour s'accroît par contraste avec celle de Rania. Nour est à la fois plus fine et plus voluptueuse. Si les deux peaux sont mates, celle de Nour est plus foncée. Sous une chevelure noire et suavement bouclée, un visage long aux traits fins avance toute l'épaisseur de lèvres rarement closes. Ces lèvres abondantes caressent et enduisent de brillance les dents puissantes qui font de chacun de ses sourires un événement. Les grands yeux noirs cillés de noirceur recèlent force et douceur. Ces deux grandes billes sombres vous fixent avec franchise et gravité. Elles sont le silence qui manque à sa parole.

Les deux filles, entourant le mien, de silence, le noient et, momentanément, m'en guérissent. Leur complicité m'englobe, m'embrasse, me ravive. C'est tout le problème. Entre elles, je tends presque à m'épanouir, me fige dans cette tension. Je retrouve la parole, le sourire, presque espoir. Mais la réjouissance a en moi un écho de malaise. Leur compagnie me console autant qu'elle me ronge. Je me frustre en secret.

Je les vois chaque jour se mouvoir dans la vie avec une fraîcheur gracieuse où il fait bon s'absorber. Pleines d'aplomb, de conversation, d'humour et de repartie, elles ont le présent léger et l'avenir facile.

Rania, qui est la meilleure de la classe, le sera Inch' Allah jusqu'à un diplôme de droit international. Les études, cependant, ne sont pas un moyen, mais seulement une hygiène momentanée. Car, ensuite - si elle ne s'est pas trouvé un mari d'ici là Rania arrêtera définitivement son parcours. Elle demandera à ses parents de lui présenter un homme à qui elle se mariera. 

Alors, elle se voilera avec bonheur et deviendra mère au foyer, puis grand-mère, arrière-grand-mère... Elle a beau en sourire, il n'y a là rien de fantaisiste. Sa projection est sûre, presque pragmatique. Tout son être s'y destine déjà. Le sourire est peut-être rêveur, mais d'une rêverie ferme qui tient de la certitude. Au décompte des années sur ses doigts, son enthousiasme, sans se languir, se nourrit déjà du futur qu'elle découpe en parts. Je m'étonne chaque fois de la netteté avec laquelle, souriante et sérieuse, elle se concocte une vie comme à la dînette. Mon étonnement, s'attendrissant, finit en respect.

Si la conviction de son amie inspire le même respect à Nour - respect auquel s'ajoute un peu d'admiration ses aspirations à elle diffèrent cependant radicalement. La religion - quoique présente - est chez elle plus diffuse. Par ailleurs, sa nature bourgeonnante et déjà effusive se prête mal aux planifications. Elle n'est qu'à l'instant, curiosité, énergie, trépidation. Ses gestes d'enfant dissipée meuvent un corps partout ferme, partout débordant. Une douceur rattrape la brusquerie au vol, la change en charme. Le jaillissement de son être se traduit dans ses yeux en ardeur. Une petite fille se consume dans l'imminence d'une femme. Je m'éblouis de cette flambée. »

« - Je suis contente de t'avoir rencontré...
Me confie Nour, d'ordinaire assez peu encline à la confession. Le contexte, lui aussi, est inhabituel. Nous sommes alors tous deux chez elle, dans la pénombre du tout petit salon du tout petit appartement où elle m'a convié. Sa mère n'est pas là et sa petite sœur dort à côté, me répète-t-elle plusieurs fois, me tendant encore des pâtisseries orientales et du thé à la menthe. Cet ample sourire que je lui connais prend au sein de cette pénombre exiguë et tiède une inclination inédite. Subjugué, paniqué, abject, je ne parle que des gâteaux que j'absorbe et dont on se lèche les doigts. L'éloge que je fais à la douceur du miel, aux débris de pistache et aux feuilletés enduits de fleur d'oranger atteint à dessein le sourire, puis les yeux auxquels je l'adresse secrètement. Cette ode dérisoire aura cependant, à la longue, raison de l'instant que j'ensevelirai sous mille autres thèmes. Je voudrais me taire mais ma bouche parlera pour moi. Bien que nous conversions sans déplaisir, cette coulée de mots, à terme, nous privera d'air et - pire de silence.

- Au revoir, mon ami.

Ce dernier mot que, par pudeur, nous ne nous étions jamais dit, laissera dans mon thorax un écho juste et douloureux. »

« Tous les rebords de fenêtre étaient abondamment fleuris. Cette flore du pourtour envahissait le salon. Là, le chaos lui-même fleurissait et, par endroits, donnait des fruits. Rien de comestible. Cet écosystème qui s'étendait du bactérien au végétal, de la mouche à la mite et du chat à nous - bien que plein de vie était invivable. L'angoisse y fermentait dans un mélange irrespirable de démission, de malaise, de sueur, de crasse, de poussière et de déjections. »

« Arthur avait pour la nonchalance le mépris que j'avais pour la réussite. Sans que cela fût personnel, cet entrechoquement de nos mépris nous opposait.

Du social, au passage, s'insinuait dans l'affaire. Arthur avait épousé à la faveur de son essor des idées politiques altruistes et progressistes. De belles idées, de celles qu'on peut se permettre. Il faut en effet ne plus tout à fait l'être pour se pencher sur le pauvre. Quant à moi, je n'avais pas d'idée. Seulement une gratitude pour tout ce qui de l'État abritait, nourrissait et soignait. J'avais toutefois décidé que ce n'était pas là l'œuvre des altruistes, dont le sentimentalisme me gênait, mais celui de quelques figures plus austères et moins contemporaines.

Ne résultaient de ces maigres visions qui se croyaient politiques qu'une opposition de plus, un prolongement de nos insultes, une occasion de parler. »

« L'ENFANCE PASSÉE, chacun de nous devenait le fantôme de l'enfant qu'il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu'on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule.

Or, Edgar, qui avait longtemps été le plus dépendant d'entre nous, était, à l'adolescence, le plus radicalement différent. Notre mère ne l'avait aimé que servile, vulnérable, enfant. Elle ne l'aimait pas libre.

