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lundi 3 août 2026

Atelier 4 ★★★★★ de Hélène Gestern

Mais quel livre !!
Combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir l'illusion de la performance, de la croissance ou de la compétitivité ? Une question qui me poursuit après cette lecture.

Hélène Gestern refuse les réponses faciles. Elle ne transforme jamais son roman en pamphlet. Elle donne des visages, des voix, des existences à celles et ceux que les statistiques résument en « accident du travail », « burn-out » ou « faute humaine ».
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
La citation de Jean-Baptiste Clément placée en ouverture prend alors tout son sens. Plus d'un siècle a passé, les mots du management ont changé, les méthodes se sont sophistiquées, mais enfin, cette question ne demeure-t-elle pas ? À partir de quand le travail cesse-t-il d'être un moyen de vivre pour devenir une machine qui broie les vivants ?

C'est sans doute ce qui rend ce roman si marquant. Derrière son suspense remarquablement mené, il nous oblige à regarder en face une violence souvent invisible, celle qui ne fait pas toujours la une des journaux mais qui, chaque jour, use, isole et parfois détruit des femmes et des hommes ordinaires.

Combien vaut une vie ? Peut-on réparer une existence avec un chèque, quelques mots de compassion et un accord de confidentialité ? Cette idée remue, non ?

J'ai tourné les pages avec avidité. Je les ai refermées avec beaucoup de colère et une profonde tristesse.

Une lecture aussi prenante que nécessaire.

« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République 
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde) 

« Mille fois depuis, j'ai revécu cette seconde où j'ai cru de toutes mes forces que le malheur avait frappé ailleurs.
Cet instant si paradoxal et si cruel où tu as continué à être vivante en dépit de leurs mots, de ton nom qu'ils prononçaient dans ma cuisine, protégée que j'étais encore par la folie de ma certitude. »

« Je tentais encore d'additionner les éléments, de les faire coïncider. Les flics, la morgue, ta main. Ton téléphone muet depuis deux heures, et pas de message hier soir. Mais rien n'acceptait de s'emboîter. D'un côté, il y avait toi, ton rire, ton visage, les balades que nous ferions ensemble au milieu des pins dans une semaine. De l'autre ce drap, un bras livide, une main qui portait la même cicatrice que la tienne, et dont je savais sans aucun doute possible qu'elle t'appartenait. J'ai pensé qu'il y avait forcément une explication, que tu allais apparaître, nous détromper, nous rassurer. Puis ce fut le grand noir. »

« À mon tour de lui répéter ce que la police m'avait dit, de lui relater ma visite à la morgue, où il se rendrait au petit matin; à mon tour de le voir passer, comme je l'avais fait la veille, du déni au doute, du doute à la peur, de la peur à l'anéantissement. »

« Une de mes patientes, choriste à l'Opéra de Paris, m'avait proposé de venir, avec plusieurs de ses amis, chanter le Lacrimosa du requiem de Preisner. Le lamento a vibré dans l'air chaud, d'une limpidité à fendre le cœur. Je t'ai cherchée du regard au milieu des autres, toi pour qui la musique avait été une compagne quotidienne. Puis la réalité m'a rattrapée. Ce thrène écrit pour un ami mort, c'était ton néant qu'il recouvrait désormais. Et la profondeur du chagrin qu'il exprimait, en dépit de la puissance de leurs voix réunies, me semblait pourtant loin, encore très loin, de recouvrir l'ampleur du mien. »

« Ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, la police, les gens d'Eco-Heft. Dire que ma femme était fragile, ou qu'elle prenait des médocs. Mais moi je sais bien que c'est sa putain de conscience professionnelle qui a tué Natacha.

Toutes ces responsabilités qu'ils n'ont pas arrêté de lui coller sur le dos, les soucis... La seule chose que j'espère, maintenant, c'est qu'ils vont payer pour ça. »

« En savourant mon café, la main de Bastien posée sur mon épaule, en regardant Simon, le bec encore barbouillé de gâteau au miel, tendre la main vers le chat qui bondissait pour attraper un papillon, je m'étais dit que si le bonheur existait, il devait avoir ce visage-là, précisément. »

« J'étais consciente qu'après ton accident, le monde n'allait pas s'arrêter de tourner. Ni ta boîte cesser de fabriquer ce qu'elle devait fabriquer. Néanmoins, tomber sur cette image m'a fait l'effet d'une gifle. Comme si ta mort ne comptait pas, qu'elle n'était qu'un grain de sable dans la vaste, l'inarrêtable mécanique de l'activité humaine, dont Natacha Dobrynine n'était plus désormais qu'un rouage; un rouage cassé, balayé, oublié. Certes, on avait dépêché des huiles d'Eco-Heft à tes obsèques, on avait fait semblant de compatir ; pendant ce temps, des avocats étaient déjà en train de préparer pour le veuf éploré un accord d'indemnisation, à condition que le monsieur accepte de ne pas protester trop fort. Affaire classée.
Tu ne représentais pour eux qu'une donnée statistique, un numéro sur la liste de celles et ceux qui avaient un jour perdu la vie sur leur lieu de travail. Tombée un samedi à l'aube à Étampes, sur un champ d'honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie, dont l'actualité effaçait les noms des sacrifiés, si tant est qu'on y eût un jour prêté attention. Ce n'étaient pourtant pas les cadavres qui manquaient, entre les usines, les terrils, les stades construits en pleine canicule et les routes frayées dans l'hiver sibérien, les machines broyeuses de chair ou les pêcheurs avalés par la mer.
Mais, à part quelques rangs de mineurs décimés le même jour par un coup de grisou particulièrement meurtrier, ces héros-là ne bénéficiaient d'aucun mémorial, d'aucun tombeau de l'ouvrier inconnu. »

« Pour moi, il n'y a qu'une issue : si tu as subi une pression telle que tu t'en es rendue malade, si tu as été poussée à la faute à cause du surmenage, bref, si ton entreprise a quoi que ce soit à voir avec ce qu'il s'est passé (et comment ne pas faire le lien ?), elle ne peut pas s'en tirer avec quelques mots d'excuse, une reconnaissance d'accident du travail et un chèque. Parce que ça aussi, je l'ai remarqué dans mon métier : une boîte qui fabrique de la souffrance chez ses salariés se contente rarement d'une seule victime.
Et surtout, la vie, ta vie, ma Tacha, n'est pas un bien meuble dont on calcule la valeur sur un coin de table avec des avocats. Quand je l'ai dit à Stéphane, il m'a envoyée sur les roses avec une véhémence qui m'a étonnée. « Ne r'en mêle plus, Irène. C'est déjà bien assez douloureux comme ça. » »

« Durant mes années d'études, il m'a beaucoup appris sur les pathologies et leurs remèdes. Mais il m'a surtout enseigné comment supporter sans broncher l'autorité de mes patrons successifs. C'est lui qui m'aidait à faire le tri dans leurs discours, lesquels n'avaient pas beaucoup changé par rapport à son propre internat. Quand les pontes prônaient le détachement, la technicité et la vitesse du diagnostic, mon père me répétait que chaque patient portait une histoire, sa propre histoire. Que ses symptômes et sa pathologie étaient la traduction d'une douleur parfois plus fondamentale, les morceaux d'un puzzle qu'il nous appartenait, à nous, médecins du quotidien, de recomposer. »

« Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas pensé au burn-out tout court, cette explosion intérieure si banale et si destructrice dont je constate pourtant les ravages chaque semaine au cabinet. Peut-être parce que tu ne t'es pas levée un matin incapable d'ouvrir ton ordinateur ou de rejoindre ton poste. Que tu ne m'as pas appelée en pleurant pour m'expliquer que tu n'y arrivais plus. Ou tout simplement parce que tu adorais ton travail, dont tu n'avais longtemps parlé qu'en termes enthousiastes. »

« Vous savez, dans la vie, j'essaye de ne pas m'énerver.
Je déteste la violence, mes parents en ont trop souffert.
Mais maintenant, à la radio, quand j'entends les discours sur les profs et leurs cinq mois de vacances, quand je vois de petits guignols incultes, payés six ou sept fois ce que je gagne, qui nous traitent de fainéants à longueur d'émissions télé, je voudrais attraper un de ces trous-du-cul et le traîner à la fac. L'asseoir à mon bureau, devant mes mails, dans mon amphi. Ou mieux : le coller devant une classe de gamins de sixième, dans le 9-3.
Je ne lui donne pas une semaine avant de craquer. »

« Le résultat est que je connais désormais l'historique de ta boîte par cœur. Leur souci de l'environnement apparaît à chaque page de leur site, dans leurs vidéos : retraitement des eaux usées, durabilité des forêts exploitées, circuits courts, recherche sur des pigments végétaux. Ce point-là, les colorants, c'était ta spécialité. Tu m'avais expliqué un jour combien de litres d'eau et quelle quantité de chlore étaient nécessaires pour produire une seule feuille de papier blanc. Effrayant. »

« Vous confirmez ? Pourtant, personne ne nous a jamais prévenus des risques. On n'avait pas d'informations, juste les bidons de produits, les factures, et au revoir.
Le pire, c'est que si j'avais su, je ne suis même pas sûr que j'aurais pu faire autrement. On avait le crédit, la mise aux normes des étables, et les quotas à Bruxelles. Les prix ont pas arrêté de dégringoler, l'inflation qu'ils disent, mais je sais pas comment ils font pour vendre les marchandises à un prix pareil quand on voit à quel tarif ils nous les achètent.
Ils nous ont étranglés.
Les vrais coupables, c'est les industries qui fabriquent ces saloperies et ceux qui les autorisent à les vendre. Ils nous achèvent alors qu'on s'est à peine versé un SMIC, Mimi et moi, en trimant toute notre vie. Y'a pas des lois contre ça ? Elle sert à quoi l'Europe ? Juste à nous emmerder ? Ma fille, elle dit que les fabricants de chimie envoient des gens pour corrompre les députés, que ces fesse-mathieux ont même leur bureau à Strasbourg. Comment c'est possible, des magouilles pareilles, docteur ?
J'espère que Mimi, elle attrapera rien. Elle aussi elle a manipulé les bidons, et elle est montée sur le tracteur plus souvent qu'à son tour. Et nos petits-enfants venaient pas-ser les vacances à la ferme, tout contents d'aller jouer dans les champs ou de grimper sur la moissonneuse-batteuse...
À votre avis, docteur, pour eux, y a un risque ? »

« Cent soixante-dix mille euros. Voilà le prix auquel ils ont chiffré ta vie. Selon Benoît Ruat, que j'ai eu au téléphone, c'est une somme importante, pour ne pas dire étonnante s'il y a bel et bien eu faute de ta part. Moi, j'y vois la rançon du silence de ton mari : un geste d'apaisement qui est censé étouffer le scandale et éloigner la perspective d'un procès. »

« Throughout the Dark Months of April and May. Son titre paradoxal, auquel je ne comprenais rien, est aujourd'hui un résumé parfait de mon existence. »

« Aujourd'hui, je ne les interromps plus. J'écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu'on exerce ou du salaire qu'on touche. »

