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vendredi 8 mai 2026

La cabane dans les arbres ★★★★☆ de Vera Buck

Impossible de lâcher ce roman une fois commencé. Après un premier livre de Vera Buck qui m'avait déjà convaincue, celui-ci confirme tout son talent pour embarquer le lecteur. Une nouvelle fois, ce sont les violences faites aux enfants qui hantent ces pages. Et l'atmosphère y est terriblement oppressante. 
Ce qui devait être des vacances idylliques bascule peu à peu dans le chaos, et l'autrice orchestre un roman choral aussi prenant qu'efficace. Les personnages sont parfaitement campés, le scénario ne cesse de nous dérouter, et le dénouement, je ne l'ai pas vraiment vu venir. 
Une lecture palpitante, immersive, dépaysante, qui tient en haleine jusqu'aux dernières pages. Si vous cherchez un thriller addictif pour décrocher du quotidien, foncez !

« Je tends la plume en direction du soleil laiteux. J'aimerais être un corbeau qui s'envole par la fenêtre et fend le brouillard, s'élevant vers le ciel. J'aimerais disparaître dans la brume aveuglante et ne plus jamais revenir. J'aimerais ne plus être prisonnière ici. »

« C'est fascinant, tout ce que le corps est capable d'accomplir sans oxygène, et à quel point la tête devient légère quand on se prive de la plus élémentaire de toutes les facultés humaines. Tout devient doux et facile quand on ne respire plus, on est au bord de la perte de conscience et en même temps connecté à l'eau comme nulle part ailleurs. Cette époque me manque. »

« On pourrait penser qu'il n'y a rien de plus simple au monde que de déposer un mort dans la terre et de reboucher le trou. Mais au lieu de ça, on fait tout pour empêcher le corps de faire, au fond, ce qu'il fait le mieux : se transformer en compost. Et la moindre plante sauvage qui ose pousser sur la tombe est arrachée et remplacée par des fleurs artifi-cielles en pot. Dans un cimetière, la mort n'a pas l'ombre d'une chance. »

« Ce que nous ne sommes pas constitue une partie importante de nous-mêmes. Il vaut mieux le découvrir vite plutôt que toujours essayer de répondre à des exigences qui nous sont éloignées. »

Quatrième de couverture

"Ils cherchaient l'idylle. Ils trouvèrent un cauchemar."

C'est l'heure des vacances. Henrik et Nora ont décidé de partir en Suède avec Fynn, leur fils de cinq ans. Mais à peine arrivés dans leur jolie maison isolée au cœur de la forêt, une sensation d'oppression les étreint. Très vite, ce qui devait être un été idyllique se transforme en cauchemar : le squelette d'un enfant est déterré dans les environs et, peu après, Fynn disparaît. Alors que ses parents remuent ciel et terre pour le retrouver, Rosa, une troublante jeune femme passionnée de botanique, découvre un terrible secret dissimulé au fond des bois. Y a-t-il un lien entre la disparition de Fynn et le petit squelette ? Et qu'en est-il de la cabane perchée dans le vieux frêne, un endroit sinistre qui semble encore habité ?

Après Les Enfants loups, Vera Buck signe un nouveau thriller implacable et glaçant.

VERA BUCK EXCELLE À CRÉER D'EMBLÉE UNE ATMOSPHÈRE ÉTRANGE ET INQUIÉTANTE. FRANCE INTER

Éditions Gallmeister,  août 2025
453 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

dimanche 29 mars 2026

Les enfants Loups ★★★★☆ de Vera Buck

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

Un hameau coupé du monde.
Le silence comme rempart.
La nature, immense, presque trop belle.
Et au milieu, des vies qui se ferment.

Les enfants loups m’a happée, troublée, retenue.
Impossible de lâcher Smilla, Rebekka, Edith, Lesse, Laura...
Impossible de lâcher ces voix, ces regards, ces secrets.
« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »
Ici, on protège.
Mais à quel prix ?
Sous la beauté sauvage, une tension sourde. Un monde figé. Et quelque chose qui gronde.

Un roman qui se dévore. Qui marque.
Vera Buck maîtrise parfaitement son suspense, distille le malaise avec finesse et nous entraîne dans un huis clos à ciel ouvert, aussi fascinant qu’inquiétant.
Et une chose est sûre, je lirai son prochain roman.

Merci infiniment Émilie et Élodie pour cette découverte, je comprends votre enthousiasme à mille pour cent.

« Les pensées se bousculent dans ma tête, tandis que le loup se tient toujours au même endroit, tranquillement, et me regarde comme s'il voulait me dire quelque chose. Mais quoi ? Ce n'est tout de même pas un loup qui t'a arrachée à moi, n'est-ce pas, Juli ? On t'aurait retrouvée quelque part.
On aurait découvert des traces. Ce n'est pas comme dans les contes où un méchant loup arrive, avec un estomac assez grand pour avaler sept chevreaux et une grand-mère entière. Un loup n'est pas non plus un diable qui te jette sur son épaule pour t'emmener dans les profondeurs des enfers. Ou je me trompe ? Je tourne à nouveau la tête et regarde la silhouette dessinée par les rayons du soleil. »