*

Un jour, en notre absence, notre mère remplaça par un lit à une place le lit superposé où Edgar et moi dormions depuis toujours. L'injonction était de partir d'ici ou de nous serrer. Notre mère ne s'explique pas. Elle ne répond jamais ni de ses mots ni de ses actes. Elle est en tort comme en paix, comme ailleurs. Et de là, comme de loin, elle aura raison de votre calme. Rien à faire. Le cri, peu à peu, vous prend de force, de l'intérieur. Et vous voilà contre votre gré, cœur serré et battant, gorge contrainte, yeux humides de rage, esprit et bouche déchirés d'arguments, de reproches et d'insultes sans effet. Du moins, sans effet sur elle, devenue muette, placide, innocente. Elle ne vous regarde toujours pas, même de si près, même à vous fixer. Alors que, poings et cœur serrés, tremblant, vous lui gueulez de tout vous-même à la face, elle plisse les yeux, d'un peu de vent absent. Elle n'entend pas. Chacun de nous - hormis Émile - passe souvent par là, y est poussé, acculé, cerné aux confins d'une colère sans destinataire qui immole et consume jusqu'à une voix méconnaissable, hurlant moins de fureur que de détresse, puis de sanglots.

La mère, elle, s'est bel et bien retirée sur place, volatilisée en présence, exemptée. Après avoir blessé en actes et en mots, elle blesse en silence, l'air de rien, tranquille, imperturbable. Sans les mains et sans peine, c'est par votre intermédiaire qu'elle vous égorge, qu'elle vous saigne. Elle vous fait passer comme une crise le goût de vouloir, dont elle vous vide. Elle vous dégoûte du respect qu'elle vous refuse.

Enfin, le calme vous prendra, peu à peu, comme, tout à l'heure, le cri. Mais sans raison. Alors, seulement, vous lui tournerez le dos, épuisé. Le cœur - lui - mettra encore des heures à se calmer et une vie à se meurtrir.

Vous aurez beau en faire mille fois l'expérience, la cruauté, intacte, vous frappera chaque fois à nouveau très fort comme par surprise, et ce, outre la jeunesse, aussi loin qu'on aime : à jamais.

Pour le moment, je laissai le lit à Edgar et couchai sur le parquet. Après tout, le malaise de cette vie n'avait plus à disposer d'un lit. Au sol, j'eus chaque nuit le sentiment concret de cette cohérence. Me retournant dans tous les sens, je m'accoutumai du corps à la situation. Je m'y flanquai. »

« TOUTES LES BRIQUES SE RESSEMBLENT, pourraient se confondre. Mais il y a, au fond de la cour, le troisième étage, débordant de fleurs, toutes fenêtres ouvertes, en toute saison. Il y a les fenêtres où l'on subit et, à l'angle, celle, précise, où l'on souffre. On pourrait rentrer à l'oreille. La cour, l'immeuble, l'étage crient. Et nous, on rentre au cri.

Se retourner, allongé, encore, pour rien, dans la nuit servile. Depuis l'autre chambre, la détresse ne s'interrompt qu'à reprendre son souffle, son cri. Long, puissant, déchiré. Mon cœur et ma tête travaillent en vain à omettre le présent, son bruit, sa voix. Mais le cœur, surtout, n'y peut rien. Il se comprime comme à entendre, chaque fois atteint comme muscle, sans délai. En fin de cri, la chair du cœur se relâche seule, jamais longtemps. D'heure en heure, il n'y a plus d'heure, plus de chambres, plus de couloir, rien entre, rien autour. Du muet et du cri. En sursauts, en pauses, en reprises. Ça se tait et ne se tait plus, alternativement. La récurrence a eu raison de la tristesse, de la colère, de l'immédiat. À la longue, mon cœur sursaute moins. Ma gorge s'est desserrée d'elle-même. Le peu qu'il reste de moi s'abstrait du harcèlement qui se prolonge. Ça gueule encore, à toute force. La nuit se distance. Pas le cri. »

Quatrième de couverture

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l'adversité et d'un père alcoolique, d'élever cinq garçons.

Chez l'un d'eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l'enfance, s'impose la nécessité d'écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle.

« Écrire, pour me réunir, me dissoudre, simultanément » : né en 1990 à Paris, Thibault Daelman est un écrivain de langue française. L'Entroubli est son premier roman.

Éditions Le Tripode,  août 2025
287 pages

dimanche 4 mai 2025

Le vent léger ★★★★☆ de Jean-François Beauchemin

Léonard, l'aîné des six enfants raconte son enfance heureuse et soudée avec ses frères et soeur, et ses parents aimants.
Ils vivent paisiblement à la campagne et c'est dans ce décor champêtre que j'ai tourné, avec bonheur, les pages de ce livre, au gré des saisons, des beaux mots de Jean-François Beauchemin, de ce vent léger, de ces belles phrases truffées de belles métaphores qui m'ont ravie, m'ont enchantée et émue aussi. 
Une vie paisible proche de la nature et du cœur de chacun, à aimer la vie à tort et à travers, à savourer et s'émerveiller devant la splendeur de la vie, de la nature « Rien n'est plus émouvant qu'une nuit d'été traversée par les bruits de la terre. » ...
« Parfois, dans l'atelier, papa écoutait ce slow magnifique, Nights in White Satin, des Moody Blues, et il se mettait à pleurer. Ensuite il se mouchait puis disait : « La vie est une splendeur ! » Et alors il allait puiser sur l'étagère son exemplaire tout écorné des Fleurs du mal, se tournait vers nous et citait Charles Baudelaire : Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage... Il s'émouvait encore, l'un de nous lui tendait un nouveau mouchoir, puis il nous expliquait : « Pourquoi deux fois beau dans ce poème ? Parce que c'est simple, et équilibré. Il ne faut pas avoir peur de la répétition. Au contraire, c'est elle qui fait l'équilibre de la phrase. » Et sans le dire nous pensions simultanément la même chose : ce n'est pas de syntaxe ou de figure de style dont il parle, c'est de notre vie en famille. »
... jusqu'au jour où un invité provoque une "blessure générale, confuse domestique" chez chacun des membres de cette famille, une blessure ressentie "à gauche sous les côtes". Une douleur près de l'âme. 
Malgré ce déséquilibre certain, les liens vont se resserrer encore entre eux, et les enfants vont continuer à être ce qu'ils sont depuis leur plus jeune âge, des êtres émerveillés de toutes ces petites choses merveilleuses de l'ordinaire. 
« Mais ce que je crois aujourd'hui, c'est que nous avions dès notre plus jeune âge développé une sorte de méthode, une façon de vivre inexplicablement basée sur une théorie du bonheur, et que pour nous la maladie, la souffrance, le malheur, la désolation, la fatigue, la détresse ou la mort nous stimulaient, en un sens, ou en tout cas ne prenaient jamais complètement le pas sur la joie, la force, l'amour qui sauve, l'espoir, le rire et la vie. D'où nous venait cette faculté ? À mon avis, il faut continuer de lire cette histoire pour mieux le comprendre. »
N'hésitez pas, si vous en avez l'occasion, à ouvrir ce livre empreint de philosophie, à vous laisser porter par la poésie dans cet invraisemblable bonheur car « [...] il y a dans chaque maison de cette campagne des gens avides de lectures plus indéfinissables, qui donnent accès à une solitude ombreuse, et aussi à une certaine poésie agissante et infatigable. »
Ce vent léger m'a cueillie en une matinée ensoleillée.