« Mes patients sont serveurs, profs, esthéticiennes, greffiers, agriculteurs. Ils me racontent les réunions, les horaires variables, les locaux mal chauffés, les mails à onze heures du soir, les promotions refusées, les nouveaux logiciels, les charges sociales, la paperasse, les exigences de dernière minute, la course pour récupérer les enfants à la crèche, la bureaucratie kafkaïenne, les normes européennes, les petits chefs autoritaires, les collègues tripoteurs, la fatigue explosive.
À ceux qui travaillent dans de grands groupes, on offre des numéros verts et des cellules d'écoute - c'est-à-dire des gens payés pour faire semblant de compatir à leur mal-être. 
On organise des réunions sur la prévention des risques psycho-sociaux et des troubles musculo-squelettiques, on envoie des questionnaires sur le bien-être des salariés, où les seules réponses possibles sont « plutôt satisfait - plutôt pas satisfait », sans jamais entrer dans le détail de ce qui fait réellement souffrir. Le même genre de dispositif qu'on servait dans une des vidéos promotionnelles à propos du charme qu'il y avait à être salarié chez Eco-Heft ; à croire que ces systèmes et ces discours étaient vendus prêts à l'emploi par des cabinets de conseil.
L'épuisement de mes malades me renvoie au tien. Et si, sous le coup de la pression, tu les avais vraiment commises, ces erreurs ? Et si tu avais accumulé les heures supplémentaires et accepté cette astreinte par excès de scrupule, comme le pensait Stéphane ? Ou pire, si tu avais craqué, vraiment craqué, parce que l'extrême fatigue est capable de faire disjoncter le cerveau quand elle ne trouve plus d'issue ?
Cette pensée m'obsède et les journées marathoniennes que je m'impose ne suffisent pas à la faire refluer. J'ai arrêté les antidépresseurs sans le dire à mon mari, fatiguée de cette ouate chimique qui donnait aux émotions une couleur artificielle. Je préfere encore la douleur nue et sa violence vibrante; je préfere encore avoir mal de toi, parce que avoir mal de toi, c'est une façon de te garder vivante en moi.
Il n'empêche que chaque matin, quand j'ouvre les yeux, c'est la même stupéfaction, le même vertige et le même désarroi : tu n'es plus là. »

« Votre sœur n'est jamais venue me voir pour me parler de ses problèmes. Enfin, pas officiellement... Mais je l'avais rencontrée à un après-midi de team building. Vous voyez ce que c'est ? On rassemble l'ensemble du personnel pour des séances de krav-maga ou des week-ends accrobranche. Des idioties qui coûtent une fortune à la boîte. En revanche, pour mettre la pression aux salariés en faisant semblant de se soucier de leur bien-être, il n'y a pas mieux.
J'ai fait la connaissance de votre sœur au week-end escalade. Pardon, à l'activité de cohésion escalade. Le mot d'ordre était « sortir de sa zone de confort » - encore une formule que ce trou-du-cul de Sernin avait dû apprendre dans son école. J'avais alerté les collègues par la voie syndicale. Inviter les gens à venir une fin de semaine sans payer, c'est clairement un coup de vice. Oh, ils s'étaient crus malins en décrétant l'activité facultative... Sauf que personne n'était dupe : leurs trucs, si tu viens pas, t'es mal vu. »

« Quand une boîte marche mal, neuf fois sur dix, ce n'est pas parce que les salariés ne fichent rien ou qu'ils ne sont pas motivés. C'est parce que le marché se casse la figure ou que le management est pourri. Bref.
De toute façon, le travail, je l'ai déjà dit à Castella, ce n'est pas une épreuve de plus aux Jeux olympiques. Plutôt un moyen de gagner décemment sa vie pendant quarante-trois ans sûrement plus longtemps, compte tenu de ce qui est en train de se passer avec les retraites.
Et quarante-trois ans, bon sang, c'est long.
Vous savez, dans ma carrière, j'en ai vu défiler, des jeunots qui débarquaient chauffés à blanc, décidés à bouffer tout le monde. Ils nous parlaient comme à leur chien, ils se voyaient calife à la place du calife. Les mêmes qui finissaient carbonisés huit ans après, en ne rêvant plus que de garder des chèvres ou faire de la menuiserie.
Votre sœur n'était pas comme ça. Je veux dire : pas avec les dents qui rayent le parquet. Ceux qui ont travaillé avec elle disent que c'était une grosse bosseuse, mais qu'elle ne se mettait jamais en avant. »

« - Qu'est-ce que ma sœur faisait dans cette usine, à cette heure-là ?
- Nous l'ignorons. Mais a priori elle n'a pas le profil d'une délinquante, ni celui d'une femme suicidaire. On ne mange pas tranquillement un morceau de pizza avec un collègue avant de faire le saut de l'ange. Si elle s'est arrangée pour rester sur les lieux ce soir-là, c'est qu'elle avait une raison. Le juge Subercazeaux veut savoir laquelle, moi aussi. Nous ne renonçons pas. »

« Votre sœur, je ne la connaissais pas beaucoup. Mais je me suis toujours bien entendu avec elle. Elle était gentille. Pas comme les autres, là, les nouveaux.
Eux, ils sont méprisants. Le chef de l'unité, deux ans que je le croise, et c'est à peine s'il dit bonjour. Madame Nocton, la DRH, elle m'a appelé Oussama pendant le dernier stage de cohésion. Bravo, la cohésion, quand les responsables ils sont même pas capables d'appeler les employés par leur nom.
Le mien c'est Samuel Umutesi. Je parle anglais, kinyarwanda et français. J'ai un BTS en maintenance des systèmes industriels et une licence pro qualité sécurité environnement. Je l'ai passée en formation continue, le soir après le boulot. Mais pour ces gens-là, je serai toujours Oussama. Ou Mamadou, ou Samba. Un Noir, quoi.
Votre sœur, c'était différent. « Bonjour monsieur Umutesi », dès le premier jour. C'est moi qui ai fini par lui demander de m'appeler Sam. »

« Le choc, latéral, avait été trop léger pour déclencher l'airbag.
À cinquante centimètres près, ç'aurait été une autre histoire.
Quand je suis descendue de la voiture, je ne ressentais rien, comme si la peur n'était pas encore montée à mon cerveau. Pour le moment, je n'avais qu'une idée en tête, respirer la forêt, son air froid et nocturne, et offrir mon visage à la pluie, au ciel immense et muet. Enveloppée par la brume qui montait de la chaussée, dans ma solitude végétale, j'entendais le sang battre à mes oreilles. Et soudain je t'ai sentie, là, tout près de moi, comme si ton esprit flottait entre ces arbres, que nos deux corps avaient retrouvé leur jonction d'enfance et que tu m'attendais au cœur de la nuit.
J'ai tressailli quand une branche a craqué dans l'ombre et qu'une biche a débouché des taillis. Dans la lumière des phares, le cervidé était magnifique, avec son museau fin, ses oreilles sombres, son pelage brillant de pluie et ses pattes élancées. Elle s'est figée dès qu'elle m'a aperçue, a humé l'air alentour. Son œil s'est fixé sur moi, quelques secondes qui m'ont paru une éternité. Puis elle s'est élancée, a franchi la chaussée en trois bonds et je l'ai vue disparaître dans un remuement de branches. L'instant d'après, elle n'était plus là.
Le regard que nous avions eu le temps d'échanger, elle et moi, avant que la forêt l'engloutisse, m'avait bouleversée. Peut-être parce que cela faisait longtemps qu'un être vivant ne m'avait regardée ainsi sans me condamner, sans me plaindre, sans me juger.
Et brusquement, à l'image de ce miracle de distinction animale, de ce corps puissant et de ses extrémités graciles, s'est substituée celle de sa traque par des chasseurs. Le pelage beige souillé de sang, la course folle, les muscles mis à la torture par l'acide lactique, le cœur prêt à exploser. Les abois, la panique en sentant les effluves de plus en plus proches, les chiens hystériques et les hommes affamés de gibier, jouissant par anticipation du moment où, du bout de leur fusil, ils transformeraient la reine de la forêt en tas de chair sanguinolente.
Ceux-là auraient mérité de goûter, à leur tour, la terreur de la traque, le froid du métal contre la peau, les entrailles qui se vident, les interminables secondes où on se voit mourir. Ceux-là auraient mérité de connaître l'écrasement de leur visage contre la terre, la douleur et l'impuissance face à leur prédateur. Du fond de ma nuit intérieure, une fureur biblique, une cruauté minérale naissait en moi. Elle me faisait peur, mais je devinais qu'elle serait, à partir de maintenant, ma seule et ma meilleure alliée. »

« J'avais toujours voulu protéger papa de ce soupçon, sans accepter d'envisager que lui-même emprunterait le même chemin. Pourtant, lui aussi avait vu, à la morgue, le relief de ton corps, son visage confisqué par le drap mortuaire. Lui aussi t'avait portée en terre, ce vilain jour de juillet. Lui aussi avait entendu une fillette réclamer sa mère alors que celle-ci gisait dans un cercueil à quelques mètres d'elle. »

« Le pompon, c'est quand ils se sont mis en tête de « ressouder les équipes ». Les équipes qu'ils avaient eux-mêmes fracturées, mais ça, ça n'avait pas l'air de leur sauter aux yeux. C'était l'idée de la nouvelle DRH, Agnès Nocton une catastrophe, cette bonne femme, soit dit au passage. Ils nous ont imposé des « temps de cohésion ». Une fois sur deux, ça se passait le week-end ou le soir. Là, j'ai vraiment buggé. Je suis chimiste, pas sportif de haut niveau. Et si je veux faire de l'accrobranche, je loue un gîte pendant les vacances et j'emmène ma femme.
Je vous passe les séminaires sur l'optimisation du temps de travail... Vous voulez vraiment le détail ? Eh bien, deux heures à écouter blablater des jeunots à chaussures poin-tues pendant que les tâches s'accumulaient. Ma belle-sœur, qui travaille comme psy, m'a expliqué que ça s'appelait l'« injonction contradictoire ». On ordonne aux gens de faire quelque chose en leur retirant les moyens de le faire. Un peu comme si on vous demandait de courir un cent mètres avec un scaphandre, vous voyez... Ça rend les gens complètement fous, ce genre de tenaille. Et ça s'est vérifié chez Eco-Heft. Les congés de maladie ont grimpé en flèche, il y a eu des démissions. Mais plus le climat se détériorait, plus on avait droit aux sessions sur l'« optimisation du temps de travail ». Allez comprendre. »

« Bastien n'y a pas tenu. Rompant notre pacte de silence, il m'a envoyé un message pour me demander s'il devait lui aussi chercher un avocat. Derrière le sarcasme, la peine.
Je le comprends. Il n'est pas responsable de cette situation. Et au fond, moi non plus. Nous sommes des gens ordinaires percutés par un drame qui a rompu notre dia-pason. Ce qui faisait l'aménité du temps s'est englouti : l'espoir de la grossesse, l'image de notre fille qui aurait joué avec la tienne, l'attente impatiente des vacances, le plaisir du petit café que m'offraient les patients à l'issue de mes visites. Dans ce monde amer si plein de ton absence, le souvenir des mains de mon mari sur ma peau est devenu une monnaie qui n'a plus cours. »

