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mardi 9 mai 2023

Les grands cerfs ★★★★☆ de Claudie Hunzinger

« Look what they've done to my song ma
Well it's the only thing
That I could do half right
And it's turning out all wrong ma »

Voilà le plan :
« Le village, puis le chemin sombre dans la forêt sombre, prendre à gauche la voie indiquée par une pancarte « SANS ISSUE », ou plutôt sans issue générale, une voie qui s'écartait de la tyrannie du nous, du nous-politique, du tous-ensemble, prendre donc la voie barrée à franchir ; voie qui sentait l'aventure, le vent et les secrets, qui sentait la singularité, la ferveur singulière, la découverte de soi, du monde, la voie du libre; voie qui menait droit à un endroit clandestin bourré de connaissances ésotériques ... »
Un très beau voyage dans lequel il ne faut pas craindre d'être trempés, essorés, lacérés par la pluie. C'est peut-être ça le vrai voyage, comme le dit l'auteure : « survivre au froid, à la peur. »
Pour perdre la notion du temps.
Être à l'affût de la splendeur.
Contempler la liberté.
La noblesse. La splendeur.
Savourer. 
S'éveiller.
Prendre conscience de l'appauvrissement de notre monde.
S'en émouvoir...
Se faire invisible pour voir l'invisible, 
Curieuse d'un monde inépuisable de détails et de précisions.
« [...] ce n'était pas poète seulement qu'il fallait que je sois pour le livre que j'avais commencé à bâtir, mais poète de la nature, lui donnant la voix. Ce qui signifiait un autre genre de travail. Des précisions. Des faits. Tout, scientifiquement exact. La science comme méthode, mais avec l'aide de Vénus, son aide sensible, amoureuse, passionnée, si je voulais obtenir un soulèvement des consciences. »
Un excellent moment de lecture, qui respire la nature et qui m'a davantage touchée que le prix Femina 2022 "Un chien à ma table". La narration y est un poil moins fluide j'ai trouvé. 


« Elle avait été placée là rien que pour qu'on puisse y attendre l'apparition d'êtres d'une autre espèce que nous, sans être certain que ceux-ci se manifesteraient, car on a beau y retourner des semaines à la file, s'obstiner des heures, se concentrer, vouloir les faire apparaître, s'épuiser les yeux: rien. Et puis un soir, tassé dans son obscurité, on pense à tout autre chose, on relève la tête : ils sont là.
Qu'il fallait de la chance pour les voir, et ensuite, si on voulait les revoir, ne compter que sur une observation passionnée des indices et des traces, des heures et des lieux, sur une véritable ascèse, y donner tout son temps, y consumer son être, je l'ai su plus tard.
Quand j'ai refermé la porte, je me suis retrouvée dans une boîte sombre avec la bizarre impression de m'être introduite dans mon crâne pour m'y asseoir, de n'être que mon regard tapi derrière mes yeux. Qu'est-ce qui allait se montrer ? »

« En fugue depuis l'âge de dix-sept ans. Rattrapé par l'armée. Flanqué dans un bataillon disciplinaire pendant la guerre d'Algérie. Au retour, pas dupe de la société. Dupe de rien. Un garçon dont le style était frèsch en alsacien, frach en allemand. Insolent. Ses sarcasmes, je les connaissais bien. En véritable irréductible, Nils avait aussitôt résisté aux ingénieurs du Génie rural, corps des Ponts et Chaussées, qui, dans les années soixante-dix du siècle précédent, voulaient aménager notre minuscule territoire, le désenclaver, pulvériser notre poche de résistance, relier son vilain petit chemin privé au circuit communal et goudronné, et de là au grand circuit commercial qui s'annonçait, et de là aux villes, aux parkings des supermarchés, aux terrasses à chaque rue, aux opinions qui se répandaient comme le jus d'une seule cervelle, au tourisme de masse, aux sacs en plastique, aux océans qui agonisent, aux billets low cost, aux valises à roulettes, aux aéroports, aux caméras, au grand réseau global et surveillé qui s'annonçait. On a dit non ensemble, Nils et moi. On n'a jamais été sensés. Heureusement, heureusement. »

« [...] son abord naturaliste, sa façon de les distinguer à une balafre, à une oreille déchirée, à la nuance de leur pelage plus ou moins fauve ou brun, à leur museau plus ou moins large ou court, et encore plus calé, à leur ramure, parlant d'un 10-cors ou d'un 12, ou d'un 12 irrégulier, ou d'un 18. Enfin son regard qui décelait en eux des individus, de véritables personnages, puisqu'il leur donnait des noms, Wow, Pâris, Merlin, Apollon, Arador, Geronimo, m'avait ravie. Et piquée au vif. J'habitais au milieu d'eux et ne les différenciais Et quand Léo avait dit que leur territoire se superposait au nôtre, dix mois sur douze, j'avais sorti mon carnet, pris des notes, étalé une carte IGN, lui faisant dessiner les points de jonction, les débordements, et j'avais vu surgir la configuration précise de cet autre espace qui doublait le nôtre, habité par d'autres que nous : un territoire creusé d'une dimension sauvage, approfondi de trous, de cavernes, d'avernes, de bauges, de terriers, d'antres ; imprégné d'odeurs puissantes ; hanté de craquements, de brusques galops, d'effrois ; traversé de masses rousses, d'éclairs noirs, d'agilité, de splendeur. »

« [...] quitter la plaine pour les montagnes a été une décision poétique, un bond poétique. Plus tard, dans les universités, on a appelé ça « se déterritorialiser », Et nous sommes devenus des maharajas solitaires au sommet de la montagne. Des maharajas de la pire espèce, d'après Charlie Hebdo, des maharajas émerveillés, en pleine illusion lyrique, et l'émerveillement, ça, Charlie ne supportait pas, car en plus nous étions des maharajas sans eau courante, sans chiottes, sans salle de bains, qui se moquaient de l'arrivée des réfrigérateurs, des lave-linge, des lave-vaisselle, de la viande à tous les repas, et du « nous » politique, lui préférant le « je » singulier. Qui avaient refusé la société et l'ennui, parce que, à cette époque, la France s'ennuyait. Qui avaient préféré le désir et le secret. L'aventure. Et l'impossible. C'était l'impossible qui était intéressant. »

« Je découvrais « l'effet affût » : le monde arrive et se pose à nos pieds comme si nous n'étions pas là. Comme si nous n'étions pas, tout court. On constate que le monde se passe de nous. Et même davantage : il va mieux sans nous. »

« Les essais tentent de vous expliquer le monde; les romans, eux, cachent savamment son secret, ne semant que des indices pour vous laisser, comme dans une course au trésor, le plaisir ou l'effroi de le trouver vous-même, tout à la fin ; et parfois, c'est une stratégie, les romans vous mènent à la fin qui n'est qu'un aveu. Celui de l'impossibilité de conclure. »

« [...] la joie, c'était ça : survivre encore un peu, les poings sans menottes et le cou sans collier. »

« Avec Léo, ce qu'il y avait de bien, nous ne parlions pas de nous, comme si nous prenions la vie d'une autre manière, décentrant l'intérêt du monde, préférant explorer ses marges auxquelles nous donnions toute la place. Et qui rétrécissent salement.

Nous avons parlé des cerfs comme chaque fois. Ces cerfs qui vivaient alors autour de nous, huit à vingt-deux mâles, tous des célibataires, les biches étant plus haut avec les bichettes et les faons, formaient un clan soudé par l'entraide, dans lequel je voyais une tribu d'Indiens branchée sur l'univers. Un Grand Chef, qui s'est imposé par sa science de l'utilisation de l'espace, des caches et des passages, des herbages et des points d'eau, des heures et des saisons, et sans doute aussi par sa noblesse, par sa beauté, mène le groupe qui lui fait allégeance. Dix mois de solidarité asexuelle. Longue période de repos nécessaire aux métamorphoses successives qui transforment lentement cette confrérie de cerfs contemplatifs en machines de guerre, jusqu'à ce qu'à l'automne, sous l'effet des hormones du désir suscitées par la chimie des effluves les que biches fertiles commencent à émettre au loin, leur clan vole en éclats.
Chacun pour soi quitte alors les prés, traverse les vallons, monte vers les places de brame, ne se nourrissant plus, guerroyant seulement, se mesurant aux autres pour la possession des femelles, et c'est aussi violent que la guerre de Troie, avec Agamemnon, rapt de Briséis, colère d'Achille, défis, injures, vengeance, mort, triomphe, héros, harem. Mais la plupart du temps, ça reste une guerre symbolique, loyale, un cor à cor, ramure contre ramure, et le moins fort lâche prise de lui-même sans dégâts. Déjà la  guerre des chefs se termine avec la brève saison des amours, et les cerfs redescendent par petits groupes disloqués qui se recomposent en clans. Ils sont alors balafrés, un époi cassé, un oeil crevé, efflanqués, amaigris et souvent affamés parce qu'il neige ici parfois depuis novembre, et que l'hiver, pour se nourrir, un cerf doit beaucoup se déplacer. Hivers de famine. L'ONF ne les aide pas. C'est peu dire, m'expliquait Léo, alors que nous parlions cerfs depuis presque une heure, debout près du gunnera où il avait déposé son sac à dos, tandis que la même odeur si particulière de la neige acide et fraîche, le même entrelacs de chemins secrets, la même mélopée du vent, la même grandeur et la même solitude des montagnes nous enveloppaient tous les deux.
C'est ce matin-là que Léo m'a appris que la survie de cette espèce était menacée par l'ONF. Coupes de bois sans précédent ne tenant compte de rien, ni des zones de mises-bas ni des places de brame. Qu'est-ce qu'on veut, disait Léo, que les cerfs disparaissent pour de bon ? Ils font tout pour ça. À l'ONF, on apprend aux étudiants qu'un bon cerf est un cerf mort. »

« Disparaître en restant là. Incognito. Se faire invisible pour voir l'invisible. Guetter des apparitions. Découvrir un clan, ses figures de légendes. »

« Je notais les « fumées » comme on appelle les excréments noirs et luisants, perlés, que jettent les cerfs et qui varient avec l'âge et la saison, et j'apprenais le vocabulaire qui les décrit, aiguillonnées, déliées, dorées, en bousard, en chapelet, en plateau, entées, en torches, formées, nouées, ridées, vaines. Je repérais l'emplacement des excréments des autres animaux qui sont des pancartes, des drapeaux, des blasons dont les odeurs sont des états d'âme, des billets doux, des rendez-vous, ou des défis, des intimidations. J'observais tout. J'enregistrais la nature du sol. Silencieux ou bruyant quand je m'approcherais ? Je vérifiais le sens du vent et sa dominante.
On dit qu'on ne peut pas rester inaperçu au niveau olfactif, même en mirador, même en cabane d'affût tressée de fougères, et encore moins à peine enrobé d'un filet à larges déchirures. Qu'il faut utiliser la même vieille paire de bottes, le même T-shirt, le même pull, rangés dans un tiroir tapissé d'aiguilles de sapin. On dit que, quoi qu'on fasse, on restera un être humain. Qu'il faut savoir venir, revenir, se faire tolérer. Nils m'a toujours dit que lui, il pouvait faire son bois, tronçonner, sans les faire fuir. Si on ne s'occupe pas d'eux, ils ne s'occupent pas de vous. Mes longs préparatifs le faisaient sourire, peut-être d'envie malgré tout. Parce que, n'empêche, ça sentait le départ autour de moi, la terre inconnue, la découverte. »

« [...] j'avançais dans les sentiers craquant de gel comme j'avançais dans la narration d'un roman. Ce qui ne m'empêchait pas d'avoir en tête l'idée de mon livre à venir, mon livre de grand air, même si j'étais encore plongée dans l'expérience et la découverte, ne prenant que des notes, à la volée. Mais je n'imaginais absolument pas que le roman de nature qui commençait à m'habiter allait prendre le visage de la société elle-même, moi qui avais voulu lui fausser compagnie; et que j'allais me retrouver dans un imbroglio consternant, avec partis opposés, propagande dans les journaux et jusque dans les écoles, et révélation finale sur le charnier du monde ; et que toute sa malfaisance, comme un catalyseur, allait mettre en question mon amitié avec Léo. Je ne savais pas que j'allais me retrouver face à l'insoluble, moi qui m'étais retranchée dans ma parcelle de beauté et de refus, dans la radicalité de la solitude, sa simplicité, sa facilité ; moi qui avais relevé le défi de gagner ma vie à l'écart. Qui étais sortie du monde. Mais c'est quand on en est sorti qu'on s'aperçoit que le reste du monde a la peste. Ça crève les yeux. Le reste du monde et nous aussi, voilà ce que j'apprendrai. Nous aussi, nous avons la peste même prétendons à l'innocence. 
Non, je ne savais pas que j'allais me retrouver face à la ruine, au gâchis, aux dégâts. Et que tout ce que j'avais fui allait me revenir en plein dans la poitrine, en plein cœur, je ne le savais pas, allait me revenir comme un nuage chargé de neige et de derniers temps, chargé des préludes de la fin, durant les mois qui allaient suivre. »

« C'est devenu une obsession. Contempler des cerfs. J'aurais aimé approcher leurs présences, connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles, me glisser dans leur mufle, être leur salive verdie du suc des herbes, frémir sous leur pelage, bondir dans leurs muscles, m'enfoncer profondément dans leurs sabots, dans leur fonds d'expérience, parcourir le temps qui existe et le temps qui n'existe pas, nager dans les vapeurs qui montent des prairies ou dans celles qui montent des grottes, cinq cerfs nageant dans la brume aux parois de Lascaux, porter le poids de leur couronne, connaître une seconde, une seule, leur souveraineté, la mêler aux branches des forêts traversées, ne plus savoir si je suis cerf ou forêt en train de nager, de bondir. D'exister. »

« Je savais que les ramures des cerfs tués à la chasse étaient exposées chaque printemps dans des salles communales où, faisant un seul bloc avec le crâne blanchi et devenues « trophées », elles étaient présentées à la cotation, et récompensées de médailles de bronze, d'argent ou d'or, revenant à ceux qui les avaient abattus. C'est leur couronne puis- sante qui transforme ces grands mâles en rivaux des chasseurs, évidemment en rivaux, en pères possédant toutes les femelles, en rois de la forêt. Comme les éléphants, les rhinocéros, les élans. Parce que, qu'est-ce que c'est ce "trophée" si ce n'est un mirage donnant l'illusion à celui qui s'en empare de posséder enfin ce qu'il lui manque, lui manquera toujours: une souveraineté perdue avec l'acquisition du langage. »

« Léo avait pris son appareil, mais pas de trépied. Moi, rien, mes yeux c'est tout. Des conditions épouvantables. Des bourrasques incessantes de grêlons semblables à des météores gelés, à travers des genêts enrobés de glace. Et quand on s'est approchés, avec seulement le filet comme écran entre eux et nous, on les a vus qui ruminaient en rêvant, couchés dans la neige, le vent, la tempête, le brouillard, la glace, le grésil. Et Léo a saisi les plus belles photos de sa série la plus sauvage, des cerfs au milieu de météores. Et le lendemain, quand il m'a montré ses photos, il m'a dit qu'il avait tendance à sortir par des exécrables. Eux aussi. Qui donc temps d'humain sortirait par un tel temps ? Personne. Mais moi, j'aime ça, m'a dit Léo. J'aime cette solitude, ce silence, et cette souffrance du corps pris dans les éléments sauvages. Je me sens enfin proche d'eux. Il y a égalité. On est sur le même plan, les cerfs et moi, dans le même temps insoutenable, glace et vent, dans le même monde sans personne. Qu'est-ce qui me pousse ? Un instinct primitif? Le côté possession ? Sans doute. Mais aussi le goût de l'extrême. Du suprême. »

« Au sol, au début, je ne remettais personne. Mais c'est au sol que les oiseaux étaient les plus nombreux, comme si une cape y avait été jetée, grise, qui ondulait agitée par un vent bizarre, se multipliait, s'envolait d'un coup, puis revenait par petits morceaux décousus pour se reformer sous mes yeux, à pas même un mètre. Il m'a fallu l'hiver pour identifier les tarins, rayés de vert, petits, nombreux, une seule bande. Puis j'ai distingué, parmi eux, quelques pinsons des arbres au gros ventre vieux rose. Et aussi, un jour, un bruant éclaboussé de jaune d'or, l'air d'une fleur de pissenlit.
Dans la mangeoire, arrivées et départs, j'ai mis du temps aussi à différencier ce qui était mésange charbonnière : du jaune et du noir; mésange nonnette : du gris, du blanc, du noir, extrêmement épurés, minimalistes ; mésange noire : du noir et du blanc déchiquetés; mésange huppée : crête grise mouchetée de blanc et ventre couleur de pêche; mésange bleue : crâne aplati par une casquette bleu azur qui lui tire les yeux, ses yeux chinois. »

« [...] la joie n'est pas un plan de vie comme le bonheur. Tout le contraire du bonheur. Elle vous tombe dessus dans les pires catastrophes. Aujourd'hui, en plein désastre, en plein deuil, il n'y a que la joie de possible. Laissons de côté le bonheur. Préparons-nous à la joie d'être encore en vie. Et je repensais à la joie qu'a éprouvée soudain Claude Simon, dans la boue des batailles, sous les obus, à se sentir encore en vie. Dans la boue, nous y étions déjà ; en guerre aussi. Et personne ne le savait. Ne voulait le savoir. »

« Le village, puis le chemin sombre dans la forêt sombre, prendre à gauche la voie indiquée par une pancarte « SANS ISSUE », ou plutôt sans issue générale, une voie qui s'écartait de la tyrannie du nous, du nous-politique, du tous-ensemble, prendre donc la voie barrée à franchir ; voie qui sentait l'aventure, le vent et les secrets, qui sentait la singularité, la ferveur singulière, la découverte de soi, du monde, la voie du libre; voie qui menait droit à un endroit clandestin bourré de connaissances ésotériques ... »

« Ce même mois de mai, j'ai repéré des chardonnerets. Quatre couples. On les dit traqués et capturés pour être revendus et mis en cage. Leur minuscule poignée de couleurs, leur chant exquis, se négocie aujourd'hui au prix de la drogue.
Le vert des prés était devenu électrique, avec des décharges invisibles, troué de trilles, et personne sur les chemins. On ne savait pas si on était heureux, mais on n'aurait voulu être nulle part ailleurs, ne voir personne en effet, et puis on attendait quand même on ne savait qui. »

« C'était un été paradoxal, de joie et de profonde mélancolie. L'été précédent, je m'en souvenais bien, le jour même où Le Monde titrait « La sixième extinction de masse est en cours », et annonçait la disparition des espèces, nous avions été visités par un Grand Mars changeant, plus vu depuis des années, entré par la porte-fenêtre grande ouverte. Son bleu métallique, irisé. Et une heure plus tard, dans la prairie, midi, était passé le voilier jaune taché de rouge et de bleu d'un Machaon. Je n'avais pas pu m'empêcher de voir dans ces insistantes apparitions des visites d'adieu: La Beauté vous salue bien. Donc, je les attendais avec un peu d'angoisse. J'attendais leur retour. J'aurais voulu les revoir, cet été là. Je ne les ai pas revus. J'en restais stupéfaite. Je n'en revenais pas d'être témoin de la fin de notre monde, de la naissance d'un autre, alors que l'idylle paradisiaque de notre installation là-haut datait de quelques années seulement. Quel étrange privilège m'était échu là: assister au moment charnière de l'histoire de notre humanité. La catastrophe avait pourtant été annoncée depuis longtemps. On nous avait prévenus. »

« Dehors, mirage d'une journée d'été brumeuse et bleue. À l'intérieur, mirage d'un texte qui se ramifiait. Le lendemain, j'ai remis le nez dehors pour noter tout ce qui bougeait et poussait et croissait. Il faisait si beau que je dormais la porte ouverte sur le pré. Je me souviens de la chaleur. De rasades d'eau glacée. »

« En dix ans. Ça s'est passé en dix ans. Sous nos yeux. Et j'en ai pris conscience seulement cet été là. En dix ans, quelque chose autour de nous, une invention, une variété des formes, une extravagance, une jubilation d'être qui s'accompagnait d'infinis coloris, de moirures, d'étincelles, de brumes, tout ça avait disparu pour laisser place à un monde simplifié, appauvri, uniformisé, accessible aux foules et aux masses où les goûts se répandaient comme des virus. Et ce n'était pas un phénomène cloisonné mais un saccage général. Cet été, je m'en souviendrai toujours, je n'avais vu dans les prés que des papillons blancs, des piérides, tous pareils, et ils voletaient, du matin au soir, en une sorte de tourisme de masse. Mais où étaient passés le Flambé, l'Argus bleu, l'Aurore, le Robert-le-diable ? Et le James-la-joie ? Et le Virginia ? Et le Roberto ? Et l'Emily Dickinson ? Et le Sylvia Plath ? Et le Grand Nacré ? Et les fourmis violentes avant l'orage ? Chaque matin les journaux titraient une nouvelle extinction. Une nouvelle catastrophe. C'était l'été des catastrophes. Et personne ne s'émouvait. Comment la jeunesse, qui n'avait pas appris à écouter les oiseaux, pourrait-elle regretter leur musique ? Pareil pour les papillons. Ils ne seraient aux yeux des nouveaux enfants rien de plus que les minuscules dinosaures volants du monde qui avait précédé le leur. Il me semblait entendre s'élever de la terre un immense Office des morts. Que personne n'entendait. »

« [...] la gestion du cerf : Dans ce conflit, il faut tout prendre en compte. L'aspect biologique, physiologique et sociologique, mais aussi la gestion et l'aménagement du territoire, et le côté réglementaire, juridique, administratif. Je veux vraiment avoir une vision globale de la question. Je veux savoir. Je veux me battre, a conclu Léo. Mais il n'a pas bougé.
Et moi, est-ce que j'ai bougé davantage ? Non. Je campais sur ma position, voilà tout.
La défection de Léo m'affectait profondément. J'y voyais une trahison. D'ailleurs, quand j'ai eu fini d'écrire l'épopée des cerfs et que je l'ai donnée à lire à Léo, c'était normal, il est carrément devenu menaçant, et il a exigé que je ne nomme pas la boucherie. Je pouvais donner les noms des cerfs. Pas le nom de la boucherie. Il m'a assuré que l'adjudicataire allait se retourner contre moi. - Un coup de feu est vite parti, lui ai-je répondu, je sais Léo, je sais.
 -  Et l'ONF, si tu le nommes, va te poursuivre, parce que c'est l'État et qu'on ne s'attaque pas à l'État. Et moi aussi, je vais te poursuivre pour diffamation, a ajouté Léo.
Ainsi, je me suis retrouvée avec les deux partis contre moi, l'ONF et les chasseurs. Plus Léo. Alors, comment fait-on quand on veut écrire le roman du réel, aujourd'hui ? Quand on veut l'aborder frontalement ? Comment parler du monde et de ce que l'écrivain y a découvert et qui le ronge, puisque c'est le monde d'aujourd'hui qui le passionne, qu'il veut connaître et faire savoir? Ce monde qu'on hallucine, les yeux grands ouverts.
Oui, comment fait-on ? 
En passant outre. »

Quatrième de couverture

Pamina habite en montagne avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par un clan de cerfs. Ceux-ci lui sont restés mystérieux jusqu'à ce qu'un inconnu, Léo, photographe animalier, construise dans les parages une cabane d'affut. Tandis qu'elle s'initie à la vie du clan, affrontant la neige, le givre, la grêle, enveloppée d'un filet de camouflage, elle nous parle de la peur de la nuit, de la magie de l'inconnu, du plaisir à guetter l'apparition des cerfs, à les distinguer, et à les nommer.
Mais elle nous livre aussi ce qu'elle va découvrir, un monde plus cruel que celui du règne animal...

Écrivain et plasticienne, Claudie Hunzinger est l'auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, Elles vivaient d'espoir (2010), La Survivance (2012). La langue des oiseaux (2014), L'incandescente (2016).

Éditions Grasset,  septembre 2019
191 pages
Prix Décembre 2019

samedi 31 décembre 2022

Ton absence n'est que Ténèbres ★★★★★♥ de Jón Kalman Stefànsson

Lecture coup de coeur d'un écrivain coup de coeur !

Jón Kalman Stefànsson couche sur le papier des histoires, des destins, des respirations...des nœuds de la vie, et moi je me fonds à chaque fois dans ses mots, "la chaleur humaine coule entre ses lignes....".
Ton absence n'est que ténèbres, ce sont des histoires qui s'entremêlent, s'imbriquent, des retours arrières savamment opérés par l'auteur, pour nous tenir en haleine, pour nous perdre dans les méandres de la vie, de l'amour. L'Amour - l'amour déraisonnable - inonde vertigineusement ces pages. Impossible de ne pas succomber à ces histoires d'amour chargées de belles et intenses émotions car « [...] personne n'est à l'abri de l'amour ».

L'auteur écrit : « ... cet endroit a en effet tendance à retenir captifs ceux qui y viennent, il y a quelque chose ici qui vous calme et vous apaise. » Moi, ce sont de ses mots dont j'ai été prisonnière, ils m'ont embarquée, saisie. Il faut plonger dans les ténèbres de l'absence pour en faire ressortir toute la lumière, toute la beauté de ces vies, de ces respirations. 
« Un sourire embellit la plupart des gens. Il illumine leur visage. Un sourire est une épice, un onguent, une joie, une porte qui s'ouvre. »
La poésie imprègne ces pages car « ... seuls les poèmes permettent de cerner ce qui constitue l'essence humaine ». Des mots qui coulent vers nous, sur nous, en nous et qui nous nourrissent de leur force, et montrent le chemin pour vivre en paix avec soi-même, les autres et la nature...
« L'ignorance rend libre. »

Haraldur, Aldís, Rúna, Hafrún, Skúli, Kàri, Margrét, Halldór, Pàll, Oléana, Elias, ... Sóley et ton sourire, Mundi, toi le philosophe vendeur de réacteurs, toujours la tête plongée dans un livre, Eiríkur, toi qui réclame justice en tirant sur des camions et qui « [est venu] dans ce fjord pour éviter de répondre aux questions que [te] pose le monde »,  et toi, Àsi, l'exploitant forestier, l'homme libre, qui as troqué ton cheptel de moutons pour regarder tes arbres pousser «...parce que les arbres respirent à la place de la planète » et t'es piqué d'écrire au Congrès des Etats-Unis, pour réclamer, toi aussi, justice en demandant que certains politiques soient envoyés sur la face cachée de la lune ...ou encore, toi, le pasteur-chauffeur qui fait des crêpes ..., et vous, les femmes qui demandaient des verres d'eau, vous les hommes qui vous videz dans vos chaussettes ... je me suis tant attachée à vous ! « L'amour a tant de visages, il peut traverser l'enfer et en sortir indemne, il met en émoi le royaume des cieux. Miss you, baby, sometimes », « Personne n'a le droit de [l']assassiner » !

Une plongée dans le tourbillon de la vie, ponctuée, parfois, de décisions aussi douloureuses que nécessaires, d'Hier que l'on attend voir revenir, de mélancolie, de bonheurs puissants, d'éphémères moments de grâce, d'ombres et de lumières, de silences, d'absences, de beautés, de rêves éveillés, de regrets, de sourires ... 
« [...] il faut bien se garder d'oublier de vivre. »
Un livre empreint d'une douce mélancolie, nimbé d'une belle lumière, qui célèbre la vie et que je vous recommande vivement !
« Qu'adviendra-t-il de toutes les histoires du monde, qui en prendra soin ? »


« C'est bien beau d'avoir des rêves, mais ils ne doivent pas nous détourner de nos devoirs et responsabilités.
Voici donc la question : est-ce maturité ou manque de courage de se résoudre à son destin? Est-ce signe de responsabilité ou de lâcheté ? »

« Celui qui doit, quelle qu'en soit la raison, entreprendre de démonter son foyer vis après vis, pièce après pièce, se retrouve nécessairement confronté à ses souvenirs, il revit les instants qui ont jusque-là constitué son existence et met sa vie dans la balance. »

« Tu dois tenter ta chance, dit-elle, il y a des femmes à qui une telle occasion n'est jamais offerte, ou qui n'ont pas le courage ni la force de la saisir et de façonner elles-mêmes leur destin. Va là-bas et vois ce qui t'attend. Tu pourras toujours revenir. Tu comprendras peut-être que ce n'est qu'un rêve imbécile, mais qu'importe. C'est en commet tant des erreurs qu'on en apprend le plus. En revanche, ce n'est qu'en partant qu'on a la possibilité de revenir. »

« Hafrún n'avait pas tardé à allumer la radio où Haukur Morthens interprétait Fyrir átta árum / Il y a huit ans, le poème de Tómas Guðmundsson mis en musique par Einar Markan. Une chanson qui raconte comment votre vie peut se transformer en une vallée de regrets et de mélancolie si vous ne saisissez pas l'occasion quand elle se présente. »

« Hafrún: Allons, à ta place, je ne m'inquiéterais pas pour ça ! La raison et l'amour font rarement bon ménage. Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Sinon, nous aurions de quoi nous inquiéter pour l'être humain. Et les jeunes n'ont pas forcément besoin d'être raisonnables. Laisse donc les plus âgés comme nous faire semblant de l'être. La vie elle-même mourrait d'ennui si jeunesse ne faisait jamais de folies.

Skúli : Aux dernières nouvelles, on cherche un enseignant à l'école pour cet hiver. Au cas où tu aurais mal interprété le regard du jeune Haraldur ou si vous avez besoin d'un peu de temps pour que les choses se mettent en place, disons que tu seras la nouvelle institutrice. Les gens d'ici écoutent parfois nos conseils, je n'ai jamais compris pourquoi. Mais tu es bachelière et par conséquent, tu peux enseigner. En outre, ce fjord a grand besoin de gens comme toi. 
Aldís: De gens comme moi ? C'est-à-dire ? 
Skúli : De ceux qui osent tout quitter et laisser derrière eux pour un seul regard. Et qui permettent à la vie de ne pas se figer. »

« Les aurores boréales en Islande, quand Dieu devient fumeur de hasch ! »

« QUEL GENRE DE PERSONNE SUIS-JE ?

De celles qui empêchent la vie de se figer.
Puis nous mourons, ce que rien ne saurait empêcher. La mort vous frappe si lourdement que même les dieux la craignent. »

« Quand votre existence se fige, dit-il, vous n'avez plus qu'à vivre par procuration. »

« Forget the dead... they will not follow you. Oublie les morts, ils ne te suivront pas. 
Hélas, Dylan se trompe- les morts nous suivent toujours. À la fois ténèbres et lumière, consolation et reproches. »

« Tell me how long's the train been gone? (...) And was she there?

Difficile de faire plus simple comme texte. Quelques apostrophes répétées à l'infini. Dites-moi depuis combien de temps le train est-il parti? (...) Et est-ce qu'elle était là- est-ce qu'elle était à bord ?

N'importe qui aurait pu écrire ça. Un tradeur agacé, un politicien buté, le jour le plus gris du monde. Mais où que vous cherchiez dans l'histoire de l'humanité-vous trouverez toujours ce même leitmotiv d'amour, de nostalgie et de désir. Ce refrain monotone, constamment rabâché, et en fin de compte tellement galvaudé qu'il n'est plus depuis long temps qu'un cliché éculé. Or il est tellement facile de se rire des clichés. Tellement facile de les renverser. Vous secouez la tête avec un sourire, bien à l'abri, en sécurité dans votre univers. Puis tout à coup, y compris le plus banal des jeudis, le plus morne des lundis, ces clichés rebattus et monotones vous visent et vous atteignent entre les deux yeux.
Ils vous déchirent la poitrine. Plongent dans les profondeurs du cœur.
Réduisent à néant votre volonté. »

« Et c'est vous qui courez, affolé, dans cette gare de chemin de fer en hurlant, Dieu Tout-Puissant, est-ce que le train est parti, est-il déjà en route, a-t-il disparu - dites-moi, est-ce qu'elle était à bord ? Dites-moi, est-ce qu'il était là, avez-vous vu comment il était habillé ?
Comment elle était coiffée ? 
Vous courez, désespéré - foudroyé par la plus vieille mélodie du monde. Les murailles les plus épaisses ne sauraient vous protéger, les abris atomiques les plus résistants ne suffiront à vous sauver. Cet antique refrain, cette pas maudite rengaine, s'infiltre partout. Imprégnant sans effort vos connaissances, votre sagesse, vos muscles et votre expérience. Fuyez à l'autre bout de la terre, vers un autre pays, un autre continent, allez vous cacher au fond d'une vallée perdue, dans les ruelles sombres des grandes métropoles, cette maudite mélodie, ce satané refrain, retrouvera votre cœur où que vous soyez à Buckingham Palace, dans les sous-sols du Pentagone ou sous le lit du pape. vous retrouvera, vous arrachera vos armes et se mettra à chanter :

And was she there? 
And was she there?

Je roule si lentement qu'on pourrait me croire en route vers une tombe anonyme où personne ne viendra jamais me rendre visite et où je demeurerai à jamais introuvable... sauf pour ce refrain, cette rengaine, et cette nostalgie qui mettrait la camarde elle-même à genoux. 
[...] La chanson s'arrête. [Nick Cave- The Train Song] Tout comme cet appel, cette imploration à la femme emportée par le train.
Le train a disparu. Désormais, il emportera perpétuellement l'objet de votre désir. Disparu, vous vous retrouvez seul et désemparé sur un quai de gare baptisé Nostalgie - où le nom de cette femme résonnera jusqu'à la fin des temps.  »

« On dit souvent que les années vous apportent la maturité. Je ne l'ai pas remarqué, ni chez moi ni chez qui que ce soit. Certes, il y a des gens qui se calment avec l'âge, des gens qui perdent de leur fougue. Ou qui s'éteignent. Si c'est là ce qu'on entend par maturité, je prie Dieu pour l'acquérir aussi tard et aussi mal que possible... mais allez, bois un bon coup, je comprends que tu sois choqué.  »

« Certains sourires ont le pouvoir de chambouler les mondes. Y compris ceux qu'on devrait laisser intacts. »

« Comprendre implique un certain nombre de choses lourdes de conséquences, on doit prendre position, prendre ses responsabilités, alors que les préjugés et l'indifférence vous facilitent grandement la vie. L'existence est toujours plus compliquée quand on essaie de comprendre. »

« Elle est morte huit jours plus tard dans les bras de son père qui récitait toutes les prières qu'il connaissait, et ce, en trois langues, sans que la ait aucun mal à les enjamber. Elle est venue, elle a pris Eva, mort l'a emmenée dans la nuit en abandonnant Pétur dans la vie. »

« C'est le début du printemps, la fin du mois d'avril. Le printemps est la saison intermédiaire entre l'hiver et l'été. L'éveil de la glèbe.

Et l'époque où nous sommes le plus durement châties pour nous être installés sur cette terre.

Mais avril est lumineux, concédons-le à ce salaud, il est éblouissant et toujours gorgé de cet optimisme insolent. Les oiseaux migrateurs affluent depuis l'horizon, emplissant l'air de leurs chants et portant sur leurs ailes la pro messe d'un été - c'est un miracle qu'il reviennent ici de leur plein gré année après année, siècle après siècle. Mais bon sang, quelle est donc cette force qui les conduit vers le septentrion, le froid et la lumière, et les pousse à quitter des pays plus cléments, seraient-ils simplement idiots? Parce que si les Islandais avaient des ailes, il n'y aurait plus sur leur ile âme qui vive depuis le xvi siècle.
Mais c'est ici que Pétur chevauche, avançant assez vite. Sa jument effarouche une bécassine des marais qui s'envole à tire-d'aile, l'instant d'après, il entend un pluvier doré et se sent tellement reconnaissant envers ces oiseaux voyageurs qu'il aurait presque envie de chanter. C'est merveilleux de les avoir ici, ils emplissent les cieux de leurs chants et de leur optimisme, et rendent la vie plus facile, nous devrions les remercier un peu mieux et plus souvent. C'est pour quoi Pétur arrête son cheval, pose pied à terre et leur rend grâce. Il les remercie de faire preuve envers nous d'une belle fidélité que nous ne méritons pas, de venir jusqu'ici année après année, quittant des régions plus chaudes et plus clé mentes, merci à toi, pluvier doré endimanché, merci, barge à queue noire montée sur tes échasses, merci à toi, chevalier gambette bavard et à toi, bécassine des marais qui ressemble a un poing fermé quand tu te caches entre les touffes d'herbe, dans les ajoncs, à l'abri des berges des rivières, tu prends ton envol à l'approche de l'homme et ton cri retentit dans les airs comme une note divine. Merci de ne pas nous abandonner et de revenir chaque année, armés de votre optimisme, persuadés que la vie triomphe toujours, que rien ne saurait la mettre à genoux, merci de nous convaincre que nulles ténèbres ne sauraient l'emporter sur la lumière du printemps. Soyez remerciés, dit le révérend Pétur, puis assis sur une motte d'herbe mouillée, il fond en larmes. »

« Où vas-tu donc comme ça, pasteur ?
Là où me conduit la boussole du cœur.
La boussole du cœur? Voilà qui est joliment tourné. Mais est-ce une bonne chose, crois-tu qu'il soit légitime, n'est-il pas hasardeux voire aberrant d'écouter cet organe ? »

« Votre femme est pétrie de qualités, vous êtes naturellement mieux placé que qui conque pour le savoir. Son article est passionnant. Il m'a conduit à penser autrement et laissez-moi vous dire que ça ne m'arrive pas souvent, hélas bien trop rarement, on a l'impression d'avoir lu tant de livres que, eh bien, on a perdu sa capacité d'étonnement. L'être humain est trop enclin à l'immobilisme ou à s'enfermer dans sa fierté, dans ses préjugés, il est victime de toutes sortes d'impuretés, de scories, qui le diminuent. Quant au lombric, nous avons trop tendance à considérer les êtres plus petits que nous comme sans intérêt ou de valeur inférieure, et ce, d'au tant plus que leur forme est déplaisante voire repoussante, et que, par-dessus le marché, ils sont aveugles et oeuvrent dans les ténèbres - ce qui leur vaut notre mépris, lequel est le frère de l'orgueil. Il existe toutefois des gens clairvoyants qui savent explorer le cœur des choses en laissant de côté les idées reçues et les opinions communément admises. Les gens de cette trempe sont moins esclaves de leur époque, ils ont la faculté d'ouvrir les yeux de leur prochain, de montrer aux autres ce qui leur est caché. Ils ont la faculté de les forcer à envisager toute chose de manière nouvelle. Qu'il s'agisse d'eux-mêmes ou de leur environnement. »

« [...] et je regarde Sóley, com mettant là une grave erreur puisqu'elle a ces maudits yeux, ces cheveux d'ange et cette lèvre supérieure qui repose sur sa sœur comme en un baiser. Sauf qu'elle n'y repose pas en ce moment parce que Sóley sourit. J'ai l'impression de sentir un organe dégringoler dans ma poitrine. Espérons que c'est le cœur. J'espère qu'il va sombrer avec armes et bagages, qu'il se mêlera à mes excréments et qu'il s'évacuera la prochaine fois que j'irai à la selle. Enfin débarrassé, je me sentirai plus léger. C'est plus simple de vivre sans cet organe. Si ce n'est qu'il ne tombe pas si bas que ça, il atterrit dans mon estomac où il se débat comme un oiseau aveugle et désemparé parmi les galettes au seigle, baignant dans le vin rouge et la bière. Oui, tout à fait, dis-je, lançant ces mots dans l'air entre Sóley et Ási, j'en ai vaguement entendu parler, mais c'est une bonne chose, je veux dire, il ne faut pas que les terres tombent en friche. Une terre en friche ressemble à un être humain qui n'a plus d'espoir. »


« Celui qui sait tout ne peut pas écrire. Celui qui sait tout perd la faculté de vivre, parce que c'est le doute qui pousse l'être humain à aller de l'avant. Le doute, la peur, la solitude et le désir. Sans oublier le paradoxe. Vous ne savez pas grand-chose, en effet, mais quand vous écrivez, votre regard a le pouvoir de traverser les murs, les montagnes et les collines. Vous assistez à la division des cellules, vous voyez le président des États-Unis trahir sa nation, vous entendez les mots d'amour murmurés à l'autre bout du pays, les sanglots qu'on verse dans un autre quartier de la ville. Vous voyez une femme quitter son mari, et un mari tromper sa femme. Vous entendez le sanglot du monde. C'est votre paradoxe, votre responsabilité et votre contrat. Vous ne pouvez pas vous y soustraire et vous n'avez d'autre choix que de continuer. 
À écrire?
Oui, quoi d'autre? Écrivez, et vous pourrez aller à cette fête donnée en l'honneur de Páll d'Oddi, d'Elvis et pour célébrer la vie.
Écrivez. Et nous n'oublierons pas. 
Écrivez. Et nous ne serons pas oubliés.
Écrivez. Parce que la mort n'est qu'un simple synonyme de l'oubli. »