« Rien n'est précaire comme vivre 
Rien comme être n'est passager 
C'est un peu fondre pour le givre 
Et pour le vent être léger »
Louis Aragon 

«[Les] petites errances de maman dans les collines. Elle y mettait de l'ordre, je dirais, dans la matière mélancolique de son esprit, ces perspectives mobiles et très secrètes d'une femme tournée vers le ciel et qui, l'oreille dressée, écoutait dans les lointains la grande voix assourdie du temps. Car elle hébergeait une âme non pas décousue, mais, comment dire, disséminée, comme on le dit de certaines graines transportées par le vent léger, et qui restent longtemps ainsi transportées, suspendues entre ciel et terre.
Elle tardait à entrer dans cette étape de la vie que papa, lui, avait atteinte depuis un moment, et qui fait que la conscience est en paix relative, et désormais assez détachée du monde pour enfin s'y intéresser lucidement, sans trop de prudence ni trop de légèreté. On comprenait qu'elle avançait dans l'existence de la même façon qu'elle marchait dans les collines: à pas lents, mais, puisqu'il y avait tant à penser, sans trop s'attarder aux merveilles qui l'entouraient : la campagne épaisse, oscillant de gauche à droite, le beau marbre antique du ciel, le soleil monté là-haut sur son perchoir à poules, la lumière d'octobre déjà rousse. En réalité, et si vous voulez mon avis, je crois qu'elle entendait déjà, venu de quelque endroit reculé de ce ciel, le bruit de la mort qui, à l'étage, déplaçait ses gros meubles. »

« [...] il faut aimer, aimer de toutes ses forces, à tort et à travers. Et si l'amour cesse, il faut recommencer ailleurs, malgré les bruits de scie. »

« Parfois, dans l'atelier, papa écoutait ce slow magnifique, Nights in White Satin, des Moody Blues, et il se mettait à pleurer. Ensuite il se mouchait puis disait : « La vie est une splendeur ! » Et alors il allait puiser sur l'étagère son exemplaire tout écorné des Fleurs du mal, se tournait vers nous et citait Charles Baudelaire : Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage... Il s'émouvait encore, l'un de nous lui tendait un nouveau mouchoir, puis il nous expliquait : « Pourquoi deux fois beau dans ce poème ? Parce que c'est simple, et équilibré. Il ne faut pas avoir peur de la répétition. Au contraire, c'est elle qui fait l'équilibre de la phrase. » Et sans le dire nous pensions simultanément la même chose : ce n'est pas de syntaxe ou de figure de style dont il parle, c'est de notre vie en famille. »

« L'innocence nous revient-elle jamais après nous avoir quittés ?
Nous la sentions désormais hésitante à le faire. Bien souvent, nous l'entendions qui rôdait sous nos fenêtres, ou dans l'allée bordée de jonquilles. Mais elle n'entrait plus guère dans la maison à présent, et c'est à distance que nous devions suivre ses directives. Nous retournions chez le vieux fermier Bertin, peut-être l'homme le plus douloureusement dépossédé de cette innocence pour nous déjà presque perdue. Enfermé dans sa chambre, il écrivait depuis toujours ce qu'il croyait être un traité de sagesse mais qui dans les faits n'était qu'un long poème céleste et mélancolique, avec au milieu une grande tempête contenue. Personne à part nous ne s'intéressait à ce gros livre trop austèrement mystique. Quand il songeait plus que d'habitude à sa femme, il jouait avec l'idée de donner à son traité des airs de romance amoureuse. Nous le découragions de s'engager dans cette voie. Une fois, Zelda a dit : « L'amour dans les livres est toujours dégoulinant. Laissez-le plutôt vivre dans la vraie vie. Bien sûr votre femme est morte, mais ça n'est pas une raison. » Ces mots, ça l'a visiblement fait réfléchir. « Hum, a-t-il répondu, tout à coup bien pensif. Oui, je sens qu'il y a dans chaque maison de cette campagne des gens avides de lectures plus indéfinissables, qui donnent accès à une solitude ombreuse, et aussi à une certaine poésie agissante et infatigable. » C'était un poète, indéniablement, dont le gros livre dépeignait avec une sorte de minutie florissante non seulement les hommes, les femmes et les enfants, mais aussi l'espace et la durée, les forces secrètes qui empoignent par le col, si je puis dire, l'impénétrable mystère de l'univers. Tout pour plaire aux adeptes des grandes questions épineuses comme nous, enfants de la digne lignée des Cresson. Il répétait toujours: « Ce qui arrive à votre maman c'est terrible, oui terrible. Mais vous tenez le coup, peut-être parce que vous êtes tous ensemble, vous vous serrez les uns contre les autres. Moi je suis seul, et j'ai beau essayer d'être comme vous, les enfants, je n'arrive qu'à exprimer une tristesse aiguë. » Puis nous nous dirigions vers la laiterie où il nous servait chacun un verre de lait si extraordinairement frais que nous éprouvions dans nos corps de petits frissons de bonheur vertigineux. Après quoi nous nous taisions pour mieux écouter la rumeur lointaine du réel résonnant dans les collines, et ce sentiment de bien-être qui nous prenait par surprise, peut-être était-ce la poésie, justement, qui, cherchant un passage, se frayait un chemin dans nos corps en même temps que le lait du fermier Bertin. Souvent, tandis que nous buvions, il évoquait le souvenir de ses chiens, auprès desquels il avait vécu, affirmait-il, certaines expériences bouleversantes de douceur. « L'un d'entre eux, le plus aimant, m'a appris l'art toujours difficile de la compassion. L'autre, par la joie setrète qu'on devinait sourdre de sa poitrine à chaque aurore, me rappelait la chance que j'avais d'être capable d'émerveillement, d'imagination, de déduction mathématique, de songe et de ferveur. Un autre encore, mystérieusement familier avec les petits enfants, m'a fait comprendre les rapports oubliés entre les premiers embrasements de la jeunesse et ceux, non moins passionnés, de la vieillesse qui s'y appuie comme à un bâton, ou une canne. »»