« Les installateurs avaient faim et soif lorsqu'ils ont fini par redescendre du mât après plusieurs heures de travail. Mais aucun de nous ne les a invités à déjeuner, ni même à boire un schnaps, comme on a l'habitude par ici, une fois le labeur accompli. Ces hommes n'étaient pas d'ici. Ils étaient de "là-bas", des gens de la ville, et donc tout ce contre quoi on nous a toujours mis en garde. Et pourtant, Rebekka a accepté ce mot, et l'a nerveusement caché dans la poche de sa jupe en pensant que personne n'avait vu. Quand tous les autres étaient occupés à fixer la nouvelle antenne comme un corps étranger. Et c'est bien ce qu'elle est : un mât de communication dans un lieu où précisément - le bien le plus précieux est le silence. »

« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »

« NOTRE monde se compose de zones posées les unes sur les autres, comme les étages d'une maison. On peut voir où une zone finit et où l'autre commence aux arbres, aux fleurs et aux buissons qui y poussent. Tout en bas, par exemple, où Jesse et Rebekka vont à l'école, il y a des champs et des arbres fruitiers. Au-dessus se trouve la zone avec la forêt, où certains arbres se dressent jusqu'à trente mètres vers le ciel. Plus on va haut, plus il fait froid et plus les arbres deviennent petits, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, tout en haut, que des buissons aussi petits que moi. »

« Ma zone est tout en haut, en tout cas, celle avec la roche et la glace, où poussent les champignons, le lichen, la mousse et des espèces de fleurs très rares, et où il n'y a pas de bruit. Il faut toujours être silencieuse si on veut survivre. Je cherche à tâtons la feuille de papier que j'ai glissée sous mon t-shirt et dans ma ceinture de pantalon. Les enfants ne l'ont pas remarquée quand ils m'ont poussée, et c'est une bonne chose parce qu'elle n'est pas pour eux. Mais j'aurais quand même dû être plus prudente quand je me suis faufilée à l'école et que j'ai espionné par la fenêtre. Je serre le poing et je le frappe contre ma tête, trois fois et très fort, comme il faut le faire quand on a fait quelque chose de travers. Un ! Deux ! Trois ! Si ça ne fait pas mal, alors ça compte pour des prunes, alors on n'a rien retenu. Il faut toujours cogner bien fort quand quelqu'un veut retenir quelque chose. »

« Le temps finit-il par se venger un jour, quand on essaie de le tuer avec véhémence ? »

« - Cela ne fait-il pas partie là aussi d'un projet de réinsertion sociale que de donner aux autres l'accès à une éducation adaptée ? Et ainsi de vivre leur vie comme ils le veulent ? Jesse pourrait faire des études supérieures et accéder à un métier dans lequel il s'épanouirait !
- Vous m'avez mal compris, madame Bender. Il ne s'agit pas de réinsertion. Il s'agit de trouver enfin la protection et la paix. Et où les trouver, si ce n'est chez nous.
La dernière phrase reste en suspens dans l'air, lourde de sens, comme la fin d'un sermon. Les mots me manquent pendant un moment. Je suis persuadée que ses intentions sont bonnes. Le maire Hofer veut poser sa protection comme un couvercle sur le hameau. Mais que vaut cette protection, si elle étouffe sous son couvercle les voix des personnes, leur identité, leurs souhaits et leurs perspectives d'avenir ?
- Supposons que je puisse convaincre les parents de Jesse d'envoyer leur fils dans un lycée, malgré les principes de leur foi, dis-je enfin avec précaution. Dans ce cas, il serait possible de le faire officiellement, n'est-ce pas ? 
Hofer penche la tête en m'observant.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Je me demande si Jesse a bien une pièce d'identité. Si ses parents eux-mêmes en ont. S'ils sont enregistrés quelque part !
Hofer balaye cette question d'un geste ample de la main.
- Bien sûr qu'ils sont enregistrés! J'ai un document comportant un relevé de chaque habitant du hameau dans mon bureau, si vous voulez le voir.
Je ne réponds rien. La simplicité - ou devrais-je dire naïveté ? avec laquelle on vit sa vie ici me laisse sans voix.
Soudain, je crois comprendre pourquoi les personnes dans le village regardent tous les étrangers d'un mauvais œil. L'ordre dans ce petit monde replié sur lui-même n'est établi que tant que personne ne vient s'y immiscer. Tant qu'un Hofer cède sa fonction de maire au Hofer suivant et ainsi de suite, comme dans une monarchie héréditaire. »

« [...] j'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher que quelques identités dissimulées. »

« Cet endroit n'a pas été bâti pour y vivre. Il est fait pour se cacher. Mais de quoi ? »

« Peut-être qu'il n'arrive tout simplement pas à dormir. Peut-être que les fantômes le tiennent éveillé. Mon papa dit toujours qu'il faut apprendre à vivre avec ses fantômes, sinon ils nous anéantissent. Je crois que notre prêtre ne l'a pas appris. »

« - Ah oui ? Et quelle idée tu te fais de moi ?
- Celle d'une jeune femme forte qui fait valoir ses intérêts et veut le meilleur pour ses élèves.
Je le regarde d'un air surpris. Une jeune femme forte ? Pas une psychopathe avec un couteau dans la main qui n'est même pas capable de maîtriser une brique de jus d'orange ?
- Voilà d'ailleurs ce qu'on raconte sur toi dans le village, ajoute Martin. Je ne suis même pas sûr qu'il y en ait beaucoup ici qui lisent les journaux nationaux. On s'intéresse davantage aux choses qui concernent les voisins les plus proches. Ici, tu es donc simplement une maîtresse qui apporte quelques idées radicales de la grande ville.
Je souffle fort dans un geste d'indignation.
- Des idées radicales comme celle d'installer des ordinateurs pour les cours ? Ou d'envoyer un garçon au lycée ? Je t'en prie, on vit au XXIe siècle !
- Tu as vraiment l'impression d'être au XXIe siècle, ici ?
(Il désigne ce qui nous entoure d'un air amusé. La cuisine, les rideaux à carreaux, le papier peint à fleurs, les sièges qui datent sans doute des années 1960. Le temps semble s'être arrêté dans ce village.) Et, oui, pour les gens qui ne connaissent personne dans leurs familles qui est allé au lycée, ça aussi c'est une idée radicale. »

« Tu devrais être un peu plus prudente avec ces gens, Laura. [...] Ils ne sont pas comme nous. Ils ont une autre histoire derrière eux. Et l'histoire nous marque plus qu'on imagine. Est-ce que l'un d'eux s'est montré violent avec toi ? »

« Pendant toutes ces années, j'ai cherché, dans l'ensemble de la région montagneuse, des indices sur toi et les autres, et il ne m'est jamais venu à l'idée que le problème pouvait résider dans une des montagnes elles-mêmes. Un hameau au fin fond d'une vallée glaciaire, qui n'est indiqué sur aucune carte. Un hameau rempli d'anciens criminels, sous le patronage d'un homme qui va jusqu'à agresser la presse, en vient aux mains pour protéger le passé douteux de ses habitants. Pour protéger leur identité. Quel meilleur endroit pour abriter celui qui a quelque chose à cacher ? »

« Mon papa n'aime pas les policiers, je le sais depuis longtemps. Parce que les policiers sont des gens qui sont censés protéger l'ordre et la loi et veiller à ce qu'il n'y ait pas d'injustice; mais en réalité, le vrai crime commence quand la police arrive, papa dit toujours. À cause de la corruption. La corruption, c'est quand quelqu'un contourne les règles pour de l'argent. C'est mal, sauf quand on est celui qui a de l'argent. Et bien sûr, c'est pas le cas de mon papa et moi. »

« Les méchants citadins. Si tout dans Jakobsleiter est un mensonge, qu'est-ce qui est vrai dans ce que j'ai appris sur la ville ?
Où vit vraiment le mal ? »

« ILS l'appellent la "fille loup". Tu vois, Juli. Comme ces enfants loups, qui grandissent dans les bois et dont on dit qu'ils sont allaités par les louves. Quel nom ironique, n'est-ce pas ? Quand on sait qui sont les "loups" qui ont élevé cette petite fille. »

« Il y a des émotions qui n'ont pas besoin de mots.
Père n'est pas seulement souffrance, il est aussi culpabilité.
Il l'exprime par tous les pores de sa peau, quand il berce maman et qu'il pleure dans le creux de son cou. Jakobsleiter peut être réduit en flammes autour de nous, des inconnus peuvent bien tout mettre à sac, son fils peut le tenir en joue avec une arme. Pour mon père, il n'y a rien de pire à cet ins-tant que les images de ses souvenirs. C'est pourquoi je baisse le canon du fusil. »

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

« Bien pratique ce monde, où chacun peut créer sa propre identité et sa propre réalité sans que personne ne pose de question à qui que ce soit »

« On apprend plein de choses en examinant les animaux morts, et on en apprend encore plus quand on les regarde mourir. Je reste allongée en silence maintenant. Parce que, quand on a trouvé un moyen de s'échapper, il faut attendre le bon moment. Et parce qu'il faut toujours être silencieuse pour survivre, de toute façon. Il ne faut pas couiner, feuler et grogner comme je viens de le faire. Alors je ferme les yeux et j'attends. Comme mon papa m'a appris. »

Quatrième de couverture

"Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit."

Dans les montagnes, au cœur de la forêt où rôdent encore les loups, se niche le hameau de Jakobsleiter. La vie y est rude et la nature impitoyable. Surtout pour la jeune Rebekka qui rêve de s'enfuir très loin. Puis, un jour, elle disparaît soudainement. Ce n'est pas la première femme engloutie par cette région hostile sans laisser de trace. Pourtant, seule Smilla, stagiaire au journal local, est convaincue qu'un tueur sévit dans la région, peut-être celui-là même qui a enlevé sa meilleure amie il y a dix ans. Envers et contre tous, Smilla est prête à faire voler en éclats les sombres secrets enfouis au plus profond des grottes millénaires. Y a-t-il un lien entre ces disparitions ? Quel mystère se cache derrière la communauté isolée de Jakobsleiter ?

Mystérieux et inquiétant, Les Enfants loups est un thriller implacable dans une nature sauvage et authentique.

UN THRILLER À L'ATMOSPHÈRE TROUBLANTE DONT IL EST IMPOSSIBLE DE SE DÉTACHER JUSQU'À LA FIN.
LA PROVINCIA DI SONDRIO

Éditions Gallmeister,  août 2024
475 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

lundi 1 septembre 2025

Le refuge ★★★★☆ d'Alain Beaulieu

Une retraite au coeur de la nature, en montagne, dans un chalet de moins de cinquante  mètre carrés, sans eau ni électricité, un cadre dépouillé, idéal aux yeux de Marie, ancienne éducatrice et Antoine, ancien professeur à l'université, pour y couler des jours paisibles et heureux, propice au recueillement. Au milieu y coule une rivière. 
Et puis, il y a ce cambriolage qui condamne quelque peu cet idyllique programme. La petite vie tranquille du couple vole alors en éclat. Ils iront même jusqu'à agir à l'encontre de leurs valeurs. et nous voilà, embarqués dans une histoire captivante - assortie de belles réflexions sur la littérature -, dont il est quasi impossible de se détacher. Alain Beaulieu orchestre d'une main de maître le suspens ; il est redoutablement efficace ;-) et nous fait vivre un vrai bon moment de lecture.  

INCIPIT 
« « Qu'est-ce que la chute ? Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté. En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? »
Charles Baudelaire

Je suis né Antoine Béraud dans une maison du quartier Saint-Roch à Québec qu'on a démolie deux ans plus tard pour y faire passer une autoroute. Issus d'un milieu ouvrier, mes parents ont connu leur lot de misère avant qu'un emploi dans la fonction publique n'offre à mon père l'occasion de se glisser lentement sous les jupes de la classe moyenne. Après l'entrée de ma sœur cadette à l'école primaire de notre quartier, ma mère a mis à contribution ses compétences en relations interpersonnelles pour se dénicher un emploi de secrétaire à l'université. Tout ça pour dire que je n'ai jamais manqué de rien, passant même mes étés d'adolescence à la campagne dans un chalet rudimentaire mais chaleureux situé dans le haut d'une avenue donnant directement sur un lac.
Soyez sans crainte, je ne vous imposerai pas la chronologie complète de ma petite histoire personnelle, réservant cela à l'autobiographie que je n'écrirai sans doute jamais. Un mot simplement pour vous dire que la vie s'est montrée clémente à mon égard en mettant sur mon chemin des amis agréables à côtoyer et une femme exceptionnelle avec laquelle j'aurai deux enfants magnifiques.
Demain, je célébrerai - enfin, le mot est un peu fort - mon soixante-septième anniversaire de naissance, et je crains de ne pouvoir me rendre au soixante-huitième si les choses ne se replacent pas rapidement.

Cette entrée en matière me semble convenue, voire réductrice, car mon mari aurait bien des choses à dire sur sa jeunesse en dehors de ces lieux communs. Mais comme je ne suis pas que « la femme de », je parlerai pour moi et lui laisserai le monopole de ses révélations personnelles, m'octroyant cependant le droit de rectifier au besoin ce qui, dans sa version de ce qui nous est arrivé, me semble fautif.
Je suis pour ma part née Marie Broussilovski sur l'île d'Orléans, déposée au centre du Saint-Laurent comme une pierre précieuse sur un bijou royal. Natif d'un district industriel de Saint-Pétersbourg, mon grand-père Igor a émigré d'abord en France puis en Amérique au milieu des années 20 pour des raisons et dans des circonstances trop complexes pour que j'en fasse mention dans ces pages. Catholique de confession, il s'est installé sur l'île peu de temps après son arrivée à Québec, y a travaillé comme ouvrier agricole l'été et chauffeur de carriole l'hiver, transportant d'un village à l'autre denrées et passagers. Bel homme, il y a marié sur le tard une native de l'île, qui lui a donné trois enfants, deux filles et un garçon.
Parti de rien, Igor a fait fortune, si je puis dire, en achetant à crédit un camion pour le transport de marchandises, un autre, et encore un autre jusqu'à constituer une flotte d'une douzaine de véhicules qui, après l'inauguration du pont en 1935, faisaient la navette entre l'ile et la côte, jusqu'à Montréal, et parfois bien au-delà de la frontière américaine.
Léonie Beaudet, une fille descendue de sa Gaspésie natale pour rejoindre sa sœur, croyait faire une bonne affaire en épousant Alexandre Broussilovski, fils unique du propriétaire de Broussilovski Transport. De fait, mon père aurait pu hériter de la compagnie s'il ne s'était pas brouillé avec le patriarche, qui a tout liquidé de son vivant pour mourir sans le sou dans une bicoque mal isolée des coteaux de Saint-Laurent.
Comme il n'avait pour toute compétence que la conduite d'un camion, mon père est devenu routier et a passé sa vie sur le bitume de l'Amérique sans s'ennuyer de sa Léonie qui, parce qu'elle avait tiré un mauvais numéro, offrait à ses enfants le triste spectacle de son abattement perpétuel. Ai-je besoin de préciser ici que j'ai passé l'essentiel de ma jeunesse sur les battures de pierre rouge de l'île et dans les champs de pâturage du voisin plutôt que dans notre maison devenue l'antichambre des déceptions de ma mère ?
Prenant exemple sur Antoine, je ne m'étendrai pas plus longtemps sur le sujet, sinon pour dire que j'ai appris très jeune à ne compter que sur moi-même. Un brin farouche, j'ai mis du temps à concevoir qu'on puisse s'intéresser à moi et à ce qui m'arrive dans la vie. Et encore aujourd'hui, je n'accepte pas que quelqu'un prétende parler en mon nom. Voilà pourquoi je me permets de commenter ici le manuscrit de mon mari, qui a toute ma confiance, mais qui voit le monde à travers le regard d'un garçon que la vie n'a pas trop malmené, alors que j'ai de l'existence une vision sans doute moins romantique. »

« Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c'était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente - du moins pour ce qui me concerne - , nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n'a jamais altéré. J'aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l'occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment - le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s'entraider, même pour les tâches les plus simples ; le plaisir d'être présents l'un pour l'autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l'écoute de la radio et la sieste de l'après-midi.
Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu'aucune brise ne vient dissiper. L'idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Il me manque la méthode, que je maîtrisais pourtant plutôt bien pendant toutes ces années passées à enseigner la création littéraire à des étudiants parfois égarés, le plus souvent intéressés par ce qui les dépassait, en particulier les mystères de l'existence humaine que seule la littérature permet parfois d'élucider.
Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C'est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l'université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Charles de Gaulle

« On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire. » Pascal Quignard

« « Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
Charles Baudelaire

Octobre est venu avec ses nuits fraîches et ses pluies persistantes. Nous nettoyions le terrain au fur et à mesure que le vent le recouvrait des feuilles et des épines que nous avions vues naître en mai. La vie comme une roue qui tourne sur elle-même dans le mouvement perpétuel du cosmos.
Parfois, je me penchais pour égrener la terre entre mes doigts, et je me disais qu'il y avait là, dans chacune de ces minuscules particules, le secret condensé de l'univers. J'avais soixante-huit ans, peut-être m'en accorderait-on encore une dizaine, une vingtaine tout au plus, avant que le rideau ne tombe sur ce qui n'aura été qu'un détail plus petit encore qu'un grain de sable dans la marche improbable de l'humanité au sein du grand tout. »

« Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ? »
Christian Bobin 

« Dans une autre vie, je m'étais souvent demandé comment les criminels arrivaient à se déclarer innocents même devant la preuve incontestable de leur culpabilité. Or, je comprenais maintenant la parade, qui ne se réduisait pas à une simple ruse, mais résultait plutôt d'un dédoublement de la personnalité, comme si une partie de soi veillait sur l'autre en prenant le relais lorsque le stress devenait trop intense. Toutes nos énergies étaient alors mobilisées pour que le corps reste en mouvement, que le cœur continue de battre normalement et que le cerveau demeure alerte plutôt que de sombrer dans la folie. »

« L'esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s'appelle le déni. » Dan Brown

« Nous traversions une drôle d'époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n'étaient pas de leur sexe ou qui n'avaient pas la même couleur de peau qu'eux, les accusant d'une indécente réappropriation alors que l'empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l'écrivain laissant l'autre entrer en lui sous la forme d'un personnage par lequel une part de l'existence humaine lui sera révélée. »

« Le seul endroit au monde où l'on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c'est dans le regard d'un chien. » Romain Gary

Quatrième de couverture

S'installer dans un chalet au pied d'une montagne est le rêve d'une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l'université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu'à une nuit de juin sans lune, lorsqu'un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s'empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu'il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu. Son univers brisé. Deux ans plus tard, il décide de mettre noir sur blanc les événements dévastateurs de cette nuit-là et des mois qui ont suivi. À ses réflexions s'ajoutent celles de Marie, qui tente de démêler la mécanique de l'agression et de comprendre les faits, leurs revirements ... et eux-mêmes.

Une intrigue fiévreuse et troublante.

ALAIN BEAULIEU est né à Québec, où il vit. Il est écrivain, professeur de création littéraire à l'Université Laval et directeur de la revue Le Crachoir de Flaubert. Il a publié une vingtaine de romans adulte et jeunesse pour lesquels il a reçu de nombreux prix. Son roman Le Refuge est lauréat du prix France-Québec 2023.

« Tout en respectant les codes du roman policier, Le Refuge déploie des questions existentielles et frappe par sa portée sociale. »
Lettres québécoises 

Éditions Liana Levi,  avril 2024
237 pages

vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarquez pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. ! Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

dimanche 21 avril 2024

Le ciel en sa fureur ★★★★☆ d'Adeline Fleury

Comme un écho à l'une de mes dernières lectures,  il est ici aussi question de rebouteux. 
« La Vieille porte le monde dans les yeux, les catastrophes, les grandes découvertes, les guerres, les passions dévorantes. La succession des saisons, les migrations des oiseaux, l'éclosion des fleurs, la crue des rivières, les tempêtes et les grandes marées d'équinoxe. Cette femme-là n'est pas simplement humaine, elle est animale, végétale, minérale, elle est la vie. »
Le fond est assez noir également et la balade normande dans cette contrée de légendes, balayée par les vents marins est loin d'être banale ; elle est toute autant envoûtante qu'inquiétante. 
Elle m'a plu cette escapade, même beaucoup plu. L'écriture est hypnotique, Adeline Fleury nous embarque facilement dans cette histoire d'enfants fées, intelligemment construite, elle maintient le suspense dans une valse maîtrisée entre passé et présent. 
Parmi cette belle palette de personnages proposée, je garderai  en mémoire, longtemps, ce colosse aux pieds d'argile,  un titan d'émotions et de sensibilité.
Lecture émouvante, intrigante, passionnante. 
« Les histoires de fées, ça permet d'enrober de merveilleux les vérités que l'on ne veut pas affronter. »

En exergue : 

« Un mal qui répand la terreur, 
Mal que le Ciel en sa fureur 
Inventa pour punir les crimes de la terre, 
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) 
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, 
Faisait aux animaux la guerre. 
Ils ne mouraient pas tous, 
mais tous étaient frappés. »
Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste

« Ils s'aiment sans jamais se toucher, ils vivent à côté, c'est tout. »

« La Vieille porte le monde dans les yeux, les catastrophes, les grandes découvertes, les guerres, les passions dévorantes. La succession des saisons, les migrations des oiseaux, l'éclosion des fleurs, la crue des rivières, les tempêtes et les grandes marées d'équinoxe. Cette femme-là n'est pas simplement humaine, elle est animale, végétale, minérale, elle est la vie. »

« Et puis la vétérinaire, elle sait aussi pas mal de choses sur les gens du coin ; comme le facteur, elle entre dans la vie des paysans, elle observe, elle voit, elle entend, elle perçoit dans les regards souvent fuyants les douleurs, les difficultés, la rudesse de leur métier, elle devine dans leurs silences les secrets ancestraux, elle comprend en les observant les savoir-faire, les gestes répétés de génération en génération. Elle sait aussi la lassitude des femmes, que les enfants partiront à la ville, qu'ils casseront la tradition, qu'ils veulent gagner de l'argent sans effort physique, pouvoir s'octroyer une grasse matinée le dimanche, partir à la montagne en février, au soleil une fois par an. C'est pas une vie, la ferme. Trop de contraintes, trop de dettes, trop de pression. Les enfants ne veulent plus d'une existence les pieds crottés, les joues couperosées, le froid et l'humidité dans les os. »

« Marie a le regard fuyant. Elles traversent la cour de la ferme. Les relents de bouse mélangés à ceux du tas de fumier s'immiscent dans leurs narines. Julia aime bien ces odeurs fortes, authentiques. C'est la première fois qu'elle rentre chez les Levavasseur. Marie la fait passer à la cuisine, son territoire. Ici, Marie cuisine, ici, Marie fait les comptes, ici, Marie rêve à une autre vie en écoutant la musique à la radio, ici Marie déprime un peu. Un côté de la table massive est recouvert de dossiers, de factures, de bons de commande, toute l'activité de l'exploitation laitière est consignée dans ces pochettes en carton.
Marie a perdu son sourire il y a fort longtemps, vaincue par l'ennui, l'étroitesse de sa vie réduite à cette sombre cuisine de ferme. La lumière c'est pour les hommes, les champs c'est pour les hommes, l'horizon c'est pour les hommes. Elle envie Julia, libre de son corps, libre d'exercer le métier qu'elle a choisi, libre de leur tenir tête, aux hommes. Marie est juste bonne à récurer les stalles des vaches l'après-midi, à nourrir les poules, ce à quoi s'ajoutent les tâches administratives, la comptabilité, les commandes, le ménage à la maison et l'éducation des garçons, comme sa mère et sa grand-mère avant elle. Elle abat le travail d'un homme tout en s'occupant de la maison, sans s'apitoyer. Alors elle peut bien en avoir ras le bol parfois. C'est à peine si elle a une existence légale, le métier d'agricultrice n'étant pas encore vraiment reconnu elle reste et demeure femme d'agriculteur. »

« Les histoires de fées, ça permet d'enrober de merveilleux les vérités que l'on ne veut pas affronter. »

« Le silence dans le bourg est lourd, les habitants ruminent leurs secrets indicibles derrière l'humidité des murs. Quelques herbes folles soulèvent les pavés de la place du village marquée du sceau de la honte et de la désolation. La porte en bois de l'église grince, le prêtre est à genoux devant l'autel. Les mains jointes sur son front, les yeux clos, il prie. Il prie pour que le village s'en sorte, pour que la haine et le dégoût ne l'accablent pas, pour que la mort ne frappe pas à nouveau. Pour que tout redevienne comme avant, avant quoi il ne sait pas. Il a les mains moites malgré le froid. Il prie pour le retour des temps sereins où rien ne portait à conséquence. »

« Se rendre, ça signifie la prison ou l'hôpital psychiatrique, se rendre ça signifie la vie empêchée, se rendre ça signifie ne plus voir la nature même si sa beauté part en lambeaux sous la main folle des hommes. Ses oreilles se bouchent, il distingue les lèvres des gendarmes qui remuent mais il n'entend plus rien, il se tourne vers la mer qu'il aperçoit depuis le toit. Un nuage noir la domine. Il va encore pleuvoir. Il prend une grande bouffée d'air avant de sauter. »

« Une chose est certaine, ce bout de terre entre campagne rude et mer menaçante appartient à un seul petit groupe, dont elle ne fera jamais partie. Ce cap des tempêtes et ces champs humides, venteux et boueux ne se laissent pas apprivoiser facilement. Les nouveaux venus devront toujours, éternellement, impérativement, sans échappatoire, payer une taxe à ceux qui y sont nés, n'en sont jamais partis et n'en partiront jamais. Ceux-là appartiennent à ce territoire, jamais ils ne se posent la question « quel est mon pays ? », les âmes et les corps chevillés aux sols acides et marécageux près du val et aux roches de granit et de grès près des falaises. Ceux des villes peineront à comprendre, ils auront beau s'enticher de cette campagne, la terre leur balancera son hostilité et sa sauvagerie à la gueule. La beauté tyrannique et implacable des paysages les accablera. La mélancolie les gagnera peu à peu, puis le désespoir. »

«Même si le temps des fées est passé, la campagne n'en est pas moins cruelle et merveilleuse. »

« La terre n'en a pas fini de malmener les hommes, ici la nature l'emportera toujours. Les saisons seront effroyables, les terreurs d'été succéderont aux terreurs d'hiver, dans un enchaînement rythmé par la monstruosité des hommes. Le gamin blond, lui, est déjà loin, sur la plage, assis face à la mer, les goélands sont à la fête, l'eau est poissonneuse. L'enfant-fée regarde les maquereaux sauter vers le ciel. Un arc-en-ciel se forme sur la mer, puis explose en une myriade de gouttes. »

Bibliographie
BOSQUET, Amélie, La Normandie romanesque et merveilleuse,traditions, légendes et superstitions populaires de cette province, J. Techener Éditeur, 1845.
FLEURY, Jean, Littérature orale de la Basse-Normandie (Hague et Val-de-Saire), Maisonneuve, 1883.

Quatrième de couverture

C'est une bourgade entre mer et champs, avec son église, ses fermes, ses habitants rugueux et taciturnes. Avec ses cauchemars aussi, car ce qu'on a fait au cheval des jumeaux Bellay, aucun animal n'en serait capable. Julia, vétérinaire, et Stéphane, maréchale-ferrante, ex-citadines fraîchement arrivées dans la région, en sont persuadées: seul un homme a pu commettre pareille atrocité. Au fil des jours, de nouvelles carcasses sont retrouvées, et les villageois entrent en émoi - le Varou, monstre de légende assoiffé de vengeance, est revenu ! Au même moment, d'étranges événements se produisent dans les sous-bois alentours, alors qu'un gosse bizarre, « l'enfant-fée » comme on l'appelle, rôde autour des dépouilles d'animaux.

À travers l'enquête de deux femmes décidées à se reconstruire, Adeline Fleury nous conte une terre marécageuse balayée par les vents et les légendes ancestrales, et les secrets d'un village français. Un roman envoûtant, noir et vénéneux, où les grenouilles, parfois, tombent du ciel.

Adeline Fleury est journaliste, essayiste et romancière. Déjà recon- nue comme écrivaine du désir féminin (notamment du remarqué Petit éloge de la jouissance féminine, 2022), elle investit aujourd'hui pleinement sa plume romanesque.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2023
202 pages

samedi 19 mars 2022

La maison des voix ★★★★☆ de Donato Carrisi

Étourdissant thriller psychologique. 
Dévoré tellement il est captivant. 
Il a été un peu long pour moi à démarrer, le temps que le scénario se mette en place, mais honnêtement une broutille. J'ai vite été embarquée au point d'avoir été vraiment frustrée quand il a fallu que je lâche par moment ce livre ;-) J' avais entendu parlé de l'imagination de Donato Carrisi ; je ne saurais vous dire si elle en est à son apogée, car première rencontre pour moi avec l'auteur, mais là, je dois dire que je suis bluffée !
Pas trop envie de parler de l'histoire pour ne pas spoiler. Juste ajouter que l'aspect psychologique est très présent et c'est ce qui m'a plu. De même que les thèmes profondément humains (famille, identité...)
Donato Carrisi joue dans La maison des voix avec son lecteur, et les séances d'hypnose auxquelles on assiste entre une patiente tout droit débarquée d'Australie (dont la version adulte m'a toutefois un peu agacée, mais une broutille encore une fois) et son thérapeute en proie aux doutes, nous dévoilent par fragments un passé insoupçonnable. 
Quand le passé vient flirter avec le présent, la vérité éclate par petits bouts jusqu'au dénouement final qui m'a scotchée ! 
Génial !
Des livres de l'auteur à me conseiller ?

« - La question est de savoir si on peut vraiment choisir d'oublier quelque chose. C'est comme si la psyché établissait automatiquement que pour survivre au traumatisme, il faut le nier de toutes ses forces : elle nous cache ce lourd fardeau pour nous permettre d'aller de l'avant. »

« - Je comprends que ça puisse être frustrant, mais ne pensez pas que je ne vous croie pas : au contraire, je suis ici pour vous aider à vous souvenir et à vérifier si ce souvenir est réel ou non. 
 - Il l'est, répondit-elle gentiment.
 - Je vais vous expliquer quelque chose. Il est prouvé que les enfants n'ont pas de mémoire avant trois ans [...]. À partir de là, ils ne se souviennent pas automatiquement : ils apprennent à le faire. Or, dans ce travail d'apprentissage, réalité et imagination s'entraident et, inévitablement, se mélangent ... Pour cette raison, on ne peut pas se permettre d'exclure le doute. »

« Le monde dans les pages d'un livre est à la fois fascinant et menaçant, comme un tigre en cage. On en admire la beauté, la grâce, la puissance... mais on sait que si on tend le bras entre les barreaux pour le caresser, il n'hésitera pas à nous l'arracher. »

« - Pour revenir à votre histoire, demandez à qui vous voulez : chaque adulte se souvient d'un événement inexplicable dans son enfance, affirma-t-elle, avec certitude. Mais en tant qu'adultes, on relègue ces épisodes au rang de fruits de notre imagination, parce que quand ils sont arrivés on était trop petits pour les rationaliser. 
[...]
- Et si les enfants possédaient un talent spécial pour voir les choses impossibles ? Si, dans les toutes premières années de notre vie, on avait la capacité de regarder au-delà de la réalité, d'interagir avec des mondes invisibles, et qu'on perdait cette capacité en devenant adultes ? 
Le psychologue laissa échapper un petit rire nerveux, mais c'était pour sauver les apparences : en réalité, ces paroles l'inquiétèrent. 
Hanna Hall tendit sa main froide pour lui serrer le bras, puis parla d'une voix qui lui glaça le coeur : 
- Quand Ado venait me voir la nuit, dans la maison des voix, il se cachait toujours sous mon lit ... Mais ce n'est pas lui qui m'a appelée par mon prénom cette fois-là... Ce sont les étrangers, déclara-t-elle avant de conclure : Règle numéro deux : les étrangers sont le danger. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

« Ma mère disait toujours que, quand on a pas de famille, on ne connait pas la vraie peur, poursuivit la femme pour lui laisser entendre qu'elle avait compris qui posait sur la photo. »

« Le psychologue observe, disait toujours monsieur B. De même que le documentariste n'intervient pas pour sauver le bébé gazelle des griffes du lion, le thérapeute n'interfère pas avec la psyché du patient. »

« Pour un enfant, la famille est l'endroit le plus sûr au monde, ou alors le plus dangereux : les psychologues pour enfants le savent bien. C'est juste qu'un enfant ne fait pas la différence. »

« L'identité d'un individu se forme dans les premières années de sa vie. Le prénom non seulement en fait partie, mais encore il en constitue la clé de voûte. Il devient l'aimant autour duquel se rassemblent toutes les particularités qui définissent qui nous sommes et qui nous rendent uniques. L'aspect, les signes distinctifs, les goûts, le caractère, les qualités et les défauts. L'identité est fondamentale pour définir la personnalité. La transformation de la première risque de faire basculer la seconde vers quelque chose de dangereusement indéfini. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

Quatrième de couverture

« UN TOUR DE FORCE PSYCHOLOGIQUE 
AUSSI INVENTIF QUE CAPTIVANT » 
Corriere della Serra

Florence, de nos jours. Pietro Gerber est un psychiatre 
pour enfants, spécialiste de l’hypnose. Il arrive ainsi à extraire 
la vérité de jeunes patients tourmentés.

Un jour, une consœur australienne lui demande de poursuivre 
la thérapie de sa patiente qui vient d’arriver en Italie.
Seul hic, c’est une adulte. Elle s’appelle Hanna 
Hall et elle est persuadée d’avoir tué son frère pendant son enfance.

Intrigué, Gerber accepte mais c’est alors qu’une spirale infernale 
va s’enclencher : chaque séance d’hypnose révèle plus encore 
le terrible passé d’Hanna, mais aussi qu’elle en sait beaucoup 
trop sur la vie de Gerber. Et si Hanna Hall était venue
le délivrer de ses propres démons ?

AVEC LA MAISON DES VOIX, DONATO CARRISI 
RENOUVELLE LE THRILLER PSYCHOLOGIQUE 
ET NOUS LAISSE SANS VOIX.

Éditions Calmann Lévy, novembre 2020
299 pages
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

samedi 5 février 2022

Dix âmes, pas plus ★★★★☆ de Ragnar Jónasson



Un hameau, isolé, perdu au milieu de nulle part, refermé sur lui-même, où le temps n'a pas de prise, le bout du monde. Dix âmes y vivent, pas plus, qui vont accueillir une enseignante venue de la ville pour faire la classe aux deux petites filles de cette communauté très soudée. Una, à l'instar de Simeon, dans Les saisons de Maurice Pons, nourrit tous les espoirs de trouver dans cette contrée la tranquillité, la sérénité, un peu de répit.
Elle ne sait pas bien où elle met les pieds, surtout que des choses plutôt étranges se passent dans cet endroit, et l'hostilité envers sa personne se fait bien vite ressentir.
J'ai adoré ce livre, et découvrir un nouvel auteur que je ne vais pas lâcher et dont j'ai très envie de découvrir ces précédents opus qui semblent faire l'unanimité. 
Un thriller comme je les aime, une atmosphère unique et pesante, pas de policiers ou très peu, une lecture qui happe, qui nous tient en haleine, lourde de secrets que l'on cherche à percer tout au long de la lecture, un dénouement savamment orchestré qui vient cueillir son lecteur en toute subtilité.
Génial !
Je remercie Masse critique Babelio et les éditions de la Martinière pour ce beau cadeau !

« Tandis qu'elle approchait de Skálar, le brouillard s'abattit d'un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, ma projetant au coeur d'une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu'elle se dirigeait vers le néant, où tout le temps n'avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l'attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l'heure n'avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu'un avec la nature. »

« Les choses les plus innocentes peuvent revêtir une apparence surnaturelle dans la solitude et l'obscurité. »

« Je sais d'expérience que le monde est suffisamment dangereux, suffisamment dur et injuste pour qu'on ait en plus besoin d'inventer des revenants et des monstres. »

« Il faut réussir à s'immerger dedans, comprendre son rythme [...]; Ici, le gens se serrent les coudes. Tu t'en rendras compte. Nous sommes tous profondément ancrés dans cette terre. »

« Et lorsqu'on est seul au monde, les concepts de culpabilité ou d'innocence n'ont plus vraiment de signification. »

Quatrième de couverture

Dix habitants au bout du monde.
Un mort.
Neuf suspects.

Recherche professeur au bout du monde. Voici une petite annonce qui découragerait toute personne saine d’esprit. Pas Una. La jeune femme quitte Reykjavík pour Skálar, l’un des villages les plus reculés d’Islande, qui ne compte que dix habitants. Malgré l’hostilité des villageois. Malgré l’isolement vertigineux.
Là-bas, Una entend des voix et le son fantomatique d’une berceuse. Et bientôt, une mort brutale survient. Quels secrets cache ce village ? Jusqu’où iront ses habitants pour les protéger ?

Le maître du polar islandais, Ragnar Jónasson, est devenu l’un des romanciers internationaux les plus reconnus. Et c’est en France, un pays qu’il aime profondément, qu’il remporte le plus grand succès : plus d’un million de livres vendus. Il est l’auteur de la série mettant en scène l’enquêteur Ari Thór (dont le roman-phénomène Snjór) et de la trilogie à succès « La Dame de Reykjavík ». Grand lecteur d’Agatha Christie, il a aussi traduit la plupart de ses romans en islandais.

Éditions de La Martinière, janvier 2022
347 pages
Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün