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lundi 9 février 2026

Les danseurs de l'aube ★★★★☆ de Marie Charrel

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.

Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.

J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée. 
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.

Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».

En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».

L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline. 

Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.


La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20  ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.

Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.

Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »

«  Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.

« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.

« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »

« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »

« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »

« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »

« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »

« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »

« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.

Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »

« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »

« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »

« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.

Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »

« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »

« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :

Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend. 
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.

Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »

« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »

« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »

« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »

« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.

« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna 

« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »

« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

Quatrième de couverture

EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.

HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...

À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.

Les Éditions de l'Observatoire,  janvier 2021
256 pages

jeudi 22 janvier 2026

Nous sommes faits d'orage ★★★★★ de Maria Charrel

Quel livre sublime ! Une histoire qui nous traverse par frémissements, avec beaucoup de douceur.
« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »
Un roman qui résonne encore comme une sorte de grondement discret même après plusieurs semaines. 
J'ai aimé le contact avec la nature, j'ai aimé être surprise, j'ai aimé les personnages et leur orage intérieur, j'ai aimé l'écriture précise et poétique, j'ai aimé les silences, j'ai aimé l'entremêlement des époques, la manière qu'a l'autrice de nous dire l'intime, la transmission et les tensions intérieures, de mêler politique, nature, enchantement et sorcellerie. L'intrigue est fichtrement bien ficelée et je comprends tellement les retours très positifs que j'ai lus sur ce livre. Merci à celles et ceux qui l'ont mis, remis, re-remis sur ma route ! Un seul conseil : laissez vous emporter par ce récit, ne recherchez pas la vraisemblance, lâchez prise et savourez ce petit bijou ;-)
« Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Qui n'a jamais voyagé avec les loups
Ne sait pas ce qu'est la liberté
Ni la chemise des étoiles. »
Ali Podrimja 

« Le village sans nom s'accroche au flanc du dernier plateau accessible avant les hauts monts, si éloigné de tout que le reste du monde a oublié son existence. La vingtaine de maisons éparpillées sur la sommière sont coupées de la vallée par une périlleuse crête, le passage des morts. La rumeur raconte qu'une malédiction fauche la vie à ceux qui osent jeter un regard vers le ravin. À l'entrée du passage, un roc se dresse, droit comme un menhir. Les nuits de pleine lune lui taillent une silhouette presque humaine. Ceux qui vivent là l'ont baptisé le rocher des peines. Lorsque l'un d'eux décède, ils se recueillent à ses pieds pour y verser leurs larmes.
Les gens du village cultivent des croyances singulières et subsistent grâce à leurs petites exploitations. Tous font preuve du caractère particulier des hauteurs : solitaire, méfiant et drôle, car seul l'humour, doublé d'un certain sens de la tragédie, permet de tenir sur ces sommets où le travail assomme les corps de l'aube au crépuscule. La plupart aiment avec ferveur ce quotidien rude. Le plateau ne leur offre pas seulement la beauté indécente des hauteurs. Ici, ils n'ont de compte à rendre à personne. Dans leurs modestes jardins, ils cultivent une indépendance de corps et d'esprit farouche.
Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l'ombre.
Certains entament des études dans les grandes villes. D'autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret; la mémoire des vendettas ancrée dans leur chair. Leur âme est trempée à l'outrenoir, cette matière née de l'ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s'abat. »

« Quels pièges, quelles possibilités avaient poussé Ester à quitter Tirana pour l'Islande, plutôt que l'Italie ou la Grèce, comme nombre d'émigrés albanais ? Elle ne l'a jamais expliqué à sa fille. Un matin d'hiver, de ceux où le soleil ladre ne se levait qu'à onze heures sur le fjord, elle s'était contentée de lui réciter un poème :

Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Tahir le regarde faire, le cœur empli d'une satisfaction tendre. Son cadet sait s'y prendre avec les animaux. Ses gestes sont doux et fermes. Il a la patience de ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre. Des hommes conscients que le troupeau a son monde propre, une langue qui leur échappe en partie. Il a le cœur bon, dénué des ombres qui enveloppent celui de son aîné, Durim. »

