Affichage des articles dont le libellé est Nature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nature. Afficher tous les articles

mercredi 26 août 2026

L'enfant grise ★★★★☆ de Grégoire Courtois

L'Enfant grise nous invite à regarder le monde autrement. 

Un enfant un peu à côté. Ni idiot, ni mystérieux, simplement différent. Un enfant qui observe, qui écoute, qui trouve refuge dans la nature et qui, très tôt, pressent que quelque chose se joue sous la surface des choses. Des fleurs qui s'ouvrent quand elles ne le devraient pas. Une nuée de papillons. Des racines qui semblent lui adresser des messages.

Et si ce n'était pas son imagination qui débordait, mais notre monde qui avait cessé d'écouter ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Grégoire Courtois fait de la nature bien davantage qu'un décor. Elle devient langage, mémoire, refuge. Elle garde ce que les hommes oublient. Elle relie les êtres. Elle grandit en silence, sous nos pieds, tandis que nous passons à côté. La plume de Grégoire Courtois épouse cette étrangeté avec une douceur discrète, presque souterraine.
« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »
Mais derrière le fantastique, c'est aussi un roman profondément humain sur l'enfance, la solitude, les blessures que l'on porte et les transmissions silencieuses entre les générations. Sur ce que l'on reçoit de nos parents, parfois malgré eux. Sur ce que l'on reproduit. Et sur ce que l'on peut enfin comprendre en regardant l'enfant que l'on a été.

J'ai particulièrement aimé cette idée du silence comme héritage. Le grand-père transmet au narrateur « le calme nécessaire » pour l'obtenir vraiment. Et les racines, elles aussi, parlent en silence.

C'est un livre étrange et sensible, peuplé de forêts, de souvenirs et de secrets enfouis. Un roman où grandir semble finalement consister à ne pas tout à fait perdre l'enfant que l'on a été.
Et peut-être à apprendre, enfin, à écouter ce qui pousse sous la terre 🌿

Un immense merci à Babelio et aux Éditions Robert Laffont pour cette Masse Critique privilégiée qui m’a permis de découvrir ce roman singulier. 

« Nos souvenirs d'enfance sont faits d'autant d'espoir que de mémoire. Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, souhaitons aussi avoir été, ou l'avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu. »

« Grand-Père Jean, je crois, ne m'a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines; il m'a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l'obtenir vraiment.
C'est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd'hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m'aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. Ce sont la patience et le silence qui m'amenèrent à vivre l'histoire extraordinaire que j'essaie ici de vous raconter. »

« Ce n'étaient pas des histoires ! Ce n'étaient pas des mensonges. Peut-être que je ne contrôlais pas la nature, bien sûr, je ne pouvais pas l'affirmer, mais la nature me protégeait, c'était évident. Des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des papillons qui surgissent puis disparaissent précisément à ce moment-là, à cet endroit-là, ce ne pouvait pas être une coïncidence. »

« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu'on s'en rende compte, elles dévorent tout. »

« C'était encore le printemps. L'herbe était épaisse, les couleurs rendues plus vives par les rayons d'un soleil direct. Cette image de lumière et de contrastes flotte dans ma mémoire, solitaire tant sa texture est éloignée de celle que je me fais aujourd'hui de ma région natale. J'ai la sensation d'avoir toujours vécu dans le gris, le verdâtre et le brun ; ce sont ces teintes qui me remplissent d'émotion quand je les rencontre à nouveau, elles qui me rappellent d'où je viens, ce pays où la brume et la couverture nuageuse uniforme rendent ternes les rues, dévorent les contours, fondent les pierres des maisons les unes avec les autres. Des paysages gommés, aux contours mal définis, suintant d'une humidité qu'on sent avec les yeux, voilà ce qui au fond de moi caractérise cette terre que j'ai habitée. Et pourtant les saisons y passaient; nous avions bien sûr des printemps et des étés. Il y faisait doux six mois de l'année mais, peut-être parce que nous les attendions trop, ces moments me semblent aujourd'hui avoir été exceptionnels. »

« L'hiver, il ne se passait pas grand-chose à la surface des sols gelés, et beaucoup des petites bêtes que j'aimais observer hibernaient, s'endormaient, ou mouraient tout simplement, pour ce que j'en savais. Si j'exceptais le ballet de quelques oiseaux picorant et grattant la terre à la recherche de leur pitance, je ne pouvais profiter, l'hiver, du spectacle des choses vivantes. Jugeant que l'atmosphère s'était radoucie, j'espérais donc trouver sous les pierres les premières bestioles que la chaleur aurait ressuscitées. »

« Les orties, leur parfum tenace, demeuraient en moi, dans mes narines, dans ma chair, plantées si profondément qu'elles pourraient y être toujours, comme les éclats d'obus ou les balles de carabine que les soldats rapportent de la guerre et qui restent en eux pour leur rappeler la barbarie qu'ils vécurent. Qu'on tente de retirer la balle et l'on prend le risque de tuer l'homme. Il en sera de même avec le souvenir de nos traumatismes. Nous les porterons en nous dans les plis de notre viande. Je pleurais. Mon être entier me démangeait et, en plus des regards affolés des adultes, des renflements sous mes paupières me faisaient comprendre que quelque chose avait changé dans mon apparence. Je me redressai et croisai mon reflet dans le grand miroir qui recouvrait le mur opposé, près de la barre de danse.
Je ne me reconnus pas et fus effrayé par cette créature qui me faisait face. Elle avait ma taille, le même pantalon que moi, une coupe de cheveux identique, mais, pour le reste, ce n'était qu'un amas de chair boursouflée. Des cloques rosâtres parsemaient chaque centimètre de peau apparente, sur les bras, le torse, le visage, ce qui en déformait les traits pour modeler la figure d'une bête humanoïde qui n'existait nulle part sur Terre, difforme, pleine d'eau et de laideur.
C'était moi. J'étais ce petit monstre grossier à l'épiderme martyrisé, au bord de l'éclatement. En me voyant ainsi, je repensai à ces grenouilles qui gardent leurs œufs sous leur peau jusqu'à ce qu'ils éclosent et que des têtards percent pour naître. »

