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vendredi 19 avril 2024

Croire aux fauves ★★★★★♥ de Nastassja Martin

Troublant et immense témoignage. 
« Ce jour-là, le 25 août 2015, l’événement n’est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C’est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l’actuel ; le rêve qui rejoint l’incarné. »
Nastassja Martin est une anthropologue qui est allée au bout de ses rêves ; en tombant nez à nez avec un ours, alors qu'elle se trouvait dans le territoire des volcans du Kamtchatka, elle n'a pas fui, elle l'a affronté dans un combat singulier. Une étreinte. Douloureuse, déchirante. Un "nous" qui tient Nassia sous son emprise, un "nous" qui existait bien avant la rencontre. Et à la fin, un corps à reconstruire « dedans, ça doit vraiment ressembler à l'arche de Noé » qui passera dans les mains des chirurgiens russes et français et une âme à soigner.
« Il y a eu nos corps entremêlés, il y a eu cet incompréhensible nous, ce nous dont je sens confusément qu'il vient de loin, d'un avant situé bien en deçà de nos existence limitées. »
Un témoignage ésotérique, peut-être, par moment, mais pourtant, bel et bien à  la portée  de tous. Un récit qui étreint, captive, questionne. 
« J'ai vu le monde trop alter de la bête ; le monde trop humain des hôpitaux. J'ai perdu ma place, je cherche un entre-deux. Un lieu où me reconstituer. Ce retrait-là doit aider l'âme à se relever. Parce qu'il faudra bien les construire ces ponts et portes entre les mondes... »
Altérité, mélancolie, animisme « Vivre en forêt c'est un peu ça : être un vivant parmi tant d'autres, osciller avec eux. », vie sauvage en harmonie avec la nature, adéquation, équilibre, introspection, résilience,  guérison. 
La mélancolie m'a parlé. L'harmonie avec la nature aussi. Un essentiel. Nous perdons beaucoup au profit d'un système qui anéantit  notre planète, dans lequel plus rien ne file vraiment très droit désormais. Nastassja Martin dit aussi la fragilité de notre monde.

Pour faire court, un récit saisissant et fascinant, à lire, relire, faire lire ;-)
Un coup de coeur pour moi.
« Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu'il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d'autres. J'ai rejoint les Évènes d'Icha et j'ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d'une recherche comparative. J'ai compris une chose : le monde s'effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu'il y a à Tvaïan, c'est qu'on vit consciemment dans ses ruines. »

En exergue 
« Car je fus, pendant un temps, garçon et fille, arbre et oiseau, et poisson perdu dans la mer. »
Empédocle, De la nature, fragments, 117 

« À mesure qu'il s'éloigne et que je rentre en moi-même nous nous ressaisissons de nous-mêmes. Lui sans moi, moi sans lui, arriver à survivre malgré ce qui a été perdu dans le corps de l'autre ; arriver à vivre avec ce qui y a été déposé. »

« [...] « je suis anthropologue », [...] je ne suis pas fascinée, je ne me perds pas dans mon terrain, je reste moi, toutes ces choses dont on se persuade parce que sinon on ne partirait jamais. »

« Une porte claque, l'homme d'à côté se retrouve enfermé; et il commence à chanter. Un long chant mélancolique, qui raconte les temps d'avant, le kolkhoze, l'armée Rouge, les vaches, le lait, les rennes, les livres et le cinéma, les peaux et le comptoir, la vodka. J'aimerais voir son visage, voir la peine qui fait tressaillir sa voix entrecoupée de sanglots. Quel monde pleure- t-il ? Quel âge a-t-il pour pleurer ces temps révolus ? Je l'imagine, bouteille à la main quelques heures plus tôt, titubant dans les ornières boueuses de l'une des routes défoncées de la ville, sous les lumières blafardes de l'un de ces supermarchés sortis de terre il n'y a pas cinq ans, ayant poussé là au milieu des immeubles d'époque soviétique fissurés de part en part, témoignant d'un monde qui a changé trop fort trop vite et qui s'effrite déjà avant même d'avoir atteint sa maturité prédatrice. »

« Ce qu'il a fait : il a guidé mes pas pour que j'aille au-devant de mon rêve. »

« Daria, elle aussi, a toujours su. Elle sait qui me visite quand je dors ; je lui raconte au petit matin les ours de ma nuit, familiers, hostiles, drôles, pernicieux, affectueux, inquiétants. Elle écoute en silence. Elle rit de me voir accroupie dans les buissons de baies avec mes cheveux blonds qui dépassent des feuillages, tu as comme une fourrure elle me dit chaque fois. Elle compare mon corps musclé à celui de l'ourse; elle se demande qui de l'une ou de l'autre dort dans le terrier de son double. Mais Daria a quelque chose qu'Andreï n'a pas, qu'Andreï n'aura jamais : c'est une mère. Une femme qui connaît la douleur dans ses chairs, la vie et la mort, et qui plus que tout au monde aspire à protéger ceux qu'elle aime et à leur épargner la souffrance. Daria elle aussi sait voir entre les mondes. Pourtant elle n'arracherait jamais un enfant à son lieu familial, elle ne l'emmènerait pas dans la forêt, ne tracerait pas un cercle autour de lui en lui disant toi tu restes là, ne le confierait pas au monde extérieur pendant une lunaison pour qu'il tisse sous sa peau les relations qui feront de lui un homme plus tard. Ça, c'est le rôle du père. De jeter l'enfant au monde une deuxième fois. Moi je n'ai plus de père depuis l'adolescence. Andreï s'est quelque part saisi de cette place laissée vacante, a endossé le rôle de celui qui initie en poussant l'enfant hors de la douceur et de l'évidence intra-utérine. C'est pour cette raison précise que Daria le détestera à jamais. »

« Je ne me ressemble plus, ma tête est un ballon griffé de cicatrices rouges et enflées, de points de suture. Je ne me ressemble plus et pourtant je n'ai jamais été aussi proche de ma complexion animique ; elle s'est imprimée sur mon corps, sa texture reflète à la fois un passage et un retour. »

« Pour continuer à vivre, il ne faut pas penser aux mauvaises choses. Il n'y a que l'amour qu'il faille rappeler à nous. »

« Je me sens vivante, j'ajoute en tentant un sourire. Elle me scrute d'un regard qui se veut aimable et plein de bonne volonté. Mais vraiment, comment vous sentez-vous ? insiste-t-elle. Un silence, puis elle reprend. Parce que, vous savez, le visage, c'est l'identité. Je la regarde, ahurie. Les pensées s'entrechoquent dans ma tête, qui subitement surchauffe. Je lui demande si elle prodigue ce genre d'informations à tous les patients du service maxillo-facial de la Salpêtrière. Elle hausse les sourcils, déconcertée. Je voudrais lui expliquer que je collecte depuis des années des récits sur les présences multiples qui peuvent habiter un même corps pour subvertir ce concept d'identité univoque, uniforme et unidimensionnel. Je voudrais aussi lui dire tout le mal que cela peut faire, d'émettre un tel verdict lorsque, précisément, la personne qui se trouve en face de vous a perdu ce qui, tant bien que mal, reflétait une forme d'unicité, et essaie de se recomposer avec les éléments désormais alter qu'elle porte sur le visage. Sauf que je garde ça pour moi. Je n'arrive qu'à assembler un courtois : Je crois que c'est plus compliqué. Et encore, mais cela m'échappe : Heureusement que les fenêtres ne peuvent pas s'ouvrir dans les chambres... l'identité perdue du défiguré, c'est violent, comme sentence. Contre toute attente elle m'octroie un nouveau sourire, elle blague, c'est bon signe, elle doit se dire. Elle ne perd pas le nord : Est-ce que j'arrive à dormir la nuit ? J'imagine qu'elle voudrait que je me confie. Que j'évoque l'horreur, le fauve, sa gueule, ses dents, ses griffes, que sais-je encore. Je lui souris à mon tour. Elle n'est pas malveillante, elle n'est sûrement pas incompétente non plus, elle est juste à côté, ailleurs. Elle ouvre des yeux étonnés lorsque je lui assure que la nuit, tout va mieux. C'est vrai, la nuit je vois plus clairement parce que je vois au-delà ; au-delà de l'immédiatement donné aux sens de la vie diurne.
Est-ce que je rêve ? Comment lui dire. Oui, tout le temps. Mais je fais autre chose avant de rêver. Je me souviens. Je rejoue la scène, chaque soir avant de m'endormir, des semaines et des heures qui ont précédé le basculement de ma vie. »

« J'ai l'impression de respirer, je crie de joie dans le vent. Cela dure quelques jours, le sourire aux lèvres, la légèreté, le corps qui s'affûte, les sens qui s'aiguisent à mesure que l'on monte. Il y a une ivresse de la haute montagne. Un intense bonheur propre au détachement. Et puis, juste derrière, il y a toujours les épreuves, qui attendent. »

« Je souhaite tellement sortir de ce dehors et rejoindre le ventre de la forêt que j'oublie où je me trouve, dans un monde potentiellement habité et parcouru par d'autres êtres vivants. J'oublie, c'est aussi simple que cela. Comment puis-je oublier ? Je me demande aujourd'hui. C'est le glacier dans mon dos, la Nature de Nikolaï et Lanna et la pierraille à perte de vue, c'est la tempête de ces derniers jours, l'enfermement dans la tente au col et l'anxiété de ne pas pouvoir redescendre des volcans. C'est cette rivière bouillonnante plus haut qui a failli nous emporter, l'empressement puis le relâchement une fois sortis d'affaire. C'est la fatigue, la peur et la tension, tout ça qui se désagrège dans un même mouvement. C'est ma mélancolie intérieure, que même l'expédition la plus lointaine n'a pu guérir. »