« Un matin nous nous sommes réveillés et l'été nous attendait derrière les vitres. Chaque année à pareille date, l'étang se mettait à résonner du chant assourdissant de milliers de petites grenouilles crucifères. « Tiens ? Le grand colloque a commencé », a dit papa en levant les yeux de sur sa page des Fleurs du mal. En cette année du cancer, nous nous rassemblions souvent sur le rivage, le soir venu, avec lui et maman. Au ciel montait la grosse tranche de citron de la lune. L'étang, pourtant lisse comme la surface d'un miroir, vibrait au son de la complainte amoureuse des petits batraciens. À ce tintamarre de tôles et de clochettes se mêlait le bruit de scie planétaire des insectes. Attendrie, maman répétait toujours : « Rien n'est plus émouvant qu'une nuit d'été traversée par les bruits de la terre. » Nous observions son beau visage, ses mains de ménagère et son pantalon tout-aller, son foulard élégamment noué sur la tête pour la protéger au moins un peu des courants d'air. Nous tâchions d'appliquer à nos vies sa compréhension immédiate des phénomènes naturels et des choses vitales. En regardant vivre les enfants que nous étions encore, elle s'étonnait, pourtant, de trouver dans ces jeunes corps secoués de clartés et de présages l'allégresse inquiète qui déjà annonçait les adultes à venir, toujours soucieux du temps qu'il fait, sans cesse émerveillés par la moindre fleur. C'est elle qui en tout cas nous a appris à écouter si attentivement ce bruissement nocturne avec lequel nous aimions renouer, les soirs de juin, et qui tout l'été hantait notre invraisemblable bonheur. Beaux étangs bariolés de poissons, belles nuits piquées d'astres, prenez soin de cette femme qui dort. C'est ma mère enterrée sur le bord de son corps et de mon inépuisable passé. »

« Les abeilles abondaient dans nos collines si fleuries, où le fermier Bertin avait installé ses ruches. Nous savions que ces petites travailleuses acharnées ne disposaient que d'une vie et d'une carrière fulgurantes, et mouraient au bout de six semaines environ, au terme d'une existence dont chaque instant, jusqu'au dernier, avait été consacré à l'effort collectif. Leur vieillesse, écrivait le fermier Bertin dans son traité de sagesse, n'est pas comme la mienne l'occasion de se retourner et de regretter le passé. Ce ne sont pas des créatures créées pour la nostalgie. Peut-être devrais-je tirer une leçon de ces existences si brèves et si parfaitement vouées au temps présent. Le passé est un phare, non un port. Nous courions à la maison répéter ces mots à papa. « Je veux bien, commenta-t-il une fois, mais je ne déteste pas de temps à autre tenir compagnie à mes regrets mélancoliques. J'y rencontre des audaces, des révoltes, des austérités et mêmes des douleurs aujourd'hui disparues, que j'ai peut-être trop tôt transformées en dogmes, en espérances exagérées, en fausses clartés. Bertin n'a pas tort : le passé nous guide bel et bien au milieu de cette nuit que nous traversons. Mais je voudrais en terminant, les enfants, ajouter quelque chose. J'ai remarqué qu'à certains moments plus graves que d'autres, ou plus méditatifs, cette lumière clignotante jaillissant de mon passé allongeait son faisceau jusque dans mon avenir, et l'éclairait d'une sorte de vérité. Je pense qu'il en est de même pour chaque homme, chaque femme et chaque enfant peuplant cette planète. Comme si notre histoire, tout bien considéré, cherchait à attirer notre attention pour nous rappeler que ce qui nous attend n'est au fond qu'une forme remaniée de l'expérience, sa variante pollinisée par le temps, comme une fleur par une abeille, justement. »»

« Au début du mois de septembre mille-neuf-cent-soixante-et-onze, René Simard a fait paraître à l'âge de dix ans son disque L'oiseau, et tout le monde est devenu fou de lui. Nous écoutions nous aussi L'oiseau, Santa Lucia et Ange de mon berceau en boucle à la maison, mais notre entrée dans le fan-club a été ratée parce qu'en août maman était arrivée dans la phase de crise blastique du cancer, chose qui nous coupait l'envie de chanter et de célébrer. Qu'est-ce que la phase de crise blastique ? Voici la réponse de papa, formulée dans l'atelier, où nous avons été conviés un soir après qu'il eut mis maman au lit. « C'est, en gros, l'étape où tout se détraque. Les cellules dysfonctionnelles se multiplient, les globules rouges et les plaquettes diminuent drastiquement. Votre mère pour cette raison développe depuis un mois infection par-dessus infection, elle saigne pour un rien, éprouve une immense fatigue, elle a le souffle court, des maux d'estomac à cause de la rate qui enfle, des douleurs aux os. » Puis, encore une fois ne retenant plus ses larmes (il n'en voyait jamais la nécessité), il s'est approché de nous pour dire ceci : « Les enfants, ni vous ni moi ne croyons en Dieu. Mais ce soir et dans les semaines à venir, prions, prions. Je crois qu'il ne reste plus grand-chose d'autre à faire, désormais. » Nous aimions la vérité, mais toute vérité n'est pas bonne à faire exploser. Zénon, le benjamin, pleurnichait. La bouche ouverte, il manipulait nerveusement un de ses bouchons de bière. Elliot était tout pâle. Zelda tremblait de tous ses frêles membres. On ne pouvait pas savoir à quoi Arthur songeait, mais on devinait à son agitation nerveuse qu'en lui un câble venait de lâcher. J'étais moi-même très retourné. À la fin, Enzo a murmuré, hagard: « Doux Jésus ! Que sera le monde si maman meurt ? »»

« Le 11, Nikita Khrouchtchev est mort. Trois jours plus tard, en parlant du leader soviétique, un journaliste a écrit dans le quotidien Le Monde: Il a réussi sa vie mais manqué son œuvre. Après avoir lu ces mots-là, papa nous a de nouveau réunis dans l'atelier. « Faites de votre mieux, commença-t-il. Mais si les circonstances vous forçaient un jour à choisir, réussissez votre vie plutôt que votre œuvre. Avant d'investir dans votre carrière, embellissez autant que possible l'existence, développez votre générosité et votre attention aux autres, ne vous laissez pas contaminer par la vilenie et l'indignité partout pré-sentes, résistez, résistez. » Bien sûr il n'entendait pas par là que Khrouchtchev, avec ses millions de morts sur la conscience, était un modèle à suivre. Simplement, je pense que la formule du journaliste du Monde l'avait frappé. On ne pouvait pas le nier: certains mots avaient ce pouvoir de le happer, on le voyait à sa façon d'aimer la poésie, et c'est vrai qu'on ne pouvait pas bien le connaître, ni même le côtoyer très longtemps avec bonheur, si on ne tenait pas compte de son intérêt pour les mots, qui sont si on veut la musique et le chant de l'âme, voilà pourquoi aussi il aimait les belles phrases fortes de Nietzsche et chantait dans la chorale, c'était un homme dont l'âme restait en tout état de cause très musicale. »