« A-t-on vraiment souffert quand le souvenir de la souffrance disparaît ? C'est une question que je me suis longtemps posée, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de souffrance sans mémoire, que le présent de la souffrance est toujours fugitif, comme une graine insignifiante qui porte pourtant en elle les ramifications de la terreur, la fougue de racines capables de percer profond en nous et de croître bien longtemps après que la graine a disparu. Qu'on nous ôte le souvenir et nous redevenons des amibes pour qui la douleur n'est qu'une information. »

« Un lapin, une musaraigne, une belette, ou quoi que ce fût, jamais ne se laissait voir. Ces bruits m'avaient inquiété les premières fois puis, très vite, je compris qu'ils faisaient partie de la forêt. Si on les craignait, s'ils éveillaient en nous une terreur sourde qui nous empêchait de voir les beautés du sol et des arbres, alors mieux valait rester chez soi devant sa télévision. Parce que ces bruits ne s'arrêteraient jamais, et jamais ils n'auraient d'explication. Dans le plus modeste des bosquets, nous ne sommes pas seuls. À nos pieds, une vie déjà grouille. À l'abri, non loin de là, d'autres vies attendent dans l'ombre de dévorer les premières. Croire qu'un sous-bois est unique et figé, c'est oublier comme tout s'éteint et se cache dès lors qu'un super-prédateur, à l'instar de l'homme, y pose le pied. Maladroits et bruyants, nous créons autour de nous dans la forêt une bulle de calme dont nous imaginons qu'elle est la règle. Mais à peine sommes-nous partis que la vie forestière reprend ses droits. Les bêtes mangent les bêtes, les végétaux penchent leur ramure sur leurs concurrents pour les priver de soleil et les tuer. La sauvagerie s'exprime à nouveau. »

« Les ogres de nos cauchemars se déplacent lentement et de minuscules héros grimpent sur eux. Je n'étais pas un héros. J'étais moi, toute petite chose inquiète qui ne savait pas comment évoluer correctement dans ce monde et qui regrettait déjà de taper, chaque coup me faisant mal à la tête, comme si je me cognais moi-même ou que ma tête cognait contre quelque chose, de minéral comme un mur, de végétal comme un tronc, d'animal comme un chien, si bien que j'ignorais si c'était mon sang ou le sien qui mouchetait les chemisiers blancs de ses voisines. Était-ce d'ailleurs du sang ? Ou de la salive, de la soie, du mucus ? Et elle enflait, elle grandissait, tandis que, de plus en plus petit, je frappais une matière molle qui n'avait plus rien de réel, ni femme ni chair, qui menaçait de m'absorber dans les replis de sa démesure. »

« Vous à qui j'adresse ce récit de si loin, qui me lisez ou comprenez mes mots dans quelques formes entrelacées, avez-vous déjà vu une source pétrifiante ? De vos yeux, par hasard, au cœur d'un bois anodin ? Oui ? Combien d'entre vous ? Si peu, j'en suis convaincu. Alors imaginez ce que j'ai ressenti, d'abord quand je me suis trouvé face à elle, ensuite quand j'acceptai l'idée de vivre seul avec ce secret gris. Une page vierge en moi se déchira lorsque Noémie tourna les talons et entreprit de remonter la pente. »

« Ainsi, à cette époque inerte où les grues ne sont pas encore revenues et où les papillons citron continuent de dormir, je me mis à aller chaque jour vérifier sous les pierres si la plante, quelle qu'elle fût, s'éveillait et me répondait. « Chercher quoi ? » disais-je à haute voix, ignorant si les sens de cette force qui tentait de converser avec moi n'étaient pas eux aussi au repos. Peu m'importait. Quand la nature s'éveillerait, je voulais qu'elle sache que j'étais là et que j'attendais ses instructions. »

« À la maison, mon père travaillait beaucoup et pensait peu à me parler. Nous mangions devant la télévision, dont le volume interdisait les conversations. Il a fallu des années pour que je me pose la question de ce silence. Celui-ci m'était toujours apparu comme normal. J'ignorais ce que les autres pères disaient aux autres enfants. J'ignorais qu'une discussion pouvait avoir lieu, au dîner ou à n'importe quel moment de la journée. Il y a des arbres, dans le sud de la France, qui poussent sur des falaises balayées par les vents. Pour lutter contre cette force et conserver leur équilibre, leur tronc est incliné, parfois jusqu'à l'horizontale. C'est un spectacle surréaliste. Mais eux ne savent pas que, dans des conditions normales, le tronc d'un arbre est parfaitement vertical. Cet angle impossible, c'est leur norme. Et mon père qui me parlait moins qu'un agglomérat de racines, c'était la mienne. Autant que je me souvienne, mon père ne me parla véritablement qu'une seule fois. Il me semble que c'était un unique et long monologue mais peut-être que toutes ces paroles furent distillées au cours des années, et que ma mémoire a décidé d'en faire une théâtrale déclamation. Tout cela est si loin-tain. Peut-être aussi que mon père n'a pas dit à voix haute la moitié de tout ceci, mais entre les lignes de ses regards, de ses gestes muets, de ses renoncements, dans le dessin de ses rides qui se creusaient, voilà ce que j'en ai retenu :

Quand mon père, ton grand-père Jean, m'a offert un livre pour mes sept ans, je me souviens d'avoir pleuré. Tu peux comprendre ça, mon petit, mon fils? Tu sais que ton grand-père adorait les livres. Ce cadeau, je crois, avait une importance capitale pour lui. Je ne sais même plus ce que c'était, un album de Tintin ou bien une aventure du club des Cing. Je l'ai refusé. J'ai pleuré jusqu'à ce qu'on l'éloigne de ma vue. Ma mère m'a consolé. Je me suis blotti contre elle pendant que mon père quittait la pièce avec son cadeau. Même de dos, il avait l'air si triste. Je ne voulais pas être lui. Je crois que c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai déballé ce cadeau et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un livre. Peu importait lequel. Peut-être même qu'il m'aurait plu si je l'avais lu. Je ne voulais aucun livre. Je ne voulais pas que la passion de mon père devienne ma passion. Je ne sais pas si tu peux comprendre ça. Je ne sais pas si tu ressens la même chose pour moi. Non. Ne réponds pas. Tu n'as pas besoin de te poser des questions comme ça. Il y a des choses que tu ressens qui n'ont pas encore besoin de mots. Si je te dis tout cela aujourd'hui, c'est simplement pour te dire que je comprendrais. Quoi que tu penses de moi, quoi que tu ressentes, de la colère, de la honte, de l'agacement, je le comprendrais parce que moi aussi je les ai ressentis, ces sentiments. Et je n'ai pas su quoi en faire. C'est pour ça que je te dis tout cela. Parce qu'il n'y a rien à en faire. Tu as le droit de ressentir ce que tu veux. Je ne te demanderai jamais de devenir moi. Je m'y prends peut-être mal, et c'est encore plus compliqué depuis que ta mère n'est plus là, mais je veux que tu saches que tu as le droit d'être tout ce que tu veux. »

« Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c'est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu'il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C'est un sentiment vivace, luxuriant, qui repousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l'es déjà. Tu es mon fils, tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c'est déjà tout. »

« Souviens-toi de qui tu es aujourd'hui, de l'enfant naïf et heureux que tu es. J'imagine que je devais être comme toi, mais ce petit fantôme ne me hante plus depuis longtemps. Désormais, c'est toi mon fantôme et, à mesure que je t'observe, je deviens mon père. Peut-être que tout ça n'est qu'une illusion, mais j'aime à croire que je le comprends mieux ainsi, que je saisis le mystère qu'il aura été pour moi grâce à toi. »

« Je suis né au printemps, comme un bourgeon qui éclate. Pourtant, chaque année, à cette même sai-son, tandis qu'autour de moi la nature tout entière jetait dans toutes les directions sa verte exubérance, je demeurais le même. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Notre développement est ininterrompu depuis la violence du premier jour. Nous grandissons dans l'indifférence des saisons, au mépris de la nature. Au fond de nous, personne ne peut décrypter les lignes annuelles comme sur un tronc coupé. J'ai lu un jour que l'écorce de la nouvelle année est pro-duite par-dessus celle de l'année passée. Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l'image exacte du jeune arbre qu'il était. C'est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J'espère qu'il est encore là, enfoui quelque part, l'enfant que j'étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d'une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l'avenir en un bavardage chaotique et constant. J'aimerais pouvoir certifier que cette scène que je m'apprête à raconter a bien eu lieu lors de la fête d'anniversaire organisée pour mes neuf ans. Mais peut-être en avais-je dix, ou onze. J'espère seulement ne pas avoir tout inventé. »

« À l'exception de Noémie, j'avais peu d'amis. Pas d'amis peut-être. Pourtant, mon père cette année-là avait jugé important que mon anniversaire soit fêté comme l'étaient ceux de mes camarades de classe. De septembre à juin, les enfants occupaient leur temps à s'inviter les uns les autres pour célébrer au cours d'après-midi ludiques le passage artificiel d'une année. Nous ne sommes pas faits de cycles. Nous sommes permanents. Nous perdurons en dépit des dates et des calendriers. Je devais en avoir l'intuition à cette époque déjà, puisque je n'avais jamais attaché d'importance à ces étapes rituelles qui ponctuent dans l'allégresse l'enfance de tout un chacun. »

« Mon fils, je ne te parle pas aujourd'hui pour régler mes comptes avec mon propre père. Si j'avais souhaité le faire, je l'aurais fait de son vivant, et moins que tout je voudrais te mêler à cette histoire. Tu as avec ton grand-père ta propre histoire. Tu l'as connu, j'imagine, comme je n'ai jamais pu le connaître. Les silences que vous partagiez, la consistance de ces silences, devaient être d'une autre facture que celle des nôtres, les silences entre toi et moi, entre lui et toi, entre lui et moi n'auront jamais la même saveur ; cette absence de vibration vibrera toujours différemment. »

« Dans d'autres coins du jardin, dans d'autres jardins que le mien, au fond des forêts, sur les talus en friche des bords de champs, dans la forme des mousses, les aspérités colorées des lichens, d'autres messages peut-être s'écrivaient pour d'autres yeux, les salutations d'un buisson à un oiseau, l'invective d'une plante à la limace qui la dévore, un brouhaha muet de soliloques scandés pour de mystérieux destinataires. Il me fallait attendre, cette fois encore. Pire, le printemps s'éclipsait parfois et les jours cléments laissaient place à de forts épisodes de gel qui tuaient les fleurs ayant eu la témérité d'éclore trop tôt. Toute la végétation se figeait alors, la croissance des plantes s'interrompait et je ruminais en grelottant devant les racines amorphes du jardin. Et puis la chaleur reve-nait, les tiges des fleurs reprenaient de la vigueur et, lentement, la vie sortait de terre. »