« Sur une échelle de un à dix, vous avez mal comment ? La fameuse question que tous les patients des hôpitaux français connaissent m'est posée. Au début j'hésite, je bafouille, j'ai peur d'abuser, peur de me faire mal voir. Je m'interroge sur cette étonnante échelle. Je me la fais expliquer plusieurs fois. À partir de quel chiffre peut-on être prise au sérieux ? Cinq ? Six ? Ne pas être trop gourmande, je me dis au début, si j'annonce un nombre trop élevé, après je ne pourrai pas monter plus haut s'ils résistent à me fournir la drogue. Est-ce que tous mes voisins de chambre font le même genre de calculs que moi ? Est-ce qu'eux aussi essaient tant bien que mal de manipuler les infirmiers les plus récalcitrants ? Pas facile, avec ce foutu gradient censé évaluer l'intensité de ce qui se passe dans un corps en souffrance. Sur ça aussi, il a fallu mettre un nombre ? Je me révolte intérieurement, je me fâche même une ou deux fois, mais avec le temps et les échecs récurrents à obtenir ce que je veux, je me fais une raison. Tout cela ne sert à rien. Questionner l'échelle, les valeurs, les chiffres foireux ; essayer d'exprimer son ressenti avec finesse. Ça ne sert rien. Quand on a vraiment mal à l'hôpital, et qu'on veut quelque chose pour calmer la douleur, il faut dire 9. Même plutôt 9,5. Il faut entrer dans l'échelle, dans sa logique; il faut intégrer la norme et faire mine de l'accepter pour obtenir gain de cause. 
À bien y repenser, l'inadéquation de l'échelle est contenue dans son application même: il y a quelque chose de surréaliste à devoir en passer par une mesure si rationnelle et codifiée pour se voir administrer une drogue qui, dans le meilleur des cas, va vous envoyer dans des nimbes ingouvernables. »

« Cette nuit-là, j'écris qu'il faut croire aux fauves, à leurs silences, à leur retenue; croire au qui-vive, aux murs blancs et nus, aux draps jaunes de cette chambre d'hôpital; croire au retrait qui travaille le corps et l'âme dans un non-lieu qui a pour lui sa neutralité et son indifférence, sa transversalité. L'informe se précise, se dessine, se redéfinit tranquillement, brutalement. Désinnerver réinnerver mélanger fusionner greffer. Mon corps après l'ours après ses griffes, mon corps dans le sang et sans la mort, mon corps plein de vie, de fils et de mains, mon corps en forme de monde ouvert où se rencontrent des êtres multiples, mon corps qui se répare avec eux, sans eux; mon corps est une révolution. »

«  À la fin de la nuit cela m'apparaît très clairement : je veux remercier ses mains à elle, ses mains de femme qui ne savaient pas, qui ne s'attendaient pas, elles non plus, à faire face aux brèches ouvertes par la bête de l'autre monde. Ses mains qui enlèvent, qui nettoient, qui rajoutent, qui referment. Ses mains citadines qui cherchent des solutions aux problèmes de fauves. Ses mains qui composent avec le souvenir d'un ours dans ma bouche, qui participent à l'altération de mon corps déjà hybride. Je me dis cette nuit qu'il faut leur faire une place pour guérir, une place aux côtés de tous ceux qui rôdent encore en hyperborée, une place aux côtés de tous les acrobates, chasseurs et rêveurs qui me sont chers. Je dois trouver la position d'équilibre qui autorise la cohabitation d'éléments de monde divergents, déposés dans le fond de mon corps sans négociation. Tout a déjà eu lieu: mon corps est devenu un point de convergence. C'est cette vérité iconoclaste qu'il faut intégrer et digérer. Il me faut désamorcer l'animosité des fragments de mondes entre eux et à l'intérieur pour ne considérer ici que leur alchimie future. Et pour parachever cette opération de corps et d'esprit, il faut dès à présent refermer les frontières immunitaires, recoudre les ouvertures, les résorber, c'est-à-dire décider de clore. Il faut cicatriser. Clore, c'est accepter que tout ce qui a été déposé en moi en fait désormais partie, mais que dorénavant on n'entre plus. Je me dis : dedans, ça doit vraiment ressembler à l'arche de Noé. Je ferme les yeux. »

« Guérir de ce combat n'est pas seulement un geste de métamorphose autocentrée. C'est un geste politique. Mon corps est devenu un territoire où des chirurgiennes occidentales dialoguent avec des ours sibériens. Ou plu- tôt, tentent d'établir un dialogue. Les relations qui se tissent au sein de ce petit pays qu'est devenu mon corps sont fragiles, délicates. C'est un pays volcanique, tout peut basculer à chaque instant. Notre travail, à elle, à moi, et à ce quelque chose d'indéfinissable que l'ours a déposé au fond de mon corps, consiste désormais à « maintenir la communication ». 
Je dis que rester en vie face à l'ours comme face à « ce qui vient » dans ce monde-ci, c'est accepter la reprise en forme de transformation structurelle. L'unicité qui nous fascine apparaît enfin pour ce qu'elle est, un leurre. La forme se reconstruit selon un schéma qui lui est propre mais avec des éléments qui sont, eux, tous exogènes.  »

« Je passe mes journées à lire et à regarder par la fenêtre en attendant la nuit, sa protection, ses rêves, ses visions, la possibilité d'un voyage. Je ne parle pas beaucoup. Je veux pouvoir jouir de l'insularité, la reconstruire dans mon corps tout en admettant l'incommensurabilité des êtres qui peuplent mon île intérieure. Je me dis que ce n'est pas : dépeupler notre âme pour jouir du peu d'insularité qu'elle recèle encore; c'est : faire de notre être ce lieu cet écosystème où ceux que l'on a choisis - ou qui nous ont choisi - deviennent, par-delà les gouffres qui les séparent, commensurables. La neige tombe dehors, je suis le chasseur qui tient le poisson entre ses bras. La neige se pose sur les branches des arbres, je suis le poisson blotti dans les bras du chasseur. La neige recouvre tout, je suis le poisson qui replonge et se transforme en oiseau multicolore sous la surface froide et sombre de la rivière. »

« La vérité sur moi, c'est que je n'ai jamais cherché à pacifier ma vie, et encore moins mes rencontres. En cela ma thérapeute a raison, je ne suis pas en paix. J'ignore même ce que signifie ce mot. Je travaille depuis des années dans un Grand Nord bouleversé par des mutations profondes. Je sais faire avec les métamorphoses, l'explosion, le kairos, l'événement. Je trouve quoi dire, parce que la situation de crise me paraît toujours bonne à penser; parce qu'elle recèle la possibilité d'une autre vie, d'un autre monde. Par contre, je n'ai jamais su faire avec l'apaisement ni la stabilité; le calme n'est pas mon fort. Je me dis que sans me l'avouer j'ai dû chercher sur la plaine d'altitude celui qui révélerait enfin la guerrière en moi ; que c'est sûrement pour cette raison que lorsqu'il m'a coupé la route je ne l'ai pas fui. Au contraire j'ai plongé dans la bataille comme une furie, et nous avons marqué nos corps du signe de l'autre. Je me l'explique difficilement, mais je sais que cette rencontre a été préparée. J'ai de longue date posé tous les jalons nécessaires pour me mener dans la gueule de l'ours, vers son baiser. Je me dis : qui sait, peut-être que lui aussi. »

« Je crois qu'enfants nous héritons des territoires qu'il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. Petite, je voulais vivre parce qu'il y avait les fauves, les chevaux et l'appel de la forêt ; les grandes étendues, les hautes montagnes et la mer déchaînée; les acrobates, les funambules et les conteurs d'histoires. L'antivie se résumait à la salle de classe, aux mathématiques et à la ville. Heureusement, à l'aube de l'âge adulte, j'ai rencontré l'anthropologie. Cette discipline a constitué pour moi une porte de sortie et la possibilité d'un avenir, un espace où m'exprimer dans ce monde, un espace où devenir moi-même. Je n'ai simplement pas mesuré la portée de ce choix, et encore moins les implications qu'allait entraîner mon travail sur l'animisme. À mon insu, chacune des phrases que j'ai écrites sur les relations entre humains et non-humains en Alaska m'a préparée à cette rencontre avec l'ours, l'a, en quelque sorte, préfigurée. »

« Je dois m'écarter pour guérir. Être à l'abri des gens. Des médecins. Des prescriptions et des diagnostics. Loin des antibiotiques. Encore plus loin de la lumière électrique. Je veux du sombre, une grotte, un refuge, je veux des bougies, la nuit, des lumières douces et tamisées, du froid dehors, du chaud dedans et des peaux d'animaux pour calfeutrer les murs. Maman, je dois redevenir matukha qui descend dans sa tanière pour passer l'hiver et reprendre ses forces vitales. Et puis, il y a des mystères que je n'ai pas fini de comprendre. J'ai besoin de retourner auprès de ceux qui connaissent les problèmes d'ours; qui leur parlent encore dans leurs rêves; qui savent que rien n'arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises. »

« Plus tard, la plupart de ses amies feront vaciller sa foi en lui resservant cette histoire de limites. J'ai rencontré l'ours parce que je n'ai pas su mettre de limites entre moi et l'extérieur; je n'ai pas su mettre de limites parce que ma mère n'a jamais été capable de m'en mettre. Tu aurais dû être autoritaire pour une fois et dire non à ta fille. Tu devrais la cadrer. La raisonner. L'arrêter. La borner. Pauvre maman, pauvres amies. En vrai, je n'ai jamais aimé les normes ni le concordat et encore moins la bienséance. Mais petite mère, cette fois, je pars pour que tu comprennes qu'entre moi et l'ours il y a autre chose qu'une histoire de frontière mal placée et de vio- lence projetée. [...] ma mère réalise que sa fille est liée à une forêt et qu'elle va devoir y replonger pour finir de se guérir à l'intérieur. »

« Elle lui rappelle Artémis et la forêt sans laquelle elle se désagrégerait. Elle évoque Perséphone, qui descend dans l'obscur pour mieux remonter vers la lumière. Elle lui parle du mouvement et de la dualité. De la métamorphose. Du masque. De la refiguration après la défiguration. Du printemps après l'hiver. Marielle me fait même pleurer une fois, parce qu'en touchant mes cicatrices rouges elle dit que j'incarne désormais la déesse des bois. »

« Tais-toi. Tu es toi. Tuer toi. Pourquoi pas. Tout est permis, lorsqu'on renaît de ses cendres. »

« [...] si grandir c'est voir mourir ses rêves, alors grandir devient mourir. Mieux vaut snober les adultes, lorsqu'ils nous font croire que les cases sont déjà là, prêtes à être remplies. »

« Il y a trois ans, Daria m'a raconté l'effondrement de l'Union soviétique. Elle m'a dit Nastia un jour la lumière s'est éteinte et les esprits sont revenus. Et nous sommes repartis en forêt. Sur mon traîneau dans la nuit glacée, je laisse ma pensée errer autour de la phrase. Chez moi la lumière ne s'est pas éteinte et les esprits ont fui. J'ai tellement envie d'éteindre la lumière. Moi aussi, cette nuit, je repars en forêt. »

« Ce matin, je me dis qu'il faut surtout que je cesse de vouloir - comprendre guérir voir savoir prévoir tout de suite. Au fond des bois gelés, on ne « trouve » pas de réponses: on apprend d'abord à suspendre son raisonnement et à se laisser prendre par le rythme, celui de la vie qui s'organise pour rester vivants dans une forêt en hiver. J'essaie de trouver en moi un silence aussi profond que celui des grands arbres dehors qui se tiennent immobiles et verticaux dans le froid. J'ai fait demi-tour, volte-face. Je suis revenue sur mes pas comme les zibelines dans la neige lorsqu'elles dupent leur poursuivant. Je ne sais pas où je vais, peut-être nulle part, je suis dans une tanière et ça me suffit. Je prends la mesure de l'immensité autour et des minuscules gestes du quotidien à l'intérieur, expression d'une patience infinie, propre aux humains qui se tiennent au chaud en attendant l'explosion du printemps. »

« L'enfant possède une chose que l'adulte cherche désespérément tout au long de son existence : un refuge. Ce sont les parois de l'utérus avec tous les nutriments affluant quotidiennement qu'il faut parfois arriver à reconstruire autour de soi. J'ai l'étrange impression que lorsque l'on échoue, le monde cherche à nous y remettre par un coup du sort, quelque chose du dehors nous rappelle à la vie intérieure en nous enfermant dans un huis clos a priori lugubre, mais en réalité salvateur. Quatre murs étroits, une petite porte et des contacts restreints - Hugo sur l'île dans la paroisse face à la mer compose ses vers; Soljenitsyne dans les bois du Vermont se ressaisit de l'histoire russe; Trotski dans ses prisons échappe à la mort et écrit; Lowry dans sa cabane face à la mer rassemble le bruit du monde pourtant invisible d'où il se trouve. Que fais-je d'autre que ce qu'ils ont accompli, depuis ma forêt sous mon volcan au retour de la presque-mort qui m'a guettée ? Que fais-je d'autre qu'oser un pas de côté pour mieux voir, voir les signes qui pulsent en moi et qui annoncent l'Époque, ses contradictions, sa fureur, sa tragédie et son impossible reproduction ? J'ai vu le monde trop alter de la bête; le monde trop humain des hôpitaux. J'ai perdu ma place, je cherche un entre-deux. Un lieu où me reconstituer. Ce retrait-là doit aider l'âme à se relever. Parce qu'il faudra bien les construire, ces ponts et portes entre les mondes; parce que renoncer ne fera jamais partie de mon lexique intérieur. »

« Les personnes comme Daria savent qu'elles ne sont pas seules à vivre, sentir, penser, écouter dans la forêt, et que d'autres forces sont à l'œuvre autour d'elles. Il y a ici un vouloir extérieur aux hommes, une intention en dehors de l'humanité. Nous nous trouvons dans un environnement « socialisé en tout lieu parce que parcouru sans relâche », aurait dit mon ancien professeur Philippe Descola. Il a réhabilité le mot animisme pour qualifier et décrire ce type de monde; moi et d'autres l'avons suivi corps et âme sur ce chemin. Dans la phrase « les ours nous font un cadeau », il y a l'idée qu'un dialogue avec les animaux est possible, quoiqu'il ne se manifeste que rarement sous une forme contrôlable ; il y a aussi l'évidence de vivre dans un monde où tous s'observent, s'écoutent, se souviennent, donnent et reprennent ; il y a encore l'attention quotidienne à d'autres vies que la nôtre; il y a enfin la raison pour laquelle je suis devenue anthropologue. »

« Rêver avec la forêt, ce n'est pas confortable. Je pensais qu'après l'ours ça se calmerait, peut-être même que ça s'arrêterait. J'espérais. Passer des nuits noires et vides, juste le sommeil, ne plus se réveiller en sueur avant l'aube, être envahie d'images incompréhensibles au matin, avoir à en questionner le sens tout au long du jour. Ça continue. Soit.

Ce n'est pas que je ne comprends pas ce qui m'arrive; ce qui m'est arrivé. Neuf ans que je travaille chez ceux qui « partent rêver plus loin », comme dit Clarence. Que fais-tu, avec ta tente sur tes épaules ? je lui demandais il y a cinq ans lorsqu'il s'éloignait subrepticement hors de Fort Yukon vers la forêt. Je n'entends rien ici. Je ne vois rien non plus. Trop de bavardages, trop de confort, trop de famille et pas assez d'autres. Too much fuss ! Je sors rêver plus loin. Bon, je note. À force de temps, moi aussi j'ai commencé à rêver là-bas, mais juste un peu. Un loup après qui je cours entre les épinettes noires, un castor qui plonge sous les monticules de glace de la rivière Yukon et qui m'invite à le suivre. Rien d'alarmant alors, je me disais qu'il s'agissait de simples signes manifestes de cette nécessaire empathie qui forme le terreau de mon métier d'anthropologue. 
Seulement quand je suis arrivée sous le volcan chez les Évènes d'Icha tout a changé, ou plutôt tout s'est intensifié, densifié. Je me suis mise à rêver en permanence. Daria ne s'est pas affolée : comme Clarence en pays gwich'in, elle a trouvé cela très normal, que ce soit moi qui rêve chez elle. C'est que pour rêver, il faut être déplacé, elle m'a dit un jour. C'est pour ça que je ne reste jamais trop longtemps chez moi, elle a continué. Toi, tu es si loin de ta maison... Pas étonnant que tu vois autant de choses, elle avait conclu. Très bien je m'étais dit au début, ça fera un beau sujet d'écriture sur l'animisme appliqué aux rêves, la perméabilité des esprits, l'enchevêtrement des ontologies, le dialogue des mondes, la transversalité des songes et que sais-je encore. »

« À Tvaïan, la vieille idée selon laquelle les hommes chassent et les femmes cuisinent est un leurre absolu, une jolie fiction d'Occidentaux qui peuvent dès lors être fiers de l'évolution de leur société et du dépassement des présumés rôles genrés. Ici, tout le monde sait tout faire. Chasser, pêcher, cuisiner, laver, poser des pièges, chercher de l'eau, cueillir des baies, couper du bois, faire du feu. Pour vivre en forêt au quotidien, l'impératif est la fluidité des rôles; le mouvement incessant des uns et des autres, leur nomadisme journalier implique qu'il faut pouvoir tout faire à tout moment car la survie concrète dépend des capacités partagées lorsqu'un membre de la famille s'absente. »

« La première chose à dénouer, avant le pourquoi de ma fuite hors de la forêt cet été-là, c'est le comment de ma fuite hors de mon propre monde vers la forêt, quelques années en arrière. Une pensée assez triviale me trotte dans la tête depuis longtemps: personne n'a écouté Antonin Artaud qui pourtant avait raison. Il faut sortir de l'aliénation que produit notre civilisation. Mais la drogue, l'alcool, la mélancolie et in fine la folie et/ou la mort ne sont pas une solution, il faut trouver autre chose. C'est ce que j'ai cherché dans les forêts du Nord, ce que je n'ai que partiellement trouvé, ce que je continue de traquer.

Je suis docteur en anthropologie, consacrée sur les bancs de l'institution. J'ai un compagnon qui vit au fil des crêtes. Un chez-moi accroché à la montagne. Un livre en préparation. Tout va apparemment bien. Pourtant quelque chose taraude, grignote le fond du ventre, la tête brûle aussi, j'ai une sensation de fin de moi, de fin de cycle aussi peut-être. Le sens s'étiole, j'ai l'impression de vivre de l'intérieur ce que j'ai décrit chez les Gwich'in en Alaska: je ne me reconnais plus. C'est une sensation horrible, parce qu'il m'arrive précisément ce que j'ai cru observer chez ceux que j'étudiais. Mes formes usuelles s'effritent. Mon écriture s'enlise, je n'ai plus rien d'inté- ressant à dire, plus rien qui vaille la peine. Mon amour achève de se dissoudre, malgré les mots malgré la verti- calité malgré les cimes leur exigence et leur indifférence. Je m'épuise dans d'inutiles circonvolutions mentales, je compense par des exploits physiques, mais il n'y a rien à faire, je sombre.

Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l'accélération du désastre me pétrifie ? Que j'ai l'impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voilà donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes! Oui, et là où ça devient grave, c'est que même la montagne s'effondre. Faute de cohé- sion, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. Et les amis s'écrasent au pied des parois. Suis-je en train de filer une mauvaise métaphore d'alpiniste ? Je ne crois pas. Je ne peux pas la circonscrire exactement, mais j'ai une certitude: quelque chose résonne en moi, quelque chose qui fait mal et qui désoriente. 

Cela aurait été si simple, si mon trouble intérieur se résumait à une problématique familiale irrésolue, à mon père disparu trop tôt, aux attentes insatisfaites de ma mère. Je pourrais dès lors « résoudre » ma dépression. Mais non. Mon problème, c'est que mon problème n'appartient pas qu'à moi. Que la mélancolie qui s'exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu'il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d'autres. J'ai rejoint les Évènes d'Icha et j'ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d'une recherche comparative. J'ai compris une chose : le monde s'effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu'il y a à Tvaïan, c'est qu'on vit consciemment dans ses ruines. »

« Je suis allée au bout de la rencontre archaïque mais je suis revenue puisque je ne suis pas morte. Il y a eu hybridation et pourtant je suis toujours moi. Enfin je crois. Quelque chose qui ressemble à moi, les traits du masque animiste en plus: je suis inside out. Le fond animiste des humains c'est le visage déformé du masque. Moitié homme moitié phoque; moitié homme moitié aigle; moitié homme moitié loup. Moitié femme moitié ours. Le dessous du visage, le fond humain des bêtes, c'est ce que l'ours voit dans les yeux de celui qu'il ne devait pas regarder ; c'est ce que mon ours a vu dans mes yeux. Sa part d'humanité; le visage sous son visage. »

« J'admets qu'il y a bien un sens au monde dans lequel nous vivons. Un rythme. Une orientation. D'est en ouest. De l'hiver au printemps. De l'aube à la nuit. De la source à la mer. De l'utérus à la lumière. Mais parfois je pense à Copernic. Au crime de lèse-majesté qu'il a commis à l'époque en affirmant que nous ne tournons pas dans le sens dans lequel nous croyons tourner; que le sens de rotation du monde n'est pas le sens sensible; qu'il est inverse à celui que nous percevons. L'intuition de Copernic a-t-elle quelque chose à voir avec la question du retour, avec la remontée illogique des êtres à leur source ? La rivière descend vers la mer mais les saumons la remontent pour mourir. La vie pousse à l'extérieur du ventre mais les ours redescendent sous terre pour rêver. Les oies sauvages vivent au sud mais reviennent coloniser les ciels arctiques de leur naissance. Les humains sont sortis des grottes et des bois pour construire des cités, mais certains reviennent sur leurs pas et habitent à nouveau la forêt.

Je dis qu'il y a quelque chose d'invisible, qui pousse nos vies vers l'inattendu. »

« C'est toujours comme ça ici, rien ne se passe jamais comme on veut, ça résiste. Je pense à toutes ces fois où le coup ne part pas, où le poisson ne mord pas, où les rennes n'avancent pas, où la motoneige toussote. C'est pareil pour tout le monde. On essaie d'avoir du style mais on trébuche, on s'enfonce, on clopine, on tombe, on se relève. Ivan dit qu'il n'y a que les humains pour croire qu'ils font tout bien. Que les humains pour accorder une telle importance à l'image que les autres ont d'eux. Vivre en forêt c'est un peu ça : être un vivant parmi tant d'autres, osciller avec eux. »

« Je ferme le cahier, pensive. Je le range précautionneusement sur l’étagère, un léger sourire se dessine sur mes lèvres. Je crois que le cahier noir a coulé dans les cahiers de couleur depuis l’ours. »

« Je lui dis : Daria, je vais faire ce que je sais faire, je vais faire de l'anthropologie. Et comment ça se fait, l'anthropologie ? elle demande en me fixant avec ses yeux espiègles. Je souffle, tu m'embêtes, avec tes questions difficiles. Je lève les yeux au ciel, jette ma cigarette, souffle encore. Je ne sais pas comment ça se fait Daria. Je sais comment moi je fais. Tu écoutes ? J'écoute. Je m'approche, je suis saisie, je m'éloigne ou je m'enfuis. Je reviens, je saisis, je traduis. Ce qui vient des autres, qui passe par mon corps et s'en va je ne sais où.
Tu es triste ? je lui demande. Non elle dit, et tu sais pourquoi. Vivre ici c'est attendre le retour. Des fleurs, des animaux migrateurs, des êtres qui comptent. Tu es une parmi eux. Je t'attendrai.

Je ne dis rien, je suis émue. Voilà ma libération. L'incertitude: une promesse de vie. »

Quatrième de couverture

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est: un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête, qui en se confrontant ouvrent des failles sur leur corps et dans leur tête. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité; le jadis qui rejoint l'actuel; le rêve qui rejoint l'incarné. »

Née en 1986, Nastassja Martin est anthropologue diplômée de l'EHESS et spécialiste des populations arctiques. Elle est l'auteure d'un essai, tiré de sa thèse de doctorat dirigée par Philippe Descola, Les âmes sauvages : Face à l'Occident, la résistance d'un peuple d'Alaska (La Découverte, 2016), ainsi que d'un documentaire, coréalisé avec Mike Magidson, Tvaïan (Point du jour/Arte). Croire aux fauves est son premier récit.

Éditions Verticales,  juillet 2021
151 pages
Prix Littéraire François Sommer-Musée de la Chasse et de la Nature 2020
Prix Joseph Kessel 2020
Prix du Réel 2020 (Mollat et Sud-Ouest)

mercredi 2 novembre 2022

La force des femmes ★★★★★ de Denis Mukwege

La force des femmes témoigne du combat des femmes attaquées dans leur plus profonde intimité, réparées  physiquement et psychologiquement par le Dr Mukwege et ses équipes. Les séquelles psychologiques sont profondes et doivent être prises en charge pour que les victimes atteignent le statut de survivantes, pour qu'elles puissent envisager l'après,  la reconstruction, l'acceptation du petit être né parfois de cette violence, pour espérer s'introduire dans la vie, de nouveau. Envisager cette possibilité. 
Combien sont encore à freiner un dépôt de plainte ? Comment décourager les violeurs ? Comment ? L'auteur propose des pistes,  la première convoque l'éducation. À tout âge. Les policiers doivent aussi réchauffer les bancs, apprendre, réapprendre à soutenir mieux les femmes.
Un livre pour les femmes, mais pas que. 
« J'ai le furieux espoir que des personnes de tous les genres le liront et en retireront quelque chose. Il faut qu'un maximum de gens participent à la lutte pour l'égalité entre les sexes. Les hommes ne devraient pas craindre l'incompréhension, ils ne devraient pas ressentir le besoin de se justifier comme moi autrefois quand ils soutiennent leurs sœurs, filles, femmes, mères, amies et autres égales humaines. Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution. »
Une lecture qui instruit sur l'Histoire du Congo, sur l'impact néfaste que la colonisation a engendré sur son économie - une véritable manne financière avec ses minerais disponibles à profusion - « Un colon géomètre a déclaré, à propos du Congo, que c'était un scandale géologique » -, sur sa politique si instable, si corrompue, humainement si pitoyable - un pays mal gouverné, cruellement exploité, « un État affamé et sans limites » -, sur son système patriarcal qui façonne « nos normes sociales, notre économie, notre vie familiale et nos politiques »
Une lecture qui émeut, qui révolte, qui met des mots sur le calvaire de ces femmes,  des femmes,  sur l'horreur subie... 
Qui éclaire sur les combats menés par elles, et par d'autres, pour elles. 
Qui met en exergue l'inégalité stupéfiante de l'accès aux soins à travers le monde. 
Qui revient aussi sur le drame qui s'est joué lors des tensions entre Hutu et Tutsis « Les passions plus destructrices de l'humanité se sont déchaînées; le deuil menait au meurtre, le meurtre à la aux tueries de masse, aux viols de masse, à la torture de masse. »
Enfin, une lecture qui donne espoir. 
Une oeuvre pour mettre en lumière l'oeuvre accomplie, pour donner à voir ce chemin bienveillant et aimant que des hommes et femmes, comme le Dr Mukwege ou Eve Ensler, Nadal Murad,  et bien d'autres encore tentent de bâtir pour qu'enfin les Femmes qui ont subi l'indicible se reconstruisent vivent à l'égal de leur homologue masculin. 
« Ce qui est vrai pour le Congo est vrai pour la cause des droits des femmes : si vous êtes en position de pouvoir et d'influence, vous pouvez aider. Si vous ne travaillez pas à une solution, vous faites partie du problème. »
Un bel hommage au courage des femmes face à la douleur et l'incertitude de leur quotidien, qui dépasse les frontières du Congo. Un témoignage universel. Le combat de toute une vie.
« Telle est l'histoire du Congo, l'un des pays les mieux dotés de la terre, terrassé par cent cinquante ans d'occupation étrangère, de dictature et d'exploitation sans merci. »
Un essai à lire. Vibrant de colère et empli d'humilité. 
MERCI. 
Quel travail, quel immense sacrifice, quel foi en l'humanité incarne le Dr Mukwege, prix Nobel de la Paix. Il est admiratif de la vitalité et de la force des femmes qu'il soignait. Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon immense admiration devant tout le travail accompli...
« Mon rôle a toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. »
À lire, oui. 
Pour que ces mots " Ils m'ont tuée " n'aient plus jamais besoin d'être dits.
Pour qu'on arrête de mesurer la valeur d'une femme à son "honneur".
Pour que le mot justice reprenne tout son sens, pour " Transformer la souffrance en pouvoir".
Pour questionner ces traditions qui font du tort à l'humanité.
Pour, enfin, briser les silences.
« Les abus sexuels prolifèrent dans le silence, mais égale ment quand les hommes sont libres d'agir en toute impunité. Aristote, le père de la philosophie occidentale, a écrit que « de même qu'un homme accompli est le meilleur des animaux, de même aussi quand il a rompu avec loi et justice est-il le pire de tous ». Après avoir vu tout ce que j'ai vu, je suis parfaitement d'accord. »

« On a laissé métastaser sans retenue les troubles qui secouent ce pays depuis vingt-cinq ans il s'agit là du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, il compte plus de cinq millions de personnes mortes ou disparues. J'insiste sur la tragédie que vit le Congo avec l'espoir d'encourager les politiciens occidentaux à s'y intéresser et à œuvrer pour la paix et la justice que mes com patriotes appellent désespérément de leurs vœux.
Ce sont les circonstances qui ont fait de moi un spécialiste des blessures par viol. Ce sont les histoires racontées par mes patientes qui m'ont poussé à rejoindre une lutte bien plus vaste contre les injustices et la cruauté subies par les femmes. Et c'est aujourd'hui la reconnaissance de mon engagement de base qui m'amène à écrire ces pages. »
« "Survivante" est devenu le terme consacré pour toute personne ayant subi des violences sexuelles. Il sous-entend une posture plus active, plus courageuse, plus dynamique. Pourtant, certaines écrivaines féministes le trouvent problématique car il place au même niveau un viol et un événement traumatique bouleversant comme une tentative d'assassinat ou un accident d'avion. Il peut également renforcer l'idée qu'une femme doit surmonter cette expérience, surmonter ses blessures - ce dont elle peut se sentir incapable. »
« Mes ancêtres ont assisté à de profonds bouleversements économiques, politiques et sociaux. Il a été établi par décret que toutes les ressources des sols appartenaient à la nouvelle administration coloniale. Les mines du pays devenaient de fait la propriété de l'État indépendant du Congo de Léopold II, puisqu'il était interdit à la population indigène d'en posséder.
L'industrie métallurgique locale a été rapidement mise à mal. De nombreux artisans se sont reconvertis dans le commerce de métaux précieux, en particulier l'or, que l'on trouve en abondance dans la région. Aujourd'hui encore, on voit autour de Kaziba des gens plongés jusqu'aux genoux dans les ruisseaux et rivières pour filtrer l'or avec des tamis.
Tout chef traditionnel qui résistait au régime colonial, que ce soit le gouvernement ou une concession privée, se voyait puni. Le nôtre a été envoyé en prison dans le village de Kalehe, à plus de cent cinquante kilomètres de là, où il est mort. D'autres ont été assassinés. Ces événements ont été très déstabilisants pour des sociétés construites sur le respect et la vénération des figures tribales connues sous le nom de mwamis. »

« Suite au fléchissement de l'industrie locale, les villageois ont dû acheter leurs machettes, leurs outils et leurs roues à l'importation, alors que quelques années auparavant seulement, tout était produit sur place.
Le système colonial a également été source de transforma tion des rapports entre les genres à Kaziba. Les Européens sont venus avec leur système monétaire, qui a peu à peu sup planté l'économie de troc où le produit de l'agriculture et le bétail étaient les principaux moyens d'échange. Or, c'étaient alors les femmes qui étaient responsables du stockage et de la gestion de la production annuelle pour la famille en rai son de puissantes traditions matriarcales. Avec l'introduction du franc congolais en 1887, le pouvoir économique a été transféré aux hommes. À partir de là, gérer l'argent est devenu un attribut masculin. Les hommes qui travaillaient comme porteurs, mineurs ou ouvriers agricoles se sont mis à gagner un salaire qu'ils ont réparti à leur guise. Les femmes ont perdu la main sur les ressources de la famille.
L'autre changement majeur s'est fait par le biais d'un groupe de protestants évangéliques norvégiens arrivé en 1921, qui a demandé à bâtir une mission. Leur décision de s'établir à Kaziba allait marquer profondément la vie du village, surtout mes parents-et, par ricochet, moi. »

« Même si la nouvelle religion a été embrassée avec enthousiasme par la communauté, y compris par mes parents, l'arrivée du christianisme a eu pour résultat une rupture avec le passé. Cette première forme de christianisme ne cherchait pas à s'enrichir des traditions locales, spirituelles ou sociales, ni à s'en inspirer; elle voulait les remplacer. Par bien des aspects, ça a été une catastrophe culturelle, tant de choses précieuses et anciennes ayant été jugées primitives et dégénérées. »
« Les femmes qui grandissent au Congo sont considérées dès la naissance comme des citoyens de seconde zone, ce qui est, à des degrés divers, le cas dans la plupart des sociétés. Dans les zones rurales c'est encore pire: non seulement elles mettent les enfants au monde et s'occupent d'eux, mais elles effectuent aussi la plus grande part des travaux agricoles pour les plantations de base comme le manioc pour la farine, ou alors elles extraient le charbon nécessaire à la cuisine.
Par tradition, le transport de charges lourdes relève également du domaine féminin. J'avais grandi en voyant des femmes très maigres chanceler sous le poids d'énormes sacs en toile remplis de grains ou de bois de chauffage portés sur le dos. La charge, souvent plus lourde et large qu'elles, est encordée et reliée au front de la porteuse. Elle avance penchée en avant pour supporter ce poids, ce qui développe les muscles du cou de façon phénoménale mais entraîne également une kyrielle de problèmes musculo squelettiques qui vont parfois jusqu'à causer des dommages à l'appareil reproductif.
La société ne s'émeut nullement de leur sort. Les divorcées et les veuves ont peu de chances de se remarier. Les femmes n'ont presque aucune indépendance économique et sont souvent victimes d'abus physiques par leur mari, des abus dont on voyait le résultat à l'hôpital de Lemera. Quelques-unes vivent également dans la crainte que leur mari ne prenne une autre épouse et ne les oblige à vivre en polygamie, dont j'ai pu mesurer les effets désastreux à force d'années à écouter les Congolaises.
À Lemera, j'ai constaté les conséquences du peu de cas qu'on fait des femmes lors de l'accouchement, ce moment où elles sont à la fois le plus vulnérables et le plus puissantes. Certaines familles arrivaient avec des femmes enceintes à peine conscientes couchées sur des brancards fabriqués à partir de branches et de bouts de ficelle. Par fois, les patientes étaient simplement déposées devant l'hôpital sur des couvertures maculées de sang coagulé. En général, leur trajet dans la souffrance avait duré des heures, parfois des jours. »

« Lorsqu'il a commencé à détailler son initiation, j'ai cessé de mettre sa sincérité en doute. Il était bien en train de revivre un souvenir traumatique, il s'est effondré en pleurs A travers ses larmes, il a confessé avoir dû mutiler sa propre mère. Son commandant lui avait ordonné de le faire comme preuve de son engagement. Je n'ai pas eu le choix, a-t-il dit en sanglotant. Ils disaient qu'ils me tue raient si je ne... Je n'étais encore qu'un enfant. Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
Après qu'il a décrit ce geste atroce, un silence de plomb s'est abattu pendant quelques minutes. Sa respiration était précipitée et difficile. Je sentais mon cœur battre, la tension dans mon dos et mes jambes. Mais elle n'est pas morte, a-t-il fini par murmurer. Elle a survécu, je le sais. Elle a succombé à une maladie il y a quelques années. Je ne l'ai jamais revue.
L'histoire de ce jeune homme est un aperçu de ce qui s'est passé au Congo ces vingt-cinq dernières années : l'utilisation généralisée d'enfants-soldats explique en partie la proliféra tion de comportements extrêmes et sadiques. Mais comment cela a-t-il commencé ? Pourquoi l'hôpital de Panzi a-t-il été soudain submergé de femmes gravement mutilées vers la fin des années 1990? La seule explication plausible, c'est que la violence du génocide au Rwanda, une violence qui rend les gens brutaux et insensibles, a franchi la frontière congolaise, que le conflit entre Tutsi et Hutu s'est déplacé dans mon pays avec les deux invasions de 1996 et 1998.
Depuis le début de notre travail à Panzi, nous collectons des données auprès de nos patientes sur l'identité de leurs agresseurs. Dans les premières années, plus de 9o % disaient les violeurs étaient armés et s'exprimaient en que kinyarwanda, la langue du Rwanda. »

« Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. »

« Les conflits qui ont fait rage au Rwanda et en Yougoslavie dans la dernière décennie du XXe siècle ont permis d'at tirer l'attention sur l'usage du viol à des fins de nettoyage ethnique, ce qui a mené à des évolutions importantes dans les lois internationales...»

« Le carburant qui alimente aujourd'hui encore les com bats explique pourquoi le viol continue d'être utilisé comme arme de guerre au Congo. Il gît sous nos pieds, Bien que les guerres aient leurs racines dans le conflit entre Hutu et Tutsi au Rwanda, on les comprend mieux de nos jours si on s'intéresse aussi à leurs causes économiques. Elles sont liées aux trésors qui se sont formés il y a des mil lions d'années dans le sous-sol congolais.
On pense que la formation de ces trésors remonte à la période précambrienne, avant que la vie n'apparaisse sur terre. Les géologues considèrent qu'un fluide surchauffé charriant divers alliages est remonté depuis le noyau jusqu'à la croûte terrestre de l'Afrique centrale. En conséquence, le Congo possède quelques-uns des plus importants gisements de cuivre, de coltan, de cobalt, de cassitérite, d'uranium, de stannite et de lithium, ainsi que des diamants et de l'or. Certains sont convoités pour leur beauté, d'autres sont vitaux pour notre économie contemporaine fondée sur la technologie. Depuis les premières invasions en 1996 et 1998, le Rwanda et l'Ouganda ont récolté et rapatrié des monceaux de ce qu'ils trouvaient en progressant à travers le Congo: bois, café, bétail et, bien sûr, or, diamants et minerais. »

« Que devais-je éprouver à son égard? Il était à la fois bourreau et victime de violences, c'était un enfant perdu à qui on avait lavé le cerveau pour en faire un tueur. Les véritables coupables, c'étaient les adultes qui l'avaient consciemment et volontairement manipulé. C'étaient eux, en fin de compte, les lâches responsables de ses actes. Comme tant d'autres Congolais, il avait été aspiré dans la spirale du conflit avant de s'en voir recraché. Nous sommes tous traumatisés d'une manière ou d'une autre, nous avons chacun une douloureuse expérience de perte, pas seule ment de proches, mais parfois aussi de vies déraillées ou d'ambitions brisées. »

« Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur. »

« La façon dont les femmes sont traitées durant les guerres et les catastrophes naturelles doit être vue comme une manifestation au grand jour de la violence qui leur est infligée derrière le voile de l'intimité en tant de paix. Les violences sexuelles sont une épidémie mondiale que nous commençons tout juste à traiter. »

« Un combat doit être mené pour que le regard des hommes sur les femmes change. Ce combat doit être accompagné de mesures répressives, qu'il ait lieu dans un pays déchiré par la guerre comme le Congo, une zone de catastrophe naturelle, un campus universitaire ou une chambre. Je m'étendrai davantage dans les chapitres suivants sur mes idées pour mener ce combat à bien. »

« Non. C'était dur, très dur, a-t-il avoué. Je n'avais pas idée qu'on puisse traiter une enfant comme ça.
Quand il s'est senti assez fort, je l'ai raccompagné à sa jeep, où son chauffeur l'attendait. Il avait l'air penaud. Il m'a remercié pour ma présentation et pour notre travail en refermant la portière.
Je n'ai pas d'explication à sa réaction. En tant que militaire, il devait bien être au courant des atrocités commises dans la région. Avait-il simplement choisi de fermer les yeux et de croire en la propagande du gouvernement et de l'armée, à savoir que les comptes rendus étaient exagérés, voire montés de toutes pièces par des gens qui voulaient la mort de ce pays? Ce récit lui avait-il rappelé des souvenirs traumatiques, des événements qu'il avait refoulés? Avait-il pensé à ses propres enfants en entendant cette fillette? Peut-être avait-il été heurté de plein fouet par l'échec cuisant de l'institution militaire, incapable d'assurer la sécurité? Ou peut-être par quelque chose de plus vaste, un échec collectif de nous tous, en tant qu'adultes incapables de protéger nos enfants. »

« Je me sentais abandonné par les pouvoirs occidentaux - les États-Unis et le Royaume-Uni continuaient de soutenir le Rwanda - mais aussi par l'Union africaine, un regroupement régional d'États de ce continent. Son silence et sa faiblesse entachent cette organisation qui s'assimile à un club de syndiqués destiné à protéger les intérêts les uns des autres. Au lieu de travailler à mettre fin au massacre des Africains, ils se couvrent mutuellement. »

« La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des débats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités. »

« Je ne prétends pas que tous les soldats sont des violeurs ni que nous ne devrions pas les remercier pour les sacrifices et les actes de bravoure à leur actif pendant les conflits armés. Ce serait une position absurde et erronée. Mais à faut se rappeler qu'il y a des soldats valeureux et d'autres prédateurs. Les femmes agressées méritent elles aussi qu'on se souvienne et qu'on s'occupe d'elles, qu'on les dédommage comme les vétérans blessés ou les prisonniers de guerre. Leurs blessures ne sont peut-être pas visibles, mais elles peuvent ne jamais se refermer tout le temps d'une vie. »

« Pour éviter les viols, il faut commencer par se demander pourquoi il y a dans le monde tant d'hommes au com portement répréhensible, d'hommes si mal éduqués. Mais aussi pourquoi des hommes bons et respectables se sont tus pendant si longtemps. »

« Aucun de nous n'échappe à la tradition, ce qui n'est par ailleurs nullement souhaitable. Les coutumes et autres cérémonies nourrissent notre identité et notre sens de nous même. Mais il est important de les questionner. Et de ne pas se voiler la face vis-à-vis de leur impact. Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes. »

« Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté Ainsi, nous les encourageons à ne pas pleurer. Nous leur inculquons que la faiblesse et la sensibilité sont des caractéristiques - féminines». Nous les encourageons à dissimuler leurs craintes et à n'avoir peur de rien. »

« Ma relation à Dieu est très personnelle. Je me considère comme croyant mais pas nécessairement comme religieux. Les religions sont des constructions idéologiques, l'interprétation de textes fondateurs rédigés par des figures du passé. Ces interprétations sont le fruit du travail de certains hommes qui ont en général usé de leur position de supériorité pour asseoir leurs privilèges.
Nous pouvons accepter ces interprétations comme lois immuables aussi dures que les pierres des temples de Lalish, du Mur des lamentations, de La Mecque, de nos cathédrales et autres églises. Ou accepter que le dogme peut lui aussi évoluer, de la même manière que nos édifices religieux ont été reconstruits, modifiés, étendus, façonnés par le climat et altérés par l'humain.
Dans mes prêches, je rappelle toujours que le meilleur endroit pour trouver Dieu, c'est en nous, dans nos pensées secrètes et notre conscience. Tout ce qui entoure ce sanctuaire intime est l'oeuvre de l'humain, avec ses imperfections et ses vices. Pour moi, Dieu est au début et à la fin de tout, c'est une force universelle capable d'expliquer l'inexplicable, dont la perfection de la nature, la musique, l'art et ce qui nous pousse à aimer les autres et à prendre soin d'eux. Malgré l'aptitude humaine à l'égoïsme et au mal que j'ai eu l'occasion de constater, je crois toujours que nous sommes, sans aucune exception ou presque, vertueux, car créés à l'image de Dieu. Il suffit pour s'en rendre compte d'observer les très jeunes enfants, leur innocence, leurs jeux, leur pureté. Leur bonté, leur sainteté, voilà quelle est la véritable nature humaine avant qu'elle ne soit transformée par la société, les règles et les codes, et, soyons honnêtes, certaines pratiques religieuses pernicieuses. Ce n'est qu'en nous-même que nous pouvons méditer et renouveler notre lien avec ces qualités originelles, toujours en dialogue avec Dieu. »

« « En quoi le viol concerne-t-il le Conseil de sécurité ? » a objecté l'ambassadeur russe, car il ne voyait pas le lien entre le viol et le maintien de la paix ou la prévention des conflits. Je suis ravi de dire que je ne rencontre plus à pré sent ce genre de remarque. Le viol est désormais accepté comme une conséquence, et souvent une tactique délibérée, de toutes les guerres.
La résolution 1820 des Nations unies, votée à l'unanimité malgré le scepticisme des Russes, a ouvert une voie d'espoir quant à des actions plus fermes à l'encontre des coupables de crimes sexuels dans des pays tels que le Congo. Cette résolution reconnaît la jurisprudence établie par les tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l'ex Yougoslavie que j'ai évoqués au chapitre sept. Le viol peut maintenant être reconnu comme une arme et un crime de guerre - voire un crime contre l'humanité - voire un acte génocidaire. Ce qui met les Etats dans l'obligation de mener l'enquête et de poursuivre les coupables, et en appelle également au déploiement de davantage de femmes lors des missions de paix internationales.
Le problème, comme avec tant de résolutions de l'ONU, c'est que les bonnes intentions ne se transforment pas en actions concrètes. Il n'y a aucune preuve que les violences sexuelles dans les zones de conflit aient diminué malgré plusieurs mois d'intenses négociations diplomatiques qui ont conduit au vote de la résolution 1820. Les forces armées ou les milices qui commettent des viols au Congo, au Sou dan, en Birmanie ou en Syrie agissent toujours avec la même impunité.
Un an après, le Conseil de sécurité de l'ONU a fait passer une importante résolution complémentaire, la résolution 1888, qui instaure la création du Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, un développement bienvenu qui a permis d'attirer l'attention sur ce problème.
Au cours de la décennie suivante, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté d'autres résolutions, sept au total, sur la question de la sécurité des femmes, dont la résolution 1960 pour mettre en œuvre un mécanisme de surveillance et d'établissement de rapports sur les violences sexuelles dans les conflits, ainsi que la résolution 2106, qui met de nouveau l'accent sur l'idée de responsabilité.
Ce travail de sensibilisation a été vital, mais la Russie et la Chine font preuve de scepticisme quant à la place que prend la sécurité des femmes dans l'agenda de l'ONU, tan dis que l'alliance occidentale, qui était moteur de progrès, a été mise sous rude pression par l'administration Trump.
En 2019, lorsque le gouvernement allemand a proposé une nouvelle résolution, la résolution 2467, sur le viol dans les zones de conflit, l'administration Trump a menacé de mettre son veto si cette résolution incluait la moindre référence au fait que les victimes de viol devaient bénéficier de soins par rapport à la sexualité et la reproduction. Leur crainte était que cette résolution ne ménage un droit à l'avortement.
Ce rétropédalage par rapport à des résolutions précédentes a mis l'accent sur l'importance de l'accès aux services médicaux comme leste sis VIII ou à la pilule du lendemain sur demande de la survivante. Il signifie qu'il ne faut jamais rien considérer comme acquis. Le dynamisme de la décennie précédente a paru sur le point de s'éteindre
Au final, il y a eu compromis autour d'une version expurgée de toute référence aux services médicaux qui s'occuperaient de la sexualité et de la reproduction, ainsi qu'à la vulnérabilité des populations LGBT dans les conflits. J'ai tire satisfaction de l'idée que cette résolution était la première à insister sur l'importance d'une approche centrée sur la survivante d'agressions sexuelles et qu'elle reconnaisse la nécessité de venir en aide aux enfants nés de viols. Les Etats-Unis ont voté cette résolution, la Chine et la Russie se sont abstenues.
Fin 2020, la Russie a de nouveau tenté de réduire à néant les progrès de ces vingt dernières années en présentant une résolution qui aurait édulcoré certains engagements précédents. Même si elle était soutenue par la Chine, la résolu tion a été rejetée par les autres membres.
Il y a également eu dans certains pays des efforts pour combattre les violences sexuelles. L'ancien président amé ricain Barack Obama, le gouvernement britannique du Premier ministre David Cameron, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et Emmanuel Macron, dernier président français élu, y ont tous participé. La Suède est devenue le premier pays au monde à mener une politique étrangère féministe en 2014 sous le règne d'un Premier ministre homme, Stefan Löfven, qui repose sur trois principes: les droits, la représentation et les ressources. »

Quatrième de couverture

Surnommé « l’homme qui répare les femmes », le gynécologue et chirurgien Denis Mukwege a consacré sa vie aux femmes victimes de sévices sexuels en République démocratique du Congo. Dans une région où le viol collectif est considéré comme une arme de guerre, le docteur Denis Mukwege est chaque jour confronté aux monstruosités des violences sexuelles, contre lesquelles il se bat sans relâche, parfois au péril de sa vie.
Dès 1999, il fonde l’hôpital de Panzi dans lequel il promeut une approche « holistique » de la prise en charge : médicale, psychologique, socio-économique et légale.
Écrit à la première personne, La force des femmes retrace le combat de toute une vie en dépassant le genre autobiographique. L’héroïne du roman, c’est la femme composée de toutes ces femmes. L’auteur rend un véritable hommage à leur courage, leur lutte. Pour lui, il s’agit d’une lutte mondiale : « C’est vous, les femmes, qui portez l’humanité. »
Ainsi, à travers le récit d’une vie consacrée à la médecine et dans un vrai cri de mobilisation, Denis Mukwege nous met face au fléau qui ravage son pays et nous invite à repenser le monde. La force des femmes clame haut et fort que guérison et espoir sont possibles pour toutes les survivantes. 

Éditions Gallimard,  septembre 2021
398 pages
Traduit de l'anglais (République démocratique du Congo) par Marie Chuvin et Laetitia Devaux 

jeudi 11 février 2021

Les voyages de Cosme K ★★★★★♥ de Philippe Gerin

Un beau voyage hypnotique et envoûtant
qui nous emmène sur les terres d'Andøya, une île de l'archipel de Vesterålen en Norvège, où la brume aspire les corps dans les matins polaires, puis au bord du lac Baïkal en Sibérie, lac sacré où la solitude n'est jamais pesante, là où  « on est dans la beauté », et enfin l'ultime étape, la fiévreuse et grouillante Singapour.

Cosme K est un homme blessé en exil. Il est énigmatique. Il est rassuré de se sentir enfermé dans la solitude des grands espaces. Il  « ne cherche pas les palpitations de l'aventure mais uniquement l'apaisement de l'exil. » 
Il porte en lui une « douleur sèche et muette et elle lui craquelait l'âme comme la terre d'un désert de pierre ». Une douleur qui s'exprime la nuit par un cri qui traverse ses rêves, un cri venu de ses entrailles « qui ne trouvait que le silence de la nuit pour l'accueillir ».  
Au fond de lui, un oubli infligé, un passé enfoui, que l'on déflore par petits bouts tout au long de la lecture. Et sur sa route, de belles rencontres (Maïken, Bestefar, Olga, Shu Fang) qui l'aiguilleront, l'aideront à déchiffrer les signes qui s'offriront à lui. 
« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »
Et sur ses traces, son frère, bien des années après le départ de Cosme K....

Philippe Gerin maîtrise la narration et l'art du suspense, un suspense qui nous tient jusqu'à la toute fin quand la lumière se fait enfin sur ce poids que Cosme K porte en lui. Les descriptions des paysages et des sentiments sont incroyables et somptueuses. 

Magnifique lecture. Une ode à la nature, à la beauté, à la vie. 
« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »
Elle est une lecture de l'intime, elle porte en elle le poids de la souffrance, de la culpabilité, des tourments, des remords inconsolables, des cassures de la vie. 
Elle est un voyage initiatique au coeur de l'être, en quête d'abandon, d'oubli, de pardon, de vérité et d'amour.   
« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »
Mon libraire lors de sa présentation de la Rentrée littéraire de septembre 2019 déplorait que cette rentrée ne fasse pas plus de place à ce petit bijou. Il craignait que ce dernier soit condamné à finir en pâte à papier en peu de temps...
Je l'ai lu en novembre 2019 ; il a ensuite  rejoint ma grande pile de livre à chroniquer. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir pris le temps d'en parler plus tôt, parce que ce livre est une petite pépite pour moi. Je l'avais "post-ité" dans tous les sens, et en notant tous ces passages relevés, je l'ai quasiment lu une deuxième fois ;-) Et l'envie de découvrir le lac Baïkal s'est de nouveau emparée de moi.

Chronique rédigée avec en sourdine le blues de Bjørn Berge, guitariste bluesman norvégien découvert grâce à Maïken. « Le blues des accords de guitare enveloppait les corps dans une torpeur qui ralentissait les gestes et les maintenait éloignés l'un de l'autre. »
« Il faut que tu voies l'hiver. Ne pars pas avant d'avoir vu l'aube bleue glisser sur la lande couchée et sur les rochers pointus, lorsque le jour ne vient jamais. Ne pars pas avant d'avoir ressenti sur ta peau les lumières d'un ciel strié d'aurores boréales. »

Prologue
« Une nuit, Cosme est parti. 
Au matin, il n’était plus là. Sa chambre était vide. Et je fus le seul, je crois, à m’en étonner. Ensuite, ce fut un autre silence. Différent de tous les silences connus. 
J’ai entendu claquer une porte cette nuit-là. C’est tout ce que j’ai entendu. Le bruit sourd d’une porte se refermant, poussée par un courant d’air. Je n’ai rien entendu d’autre. Seulement ce claquement de porte inhabituel. Et dans mon lit, je me suis redressé pour guetter d’autres bruits. J’ai interrogé l’étrangeté de cette nuit. Entre les murs de la maison muette, personne d’autre que moi n’a entendu l’appel de la porte. Personne ne s’est réveillé dans le même sursaut. Non, personne n’a eu froid comme moi cette nuit-là. Le claquement de la porte n’était que pour moi. 
Entre les jointures des volets de bois, la lumière de la lune blanche forçait le passage. Et malgré le froid qui me cernait, j’ai repoussé les draps à mes pieds. Les draps étaient raides comme du carton et le froid m’a finalement saisi tout entier. J’ai posé mes pieds sur le sol de la chambre. Je me souviens de mes pieds nus sur les lames de bois cirées. Je me suis avancé jusqu’à la fenêtre et j’ai apposé mon visage sur le carreau embué. Entre les volets clos, dans l’espace étroit d’une faille, c’est là que j’ai vu Cosme pour la dernière fois. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. Nous étions invisibles. Nous étions insoupçonnables. Et mes mains, tendues vers le ciel, effleuraient les pétales blancs des pommiers en fleurs qui se répandaient sur le sol comme des larmes. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde ne pouvait se réaliser sans lui. [...]
Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. »

« Maïken
À Kane, 
Ici, j’ai vu les queues des baleines à bosse 
Ici, j’ai vu des moutons endormis sur le sable blanc 
Ici, j’ai vu le soleil rouge effleurer la mer et les grands aigles surveiller la lande couchée »
Cosme

« Je me souviens d'une photo dans la chambre de mes parents, dans un cadre posé sur le rebord de la fenêtre. Nous nous trouvons dans la cour ma mère et moi. Sans doute mon père prend-il la photo. Mais je n'en suis pas certaine. Il ne l'a jamais confirmé.Ma mère porte ses vêtements de semaine, ses bottes. Ses cheveux et sa robe sont agités par le vent. Je dois avoir quatre ans. Ma salopette en jean est trop courte. Je suis tout contre elle. Je m'agrippe à sa robe comme les baleineaux aux flancs de leur mère. Une partie de mon visage est cachée par les tissus qui volent. Longtemps j'ai cru que je m'agrippais ainsi par peur que le vent m'emporte. En fait je pense maintenant que je la retenais, elle. J'avais déjà compris qu'elle était en partance, bien avant qu'elle rejoigne le continent. Son regard ne fixe pas l'objectif, il est déjà ailleurs. »

« Elle n'était pas d'ici. Elle n'était pas d'Andøya. Elle est venue pour toi mais une île ça peut rendre fou quand on n'y est pas né. Une île ça ne pardonne aucune faiblesse. Elle n'était pas d'ici. Elle a tenu autant qu'elle a pu. Un jour il faudra lui pardonner. »

«Elle fit alors l'inventaire de ce qu'elle savait de Cosme K, en comptant sur ses doigts  : il arrivait de l'ouest de la France, d'un autre bout de la terre, il avait dix-neuf ans, presque dix ans de moins qu'elle, il était blond, il vivait chez elle depuis six mois, il parlait mal l'anglais mais s'améliorait chaque jour. Il ne possédait pas de téléphone portable et se méfiait d'Internet et des réseaux sociaux, il travaillait depuis deux mois sur le Reine, il aimait boire et manger, il faisait des cauchemars violents, il possédait en tout et pour tout un seul sac de vêtements et portait toujours le même vieux pull gris en laine épaisse. »

« Au loin, sur la mer, le plus grand parc éolien offshore de Norvège s'étendait sur toute la surface de l'eau. Une armée de cyclopes, unijambistes et silencieux, dont les yeux rouges et intermittents semblaient menacer les terres lourdes et archaïques d'une invasion imminente. Maïken se détache de Cosme K et s'immobilisa pour sonder l'avancée de ces colonnes inquiétantes sur l'eau noire. Elle fixa longuement les hélices, parfaites armes blanches qui, de leur rythme lent et uniforme, tentaient de l'hypnotiser pour la figer dans cette terre. Au bout d'un moment, elle finit pas poser ses mains bien à plat sur son ventre. Et presque imperceptiblement elle sourit à la nuit et aux éoliennes lointaines, qui ne pouvaient plus rien contre elle. »

« C'en était fini du soleil qui hier encore se traînait sur les flancs des falaises et se faufilait jusque sur le perron de la ferme. Lumière froide de septembre, dernier mirage avant le grand engourdissement. »

« Elle compta les nuits. Elle se dit qu'elle n'en finirait jamais de compter le temps, de le décomposer en unités mathématiques figées, pour tenter vainement de le ralentir et de lutter contre l'oubli. »

« [Elle] aurait voulu savoir l'irrigation de cette douleur. Elle aurait voulu la bercer. »

« Maïken s'approchait de Bestefar et, sans rien demander, elle prenait les deux mains rugueuses et lourdes dans les siennes. Quoi qu'il fasse à cet instant, où que ses pensées insondables l'aient emporté, il répondait immédiatement à sa prière et il revenait sans regret à la lisière du monde terrestre, celui où vivait Maïken. Il lui accordait toujours ce temps-là, le temps nécessaire, sans compter, sans contrepartie, sans questionnement. Et elle enfonçait son regard dans le sien, qui l'accueillait de toute sa bonté et, dans ces yeux presque transparents, Maïken se laissait aspirer par le kaléidoscope d'images qui se reflétaient à l'infini comme sur une multitude de miroirs. Dans ces images, il y avait à la fois les tissues légers sur la peau de sa mère et la laine épaisse des agneaux, le craquèlement des glaciers du pôle et les bras de Jonas autour de sa taille, les mots précipités sur le papier bleu et les murmures des églises pointues, la plage de sable blanc et la poussière noire du volcan, la craie sur le tableau et les macareux autour de l'île aux oiseaux, l'écume dans le sillage de l'Hurtigruten et l'aube bleue des matins polaires, les gestes précis de son père et le cartable de Nora qui tape dans son dos...Et ces images semblaient contenir la totalité des sensations de l'univers que Maïken ne pouvait pas toutes saisir mais qui la soulageait pendant que, au contact de la peau rude, elle retrouvait la chaleur, la belle et rassurante chaleur, irradier à nouveau dans son sang. Cela ne durait que quelques secondes et déjà elle pouvait relâcher son étreinte pour repartir à ses combats quotidiens. Et derrière la porte la mélancolie avait cette fois encore battu en retraite.  »

« Je ressens encore sa chaleur irradier sur ma peau. Dieu ! que cette chaleur est réconfortante. Elle me donne de la force et du courage pour poursuivre ma route, malgré tous les silences qui pèsent sur mes épaules. Où que tu sois, je sais qu'il me faut te trouver. C'est une évidence qui structure toutes mes pensées. Tu détiens les clefs qui me permettront, un jour, de retourner d'où je viens. De ma poche j'extrais une anémone oubliée, dont les pétales froissées se désagrègent sous mes doigts. »

« Olga
À Kane, 
Ici, j’ai plongé dans l'eau claire du lac sacré
J'ai entendu les rites chamaniques sur les montagnes autour
J'ai partagé l'omoul séché et l'eau-de-vie
dans la datcha du ministre
Cosme »

« Disposées sur des pierres plates tout autour du foyer, les brochettes d'omoul dégageaient déjà l'odeur caractéristique des journées d'été interminables qui s'étiraient bien au-delà des heures solaires. En ces temps de canicule écrasante, l'ivresse partagée des souvenirs et de la vodka troublait la torpeur du lac et ramenait à la vie chacun des villages de datchas qui parsemaient la côte est du Baïkal. Ces hameaux anciens de maisons de bois sur jardins nourriciers se repeuplaient pour quelques semaines avec l'arrivée massive des citadins alentour. La plupart d'entre eux revenaient chaque été sur la terre de leur enfance. Ils renouaient avec la lenteur d'une époque définitivement révolue, mais qui intimement les reliait encore. Et parce qu'ils se retrouvaient entre eux, ceux du Baïkal, parce que les forces du las les traversaient tous sans exception, leur allégresse pouvait s'exprimer, sans raillerie ni honte, autour des pierres plates et des petits verres d'eau-de-vie glacée. L'odeur d'omoul grillé était une parenthèse mélancolique dans l'âpreté de leurs vies devenues combats quotidiens. »

« Sur le trajet du Transsibérien, qui l'avait emmené jusqu'à Irkoutsk depuis Moscou, Cosme K avait observé les mêmes villages à l'agonie, les mêmes vieilles personnes grattant le sol d'un territoire désolé, abandonné en moins de vingt ans, comme rayé de la nouvelle carte d'un empire réduit en miettes. »

« Devant lui, [...] l'eau étale du grand lac, tout en scintillements, pénétrait la baie sur une petite plage de galets ronds et clairs. De chaque côté, des collines escarpées, pelées ou couvertes de conifères, se reflétaient dans l'eau claire de façon si précise qu'on pouvait croire à l'existence d'un monde inversé sous la surface. [...] Un petit ponton de bois sombre s'avançait courageusement au-dessus des eaux profondes, comme pour prolonger en vain le chemin de terre et de pierres au-delà de la rive. Au-dessus de la plage, face au lac, un banc de pierres grises, couvertes par endroits de lichen jaune, semblait posé là depuis des siècles. Le regard se perdait ensuite aux confins de l'étendue d'eau qui paraissait ne connaître d'autres limites que celle du ciel. »

« L'eau du lac était douce sur la peau. Cosme K avait plongé du ponton et il avait senti les milliers de bulles d'air glisser sur son corps engourdi par la nuit. [...] Il lui sembla qu'il aurait pu nager ainsi des heures dans l'eau translucide, sans jamais être en mesure d'apercevoir d'autres rives que celles de la baie de Krestovaya et l'immensité de ce réservoir lui apparut dans toute sa grandiose démesure. [...] Il ferma les yeux et se laissa bercer par les caresses de ces vibrations, pour dériver, avec une douceur infinie, au coeur des multiples mirages du grand lac. Et dans cet abandon, il sentit l'énergie du Baïkal le posséder et il en fut reconnaissant aux dieux qui régnaient ici. »

« C'est ce qui ce dit. C'est ce que j'entends. Tu sais, nous, les cosaques, avons un sixième sens pour cela. Nous savons toujours quand vint le temps de protéger nos frontières. »

« Le Baïkal était en eux [...]. De génération en génération, ils étaient dépositaires de la beauté des lieux et leur reconnaissance semblait infinie. »

« Aucune trace n'est éternelle. Rien n'est immuable, l'oublie est le seul rempart. Et face à lui, le grand lac immobile, qui n'était jamais le même, semblait lui donner raison. Son apparente éternité sereine était trompeuse et sa mutation permanente bien qu'invisible. »

« Il savait au plus profond de lui-même que tous les enfants d'ici et d'ailleurs n'avaient pas besoin d'oreille pour entendre ce que les adultes tentaient de leur cacher. Et tout en s'enfonçant dans la nuit il énuméra pour lui-même tous les mots que Maman Jane n'avait jamais prononcés et dont les échos s'entrechoquaient pourtant toujours entre les parois de son crâne. Ces mots qui le réveillaient encore et encore après toutes ces années, même ici, malgré la distance qu'il s'efforçait d'accroître sans cesse. Il eut un instant de découragement. Que fallait-il donc accomplir pour qu'advienne l'oubli ? »

« Ce rendez-vous était devenu une respiration nécessaire dans l'implacable inertie du temps. Chaque jour et chaque nuit, ils l'attendaient comme une promesse hors la vie. Après les étreintes, Cosme K se laissait happer par les myriades d'étoiles qui tremblaient sur la voûte du ciel. Elles paraissaient si proches, si accessibles, qu'il tendait le bras pour les effleurer de ses doigts, mais toujours elles se dérobaient à lui. En apesanteur entre l'eau et le ciel, jamais il ne s'était senti avec lui-même dans une telle intimité. »

« Oh, se glisser sous les couvertures colorées contre la tiédeur d ce corps généreux, puis éteindre la lumière et par la fenêtre attendre, attendre qu'Angara, fille unique du Baïkal, vienne se mirer dans le lac à la lumière de la lune avant de rejoindre Ienisseï, son bien -aimé. »

« Elle s'attarde encore sur chaque parcelle de ce corps tant aimé. Qui racontera maintenant les histoires de pionniers perdus dans la taïga, de chiens bâtards satellisés autour de la terre, de trains traversant le ciel... ?»

« J'aime la nuit qui abolit le monde et ses frontières, qui efface tout pour un temps, un temps qui toujours semble infini. J'aime la nuit qui adoucit les douleurs. »

« L'attachement, c'est pouvoir appeler quand la peur surgit et être toujours certain que quelqu'un vienne. »

« Shu Fang
À Kane, 
Toute beauté ici semble en sursis
Au bout du corridor Ivan attend l'alexandrite
À bord du Elsewhere, la mer de Chine est un espoir
Cosme »

« Le monde inédit qui s'offrait à Cosme K depuis son arrivée la veille à Singapour n'en finissait pas de le fasciner et de le révulser tout à la fois. Sur le quai de la gare centrale de Singapour, les clameurs et les accélérations l'avaient saisi. La fièvre grouillante irriguait la moindre coursive du petit dragon asiatique. La vie semblait onduler en permanence, occupant chaque mètre carré d'une parcelle de continent trop confinée pour sa prospérité insolente. »

« Au-dessus d'elle, sur le mur défraîchi, était punaisé une photo. La photo était légèrement penchée. Un tout jeune enfant dans les bras de Shu Fang. Et dans l'espace, si réduit soit-il, transperçait une force. Une force venue d'ailleurs. Du pays où se trouvait l'enfant. L'enfant qu'elle avait laissé pour s'occuper d'autres enfants qui n'étaient pas les siens. [...] un autre enfant sur une autre photo surgit dans ses pensées. Un autre enfant dans un autre pays, sous des pommiers en fleurs. Les pommiers du verger pleurent des larmes blanches sur le sol. »

« Il fut intronisé dans les cercles multiples et concentriques d'expatriés de toutes sortes, dont le seul objectif dans la vie semblait être de dépenser en soirée le trop-plein d'argent qu'ils accumulaient le reste du temps. »

« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »

« Je n'aime pas cette ville. Elle est comme un étau. Elle écrase ceux qui vivent en son sein. Elle nous rend invisibles... Et nous, les hommes invisibles, nous résistons sur ces amas de pierres pour envoyer quelques billets là-bas et on fait semblant de croire qu'un jour on rentrera parmi les nôtres, ceux qui nous attendent, ceux qui vivent avec rien, avec ce qu'on arrache chaque jour à la poussière avec nos doigts qui saignent. Jusqu'au jour où on nous enterrera avec cette même poussière. Les nôtres l'apprendront longtemps après. Ils prieront peut-être. Les enfants ne se souviendront pas de nos visages maigres. C'est ainsi que cela se passe. Et d'autres arrivent pour prendre notre place. C'est la modernité. La modernité nous mutile et nous sépare. La modernité nous abandonne à une solitude forcée. Il faut quelque chose de plus immense à l'homme pour qu'il puisse rester debout. La beauté sans doute. Quoi d'autre ? Mais ici, ils ont tué la beauté aussi. »

« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »

« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »

« Dans le monde qu'ils se sont créé pour échapper à la pesanteur des temps obscurs de Singapour, sans doute se sentent-ils libres et prisonniers à a la fois. Pourtant, à cet instant, leurs pas sur l'écume des vagues mourantes sont légers et leur bonheur ne fait pas de doutes. »

Quatrième de couverture 

À l’orée de la vingtaine, Cosme K déserte la maison familiale et trouve refuge dans l’errance. Au hasard des rencontres, il pose son sac au bord du cercle polaire en Norvège, sur les rives sauvages du lac Baïkal et dans la modernité enivrante de Singapour. Discret et solaire, il est accueilli par des inconnus et s’immisce dans leur quotidien avant que la route, pourtant, ne le reprenne.
Alors qu’il aborde les confins du monde connu, son frère se lance sur ses traces. En retrouvant les hommes et les femmes que Cosme K a croisés et dont il a bouleversé l’existence, il reconstitue son parcours et s’efforce de réconcilier leur destin.
Traversé par la culpabilité et le pardon, un roman initiatique qui se déploie dans des paysages majestueux.

Philippe Gerin est né en 1970 à Saint-Étienne et réside en Bretagne. Entretemps il a vécu et voyagé dans d’autres mondes connus, au Canada, en Sibérie, au bord de la Baltique, en Scandinavie, en Malaisie… Il est l’auteur d’un premier roman, Du haut de la décharge sauvage, paru en 2013.

Éditions Gaïa, août 2019
287 pages
Prix du roman de la ville de Carhaix 2020