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vendredi 15 août 2025

Le butor étoilé ★★★★★ de Sigolène Vinson

« - Un drame ? Parce que c’est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »
Lire le butor c'est :
se laisser bercer par la poésie au bord de d'un étang de Provence
ne pas se presser
du miel
s'égarer dans un monde lumineux, doux
se questionner sur nos relations aux autres, sur les liens qui nous unissent
c'est prendre la mesure de ses souffrances et de celles des autres
courir après les oiseaux
faire de belles rencontres
c'est guetter le chant d'amour du butor étoilé, guetter l'amour simplement
c'est être à sa place, au bon endroit 💚
c'est rêver grandeur nature
c'est beau
.... et chaudement recommandé !

« CE QUE NOUS SAVONS DU BUTOR ÉTOILÉ ET DE SON HABITAT SELON LES SAISONS

(Extrait des Cahiers des Amis de la Roselière)

L'oiseau, comme parfois les nuages, comme souvent les joncs, est beige. Pareil aux fonds sablonneux où il pêche à l'affût. De son bec, il transperce le triton palmé que l'écrevisse à pattes rouges n'a pas encore pris le temps de déchiqueter. Héron peut-être, butor étoilé sûrement, il écourte les notes dans son appel à la tendresse, rien d'autre qu'une haleine caverneuse, sans réelle variation, deux tons seulement, dénaturée si elle n'était pas primitive, qui raconte sa nudité. »

« Personne n'était venu me relever de mon quart, l'heure avait tourné, la nuit était tombée. Dans la pénombre, les silhouettes massives de deux sangliers labouraient la terre au pied des pins. L'odeur de l'humus m'avait submergée, jusqu'à envahir ma bouche.

« Tes lèvres sont brillantes de gras de cadavre. »
Qui avait prononcé ces mots ?
« C'est dégueulasse de s'abreuver comme ça, au grand sommeil, aux verts pâturages. »

Au fond, peu m'importait d'où sortait cette voix puisque j'étais d'accord avec elle ma gorge ruisselait des organismes en décomposition que les sabots des sangliers avaient soulevés. Un moustique s'était posé sur ma bouche. Le temps de le chasser, il m'avait piquée. Gonflées d'huile et de salive, mes lèvres se faisaient appétissantes. On a les turgescences que l'on peut. Je voudrais bien que quelqu'un m'embrasse. »

« Lors de la fête votive qui avait précédé sa volatilisation, Dedou dansait sous les lumières tamisées des guirlandes de guinguette installées par la mairie au-dessus des terrains de la Boule Communale. À chaque tour, elle lançait des regards éperdus. Ses yeux croisaient les miens et elle changeait de visage, m'adressant un sourire vorace, celui d'une joie dernière.

Moi aussi, je dansais. Moins bien qu'elle. Elle s'approchait, passait dans mon dos et me glissait à l'oreille : 
- Quand je souris fort, je vois mes pommettes. C'est toi qui me dis sans cesse que je les ai hautes et il n'y a que dans cette grimace que je comprends où tu veux en venir.

Je veux en venir aux rondeurs de l'enfance disparue, à ce qui du jour au lendemain devient saillant : les rêves d'évasion, si flagrants chez Dedou. 

- C'est par où l'ailleurs ? attendait-elle de savoir.

Des champs de courgettes, où j'avais abandonné le bra philosophe à la corneille, j'avais emprunté la route des canaux, jusqu'au chemin des truffiers. Les martelières étaient baissées, l'eau descendait vers l'étang, gronda comme un torrent. Le chant des cigales rivalisait de puissance, j'en apercevais des mortes qui passaient sous la roue avant de mon vélo, collées au bitume brûlant qui retenait aussi mes coups de pédale.

Le vent ne faisait pas fléchir la chaleur. Au contraire, il l'excitait. Mon cœur battait fort. »

« Le soir tombait dans une étrange clarté mauve. Au lointain, par-delà les talus et les arbres, le plan d'eau, malgré le vent, miroitait de beau fixe. Toute mer fermée qu'il est, l'étang lance un appel au large à celui qui s'en émerveille : «Viens sur moi et rejoins le golfe et après le golfe, poursuis ta route jusqu'où commence le plus grand sud.» »

« La colline se chargeait des odeurs enchevêtrées de la terre et de la mer. Tout était facile et acceptable, la joie comme la tristesse. »

« Furetant entre les pierres et les herbes brûlées, un lézard avait comblé à sa manière le silence qui s'installait. Comme toujours, les cigales réalisaient plus que leur part. »

« Elle m'avait remis un livret : Les Cahiers des Amis de la Roselière.
- Tu trouveras là-dedans de quoi t'enthousiasmer, vu que la rigueur scientifique, celle qui te tenait tant à cœur autrefois, n'y est pas de mise.
- Tu me connais, hein ?
- Oui, drôle d'oiseau, comme si je t'avais étudiée pendant des années. Va directement au passage intitulé : Ce que nous savons du butor étoilé et de son habitat selon les saisons.

Bien sûr, je ne l'avais pas écoutée. J'avais commencé ma lecture par l'introduction : « Tout fait bond vers le ciel doré, dans une concorde parfaite, pour une révérence sur la crête moirée de l'hiver. Impatient, le monde des marécages s'élance vers la sécheresse avant même le printemps. Les adieux au givre sont intenses, danse sur le fil de l'épeire, présage d'un déséquilibre au goût de poussière. » Les compagnons des roseaux n'étaient pas franchement optimistes et je craignais que plus aucun oiseau ne se présente jamais.

J'avais voulu retrouver la souche du banc de sable, me poser dessus pour la nuit et rêver au village du loup, à celui à qui j'écrivais et qui vivait sous un platane remarquable. Seulement les consignes de Nathalie avaient changé. En été, le butor étoilé ne chante plus, la saison des amours est passée, reste celle des heures vagues à attendre que tout renaisse, à parler aux murs quand on en a, aux étoiles si la chance nous accompagne. »

« - Comment, comme ça ?
- À nager au milieu des méduses en croyant être une des leurs, à guetter les hippocampes et les syngnathes comme si ta vie dépendait d'eux, à parler aux sternes naines comme si elles te comprenaient.
- Je fais ça, moi ?
- Oui, tu fais ça. Et plus encore.
- Si tu le dis.
- Un drame ? Parce que c'est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »

« Fidèles à leurs habitudes, ils s'étaient recueillis devant la vue. Les ondées d'août avaient bien œuvré, les collines étaient vertes, la vallée bouclée d'oliviers et de vignes, la lagune étale et lumineuse, comme si rien ne vivait dans ses profondeurs, comme si elle n'était plus qu'une surface de vif-argent. »

« Hélène n'était pas folle, simplement triste. Les gens que nous croisions, et que nous connaissions, parce qu'au village, nous sommes tous voisins, faisaient semblant de ne pas nous voir, de peur que la douleur qui poussait Hélène à se promener avec une fleur de jasmin dans des cheveux laissés au naturel fût contagieuse. »

« Seul un jeune homme, échappé du centre pour polytraumatisés du cerveau installé près du vieux lavoir et habitué à errer dans les rues du port en s'adressant aux hirondelles des fenêtres, avait accepté la rencontre. Il nous avait regardées profondément avant de nous demander : « Vous n'allez quand même pas monter les cinquante-deux marches de l'escalier des pénitents ? »
- Bien sûr que si, nous avons fort à faire au sommet.

À notre réponse, il s'était esclaffé et était reparti dans sa ronde, sans même nous expliquer ce qu'il y avait de drôle à grimper un escalier. Contrairement à lui, jamais je ne me serais amusée à en compter les marches. Mais peut-être n'était-ce pas un jeu. »

« - Dedou, fais bien attention à la vache.
De son balcon, elle m'avait regardée d'un peu haut.
- Et pourquoi crois-tu que je me cramponne à cette barrière, si je n'y fais pas attention ?
- Tu m'as mal comprise, ne l'excite pas, ne lui fais pas de mal.
Elle avait ricané.
- Mais que je suis bête, tu parles aussi aux vachettes ! Ton drame a dû être bien terrible. Le mien m'oblige à prendre des risques, à me confronter à ce qui me fait peur.

Les yeux brûlant de défi, elle avait sauté sur le sable de la piste, couru vers la vache essoufflée. Je m'étais détournée, je ne voulais pas prendre part aux tristesses mêlées de ces deux audacieuses qui partageaient le même rêve d'évasion, parce qu'elles n'appartenaient qu'à elles. »

« Dedou, nous avons tous nos morts et nos drames viennent de là. »

« Il n'y a d'abri nulle part, même au creux des nôtres. J'ai un foyer mais c'est dans une prairie de brome que je voudrais me coucher.»

« "Ne te change pas trop souvent en sterne naine, en petit-duc ou en méduse, nous avons ici quelqu'un qui pourrait te faire du mal".

- Jusque dans la tombe, je resterai un chasseur.
- Je te crois, tu serais capable d'assassiner les vers en train de te dévorer, avait dit Kader. C'est le village qui fait de nous des amis. Sans lui, je ne t'aimerais pas.
- Parce que tu t'imagines que moi, sans lui, je me serais pris d'affection pour un type qui s'appelle Kader ?
- Pourquoi pas. Les hommes ont toujours construit des passerelles, des ponts, entre eux. Tu te rends compte que celui qui enjambe la rivière des agrions bleuâtres date des Romains ?
- Kader, tu as le cœur tendre comme celui d'un chevreuil. Avant, je le préparais en ragoût. Tu en as déjà mangé chez moi. Je me souviens, tu venais avec une tourte aux poires de ta mère pour le dessert. »

« - Tu te souviens d'Eric?
À cette évocation, j'avais senti ma poitrine se serrer.
- Quand on était à la fac, il s'était ouvert les veines avec une lame de rasoir, avait poursuivi Nathalie. Il avait regardé son sang goutter sur le carrelage et quand il avait estimé que deux litres avaient déjà coulé, il avait serré des garrots préparés à l'avance autour de ses poignets...
- Et il avait appelé les secours. Je m'en rappelle parfaitement, nous lui avions rendu visite à l'hôpital.
- Que nous avait-il dit de son lit, dans un éclat de rire ?
- Que de lui-même, il avait fait le choix de naître.
- Je suis sûre qu'un jour, Dedou t'expliquera son départ de la même manière, elle tente l'aventure dans le but de s'adopter la première. »

« L'arbre le plus haut dit qu'il voit loin, mais la graine qui se promène dit qu'elle voit plus loin que lui. »

Quatrième de couverture

Tapie dans les roseaux de Provence, une femme guette nuit et jour le chant d'un oiseau rare, le butor étoilé.

Ce qu'elle cherche aussi dans ce paysage fait d'étangs et de collines, ce sont les traces de Dedou, une jeune fille du village qui a disparu, et l'amour d'un homme qui lui échappe. Navigant parmi les pins, elle dit l'attente et le désir, la solitude et le rêve, elle espère un retour et invoque un baiser.

Mais les habitants s'inquiètent d'un loup qui rôde dans les parages, et Dedou ne rentre pas...

Éditions Le Tripode,  avril 2025
189 pages

vendredi 6 janvier 2023

Zizi cabane ★★★★☆ de Bérengère Cournut

Émotions et fantaisie sont au rendez-vous pour une lecture tout en poésie et tendresse. 

La mort, le deuil et la reconstruction avec l'absence quoique in fine,  la disparue n'est pas tout à fait absente. Car ce livre est un conte où les songes, les rêves, la douce folie des choses et des êtres se matérialisent et ainsi apaisent, allègent les âmes. 

Zizi Cabane - à la lecture vous découvrirez la chouette explication de ce titre, de même que des prénoms farfelus des enfants, si attachants, notamment "Chiffon" qui rend de vieux chiffons plus beaux que des cartes - est un beau moment suspendu de lecture, une  charmante, onirique et réjouissante lecture.

Une lecture qui met du baume au cœur.

« J'ai été la femme de Ferment 
et la mère de trois enfants

Je m'appelais Odile, j'étais jeune 
j'aimais rire et pleurer en même temps 
J'avais parfois peur de la vie 
et beaucoup, beaucoup d'envies

Puis il y a eu ce jour où je suis partie 
Ce n'était pas volontaire 
c'est venu comme un truc qui sort de terre

Ça avait la tête, la silhouette d'un poisson 
ainsi que ses couleurs, ses reflets 
ça filait dans le ruisseau du jardin - 
parfois par bancs entiers 
Je les voyais chaque matin - 
je jure que je les voyais!
et qu'ils m'appelaient
un à un

Alors une nuit où il faisait chaud et clair 
j'ai mis les pieds dans le ruisseau
J'ai descendu le cours d'eau 
jusqu'à l'endroit où ils allaient 
- c'était loin-

J'ai parcouru
beaucoup de terres et d'océans 
mais ce devait être à la vitesse de la lumière 
car au matin, j'étais de nouveau 
près de Ferment et des enfants - 
bien plus enveloppante qu'avant

Ils ne me voyaient plus 
ou plutôt pas encore 
car j'étais tressée d'or 
Mais j'étais là
sous leur peau, sous leurs doigts 
sous chacun de leurs pas - 
et dans leur âme je crois

C'est ainsi qu'a commencé
le plus beau, le plus long des voyages 
dont le mouvement tient
dans un nom
dans une mémoire...
le nom et la mémoire de
Zizi Cabane »

« Ferment, faut chercher à comprendre, pas ni à contrarier la nature. L'eau veut couler ? Y a qu'à la laisser faire. On va lui aménager un lit. »

« En tout cas, même si ce n'est pas flagrant, il y a un air de ressemblance entre Odile et lui... Pas dans les traits, car Odile était le portrait de maman, mais dans la silhouette. Le même élancement, peut-être. Et puis cette joie perpétuelle, mêlée d'angoisse et de timidité... C'est très troublant.  »

« Odile, mon Odile, est-ce toi qui nous as envoyé Marcel Tremble ? Tu me connais, j'ai du mal à croire aux romances : Marie Madeleine trompant Henri la veille de leur mariage, Suzanne ne sachant rien ou se taisant de façon têtue jusqu'à aujourd'hui, tas Jeanne embrassant ce conte de fées sur fond de station essence... C'est beaucoup pour moi, qui t'ai aimée notamment parce que fuyais les familles compliquées, les non-dits, les secrets... Pourtant, veux-tu que je te dise ? Je l'aime comme s'il était ton père, ce Marcel Tremble.
D'abord, parce qu'il amuse les enfants - ce que j'ai du mal à faire depuis un an et demi que tu es partie. L'autre jour, j'ai entendu Chiffon rire aux éclats en voyant Zizi courir et crier sous le jet du tuyau d'arrosage que Marcel faisait semblant de ne pas maîtriser. Ça m'a donné le frisson, tant il y avait longtemps que notre cadet n'avait pas montré une telle joie. Quand Béguin est là, et a fortiori ta sœur, je peux les laisser tout seuls, je n'ai plus peur. Car jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de mal à m'éloigner d'eux, ne serait-ce qu'aux heures de travail. Et c'est pire lorsque je suis dans notre jardin ou notre maison.
Et je crois que si je veux être parfaitement honnête, ce n'est pas pour les enfants que j'ai peur - mais pour moi. Que t'est-il arrivé. Odile ? J'ai parfois la crainte de disparaître moi aussi, sans avoir d'explication à cela. »

« C'est étrange comme, parfois, rien a l'air d'être quelqu'un. »

« Ai-je seulement imaginé un jour que je pourrais être une source en même temps qu'une maison ? Que je pourrais couler depuis le haut d'une colline et rendre fous deux hommes d'un coup sans en concevoir d'embarras ? Ferment me ravage, Marcel me jardine. »

« En ajoutant du bleu ou du vert à des traces de graisse et de cambouis, il fait apparaître des rivières, des rivages, des montagnes. Les grosses taches deviennent des iles volcaniques: je vois aussi des plages et des cavernes. Comment fait-il de si belles choses à partir de ramasse-poussière et de chiffons de vidange ? Et surtout pourquoi ne nous les a-t-il jamais montrés ? En reposant soigneusement les chiffons l'un sur l'autre, je m'aperçois que celui du haut n'est pas tout à fait sec. Quand a-t-il fait cela ? Et surtout, pourquoi en cachette de moi ? »

« ... des lambeaux magnifiés, qui s'effilochent vers la mer ou les montagnes. Je suis subjuguée par la finesse des traits sur ces trames grossières. Je ne sais rien dire, aucun mot ne sort de ma bouche. Seulement des larmes de mes yeux en cascade. Et bientôt, ce sont carrément des hoquets qui me secouent. 
« Qu'est-ce que tu as, ma banane ? demande Chiffon. Pourquoi tu pleures ? » Je ne peux pas lui répondre, mais je crois qu'il voit aussi le sourire qui se cache derrière mes larmes. Je finis par me calmer, et il me montre les cartes une par une, tout en racontant d'invraisemblables voyages. Tous partent d'un ruisseau dans la campagne, mais pas forcément le nôtre. Il y en a qui courent d'abord dans des prairies pour aller chatouiller de grands moulins tandis que d'autres sortent des parois d'une montagne avant de devenir torrents et de creuser des gorges. Il y en a qui naissent d'un lavoir - ça, ça ressemble quand même pas mal au nôtre - et qui finissent en canaux dans des villes qu'on appelle Amsterdam, Venise ou Amiens. Il y en a aussi qui commencent à la fontaine d'un village, d'autres encore qui jaillissent directement des entrailles de la terre. lls immergent d'abord les herbes alentour, formant un gour puis des marais, mettent longtemps à se décider, puis cheminent finale- ment dans une douce plaine, descendent lentement jusqu'à la mer. Ils sont innombrables, ces ruisseaux, me semble-t-il, et je les aime tous. Mais il y en a un qui m'émeut particulièrement, c'est celui qui part d'une source dans la rocaille et qui disparaît aussitôt sous terre pour ne reparaitre que tout au bord d'une rivière, à laquelle il se mêle discrètement, dans les joncs. Chiffon raconte comment ses eaux caressent les poissons sans être vues de quiconque, et coiffent les algues au fond du lit. Je m'étais calmée au récit des premiers voyages ; voici qu'à l'évocation de celui-ci, je pleure de plus belle.
« Ça va aller, Zizi, ça va aller, je te le promets », murmure Chiffon en me prenant dans ses bras. Je vois bien qu'il est ému lui aussi. Nous regardons les cartes à terre, et nous pleurons de joie. »

« Ça se passe dans la grande salle du réfectoire, rendue silencieuse par la vigilance des surveillants. Les élèves sont assis chacun à une table, empêchés d'être bêtes par les règles du silence... C'est merveilleux. »

« Mais ce soir, oui, je reflète la lune pour eux, comme je jouais 
autrefois du hochet devant leurs yeux. Comment me souvenir 
des soins que je leur prodiguais alors ? Lorsque j'étais leur mère, 
qu'ils étaient mes boutons d'or ?
J'ai aimé, je crois, porter ces petits êtres, avoir dans ma main 
l'entièreté de leurs têtes - et même les sentir bouger en moi avant  de les connaitre
Ferment, j'ai aussi aimé les concevoir dans le secret de notre 
chambre. J'ai aimé te voir en père ébahi, tendre et attentif lorsque 
nous étions tous à bord du même lit
Chaque enfant a été l'occasion d'un nouveau voyage dans nos 
identités mêlées. Tu étais si inquiet lorsque je portais Zizi. 
Moi, j'étais alors si lourde et si légère, abandonnée au désordre annoncé de la fratrie  ... »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. 
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. 
Oh, Ferment... si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand 
large et le froid. Comme je t'aime aussi - et comme je m'abreuve 
au brouillard de tes nuits...

Il est temps, maintenant - 
adieu, Ferment »

« Je travaillais toute la journée, je ne supportais plus le contact du gravier froid et du béton. Alors j'ai creusé plus profondément - carrément jusqu'à la terre meuble et grasse. Je l'ai fait remonter cerne bonne terre, puis j'ai amené de la chaleur et de la lumière. L'eau de la chaudière et les lampes à incandescence ont tout de suite produit leur effet, l'atmosphère est devenue douce et tiède. Ça m'a rappelé les serres qu'on avait visitées une fois ensemble, avec les enfants. Tu avais aimé cette ambiance calme et lumineuse. J'ai cru que j'allais parvenir au même résultat. Que j'allais pouvoir faire pousser des plantes et que ça allait m'apaiser, dissoudre cette boule que j'ai au ventre depuis que tu as disparu. Est-ce bien une boule au ventre, d'ailleurs ? C'est plutôt comme un trou sans fond, un truc qui, chaque matin, menace de m'aspirer... »

« Comment puis-je encore me souvenir de toi ? Et de notre mère qui 
s'obstinait à nous mettre des chaussettes qui nous laissaient les genoux 
à l'air, quand nous aurions voulu cacher nos jambes maigrelettes ?

Tu étais la plus jeune, et maintenant c'est toi qui as pris place auprès 
de ma famille, et qui fais la louve aussi bien que moi. Même si 
ces temps-ci, tu as les larmes faciles et que ça t'agace

Tu ne peux pas savoir que c'est juste un peu de moi qui se glisse 
par tes interstices, que c'est avec toi que je partage encore des 
élans, des pudeurs, des caprices. Tu ignores à quel point cette nuit, 
ta présence m'apaise 
[...]
Et toi, Jeanne, tu prendras le même envol. Tu n'as pas à demeurer 
sans homme, sans amour, sans désir d'écrire la vie autrement qu'en 
chiffres. Ton professeur de maths me plaît. Il a un détachement 
discret, ce corps un peu replet qui fait les bonnes demeures 
des femmes inquiètes. Il fuit parfois un peu, mais quand il sourit et 
te presse, Jeanne, ses yeux laissent passer le flot de son âme. Ne me 
demande pas comment je sais cela. D'où je suis désormais, je vois 
ce que j'ignorais auparavant 
[...]
À présent, je passe par l'espagnolette, c'est bien assez. Ne t'inquiète 
pas, Jeanne. Une dernière caresse sur tes épaules, un dernier frisson 
sur ton échine; je suis heureuse de t'avoir revue, frangine. Je prends 
avec moi les rêves des deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi.
Ils sont fous, ces deux-là! Emplis d'eau et de marais spongieux, 
habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages 
qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous 
plus loin encore 
là où le chagrin et la mort 
ne sont plus rien »

« J'ai des enfants
- je me souviens -
J'ai un mari
- je me souviens - 
Tous ont un jour ou l'autre 
dormi contre mon sein 
Et je sais désormais 
par quel moyen 
prolonger notre lien
C'est une histoire de veines 
et de chagrins qu'on mêle 
De nappes, de mares et de sels 
De charbon aussi - 
d'eaux profondes et de gemmes »