« Je compris ce jour-là que si tous les psychologues, les conseillers, les experts et les médecins ne m'étaient d'aucune utilité, au moins servaient-ils à ce pauvre homme, brutalement orphelin et divorcé, et dont plus personne ne se souciait, parce qu'il avait le malheur de ne plus être un enfant. J'étais aussi stupéfait de constater que, parmi ces experts, aucun n'avait jamais effleuré les véritables raisons pour lesquelles je m'enfonçais chaque jour un peu plus dans mon univers intérieur. L'un d'eux peut-être, avais-je pensé, me demandera si je ne trouve pas plus de merveilles en dehors de l'école qu'au-dedans. Un autre aura peut-être l'intuition que je suis si passionné par la vie que je m'ennuie et dépéris quand on me prive de sa jouissance. Je ne me suis jamais considéré comme un être mystérieux. Vous qui me lisez comprenez, je l'espère, que je ne suis ni ténébreux ni dangereux, ni même énigmatique. Tous mes actes s'expliquent sans difficulté pour peu qu'on prenne la peine de poser les bonnes questions et d'écouter sincèrement mes réponses. Mais peu d'entre nous ont cette faculté, et ceux qui l'ont ne s'en servent pas toujours. Je sais que j'ai eu la patience d'être attentif aux appels à l'aide de l'enfant grise, mais je sais aussi que j'ai parfois laissé Noémie parler sans chercher à lire entre les lignes, à savoir si ce flot de paroles ne cachait pas un malaise, une douleur. Nous avons été amis des années, nous avons passé ensemble des heures qui forment des mois, pourtant je ne me souviens pas d'un instant où elle se soit véritablement confiée à moi. Peut-être ne le lui ai-je jamais permis. »

« Chaque matin, durant sept ans, je sortis de la maison, mon cartable sur le dos, parcourus les deux ou trois cents mètres qui me séparaient de la grande route et attendis une poignée de minutes en scrutant les masures au plâtre effrité, les trottoirs bousculés par l'âge et le manque d'entretien, l'abribus dont les parois intérieures étaient couvertes d'invectives, de poèmes urbains, d'appels à la révolte, de signes cabalistiques que ceux qui les avaient tracés ne comprenaient même plus. Sept ans à effectuer le même trajet, à voir les mêmes arbres, les mêmes noms sur les boîtes aux lettres, les mêmes cours de gravillons blancs, géraniums en été, couronnes en sapin à Noël, sept ans de marche, les mêmes pas, plus grands chaque jour, puisque, la première fois que je fis ce parcours, j'avais dix ans, et la dernière fois dix-sept. De combien de centimètres ai-je grandi entre dix et dix-sept ans ? Trente ? Quarante ? Ce dut être considérable. Ces rues mornes rongées par le chiendent, les pissenlits et le sedum échappé des rocailles, ces façades laides tapissées de lierre ou de vigne vierge m'avaient vu grandir, jour après jour. Ces réverbères gris, anodins, me connaissaient mieux que ma propre mère. »

« Si je voulais la voir, il fallait que je sorte dans la rue, que je fasse le tour du pâté de maisons, que je traverse sa cour, frappe à sa porte. Quel protocole absurde, alors qu'autrefois il nous suffisait d'entrer dans le thuya. Était-ce cela, grandir? Ériger des barrières ? Créer des problèmes là où il n'y en avait pas ? »

« L'aveugle perçoit les odeurs les plus subtiles. Le sourd comprend le mouvement des lèvres et décèle sur les visages des intentions qui demeurent pour nous inconnues. Être privé d'un sens pousse l'être humain à en développer d'autres, à mener ceux qui restent au-delà de leurs capacités. De la sève coule en nous. Une force de vie. Une énergie que la terre et les dépouilles de nos aïeux propulsent dans un réseau invisible qui nous traverse. Coupez l'une de nos branches et cette sève coulera avec plus de force encore dans les autres. Nous sommes les végétaux d'ornement qu'un jardinier dément taille au hasard. Celui-ci aura été privé de la reconnaissance de ses parents ; il en aura acquis une fabuleuse propension à se donner en spectacle. Celui-là fut traité avec une perpétuelle injustice; sa paranoïa lui interdit aujourd'hui de se penser bon à quoi que ce soit. Nous sommes taillés grossièrement, brisés par les tempêtes, amputés par les maladies de l'âme qui nous frappent avec régularité. Nous ne pouvons nous empêcher de croître, d'une autre croissance que celle qui nous a menés à l'âge adulte. De nouveaux bourgeons éclatent chaque jour, de nouvelles pousses jettent autour de nous les prémices de formes futures.
Certaines parties de notre personnalité se rigidifient, se lignifient, se couvrent d'une écorce plus épaisse et deviennent ce qui de nous ne peut plus être changé. D'autres sont plus fragiles, parce que plus récentes, ou plus malmenées, mais moins décisives aussi. Leur disparition n'affectera pas notre forme générale. Pour qu'un trait s'impose dans notre silhouette végétale, il faut du temps et que rien, ni le hasard ni l'évidence, n'en interrompe l'évolution. Nous cherchons. Jusqu'au dernier jour, quelque chose en nous veut grandir, changer, devenir autre peut-être, comme si jamais nous n'étions satisfaits de qui nous sommes, avec cette sève violente qui nous pousse à dépasser ce qu'on croyait achevé. N'étions-nous pas devenus adultes ? Pour l'arbre secret qui croît en nous, rien ne se termine jamais, si bien qu'on peut toujours espérer changer. Avec beaucoup de temps et toutes les forces du monde comme alliées. Qu'on le veuille ou non, même si cela se produit de façon infime, discrète, nous changeons. »

« Je progressai ainsi dans la pente, lentement pour ne pas être écorché par les branches, et parvins à l'endroit que j'avais découvert la veille, en contrebas du grand chêne, au milieu des petits sapins argentés. Le trou était toujours là. Je ne l'avais pas rêvé. Une cicatrice Béante dans le flanc du bois. Souffrait-il ? Avait-il saigné quand cette partie de lui s'était ouverte ? Comment saignait une forêt ? Quel liquide vital sortait d'elle? Je crois que le sang des forêts, ce sont les histoires, tous les contes qui les parcourent. C'est la légende, ce fluide qui les fait vivre. Si l'on poignarde une forêt, de la plaie giclent des racontars, des malédictions, des folklores. Même la plus petite des forêts est traversée souterrainement de cohortes d'enfants qui risquent de s'y perdre, des couleurs chatoyantes des animaux fantastiques qui peut-être la peuplent, de nains, de licornes, de trolls, de sorcières, de sabres luisants, de chemins pavés d'or, de dépouilles sacrifiées, de trésors, de rayons de lune, d'assemblées circulaires, des derniers spécimens de races oubliées, le plus petit bois, un bosquet, un buisson, le grand thuya de mon jardin à sa manière est plein lui aussi de ces liquides mythologiques et vitaux. Face au mystère de ce trou devant moi, je me demandai quelle histoire s'en était échappée quand il s'était fendu. Était-ce celle que j'étais en train de me raconter ? Ou bien celle qui avait hanté mon grand-père ? »

« Mon corps entier fut saisi d'un frisson doux, un chatouillement qui remonta le long de ma colonne vertébrale, de l'intérieur. Depuis toutes ces années, j'avais raison. J'avais douté, comme les enfants doutent, aux moments de leur vie où l'imagination vient se fracasser contre le réel. Je m'étais cru fou, rêveur au point de lire des mots qui n'existaient pas dans le dessin des racines. Je m'étais sincèrement convaincu d'avoir tout inventé, pour posséder mon secret, pour être moins seul. Pourtant, tout était vrai. »

« On a le temps. Je reviendrai plus tard et te poserai ma question importante. Et tu répondras dans les racines. Comme au début. Ce doit être plus facile pour toi d'écrire dans les racines. C'est tout petit, une racine. Ça ne demande pas beaucoup d'énergie de la faire pousser et se tordre. En une saison, j'aurai peut-être le temps de te poser deux ou trois questions. Et puis tu pourras m'en poser. Tu feras comme tu voudras. Je marquai une pause et me mis à chuchoter à son oreille. « Je suis tellement heureux de t'avoir trouvée. J'espère que tu es heureuse toi aussi. Tu as été si seule si longtemps. » »

« Minérale peut-être, végétale d'une certaine façon, animale s'il restait encore un peu de la petite fille qu'elle avait été, l'enfant grise était cette statue vivante, chimère impossible, une bête qui ne respirait plus, une plante qui parlait, une amie pétrifiée qui m'avait appelé sans voix, convoqué dans son palais de boue pour que j'y sois le témoin de sa misérable condition. De quoi d'autre ? Espérait-elle que je la délivrerais ? Savait-elle au moins dans quel état elle était ? »

« Mais c'est dur, tu sais. C'est dur d'être le seul à savoir qu'on n'est pas un idiot. C'est dur de ne pas pouvoir révéler l'unique talent qu'on possède. »

« Mon lecteur s'étonnera de trouver dans ce récit de moins en moins de précision à mesure qu'il progresse.
D'ordinaire, ce sont les souvenirs les plus anciens qui sont les moins clairs. Pour moi, ce sont les plus récents. C'est que le temps passe tant. C'est que l'art de m'exprimer par des signes reste pour moi si laborieux. Une pensée me vient, je commence à la rédiger et, parvenu à la fin de la première phrase, j'ai déjà oublié où je voulais me rendre. Si bien que je suis là, au milieu de la route, dans des paysages inconnus et des climats étrangers. Qu'on me pardonne les vides, les trous, les ellipses. Je conte comme je peux, de plus en plus mal. Les épisodes n'ont plus de liens apparents. Toi qui lis, je souhaite que ces infimes points lumineux dans le noir, tu les relies en pensée et comprennes mieux que moi peut-être les constellations qu'ils dessinent, Cassiopée l'orgueilleuse, la Croix du Nord évoquant le Cygne, Orion le chasseur accompagné de son Grand Chien. Ainsi, nous étions en Grèce. »

« Cette période fut tellement étrange. La voix des garçons se fissurait, les seins des filles gonflaient si vite qu'elles ne savaient pas quoi en faire, comment se tenir, et adoptaient des démarches surnaturelles. Parfois, elles riaient en hurlant. Parfois, elles étaient glaciales et insensibles. Noémie essaya plusieurs fois, cette année-là, de poser sa tête sur mon épaule, dans le bus, de prendre ma main dans la sienne. Quand cela se produisait, je ne pensais qu'à la terre sous mes ongles, la terre du trou, là où personne ne m'assommait de paroles, là où quelqu'un m'écoutait. »

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

« Durant cette semaine, on nous a emmenés de ruine en ruine. Notre professeur et notre guide nous ont parlé de la naissance de la philosophie, des fondements de la démocratie, de la tragédie, de la civilisation. Des étoiles brillaient dans leurs yeux quand ils prononçaient ces mots. Pourtant, au bout de leurs doigts tendus, il n'y avait que des pierres rongées par le vent salé, des éboulis couverts de mousses, des colonnes brisées. Alors c'était cela, la philosophie ? Des trous dans le sol, des vestiges, des statues décapitées, leur tête gisant à leurs pieds ? De toute évidence, ce qui avait traversé ces vingt siècles de tumulte, ce n'était pas la pierre, ni les idées; c'était l'herbe. Discrète, insignifiante, elle était partout, sur les marches des théâtres antiques, sur les socles des statues branlantes. Les lichens envahissaient les parois exposées au nord, les mousses se nichaient dans les fêlures du marbre. Malgré l'aridité du cli-mat grec, la végétation était coriace, conquérante. Les pierres subsistaient tant bien que mal, rongées par les assauts du temps. Au contraire, le temps était l'allié de la végétation. Il la fécondait, la multipliait, lui donnait les armes et la rage, le calme et la tactique. Certains arbres, sur cette langue de terre déchirée, avaient vu déambuler Platon et Socrate, puis s'affaisser leur école, puis s'évanouir leurs cendres et enfin m'avaient vu, moi, descendre du bus en short. Cet olivier malingre, sur le bord de la route, sera encore là quand notre professeur de grec sera mort et enterré, et que l'écho des mots « philosophie » et « civilisation » qu'il prononçait se sera perdu dans les ruines minables de cet amphithéâtre. « Vous entendez, les enfants, comme le son est parfaitement diffusé ? » »

« Vous savez bien que le silence entre les mots que nous prononçons a autant d'importance que les mots eux-mêmes. L'enfant grise ne s'exprime qu'en silences successifs : silences des saisons mortes, silences entre les gouttes d'eau, silence de la vie qui se poursuit contre toute logique. C'était avec elle que je voulais converser, mêler mes silences aux siens. »