« Vers les dix heures, le fantôme de grand-papa nous est encore apparu. « Je m'étonne, nous a-t-il confié, qu'on apprenne si tôt aux petits enfants la technique de la preuve par neuf, mais qu'on neglige en classe de leur enseigner à s'émerveiller. Qu'on répète partout aux gens de garder les pieds sur terre, mais à peu près jamais de se laisser enchanter. Pourquoi n'encourage-t-on pas plus universellement la faculté d'éprouver les choses, d'être touché par elles, d'en saisir la substance la plus subtile, d'en soupeser la profondeur et l'amplitude ? » Puis, avec son chapeau sur la tête, il est reparti le plus naturellement du monde, comme avalé par la nature. Enzo nous a immédiatement convoqués en assemblée derrière la remise. « Que voulait nous dire au juste » a-t-il demandé, son pinceau à la main. Et c'est Zénon, le moins expérimenté de cette famille, qui a eu pourtant la réponse la plus sensée : « Je pense qu'il est seulement venu nous rappeler ce que maman nous a dit un jour, à savoir que même si les gens meurent, ça n'est pas une raison pour ne pas aimer vivre. » »

« L'époque bien sûr était aux pessimismes de toutes sortes (guerre froide, guerre du Viêt Nam, dictatures en République d'Haïti, Jean Béliveau retraité du hockey, glissement de terrain majeur et catastrophique à Saint-Jean-Vianney, etc.). Mais nous n'arrivions pas à être inquiets ou malheureux très longtemps. Je ne dis pas que le chagrin ne nous atteignait pas, je dis l'inverse : je crois que nous étions fondamentalement des gens mus par le chagrin d'aimer. Seulement, chacun à sa manière, papa et maman (le premier par la joie, l'autre par l'amour) nous avaient appris à ne pas craindre le futur. Cet automne-là, nous rencontrions régulièrement dans les collines notre avenir pour ainsi dire à portée de main, avec son électricité partout jusqu'à vingt-trois heures, son édition intégrale en douze volumes de nos folies de jeunesse, son vaste pays maraîcher, son passage vers l'insondable et, plus loin encore, ses quelques hectares d'éternité. Il va sans dire que nous n'y trouvions pas toujours tout ce qu'il nous fallait, et aussi vite que nous le souhaitions : nous y rôdions comme une chienne cherche le plus étourdi de ses quatre petits. Mes frères, ma sœur et moi y relisions les beaux vers de Louis Aragon que nous nous chantions intérieurement chaque fois que nous éprouvions le besoin de mieux occuper notre temps :
Je chante pour passer le temps 
Petit qu'il me reste de vivre 
Comme on dessine sur le givre 
Comme on se fait le cœur content 
À lancer cailloux sur l'étang
Ce qui nous émouvait aussi de l'avenir, c'est que, en pensée, nous y rejoignions toujours notre mère. Dans la campagne tous les trains étaient déjà passés, et un bon chien de rapport nous suivait sans jamais oser nous dépasser. Tout à coup maman se souvenait de sa propre enfance et de sa vie dans les années mille-neuf-cent-trente, du temps où ses parents et elle vivaient dans la petite vallée abritant leur ferme, en un temps où « le grand char du vent », passant en trombe dans le pacage, soulevait les vaches et les déposait sur le toit de la grange. Puis elle tendait l'oreille, nous serrait tous les six contre son corps et, très émue, disait: « Écoutez, écoutez bien. Ce bruit sourd qu'on entend dans les lointains, vous savez ce que c'est ? C'est le temps et le hasard qui déblaient pour vous le chemin. » Puis nous marchions encore un moment tous ensemble, et à la fin ce rêve éveillé que nous venions de faire s'achevait. »

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres ? Je n'en sais trop rien. Peut-être afin de laisser en moi au moins une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Peut-être aussi afin de me rappeler avec le plus de précision possible ces huit personnes qui n'auront fait que passer, huit fusées d'argent, huit météores tombés sur la Terre mais sans fracas ni déclenchement de cataclysme, sans ce grand trou que laisse habituellement l'impact du ciel percutant le monde. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s'unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais également l'état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. Pour être franc, je ne suis pas sûr que mes pauvres arguments de bateleur et d'équilibriste suffiront à intéresser beaucoup de gens au récit de la maisonnée des Cresson. Mais c'est tout ce que j'ai à offrir : une visite guidée dans la mémoire d'un homme peu effrayé par sa mort mais qui commence à se douter de son aspect général, et qui, en prévision de sa venue, accumule des réserves de souvenirs, de chance, de grâce et de gratitude. »

« Papa disait vrai : résister, c'est la grande affaire. Il n'y a pas d'avenir qui vaille sans ça. Résister au cynisme, cette maladie des gens fatigués de vivre, résister à l'insignifiance ambiante, au décou-ragement, à l'argent qui dévore tout, à la violence et surtout au chagrin. Je vais dire une chose: ce qu'il y a, c'est que le cerveau humain, essentiellement conçu il y a deux millions d'années pour nous aider à échapper aux tigres et aux lions, pour nous renseigner sur les meilleures façons de survivre, n'a pas été prévu pour la métaphysique, ou quelque forme que ce soit de pensée abstraite. Animal parmi les animaux, c'est par pur hasard qu'Homo a pu échapper au moins en partie à sa condition originelle, et devenir à la longue une si étonnante (mais maladroite) créature pensante. Comment construire un monde harmonieux avec un cerveau pareil ? Comment en arriver à une existence humaine débarrassée de sa férocité et de son individualisme, désormais inutiles ? À première vue, aucune chance. Je ne suis pas futurologue, mais, bon sang, j'ai beau réfléchir, je ne trouve pas d'autres outils que l'esprit pour répondre aux insistants appels de l'avenir : il faut s'élever, prendre un peu de hauteur. Si j'ai bien compris, c'est ce que maman nous apprenait lorsqu'elle nous disait d'aimer la vie, et surtout de l'aimer tous ensemble. »

« « [...] récemment, j'ai compris une chose. Tu te rappelles le jour de la naissance de Zénon ? Du discours que j'ai prononcé, debout sur la caisse à oranges descendue du grenier ? Nous étions tous dans la joie, tandis que là-bas, à l'hôpital, Zénon, lui, était dans les pleurs. Eh bien, voici la grande leçon paradoxale que la nature nous enseigne : il nous faut vivre tous les six de manière qu'au moment de sa mort, tandis que nous serons tous dans les pleurs, maman soit quant à elle dans la joie. » »

