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samedi 7 mars 2026

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

samedi 31 janvier 2026

Après ★★★☆☆ de Raphaël Meltz

Vivre plus fort.
Sentir les odeurs, les couleurs, les formes,
les ressentir autrement,
depuis la mort.

Ce livre est doux.
Étrangement plein de vie, de lumière, de frémissements.
Il caresse plus qu’il ne bouscule,
invite à croquer l’existence
en parlant de l’après.

Un texte sensible,
un murmure délicat
qui éclaire…
sans tout à fait troubler.
« On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Faire le deuil, pour lui, c'est juste se préparer à perdre leur présence - par vagues. »


« S'il meurt, l'arbre, ou si on déménage, il y aura toujours tant d'autres façons de continuer à compter le temps de notre tristesse. On n'oubliera jamais le compte de nos tristesses. »

« Elles passent devant le rayon des fleurs, explosion de millions de senteurs, de milliers de couleurs, Lucas voit un pot de marguerites, de simples marguerites, il regarde avec ahurissement les détails de ces marguerites, les minuscules poils le long des tiges qui s'enchevêtrent et font tant de formes, les pistils hérissés de millions de points précis et majestueux, le sépale et ses nervures infinies et toute la richesse au bout de l'étamine - ce n'est plus seulement une marguerite, c'est un monde entier. C'est un voyage. Et Lucas voyage très loin. »

« Roxane, Sofia et Lorenzo se taisent. Debout devant l'olivier - l'arbre du souvenir de leur père, leur mari.
Ils sont serrés les uns contre les autres, boule d'amour malheureuse - à ce moment-là un gros nuage se place devant le soleil, et Roxane dit, mécaniquement, sans même réfléchir, comme s'il fallait dire à voix haute cette phrase pourtant pas très utile, cette phrase qui n'apporte pas grand-chose, qui n'aide pas, surtout : nous voilà dans l'ombre.
Surprise de Lucas : il ne voit que de la lumière, bien sûr que le nuage masque les rayons du soleil mais tout est si lumineux, et les trois personnes qui sont là rayonnent pour lui, la douce intelligence de Roxane, la puissante profondeur de Sofia, la révoltée grandeur de Lorenzo, tout est si lumineux, tout l'illumine entièrement - Lucas se dit vous êtes dans l'ombre et je vous vois dans cette lumière.
C'est tellement différent, ce qu'ils ressentent.
Ce sera toujours tellement différent maintenant.
Eux seront toujours tristes, et lui jamais. C'est comme ça; il ne peut pas se plaindre. Ne peut pas crier, hurler, pleurer, sombrer. Il peut simplement savoir que cela leur arrive. Il n'a même pas besoin de l'accepter: il l'accepte. »

« [...] les vivants qui peuvent aider d'autres vivants trop tristes ne doivent jamais baisser les bras. »

« [...] peut-on voir dans les gestes d'une femme quadragénaire se brossant les dents et qui vient de perdre son mari les marques de cette perte, de sa tristesse ? Impossible à dire : Lucas sait que sa femme est atteinte, assommée, pulvérisée, alors bien sûr qu'il voit dans la façon dont elle fait bouger latéralement et de haut en bas sa brosse à dents toute sa peine, mouvements hasardeux, fragiles, hachés, abattus, et quand elle recrache dans le lavabo, toute sa colère, sa haine contre le destin - elle se dirige vers leur chambre, elle enfile une chemise pour la nuit, lorsqu'ils dormaient ensemble ils étaient toujours nus l'un contre l'autre, mais depuis que Lucas n'est plus là elle a pris l'habitude de mettre quelque chose, pas quelque chose pris au hasard, tous les soirs c'est une chemise de Lucas, et Lucas observe cette chemise qui était une de ses chemises fétiches, blanche avec d'épaisses rayures oranges, il aimait ce style un peu seventies, un peu barman de la Costa Brava, tout le contraire de ce qu'il est lui, et de cette chemise qu'il croyait connaître si bien il découvre la densité de la matière des rayures, les trames de fil qui se superposent des dizaines de fois de manière microscopique pour donner une couleur unie et un léger relief, et le blanc aussi, la texture de chaque fibre de coton, sa matière, riche, complexe, Roxane se couche, avale un somnifère, jamais de sa vie Lucas ne l'a vue prendre de somnifère, mais c'est ce que lui a prescrit le médecin en même temps que son arrêt de travail, cet arrêt de travail qu'elle a demandé pour que la Sécu indemnise ses journées sans élèves, tous les cours annulés, pas le courage de reprendre tout de suite, plus tard bien sûr mais là c'est trop tôt, c'est ce qu'elle avait expliqué à sa sœur, et sa sœur bien sûr avait acquiescé, ce qui compte c'est que tu fasses les choses à ton rythme, que tu acceptes d'être convalescente, après une maladie on ne reprend pas la vie tout de suite comme avant, Roxane ferme les yeux, éteint la lumière, et Lucas alors commence à la humer tout entière, à profiter de l'ensemble des odeurs de son corps, ces odeurs qu'il connaît si bien mais qu'il perd si vite, la mémoire des odeurs est la plus fragile, la plus mobile, la plus modifiable, Lucas débute avec les cheveux qui sentent le shampoing, leur shampoing naturel, à l'aloe vera, et Lucas qui n'avait jamais fait attention à l'odeur de ce shampoing, assez banal, le moins cher dans leur magasin bio, soudain sent avec précision l'odeur de l'aloe vera, cette gluance verte et douce qui se mêle harmonieusement aux cheveux de Roxane, douceur ferme et un peu agreste, il descend vers le cou, remonte au visage, il y a cette crème qu'elle met le soir, à la rose, mais une odeur de rose qui s'affine lorsqu'elle est déposée sur la peau de Roxane, les deux dialoguent ensemble, se répondent, comme un ping-pong de microsenteurs précises et douces, et puis Lucas n'y tient plus, il veut sentir frontalement l'odeur du sexe de sa femme, retrouver cette odeur un peu lourde d'une telle puissance, charnelle et presque dure, odeur frontière, celle que tu franchis vers le plaisir, le sien et le tien à déposer ta langue au point précis de la source de son désir, Lucas se souvient de tant de fois, de tant de bon, il est dans le coin d'entrée de leur chambre, à côté de la porte, à trois mètres au moins de Roxane, Roxane qui s'endort, et Lucas qui profite, profite autant qu'il le peut de ces odeurs, son sexe, sa peau, ses cheveux, les trois mêlées, les trois ensemble - et s'ajoutent soudain les larmes invisibles qui filtrent tout doucement sous les paupières qu'elle ne rouvrira pas avant demain.
Dernière fois. »

« On s'habitue. Pas à l'absence, eux trois ne s'y habituent pas, ne s'y habitueront jamais vraiment ; mais, lui, à percevoir le monde avec plus de couleurs, plus de détails, plus d'intensité, à l'entendre avec plus de complexité, plus de profondeur - maintenant Lucas ne remarque plus vraiment que c'est ainsi : c'est ainsi, et il a du mal à se souvenir du monde d'avant, le monde moins riche, moins démultiplié. Le monde normal.
Le monde vivant. Leur monde à eux. »

« Alors il écoute. Il écoute Roxane au piano qui joue la onzième variation Goldberg, variation minuscule, c'est une des plus courtes, des plus obsessionnelles aussi, ça tape, ça frappe, ça se répète, ça ne semble ni monter ni descendre, comme une sorte de plat qui vibre à fond pourtant, ça avance mais comme des ondes quasiment identiques, comme des segments qui sont toujours les mêmes et toujours un peu différents, sans qu'ils aient ni début ni fin, ils se succèdent en se superposant, Roxane joue la variation en boucle, les deux pages posées devant elle, quand elle arrive à la fin elle reprend tout de suite au début, ce qui rajoute au côté répétitif, cercle infini de quelques notes répétées compulsivement, Roxane accélère un peu à chaque fois, arrive un moment où ce ne sont presque plus des notes distinctes mais une sorte de grondement, de vague qui avance et qui happe tout, dans laquelle Lucas n'arrive plus à entendre ce qui est main droite ou main gauche, même en regardant, c'est un enchevêtrement de structures multiples, c'est tant de mondes en à peine plus d'une minute, répétée plus de cinquante fois, ça structure les pensées de Lucas et il se dit que ça doit faire pareil à Roxane, l'aider à organiser le chaos du monde qui est le sien maintenant – si Bach a réussi à faire si clair, si net, si elle arrive à le jouer si précis, si vite, alors, quand même, c'est que quelque chose tient. Quelque chose. »

« [...] surtout Lucas aimerait dire à son fils qu'il l'aime, que cette engueulade c'était rien, c'était leur relation père-fils toujours un peu rugueuse mais très tendre en fait, qu'il comprenait bien que son fils voulait, veut, voudrait ne pas être vu comme un fils mais comme un individu autonome, c'est le propre de ce moment de la vie, vouloir couper le cordon tout en ayant tant besoin du cordon, être toujours un peu trop collé et un peu trop opposé, bref, c'était normal cette engueulade, voilà ce que voudrait dire Lucas à son fils, et ta rédac elle était pas si mal, il y avait plein de trucs d'imagination chouettes, et puis je t'aime mon fils, c'est sûr que ce serait bien si on pouvait revenir en arrière, avoir un moment ensemble, juste tous les deux, pour se parler une dernière fois, qu'on puisse échanger des mots en sachant que ce sont les derniers. »

« [...] parfois il mettait cette chanson en boucle, deux clics sur son logiciel pour qu'elle se répète à l'infini, et Roxane se moquait doucement, mais fermement, de cette variétoche un peu facile, un peu cruche, c'est sûr que quand tu fréquentes tous les matins Jean-Sébastien Bach et Franz Schubert tu as du mal à prendre au sérieux Véronique Sanson, mais pour Lucas c'était possible, c'étaient les deux faces d'une même médaille, celle de la croyance dans le fait que la musique peut te faire pleurer, ou te donner confiance dans la vie, dans la beauté, ça marche pour La Jeune Fille et la Mort comme pour « Une nuit sur son épaule » ; là la chanson que met Roxane s'appelle « Toute une vie sans te voir », et elle commence comme ça,

il est parti comme il était venu 
sans un mot 
avec un sourire au coin de ses lèvres
et moi
je rêve encore de lui
toutes les nuits
juste ses pas sur le tapis carré 
dans la nuit 
c'est ce qu'il m'envoie 
dans l'obscurité 
sa voix 
que j'entends dans mon rêve 
triste et belle 
change mon destin 
touche à moi de loin 
je t'appelle pour rien 
mais ce que je crains c'est de passer 
toute une vie sans te voir

c'est une chanson construite sur un départ au sens de la rupture, une absence à cause d'un choix d'être ailleurs, de ne plus être là, avec l'autre - magnifique chanson de tristesse, de séparation, la crainte de passer toute une vie sans le voir, sauf que bien sûr maintenant le sens est tellement différent pour Roxane, ce n'est pas qu'elle le craint, c'est qu'elle le vit, elle va vivre toute sa vie sans le voir, et là ce n'est plus la possibilité qu'une chanson puisse te donner confiance dans la vie, c'est la certitude qu'elle met des mots articulés sur ce que Roxane ressent au plus profond de son être, qu'elle lui permet de coller une notion claire sur son état, de construire un propos cohérent pour l'ensemble des tristesses qui sont si coagulées qu'elles sont indicibles, inextinguibles; c'est du moins ce que pense Lucas, c'est ce qu'il pense qu'il comprend des larmes qui donnent une sorte d'espace cadré à la peine de Roxane. La voiture est garée, la chanson est finie ; profondeur du bruit de la clé qui coupe le contact, de la portière qui s'ouvre et se referme avec précision, des pas de Roxane sur le sol comme des marques d'un chemin qui hésite mais ne veut pas se perdre, pour avancer vers la vie, c'est l'heure du rendez-vous avec la psy - Lucas n'y va pas, même de là où il est il considère qu'il doit respecter ce temps qui n'est que pour elle, que pour son intimité, pour son espace de reconstruction: la reconstruction de toute une vie à passer sans le voir. »

« Dire au revoir à leurs voix. Et à tout ce qui va avec. Le chant de Roxane. Le rire de Sofia. Les han de Lorenzo. Tout ce qui m'a tellement nourri. Tout ce qui faisait le son de notre vie ensemble.

À présent 
le
silence. »

« Et Lucas voit le visage fermé de Roxane qui conduit seule, elle est seule dans tous les sens du terme, seule à rentrer et seule dans sa vie, et seule aussi ce soir, seule parce qu'ils ne voulaient pas parler de Lucas, ils refusaient l'obstacle, ils refusaient d'y aller, de peur peut-être de sombrer avec elle dans la tristesse, dans sa peine, ou alors par désir un peu idiot de parler d'autre chose, ou encore par volonté pénible de vouloir la protéger malgré elle de l'évocation de Lucas, mais ce n'est pas ce qu'on attend des amis pourtant, de construire le déni, de fabriquer le comme si de rien n'était, ce qu'on attend c'est de partager, de pouvoir déposer un peu de sa peine dans un pot commun pour qu'elle puisse non pas s'ôter, mais simplement parce que tout le reste est intolérable, pas que la vie des autres continue, mais de ne pas parler de ce qui se passe, de ce qu'il y a à dire, de ce qu'elle voudrait dire, parler de Lucas - [...] »

« [...] les voilà qui rient tous les trois, ensemble, ça fait plaisir, c'est presque un peu magique, et pourtant non, ce n'est pas que joyeux, il y a autre chose, autre chose que perçoit Lucas dans leurs yeux à tous les trois, quelque chose qu'il ne peut pas ne pas percevoir, parce qu'il se souvient qu'avant il n'y avait pas ça dans leur regard quand ils riaient, cette toute petite chose, tout au fond mais ça se voit quand même si on veut voir, cette froideur, cette distance au moment, à l'éclat de rire, à la fête, à la joie, ce petit recul qui fait que là aussi le monde est coupé en deux, entre ceux qui ont vécu ça et ceux qui n'ont pas vécu ça, et maintenant pour Roxane, pour Sofia, pour Lorenzo, il y aura toujours cette façon d'être, pas entièrement relâchée, abandonnée, une forme de qui-vive, mais un qui-vive pas pour l'avenir, pas une inquiétude, un qui-vive au sens du souvenir de la dualité entre une âme qui vit et l'autre qui n'est plus là. »

« Et Lucas voit cela dans leurs gestes, leurs attitudes, leurs silences, leurs rires, leurs larmes : ça ne passe pas, ça s'espace. Et ça s'espacera, de plus en plus. Plus qu'une consolation : eux aussi vont vivre cela. »

« Une année entière de deuil qui a marqué chaque étape, chaque nouvelle étape.
Désormais, pour eux, le compte ne sera plus découverte, mais ajouts. Ajouts infinis.

Pour lui, c'est autre chose.
Lui, c'est comme tout éteindre. »

« Les vies qui se partagent, qui se transmettent, qui se poursuivent ; les vies parfois simples, les vies sans suspens, sans surprises, sans twist qui inverse ce qui était en place; les vies parfois complexes, tortueuses, empesées, rugueuses ; les vies souvent entre les deux, accélérations et ralentissements, troubles et sérénité, joies et peines qui se répondent, se superposent, ne cessent leur dialogue - une vie, c'est presque rien ; c'est tant de choses. C'est un chemin. »

« Et puis.
Et puis, un jour, tous ceux qu'il avait connus vivants ne le sont plus. 
Roxane plus là.
Lorenzo plus là.
Sofia plus là.
Les amis, la famille, plus là.
Et ceux qui ont pris leur suite, pareil.
Leurs enfants, plus là.
Leurs petits-enfants, plus là.
Ainsi de suite.
Et alors. Arrive un moment où il n'est plus besoin de savoir ce qui se passe encore pour les vivants qui restent - pour Lucas, les liens qui l'unissent à eux sont trop ténus. Et leur mémoire de lui: éparse, floue, incomplète. Bientôt entièrement perdue.

Alors Lucas peut renoncer à savoir.
Accepter que dorénavant plus rien ne compte.
Et là il n'y a plus rien à dire.
Cette fois, oui, cette fois, pour Lucas, c'est fini. »

Quatrième de couverture

Une vie, c'est presque rien; c'est tant de choses. C'est un chemin.

Raphaël Meltz est écrivain. Il est l'auteur d'une quinzaine de livres, parmi lesquels le roman 24 fois la vérité, la bande dessinée Des vivants (scénario avec Louise Moaty, dessins de Simon Roussin), l'essai La roue, une histoire politique, le récit biographique À travers les nuits: Franz Kafka 1912. Il est également l'auteur, sous le nom d'Hadrien Klent, du diptyque Paresse pour tous et La vie est à nous.

« Nous imaginons toujours l'autre monde de façon assez floue mais Swedenborg nous dit qu'au contraire les sensations y sont beaucoup plus intenses. [...] Il y a davantage de couleurs, davantage de formes. Tout est plus concret, plus tangible qu'ici-bas. À tel point, nous dit-il, que ce monde-ci [...] est comme une ombre. C'est comme si nous vivions dans l'ombre. »

Jorge Luis Borges, « Emmanuel Swedenborg » (conférence à l'université de Belgrano, juin 1978) 

Éditions Le Tripode,  janvier 2025
133 pages 

vendredi 7 novembre 2025

L'Entroubli ★★★★★ de Thibault Daelman

Réminiscence de l'enfance.
Un livre empli des cris, des odeurs, des bruits, des lumières, des ombres, des pleurs, des sensations, des impressions, des fulgurances de l'enfance et de l'adolescence. 
« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. » 
L'auteur plonge dans son passé, le décortique usant de belles formules et d'un style singulier qui nous saisissent dès les premières pages.

À ne pas lâcher, car par bribes poétiques, par fragments empreints de douleur mais aussi de joie, Thibault Daelman raconte. Et nous rattrape aussi souvent.

Des passages lus, relus. Pour que les images et les émotions restent. 

Une belle proposition autobiographique, authentique, un témoignage incarné d'une jeunesse pauvre au sein d'une fratrie de cinq garçons avec une mère accumulatrice, brouillonne, fouillie, dévouée corps et âme à ses enfants, à l'esprit revendicateur, qui nous échappe aussi parfois dans ses excès, et un père alcoolique, en pointillés, catalogué absent, violent, inexistant et une réticence envers le père ainsi inoculée par la mère, à la fratrie,  par la force des choses. 

Un récit original, détonnant, marquant, frais, piquant sur la quête de soi dans la l'écriture, et sur l'urgence d'écrire pour ne pas oublier, pour se sauver aussi peut-être.

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« Enfant, notre mère avait fait d'instinct pour son frère jumeau handicapé mental contre cet identique et éternel renoncement ambiant des efforts qu'on aurait dit désespérés mais qui ne pouvaient être que d'espoir. Elle n'était vraiment humaine qu'à démentir en actes les limites extrêmes que l'humanité se croit. Même notre père bénéficierait plus tard de cette énergie qu'elle avait en dernier recours pour autrui sur le bord du gouffre. Elle ne laissait personne au mépris de l'espèce.  À bras-le-corps, elle l'endiguait. »

« Maman. Une voix, une diction, une chaleur.

Un corps géant, plus entier qu'un monde.

Et, à portée de peau, une peau, un infini de peau à saisir, sentir, contempler.

Là, des plis connus de bras, de cou, et soi à même - bercé de fait, consolé d'une tristesse ou de rien, mais consolé, respirant où ça respire, où ça bat.

S'y blottir c'est se rejoindre. »

« Le chaos n'est que rétrospectif. Chacun s'y plaisait soit par exotisme, soit par habitude de pire. Nul besoin d'adhérer. On se diluait. »

« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s'ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l'objet s'arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d'activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n'était rien. Rien que nous. »

« MA MÈRE EST PAROLE. Parler lui est physiologique.
Depuis la première heure du jour, elle parle. Quand elle est seule, elle l'est à haute voix. Lisant, elle susurre. Sinon, elle parle ses gestes, elle parle ce qu'elle fait, ce qu'elle a à faire et, entre-temps, parfois, elle parle ce qu'elle pense. De la détresse, du reproche, du suicide se calent ainsi entre une remarque sur la lessive et une pensée pour le four et, demain, ne pas oublier de passer à la pharmacie. Elle est mieux que l'ancienne, la pharmacie, mais trop chère, c'est comme tout... Et ça continue. Sa parole partout la précède, la suit. Jusque dans le sommeil. La nuit, le jour, en dépit. Variant de ton selon l'humeur, s'embrasant, s'apaisant, distraitement, intensément, continûment. Elle parle plus assidûment qu'elle respire. Sa voix est la plus grande part d'elle-même. »

« En vue de Noël, un bon mois à l'avance, la ville s'apprêtait. De même, s'amorçait chez nous, au relais de l'usuelle, une détresse spécifique. Comme ailleurs l'attente joyeuse, la détresse préparatoire était disproportionnellement plus longue que le moment effectif. Ce qui ne pouvait plus même être une joie était tout au plus un soulagement tardif étrangement agrémenté d'un arbre, d'un festin et de bougies. Émile, rituellement, pleurait pour le sapin et, au dernier moment, l'obtenait pour tous, au rabais. Notre mère sortait la boîte à guirlandes sous les insultes de César qui claquait la porte dans l'odeur de la bouffe à cuire. »

« Alors qu'il l'insultait, elle ouvrit son manteau qu'elle jeta derrière elle, le poussa tout au fond du lieu sur le rebord de la baignoire où pour ne pas tomber il fut contraint de s'asseoir. Elle se mit à déboutonner son pantalon et à tirer d'un même coup son gilet et sa chemise. À peine fut-il nu dans la baignoire qu'au saisissement de la pomme de douche, elle aspergea d'un jet puissant son visage crispé.

- C'est froid, salope!

Essoufflé, se protégeant et l'écartant de l'avant-bras, il la fit reculer d'un pas dont elle revint tout de suite plus déterminée que jamais, munie d'un bidon d'eau de Javel pure qu'elle lui déversa sur le crâne. Se débattant à l'aveugle, il hurla d'en avoir plein les yeux, plein la bouche, haletant, crachant, grimaçant de douleur et de panique comme d'une douche d'acide.

Aux yeux de notre mère, Olivier n'avait pas de problème. Il était le problème.

De même, il n'était pas sale. Il était la saleté.

Elle ne le lavait pas. Elle l'éradiquait. »

« L'école est pleine des enseignements qu'elle ne dispense pas. J'ai vu les gamins les plus populaires être les plus cruels, les plus vains. De même, les institutrices les plus plébiscitées humilier les rares enfants que la vie humiliait déjà et accroître du fait même de cette cruauté une popularité qui sous le rire général se savait un règne. »

« Il était, parmi ces jardiniers, un plus loquace avec qui elle pouvait, mieux encore que parler, converser. Homme enthousiaste, plutôt jeune, aussi bègue qu'affable. S'interrompant, le chemin se dilatait alors dans le soir tombant. Nous, courant autour d'eux, dans le parc, vaquant avidement à tout ce que l'enfance substitue à l'attente. Aventures infinies. »

« Je m'étonnai dans le noir qu'un sentiment si étranger à la tristesse empruntât vers mes yeux les mêmes voies silencieuses. Je ne repensais pas l'instant, je le vivais seulement plus réellement, à ne plus en douter. Quelque chose devait en larmes travailler à garder l'image dont naissent ces lignes ; comme ma main, contre moi, ce bout de papier. Je ne verrais plus jamais Olivier si serein, si debout. »

« NOTRE LOGEMENT SOCIAL était au nom d'Olivier.
Son statut de fonctionnaire nous en faisait bénéficier. N'étant pas mariée à lui, notre mère, en cas d'hospitalisation prolongée du locataire susnommé, ne pouvait prétendre conserver l'appartement. Bien que six, nous ne comptions pas dans l'équation. Outre son lexique, l'administration a son algèbre. Notre mère fut donc contrainte de « reprendre » Olivier. »

« Après chaque impact des trois pieds de sa canne métallique sur le parquet, son pas émettait un bref crissement de caoutchouc. Pour ce demi-corps trapu portant et traînant un corps entier, le moindre pas était un effort, un risque, une prouesse.

Marchant, il bravait. »

« Joggings, baskets, casquettes et, dessus, les deux trois marques qui vont avec. C'est à ces deux, trois détails près un même uniforme que tous revêtent, sans trop le savoir. Il en est de même pour la langue commune. Des syllabes qu'on inverse aux mots qu'on invente, la parole est aussi rapide à se faire qu'à se défaire. Cascade phonétique. Ça nique les mères, les grands-mères et, surtout, les races. Éclaboussures.

Et moi, là-dedans, à contre-courant, m'y refusant. Je pourrais m'y mettre et, comme tout le monde, suivre le cours du verlan, m'y conformer, m'y fondre. La tentation est grande. Mais non. Ce parler leur est une norme. La norme m'est répulsive. Je serai donc plus différent que jamais et, plus que jamais, à l'aise. Je me trouve, dans la langue qu'ils refusent, mieux qu'un rempart ou qu'un refuge. Je force mes liaisons, m'oblige à des négations et, quand on me parle, dis plus de mots que j'en connais.

- Eh, le poète!
Me nomme-t-on, du fait des phrases. »

« D'ÉPAIS CHEVEUX NOIRS tombent sur un manteau noir qui, plus qu'un vêtement, est une forme. Un petit cylindre large duquel ne dépassent ni mains ni pieds et sur lequel est posé un visage rond et blanc. Là, un nez immense sépare deux yeux infimes. Les lèvres pincées ne savent que sourire et susurrer. Voix et regard sont d'une douceur sans âge. La dame n'est vieille que probablement. Cette demoiselle - ainsi qu'elle se faisait appeler - ne mit dans nos bouches jamais rien d'allemand que les pâtisseries qu'elle nous apportait à l'occasion et, dans nos oreilles et devant nos yeux, qu'un seul et même vieux film de vampires dont, pure comme elle l'était, elle seule ignorait le pendant érotique. Hors des dégustations et des projections, l'allemand flottait à l'état de projet, d'évocation, puis se dissipait complètement. La bonté de notre hôte était une cécité à la faveur de laquelle elle croyait notre petit groupe sérieux et méritant, jusqu'à l'en féliciter. Or, nous n'étions appliqués qu'à discuter, en français. Mes trois camarades, toutes des filles plutôt calmes, se découvraient même par contraste, devant tant de permissivité et de candeur, des malices dont nous riions tous. Comme rien d'allusif ne lui parvenait, mademoiselle riait alors avec nous de bon cœur et, sans le savoir, d'elle-même. Elle ne se rappelait à son enseignement que par moments, puis l'oubliait aussitôt dans l'incessant flot de digressions dont notre petit comité, des heures durant, avait la ressource. Sans plus de programme ou de matière, le délitement de l'instruction jouissait ici d'une alcôve privilégiée. En marge du tumulte, le délitement est une paix. »

« ÇA VOUS PREND DE L'INTÉRIEUR et, de là, vous enlève à vous-même, vous déforme, vous empoisse. Avec cette impression qui vous serre la gorge d'avoir été jeté dans le monde, sans préavis, corps frêle grandissant, pris de toutes parts de confusion et de poils. La voix s'enroue au sortir. On se maudit comme on s'advient. Ahuri. Étranger. Autrement vivant.

Tandis que tout moi se prend à croître, je me courbe, mes épaules s'écroulent, la tête enfouie loin dedans. Malaise. Je ne cours plus, ne marche plus, mais piétine. Il y a de la détresse à venir, et autant à la traîne. La cervelle déborde de bouillir, pas de penser.

C'est tout ce sentiment que, de bon matin, je trimballe, barbouillé, traqué, farouche. Je redoute déjà l'autre. Les filles au centre. Mon silence en bégaie. Elles sont l'autre, par excellence. Terrifiantes.

De mon cerveau à l'entrejambe, toutes mes veines en exigent, d'elles. Appétit cruel pour l'inenvisageable dont, pris sur le fait, je détourne l'esprit comme les yeux, penaud, minable, inadéquat, avec en tête un encore infini de cette chair devinée qui se meut dans l'hypothèse et hérisse jusqu'à ma peau grasse, boutonneuse, humiliée d'envie.

La chair est la substance urgente du mirage dont je délire et me constitue. La chair, constamment, se veut, s'obsède, et meurtrit jusque dans les rêves, jusque sur le chemin. Les idées tentent vainement d'exister à l'occasion dans quelques recoins vacants du crâne. Ça croit viser l'existence mais ne va même pas jusqu'à la vie. Ça décrète, ça prétend, ça voudrait se venger d'être. Mais les certitudes sont des symptômes du doute. Les mots ne font que diversion et s'avortent quand voilà, au bout de la rue, la destination redoutée. Bientôt l'heure. Foule d'autres qui piaille. Leur matin en partage. Ils sont ma crainte. Ma crainte est nombreuse, bruyante, de mon âge, et s'agglutine à la porte du collège où, déjà, à contrecœur battant, je m'enferme avec tous.

Parmi eux, je voudrais reculer, n'avance qu'à défaut de disparaître. Dans l'enceinte de la cour, je longe les murs, m'y adosse. Indemne encore d'autrui qui m'ignore dans sa liesse, sa foulée, je me retranche tête basse dans les œillères de mes cheveux gras et ballants. Mes yeux se concentrent sur une portion de sol, à mes pieds. Je voudrais croire en ce goudron granuleux comme en une zone de lune apaisée, vide d'eux et de moi. »

« MAIS ÊTRE.

En mots comme en présence, comme vivant.

Sans cesse, obstinément.

J'ai, dans le crâne, du verbe au lieu des neurones.

Le verbe, sur tout, m'est un souffle.

Un souffle permanent que j'écris à l'occasion. Vertige absorbant dont je reviens farouche, cœur battant.

Lire, cependant, serait devoir mes mots à d'autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l'y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et - loyal - épouse ma méprise. »

« Ils nous raconteront toutes leurs désobéissances. Nous leur raconterons notre chaos. Émerveillement réciproque. Troc d'existences. »

« La gueule en surface, cherchant et trouvant l'air, battant l'eau de ses courtes pattes griffues et griffantes, l'animal ne démérite pas. S'il y a du rat dans ce chien, il y a de la loutre dans ce rat. »

« Rugueux, terreux, humides, brûlants... Tout se ressent et commence sous nos pieds nus. On vit entre ombre et lumière, herbe mouillée et herbe sèche, horizon et forêt. De l'air à l'eau - plus encore que de température - on change de pesanteur. On alterne. »

« Omnipotente, elle sait parler sans s'essouffler et œuvrer sans se désœuvrer. Le soin urgent qu'aux quatre coins de l'espace elle porte aux objets et aux êtres étant toujours suivi d'un flux de paroles, sa voix, plus encore qu'un règne, est une âme audible. Alors, quand, à l'occasion, la trépidation tourne à la frustration puis au fracas, tout tressaille. Une porte claque.

S'amorce une apnée dont on ne sortira que quand elle en sortira. L'ambiance, d'heure en heure, puis, parfois, de jour en jour, suffoque durablement.

Au repli de sa chambre, elle se froisse. Ces crises de chagrin secouent sa vie. Elle n'en guérit jamais, se retranche dans sa meurtrissure.

Quand enfin - diminuée comme elle ne l'est que triste, muette comme elle ne l'est que blessée, toute pétrie d'amertume - elle revient de son exil, elle ne veut toujours rien dire, et surtout rien entendre; mais le fait, peu à peu, parmi nous.

Ici n'est rien sans elle. Elle en est la plus ardente part de vie. Au gré de sa voix, de son sourire, tout se ravive. Ici reprend son cours. »

« La vie, tout autour de nous, agit sur certains vivants comme un acide. La corrosion nous apparaît chaque jour plus flagrante, plus fatale. Rien ni personne n'y peut s'opposer. Notre fougue, à grandes rasades d'alcool fort, a beau se prolonger d'ivresse, l'atroce colle à nos pas comme à nos âmes et rattrape nos deux êtres vacillants jusqu'après la pesanteur, jusqu'où l'espoir se dégueule. »

« - Eh, madame. Vous pensez quoi des gays?
- Les gays, ici, ça n'existe pas.
Avait-elle répondu à la surprise générale, précisant ensuite que le terme était aussi anglo-saxon que le concept, que ce terme était le titre d'une communauté et que la France sur le plan théorique du moins réfléchissait pas en termes de communautés mais de citoyenneté. L'orientation sexuelle ne relevant pas du politique mais du privé, il n'y avait pas matière à la considérer autrement que comme la liberté de chacun.

- Et vous pensez quoi du mariage gay ?
- Je suis pour ma part opposée à tout mariage civil. Mais ce n'est que mon opinion. Je vois là un empiétement administratif de l'État sur la vie privée des individus.

Cette pensée à la fois franche et nuancée, sans toujours provoquer l'adhésion, suscitait l'écoute ; ce qui en ces murs était la plus rare et tangible forme de respect, sentiment inspiré par la cohérence à la faveur de laquelle elle se tenait toujours, face à nous, debout et droite.

Cette prestance que certains s'occupaient à mettre à l'épreuve couvait une intégrité inquiète et exigeante ayant le souci permanent du doute et du détail. Peu après l'avoir entendue évoquer la laïcité et le voile, on l'avait vue ôter un à un les anges qui, dans l'entrée du lycée, pendaient trop paisiblement au sapin de Noël. »

« RANIA ET NOUR. Deux manières d'être. Nour bruyante, remuante, débordante. Rania, tout aussi vive mais en retrait, en subtilité, en malice. 
[...]
Sans toutefois être plus grande, la silhouette de Nour s'accroît par contraste avec celle de Rania. Nour est à la fois plus fine et plus voluptueuse. Si les deux peaux sont mates, celle de Nour est plus foncée. Sous une chevelure noire et suavement bouclée, un visage long aux traits fins avance toute l'épaisseur de lèvres rarement closes. Ces lèvres abondantes caressent et enduisent de brillance les dents puissantes qui font de chacun de ses sourires un événement. Les grands yeux noirs cillés de noirceur recèlent force et douceur. Ces deux grandes billes sombres vous fixent avec franchise et gravité. Elles sont le silence qui manque à sa parole.

Les deux filles, entourant le mien, de silence, le noient et, momentanément, m'en guérissent. Leur complicité m'englobe, m'embrasse, me ravive. C'est tout le problème. Entre elles, je tends presque à m'épanouir, me fige dans cette tension. Je retrouve la parole, le sourire, presque espoir. Mais la réjouissance a en moi un écho de malaise. Leur compagnie me console autant qu'elle me ronge. Je me frustre en secret.

Je les vois chaque jour se mouvoir dans la vie avec une fraîcheur gracieuse où il fait bon s'absorber. Pleines d'aplomb, de conversation, d'humour et de repartie, elles ont le présent léger et l'avenir facile.

Rania, qui est la meilleure de la classe, le sera Inch' Allah jusqu'à un diplôme de droit international. Les études, cependant, ne sont pas un moyen, mais seulement une hygiène momentanée. Car, ensuite - si elle ne s'est pas trouvé un mari d'ici là Rania arrêtera définitivement son parcours. Elle demandera à ses parents de lui présenter un homme à qui elle se mariera. 

Alors, elle se voilera avec bonheur et deviendra mère au foyer, puis grand-mère, arrière-grand-mère... Elle a beau en sourire, il n'y a là rien de fantaisiste. Sa projection est sûre, presque pragmatique. Tout son être s'y destine déjà. Le sourire est peut-être rêveur, mais d'une rêverie ferme qui tient de la certitude. Au décompte des années sur ses doigts, son enthousiasme, sans se languir, se nourrit déjà du futur qu'elle découpe en parts. Je m'étonne chaque fois de la netteté avec laquelle, souriante et sérieuse, elle se concocte une vie comme à la dînette. Mon étonnement, s'attendrissant, finit en respect.

Si la conviction de son amie inspire le même respect à Nour - respect auquel s'ajoute un peu d'admiration ses aspirations à elle diffèrent cependant radicalement. La religion - quoique présente - est chez elle plus diffuse. Par ailleurs, sa nature bourgeonnante et déjà effusive se prête mal aux planifications. Elle n'est qu'à l'instant, curiosité, énergie, trépidation. Ses gestes d'enfant dissipée meuvent un corps partout ferme, partout débordant. Une douceur rattrape la brusquerie au vol, la change en charme. Le jaillissement de son être se traduit dans ses yeux en ardeur. Une petite fille se consume dans l'imminence d'une femme. Je m'éblouis de cette flambée. »

« - Je suis contente de t'avoir rencontré...
Me confie Nour, d'ordinaire assez peu encline à la confession. Le contexte, lui aussi, est inhabituel. Nous sommes alors tous deux chez elle, dans la pénombre du tout petit salon du tout petit appartement où elle m'a convié. Sa mère n'est pas là et sa petite sœur dort à côté, me répète-t-elle plusieurs fois, me tendant encore des pâtisseries orientales et du thé à la menthe. Cet ample sourire que je lui connais prend au sein de cette pénombre exiguë et tiède une inclination inédite. Subjugué, paniqué, abject, je ne parle que des gâteaux que j'absorbe et dont on se lèche les doigts. L'éloge que je fais à la douceur du miel, aux débris de pistache et aux feuilletés enduits de fleur d'oranger atteint à dessein le sourire, puis les yeux auxquels je l'adresse secrètement. Cette ode dérisoire aura cependant, à la longue, raison de l'instant que j'ensevelirai sous mille autres thèmes. Je voudrais me taire mais ma bouche parlera pour moi. Bien que nous conversions sans déplaisir, cette coulée de mots, à terme, nous privera d'air et - pire de silence.

- Au revoir, mon ami.

Ce dernier mot que, par pudeur, nous ne nous étions jamais dit, laissera dans mon thorax un écho juste et douloureux. »

« Tous les rebords de fenêtre étaient abondamment fleuris. Cette flore du pourtour envahissait le salon. Là, le chaos lui-même fleurissait et, par endroits, donnait des fruits. Rien de comestible. Cet écosystème qui s'étendait du bactérien au végétal, de la mouche à la mite et du chat à nous - bien que plein de vie était invivable. L'angoisse y fermentait dans un mélange irrespirable de démission, de malaise, de sueur, de crasse, de poussière et de déjections. »

« Arthur avait pour la nonchalance le mépris que j'avais pour la réussite. Sans que cela fût personnel, cet entrechoquement de nos mépris nous opposait.

Du social, au passage, s'insinuait dans l'affaire. Arthur avait épousé à la faveur de son essor des idées politiques altruistes et progressistes. De belles idées, de celles qu'on peut se permettre. Il faut en effet ne plus tout à fait l'être pour se pencher sur le pauvre. Quant à moi, je n'avais pas d'idée. Seulement une gratitude pour tout ce qui de l'État abritait, nourrissait et soignait. J'avais toutefois décidé que ce n'était pas là l'œuvre des altruistes, dont le sentimentalisme me gênait, mais celui de quelques figures plus austères et moins contemporaines.

Ne résultaient de ces maigres visions qui se croyaient politiques qu'une opposition de plus, un prolongement de nos insultes, une occasion de parler. »

« L'ENFANCE PASSÉE, chacun de nous devenait le fantôme de l'enfant qu'il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu'on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule.

Or, Edgar, qui avait longtemps été le plus dépendant d'entre nous, était, à l'adolescence, le plus radicalement différent. Notre mère ne l'avait aimé que servile, vulnérable, enfant. Elle ne l'aimait pas libre.

*

Un jour, en notre absence, notre mère remplaça par un lit à une place le lit superposé où Edgar et moi dormions depuis toujours. L'injonction était de partir d'ici ou de nous serrer. Notre mère ne s'explique pas. Elle ne répond jamais ni de ses mots ni de ses actes. Elle est en tort comme en paix, comme ailleurs. Et de là, comme de loin, elle aura raison de votre calme. Rien à faire. Le cri, peu à peu, vous prend de force, de l'intérieur. Et vous voilà contre votre gré, cœur serré et battant, gorge contrainte, yeux humides de rage, esprit et bouche déchirés d'arguments, de reproches et d'insultes sans effet. Du moins, sans effet sur elle, devenue muette, placide, innocente. Elle ne vous regarde toujours pas, même de si près, même à vous fixer. Alors que, poings et cœur serrés, tremblant, vous lui gueulez de tout vous-même à la face, elle plisse les yeux, d'un peu de vent absent. Elle n'entend pas. Chacun de nous - hormis Émile - passe souvent par là, y est poussé, acculé, cerné aux confins d'une colère sans destinataire qui immole et consume jusqu'à une voix méconnaissable, hurlant moins de fureur que de détresse, puis de sanglots.

La mère, elle, s'est bel et bien retirée sur place, volatilisée en présence, exemptée. Après avoir blessé en actes et en mots, elle blesse en silence, l'air de rien, tranquille, imperturbable. Sans les mains et sans peine, c'est par votre intermédiaire qu'elle vous égorge, qu'elle vous saigne. Elle vous fait passer comme une crise le goût de vouloir, dont elle vous vide. Elle vous dégoûte du respect qu'elle vous refuse.

Enfin, le calme vous prendra, peu à peu, comme, tout à l'heure, le cri. Mais sans raison. Alors, seulement, vous lui tournerez le dos, épuisé. Le cœur - lui - mettra encore des heures à se calmer et une vie à se meurtrir.

Vous aurez beau en faire mille fois l'expérience, la cruauté, intacte, vous frappera chaque fois à nouveau très fort comme par surprise, et ce, outre la jeunesse, aussi loin qu'on aime : à jamais.

Pour le moment, je laissai le lit à Edgar et couchai sur le parquet. Après tout, le malaise de cette vie n'avait plus à disposer d'un lit. Au sol, j'eus chaque nuit le sentiment concret de cette cohérence. Me retournant dans tous les sens, je m'accoutumai du corps à la situation. Je m'y flanquai. »

« TOUTES LES BRIQUES SE RESSEMBLENT, pourraient se confondre. Mais il y a, au fond de la cour, le troisième étage, débordant de fleurs, toutes fenêtres ouvertes, en toute saison. Il y a les fenêtres où l'on subit et, à l'angle, celle, précise, où l'on souffre. On pourrait rentrer à l'oreille. La cour, l'immeuble, l'étage crient. Et nous, on rentre au cri.

Se retourner, allongé, encore, pour rien, dans la nuit servile. Depuis l'autre chambre, la détresse ne s'interrompt qu'à reprendre son souffle, son cri. Long, puissant, déchiré. Mon cœur et ma tête travaillent en vain à omettre le présent, son bruit, sa voix. Mais le cœur, surtout, n'y peut rien. Il se comprime comme à entendre, chaque fois atteint comme muscle, sans délai. En fin de cri, la chair du cœur se relâche seule, jamais longtemps. D'heure en heure, il n'y a plus d'heure, plus de chambres, plus de couloir, rien entre, rien autour. Du muet et du cri. En sursauts, en pauses, en reprises. Ça se tait et ne se tait plus, alternativement. La récurrence a eu raison de la tristesse, de la colère, de l'immédiat. À la longue, mon cœur sursaute moins. Ma gorge s'est desserrée d'elle-même. Le peu qu'il reste de moi s'abstrait du harcèlement qui se prolonge. Ça gueule encore, à toute force. La nuit se distance. Pas le cri. »

Quatrième de couverture

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l'adversité et d'un père alcoolique, d'élever cinq garçons.

Chez l'un d'eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l'enfance, s'impose la nécessité d'écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle.

« Écrire, pour me réunir, me dissoudre, simultanément » : né en 1990 à Paris, Thibault Daelman est un écrivain de langue française. L'Entroubli est son premier roman.

Éditions Le Tripode,  août 2025
287 pages

vendredi 15 août 2025

Le butor étoilé ★★★★★ de Sigolène Vinson

« - Un drame ? Parce que c’est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »
Lire le butor c'est :
se laisser bercer par la poésie au bord de d'un étang de Provence
ne pas se presser
du miel
s'égarer dans un monde lumineux, doux
se questionner sur nos relations aux autres, sur les liens qui nous unissent
c'est prendre la mesure de ses souffrances et de celles des autres
courir après les oiseaux
faire de belles rencontres
c'est guetter le chant d'amour du butor étoilé, guetter l'amour simplement
c'est être à sa place, au bon endroit 💚
c'est rêver grandeur nature
c'est beau
.... et chaudement recommandé !

« CE QUE NOUS SAVONS DU BUTOR ÉTOILÉ ET DE SON HABITAT SELON LES SAISONS

(Extrait des Cahiers des Amis de la Roselière)

L'oiseau, comme parfois les nuages, comme souvent les joncs, est beige. Pareil aux fonds sablonneux où il pêche à l'affût. De son bec, il transperce le triton palmé que l'écrevisse à pattes rouges n'a pas encore pris le temps de déchiqueter. Héron peut-être, butor étoilé sûrement, il écourte les notes dans son appel à la tendresse, rien d'autre qu'une haleine caverneuse, sans réelle variation, deux tons seulement, dénaturée si elle n'était pas primitive, qui raconte sa nudité. »

« Personne n'était venu me relever de mon quart, l'heure avait tourné, la nuit était tombée. Dans la pénombre, les silhouettes massives de deux sangliers labouraient la terre au pied des pins. L'odeur de l'humus m'avait submergée, jusqu'à envahir ma bouche.

« Tes lèvres sont brillantes de gras de cadavre. »
Qui avait prononcé ces mots ?
« C'est dégueulasse de s'abreuver comme ça, au grand sommeil, aux verts pâturages. »

Au fond, peu m'importait d'où sortait cette voix puisque j'étais d'accord avec elle ma gorge ruisselait des organismes en décomposition que les sabots des sangliers avaient soulevés. Un moustique s'était posé sur ma bouche. Le temps de le chasser, il m'avait piquée. Gonflées d'huile et de salive, mes lèvres se faisaient appétissantes. On a les turgescences que l'on peut. Je voudrais bien que quelqu'un m'embrasse. »

« Lors de la fête votive qui avait précédé sa volatilisation, Dedou dansait sous les lumières tamisées des guirlandes de guinguette installées par la mairie au-dessus des terrains de la Boule Communale. À chaque tour, elle lançait des regards éperdus. Ses yeux croisaient les miens et elle changeait de visage, m'adressant un sourire vorace, celui d'une joie dernière.

Moi aussi, je dansais. Moins bien qu'elle. Elle s'approchait, passait dans mon dos et me glissait à l'oreille : 
- Quand je souris fort, je vois mes pommettes. C'est toi qui me dis sans cesse que je les ai hautes et il n'y a que dans cette grimace que je comprends où tu veux en venir.

Je veux en venir aux rondeurs de l'enfance disparue, à ce qui du jour au lendemain devient saillant : les rêves d'évasion, si flagrants chez Dedou. 

- C'est par où l'ailleurs ? attendait-elle de savoir.

Des champs de courgettes, où j'avais abandonné le bra philosophe à la corneille, j'avais emprunté la route des canaux, jusqu'au chemin des truffiers. Les martelières étaient baissées, l'eau descendait vers l'étang, gronda comme un torrent. Le chant des cigales rivalisait de puissance, j'en apercevais des mortes qui passaient sous la roue avant de mon vélo, collées au bitume brûlant qui retenait aussi mes coups de pédale.

Le vent ne faisait pas fléchir la chaleur. Au contraire, il l'excitait. Mon cœur battait fort. »

« Le soir tombait dans une étrange clarté mauve. Au lointain, par-delà les talus et les arbres, le plan d'eau, malgré le vent, miroitait de beau fixe. Toute mer fermée qu'il est, l'étang lance un appel au large à celui qui s'en émerveille : «Viens sur moi et rejoins le golfe et après le golfe, poursuis ta route jusqu'où commence le plus grand sud.» »

« La colline se chargeait des odeurs enchevêtrées de la terre et de la mer. Tout était facile et acceptable, la joie comme la tristesse. »

« Furetant entre les pierres et les herbes brûlées, un lézard avait comblé à sa manière le silence qui s'installait. Comme toujours, les cigales réalisaient plus que leur part. »

« Elle m'avait remis un livret : Les Cahiers des Amis de la Roselière.
- Tu trouveras là-dedans de quoi t'enthousiasmer, vu que la rigueur scientifique, celle qui te tenait tant à cœur autrefois, n'y est pas de mise.
- Tu me connais, hein ?
- Oui, drôle d'oiseau, comme si je t'avais étudiée pendant des années. Va directement au passage intitulé : Ce que nous savons du butor étoilé et de son habitat selon les saisons.

Bien sûr, je ne l'avais pas écoutée. J'avais commencé ma lecture par l'introduction : « Tout fait bond vers le ciel doré, dans une concorde parfaite, pour une révérence sur la crête moirée de l'hiver. Impatient, le monde des marécages s'élance vers la sécheresse avant même le printemps. Les adieux au givre sont intenses, danse sur le fil de l'épeire, présage d'un déséquilibre au goût de poussière. » Les compagnons des roseaux n'étaient pas franchement optimistes et je craignais que plus aucun oiseau ne se présente jamais.

J'avais voulu retrouver la souche du banc de sable, me poser dessus pour la nuit et rêver au village du loup, à celui à qui j'écrivais et qui vivait sous un platane remarquable. Seulement les consignes de Nathalie avaient changé. En été, le butor étoilé ne chante plus, la saison des amours est passée, reste celle des heures vagues à attendre que tout renaisse, à parler aux murs quand on en a, aux étoiles si la chance nous accompagne. »

« - Comment, comme ça ?
- À nager au milieu des méduses en croyant être une des leurs, à guetter les hippocampes et les syngnathes comme si ta vie dépendait d'eux, à parler aux sternes naines comme si elles te comprenaient.
- Je fais ça, moi ?
- Oui, tu fais ça. Et plus encore.
- Si tu le dis.
- Un drame ? Parce que c'est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »

« Fidèles à leurs habitudes, ils s'étaient recueillis devant la vue. Les ondées d'août avaient bien œuvré, les collines étaient vertes, la vallée bouclée d'oliviers et de vignes, la lagune étale et lumineuse, comme si rien ne vivait dans ses profondeurs, comme si elle n'était plus qu'une surface de vif-argent. »

« Hélène n'était pas folle, simplement triste. Les gens que nous croisions, et que nous connaissions, parce qu'au village, nous sommes tous voisins, faisaient semblant de ne pas nous voir, de peur que la douleur qui poussait Hélène à se promener avec une fleur de jasmin dans des cheveux laissés au naturel fût contagieuse. »

« Seul un jeune homme, échappé du centre pour polytraumatisés du cerveau installé près du vieux lavoir et habitué à errer dans les rues du port en s'adressant aux hirondelles des fenêtres, avait accepté la rencontre. Il nous avait regardées profondément avant de nous demander : « Vous n'allez quand même pas monter les cinquante-deux marches de l'escalier des pénitents ? »
- Bien sûr que si, nous avons fort à faire au sommet.

À notre réponse, il s'était esclaffé et était reparti dans sa ronde, sans même nous expliquer ce qu'il y avait de drôle à grimper un escalier. Contrairement à lui, jamais je ne me serais amusée à en compter les marches. Mais peut-être n'était-ce pas un jeu. »

« - Dedou, fais bien attention à la vache.
De son balcon, elle m'avait regardée d'un peu haut.
- Et pourquoi crois-tu que je me cramponne à cette barrière, si je n'y fais pas attention ?
- Tu m'as mal comprise, ne l'excite pas, ne lui fais pas de mal.
Elle avait ricané.
- Mais que je suis bête, tu parles aussi aux vachettes ! Ton drame a dû être bien terrible. Le mien m'oblige à prendre des risques, à me confronter à ce qui me fait peur.

Les yeux brûlant de défi, elle avait sauté sur le sable de la piste, couru vers la vache essoufflée. Je m'étais détournée, je ne voulais pas prendre part aux tristesses mêlées de ces deux audacieuses qui partageaient le même rêve d'évasion, parce qu'elles n'appartenaient qu'à elles. »

« Dedou, nous avons tous nos morts et nos drames viennent de là. »

« Il n'y a d'abri nulle part, même au creux des nôtres. J'ai un foyer mais c'est dans une prairie de brome que je voudrais me coucher.»

« "Ne te change pas trop souvent en sterne naine, en petit-duc ou en méduse, nous avons ici quelqu'un qui pourrait te faire du mal".

- Jusque dans la tombe, je resterai un chasseur.
- Je te crois, tu serais capable d'assassiner les vers en train de te dévorer, avait dit Kader. C'est le village qui fait de nous des amis. Sans lui, je ne t'aimerais pas.
- Parce que tu t'imagines que moi, sans lui, je me serais pris d'affection pour un type qui s'appelle Kader ?
- Pourquoi pas. Les hommes ont toujours construit des passerelles, des ponts, entre eux. Tu te rends compte que celui qui enjambe la rivière des agrions bleuâtres date des Romains ?
- Kader, tu as le cœur tendre comme celui d'un chevreuil. Avant, je le préparais en ragoût. Tu en as déjà mangé chez moi. Je me souviens, tu venais avec une tourte aux poires de ta mère pour le dessert. »

« - Tu te souviens d'Eric?
À cette évocation, j'avais senti ma poitrine se serrer.
- Quand on était à la fac, il s'était ouvert les veines avec une lame de rasoir, avait poursuivi Nathalie. Il avait regardé son sang goutter sur le carrelage et quand il avait estimé que deux litres avaient déjà coulé, il avait serré des garrots préparés à l'avance autour de ses poignets...
- Et il avait appelé les secours. Je m'en rappelle parfaitement, nous lui avions rendu visite à l'hôpital.
- Que nous avait-il dit de son lit, dans un éclat de rire ?
- Que de lui-même, il avait fait le choix de naître.
- Je suis sûre qu'un jour, Dedou t'expliquera son départ de la même manière, elle tente l'aventure dans le but de s'adopter la première. »

« L'arbre le plus haut dit qu'il voit loin, mais la graine qui se promène dit qu'elle voit plus loin que lui. »

Quatrième de couverture

Tapie dans les roseaux de Provence, une femme guette nuit et jour le chant d'un oiseau rare, le butor étoilé.

Ce qu'elle cherche aussi dans ce paysage fait d'étangs et de collines, ce sont les traces de Dedou, une jeune fille du village qui a disparu, et l'amour d'un homme qui lui échappe. Navigant parmi les pins, elle dit l'attente et le désir, la solitude et le rêve, elle espère un retour et invoque un baiser.

Mais les habitants s'inquiètent d'un loup qui rôde dans les parages, et Dedou ne rentre pas...

Éditions Le Tripode,  avril 2025
189 pages

vendredi 6 janvier 2023

Zizi cabane ★★★★☆ de Bérengère Cournut

Émotions et fantaisie sont au rendez-vous pour une lecture tout en poésie et tendresse. 

La mort, le deuil et la reconstruction avec l'absence quoique in fine,  la disparue n'est pas tout à fait absente. Car ce livre est un conte où les songes, les rêves, la douce folie des choses et des êtres se matérialisent et ainsi apaisent, allègent les âmes. 

Zizi Cabane - à la lecture vous découvrirez la chouette explication de ce titre, de même que des prénoms farfelus des enfants, si attachants, notamment "Chiffon" qui rend de vieux chiffons plus beaux que des cartes - est un beau moment suspendu de lecture, une  charmante, onirique et réjouissante lecture.

Une lecture qui met du baume au cœur.

« J'ai été la femme de Ferment 
et la mère de trois enfants

Je m'appelais Odile, j'étais jeune 
j'aimais rire et pleurer en même temps 
J'avais parfois peur de la vie 
et beaucoup, beaucoup d'envies

Puis il y a eu ce jour où je suis partie 
Ce n'était pas volontaire 
c'est venu comme un truc qui sort de terre

Ça avait la tête, la silhouette d'un poisson 
ainsi que ses couleurs, ses reflets 
ça filait dans le ruisseau du jardin - 
parfois par bancs entiers 
Je les voyais chaque matin - 
je jure que je les voyais!
et qu'ils m'appelaient
un à un

Alors une nuit où il faisait chaud et clair 
j'ai mis les pieds dans le ruisseau
J'ai descendu le cours d'eau 
jusqu'à l'endroit où ils allaient 
- c'était loin-

J'ai parcouru
beaucoup de terres et d'océans 
mais ce devait être à la vitesse de la lumière 
car au matin, j'étais de nouveau 
près de Ferment et des enfants - 
bien plus enveloppante qu'avant

Ils ne me voyaient plus 
ou plutôt pas encore 
car j'étais tressée d'or 
Mais j'étais là
sous leur peau, sous leurs doigts 
sous chacun de leurs pas - 
et dans leur âme je crois

C'est ainsi qu'a commencé
le plus beau, le plus long des voyages 
dont le mouvement tient
dans un nom
dans une mémoire...
le nom et la mémoire de
Zizi Cabane »

« Ferment, faut chercher à comprendre, pas ni à contrarier la nature. L'eau veut couler ? Y a qu'à la laisser faire. On va lui aménager un lit. »

« En tout cas, même si ce n'est pas flagrant, il y a un air de ressemblance entre Odile et lui... Pas dans les traits, car Odile était le portrait de maman, mais dans la silhouette. Le même élancement, peut-être. Et puis cette joie perpétuelle, mêlée d'angoisse et de timidité... C'est très troublant.  »

« Odile, mon Odile, est-ce toi qui nous as envoyé Marcel Tremble ? Tu me connais, j'ai du mal à croire aux romances : Marie Madeleine trompant Henri la veille de leur mariage, Suzanne ne sachant rien ou se taisant de façon têtue jusqu'à aujourd'hui, tas Jeanne embrassant ce conte de fées sur fond de station essence... C'est beaucoup pour moi, qui t'ai aimée notamment parce que fuyais les familles compliquées, les non-dits, les secrets... Pourtant, veux-tu que je te dise ? Je l'aime comme s'il était ton père, ce Marcel Tremble.
D'abord, parce qu'il amuse les enfants - ce que j'ai du mal à faire depuis un an et demi que tu es partie. L'autre jour, j'ai entendu Chiffon rire aux éclats en voyant Zizi courir et crier sous le jet du tuyau d'arrosage que Marcel faisait semblant de ne pas maîtriser. Ça m'a donné le frisson, tant il y avait longtemps que notre cadet n'avait pas montré une telle joie. Quand Béguin est là, et a fortiori ta sœur, je peux les laisser tout seuls, je n'ai plus peur. Car jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de mal à m'éloigner d'eux, ne serait-ce qu'aux heures de travail. Et c'est pire lorsque je suis dans notre jardin ou notre maison.
Et je crois que si je veux être parfaitement honnête, ce n'est pas pour les enfants que j'ai peur - mais pour moi. Que t'est-il arrivé. Odile ? J'ai parfois la crainte de disparaître moi aussi, sans avoir d'explication à cela. »

« C'est étrange comme, parfois, rien a l'air d'être quelqu'un. »

« Ai-je seulement imaginé un jour que je pourrais être une source en même temps qu'une maison ? Que je pourrais couler depuis le haut d'une colline et rendre fous deux hommes d'un coup sans en concevoir d'embarras ? Ferment me ravage, Marcel me jardine. »

« En ajoutant du bleu ou du vert à des traces de graisse et de cambouis, il fait apparaître des rivières, des rivages, des montagnes. Les grosses taches deviennent des iles volcaniques: je vois aussi des plages et des cavernes. Comment fait-il de si belles choses à partir de ramasse-poussière et de chiffons de vidange ? Et surtout pourquoi ne nous les a-t-il jamais montrés ? En reposant soigneusement les chiffons l'un sur l'autre, je m'aperçois que celui du haut n'est pas tout à fait sec. Quand a-t-il fait cela ? Et surtout, pourquoi en cachette de moi ? »

« ... des lambeaux magnifiés, qui s'effilochent vers la mer ou les montagnes. Je suis subjuguée par la finesse des traits sur ces trames grossières. Je ne sais rien dire, aucun mot ne sort de ma bouche. Seulement des larmes de mes yeux en cascade. Et bientôt, ce sont carrément des hoquets qui me secouent. 
« Qu'est-ce que tu as, ma banane ? demande Chiffon. Pourquoi tu pleures ? » Je ne peux pas lui répondre, mais je crois qu'il voit aussi le sourire qui se cache derrière mes larmes. Je finis par me calmer, et il me montre les cartes une par une, tout en racontant d'invraisemblables voyages. Tous partent d'un ruisseau dans la campagne, mais pas forcément le nôtre. Il y en a qui courent d'abord dans des prairies pour aller chatouiller de grands moulins tandis que d'autres sortent des parois d'une montagne avant de devenir torrents et de creuser des gorges. Il y en a qui naissent d'un lavoir - ça, ça ressemble quand même pas mal au nôtre - et qui finissent en canaux dans des villes qu'on appelle Amsterdam, Venise ou Amiens. Il y en a aussi qui commencent à la fontaine d'un village, d'autres encore qui jaillissent directement des entrailles de la terre. lls immergent d'abord les herbes alentour, formant un gour puis des marais, mettent longtemps à se décider, puis cheminent finale- ment dans une douce plaine, descendent lentement jusqu'à la mer. Ils sont innombrables, ces ruisseaux, me semble-t-il, et je les aime tous. Mais il y en a un qui m'émeut particulièrement, c'est celui qui part d'une source dans la rocaille et qui disparaît aussitôt sous terre pour ne reparaitre que tout au bord d'une rivière, à laquelle il se mêle discrètement, dans les joncs. Chiffon raconte comment ses eaux caressent les poissons sans être vues de quiconque, et coiffent les algues au fond du lit. Je m'étais calmée au récit des premiers voyages ; voici qu'à l'évocation de celui-ci, je pleure de plus belle.
« Ça va aller, Zizi, ça va aller, je te le promets », murmure Chiffon en me prenant dans ses bras. Je vois bien qu'il est ému lui aussi. Nous regardons les cartes à terre, et nous pleurons de joie. »

« Ça se passe dans la grande salle du réfectoire, rendue silencieuse par la vigilance des surveillants. Les élèves sont assis chacun à une table, empêchés d'être bêtes par les règles du silence... C'est merveilleux. »

« Mais ce soir, oui, je reflète la lune pour eux, comme je jouais 
autrefois du hochet devant leurs yeux. Comment me souvenir 
des soins que je leur prodiguais alors ? Lorsque j'étais leur mère, 
qu'ils étaient mes boutons d'or ?
J'ai aimé, je crois, porter ces petits êtres, avoir dans ma main 
l'entièreté de leurs têtes - et même les sentir bouger en moi avant  de les connaitre
Ferment, j'ai aussi aimé les concevoir dans le secret de notre 
chambre. J'ai aimé te voir en père ébahi, tendre et attentif lorsque 
nous étions tous à bord du même lit
Chaque enfant a été l'occasion d'un nouveau voyage dans nos 
identités mêlées. Tu étais si inquiet lorsque je portais Zizi. 
Moi, j'étais alors si lourde et si légère, abandonnée au désordre annoncé de la fratrie  ... »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. 
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. 
Oh, Ferment... si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand 
large et le froid. Comme je t'aime aussi - et comme je m'abreuve 
au brouillard de tes nuits...

Il est temps, maintenant - 
adieu, Ferment »

« Je travaillais toute la journée, je ne supportais plus le contact du gravier froid et du béton. Alors j'ai creusé plus profondément - carrément jusqu'à la terre meuble et grasse. Je l'ai fait remonter cerne bonne terre, puis j'ai amené de la chaleur et de la lumière. L'eau de la chaudière et les lampes à incandescence ont tout de suite produit leur effet, l'atmosphère est devenue douce et tiède. Ça m'a rappelé les serres qu'on avait visitées une fois ensemble, avec les enfants. Tu avais aimé cette ambiance calme et lumineuse. J'ai cru que j'allais parvenir au même résultat. Que j'allais pouvoir faire pousser des plantes et que ça allait m'apaiser, dissoudre cette boule que j'ai au ventre depuis que tu as disparu. Est-ce bien une boule au ventre, d'ailleurs ? C'est plutôt comme un trou sans fond, un truc qui, chaque matin, menace de m'aspirer... »

« Comment puis-je encore me souvenir de toi ? Et de notre mère qui 
s'obstinait à nous mettre des chaussettes qui nous laissaient les genoux 
à l'air, quand nous aurions voulu cacher nos jambes maigrelettes ?

Tu étais la plus jeune, et maintenant c'est toi qui as pris place auprès 
de ma famille, et qui fais la louve aussi bien que moi. Même si 
ces temps-ci, tu as les larmes faciles et que ça t'agace

Tu ne peux pas savoir que c'est juste un peu de moi qui se glisse 
par tes interstices, que c'est avec toi que je partage encore des 
élans, des pudeurs, des caprices. Tu ignores à quel point cette nuit, 
ta présence m'apaise 
[...]
Et toi, Jeanne, tu prendras le même envol. Tu n'as pas à demeurer 
sans homme, sans amour, sans désir d'écrire la vie autrement qu'en 
chiffres. Ton professeur de maths me plaît. Il a un détachement 
discret, ce corps un peu replet qui fait les bonnes demeures 
des femmes inquiètes. Il fuit parfois un peu, mais quand il sourit et 
te presse, Jeanne, ses yeux laissent passer le flot de son âme. Ne me 
demande pas comment je sais cela. D'où je suis désormais, je vois 
ce que j'ignorais auparavant 
[...]
À présent, je passe par l'espagnolette, c'est bien assez. Ne t'inquiète 
pas, Jeanne. Une dernière caresse sur tes épaules, un dernier frisson 
sur ton échine; je suis heureuse de t'avoir revue, frangine. Je prends 
avec moi les rêves des deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi.
Ils sont fous, ces deux-là! Emplis d'eau et de marais spongieux, 
habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages 
qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous 
plus loin encore 
là où le chagrin et la mort 
ne sont plus rien »

« J'ai des enfants
- je me souviens -
J'ai un mari
- je me souviens - 
Tous ont un jour ou l'autre 
dormi contre mon sein 
Et je sais désormais 
par quel moyen 
prolonger notre lien
C'est une histoire de veines 
et de chagrins qu'on mêle 
De nappes, de mares et de sels 
De charbon aussi - 
d'eaux profondes et de gemmes »

« [...] on ne peut pas toujours vivre sous une épaisseur de mystère. J'avais une femme, elle a disparu, sans laisser de traces. Ou plutôt : sans laisser de traces de sa mort, parce que, des traces de sa vie, les nôtres en sont remplies. Ce sont les révoltes de Béguin, les obsessions de Chiffon, les rires et les chagrins de Zizi... Leur mère est partie tout en restant en eux ; et moi, je ne peux plus être un éternel tourment. »

« Au final, je ne sais pas, moi, à qui parler de ce souffle froid... parce que même tata ne comprend pas. Quand j'essaie de savoir si elle le sent aussi, elle court me chercher un gilet, un anorak, une écharpe... En fait, elle ne m'entend pas.

Alors j'y pense la nuit. Je me demande si Odile, elle, comprendrait et quand est-ce qu'on pourra en parler. Je commence à avoir des doutes sur le fait qu'on pourra un jour la revoir. Je me demande pourquoi elle est partie, ce qu'elle avait à faire... Si elle n'était pas malade, elle aussi. »

« Dis-moi, Odile, dis-moi comment on survit à tout ça. Dis-moi où nous avons trouvé la force de tant nous réjouir ce soir, alors que je vois la béance que tu laisses en chacun de tes enfants, comme en moi ou en Jeanne. »

« « Non, attends, arrête ! je suis chatouilleuse....» Puis m'est revenue dans la foulée la fluidité trouvée avec les années celle de tout ton être s'offrant à moi, nuit après nuit. Même lorsque tu portais nos enfants, Odile, tu restais souple et légère à mon approche. J'ai l'impression de n'avoir jamais usé de mes muscles avec toi. T'aimer, c'était comme descendre un cours d'eau, je me laissais porter par le courant. Nous finissions toujours ensemble dans la furie de la mer, mais ton corps était l'élément premier dans lequel je me noyais... D'où te venait cet abandon, Odile ? Est-ce lui qui t'a finalement emportée tout entière, cette nuit-là ? Odile... Je n'en peux plus de ton absence. Je n'en sortirai pas. »

Quatrième de couverture


Éditions Le Tripode,  août 2022
240 pages