« Quand personne ne raconte, l'univers entier, celui d'avant et celui d'après préexistent et pulsent comme un cœur. Il faut avoir le souhait de dire pour que des fluides s'écoulent, que des particules scintillantes transitent sous la peau du monde. Je suis un roseau et du chiendent, un peuplier et son frère. Il n'y a plus de temps, seulement l'odeur de mes souvenirs qui reposent ou migrent dans l'obscurité des sous-sols. Une image survient. Elle transporte avec elle une idée. Alors les fils vibrent et me racontent les secrets de l'humus. »

« Il y a beaucoup de souvenirs dans les racines et la toile serrée de champignons des grandes forêts d'Europe. Le métal des batailles y résonne encore, les crocs des loups, la brûlure de la foudre, mais aussi le chant épique de guerres végétales que peu d'hommes connaissent. Les chênes affrontèrent les sapins, les fougères se faufilèrent à plat ventre sur le sol quand personne ne les remarquait, portant en elles la mémoire des forêts primordiales et les cicatrices des morsures de dinosaure. On tint des sièges. On priva de vivres des hectares entiers de vies qui s'éteignirent de fierté, pour n'avoir pas voulu baisser les armes. Afin de ne plus dépendre du sol, certains individus apprirent à faire tomber la pluie, d'autres envoyèrent, désespérés, leurs progénitures dans les excréments des merles et des étourneaux. »

« Il y a un monde après le monde, fait de poussière d'homme et d'équilibre violent. C'est de là que je te parle. Quelque chose est écrit, et toi seule peux le lire. »

Quatrième de couverture

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger. À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une œuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2026
262 pages 

vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mercredi 22 juillet 2026

Amrum ★★★★☆ de Hark Bohm

« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm

C'est étrange comme sensation, mais en ouvrant "Amrum", j'ai eu l'impression de retrouver un livre ouvert il y a bien des années de cela.

À seize ans, j'ai eu la chance de séjourner sur cette petite île de la mer du Nord, alors que j'étais accueillie par une famille allemande. Je me souviens des balades à vélo au milieu des dunes, des goûters dans les salons de thé, des Strandkörbe où nous nous réfugiions pour échapper au vent. Je me souviens surtout de cette lumière et de cette impression d'être au bout du monde.
En ouvrant le roman de Hark Bohm, j'ai retrouvé cette île.

Mais ce n'était plus tout à fait la même.

Nous sommes au printemps 1945. Pour Nanning, dix ans, Amrum reste un terrain de jeux où l'on pêche, où l'on parcourt les prés-salés, où l'on écoute les oiseaux et où le vent rythme les journées. Pourtant, derrière cette beauté sauvage, le monde vacille.

Ce roman raconte la guerre depuis le regard d'un enfant allemand. Un enfant qui aime son père, qui récite les slogans appris avec sérieux, qui croit encore aux adultes ; avant de découvrir peu à peu que ceux qu'il admire ne sont peut-être pas du bon côté de l'Histoire.

Cette prise de conscience est bouleversante, précisément parce qu'elle ne passe jamais par de grands discours.
Elle avance à pas d'enfant.

Comme souvent dans mes lectures 🍃☺️, la nature occupe une grande place dans cette lecture.
Elle respire, elle chante, elle console. Les oiseaux, les dunes, les prés-salés, l'estran, le vent omniprésent, tout semble rappeler qu'au-delà de la folie des hommes, le monde continue de vivre.
« Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés [...]. Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
On y entend toute la nostalgie d'une enfance qui voudrait rester du côté des marées, des oiseaux et des herbes hautes, alors que l'Histoire la rappelle sans cesse.

Et quel bonheur de retrouver, au fil des pages, les paysages qui m'avaient tant émerveillée autrefois. Les dunes balayées par le vent, la mer des Wadden, les oiseaux innombrables. J'avais parfois l'impression de marcher à nouveau sur cette île.

Amrum est un roman d'apprentissage, mais aussi un roman de mémoire. Il rappelle avec beaucoup de délicatesse que l'Histoire n'est jamais faite uniquement de héros ou de bourreaux. Elle est aussi traversée par des enfants qui grandissent au milieu des certitudes des adultes et qui doivent, un jour, apprendre à penser par eux-mêmes.
J'ai refermé ce livre avec une émotion toute particulière.
Comme on quitte un lieu que l'on a profondément aimé.
Et avec l'envie, plus vive encore, de retourner un jour à Amrum, écouter le vent raconter ce que les hommes, parfois, préfèrent oublier.

Deuxième lecture sélectionnée pour le challenge #laouviventleslivres du mois de juillet, dédié aux îles et archipels. 

En exergue 
« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm 

Incipit
« Bientôt la nuit se retirerait dans les ombres qui s'étiraient au creux des dunes. La première lueur du jour poindrait d'abord sur la ligne d'horizon orientale, à peine perceptible, tel un vague pressentiment. Pour l'heure, les dunes reposaient dans le froid et l'obscurité, encore intouchées par le jour naissant.
Les ailes déployées, le goéland argenté planait sans peine au-dessus du paysage vallonné recouvert de lichen, de mousse et de bruyère qui précédait les dunes. Déchirant le silence, retentirent soudain de nulle part les trilles des huîtriers qui s'élevaient dans les airs. La voix d'alto plaintive d'un courlis, charriée par le vent des prés-salés, se mêla bientôt à eux. Le goéland se laissa porter en haut d'une dune. Ses cris stridents se joignirent au chœur des oiseaux aux voix toujours changeantes. Il s'éleva légèrement au-dessus des gerbes d'oyat ondulant dans le vent d'ouest sur la crête des dunes.
Au gré du déferlement des vagues, le vent, bruit de fond omniprésent de l'île, fixait rythme et accord au-delà du basculement des marées, de l'alternance du jour et de la nuit. »

« Tante Ena but une grande rasade. Elle souriait jusqu'aux oreilles en faisant passer la bouteille.
Dans sa cachette, Nanning ressentit les émotions les plus contradictoires, soufflées en tous sens comme des feuilles mortes à la fin de l'automne. Il trouvait indécent qu'ils célèbrent joyeusement la mort du Führer, cela devait être puni. Mais, en même temps, il brûlait d'envie de participer à leur liesse. Il avait la désagréable impression de passer à côté de quelque chose de bien. Comme si, en raison d'un rassem-blement avec les Pimpfe, Nanning n'avait pas pu se joindre à Hermann auquel son grand-père apprenait à forger une faux. Il serra les dents.
La musique s'interrompit, et un speaker fit une annonce en anglais. Dans le jardin, chacun tendit l'oreille. La radio diffusa ensuite un hymne entonné par un chœur. Tante Ena, Hermann et les trois hommes, la main sur le cœur, se mirent à chanter en anglais.
- Traîtres, siffla Nanning entre ses dents.
Après un dernier regard par-dessus son épaule, il s'éclipsa discrètement. »

« - Disparais. Rentre vite chez toi. Dis à ta mère de brûler ses dossiers. Maintenant, murmura-t-il en poussant Nanning, Vas-y !
Sans comprendre, Nanning se mit en mouvement comme un automate. Oncle Jessen faisait des gestes de la main comme pour chasser un chat errant. Nanning, bouche bée, scrutait les environs à chaque pas. Son oncle le suivait des yeux avec inquiétude. 
Ce n'était pas l'oncle Jessen que Nanning connaissait.
Le responsable du Parti, national-socialiste « pur et dur », comme disait sa mère avec un sourire satisfait. L'oncle Jessen qui accueillait toujours avec enthousiasme le salut nazi de son neveu chaque fois qu'ils se croisaient. Ce même oncle qui lui disait, la voix vibrante d'émotion, que désormais l'avenir du Reich était entre de bonnes mains et qu'il pouvait mourir tranquille. La plupart du temps, après ces envolées sentimentales, il reprenait une posture militaire et interrogeait Nanning avec sévérité.
- Quelles sont les devises de la Jeunesse allemande ?
Nanning récitait par cœur sa leçon : les jeunes Allemands étaient durs, silencieux et loyaux, des camarades. Leur qualité première était l'honneur. Alors Oncle Jessen ne pouvait cacher son enchantement. La gorge serrée, il réclamait ensuite les paroles du « Horst-Wessel-Lied ». Et quand Nanning déclamait le chant, l'oncle l'accompagnait, la larme à l'œil. Mais tout cela avait volé en éclats, comme si la bombe larguée sur la Villa Klara avait atteint Oncle Jessen.
Lorsque Nanning atteignit la lisière du bois et se trouva à découvert, il se sentit vulnérable et livré à lui-même. Il se retourna pour scruter les alentours. Tout semblait exactement comme avant. Puis il se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Pas le moindre souffle d'air. Pas un seul chant d'oiseau.
Il courut chez lui aussi vite que ses jambes purent le porter. »

« Le marais, de part et d'autre du chemin, était constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes, sur un vert bien gras. A cette vue, Nanning enviait presque le sort des bovins. Ils doivent avoir une vie insouciante, pensa-t-il en voyant un troupeau en train de brouter. Garder la tête baissée toute la sainte journée, la bouche et l'esprit occupés uniquement par l'herbe verte. Ne pas avoir à s'inquiéter des guerres, des partis, du Reichsmark, du dollar ou de la monnaie d'Amrum. Ne pas se soucier de savoir si telle ou telle personne était américaine, allemande, originaire d'Amrum ou de Sylt, frisonne, danoise ou germaine.
Nanning cueillait des campanules. Elles lui paraissaient étonnamment bleues cette année, et en cet après-midi resplendissant, ce bleu donnait l'impression que quelqu'un avait découpé des bouts de ciel en forme de parapluie, là où flottaient des taches nuageuses éparses, pour les répandre sur les prés.
Du concert polyphonique tout autour de Nanning se détacha un solo aigu d'abord nasillard, comme pour s'échauffer, puis de plus en plus assuré. Nanning scruta le bleu du ciel, se protégeant les yeux du soleil de mai, puis il le vit juste au-dessus de lui : un pipit farlouse. Il fondait en piqué, sans interrompre son chant, et descendit si bas que Nanning aurait pu le toucher en tendant la main. Puis l'oiseau reprit de l'altitude et se laissa chuter de nouveau avant de disparaître dans la bruyère. »

« En chemin vers la pointe nord d'Amrum, vers l'Odde, Nanning fut accompagné par un groupe de bécasseaux sanderling. Comme lui, ils se tenaient sur la laisse de mer. Ils picoraient le sable dans son sillage et fouillaient le varech échoué sur la plage, en quête de nourriture. Les rafales venues du large, qui soufflaient de l'autre côté des dunes écrêtées sur sa gauche, aspergeaient Nanning d'une pluie de grains de sable scintillants. Les cris d'une colonie de goélands bruns, semblables à des miaulements, s'élevèrent depuis les dunes.
Dès que Nanning eut dépassé la dernière dune, il dut lutter contre le vent qui balayait la pointe nord de l'île sans rencontrer le moindre obstacle, charriant des nuages de sable. Il arracha une tige de chiendent des sables à un buisson poussant tout près de lui, et se mit à la mâchouiller distraitement. Devant lui, une volée de sternes naines s'était installée sur les galets au bout de l'île, là où commençait l'estran. Les petits oiseaux qui nichaient là-bas poussaient des cris d'alerte perçants et agitaient nerveusement les ailes. Nanning leur cria qu'ils pouvaient être sans crainte; il n'était pas ici pour voler leurs œufs. Il voulait seulement se rendre sur la fine bande de terre qui se trouvait de l'autre côté de l'estran gris et des veines des chenaux de marée luisant au soleil : l'ile de Föhr.
Juste derrière l'Odde, Nanning s'engagea dans le premier chenal peu profond. L'eau lui arrivait aux genoux. Il s'arrêta au milieu du large chenal quand un petit crabe pinça son talon nu. Il le chassa en agitant la jambe. Puis, les mains en visière, il regarda devant lui en plissant les yeux. Le chenal devenait à la fois plus étroit mais aussi nettement plus profond. Avec ce vent, cela l'inquiétait, mais il décida de prendre le risque. Au loin, à hauteur des prés-salés aux portes de Norddorf, il aperçut quelques silhouettes. Sans doute des gens qui ramassaient des moules dans l'estran.
Arrivé au deuxième chenal, il retira son pantalon. Personne à l'horizon, il était le seul promeneur de l'estran. C'était précisément pour cette raison que Nanning aimait aller y marcher. Là, il lui semblait être seul face au monde. Pourtant, le sol sous ses pieds grouillait de vie. De petites puces de sable en quête de nourriture sortaient de leur galerie et agitaient leurs longues antennes, de minuscules hydrobies saumâtres allaient et venaient, des moules dispersées en grappes éparses ou rassemblées par bancs entiers s'étalaient le long des chenaux. Le sable était constellé des petits tas laissés par les arénicoles. Au-dessus de lui, des nuées d'oiseaux sillonnaient le ciel de l'estran, leur pays de cocagne. Goélands bruns, sternes, huîtriers, goélands argentés, bécasseaux variables, courlis et tant d'autres. Nanning adorait cet endroit. Bien entendu, il connaissait les dangers de la marée. Les mises en garde de Tante Ena, de sa mère et de Papi Arjan n'avaient pas manqué.
Il brandit son pantalon à bout de bras et s'enfonça lentement dans le chenal. Le courant froid qui se pressait contre ses jambes par saccades et le fond glissant rendaient la traversée de l'estran laborieuse. Il fallait avancer doucement, à pas prudents. Au point le plus profond du chenal, l'eau lui arrivait au nombril. Dans un premier temps, Nanning eut le souffle coupé, puis son corps s'habitua à l'eau froide. Il crut sentir une anguille curieuse effleurer ses jambes, mais ne se risqua pas à regarder de plus près. La marée n'attendait personne, et Nanning espérait être de retour à temps sur Amrum.
Après avoir traversé le chenal, il prit le temps de sécher au vent ses jambes grelottantes avant de remettre son pantalon.
La surface de l'estran ne tarda pas à changer devant lui. Les amas de sable en forme de vagues, comme légèrement rehaussés d'encre, s'aplanissaient en une étendue de vase luisante. Nanning obliqua pour accéder à l'île un peu plus au nord. La vasière trompeuse lui aspirait goulûment les chevilles et les tirait en un rien de temps jusqu'aux genoux.
Sans personne alentour pour lui venir en aide, s'il se faisait happer, il ne lui resterait plus qu'à prier en assistant à l'inexorable montée des eaux.
Une fois qu'il eut contourné la vasière, il ne lui restait qu'à marcher droit vers la mer sur quelques kilomètres.
Cela faisait du bien de sentir de nouveau du sable sous ses pieds. De là, il n'était qu'à un saut de puce de l'île d'Oldsum. Ayant atteint la côte, les jambes courbaturées par le chemin parcouru, Nanning s'autorisa à s'allonger cinq minutes dans l'herbe grasse de Föhr. »

« Et si un universitaire ne pouvait pas trouver sa place sur cette île, alors il ne tenait pas à poursuivre ses études. Nanning savait seulement que les universitaires étaient des gens qui, forts de leurs recherches, écrivaient des livres. Il repensa à son père qui avait crié à sa mère depuis la Jeep qu'elle devait envoyer Nanning au lycée quoi qu'il arrive. Et si sa mère se trompait ? Et si son père était réellement un criminel ? Devait-il encore l'écouter ? Non, décidément, il ne tenait pas à devenir un universitaire. Il voulait aider Tessa aux champs pour subvenir aux besoins des siens. Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés avec son copain et effrayer des vanneaux. Tirer des arénicoles de l'estran et chercher du bois flotté dans la laisse de mer.
Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »

« Le garçon gravit les marches à toute vitesse et arriva le premier au sommet avec son oncle. Il fut aussitôt frappé par les puissants effluves iodés, comme si l'air de là-haut était plus chargé en sel que celui d'en bas, saturé d'autres odeurs. Il est vrai qu'il y avait une nette différence, reconnut Nanning, entre le fait de se tenir sur la plus haute dune de l'île, les orteils dans le sable, et sur une hampe artificielle, relativement étroite, qui dominait les environs de toute sa verticalité. Ce n'était pas le vertige qu'il ressentait, car il trouvait exaltant de voir le monde de si haut, comme si, à cette altitude, il avait accès aux vérités les plus profondes, celles qui restaient insaisissables au niveau de la mer. Il suffisait de voir la ligne où ciel et mer se confondaient, ou, de l'autre côté de la plateforme, la mer des Wadden et les points sombres que formaient les îles Halligen pour comprendre comment toutes choses ici-bas étaient liées. Alors seulement d'autres choses dans le monde semblaient trouver leur place dans la bonne perspective. »

Quatrième de couverture

Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère.

Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire.

Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme un hymne aux paradis perdus.

Né à Hambourg en 1939, Hark Bohm a passé son enfance sur l'île d'Amrum. Il est l'une des figures incontournables du nouveau cinéma allemand. Son œuvre cinématographique a été récompensée dans son ensemble par le Prix du cinéma allemand. Il s'est éteint en novembre 2025, après avoir publié ce premier roman lumineux, porté à l'écran par Fatih Akin.

Sortie au cinéma le 24 décembre 2025

« Dans ce roman magistral, les descriptions de la nature sont autant d'allégories de la cruauté de la guerre. »
Die Zeit

Éditions Paulsen,  collection La Grande Ourse, janvier 2025
278 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages