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dimanche 15 octobre 2023

Blanc ★★★★☆ de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson raconte la montagne, la rugueuse, la dure, la dangereuse, celle où le vent cisaille les cols, où le froid glacial saisit, la vraie, la blanche, la belle. Libre.
« L'esprit oublie vite les souffrances du corps. C'est le ressort de la vie : effacer et recommencer. La volonté est un fauve. Elle réclame sa part de viande : on rêve à un nouveau départ, aussitôt goûté le repos. Quand l'expérience commence à vous dissuader de repartir, c'est que vous avez vieilli. »
Une belle parenthèse dans les massifs et vallées des Alpes, de belles escapades, sportives, éprouvantes, de celles qui se méritent, le corps subit, souffre, ressent, sent les choses profondément, rafle ces moments de vie intenses, se gorge d'espace et ainsi peut savourer intensément chaque moment d'accalmie, d'essentiel,  la beauté des paysages, la tasse de thé fumant, la chaleur d'un feu de cheminée le soir au refuge. Je les ai suivis, l'auteur etvse deux compagnons de route, dans leurs raids extrêmes jusqu'à l'épuisement, montant, grimpant chaque jour ou presque jusqu'à une nouvelle crête, longeant ces dorsales chargées d'histoires que j'ai eu plaisir à me laisser conter, dans leurs glisses sauvages, périlleuses, dangereuses à travers les forêts, j' ai craint le pire pour eux. 
« [...] le poêle, la soupe et l'écrasement du corps devant les braises. Ces minuscules conquêtes s'augmentaient parce que nous les avions gagnées de haute lutte. Ces délices étaient salvateurs : la porte après le vent, la table après la pente, le poêle après la neige, la soupe après l'effort, la flamme après la blancheur.
Le poste, l'abri, la cabane, la tente deviennent palatiaux pour peu qu'on les ait conquis. Là réside une définition du luxe : dans la cessation de l'effort davantage que dans la sophistication ou l'abondance des jouissances. Le luxe, c'est le comblement. »
Une écriture de qualité (quoique toujours aussi ampoulée pour les initiés) au service de ce Blanc. Des réflexions sérieuses et enrichissantes sur divers sujets, politiques et économiques pour beaucoup côtoient les descriptions si réalistes de paysages ou encore du quotidien. 
Sylvain Tesson, aventurier de l'extrême, à la recherche du toujours plus, de l'absolu, aux inspirantes échappées pour qui serait tenté de fuir une société qui de plus en plus étouffe.
« La flambée, le poêle, la soupe: nos conquêtes. La vie se resserrait autour de plaisirs proportionnés à leur nécessité absolue. Le raid instituait une théorie de la relativité. La cessation de la tempête, le comblement d'un manque procurent des voluptés plus précieuses que les plaisirs sophistiqués. Autrement dit : avoir chaud quand on a eu froid est plus jouissif que manger des perles à la truffe dans un jacuzzi de champagne. »
Funambuler en haute montagne, au-delà de la recherche de sensations fortes, du dépassement de soi, c'est aussi laisser naturellement venir le temps de la contemplation, celui de chiner dans la mémoire, de raviver les souvenirs d'enfance. Pour Sylvain Tesson et pour notre plus grand plaisir, ce fut aussi celui de convoquer bien évidemment, poésie et littérature - Tourgueniev, Pessoa, Hugo, Stendhal, Chateaubriand, Mallarmé, Rilke, Rimbaud, Buzzati ... -, de se laisser aller un peu à lui-même aussi ... « [...] quand la logistique diminue, la vie s'augmente. Le bonheur est dans la purge. »

Une bien belle parenthèse, oui, savourée sous un olivier, à bord d'un train puis enfin, sous un plaid douillet ;-) 
Merci M. Tesson. À très vite !
« L'escalade offre à l'homme pressé de gagner du temps. En 300 mètres, il traverse le spectre des sentiments - la joie, la peur, l'espoir, la plénitude. Quel précipité ! »

« Le lendemain, nous repartirions, une fois passé le coup d'éponge sur les épuisements de la veille. La nuit, cette remise de peine. »

« Quinze ans que nous courions les montagnes ensemble. Nous nous étions connus à son retour du Mali où il avait réalisé la première ascension d'une voie de huitième degré dans les parois de grès de la Main de Fatma. Il m'avait raconté l'histoire d'alpinistes arrivés sur le sommet d'une tour. Persuadés d'être les premiers, ils avaient découvert des débris de poterie : des Africains immémoriaux étaient parvenus à grimper jusque-là ! J'avais aimé ses histoires baroques et jamais fatiguées. Du Lac tenait la vodka, je dormais peu à cette époque; on avait escaladé des immeubles. On s'était pendus aux balcons. On s'était bien entendus.
Vainqueur de la Coupe du monde d'escalade, champion international, guide de haute montagne, défricheur de voies extrêmes, rien ne le disposait à s'encorder à moi. Mais nous avions en commun d'aimer l'escalade parce qu'elle était la meilleure échappée à l'ennui. On grimpe, on s'enfuit, et peu importe ce qui se passera au retour. Pierre Mazeaud - premier Français à l'Everest - nous avait formulé son programme sociopolitique en forme de conduite de vie : « J'ai rejoint le gaullisme et j'ai mis l'anarchie dans l'escalade. » »

« Grimper était une liturgie de gestes déliés et de noeuds définitifs. Sur les dalles de granit ou de calcaire, on rendait nos grâces au dieu Pan (pas encore mort). Tout ce qui se dévoile est beau, avait dit Priam sur les remparts de Troie. Tout ce qui est vide est divin, ajoutions-nous. La montagne était notre église. Notre épuisement, le soir, après les escalades, la preuve de notre foi. La sensation d'être vivant, au bord d'un gouffre, ne pouvait-elle pas porter le nom de Dieu ?
L'escalade offre à l'homme pressé de gagner du temps. En 300 mètres, il traverse le spectre des sentiments - la joie, la peur, l'espoir, la plénitude. Quel précipité ! »

« Cette fois, je partais dans le Blanc. Et je comptais sur la couleur substantifique pour me pourvoir la joie. Le séjour dans les paysages de neige est une saignée de l'âme. On respire le Blanc, on trace dans la lumière. Le monde éclate. On se gorge d'espace. Alors, s'opère l'éclaircie de l'être par le lavement du regard. »

« [...] le poêle, la soupe et l'écrasement du corps devant les braises. Ces minuscules conquêtes s'augmentaient parce que nous les avions gagnées de haute lutte. Ces délices étaient salvateurs : la porte après le vent, la table après la pente, le poêle après la neige, la soupe après l'effort, la flamme après la blancheur.
Le poste, l'abri, la cabane, la tente deviennent palatiaux pour peu qu'on les ait conquis. Là réside une définition du luxe : dans la cessation de l'effort davantage que dans la sophistication ou l'abondance des jouissances. Le luxe, c'est le comblement.
Je dormis sans cauchemars. Dehors, flottait la requin blanc, dents dehors. »

« Le gardien du refuge d'Ambin prenait tout juste ses quartiers de printemps. Il était arrivé deux heures avant nous et déneigeait l'accès à la porte. On l'aida à la corvée. Du Lac pelleta comme un cantonnier. Sur les étagères du refuge, traînait un Larousse dans une édition de 1975. Dans les pages roses rassemblant les maximes gréco-latines, je pêchai : Abyssus abyssum invocat. « L'abîme appelle l'abîme. »
- On dirait nos vies, dis-je.
- On dirait le ski, dit du Lac. »

«  Le brouillard nous maintenait dans un état de confiance. On ne voyait rien des gouffres. C'était préférable. L'homme ne ferme-t-il pas les yeux devant le danger ? Allégorie politique : les princes cultivent la cécité générale pour éviter les paniques ! Le brouillard est un brouillage. Ivan Tourgueniev aux frères Goncourt : « Pour nous autres, le brouillard slave a quelque chose de bon... il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées (...) chez moi, l'idée de la mort disparaît. » Après tout, s'épargner les inquiétudes en demeurant derrière des œillères n'avait rien d'absurde. Les romans, la foi, l'amour et les campagnes électorales : nous vivions tous dans les chimères. C'était cela aussi la traversée du Blanc : danser au bord du vertige en prenant soin de ne pas regarder derrière les parapets. Aujourd'hui du Lac et moi nous félicitions de ne rien savoir des gueules entre lesquelles nous slalomions.
Au refuge du Carro, seuls avec le gardien, on célébra la liturgie du soir : regarder les flammes du feu à travers la fumée du thé. La nuit pendant ce temps prenait le relais du brouillard. »

« L'alpiniste est ce type qui ne trouvera jamais là-haut ce dont il manque en bas mais sera toujours prêt à y retourner. C'était donc vrai : on pouvait se guérir de l'ennui, oublier toute peine et laver l'amertume en s'enfonçant dans la blancheur. La neige était un acide indolore. Il décapait l'âme. Il faudrait y replonger. L'Alpe était grande encore, on reviendrait. »

« Au Saint-Bernard, en 1799, le général Bonaparte, après avoir vaincu les Autrichiens à Marengo, passa le col « à la tête de cette jeune armée, etc.* ». Il vit les mêmes cimes, les mêmes oiseaux, les mêmes rochers. Il allait vers la gloire, donc la chute. Il n'était que mouvement. Il traversa la géo- graphie. Il bâtit un empire. L'empire s'écroula. Il vainquit des princes. Les princes survécurent. Il battit les routes. Les routes restèrent. L'Histoire est ce qui passe au milieu de ce qui demeure.
Entre-temps, en contrebas du col, un hospice avait été édifié, gardé par les chanoines du Grand-Saint-Bernard dont la vocation était d'accueillir les voyageurs. Une hostellerie massive absorbait le flux. Quarante-deux hospitaliers attendaient le chaland, c'est-à-dire la bande passante, c'est- à-dire leur prochain à qui rien n'était demandé et tout proposé - repas, prière, amitié. Le visiteur incarnait la figure du fils à secourir. On laissait la porte ouverte : définition de l'amour.
L'hostellerie était vaste, puissante, claire, austère - épithètes suisses. Le chanoine Raphaël nous servit la soupe et écouta gentiment nos récits. Cet ecclésiastique avait choisi Dieu, étudié la théologie. Et il était là, ce soir, dans un réfectoire blafard, à avaler les banalités de skieurs de fortune.
Pourquoi s'infligeait-il ce pensum ? Était-ce cela, « l'imitation de Jésus-Christ » ? Était-ce une définition de l'orgueil que de s'astreindre ainsi à préparer le potage quand on avait le niveau de commenter saint Bernard ? J'appelais « syndrome Pessoa » cette rage à se faire humble. Le poète portugais avait mené une carrière de rond-de-cuir. Dans la médiocrité du bureau, il créait une œuvre majeure. Il se consolait des humiliations de l'existence par la certitude de son génie. Peut-être goûtait-il le mépris de ses chefs ? La nullité de ses pairs confirmait sa propre supériorité. Il était le seul à en détenir le secret.
Y avait-il du Pessoa chez le père Raphaël ? C'était une question stupide. En la posant, j'omettais une donnée cruciale. Le chanoine était peut-être sincèrement bon.
- Encore de la soupe ? dit-il.

* Le 15 mai 1796 le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur, Stendhal, incipit de La Chartreuse de Parme. »

« L'histoire est ce qui passe au milieu de ce qui demeure. »

« Nous nous glissâmes dans le petit matin. Franchie la porte, les premières secondes étaient un bain vital. L'organisme se trempait dans l'air glacé, se réveillait des mollesses. Le froid accélérait le cœur. C'était le miracle de chaque aube, la bénédiction de chaque départ. Je préférerai toujours le début des choses à leur fin, le premier baiser au premier enfant, le départ à l'arrivée, l'aube au crépuscule et la pureté de l'aurore aux sales petits rendez-vous du soir. J'avais toujours voyagé vers l'Orient, berceau du soleil. »

« Quelques psychanalystes associaient les visions de la blancheur à une hallucination morbide exprimant le souvenir d'un manque maternel. D'autres à « un désir d'absence, de suspension du lien social et d'effacement ». En somme, l'amour du Blanc total trahirait la tentation douloureuse de l'annulation. Ils me les brisaient ces sexologues austro-dépressifs. Il y avait une jouissance plus qu'une souffrance à imaginer sa dématérialisation. Mieux, il y avait une joie !
- Qu'en penses-tu, du Lac ? 
- Les psys devraient faire du ski. »

« L'esprit oublie vite les souffrances du corps. C'est le ressort de la vie : effacer et recommencer. La volonté est un fauve. Elle réclame sa part de viande : on rêve à un nouveau départ, aussitôt goûté le repos. Quand l'expérience commence à vous dissuader de repartir, c'est que vous avez vieilli. »

« Je me souvenais, sous les projecteurs des blocs opératoires, d'un mol éblouissement précédant l'anesthésie. Les produits diffusaient leur moiteur dans l'organisme, jusqu'à l'extinction. On divaguait, immobile, puis on sombrait. Dans la montagne, il s'agissait d'un autre anéantissement. Le corps continuait de marcher machinalement à travers un néant de formes, au lieu de laisser la torpeur se répandre en lui.
Le voyage se situait à l'opposé de l'itinéraire chateaubrianesque en Terre sainte où le voyageur circule dans une géographie historique, cherchant une référence sous les pierres. « Chaque nom renferme un mystère ; chaque grotte déclare l'avenir ; chaque sommet retentit des accents d'un prophète* », dit le voyageur de l'espace historique. Chez Chateaubriand, pour comprendre, il faut savoir. Dans le Blanc sans mémoire, l'espace règne seul. L'Histoire n'imprime pas de trace, l'homme n'écrit rien. C'est la patrie du vide « que la blancheur défend** ». 
*Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Livre XVIII, chap. 2. 
** Mallarmé, Brise marine, Poésies. »

« Ce matin, à cinq heures, autour du poêle, j'exposai mon projet d'escalader l'aiguille d'Étretat, au retour. Maurice Leblanc l'avait baptisée « l'aiguille creuse » et en avait fait le repaire d'Arsène Lupin. Le monolithe blanc, de « craie à silex », dressait ses 60 mètres de haut dans la mer, à un jet des falaises de la côte. Il suffirait d'atteindre le socle en canot puis de grimper avec cordes et pitons, vêtus de redingotes. Au sommet, je déclamerais devant les mouettes, et vers la Grande-Bretagne, un appel au « primesaut » pour célébrer dans l'ordre : la gaieté publique, la désinvolture privée et l'esprit d'enfance. Ces vertus avaient constitué jadis la réponse de la France à toute adversité. Pendant des siècles, le monde avait jugé les Français trop légers. Que s'était-il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné aux mauvais vents par un Etat dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes, remplacée par l'exercice d'indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait. Nous allions remédier au ressentiment en lançant notre supplique inutile du haut de l'aiguille, dans la tradition lupinesque. »

« Tesson, il va falloir rentrer en France. Un chagrin d'amour ?
Moins grave : une épidémie. En bas, ils ferment les frontières, les gens étouffent dans les vallées. Pour la première fois dans l'Histoire, huit milliards d'êtres humains allaient assister en temps réel aux expé- rimentations des gouvernements en matière de contrôle des masses. On parlait de « pandémie ». Le même terme que pour les pestes historiques où la camarde fauchait des millions d'âmes! Il y avait de quoi frémir en écoutant les membres autoproclamés de la nouvelle élite : les experts sanitaires.
La bureaucratie fourbissait son arsenal d'expressions hideuses et de concepts infantiles. Ils allaient devenir des lieux communs : « gestes barrières », « distanciation sociale ». Nous les entendions pour la première fois. Le grand enfermement commençait. Dans quelques jours, le monde allait entrer en quarantaine. Pour l'instant nous l'ignorions. On pouvait encore s'en aller. Du Lac et moi ne demandions rien d'autre. Nous tenions l'expression des Orientales de Victor Hugo pour un motif suprême de l'existence : « La liberté sur la montagne ». Le reste nous importait peu. Nous avions le Blanc, il nous suffisait. Il y avait ce mot de l'explorateur Rasmussen : « Donnez-moi l'hiver, donnez-moi les chiens, et gardez tout le reste. »  »

« Il faisait -8°. Le bon temps raflé à l'auberge ne s'avérait d'aucune utilité dans les tourmentes. On passait de la cheminée à la chambre froide sans que la première ne diffusât un peu de sa chaleur à la seconde. Le bien-être, comme l'électricité, ne s'emmagasine pas.
Dans la pente du col du Splügen, je trouvai un sujet de nouvelle : trois amis voyagent sur les crêtes. En bas, les hommes meurent de la peste. Pourquoi descendre ? Ils ne se souviennent plus de leurs semblables. Ils demeurent dans le cristal: montagne de verre, ciel de nacre, vie ultraviolette. Un jour, l'un d'eux veut retourner en bas, chez les siens. Il mourra de redescendre, il le sait, mais l'homme ne peut s'empêcher. Les deux autres le retiennent, ils se battent : discorde, blessure, haine. Ils s'entretuent. En bas, la peste a disparu, la vie est revenue. En haut, le recours aux forêts a échoué. La pureté est dangereuse. »

« Du Lac, ce matin-là, ouvrait la trace au GPS. Le ciel livide était tombé sur la terre. La visibilité commandait de rester enfermé. Mais du Lac usait toujours d'une méthode consistant à partir avant de se demander s'il était raisonnable de le faire. Au pire, nous risquions le demi-tour. C'était l'application sportive de la métaphysique de Pessoa:  « Agir, c'est connaître le repos. » 
On suivait, remettant notre vie dans le petit boîtier de notre ami. Il fallait franchir deux cols aujourd'hui.
Et si l'appareil tombait en panne ? Si les machines décidaient de se venger ? Nous étions quelques-uns à les haïr. Pour se retourner contre nous, elles disposaient d'un moyen plus subtil que les armes des robots tueurs de Philip K. Dick. Elles pouvaient désorganiser insidieusement les systèmes, instiller des erreurs dans les programmes. Nos correspondances seraient alors dirigées vers les mauvais destinataires. Le message à l'amante irait à l'épouse. Les GPS conduiraient vers le précipice. La météo annoncerait des redoux juste avant la tempête. Une intelligence artificielle doit nécessairement contenir sa part de perversité. »

« Au fond du val d'Avers, à 2000 mètres, des Suisses-Allemands nous reçurent dans une auberge de bois au goût parfait. Au-delà du hameau de Juf, s'élevaient les derniers cols avant Sils-Maria.
Cette auberge résumait le génie alémanique. Tout était sobrement ajusté. La pensée claire, la vie solide. La Terre devait paraître un camp de Gitans à ces tauliers capables d'aligner les cure-dents un par un dans des boîtes ouvragées. Occupés à briquer les pieds de chaises, ils ne parlaient pas de ce virus mystérieux qui se répandait en bas.
De la régie du barrage à l'ordonnancement des pots de confitures, régnait dans ce pays un certain génie de l'administration des choses. L'ordre formel est un motif civilisationnel. Tout élément, du plus simple au plus complexe, bénéficiait de l'application du principe de perfection.
Dans un pays où les napperons font l'objet d'un soin méticuleux, les trains arrivent à l'heure. Les vertus de détail profitent à l'organisation générale. Ce système irrigua les théories de M. Daurat, patron de l'Aéropostale, dans les années 1920. Les chefs de postes aériens, sur la ligne argentine et chilienne, ne toléraient aucun défaut sur le plus petit boulon. Les manquements étaient punis avec une dureté disproportionnée à la faute. Cette sévérité de détail cachait un souci supérieur : la vie des pilotes. Si le carrelage était propre, les avions ne tombaient pas. Les cure-dents de notre auberge en disaient autant sur le pays que l'entretien du réseau routier. À contrario, dans l'Ukraine socialiste des années 1980, les lampadaires cassés présageaient Tchernobyl.
Certes, la maniaquerie formelle produisait une atmosphère mortellement conventionnelle. Pourtant, l'inspiration naissait dans ces géographies au cordeau. Après tout Zarathustra était né au pays des trains électriques.
Nous dinâmes en essayant de ne rien renverser sur la nappe. »

« À peine les skis rangés, le thé à la violette chauffait sur le réchaud de du Lac. L'alpinisme : alternance quotidienne entre la vie de sportif et la vie de vieille dame. »

« Nous franchîmes le col vers les versants généreux de Saint-Charles. Nous quittâmes l'interstice pour regagner les fermes de la lisière, ceintes de barrières de bois. Elles commandaient de vastes auges qui me rappelaient les kolkhozes d'Asie centrale posés sur la steppe : des barrières de bois quadrillaient une vallée aplanie. À 1800 mètres, Saint-Charles, place forte des alpages, verrouillait la confluence de trois vallées. Les rivières avaient dégagé un replat idyllique qu'occupaient l'église, les maisons frappées de fresques baroques et des écuries peuplées de chevaux blonds.
Le drapeau suisse claquait dans le soir lumineux. « C'est là que je veux être », disait la croix blanche sur son fond rouge. »

« À six heures du matin, nous partîmes pour notre séance de dissolution. La frontière longeait les crêtes. Nous basculâmes de Suisse en Italie. Nous montions dans l'aube fraîche vers le col de Sesvenna.
L'écrivain Adalbert Stifter décrit ainsi la jeunesse du matin : « Gorgés des rumeurs et des flots de sève montante de leur jeune vie à peine commencée, les jeunes gens escaladaient la pente entre les arbres, parmi les chants de rossignols. »
J'aimais cette première phrase de "L'Homme sans postérité". »

« Le Blanc ne variait pas. Nous allions dans le stable et l'homogène. Passaient les paysages, demeurait la substance. Chaque matin, reprise du chemin. Et chaque soir, gestes de la soupe, du feu, et du châlit. Nous nous couchions sans rien demander d'autre que de recommencer.
Là est le luxe du raid. Ailleurs, la mise sous presse de l'homme. Vitesse, variété, intensité: un jour, nous rentrerions chez nous. Alors, l'ordre technique nous assénerait ses impératifs. Nous serions réactifs, agiles, adaptés. Nous redeviendrions les laquais de nos terminaux cybernétiques. Confort, docilité, excitation : le pacte des villes. Peur, lutte et joie : le pacte des montagnes.
Dans le Blanc, nous n'avions pas honte d'être lourds, lents, silencieux, n'enlevant pas plus de 20 kilomètres par jour. Pensées calmes, gestes simples, désirs réduits : attention maximale. »

« La flambée, le poêle, la soupe : nos conquêtes. La vie se resserrait autour de plaisirs proportionnés à leur nécessité absolue. Le raid instituait une théorie de la relativité. La cessation de la tempête, le comblement d'un manque procurent des voluptés plus précieuses que les plaisirs sophistiqués. Autrement dit : avoir chaud quand on a eu froid est plus jouissif que manger des perles à la truffe dans un jacuzzi de champagne. »

« L'amitié, c'est d'avoir un ennemi commun.»

« « S'adapter » est le nom que l'impuissance donne à l'action. « Sens de l'Histoire » est le nom que des dirigeants incapables donnent au mouvement qu'ils ne savent empêcher. Ainsi s'épargnent-ils la charge de veiller tendrement sur les héritages de l'Histoire.
Hugo dans Les Rayons et les Ombres : « que peu de temps suffit à changer toute chose ». Les empereurs Habsbourg disaient en léguant le pouvoir à leur descendance: « Veille à ce que rien ne change. » C'est une parole de montagnard, répugnant à l'incertain, craignant les avalanches qui sont à la géographie ce que les révolutions sont à l'Histoire. »

«  Une des magies du Blanc : ramener à la mémoire les bulles de l'enfance. Définition du ski de traverse: matrice des images. »

« On regagna l'Italie bien que le pays eût fermé sa frontière. Les efforts de la bureaucratie contre la circulation des miasmes s'arrêtaient aux moraines. Au-delà d'une certaine altitude et derrière un rideau de brouillard : liberté de mouvement. Nous ne savions pas si la liberté avait un prix. Elle avait sa cartographie. »

« À la boussole, du Lac trouva le refuge. Contrairement aux informations recueillies au Brenner, la pièce d'hiver était cadenassée. On chercha en vain une entrée, pelletant la neige. Nous nous résolûmes à descendre encore 1000 mètres de neige épaisse vers le barrage de Lappago. Les murailles de béton apparurent sous la couche des nuages. Les installations fantomatiques verrouillaient le défilé. Le barrage avait l'allure des bases des années 1950, époque où la puissance industrielle inspirait confiance. Le progrès n'était pas encore devenu la somme des efforts entrepris pour corriger ses propres effets. On chercha une âme en vie. La station hydroélectrique était désertée. »

« Demeurait un dernier principe impérial: celui de l'ozone et de la neige. Tous les ans, de la Tinée à Trieste, l'hiver refondait son règne organique. Ses sujets le rejoignaient librement. Il fallait traverser la forêt, monter encore, ouvrir la trace dans la substance et s'approcher du ciel pour rejoindre les hauts postes du silence et de l'unifor- mité. L'esprit du lieu influait sur la nature humaine. On se sentait léger, solide bien que vulnérable. Pour survivre, il fallait continuer. L'altitude imposait la fuite. Vertu du mouvement, il s'alimente lui-même : on trouve en avançant les forces nécessaires à toujours avancer. Et cet impératif rendait l'esprit allègre et le corps plus tendu. On se sentait libre.
C'était cela le dernier empire : le Blanc.

Au Pfannhorn, apparurent les Dolomites. Je l'avais attendu, ce spectacle. Les cimes emplissaient l'horizon, au fur et à mesure que nous approchions du sommet. Soudain, les montagnes de verre » de Dino Buzzati étaient là. Je les avais tant regardées dans les livres. La Marmolada, les Tre Cime, la Civetta... noms de talismans. C'étaient des stèles pour guerriers italiens. Ceux-ci avaient inventé le combat en montagne, monté des canons au sommet des aiguilles et percé des tunnels pour frapper l'ennemi. C'étaient aussi les monuments à la gloire des figures de l'alpinisme. Preuss, Messner, Cassin, Comici... Nous connaissions par cœur leurs exploits - drames et frasques.
Par la grâce des bizarreries de l'imagination, l'enfant que j'avais été devait à cette bande d'Italiens suspendus en espadrilles dans des murailles de 500 mètres de haut d'avoir un jour rêvé de bivouacs aux étoiles.
Assis sur le socle de la croix du Pfannhorn, nous restâmes près d'une heure, immobiles, devant ce songe tombé des nuages. Les sommets découpaient leurs motifs : tours, donjons, remparts, échauguettes, ruines et colonnes. Les murs étaient classiques. Les crénelures romantiques. Un château fort s'était suspendu dans le ciel, taillé pour le rêve et la musculature. »

« Rémoville lisait les chroniques italiennes de Stendhal, vrai manuel du raid à ski. Non pas que Stendhal s'intéressât à l'alpinisme mais parce qu'il diffusait un style de vie pas étranger à l'aventure. Il se résumait à trois verbes : vouloir, décider, agir. Et vite avec cela ! « L'énergie » était l'explication de Stendhal. Il en faisait grand cas dans sa description des sociétés. Il la cherchait chez ses amis. Il la transfusait dans l'écriture. Il préférait la sensation à l'idée. À Naples, Florence et Rome, il passait ses matinées dans les églises, l'après-midi dans les jardins, le soir au théâtre, dans l'espoir d'une alcôve pour la nuit. Les journées tombaient, avec leur moisson de beauté. Comment devenir stendhalien ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières. Je lisais à mes amis ces lignes du journal du 19 janvier 1817 : « J'observai une fois un pâtre des chalets suisses qui passa trois heures, les bras croisés, à contempler les sommets couverts de neige du Jungfrau. Pour lui c'était une musique. »
Si nous réussissions à transposer la micro-tactique stendhalienne au raid à ski, nous fuserions à travers la Vénétie du Nord et l'ouest de la Slovénie, comme dans les galeries d'un musée, ne cherchant rien d'autre qu'à saluer les formes inertes de la beauté.
En bref, on se lève, on se casse et on absorbe tout ce qu'on peut. »

Quatrième de couverture

Avec mon ami le guide de haute montagne Daniel du Lac, je suis parti de Menton au bord de la Méditerranée pour traverser les Alpes à ski, jusqu'à Trieste, en passant par l'Italie, la Suisse, l'Autriche et la Slovénie. De 2018 à 2021, à la fin de l'hiver, nous nous élevions dans la neige. Le ciel était vierge, le monde sans contours, seul l'effort décomptait les jours. Je croyais m'aventurer dans la beauté, je me diluais dans une substance. Dans le Blanc tout s'annule - espoirs et regrets. Pourquoi ai-je tant aimé errer dans la pureté ?
S. T.

Sylvain Tesson a notamment publié aux Éditions Gallimard Dans les forêts de Sibérie (prix Médicis essai 2011), Sur les chemins noirs et La panthère des neiges (prix Renaudot 2019).

Éditions Gallimard,  septembre 2022
235 pages

lundi 8 août 2022

Paris-Briançon ★★★★☆ de Philippe Besson

♫ « La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains ...» ♫ 

Un train de nuit, une douzaine de passagers, 2 contrôleurs, 2 conducteurs... Des rencontres inévitables, des échanges et autant de prétexte pour aborder plusieurs sujets : la violence conjugale, la monoparentalité, le deuil, la jeunesse et leur avenir dans la société d'aujourd'hui, les différences intergénérationnelles, la maladie, la nostalgie, la dangerosité des réseaux sociaux, la différence... parce que dans un train, on a plus de repères alors on se lâche. C'est Catherine une des voyageuses qui le dit. Elle et son mari viennent de taper le carton avec 2 jeunes de la bande du compartiment d'à côté. Manon, la plus mature du groupe de jeunes et Enzo, le mélenchoniste.
Il règne une bonne ambiance dans ce wagon. Chacun fait connaissance avec son voisin, son partenaire de compartiment. Chacun s'épanche, se raconte. Des rencontres improbables. Touchantes. « [...] tout garder pour soi c'est le meilleur moyen que ça nous dévore. » Ça c'est Manon qui le dit. Quand je vous disais qu'elle était mature. Et pour cause...
Ils ne le savent pas en montant dans ce train, mais ils vont être confrontés à un cas extrême.

Des vies ordinaires, évoquées avec beaucoup de sobriété et qui ont rendez-vous avec la fatalité (ou le hasard). 
Une lecture sensible, fluide, une écriture simple, des émotions, des sensations fortes au rendez-vous. 
J'ai beaucoup aimé cette lecture dont les dernières pages m'ont coupé le souffle.

« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l'Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d'or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l'obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d'acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise. »

« La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu'importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d'un wagon à l'autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s'étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c'était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l'argent s'est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l'abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu'on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d'incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n'ont pas eu le choix. »

« Hugo, Dylan et Leïla pourraient se dire : cette société ne nous attend pas, elle ne nous fera pas de cadeaux, l'époque est même hostile, on va galérer à trouver notre place, on ne nous proposera pas de CDI, peut-être même pas de CDD, peut-être même pas de stages. Ils pourraient ajouter : la planète est foutue, les ouragans, les inondations, les incendies se multiplient, la fonte des glaces s'aggrave, la viande est industrielle, les pesticides sont partout, on s'empoisonne chaque jour. Ils pourraient surenchérir : ce monde est fou, les guerres prolifèrent, des dingues dirigent des empires, des terroristes décapitent des innocents à la machette, des dieux méchants gouvernent les esprits. En réalité, ils se disent tout cela, ils y pensent même régulièrement, mais pas ce soir, pas maintenant, pas dans cette nuit printanière, pas dans ce compartiment mouvant. Non, ce soir, ils ont juste envie d'osciller au rythme du train qui les conduit vers des sommets, vers des ailleurs. »

« C'est à ce moment que la porte des toilettes s'ouvre. Leila en sort. Elle a défait ses cheveux, elle est très belle. Catherine et Julia devraient le lui faire remarquer, à elle qui est convaincue qu'elle ne peut pas plaire. Mais vous savez ce que c'est, il faut s'avancer pour pousser la porte que l'autre retient et prendre sa place, il faut s'écarter un peu pour la laisser se faufiler afin qu'elle regagne sa couchette, et on ne dit rien, le compliment ne sera pas formulé, ça lui aurait fait du bien pourtant à Leila, ça l'aurait rassurée, l'occasion sera manquée, la vie quelquefois c'est des occasions manquées. »

« L’homme du train est un inconnu. Il est beaucoup plus facile de se confesser devant une personne qui ne sait rien de vous, qui ne vous jugera pas, qui n’osera pas, qui ne vous délivrera pas de conseils, qui ne s’y sentira pas autorisée, c’est comme parler au vent, ou parler à la mer du haut d’une falaise. »

« L'Intercités n° 5789 traverse le parc du Morvan et personne ou presque ne s'en rend compte. Parce que la nuit recouvre la petite montagne bourguignonne et parce que le sommeil a déjà gagné une grande partie des voyageurs. Ainsi, on ne verra rien de ces formes arrondies semblables à des ventres de femme enceinte, rien des vallées encaissées qu'alimentent d'innombrables cours d'eau, rien des étangs ni des lacs où d'aucuns aiment aller pêcher le dimanche, rien des forêts de résineux où serpentent des sentiers de randonnées, rien des prairies où paissent des vaches, rien de ces haies de bocage qui brisent le vent ou fournissent le bois de chauffage, certains peut-être, envoûtés par l'entêtante oscillation, imagineront des plaines sans se douter qu'enterrées profond, sous ce calme apparent, il demeure des roches volcaniques. »

« Le mensonge, parfois, est moins périlleux que la vérité nue. L'aveuglement, parfois, vaut mieux que la lumière crue. Les regrets sont moins corrosifs que les remords. Les accommodements moins coûteux que les bravades. »

« Mais la nuit, encore elle, fait son office, le lieu, décidément, a son mystère, sa réputation, ses injonctions irrésistibles. »

« L'Intercités nº 5789 poursuit invariablement sa route et passe à proximité de Saint-Donat, que fort peu de gens connaissent, sauf, peut-être, ceux qui s'intéressent à Louis Aragon et Elsa Triolet, lesquels furent cachés au cours de la Seconde Guerre mondiale dans ce haut lieu de la Résistance que les Allemands mitraillèrent pour punir les maquisards. Et sauf Hugo, que cet épisode, raconté en cours d'histoire, avait marqué. Probablement parce que l'amour et le désastre s'y rejoignaient. Il sait également que des amateurs de poésie se rendent en pèlerinage aux côtés de ceux à qui le devoir de mémoire importe en vue de se recueillir devant une maison aux volets bleus. Mais pour l'instant, Hugo pionce. »

« (C'est bien Manon, la même qui relève sa mère chaque fois qu'elle tombe, vaincue par l'alcool, et elle tombe souvent, et depuis longtemps, qui comble ses défaillances ou contre ses violences, ça dépend des soirs, qui tient la maison parce qu'il faut bien que quelqu'un la tienne, Manon qui sait gérer les catastrophes parce qu'elles ne l'effraient pas vraiment et parce qu'elle est capable de recouvrer ses esprits en un claquement de doigts, question de nature et d'habitude.) »

« Soudain, ça y est, on aperçoit l'éclat entêtant de leurs gyrophares dans le matin bleu et froid, on découvre leurs gilets fluorescents, leurs casques rutilants. Leur surgissement, dans la lumière rasante, parmi les débris éparpillés, a quelque chose de cinématographique, notamment parce que tout semble irréel, inconcevable, ça ne peut être qu'un film; un mauvais film. Mais cet irréel s'estompe vite car rien n'est fluide, agile ou simple, au contraire tout n'est qu'agitation, désordre, tout paraît décousu. Le professionnalisme de ces soldats a ses limites, fixées par l'ampleur des désastres et par la géographie. Et par leur propre humanité. Car, bien qu'aguerris, ils embrassent un environnement très dur, percevant des cris de détresse, des pleurs et repérant, au premier coup d'oeil, parce que c'est leur métier d'identifier ce qui exige de la diligence, ce qui induit de la complexité, de nombreux blessés, prisonniers de la bête agonisante. »

« Époque vulgaire, où plus rien n'est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité à l'information », où le goût de l'immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire. »
 
« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« « Avant de te rencontrer, j'avais une vie simple », poursuit-il. Ses mots cueillent Alexis à froid. Ils ont la sonorité de l'amertume, du remords.
Mais il veut dire : tranquille au moins en apparence, une vie sage, linéaire, modeste et décente. Alexis, de son côté, la qualifierait de prévisible, contemplative, inoffensive, propre sur elle et duplice. Et cela, Victor l'a bien saisi. »

Quatrième de couverture

Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit n°5789. À la faveur d'un huis clos imposé, tandis qu'ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l'intimité et la confiance naître, les mots s'échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l'époque, des voyageurs tentant d'échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l'ignorent encore, mais à l'aube, certains trouveront la mort.

Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.


Depuis 2001, Philippe Besson a publié une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire). La Maison atlantique,« Arrête avec tes mensonges et Le Dernier Enfant.

Éditions Julliard,  janvier 2022
203 pages

mercredi 13 avril 2022

Monsieur Faustini part en voyage ★★★☆☆ de Wolfgang Hermann


Drôle de lecture. De celle qui peut nous laisser au bord de la route comme nous prendre dans ses filets.
J'ai aimé déambuler avec Monsieur Faustini, j'ai aimé le suivre dans ses pérégrinations et ses cocasses réflexions. Un émouvant personnage un peu simplet au premier abord mais qui gagne en profondeur au fur et à mesure de ses aventures.
« [...]  ce n’est qu’en nous détachant des biens de ce monde que nous jetons bas notre fardeau, et que de tout autres chemins s’ouvrent à nous. »
À lire comme on irait marcher en forêt, comme on partirait en voyage, pour remplir cet instant de vide, le dépouiller de tout sens, pour ralentir le rythme, s'oxygéner d'air respirable, laisser ses pensées vagabonder, s'émerveiller d'un rien. Une lecture teintée de burlesque et d'humour, et beaucoup de tendresse, qui fait réfléchir. Pour moi, c'est une lecture qui fait sens. 
« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

« [...] il devait rester l'homme qu'il avait toujours été. Et puisque plus personne, de nos jours, n'avait le privilège de jouir en toute quiétude de ses heures d'oisiveté - car enfin qui disait temps libre disait loisirs, et qui disait loisirs disait enfourcher une bicyclette, courir ventre à terre à la salle de remise en forme, partir à l'assaut des montagnes, s'ébattre dans les vagues jusqu'à un âge très avancé - et même, pourquoi pas, jugeait M. Faustini, le droit à l'ennui. »
« La malice dont avait su faire preuve cet homme soulevait l'admiration de M. Faustini. La palette de ses dons laissait pantois. Non seulement il était expert en matière d'art, mais il avait eu la faculté de rendre son discours à ce point impénétrable à ses auditeurs que ceux-ci avaient pu accéder pleinement aux joies du non-savoir. Car c'était à seule fin de goûter celles-ci qu'ils couraient les expositions. Des soirées comme celle qu'ils venaient de connaître étaient en grande vogue parmi eux. Où pouvait-on éprouver avec une si profonde intensité, sinon en ces lieux, le plaisir consistant à ne comprendre goutte à ce dont il était question, sans en être autrement blessé, car aussi bien il n'était ici question de rien. Et c'est tout pénétrés de néant qu'ils s'en retournaient alors, le pas léger, chez eux, où ils seraient en revanche immanquablement confrontés à des choses qu'il ne leur serait pas permis de ne pas comprendre .»
« Seuls les espaces intermédiaires avaient une dimension. Ils nous frayaient un chemin vers un temps accompli. Aujourd'hui, tout était sommé de faire sens. Mais dans la marche à pied, dans la lenteur cahotante d'un trajet en autocar, et par-dessus tout dans l'attente, les choses se dépouillaient de leur sens comme les feuilles mortes tombent des arbres. De nos jours, tout était lesté de sens, et il s'agissait de s'affranchir de cette pesanteur. Le sens était produit par la vitesse, qui paraissait être devenue une valeur en soi. Qui disait vitesse, disait avant toute chose turn-over accéléré des marchandises. Et qui disait turn-over accéléré des marchandises, disait avant toute chose réduction drastique de l'air respirable. Dès lors que le moindre souffle d'air nous était compté, nos vies se ratatinaient peu à peu, bientôt comme écrasées sous les roues de nos Audi et de nos BMW flambant neuves. Le Sens, tel était le flux qui pulsait dans la courbe de nos vies, jusqu'à l'instant où chacun d'entre nous finissait par tourner en rond, cavalant à la recherche de lui-même. Cette fuite éperdue survenait quand plus rien ne coulait de source, le moindre temps mort éradiqué, quand toute signification était perdue à elle-même. Plus rien n'allait de soi, chaque lacune devait être à tout prix comblées par des bâtiments, avant d'être intégrées à la circulation générale des marchandises et des fonds, les dernières prairies anciennes de la vallée du Rhin, qu'il venait justement de laisser derrière lui, avec leurs pommiers et leurs cabanes ne planches. M. Faustini se perdait en digressions, c'était incontestable. Mais n'était-ce pas le privilège du voyageur que de vagabonder par la pensée ? Le voyage, n'était-il pas, avec l'attente, l'une des dernières possibilités de laisser son esprit battre la campagne ? L'attente faisait aujourd'hui figure de temps mort, elle n'était qu'un vide à combler. Déjà, d'un trait de crayon rageur, on faisait un sort à ces lacunes de l'espace et du temps. M. Faustini, calé dans son siège, s'abandonnait à l'attente, avec la certitude d'avoir la pleine jouissance d'un bien précieux, d'un temps sans maître, d'un temps vacant, dont nul n'avait l'emploi, sinon lui. »

« Qui pouvait se vanter d'avoir le bonheur de se consacrer de tout son être au vide, comme il le faisait en cet instant, d'être un brigand qui accumulait en fraude des réserves de temps vacant, les couvait jalousement, s'en nourrissait jusqu'à la plus complète satiété ? »

« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

Quatrième de couverture

Monsieur Faustini habite Hörbranz, une petite bourgade sur les hauteurs du lac de Constance. Célibataire retraité, il vit seul avec son chat. Il porte depuis des années le même veston avec lequel il a fini par « ne plus faire qu’un », et qui est devenu « sa demeure, son repaire, sa carapace, sa livrée de paon ». De temps en temps, Monsieur Faustini prend l’autobus et se rend à Bregenz, la grande ville toute proche, où il se promène au bord du lac…

À cet antihéros esquissé avec une tendre ironie, l’auteur réserve des surprises propres à le déstabiliser de plus en plus, pour notre plus grand plaisir. Après l’avoir promené dans des décors autrichiens de carte postale et lui avoir fait endurer quelques péripéties de la vie de province, il va conduire Faustini très loin de son cher pays natal. Des émotions fortes le pousseront à abandonner son veston – autant dire, à perdre la tête. Le roman qui a commencé comme une satire de la banalité la plus absolue s’achève dans un étrange délire : Monsieur Faustini, qui se met à rêver d’Afrique, devient la proie de la fiction la plus débridée.

Lointain frère en miniature de l’illustre Faust, le Faustini de Wolfgang Hermann a tellement séduit les lecteurs que l’auteur en a fait le héros de toute une série de romans pleins de malice et de finesse.
Dans la littérature récente de langue allemande, peu de livres sont aussi divertissants que ce petit chef-d’œuvre d’humour et de fantaisie.

Éditions Verdier, août 2021
124 pages

jeudi 11 février 2021

Les voyages de Cosme K ★★★★★♥ de Philippe Gerin

Un beau voyage hypnotique et envoûtant
qui nous emmène sur les terres d'Andøya, une île de l'archipel de Vesterålen en Norvège, où la brume aspire les corps dans les matins polaires, puis au bord du lac Baïkal en Sibérie, lac sacré où la solitude n'est jamais pesante, là où  « on est dans la beauté », et enfin l'ultime étape, la fiévreuse et grouillante Singapour.

Cosme K est un homme blessé en exil. Il est énigmatique. Il est rassuré de se sentir enfermé dans la solitude des grands espaces. Il  « ne cherche pas les palpitations de l'aventure mais uniquement l'apaisement de l'exil. » 
Il porte en lui une « douleur sèche et muette et elle lui craquelait l'âme comme la terre d'un désert de pierre ». Une douleur qui s'exprime la nuit par un cri qui traverse ses rêves, un cri venu de ses entrailles « qui ne trouvait que le silence de la nuit pour l'accueillir ».  
Au fond de lui, un oubli infligé, un passé enfoui, que l'on déflore par petits bouts tout au long de la lecture. Et sur sa route, de belles rencontres (Maïken, Bestefar, Olga, Shu Fang) qui l'aiguilleront, l'aideront à déchiffrer les signes qui s'offriront à lui. 
« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »
Et sur ses traces, son frère, bien des années après le départ de Cosme K....

Philippe Gerin maîtrise la narration et l'art du suspense, un suspense qui nous tient jusqu'à la toute fin quand la lumière se fait enfin sur ce poids que Cosme K porte en lui. Les descriptions des paysages et des sentiments sont incroyables et somptueuses. 

Magnifique lecture. Une ode à la nature, à la beauté, à la vie. 
« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »
Elle est une lecture de l'intime, elle porte en elle le poids de la souffrance, de la culpabilité, des tourments, des remords inconsolables, des cassures de la vie. 
Elle est un voyage initiatique au coeur de l'être, en quête d'abandon, d'oubli, de pardon, de vérité et d'amour.   
« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »
Mon libraire lors de sa présentation de la Rentrée littéraire de septembre 2019 déplorait que cette rentrée ne fasse pas plus de place à ce petit bijou. Il craignait que ce dernier soit condamné à finir en pâte à papier en peu de temps...
Je l'ai lu en novembre 2019 ; il a ensuite  rejoint ma grande pile de livre à chroniquer. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir pris le temps d'en parler plus tôt, parce que ce livre est une petite pépite pour moi. Je l'avais "post-ité" dans tous les sens, et en notant tous ces passages relevés, je l'ai quasiment lu une deuxième fois ;-) Et l'envie de découvrir le lac Baïkal s'est de nouveau emparée de moi.