« Le vent nous enseigne beaucoup de choses.
Il siffle dans les roches, la végétation ou les habitations, il sculpte des reliefs sonores qui parviennent à nos oreilles.
Il rend concret à nos sens des réalités se situant parfois à des dizaines de kilomètres, et plus encore : il donne la parole à la terre. 
Sarah oublie un instant son auditoire, emportée par la passion de son métier. Elle désigne les crêtes au loin et poursuit, comme elle le fait devant les étudiants à qui elle donne parfois cours :
- Les courants d'air s'engouffrent dans les grottes et rebondissent dans les fissures, la bise frappe les troncs d'arbres, les bourrasques se fracassent sur les vagues de l'océan, le souffle du matin chahute le sable des dunes : tout cela génère des lamentations presque humaines, des cris d'animaux ou des chuintements lugubres qui alimentent les légendes. Comme celui que nous venons d'entendre.
Niko éclate de rire à son tour :
- Et moi qui espérais vous filer la frousse, avec mes histoires de sorcières ! »

« Il redoutait de vivre alors qu'il était déjà à demi mort. Mais la montagne l'avait guéri. Au fil des mois, elle avait ôté l'angoisse de son corps, comme on aspire le venin d'une blessure. La quiétude s'était installée en lui. Peu à peu, il se concentra sur l'essentiel : ne rien attendre, ne plus espérer, vivre avec le minimum. Ne dépendre de personne, rompre tout lien : la peur, alors, n'aurait plus aucune prise sur lui. Seul le calme subsisterait. S'occuper des moutons du village en échange de quelques ressources. Limiter les interactions avec les autres hommes, autant que possible. Marcher seul, n'obéir à personne, manger peu voilà qui suffisait à son bonheur. »

« - J'ai longtemps été en colère, moi aussi. Ça m'a presque tué. Je suis revenu ici et peu à peu, j'ai appris que cette émotion est inutile. Elle rend égoïste. Elle te contrôle et si tu n'y prends pas garde, elle te détruit. Ce qui est perdu est perdu, la vengeance est vaine. Nous pouvons seulement traverser la douleur pour découvrir ce qu'il y a de l'autre côté.
- Ah, vraiment ? Je crois au contraire que la vengeance est nécessaire. C'est ce que le Kanun exige si on laisse courir les coupables, ils s'en prendront à d'autres.
- Tu ne parles pas de vengeance, mais de justice. Le Kanun est dévoyé depuis longtemps, par ici. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé, mais je suis certain d'une chose : on peut combattre avec bien d'autres armes que la colère.
- Lesquelles ? La poésie, peut-être ? Les jolies phrases que vous peignez sur les slogans de pierre ne changent rien. C'est aussi pathétique que les graffitis de gamins dans les toilettes !
Dritan la toise avec dureté :
- Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ignores que les poèmes peuvent tuer. »

« La terre et le ciel tonnent d'une multitude de bruits ; ils mugissent, explosent, vrombissent, lancent des éclats de verre, résonnent de détonations pareilles à des coups de feu. Qu'est-ce qui produit un tel boucan ? Sarah est une scientifique. Elle émet des hypothèses. Le son est une vibration mécanique qui se propage sous forme d'ondes et passe d'un milieu à l'autre, du ciel à la terre, de l'eau à la berge. Il est protéiforme, change d'apparence selon les arbres, roches, immeubles, ponts ou lacs qu'il rencontre, sculptant des mélodies douces ou des chuintements affreux. Le son est joueur, il se déguise, se mêle à d'autres et se dissimule pour mieux rejaillir. Il trompe les oreilles et effraie ceux qui ne comprennent pas ses tours. Sarah sait tout cela mieux que personne, et pourtant, recroquevillée dans la bicoque, elle est terrifiée par le vacarme au-dehors. »

« Tandis qu'elle écoute l'iso-polyphonie des bergers, Dritan lui apparaît sous un jour différent. Il n'est pas aussi seul qu'il le prétend. Il fait partie de ce réseau d'hommes courageux, qui défient la dictature en continuant de vivre comme ils l'ont toujours fait, avec leurs bêtes. Des fous. Des résistants. La beauté de leurs chants entremêlés éveille en elle une émotion inédite. La superposition des tons l'enveloppe. 
Les voix fragiles sont portées par les plus puissantes, l'énergie circule entre les hommes. Elora ferme les yeux et des feux d'artifice explosent derrière ses paupières, un festival de caracoles et de voltes colorées. Toute la splendeur mystérieuse de la montagne est là, concentrée dans la mélopée de ces bergers. Ils disent la beauté et la tristesse. La joie et la solitude.»

« La poésie n'est pas une affaire de sensiblerie. Elle peut détruire des vies et en sauver : ça, peu de monde est capable de le supporter. »

« « Il a plu en moi une pluie d'été qui n'a pu rafraîchir ma tristesse. » Tu entends ça ? La poésie dit ce que seul le cœur peut comprendre. Elle porte l'écho des vies d'autrefois. Certains mots se cachent à l'intérieur d'eux-mêmes: ils se méritent. D'autres sont de petits cœurs fragiles palpitant entre nos mains. Surtout : nul besoin d'être un grand sachant bardé de diplômes, il suffit d'être au monde pour les recevoir. 
Il déclame à nouveau : « Seul sur la terre, je suis le vagabond révolté. »
Elora n'a jamais réfléchi au pouvoir des mots. Pourtant, ils ont toujours eu une place à part dans sa vie. Sa mère a bercé son enfance des légendes d'ici. Son père lui a appris cette langue d'ailleurs, le français. Ubu, ubu, ubu.
- La poésie est mon acte de résistance, conclut Dritan. Sans elle, j'aurais rendu les armes depuis longtemps. »

« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »

« La température remonte, de nouveau estivale. L'oiseau se pose à ses pieds, vocalise gaiement. Elle lève les yeux. Tendresse de l'azur, frémissement de la brise sur sa peau. Bruissement doux de l'étendue d'eau derrière elle. Une sensation inédite l'enveloppe. Ses sens sont aux aguets, comme si son corps entier se résumait à eux. Comme si son organisme se dissolvait pour se fondre dans l'environnement, rejoindre un grand tout face auquel elle n'est rien.
L'espace d'un instant, Elora n'existe plus. Elle est l'herbe encore verte, la frondaison des arbres déjà parés de leur robe d'automne, les épines des sapins indifférents aux saisons. Elle est la terre, le ciel, le vent. Rien d'autre n'a d'importance. Le passé n'est plus, l'avenir ne compte pas; la colère qui empoisonnait encore son sang la veille s'évapore. Alors, Elora comprend elle n'est pas seulement une fille de la montagne. Elle est la montagne, c'est-à-dire l'une de ses nombreuses manifestations incarnées, au même titre que les loups, les lichens et les aigles royaux. Ici, elle ne sera jamais seule. Elle se tiendra loin des hommes mais elle n'aura rien à craindre d'eux. La montagne la protégera. En échange, elle devra ne jamais la quitter. Lui témoigner respect et vénération. Quels que soient les sacrifices que cela exige.
L'aria de l'oiseau à ses pieds redouble d'intensité, comme s'il approuvait ses pérégrinations intérieures. »

« Cette nuit-là, pelotonnée dans le lit de la minuscule chambre où elles logeaient, la jeune fille se dit que sa mère ressemblait à une aurore boréale. C'était une apparition dans le silence. Il convenait d'apprécier sa présence et se laisser bercer par son chant discret sans chercher à savoir d'où elle venait, ni tenter de percer ses secrets. Mais elle ne pourrait jamais vraiment s'y résoudre. »

« Ces derniers jours, j'ai beaucoup réfléchi à ce qu'est la liberté, dit-elle enfin. Ce qu'elle signifie. Comment elle se vit au quotidien. J'ai trouvé la réponse en vivant auprès de toi ces derniers mois, Dritan. La liberté se résume à un mot: choisir. Nous pouvons choisir d'en vouloir à la terre entière, de nous terrer dans le désespoir pour verser des larmes acides chaque jour sur la vie qui nous a été dérobée. Mais nous pouvons aussi choisir de refermer le livre des tristesses une bonne fois pour toutes. D'écrire de nouvelles pages, de recommencer. Ne jamais oublier, non, mais ne pas subir le passé comme une victime. Ce choix, c'est le plus grand et l'unique pouvoir dont nous disposons. Je veux être puissante, moi aussi, comme toi. »

« Trois fois par semaine, le cri des alarmes antiaériennes déchire le ciel de Tirana, afin de préparer la population à une éventuelle attaque. Des réserves de nourriture sont entassées dans les abris souterrains, pour parer au pire. Des hommes dénoncent leurs camarades parce qu'ils ne travaillent pas assez à l'usine. Des femmes dénoncent leurs voisines parce qu'elles bavardent trop. Tout le monde dénonce tout le monde pour une raison ou une autre. La jalousie, la méchanceté et le délire politique s'entremêlent. Moucharder est devenu le grand exutoire de la frustration collective. »

« Au village nous pensions tout savoir des autres, mais la plupart du temps nous ne savions rien. La vérité restait enfermée dans nos foyers. »

« Les animaux savent. Ils pressentent les catastrophes. Ils perçoivent les grondements de la terre avant les hommes et les variations infimes des nuages. Ils comprennent les humeurs du ciel et fuient avant qu'il ne déchaîne sa fureur sur le monde d'en bas. Ils entendent les voix.
D'un souffle, les mésanges et les merles prennent leur envol pour s'éloigner de la forêt. Un loup hurle sur les hauts monts pour prévenir sa meute. Les chiens d'Altin répondent à leur cri, ils retroussent leurs babines et montrent les dents. L'instinct millénaire remonte en eux : ils ont été loups autrefois. Les brebis bêlent pour appeler leurs petits, les béliers grattent nerveusement la terre. Altin les observe, inquiet. Le troupeau se masse autour de lui dans le pâturage. Il fait corps, le berger n'a jamais vu cela : les animaux se rassemblent pour le protéger. »

« Ils mourront, ils naîtront. D'autres viendront au village sans nom, d'autres en partiront.

Le soleil brûlera nos vallons et asséchera nos sources.

Longtemps encore, nous soufflerons nos secrets à ceux qui savent nous entendre, mais il est déjà trop tard. Nos gardiens s'éteignent peu à peu. Bientôt, ils ne seront plus. Nous nous dresserons alors vers le ciel dans un dernier élan de grâce, puis nous nous tairons à jamais. »

______________

Les poèmes en exergue des quatre premières parties sont ceux d'auteurs de langue albanaise. Ils sont publiés en intégralité dans le recueil Poésies albanaises, traduction de Vasil Çapeqi, adaptation de François Chenot (Le Taillis Pré). Le poème de la Russe Marina Tsvetaïeva est extrait du Poème de la montagne - Le Poème de la fin, traduit et présenté par Ève Malleret (L'Âge d'homme).

Seuls quelques vers ont été écrits pour ce roman : « Je partirai à l'extrémité du monde / Sur la terre de glace et de feu / Là où les longues nuits d'étoiles / Sèment des poussières d'espoir. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa mère, Sarah se voit remettre pour tout héritage les clés d'une bicoque aux confins du monde, et une consigne : Trouve Elora. Direction l'Albanie, où elle découvre un village oublié, niché au cœur d'une montagne sauvage. Mais sur place, les locaux sont formels : Elora est morte il y a bien longtemps.
Trois décennies plus tôt, alors que le régime despotique d'Enver Hoxha étend son joug jusque dans les campagnes, Elora et son ami Agon se font une promesse : tant qu'ils seront ensemble, tout ira bien. Mais alors que l'adolescente n'aspire qu'à mener une vie sans entraves, sa mère la gronde; et si les hommes, eux, sont libres, ils ont également l'obligation d'appliquer la vengeance du sang. Elora enrage - à quoi bon être la fille de feu, comme on l'appelle au village, si c'est pour vivre prisonnière ?
Sur son chemin vers la liberté, la jeune fille pourra compter sur l'aide d'un berger collectionneur de poèmes. Ses choix détermineront la vie d'une lignée de femmes, dont Sarah.

Marie Charrel entremêle les destins de cœurs indomptés, marqués par la tragédie, la puissance de la nature et le pouvoir des mots.

Marie Charrel est journaliste et autrice. Son dernier roman, Les Mangeurs de nuit (L'Observatoire, 2023), a été lauréat des prix France Bleu, Page des Libraires, Ouest France-Étonnants Voyageurs et Cazes-Brasserie Lipp. 

Éditions Les Léonides,  mai 2025
397 pages 

mardi 10 décembre 2019

Une nuit avec Jean Seberg ★★★★★ de Marie Charrel

« La conscience vient au jour avec la révolte. »
Albert Camus, L'Homme révolté



« Si vous vous ne levez pas pour quelque chose, 
vous tomberez pour n'importe quoi. »
Malcom X



« Le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. 
Cela, nous décidons de ne plus l'oublier. »
Frantz Fanon, Les Damnés de la terre 



Une découverte qui fait chaud au coeur, une inoubliable petite et rare pépite.

Une belle fiction extrêmement bien écrite et captivante, pour nous plonger dans l'Histoire, et rappeler à nos mémoires les combats politiques, menés au péril de vies, pour que la liberté puisse être semée et récoltée, que la peur soit éradiquée, que l'humanité reprenne tout son sens : l'humain au coeur des considérations. TOUS LES HUMAINS. Vaste combat; les erreurs du passé semblent se reproduire... Comment faire pour éradiquer la connerie (terme emprunté à Romain Gary), les mégalomaniaques, les démons, la bêtise humaine, le racisme, les inégalités, l'injustice ?
En ce jour d'anniversaire des droits universels de l'Homme, le texte de Marie Charrel résonne fort, comme un message d'espoir, celui de se dire que le chemin, même s'il semble long et périlleux, pourrait aboutir à un monde meilleur, qui donne envie d'y vivre, d'y voir grandir nos enfants et petits enfants. 
Je découvre la plume journalistique, non dénuée de poésie, de Marie Charrel, avec beaucoup de plaisir. La structure de ce texte est incroyable, l’autrice réussit à amener le lecteur d'une époque à une autre, du passé de la narratrice à l'époque actuelle de son petit-fils « un révolté au coeur sensible », d'un personnage fictif à un autre réel, d'un fait divers réels à un autre, sans le perdre en route.

Un texte politique, engagé, dense, enrichissant, sensible, profondément humain. 

NB : ce texte n'est pas une biographie de Jean Seberg. Bien au-delà de la belle actrice, épouse de Romain Gary., ce sont ses combats, ses révoltes qui sont au coeur du sujet. Et c'est un peu à travers le regard de cette femme forte que Marie Charrel nous raconte l'Histoire. J. un pétale de fleur posé sur le monde. Un don du ciel. ... la personne la plus délicate et complexe qu'Elisabeth ait rencontrée.

« Je suis une petite femme qui a réussi. Je couche avec qui je veux et donne mon argent à qui m'importe. Ça agace, you know. Ça rend fous certains hommes, ça. Cette liberté. »



«  J. avec qui je viens de passer la nuit. J. que je connais à peine, et pourtant...On n'a pas tous les jours la chance de croiser les pas d'un ange. De respirer son parfum en récitant des incantations secrètes dans l'espoir que le temps se suspende, comme si vivre dans le sillage de ce séraphin à la peau de nacre permettait d'échapper au monde, de frôler rien qu'une seconde le refuge céleste. Si ce n'est pas un malentendu, Reggie est un monstre. Pis encore : si je saisis bien les mots couchés sur ce bout de papier, le combat auquel je me consacre à coeur perdu depuis des mois, trop pressée de réparer les erreurs de nos pères, n'aura été qu'une illusion. Je me sentais de marbre. J. a fait trembler mon corps comme celui d'une brindille balayée par le vent. J'imaginais avoir tout vu, tout vécu, expérimenté l'homme. J. a descellé mes paupières et semé la vie sur min coeur stérile. J'étais convaincue de tout savoir. J. a révélé que je ne savais rien, et cette découverte a ramené la chaleur là où le froid avait tout détruit.
Confrontés pour la première fois au démon de l’heure noire, le sombre succube tirant les âmes fragiles du sommeil pour les jeter dans les affres hallucinées de l’errance nocturne, la plupart d’entre nous se consolent en allumant la lumière, en comptant les moutons, ou en avalant un somnifère. Elisabeth Robinson préfère le whisky.
C'est en vivant que l'on découvre qui l'on est.
En ces circonstances, un verre d'Ardberg aurait été plus adapté. Cet alcool divin que J. définissait comme le mariage parfait de la tombe et des embruns. Elle aussi cherchait trop souvent la réponse à ses problèmes au fond d'un verre de whisky. « I feel  so awkward here, I don't belong to this world » avait-elle déclaré, le jour de leur rencontre.
Pendant qu'il parle, je fixe les desquamations douteuses sur ses tempes. J'ai envie de lui rentrer dans le lard. [...] - Ecoute, petit, je ne veux pas d'ennuis.Le ton soudain doucereux de sa voix est aussi écœurant que les milk-shakes ultra-sucrés servis dans son fast-food. Pire que le raciste, le raciste qui ne s'assume pas.
Lorsqu'elle quitte l'immeuble, le monde se met à tourner. Ses sens chavirent.Les piétons, les voitures, les vélos se mêlent dans son champ de vision embrumé. Une tornade maléfique s'abat sur elle, brouillant ses perceptions, dessalant son esprit. Sa respiration accélère, se muant en un halètement désordonné et animal. Elle perd l'équilibre. À pas saccadés, serrant son sac contre sa poitrine, elle s'approche d'une moto garée tout près et s'y appuie, le temps de se ressaisir. Ce n'est pas une crise d'hypoglycémie, ni une attaque : Elisabeth replonge dans le Paris de l'après-guerre. Celui de sa vie d'autrefois. C'est ici, rue de Charonne, que son enfance s'est brisée, un triste jour d'hiver 1962. À l'endroit précis où cinquante-trois ans plus tard, l'adolescence d'Alexandre se fracasserait également.
Jamais il ne lui viendrait à l'esprit de tout quitter pour retrouver la terre de nos aïeux. Lorsque je l'interroge, il perd patience et change de sujet. Il est convaincu que l'on peut se construire en se tournant uniquement vers le futur. Il a tort. Chaque fois que je regarde mon visage basané dans le miroir, je vois tous les ancêtres noirs et arabes se tenant derrière moi. Ils sont les fantômes qui hantent mes pas. Je suis leur prisonnier.     « Mon arrière-grand-père était un juif d'Algérie. Il s'appelait Simon. Il a épousé Lalla, une musulmane. Pas simple, tu imagines. Ma grand-mère Assia est née à Alger. Après la guerre, ils ont débarqué tous les trois à Paris. Un beau bordel. »
David me dévisage comme si je lui révélais cette information pour la première fois. Puis il sourit d'un drôle d'air. Je poursuis : - J'aurais pu me sentir juif si j'avais été blanc. Le regard des autres me force à me sentir musulman parce que je suis basané. C'est con, n'est-ce-pas ? À quoi ça tient.- Oui, tu aurais pu te sentir juif, comme moi je me sens juif : parce que le nom que je porte laisse peu de doute sur le sujet. Je n'ai pas le choix non plus. Même si je suis athée.- On peut être juif et athée, on peut être arabe et athée, mais va expliquer ça à ces tarés. Tu sais ce qui me rend dingue ? Entendre parler de « musulmans modérés », en opposition aux fondamentalistes. Comme si il n'y avait rien entre les deux. Bonjour les nuances. Ça ne présage rien de bon.
Les secrets creusent des fossés entre les êtres et finissent par vous péter à la figure.
Lorsqu'elle atteint un certain degré, l'injustice n'est plus tolérable. La violence est la seule issue.
Je pensais qu'être à Paris faisait de moi une Française. Tu parles ! En vérité, personne ne m'a regardée comme telle, pas même Daniel. Tout aurait été différent si ma mère avait été italienne ou polonaise. Les gens s'arrêtent à la couleur de leur peau. La mienne est trop foncée. Je suis une bâtarde aux origines mêlées, dont le sang africain a en partie voyager en Amérique. Cela me donne le tournis. Les ancêtres de mon père étaient des esclaves d'Afrique. Mes racines sont africaines, sauf du côté de Simon, si l'on remonte jusqu'au départ des juifs d'Espagne, ses aïeux. Qu'est-ce que tout cela fait de moi, à part une corniaude à l'arbre généalogique brouillon ?Les gens de ma nature ne sont chez eux nulle part. Nous sommes les basanés : on nous colonise. On nous asservit.
Il me vient des envies de violence. Pas contre ces misérables terroristes, ils ne sont que les pantins d'une mécanique infernale qui les dépasse. Non. Je suis en colère contre la mécanique elle-même. Le système qui a engendré ces marionnettes assassines. Les coupables ne pas à chercher du côté de l'islam. L'islam n'est ici qu'un instrument dévoyé par les esprits malades forgés par une société putride. La monstruosité qu'elle a engendrée m'inspire un dégoût de malade.
Désormais, les gens me considèrent comme un musulman potentiel et se méfient de moi. Dans le métro, dans la rue, les magasins, le regard des inconnus s'arrête sur moi un peu plus longtemps qu'il y a un mois. La différence est subtile, mais elle est bien là et c'est insupportable. Le regard des Parisiens traîne sur mon visage une demi-seconde de plus qu'avant le 7 janvier 2015 parce qu'ils me jaugent…
David tire une dernière fois sur son mégot avant de le jeter dans le caniveau. Il adore ce geste : cela lui donne un genre. Aujourd'hui, je ne dis rien. D'habitude, j'entre dans une colère noire : « Tu pollues avec ta clope et tu te crames les poumons ! » Alors il répond, faraud : « Lâche-moi les baskets, pauvre bobo. Je préfère choisir le poison qui me tuera jeune plutôt que finir en vieillard vegan et neurasthénique. »    
L'Amérique est malade et refuse de l'admettre. Les Blancs vivent à côté des Noirs dans une indifférente totale. Au lieu d'agir pour améliorer les conditions de vie dans les ghettos, ils tremblent de peur et achètent des armes pour se défendre. Ils me font honte.
Mais il ne faut pas se voiler la face : le pacifisme a échoué. Les tentatives d'intégration n'ont servi à rien. Pendant un temps, les intellectuels algériens ont imité les Français. Ils sont allés dans les mêmes universités, ont lu les mêmes livres et ont expliqué à Paris pourquoi il fallait accorder l'égalité à leur peuple. Mais ça n'a pas fonctionné, vus savez pourquoi ? Parce que la colonisation, c'est d'abord l'exploitation des ressources. L'exploitation des ressources, c'est le capitalisme. Le capitalisme, c'est la domination. Dans ces conditions, impossible d'obtenir l'égalité ou la liberté en discutant gentiment autour d'une table. La seule solution, c'est les armes. La violence pour atteindre la liberté. C'est ce que le FLN a fait en Algérie, et il a obtenu l'indépendance.
Au monde impérial, je n'étais lié que comme un enfant, 
À la dérobée j'épiais les gardes et craignais les huîtres :
Pas un grain de mon âme ne vient de lui pourtant,
Quelles aient été mes souffrances à l'image d'autrui.
Ossip Emilievitch Mandelstam
Tout a commencé avec la chasse aux communistes, pendant le maccarthysme. Mais il ne s'est pas arrêté là. Hoover s'est autoproclamé gardien de morale et d'une certaine vision de l'Amérique. Il déteste les gauchistes, les syndicalistes, les Noirs, les invertis. Il redoute que les mouvements noirs ne proposent un projet de société alternatif crédible, concret et socialiste. Rusé, il a accumulé suffisamment de dossiers gênants sur les présidents successifs - notamment sur leurs aventures extraconjugales et les financements peu réguliers de leurs campagnes - pour que personne ne puisse l'empêcher de nuire. Dissimulé dans l'ombre, tel un marionnettiste mégalomaniaque et ravagé, Hoover règne en maître tout-puissant sur l'Amérique.
Le problème noir aux Etats-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans les profondeurs de la plus grand puissance spirituelle de tous les temps, qui est la connerie. (Romain Gary) »
  

Quatrième de couverture

Lausanne, hôtel Beau-Rivage, 1970. Une jeune femme, algérienne par sa mère, afro-américaine par son père, est missionnée par les Black Panthers pour approcher un « gros poisson » et obtenir de celui-ci de quoi alimenter les caisses du parti. Mais le « gros poisson » en question, Jean Seberg au sommet de sa gloire, de sa beauté et de ses fragilités, se révèle moins facile que prévu à amadouer. Elizabeth tombe sous le charme de l’actrice qui, l’espace d’une nuit, bouleverse son regard sur l’existence et les luttes pour lesquelles elle était prête à tout sacrifier.
Elle gardera de ces heures volées au monde le souvenir d’une amitié plus intense que l’amour et plus forte que la mort, souvenir ravivé cinquante ans plus tard, quand son petit-fils disparaîtra mystérieusement pour suivre à son tour la voie de la révolte.

Éditions Fleuve, septembre 2018
363 pages 

Crédit photo:
©(c) Hannah Assouline
source : ici



Marie Charrel, journaliste au Monde, est l’auteure d’Une fois ne compte pas (Plon, 2010 ; Pocket, 2011), de L’Enfant tombée des rêves (Plon, 2014 ; Pocket, 2016), des Enfants indociles (Rue Fromentin, 2016 ; Pocket, 2017) et de Je suis ici pour vaincre
la nuit, paru chez Fleuve Éditions en 2017.