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vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

dimanche 21 avril 2024

Le ciel en sa fureur ★★★★☆ d'Adeline Fleury

Comme un écho à l'une de mes dernières lectures,  il est ici aussi question de rebouteux. 
« La Vieille porte le monde dans les yeux, les catastrophes, les grandes découvertes, les guerres, les passions dévorantes. La succession des saisons, les migrations des oiseaux, l'éclosion des fleurs, la crue des rivières, les tempêtes et les grandes marées d'équinoxe. Cette femme-là n'est pas simplement humaine, elle est animale, végétale, minérale, elle est la vie. »
Le fond est assez noir également et la balade normande dans cette contrée de légendes, balayée par les vents marins est loin d'être banale ; elle est toute autant envoûtante qu'inquiétante. 
Elle m'a plu cette escapade, même beaucoup plu. L'écriture est hypnotique, Adeline Fleury nous embarque facilement dans cette histoire d'enfants fées, intelligemment construite, elle maintient le suspense dans une valse maîtrisée entre passé et présent. 
Parmi cette belle palette de personnages proposée, je garderai  en mémoire, longtemps, ce colosse aux pieds d'argile,  un titan d'émotions et de sensibilité.
Lecture émouvante, intrigante, passionnante. 
« Les histoires de fées, ça permet d'enrober de merveilleux les vérités que l'on ne veut pas affronter. »

En exergue : 

« Un mal qui répand la terreur, 
Mal que le Ciel en sa fureur 
Inventa pour punir les crimes de la terre, 
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) 
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, 
Faisait aux animaux la guerre. 
Ils ne mouraient pas tous, 
mais tous étaient frappés. »
Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste

« Ils s'aiment sans jamais se toucher, ils vivent à côté, c'est tout. »

« La Vieille porte le monde dans les yeux, les catastrophes, les grandes découvertes, les guerres, les passions dévorantes. La succession des saisons, les migrations des oiseaux, l'éclosion des fleurs, la crue des rivières, les tempêtes et les grandes marées d'équinoxe. Cette femme-là n'est pas simplement humaine, elle est animale, végétale, minérale, elle est la vie. »

« Et puis la vétérinaire, elle sait aussi pas mal de choses sur les gens du coin ; comme le facteur, elle entre dans la vie des paysans, elle observe, elle voit, elle entend, elle perçoit dans les regards souvent fuyants les douleurs, les difficultés, la rudesse de leur métier, elle devine dans leurs silences les secrets ancestraux, elle comprend en les observant les savoir-faire, les gestes répétés de génération en génération. Elle sait aussi la lassitude des femmes, que les enfants partiront à la ville, qu'ils casseront la tradition, qu'ils veulent gagner de l'argent sans effort physique, pouvoir s'octroyer une grasse matinée le dimanche, partir à la montagne en février, au soleil une fois par an. C'est pas une vie, la ferme. Trop de contraintes, trop de dettes, trop de pression. Les enfants ne veulent plus d'une existence les pieds crottés, les joues couperosées, le froid et l'humidité dans les os. »

« Marie a le regard fuyant. Elles traversent la cour de la ferme. Les relents de bouse mélangés à ceux du tas de fumier s'immiscent dans leurs narines. Julia aime bien ces odeurs fortes, authentiques. C'est la première fois qu'elle rentre chez les Levavasseur. Marie la fait passer à la cuisine, son territoire. Ici, Marie cuisine, ici, Marie fait les comptes, ici, Marie rêve à une autre vie en écoutant la musique à la radio, ici Marie déprime un peu. Un côté de la table massive est recouvert de dossiers, de factures, de bons de commande, toute l'activité de l'exploitation laitière est consignée dans ces pochettes en carton.
Marie a perdu son sourire il y a fort longtemps, vaincue par l'ennui, l'étroitesse de sa vie réduite à cette sombre cuisine de ferme. La lumière c'est pour les hommes, les champs c'est pour les hommes, l'horizon c'est pour les hommes. Elle envie Julia, libre de son corps, libre d'exercer le métier qu'elle a choisi, libre de leur tenir tête, aux hommes. Marie est juste bonne à récurer les stalles des vaches l'après-midi, à nourrir les poules, ce à quoi s'ajoutent les tâches administratives, la comptabilité, les commandes, le ménage à la maison et l'éducation des garçons, comme sa mère et sa grand-mère avant elle. Elle abat le travail d'un homme tout en s'occupant de la maison, sans s'apitoyer. Alors elle peut bien en avoir ras le bol parfois. C'est à peine si elle a une existence légale, le métier d'agricultrice n'étant pas encore vraiment reconnu elle reste et demeure femme d'agriculteur. »

« Les histoires de fées, ça permet d'enrober de merveilleux les vérités que l'on ne veut pas affronter. »

« Le silence dans le bourg est lourd, les habitants ruminent leurs secrets indicibles derrière l'humidité des murs. Quelques herbes folles soulèvent les pavés de la place du village marquée du sceau de la honte et de la désolation. La porte en bois de l'église grince, le prêtre est à genoux devant l'autel. Les mains jointes sur son front, les yeux clos, il prie. Il prie pour que le village s'en sorte, pour que la haine et le dégoût ne l'accablent pas, pour que la mort ne frappe pas à nouveau. Pour que tout redevienne comme avant, avant quoi il ne sait pas. Il a les mains moites malgré le froid. Il prie pour le retour des temps sereins où rien ne portait à conséquence. »

« Se rendre, ça signifie la prison ou l'hôpital psychiatrique, se rendre ça signifie la vie empêchée, se rendre ça signifie ne plus voir la nature même si sa beauté part en lambeaux sous la main folle des hommes. Ses oreilles se bouchent, il distingue les lèvres des gendarmes qui remuent mais il n'entend plus rien, il se tourne vers la mer qu'il aperçoit depuis le toit. Un nuage noir la domine. Il va encore pleuvoir. Il prend une grande bouffée d'air avant de sauter. »

« Une chose est certaine, ce bout de terre entre campagne rude et mer menaçante appartient à un seul petit groupe, dont elle ne fera jamais partie. Ce cap des tempêtes et ces champs humides, venteux et boueux ne se laissent pas apprivoiser facilement. Les nouveaux venus devront toujours, éternellement, impérativement, sans échappatoire, payer une taxe à ceux qui y sont nés, n'en sont jamais partis et n'en partiront jamais. Ceux-là appartiennent à ce territoire, jamais ils ne se posent la question « quel est mon pays ? », les âmes et les corps chevillés aux sols acides et marécageux près du val et aux roches de granit et de grès près des falaises. Ceux des villes peineront à comprendre, ils auront beau s'enticher de cette campagne, la terre leur balancera son hostilité et sa sauvagerie à la gueule. La beauté tyrannique et implacable des paysages les accablera. La mélancolie les gagnera peu à peu, puis le désespoir. »

«Même si le temps des fées est passé, la campagne n'en est pas moins cruelle et merveilleuse. »

« La terre n'en a pas fini de malmener les hommes, ici la nature l'emportera toujours. Les saisons seront effroyables, les terreurs d'été succéderont aux terreurs d'hiver, dans un enchaînement rythmé par la monstruosité des hommes. Le gamin blond, lui, est déjà loin, sur la plage, assis face à la mer, les goélands sont à la fête, l'eau est poissonneuse. L'enfant-fée regarde les maquereaux sauter vers le ciel. Un arc-en-ciel se forme sur la mer, puis explose en une myriade de gouttes. »

Bibliographie
BOSQUET, Amélie, La Normandie romanesque et merveilleuse,traditions, légendes et superstitions populaires de cette province, J. Techener Éditeur, 1845.
FLEURY, Jean, Littérature orale de la Basse-Normandie (Hague et Val-de-Saire), Maisonneuve, 1883.

Quatrième de couverture

C'est une bourgade entre mer et champs, avec son église, ses fermes, ses habitants rugueux et taciturnes. Avec ses cauchemars aussi, car ce qu'on a fait au cheval des jumeaux Bellay, aucun animal n'en serait capable. Julia, vétérinaire, et Stéphane, maréchale-ferrante, ex-citadines fraîchement arrivées dans la région, en sont persuadées: seul un homme a pu commettre pareille atrocité. Au fil des jours, de nouvelles carcasses sont retrouvées, et les villageois entrent en émoi - le Varou, monstre de légende assoiffé de vengeance, est revenu ! Au même moment, d'étranges événements se produisent dans les sous-bois alentours, alors qu'un gosse bizarre, « l'enfant-fée » comme on l'appelle, rôde autour des dépouilles d'animaux.

À travers l'enquête de deux femmes décidées à se reconstruire, Adeline Fleury nous conte une terre marécageuse balayée par les vents et les légendes ancestrales, et les secrets d'un village français. Un roman envoûtant, noir et vénéneux, où les grenouilles, parfois, tombent du ciel.

Adeline Fleury est journaliste, essayiste et romancière. Déjà recon- nue comme écrivaine du désir féminin (notamment du remarqué Petit éloge de la jouissance féminine, 2022), elle investit aujourd'hui pleinement sa plume romanesque.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2023
202 pages

samedi 19 mars 2022

La maison des voix ★★★★☆ de Donato Carrisi

Étourdissant thriller psychologique. 
Dévoré tellement il est captivant. 
Il a été un peu long pour moi à démarrer, le temps que le scénario se mette en place, mais honnêtement une broutille. J'ai vite été embarquée au point d'avoir été vraiment frustrée quand il a fallu que je lâche par moment ce livre ;-) J' avais entendu parlé de l'imagination de Donato Carrisi ; je ne saurais vous dire si elle en est à son apogée, car première rencontre pour moi avec l'auteur, mais là, je dois dire que je suis bluffée !
Pas trop envie de parler de l'histoire pour ne pas spoiler. Juste ajouter que l'aspect psychologique est très présent et c'est ce qui m'a plu. De même que les thèmes profondément humains (famille, identité...)
Donato Carrisi joue dans La maison des voix avec son lecteur, et les séances d'hypnose auxquelles on assiste entre une patiente tout droit débarquée d'Australie (dont la version adulte m'a toutefois un peu agacée, mais une broutille encore une fois) et son thérapeute en proie aux doutes, nous dévoilent par fragments un passé insoupçonnable. 
Quand le passé vient flirter avec le présent, la vérité éclate par petits bouts jusqu'au dénouement final qui m'a scotchée ! 
Génial !
Des livres de l'auteur à me conseiller ?

« - La question est de savoir si on peut vraiment choisir d'oublier quelque chose. C'est comme si la psyché établissait automatiquement que pour survivre au traumatisme, il faut le nier de toutes ses forces : elle nous cache ce lourd fardeau pour nous permettre d'aller de l'avant. »

« - Je comprends que ça puisse être frustrant, mais ne pensez pas que je ne vous croie pas : au contraire, je suis ici pour vous aider à vous souvenir et à vérifier si ce souvenir est réel ou non. 
 - Il l'est, répondit-elle gentiment.
 - Je vais vous expliquer quelque chose. Il est prouvé que les enfants n'ont pas de mémoire avant trois ans [...]. À partir de là, ils ne se souviennent pas automatiquement : ils apprennent à le faire. Or, dans ce travail d'apprentissage, réalité et imagination s'entraident et, inévitablement, se mélangent ... Pour cette raison, on ne peut pas se permettre d'exclure le doute. »

« Le monde dans les pages d'un livre est à la fois fascinant et menaçant, comme un tigre en cage. On en admire la beauté, la grâce, la puissance... mais on sait que si on tend le bras entre les barreaux pour le caresser, il n'hésitera pas à nous l'arracher. »

« - Pour revenir à votre histoire, demandez à qui vous voulez : chaque adulte se souvient d'un événement inexplicable dans son enfance, affirma-t-elle, avec certitude. Mais en tant qu'adultes, on relègue ces épisodes au rang de fruits de notre imagination, parce que quand ils sont arrivés on était trop petits pour les rationaliser. 
[...]
- Et si les enfants possédaient un talent spécial pour voir les choses impossibles ? Si, dans les toutes premières années de notre vie, on avait la capacité de regarder au-delà de la réalité, d'interagir avec des mondes invisibles, et qu'on perdait cette capacité en devenant adultes ? 
Le psychologue laissa échapper un petit rire nerveux, mais c'était pour sauver les apparences : en réalité, ces paroles l'inquiétèrent. 
Hanna Hall tendit sa main froide pour lui serrer le bras, puis parla d'une voix qui lui glaça le coeur : 
- Quand Ado venait me voir la nuit, dans la maison des voix, il se cachait toujours sous mon lit ... Mais ce n'est pas lui qui m'a appelée par mon prénom cette fois-là... Ce sont les étrangers, déclara-t-elle avant de conclure : Règle numéro deux : les étrangers sont le danger. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

« Ma mère disait toujours que, quand on a pas de famille, on ne connait pas la vraie peur, poursuivit la femme pour lui laisser entendre qu'elle avait compris qui posait sur la photo. »

« Le psychologue observe, disait toujours monsieur B. De même que le documentariste n'intervient pas pour sauver le bébé gazelle des griffes du lion, le thérapeute n'interfère pas avec la psyché du patient. »

« Pour un enfant, la famille est l'endroit le plus sûr au monde, ou alors le plus dangereux : les psychologues pour enfants le savent bien. C'est juste qu'un enfant ne fait pas la différence. »

« L'identité d'un individu se forme dans les premières années de sa vie. Le prénom non seulement en fait partie, mais encore il en constitue la clé de voûte. Il devient l'aimant autour duquel se rassemblent toutes les particularités qui définissent qui nous sommes et qui nous rendent uniques. L'aspect, les signes distinctifs, les goûts, le caractère, les qualités et les défauts. L'identité est fondamentale pour définir la personnalité. La transformation de la première risque de faire basculer la seconde vers quelque chose de dangereusement indéfini. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

Quatrième de couverture

« UN TOUR DE FORCE PSYCHOLOGIQUE 
AUSSI INVENTIF QUE CAPTIVANT » 
Corriere della Serra

Florence, de nos jours. Pietro Gerber est un psychiatre 
pour enfants, spécialiste de l’hypnose. Il arrive ainsi à extraire 
la vérité de jeunes patients tourmentés.

Un jour, une consœur australienne lui demande de poursuivre 
la thérapie de sa patiente qui vient d’arriver en Italie.
Seul hic, c’est une adulte. Elle s’appelle Hanna 
Hall et elle est persuadée d’avoir tué son frère pendant son enfance.

Intrigué, Gerber accepte mais c’est alors qu’une spirale infernale 
va s’enclencher : chaque séance d’hypnose révèle plus encore 
le terrible passé d’Hanna, mais aussi qu’elle en sait beaucoup 
trop sur la vie de Gerber. Et si Hanna Hall était venue
le délivrer de ses propres démons ?

AVEC LA MAISON DES VOIX, DONATO CARRISI 
RENOUVELLE LE THRILLER PSYCHOLOGIQUE 
ET NOUS LAISSE SANS VOIX.

Éditions Calmann Lévy, novembre 2020
299 pages
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

samedi 5 février 2022

Dix âmes, pas plus ★★★★☆ de Ragnar Jónasson



Un hameau, isolé, perdu au milieu de nulle part, refermé sur lui-même, où le temps n'a pas de prise, le bout du monde. Dix âmes y vivent, pas plus, qui vont accueillir une enseignante venue de la ville pour faire la classe aux deux petites filles de cette communauté très soudée. Una, à l'instar de Simeon, dans Les saisons de Maurice Pons, nourrit tous les espoirs de trouver dans cette contrée la tranquillité, la sérénité, un peu de répit.
Elle ne sait pas bien où elle met les pieds, surtout que des choses plutôt étranges se passent dans cet endroit, et l'hostilité envers sa personne se fait bien vite ressentir.
J'ai adoré ce livre, et découvrir un nouvel auteur que je ne vais pas lâcher et dont j'ai très envie de découvrir ces précédents opus qui semblent faire l'unanimité. 
Un thriller comme je les aime, une atmosphère unique et pesante, pas de policiers ou très peu, une lecture qui happe, qui nous tient en haleine, lourde de secrets que l'on cherche à percer tout au long de la lecture, un dénouement savamment orchestré qui vient cueillir son lecteur en toute subtilité.
Génial !
Je remercie Masse critique Babelio et les éditions de la Martinière pour ce beau cadeau !

« Tandis qu'elle approchait de Skálar, le brouillard s'abattit d'un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, ma projetant au coeur d'une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu'elle se dirigeait vers le néant, où tout le temps n'avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l'attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l'heure n'avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu'un avec la nature. »

« Les choses les plus innocentes peuvent revêtir une apparence surnaturelle dans la solitude et l'obscurité. »

« Je sais d'expérience que le monde est suffisamment dangereux, suffisamment dur et injuste pour qu'on ait en plus besoin d'inventer des revenants et des monstres. »

« Il faut réussir à s'immerger dedans, comprendre son rythme [...]; Ici, le gens se serrent les coudes. Tu t'en rendras compte. Nous sommes tous profondément ancrés dans cette terre. »

« Et lorsqu'on est seul au monde, les concepts de culpabilité ou d'innocence n'ont plus vraiment de signification. »

Quatrième de couverture

Dix habitants au bout du monde.
Un mort.
Neuf suspects.

Recherche professeur au bout du monde. Voici une petite annonce qui découragerait toute personne saine d’esprit. Pas Una. La jeune femme quitte Reykjavík pour Skálar, l’un des villages les plus reculés d’Islande, qui ne compte que dix habitants. Malgré l’hostilité des villageois. Malgré l’isolement vertigineux.
Là-bas, Una entend des voix et le son fantomatique d’une berceuse. Et bientôt, une mort brutale survient. Quels secrets cache ce village ? Jusqu’où iront ses habitants pour les protéger ?

Le maître du polar islandais, Ragnar Jónasson, est devenu l’un des romanciers internationaux les plus reconnus. Et c’est en France, un pays qu’il aime profondément, qu’il remporte le plus grand succès : plus d’un million de livres vendus. Il est l’auteur de la série mettant en scène l’enquêteur Ari Thór (dont le roman-phénomène Snjór) et de la trilogie à succès « La Dame de Reykjavík ». Grand lecteur d’Agatha Christie, il a aussi traduit la plupart de ses romans en islandais.

Éditions de La Martinière, janvier 2022
347 pages
Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün

mardi 22 septembre 2020

Animal ★★★☆☆ de Sandrine Collette

La chasse est ouverte avec Sandrine Collette, une chasse qui nous entraîne sur  les traces d'un ours (un des personnages du roman à part entière), dans une immersion en pleine nature sauvage et féroce, une nature qui dévore, et nous convie in fine à un voyage dans les profondeurs de l'âme humaine comme aime les proposer Sandrine Collette, ainsi que sur les traces des origines de l'Humanité.
Un roman noir puissant et sauvage dans lequel on retrouve l'univers sombre auquel Sandrine Collette nous a habitué et que j'affectionne particulièrement ainsi que son style maîtrisé, son écriture acérée. 
Des pages ardentes sur la misère et un récit de chasse exceptionnel et vertigineux, des paysages du Népal au Kamtchatka à couper le souffle...
Un cocktail réussi une nouvelle fois, mais toutefois le changement de rythme au milieu de la deuxième partie a eu quelque peu raison de mon enthousiasme. Je voulais absolument connaître le dénouement, et quel dénouement, mais je me suis par moment forcée pour aller au bout ... Un petit coup de mou de ma part très certainement, il faut dire qu'on ne se retrouve pas tous les jours dans la peau d'un ours ;-)
Une expérience de lecture atypique et insolite qui vaut vraiment le détour quoique je puisse en dire ! ;-)

« J'ai dans les mains quelque chose d'épuisé. Roberto JUARROZ, Quatorzième poésie verticale »

« [...] le bonheur, personne n'en parlait, pour qu'il existe, il fallait que ça se voie. »

« - C'est là ! crie-t-elle. C'est là, devant moi, j'en suis sûre.
- Lior, tout le monde nous regarde.
- Laisse-moi ! Tu ne sais pas ce ça fait...
Elle ne finit pas sa phrase. La rage, le désespoir lui dévorent la poitrine. Que peut-il y comprendre, Hadrien, avec sa famille normale, son enfance linéaire - l'absence de rupture, l'absence de déchirements dont on ne se souvient pas mais qui font des sensations inexprimables à l'intérieur. Et malgré tout l'amour, après, celui de ses parents et celui d'Hadrien, il y a toujours un manque. Le voilà, le mot, toujours le même : un vide. 
Hadrien n'a pas de vide. Il ne connaît pas la béance, ni le sentiment d'être incomplet.
La douleur de ne pas savoir.
Qui elle était, avant. Et avec qui. »

Quatrième de couverture

Humain, animal, pour survivre ils iront au bout d’eux-mêmes. Un roman sauvage et puissant.

Dans l’obscurité dense de la forêt népalaise, Mara découvre deux très jeunes enfants ligotés à un arbre. Elle sait qu’elle ne devrait pas s’en mêler. Pourtant, elle les délivre, et fuit avec eux vers la grande ville où ils pourront se cacher.
Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, au milieu des volcans du Kamtchatka, débarque un groupe de chasseurs. Parmi eux, Lior, une Française. Comment cette jeune femme peut-elle être aussi exaltée par la chasse, voilà un mystère que son mari, qui l’adore, n’a jamais résolu. Quand elle chasse, le regard de Lior tourne à l’étrange, son pas devient souple. Elle semble partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal.
Cette fois, guidés par un vieil homme à la parole rare, Lior et les autres sont lancés sur les traces d’un ours. Un ours qui les a repérés, bien sûr. Et qui va entraîner Lior bien au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même.

Humain, animal, les rôles se brouillent et les idées préconçues tombent dans ce grand roman où la nature tient toute la place.

Éditions Denoël, mars 2019
285 pages

mardi 11 août 2020

Le Maître des poupées et autres histoires terrifiantes ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Délicieusement macabre ! 
C'est terrifiant, noir à souhait. 
La violence et ses conséquences décortiquées par la plume de Joyce Carol Oates, c'est éprouvant, certes, terrifiant aussi, mais ... quel talent ! 
Un recueil de six nouvelles absolument flippant, qui convie le macabre dans des vies ordinaires, et montre à quel point un être humain est capable de sombrer dans la violence, de basculer dans l'univers de l'horreur. Elle nous plonge dans la psychologie des ces personnages (un jeune garçon qui affectionne particulièrement les poupées, une jeune fille délaissée par sa mère, un soldat qui semble être, somme toute, tout à fait normal, un homme d'affaires avide de pouvoir, une jeune adolescente qui accepte de garder la maison de sa professeure en son absence...) ; un "grain de sable" dans les rouages de leur vie les fait basculer dans le pire.
C'est insoutenable parce que criant de banalité ...
« Toute ta vie, tu brûles de revenir à ce qui était. Tu brûles de revenir vers ceux que tu as perdus. Pour y parvenir, tu feras des choses terribles, que personne d’autre ne peut comprendre. » 
Âme sensible s'abstenir !

« Toute ta vie, tu brûles de revenir à ce qui était. Tu brûles de revenir vers ceux que tu as perdus. Pour y parvenir, tu feras des choses terribles, que personne d'autre ne peut comprendre. »  (Le Maître des poupées)  

« C'est au moment où il ne peut pas se rendre compte - qu'il est encore en vie. Il rit et son expression rayonne de bonheur parce qu'il est vivant et qu'il ne peut imaginer une seconde où il ne sera pas-vivant parce que (à ce qu'on dit) aucun animal ne peut comprendre sa propre mort. » (Accident d'arme à feu)

« ... vous survivront. Tous autant que vous êtes.
Vous autres créatures stupides qui tiennent debout et qui ne font que vouloir, vouloir, vouloir. » (Équatorial)

« Des sous-espèces de tortues s'étaient déjà complètement volatilisées pour se métamorphoser en peignes victoriens et en dos de miroirs. C'était une chose terrible que cette vie qui dévorait la vie. Mais la disparition, l'extinction - voilà qui semblait encore plus terrible. » (Équatorial)

« Dans la vie, il y a les prédateurs et les proies. Un prédateur peut avoir besoin d'un appât, et une proie peut confondre l'appât avec sa pitance. » (Mystery, INC.) 

« Si un étranger pénètre dans votre territoire en manifestant des intentions sinistres, ou même sans en manifester, il vaut probablement mieux le tuer plutôt qu'essayer de le comprendre, ce qui pourrait vous conduire à commettre une erreur fatale. Dans le passé lointain, avant que Dieu ne soit Amour, ce genre d'erreurs pouvait mener à l'extinction d'une espèce entière ... si bien que l'espèce qui anticipe, l'Homo sapiens, préfère se tromper par excès de prudence, plutôt que l'inverse. » (Mystery, INC.) 

Quatrième de couverture

Un jeune garçon se prend d’affection pour la poupée désormais orpheline de sa cousine, victime d’une leucémie, et commence bientôt une étrange collection – celle de poupées en tout genre dénichées dans le voisinage, comme abandonnées par leurs propriétaires. Mais la frontière est parfois ténue entre collection et obsession, et les poupées semblent être, aux yeux du garçon, bien plus que de simples jouets d’enfants…

Les cinq autres nouvelles qui composent ce recueil font tout autant le récit inquiétant de vies ordinaires bouleversées par l’irruption du macabre : une adolescente, délaissée par sa mère, trouve du réconfort auprès d’une autre famille, jusqu’à recevoir beaucoup trop d’amour ; un homme d’affaires est prêt au pire pour acquérir une mystérieuse librairie de livres anciens… Ou encore une femme qui comprend avec effroi les terribles desseins de son mari à son encontre.

Joyce Carol Oates initie une plongée dans les psychés troublées de personnages en qui le lecteur reconnaît un voisin, une camarade de classe ou son libraire de quartier, réveillant avec talent la fascination pour l’horreur qui gît en chacun de nous, au risque d’en perdre le sommeil.

« Chez Oates, l'horreur n'a jamais rien de surnaturel. Notre monde est déjà bien assez terrifiant. »  
New York Times Book Review

Éditions Philippe Rey, septembre 2019
330 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)  par Christine Auché

mardi 25 février 2020

Glaise ★★★★☆ de Franck Bouysse

Une histoire sombre, violente, oppressante, et ... surprenante. Roman classé dans les polars, je ne m'attendais pas à cette lecture; j'ai plutôt découvert un roman rural à la limite du thriller. Mais peu importe, quelle lecture ! En admiration devant le talent de l'auteur je suis !
Pas de démesure, juste ce qu'il faut de mots, de dialogues, de descriptions pour camper le décor et embarquer le lecteur dans les montagnes du Cantal. La rudesse de la vie dans une exploitation rurale, les labeurs inhérents variant selon les saison et contraints par le climat sont dépeints avec authenticité.
« C'est facile pour personne, mais nous, on ne le montre pas quand c'est pas facile. »
On courbe l'échine comme les personnages aux caractères si bien campés, on se retrouve au coeur des secrets, des tabous, des tourmentes, sur fond de Grande Guerre qui vient d'éclater.  
« On passa de l’été à l’hiver par un mince trait d’union teinté d’ocre et de rouge. Le froid s’installa, la neige se mit à tomber début novembre, et on se recroquevilla derrière les murs, car il n’y avait plus guère que cela à faire, courber l’échine, attendre que ça passe.
Fragiles humains.
Qui enduraient la neige scarifiée de traces, pareille à une vaste carte dessinée à l’encre sympathique.
Enduraient les redoux, comme des mensonges auxquels ils avaient fini par ne plus croire.
Enduraient les tempêtes et le froid.
Enduraient la pâle lumière et le coût supplémentaire de chaque effort, bien plus qu’en plein été.
Enduraient les hordes de vent venues du nord, s’abritant auprès de grands feux de bois, attendant patiemment que le ciel se vide de ses humeurs, et que s’allongent enfin les jours.
Enduraient, tels des premiers hommes au fond de leur caverne, occupés à construire des mots dans leur tête et à écrire leur histoire à l’aide de tisons éteints, à chercher dans le regard d’un autre bonne raison d’être là, à chercher une réponse aux seules questions qui vaillent : Pourquoi suis-je au monde et qui peut permettre une telle folie ?
Enduraient le silence et la solitude dans la prison d’hiver.
Enduraient la sagesse du monde, espérant la débâcle des étangs.
Enduraient un destin commun, pétris de résignation.
Fragiles humains, qui enduraient comme ils avaient toujours enduré.
Enduraient aussi la guerre au travers de lettres tâchées de boue, et dans de grands silences dressés en église où ils entraient contre leur gré, sans jamais faillir.
Fragiles humains.
Qui endurèrent. »
Glaise c'est aussi une histoire d'amour et une belle relation quasi filiale apportent un peu de tendresse.
La tension monte crescendo. On attend les drames au détour d'un sentier ombragé par le Puy. Ils poindront sous une forme inattendue.
« Le balancier d'une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu'en faire. »
Un roman social, rural absolument électrisant.

« Elle était un bloc de glaise à sculpter,et mes pensées secrètes étaient des doigts :ils couraient derrière son front pensif pour y creuser des lignes de douleur.Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,Faisaient tomber les paupières sous le chagrin.Mon âme était entrée dans la glaise,Luttant comme sept diables. Edgar Lee Masters, Spoon River(en exergue)
Il y a des choses qu'il faut dire pour qu'on les entende.
Victor ne réagit pas lorsqu'on l'appela « soldat » pour la première fois. Cette manière de les désigner frères, de les démembrer de leur passé, parut ruisseler sur lui. Ce ne fut qu'une fois l'uniforme revêtu qu'il prit véritablement conscience qu'on le volait à lui-même et à ceux qu'il aimait.
Un sphinx allait et venait autour d'un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Un autre lui répondait, tout aussi invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d'être l'envers d'un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu'il allait devoir apprivoiser différemment l'univers amputé de la part tendre de l'enfance. Devenir un homme avant l'âge d'homme.
Le colonel M. prit le commandement du régiment, assisté des chefs de bataillon R., T. et J. Première revue d'effectif. Le colonel M. avait l'oeil noir, le sourcil épais et une moustache travaillée qui reposait sur un brouillon de lèvres. M., qui se voyait déjà beau et grand, un destin sur mesure à tailler dans le bois de troupes dociles. Tendre bidoche. M. et sa harangue tout aussi travaillée que sa moustache, tout aussi lustrée, campé bien droit dans son uniforme coupé sur mesure, les mains dans le dos, comme s'il s'apprêtait à faire deviner à chaque homme dans quel poing serré se trouvait son propre destin. Prestance aristocratique, que la piétaille suivrait au feu sans discuter. M. qui croyait encore à la grandeur du sacrifice, à sa propre grandeur, avant qu'il ne pose ses bottes cirées en première ligne. M., qui obéirait aux ordres de généraux penchés sur des cartes d'était-major, qui ne douterait jamais de leurs décisions irrévocables issues de savantes stratégies engageant d'autres vies que la leur. Il ne faillirait pas, montrerait l'exemple, et ceux qui ne le suivraient pas seraient jugés pour la forme, puis fusillés. Une chose était certaine, le poids d'une balle ne différait pas d'un camp à l'autre, et la cohésion se fondait sur la peur et la soumission. 
Une fois séparés, ils continuaient de s'apprivoiser en imagination, se souvenant des baisers, des gestes, avec encore le feu abandonné par la trace d'une paume sur un visage, et même par l'ombre de cette paume. Ils s'ouvraient alors à des territoires effrayants de beauté , de douceur et d'inconnu.
Il n'y eut pas d'autre descendance, trop de chair déchirée, à croire que les femmes des montagnes n'étaient capables de couver qu'un seul œuf viable, et qu'on tentait le diable à ses dépens en demandant plus.
Debout sur une marche, Irène lut et relut l’adresse inscrite sur l’enveloppe, cette écriture méconnue. Au plus profond de son corps, elle connaissait le contenu de la lettre, s’y était préparée. Pensait s’y être préparée. Mais, sentant son sang gicler dans ses veines à violentes saccades, elle comprit qu’on ne se préparait jamais vraiment au malheur et que, même, au contraire, en tentant de s’y préparer, on entretenait seulement un espoir factice, et que, précisément, tuer un espoir était la pire des choses à laquelle se confronter, bien pire que de se retrouver face à la mort.
Il y eut d'autres baisers, plus assurés que le premier, des baisers qui mélangeaient de pareils désirs. Ils se donnaient rendez-vous en cachette à la croix des vachers, aussi souvent que possible. Quelques minutes pouvaient suffire à porter une journée sur un nuage. Voleurs de temps habités d'urgence. Une urgence de peau et de regard. Ils n'étaient pas à un âge où on a peur de l'extrémité des désirs. La perfection de l'inconnu était pour eux la plus douce des musiques, un symphonie en train de se composer.
On savait maintenant que le conflit allait durer, puisqu'il n'était finalement pas affaire de soldats, mais plutôt d'officiers de haut rang qui, eux, ne la feraient jamais, en dehors de jouer avec des maquettes disposées sur des tables en acajou.
Avant, faut quand même que tu saches si t’es encore fertile.- Je sais que je le suis, dit Irène, comme si une guêpe venait de la piquer.- Y a qu’une façon de savoir, ma petite.- Dis-moi ?- T’auras qu’à éplucher une gousse d’ail et la fourrer où tu sais avant de te coucher. Si au matin t’as le goût dans la bouche, c’est que t’es prête.
Ce qu'il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s'étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s'étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l'anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent.
... Les roulements du tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots, se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l'infini. Maintenant que l'orage avait passé la rivière, plus rien ne pouvait l'arrêter. A chaque détonation, une violence invisible affaissait les épaules de Marie, pendant que la confusion et la peur bataillaient au plus profond d'elle. »

Quatrième de couverture

Au cœur du Cantal, dans la chaleur d'août 1914, les hommes se résignent à partir, là-bas, loin. Joseph, tout juste quinze ans, doit prendre soin de la ferme familiale avec sa mère, sa grand-mère et Léonard, vieux voisin devenu son ami. Dans la propriété d'à côté, Valette, tenu éloigné de la guerre en raison d'une main atrophiée, ressasse ses rancœurs et sa rage. Et voilà qu'il doit recueillir la femme de son frère, Hélène, et sa fille Anne, venues se réfugier à la ferme. L'arrivée des deux femmes va bouleverser l'ordre immuable de la vie dans ses montagnes.

Roman d'amour et de fureur, Glaise confirme l'immense talent de son auteur à mettre en scène des hommes et des femmes aux prises avec leurs démons et avec les fantômes du passé. Après Grossir le ciel et Plateau, Franck Bouysse s'impose comme une voix incontournable de la littérature française contemporaine.

Éditions La manufacture des livres, septembre 2017
430 pages 
PRIX LIBR'À NOUS - MEILLEUR ROMAN FRANCOPHONE

mardi 9 juillet 2019

La noirceur des couleurs ★★★★☆ de Martin Blasco

« Quel est mon projet ? Quel est l'objectif que je poursuis avec cette expérimentation ? La réponse est ce que désire tout homme qui se respecte, le seul objectif sensé que l'on peut se fixer dans la vie : changer le monde. Ces murs verront grandir l'humanité de demain. Le XXème siècle approche et je vais façonner de mes mains les hommes qui le peupleront. » Journal de J.F. Andrew, 15 mai 1885

Le 5 avril 1885, cinq enfants âgés d'environ un an, disparaissent de leur foyer au milieu de la nuit. 
Cinq enfants, cinq couleurs : noir, azur, vert, marron et blanc. Des enfants que le Dr Andrew, qui voit dans la normalité, notre pire ennemi, va façonner à sa manière; ils vont devenir ses "rats" de laboratoire et chacun des ses enfants bénéficiera d'une éducation bien spécifique. À ses yeux, un projet grandiose, extraordinaire; il se voit comme le créateur d'une oeuvre révolutionnaire, hors du commun. Aux miens, une oeuvre cruelle et diabolique !

En refermant ce livre, on se pose nécessairement la question de l'éthique dans la science. L'éthique est-elle extérieure à la science ? Peut-on tout faire au nom de la science et du progrès ? Quelles sont les limites à ne pas dépasser ?

Très bien écrit/traduit, un scénario bien ficelé, un roman noir haut en couleurs. Et quand un petit génie, un "chien", une mystique et un assassin se rencontrent, c'est un dénouement exceptionnel, riche en surprises qui clôture cette sombre histoire. L'âme humaine ne se dompte pas, et in fine, impose sa propre expression.

Un roman jeunesse surprenant. Une ambiance étrange, empreinte à la fois de cruauté et de tendresse. Un excellent moment de lecture que je recommande vivement aux amateurs de roman noir.

«  Marron : j'ai caché un succulent morceau de viande dans les plantes. Un être humain normal, plus encore un enfant, n'aurait jamais pu le trouver en se guidant uniquement de son odorat. Pourtant, Marron a réussi en moins de trois minutes. Cela veut-il dire qu'il développe des caractéristiques propres à ses compagnons canins ? Cela signifierait-il que même les sens de l'homme, et donc sa perception de la réalité, peuvent être modifiés si l'on travaille dessus ? Je crois que nous sommes devant une grande avancée. 
La femme jouait à être sensuelle, elle créait un personnage, en y mettant tout son coeur. Le corset blanc était le déguisement dans lequel elle tenait son rôle. Mais le costume était trop petit. Les plis de chair échappaient au contrôle du morceau de tissu; ils sortaient par-dessus, par-dessous, formant de curieux bourrelets, petits et gros, qui saillaient, en rébellion complète contre la figure imposée. Le corset sculptait dans le corps une taille fine, un buste avantageux et des hanches harmonieuses. Mais ni la taille ni le buste, ni les hanches n'étaient réels : la vérité résidait dans les bourrelets de chair. La tenue choisie était la fiction, et le corps, la réalité. La fiction, le fantasme, l'imagination, tout comme le corset, visaient à imposer un ordre à la réalité : « Voici le début », « Voici la fin »,  « Cette histoire parle de ça », « Voici ce qui est bien, voilà ce qui est mal ». Mais la réalité est toujours plus grande, plus complexe. Tout comme le corps débordant de cette femme, la réalité ne se laisse pas corseter. »

Quatrième de couverture

Cinq bébés enlevés. Un projet expérimental diabolique consigné dans un journal intime. Un journaliste qui enquête sur ces disparitions vingt-cinq ans après.1910, Buenos Aires. Une jeune femme réapparaît au domicile de ses parents après avoir disparu une nuit alors qu’elle dormait dans son berceau. Une jeune femme sans aucun souvenir, un homme qui se comporte comme un chien, les images hallucinées d’une session d’hypnose, sont les pistes qui conduiront Alejandro à remonter le fil de cette sombre histoire jusqu’à un dénouement aussi terrifiant qu’inattendu. 

Éditions L'école des Loisirs, octobre 2017
246 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Sophie Hofnung