« Ce qu'Enzo avait voulu me dire, bien sûr, c'était que maman, cette grande métaphore de la nature, après nous avoir bien appris à vivre, nous apprenait à présent à mourir. Vers la fin, nous l'avons souvent entendue répéter : « J'ai vécu l'essentiel de ma vie avec la crainte sourde de devenir à la longue un être rapetissé par l'amertume, la déception, l'écœurement. J'avais vingt, trente, trente-cinq ans et je guettais le moment tant redouté où la paresse de l'esprit, la bassesse d'âme, la vanité, la tromperie et la médiocrité partout présentes allaient venir à bout de ma joie, de mon inexplicable plaisir de vivre. Je ne sais pas trop ce qui s'est passé au ciel et sur la terre pour que j'échappe jusqu'à maintenant à ce sort terrible. » En tout cas une chose était sûre: à mesure que, une lampe tempête à la main, elle s'aventurait plus profondément dans la maladie, on aurait dit qu'une sorte d'instinct, de confiance tellurique sans cesse renouvelée la faisaient considérer comme un devoir humanitaire de déclarer biens patrimoniaux la gaieté, la vérité, la beauté, l'ingéniosité, l'espoir, l'estime, la fraternité. On était à la mi-septembre, les soirées étaient encore douces. Elle nous réunissait dans le jardin et nous faisait la lecture. À d'autres moments, et même si elle ne possédait pas une voix inoubliable, elle aimait nous chanter sa chanson favorite (Heureux celui qui meurt d'aimer), pleine de charme mélancolique : 

Ô mon jardin d'eau fraîche et d'ombre
Ma danse d'être mon cœur sombre
Mon ciel des étoiles sans nombre
Ma barque au loin douce à ramer

Elle nous apprenait aussi à ne craindre ni les mots ni les émotions. C'est pourquoi nous étions si portés aux confidences, et au partage en général : nous comprenions que l'agencement sensible des mots exprimant un chagrin, un bonheur ou une inquiétude pouvait être au moins aussi beau et apaisant qu'un bouquet de fleurs qu'on dispose dans un vase. C'était l'exemple que nous avions chaque jour sous les yeux. »

« Le 7 octobre à quinze heures, durant sa pause chocolat-biscottes, le président américain Richard Nixon, confortablement assis dans le bureau ovale, écoutait Maggie May, la nouvelle chanson de Rod Stewart. À peu près simultanément, le médecin Prévert appelait notre père au téléphone pour lui communiquer les résultats de ses dernières analyses, et lui dire que le nombre de lymphocytes dans le sang de maman avait doublé en deux mois, chose qui n'annonçait rien de bon. Avant de partir pour l'école, à notre retour, le soir après souper et avant d'aller dormir, tout le temps, nous allions trouver notre mère dans la chambre et passions quelques minutes à son chevet. Nous tâchions de la dérider, mais nous étions constamment distraits par l'idée sinistre de ces lymphocytes à l'œuvre dans ce corps amaigri, fiévreux, trempé de sueur. Nos cœurs plus que jamais étaient soumis à une sorte d'entreprise de démolition. Nous aménagions à la longue comme des caveaux à patates ces lieux pourtant sans porte ni murs, sans plancher, ni charpente ni toit, et même sans réelles dimensions. Nous y entassions en atmosphère contrôlée des tristesses qui, sous la bonne garde de notre fragile courage, poursuivaient patiemment leur processus de maturation. Pas mal de ces peines, incapables de mûrissement, refusaient d'ailleurs de se transformer en confiance, ou en vitalité. Nous nous tournions alors non pas vers papa, lui-même fort secoué, mais vers de plus impartiaux confidents : Léon, l'écureuil qui chaque matin cassait ses noix dans le creux de nos mains, Henriette, la vache du fermier Bertin, Ringo, notre bouc chevelu. Mais c'est un fait : peu de nos chagrins atteignaient le degré de douceur voulu, ou espéré. »

« Désormais, lorsque nous étions tous à l'école ou ailleurs et que papa lui-même s'absentait pour le travail, le fermier Bertin venait passer quelques heures à la maison pour veiller sur maman. Installés dans la petite chambre du fond, ces deux amis de longue date en profitaient pour discuter de tout et de rien. Puisque le fermier Bertin était un homme qui ne parlait pas volontiers de lui-même, il fallait parfois l'interroger avec insistance. Mais ça en valait le coup parce qu'alors son âme apparaissait, comme un noyau dans un fruit entrouvert. Assez souvent, maman et lui évoquaient ensemble leur passé commun. Un jour, émue, elle m'a répété ce détail d'une anecdote qu'il lui avait racontée : « Dans le village où je suis né, il y avait un tailleur esseulé qui sous le porche de sa maison faufilait en parlant de sa femme morte le rebord de vos pantalons. » Je crois que ce que maman aimait particulièrement, c'était cette façon bien à lui qu'avait le fermier Bertin de se souvenir des gens ordinaires, et d'accueillir leur pensée dans le grand palais vert de son esprit, où se mêlaient, aurait-on dit, les nénuphars de l'avenir et les lianes de la mémoire. En esquissant son faible sourire si tendre, elle disait toujours : « Il s'émerveille pour un rien : la lune qui se déplace si méthodiquement au ciel, le vent léger qui fait se pencher les herbes des collines, les haricots qui poussent à l'ombre. C'est merveilleux. » »

« Une fois la semaine, nous nous réunissions avec lui derrière la remise pour un feu de camp. Au ciel, quelques étoiles équarrissaient à petits coups de rabot la clarté de ces flammes pleines d'ombres. Plus tard il sortait son exemplaire de L'Art de l'oisiveté et nous lisait pour la millième fois ces mots d'Hermann Hesse : S'il faut des hommes qui construisent des maisons et les abattent, qui plantent des forêts et les coupent, qui peignent les volets et sèment les jardins, il faut bien aussi quelqu'un qui voie tout cela. « Je n'en suis pas encore complètement certain, ajoutait-il à la fin de sa lecture, mais il me semble que vous faites tous les six partie du groupe des observateurs. C'est très bien, quand il le faut, de rafistoler la Chevrolet, repeindre la remise, collectionner des trucs, s'intéresser à l'esprit des gens, planter des fleurs, mesurer des surfaces. Mais rien ne vaut à mon avis cette vie de contemplation dont vous favorisez par votre bonté et votre affection la si prometteuse floraison. » Lorsque je m'engageais sur le sentier avec ces mots de papa en tête, je croyais emprunter de nouveaux passages, de discrets embranchements qui détournaient mes pas pour me mener bien au-delà de la colline, dans une dimension que je ne soupçonnais pas. Voilà l'effet que me faisaient ces paroles domestiques, américaines, nocturnes, inquiètes et offertes, leur montée au château, leur mansarde éclairée toute la nuit. C'est bien le comble : moi qui écris cette histoire, je ne trouve pas les mots qu'il faut, et je dois encore et toujours, pour me faire comprendre, me rabattre sur des images, comme les enfants. Je voudrais parler de la brièveté des choses, du chagrin et de l'amour, mais chaque fois ce sont d'autres mots qui me viennent, ceux de la nuit, du songe, de la beauté, de la métamorphose et de la vie. »