« Leurs enfants avaient écrit ensemble une nécrologie publiée dans le journal, un texte court, à peine dix lignes, qu'ils avaient pourtant mis tout une soirée à rédiger. C'est qu'il n'y avait pas grand-chose à raconter. Et son quotidien n'évoquait pas grand-chose à ceux qui ne vivaient pas ici, puis ils avaient eu des problèmes pour trouver une bonne photo - aucun des clichés ne correspondait à la femme qu'ils avaient connue. Elle avait vécu soixante-dix ans et il n'y avait pas grand-chose à dire d'elle. Si ce n'est qu'elle avait été aussi robuste et fiable que le poteau d'une clôture, qu'elle savait s'y prendre avec les taureaux, qu'elle aimait compter les étoiles, qu'elle écoutait son mari lui lire à haute voix du Gunnar Gunnarsson ou du Laxness. Certaines vies semblent si dénuées d'événements notables qu'il est difficile de les décrire. Tout autant que les poteaux d'une clôture. Et pourtant, ce sont ces poteaux qui soutiennent tout. »

« Si ce Français venait, Rúna enverrait-elle ses brebis à l'abattoir, les brebis devraient-elles payer cet amour de leur vie ? Et qu'adviendrait-il de Haraldur?
N'est-ce pas une loi fondamentale? Tout bonheur se paie ailleurs au prix d'un malheur ?
Le sourire s'est effacé des lèvres de Rúna, remplacé par cette vague tristesse. Elle sait évidemment que Haraldur veut vivre à Nes et nulle part ailleurs. Il tient à dormir à portée de voix de la tombe d'Aldís. Qui restera à ses côtés si Paris ravit le cœur de Rúna? C'est peut-être pour ça qu'elle a peur d'aimer à nouveau, d'ouvrir son cœur... parce que les morts refusent parfois de nous lâcher - ou peut-être est-ce nous qui peinons à nous en détacher. Nous les traînons dans notre sillage comme des rochers sombres et pesants. Libérez-nous, demandent-ils, laissez-nous sombrer dans une dimension à laquelle vous n'avez pas accès. Et continuez à vivre, parce que c'est la seule manière de nous consoler, nous qui sommes défunts. Mais voilà, Aldís a demandé à Haraldur de la serrer dans ses bras et de ne jamais la lâcher.
Jamais, ça fait longtemps. C'est bien plus long que la vie. Je meurs et votre existence s'arrête. Jusqu'au moment où quelqu'un arrive de Paris avec des chaussettes dépareillées, faisant de votre vie un cadran solaire ? »

« Toutes les ruines, les cimetières, les maisons, les villages, les villes, les trains, les avions, absolument tout, y com pris les sacs en plastique, abritent des histoires ou des fragments de destins.
Le destin-nous le façonnons en vivant.
Il est le tissu des dieux. Ou la flèche aveugle du hasard. »

« Cette même corde résonnait puissamment dans le for intérieur du père de Skúli qui s'était allongé sur le dos, en pleine nuit, sous le ciel de la péninsule de Snæfellsnes, complètement ivre, pour essayer d'apercevoir une nouvelle galaxie dont il venait d'apprendre l'existence - cette corde vibre également dans l'âme de la trisaïeule d'Eiríkur, dans l'âme de Guðríður, cette femme qui a jadis écrit un article sur les lombrics, dont le coccyx la démangeait, qui avait un sourire redoutable, des yeux qui faisaient dévier l'axe de la terre et influaient sur la poésie d'Hölderlin même s'il était mort longtemps avant qu'elle ne naisse - et qui, lorsqu'elle écrivait, traçait des lettres dont certaines aboyaient comme des chiens. »

« Seul est vraiment heureux celui qui profite de l'aujourd'hui et se hâte du lendemain, est-il écrit quelque part. »

« Voici un morceau de Pink Floyd. Ils ne sont pas très blagueurs et si leurs amis les voyaient sourire, ils appelleraient sans doute un médecin, mais le souffle de leur musique est parfois aussi puissant que celui de l'océan, écoutons « Your Possible Pasts », Do you remember me... think we should be closer? Te souviens-tu de moi... tu veux qu'on se rapproche ? »

« D'ailleurs, nous avons le devoir de nous souvenir, avait souligné Páll, oublier, c'est trahir la vie. Kierkegaard le savait. « Si les générations se renouvelaient comme le feuillage des forêts, écrit-il dans Crainte et Tremblement, si elles s'éteignaient l'une après l'autre comme le chant des oiseaux dans les bois, traversaient le monde, comme le navire, l'océan, ou le vent, le désert, acte aveugle et stérile; si l'éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu'il épie, quelle vanité et quelle désolation serait la vie ! » »

« And when I go away
I know my heart can stay with my love...
Et lorsque je m'en vais 
Je sais que mon cœur reste avec mon amour...

Que dire d'autre à part : Quelle époque ! Pourquoi des jours pareils doivent-ils s'achever, pour quoi le bonheur ne reste-t-il pas quand il vient à nous, pour que nous puissions l'emporter à travers la vie comme la tortue emporte sa maison, comme un bouclier invincible qui nous protègerait des flèches que décoche le malheur ?

DONNE-MOI LES TÉNÈBRES ET JE SAURAI OÙ TROUVER LA LUMIÈRE »

« [...] le bonheur n'a-t-il donc aucune endurance, pourquoi supporte-t-il si mal la vie, et encore moins la mort? L'être humain n'a-t-il aucun moyen de transformer la félicité en tortue ou même en chien qui le suivrait fidèlement, le bonheur refuse-t-il de rester sur vos talons, n'a-t-il donc aucune loyauté ; et tout est-il fini, ne reste-t-il plus que la fête chez Elías et ensuite, est-ce que ce sera la fin, douze ans de prison - Kierkegaard a-t-il échoué à nous inscrire dans la lumière et n'avons-nous devant nous que les ténèbres, veuillez attacher vos ceintures car maintenant, voici la nuit ? »

« Je lève à nouveau les yeux de mes feuilles, je repose mon crayon à papier, l'année 1996 s'éteint. 
Sept heures, répète le pasteur pour la quatrième fois, me voyant revenu à la réalité, aujourd'hui, le voyage en prendrait à peine quatre, et Halldór aurait concocté une playlist sur Spotify, c'est plus facile et moins long. Tout est plus rapide aujourd'hui, sauf peut-être le sexe, les matchs de foot et les opéras de Wagner. Oui, tout prend moins de temps, notre savoir progresse, nous avons marché sur la Lune, envoyé une sonde à l'extérieur de notre système solaire, nous vivons plus longtemps, nous pouvons communiquer avec le monde entier sans quitter notre canapé, mais tout ça ne suffit pas à rendre l'humanité plus heureuse. N'est-ce pas désespérant, cela n'implique-t-il pas que nous avons fait fausse route? Qu'importent les triomphes, qu'importe la richesse si on n'a pas le bonheur. Ne nous faut-il pas en fin de compte chercher la joie dans la simplicité, dans les choses les plus naturelles et évidentes ? ...»

« [...] un trop grand amour est-il susceptible de saccager votre existence si vous ne pouvez le vivre pleinement, l'amour serait-il une explosion atomique au fond du cœur, un éclair qui illumine l'univers quelques instants, bientôt remplacé par la radioactivité qu'engendrent la tristesse et le manque qui se diffusent dans vos artères et vous paralysent? Qui ont tellement paralysé Halldór qu'il n'a pas été capable de vivre normalement après cet événement, ni de tisser des liens avec son fils, ne serait-ce pas légère ment excessif ? Quant à Eiríkur, il n'a tout de même pas perdu son chez-lui en ce monde parce qu'il s'est masturbé sur un livre en pensant involontairement à sa mère au moment où il a joui : tout ça ne suffit pas à expliquer qu'il ait rompu avec ses racines... Celui ou celle qui se coupe de ses racines, qui les perd et fuit son passé, n'a plus nulle part où aller. »

« Cet espace où bonheur et malheur passent leur temps à jouer au tape-cul, où la trahison et le mensonge boivent joyeusement à la table de la joie et de la sincérité, où le désespoir salue bien bas l'impatience, où l'irresponsabilité embrasse la compassion et où la lâcheté chemine à côté du sacrifice. Cet espace, n'importe qui peut y avoir accès, le seul ticket d'entrée, c'est l'amour. Et évidemment son revers-la trahison. »

« La logique est sans doute la première chose qui nous fait défaut quand on est amoureux. »

« Te voilà partie, a dit le révérend, et j'ai l'impression qu'on nous a privés d'une montagne. Une montagne douce, généreuse et verdoyante, tapissée d'une multitude de baies sauvages, et sur laquelle se trouve un lac calme et profond. Une montagne qui attirait la lumière et le soleil. Irradiant de cette chaleur qui rend la vie plus douce. Te voilà partie, je suppose que le nombre d'oiseaux ne tardera pas à diminuer et leurs chants à se taire. Ta présence rendait tout le monde meilleur. Voilà pourquoi nous restons là, nous, qui étions moins bons que toi. Et il n'y a plus personne pour remettre les tracteurs en état. Merci d'avoir passé toutes ces années auprès de nous. Nous devons désormais apprendre à vivre sans les cieux, quant à eux, se réjouissent de t'accueillir. J'ai hâte de t'y retrouver, ma chère amie. »

« Peu de choses sont aussi égoïstes que l'amour. Il prend possession de votre être. Il est comme une drogue. Il est capable de vous réduire en esclavage. Surtout lorsqu'il doit demeurer secret. Il se transforme alors en cette matière noire qui gouverne le monde. Je vous ai trahis tous les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit pardonnable. Et c'est pour ça que je ne pourrai jamais revenir vivre ici. »

« Voilà donc la véritable explication à la compilation de la Camarde, cette liste de chansons que nous déroulons ici: cette liste n'est-elle pas la manière qu'Eiríkur a trouvée pour consoler la mort, mais également pour passer avec elle un pacte en vertu duquel elle consentira ce soir à ouvrir les portes de son royaume dans ce fjord dont la forme rap pelle celle d'une étreinte ? Le destin est l'artisan universel, lit-on quelque part, et si c'est lui qui a conçu cette fête où, l'espace d'un soir, les vivants et les morts se donneront rendez-vous, alors, il est sans doute plus étrange encore que la bonté d'âme. »

« D'ailleurs, ce n'est pas vraiment l'alcool qui est mon ennemi, mais justement moi-même. Le combat le plus important de chaque individu, c'est celui qu'il livre contre sa propre personne. Je dois mettre de l'ordre dans ma tête. Je dois trouver le courage de me regarder en face, ici et maintenant, ce n'est qu'à ce prix que je pourrai faire la paix avec le jeune homme qui vient hanter mes rêves. »