« Madame Dobrynine, des gens harcelés, j'en vois passer beaucoup, dans ce bureau. Vous n'auriez pas pu empêcher ce qui s'est produit, même avec la meilleure volonté du monde. C'est un processus long, pervers, insidieux. Souvent les salariés finissent par le cacher à leur mari, leur famille. Ils ont honte, se disent qu'ils sont faibles, se posent des questions sur leurs compétences. Ils perdent peu à peu l'estime d'eux-mêmes. S'ils en parlent, la plupart du temps, l'entourage leur conseille de démissionner. Ensuite, ils n'osent plus se plaindre.
Ces boîtes ont les moyens de détruire quelqu'un, elles apprennent même des techniques pour y parvenir. »

« Je prenais conscience de ce qu'avait été ton quotidien.
Un monde schizophrénique, une ligne de crête fragile entre production destructrice et tentative pour en ralentir les effets les plus délétères. Je n'ai toujours pas compris le lien entre le cancer de la vessie et les questions de durabilité des forêts, mais je suis de plus en plus convaincue que tu montais un dossier contre Eco-Heft, et pas pour vendre leurs secrets de fabrication à la concurrence. »

« J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi à qui vous êtes en train de parler. La semaine dernière, je dînais chez le directeur de cabinet du secrétaire d'État au Commerce et à l'Industrie. J'ai cent soixante-dix-huit employés en responsabilité sur ce site, des normes et des contraintes de tous les côtés. Et chaque jour, je dois me battre comme un chien pour rester compétitif, sauver nos emplois, ne pas me faire bouffer par les Américains ou les Chinois. »

« Ce cercle infernal n'en finira donc jamais ?
De plus en plus souvent, je pense que, face à de tels individus, deux coups de poing au fond d'une impasse et trois dents cassées feraient mieux que des blâmes et des discours. L'épuisement se nourrit aussi de l'impuissance : devoir se battre à armes inégales, subir la violence sans pouvoir y répondre par le même canal, inventer des processus de conversion des blessures en gestes symboliques, en paroles, en procédures sans quoi nous finirions par retourner à l'état animal. Mais cette contention de sa propre rage, quand elle dure trop longtemps, brûle l'âme. Brûle le cœur, brûle les ailes comme elle a brûlé les tiennes, ma pauvre Icare, tombée de ta coursive où tu étais montée parce que tu pensais qu'on ne négocie pas avec son idéal.
Comme j'aimerais, dans la tourmente d'où je te parle, avoir su conserver cette pureté, cette confiance-là. »

« Être lanceur d'alerte, c'est se condamner à une immense solitude. »

« Le secret des sources, c'est pour protéger les gens, pas pour permettre à leurs bourreaux de continuer leur vie tranquillement. 
Votre sœur ne se résignait pas à ce qu'on détruise sciemment des vies pour faire de l'argent. Elle m'avait dit, un jour où on parlait du scandale du Mediator : « Comment on vit avec le sacrifice des innocents ? » Ça la révoltait.
On va se revoir, Irène. Vous pouvez m'appeler n'importe quand. Le jour, la nuit, quand vous voulez. En attendant, faites bien attention à vous. Je vous en prie. »

« À ce moment-là, ne resteront que les voix enrouées de la famille, celle d'une Marie-Paule Coste, d'une Marie Volta, pour rappeler ton nom. Et pendant que les actionnaires referont connaissance avec leurs dividendes, partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l'exploitation du salarié par le salarié.
Je suis lucide. Je sais que certains accomplissent ces basses besognes à contrecœur, sous la pression de leur patron ou du marché, conscients qu'eux-mêmes ne sont que des maillons de la chaîne alimentaire, aussi fragiles, à leur niveau, que ceux qu'ils ont ordre de dominer. D'autres s'y résigneront après avoir étouffé leurs scrupules, usés par l'effondrement de leurs idéaux, par leur impuissance à peser dans la bataille. Certains laisseront d'emblée leurs états d'âme au vestiaire, convaincus qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, et que la loi d'airain de la productivité justifie bien quelques accommodements avec l'éthique, la justice ou la vérité.
Mais un petit nombre, hélas, y trouvera du plaisir. De la pure jouissance. Et c'est dans cette frange-là que le diable recrutera ses séides. Eux goûteront sans vergogne l'exercice du pouvoir. Des minus habens qui n'étaient rien ou pas grand-chose avant qu'on leur mette une arme chargée entre les mains se découvriront un vrai talent pour imposer des brimades, des horaires absurdes, des tâches rebutantes. Les visages qui pâlissent, les yeux cernés, les pleurs dans les toilettes les conforteront dans leur sentiment de toute-puissance. Les burn-out seront leurs petites victoires ; les démissions, leurs trophées. »

« Cet être qui ne sait rien du monde, de la noirceur des hommes, des mensonges et du pouvoir. Rien non plus de la duplicité de la femme qui le nourrit, capable de lui prodiguer des caresses puis de s'asseoir à onze heures du soir derrière un écran pour choisir, sur ordre, les mots assassins qui en anéantiront une autre.
Ignorant de l'existence des usines, des machines, des coursives, des profits et des mensonges ; ne sachant pas qu'on peut fabriquer du désespoir comme on fabrique une arme, le planter dans le cœur de quelqu'un jusqu'à le faire tomber.
Inconscient du fait que chaque goutte d'eau qu'il lape, chaque goulée d'air qu'il prend est corrompue par une espèce qui a préféré boire ses poisons jusqu'à la lie, jusqu'à l'anéantissement, laissant à la génération qui suit le soin de nettoyer la coupe, en sachant qu'il est déjà trop tard.
Incapable de deviner que ces hommes à qui il a choisi, depuis des millénaires, d'accorder son amitié sont devenus trop savants, trop habiles, trop dominateurs; qu'ils ont depuis longtemps perdu la boussole qui leur permettait de faire la différence entre l'envie et le besoin, et que cette confusion les a rendus fous.
Fous, cupides et dangereux.
Ce petit chien, dont soudain je voudrais absurdement connaître le nom. Qui n'a conscience à cette seconde que de l'air qu'il respire, de l'insecte qui agace son nez, de la rosée qui caresse son pelage, de son soulagement proche et de l'odeur de l'herbe mouillée. »

Quatrième de couverture

Quand on annonce à Irène Dobrynine, médecin généraliste à Fontainebleau, que le corps de sa sœur a été retrouvé dans l'atelier 4 de l'usine de papier d'Étampes où la jeune femme travaillait comme chimiste, elle se refuse d'abord à le croire.
Comment et pourquoi sa cadette se serait-elle aventurée de nuit dans une zone ultrasécurisée ?
Décès accidentel ? Suicide ? Mort provoquée ? La reconnaissance d'un accident du travail est-elle une façon pour l'entreprise de fuir d'autres responsabilités ?
Obsédée par les doutes, Irène aiguillonne un ballet judiciaire qui ne suffit pas à ébranler le mur du silence. Tandis qu'au fil des semaines, la tragédie détruit sa famille comme une bombe à fragmentation, elle poursuit son enquête avec acharnement, reconstituant minutieusement la tapisserie de la vraie vie de Natacha à partir d'une trame d'informations contradictoires confessions de témoins qui l'ont connue, révélations de collègues et procès-verbaux d'interrogatoires.
La petite musique de nuit du roman à suspense compose peu à peu la symphonie chorale d'un roman social sur la souffrance au travail comment s'oppose-t-on à ceux qui, en toute impunité, ont choisi de détruire la vie ?

Hélène Gestern est enseignante et chercheuse. Elle est notamment l'autrice de 555 (Arléa, 2022), qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire et de Cézembre (Grasset, 2024). Atelier 4 est son treizième livre.

Éditions Grasset,  mars 2026
281 pages 

lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

dimanche 15 février 2026

Les griffes de la forêt ★★★★☆ de Gabriela Cabezón Cámara

J’ai failli abandonner ce livre.
Vraiment.
Je tournais autour, je butais sur la voix, sur les zones floues, sur ce personnage insaisissable. Je cherchais une ligne claire, le texte me donnait une dérive. Je voulais une trajectoire, il me proposait une mue.
Et puis j’ai changé de posture, j’ai cessé de vouloir suivre, de vouloir tout comprendre. À partir de là, la rencontre s’est faite.

Les griffes de la forêt de Gabriela Cabezón Cámara n’est pas un roman qui guide, c’est un roman qui expose. Il nous laisse dans l’instabilité d’une voix, dans la fragmentation d’un récit, dans la matière vivante d’une langue. Ce choix formel, qui m’a d’abord tenue à distance, s’est révélé profondément cohérent avec son sujet, une identité en fuite, une histoire hors norme, un corps hors assignation.

Le livre imagine la fin possible, la fin rêvée, d’une nonne-soldat, Catalina de Erauso, ayant réellement existé. Mais loin de refermer une légende, il la rouvre. Il lui rend du trouble, du souffle, de la chair. Il ne fige pas : il libère. À travers cette réinvention, le roman interroge frontalement le genre, le pouvoir, la conquête, la domination des corps et des territoires. Il ne plaide pas, il incarne.

Et surtout : la nature.

Rarement j’ai lu une forêt aussi présente. Pas un décor, pas une toile de fond, une force. Une entité agissante. Un lieu de bascule. La végétation, la boue, l’eau, les bêtes, la chaleur, les odeurs, tout participe à la transformation. La forêt n’est pas l’exotisme du récit, elle est sa politique. Elle défait l’ordre imposé, elle offre un contre-monde, elle permet d’autres alliances, d’autres appartenances.
La langue porte cela avec une intensité presque organique, sensorielle, heurtée, poétique, traversée d’échos multiples. Elle mélange, déborde, résiste aux cadres, comme les êtres qu’elle raconte. Certaines pages sont d’une beauté sauvage, presque tactile.

C’est une littérature engagée mais jamais démonstrative. La cause naît de la forme même, du point de vue adopté, des voix choisies. La fiction devient un acte de réparation symbolique, redonner récit à celles et ceux que l’Histoire a simplifiés, instrumentalisés ou effacés.
Il est déstabilisant ce livre car il ne cherche pas l’adhésion immédiate. Il demande une vraie disponibilité, et aussi une acceptation de l’incertain.
J’ai cru m’y perdre, j’y ai trouvé de l’ampleur.
Comme quoi certaines lectures ne s’aiment pas d’emblée. Elles se gagnent. Et elles restent.

« [...] je contemple les arbres et les lianes, des branches flexibles et de longues racines de l'air, elles deviennent un filet à la manière des pêcheurs ou non, non, plutôt à celle des araignées, d'une foule d'araignées qui se seraient mises à tisser les unes au-dessus, en dessous et dans les autres, oh, vertes et immenses et frémissantes, aussi frémissantes que tout ce qui vit, ma chère, comme toi et moi et les plantes, et aussi ses lézards et la forêt entière qui, il me faut te le raconter jusqu'à ce que tu le comprennes, est un animal composé de beaucoup d'animaux. Pour la traverser, impossible de marcher à la manière des personnes ; il n'y a ni chemins ni lignes droites, la forêt fait de toi son argile, elle te modèle avec des formes d'elle-même et voilà que tu voles insecte, que tu sautes singe, que tu rampes serpent. Tu vois, il n'y a rien de si étrange à ce que moi, qui fus ta petite adorée, je sois aujourd'hui, si tu veux, ton fils aîné américain: ta petite n'est plus la prieure dont tu avais rêvé ni le noble fruit de la noble semence de notre lignée, ta petite est un muletier respecté, un homme pacifique. Et, dans la forêt, un petit animal à deux, trois ou quatre pattes avec les autres animaux, ceux qui sont miens comme moi je suis leur, un petit animal finalement qui monte et descend et grimpe et contourne et saute et s'accroche aux lianes et s'enivre du parfum vénéneux des plantes grimpantes et voraces et des fleurs minuscules aux pétales si fragiles qu'ils résistent à peine à la plus légère brise, qui ploient sous le poids des gouttes car tout est toujours en train de goutter ici, et des papillons qui sont cela te plairait tellement de les voir de la taille du poing d'un homme de grande taille, ils sont plus grands que mes mains, ces papillons, plus grands que mes mains de soldat, ma tante, savais-tu qu'on m'a fait lieutenant et qu'on m'a donné des médailles ? Mais ça, ce n'était pas dans la forêt. »

« La forêt, c'est un volcan, ma tante, un volcan en une éternelle éruption lente, très lente, une éruption qui ne tue pas, qui fait naître le vert et qui palpite le vert en bouillonnant d'eau ici sur le sol de mon bois qui n'est pas du tout le mien, c'est moi plutôt qui suis sien, et qui est encore moins un bois, qui ne l'est pas du tout, ma tante: elle est forêt, forêt féroce, cette mienne forêt semblable aux sables que tu me racontais, oui, mais si tu la voyais, si tu sentais son odeur, tu la ferais tienne et tu deviendrais d'elle comme moi je le suis devenu et, ah, si tu touchais ses tiges et ses pétales et ses feuilles géantes et ses bestioles poilues et ses couleurs, parce que ici les couleurs se touchent, comme il est pâle ton arc-en-ciel de Saint-Sébastien, fantomatique dans la brume froide, mais pas ici, ici les couleurs sont dotées de chair car tout est doté de chair dans cette forêt où je demeure en compagnie de mes animaux et de mes serfs qui sont miens comme je fus tienne et tien et de notre bois dans notre Donostia quand j'étais jouvencelle, ma très chère tante. »

« L'énergie de la fuite a grandi en moi comme grandissent les petites racines dans les noix qu'à la veillée de Noël, il y a quarante ans, tu avais amoureusement conservées pour le lendemain, jour de la Nativité, essayant de calmer mes pleurs de petite fille et, bien entendu, tu y étais parvenue : j'eusse aimé être chez moi, tu le savais, mon âge était fort tendre et déjà j'avais été séparé de ma mère, de mon petit cheval bai, de mes frères et de leurs jeux militaires, de l'éclat du foyer dans ma cuisine. Rien de tout cela n'était mien mais à quatre ans je ne pouvais le savoir. Tu m'as assise sur tes genoux, tu as séché mes larmes, tu m'as montré une noix et tu as promis un arbre à mes yeux hagards. Promesse tenue. »

« ...Le jour suivant, au banquet de Noël, tu avais trois noix dans la main. L'une d'elles, toutes peut-être, serait un arbre, m'as-tu dit. Que l'arbre était tout entier contenu dans la noix, qu'il suffisait de lui donner humidité et paix, que je verrais bien. Tu as fendu une des extrémités de la coque avec un petit marteau. Tu as versé quelques gouttes d'eau dans le trou. Tu as pris un morceau de tissu, l'as mouillé dans le bol et en as enveloppé la noix. Tu m'as aidée à faire la même chose avec les deux autres. Nous les avons déposées dans un coin de la cave. Nous sommes allées chercher de la terre dans le bois de pins du couvent. Mes petites mains la ramassaient avec émotion, pleines d'un désir d'arbuste, de donner le jour. Je tremblais, ma tante, le jour où nous sommes arrivées et que deux noix avaient poussé des racines: c'était une petite queue-de-rat, mais de couleur blanche, à l'extrémité très pointue. C'est ce que tu m'as dit et je m'en souviens encore. Émerveillée, je n'ai pu te parler qu'en murmurant, il me semblait qu'on ne pouvait pas parler à voix haute face au miracle de la noix. J'ai su, si petite encore, que je me trouvais face au sacré, à la vie qui surgit, à ce qui, comprimé en un point unique, se déploie tout entier en des infinis.
Et il advint de moi ce qui était advenu de la noix : j'étais moi tout entier homme en moi fillette de la même façon que l'arbre nouveau est dans le fruit de l'arbre ancien. Ainsi grandit en moi le désir de fuir, celui de marcher à travers le monde, une petite racine qui devint tige et branches et feuilles et cime ronde, tout comme poussèrent mes jambes et mes cheveux et, oh, mes seins. Il était innocent, mon corps, ils étaient innocents la noix et l'arbre qui de la noix était né et avait poussé, et innocents aussi les oiseaux qui en lui, avec lui, vivent, et innocente l'ombre sous laquelle tu trouves peut-être refuge un après-midi d'été et qui est certainement aussi le refuge des moutons, des cochons, de la petite vache qui te fournit le lait de tes desserts. Et le refuge des noix. Tu me comprends ? Je crois que oui. Je me souviens comme tu vibrais, ma tante, comme ton corps frémissait lorsque tu me racontais les histoires des hommes, car tu me racontais également celles de Dieu et des saints et des anges et des vierges, mais pour ce qui est de vibrer, ton corps, ma petite tête sur tes genoux ne le sentait vibrer qu'avec les histoires des hommes, ceux du Monde Nouveau, l'Amérique et ses âmes innocentes elles aussi, mais condamnées. »

« Elle marche, la Vierge pure 
de l'Égypte à Bethléem 
et à mi-chemin 
l'Enfant avait soif.

- Ne demande pas d'eau, ma vie, 
ne demande pas d'eau, mon bien, 
car les fleuves qui descendent sont troubles 
et les ruisseaux aussi.

Là-bas, sur ces hauteurs, 
il y a une vieille orangeraie; 
un aveugle la garde, 
et que ne donnerait-il pas pour voir ?

- Petit aveugle, petit aveugle, 
si tu me donnais une orange 
pour que la soif de cet enfant 
soit un peu calmée.

- Ah, ma Dame, ma Dame ! 
prenez ce que vous voulez. 
La Vierge, parce qu'elle était Vierge, 
n'en prenait que trois.

L'Enfant, parce qu'il était Enfant, 
toutes les voulait prendre.

Dès que la Vierge fut partie, 
l'aveugle se mit à voir. 
- Qui était cette dame 
qui me fit tant de bien ? 
- C'était la Vierge Pure 
qui va de l'Égypte à Bethléem. »

« Ah, les perroquets, quelles beautés, il faudrait que tu les voies et alors tu comprendrais qu'ici les couleurs wivent, elles sont de chair et de plume, elles vibrent en bleu et piaillent en rouge, en jaune, en vert. Et ils apportèrent également des sagaies à Colomb qui leur donnait en échange des billes de verre et des grelots tout en étant à l'affût de l'or et il vit que certains d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils avaient dans le nez et par signe il parvint à comprendre qu'en allant vers le sud se trouvait un roi qui en possédait de grands vases. Il partit sans tarder en quête de l'or et lui, le Portugais, le Juif, l'Italien, lui notre amiral de la marine impériale espagnole, disait que cette île était fort grande et très plate et d'arbres très verts et de beaucoup d'eaux et qu'en son milieu se trouvait une lagune énorme, que cette île était sans aucune montagne, et que tout en elle était vert, que c'était un plaisir de la contempler, et que sa population était grandement paisible. La fillette que je fus écoutait ces paroles et je te demandais de les répéter jusqu'à les connaître par cœur afin de m'en souvenir lorsque cela serait nécessaire et je me perdais sur des nefs, je me voyais déjà naviguer, et ma chevelure se répandait telles de douces vagues, elle se déployait sur tes genoux de prieure, se désirant mer, devenant mer à force du désir de me liquéfier dans les fissures du couvent pour aller là où va toujours l'eau, c'est-à-dire vers l'eau. As-tu remarqué que l'eau est répartie en des portions parfois énormes et parfois très petites mais qu'elle aime se rassembler ? »

« J'ai passé trois jours et trois nuits dans notre bois donostien, celui qui est près du couvent et sur lequel tu gouvernais dans une quasi-innocence : tu gouvernais notre famille - la gouvernes-tu encore ? -, tu gouvernes avec le même naturel qu'une cause gouverne un effet. Ce fut une famille-cause que la mienne et j'ai su que prisonnière c'était non comme vous saviez ce qui était bon pour vous sans jamais douter, comme savent ceux qui commandent : de la même façon que l'on sait que les éclairs sont suivis du tonnerre. Ce sont ceux qui réussissent qui savent, le roi et le pape savent et de la même façon les gouverneurs savent. Les autres doutent de toutes sortes de doutes. Parfois malléables et parfois rigides comme des fers.
Ceux qui s'enfuient savent aussi, comme s'ils gouvernaient, car c'est sur eux-mêmes qu'ils gouvernent; s'ils doutaient, ils ne s'enfuiraient pas. As-tu remarqué que ceux qui s'en vont d'un pur désir de partir ont une certitude ? Une certitude de boussole, une direction qui est la distance avec leur point de départ, c'est ainsi, ce fut ainsi. Et ce sera ainsi. Alors et chaque fois depuis lors. J'ai su que prisonnière c'était non, que je préférais encore être chasseur, et je suis retournée dans un monde que pourtant je ne connaissais pas: c'était le souffle du bois qui m'appelait, celui des chevaux dont j'entendais le bruit des sabots depuis l'intérieur du couvent, celui des voix du dehors, le tintement métallique des épées, les pas lourds des hommes. Ta belle voix me racontant des contes d'un autre monde. La force de mes jambes qui me poussait à avancer. J'avais eu peur, pourtant, pendant des années. Jusqu'à ce que toi, ma tante, ma famille, tout mon amour, tu m'envoies aux matines chercher ton bréviaire et que je vois l'énorme clé, longue comme ma main et mon avant-bras, comme un long couteau, et sombre et ferreuse et lourde pour les implacables portes de notre couvent. Ce fut comme si je m'étais ouverte à moi, comme si les portes de moi-même-moi-même une cellule ombreuse et froide - se fussent ouvertes et que le soleil y eût pénétré. Qui, dans de telles conditions, refermerait les portes pour s'enfermer dans l'obscurité ? étant
Je n'ai pas douté : j'ai pris du fil et une aiguille, j'ai pris des ciseaux, j'ai pris quatre morceaux de tissu, et, oh, onze pièces de monnaie car les apôtres furent douze mais personne ne veut d'un traître dans ses rangs et je suis partie pour toujours. J'ai eu peur, il était minuit, je ne me rappelais pas avoir foulé un autre sol que les dalles grises du couvent et la terre de ses jardins, mais mes jambes n'ont pas eu peur et m'ont emmenée. Mes mains non plus n'ont pas tremblé, ma chère, elles ont pris ce qu'il y avait à prendre et ont ouvert ce qui devait être ouvert pour sortir, et mon corps a couru vers le bois comme celui d'un faon lorsque les yeux du tigre se posent finalement sur une autre bête ou sur le vol d'un insecte ou sur le fleuve. Et non, je ne savais presque rien, moi, j'étais innocente comme un animal en cage: si la cage est ouverte, on sort, ma tante, il n'y a rien à savoir. »