« Le mois de septembre avait laissé sa place à des journées d'une étonnante fraîcheur. Un livre à la main, frissonnant dans la chaise Adirondack, mon frère Arthur m'a prié un matin de monter à la chambre et de lui apporter un vêtement chaud. « Mon vieux pull-over rouge avec une tête d'orignal sur le de-vant devrait pouvoir faire l'affaire », me suis-je dit en fouillant dans le tiroir de la commode. Mais voici les premiers mots vraiment intéressants de cette anecdote : Ringo, notre bouc chevelu, apercevant mon frère vêtu de l'épais tricot qu'il m'avait tant de fois vu porter, a cru que je m'étais tout à coup dédoublé. La pauvre bête, éperdue de confusion, nous fixait tour à tour et se demandait clairement lequel, de mon frère ou de moi-même, allait désormais jouer le rôle de Léonard Cresson. Ce petit épisode n'est pas une démonstration preuve à l'appui des limites de la réflexion animale. C'est le constat à peine métaphysique de la fragilité de notre identité humaine, dont les traits généraux se troublent au gré d'un simple regard extérieur posé sur nous. « Qui sommes-nous réellement ? » me demandais-je. Et là-haut, alitée dans la petite chambre du fond, que devenaient donc la personnalité, la nature, l'âme de maman depuis que nous étions les témoins de la métamorphose si accablante de son corps ? »

« En octobre mille-neuf-cent-soixante-et-onze, la nouvelle chan-son de John Lennon, Imagine, était sur toutes les lèvres. Papa avait acheté le quarante-cinq tours et la faisait jouer à répétition sur le pick-up. « Écoutez ça, les enfants, disait-il. C'est la plus grande chanson de tous les temps. » Nous tendions l'oreille, tentions d'imaginer à notre tour un monde désormais pacifié et fraternel, sans frontières, sans pays, sans religions, sans possessions matérielles et sans attirance particulière pour le meurtre ou le crime. Zénon y parvenait mieux que nous autres, peut-être parce que l'enfance agitait encore en lui son grand songe plein de candeur et d'horizon, contrairement à nous qui n'avions déjà plus qu'un imaginaire limité, une vue partiellement obstruée par les hauts murs de l'âge de raison. Et pourtant même lui ressentait un malaise, une menace sourde. Nous nous rassemblions autour du pick-up, écoutions puis réécoutions Imagine. La langue anglaise n'était pas notre fort, mais comment le dirais-je, sans pour autant être des devins nous comprenions ce qu'il y avait au-dessus de ces mots-là, et bien sûr nous apercevions là quelque chose de beau, mais pour la première fois la beauté refusait de faire en nous son travail de sculptrice, et c'est ainsi que nous vieillissions avant l'âge, et devenions à cause du cancer sans doute des jeunes gens très mûrs en dépit des traces encore fraîches laissées par eux dans l'enfance. »

« « [...] une vie réussie est une vie dans laquelle il y a des enfants, des songes dont on sort difficilement, d'inconsolables peines, de la grandeur, des erreurs profondes comme des graines enfouies dans le sol, une tour, une rue paisible, de la clairvoyance et le sens de l'Histoire, assez de place pour le mystère, de la bonté et quelqu'un à qui parler. » »

« On voyait par la fenêtre le ciel presque culminant se hisser encore un peu. Parce que la maison était si accueillante et la campagne, là, dehors, si pleine d'enluminures, de silences généraux et d'oscillations spontanées, nous ne manquions de rien et n'étions ni apeurés, ni désillusionnés, ni découragés. »

« Je m'étais levé tôt, j'avais enfilé mon vieux pull-over rouge avec une tête d'orignal sur le devant puis j'étais sorti respirer l'air froid de cet automne en train de laisser en nous tous une trace ineffaçable. Il faisait beau, le ciel découpait dans ses retailles quelques geais bleus, puis leur laissait le loisir d'aller et venir à leur guise entre la serre et le toit de la maison. On voyait le réel glisser très doucement le long de la remise, et de son grand songe éveillé monter d'émouvants souvenirs d'enfants. Vers les sept heures, Elliot est venu me trouver dans l'allée centrale du jardin. Nous sommes restés un moment à échanger des banalités, comme on échauffe un muscle avant un effort plus intense, puis mon frère a commencé à dire des choses intéressantes. « Une idée m'est venue l'autre jour, me dit-il, et je n'ai pour l'expliquer que mes théories de jardinier. J'ai observé que les asters, les soucis et les reines-marguerites poussaient plus vigoureusement, et réagissaient mieux au froid de l'automne, lorsqu'elles partageaient dans les plates-bandes le même carré de terre. Si nous ne nous écroulons pas de chagrin, peut-être est-ce parce que nous éprouvons dans cette famille les effets bénéfiques d'une sorte de côtoiement de fleurs. » C'étaient des paroles qui vous incitaient à la rêverie. Nous n'étions pas, quand il le fallait, dépourvus de réalisme, mais, puisque nous avions toujours été encouragés par nos parents à ne pas craindre notre imagination, Elliot a poussé encore plus loin sa théorie : « Mais peut-être aussi nous sommes-nous connus avant, non pas dans une vie antérieure, comme on le dit parfois un peu rapidement, mais dans une vie à côté de celle-ci, dans laquelle vivent, souffrent et aiment des êtres psychiquement plus forts, et qui l'espace d'un instant nous font signe de les suivre puis nous enseignent comment résister à la peine. Qui sait ? Peut-être d'ailleurs le fantôme de grand-papa nous arrive-t-il de cet endroit voisin du nôtre. » Ça devenait très impénétrable, mais quelque chose dans la nature ambiante nous disait que tout était possible, il y avait tant de mystères irrésolus. »

« Après la messe, nous sommes allés le retrou-ver au jubé. On s'étonnait autour de nous de cet attroupement de très jeunes gens enserrant de leurs bras le choriste Cresson. Le curé, venu féliciter les chanteurs et chanteuses, a quant à lui beaucoup insisté sur la splendeur du texte « presque céleste » de l'œuvre interprétée. Alors notre père a pris la parole en ces mots : « Oh, je pense que ce motet est l'une des plus magnifiques mélodies jamais composées. Mais il m'arrive de sourciller en repensant à son message. Je ne voudrais pas simplifier les choses injustement, mais, en gros, on peut le résumer ainsi: la mort est bienheureuse, et l'homme est de nature spirituelle. Je veux bien, mais songez un peu à ceci: ma femme, qui à la maison ces jours-ci souffre atrocement dans sa chair, aime à ce point ses enfants qu'elle ne se résigne pas à quitter ce monde. Pour elle, cette mort certaine qui l'attend à court terme n'a rien de bienheureux, et ce corps dont elle maudit chaque jour la douleur n'a rien d'immatériel. C'est pourquoi je souhaite si vous me le permettez rappeler devant vous cette banalité qui pourtant me paraît bien plus importante que le message biblique : peut-être sommes-nous tous de nature spirituelle, peut-être bien. Mais c'est tandis que nous sommes vous et moi encore bien vivants qu'il faut glorifier cette vie terrestre qui permet d'être les uns auprès des autres dans la simplicité de l'amour et la vérité de l'attachement. » »

« Je faisais pour ma part toujours le même rêve affolé : dans la mort, un surveillant de nuit m'accueillait avec son gros trousseau de clés, ouvrait pour moi une porte dérobée, derrière laquelle des ouvriers s'affairaient à réparer le crépi effrité du ciel. Bon sang, qui étais-je ainsi quand je dormais ? Un cueilleur, peut-être, qui dans le sommeil se baissait pour ramasser ce que son cœur avait semé durant le jour. »

« Oh, mais je m'égare encore. L'âme, le corps, la vie, la mort, ce ne sont pas du tout les sujets que je voulais aborder dans ce nouveau chapitre de mon histoire elle-même si décousue. Ce que je souhaitais dire, c'est que le soir où nous sommes devenus orphelins, la lune s'est levée au-dessus de la maison et, comme dans une gare, a commencé à se faufiler entre divers astres eux aussi de passage dans cette portion très achalandée de la voûte céleste. Ensuite nous est parvenue, venant du fond du jardin, la toute dernière note de guitare de l'innocence, que nous venions de traverser tous les six ensemble, épaule contre épaule, en quelque sorte. Et dans le cœur de chacun de nous, alors que le ciel se couchait sur le côté droit de la terre, un petit oiseau a refermé ses ailes puis s'est endormi comme au milieu d'une haie. »

« Les cendres de nos parents éparpillées dans le vent léger, le fermier Bertin mort de chagrin en feuilletant ses albums de papillons, le bouc Ringo enterré là-bas derrière la petite remise, Dieu qui se pique les doigts en reprisant le ciel bleu, nos cœurs qui ne s'habituent à rien et persistent dans leur maladresse d'épagneul de trois mois, ces choses-là ne nous troublent plus autant. Et si, quant à moi, je remue plus souvent qu'avant certaines questions d'ordre métaphysique, ce n'est pas que je deviens sage ou moins irréfléchi, mais il faut bien de temps à autre poser des bornes sur le chemin. Quoi qu'il en soit, je n'entends plus rien : le beau vacarme de ma jeunesse s'est bel et bien tu. Mais le silence qui me parvient de l'avenir est plus beau encore. Il ressemble à celui que j'écoute, très tôt le matin, quand l'aube vient s'appuyer aux vitres de ma maison. »

« Comme tous les autres dans cette famille, je n'ai pas les qualités qu'il faut pour conclure aisément les choses. Mais ce que j'aimerais, c'est qu'on dise un jour de cette histoire que je viens d'écrire : Oh, ça n'était pas un récit palpitant et très de son temps, sarcastique ou nihiliste, raconté dans un style convulsif avec beaucoup de repères modernes. Mais il y avait là des gens qui vivaient de leur mieux les uns auprès des autres. C'étaient des personnes qui s'aimaient et qui aimaient s'asseoir à une table pour discuter de choses banales, de la maison, du potager, de la lumière du soir sur les collines, de musique, de littérature, de leur santé, de la vie et de la mort. Ça se passait au milieu d'un siècle voisin et cependant très différent de celui-ci, en un temps où il leur semblait plus important que jamais de s'intéresser à ces trucs démodés : la gentillesse, la hauteur de vues, l'humanisme. Ils songeaient à leur vie avec humour, ils s'appuyaient fermement sur leur passé, ils traversaient le temps présent en lisant un vieux traité de sagesse pour se donner du courage, ils croyaient en l'avenir, ils aimaient beaucoup se parler des événements qui les avaient influencés, de ceux qu'ils provoquaient pour faire encore un peu dévier leurs destins, des vies qu'ils n'avaient pas vécues. Ils se levaient quelquefois au milieu de la nuit pour se côtoyer car ils n'avaient pas sommeil. Il se faisait tard, souvent la raison d'être de leur présence en ce monde ne leur apparaissait plus si clairement mais ils continuaient à converser, et le soleil était couché, et le monde ne tournait pas toujours dans le bon sens, mais ils trouvaient toujours des choses à dire sur l'amour, la peine, la souffrance, la camaraderie et l'espoir. Ils ne tournaient jamais le dos à ceux qui ne pensaient pas comme eux, ils se disaient : ils ne sont pas différents de nous, ils n'ont qu'une histoire différente. Ils parlaient du bonheur sans être ennuyeux, et luttaient de toutes leurs forces contre cette tangente que prenait la société en faveur de l'amertume, du ressentiment, du mépris et de la violence morale, qu'ils considéraient comme les choses les plus inquiétantes qui soient. J'aimerais surtout qu'on dise de cette histoire à peine discernable parmi toutes les histoires disponibles qu'elle est si belle qu'elle semble inventée de toutes pièces. Pourtant tout en elle est vrai, si bien sûr on croit à la vérité de la poésie. »

Quatrième de couverture

À l'automne de l'année mille-neuf-cent-soixante-et-onze, une famille composée de six enfants délurés et de leurs parents vit une existence paisible à la campagne. La mère, bientôt malade, est l'objet de l'attention tendre et des soins empressés du père et de ces enfants aimants, à la fois graves et légers, introspectifs et expressifs. A leur récit de ce passage obligé par le malheur et le chagrin s'enchevétrent divers événements ponctuant l'histoire récente du Québec et du monde. Comme si l'aventure humaine n'était en vérité ní petite ni grande, mais jalonnée de faits, de courants et de hasards, tragiques ou frivoles, formant à la fin un collier, ou une chaîne, celle de cette existence dérisoire et merveilleuse que nous traversons tous.

Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres ? Je n'en sais trop rien. Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s'unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais également l'état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes.

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis vingt-cinq ans. Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l'auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l'aube (Prix des libraires 2007). Le vent léger est son vingt-sixième ouvrage.

Éditions Québec Amérique,  2023
184 pages