« Est-ce courage ou lâcheté que d'aimer, a répondu Hölderlin, est-ce faiblesse ou force que d'étouffer l'amour, est-ce égoïsme ou pureté que d'être aux ordres de son cœur ? »

« Je ne pleure que de l'intérieur pour que mes soucis se noient. »

« Ce sont la hâte et l'impatience qui permettent à l'être humain de voyager entre les dimensions. »

« La colère et la rancune défigurent notre pensée, elles faussent tout et nous privent d'oxygène. En revanche, le pardon ouvre des portes et donne plus de grandeur à la vie. »

Quatrième de couverture

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldís, leur mère tant regrettée. Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du 19ème siècle jusqu’en 2020. Aldís, une fille de la ville revenue dans les fjords pour y avoir croisé le regard bleu d’Haraldur ; Pétur, un pasteur marié, écrivant des lettres au poète Hölderlin et amoureux d’une inconnue ; Asi, dont la vie est régie par un appétit sexuel indomptable ; Svana, qui doit abandonner son fils si elle veut sauver son mariage ; Jon, un père de famille aimant mais incapable de résister à l’alcool ; Páll et Elias qui n’ont pas le courage de vivre leur histoire d’amour au grand jour ; Eiríkur, un musicien que même sa réussite ne sauve pas de la tristesse – voici quelques-uns des personnages qui traversent cette saga familiale hors normes. Les actes manqués, les fragilités et les renoncements dominent la vie de ces femmes et hommes autant que la quête du bonheur. Tous se retrouvent confrontés à la question de savoir comment aimer, et tous doivent faire des choix difficiles.

Ton absence n’est que ténèbres frappe par son ampleur, sa construction et son audace : le nombre de personnages, les époques enjambées, la puissance des sentiments, la violence des destins – tout semble superlatif dans ce nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres, se perdent, se croisent ou se répondent, puis finissent par former une mosaïque romanesque extraordinaire, comme si l’auteur islandais avait voulu reconstituer la mémoire perdue non pas d’un personnage mais de l’humanité tout entière. Le résultat est d’une intensité incandescente.

Éditions Grasset,  septembre 2022
604 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Prix du roman étranger 2022
Littératures Européennes Cognac - Prix Jean Monnet - 2022

mercredi 3 novembre 2021

Enfant de salaud ★★★★★ de Sorj Chalandon

Goncourt ou pas Goncourt ? 

La construction de ce livre est remarquable, et ce sujet ! 
D'un côté, la plaie indélébile d'un enfant qui réalise que son père était un traitre, un menteur, un manipulateur et son reniement ; de l'autre, en parallèle, le procès de Klaus Barbie que l'auteur a couvert à l'époque pour Libération.
Tout a déjà été dit sur ce roman de l'intime à la portée universelle. Un incontournable de cette rentrée. 
Je me suis empressée de l'acheter et de le lire à sa sortie. Parce que Sorj Chalandon, parce que ce sujet...
Une lecture bouleversante qui m'a hantée un moment. L'honnêteté avec laquelle l'auteur nous partage ses émotions, ses colères, ses souffrances, ses désillusions, ses larmes, sa rage, sa honte, son fardeau, son désespoir est saisissante. On est vraiment en plein coeur de ses tourments. C'est troublant.

Un roman fort, instructif. Marquant.


« Une nécropole élevé à leurs rires absents. »

« Change tes larmes en encre. »

« J'aurais espéré que tout s'éclaire, sans que jamais personne te juge. Sans un mot plus déchirant que l'autre. Me dire où tu étais à 22 ans, lorsque Barbie et ses chiens sont venus arracher les enfants à leur Maison. 
Et avant cela ? Que faisais-tu en novembre 1942, quand les Allemands sont revenus à Lyon, après l'invasion de la zone libre ? Qu'est-ce que tu as vu d'eux ? Leurs bottes cirées ? Leurs uniformes de vainqueurs ? Leurs pas frappés rue de la République ? Leurs chars sur les pavés du cours Gambetta ? Qu'est-ce que tu as aimé d'eux ? Qu'est-ce qui t'a poussé à les rejoindre plutôt que de les combattre ? Ou même à te terrer, comme tant d'autres, pendant que quelques braves forgeaient notre Histoire à ta place ? 
Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ?»

« Ce « mauvais côté », je l'imaginais pire que tout. Un français qui assassine d'autres Français. Une fripouille de 20 ans qui accepte un sifflet vert-de-gris et une matraque brune pour se donner des airs de nervi. Un gamin sans éducation, sans intelligence, sans projet, sans morale non plus, ébloui par les vainqueurs, qui décide de claquer du talon à leur suite. Un corniaud qui n'a eu que la haie pour livre de chevet. Petit Français perdu, honteux de son peuple, qui s'en invente un autre à hauteur de vanité. Petit bandit, coupant les files d'attente en bousculant les autres, pistolet dans la ceinture ou badine à la main. Petit rien-du-tout se croyant immense par la grâce d'une gabardine noire ou d'un béret bleu. Milicien ? Gestapo ? Je me suis longtemps posé ces questions en secret. »

« J'ai connu Alain en 1970 et milité avec lui, tellement certains de l'imminence du Grand Soir que nous dormions avec nos rangers, prêts au combat dès l'aube. Mais, de déceptions en défaites, nous avions renoncé à changer le cours de l'Histoire. Lui pour mieux l'enseigner, moi pour seulement la raconter. J'étais devenu journaliste, il s'était consacré à l'université. Nous avions baissé les bras. Un crépuscule commun. »

« Plus je lisais tes dépositions plus j'en étais convaincu: tu t'étais enivré d'aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t'inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.

La seule chose dont tu as été conscient, c'est que tout le monde te recherchait. Tu étais encore un enfant, papa. Malin comme un gosse de village qui échappe au gendarme après un mauvais tour, mais un enfant. Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière, tu faussais compagnie à l’armée française, à la Légion tricolore, au NSKK comme un écolier sèche un cours. Tu as dû dérouter les enquêteurs. Ni la morgue du collabo, ni l'arrogance du vaincu. Tu n'étais pas de ces traîtres qui ont refusé le bandeau face au peloton. Ni de ces désorientés pleurant leur innocence. Pas même une petite crapule qui aurait profité de l'ennemi pour s'enivrer de pouvoir ou s'enrichir. C'est un funambule que les policiers ont essayé de faire chuter. Un bateleur, un prestidigitateur, un camelot. Chaque interrogatoire a ressemblé à une partie de bonneteau. Elle est où la carte, ici? ou Là? Et la bille, sous quel godet? Ton histoire était délirante, mais plausible dans son entier. C'est en t'écoutant la rejouer séquence par séquence, que plus rien de son scénario ne me paraissait crédible.

Mais comme l'heure n'était plus aux exécutions sommaires, les policiers n'ont pas négligé le dossier d'instruction numéro 202.  » 

« Je m'étais cru lumineux mais c'était de l'orgueil. J'avais voulu te soustraire à la folie et j'étais en train de t'arracher à tes rêves. Je t'espérais purifié, nouveau-né à la peau et au regard d'enfant, mais j'écorchais seulement ton vieux cuir de père et tes yeux hurlaient d'effroi. J'avais tort. Je n'étais pas en train de te sauver, mais de te perdre à jamais. Je n'avais pas réussi à te ramener du royaume des fantômes au mondes des vivants. J'étais en train de te torturer. Comme la police, j'étais en train de t'interroger. Comme la justice, j'étais en train de te condamner. Comme cette garce de vie, j'allais t'exécuter. »

« Lorsque je suis devenu adulte, mon père ne m’a plus parlé de la Résistance. Son fils, son spectateur, son captif avait quitté le théâtre sur lequel il régnait. Il n’y avait plus de petites mains pour applaudir sa bravoure. J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne. »

Quatrième de couverture


Éditions Grasset, août 2021
331 pages
Première sélection Goncourt 2021

mercredi 30 juin 2021

La traversée de l'été ★★★☆☆ de Truman Capote

Étonnante et sombre lecture que cette traversée de l'été. 
Truman Capote m'avait éblouie avec De sang froid et je suis en train de relire La harpe d'herbes que j'affectionne particulièrement. 
Ici, on sent la belle plume en devenir mais l'œuvre n'est pas aboutie, l'écriture manque d'intensité à mon avis, et pour cause, Truman Capote ne souhaitait pas publier cette histoire. Ses écrits ont été retrouvés vingt ans après sa mort et n'ont donc pu être retravaillés par ses soins. 
« C'est avec une grande fébrilité et non sans une certaine appréhension, que je lus le manuscrit de La Traversée de l'été. Je gardais à l’esprit que, selon toute vraisemblance, Truman ne voulait pas que ce roman fût publié, mais j’espérais aussi y découvrir Truman sous un nouveau jour, celui du jeune auteur qu’il avait été avant d’écrire son premier livre majeur, Les Domaines Hantés. […] Certes, ce n’était pas une œuvre aboutie, mais elle témoignait de l’émergence d’une voix originale et d’un écrivain au talent aussi étonnant qu’efficace. C’était une œuvre assez mature, dont les mérites propres se suffisaient à eux-mêmes, et les prémices du style et du métier à venir (qu'on retrouverait dans Petit déjeuner chez Tiffany)  étaient trop précieuses pour être ignorées. Je ne savais ce qu’en aurait pensé Truman, et j’avais conscience de ma responsabilité dans cette décision. Il y eut de longues discussions, mais pour finir nous étions tous d’accord : il fallait publier ce livre. »
Une petite déception pour ma part que je ne sais pas forcément expliquer. Peut-être un rythme pas toujours très fluide. Mais quand bien même, l'histoire d'amour qui se loge dans ces pages est très prenante et beaucoup le soulignent, elle témoigne d'une grande maturité de l'auteur. Grady, une jeune fille de dix-sept ans, issue d'une famille aisée, avide de liberté, décide de vivre pleinement son amour avec Clyde, simple gardien de parking.
  Truman Capote évoque les sentiments amoureux, l'amour fragilisé par la différence de classe sociale, la passion, la folie...
La tension monte au fil des pages, il y a comme un malaise qui s'installe au fur et à mesure que l'on apprend à connaître Grady et Clyde...D'une idylle joyeuse et innocente, on bascule dans une atmosphère plus sombre, plus étouffante où l'amour devient insaisissable et menaçant...