« Je sais que je veux te raconter cela, comment je fus d'abord prisonnière puis chasseur tandis que je traversais le monde en marchant, en chevauchant, en ramant ou en hissant des voiles ou à califourchon sur un petit âne et que je connaissais une liberté qui m'était, qui me fut toujours niée. Me l'est-elle encore ? Cette liberté, j'en jouis, elle m'appartient, c'est ma vie. Elle ne peut m'être interdite. Néanmoins, je doute, je me régis et pourtant je doute : est-elle mienne ? Ce qui m'est interdit peut-il être mien ? Ce que je suis pourrait-il ne pas m'appartenir ? Je ne me suis pas posé la question lors de cette première nuit dans les bois où m'avaient conduite mes jambes pour me protéger du regard des hommes qui eux non plus ne se demanderaient pas ce que faisait une jeune fille seule, dans l'obscurité, en habits de novice. Ma fuite fut une double épiphanie : j'ai su que je devrais m'habiller en garçon à chaque fois que je voudrais marcher. Mes jambes me l'ont imposé. La silice me l'a imposé : je devais m'en libérer, cela me fut révélé, ou je mourrais de gangrène, pourrie de douleur. Les murs du couvent me l'ont imposé. Et tes contes, la couture que j'ai apprise avec toi, nos dos toujours droits. Comprends-tu le paradoxe ? Je t'ai toujours obéi sans avoir jamais fait ce que tu voulais. Ou j'ai fait ce que tu voulais sans jamais t'avoir obéi. Je l'ai compris très récemment, ici, dans ma forêt, avec mes animaux, près de ces gens qui sont loin d'être aussi dociles que ceux de Colomb. »

« - Santé, mon seigneur ! Quel est le comble de la chance ?
- Eh bien je ne sais pas, trouver l'Eldorado alors que l'or n'intéresse plus personne ?
- Tomber dans une botte de paille et être piqué par l'aiguille ! »

« - Pour quelle raison suis-je venu ? Parfois, je l'oublie, mon très cher. Je voulais voir le monde, je voulais amasser de l'or, je voulais être quelqu'un, plus que je ne l'étais déjà, car je suis né noble mais de second rang. Mon père m'a laissé quelque chose, pas assez ; ma dame est noble également, et noble sa dot, mais je voulais gagner mes possessions à l'aide de mon épée. J'ai tout abandonné en Espagne dans l'espoir d'être bientôt prospère. Dix ans ont passé et j'y suis parvenu: je possède des terres et du bétail, j'ai mille Indiens et, si je le voulais, j'en aurais dix mille, je suis monté en grade et j'ai un bureau. Je veux rentrer. Je pourrais laisser mes possessions à la charge de quelqu'un qui les travaillerait et m'enverrait les doublons. Je veux manger des kokotxas et des porrusaldas, trinquer avec du vin d'Irulegi et du calimocho; je veux jouer du txistu et du tambourin, je veux danser l'aurresku et brûler le Markitos pendant le Carnaval. Et s'il y a bien quelque chose que je demande à Dieu, c'est de ne pas mourir comme, hélas, mon pauvre ami, entouré de sauvages en des terres fertiles, si loin des miens qu'il ne me serait même pas accordé de mourir dans ma langue.
- Mourir en basque, noble ambition: mourir chez soi, oh, si seulement. Mais il est mieux de boire, manger et danser à la maison, tu as raison. Fuir avant qu'il ne soit trop tard, retourner dans la patrie, pas comme le saint évêque, ce pauvre évêque, comme la Parque est cruelle. En tant que soldat, je l'ai vue tant de fois. Je l'ai esquivée et je l'ai donnée. Non, mieux vaut ne pas dire donner : qui peut donner ce qui est donné d'avance ? La seule certitude de ceux qui naissent, c'est qu'ils doivent mourir : la mort est toujours donnée. S'il y a quelque chose que nous avons fait en tant que soldats, ce fut de la précipiter, tu ne crois pas ?
- Tu es très intelligent, ça, tu es intelligent. Tu dis qu'il est impossible de tuer, que je n'ai tué personne. Comme tu es intelligent, ce que tu es intelligent. C'est à peine si j'ai précipité la mort de quelques-uns. Je suis un feu qui ne brûle pas, un saint assassin. Tu es très intelli-gent, ça tu l'es. Et moi, innocent.
- Chaque instant de la vie humaine est une nouvelle exécution par laquelle la vie me dit combien elle est fragile, combien elle est misérable, combien elle est vaine !»

« Il a dormi comme un tronc. Ce ne fut pas profond. Ni long. Il a dormi comme un tronc car les petits bras et les jambes des deux singes l'entouraient et les deux fillettes et la petite tête de Roja. Il sent la tiédeur des peaux. Les respirations miniatures. Antonio est un arbre. Et ses troupes, des branches. À tout moment il va commencer à pousser des feuilles et à donner de l'ombre. Bon, il en donne déjà, de l'ombre. Et il voit tout en vert. Il écarte d'un geste de la main le tendre enchaînement végétal avec lequel la forêt l'a couvert en s'aventurant dans la cabane. Le soleil va bientôt se coucher. Les nuées d'insectes s'intensifient déjà. Le jaguar rugit. Les fleurs se replient. On voit des yeux jaunes dans l'obscurité, des lucioles. Qu'attrapent les lucioles lors de leurs escapades ? De l'eau, elles doivent boire de l'eau comme tous les animaux, même les arbres. Sauf les hommes qui en boivent également mais aussi du vin et des liqueurs et de l'eau-de-vie et de la chicha. Il y a d'autres animaux qui boivent d'autres choses. Les moustiques, par exemple, qui, à l'instant même, s'agitent, grégaires, avec un enthousiasme de grands prédateurs. II ferait mieux de rallumer le feu qui est presque éteint. II se meut très lentement. Il dégage des bras et des jambes de son tronc. Il arrange les fillettes en formant une noix, Mitākuña et Michi en sont la graine, et Kuaru et Tekaka, la coquille qui les protège. Il les couvre tous avec la cape. Les faibles vivent toujours en hiver. Jamais il n'avait eu aussi froid que lorsqu'il ne tenait même plus debout et était tombé sans connaissance. Ou peut-être n'avait-ce pas été la faiblesse. Cela avait peut-être été le climat de la cordillère, là-bas tout en haut. Ou les deux. Il aime les voir comme ça, tranquilles. Michī ouvre les yeux, immenses sur son petit visage qui, oh, comment cela a-t-il pu avoir lieu aussi rapidement, n'est plus rachitique. Elle a les joues pleines. Elle les colle au corps d'Antonio, qui porte, maintenant, les yeux de Michī sur lui. Il les soutient comme des fruits qui viennent de naître. Quel travail que d'être un arbre. Il n'y avait jamais pensé. Même les pierres travaillent. Lui, il écrit ...»

« Je veux, pour commencer, te raconter d'où je t'écris : depuis cette forêt qui est, pour moi, une attente. J'attends, ma tante. De sortir vivant, bien sûr, mais sortir vers où, pourquoi. Cette forêt est immense, c'est un monde dans le monde. Plein d'eau : il pleut et pleut encore et cette pluie me fait goutter moi et les plantes et les animaux et on dirait que toutes ces gouttes s'unissent à celles des fleuves, des ruisseaux, des grandes et petites flaques et ne s'évaporent que pour mieux retomber sur nous. Je suis assis sur la berge d'une eau, un lac peut-être, au milieu des feuillages d'arbres épineux, sur une terre qui, chose étrange, n'est pas rouge. La terre est rouge dans cette forêt ou alors elle est faite d'énormes et douces pierres noires. »

« Je ne suis pas homme à me retenir, tu le verras. Et nous voici ici. Moi, te disais-je, sur les rives de cette eau, sous ce feuillage, sur cette terre marron clair infestée d'insectes qui n'ont d'autre plaisir que me mordre. Un homme a besoin d'un moment de solitude. Et un homme qui a toujours été seul, sauf quand il n'était pas un homme sur tes genoux, en a besoin comme de l'air qu'il respire. Je viens d'entendre le battement d'ailes d'un colibri, ah, ma tante, si tu pouvais voir cela, figure-toi un minuscule cœur couleur de nuit qui palpite incessamment et rapidement, tout entier vêtu d'arc-en-ciel, et peut-être alors pourras-tu entr'apercevoir une ombre de ce petit oiseau miraculeux qui aime butiner les fleurs avec sa tremblante et fulgurante frénésie. J'ai vu l'éclat bleuté de l'aile d'un grand anó qui a survolé l'eau. J'ai senti comment un geai agitait l'air chaud avec ses ailes, comment il parlait, comment le reste de la forêt a compris l'avertissement et les singes sont montés au plus haut et les autres oiseaux se sont envolés au plus loin et les rongeurs se sont enfoncés au plus profond. Un serpent rôde sans doute dans les parages. Ou un jaguar. Moi je me tiens immobile. Je sens le parfum enivrant d'un palo santo. De l'urine que j'ai moi-même répandue et qui s'est couverte de papillons noir et bleu dont le bleu brille comme la Méditerranée et de papillons orange et rouge et d'autres qui sont étranges et ont le numéro 88 dessiné sur l'envers de leurs ailes : sur la partie que l'on voit quand elles sont fermées, ma tante. Parce qu'ils les ouvrent et les ferment comme s'ils clignotaient. J'ai également regardé le nuage des insectes qui n'ont d'autre plaisir que de flotter sur l'eau. Je l'ai observé si longtemps, ma tante, que j'ai découvert qu'ils ne se mouillent pas. Oui, ils passent la journée à tomber sur l'eau, pas dedans, et reprennent leur vol en cherchant ou en trouvant allez savoir quoi, et non, ils ne se mouillent pas. Ils patinent sur l'eau. Et chaque fois qu'ils posent leurs pattes, ce petit choc crée des cercles. Des cercles parfaits qui se multiplient les uns les autres, toujours plus larges, jusqu'à disparaître. Et ils ne butent pas dans les cercles que créent les chocs des autres insectes, comme si chacun avait lieu sur une couche différente de l'eau et que celle-ci en eût des centaines, des milliers. Elle les a sûrement puisque je les vois. Je suis immobile, ma tante, d'une immobilité dont je n'avais plus souvenir depuis le jour où je t'ai fuie. Ou que je n'avais jamais connue, peut-être, puisque avant ce jour-là je m'étais vu obligé de chercher d'abord refuge en toi puis de chercher la porte de ton refuge. Je suis immobile, comme jamais auparavant. Et c'est cette immobilité qui me rend capable de me confesser, d'avoir le poids nécessaire pour être l'impact et le centre des cercles d'un impact, de nombreux impacts. Ils se sont organisés autour de moi et je peux te les dire. Je peux te dire, par exemple, que les fillettes me pèsent. Mais elles sont belles : leurs petites mains, la façon qu'a la plus jeune de m'attraper le doigt, leurs cheveux doux et fournis, leurs petits yeux pleins d'éclat, la façon qu'a la plus grande de me parler et me parler encore. Leurs sourires, ma tante, leurs petites langues roses de chiots. Elles me pèsent, ces fillettes : c'est à elle que je dois cette immobilité, cet arrêt, ces heures sans autre désir que de t'écrire, me gratter ou manger. Je m'en vais manger, ma tante, je sens déjà l'odeur des ragoûts indiens. Je dois, de plus, veiller sur mes fillettes. Sur mes ancres. Serait-ce la Vierge qui a voulu me donner des racines, ma tante, un terreau ? »

« J'ai été un animal féroce, ma tante. Et j'ai tué pour mon honneur ou pour ma vie ou parce que j'étais soldat ou parce que j'avançais déjà, comme le fait une avalanche, en semant la mort et en dégringolant, et qui peut arrêter une avalanche ? Une chanson, ma tante, des fillettes mal en point, un rêve à voix haute, une promesse mal faite. Une orange, ma chère. »

« Cette fois, c'est la bonne. Le capitaine est debout dans sa chambre. Chat lui apporte ses vêtements. Lui sert sa tisane. Le peigne jusqu'à ce que sa calvitie soit bien couverte. Lui rappelle de nouveau don Quichotte. Ignacio, malgré les rires, est mélancolique. Le théâtre du pouvoir le contrarie, il est fatigué. Mais s'il ne se met pas debout et n'ordonne pas les condamnations à mort, s'il ne se tient pas bien droit pendant l'exécution, comment pourra-t-il maintenir son autorité ? Dieu sait qu'il préférerait aller se baigner au fleuve. Passer la journée à flotter comme une jacinthe d'eau et à manger des raisins tandis que son nouveau secrétaire lui lit ce livre si drôle. Chat lui parle du travail des hommes. Comment ils se sont presque tous démenés en d'interminables labeurs pour remédier à leurs manquements. Comment ils ont capturé des Indiens avec de l'or. Comment ils les ont fait parler. Comment il s'est trouvé que l'un d'eux a dit que sous des arbres aux fleurs dorées sur la rive d'un certain fleuve il y avait des pépites. Comment seuls deux hommes sont revenus des cent qu'il avait envoyés. Comment ils sont blancs comme des fantômes et ne parlent pas. Comment la terreur les a dévorés et les retient dans ses entrailles. Comment il semblerait que ces terres soient celles d'Indiens chanteurs très habiles de leurs flèches. Ignacio lui ordonne de se taire. »

« - Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Le corps meurt, pas l'âme.
- Elle va avec Dieu, avec les anges salvages ?
- Mba'érepa ?
- Eh bien, s'il meurt en s'étant confessé, oui. Les anges ne sont pas des sauvages.
- Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Parce que le sauvage est méchant et idiot.
- Nahániri !
- Pourquoi il est idiot ?
- Parce qu'il ne connaît pas Dieu Notre Seigneur, ni les chevaux, ni la valeur de l'or, ni les armes à feu, ni le roi, Mitäkuña.
- Pourquoi il est méchant ?
- Eh bien, pour les mêmes raisons.
- Nahaniri !
- Nahaniri !
- Taisez-vous.
- Laissez-moi écrire encore un peu. »

Quatrième de couverture

Gabriela Cabezón Cámara, l’une des plus grandes plumes de la scène littéraire argentine, nous raconte l’histoire d’Antonio de Erauso, plus connu sous le nom de la « nonne-soldat ». Nous sommes au xviième siècle, et il a quitté son Espagne natale pour mener une carrière militaire aux Amériques. En conflit avec sa hiérarchie, Antonio s’est s’évadé du camp où l’armée occupante torture des autochtones, libérant deux jeunes Indiennes Guaranies pendant sa fuite. Caché dans la forêt, au milieu d’une nature féroce et luxuriante, Antonio écrit à sa tante pour lui raconter ses aventures.
Tenant à la fois de la confession et du testament, sa longue lettre relate l’enfance d’un aristocrate né dans un corps de femme au Pays basque, placé dans un couvent dont il a pris la fuite pour mener une vie d’aventure et de voyage. Soldat, courtisan et assassin, Antonio ne se repend de rien dans son geste d’écriture ; il est plutôt grisé par cette mise à nu absolue, après un quotidien d’errance et de dissimulation. Régulièrement interrompu par les deux filles qui l’accompagnent, Mitãkuña et Michï, Antonio prend soin d’elles pour tenir une promesse faite à la Vierge de l’orangeraie, qui lui a elle-même sauvé la vie…
Roman picaresque et réflexion sur la transformation, Les griffes de la forêt dépasse la question de l’identité de genre en explorant la complexité d’Antonio : conquistador lorsqu’il pose le pied pour la première fois dans le « Nouveau Monde », il prendra fait et cause pour les Indiens en choisissant le camp de la forêt. Ce nouveau livre de Gabriela Cabezón Cámara, déjà culte en Amérique latine, propose une nouvelle grammaire de l'amour dans laquelle le cinéma de Miyazaki, les prières en latin, et les chants basques se mêlent pour briser les carcans du Siècle d’or espagnol.

« L'écriture de Gabriela Cabezón Cámara est unique dans la littérature hispanique: un battement de cœur intrépide qui nous secoue et nous désarme devant la puissance silencieuse de la jungle et de ses créatures. »
Fernanda Melchor

Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine argentine née en 1968. Elle a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à l'écriture, de la vente de contrats d'assurance automobile au journalisme culturel. Elle est l'autrice de plusieurs romans et nouvelles, dont Les aventures de China Iron (LOgre, 2021) qui a été sélectionné pour le prestigieux International Booker Prize et le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Les griffes de la forêt, a remporté de nombreux prix littéraires, dont le plus important en Amérique latine le prix Sor Juana Inés de la Cruz 2024. Son œuvre est traduite en une quinzaine de langues.

***
Guillaume Contré est écrivain, traducteur et critique littéraire, notamment pour Le Matricule des anges. Il a traduit en français toute l'œuvre romanesque de Gabriela Cabezón Cámara.

Éditions Grasset,  septembre 2025
365 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré

vendredi 16 janvier 2026

Cézembre ★★★★☆ de Hélène Gestern

Cette histoire a agi sur moi comme un aimant. Que j'ai aimé me laisser bercer par le ressac ! Quitter le quotidien et ces tumultes. Et comme il fut bon de me perdre dans le spectacle de la mer. Et cette île, chargée d'absence et de traces effacées. C'est un peu comme si elle existait à l'intérieur du narrateur, Yann de Kerambrun, qui a choisi de retourner sur les terres bretonnes de son enfance pour mettre de la distance avec sa vie d'avant. C'est dans le passé qu'il va se plonger bien malgré lui grâce aux livres de raison écrits par son arrière-grand-père, Octave. D'une marotte d'historien, c'est une véritable enquête qui prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que les pages s'égrainent. L'occasion pour ce professeur d'Histoire à la Sorbonne de se réinscrire dans l'histoire de sa famille et celle de son père. D'explorer les zones d'ombre et les secrets de famille. De découvrir et de se passionner pour l'histoire de l'île martyre Cézembre.
« Nous nous perdons en conjectures. L’espace d’un instant, je songe que nous ne connaîtrons jamais le fin mot de ces histoires entrecroisées aux ressorts obscurs. Trop de marées ont noyé Cézembre depuis cent ans. La vérité, s’il en existe une, s’est effilochée dans le giron de la mer comme les algues qui se délitent au fil des courants »
Ce livre promet une lente immersion. Tout s'y joue dans les silences, les fragments, les zones d'ombre. 
Si vous êtes sensibles à la mémoire et à ses failles, ce livre vous parlera ! Il est foisonnant, multiple, enrichissant. Il est aussi une ode à la mer, à la nature, à la vie. Empreint d'une profonde mélancolie, il a un vrai pouvoir d'évasion. 
À lire légèrement en retrait des grondements du monde « au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées ».   
« La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer par sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. »
Yann de Kerambrun est arrivé fourbu sur les terres de son enfance. Il finira par se sentir comme "plein d'un instinct de vie farouche, animal, intact". Et je dois dire qu'en refermant ce livre, j'ai été prise d'un irrésistible désir de mer, de vent et d'espace !
« Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Car c'est du temps de leur vivant Qu'il faut aimer ceux que l'on aime. »
BARBARA

« Le calme recul du jusant, sous le soleil qui naît gorgé d'embruns, est empreint de la même résolution que l'était la montée des eaux. Comme je suis venue, je m'en vais, semble-t-elle dire; vous ne parviendrez pas plus à me retenir que vous n'êtes en mesure de m'arrêter. Ce n'est pas un repli, pas une défaite: la simple halte d'une armée qui se sait déjà victorieuse et prend le temps de reconstituer ses forces.
La mer reviendra, sans haine et sans colère. Elle reviendra avec de nouveaux mystères, de nouveaux morceaux de bois flotté, de nouveaux élans pour remanier les plis scintillants de la plage, de nouvelles histoires à dire au sable, au ciel, à la pierre.
Oui, elle reviendra. »

« Au moment où j'ai débouché sur la digue, le panorama m'a happé : le bleu profond strié de gris, l'étendue grondante, l'horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l'île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude mínérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle: intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Une chanson m'est revenue en tête. Elle disait qu'il ne fallait jamais « revenir au temps béni des souvenirs, le temps béni de notre enfance ».
Béni, vraiment ?
J'avais eu quarante-neuf ans quelques jours plus tôt. Mais l'espace de quelques secondes, j'étais redevenu le petit garçon gauche qui court derrière son frère, celui qui perd chaque fois au jeu des vagues mais continue d'espérer que son père l'aimera un jour. »

« La belle, l'énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.
Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l'île est le dernier obstacle que la roche oppose à l'eau ; ensuite, c'est le grand abouchement de la mer avec l'immensité. J'ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d'enfance, au point de l'observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L'attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd'hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire. »

« La mer prépare son offensive depuis la fin de l'après-midi Pendant des heures, elle s'est amassée, concentrée, repliée. Elle a rassemblé ses flots gris fer qui roulent maintenant à petits bouillons. Elle s'est assuré l'appui de son vieux complice le vent, le grand vent d'ouest venu du large, qui est déjà en train de former ses bataillons à l'arrière du ciel. On annonce un coefficient à trois chiffres et les habitants de la digue ont surveillé le jusant, son retrait progressif, cauteleux, qui s'accomplissait comme à regret; ils savent que la plage ne perd rien pour attendre. Des cantonniers passés tôt le matin ont déposé des sacs de sable attachés les uns aux autres par des chaînes, de sorte à obstruer les ruelles perpendiculaires à la digue, de part et d'autre de la Brasserie du Sillon ; les volets des façades sont clos et le restaurant a arrimé des contrevents de bois sur ses baies vitrées.
Dans la seconde qui suit l'étale, la masse liquide amorce sa renverse, depuis l'arrière des rochers où elle s'était repliée. Elle avance comme si elle n'avait plus un instant à perdre, inexorable et impatiente, la crête de ses vagues ourlée d'un panache d'écume, tendue comme une mâchoire de belette affamée pour mieux happer le sable qu'elle dévore sans état d'âme. Peu à peu, celui-ci disparaît sous l'eau d'abord noire, puis grise, puis mousseuse, comme dans un film en accéléré. 
L'obstacle de la digue, sa pierre sombre et luisante, semble un instant déconcerter le flux ; mais la mer, revoyant sur-le-champ sa tactique, se déploie à la verticale et se met à cogner à coups sourds. L'eau claquée à chaque vague rejaillit en pluie de l'autre côté du muret, chargée de sable, d'algues, de microdétritus. Elle balaye le trottoir, bientôt noyé sous les flaques. Le Sillon a été avalé, de ses brise-lames ne dépasse que la tête noueuse, noircie, tordue, des fûts de chêne, comme s'ils étaient sur le point de sombrer.
Cette fois, le panorama est complet sur la pleine mer, par-dessus les vagues, la houle fait danser des friselis qui s'enroulent comme beurre tendre sous le couteau. Et au milieu de ces fioritures dentellières tissées d'air et d'écume, la main invisible d'un géant creuse ses vallées et repousse l'eau en paquets toujours plus impérieux. Les vagues se brisent désormais dans un bruit de tonnerre et aspergent de sel et d'embruns les façades qui bordent la digue.
Deux touristes qui voulaient se photographier avec leur téléphone, pressés de diffuser l'image sur leurs réseaux sociaux, sont maintenant blottis, affolés, contre un porche de pierre. La vague qui a explosé par-dessus la digue et s'est engouffrée dans la ruelle les a trempés jusqu'à mi-corps. Pris au piège, ils regardent avec effroi le spectacle dont ils s'amusaient quelques secondes plus tôt. Sur leur visage se lit la peur archaïque, celle qui liquéfie depuis des siècles les entrailles des humains devant le monstre maritime prêt à les engloutir. Entre deux vagues, un hôtelier compatissant leur ouvre sa porte qu'il referme aussitôt. Les deux imprudents se réfugient dans la pièce comme s'ils avaient le diable aux trousses.
Les autres, plus sages, ont préféré contempler le spectacle à l'abri de leur balcon ou depuis la fenêtre de leur chambre d'hôtel. Eux aussi ont découvert, le cœur battant, le ballet de l'eau et de l'écume, le dos musculeux du dragon liquide, son remuement ancestral, sa résolution glacée, comme si la mer n'avait pas renoncé à donner une leçon à ceux qui persisteraient dans la folle ambition de ralentir sa course. Trop près du bord, petits humains qui avez mangé mon littoral; et ce bord, un jour, soyez certains que je vous le reprendrai.
Les observateurs les plus aguerris, les vieux, les veuves, les pêcheurs et les patrons de chalutier pensent aux équipages bloqués en mer, dont les bateaux affrontent à cet instant la force déchaînée du vent ; à l'Abeille-Bourbon, celle qui sort quand tous les autres rentrent, s'aventurant entre gouffres d'eau et cathédrales bouillonnantes pour rejoindre Ouessant; aux marins harnachés par un filin, qui tentent de limiter la gîte et de garder l'équilibre malgré les creux et les vagues monumentales qui menacent à chaque instant de les projeter par-dessus bord. Un corps tombé à la mer par une houle pareille ne pèse pas lourd ; autant dire, même, qu'il a rejoint son tombeau. »

« Pendant que je répertorie les feuillets sur ma tablette, la nappe argentée de l'eau capte la lumière de l'hiver. Celle-ci coule, laiteuse, sur la mer tantôt vert tilleul, tantôt gris pâle. J'explore les réceptacles de carton huilé, les registres numérotés, je déchiffre la mémoire d'une très vieille et très vénérable compagnie maritime au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées. »

« Le jour, en se levant, prenait une couleur de miel pâle, dégageant à l'arrière de l'horizon une bande de lapis-lazuli d'une transparence cristalline. La lente conversion des ténèbres vers la lumière était d'une douceur poignante. Je n'ai pas résisté au désir d'attraper mon duffle-coat et d'empoigner mon appareil photo. Au-dehors, en quelques secondes, j'ai été transi : l'onglée me poignait dès que je retirais mes gants et des larmes de froid coulaient sur mes joues. Mais peu importait. J'ignorais quand, pour la dernière fois, je m'étais senti aussi vivant, aussi subjugué par la beauté, aussi "à ma place".
Quelle fortune au monde aurait jamais pu réussir à fabriquer cette splendeur, ce miracle offert au regard sans contrepartie ? »

« Une fois tirés au secret de la chambre noire, ces clichés savamment retouchés, voués à construire dès l'instant de leur prise la mémoire de l'avenir, étaient ensuite rassemblés dans des albums reliés de maroquin ou de cuir de Russie, afin d'écrire le roman de la réussite sociale. Cette bible qu'on se transmettrait comme un totem racontait le prestige conquis, la richesse, la respectabilité, à grand renfort de voitures à cheval, de goûters au jardin, de perrons et de setters irlandais couchés aux pieds de leur maître. Dans ces éclats de papier sensible, la chimie avait aussi gravé la lumière, les murs, les visages, la silhouette des domestiques et parfois même le chat de la maison: on en ferait des dizaines d'années plus tard la patiente exégèse devant une tasse de thé ou un verre de porto, oubliant peu à peu qui était cette femme chevaline au bout de la rangée ou ce jeune homme aux traits si délicats qu'on aurait dit ceux d'une fille. »

« La mer tirait sa révérence, aspirée par le large. Je me suis promis de tenter d'en savoir plus. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui avait façonné cet homme sévère et secret, Charles de Kérambrun, lui qui avait été, pour le meilleur et pour le pire, mon père. »

« Une fois le bateau sorti du port, Xavier a coupé le moteur. Dans le silence revenu, j'ai senti le voilier rendu à la loi des courants et du vent. Je me suis rappelé l'état paradoxal que provoque la navigation, ce mélange de rêverie et d'hypervigilance, de détente et d'affût. Nous avons longé Dinard, dont j'ai reconnu les villas perchées sur des pitons rocheux, contourné la tache verte du golfe de Saint-Briac (j'ai cherché des yeux, parmi les maisons, quelle demeure pouvait bien avoir appartenu à la famille Le Mélinaire), mis le cap vers Le Guildo. La lumière, assombrie de loin en loin par le passage d'un paquet de nuages, ricochait sur l'eau pendant que le vent claquait dans les voiles.
Le cap Fréhel s'est dévoilé: masse minérale qui marquait le point où le littoral atteint sa pleine force d'ensauvagement. Sur la falaise, on lisait à l'œil nu la stratification des couches de grès, sous le tapis de bruyères et de cinéraires qui la recouvrait par plaques. Perché à son sommet, le fort la Latte témoignait du désespérant orgueil des hommes à vouloir coloniser le moindre escarpement, leur obsession d'y installer, de toute éternité, de quoi surveiller, défendre et canonner. »

« Nous nous sommes éloignés, laissant l'île à sa solitude maritime, tandis que les bras du crépuscule dérobaient, au fur et à mesure que le bateau s'écartait, la silhouette de cette langue de pierre : deux monticules et un vallon oubliés dans un pli du rivage qui semblaient vouloir se confondre avec l'horizon. »

« C'est durant ces traversées que le porteur, qui a déposé son nom aux portes du monastère pour prendre celui de frère Martin, éprouve le mieux la présence de Dieu. La magnificence de Sa création, incarnée par la beauté infinie de la mer et sa rudesse. La mer trempe l'âme au feu de ses tempêtes et de sa violence ; elle punit les orgueilleux et les imprudents et rejette leurs corps exsangues après avoir démantelé leurs bateaux. »

« C'est une personnalité contemplative, mais aussi extrêmement cultivée. Quand son fiancé l'entretient de bateaux, elle lui parle de ses lectures, qui occupent une place prépondérante dans son existence. Aloysius Bertrand, Baudelaire et les "Poèmes saturniens" de Verlaine, qui la « touchent au plus profond de son cœur », Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles dont elle est une admiratrice éperdue. De Victor Hugo, elle connaît une partie des "Contemplations" par cœur ; elle se délecte des livres de Fromentin, le peintre, dont elle goûte la vive sensibilité à la nature, et du "René" de Chateaubriand. Elle se détourne, en revanche, de Balzac, dont (comme mon fils) elle juge les romans ennuyeux, et n'éprouve que « dégoût » pour Zola, qu'elle a lu à l'insu de ses parents. Pour elle, l'auteur de "L'Assommoir" est « cru et laid » et sa peinture du peuple « horrifique ». »

« Habituée aux grondements qui font frémir le Sillon, aux coups de boutoir de l'Atlantique quand il monte à l'assaut des dunes d'Hossegor, elle savoure la paix de ces plages interminables. Elles se transforment en lacs d'argent ou de cuivre selon que le soleil ricoche sur elles ou s'y enfonce. L'énergie de la lune qui soulève les eaux semble diluée, aplatie par l'infinité de l'estran. La pension a le bon goût d'être éloignée du rivage de plus de cinq cents mètres : la nuit, on y dort tranquille. »

« Mais j'aime surtout le spectacle de la mer, le mouvement perpétuel qui la ramène au rivage malgré la tentation du large, la force millénaire qui l'ancre à la terre, en dépit de ses efforts pour s'en arracher. Nous avons envers la nature plus de devoirs que de droits, disait mon oncle Roparz, qui nous avait raconté, à Guillaume et à moi, comment, après le naufrage de l'Amoco Cadix, il avait ramassé avec des gants de vaisselle les galettes de pétrole qui avaient souillé le large de Portsall. À l'époque, je ne comprenais pas les larmes dans sa voix. Aujourd'hui, buter dans des détritus sur le chemin côtier me donne des envies de meurtre. »

« De toute façon, qu'ont-ils à perdre ? Ils ont vingt ans et des fiancées, des familles, des rêves ; vingt ans et la rage au cœur quand ils pensent aux humiliations qu'ils subissent ici.
Ils ne veulent pas mourir. Pas comme ça.
Alors les quatre kilomètres du caillou à la plage, ça ne lui fait pas peur, à Giuseppe. Parce qu'à force de nuits hachées par le bruit des vagues, à force de se faire traiter de bouffeur d'ail, à force de regrets de Peschici, de la mère et des petites sœurs, il en est arrivé à la conclusion que rien, même quatre murs, même la cour martiale, même le spectre de la noyade, ne pouvait être pire que de rester sur le caillou en attendant que les Alliés viennent lui trouer la peau. »

« Je lève les yeux. Un vol d'oiseaux fend la gaze du ciel, qui est d'un blanc cotonneux. La paix du lieu est magnifique. Je ne saurais en dire autant des destinées de ceux qui sont enterrés ici, eux qui ont connu deux guerres, la grippe espagnole, le veuvage et la prison. Les carnets de mon aïeul racontent une histoire bordée de deuils et de dangers; aux Couërons, les coups de boutoir des flots contre la digue, les nuits de vives-eaux, me rappellent que des hommes et des femmes n'ont cessé de perdre la vie à quelques encablures d'ici. Pour ceux dont le nom est inscrit dans la pierre, combien de disparus que le temps et les marées ont engloutis en secret et noyés dans leur marche tumultueuse ?
Un jour, c'est moi qui dormirai sous cette dalle, près de mon frère. Dans quelques siècles, le niveau de la mer, qui monte année après année, aura dépassé la digue. Et le quartier de Rocabey, autrefois gagné sur le rivage, retournera à son giron premier. Le vent salé, l'eau et le sable se mélangeront aux restes de ma chair et dilueront sa poussière dans la grande respiration du large. Une pensée qui, paradoxalement, m'apaise.
Je touche le marbre clair, parcours une dernière fois la liste des prénoms. J'ai toujours voulu me croire détaché de ceux qui m'ont précédé, refusant d'abdiquer mon indépendance face au poids de leur héritage. Mais force m'est de reconnaître que leur histoire, dont je fais lentement la connaissance depuis le bureau des Couërons, a en partie façonné la personne que je suis. »

« La vie était ironique, qui nous mettait en face de nos contradictions sans prévenir, au hasard d'un matin de retrouvailles qui avaient pris trente ans pour s'accomplir. »

« Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j'ai ressenti une joie quasi organique celle d'être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d'une beauté d'une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau tur-bide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d'Octave et aux miennes, quand j'observais la digue au bord du Sillon. Ici, l'homme avait enfin compris la leçon: renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d'une habileté sacrificielle et d'une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d'avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu'elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines. »

« Chacun fabrique, en somme, les images dont il a besoin pour survivre. »

« À table, il est question d'articles, de subventions, du manque endémique de postes. Un professeur venu de Reims, fort satisfait de sa personne, monopolise la conversation avec la bourse faramineuse qu'il vient de décrocher. Tant mieux pour lui.
Il y a vingt ans, c'est moi qui étais à la place de l'impétrant de tout à l'heure. Transpirant dans mon costume, plus terrorisé par la présence de Charles dans mon dos que par l'aréopage de sommités qui me questionnait. »

« Chez les historiens, la raison est supposée primer l'émotion.
Cette règle d'airain, nous tentons de l'inculquer à nos étudiants année après année. Mais devant ces photographies, je baisse pavillon et laisse la distance et l'objectivité se désagréger. Ces images prises il y a cent ans l'ont été par des hommes qui aimaient ce rivage d'amour fou; une passion qui éclate dans ces clichés, les illumine et les transcende.
À force d'ingéniosité, de talent et d'originalité, les frères Hodierne ont capté mieux que je ne saurai jamais le faire, avec mon appareil dernier cri, les coulées de la lumière côtière, cette lueur ambiguë, menaçante, changeante, que j'ai retrouvée dans les tableaux de Belle. Ils ont su saisir la puissance originelle du lieu, le ballet terrible et amoureux des hommes et de la mer, quand ceux-là, aimantés par celle-ci, ont érigé des villas somptueuses au plus près de l'estran : comme si surplomber la Manche depuis leurs fenêtres cossues allait leur permettre de s'arroger quelques-unes des prérogatives de l'eau.
La mer a répliqué en envoyant, à intervalles cycliques, des tempêtes, des paquets de houle, des quintaux de sable, des bourrasques. Elle a secoué digues et murs, fracassé les navires, déstabilisé l'orgueil et les flottes des armateurs pour rappeler qui menait la danse.
Le Sillon vu par les Hodierne - et ce n'est pas le moindre paradoxe de ces clichés - est le contraire d'une carte postale.
Fixant l'essence de l'intranquillité, il est le lieu ultime où des forces magnétiques se renversent deux fois par jour, où les vagues montent à l'assaut de la plage dans un inexorable ballet d'écume et de lumière, où une épiphanie permanente brasse le sel et les naissances, la mort et les abysses, les départs et les retours, les victoires et les défaites. Et c'est à travers les yeux de ces artistes intrépides, qui ont mis leur connaissance intime de la chimie et leur arsenal de ruses optiques au service d'un art porté au plus haut degré de sa perfection, que je contemple les villas, d'aucunes terminées, d'autres en construction, Cézembre aux contours délinéés par une nappe de brume et la pointe de la Varde, ponctuation qui vient clore de sa proéminence noire la longue phrase claire de la plage.
Intercalés entre la mer et l'horizon, les visages, tant de visages, défilent à toute vitesse, certains familiers, d'autres jamais vus : parmi eux, les amis, les proches, les associés que Octave a connus, et dans la vie desquels ses petits carnets m'ont fait entrer à mon tour. »

« Je ne me suis jamais senti concerné par les égarements des morts. Ce qu'ils ont fabriqué, c'est leur affaire. C'est des vivants qu'il faut s'occuper. La faune, la flore, la mer... Elles sont en train de crever sous nos yeux... Vous avez remarqué la température qu'il fait depuis quelques jours ? Et on n'est qu'au printemps... Les deux tiers du globe sont recouverts d'eau. Alors si la vie dans les océans s'éteint, on s'éteint aussi. Ton fils a raison, Yann, c'est à cet avenir-là qu'il faut penser. Et vite. »

« Ça a été d'une violence inouïe, cet épisode. Vous saviez que Cézembre est l'endroit d'Europe qui a reçu le plus de bombes au mètre carré à la Libération ? Plus que Dresde, plus que Brest... »

« Certains hommes de pouvoir, si prompts à diriger leur monde d'une main de fer, sont frappés d'une étrange lâcheté quand la vie contrarie leurs projets. »

« Le mois d'août touche à sa fin. Dans le matin tiède, la masse liquide aimantée par la lune s'est déportée doucement vers la plage. Il n'existe pas une force au monde, à cette heure, qui puisse l'arrêter dans son déplacement. Des milliers de mètres cubes d'eau verte et grise qui lèchent les rochers, lèvent les bouées, noient les troncs de bois plantés perpendiculaire-ment à la digue. Enroulée autour de leurs nœuds noirs, les submergeant aux trois quarts, la marée atteint le pied des escaliers, dont elle use chaque jour un peu plus la pierre et corrode les rampes de fer qui bavent à la verticale leurs algues et leur rouille, contre les entailles orangées de la peinture au minium. Son coefficient est faible, sa marche alentie, sa surface encalminée.
Le vrai combat se joue ailleurs, à l'abri des regards. Ce sont des déplacements profonds dans les entrailles de la plage, des cathédrales qui s'érigent et se défont à chaque seconde, des édifices mouvants et invisibles emmenés par les courants, avec leur scintillation secrète, qui s'écrasent à l'approche de la plage. La mer fait main basse sur des tonnes de cristaux, de coquillages, de fragments de roche, qu'elle usera jusqu'à les transformer en sable. Peut-être pourrait-on trouver, dans la composition millénaire de celui du Sillon, la signature archéologique des pierres équarries arrachées aux maisons englouties, aux vieux fermages, au monastère, aux couerons de la forêt fossile. Un peu de leur histoire oubliée, inscrite dans le chiffre minéralogique de cette poussière étoilée, granuleuse, fluide, cet état intermédiaire du rivage, entre le solíde et le liquide, ce sable symbole des vacances qui dans quelques heures collera aux pieds, s'incrustera dans les casse-croûte, les serviettes et les sandales des baigneurs. »

« Dans cet exercice d'apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patiences et humilité. Nul ne sait mieux qu'elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l'encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d'orgueil ; mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s'y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l'humanité lui tend dans sa folie de conquêtes, de guerres et d'accidents, des carcasses d'avions en feu et des nappes d'hydrocarbures, des épaves et des cadavres, des eaux lourdes et des bunkers, des déchets de plastique et des sous-marins en perdition.
Mais gare au jour où elle sera fatiguée qu'on la prenne pour une décharge publique. Gare à l'instant où le trop-plein d'ordures dont on emplit son ventre grondant depuis des milliers d'années resurgira. Dans un hoquet fabuleux, quand la marée haute le sera trop pour les villes côtières, quand l'eau ne s'at-tardera plus à discuter avec les digues, les dunes et les plages, elle régurgitera ses poisons, les laissant joncher les vestiges des villes qu'elle aura englouties.
Et se retirera, intacte, purifiée, avant le prochain revif. »

« Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n'est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu'on se raconte à soi-même. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l'équilibre. Ce n'est déjà pas si mal quand on y arrive. »

« Sur le balcon des Couerons, Rebecca m'a demandé si je comptais parler à Paul. Non, je ne le ferai pas, pas plus que je ne lui révélerai jamais que j'ai aidé sa grand-mère à s'en aller : ces morts, cette douleur ne sont pas les siens. Rebecca ne dira rien, elle non plus, à sa fille: dans un monde qui s'effondre, nos enfants rêvent de réparer, soigner, faire le bien. À quoi bon leur attacher ce fer de la mémoire familiale aux pieds et encombrer leur histoire d'un meurtre et d'un suicide avec lesquels ils n'ont rien à voir ? La passion pour les secrets de famille n'est parfois rien d'autre qu'une névrose égoïste.
C'est Étienne qui a raison: le souci des vivants a plus de prix que les égarements des morts. »

Quatrième de couverture

Après son divorce et la mort de son père, l'historien Yann de Kérambrun n'a plus qu'un désir : revenir à Saint-Malo et contempler la mer depuis la maison dont il a hérité, face à l'ile de Cézembre.

Lorsqu'il découvre les archives familiales de son arrière-grand-père, il s'y plonge, captivé. Octave de Kérambrun, qui rêvait de dompter les flots en concevant de nouveaux bateaux à moteur, a fondé en 1903 la compagnie maritime Kérambrun & Fils. Au fil des carnets du capitaine d'industrie réputé s'esquisse pourtant le portrait d'un père et d'un époux inquiet, dont les blessures font écho à celles de son arrière-petit-fils. Quelles douleurs taisent donc les écrits d'Octave ?

Yann va tenter de comprendre les failles qui lézardent la légende des Kérambrun. Toutes le ramènent au destin tourmenté de Cézembre, une île minuscule mais stratégique. Et c'est en sondant le passé, face à la plage, que l'héritier d'Octave acceptera peut-être de renouer avec la vie.

Un magnifique hommage à la beauté de la côte bretonne, et l'époustouflante histoire d'une famille dont la mer a fait la fortune et le malheur.


Hélène Gestern est l'autrice de six romans ainsi que de plusieurs essais et textes autobiographiques. 555 (Arléa, 2022) a reçu le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Relay des Voyageurs Lecteurs.

Éditions Grasset,  avril 2024
552 pages