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samedi 4 novembre 2023

Glory ★★★★★♥ de Noviolet Bulawayo


« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »
Dans un pays fictif, le Jidada avec un -da et encore un -da, vivent les Jidadiens. Ce sont des animaux qui vivent , parlent, s'habillent comme des humains. Ils sont appelés aussi les "animals" : "mals" et "femals". Le pays s'est libéré du joug des colonisateurs.
Libres. 
Ils sont LIBRES. 
Leur pays est une démocratie. 
"Ceux à qui ont ne la fait pas" disent que c'est peut-être une république démocratique mais que de démocratique, elle n'en a que le nom. L'oppression y règne en maître : le gouvernement pille, détourne, gaspille, s'enrichit indécemment, maintient le pays sous une chape de plomb. Les "Défenseurs" assurent la sécurité de ce gouvernement corrompu, brutalisent, violentent, violent, massacrent. Sans pitié, ils condamnent toutes tentatives de soulèvements populaires naissants, aspirants à un vrai changement.
Quelques quatre-cent cinquante pages, savoureuses, - émouvantes, difficiles aussi - intelligemment écrites, avec originalité, cocasserie et humour (surtout au début), gravité aussi, évidemment, dénoncent les pratiques injustes, barbares, égoïstes, tyranniques, terrifiantes de certains gouvernements africains. Ils ont promis de meilleurs hospices à leurs électeurs mais ceux-ci se retrouvent bien plus infortunés qu'avant. L'histoire se répète et la corruption, la cupidité, l'absurdité, la haine restent de mise en haut lieu. La cruelle bêtise de ces tortionnaires, assassins, tribalistes ne passe pas inaperçue dans ce roman. 
« Tout le monde savait, que ce soit au Jidada ou au-delà de ses frontières, que les Défenseurs du Jidada étaient par nature des bêtes violentes et morbides. »
De cette bêtise, mathématiquement découle le sort brutal de nombreuses familles et ici en particulier celle de Destinée.
Et nous devenons, dans le dernier tiers du livre, les témoins des blessures profondes, ancrées dans la chair, des douleurs, du sang, des cris et des larmes. 
Éclate sous nos yeux l'impuissance. 
L'injustice. 
La colère et la rage. 
La tristesse. 
La peur. 
« Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? »
Une fable satirique ancrée dans le Zimbabwé qui donne à réfléchir. D'ailleurs de nombreuses références sont loin d'être fictives ; l'autrice évoque par exemple le Gukurahundi, rappelant le passé sanglant du Zimbabwe.
« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »
Écrire pour contrer l'effacement. Pour ne pas oublier. Pour que JAMAIS PLUS ... un jour peut-être. 
Pour que dans le silence, triomphent l'amour et la solidarité, la dignité. La JUSTICE.
« Pour les morts, qui ne sont pas morts. »
Un récit brillant. Puissant. Riche. 
« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté, tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté. »

« Dieu, mon Père, dit : "Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu; si bien qu'en se dressant contre l'autorité, on se dresse contre l'ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l'autorité, fais ce qui est bien, et tu recevras d'elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien, mais si tu fais le mal, alors vis dans la crainte. Ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. C'est donc une nécessité d'être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience." Et maintenant, sur ces précieuses paroles, très cher Jidada, inclinons nos têtes au nom du Jidada et remercions le Tout-Puissant pour l'incomparable don de liberté que nous célébrons aujourd'hui, pour les Libérateurs qui nous ont délivrés des diables colonisateurs, ainsi que pour les dirigeants menés par Dieu qui veillent bel et bien à ce que nous continuions de vivre libres chaque jour et à tout jamais. Prions ! »

« Tholukuthi les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand les Défenseurs, remis de leur trouble momentané devant ce tabou, et s'étant rappelé qu'ils étaient des chiens avec une réputation et une révolution à défendre, s'élancèrent alors, armés de matraques, de leurs crocs et de fouets et redevinrent des Défenseurs. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles sentirent la danse folle desdites matraques, fouets et crocs sur leur chair. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent traînées à bas de l'estrade. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent entassées dans des jeeps et conduites en prison. »

« Où et qui seraient-ils aujourd'hui s'ils n'avaient pas commis l'odieux péché de nous coloniser ? Que seraient ces États-Unis sans la terre qu'ils ont volée et ont aujourd'hui l'audace de ceinturer par une violente frontière ? Que serait en effet ce pays s'il n'avait enlevé à l'Afrique ses fils et ses filles qu'il maintient désormais dans une abjecte pauvreté alors que c'est à eux et à elles qu'on doit la richesse de ce pays ? Et que serait l'Occident sans les ressources de l'Afrique ? sans l'or de l'Afrique ? les diamants de l'Afrique ? le platine de l'Afrique ? le cuivre de l'Afrique ?  l'étain de l'Afrique? l'huile de l'Afrique? l'ivoire de l'Afrique ? le caoutchouc de l'Afrique ? le bois de l'Afrique ? le cacao de l'Afrique? le thé de l'Afrique ? le café de l'Afrique ? le sucre de l'Afrique ? le tabac de l'Afrique ? sans les œuvres d'art pillées par leurs musées ? Savez-vous, mes chers enfants, que jusqu'à ce jour, des décennies après ces razzias, ces viols, ces kidnappings, ces tueries, et cette oppression épique, l'Angleterre doit encore restituer la tête de Mbuya Nehanda ? Oui, après avoir condamné la spirite de notre ancêtre, Mbuya Nehanda Nyakasikana - qui, comme vous le savez, est la mère de la lutte pour la Libération du Jidada, après l'avoir condamnée à mort par pendaison, comme si ça ne suffisait pas, ils ont tranché sa tête sacrée et l'ont envoyée dans cette Angleterre pour en faire un trophée de la Couronne ! Et c'est là qu'elle repose encore avec environ une vingtaine de têtes d'autres combattants de la résistance jidadienne! Peut-être que la reine peut nous dire ce qu'elle fait de nos têtes captives car en ce qui me concerne je ne puis vous le dire, je l'ignore. Mais ce que je peux vous dire c'est que, avant que l'Occident puisse nous édifier en matière de démocratie et de changement, il devra d'abord nous restituer toutes ces choses qu'il a dérobées. Je les réclame ! J'en ai besoin ! L'Afrique les réclame et en a besoin ! Toutes ! Chacune ! Qu'on nous les rende! » cria le Père de la Nation avec une telle fougue que le stade s'embrasa de mille chants : « Qu'on nous les rende! Qu'on nous les rende ! » »

« Le Jidada est en fait un des pays les plus instruits d'Afrique ! Voilà le vrai héritage! Tout le monde, partout, sait ça. Et notre Constitution est aussi l'une des meilleures au monde. Je m'en fiche de ce que disent nos ennemis, quand ils racontent qu'on ne respecte même pas notre propre Constitution, au moins c'est notre Constitution qu'on ne suit pas. Et le jour où on décidera de la suivre, tous verront pourquoi on dit qu'elle est la meilleure au monde. C'est ça l'héritage ! »

« Comment oublier l'époque où on a chassé les fermiers de notre terre ? Ha ! Rien que d'y penser, c'est l'extase. On leur a montré à qui appartenait vraiment l'Afrique ! Les terres, vous les avez pas ramenées sur votre bateau quand vous nous avez colonisés et vous avez l'audace de vous présen ter comme un fermier kukuru - kukuru ! Ha ! Et maintenant nous avons repris nos terres. Bon, quand je dis "nous", je ne m'inclus pas nécessairement, vu que persomalement je n'en possède aucune. Elles sont surtout à ceux qui se trouvent sous le dais là-bas, mais ce sont des Noirs comme moi, alors ça va. Bien sûr, les ennemis du régime viendront avec leur propagande, ils diront que les Élus ne savent pas en fait culti- ver cette terre, ils diront que le secteur agricole et par conséquent l'économie ont souffert de la saisie des terres. Mais on s'en fiche, du moment que ce sont des Noirs qui ont les terres ! Et c'est ça l'héritage ! Plus jamais une colonie ! »

« Toutefois, sachant toutes ces choses sur la Vieille Carne et le gouvernement, la Première Femal était-elle inquiète ? déçue ? dévastée ? Tholukuthi non : Merveilleuse était née avec une pauvre cuiller en plastique dans la bouche et tout ce dont elle avait rêvé dans sa vie c'était au moins d'une vraie cuiller - elle n'avait même pas besoin d'être spéciale tant qu'elle était en métal. Aussi son mariage avec le Père de la Nation ne mit-il pas juste une cuiller dans sa bouche, tholukuthi il y mit une louche en or entière et elle n'allait pas la recracher, qui ou quel que fût le Père de la Nation et son misérable gouvernement, après tout elle ne l'avait afin de régenter un animal adulte, plus vieux qu'elle de pas épousé quelques décennies d'ailleurs, ni de lui apprendre comment se comporter dans son propre pays qui de toute évidence lui appartenait, et où il commandait également au soleil. »

« Qu'après les dernières élections qu'il avait en fait truquées, à la suite des élections précédentes qu'il avait également truquées comme celles d'avant qu'il avait volées - oui, après que son régime et lui eurent fait barrage à tous les moyens à notre disposition pour l'évincer d'une façon paisible et constitutionnelle - nous n'avions eu d'autre choix que de souhaiter sa défection, et à n'importe quel prix. Car l'échec de la gouvernance peut changer le cœur d'un animal. Car un régime inhumain peut changer le cœur d'un animal. Car la corruption peut changer le cœur d'un animal. Car la pauvreté peut changer le cœur d'un animal. Car la tyrannie peut changer le cœur d'un animal. Car des élections truquées peuvent changer le cœur d'un animal. Car l'hémorragie d'une démocratie peut changer le cœur d'un animal. Car le massacre d'innocents peut changer le cœur d'un animal. Car l'inégalité peut changer le cœur d'un animal. Car l'ethnicisme d'un régime peut changer le cœur d'un animal. Car le fait que des pauvres sont de plus en plus pauvres peut changer le cœur d'un animal. Car des espoirs brisés, des rêves trahis, la promesse de l'Indépendance rompue tout ça avait changé nos cœurs naguère fidèles et patients, de sorte que quand le Père de la Nation attendit de nous que nous montrions aux Défenseurs à quel point nous l'aimions et avions besoin de lui, au lieu de ça nous envahîmes les rues pour les aider à finir ce qu'ils avaient commencé, oui, tholukuthi à enfoncer le dernier clou dans le cercueil. »

« [...] en ce qui concernait le Jidada avec un -da et encore un -da, la corruption était comme un des -da : ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer le pays sans elle, aspects oui, tholukuthi ils la respiraient, la mangeaient, la buvaient, dormaient dessus - elle était présente dans tous les de leur vie, y compris chez eux.   »

« UNE IMAGE VAUT MILLE SOUVENIRS

« - Voilà, c'est fait. Je dois dire que ces Samsung prennent eux aussi de jolies photos. Ende vous vous rappelez l'histoire que c'était pour prendre une photo autrefois quand on n'avait même pas l'âge de Destinée ? dit NaMour.
- Yeyi ! Il fallait s'y prendre des jours à l'avance. Préparer les tenues. Trouver les fonds - l'argent pour se rendre en ville; l'argent pour revenir de la ville; et bien sûr l'argent pour payer le photographe. Il fallait réfléchir à la tenue. S'assurer que ladite tenue était en parfait état. Coudre ce qu'il fallait coudre. Emprunter des boucles d'oreilles. Des souliers. Des collants. Du rouge à lèvres. Du maquillage. Feuilleter les vieux albums pour être sûr de ne pas prendre une pose déjà prise. En choisir une, et s'entraîner. Puis trouver le courage de prendre la pose devant un inconnu. Trouver le courage d'aller en ville, de ne pas se salir quand on vous disait de descendre du trottoir réservé aux Blancs, le courage quand on vous accusait, à cause de votre maquillage, d'être une teigne en maraude ! »
En repensant à leur jeunesse enfuie, les anciennes, déjà debout, se rassoient et songent au passé. Tholukuthi le passé. Et soudain on est quarante, cinquante ans plus tôt dans le salon de la duchesse. Elles étirent leurs souvenirs autant que le permettent leurs esprits, et quand elles ne peuvent pas aller plus loin, elles relayent les souvenirs transmis par leurs mères, oui, tholukuthi des souvenirs comportant également ceux des mères de leurs mères et des mères des mères de ces mères. Et avec leur esprit et leur bouche, elles se propulsent chacune et ensemble dans un passé avant que le Jidada soit le Jidada, puis au-delà de ce passé dans les nombreux passés de leurs mères et des mères de ces dernières, puis au-delà de ce passé dans le passé-passé-passé, oui, tholukuthi à l'époque où les pierres étaient si tendres qu'on pouvait les pincer et les faire saigner, quand les montagnes poussaient encore, quand les dieux sillonnaient la terre, oui, tholukuthi ce passé immémorial avant que les cupides colonisateurs débarquent en armes, se répartissent les terres entre eux comme si personne n'y vivait déjà, fassent voler d'étranges chiffons en l'air appelés drapeaux et disent, Qu'il y ait des Pays-Pays.  »

« Nouveau Patriote @NouveauPatriote
Le moment est venu de démolir une bonne fois pour toutes le despotisme du Parti du Jidada. Jamais plus dans ce Jidada avec un -da et encore un -da un seul parti ne devrait pouvoir détruire et prendre le pays en otage pendant des décennies!
#changementderégimemaintenant #électionslibresjustescrédibles »

« Globalement, nous apprécions en général ce qu'essaient de faire les Sœurs des Disparus, ce qu'elles représentent et tour ça, mais bon, les voir ici le jour d'élections harmonisées est vraiment malvenu et déplacé, même la Bible nous dit qu'il y a une saison pour tout, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour semer et un temps pour laisser reposer la terre. Aujourd'hui est le temps pour laisser reposer la terre. Mais nous refusons aux Sœurs des Disparus le pouvoir de nous provoquer alors même qu'elles sont visiblement à côté de la plaque ; nous sommes ici pour une raison et une seule - voter pour un Nouveau Jidada lors d'#électionslibresjustescrédibles, et c'est exactement ce que nous allons faire. Mais désormais nous avons vu de nos propres yeux que ce qu'on dit de ce groupe est peut-être vrai, après tout. Peut- être qu'elles auraient besoin d'époux et d'enfants et de maisons pour ne pas mettre la pagaille dans la rue, après tout. Quant à celles qui ont des maris, peut-être ces maris devraient-ils s'y prendre mieux pour imposer la loi divine et contrôler leurs femals, comme le répète sans cesse le prophète Dr O. G. Moïse, après tout. Et peut-être qu'ils auraient besoin d'un ou deux Défenseurs ici et maintenant pour les mettre au pas, leur montrer où est leur place, après tout. »

« Toute ma vie on m'avait répété que les larmes étaient un langage, qu'elles parlaient pour de vrai. Et ce jour-là, sous ce mûrier, je pus constater - entendre, comprendre la clarté, - l'éloquence absolue des larmes. Parce que avec seulement ses  larmes, oncle SaCetshwayo dit à son fils, rappela à Ce qui il était, que ses noms étaient Cetshwayo Zwelibanzi Futur Khumalo, fils de Sakhile Bathakathi George Khumalo, fils de Nqabayezwe Mbiko Khumalo, fils de Mehlulisiswe Ngqwele Khumalo, fils de Mkhulunyelwa Sakhile Khumalo, fils de Mpilompi Khumalo, fils de Somizi Dlungwane Khumalo, lui-même fils de uNkulunkulu, le plus haut Dieu. Que du côté de sa mère il était le fils de Ntombiyelanga Emily Mlotshwa, fille de Nonceba Gumede, fille de Noxolo Hlabangane, fille de Nkanyezi Gatsheni, fille de Zanezulu Mlotshwa, fille de Nom-fula Khumalo, elle-même fille de uNkulunkulu. Que tous ces ancêtres s'étaient réunis pour l'enrichir, lui, Ce, pour créer ce corps qu'il occupait en cet épouvantable moment, comme l'avaient fait également la terre et les cieux et les rivières et les arbres et le vent et tout ce qui vivait et respirait, et qu'il était la prière collective de toutes ces forces prodigieuses. Avec seule- ment ses larmes, l'oncle dit à Ce qu'il était un don précieux, le plus précieux. Qu'il l'aimait d'un profond amour, plus vaste que les océans, un amour sincère et glorieux et absolument divin, et que cet amour était non seulement tout, il était aussi plus grand que le plus terrible moment sous le mûrier, qu'il transcendait le temps, transcendait l'espace, transcendait la mort, transcendait vraiment tout et toutes choses - un amour suprême. Et que lui, Ce, ne devait jamais jamais l'oublier, et porter toujours ce savoir en lui en dépit de ce qu'étaient sur le point de leur faire ces monstres en béret rouge et tenue de camouflage, de nous faire à nous tous - il devait se rappeler qu'ils seraient toujours liés par des liens infrangibles, et donc que la séparation n'était ni un effacement ni une annihilation, et en outre, qu'elle serait temporaire. Que Ce se rappelle qu'il valait mille fois mieux que ces démons en béret rouge parce qu'il était la grâce et la beauté et la dignité, et surtout, qu'il ne laisse jamais les Défenseurs l'abaisser à leur niveau de vilenie ou leur permettre de le diminuer. Qu'il continue de s'aimer quoi qu'il arrive, en dépit des ténèbres imminentes, car même les ténèbres finiraient par se tarir et laisseraient place à la lumière parce qu'il n'y avait pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, et quand cette aube viendrait, Cetshwayo aurait besoin de se présenter dans sa lumière, et seul l'amour de soi et la paix avec soi-même lui permettraient de le faire sans s'effondrer. Et alors, avec seulement ses larmes, l'oncle, qui était un chrétien et, comme ma mère, un membre de l'Église des Frères en Jésus, prononça la Prière du Notre Père, la pleura littéralement - Notre Père, qui es aux cieux. Nous entendîmes très distinctement chaque mot de cette prière par-dessus le terrible torrent jaillissant du visage d'oncle SaCe.. Quand il dit Amen, l'oncle sécha ses larmes. Et nous sûmes tous que notre doyen, notre père à tous avait dit sa prière, et n'avait plus rien à dire. »

«  Pourquoi irait-on croire que quiconque ferait un coup d'État uniquement pour donner le pays aux pauvres, ça me rend perplexe. Même moi je ne le ferais pas. Mais j'espère, dans l'intérêt du Jidada, que le Sauveur orientera au moins le pays dans la bonne direction. »

« J'ai fait un rêve, qu'un jour même l'État du Mississippi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice. »

«« J'entends bien tout cela, mais bon, ça ne se fera jour au lendemain - même les anciens ont un proverbe pour ça, ils disent que se précipiter n'est pas arriver. Ils devraient nous voir aujourd'hui, où nous en sommes. Enfin quoi, nous avons remporté des #électionslibresjustescrédibles, comme tout un chacun a pu le constater. Nous avons formé le meilleur gouvernement que le Jidada ait jamais vu et tu en fais partie. Les oiseaux et les insectes du pays chantent en ce moment même dans les airs, les cieux, les arbres et les haies la chanson désormais célèbre Nouveau Système. Franche- ment, avec tout ce qui nous arrive, ils devraient lever tout de suite certaines sanctions, non, camarade Docteur ?
- Eh bien, il est peut-être opportun de rappeler que les sanctions ne sont pas notre plus gros problème, Votre Excellence. Comme vous le savez, ça concerne surtout des membres corrompus du gouvernement, ainsi que des animals et des entités impliquées dans des abus de droit qui sapent le processus démocratique, à part ça le Jidada en tant que pays ne subit pas de restrictions susceptibles d'entraver notre progrès. Je tiens également à rappeler à Votre Excellence qu'une de mes priorités, avant même les sanctions, comme je l'ai déjà dit, est de gérer cette dette gigantesque. »
Le cochon s'interrompt parce que le cheval lui fait signe de se taire en levant son sabot.
« Mais qui dans le monde d'aujourd'hui n'est pas endetté, franchement, camarade Docteur ? Tous les pays sont endettés, même le babouin Tweeto tweete assis sur une montagne de dettes en ce moment même, non?
- Exact, Votre Excellence. Mais les nôtres n'ont pas été épongées depuis des décennies, comme vous le savez. Ce qui signifie qu'on n'a pas droit à des crédits pour relancer l'économie comme il le faudrait, et malheureusement on ne peut pas juste s'en débarrasser par des ronds de jambe. Et bien sûr, comme si nous n'avions pas assez de défis à relever, au même moment nous perdons au moins un milliard de dollars par an du fait de la seule corruption.
[...] »

« Jusqu'ici, malgré sa brillante réputation, tout ce que le Sauveur voit du ministre c'est un animal complexe qui s'exprime comme un agent de l'Opposition. Là encore, c'est le problème avec les animals qui ne sont pas des membres historiques du gouvernement ou même du Parti, du moins à des postes aussi importants - tous ceux qui se trouvent dans le jet ne portent-ils pas le Foulard de la Nation, sauf le cochon ? Il doit surveiller le cochon, sinon celui-ci risque de menacer l'âme du gouvernement, et s'il menace l'âme du gouvernement, il finira par croire qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, et si jamais il se met à penser qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, il va vouloir les changer, et plus personne ne reconnaîtra le Jidada avec un -da et encore un -da. »

« Mais ce qu'elle se disait, c'était que le principal problème zu Jidada résidait là - dans ce besoin de banaliser la médiocrité du gouvernement ; tholukuthi le désir qu'avaient les citoyens de s'habituer à ce qui autrement aurait dû faire scandale. De sorte que le gouvernement banalisait à son tour la docilité des citoyens et continuait tout bonnement à leur déféquer sur la tête. Elle garda toutefois ces pensées pour elle, s'empara de la télécommande et alluma la télé.  »

« Ceux à qui on ne la fait pas disaient que les Jidadiens se retrouvaient exactement au même point de la queue qu'il y a dix ans lors de l'inflation sous le règne de la Vieille Carne, une inflation qu'ils croyaient être une chose du passé, après sa chute et l'avènement du Nouveau Système, tholukuthi ils se retrouvaient à faire la queue pour les mêmes choses, comme si la tombe du passé s'était rouverte pour exhiber du fin fond de son ventre son cadavre puant et suppurant. Et ils restaient là, les Jidadiens, les pauvres enfants de ce pauvre pays, à patienter dans les nouvelles files d'attente qui étaient également anciennes, oui, ils restaient là, désorientés, silencieux et hantés par les traumas des queues précédentes. Leur corps se rappelait les postures de l'attente d'avant et les adoptait mécaniquement : campés sur deux pattes légèrement écartées. Une posture guerrière ou presque. À quatre pattes, le poids du corps distribué de façon égale. Dressés sur les pattes arrière, adossés à un mur, la queue recourbée ou coincée entre les pattes. Assis sur le trottoir. Accroupis. Se retenant aux murs. Dormant dans les queues. Dormant pressés les uns contre les autres comme des miches de pain chaudes dans les queues. Dormant debout avec un œil ouvert dans les queues. »

« « Ce que font les animals, c'est juste prononcer des mots. Que sont les mots quand ils ne savent, ne peuvent signifier quoi que ce soit l'interdisent même ? Regardez un peu ce centre-ville pathétique. Toutes ces files d'attente pathétiques. Avec toutes ces coupures tout le temps. Le chômage. Le désarroi. Et dites-moi à quoi riment des mots comme liberté ? black power ? indépendance ? démocratie ? S'ils ne vous accordent aucune dignité, si vous demeurez opprimés, ils ne veulent rien dire, que dalle ! » »

« [Le] carburant pour lequel ils faisaient la queue, le carburant qui manquait, le carburant qui était déjà cher, allait augmenter dans la nuit de cent cinquante pour cent. Et comme si ça ne suffisait pas, les Jidadiens découvrirent également un nouvel impôt sur les transactions économiques, oui, tholukuthi sur les sommes qu'on ne leur versait pas, sur les sommes pour lesquelles ils travaillaient dur, les sommes qu'ils n'avaient pas, les sommes qu'on leur avait volées. Alors, aveuglés par la colère, tholukuthi les animals oublièrent leurs désaccords, oublièrent leurs appartenances ethniques, oubliè rent tout ce qui les séparait et se mirent à fulminer dans les queues. Tholukuthi leur colère écuma et bouillonna et frémit et suinta par tous les pores de leur corps et empoisonna l'air dans les queues. Et quand au petit matin Nouveau Système, le désormais célèbre perroquet apprivoisé de Son Excellence, survola la capitale agitée avec ses nombreux congénères en chantant l'hymne désormais profondément honni de Nouveau Système, ceux à qui on ne la fait pas dirent que les oiseaux inhalèrent l'air empoisonné émanant des files et tombèrent à terre, en se tordant et en s'étouffant, et plus jamais ne chantèrent. »

« « Je suis juste restée là à attendre, à écouter ces bruits terribles chez les voisins. Je leur ai même ouvert ma porte quand je les ai entendus dehors. Je n'ai pas jugé bon de leur dire que je n'avais pas participé aux émeutes parce qu'ils n'ont jamais été des chiens justes. Ni raisonnables. Et je n'ai même pas pleuré quand le commandant Jambanja m'a violée ; non, en fait j'avais plutôt envie de rire devant cette brutale coïncidence. Je vous dis qu'il m'a violée lors des émeutes électorales de 2008, et maintenant, presque dix ans plus tard, il me viole juste après une élection contestée. S'il existe vraiment un Dieu, il a un humour malsain, je vous le dis... »

« Vous savez ce que c'est, l'impuissance ? Vous croyez le savoir mais je ne suis pas sûre que ça soit le cas, en fait. Je ne peux pas vous l'expliquer parce que c'est une de ces choses qui sont difficiles à décrire. Ils ont tellement tabassé mon fils que j'ai regretté de l'avoir mis au monde sans pouvoir le protéger. »

« « Ma question est où est le CDAA ? Où est l'Union africaine ? les Nations unies ? Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? » »

« LE POIDS DES NOMS

Le panneau qui annonce. « Bulawayo, 10 km » la prend au dépourvu - elle n'a pas l'impression d'avoir roulé si longtemps. Oui, ça fait un temps que tu es sur la route, en fait, Destinée, et même s'il s'agit d'un assez court trajet, tu as quasiment foncé tout ce temps. Et tu as bien fait de ralentir à présent, sans quoi tu aurais raté l'embranchement. Bulawayo-Bulawayo-Bulawayo. Elle prononce le nom tout haut, le laisse s'attarder dans sa bouche, en pensant, non pour la première fois, Quel nom sombre, si sombre. Qui signifie, où l'on se fait tuer, où l'on tue des gens. Oui, tholukuthi un nom inquiétant qui a poussé Destinée à s'interroger inlassablement sur la prophétie des noms, la façon inquiétante dont les événements du 18 avril 1983, et les années sombres qui ont suivi cette date, comblent le nom. Dans très peu de temps, pense-t-elle en ralentissant, elle se tiendra sur la terre de Bulawayo. Une sorte de foyer, oui, mais aussi une ruine. Un lieu de massacre. D'extermination. De dévastation et de désespoir. De sang et de larmes. De bouleversement. Où ont été effacées des familles et des lignées entières.
Mais est-ce vraiment une bonne idée, Destinée ? Te rendre en voiture à Bulawayo ainsi, et en plus, toute seule ? Es-tu sûre d'être assez forte pour ça ? Sauras-tu affronter la situation ? Elle va le savoir, d'ici peu, et découvrir si c'était vraiment une bonne idée, si elle est assez forte. Sinon, pense-t-elle, en jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, si la tristesse des derniers mois ne l'a pas tuée, et à un moment elle a cru en effet qu'elle allait en mourir, alors rien n'y parviendra. »

« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »

« Simiso qui approche le nez d'une page ouverte au hasard et inspire profondément. Simiso qui ouvre le cahier à la première page et lit le titre : "Les Papillons rouges du Jidada" et, juste en dessous, « Pour les morts, qui ne sont pas morts », et refoule des larmes. Simiso qui tourne la page et lit « chapitre 1 » et baisse la tête comme pour prier. Simiso qui commence à lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la et continue de lire. Simiso qui tourne la page page suivante suivante et continue de lire. Simiso qui n'entend pas Destinée lui dire : « Mère, tu n'es pas obligée de tout lire, je te le montrais juste pour te dire que j'avais fini, c'est tout. » Tholukuthi Simiso qui ne repose pas le cahier, ne peut pas reposer Les Papillons rouges Jidada, comme si c'était le pain même de la vie. »

« Tholukuthi la tornade demandait quel genre de créature était ledit gouvernement pour n'éprouver aucun scrupule à faire disparaitre ses propres enfants. Tholukuthi la tornade dit au gouvernement que chacun des Disparus n'était pas une pierre, non, mais le fils de quelqu'un, la fille de quelqu'un, la mère de quelqu'un, la sœur de quelqu'un, le frère de quelqu'un, le père de quelqu'un, l'oncle de quelqu'un, la tante de quelqu'un, le cousin ou la cousine de quelqu'un, l'amie ou l'ami de quelqu'un, l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un, le compagnon de quelqu'un, l'épouse de quelqu'un, le mari de quelqu'un, le voisin ou la voisine de quelqu'un, le quelqu'un de quelqu'un, tholukuthi nécessairement le quelqu'un de quelqu'un. Et la tornade demanda au gouvernement de rendre, d'expliquer chacun des Disparus du Jidada. Et la tornade demanda à ceux qui avaient des oreilles pour entendre de ne jamais se reposer, de ne jamais se taire tant que le gouvernement n'aurait pas rendu et expliqué chacun des Disparus du Jidada. »

« [...] depuis qu'elle s'est assise pour écrire, elle a choisi de ne pas avoir peur. C'est sa façon à elle de s'élever au-dessus du passé, de réparer ce qui a été cassé, sa façon de rêver l'avenir. »

« Tholukuthi les habitants de Lozikeyi restèrent là à regarder la poussière retomber longtemps après le passage turbulent de la jeep des Défenseurs; ils baissèrent la queue et secouèrent la tête et poussèrent de profonds soupirs comme le font tous les Jidadiens parce que, au bout du compte, que pouvaient faire franchement des animals sous le soleil du Jidada dans le Pays Pays à part baisser la queue et secouer la tête et pousser de profonds soupirs en apercevant les chiens vicieux de la nation ? »

« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, Tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »

« [...] Tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépen dance mais pas sa liberté. Nous savions, alors que nous étions réunis ce soir-là devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, que, de même que le gouvernement et les Élus du Jidada avaient pillé les richesses du pays depuis la prétendue Indépendance, de même, également, nos anciens colonisateurs continuaient de piller les richesses du continent africain, tout comme ils l'avaient fait pendant les décennies et les décennies où ils nous avaient asservis. Nous n'oublions pas que l'Occident, qui adorait sauver l'Afrique et vanter sa moindre intervention à la face du monde entier, le faisait d'une patte tout en nous manipulant et en nous dépouillant de l'autre, de sorte qu'il sortait plus d'argent du continent qu'il n'en entrait. Nous n'avions pas besoin qu'on nous dise que ce n'était pas un hasard si nous étions entravés par les chaines immuables de dettes prodigieuses envers ces mêmes pays qui par ailleurs dépendaient de nos richesses pour assurer leur prospérité. Il sautait aux yeux que les multinationales engrangeaient et expédiaient des profits colossaux depuis l'Afrique jusque dans leurs pays comme cela avait été le cas à l'époque coloniale. Même les sots de ce monde vous diront que la terre d'Afrique à tout moment hurlait et tremblait et se déformait tandis qu'ils extrayaient ses précieux minerais qui bénéficiaient rarement à ses pauvres enfants. Oui, tholukuthi nous savions que ce n'était pas uniquement pour les hideux démons qui nous gouvernaient que nous peinions sans relâche, pris dans des cycles écrasants de pauvreté, de sous-développement, d'instabilité, de maladie, d'indignité, de douleur, de mort. Aussi, ce soir-là, devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, nous avons fait le serment de mener une nouvelle guerre pour la seconde libération de l'Afrique de l'oppression coloniale. De l'exploitation. Du pillage. De la domination occidentale. De l'indignité. Des sévices. Nous voulions la vraie liberté. Nous ne voulions plus de leurs pattes cupides de voleurs sur nos richesses. Nous voulions la Justice. Nous voulions un monde nouveau ; nous voulions un monde inédit, et ce, à tel point que nous n'avons pas fermé l'oeil de la nuit. Nous sommes restés à rêver debout, à rêver avec nos cœurs, avec nos intestins, avec nos bouches, avec nos imaginations; nous avons rêvé jusqu'à voir le Nouveau Jidada, la Nouvelle Afrique, le Nouveau Monde, auxquels nous aspirions tant, commencer à se matérialiser sous nos yeux et à planer juste au-dessus des os de Mbuya Nehanda, tholukuthi si proche qu'on aurait presque pu le toucher.  »

« Vous pouvez vous raconter ce que vous voulez, camarades. Mais ça, là-bas, ces Jidadiens ne sont pas en train de faire la guerre et vous le savez. Ce qu'ils veulent, c'est le changement. Ces Jidadiens veulent que cesse la corruption. Ces Jidadiens veulent que cessent les coupures d'eau, les coupures de courant et les files d'attente. Ces Jidadiens veulent un salaire décent. Ces Jidadiens veulent la dignité. Ces Jidadiens veulent la justice. Ces Jidadiens veulent une meilleure vie ici chez eux afin de ne pas avoir à la mendier là où ils ne sont pas bienvenus. Et ça, selon moi, c'est la révolution que quiconque sain d'esprit, et de cœur, et honnête, devrait défendre ! »

« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, tholukuthi ils veulent dire qu'il n'y a pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. »

« Et tous entendirent les flammes de ce feu s'épanouir et bruire et rugir jusque dans leur cœur. Et tous comprirent que ce qu'ils entendaient dans leur cœur était le nouvel hymne national, tholukuthi un hymne qui célébrait le genre de gloire qui brûle éternellement et luit d'une lumière vivante. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps, dans un pays de cocagne pas si lointain, les animals vivaient heureux. Puis vinrent les colonisateurs. Après de longues années de domination, une guerre de Libération sanglante rendit l'espoir aux citoyens. Elle leur apporta un nouveau dirigeant, un cheval tyrannique - la Vieille Carne - qui gouverna, gouverna et gouverna encore, avec l'aide d'un groupe de cruels Défenseurs et celle de sa jeune épouse bien-aimée, l'ambitieuse ânesse Merveilleuse.

Mais même les sots de ce monde savent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. Et elle s'acheva pour la Vieille Carne un jour où elle prenait son thé Earl Grey en écoutant son émission de radio préférée. Une fois de plus, les animals retrouvèrent l'espoir.

Glory raconte l'histoire d'un pays pris dans un cycle vieux comme le monde. Et pourtant, tout en révélant les artifices nécessaires pour maintenir l'illusion d'un pouvoir absolu, cette satire mordante nous rappelle que l'Histoire peut basculer en un clin d'oeil: il suffit du retour d'exil d'une fille depuis longtemps disparue, d'élections libres, justes et crédibles, d'un vent changeant - même d'une simple balle.

NoViolet Bulawayo a grandi à Bulawayo, au Zimbabwe, avant de s'installer aux États-Unis. Tout comme son premier roman, Il nous faut de nouveaux noms (Gallimard, 2014), Glory a été finaliste du Booker Prize. NoViolet Bulawayo a par ailleurs remporté le Caine Prize for African Writing et un National Book Award. Lauréate d'une bourse Stegner de l'université de Stanford, elle y enseigne aujourd'hui la création littéraire.

Éditions Autrement,  août 2023
451 pages
Traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Claro
Finaliste du Booker Prize 2022

mercredi 2 novembre 2022

La force des femmes ★★★★★ de Denis Mukwege

La force des femmes témoigne du combat des femmes attaquées dans leur plus profonde intimité, réparées  physiquement et psychologiquement par le Dr Mukwege et ses équipes. Les séquelles psychologiques sont profondes et doivent être prises en charge pour que les victimes atteignent le statut de survivantes, pour qu'elles puissent envisager l'après,  la reconstruction, l'acceptation du petit être né parfois de cette violence, pour espérer s'introduire dans la vie, de nouveau. Envisager cette possibilité. 
Combien sont encore à freiner un dépôt de plainte ? Comment décourager les violeurs ? Comment ? L'auteur propose des pistes,  la première convoque l'éducation. À tout âge. Les policiers doivent aussi réchauffer les bancs, apprendre, réapprendre à soutenir mieux les femmes.
Un livre pour les femmes, mais pas que. 
« J'ai le furieux espoir que des personnes de tous les genres le liront et en retireront quelque chose. Il faut qu'un maximum de gens participent à la lutte pour l'égalité entre les sexes. Les hommes ne devraient pas craindre l'incompréhension, ils ne devraient pas ressentir le besoin de se justifier comme moi autrefois quand ils soutiennent leurs sœurs, filles, femmes, mères, amies et autres égales humaines. Les femmes ne peuvent résoudre seules le problème des violences sexuelles ; les hommes doivent faire partie de la solution. »
Une lecture qui instruit sur l'Histoire du Congo, sur l'impact néfaste que la colonisation a engendré sur son économie - une véritable manne financière avec ses minerais disponibles à profusion - « Un colon géomètre a déclaré, à propos du Congo, que c'était un scandale géologique » -, sur sa politique si instable, si corrompue, humainement si pitoyable - un pays mal gouverné, cruellement exploité, « un État affamé et sans limites » -, sur son système patriarcal qui façonne « nos normes sociales, notre économie, notre vie familiale et nos politiques »
Une lecture qui émeut, qui révolte, qui met des mots sur le calvaire de ces femmes,  des femmes,  sur l'horreur subie... 
Qui éclaire sur les combats menés par elles, et par d'autres, pour elles. 
Qui met en exergue l'inégalité stupéfiante de l'accès aux soins à travers le monde. 
Qui revient aussi sur le drame qui s'est joué lors des tensions entre Hutu et Tutsis « Les passions plus destructrices de l'humanité se sont déchaînées; le deuil menait au meurtre, le meurtre à la aux tueries de masse, aux viols de masse, à la torture de masse. »
Enfin, une lecture qui donne espoir. 
Une oeuvre pour mettre en lumière l'oeuvre accomplie, pour donner à voir ce chemin bienveillant et aimant que des hommes et femmes, comme le Dr Mukwege ou Eve Ensler, Nadal Murad,  et bien d'autres encore tentent de bâtir pour qu'enfin les Femmes qui ont subi l'indicible se reconstruisent vivent à l'égal de leur homologue masculin. 
« Ce qui est vrai pour le Congo est vrai pour la cause des droits des femmes : si vous êtes en position de pouvoir et d'influence, vous pouvez aider. Si vous ne travaillez pas à une solution, vous faites partie du problème. »
Un bel hommage au courage des femmes face à la douleur et l'incertitude de leur quotidien, qui dépasse les frontières du Congo. Un témoignage universel. Le combat de toute une vie.
« Telle est l'histoire du Congo, l'un des pays les mieux dotés de la terre, terrassé par cent cinquante ans d'occupation étrangère, de dictature et d'exploitation sans merci. »
Un essai à lire. Vibrant de colère et empli d'humilité. 
MERCI. 
Quel travail, quel immense sacrifice, quel foi en l'humanité incarne le Dr Mukwege, prix Nobel de la Paix. Il est admiratif de la vitalité et de la force des femmes qu'il soignait. Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon immense admiration devant tout le travail accompli...
« Mon rôle a toujours été de faire entendre la voix de celles dont la marginalisation les empêche de raconter leur histoire. Je me tiens à leurs côtés, jamais devant elles. »
À lire, oui. 
Pour que ces mots " Ils m'ont tuée " n'aient plus jamais besoin d'être dits.
Pour qu'on arrête de mesurer la valeur d'une femme à son "honneur".
Pour que le mot justice reprenne tout son sens, pour " Transformer la souffrance en pouvoir".
Pour questionner ces traditions qui font du tort à l'humanité.
Pour, enfin, briser les silences.
« Les abus sexuels prolifèrent dans le silence, mais égale ment quand les hommes sont libres d'agir en toute impunité. Aristote, le père de la philosophie occidentale, a écrit que « de même qu'un homme accompli est le meilleur des animaux, de même aussi quand il a rompu avec loi et justice est-il le pire de tous ». Après avoir vu tout ce que j'ai vu, je suis parfaitement d'accord. »

« On a laissé métastaser sans retenue les troubles qui secouent ce pays depuis vingt-cinq ans il s'agit là du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, il compte plus de cinq millions de personnes mortes ou disparues. J'insiste sur la tragédie que vit le Congo avec l'espoir d'encourager les politiciens occidentaux à s'y intéresser et à œuvrer pour la paix et la justice que mes com patriotes appellent désespérément de leurs vœux.
Ce sont les circonstances qui ont fait de moi un spécialiste des blessures par viol. Ce sont les histoires racontées par mes patientes qui m'ont poussé à rejoindre une lutte bien plus vaste contre les injustices et la cruauté subies par les femmes. Et c'est aujourd'hui la reconnaissance de mon engagement de base qui m'amène à écrire ces pages. »
« "Survivante" est devenu le terme consacré pour toute personne ayant subi des violences sexuelles. Il sous-entend une posture plus active, plus courageuse, plus dynamique. Pourtant, certaines écrivaines féministes le trouvent problématique car il place au même niveau un viol et un événement traumatique bouleversant comme une tentative d'assassinat ou un accident d'avion. Il peut également renforcer l'idée qu'une femme doit surmonter cette expérience, surmonter ses blessures - ce dont elle peut se sentir incapable. »
« Mes ancêtres ont assisté à de profonds bouleversements économiques, politiques et sociaux. Il a été établi par décret que toutes les ressources des sols appartenaient à la nouvelle administration coloniale. Les mines du pays devenaient de fait la propriété de l'État indépendant du Congo de Léopold II, puisqu'il était interdit à la population indigène d'en posséder.
L'industrie métallurgique locale a été rapidement mise à mal. De nombreux artisans se sont reconvertis dans le commerce de métaux précieux, en particulier l'or, que l'on trouve en abondance dans la région. Aujourd'hui encore, on voit autour de Kaziba des gens plongés jusqu'aux genoux dans les ruisseaux et rivières pour filtrer l'or avec des tamis.
Tout chef traditionnel qui résistait au régime colonial, que ce soit le gouvernement ou une concession privée, se voyait puni. Le nôtre a été envoyé en prison dans le village de Kalehe, à plus de cent cinquante kilomètres de là, où il est mort. D'autres ont été assassinés. Ces événements ont été très déstabilisants pour des sociétés construites sur le respect et la vénération des figures tribales connues sous le nom de mwamis. »

« Suite au fléchissement de l'industrie locale, les villageois ont dû acheter leurs machettes, leurs outils et leurs roues à l'importation, alors que quelques années auparavant seulement, tout était produit sur place.
Le système colonial a également été source de transforma tion des rapports entre les genres à Kaziba. Les Européens sont venus avec leur système monétaire, qui a peu à peu sup planté l'économie de troc où le produit de l'agriculture et le bétail étaient les principaux moyens d'échange. Or, c'étaient alors les femmes qui étaient responsables du stockage et de la gestion de la production annuelle pour la famille en rai son de puissantes traditions matriarcales. Avec l'introduction du franc congolais en 1887, le pouvoir économique a été transféré aux hommes. À partir de là, gérer l'argent est devenu un attribut masculin. Les hommes qui travaillaient comme porteurs, mineurs ou ouvriers agricoles se sont mis à gagner un salaire qu'ils ont réparti à leur guise. Les femmes ont perdu la main sur les ressources de la famille.
L'autre changement majeur s'est fait par le biais d'un groupe de protestants évangéliques norvégiens arrivé en 1921, qui a demandé à bâtir une mission. Leur décision de s'établir à Kaziba allait marquer profondément la vie du village, surtout mes parents-et, par ricochet, moi. »

« Même si la nouvelle religion a été embrassée avec enthousiasme par la communauté, y compris par mes parents, l'arrivée du christianisme a eu pour résultat une rupture avec le passé. Cette première forme de christianisme ne cherchait pas à s'enrichir des traditions locales, spirituelles ou sociales, ni à s'en inspirer; elle voulait les remplacer. Par bien des aspects, ça a été une catastrophe culturelle, tant de choses précieuses et anciennes ayant été jugées primitives et dégénérées. »
« Les femmes qui grandissent au Congo sont considérées dès la naissance comme des citoyens de seconde zone, ce qui est, à des degrés divers, le cas dans la plupart des sociétés. Dans les zones rurales c'est encore pire: non seulement elles mettent les enfants au monde et s'occupent d'eux, mais elles effectuent aussi la plus grande part des travaux agricoles pour les plantations de base comme le manioc pour la farine, ou alors elles extraient le charbon nécessaire à la cuisine.
Par tradition, le transport de charges lourdes relève également du domaine féminin. J'avais grandi en voyant des femmes très maigres chanceler sous le poids d'énormes sacs en toile remplis de grains ou de bois de chauffage portés sur le dos. La charge, souvent plus lourde et large qu'elles, est encordée et reliée au front de la porteuse. Elle avance penchée en avant pour supporter ce poids, ce qui développe les muscles du cou de façon phénoménale mais entraîne également une kyrielle de problèmes musculo squelettiques qui vont parfois jusqu'à causer des dommages à l'appareil reproductif.
La société ne s'émeut nullement de leur sort. Les divorcées et les veuves ont peu de chances de se remarier. Les femmes n'ont presque aucune indépendance économique et sont souvent victimes d'abus physiques par leur mari, des abus dont on voyait le résultat à l'hôpital de Lemera. Quelques-unes vivent également dans la crainte que leur mari ne prenne une autre épouse et ne les oblige à vivre en polygamie, dont j'ai pu mesurer les effets désastreux à force d'années à écouter les Congolaises.
À Lemera, j'ai constaté les conséquences du peu de cas qu'on fait des femmes lors de l'accouchement, ce moment où elles sont à la fois le plus vulnérables et le plus puissantes. Certaines familles arrivaient avec des femmes enceintes à peine conscientes couchées sur des brancards fabriqués à partir de branches et de bouts de ficelle. Par fois, les patientes étaient simplement déposées devant l'hôpital sur des couvertures maculées de sang coagulé. En général, leur trajet dans la souffrance avait duré des heures, parfois des jours. »

« Lorsqu'il a commencé à détailler son initiation, j'ai cessé de mettre sa sincérité en doute. Il était bien en train de revivre un souvenir traumatique, il s'est effondré en pleurs A travers ses larmes, il a confessé avoir dû mutiler sa propre mère. Son commandant lui avait ordonné de le faire comme preuve de son engagement. Je n'ai pas eu le choix, a-t-il dit en sanglotant. Ils disaient qu'ils me tue raient si je ne... Je n'étais encore qu'un enfant. Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
Après qu'il a décrit ce geste atroce, un silence de plomb s'est abattu pendant quelques minutes. Sa respiration était précipitée et difficile. Je sentais mon cœur battre, la tension dans mon dos et mes jambes. Mais elle n'est pas morte, a-t-il fini par murmurer. Elle a survécu, je le sais. Elle a succombé à une maladie il y a quelques années. Je ne l'ai jamais revue.
L'histoire de ce jeune homme est un aperçu de ce qui s'est passé au Congo ces vingt-cinq dernières années : l'utilisation généralisée d'enfants-soldats explique en partie la proliféra tion de comportements extrêmes et sadiques. Mais comment cela a-t-il commencé ? Pourquoi l'hôpital de Panzi a-t-il été soudain submergé de femmes gravement mutilées vers la fin des années 1990? La seule explication plausible, c'est que la violence du génocide au Rwanda, une violence qui rend les gens brutaux et insensibles, a franchi la frontière congolaise, que le conflit entre Tutsi et Hutu s'est déplacé dans mon pays avec les deux invasions de 1996 et 1998.
Depuis le début de notre travail à Panzi, nous collectons des données auprès de nos patientes sur l'identité de leurs agresseurs. Dans les premières années, plus de 9o % disaient les violeurs étaient armés et s'exprimaient en que kinyarwanda, la langue du Rwanda. »

« Le viol comme arme de guerre est différent. Il devient tactique militaire. Il est planifié. Les femmes sont délibérément prises pour cibles comme moyen de terroriser la population. Son adoption dans les conflits en Asie, en Afrique et en Europe au cours du XXe siècle peut s'expliquer par le fait qu'il est peu coûteux, facile à organiser et, malheureusement, terriblement efficace. »

« Les conflits qui ont fait rage au Rwanda et en Yougoslavie dans la dernière décennie du XXe siècle ont permis d'at tirer l'attention sur l'usage du viol à des fins de nettoyage ethnique, ce qui a mené à des évolutions importantes dans les lois internationales...»

« Le carburant qui alimente aujourd'hui encore les com bats explique pourquoi le viol continue d'être utilisé comme arme de guerre au Congo. Il gît sous nos pieds, Bien que les guerres aient leurs racines dans le conflit entre Hutu et Tutsi au Rwanda, on les comprend mieux de nos jours si on s'intéresse aussi à leurs causes économiques. Elles sont liées aux trésors qui se sont formés il y a des mil lions d'années dans le sous-sol congolais.
On pense que la formation de ces trésors remonte à la période précambrienne, avant que la vie n'apparaisse sur terre. Les géologues considèrent qu'un fluide surchauffé charriant divers alliages est remonté depuis le noyau jusqu'à la croûte terrestre de l'Afrique centrale. En conséquence, le Congo possède quelques-uns des plus importants gisements de cuivre, de coltan, de cobalt, de cassitérite, d'uranium, de stannite et de lithium, ainsi que des diamants et de l'or. Certains sont convoités pour leur beauté, d'autres sont vitaux pour notre économie contemporaine fondée sur la technologie. Depuis les premières invasions en 1996 et 1998, le Rwanda et l'Ouganda ont récolté et rapatrié des monceaux de ce qu'ils trouvaient en progressant à travers le Congo: bois, café, bétail et, bien sûr, or, diamants et minerais. »

« Que devais-je éprouver à son égard? Il était à la fois bourreau et victime de violences, c'était un enfant perdu à qui on avait lavé le cerveau pour en faire un tueur. Les véritables coupables, c'étaient les adultes qui l'avaient consciemment et volontairement manipulé. C'étaient eux, en fin de compte, les lâches responsables de ses actes. Comme tant d'autres Congolais, il avait été aspiré dans la spirale du conflit avant de s'en voir recraché. Nous sommes tous traumatisés d'une manière ou d'une autre, nous avons chacun une douloureuse expérience de perte, pas seule ment de proches, mais parfois aussi de vies déraillées ou d'ambitions brisées. »

« Chaque fois qu'un homme viole, quelle que soit la situation, quel que soit le pays, ses actes trahissent la même croyance : ses besoins et désirs sont de la plus haute importance, les femmes sont des êtres inférieurs dont on peut user et abuser. Les hommes violent parce qu'ils ne considèrent pas la vie des femmes comme aussi précieuse que la leur. »

« La façon dont les femmes sont traitées durant les guerres et les catastrophes naturelles doit être vue comme une manifestation au grand jour de la violence qui leur est infligée derrière le voile de l'intimité en tant de paix. Les violences sexuelles sont une épidémie mondiale que nous commençons tout juste à traiter. »

« Un combat doit être mené pour que le regard des hommes sur les femmes change. Ce combat doit être accompagné de mesures répressives, qu'il ait lieu dans un pays déchiré par la guerre comme le Congo, une zone de catastrophe naturelle, un campus universitaire ou une chambre. Je m'étendrai davantage dans les chapitres suivants sur mes idées pour mener ce combat à bien. »

« Non. C'était dur, très dur, a-t-il avoué. Je n'avais pas idée qu'on puisse traiter une enfant comme ça.
Quand il s'est senti assez fort, je l'ai raccompagné à sa jeep, où son chauffeur l'attendait. Il avait l'air penaud. Il m'a remercié pour ma présentation et pour notre travail en refermant la portière.
Je n'ai pas d'explication à sa réaction. En tant que militaire, il devait bien être au courant des atrocités commises dans la région. Avait-il simplement choisi de fermer les yeux et de croire en la propagande du gouvernement et de l'armée, à savoir que les comptes rendus étaient exagérés, voire montés de toutes pièces par des gens qui voulaient la mort de ce pays? Ce récit lui avait-il rappelé des souvenirs traumatiques, des événements qu'il avait refoulés? Avait-il pensé à ses propres enfants en entendant cette fillette? Peut-être avait-il été heurté de plein fouet par l'échec cuisant de l'institution militaire, incapable d'assurer la sécurité? Ou peut-être par quelque chose de plus vaste, un échec collectif de nous tous, en tant qu'adultes incapables de protéger nos enfants. »

« Je me sentais abandonné par les pouvoirs occidentaux - les États-Unis et le Royaume-Uni continuaient de soutenir le Rwanda - mais aussi par l'Union africaine, un regroupement régional d'États de ce continent. Son silence et sa faiblesse entachent cette organisation qui s'assimile à un club de syndiqués destiné à protéger les intérêts les uns des autres. Au lieu de travailler à mettre fin au massacre des Africains, ils se couvrent mutuellement. »

« La première étape pour affronter l'épidémie mondiale de viols est une législation claire qui inclue le concept de consentement et qui reconnaisse les femmes comme des êtres autonomes et indépendants. Des lois strictes contre les agressions sexuelles avec à la clé de lourdes peines de prison pour les violeurs sont des mesures dissuasives et, au moment des débats parlementaires, une occasion d'éduquer hommes et femmes à leurs droits et responsabilités. »

« Je ne prétends pas que tous les soldats sont des violeurs ni que nous ne devrions pas les remercier pour les sacrifices et les actes de bravoure à leur actif pendant les conflits armés. Ce serait une position absurde et erronée. Mais à faut se rappeler qu'il y a des soldats valeureux et d'autres prédateurs. Les femmes agressées méritent elles aussi qu'on se souvienne et qu'on s'occupe d'elles, qu'on les dédommage comme les vétérans blessés ou les prisonniers de guerre. Leurs blessures ne sont peut-être pas visibles, mais elles peuvent ne jamais se refermer tout le temps d'une vie. »

« Pour éviter les viols, il faut commencer par se demander pourquoi il y a dans le monde tant d'hommes au com portement répréhensible, d'hommes si mal éduqués. Mais aussi pourquoi des hommes bons et respectables se sont tus pendant si longtemps. »

« Aucun de nous n'échappe à la tradition, ce qui n'est par ailleurs nullement souhaitable. Les coutumes et autres cérémonies nourrissent notre identité et notre sens de nous même. Mais il est important de les questionner. Et de ne pas se voiler la face vis-à-vis de leur impact. Dès l'instant où nous appuyons l'idée que les garçons sont plus forts, plus méritants, plus valeureux, nous perpétuons une injustice et, au final, la violence envers les femmes. »

« Non seulement les parents et la société renforcent sans cesse l'idée que la vie d'un garçon a plus de valeur, mais ils appuient aussi de façon explicite l'idée que les garçons sont des mâles et que le masculin, c'est la force et la dureté Ainsi, nous les encourageons à ne pas pleurer. Nous leur inculquons que la faiblesse et la sensibilité sont des caractéristiques - féminines». Nous les encourageons à dissimuler leurs craintes et à n'avoir peur de rien. »

« Ma relation à Dieu est très personnelle. Je me considère comme croyant mais pas nécessairement comme religieux. Les religions sont des constructions idéologiques, l'interprétation de textes fondateurs rédigés par des figures du passé. Ces interprétations sont le fruit du travail de certains hommes qui ont en général usé de leur position de supériorité pour asseoir leurs privilèges.
Nous pouvons accepter ces interprétations comme lois immuables aussi dures que les pierres des temples de Lalish, du Mur des lamentations, de La Mecque, de nos cathédrales et autres églises. Ou accepter que le dogme peut lui aussi évoluer, de la même manière que nos édifices religieux ont été reconstruits, modifiés, étendus, façonnés par le climat et altérés par l'humain.
Dans mes prêches, je rappelle toujours que le meilleur endroit pour trouver Dieu, c'est en nous, dans nos pensées secrètes et notre conscience. Tout ce qui entoure ce sanctuaire intime est l'oeuvre de l'humain, avec ses imperfections et ses vices. Pour moi, Dieu est au début et à la fin de tout, c'est une force universelle capable d'expliquer l'inexplicable, dont la perfection de la nature, la musique, l'art et ce qui nous pousse à aimer les autres et à prendre soin d'eux. Malgré l'aptitude humaine à l'égoïsme et au mal que j'ai eu l'occasion de constater, je crois toujours que nous sommes, sans aucune exception ou presque, vertueux, car créés à l'image de Dieu. Il suffit pour s'en rendre compte d'observer les très jeunes enfants, leur innocence, leurs jeux, leur pureté. Leur bonté, leur sainteté, voilà quelle est la véritable nature humaine avant qu'elle ne soit transformée par la société, les règles et les codes, et, soyons honnêtes, certaines pratiques religieuses pernicieuses. Ce n'est qu'en nous-même que nous pouvons méditer et renouveler notre lien avec ces qualités originelles, toujours en dialogue avec Dieu. »

« « En quoi le viol concerne-t-il le Conseil de sécurité ? » a objecté l'ambassadeur russe, car il ne voyait pas le lien entre le viol et le maintien de la paix ou la prévention des conflits. Je suis ravi de dire que je ne rencontre plus à pré sent ce genre de remarque. Le viol est désormais accepté comme une conséquence, et souvent une tactique délibérée, de toutes les guerres.
La résolution 1820 des Nations unies, votée à l'unanimité malgré le scepticisme des Russes, a ouvert une voie d'espoir quant à des actions plus fermes à l'encontre des coupables de crimes sexuels dans des pays tels que le Congo. Cette résolution reconnaît la jurisprudence établie par les tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l'ex Yougoslavie que j'ai évoqués au chapitre sept. Le viol peut maintenant être reconnu comme une arme et un crime de guerre - voire un crime contre l'humanité - voire un acte génocidaire. Ce qui met les Etats dans l'obligation de mener l'enquête et de poursuivre les coupables, et en appelle également au déploiement de davantage de femmes lors des missions de paix internationales.
Le problème, comme avec tant de résolutions de l'ONU, c'est que les bonnes intentions ne se transforment pas en actions concrètes. Il n'y a aucune preuve que les violences sexuelles dans les zones de conflit aient diminué malgré plusieurs mois d'intenses négociations diplomatiques qui ont conduit au vote de la résolution 1820. Les forces armées ou les milices qui commettent des viols au Congo, au Sou dan, en Birmanie ou en Syrie agissent toujours avec la même impunité.
Un an après, le Conseil de sécurité de l'ONU a fait passer une importante résolution complémentaire, la résolution 1888, qui instaure la création du Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, un développement bienvenu qui a permis d'attirer l'attention sur ce problème.
Au cours de la décennie suivante, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté d'autres résolutions, sept au total, sur la question de la sécurité des femmes, dont la résolution 1960 pour mettre en œuvre un mécanisme de surveillance et d'établissement de rapports sur les violences sexuelles dans les conflits, ainsi que la résolution 2106, qui met de nouveau l'accent sur l'idée de responsabilité.
Ce travail de sensibilisation a été vital, mais la Russie et la Chine font preuve de scepticisme quant à la place que prend la sécurité des femmes dans l'agenda de l'ONU, tan dis que l'alliance occidentale, qui était moteur de progrès, a été mise sous rude pression par l'administration Trump.
En 2019, lorsque le gouvernement allemand a proposé une nouvelle résolution, la résolution 2467, sur le viol dans les zones de conflit, l'administration Trump a menacé de mettre son veto si cette résolution incluait la moindre référence au fait que les victimes de viol devaient bénéficier de soins par rapport à la sexualité et la reproduction. Leur crainte était que cette résolution ne ménage un droit à l'avortement.
Ce rétropédalage par rapport à des résolutions précédentes a mis l'accent sur l'importance de l'accès aux services médicaux comme leste sis VIII ou à la pilule du lendemain sur demande de la survivante. Il signifie qu'il ne faut jamais rien considérer comme acquis. Le dynamisme de la décennie précédente a paru sur le point de s'éteindre
Au final, il y a eu compromis autour d'une version expurgée de toute référence aux services médicaux qui s'occuperaient de la sexualité et de la reproduction, ainsi qu'à la vulnérabilité des populations LGBT dans les conflits. J'ai tire satisfaction de l'idée que cette résolution était la première à insister sur l'importance d'une approche centrée sur la survivante d'agressions sexuelles et qu'elle reconnaisse la nécessité de venir en aide aux enfants nés de viols. Les Etats-Unis ont voté cette résolution, la Chine et la Russie se sont abstenues.
Fin 2020, la Russie a de nouveau tenté de réduire à néant les progrès de ces vingt dernières années en présentant une résolution qui aurait édulcoré certains engagements précédents. Même si elle était soutenue par la Chine, la résolu tion a été rejetée par les autres membres.
Il y a également eu dans certains pays des efforts pour combattre les violences sexuelles. L'ancien président amé ricain Barack Obama, le gouvernement britannique du Premier ministre David Cameron, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et Emmanuel Macron, dernier président français élu, y ont tous participé. La Suède est devenue le premier pays au monde à mener une politique étrangère féministe en 2014 sous le règne d'un Premier ministre homme, Stefan Löfven, qui repose sur trois principes: les droits, la représentation et les ressources. »

Quatrième de couverture

Surnommé « l’homme qui répare les femmes », le gynécologue et chirurgien Denis Mukwege a consacré sa vie aux femmes victimes de sévices sexuels en République démocratique du Congo. Dans une région où le viol collectif est considéré comme une arme de guerre, le docteur Denis Mukwege est chaque jour confronté aux monstruosités des violences sexuelles, contre lesquelles il se bat sans relâche, parfois au péril de sa vie.
Dès 1999, il fonde l’hôpital de Panzi dans lequel il promeut une approche « holistique » de la prise en charge : médicale, psychologique, socio-économique et légale.
Écrit à la première personne, La force des femmes retrace le combat de toute une vie en dépassant le genre autobiographique. L’héroïne du roman, c’est la femme composée de toutes ces femmes. L’auteur rend un véritable hommage à leur courage, leur lutte. Pour lui, il s’agit d’une lutte mondiale : « C’est vous, les femmes, qui portez l’humanité. »
Ainsi, à travers le récit d’une vie consacrée à la médecine et dans un vrai cri de mobilisation, Denis Mukwege nous met face au fléau qui ravage son pays et nous invite à repenser le monde. La force des femmes clame haut et fort que guérison et espoir sont possibles pour toutes les survivantes. 

Éditions Gallimard,  septembre 2021
398 pages
Traduit de l'anglais (République démocratique du Congo) par Marie Chuvin et Laetitia Devaux 

vendredi 22 janvier 2021

Les impatientes ★★★★☆ de Djaïli Amadou Amal

Patience. Silence. Sentence. Violence. 
Il est des sujets qui ne peuvent laisser indifférent et celui de l'effroyable condition des femmes dans certaines parties de l'Afrique en fait partie. 
Une oeuvre importante que ce livre, irréfragablement. Un livre acclamé par les Lycéens, et quel bon choix de lui avoir attribué le Goncourt des Lycéens.
Djaïli Amadou Amal est une écrivaine militante féministe et dans Les Impatientes, c'est le coeur de son combat qu'elle met en avant en nous contant le destin de trois femmes victimes de violences physiques et morales et de discriminations. Nous le savons, certains us et coutumes sont néfastes pour qui est une femme. Le masculin bafoue en toute impunité sous couvert du diktat religieux. Face au désarroi de ces femmes esclaves maritales et impuissantes, la société, complice, préconise le Munyal, la patience. Sois patiente. Même battue, même violée. Sois patiente. Reste digne.  Les droits au masculin, les obligations au féminin. 
« Ma mère, si elle avait conscience de mon désarroi, se disait que tout cela n’était qu’enfantillage et que, dès que je serais mariée, je serais plutôt heureuse de mon sort. Mais il fallait surtout que je comprenne que c’était mon destin et "face au destin, on ne pouvait rien", affirmait-elle. Ne serais-je pas bientôt l’épouse d’un des hommes les plus riches de la ville ? »
Alors prendre la fuite semble être le seul échappatoire, ou se forger un destin en devenant lettrée et tenter d'éviter de se perdre complètement dans ce monde brutal de patriarche, de devenir « à jamais l'une de ces ombres cachées à l'intérieur d'une concession »
« Ô mon père ! Tu as tellement d'enfants mais c'est commode d'avoir des filles. On peut s'en débarrasser si facilement.
Ô mon père ! Tu dis connaître l'islam sur le bout des doigts. Tu nous obliges à être voilées, à accomplir nos prières, à respecter nos traditions, alors, pourquoi ignores-tu délibérément ce précepte du Prophète qui stipule que le consentement d'une fille à son mariage est obligatoire ?
Ô mon père ! Ton orgueil et tes intérêts passeront toujours avant. Tes épouses et tes enfants ne sont que des pions sur l'échiquier de ta vie, au service de tes ambitions personnelles. 
Ô mon père ! Ton respect de la tradition est au-dessus de nos volontés et de nos désirs, peu importe les souffrances que causeront tes décisions ?
Ô mon père, nous as-tu jamais aimées ? Oui, diras-tu, et tu fais tout cela pour notre bien. Car, jeunes filles, que savons-nous de la vie ? Comment pourrions-nous choisir notre époux ? »
L'écriture est simple. C'est un fait et pour être tout à fait honnête, je dois dire que cela m'a déstabilisée par moment, j'avais du mal à rentrer dans l'histoire, à me sentir aux côtés de ces femmes. Mais je me suis vite ressaisie. Les mots sont simples, posés là où il faut, sans chichis ni fioritures, secs, bruts de décoffrage. Un passage sur le viol m'a d'ailleurs glacé le sang. Je me suis dit que la simplicité était justement de mise pour que la portée d'un tel récit soit universelle. Le sujet est déjà assez lourd à porter, assez compliqué à défendre, à véhiculer. Dénoncer l'obscurantisme de son propre peuple est courageux. 
Merci pour ce nécessaire récit/pseudo-témoignage sur lequel on pose un regard douloureux, et bravo pour votre combat chère auteure. 
À quand une rupture avec le patriarcat ? 
À lire aussi sur ce sujet, le livre de  Le silence d'Isra qui m'avait sidérée. 

« La patience cuit la pierre. » Proverbe peul

« La patience d'un coeur est en proportion de sa grandeur. » Proverbe arabe

« L'amour n'existe pas avant le mariage, Ramla. Il est temps que tu redescendes sur terre. On n'est pas chez les Blancs ici. Ni chez les Hindous. Tu comprends pourquoi ton père ne voulait pas que vous regardiez toutes ces chaînes de télé ! Tu feras ce que ton père et tes oncles te diront. D'ailleurs, as-tu le choix ? Épargne-toi des soucis inutiles, ma fille. Épargne-moi  aussi, car ne te leurre pas, la moindre de tes désobéissances retombera invariablement sur ma tête. »

« Tu dois savoir une fois pour toutes que tes décisions n'influencent pas que ta vie. Grandis, nom de Dieu ! Cela s'est passé de la même manière pour moi, pour tes tantes, pour toutes les femmes de la famille. Que veux-tu prouver ? Déjà tes jeunes soeurs risquent de ne plus être inscrites à l'école par ta faute. Tu as réussi à donner une idée négative de l'instruction par ton comportement. Ressaisis-toi, Ramla. Estime-toi heureuse de ton sort et remercie plutôt Allah de ne pas te donner pire destin. Préfères-tu épouser ton cousin Moubarak, ce voyou ?»

« Les conseils d'usage, qu'un père donne à sa fille au moment du mariage et, par ricochet, à toutes les femmes présentes, on les connaissait déjà par coeur. Ils ne se résumaient qu'à une seule et unique recommandation : soyez soumises ! »

« Sauvez-moi, je vous en supplie, on me vole mon bonheur et ma jeunesse ! On me sépare à jamais de l'homme que j'aime. On m'impose une vie dont je ne veux pas. Sauvez-moi, je vous en conjure, je ne suis pas heureuse comme vous voulez le croire ! Sauvez-moi, avant que je ne devienne à jamais l'une de ces ombres cachées à l'intérieur d'une concession »

« Ainsi a-t-on soigné mon corps mais pas mon esprit. Personne n'a pensé qu'il existait en moi des blessures plus profondes et plus douloureuses. On me répéta qu'il ne s'était rien passé de dramatique. Juste un fait banal. Rien d'autre qu'une nuit de noces traumatisante. Mais toutes les nuits de noces ne sont-elles pas traumatisantes ? On me dit aussi que je n'avais rien compris aux conseils de mon père.
Je dois soumission à mon époux !
Je dois épargner mon esprit de la diversion !
Je dois être son esclave afin qu'il me soit captif !
Je dois être sa terre afin qu'il soit mon ciel !
Je dois être son champ afin qu'il soit ma pluie !
Je dois être son lit afin qu'il soit ma case ! »

« - Bien sûr qu'on allait te renvoyer, fit sévèrement Goggo Nenné. Tu n'es ni la première ni la dernière qu'un homme frappe. Ce n'est pas une raison pour disparaître comme cela. On aurait certainement trouvé une solution. Tu n'es pas une feuille morte à la merci du vent. Tu as une famille pour te protéger.
- Mais vous m'auriez juste dit de patienter.
- Ce qui est normal. La patience est une prescription divine. Elle est la première des réponses. Elle est la solution à tout. »

« On confirme que je suis folle. On commence à m'attacher. Il paraît que je cherche à fuir. Ce n'est pas vrai. Je cherche juste à respirer. Pourquoi m'empêche-t-on de respirer ? de voir la lumière du soleil ? Pourquoi me prive-t-on d'air ? Je ne suis pas folle. Si je ne mange pas, c'est à cause de la boule que j'ai au fond de la gorge de mon estomac si noué qu'aucune goutte d'eau ne peut plus y accéder. Je ne suis pas folle. Si j'entends des voix, ce n'est pas celle du djinn. C'est juste la voix de mon père. La voix de mon époux et celle de mon oncle. La voix de tous les hommes de ma famille. Munyal, munyal ! Patience ! Ne les entendez-vous pas aussi ? Je ne suis pas folle ! Si je me déshabille, c'est pour mieux inspirer tout l'oxygène de la terre. C'est pour mieux humer le parfum des fleurs et mieux sentir le souffle d'air frais sur ma peau nue. Trop d'étoffes m'ont déjà étouffée de la tête aux pieds. Des pieds à la tête. Non, je ne suis pas folle. Pourquoi m'empêchez-vous de respirer ? Pourquoi m'empêchez de vivre ? »

« Le coeur d'un homme peut-il vraiment se partager entre deux femmes ? »

« Je ne veux absolument pas de désordre chez moi. Je n'accepterai jamais que mon domicile devienne un champ de bataille et un lieu de discorde comme il en existe tant. J'entends vivre tranquillement sans maux de tête e sans autre souci. J'entends que ma maison reste un endroit de quiétude et de sérénité comme il en a toujours été. Safira, toi, tu me connais bien. Je ne supporte ni les mésententes ni les conflits. Je vous préviens, toutes les deux, vous avez intérêt à vous entendre et à me rendre heureux. Est-ce que c'est clair ? »

« [...] la patience et la ruse. Occupe-toi de ton mari comme d'un enfant. Apprivoise-le comme ce lion que tu as apprivoisé. Sois patiente, rusée, intelligente. Et jamais il ne pourra se séparer de toi. Voilà le secret pour s'attacher un mari. Aucune amulette ne le vaudrait. »

« La patience est un arbre dont la racine est amère mais les fruits très doux. »

Quatrième de couverture

Trois femmes, trois histoires, trois destins liés. Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l'époux de Safira, tandis que Hindou, sa soeur, est contrainte d'épouser son cousin. Patience ! C'est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu'il est impensable d'aller contre la volonté d'Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ?

Mariage forcé, viol conjugal, consensus et polygamie : ce roman de Djaïli Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au Sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes.

Née dans l'extrême nord du Cameroun, Djaïli Amadou Amal est peule et musulmane. Mariée à 17 ans, elle a connu tout ce qui fait la difficulté de la vie des femmes au Sahel. Conteuse hors pair, elle a été lauréate du Prix de la meilleure auteure africaine 2019 et du Prix Orange du livre en Afrique 2019.
Publiée pour la première fois en France, c'est une des valeurs sûres de la littérature française. 
 
Éditions Emmanuelle Collas, septembre 2020
327 pages
Parution originale en 2017 à Yaoundé sous le titre Munyal, les larmes de la patience
Prix Goncourt des Lycéens 2020
Prix Orange du livre en Afrique 2019
Prix de la meilleure auteure africaine 2019
Finaliste du Prix Goncourt 2020

mercredi 24 avril 2019

La saison des fleurs de flamme ★★★★☆ de Abubakar Adam Ibrahim

« Hajiya Binta Zubaïru naquit à cinquante-cinq ans, le jour où un voyou aux lèvres sombres et aux cheveux hérissés pareils à de minuscules fourmilières escalada sa clôture et atterrit, bottes aux pieds et tout le reste, dans le marasme de son cœur. »
Une histoire d'amour passionnante entre Binta, la soixantaine, et Reza, jeune dealer, qui pourrait être son enfant. Une histoire d'amour qui titille la morale convenue, les habitudes, la norme, et qui dans un pays de traditions, dérange, suscite jalousie, haine et colère. 
Le corps exulte, les passions ne demandent qu'à éclore, les pétales [d'une] vie, pareils à un bourgeon qui avait enduré un demi-siècle de nuits, [qu'] à s'ouvrir enfin. 
Mais ... on est au Nigéria. La romance à l'eau de rose, on oublie. Il faut composer avec la drogue, la corruption politique, les interdits, la bigamie des maris, la violence, la pauvreté, la guerre civile. Un décor qui fait pas franchement rêver. C'est le portrait pourtant bien réel et actuel du Nigéria que brosse Abubakar Adam Ibrahim dans "La saison des fleurs de flamme". 
« L'espace d'un instant, Binta songea comment le destin avait cruellement uni son sort et celui de cette enfant qui luttait encore pour trouver un sens à son existence. Comment elles avaient toutes les deux perdu les hommes de leurs vies, à environ dix ans d'écart, dans les conflagrations de la foi et des identités ethniques qui déchiraient Jos. »
J'ai aimé la poésie, la sensualité qui transparaît dans cette histoire. 
Je salue les talents du traducteur : un voyage sans anicroche, sensoriel et enivrant.

Nous devrions tous être libres d'aimer ! Merci Abubakar Adam Ibrahim pour ce beau message, c'est celui-ci que j'ai envie de retenir.

« ...il avait planté dans le cœur de Binta la graine d'un renouveau qui finirait par donner une fleur d'arum titan, dont le parfum entêtant continuerait à flotter d'une façon qu'elle était bien loin d'imaginer.
... éternellement marquée par le sang de notre innocence....
Sa mère, une Fulani, mince et altière, mais à la taille un peu épaissie, lui adressait à peine la parole. Binta était sa première fille, et, fidèle à la tradition, elle ne lui accordait jamais d'attention ni ne l'appelait par son prénom de peur qu'on la juge indécente. Mais chaque fois que Binta plongeait furtivement le regard dans les yeux maternels, elle y surprenait, juste avant qu'il ne soit promptement effacé, un amour clandestin qu'elle aurait aimé saisir et savourer.  Elle aurait donné tout ce qu'elle avait pour entendre le son de son prénom sur les lèvres de sa mère. Tout.
Elle baissa les yeux vers lui et une ombre de chagrin traversa son regard. Elle se pencha et, doucement, tout doucement, lui fit lâcher le pan de sa robe. Le bruit de ses pas qui s'enfuyaient résonna au fond de sa mémoire dans un tourbillon de musc, d'un reflet d'une dent en or et de ce beau visage qui scintillait comme une image sous la surface d'un ruisseau.
Elle regardait le massif de pétunias que Hadiza avait planté avec amour pour mettre un peu de couleur dans ce jardin envahi de petits oiseaux dès le lever du soleil. Ce fut à ce moment précis, devait-elle songer plus tard, que les pétales de sa vie, pareils à un bourgeon qui avait enduré un demi-siècle de nuits, se mirent à s'ouvrir enfin.
...les larmes avaient commencé à s'enfuir de ses paupières closes.
C’était la première fois que leurs coeurs tourmentés se rejoignaient, se fondaient véritablement l’un dans l’autre. La première fois que celui de Reza touchait le sien. Jamais, au-delà de leur ardeur partagée et de la litanie des souvenirs, il n’avait été aussi proche de ressentir de l’amour pour elle.
Elle ouvrit le dernier tiroir de sa coiffeuse et en sortit l’album photo relié cuir. Avec tendresse, elle le débarrassa de sa pellicule de poussière et le pressa contre sa poitrine. Les cendres de la mémoire s’agitèrent et elle eut l’impression de sentir le temps disparaître. Elle retrouvait le goût des larmes amères, elle revoyait les sourires, les clins d’œil mystérieux et les petits fragments de vie quotidienne qui fusionnaient les uns avec les autres pour former le trésor de son passé.
De l’autre main, elle prit le roman qu’elle lisait avant de s’endormir. En observant le visage transi d’amour de la fille sur la couverture, elle rêva de disparaître entre ces pages et de ne faire qu’une avec ces mots. Qu’il n’y ait plus que des phrases, qu’une intrigue, que de l’amour, où de tendres conversations sont murmurées, nimbées par les voiles de l’adoration. Que tout finisse par des mariages. En happy ends parfumés. Sans sang, sans chairs mutilées, sans cauchemars aux couleurs douloureusement sombres. »
« À mes parents, qui vieillissent mais ne vieilliront jamais à mes yeux, 
dans mon esprit, que leur marche soit encore longue et douce. 
Que le soleil couchant vous soit clément. 
Merci Maman, merci Papa pour une vie chargée d'histoires. »

Quatrième de couverture

Lorsque Hajiya Binta Zubaïru surprend Reza en pleine effraction chez elle, couteau à la main, son destin s’enlace à celui du jeune dealer. Malgré l’étrangeté de leur attirance réciproque, à leurs yeux interdite, éclot entre cet homme de main d’un politicien corrompu et cette veuve musulmane de trente ans son aînée une passion illicite, sensuelle et déchirante.

À travers l’histoire tragique de cette union au parfum de scandale, composée de colères contenues et d’émotions taboues, de couleurs vivaces et d’odeurs éternelles, Abubakar Adam Ibrahim capture l’essence provocante du Nigéria comme peu d’autres romanciers ont osé le faire.



Né en 1979, Abubakar Adam Ibrahim est écrivain et journaliste. Il vit et travaille à Abuja. Son premier recueil de nouvelles, The Whispering Trees, a été remarqué par le Caine Prize et le Etisalat Prize. La saison des fleurs de flamme, son premier roman, a remporté le prestigieux Nigeria Prize for Literature en 2016. 





Éditions de l'Observatoire, août 2018
422 pages 
Traduit de l'anglais (Nigéria) par Marc Amfreville, lauréat du prix Maurice-Edgar Coindreau pour sa traduction du Livre du sel de Monique Truong
Parution originale en 2015 sous le titre Season of Crimson Blossoms, chez Parrésia Publishers
Nigeria Prize for Literature, 2016