Chronique rédigée avec en sourdine le blues de Bjørn Berge, guitariste bluesman norvégien découvert grâce à Maïken. « Le blues des accords de guitare enveloppait les corps dans une torpeur qui ralentissait les gestes et les maintenait éloignés l'un de l'autre. »
« Il faut que tu voies l'hiver. Ne pars pas avant d'avoir vu l'aube bleue glisser sur la lande couchée et sur les rochers pointus, lorsque le jour ne vient jamais. Ne pars pas avant d'avoir ressenti sur ta peau les lumières d'un ciel strié d'aurores boréales. »

Prologue
« Une nuit, Cosme est parti. 
Au matin, il n’était plus là. Sa chambre était vide. Et je fus le seul, je crois, à m’en étonner. Ensuite, ce fut un autre silence. Différent de tous les silences connus. 
J’ai entendu claquer une porte cette nuit-là. C’est tout ce que j’ai entendu. Le bruit sourd d’une porte se refermant, poussée par un courant d’air. Je n’ai rien entendu d’autre. Seulement ce claquement de porte inhabituel. Et dans mon lit, je me suis redressé pour guetter d’autres bruits. J’ai interrogé l’étrangeté de cette nuit. Entre les murs de la maison muette, personne d’autre que moi n’a entendu l’appel de la porte. Personne ne s’est réveillé dans le même sursaut. Non, personne n’a eu froid comme moi cette nuit-là. Le claquement de la porte n’était que pour moi. 
Entre les jointures des volets de bois, la lumière de la lune blanche forçait le passage. Et malgré le froid qui me cernait, j’ai repoussé les draps à mes pieds. Les draps étaient raides comme du carton et le froid m’a finalement saisi tout entier. J’ai posé mes pieds sur le sol de la chambre. Je me souviens de mes pieds nus sur les lames de bois cirées. Je me suis avancé jusqu’à la fenêtre et j’ai apposé mon visage sur le carreau embué. Entre les volets clos, dans l’espace étroit d’une faille, c’est là que j’ai vu Cosme pour la dernière fois. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. Nous étions invisibles. Nous étions insoupçonnables. Et mes mains, tendues vers le ciel, effleuraient les pétales blancs des pommiers en fleurs qui se répandaient sur le sol comme des larmes. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde ne pouvait se réaliser sans lui. [...]
Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. »

« Maïken
À Kane, 
Ici, j’ai vu les queues des baleines à bosse 
Ici, j’ai vu des moutons endormis sur le sable blanc 
Ici, j’ai vu le soleil rouge effleurer la mer et les grands aigles surveiller la lande couchée »
Cosme

« Je me souviens d'une photo dans la chambre de mes parents, dans un cadre posé sur le rebord de la fenêtre. Nous nous trouvons dans la cour ma mère et moi. Sans doute mon père prend-il la photo. Mais je n'en suis pas certaine. Il ne l'a jamais confirmé.Ma mère porte ses vêtements de semaine, ses bottes. Ses cheveux et sa robe sont agités par le vent. Je dois avoir quatre ans. Ma salopette en jean est trop courte. Je suis tout contre elle. Je m'agrippe à sa robe comme les baleineaux aux flancs de leur mère. Une partie de mon visage est cachée par les tissus qui volent. Longtemps j'ai cru que je m'agrippais ainsi par peur que le vent m'emporte. En fait je pense maintenant que je la retenais, elle. J'avais déjà compris qu'elle était en partance, bien avant qu'elle rejoigne le continent. Son regard ne fixe pas l'objectif, il est déjà ailleurs. »

« Elle n'était pas d'ici. Elle n'était pas d'Andøya. Elle est venue pour toi mais une île ça peut rendre fou quand on n'y est pas né. Une île ça ne pardonne aucune faiblesse. Elle n'était pas d'ici. Elle a tenu autant qu'elle a pu. Un jour il faudra lui pardonner. »

«Elle fit alors l'inventaire de ce qu'elle savait de Cosme K, en comptant sur ses doigts  : il arrivait de l'ouest de la France, d'un autre bout de la terre, il avait dix-neuf ans, presque dix ans de moins qu'elle, il était blond, il vivait chez elle depuis six mois, il parlait mal l'anglais mais s'améliorait chaque jour. Il ne possédait pas de téléphone portable et se méfiait d'Internet et des réseaux sociaux, il travaillait depuis deux mois sur le Reine, il aimait boire et manger, il faisait des cauchemars violents, il possédait en tout et pour tout un seul sac de vêtements et portait toujours le même vieux pull gris en laine épaisse. »

« Au loin, sur la mer, le plus grand parc éolien offshore de Norvège s'étendait sur toute la surface de l'eau. Une armée de cyclopes, unijambistes et silencieux, dont les yeux rouges et intermittents semblaient menacer les terres lourdes et archaïques d'une invasion imminente. Maïken se détache de Cosme K et s'immobilisa pour sonder l'avancée de ces colonnes inquiétantes sur l'eau noire. Elle fixa longuement les hélices, parfaites armes blanches qui, de leur rythme lent et uniforme, tentaient de l'hypnotiser pour la figer dans cette terre. Au bout d'un moment, elle finit pas poser ses mains bien à plat sur son ventre. Et presque imperceptiblement elle sourit à la nuit et aux éoliennes lointaines, qui ne pouvaient plus rien contre elle. »

« C'en était fini du soleil qui hier encore se traînait sur les flancs des falaises et se faufilait jusque sur le perron de la ferme. Lumière froide de septembre, dernier mirage avant le grand engourdissement. »

« Elle compta les nuits. Elle se dit qu'elle n'en finirait jamais de compter le temps, de le décomposer en unités mathématiques figées, pour tenter vainement de le ralentir et de lutter contre l'oubli. »

« [Elle] aurait voulu savoir l'irrigation de cette douleur. Elle aurait voulu la bercer. »

« Maïken s'approchait de Bestefar et, sans rien demander, elle prenait les deux mains rugueuses et lourdes dans les siennes. Quoi qu'il fasse à cet instant, où que ses pensées insondables l'aient emporté, il répondait immédiatement à sa prière et il revenait sans regret à la lisière du monde terrestre, celui où vivait Maïken. Il lui accordait toujours ce temps-là, le temps nécessaire, sans compter, sans contrepartie, sans questionnement. Et elle enfonçait son regard dans le sien, qui l'accueillait de toute sa bonté et, dans ces yeux presque transparents, Maïken se laissait aspirer par le kaléidoscope d'images qui se reflétaient à l'infini comme sur une multitude de miroirs. Dans ces images, il y avait à la fois les tissues légers sur la peau de sa mère et la laine épaisse des agneaux, le craquèlement des glaciers du pôle et les bras de Jonas autour de sa taille, les mots précipités sur le papier bleu et les murmures des églises pointues, la plage de sable blanc et la poussière noire du volcan, la craie sur le tableau et les macareux autour de l'île aux oiseaux, l'écume dans le sillage de l'Hurtigruten et l'aube bleue des matins polaires, les gestes précis de son père et le cartable de Nora qui tape dans son dos...Et ces images semblaient contenir la totalité des sensations de l'univers que Maïken ne pouvait pas toutes saisir mais qui la soulageait pendant que, au contact de la peau rude, elle retrouvait la chaleur, la belle et rassurante chaleur, irradier à nouveau dans son sang. Cela ne durait que quelques secondes et déjà elle pouvait relâcher son étreinte pour repartir à ses combats quotidiens. Et derrière la porte la mélancolie avait cette fois encore battu en retraite.  »

« Je ressens encore sa chaleur irradier sur ma peau. Dieu ! que cette chaleur est réconfortante. Elle me donne de la force et du courage pour poursuivre ma route, malgré tous les silences qui pèsent sur mes épaules. Où que tu sois, je sais qu'il me faut te trouver. C'est une évidence qui structure toutes mes pensées. Tu détiens les clefs qui me permettront, un jour, de retourner d'où je viens. De ma poche j'extrais une anémone oubliée, dont les pétales froissées se désagrègent sous mes doigts. »

« Olga
À Kane, 
Ici, j’ai plongé dans l'eau claire du lac sacré
J'ai entendu les rites chamaniques sur les montagnes autour
J'ai partagé l'omoul séché et l'eau-de-vie
dans la datcha du ministre
Cosme »

« Disposées sur des pierres plates tout autour du foyer, les brochettes d'omoul dégageaient déjà l'odeur caractéristique des journées d'été interminables qui s'étiraient bien au-delà des heures solaires. En ces temps de canicule écrasante, l'ivresse partagée des souvenirs et de la vodka troublait la torpeur du lac et ramenait à la vie chacun des villages de datchas qui parsemaient la côte est du Baïkal. Ces hameaux anciens de maisons de bois sur jardins nourriciers se repeuplaient pour quelques semaines avec l'arrivée massive des citadins alentour. La plupart d'entre eux revenaient chaque été sur la terre de leur enfance. Ils renouaient avec la lenteur d'une époque définitivement révolue, mais qui intimement les reliait encore. Et parce qu'ils se retrouvaient entre eux, ceux du Baïkal, parce que les forces du las les traversaient tous sans exception, leur allégresse pouvait s'exprimer, sans raillerie ni honte, autour des pierres plates et des petits verres d'eau-de-vie glacée. L'odeur d'omoul grillé était une parenthèse mélancolique dans l'âpreté de leurs vies devenues combats quotidiens. »

