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vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

Il y a de l'amour dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais j'ai été gênée par la tendresse qui transparaît malgré tout, car certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe, et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »
Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit : déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles", et c'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. Sur ce point précis, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages

lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009