« Tout chez eux, depuis les meubles usés jusqu'à l'air que l'on respirait, oui, tout exprimait la vie en commun. Ils ne faisaient qu'un et rien n'aurait pu les séparer. Cela leur appartenait, cette vie, ce décor, comme ils s'appartenaient les uns aux autres et Clyde était d'abord et avant tout un des leurs, plus qu'il ne le croyait. Grady, elle, n'avait jamais appartenu à un clan comme celui-ci qui dégageait une chaleur presque exotique. Sans doute aurait-elle eu peine à y respirer. Sa nature ne pouvait s'épanouir qu'à l'air frais, dans l'indépendance propice aux coudées franches. Elle n'aurait pas eu honte d'admettre : « Oui, je suis riche, c'est grâce à l'argent que je tiens debout. » Sa fortune lui permettait de choisir selon ses goûts son cadre de vie et les gens qu'elle fréquentait. S'il en allait autrement pour les Manzer, c'était parce qu'ils ignoraient les bienfaits que procure l'aisance. Mais ils compensaient cette lacune en resserrant les liens qui les attachaient à ce qu'ils possédaient. Si, de la naissance à la mort, leur vie s'écoulait dans de plus étroites limites, elle y vibrait plus intensément. Du moins, Grady le croyait-elle. Mais qu'y faire ? A chacun son lot, on n'a pas le choix et le faucon revient toujours se percher au poignet de son maître. »

« La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. »

« Les fleurs contenaient l'été tout entier, avec ses ombres et ses lumières gravées dans les feuilles, et elle en pressa toute la fraîcheur contre sa joue. »

« Puisque l'on connaît le passé et que l'on vit au présent, pourquoi ne pourrions-nous pas croiser l'avenir en rêve ? »

« Le décor était fixé pour l'éternité, la mer avec ses vagues qui roulaient vers la plage, laissant parfois sur le sable des pétales de fleurs fanées. »

« « Pendant tout ce temps, moi je pensais que tu me fuyais, murmura Clyde.
- On ne fuit pas les gens, on se fuit soi-même, répondit Grady. Mais tout va bien maintenant. 
- Bien sûr; dit-il. Tout va bien. » »

Quatrième de couverture

New York, un été. Les parents de Grady McNeil, dix-sept ans, partent pour l’Europe. Elle reste seule dans le splendide appartement de la Cinquième Avenue, en face de Central Park. Alors que rien ne devait bouleverser ces vacances paisibles dans l'Upper East Side, elle tombe amoureuse d’un gardien de parking, Clyde Manzer. Folie passagère d’une jeune fille de bonne famille ? Insolence à l’égard de ses parents ? Grady l’aime, mais sa fierté provocante et la nonchalance de Clyde entraînent le couple vers de dangereux précipices. Sacrifieront-ils leur idylle à la bienséance ? Survivront-ils à leur passion destructrice ? Voici l’histoire d’une passion brève, le temps d’une saison, dans une des plus belles villes du monde. Ce roman de jeunesse révèle les prémices du génie de Capote, ses personnages subtils, jamais caricaturaux et la fantaisie de ses descriptions.
La Traversée de l’été (Summer Crossing) est le premier roman de Truman Capote. Le manuscrit a été retrouvé en 2005, à l’occasion d’une vente aux enchères. Il a été traduit en français en 2006 aux éditions Grasset.

« C'est une histoire naturaliste, comme, au fond, tous les bons romans. Comme ceux de Fitzgerald. Je me demande si, dans cette jeune fille de la bonne société new-yorkaise se mariant par provocation avec un gardien de parking, ce n'est pas le motif fitzgeraldien, le sentiment découlant du social, qui l'a fait rejeter par Capote. Jusque là, chez lui, et encore dans La Harpe d'herbe, le social n'a aucune importance relativement au sentiment, folle du logis sudiste qui radote avec un génie plus comparable à celui de Tennessee Williams. Et puis, chez Fitzgerald, les femmes sont intelligentes, ou méchantes, ou destructrices, mais décidées, tandis que les hommes sont timides, ou tricheurs, en tout cas fêlés ; le contraire de Capote. » Charles Dantzig

Éditions Grasset, septembre 2006
Traduction de Gabrielle Rolin
220 pages

mercredi 28 avril 2021

Lumière d'été, puis vient la nuit ★★★★★ de Jón Kalman Stefánsson

Jón Kalman Stefánsson saisit pour nous des instants de vies dans un petit village islandais qui n'abrite ni cimetière ni église et dans lequel il ne s'y passe, en apparence, pas grand chose. Le temps s'y écoule comme il doit s'écouler, il impose sa marque sur ses paysages, sur son économie, il trace sa route. L'auteur s'interroge sur le sens de la vie et en se faisant le chroniqueur de ce petit village islandais, en nous racontant les histoires de ses habitants, il nous offre un semblant de réponses. Pourquoi vivons-nous ?
« Il y a tellement de choses que nous ne comprenons pas, et nous redoutons parfois de poser les questions qui nous dévoilent et nous exposent, entièrement nus, aux yeux du monde. »
À travers les portraits des habitants de ce village, c'est une description universelle de l'humain que nous lisons, avec ses mystères, ses chimères, ses fantômes, ses joies, ses peines, ses doutes, ses angoisses, ses rêves, ses pertes, ses jalousies, ses vengeances … parfois à la limite de la raison. Parmi ces habitants, il y en a un « qui porte la voûte céleste dans sa tête », un hurluberlu Astronome qui rêve en latin, il y a Ágústa, une postière bien fouineuse, Elísabet, une jeune femme séduisante qui suscite jalousie dans bien des chaumières, il y a Davíð, un jeune homme doux et rêveur qui se prend dans les filets d'un premier amour, Jonas, capable de transformer le monde grâce à ses pinceaux … et tant d'autres qui ont su m'émouvoir, me bouleverser. Connaît-on vraiment quelqu'un ? Nous « ne percevons la plupart du temps que la surface sous laquelle se déploient des mondes dont nous ne soupçonnons même pas l'existence. » 

Jón Kalman Stefánsson raconte la vie, la mort, l'amour, la passion, il raconte aussi notre monde d'aujourd'hui, celui où tout va plus vite, où l'on ne prend pas ou plus le temps de prendre le temps, où nous devenons impatients, un monde qui se dérobe sous nos pieds
« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu'est-ce que la vie ? La vie, c'est quand Jónas pense à la courbe de l'aile d'un oiseau, c'est quand il s'endort, bercé par la respiration profonde de Pórgrimur, oui, c'est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l'espace qui sépare cette vie de la mort, d'ailleurs cette espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner ? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice - où ils avanceraient et reculeraient à leur guise ? »
Il y a de la lumière dans les écrits de Jón Kalman Stefánsson, une lumière intérieure douce et tamisée, scintillant de poésie. 

INCIPIT
« [Nous nous apprêtions à écrire que la particularité du village consistait précisément à n'en avoir aucune, or cette affirmation n'est pas tout à fait juste. Certes, il existe d'autres lieux où la plupart des bâtiments ont moins de quatre-vingt-dix ans, des ports de pêche qui ne peuvent s'enorgueillir d'être le berceau de quelque célébrité, d'aucun individu qui se serait illustré en sport, en politique, en littérature ou dans le domaine du crime. Il semble cependant qu'il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres - nous n'avons pas d'église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l'allure à notre environnement, le doux tintement des cloches réjouit les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l'éternité. Les cimetières sont peuplés d'arbres qui se peuplent à leur tour d'oiseaux qui gazouillent. Sólrún, la directrice de l'école primaire, a tenté par deux fois de lancer une pétition demandant une église, un cimetière et un pasteur. Elle a tout au plus rassemblé treize signatures, ce qui ne suffit pas à obtenir un pasteur, et moins encore une église ou un cimetière. Nous mourons évidemment comme tout le monde, mais beaucoup d'entre nous atteignent un âge plus que respectable. La proportion d'octogénaires est plus élevée que nulle part ailleurs en Islande, ce qui est sans doute la seconde particularité de notre village. Une dizaine d'habitants sont presque centenaires, on dirait que la mort les a oubliés et nous les entendons rire le soir quand ils jouent au mini-golf sur la pelouse derrière la maison de retraite. Personne n'a jamais réussi à découvrir le secret de cette longévité, mais peu importe, qu'il tienne au régime alimentaire, à la conception de la vie ou à l'orientation des montagnes, nous soupçonnons qu'elle s'explique justement par la distance qui nous sépare du cimetière le plus proche. Voilà pourquoi nous rechignons à signer la pétition de Sólrún, intimement convaincus que celui qui y apposerait son paraphe signerait son arrêt de mort et que, tout simplement, il appellerait sur lui la camarde. Ce sont sans doute là des divagations, mais les élucubrations semblent parfois convaincantes dès qu'il s'agit de la mort.
À part ça, il n'y a rien d'extraordinaire à dire de nous. … ]»

« Le village est plus ou moins au centre de la province. Au nord, au sud et à l'est, il y a la campagne, et à l'ouest, l'océan. C'est agréable de promener son regard sur le fjord bien qu'il n'ait jamais été poissonneux. Au printemps, il attire des oiseaux des tourbières joyeux et optimistes, ses rives regorgent de toutes sortes de coquillages, au loin, des milliers d'îles et d'écueils surgissent de l'eau comme une denture aléatoire - et le soir, le soleil répand son sang à la surface de l'océan, alors, nous méditons sur la mort. Vous faites peut-être partie de ceux qui trouvent ça malsain, qui se disent que ces pensées alourdissent l'être humain, qu'elles l'emplissent de désespoir, qu'elles endommagent ses veines et ses artères, mais nous affirmons qu'il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous jamais réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ? C'est une pensée rudement déplaisante, le hasard est souvent aveugle, ce qui réduit notre existence à un ensemble de tâtonnements, cette vie qui semble aller dans toutes les directions et s'achève le plus souvent au beau milieu d'une phrase - peut-être est-ce justement pour cette raison que nous allons vous raconter les histoires de notre village et des campagnes environnantes. »

« Celui qui rêve en latin est fait d'un bois fort peu banal. »

« Il est fort probable qu'une chose se brise en vous, peut-être même la corde du coeur, lorsque celui que vous pensez connaître de fond en comble, qui vous a séduite, que vous avez épousé et avec qui vous avez des enfants, une maison et des souvenirs, devient un beau jour un parfait inconnu. Certes, il est stupide d'imaginer connaître quelqu'un de fond en comble, chacun abrite toujours en lui des recoins sombres parfois aussi vastes que des palais, mais tout de même, elle avait épousé un homme plutôt jeune en prise avec la société, un des piliers du village, un homme qui influait sur notre existence, une entreprise en sommeil avait prospéré sous sa direction et engrangé des bénéfices, il avait été un exemple, une espérance, un ancrage, puis une nuit, il avait rêvé en latin, langue qu'il était parti apprendre à la capitale et il était rentré au village avec ses nouveaux yeux. »

« Vient l'été, vient l'hiver, lumière incandescente et nuits de goudron. »

« Tout a débuté au milieu des années 70, le monde était différent, tous les Beatles étaient vivants, on prenait l'avion sans redouter les terroristes, les routes étaient moins rapides, plus tortueuses, les distances plus longues, le monde semblait plus vaste et le bureau de postes était un carrefour d'échanges. »

« C'est dans le silence que se conserve l'or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude, découvre tant de choses, le silence s'infiltre dans les chairs, apaise le coeur, calme l'angoisse et emplit la pièce où vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu'au-dehors, le présent se déchaîne, c'est un sprinter, c'est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l'attraper. Hélas, le silence fuit les foules, il ne survit pas longtemps au sein des multitudes et ne tarde pas à s'éclipser. »

« La mer est profonde, elle change de couleur, on dirait qu'elle respire. Heureusement qu'elle est là, parfois, les journées s'écoulent sans que rien ne se passe, alors, nous observons le fjord qui bleuit, qui verdit puis s'assombrit comme une apocalypse. Mais s'il est vrai que l'immobilité est le rêve secret de la vitesse, nous devrions peut-être créé ici une maison de repos qui accueillerait les citadins souffrant de stress, non seulement ceux de Reykjavik, mais aussi de Londres, de Copenhague, de New York ou de Berlin. Venez donc vous ressourcer dans un lieu où il n'arrive jamais rien, où rien ne bouge en dehors de la mer, des nuages et de quelques chats domestiques. Certes, cette publicité serait quelque peu mensongère, mais quelles réclames ne le sont pas ? Celui qui travaille dans ce domaine doit être capable de nous persuader que l'inutile est nécessaire, et cela fonctionne à merveille puisque nos vies s'emplissent peu à peu d'objets futiles et de moments dénués de valeur, nous croulons tant sous les gadgets que nous peinons à garder la tête hors de l'eau. »

« Vous savez comment ça se passe aujourd'hui, nous avons tout ce dont rêvaient nos ancêtres, nous vivons beaucoup plus longtemps, nous sommes en meilleure santé, nous ne connaissons pas la faim, nous ne la ressentons que lorsque nous faisons un régime ou quand nous restons bloqués un peu trop longtemps dans un interminable bouchon, nous nous soucions de notre ligne, nous subissons des interventions de chirurgie mammaire, nous combattons la calvitie, nous rêvons de dents parfaitement alignées et nous aimerions connaître un plus grand nombre de recettes de cuisine, beaucoup d'entre nous travaillent trop et chez les hommes, la taille du membre est proportionnelle au temps passé au boulot. Nous nageons dans l'opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c'est un véritable casse-tête, pourquoi donc vivons-nous ? Cela dit, la plage de notre village est belle, elle forme un arc de cercle, mesure à peine un kilomètre, c'est apaisant de rester là à regarder une chose plus vaste que nous. La mer est éternelle, lit-on quelque part, c'est hélas n'importe quoi, tout change, le soleil mourra, les mers s'assècheront, les grands hommes sombreront dans l'oubli, mais comparée à la vie d'un être humain, la mer est en effet éternelle. »

« On ne perçoit le poids des chaînes que lorsqu'elles se brisent. »

« Les larmes ont la forme d'une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu'à la fin tout meurt et il ne reste rien. »

« La nuit longue et sombre nous prive de tout bon sens - et parfois, le monde n'a pas une once de bonté. »

« Votre livre doit compter, il doit toucher les gens. Vous devez aborder les conflits dans le travail, parler des batailles engagées pour régler les problèmes de la nation, de vos alliés et adversaires politiques, mais vous ne devez pas pour autant éviter de mentionner vos difficultés personnelles, et même si ce n'est pas notre objectif, rien n'est aussi vendeur qu'un livre pimenté d'une petite dose de malheur, ce serait hypocrite de dire le contraire. Nous avons tous été confrontés à des tragédies, pourquoi refuser d'en parler ? Et Finnur, n'oubliez pas que vous devez aussi emmener vos lecteurs dans le lit conjugal, vous devez pleurer et vous devez haïr pendant le processus d'écriture. Soyez sans pitié, soyez chaleureux, soyez sincère. C'est la sainte trinité à l'origine de tous les bons livres. »

« D'aucuns claironnent que les héros de chaque époque sont à l'image de leur temps et de leur environnement. Il y a un demi-siècle, nos modèles étaient peut-être les astronautes en qui nous voyions la grandeur de l'esprit humain, ils représentent le triomphe de la science, l'accès à de nouveaux univers, une forme de témérité, nous n'affirmons pas que tout cela était caractéristique de cette période, loin de là, les symboles procèdent toujours par excès de simplification, mais tout de même - les héros de chaque époque sont un miroir de l'air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l'homme en a besoin, c'est dans sa nature. Les grandes figures d'aujourd'hui ne sont-elles pas les journalistes, les architectes d'intérieur et les cuisiniers ? »

« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu'est-ce que la vie ? La vie, c'est quand Jónas pense à la courbe de l'aile d'un oiseau, c'est quand il s'endort, bercé par la respiration profonde de Pórgrimur, oui, c'est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l'espace qui sépare cette vie de la mort, d'ailleurs cette espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner ? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice - où ils avanceraient et reculeraient à leur guise ? »

« On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d'entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L'homme est un être complexe, un labyrinthe où l'on se perd quand on cherche des explications. »

« C'est étrange, ce pouvoir qu'a le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile. »

« Pourquoi ai-je vécu, s'est interrogée notre tante sur son lit de mort, nous avons ouvert la bouche pour lui donner une réponse bien que n'en ayant aucune, puis elle a rendu l'âme, parce que la mort nous devance toujours d'une bonne distance.
Nous avons vu la nuit venir sur les montagnes, nous étions dehors, l'air a vibré d'un léger frémissement puis une boule de feu s'est levée à l'est. Pourquoi vivons-nous, existe-t-il un réponse à cette question ? Certains soirs, avant que le sommeil nous gagne, quand le jour et son agitation ont pris fin, allongés dans nos lits, nous écoutons les battements de notre sang, la nuit entre par les fenêtres, et tout à coup s'éveille le soupçon insistant et désagréable que nous n'avons pas mis la journée à profit comme il se doit, qu'il y a une chose que nous aurions dû faire, mais dont nous avons oublié jusqu'à la nature. Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l'Histoire nous n'avons vécu dans un tel confort, que l'individu n'a jamais eu à ce point la possibilité d'influer sur son environnement, qu'il n'a jamais été aussi simple de s'engager, mais que la volonté de le faire n'a jamais été aussi rare - comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d'une telle situation ? »

« […]pourquoi ai-je vécu ? Faut-il voir en ces récits sur nos vies et nos morts au village et dans les campagnes voisines une tentative de réponse à cette question, ainsi qu'aux doutes et incertitudes qu'elle engendre ? 
Nous parlons, nous écrivons, nous relatons une foule de menus et grands événements pour essayer de comprendre, pour tenter de mettre la main sur les mystères, voire d'en saisir le coeur, lequel se dérobe avec la constance de l'arc-en-ciel. D'antiques récits affirment que l'Homme ne saurait contempler Dieu sans mourir, il en va sans doute ainsi de ce que nous cherchons - c'est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c'est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d'été. Avons-nous un rôle, autre que celui d'embrasser des lèvres ; savez-vous comment on dit Je te désire, en latin? Et à propos, savez-vous comment le dire en islandais ? »

« […] il en va souvent ainsi, le monde déborde de rêves qui jamais n'adviennent, ils s'évaporent et vont se poser telles des gouttes de rosée sur la voûte céleste et la nuit les change en étoiles. »

« Matthías a su s'y prendre pour nous amener à envisager ce en quoi nous voyons des évidences du quotidien comme de ridicules chimères. Des fantômes, dit-il, pourquoi pas, il y a bien des choses plus absurdes que ça, permettez-moi de vous en offrir un exemple frappant : des millions, et même des dizaines de millions de gens sont persuadés que les quinquagénaires américains blancs sont une bénédiction pour les nations de ce monde - des hommes conservateurs, bornés et belliqueux, aveugles à la fibre délicate qui constitue la vie, dangereux pour l'équilibre fragile de notre planète. Or, au lieu de les combattre, nous les encensons. »

« C'est surprenant de constater à quel point, autrefois, le temps passait plus lentement, quand nous regardons un film de Bogart tourné il y a soixante ans, on a l'impression que les minutes s'étirent, que les événements sont plus espacés et qu'il est par conséquent plus aisé de se frayer un chemin à travers l'existence, mêmes les balles de fusil sont plus lentes. Aujourd'hui, tout va plus vite. Le montage des films et des feuilletons est conçu pour accentuer la rapidité de l'action, on change constamment d'angle de prise de vues, nous avons presque cessé de cligner des yeux tant nous craignons de manquer une scène, un détail important, dans ce cas, que ferions-nous du journal de la veille ? »

« […] la vie semble parfois d'autant plus vaste que le lieu qui l'abrite est petit. »

« […] l'être humain est très doué pour laisser ses propres chimères l'abuser. »

« […] ceux qui ont le même âge se ressemble de plus en plus au fil des ans, le passé envahit toujours plus nos vies lorsqu'on atteint les quarante ans. »

« Nous avons tous besoin d'aller chez le médecin, à la pharmacie, sinon pour nous-mêmes, du moins pour accompagner nos enfants, à la consultation des nourrissons, ils sont pesés, ils sont mesurés, on entreprend immédiatement de nous classer, de nous situer, de nous transformer en points sur des graphiques, nous sommes évalués par rapport à la moyenne, vaccinés contre presque tout sauf la tristesse, les déceptions, la mort. »

Quatrième de couverture

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.
Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu - il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. Lumière d’été, puis vient la nuit charme, émeut, bouleverse.

Éditions Grasset, août 2020
316 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Deuxième sélection du Prix Médicis 2020