« [...] on ne peut pas toujours vivre sous une épaisseur de mystère. J'avais une femme, elle a disparu, sans laisser de traces. Ou plutôt : sans laisser de traces de sa mort, parce que, des traces de sa vie, les nôtres en sont remplies. Ce sont les révoltes de Béguin, les obsessions de Chiffon, les rires et les chagrins de Zizi... Leur mère est partie tout en restant en eux ; et moi, je ne peux plus être un éternel tourment. »

« Au final, je ne sais pas, moi, à qui parler de ce souffle froid... parce que même tata ne comprend pas. Quand j'essaie de savoir si elle le sent aussi, elle court me chercher un gilet, un anorak, une écharpe... En fait, elle ne m'entend pas.

Alors j'y pense la nuit. Je me demande si Odile, elle, comprendrait et quand est-ce qu'on pourra en parler. Je commence à avoir des doutes sur le fait qu'on pourra un jour la revoir. Je me demande pourquoi elle est partie, ce qu'elle avait à faire... Si elle n'était pas malade, elle aussi. »

« Dis-moi, Odile, dis-moi comment on survit à tout ça. Dis-moi où nous avons trouvé la force de tant nous réjouir ce soir, alors que je vois la béance que tu laisses en chacun de tes enfants, comme en moi ou en Jeanne. »

« « Non, attends, arrête ! je suis chatouilleuse....» Puis m'est revenue dans la foulée la fluidité trouvée avec les années celle de tout ton être s'offrant à moi, nuit après nuit. Même lorsque tu portais nos enfants, Odile, tu restais souple et légère à mon approche. J'ai l'impression de n'avoir jamais usé de mes muscles avec toi. T'aimer, c'était comme descendre un cours d'eau, je me laissais porter par le courant. Nous finissions toujours ensemble dans la furie de la mer, mais ton corps était l'élément premier dans lequel je me noyais... D'où te venait cet abandon, Odile ? Est-ce lui qui t'a finalement emportée tout entière, cette nuit-là ? Odile... Je n'en peux plus de ton absence. Je n'en sortirai pas. »

Quatrième de couverture


Éditions Le Tripode,  août 2022
240 pages

mercredi 3 août 2022

Le temps des grêlons ★★★★★ de Olivier Mak‐Bouchard

À hauteur d'enfant, le monde est définitivement moins âpre. Plus doux. Plus clément. Plus léger.

Ce ton naïf dans le contexte de l'histoire que nous conte ce livre et qui n'est pas sans rappeler certaines périodes tragiques de notre histoire, quelle excellente idée. J'adhère complètement. Le registre littéraire est judicieusement choisi. Par le truchement de l'imaginaire, l'auteur nous embarque dans un monde troublant de réalisme. Le parallèle avec notre société qui ne sait que faire de ses "indésirables" est à portée de mots. Des mots qui font échos aux travers de notre société d'hier et d'aujourd'hui qui s' "ismifie" dangereusement (extrémisme, racisme, consumérisme...).

Il est très fort ce livre. 
Parce qu'il n'est absolument pas pesant. 
On sourit beaucoup, on rit même. 
Le "conteur" enfant devenu au fil des pages un adulte-enfant, attaché à sa maman et à sa Floraline est très attachant et ses propos apportent beaucoup de fraîcheur à la lecture. 
Et quelle imagination de l'auteur ! 
Et un travail d'orfèvre certain à souligner. Rien n'a été tracé au hasard. Du prologue aux tout derniers paragraphes, qui viennent même après le "Achever d'imprimer". Des allusions à son précédent et premier roman "Le Dit Mistral" (un bonheur de lecture !) au déroulé des événements. Jusqu'au prénom du narrateur que l'on découvre à la toute fin. L'illumination ! 
Topissime ! 

Une histoire atypique qui vaut vraiment le détour. Et une chronique volontairement dépourvue de tout résumé ou détail du scénario dans l'espoir de vous laisser à vous aussi la surprise de la découverte si vous souhaitez le lire.
 
« .... « C'est là-dedans. Il faut tout lire, tu comprendras. » Il avait raison. J'ai tout lu, et j'ai compris. » (les mots de l'éditeur dans le prologue)


« Le temps et l'espace ne sont que des repères, non des limites insurmontables. » Hugo Pratt

« Avec toutes les photos et les vidéos que les gens mettent sur son ordinateur, il devait forcément avoir compris pourquoi les appareils photo ne marchaient plus. Il n'était plus un enfant mais ça se voyait qu'il n'avait pas voulu grandir trop vite non plus. La voix du journaliste passait sur la sienne et traduisait :
- On s'en est aperçus très vite, les gens nous ont signalé qu'ils avaient des problèmes avec leurs selfies et leurs posts. On a pensé à un hackeur qui nous aurait piratés, qui aurait attaqué nos serveurs, donc on a commencé à chercher du côté du Cloud. C'est là qu'on a observé un premier bug : des flux de données rentrent et sortent toujours dans le Nuage; par contre, de la data reste coincée à l'intérieur. On ne comprend pas encore pourquoi, c'est fou, mais c'est comme ça : on dirait que le Nuage fait le difficile, qu'il est plein, qu'il choisit ce qui peut sortir ou pas. Ça fait du sens ou pas plus que ça ?  
L'Homme le Plus Riche du Monde a fait une pause, puis a repris.
- Du coup, on s'est demandé comment le Nuage sélectionnait la data. On a décidé de commencer par le commencement, et de voir ce qui se passait avec un vieil appareil photo mécanique. Eh bien, on a augmenté le temps de pose jusqu'à une éternité, mais ça ne change rien : l'homme ne réfléchit plus la lumière. C'est comme si elle passait à travers nous. Elle est encore réfléchie par votre chien, ou vos géraniums, mais plus par nous. Ne me demandez pas pourquoi c'est arrivé aujourd'hui, ce qui a changé ou qui a pu déclencher tout ça, je n'en ai pas la moindre idée. »

« Les semaines passaient et les Grêlons, ceux d'Arthur Rimbaud comme les autres, non seulement ne faisaient toujours pas de vers, n'ajoutaient aucune rime à leur oeuvre, mais restaient farouchement hébétés, ne disaient rien, ne savaient rien. Les yeux ailleurs ils étaient là sans être là. Ils ne faisaient que nous regarder, fixement. La déception a été grande, la moitié des profs de lettres et d'histoire se sont mis en dépression jusqu'à la fin de l'année. »

« Là, ce que Le Nuage relâche, ce n'est pas des 0 et des 1, du binaire. C'est autre chose, un langage qui n'a ni queue ni tête, de la data d'un nouveau type, qui s'échappe du Nuage au milieu du reste en petits paquets. de micro-averses qui tombent comme ça, alors qu'on n'a rien demandé. Il ne s'agit pas de flux, qui sont vectorisés ; non, Le Nuage nous crache dessus des micro-averses de data sauvage. Un peu comme si Le Nuage était plein à ras bord, qu'il était trop lourd et qu'il n'arrivait plus à se contenir un jour de plus de façon normale. Imaginez des grêlons qui tombent du Nuage : de la date congelé à l'intérieur et maintenant elle est trop lourde pour y rester alors elle chute. »

« - C'est incroyable ce qui se passe, avec les Grêlons, on se croirait dans un film de science-fiction.
-C-c'est clair, quand tu penses à t-tout ce qu'ils avaient i-imaginé à Hollywood, les p-petits hommes verts, les sou-soucoupes volantes, les v-voyages dans le temps, et au final r-rien de tout ça, juste nos p-propres photos qui nous t-tombent dessus.» Jean-Jean bégayait encore plus que d'habitude, à cause de Gwendo sans doute, Il faisait quand même moins le fier, tout gen-gendarme qu'il était.
- Vous avez de la chance. En Angleterre, l'arrivée de la photogwaphie et sa... euh... démocratisation ont pris plus de temps, on a moins de retours pour l'instant. Comment vous appelez ça déjà? Hmm... Ah! Oui, les Éclipses Grêlonnes... C'est toujours plus joli en fwançais qu'en anglais, plus poétique. À Londres, on appelle ça un P.R.E., un Photonics Retro Event. »

« La Photographie accoutuma les yeux à attendre ce qu'ils doivent voir; et elle les instruisit à ne pas voir ce qui n'existe pas, et qu'ils voyaient fort bien avant elles. »

Quatrième de couverture

Du jour au lendemain, partout sur la planète, c’est la stupéfaction : les appareils photographiques ont cessé de fonctionner, ils refusent d’enregistrer la présence des personnes ! C’est à croire que l’univers, saturé de nos présences, a décidé de se révolter contre l’espèce humaine. En Provence, trois enfants doivent grandir avec ce phénomène inexplicable, et voient leur monde basculer dans une direction que personne n’aurait imaginée...
Olivier Mak~Bouchard est l’auteur du Dit du Mistral (Le Tripode, 2020). Avec Le Temps des Grêlons, il nous offre un second roman tout aussi étonnant, une fable envoûtante, douce et âpre, qui questionne une nouvelle fois les menaces qui pèsent sur notre temps.

L'illustration de couverture a été réalisée par Phileas Dog.

Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco. Il est l’auteur au Tripode du Dit du Mistral (prix Première Plume, 2020) et du Temps des Grêlons (2022).

Éditions Le Tripode,  mars 2022
352 pages

lundi 8 février 2021

Le Démon de la Colline aux Loups ★★★★★ de Dimitri Rouchon-Borie

« Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s'était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. Maintenant je sais que ça s'est arrêté pour de bon. La Colline aux Loups c'est là que j'ai grandi et c'est ça que je vais vous raconter. Même si c'est pas une belle histoire c'est la mienne c'est comme ça. »

Il est des lectures sombres sur des sujets sombres. 
Le Démon de la colline aux loups en est une.
J'étais prévenue par les copines instagrammeuses. 
Prévenue, et préparée donc. Enfin, je le pensais.

Mais, on n'est jamais prêt à lire l'indicible. 

« Les hommes sont
des choses vides
et des fois leur vie
se remplit de bien
et des fois de mal
et des fois c'est partagé 
et ça fait une lutte. »

Il y a des grandes personnes qui n'ont rien de grand. 
Des âmes toxiques comme du poison couplées à une inexistante humanité et au bout de cette équation, une enfance en souffrance, qui se consume dans l'horreur absolue et des enfants brisés.

Un cri aigu. 
Une lecture éprouvante qui noue l'estomac, qui fait froid dans le dos, qui déchire les consciences.
Brillante écriture à hauteur de nos coeurs. 

« [...] je suis comme un arbre pourri avec ses racines pour toujours dans le marais de l'enfance. »

« Les larmes sont sorties toutes seules et moi je paniquais à pisser des yeux [...].
Je suis retourné me coller à la meute et j'ai repris la Boule sur mon ventre... »

« Je vais écrire des choses sales et je voudrais que vous me pardonniez même si lire c'est moins pire que subir on voudrait tous être épargnés. J'ai tourné dans ma tête mon meilleur dictionnaire mais je sais maintenant que ça ne se raconte pas joliment. Alors je vais le dire comme ça a été et vous comprendrez. »

« Je crois que c'est ma souffrance  qui m'a tué depuis longtemps je ne crois pas que je suis vivant autrement que par mes fonctions biologiques mais dedans je suis mort. »

« Tout ça n'était pas à moi et je ne pouvais pas le dire ces gens étaient fiers de faire de leur mieux pour moi ce que je vivais ne pouvait pas être soigné ni guéri je ne pouvais pas leur dire. »

« J'ai dit au prêtre que ce que j'avais en moi c'était trop pour une seule personne et que je voudrais tant oublier ne plus penser à rien, et tous les jours je me demande pourquoi quelqu'un n'est pas venu me sauver avant, quand j'étais un enfant, ou encore plus tôt quand j'étais à peine une idée dans l'ordre des choses. »

« Il y a une vérité c'est qu'on peut pardonner quand on imagine que les gens ne font pas vraiment exprès mais vivre dans l'idée que les parents avaient prévu des plans en rapport avec le mal c'est insupportable et ça m'a obligé à beaucoup penser au Démon et à lui faire une place. »

« Le procès c'est une délivrance vous allez voir que ce sera dur mais après c'est un poids qui s'en ira l'avocate nous a rassurés. Mais non en fait si je la revoyais je lui dirais que c'est un vide qui se remplit d'un autre vide. On croit pouvoir se réjouir d'être vengé de voir ses parents plonger mais même si on ne les aime pas c'est comme les sourds qui iraient voir les aveugles se vautrer dans les escaliers. »

« Autour de la présidente il y avait plein de gens assis qui avaient l'air terriblement mal je pense les jurés sont mis dans la panade sans avoir rien demandé. Beaucoup c'étaient des femmes et elles tordaient leurs doigts je me disais peut-être certaines sont infirmières, maîtresses ou elles ont des enfants et elles ne pourront pas supporter le Démon de la Colline aux Loups. »

« Je sentais bien que j'avais à l'intérieur une trace qui ne partait pas c'était la déchirure de l'enfance c'est pas parce qu'on a mis un pont au-dessus du ravin qu'on a bouché le vide. »

« La Colline aux Loups c'était déjà une prison bien pire que tout imaginez-vous sous l'eau depuis le jour de votre naissance à retenir votre respiration en attendant une bouffée d'air qui ne vient pas ma vie c'est ça. »

Quatrième de couverture


Dimitri Rouchon-Borie est né en 1977 à Nantes. Il est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (Manufacture des livres, 2018). Le Démon de la Colline aux Loups est son premier roman.

Éditions Le Tripode, janvier 2021
237 pages