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mardi 2 juin 2026

J'ai effacé les preuves ★★★★☆ d'Olivier Adam

Hier soir, les poèmes ont quitté la page.

À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous. 
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.

J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer. 
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoire
je ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir". 
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.

Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.

Une très belle soirée de poésie.

Merci Olivier Adam !

Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant 
de mon cerveau d'aéroport 
une radio intérieure 
branchée en permanence 
qui ne s'éteint que la nuit 
et encore 
qui saoule et déblatère 
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent

les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie 
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris

parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout 
et que je me suis trompé 
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »

« le bon coin

il faudra bien 
un jour ou l'autre 
rendre l'âme 
mais qui en voudra 
à qui la confier 
à quelle adresse quel atelier 
quel diagnostic 
qui voudra bien la réparer 
quel niveau d'usure 
obsolescence programmée 
bonne aux ordures 
bonne à jeter

un jour ou l'autre il faudra bien 
mais vous pouvez vous déplacer 
cinquième étage 
mer intérieure escalier B 
quasi neuve 
très peu servie jamais portée 
dans l'état où vous m'avez 
laissé »

« entre-deux

jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »

« les vieux amis

tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait

faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment

rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle 
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes

et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde 
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »

Extrait du poème "dimanche matin" 
« on ne se levait jamais très tard 
grand-père apportait les croissants 
on était encore loin du soir 
rien ne pesait encore vraiment »

« curriculum vitæ

pas de contours pas de racines 
appellation      non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)

sans pedigree sans distinction 
difficile à      localiser 
sans confrérie sans confession 
impossible à     identifier 
pas d'assurance pas d'onction 
pas de contrat     pas de collier 
sans patrimoine et sans actions 
sans carte de        fidélité
(et qu'il en soit ainsi 
       et que tout reste à inventer)  »

Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien 
écrire n'a jamais guéri quiconque 
prescriptions de complaisance 
médication sans ordonnance 
marché noir de la résilience 
contrefaçon d'anxiolytiques 
méditation trip égotique 
thérapie de charlatans 
chirurgie de faux savants 
experts autoproclamés 
du développement 
autocentré »

« banquette arrière

on écoutait Nino Ferrer 
en longeant la presqu'île 
et je voyais se découper 
vos visages d'enfants 
dans le miroir du rétroviseur

les champs tombaient dans la mer 
les falaises à l'équerre 
les cornichons Mirza 
l'arbre noir Madureira 
c'était bien notre genre 
et je nous reconnais bien là 
c'était nous portrait craché 
de passer en un éclair 
du soleil aux glaciers 
des lueurs au gravier 
comme sables 
comme marée 
sous le ciel qui se traîne »

« l'identité

rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités

présentez-nous vos papiers
définis
assignés

rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés

redites-nous où vous alliez
amincis
délavés

qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués

qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée

quelle patrie
quelle armée »

« l'impuissance (#2)

que murmurent tes entailles 
le sang qui perle à ton bras 
le secret ou la faille 
qui tremble sous la lame 
quel cri aux lèvres closes 
quel effroi sur tes cuisses 
comment veux-tu que je t'entende 
comment veux-tu que je t'atteigne »

Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons 
de toutes confessions 
obédiences pareilles aux mêmes 
parfois même inventées 
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez 
comme si quelqu'un avait besoin de ça 
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie 
[...] »

Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais 
pour ce qui me concernait 
écrire n'était qu'épiphanie 
jubilation 
présence décuplée 
au monde aux autres et à moi-même 
une incandescence 
une aventure 
mais sans doute qu'à me lire 
rien de tout cela 
ne sautait aux yeux

alors voilà ai-je pensé 
il me faudra un jour 
rectifier »

Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois 
à quelle adresse qui m'a parlé 
de Carver de Pialat 
de Leonard de Virginia 
qui m'a guidé dans ces rayons 
municipaux alphabétiques 
abcd Dubois 
efgh Holder 
et quels amis encore 
pour le rire et les clopes 
[...] »

Quatrième de couverture

je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces 
j'ai effacé les preuves 
j'ai joué avec le feu 
et la pellicule a cramé 
par négligence 
en pyromane 
en incendiaire
Le choix de l'éditeur

La petite musique d'Olivier Adam... 
On le sait, son univers est celui 
des lisières, des boîtes en fer-blanc 
emplies de polaroïds et de souvenirs, 
des lieux que l'on aime mais que 
l'on finit par quitter. Paris et sa 
banlieue, la façade atlantique, les 
plages à marée basse, les presqu'îles, 
et ce « cœur finistère », matelot ou 
flibustier, qui « cède aux falaises » 
et s'en remet au ressac. Le poète, 
qui publie ici son deuxième recueil, 
est en quête d'une mer intérieure, 
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu 
commun à tous les êtres, où l'on 
pourrait accueillir l'exilé, l'ami 
désespéré et les fantômes de nos 
vies. Un lieu où l'on n'entend pas 
la rengaine mesquine de l'identité, 
de l'origine et du rejet. Un lieu 
où vivre libre, sans assignation à 
résidence, ni faillite de la solidarité.

www.editions-brunodoucey.com


Éditions Bruno Doucey,  mai 2026
365 pages 

vendredi 13 octobre 2023

Le plus court chemin ★★★★☆ d'Antoine Wauters

Une écriture épurée pour convoquer les souvenirs
, la tendresse des visages aimés et admirés, aimants aussi, la beauté des lieux, la saveur des mots dans la bouche de ses aïeux, de leurs gestes, de leurs habitudes, pour évoquer le manque aussi.
Ah quelle pouvoir a l'écriture !
Antoine Wauters se souvient de son enfance dans les Flandres, « comme un funambule sur le fil de ces voix emmêlés remontant du passé, à moitié effacées et pourtant toujours là », se livre sur les événements, les histoires familiales, amicales qui ont fait de lui l'homme et l'écrivain qu'il est devenu, qui explique son rapport aux autres. 
« Avant d'être un acte d'expression, écrire est un acte d'écoute. Il faut longtemps se taire et apprendre à entendre, puis seulement parler. »
Les mots, comme le plus court chemin vers un passé empreint, ici, de valeurs et de simplicité.
Antoine Wauters a fait le choix d'un récit fragmenté. Déstabilisante expérience au début -  au passage, je déconseille le gymnase bruyant pour entamer cette lecture ;-) ; je m'y suis reprise à deux fois pour ne pas passer à côté de ces bouts de vie, d'intimité, de mélancolie et in fine, ai fait le choix de prendre mon temps, au calme, de savourer chaque fragment, de laisser venir à moi les images, de me laisser surprendre par mon propre passé, mes propres souvenirs. 
« L'écriture vient toujours après. Après la fracture. Après la faille. Quand vient le manque. »

« Nous sommes les lieux où nous avons été. »
JIM HARRISON

« Je suis plus heureuse. J'ai atteint un stade où je n'ai peut-être plus besoin d'un film entre la vie et moi. »
JANE CAMPION

« Cips, cips
Da di doo di doo 
Ci-boom, ci-boom-boom »
PAOLO CONTE

« J'ai vécu jusqu'à mes dix-huit ans dans un petit village d'Ardenne où mon imagination se trouve encore. Que je le veuille ou non, tout ce que j'écris vient de là : des quelques mètres carrés du hangar à poules de Papou, de l'odeur des fraises qu'il cultivait derrière l'église, face aux collines de Hoyemont, au-dessus de l'Ourthe et de l'Amblève, des silos à foin de la ferme de Jacques Martin, des bêtes sachant d'instinct trouver le bonheur, des machines agricoles défoncées par l'usage, dans le purin. »

« Je suis marqué à vie par ce monde presque disparu. C'est une immense joie et une immense peine. Je ne peux pas le dire mieux : mon enfance me remplit et de peine et de joie. »

« Fixer l'éternité contenue dans le regard d'une vache, son innocence blessée. Entendre le tracteur John Deere qui s'enfonce dans le bois du Fays. Parler avec la voix d'un enfant qui ne reviendra plus, la parole perdue. Fixer les cornes en croissant de lune des bêtes que Karine, l'épouse de Jacques, rentre aux étables, leurs mamelles déformées par les centaines de milliers d'heures de traite, leur rumination triste, lente, cette façon de mâcher constamment le même morceau de temps, exactement comme moi qui écris ces lignes. »

« J'ai écrit mon enfance à mesure que je la vivais. Et je l'ai vécue en l'écrivant. Pas avec des mots d'écrivain, mais des mots qui restaient en l'air, sans laisser de traces, sans avenir, sans devenir, légers comme la poussière dans le soleil ou les ailes du milan au-dessus des poules de Jacques Martin. Des pages comme la lumière qui courait sur le mur de l'église. Des mots qui n'attendaient rien. Ne prenaient rien à personne. Ne jetaient d'ombre sur rien. »

« Le cri, le tu, le chant, la morsure, le chaos. Et s'il ne s'agissait que de ça ? Tenter de laisser ressurgir, dans tout ce qu'on écrit, ce que la faculté de nommer nous a pris ? »

« Pris d'une soudaine passion pour la nature, il s'en allait cueillir des rosés-des-prés (à défaut de girolles) ou des girolles (méprisant, dans ce cas, les rosés-des-prés) et ne revenait que le soir, la barbe grise, les vêtements sales. Assis sur le seuil, je le revois fumer. Un père. Ainsi qu'un étranger.

Je pense à son silence, dans son garage. Puis au silence de Pépé, qui se délesta des mots au fil des ans, pour finir mutique. Chez lui, l'apparition d'un mot a toujours fait figure d'événement. On aurait pu noter, d'une croix dans son Petit Farceur, les jours où il parlait. Questions : poursuit-on par nos propres silences des silences entamés plus tôt ? Y a-t-il une communication invisible des silences? Dans quelle mesure sommes-nous, ou non, l'amplification des fatigues, blessures et « nœuds » de nos ancêtres ? Quels sont les paysages du fond de la parole ? Que voit-on qu'on ne voit pas tant qu'on est en train de parler ? Et d'où me vient cette impression, par l'écriture de ces lignes, que je poursuis ton propre silence, Pépé ? »

« Partout, il n'y avait que des champs où promener nos yeux. Pas de distractions. La porte du monde ? Verrouillée. La télé ? Une dame austère et fort parcimonieuse qu'on ne fréquentait pas plus de trente minutes par jour. De sorte que tout ce qu'on sait ou qu'on connaît alors vient des voix glanées ici et là, devant le journal sportif chez Pépé et Mémé, chez Parrain Jacques parlant des champignons des bois, à la ferme, au bord du terrain de foot et dans ces fêtes foraines où les gens crient comme des putois. Notre monde est créé par elles, par ces voix. Il est agrandi, rendu possible par elles. Plus nous en collectons, plus nous vivons. »

« L'écriture est ce fil posé sur l'oubli. Et le risque, je crois, est peut-être moins de chuter dans l'oubli que dans la mémoire. De ne plus en revenir. Ce serait alors une autre forme d'oubli. Échouer dans le souvenir par refus d'oublier. Descendre dans l'écriture sans pouvoir en remonter. Être piégé. »

« Sale de la tête aux pieds, on bondissait dans les sous-bois, attachait nos ennemis à des troncs avec des lianes souples qu'on fumait par ailleurs, cent pour cent sains et cent pour cent malades, sauvages, intégraux, enfants et loups. Un espace de douceur et de cruauté. Le milieu des années quatre-vingt, avant les ordinateurs, avant le règne du porno et des jeux vidéo immersifs, avant que tout se mette à trembler et à aller très vite. Avant que les gens tombent amoureux d'eux-mêmes, abîmés dans leurs téléphones. »

« Comme points de contact entre nous, il y avait  l'air qu'on respirait, la vasque de la baignoire où on prenait nos bains, la soupe qui cuisait et partout répandait son fumet, les gants de toilette, hérités d'Andrée de Hannut, qu'on se partageait, les slips, chemises et tee-shirts qu'on se partageait aussi, le carrelage où sifflaient nos chaussettes, les pas japonais dans le jardin (y a-t-il jamais eu de pas japonais dans le jardin ?), les ballons de foot, les passements de jambes, la même fatigue, les soirs où les parents rentraient bitus de chez des amis, et que nous nous endormions (ou feignions de le faire) dans la voiture, les virus qui nous mordaient à tour de rôle, la fièvre et les aphtes, les rhumes, tout cela comme des passerelles magiques entre nous, liant nos corps. À présent, on se touche si peu. »

« Quand il n'y a pas école, j'embrasse prestement mes parents, j'enfile mes vieux habits et je vais jouer. C'est une phrase magique. Tu fais quoi aujourd'hui ? Je vais jouer. Et maintenant, quoi ? Je vais jouer. Et ce soir, si je pars avec Papa ? Rien, je jouerai. Je ne me remettrai jamais de ces jeux sérieux si typiques de l'enfance, dans lesquels on jetait nos forces et dont rien ne nous détournait. Des jeux qui ne nous divertissaient pas, pas plus qu'ils ne nous amusaient, mais qui nous confisquaient. Qui étaient tout. »

« J'ai toujours été pleutre. Pétrifié de la pire espèce. Je haïssais, par exemple, prendre ce bus qui nous amenait à la piscine quand on avait cinq ans, ce bus où, à l'approche du bassin, non loin du fort d'Embourg, les autres se levaient et hurlaient comme des possédés, incapables de réprimer la joie que l'idée de se flanquer à l'eau faisait naître en eux. Je me bouchais les oreilles et plongeais dans les bras de la maîtresse, madame Boline, aussi appelée madame Anne. Je ne supportais pas d'être touché par eux, dans les vestiaires. Leurs corps blancs d'asticots me faisaient frissonner. Partager la même eau me donnait des haut-le-cœur. J'ignore d'où me vient cette peur, mais je constate qu'elle ne m'a pas quitté. Chaque voyage, chaque déplacement pour un livre que j'écris, mais également pour des vacances, m'est de plus en plus pénible. Je crois que ma laisse, cette espèce de distance vitale au-delà de laquelle on se sent loin de chez soi et en danger, fait cent kilomètres tout au plus. Au-delà, je me liquéfie. Dans les grands magasins, encore maintenant, je reste figé dans les rayons. Trop d'étiquettes de prix, d'éclairages. Même sensation que dans le bus vers la piscine. Me suis-je mis à écrire pour me cacher du bruit ? »

« Le lieu de l'écriture est ce qui m'est le plus propre. Il abrite tout ce que je suis, c'est-à-dire aussi tout ce que je ne suis pas et tout ce que je voudrais être. C'est le musée du plus grand que soi. Les voix qui y résonnent n'appartiennent à personne. Le nom de toute chose y a été gommé, et sur ses murs mouvants se trouve ceci : « on a le droit d'être plusieurs. » »

« Plus le temps passe, plus m'appellent les livres courts. J'aspire au moins, au peu. Le chemin de la fiction ne m'attire plus comme avant ; c'est mon environnement direct qui m'appelle. Documenter les choses avant qu'elles ne s'effacent. M'enfoncer dans les bois, longer le Targnon, suivre le Wayai. Marcher est une autre façon d'écrire. Il y a des mondes passés sous chaque pas. Sédiments. Vestiges. Voix. On marche pour entendre ce qu'il y a avant soi. »

« Parce qu'un franc était un franc et qu'une des expressions préférées des parents était « nous ne sommes pas Rothschild », on dessinait au verso des documents officiels que Papa ramenait de la banque, des bristols aux bords tranchants recyclés en feuilles de brouillon. Sur le verso, nos créations. De l'autre, « crédits court terme » et « points de vente actifs » dont s'occupait Papa dans sa vie diurne. De sorte que Maman, à la façon des mères, sans en parler et avec une infinie discrétion, nous a appris que l'art se pratique au dos du monde, toujours. Et que l'envers est l'endroit le plus précieux. »

« Notre sentiment d'impuissance, l'impression que la douceur est à jamais partie, la sensation de fracture, d'effroi, tout, j'ai le sentiment que tout s'est mis à tourner de travers à la mort de Papou, Pépé, puis Mémé et Nénène, dans cet ordre-là. Comme s'ils étaient le soubassement d'un temps où subsistait du calme, et qu'ils nous protégeaient avec ce peu qui était leur tout. Je parle de leurs cache-poussière, de leurs paletots, de leurs maudits bacs de géraniums, de leurs pantoufles fourrées et du fait qu'ils possédaient tellement peu de choses, qu'on ne pouvait penser à elles sans aussitôt penser à eux. »

« Ils ne disaient pas « faire les courses », mais «  faire les commissions ». Maman a conservé cette liste de Mémé :
1 × Petit Beurre Lu
1 × lait
1 × spéculoos
1 × beurre
1 × sucre
1 × arrache-toux
1 × pain (chez Moray)
C'était ça, le peu qui était leur tout. »

« Dans l'entre-deux-guerres, le salon où elle punissait saint Antoine vit passer les moutons de la vieille tante Marie. Ensuite, il devint un magasin de chaussures. Puis il se transforma en cabinet de consultation pour le plus jeune frère de Maman, Pierre, devenu médecin de campagne. Moutons, chaussures, médicaments. Mémé finit sa vie au milieu de ces choses. Elle essayait de les toucher. Comme dans une mer, elle y était immergée. Nous, elle nous reconnaissait à peine. Égarée en sa propre maison.  »

« La vérité de ma tristesse se trouvait sous mon sternum, et dedans, il y avait une malle pleine de mystères souffrant de ne pouvoir être dits. Dans cette malle, il y avait du feu, je le sentais. Autant de feu, de glace et de force vitale que de capacité à me détruire. Aux gens comme nous, Maman disait que le monde ne convenait pas. Parce qu'il ne nous suffisait pas. Il nous fallait de la beauté, à nous. La beauté nous portait. Sans beauté, disait-elle, les gens de notre espèce s'auto-consument. C'est si vrai. »

« L'écriture m'a beaucoup donné et elle m'a beaucoup pris. Ce qu'elle m'a donné de meilleur ? Une voie parallèle. Ce qu'elle m'a pris de plus précieux ? La voie principale, celle qui menait aux autres. »

« J'ai passé tellement de temps dans le silence des mots, à chercher je ne sais pas très bien quoi mais à ne cesser d'entendre, d'apprendre, de lutter, en équilibre sur la corde raide de ma propre « vérité », que tout retour au réel partagé me coûte. Je me perds dans les dîners. Ce qui semble évident pour les autres est pénible pour moi. Quelqu'un qui écrit revient toujours de loin, c'est un revenant. Ses absences en sont-elles davantage pardonnables ? »