« Sur le trajet du Transsibérien, qui l'avait emmené jusqu'à Irkoutsk depuis Moscou, Cosme K avait observé les mêmes villages à l'agonie, les mêmes vieilles personnes grattant le sol d'un territoire désolé, abandonné en moins de vingt ans, comme rayé de la nouvelle carte d'un empire réduit en miettes. »

« Devant lui, [...] l'eau étale du grand lac, tout en scintillements, pénétrait la baie sur une petite plage de galets ronds et clairs. De chaque côté, des collines escarpées, pelées ou couvertes de conifères, se reflétaient dans l'eau claire de façon si précise qu'on pouvait croire à l'existence d'un monde inversé sous la surface. [...] Un petit ponton de bois sombre s'avançait courageusement au-dessus des eaux profondes, comme pour prolonger en vain le chemin de terre et de pierres au-delà de la rive. Au-dessus de la plage, face au lac, un banc de pierres grises, couvertes par endroits de lichen jaune, semblait posé là depuis des siècles. Le regard se perdait ensuite aux confins de l'étendue d'eau qui paraissait ne connaître d'autres limites que celle du ciel. »

« L'eau du lac était douce sur la peau. Cosme K avait plongé du ponton et il avait senti les milliers de bulles d'air glisser sur son corps engourdi par la nuit. [...] Il lui sembla qu'il aurait pu nager ainsi des heures dans l'eau translucide, sans jamais être en mesure d'apercevoir d'autres rives que celles de la baie de Krestovaya et l'immensité de ce réservoir lui apparut dans toute sa grandiose démesure. [...] Il ferma les yeux et se laissa bercer par les caresses de ces vibrations, pour dériver, avec une douceur infinie, au coeur des multiples mirages du grand lac. Et dans cet abandon, il sentit l'énergie du Baïkal le posséder et il en fut reconnaissant aux dieux qui régnaient ici. »

« C'est ce qui ce dit. C'est ce que j'entends. Tu sais, nous, les cosaques, avons un sixième sens pour cela. Nous savons toujours quand vint le temps de protéger nos frontières. »

« Le Baïkal était en eux [...]. De génération en génération, ils étaient dépositaires de la beauté des lieux et leur reconnaissance semblait infinie. »

« Aucune trace n'est éternelle. Rien n'est immuable, l'oublie est le seul rempart. Et face à lui, le grand lac immobile, qui n'était jamais le même, semblait lui donner raison. Son apparente éternité sereine était trompeuse et sa mutation permanente bien qu'invisible. »

« Il savait au plus profond de lui-même que tous les enfants d'ici et d'ailleurs n'avaient pas besoin d'oreille pour entendre ce que les adultes tentaient de leur cacher. Et tout en s'enfonçant dans la nuit il énuméra pour lui-même tous les mots que Maman Jane n'avait jamais prononcés et dont les échos s'entrechoquaient pourtant toujours entre les parois de son crâne. Ces mots qui le réveillaient encore et encore après toutes ces années, même ici, malgré la distance qu'il s'efforçait d'accroître sans cesse. Il eut un instant de découragement. Que fallait-il donc accomplir pour qu'advienne l'oubli ? »

« Ce rendez-vous était devenu une respiration nécessaire dans l'implacable inertie du temps. Chaque jour et chaque nuit, ils l'attendaient comme une promesse hors la vie. Après les étreintes, Cosme K se laissait happer par les myriades d'étoiles qui tremblaient sur la voûte du ciel. Elles paraissaient si proches, si accessibles, qu'il tendait le bras pour les effleurer de ses doigts, mais toujours elles se dérobaient à lui. En apesanteur entre l'eau et le ciel, jamais il ne s'était senti avec lui-même dans une telle intimité. »

« Oh, se glisser sous les couvertures colorées contre la tiédeur d ce corps généreux, puis éteindre la lumière et par la fenêtre attendre, attendre qu'Angara, fille unique du Baïkal, vienne se mirer dans le lac à la lumière de la lune avant de rejoindre Ienisseï, son bien -aimé. »

« Elle s'attarde encore sur chaque parcelle de ce corps tant aimé. Qui racontera maintenant les histoires de pionniers perdus dans la taïga, de chiens bâtards satellisés autour de la terre, de trains traversant le ciel... ?»

« J'aime la nuit qui abolit le monde et ses frontières, qui efface tout pour un temps, un temps qui toujours semble infini. J'aime la nuit qui adoucit les douleurs. »

« L'attachement, c'est pouvoir appeler quand la peur surgit et être toujours certain que quelqu'un vienne. »

« Shu Fang
À Kane, 
Toute beauté ici semble en sursis
Au bout du corridor Ivan attend l'alexandrite
À bord du Elsewhere, la mer de Chine est un espoir
Cosme »

« Le monde inédit qui s'offrait à Cosme K depuis son arrivée la veille à Singapour n'en finissait pas de le fasciner et de le révulser tout à la fois. Sur le quai de la gare centrale de Singapour, les clameurs et les accélérations l'avaient saisi. La fièvre grouillante irriguait la moindre coursive du petit dragon asiatique. La vie semblait onduler en permanence, occupant chaque mètre carré d'une parcelle de continent trop confinée pour sa prospérité insolente. »

« Au-dessus d'elle, sur le mur défraîchi, était punaisé une photo. La photo était légèrement penchée. Un tout jeune enfant dans les bras de Shu Fang. Et dans l'espace, si réduit soit-il, transperçait une force. Une force venue d'ailleurs. Du pays où se trouvait l'enfant. L'enfant qu'elle avait laissé pour s'occuper d'autres enfants qui n'étaient pas les siens. [...] un autre enfant sur une autre photo surgit dans ses pensées. Un autre enfant dans un autre pays, sous des pommiers en fleurs. Les pommiers du verger pleurent des larmes blanches sur le sol. »

« Il fut intronisé dans les cercles multiples et concentriques d'expatriés de toutes sortes, dont le seul objectif dans la vie semblait être de dépenser en soirée le trop-plein d'argent qu'ils accumulaient le reste du temps. »

« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »

« Je n'aime pas cette ville. Elle est comme un étau. Elle écrase ceux qui vivent en son sein. Elle nous rend invisibles... Et nous, les hommes invisibles, nous résistons sur ces amas de pierres pour envoyer quelques billets là-bas et on fait semblant de croire qu'un jour on rentrera parmi les nôtres, ceux qui nous attendent, ceux qui vivent avec rien, avec ce qu'on arrache chaque jour à la poussière avec nos doigts qui saignent. Jusqu'au jour où on nous enterrera avec cette même poussière. Les nôtres l'apprendront longtemps après. Ils prieront peut-être. Les enfants ne se souviendront pas de nos visages maigres. C'est ainsi que cela se passe. Et d'autres arrivent pour prendre notre place. C'est la modernité. La modernité nous mutile et nous sépare. La modernité nous abandonne à une solitude forcée. Il faut quelque chose de plus immense à l'homme pour qu'il puisse rester debout. La beauté sans doute. Quoi d'autre ? Mais ici, ils ont tué la beauté aussi. »

« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »

« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »

« Dans le monde qu'ils se sont créé pour échapper à la pesanteur des temps obscurs de Singapour, sans doute se sentent-ils libres et prisonniers à a la fois. Pourtant, à cet instant, leurs pas sur l'écume des vagues mourantes sont légers et leur bonheur ne fait pas de doutes. »

Quatrième de couverture 

À l’orée de la vingtaine, Cosme K déserte la maison familiale et trouve refuge dans l’errance. Au hasard des rencontres, il pose son sac au bord du cercle polaire en Norvège, sur les rives sauvages du lac Baïkal et dans la modernité enivrante de Singapour. Discret et solaire, il est accueilli par des inconnus et s’immisce dans leur quotidien avant que la route, pourtant, ne le reprenne.
Alors qu’il aborde les confins du monde connu, son frère se lance sur ses traces. En retrouvant les hommes et les femmes que Cosme K a croisés et dont il a bouleversé l’existence, il reconstitue son parcours et s’efforce de réconcilier leur destin.
Traversé par la culpabilité et le pardon, un roman initiatique qui se déploie dans des paysages majestueux.

Philippe Gerin est né en 1970 à Saint-Étienne et réside en Bretagne. Entretemps il a vécu et voyagé dans d’autres mondes connus, au Canada, en Sibérie, au bord de la Baltique, en Scandinavie, en Malaisie… Il est l’auteur d’un premier roman, Du haut de la décharge sauvage, paru en 2013.

Éditions Gaïa, août 2019
287 pages
Prix du roman de la ville de Carhaix 2020

mercredi 5 février 2020

Olga ★★★★☆ de Bernhard Schlink

Une histoire passionnante, d'amour, de fidélité, de transmission, qui me reste en mémoire bien des semaines après la lecture. Un portrait absolument brillant d'une femme forte, passionnée et audacieuse, qui sera contrainte de vivre en deçà de ses capacités intellectuelles, privé de son amour. C'est également l’histoire d'un homme, Herbert-Stranz, explorateur méconnu, qui brillera par son absence dans la vie d'Olga.
« Elle se blottit contre lui et il passa son bras autour d’elle."Que vas-tu chercher là-bas ?– Nous Allemands…– Non, pas nous Allemands. Que vas-tu chercher, toi ?"Il gardait le silence, et elle attendit. Tout à coup, le bruit du vent, le cheval qui s’ébrouait et le chant du rossignol lui semblèrent tristes. Comme s’il lui était signifié que sa vie serait attente et que l’attente n’aurait pas de but, pas de fin. »
En toile de fond, la grande Histoire de l'Allemagne, ses ambitions coloniales excessives, ses guerres mondiales, les actes terroristes des années 70.

La construction du récit est intelligente. Elle permet au lecteur de découvrir le personnage d'Olga au fur et à mesure de sa lecture, sa vie et sa relation amoureuse avec Herbert, l'homme de sa vie, son lien également avec le narrateur du récit, et de faire monter l'émotion du lecteur crescendo pour finir en apothéose.

Une écriture épurée, comme dans "Le Liseur", livre que j'avais également beaucoup apprécié.

« Ce qui lui manquait tous les jours, c'était la musique. Elle avait chanté avec les enfants à l'école, dirigé le coeur et joué de l'orgue à l'église, et adoré les concerts où elle se rendait quelquefois à Tilsit. Maintenant elle lisait des partitions et jouait la musique dans sa tête, c'était une piètre compensation. Elle avait adoré aussi les bruits de la nature, les oiseaux, le vent, les vagues de la mer. Elle avait aimé être réveillée en été par les coqs, en hiver par les cloches. Elle était heureuse de ne plus entendre les haut-parleurs. Avec les nazis, le monde était devenu bruyant ; ils avaient installé des haut-parleurs partout, qui crachaient sans arrêt des discours, des marches militaires, des appels, un tintamarre obsédant. Mais rien n'est si désagréable à entendre qu'on renonce aussi à entendre ce qui ne l'est pas.
Apprendre, c’était un privilège. Ne pas apprendre quand on en avait la possibilité, c’était se montrer bête, enfant gâté, prétentieux.

Elle aimait les cimetières parce que là ils étaient tous égaux, les puissants et les faibles, les pauvres et les riches, les gens qui avaient été aimés et ceux dont personne ne s’était soucié, ceux qui avaient connu le succès et ceux qui avaient échoué. À cela le mausolée ou la statue d’ange ou l’imposant tombeau ne changeaient rien. Ils étaient tous également morts, nul ne pouvait ni ne voulait plus être grand, et trop grand ne voulait plus rien dire.
Ils n'étaient pas particulièrement sévères, mais c'étaient les années cinquante, et pour eux un film avec Brigitte Bardot incarnait le vice, et une pièce de Brecht le communisme ; et les jeans étaient non seulement superflus, puisque j'avais suffisamment de pantalons corrects à user, mais en plus ça faisait voyou. Lorsque je me mis, en plus, à douter de la politique d'Adenauer, pour laquelle mes parents votaient à toutes les élections, et que je voulus en parler avec eux, mon père vit cela comme une attaque contre le monde qu'il avait contribué à reconstruire après les horreurs du national-socialisme.  
Quand je commençai à m'intéresser aux filles, pour ma mère ce fut encore une autre cause de souci. Il ne fallait surtout pas, au nom du ciel, que je tombe amoureuse trop tôt, que je me lie trop tôt. Elle notait qu'elles étaient mes lectures, constatait qu'avec Félix Krull j'allais de lit en lit, qu'avec Julien Sorel je séduisais Madame de Rénal et Mathilde de La Mole, qu'avec le noble Mitia je faisais de la petite paysanne Katiouchka une prostituée, et elle était atterrée.
L’histoire n’est pas le passé tel qu’il fut réellement. C’est la forme que nous lui donnons.
Les gens sociables vivent dans le présent, les solitaires dans le passé.
- Le désert - dans le désert de sable il voulait forer des puits et construire des usines, et dans le désert de glace explorer le Passage et conquérir le pôle, mais tout cela était beaucoup trop grand, et d'ailleurs ce n'étaient que des discours. Dans le désert il ne voulait rien faire, il voulait s'y perdre. Il voulait se perdre dans l'immensité. Mais l'immensité n'est rien. Il voulait se perdre dans le néant. - Lui avez-vous demandé pourquoi... - Ah, garçon (c'est ainsi qu'elle m'appelait), nous ne parlions pas de choses difficiles. Quand nous étions ensemble, il était plein d'inquiétude. Toujours plein d'inquiétude. En lui, c'était comme une course, et je devais courir à côté de lui sans décrocher, et j'étais bien trop essoufflée pour lui dire ce que j'avais à dire. 
Quels lâches vous êtes, vous les hommes ! Tu n’avais pas eu le courage de m’annoncer la bêtise que tu allais faire en partant pour l’hiver, lui n’a pas eu le courage de parler avec moi de son choix politique démentiel. ... Face à la neige et à la glace, aux armes et à la guerre, là vous vous sentez à la hauteur, vous les hommes, mais pas face aux questions d’une femme.
Je connaissais le sentiment qu’il n’y a rien à quoi aspirer qui soit vraiment satisfaisant, rien pour quoi travailler, rien à quoi croire, rien qu’il soit vraiment satisfaisant d’aimer. Ce sentiment transformé en philosophie : c’est ainsi que je me représentais le nihilisme.
Vous êtes pour la morale, je sais, disait-elle d'un air acerbe. Quand on fait la morale, on veut faire ça en grand, et en même temps gentiment. Mais personne n'est aussi grand que son discours moralisant, et la morale n'est pas gentille.
Ce qui t'est donné, tu ne peux en profiter que si tu l'acceptes.
Je perdais quelque chose que je ne trouverais plus jamais. Et je perdais nos conversations et son visage et sa silhouette et ses mains chaudes et son odeur de lavande. 
Le silence s'apprend - en même temps que l'attente, qui va avec le silence. 
L'enchantement du lointain, la vastitude du désert et de l'Arctique, ton désir de n'importe où et de nulle part, tes fantasmes coloniaux - quels rêves chimériques ! Je sais, tu n'es pas le seul à en faire. Pas une semaine sans que je lise qu'on exalte l'avenir de l'Allemagne sur les mers et en Afrique et en Asie, la valeur de nos colonies, la force de notre flotte et de notre armée, la grandeur de l'Allemagne, comme si nous avions grandi au point que notre pays serait devenu trop petit, comme un vêtement, et qu'il nous fallait la taille au-dessus.
Les Français, les Anglais, et les Russes ont eu leurs patries de bonne heure, les Allemands ont longtemps eu la leur uniquement dans leur imaginaire, pas sur terre mais dans le ciel - Heine a écrit là-dessus. Sur terre ils ont étaient morcelés et déchirés. Lorsque Bismarck leur a finalement créé leur patrie, ils s'étaient habitués à imaginer. Ils n'ont pas su s'arrêter. Ils continuent à fantasmer, là ils sont en train d'imaginer la grandeur de l'Allemagne et ses triomphes sur les mers et les continents lointains, et des prodiges économiques et militaires. Ces fantasmes vont dans le vide, et c'est d'ailleurs le vide qu'en fait vous aimez et cherchez. Dans ce que tu écris, il s'agit de se consacrer à une grande cause, mais ce que tu veux c'est te perdre, comme un cours d'eau se perd dans les sables, te perdre dans le vide, dans le néant. J'ai peur de ce néant dans lequel tu veux te perdre. Cette peur est pire que la peur qu'il t'arrive malheur. 
Parfois j'ai eu pitié de moi, qui ai grandi sans amour et qui, même avec toi, n'ai pu vivre son amour que tant bien que mal. Maintenant je pense aux soldats morts par milliers et à leurs vies qu'ils n'ont pas vécues, aux amours qu'ils n'ont pas vécues, et cela m'ôte tout apitoiement sur moi-même. Reste la tristesse. »

Quatrième de couverture

L’est de l’empire allemand à la fin du XIXe siècle. Olga est orpheline et vit chez sa grand-mère, dans un village coupé de toute modernité. Herbert est le fils d’un riche industriel et habite la maison de maître. Tandis qu’elle se bat pour devenir enseignante, lui rêve d’aventures et d’exploits pour la patrie. Amis d’enfance, puis amants, ils vivent leur idylle malgré l’opposition de la famille de Herbert et ses voyages lointains. Quand il entreprend une expédition en Arctique, Olga reste toutefois sans nouvelles. 
La Première Guerre mondiale éclate, puis la Deuxième. À la fin de sa vie, Olga raconte son histoire à un jeune homme qui lui est proche comme un fils. Mais ce n’est que bien plus tard que celui-ci, lui-même âgé, va découvrir la vérité sur cette femme d’apparence si modeste. 
Bernhard Schlink nous livre le récit tout en sensibilité d’un destin féminin marqué par son temps. À travers les décennies et les continents, il nous entraîne dans les péripéties d’un amour confronté aux rêves de grandeur d’une nation.

Bernhard Schlink, né en 1944 près de Bielefeld, est juriste. Il est l'auteur de nouvelles et de romans traduits dans le monde entier, et du succès international Le liseur (1996), adapté au cinéma par Stephen Daldry. Toute son oeuvre est publiée aux Éditions Gallimard, notamment Amours en fuite (2001) et La femme sur l'escalier (2016)

Éditions Gallimard, décembre 2018
267 pages 
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary