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lundi 4 mai 2026

La dernière reine ★★★★★ de Jean-Marc Rochette

J'ai lu récemment de un message publié sur le site de ma ville. Une photo de renardeaux, magnifiques, encore hésitants dans leur pelage d'enfance. Et ces mots « espèce invasive ».
Comme si leur présence relevait d'un problème à régler.
Comme si c'était eux, les intrus. Ce mot m'est resté. Parce qu’en refermant "La dernière reine" de Jean-Marc Rochette, il résonne étrangement. Dans cet album, ce n'est pas la nature qui envahit. C'est elle qui disparaît. Et il n'a pas fallu si longtemps. À peine quelques décennies pour transformer des territoires entiers. Planter des forêts uniformes, souvent de pins, là où vivaient des écosystèmes riches et complexes. Fermer peu à peu les espaces, raréfier les ressources, jusqu'à rendre certains lieux inhabitables pour les animaux qui y vivaient depuis toujours, les ours, entre autres. Alors ils s'éloignent. Ou ils meurent. Ou ils deviennent, dans nos mots, des présences « problématiques ».

Ce que raconte Rochette, ce n'est pas une nature sauvage et menaçante. C'est une nature fragilisée, repoussée, grignotée. Et face à elle, une humanité qui avance, aménage, organise, souvent sans mesurer ce qu'elle efface en chemin.

Ce livre a réveillé en moi quelque chose de très ancien. J'ai grandi dans des paysages qui ressemblaient encore à cela. Du côté de Piana, sur une côte préservée, et puis à Die, au pied du Massif du Vercors.
En primaire, nous apprenions à regarder. À repérer les traces, les présences. Les rapaces, aigles, milans, balbuzards pêcheurs, silhouettes immenses dans le ciel, presque irréelles.

Enfant, je ne savais pas que c'était fragile. Je pensais que ces équilibres allaient de soi. Je me souviens des silences, des odeurs, de cette sensation d'un monde qui existe sans nous, et dans lequel, pourtant, on peut trouver sa place. Aujourd'hui, je mesure à quel point ces lieux m'ont façonnée. Ils ont construit ma manière de regarder, d'écouter, de me relier au vivant.

Alors il y a, dans cette lecture, quelque chose qui dépasse le simple émerveillement devant la beauté des dessins et du texte.
Il y a aussi une forme de reconnaissance. Presque à voix basse, j'ai envie de dire merci à feu mes parents. Pour ces années-là. Pour cette proximité avec une nature encore vivante, encore pleine.
Peut-être que c'est pour cela que certains mots deviennent insupportables. « Espèce invasive ».
Parce que ce que montre "La dernière reine", au fond, ce n'est pas un monde à défendre contre l’animal. C'est un monde qui s'efface...

Merci Jean-Marc Rochette, merci les filles Camille et Francine, ce challenge "Là où vivent les livres" m'emmènent bien plus loin que je ne l'imaginais, en ce mois de mai qui nous invite à prendre de la hauteur.















Quatrième de couverture

Gueule cassée de 14-18, Édouard Roux trouve refuge dans l'atelier de la sculptrice animalière Jeanne Sauvage.
Elle lui redonne un visage et l'introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. En échange, Édouard lui fait découvrir la majesté du plateau du Vercors et l'histoire du dernier ours abattu sous ses yeux quand il était enfant.
Au cœur du cirque d'Archiane, il dévoile la « Dernière Reine » à Jeanne et l'incite à créer le chef d'œuvre qui la fera reconnaître.

Éditions Casterman,  octobre 2022
238 pages 

lundi 9 février 2026

Les danseurs de l'aube ★★★★☆ de Marie Charrel

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.

Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.

J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée. 
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.

Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».

En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».

L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline. 

Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.


La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20  ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.

Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.

Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »

«  Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.

« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.

« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »

« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »

« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »

« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »

« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »

« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »

« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.

Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »

« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »

« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »

« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.

Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »

« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »

« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :

Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend. 
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.

Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »

« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »

« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »

« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »

« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.

« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna 

« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »

« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

Quatrième de couverture

EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.

HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...

À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.

Les Éditions de l'Observatoire,  janvier 2021
256 pages

mardi 12 novembre 2024

Arctique solaire ★★★★★ de Sophie Van der Linden

Prolonger un week-end prolongé. Quelle belle idée ! 
L'accompagner de ce voyage dans l'Arctique, deuxième bonne idée. 
Une lecture comme une parenthèse enchantée, une escapade revigorante, agréablement solitaire, contemplative, salutaire.
Délicate et subtile.
Colorée. 
Du blanc. Du bleu. Du vert. Des traînées de jaune.
« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte.
Peindre les Lofoten, les aurores boréales, c'est convoquer la patience, la solitude, la palette idoine, s'apparenter à une ourse polaire...c'est toucher du doigt un idéal. »
J'ai rencontré une peintre, une femme, aimée et aimant, sans fard, isolée, en pleine quête artistique, pour « [a]ccomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »
« La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »
J'ai été attendrie par ce tableau. 
Poétique. 
Ces pages ont aimanté mon regard.
« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »
Merci !

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« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unis- son de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

« La station de Tangen vient de s'effacer, les pins réapparaissent à la fenêtre du compartiment, sombres, massifs, et je cherche machinalement du regard les épilobes qui accompagnent nos voyages d'été d'un salut monochrome, rose violacé. La nuit domine à présent, et les bas-côtés ne sont plus qu'un brun triste. La vie s'est retirée de la végétation affaissée, un épais manteau neigeux ne va plus tarder à la couvrir tout à fait.
À l'approche de l'automne, une feuille morte qui racle sèchement les pavés, un frisson vespéral, quelque chose dans l'air, tout simplement, m'alerte déjà : « Bientôt, ce sera le temps des Lofoten. »
L'hiver véritablement installé, en son cœur le plus sombre, lorsque la nuit s'attarde, alors, c'est le moment du départ, en réponse à un appel tenace. Celui du vent assourdissant, des amas d'étoiles, de l'immensité blanche se teintant de nuances changeantes... Celui du sens profond que j'ai trouvé dans la peinture de ce territoire indocile. »

« C'est une chose étrange de ranimer les souvenirs d'une jeunesse parisienne dans la pénombre d'un compartiment désert, filant en direction du Grand Nord. Là-bas m'attendent des ciels qui, jamais, n'ont la lourdeur d'un couvercle parisien de décembre. »

« Habituellement, dans les trains de nuit, j'attends quelques minutes, au réveil, avant de regarder par la fenêtre. Le temps de deviner, ou plutôt d'imaginer quel paysage apparaîtra. Incertitude de l'aube. Qui a vu, de la vitre d'un train en marche, un soleil rose se lever sur le désert ne peut plus renoncer aux voyages ferroviaires. Mais cette fois, je ne veux rien perdre de mon trajet, que j'ai trop attendu. »

« La lune est pleine et permet aux paysages de se maintenir à vue. Le dos soutenu par des coussins, je devine faiblement les bois, les champs, les rivières scintillantes sous la lumière blanche, et parfois, un lac, immense, bordé de hautes silhouettes de sapins qui défilent... Les nuages forment un halo, la nuit se teinte alors d'un bleu de Prusse. »

« J'existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu'il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l'étendue même de mes insuffisances techniques. »

« Les déjeuners chez Sarah [Bernhardt] étaient toujours des expériences totales, mais le premier auquel j'avais été conviée, boulevard Pereire, quelques jours après l'inauguration de mon exposition, reste le plus marquant. Un valet de chambre m'avait conduite le long d'un corridor sans fin débouchant sur un vestibule aveugle. Il permettait d'accéder à une grande pièce en longueur dans laquelle la lumière du jour parvenait par une verrière zénithale, les quelques fenêtres étant, comme le reste des murs, obturées par un amoncellement de meubles, d'objets d'art plus ou moins précieux, plus ou moins exotiques, de draperies, de tapis, de reliques, de plantes. Des bibelots anodins voisinaient avec de flamboyants exemples de la sculpture classique, des chiffons ornaient de vénérables antiquités égyptiennes ou chinoises, des vestiges de sanctuaires moyenâgeux...
Et puis, bien entendu, il y avait les peintures, dont la plupart étaient ses portraits. Dans un curieux glissement du temps, je retrouvai le portrait de Clairin, dont j'avais eu l'occasion de voir une reproduction lors de mon séjour de jeunesse à Paris. À l'époque, Sarah n'était encore pour moi qu'une figure fantasmée, et ce tableau avait participé pour beaucoup du mythe personnel que je m'en étais fait. À découvrir l'original, j'admirai alors moins le modèle que la peinture en elle-même. La composition en courbes, le chien dans le prolongement de la robe, les jeux de contrastes entre le décor sombre et la clarté éblouissante de la tenue, le rendu des plumes, et leur proximité avec le poil animal. Ce rouge, ce blanc.
Avec un pas de recul, je quittai toutefois la surface de la toile pour retrouver le regard direct, pénétrant, de Sarah, et celui par en dessous, discrètement menaçant, ou autoritaire, de son lévrier.
Non loin, le divan du tableau occupait un pan conséquent de la pièce. Lui aussi avait pris de l'âge, s'était stratifié. Il reposait devant un fond de tapisseries anciennes, recouvert de peaux d'animaux et de piles de coussins précieux et dominé par un imposant baldaquin d'allure royale. Au milieu d'un des longs murs s'ouvrait un couloir, au fond duquel, derrière un treillis doré et une paroi de verre, s'agitaient de véritables singes. Comme si nous nous trouvions au zoo, exactement.
Enfin, Sarah fit son entrée, majestueuse, chaleureuse. Elle était, dans l'intimité, pareille qu'au théâtre, avec ce mélange de sophistication et de spontanéité qui n'appartenait qu'à elle.
De sa démarche lyrique, elle me conduisit immédiatement dans un cabinet, pour me montrer quelques-uns des croquis de costumes composés et dessinés par elle- même, et que je trouvai sincèrement réussis. D'ailleurs, tout lui réussissait. Elle jouait la comédie, dansait, chantait, écrivait, sculptait dans son atelier en chemise de flanelle blanche. Elle montait à cheval, élevait des singes dans son appartement et dormait, tout le monde le sait, dans des cercueils capitonnés de satin blanc. Avec elle, on pouvait parler histoire de l'art, théologie, politique, poésie.
Quand je lui fis part de mon admiration pour ses talents hybrides, elle me répondit en riant: « C'est simple, je dors comme une bûche chaque fois que je vais me coucher et, mes cheveux étant naturellement bouclés, je ne perds jamais de temps à les coiffer. » »

« C'est vrai aussi de mes tenues, de ces pantalons larges et informes - affreux - qui ne me quittent plus dès que j'arrive à Fyrö. Je pourrais tenter de me façonner un style nordique tout personnel, afin de maintenir un semblant de féminité et d'élégance, même folklorique. Il y a cette série de photos que tu avais faites. Dans le style « chauve-souris d'opérette », j'y fais assez illusion, vêtue de ce manteau en fourrure de phoque. En réalité, le laisser-aller de mon apparence est rigoureusement nécessaire à ma concentration. Il est aussi un confort. Et une absolue liberté. »

« Des semaines que je suis ici et rien de satisfaisant ne pointe encore de mes études. La météo très maussade écrase les perspectives. Je ne peux pas me résoudre à peindre des reliefs aux teintes sourdes dans cet entre-deux sans panache. Les Lofoten sont des extrêmes pour mon œil de peintre. Entre les verts multiples de l'été et les blancs diffractés de l'hiver, il n'y a que l'attente. Je dois me contenter du peu de lumière que me laisse la nuit polaire, et travailler. Même sans grâce. »

« Je me sens seule, déplacée, moi, qui fuis en tous lieux l'ombre même des touristes, qui cherche toujours les coins les plus reculés pour camper, pour qui la liberté absolue n'existe que dans l'absolue solitude, que je subis un peu ce soir. En réalité, je la subis depuis des jours. 
La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »

« Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »

« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »

« En peignant, je fredonne des symphonies allemandes, accorde mes gestes aux séquences grandiloquentes, m'égare dans des compositions pompeuses, reviens au calme, tente de structurer la toile. Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l'obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L'eau du fjord ensuite, domi- née par le brun vert, mais comme éclairée par en dessous de turquoises. Alors, l'ensemble s'organise, monte en puissance, et l'immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et paroxysme - le blanc puissant éclate presque au centre, comme s'il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l'écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle. J'ai réussi, je crois. »

« J'ai entendu leur murmure avant de voir se présenter une lumière intense. Le soleil tel qu'en lui-même. Il était bien entendu impensable qu'il ne soit pas au rendez-vous, ce 7 janvier. Et pourtant, ce fut une joie immense de le voir pointer. Une joie peut-être comparable à celle qui suit l'attente de l'être aimé, au moment précis où il descend du train par lequel il s'était annoncé, mais dont on doute toujours qu'il y était réellement embarqué.
Les larmes me sont venues. Une clarté perçait le ciel rouge. Un halo jaune doré a pris sa place. Il la gardera en ellipse, montant à peine au-dessus de l'horizon pour replonger ensuite dans la mer. L'été, l'ellipse est inversée, le soleil frôle l'eau sans jamais y sombrer. »

« Les peintures des aurores boréales finissent de sécher, et j'en suis assez satisfaite. Elles ne parviendront pourtant pas à marquer suffisamment les esprits. Il me faut quelque chose de plus ample, nerveux. Conquérant. Alors, j'ai décidé de prendre part à la pêche pour m'intéresser de près aux bateaux. L'année nouvelle me donne des envies d'action.
Il n'a pas été simple de me faire embarquer sur un navire. Les femmes y sont interdites. Selon des croyances obscures, elles porteraient malheur. En réalité, la plupart des pêcheurs pensent surtout que les femmes se lamentent, qu'elles vont passer leur temps à vomir et à implorer un retour prématuré au port. Et que ce n'est pas leur place, tout simplement. Jakob, le jeune propriétaire de la barque, m'a servi d'intermédiaire. Mais les négociations ont été âpres. Il a dû faire valoir que j'étais, certes, une femme, mais en pantalon. Bon. Elle fume des cigarettes. Oui. C'est une artiste. Et ? Eh bien elle pourrait par exemple peindre votre bateau, cher Olsen. »

« Un orage s'annonçait un matin, je me suis hissée sur les hauteurs du port, et j'ai distingué, impuissante et interdite, les bateaux partir en mer sous un ciel noir et lourd, secoués par les flots, quand les rochers auprès d'eux recevaient de plein fouet les courants violents. J'étais à la fois soulagée d'être en sécurité et terriblement envieuse de me trouver au cœur des éléments, auprès des hommes revêches. J'ai alors peint plusieurs cartons, avec ardeur.
En navigation, les bateaux se découpent sur fond de mer ou de ciel. Ici, ils sont toujours confrontés à la roche, au mur des Lofoten. Selon certains angles de vue, le Fløyfjellet les enferme abruptement. Selon d'autres perspectives, ce sont les maisons des pêcheurs et des hangars qui leur servent de toile de fond. Dans la faible lumière des jours actuels, le contraste est mince entre sujet et arrière-plan, même si les formes des maisons sont davantage rectangulaires que les coques. Mais enfin, les uns comme les autres sont faits de bois peint. Les jeux de couleurs tendent alors vers une harmonie. Tandis que la roche est toujours une confrontation. C'est l'élément le plus opposé qui soit au liquide marin, physiquement comme esthétiquement. Celui qui repousse durement les bateaux, les brise, alors qu'une rive herbeuse peut bien accueillir une barque délaissée. »

« Aujourd'hui, j'ai ainsi passé des heures en Inde, tout en arpentant vainement le petit espace de l'atelier. 
Je n'irai sans doute pas tellement plus loin. Pas plus loin dans le dépaysement, dans la moiteur, l'intensité des odeurs, des couleurs, des mouvements. Un voyage dans le sous-continent pourrait à lui seul combler tous les désirs de voyage, toutes les connaissances du monde. Plongée dans l'agitation frénétique des temples, immergée dans la foule des rues, j'ai eu tant de fois l'impression vive de me trouver dans le creuset de l'humanité.
Mais c'est plus profond. Une radicalité. Une impudeur ? À moins que ce ne soit un autre rapport à l'espace commun ? Mais des nudités, de la maladie, des mutilations, des cicatrices, des corps qui se lavent, qui défèquent, qui dorment, qui mangent, jamais je n'en ai vu autant, si proches, si exposés. La chaleur, ou la moiteur, aidant, cette manière de se vêtir de voiles à laquelle j'ai été poussée, avec les saris, m'a fait ressentir mon propre corps comme jamais auparavant. Je suis de ces femmes qu'on a dressées au corset. Libérer son ventre, comme il est si courant là-bas, n'est pas un petit geste. Et pourtant, en tant que membres de la délégation royale, nous étions tellement tenus par les conventions.
L'Inde ne se visite pas à distance raisonnable, elle s'insinue en vous, par tous les pores de votre peau, si flasque et pâle soit-elle. Le sud du pays vit encore dans mon souvenir comme un ensemble où le minéral, le végétal, les senteurs, les couleurs deviennent matière, où tout est puissamment organique. Les fleurs se donnent à manger, les parfums à malaxer, les huiles tachent, les décoctions pourrissent.
Le temple hindou incarne une vision de l'enfer où tout ordre est inversé, ou bien exacerbé. Le sol est si gras, si noir, que j'ai failli tomber à chaque pas, bousculée, abasourdie par tant de monde, de marchands, qui s'insinuent dans les espaces les plus sacrés, de bruits, de musiques stridentes, les cloches, les cris, les visages pâmés des croyants, les ribambelles d'enfants qui ne prennent, eux, rien au sérieux, la foule, l'agitation, constantes, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Je n'ai rien compris à l'Inde. Rien. Et je n'ai rien tant adoré qu'y être ballottée, éreintée dans mes certitudes. Il est certain que les missionnaires y perdent leur temps. Ce pays n'entrera jamais en chrétienté, jamais. »

« De souvenir, l'Inde est devenue un fantôme agité qui vit en moi. Parfois obsédant. »

« Je n'ai pas eu à aller très loin, simplement en face du Fløyfjellet. Tout y était admirable, radicalement pictural. L'endroit fut choisi dans la foulée, le bord du fjord, la montagne, notre montagne, devenue singulière sous la lumière oblique, encore rose, du jour évanescent. Je n'avais que mes petits cartons mais tout était là, à portée d'yeux. Alors j'ai peint avec sérieux, avec intensité. Avec exaltation. Le bleu métallique des pentes du nord affrontait le rose doucereux de celles s'étalant au soleil. L'ocre affleurait certains volumes, presque radiant. Tout cela donnait une bataille sur mon carton, les couleurs se mêlaient, se gardaient, les unes aux autres, les unes des autres. Tracés frénétiques, où le blanc domine, mais teinté, piqué des autres nuances. Des touches appuyées qui viennent déposer leur excès de peinture, dévoiler, érafler une sous-couche, ourler de leur contraste la couleur opposée. Ici et là, j'ai laissé leur union, le mauve, affleurer. Mais c'est de leur confrontation que se sont créés les volumes, ou leur illusion. »

« D'ailleurs, j'ai eu la tentation de refaire une expédition au fjord des cygnes chanteurs pour l'unique plaisir de tester sa teinte. Parfois, je doute de la réalité de ce que j'y avais vu ce jour-là, l'un des tout premiers hivers que je passais aux Lofoten. Un espace au creux des montagnes, baigné par le Gulf Stream, qui empêche la transformation de l'eau en glace, et cette colonie de cygnes qui, au lieu de voler vers le sud, reste à tirer des rives les herbes marines leur servant à se nourrir mais aussi à nourrir les quelques vaches de l'unique petite ferme qui borde la pièce d'eau. »

« Te souviens-tu de cet homme qui nous avait interpellés alors que nous nous promenions sur un sentier, la première fois que nous sommes venus sur l'archipel ? « Étrangers, il est bien trop facile de venir aux Lofoten en été ! Les paysages sont plaisants, les pentes des montagnes regorgent de fleurs, de myrtilles, qui peuvent suffire à vous nourrir, et, si vous cherchez bien, dans les tourbières vous trouverez les baies jaunes, les plus précieuses au monde. Le temps est certes parfois capricieux, mais jamais réellement mauvais. Et, même partiellement obturé par les nuages, le soleil tourne en ellipse bienveillante au-dessus de vous sans prendre de véritable repos. Le vent ne fait que vous fouetter salutairement les sangs, à vous citadins amollis et craintifs. Mais l'hiver, alors c'est autre chose ! L'hiver est la vraie nature des Lofoten. Il faut un peu plus de courage pour affronter la nuit perpétuelle, les tempêtes ou les ouragans, le froid, l'humidité, le brouillard tenace, la neige en abondance. Il faut, surtout, de la passion pour accéder au spectacle incomparable des aurores boréales, des sommets opalins illuminés par une pleine lune glaciale. Le rare soleil fait étinceler le givre de vos modestes abris par la fenêtre desquels vous contemplez le départ d'une armada de bateaux vikings à l'assaut des bancs de morues... Revenez donc en hiver, étrangers, pour mesurer la beauté de l'Arctique et la sauvagerie de son apothéose ! » »

« Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c'est l'aube. À l'autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l'atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. »

« Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.
Partant de rien, j'ai développé ma peinture à l'intérieur même de ce territoire. Je le façonne sur la toile autant qu'il façonne ma façon de travailler. C'est bien plus qu'un défi, plutôt ma volonté peut-être orgueilleuse de convaincre les critiques suédois. Rien au monde ne me mobilise plus que mon dialogue fécond avec ce territoire tel qu'en lui-même. Les jours où le ciel comme la mer restent plongés dans les ténèbres, seulement traversés par des lueurs fantasques, les jours où un lourd voile de brume enserre terre et mer, les jours qui s'étirent d'une aube dorée jusqu'à un crépuscule chatoyant de reflets ensanglantés, les jours où la blancheur absolue de la neige recouvre jusqu'au ciel... »

« C'est ainsi que ma longue campagne de peinture s'achève. J'ai envie d'autre chose, vite. Qui passe par ta présence, par notre solitude à deux, avant le retour au monde. »

Quatrième de couverture

« J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d'un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l'impérieux appel de ces terres arctiques. L'âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.

Inspirée par l'œuvre d'Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D'une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d'une femme d'exception.

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans-Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé plusieurs ouvrages consacrés à la littérature pour la jeunesse. Romancière, elle a publié La Fabrique du monde (2013), L'Incertitude de l'aube (2014), De terre et de mer (2016) chez Buchet-Chastel, et Après Constantinople (2019) chez Gallimard. 

Éditions Denoël,  janvier 2024
119 pages 

samedi 21 octobre 2023

Ma tempête ★★★★☆ de Éric Pessan


« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? » 

Regarder les vagues que la pluie dessine sur la vitre de la fenêtre du salon, ne pas se laisser impressionner par les éclairs, laisser passer la tempête extérieure comme intérieure, et lutter pour ne pas laisser ses rêves se rouiller. 
C'est un peu le programme de David,  un papa metteur en scène recemment congédié, et une lecture bien à propos, c'est jour de tempête par ici.
Une lecture originale que j'ai beaucoup appréciée, elle est un pamphlet, un essai, un roman... un peu tout cela à la fois. Elle est un bel hommage au monde du théâtre, elle est instructive, raconte Shakespeare et le théâtre 🎭  de son époque, que les femmes n'avaient pas le droit de fouler les scènes, les scènes qui s'improvisaient dans les rues, à ciel ouvert, et laissaient une large place à l'improvisation, des textes relus scrupuleusement pour satisfaire les seigneurs...
Des mots comme un écrin pour réfléchir sur l'art, sa place dans notre société, son utilité, pour rappeler que la culture n'est pas un simple bien consommable. 
Des mots qui évoquent aussi les luttes fratricides, le monde des intermittents du spectacle, les relations au sein du couple, la paternité, la famille, l'éducation.
« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »
J'ai aimé découvrir cette œuvre de Shakespeare que je connaissais pas, lire sur la création et l'écriture, lire ces pages empreintes de fureur, d'amour et de joie.
Une mise en scène subtile et intelligence. Cette journée de tempête, dans un appartement, donne lieu à de beaux moments complices entre un père et sa fille, la maman présente par la pensée, en filigrane. 

Un auteur dont je n'avais encore jamais foulé les pages. Je vais y remédier ;-)
« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

« Nous sommes de l'étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie 
Infime est couronnée par un sommeil »
Shakespeare, La Tempête (traduction André Markowicz)  

« Si les enfants savaient combien de fois ils parlent dans le vide. C'est peut-être un point commun avec les comédiens, pense David en souriant à ses propres idioties. »

« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »

« Jusqu'à quel point deux personnes qui s'aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Ce matin, Anne virevoltait entre cuisine et salle de bain, tout ce qui se déroule dans la vraie vie n'est pas superposable à une pièce de Shakespeare, impossible de passer la mère sous silence, elle est là, elle souffre elle aussi, David le sait, bien qu'il la perde un peu de vue dans l'inquiétude grandissante des journées. Elle virevolte beaucoup depuis quelques semaines, depuis qu'il est devenu évident que, dans leur couple, c'est elle qui est du parti du mouvement et David de celui de l'immobilité. Anne est professeure de français, un jour l'enfant comprendra ce que cela signifie d'enseigner du lundi au vendredi, et David, lui, est comédien, comédien à terre, comédien sans projet, sans planche de salut, sans espoir pour l'instant d'un jour remonter sur scène. Comédien au plus bas, lessivé, naufragé lui aussi. Comédien marqué par la faillite de ses espoirs, par l'abandon, la poisse. C'est Anne qui ramène mois après mois son salaire à la maison, c'est grâce à elle que tous trois vivent, cahin-caha, avec ce peu. »

« Dehors, à nouveau, un roulement dégringole du ciel pour venir s'écraser lourdement au sol. L'enfant sourit, tout les reconduit à la tempête, elle est l'événement qui permet aux histoires innombrables de naître. C'est peut-être ainsi que l'homme a commencé à inventer des fictions: trempé et apeuré, il contemplait une tempête, sursautait à la vue de l'éclair et tremblait au son du tonnerre, et il n'a pas voulu que sa peur n'ait ni cause ni conséquence, il n'a pas voulu que l'incroyable énergie des vents, de la foudre et de la pluie soit inutile, alors il a inventé une histoire pour mettre un peu d'ordre dans ce déchaînement aveugle et sourd. Il a lié les perles de la tempête le long d'un fil narratif pour en fabriquer un collier, une croyance, une œuvre d'art. »

« Depuis des mois, son langage se précise de plus en plus, elle a vite abandonné les glossolalies de la toute petite enfance pour se réjouir de la juste musique des mots. »

« L'apprentissage du langage passe par cette poésie directe, ces courts-circuits rapides, ces sauts vifs que certains poètes mettent quelquefois des années à reconquérir. »

« Prospéro est un artiste, il parle d'art pour dire magie, il tient son savoir des livres. Il a acquis des pouvoirs inestimables, c'était sur ce point que David voulait insister sur scène. Si le spectacle n'avait pas été annulé, il aurait accentué la nécessité de l'art. Il désirait glisser un doute dans la tête du spectateur: Prospéro est-il un magicien ou un artiste ? David avait envie d'introduire cette ambiguïté-là : la possibilité que rien de ce qui se joue sur scène ne soit vrai, la possibilité que toute l'histoire soit un conte écrit par Prospéro ou une toile peinte par lui, un oratorio qu'il a composé. Pas besoin qu'il provoque vraiment le naufrage d'un navire, l'énoncer suffit. La fiction peut venger du réel, c'est peut-être une consolation pathétique mais elle n'en est pas moins nécessaire. Pour monter cette pièce, David avait retraduit le texte, il s'était octroyé le rôle de Prospéro et devait signer la mise en scène, c'est dire si l'abandon de la production lui a causé trois fois plus de peine. Alors peu importe, laissons Ariel protester encore et encore, Prospéro ne le lâchera pas, comme l'écrivain ne renonce pas à poursuivre l'écriture de son roman. Brouiller les pistes est une liberté à conquérir ; David aimerait regarder la réalité tomber en poussières, s'effilocher jusqu'à n'être plus qu'un sable docile qui coulerait entre ses doigts, et jouir un instant de cette conquête parce qu'il sait pertinemment qu'il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte de cette victoire. Le réel résiste, donne des coups de griffe, refuse de se laisser encager dans la fiction. »

« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? »

« Les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait de quoi est tissée cette étoffe-là. Avec aplomb ou détachement, il arrive à la fillette de poser les questions essentielles : pourquoi papa et maman s'aiment ? Pourquoi papa est triste ? Toujours des pourquoi et jamais des comment bien plus faciles à expliquer. »

« Avec lenteur, David évoque les luttes fratricides. Shakespeare, dit-il, était le troisième enfant de huit. Les deux aînées, Joan et Margaret, des filles, sont mortes, l'une à la naissance, l'autre dans sa première année. C'est comme ça, ce qui nous apparaît intolérable de nos jours était la triste norme autrefois; dans cette seconde moitié du xvi° siècle, en Angleterre, 20 % des enfants ne survivaient pas au-delà de leur premier mois. 9 % mouraient à la naissance, a-t-il lu. Une autre de ses sœurs, la sixième enfant du couple, n'a pas survécu à sa huitième année. Toujours est-il que William a trois frères, Gilbert, Richard et Edmund, tous plus jeunes que lui. On ne sait trop quels rapports il a entretenus avec eux, mais si on lit son théâtre, on est frappé par d'étranges coïncidences : dans Le Roi Lear, Edmund complote pour usurper la place d'Edgar, son frère aîné, en le discréditant; Richard le bossu deviendra le roi Richard III en écrasant ses deux frères aînés, légitimes héritiers: Édouard et Clarence. Sans vouloir psychologiser à outrance le théâtre de Shakespeare, cela serait très étonnant que ce bon vieux Will n'ait pas réalisé qu'il baptisait deux de ses plus antipathiques personnages des prénoms de ses propres frères. Et Antonio a destitué son frère Prospero ; Claudius, l'oncle d'Hamlet, a assassiné son frère ; dans le Conte d'Hiver, Léonte, le roi de Sicile, soupçonne son frère de cœur, Polixène, d'être l'amant de son épouse. Selon l'historien et écrivain anglais Peter Ackroyd, grand spécialiste - entre autres-de Shakespeare, le passage de la Bible qui revient le plus souvent dans les textes du dramaturge, c'est le meurtre d'Abel par son cadet Caïn, cette scène serait racontée vingt-cinq fois par divers personnages des tragédies ou comédies de Shakespeare, alors rien de neuf sous le soleil. Nul ne sait ce qui pousse les frères à rivaliser. Peut-être certains parents donnent-ils l'illusion de n'avoir de l'amour à donner qu'à un nombre fini d'enfants. David se tait, contemple le gris cendré du ciel. Si un jour tu as des frères ou des sœurs, dit-il à l'enfant, j'espère de tout cœur que vous vous aimerez. »

« Tiens, prête-moi un bonhomme, je veux que tu entendes la tirade de Gonzalo, tu te souviens, c'est un courtisan qui se trouvait à bord du bateau, un homme simple et loyal, quelqu'un qui fera passer la morale avant le profit, un homme rare, donc. »

« Si l'on réfléchit trop aux hasards, on invente des miracles. »

« David se tait, il ne va pas fatiguer sa fille avec les crises, les grèves, l'augmentation nécessaire du nombre de cachets rémunérés, les contrôles, les attaques, les menaces. Depuis presque trente ans, ceux qui tiennent à tour de rôle les finances du pays ne veulent plus d'un tel statut. Après tout, ils considèrent que l'art est comme le reste, livré à la libre concurrence : soit on est rentable, soit on fait faillite et on disparaît. »

« Cette scène, de l'avis de David, est faite pour être en grande partie modifiée ou improvisée. À l'époque de Shakespeare, le respect du texte était une notion assez relative, il n'était pas rare qu'un comédien prenne le public à partie. En fonction de l'humeur et de l'ambiance, un comédien pouvait ajouter une danse, un numéro de clown, il quittait son rôle pour répondre aux miaulements ou glapissements des spectateurs. David essaie d'expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI ou au début du XVII siècle: on joue sur de vastes scènes, entre un numéro d'escrime et l'exhibition d'un ours, le théâtre est un drôle de cirque; ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes; dès qu'il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main-forte à ses comédiens préférés; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir trois mille spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens chiquent, boivent, mangent à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. La rencontre de Caliban avec Trinculo et Stéphano sert à ce que les comédiens s'amusent pour éviter de perdre l'attention du public, Shakespeare offre une respiration: sur les planches, il place l'enfant d'une sorcière, un bouffon, un ivrogne, le texte est certainement un simple prétexte à la farce. Alors qu'il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d'aller vers le grotesque et l'outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L'enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s'emporte. Écoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d'être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commen- cer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l'absurde, du mime, du clown, de l'outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait il voulait du théâtre, de l'artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d'un roman, l'auteur se permettait de rappeler au lecteur qu'il lit des mots alignés. C'était son idée, tous avaient commencé à travailler en ce sens. »

« Là, par exemple, le roi aurait joué un esprit et Trinculo, le bouffon. Il suffit de maquillage et de changement de costume. Un même comédien aurait été le plus noble et l'un des moins nobles personnages. La lutte des classes en direct. Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu'une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l'ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd'hui ce qui était obligatoire il y a quatre cents ans, c'est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. À la fin du XVIe siècle, en Angleterre, il était interdit à une femme d'être comédienne. Il a fait quelques recherches là-dessus, on parle d'une certaine Isabella Andreini, italienne, contemporaine de Shakespeare, interprétant le rôle de l'amoureuse dans la commedia dell'arte, mais si elle a joué en Italie ou en France, l'Angleterre élisabéthaine n'était pas prête à accueillir une telle modernité. À Londres, il faudra attendre plus de cinquante ans, à l'hiver 1660, pour qu'une femme joue le rôle d'une femme, Desdemona dans Othello. Un prologue joué sur scène prévenait le public de la présence d'une véritable actrice, loin d'être ce que l'on peut appeler une prostituée. Le roi Charles II est grand amateur de théâtre, il va décréter en 1662 que tous les rôles féminins pourront être interprétés par des femmes. »

« La mère de David, celle que Miranda ne connaît presque pas, lui a expliqué au téléphone qu'il n'avait qu'à faire des choses qui plaisent aux gens; les parents de David se piquent de culture. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, de curieux sursauts hygiénistes les décidaient à se rendre au concert, à l'opéra ou au théâtre ; ils allaient une à deux fois par an au spectacle, certains que cela ne peut pas faire de mal et convaincus que cela ne changera rien à leur vie. Tu vois, réfléchit David, je crois qu'il faudrait toujours aller voir un spectacle en pensant l'inverse, en se disant que peut-être ce à quoi l'on assistera pourrait bouleverser de fond en comble notre existence. »

« Enfant, David les a accompagnés une poignée de fois, il n'en garde pas d'autre souvenir que Ils allaient écouter les chanteurs de la télévision ou regarder une comédie bourgeoise jouée dans des décors hyperréalistes et empesés. En leur compagnie, il a vu La Flûte enchantée, l'opéra présenté à tort comme idéal pour les enfants. Heureusement, l'école a ouvert l'horizon bouché par les pesanteurs de sa famille. David a découvert le théâtre lors d'un atelier mené en seconde par une professeure de français, Ionesco et Beckett, de quoi dynamiter le mur du conformisme bourgeois. Au collège, Molière l'avait ennuyé parce qu'il était enseigné comme un texte mort écrit dans une langue morte, et non comme une parole à incarner, un mouvement chorégraphié par des répliques.
Deux types attendent un troisième qui jamais ne viendra, les hommes se transforment en rhinocéros. Les mots imprimés sur du papier étaient des animaux guettant l'ouverture d'une cage. Il fallait dire, crier, chuchoter, chanter, bouger. Il fallait vivre. La littérature n'était plus un cadavre à autopsier encore et encore, mais bien une défroque à endosser, un cœur vif, battant, intense. Cette année de seconde a été décisive. L'élève en tout point médiocre qu'il était avait trouvé une place où exceller. Et une direction vers laquelle s'orienter.
Le théâtre a changé sa vie. »

« Dans sa famille, on est de droite ou de ce centre économique libéral qui refuse de s'avouer de droite, c'est-à-dire que l'on ne s'attaquera pas frontalement à la culture, on n'est pas fasciste tout de même, on respecte le cinéma et le théâtre, la danse et la peinture, l'opéra et la poésie, la littérature et la musique à condition que les artistes demeurent à leur juste place et que les impôts ne servent pas à financer un art hors-sol, non rentable, non apte à susciter des recettes. L'exception culturelle est - dans la bouche du frère et des parents de David - une aberration inventée par celles et ceux qui n'ont pas assez de talent pour gagner leur vie.
Le pire, c'est que cette idéologie galope, on la retrouve partout, un soir à l'apéritif, un collègue d'Anne, professeur de français, a demandé à David s'il avait fait une étude de marché avant de se lancer dans la production de La Tempête. Au début, David a cru à une plaisanterie, mais non, l'enseignant parlait sérieusement. Le conditionnement marketing contamine tous les secteurs du monde. Pour beaucoup, si un spectacle fait venir mille spectateurs et un autre vingt mille, il est une évidence que celui qui aura fait le plus d'entrées payantes sera le meilleur. Il est de plus en plus difficile de faire entendre qu'il existe des critères qui ne sont pas économiques. »

« Il faut s'appuyer sur la parole, avait-il dit, C'est comme un travail choral. On reprend la parole de l'autre pour l'amener un peu plus loin. C'est un crescendo. Le plus important, c'est la circulation : comment la parole circule. Il ne faut pas jouer le sens, sinon on explique mais on ne joue pas. C'est la voix qui rend les choses vitales. Le mot doit construire un espace. Il doit pouvoir s'épaissir. »

« On recommence, disait-il, mais sans l'intelligence de la logique. C'est trop réfléchi, oubliez que vous jouez Shakespeare, oubliez le classique, le poids, la tradition, les mots sont comme de petits véhicules, la phrase dessine le mouvement. Un monologue, ça tient à partir du moment où on a l'impression que chaque phrase est une fin. Si tu laisses penser qu'il te reste dix lignes de texte, ça ne marchera pas. »

« [...] la peur est partout, on voit des yeux qui roulent et des morves qui coulent, les voitures ripent dans les flots boueux, s'emboîtent les unes aux autres, leurs carrosseries s'ouvrent et les débris des moteurs mitraillent les rues en ricochant sur l'asphalte. Des blocs arrachés d'on ne sait où se donnent l'apparence de géants marchant dans les rues, le ciel s'est déchiré, la nuit s'accouple au jour, la rage de l'ouragan ne fait que croître et des vagues emportent des auto- bus, les vents épluchent la ville de toutes ses couches superficielles, bientôt il ne restera que l'os de la désolation. L'orage vomit l'eau du ciel en y mettant un acharnement millénariste, un dieu aurait maudit la ville que l'ouragan ne pour- rait être plus violent; les tuyaux de gaz cèdent et projettent de longs arcs de feu qui roulent sur les avenues; les vents attrapent par poignées tout ce qui traîne encore au sol pour en bombarder les trottoirs, il pleut des vélos, il pleut des ferrailles, il pleut des présentoirs et des affiches, il pleut de la terre et des fleurs, des automobiles et des kiosques, des tuiles et des gouttières, des stores et des parasols, des chaises de café et des étals de marché [...]. Le bord des quais n'est plus discernable du cours des eaux, tout tourbil- lonne et s'épuise, se creuse et se répand, coule et s'écrase. La ville est une masse de papier mâché, elle s'enroule comme si une main titanesque avait retiré le bouchon d'une bonde, les immeubles ivres titubent, des cavernes s'ouvrent sous les pas, des geysers de feu répondent aux colonnes d'eaux boueuses, ici quelqu'un klaxonne et le son de cette détresse rassurerait presque les oreilles, ce son ridicule dans le grand vacarme de la fin du monde est d'une réconfortante familiarité, puis le klaxon se tait, la voiture file dans le ciel, météore qui ira s'écraser hors de vue [...]. »

« [...] il préfère agir sans éclat, en coupant en douce les subventions des compagnies de théâtre, par exemple, en évoquant la nécessité de faire des économies, en parlant de crise, de pragmatisme obligatoire, d'impossibilité d'étirer les budgets, il se garde bien d'exprimer son mépris du monde de l'art, de la culture, si un journaliste se trouve dans les parages. Son mépris, sa morgue, sa suffisance, il les réserve à la sphère familiale. »

« Pas de raison de soutenir une compagnie ou un artiste non reconnu par le public. L'art est nécessaire à partir du moment où il est populaire, facile, consensuel, distrayant. David écoutait, il sentait monter la colère mais il se taisait pour ne pas gâcher la fête. Il se connaît, il  n'a pas la patience des arguments : face à la bêtise, il explose. Et son frère continuait, satisfait de son ronron, allant chercher dans le porte-revues des parents le programme d'un théâtre et s'indignant de ce qu'il ne reconnaisse aucun nom. Si on veut faire venir le public dans les théâtres, il faut l'attirer en programmant des célébrités. C'était son credo. Il confondait culture et amusement, comme beaucoup. Les politiques culturelles soumises à l'applaudimètre, rien sur l'éducation artistique, on donne aux gens ce qu'ils veulent, on ne cherche pas à enseigner, à développer la curiosité, à attirer les publics, à permettre l'expression d'une diversité, à soutenir la culture; on reste dans le petit monde à paillettes du consensuel. La culture pensée comme un divertissement sans importance et jamais comme une émancipation, comme une émotion, et surtout pas comme un effort. »

« L'acte V commence devant la cellule de Prospéro. De nombreux critiques ont vu en lui une sorte de double de Shakespeare. David n'est pas vraiment en accord avec cette vision un peu réductrice des choses. Il ne pense pas que cela soit si simple. Shakespeare a dû mettre du sien dans tous les personnages de ses pièces, il est autant Othello, Juliette, Shylock, Horatio que Desdémone. Ce qui diffère chez Prospéro, c'est qu'il n'a qu'un pouvoir : celui de ses livres. Il est l'écrivain universel. Sans ses livres, il perd son art. Sans son art, il ne contrôle plus les esprits et l'étoffe dont sont faits les rêves se déchire.
Il n'est pas certain qu'il faille tout le temps chercher les clés d'une œuvre dans la biographie de son auteur, c'est le travers dans lequel tombent la plus grande partie des biographes de Shakespeare, ils cherchent à justifier la moindre réplique ou le moindre sonnet par des expériences tirées de son existence. Ce serait sous-estimer l'invention. Au fil des siècles, il a été raconté beaucoup de bêtises sur Shakespeare, sans doute parce qu'au XVIe siècle, les sources historiques sont rares, ensuite certainement parce que sa réussite et la place qu'il occupe dans le paysage littéraire anglais ont suscité des jalousies, des envies, des colères et des rivalités. On a tout fait pour le discréditer ou pour augmenter ses mérites selon qu'on le considérait comme un imposteur ou comme un génie. Nul doute qu'avant tout Shakespeare était un homme, il a fait ce qu'il a pu, et c'est déjà pas mal.
Ses détracteurs se moquaient de son ignorance du latin et du grec, ne lui pardonnaient pas de ne pas être passé par l'université, l'accusaient de plagier ses idées. Ses partisans lui donnaient des origines très populaires, faisant de son père un boucher, l'imaginant gravir un à un les échelons de la réussite sociale. En vérité, il semble que les parents de Shakespeare aient été de riches bour- geois, il est né à Startford-upon-Avon, à 150 km au nord-ouest de Londres, juste en dessous de Birmingham, en avril 1564. Gantier, négociant, usurier, habile spéculateur foncier, son père John a été conseiller municipal puis maire de Stratford. Sa mère, Mary, fille de fermiers aisés, est une riche héritière. L'enfance de Shakespeare est préservée, même s'il semble que ses parents aient régulièrement des problèmes liés à leur foi catholique alors qu'en Angleterre, il vaut mieux s'afficher anglican, en scission avec la papauté. Mais peu importe, David voudrait juste que sa fille se figure qui était l'auteur de La Tempête, quelqu'un né hors de la noblesse, mais quelqu'un sans réels soucis économiques. D'ailleurs, Shakespeare ne sera pas que comédien, poète et auteur de théâtre, il sera aussi toute sa vie un homme d'affaires avisé. Il va à l'école qu'il quitte rapidement, à l'âge de treize ans, sans doute pour travailler auprès de son père. À dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, vingt-six ans, enceinte de lui, ils auront une première fille, Susanna, puis des jumeaux, Hamnet et Judith, deux ans plus tard, et Shakespeare filera à Londres, n'abandonnant pas juridiquement sa famille - il semblerait qu'il ait envoyé de l'argent à son épouse - mais vivant dorénavant en célibataire. Depuis quatre siècles, les spécialistes se disputent pour savoir si, oui ou non, Shakespeare aimait sa femme. Le peu qu'il lui lègue à sa mort, le fait qu'il n'ait pas vécu avec elle et qu'elle n'ait jamais porté d'autres enfants de lui malgré ses visites régulières semble plaider pour le non. Exégètes et linguistes s'entredéchirent pour déterminer si, dans l'un de ses sonnets, il fait allusion à son épouse en écrivant Hate Away, loin de la haine, qui se prononçait Hathaway à la fin du xvIe siècle. Les histoires d'amour des adultes sont d'une terrible confusion. Passons, vite. À Londres, Shakespeare sera apprenti comédien, puis comédien, puis auteur, puis il atteindra la célébrité en devenant poète, mais s'en retournera toujours au théâtre. À cette époque, les auteurs se piquaient sans cesse des sujets, des phrases, des vers, ils allaient puiser leur inspiration dans l'histoire ou chez les Antiques. On a beaucoup accusé Shakespeare d'avoir pillé Ovide, d'avoir picoré dans les textes de l'autre grand auteur dramatique anglais, Christopher Marlowe, son strict contem- porain (ils sont nés la même année, le même mois) qui a été célèbre avant Shakespeare et dont on ne sait trop s'ils ont été rivaux, amis ou simples collègues. Toujours est-il que Marlowe, lui, avait étudié à l'université et que l'on a prétendu qu'il était le véritable auteur des textes de Shakespeare. N'oublions pas que celui qui veut inventer doit apprendre à imiter.

On a nié à Shakespeare la paternité de ses œuvres, c'est une pensée très anachronique, on est troublé que l'écrivain le plus célèbre d'Angleterre ait été comédien, comme si les acteurs n'étaient que de stupides récitants. S'il n'avait pas écrit ses pièces, Shakespeare n'aurait pas fait fortune, il n'aurait pas acheté des terres et des maisons tout au long de sa vie. Au fil des siècles, la société a placé très haut les auteurs et s'est toujours méfiée des comédiens. Molière a subi les mêmes procès que Shakespeare. Au XIXe comme au début du XXe siècle, des intellectuels ont affirmé que ce bon vieux William n'avait pas existé. De simples recherches dans les archives ont démontré ensuite qu'un homme de ce nom était né, avait vécu, était mort, et que cet homme-là avait tout au long de sa vie écrit et joué du théâtre. S'il n'avait pas été comédien, nul doute que son œuvre n'aurait pas été aussi aboutie. Sa connaissance précise de la scène et des réactions du public lui a permis de composer ses comédies et ses tragédies. Il savait quand les gens riaient, comment ils écoutaient, pourquoi leur attention se perdait, de quelle manière les distraire, les émouvoir, les bousculer, les faire rire, les provoquer, les saisir, les attirer dans la nasse de son art. Il connaissait intimement le travail de la scène, il partageait les planches avec les comédiens de sa troupe, il pouvait à merveille inventer un Richard III, un Roméo, une Juliette, un Falstaff ou un Hamlet puisqu'il avait déjà en tête le corps, la voix, les gestes et les manies de ceux qui interpréteraient ces rôles.
Toujours, les comédiens ont été sous-estimés, faut-il voir dans leur capacité à se transformer en glissant d'un rôle à l'autre la cause de cette méfiance ? À force de les observer changer de peau, le public s'est demandé qui ils étaient réellement. Celui qui se dissimule sous le masque, le costume, son si bel uniforme ou sous le maquillage fait peur. On a beau le scruter, on ne connaît pas son vrai visage. Tandis que les auteurs rassurent : le public a la troublante impression d'une familiarité, les gens croient percer les pensées d'un écrivain en lisant ou en écoutant les mots nés de lui. Il est pourtant aussi simple d'écrire, de dire ou de jouer un mensonge.
Au fil des siècles, Shakespeare est devenu l'un des auteurs les plus célèbres de l'histoire de l'humanité. Hier, en prenant le bus, David a noté cet affichage de la compagnie de transport: to bip or not to bip, un slogan contre la fraude incitant à valider sa carte d'abonnement. Il s'est demandé combien d'usagers pensaient à ce vieux Will en lisant cette phrase.

Shakespeare était auteur et comédien, il a écrit parfois trop vite, il a copié, il a sacrifié l'exigence à l'urgence, il a souvent écrit en collaboration, il a sans cesse remodelé ses textes en fonction d'impératifs politiques ou économiques, il a été génial et humain, pragmatique et inspiré, vulgaire et lyrique, épique et intimiste, drôle et tragique, il a été multiple comme n'importe qui peut l'être, et il a rondement su mener sa carrière. Son œuvre est restée parce qu'il a tout mis en œuvre pour qu'elle reste. C'est la grande différence avec son pauvre contemporain Cervantes qui n'a su qu'accumuler les faillites sans jamais bénéficier des fruits du Quichotte, le premier best-seller mondial.
Shakespeare a été Shakespeare, un homme qui a fait passer sa carrière et son désir de gloire avant sa famille, qui a jalousement préservé sa vie privée pour mieux exhiber sa vie publique. Il a suivi les modes pour mieux les devancer. Shakespeare est un puzzle vieux de plus de quatre cents ans dont de nombreuses pièces ont été égarées. Il faut prendre garde à ne pas demander aux auteurs classiques une cohérence que nous sommes incapables d'exiger de nos propres vies. »

« Lentement, les noeuds se défont, c'est une chose souvent revenue dans le théâtre élisabéthain : tout ce qui a été tricoté sous les yeux des spectateurs se détricote, et - comme par magie - les fils ont changé de couleur. Prospéro est enveloppé de sa robe de magicien comme David de cette nappe, Ariel va chercher le roi et sa suite, toute la pelote est là, sur scène, hébétée, chancelante, le roi, les nobles et le frère félon de Prospéro font cercle, les enchantements tombent un à un, les yeux s'ouvrent sur la réalité : c'est-à-dire sur la fiction, parce que le naufrage était une fiction et que, depuis qu'ils sont sur cette île, les passa- gers jouent à leur insu une pièce de théâtre. De la musique éclate, David pose une enceinte au sol, tout contre l'enfant qui roule sur la couette, il lance l'opéra que Purcell a composé en s'inspirant de la pièce. À ce moment, sur scène, se tiennent des comédiens interprétant des personnages ensorce- lés devenus naufragés pour que se révèlent leurs vrais visages. Gonzalo est droit et fidèle. Alonzo, le roi, est dévasté de chagrin - il croit toujours que son fils, le nounours Ferdinand, s'est noyé - mais il demeure bon et juste malgré son chagrin. Sébastien, le frère du roi, révèle sa véritable nature de comploteur. Antonio est maintenant aux yeux de tous le voleur du duché de son frère. Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité éclate. De l'artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaître quelqu'un, il vaut mieux lui demander de révéler l'ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« La fin est un monologue. Les fins sont souvent des monologues. Même quand plusieurs personnes se parlent, le signe de la fin est qu'elles ne s'écoutent plus, elles croisent des monologues. Dialoguer est un art difficile. Dialoguer réellement, c'est-à-dire accueillir la parole de l'autre en acceptant la possibilité qu'elle nous bouleverse, ou qu'elle modifie notre propre parole, ne se produit presque jamais dans une vie. »

« Il est harassé par avance à l'idée de défendre l'importance de la culture pour l'émancipation des individus. Son frère monologue impératifs de croissance, productivité, compétitivité, ajustement de l'offre à la demande. Ce serait ça, dans le fond, être de gauche ou de droite ? Opposer la nécessité d'éduquer à celle d'ajuster l'offre ? »

« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

Quatrième de couverture

DAVID EST METTEUR EN SCÈNE DE THÉÂTRE. IL APPREND UN MATIN QUE SA FUTURE MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE DE SHAKESPEARE NE SE FERA PAS. CE REVERS, LE DERNIER D'UNE LONGUE SÉRIE, LE PLONGE DANS UNE PROFONDE CRISE EXISTENTIELLE. SEUL ESPOIR À L'HORIZON : IL DOIT GARDER SA FILLE CAR LA CRÈCHE EST EN GRÈVE. DAVID VA LUI JOUER SA MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE.

À QUOI SERVENT LES ARTISTES? À QUOI SERT L'ART ? À QUOI SERVENT CEUX QUI NE FONT PAS DES MÉTIERS SÉRIEUX ? QUE LAISSENT-ILS À LEURS ENFANTS, À NOUS, AUX AUTRES, AU MONDE, SINON LE PLUS PRÉCIEUX DES CADEAUX : L'ÉTOFFE DES RÊVES ?

ÉRIC PESSAN EST NÉ EN 1970. IL EST AUTEUR DE ROMANS, DE FICTIONS RADIOPHONIQUES, DE TEXTES DE THÉÂTRE, AINSI QUE DE TEXTES EN COMPAGNIE DE PLASTICIENS.

SELON LA LÉGENDE, VULCAIN A FORGE LE BOUCLIER DE MARS, LE TRIDENT DE NEPTUNE, LE CHAR D'APOLLON, DANS L'ASSEMBLÉE DES DIEUX, IL N'EST CERTES NI LE PLUS FORT, NI LE PLUS BEAU; MAIS PARCE QU'IL A DONNÉ AUX AUTRES LE MOYEN DE LEUR PUISSANCE, IL EST LE PLUS NÉCESSAIRE.

LES ÉDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN FORGENT PATIEMMENT LES OUTILS DE DEMAIN. ELLES PRODUISENT DES TEXTES. ELLES NE CROIENT PAS AU GÉNIE, ELLES CROIENT AU TRAVAIL. ELLES NE CROIENT PAS À LA SOLITUDE DE L'ARTISTE, MAIS À LA BIENVEILLANCE MUTUELLE DES ARTISANS. ELLES ESPÈRENT PLAIRE ET INSTRUIRE. ELLES SOUHAITENT CHANGER LA FIGURE DU MONDE.

Éditions Aux forges de vulcain, août 2023
134 pages