« L'idée folle de tout type qui écrit ? Être heureux sans le secours des mots. »

« « Quand on cherche quelque chose, c'est que, quelque part, on en a le souvenir, c'est que ce quelque chose a existé et peut encore exister. » Ça aussi, c'est si vrai. »

« Chaque fois que je pense à eux, à leurs vestes élimées bien qu'impeccablement propres, à leur simplicité, à leurs bienheureuses poules, c'est le visage de l'URSS qui me vient à l'esprit. Un monde où l'argent ne signifiait pas tout. Je revois Nénène dîner avec ce simple morceau de pain et ses quartiers d'orange, les vitamines C trôner à côté du produit de vaisselle, le porte-torchons avec ses trois petites têtes en forme de trou de cul, les chapelets et le buis bénit, et je me dis que ce sobre mode de vie, c'est comme ça que je vois les choses aujourd'hui, n'indiquait finalement que ça : le capitalisme n'avait pas encore tout conquis. Depuis qu'ils sont partis, je vis avec l'impression que la moitié moelleuse du monde m'a été reprise. Sa douceur. Sa lenteur. Avec le sentiment que la vie est coupée en deux. D'un côté, une joie dormante. De l'autre, une tristesse, un regret. Et je sens physiquement la coupe. Combien je suis divisé. Enfant et vieux. Sensible et comme déjà revenu de tout. »

« « Quand il ne restera plus rien du monde classique, quand tous les paysans et les artisans seront morts, quand l'industrie aura fait tourner sans répit le cycle de la production et de la consommation, alors notre histoire sera finie », écrit Pasolini. Joan Didion le dit autrement, mais elle le dit aussi. « J'étais pour la première fois directement confrontée à l'évidence de l'atomisation, la preuve que les choses se désagrègent. Si je voulais retravailler un jour, il me faudrait accepter le désordre. Le désordre, l'idée que « tout ce que nous avons aimé nous est enlevé à jamais », ajoute Pasolini. »

« Papou lisait le journal. La Meuse, comme Oncle Joseph. Mais il ne disait pas « le journal ». Il disait « la gazette ». Il m'a aussi offert les mots « hangar », « paletot » et « cache-poussière ». Pépé, lui, « sapristi », « mildiou » et « oraisons ». Et Mémé, « passe-montagne », « bégonias », « poule aux macaronis ». « Limonade » m'a été offert par Nénène, qui préférait dire « citronné ». « Un verre de citronné, mi p'tit fi ? » »

« En un battement de cils, je me projetais dans des mondes de lumière. Ça ne me demandait aucun effort. Quand Cheval nous parlait de pays étrangers, je les voyais tout de suite. La Martinique, c'était l'autre côté de la place où se trouvait l'école, derrière le érable. Pour atteindre la montagne gros Pelée, j'enjambais le ruisseau. Il y avait de la joie en moi et je me sentais peuplé. C'est encore le cas aujourd'hui. J'écris pour rester nombreux. »

« Si celui qui écrit doit avoir une qualité, ce n'est pas de se changer en fille s'il est un garçon, ni de devenir vieillard, feuille de marronnier, bras de fleuve, bouse de vache ou poisson de mer, mais celle de se souvenir des voix qu'il porte en lui, et qu'il lui faut entendre puis faire parler. C'est une schizophrénie. Mais une schizophrénie de pleine santé. »

Quatrième de couverture

Que se passe-t-il lorsqu'un auteur, qui a beaucoup écrit sur l'enfance, remonte le fil d'argent de sa propre enfance?

Le plus court chemin est un hommage aux proches et la tentative de revisiter avec les mots ce vaste monde d'avant les mots : les êtres, les lieux, les sentiments et les sensations propres à cette époque sur le point de disparaître, les années d'avant la cassure, d'avant l'accélération générale qui suivront la chute du mur de Berlin.

Raconter l'existence dans les paysages infinis de la campagne wallonne, dire l'amour et le manque. Car écrire, c'est poursuivre un dialogue avec tout ce qui a cessé d'être visible. Par-delà la nostalgie.

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Le plus court chemin est son cinquième livre aux éditions Verdier, après Mahmoud ou la montée des eaux: Prix Wepler 2021 et Prix Livre Inter 2022.

Les Éditions Verdier,  août 2023
241 pages

mercredi 26 juillet 2023

Un simple dîner ★★★★★ de Cécile Tlili

Un huis-clos intimiste qui m'a tenue en haleine. 
Un simple dîner, au premier abord. Il sera épicé - Claudia a préparé ce qu'elle sait faire de mieux, son excellent curry. 
L'atmosphère s'y densifie et devient de plus en plus pesante au fil des pages. Les personnages se révèlent à nous par petites touches savamment distillées. Et cette sensation que j'ai eu d'être dans cet appartement, spectatrice privilégiée de ce dîner aux subtiles saveurs qui laissera pourtant un goût amer à Etienne et Claudia, Johar et Rémi. Cette note amère libérera les émotions et déclenchera pour certains d'entre eux la volonté accompagnée d'une force insoupçonnée de s'extraire de la cage, de s'affranchir des cases dans lesquelles la société les a piégés.

Une lecture coup de coeur empreinte de nostalgie. 
Elle parle de la place des femmes dans la société, de l'amour qui parfois se détend avec le temps, de fossé qui se creuse indubitablement, de l'envie à un moment de sa vie de retrouver la liberté de sa jeunesse passée. 
Un regard délicat sur la vie, celle que l'on se rêvait à vingt ans, celle que l'on a vingt ans plus tard. Ce regard que l'on porte sur celui/celle que l'on est devenu. 
Les chemins empruntés tout tracés ou que l'on bâtit à la sueur de son front pour se hisser au sommet nous font parfois passer à côté de l'essentiel. Il n'est jamais trop tard pour s'en rendre compte ...
« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »
Un roman fort de cette rentrée littéraire, à mon humble avis !

Merci Cécile Tlili pour ce dîner ! Je reprendrai bien un peu de dessert ;-)
Merci également aux éditions Calmann-Lévy et à Babelio.  

« Rien que pour cette liberté de pouvoir s'échapper à tout instant avec un alibi incontestable, elle se dit que cela vaut la peine de se calciner les poumons. C'est peut-être le seul trait d'union entre l'adolescente qu'elle a été et la femme qu'elle est devenue, la cigarette. La seule rayure laissée apparente sous la couche de vernis dont elle a recouvert sa vie. »

« Étienne observe le plan de travail de granit où Claudia finit de garnir les assiettes, la table de bar, les meubles de cuisine aux lignes d'une sobriété parfaite. Son regard file vers les grands miroirs de la salle à manger et du salon qui se renvoient leurs reflets à l'infini, vers le parquet centenaire dont il aime entendre le craquement sous son pied. Jamais il ne pourra renoncer à tout cela. Au contraire : il est programmé pour en avoir toujours plus ; toujours plus grand, toujours plus beau. Il ferme les yeux. »

« Johar savoure les bulles dorées qui éclatent sur sa langue. Elle se sent forte, ses jambes puissamment ancrées dans le sol, son corps concentrant vers lui toutes les lumières du salon. Si les lampes tournoient légèrement autour d'elle, c'est pour mieux l'auréoler de leurs rayons chatoyants. L'agitation qui a suivi son annonce leur a donné chaud à tous, ils transpirent, tout particulièrement elle dans son pantalon de tailleur trop épais et sa blouse à manches longues. Elle sent un filet de sueur ruisseler le long de sa colonne vertébrale et se demande si des auréoles d'un gris plus sombre se sont déjà formées au niveau de ses fesses. Elle aurait dû assumer une robe d'été. Sa robe portefeuille noire aurait été parfaite pour ce moment de triomphe. Elle s'imagine dominer la scène de son port altier, ses hanches mises en valeur par l'élégance du drapé. Rémi cherche de nouveau à l'enlacer mais elle ne lui donne pas de prise, elle est une statue qu'on touche du bout des doigts sans savoir si on y est autorisé. Comme il lui paraît loin le temps où elle n'aurait pas imaginé fêter un succès ailleurs que dans les bras de Rémi, son plus grand admirateur, son meilleur soutien. Leur complicité d'alors lui est devenue totalement étrangère. »

« Elle écoutait le frémissement de l'huile dans les poêles, le tremblement du couscoussier.
La suite, Johar est incapable de la revoir avec ses yeux d'enfant. Elle ne lui apparaît qu'à la lumière accusatrice de son regard d'adulte. Les hommes - ses oncles, les aînés de ses cousins, et souvent des invités dont elle ne savait pas précisément situer la place dans la famille - attendaient, tranquillement attablés, le défilé des plats. À la fin du repas seulement, les femmes et les enfants, en cercle sur les petits tabourets ou accroupis directement au sol, se partageaient en vitesse les restes tièdes. Ils saisissaient à pleines mains les fritures devenues molles. Ils trituraient la semoule, que la sauce avait figée en boules compactes, à la recherche d'un morceau de viande oublié. Puis, sa mère préparait le thé. Elle faisait bouillir les feuilles, jetait les premières eaux, trop amères, et goûtait à plusieurs reprises afin d'être certaine d'avoir ajouté la quantité parfaitement écœurante de sucre qu'attendaient les mâles. Pendant ce temps, sa tante remplissait trois grandes bassines de fer-blanc d'eau chaude additionnée de lessive en poudre, et commençait à y mettre la vaisselle à tremper. Les hommes, repus de gras, d'épices et de sucre, commençaient à faire la sieste, tandis que les femmes et les aînées s'affairaient encore jusqu'en milieu d'après-midi, jusqu'à l'heure où la ville, le pays entier, se
figeait dans une gelée de sommeil et de chaleur. 
À l'adolescence, ce rituel avait fait hurler de rage Johar contre sa mère. Plus que l'original tunisien, c'était sa réplique noiséenne qui la rendait folle. »

« Pendant longtemps, sa colère quant à la soumission de sa mère avait alimenté sa rage de réussir. Elle s'était juré de ne jamais cuisiner. Elle veillait scrupuleusement à une répartition parfaitement équilibrée des tâches quotidiennes entre Rémi et elle. Surtout, elle avait décidé qu'elle deviendrait le type de femme que l'on n'imagine pas reléguée en cuisine. Elle deviendrait une tout autre femme que sa mère. Puis, un jour que Johar n'aurait su dater précisément, la colère envers sa mère s'était tarie, faisant place à une indifférence sèche. »

« Rémi recueille précieusement la goutte de nostal gie qu'il a décelée dans la voix de Johar. Le souvenir de leurs premières années l'émeut donc, elle aussi. Lui a soigneusement consigné dans sa mémoire ces histoires de virées en voiture qui s'achevaient sur le bas-côté d'une route de campagne à attendre l'arrivée d'une dépanneuse, la tête dans les mauvaises herbes, de randonnées en montagne qu'ils terminaient de nuit et en courant, parce que aucun d'eux ne savait lire une carte topographique. Il conserve, bien ordonnées dans son cerveau, les photos des fous rires de Johar lorsqu'il rentrait à la maison affublé des perruques les plus extravagantes des coiffeurs afro du boulevard de Strasbourg, par lequel il aimait faire un petit détour avant de rentrer rue Cail, quand il savait qu'il la retrouverait pétrie du stress de ses prochaines échéances professionnelles. Il consulte encore parfois cet album photo intime avec mélancolie. Mais, avec les années, les clichés s'y sont faits plus flous, plus rares, jusqu'à laisser totalement vierges les pages de la période récente. Johar n'a plus besoin des perruques. Johar n'a plus peur. Elle est devenue une machine, elle maitrise l'art de la guerre. Rémi se demande si elle sait seulement pour quoi elle se bat. »

« Johar l'écoute faire renaître les soirées où ils s'étaient découverts pareillement insatiables d'alcool et de fête, grisés par l'excitation des premiers succès de Johar, les virées à la campagne dans la Peugeot 205, les nuits passées à dessiner un avenir auquel ne ressemble nullement leur quotidien d'aujourd'hui. Ils étaient si juvéniles, si bruts encore, si émouvants dans leur soif de vivre intensément que, même si elle sait que les mots ne sont pas grand-chose face à des années d'indifférence, elle accueille avec une curiosité mêlée de gratitude ce sentiment de nostalgie qu'elle a, toute sa vie, rejeté avec dédain. »

« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »

« Étienne n'appartient pas à la catégorie de personnes qui se laissent aller aux regrets. Il est de la caste de ceux à qui le monde est dû. »

Quatrième de couverture

« Dans le miroir de la salle de bains, elle se dévisage, et se voit telle que les amis d'Étienne vont la voir : une fille fade et gauche, une fille qu'il a choisie parce qu'elle ne risque pas de lui faire de l'ombre. »

Un soir de canicule, en août à Paris, deux couples se rejoignent pour dîner. La soirée aura lieu chez Étienne. Claudia, sa compagne, d'une timidité maladive, a cuisiné toute la journée pour masquer son appréhension. Johar et Rémi, leurs invités, n'ont pas l'esprit tranquille non plus. Autour de la table, les uns nourrissent des intentions cachées tandis que les autres font tout pour garder leurs secrets. L'odeur épicée d'un curry, une veste qui glisse d'un fauteuil, il suffit d'un rien pour que tout bascule.

Avec ce huis-clos renversant, Cécile Tlili interroge la place des femmes dans la société et tisse, avec délicatesse, une ode à l'émancipation et à la liberté.

Cécile Tlili a cofondé une école alternative pour les enfants neuro-atypiques. Un simple diner est son premier roman.

Éditions Calman Levy,  août 2023
179 pages

samedi 9 avril 2022

Connemara ★★★★★ de Nicolas Mathieu

La nostalgie du passé. Des protagonistes au mitan de leur vie qui partent à recherche de jours meilleurs. L'amour a déserté leur couple. Les choix faits dans le passé, ont pris, subrepticement, la couleur de l'erreur. Et c'est l'échec qu'ils voient le plus souvent dans le reflet du miroir. 
Que l'on se retrouve ou non dans ce schéma, ce petit pavé est convaincant je trouve.
D'aucuns déploreront quelques longueurs. J'en fais partie. D'autres pourront reprocher une lecture un peu trop proche d'une réalité qui les entoure. Je me suis en effet reconnue dans certains traits, mais j'ai aimé lire cette proximité justement. Cela peut avoir ce petit effet rassurant de se sentir moins seuls, ou de se dire, que finalement, pour nous, ce n'est pas si mal ;-)
Rien à redire sur la plume. Tout aussi efficace que dans "Leurs enfants après eux". Il décrit cette France de l'entre-deux et parle des complexes, de l'intersectionnalité tellement bien ! Une écriture qui sonne incroyablement juste.
Les week-ends pluvieux ont du bon, bien entamé un soir de semaine, je l'ai dévoré le week-end dernier ! Parfait !
La nostalgie peut avoir beaucoup de charme, je trouve, quand elle nous pousse vers le bonheur. Quand elle nous donne envie d'en vivre encore et encore de ces bons moments. C'est à cela que j'ai pensé en refermant ce livre. La petite couche de baume qui fait un bien fou ! 

« Elle redécouvrait [...], comme pour la première fois, ce moment où un enfant sort de l'engourdissement du bas âge, quitte ses manières de bestiole avide et se met à raisonner, faire des blagues, sortir des trucs qui peuvent changer l'humeur d'un repas ou laisser les adultes bouche-bée. »

« [...] Lison la regardait avec un douloureux étonnement. Elle savait bien qu'une civilisation avait vécu avant le web, mais elle avait tendance à renvoyer cette période à des décennies sépia, quelque part entre le Pacte germano-soviétique et les premiers pas sur la Lune.
- Et si , pourtant, soupirait Hélène. J'ai eu mes résultats du bac sur 3615 EducNat, ou un truc du genre.
- Nan ? ... »

« Le temps était passé si vite. Du bac à la quarantaine, la vie d'Hélène avait pris le TGV pour l'abandonner un beau jour sur un quai dont il n'avait jamais été question, avec un corps changé, des valises sous les yeux, moins de tifs et plus de cul, des enfants à ses basques, un mec qui disait l'aimer et se défilait à chaque fois qu'il était question de faire une machine ou garder les gosses pendant une grève scolaire. Sur ce quai-là, les hommes ne se retournaient plus très souvent sur son passage. Et ces regards qu'elle leur reprochait jadis, qui n'étaient bien sûr pas la mesure de sa valeur, ils lui manquaient malgré tout. Tout avait changé en claquement de doigts. »

« Ce soir-là, il tomba sur Les Lacs du Connemara et revit sa mère dans son tablier à fleurs, occupée à écosser les petits pois un dimanche matin, Sardou à la radio pendant qu'il dessinait un château fort, et le printemps par la fenêtre. Puis le mariage de sa cousine, quand il avait vomi derrière la salle des fêtes, une méchante cravate nouée autour de la tête, colorent la terre, les lacs, les rivières. Son père l'avait ramené à l'aube et, au feu rouge, lui avait dit tu fais le grand 8 on dirait. À vingt ans, le même Tam tatam tatatatatam dans une boîte de nuit située aux abords de Charmes, la fumée des Marlboro et Charlie dans l'éclat brumeux des lumières rose et bleu, avant de retrouver le froid piquant des parkings et le retour mortel des voies rapides. Dix ans plus tard au bistrot, sept heures du matin et la voix en sourdine du chanteur tandis qu'il prenait un café au comptoir, la fatigue lourde sous les yeux, à se demander où il trouverait le courage pour venir à bout de cette autre journée. Puis à quarante ans pour finir, un soir de réveillon après avoir déposé le petit chez sa mère, la voix qui scande autour des lacs, c'est pour les vivants, et lui tout seul au volant, ne sachant même pas où dîner ni avec qui, en être là au bout du compte, le cheveu plus rare et sa chemise serrée à la taille, surpris de cette sagesse de vieillard qui, à l'improviste, sur cette chanson roulant son héroïsme de prospectus, le cueillait dans une bagnole qui n'était même pas à lui. Christophe pensa à cette fille qu'il avait voulue à tout prix, et qu'il avait quittée. À ce gosse qui était tout et pour lequel il ne trouvait jamais le temps. Le sentiment de gâchis, la lassitude et l'impossible marche arrière. Il fallait vivre pourtant, et espérer malgré le compte à rebours et les premiers cheveux blancs. Des jours meilleurs viendraient. On le lui avait promis. »

« Il aurait peut-être dû repasser chez lui avant de voir Charlie. Depuis leur séparation, il vivait chez son père, avec le petit quand il en avait la garde. Mais à l'idée de retrouver la grande baraque mal chauffée, l'odeur si particulière de l'âge et des habitudes, en songeant qu'il faudrait une nouvelle fois subir les échos de BFM au fond du couloir et les patins à l'entrée, le courage lui manqua. »

« Elle avait eu dans sa vie des gentils garçons et des intérimaires fumeurs de pet', des allumés de la console, des brutaux ou des zombies comme le père de Bilal qui pouvait passer des heures devant la télé sans dire un mot. Elle avait eu des mecs qui la baisaient vite et mal à deux heures du mat' sur le parking d'un quelconque Papagayo. Elle avait été amoureuse et trompée. Elle avait trompé et s'en était voulu. Elle avait passé des heures à chialer comme une conne dans son oreiller pour des menteurs ou des jaloux. Elle avait eu quinze ans, et comme n'importe qui, sa dose de lettres et de flirts hésitants. On lui avait tenu la main, on l'avait emmenée au ciné. On lui avait dit je t'aime, je veux ton cul, par texto et à mi-voix dans l'intimité d'une chambre à coucher. À présent, Jenn était grande. Elle savait à quoi s'en tenir. L'amour n'était pas cette symphonie qu'on vous serinait partout, publicitaire et enchantée. »
« Ces catéchismes managériaux variaient d'une année à l'autre, suivant le goût du moment et la couleur du ciel, mais les effets sur le terrain demeuraient invariables. Ainsi, selon les saisons, on se convertissait au "lean management" ou on s'attachait à dissocier les fonctions support, avant de les réintégrer, pour privilégier les organisations organiques ou en silos, décloisonner ou refondre, horizontaliser les verticales ou faire du rond avec des carrés, inverser les pyramides ou rehiérarchiser sur les cœurs de métier, déconcentrer, réarticuler, incrémenter, privilégier l'opérationnel ou la création de valeur, calquer le fonctionnement des entités sur la démarche qualité, intensifier le "reporting" ou instaurer un leadership collégial.
Les salariés, continuellement aux prises avec ces soudaines réinventions, ne sachant plus où ils se trouvaient ni ce qu'ils devaient faire au juste, restaient toute leur vie des incompétents chroniques, bizutables à l'envi. Dès lors, dans ces entreprises et ces administrations en perpétuelle mutation, demander une augmentation devenait une démarche quasi mégalomane. Quant aux syndicats, ils devaient faire avec, toujours deux trains de retard sur ces frénésies réformatrices, n'ayant pour eux qu'un peu de bonne volonté, de vagues capacités de nuisance et un passé glorieux qu'ils chérissaient comme une médaille dans un paysage en ruine. 
Avec cette fusion des régions, le pouvoir central avait rêvé une fois de plus l'avènement d'une efficacité politique introuvable depuis presque cinquante ans. Mais il fallait pour cela bousculer des baronnies antédiluviennes. Le résultat était à la hauteur des attentes. On voyait partout des habitudes quasi préhistoriques se heurter horriblement dans le chaudron de la nécessaire homogénéisation des pratiques. De petites communautés humaines unies par quelques objectifs, un lieu de travail, une politique salariale et des tickets de resto se découvraient soudain des semblables avec lesquels il fallait s'arranger de gré ou de force, et s'irritaient jusqu'à la haine des frictions qu'occasionnait cet impossible effort de mise en commun. Une secrétaire éclatait soudain en sanglots à son bureau pare ce qu'un chef sans visage venait de lui adresser un mail comminatoire. Un directeur adjoint à bretelles prenait deux ans d'avance sur son ulcère suite à une visioconférence à fleurets mouchetés. Chaque détail devenait l'occasion d'une bataille, chaque privilège acquis ici et inconnu là enflammait les esprits. La moindre singularité devenait le prétexte à des tentatives d'arasement dignes des guerres puniques. 
Car avant d'entamer l'œuvre de remodelage, il fallait dresser le cruel inventaire des spécificités locales. Passe-droits sans conséquences, privautés diverses, menues prébendes, incongruités réglementaires donnant droit à un jour de congé ici, à un avantage en nature là, rien ne devait être négligé. Or toutes ces pratiques, hors du droit et pourtant intouchables, outre qu'elles arrondissaient les angles et facilitaient la vie, avaient surtout pour fonction de donner aux salariés le sentiment d'être bien lotis. Une fois l'énumération faite, chacun se comparait. On instruisait dans la foulée le procès des plus favorisés. Entre les directions, le ressentiment enflait vite. On en parlait à la cantine, dans les couloirs. La cafèt' était pleine de ces ruminations scandalisées. La passion d'égalité qui caractérise chaque Français trouvait dans ce travail de recension des droits acquis et des curiosités régionales un détonateur énorme. »

« Une fois de retour dans la cuisine, elle éprouva un immense sentiment de lassitude. À l'étage, le psychodrame se poursuivit une minute ou deux, puis les cris et les cavalcades s'éteignirent. Hélène s'autorisa alors un autre verre. Depuis quand avait-elle l'impression de s'occuper de tout, d'être seule face aux emmerdes ? Évidemment, comme elle et son mec gagnaient pas mal de fric, ils pouvaient s'offrir les services d'une nounou, d'une femme de ménage, apporter les chemises de monsieur au pressing et confier le jardin à une entreprise spécialisée. Mais ça ne changeait rien au fond de l'affaire. Philippe avait une vie supérieure, manifestement plus essentielle, et c'était à elle en définitive que revenait l'intendance. Alors oui, une fois l'an, il débouchait l'évier ou tondait la pelouse, et on en entendait d'ailleurs parler pendant dix jours, mais pour le reste, il s'épargnait le gros des menues tâches qui maintenaient le navire familial flot. Ils en avaient bien sûr discuté, on était entre gens ouverts et modernes, et Philippe lui avait toujours donné raison. Les preuves de ses efforts et de son empathie ne manquaient pas. Mais à la fin, comme ce soir, elle gérait toute seule. Elle se mettait en colère et le regrettait. Elle maltraitait ceux qu'elle aimait et n'y pouvait rien. »

« Le taf, les parents, les gosses, l'amour, l'intime merdier qui ne va jamais bien pour qui que ce soit. »

« Alors voilà. On faisait des mômes, ils chopaient la rougeole, et tombaient de vélo, avaient les genoux au mercurochrome et récitaient des fables et puis ce corps de sumo miniature qu'on avait baigné dans un lavabo venait à disparaître, l'innocence était si tôt passée, et on n'en avait même pas profité tant que ça. Il restait heureusement des photos, cet air surpris de l'autre côté du temps, et un Babyphone au fond d'un tiroir qu'on ne pouvait se résoudre à jeter. Des jours sans lui, des jours avec, l'amour en courant discontinu. Mais le pire était encore à venir. »

« L'adolescence est un assassinat prémédité de longue date et le cadavre de leur famille telle qu'elle fut gît déjà sur le bord du chemin. Il faut désormais réinventer les rôles, admettre des distances nouvelles, composer les monstruosités et les ruades. Le corps est encore chaud. Il tressaille. Mais ce qui existait, l'enfance  et ses tendresse évidentes, le règne indiscuté des adultes et la gamine pile au centre, le cocon et la ouate, les vacances à La Grande-Motte et les dimanches entre soi, tout cela vient de crever. On n'y reviendra plus. »

« Un consultant, c'est un mec qui t'emprunte ta montre pour te dire l'heure et qui se tire ensuite avec la montre. »

« Les mauvaises langues avaient surnommé l'endroit turkishland, sans qu'on sache très bien si cette appellation était liée à l'origine de certains habitants ou à la nationalité de ceux qui l'avaient bâti. Quoiqu'il en soit, le lotissement s'était étendu comme une flambée d'urticaire, parti de rien et couvrant bientôt des hectares de terrain viabilisé. On trouvait là des dizaines de pavillons, en général modestes et de plain-pied, parfois significativement mégalos, avec une tour et des statues à l'antique sur la pelouse, et qui s'alignaient tous le long de voies aux noms hétéroclites. Au printemps, des maisons enrubannées de glycines et croulant sous les rhododendrons s'armaient pour d'improbables concours  de fleurissement toujours remportés par les mêmes. Des piscines démontables occasionnaient à la belle saison des nuisances et des joies. Le soir, l'odeur des barbecues montait flatter les narines de dieux indifférents et l'on trouvait dans chaque garage une tondeuse et une table de ping-pong. »

« Au fond, les vielles amours étaient comme ces tapisseries décaties aux murs des châteaux forts. Un fil dépassait, vous tiriez dessus par jeu, et tout se détricotait dans la foulée. En un rien de temps, il ne restait plus que la trame, les manies et les névroses à découvert, le rêve agonisant en ficelles sur la moquette. Et pour remédier à la chose, les psys n'étaient d'aucune utilité, leur replâtrage narcissique restait vain. Aucune cure ne pouvant rapiécer ces loques. Il aurait fallu pour bien faire revenir en arrière, effacer ces vingt années de vérité en retard qui venaient de vous exploser en plein visage. »

« À l'adolescence, aimer relevait de l'évidence. Une meuf passait, vous la trouviez belle à crever. Dès lors, chaque fois que vous la croisiez, c'était les mêmes symptômes, mal au bide, les mains moites, incapable de dire trois mots, et puis que ça en tête, la maladie totale. Vous maniganciez des plans déments pour lui parler. Le soir en secret, vous écoutiez de la musique au casque en vous faisant des films. Finalement, vous finissiez par l'aborder, et si vous ne vous preniez pas un râteau direct, débutait la période des points communs. C'était fou les coïncidences tout à coup, les passions partagées, les haines identiques. On s'étonnait d'avoir pu exister l'un sans l'autre alors qu'on était Gémeaux à tel point. On se tenait la main, on se cherchait dans la cour et, avec un peu de chance, on finissait par coucher et puis d'un jour à l'autre, pschitt, les choses se dégonflaient pour recommencer plus loin. L'amour était tragique et temporaire. Le désir infini mais lisse. On appartenait alors à un monde aménagé pour soi, plus ou moins. »
« Enfin la voix de Sardou, et ces paroles qui faisaient semblant de parler d’ailleurs, mais ici, chacun savait à quoi s'en tenir. Parce que la terre, les lacs, les rivières, ça n’était que des images, du folklore. Cette chanson n'avait rien à voir avec l'Irlande. Elle parlait d’autre chose, d’une épopée moyenne, la leur, et qui ne s'était pas produite dans la lande ou ce genre de conneries, mais là, dans les campagnes et les pavillons, à petits pas, dans la peine des jours invariables, à l’usine puis au bureau, désormais dans les entrepôts et les chaînes logistiques, les hôpitaux et à torcher le cul des vieux, cette vie avec ses équilibres désespérants, des lundis à n'en plus finir et quelquefois la plage, baisser la tête et une augmentation quand ça voulait, quarante ans de boulot et plus, pour finir à biner son minuscule bout de jardin, regarder un cerisier en fleur au printemps, se savoir chez soi, et puis la grande qui passait le dimanche en Megane, le siège bébé à l'arrière, un enfant qui rassure tout le monde: finalement, ça valait le coup. Tout ça, on le savait d'instinct, aux premières notes, parce qu'on l'avait entendue mille fois cette chanson, au transistor, dans sa voiture, à la télé, grandiloquente et manifeste, qui vous prenait aux tripes et rendait fier. »

Quatrième de couverture

Hélène a bientôt quarante ans. Elle est née dans une petite ville de l’Est de la France. Elle a fait de belles études, une carrière, deux filles et vit dans une maison d’architecte sur les hauteurs de Nancy. Elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir.
Et pourtant le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu.
Christophe, lui, vient de dépasser la quarantaine. Il n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grands efforts, les grandes décisions, l’âge des choix. Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chien, rêve de rejouer au hockey comme à seize ans, vit avec son père et son fils, une petite vie peinarde et indécise. On pourrait croire qu’il a tout raté.
Et pourtant il croit dur comme fer que tout est encore possible.
Connemara c’est cette histoire des comptes qu’on règle avec le passé et du travail aujourd’hui, entre PowerPoint et open space. C’est surtout le récit de ce tremblement au mitan de la vie, quand le décor est bien planté et que l’envie de tout refaire gronde en nous. Le récit d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.

Éditions Actes Sud, 2022
396 pages