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mardi 12 novembre 2024

Arctique solaire ★★★★★ de Sophie Van der Linden

Prolonger un week-end prolongé. Quelle belle idée ! 
L'accompagner de ce voyage dans l'Arctique, deuxième bonne idée. 
Une lecture comme une parenthèse enchantée, une escapade revigorante, agréablement solitaire, contemplative, salutaire.
Délicate et subtile.
Colorée. 
Du blanc. Du bleu. Du vert. Des traînées de jaune.
« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte.
Peindre les Lofoten, les aurores boréales, c'est convoquer la patience, la solitude, la palette idoine, s'apparenter à une ourse polaire...c'est toucher du doigt un idéal. »
J'ai rencontré une peintre, une femme, aimée et aimant, sans fard, isolée, en pleine quête artistique, pour « [a]ccomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »
« La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »
J'ai été attendrie par ce tableau. 
Poétique. 
Ces pages ont aimanté mon regard.
« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »
Merci !

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« Et les lumières sont arrivées, crescendo, annoncées par les verts habituels, à peine teintés de jaune. Une danse des voiles à la Loïe Fuller, douce et envoûtante. Peu à peu, elles se sont déchaînées. Le bleu clair s'est mêlé au vert, des traînées jaunes se sont fait une place, des verticales étincelantes ont déchiré la nuit. Des apparitions blanches, vives, formant halos, ont enfin occupé le ciel magnétique, illuminant furtivement les montagnes. J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unis- son de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

« La station de Tangen vient de s'effacer, les pins réapparaissent à la fenêtre du compartiment, sombres, massifs, et je cherche machinalement du regard les épilobes qui accompagnent nos voyages d'été d'un salut monochrome, rose violacé. La nuit domine à présent, et les bas-côtés ne sont plus qu'un brun triste. La vie s'est retirée de la végétation affaissée, un épais manteau neigeux ne va plus tarder à la couvrir tout à fait.
À l'approche de l'automne, une feuille morte qui racle sèchement les pavés, un frisson vespéral, quelque chose dans l'air, tout simplement, m'alerte déjà : « Bientôt, ce sera le temps des Lofoten. »
L'hiver véritablement installé, en son cœur le plus sombre, lorsque la nuit s'attarde, alors, c'est le moment du départ, en réponse à un appel tenace. Celui du vent assourdissant, des amas d'étoiles, de l'immensité blanche se teintant de nuances changeantes... Celui du sens profond que j'ai trouvé dans la peinture de ce territoire indocile. »

« C'est une chose étrange de ranimer les souvenirs d'une jeunesse parisienne dans la pénombre d'un compartiment désert, filant en direction du Grand Nord. Là-bas m'attendent des ciels qui, jamais, n'ont la lourdeur d'un couvercle parisien de décembre. »

« Habituellement, dans les trains de nuit, j'attends quelques minutes, au réveil, avant de regarder par la fenêtre. Le temps de deviner, ou plutôt d'imaginer quel paysage apparaîtra. Incertitude de l'aube. Qui a vu, de la vitre d'un train en marche, un soleil rose se lever sur le désert ne peut plus renoncer aux voyages ferroviaires. Mais cette fois, je ne veux rien perdre de mon trajet, que j'ai trop attendu. »

« La lune est pleine et permet aux paysages de se maintenir à vue. Le dos soutenu par des coussins, je devine faiblement les bois, les champs, les rivières scintillantes sous la lumière blanche, et parfois, un lac, immense, bordé de hautes silhouettes de sapins qui défilent... Les nuages forment un halo, la nuit se teinte alors d'un bleu de Prusse. »

« J'existe intensément dans cet acharnement du geste de peindre non pas un paysage mais dans ce paysage, dans un territoire vierge de représentation, qu'il me faut constamment inventer, dans les efforts démesurés que commande l'étendue même de mes insuffisances techniques. »

« Les déjeuners chez Sarah [Bernhardt] étaient toujours des expériences totales, mais le premier auquel j'avais été conviée, boulevard Pereire, quelques jours après l'inauguration de mon exposition, reste le plus marquant. Un valet de chambre m'avait conduite le long d'un corridor sans fin débouchant sur un vestibule aveugle. Il permettait d'accéder à une grande pièce en longueur dans laquelle la lumière du jour parvenait par une verrière zénithale, les quelques fenêtres étant, comme le reste des murs, obturées par un amoncellement de meubles, d'objets d'art plus ou moins précieux, plus ou moins exotiques, de draperies, de tapis, de reliques, de plantes. Des bibelots anodins voisinaient avec de flamboyants exemples de la sculpture classique, des chiffons ornaient de vénérables antiquités égyptiennes ou chinoises, des vestiges de sanctuaires moyenâgeux...
Et puis, bien entendu, il y avait les peintures, dont la plupart étaient ses portraits. Dans un curieux glissement du temps, je retrouvai le portrait de Clairin, dont j'avais eu l'occasion de voir une reproduction lors de mon séjour de jeunesse à Paris. À l'époque, Sarah n'était encore pour moi qu'une figure fantasmée, et ce tableau avait participé pour beaucoup du mythe personnel que je m'en étais fait. À découvrir l'original, j'admirai alors moins le modèle que la peinture en elle-même. La composition en courbes, le chien dans le prolongement de la robe, les jeux de contrastes entre le décor sombre et la clarté éblouissante de la tenue, le rendu des plumes, et leur proximité avec le poil animal. Ce rouge, ce blanc.
Avec un pas de recul, je quittai toutefois la surface de la toile pour retrouver le regard direct, pénétrant, de Sarah, et celui par en dessous, discrètement menaçant, ou autoritaire, de son lévrier.
Non loin, le divan du tableau occupait un pan conséquent de la pièce. Lui aussi avait pris de l'âge, s'était stratifié. Il reposait devant un fond de tapisseries anciennes, recouvert de peaux d'animaux et de piles de coussins précieux et dominé par un imposant baldaquin d'allure royale. Au milieu d'un des longs murs s'ouvrait un couloir, au fond duquel, derrière un treillis doré et une paroi de verre, s'agitaient de véritables singes. Comme si nous nous trouvions au zoo, exactement.
Enfin, Sarah fit son entrée, majestueuse, chaleureuse. Elle était, dans l'intimité, pareille qu'au théâtre, avec ce mélange de sophistication et de spontanéité qui n'appartenait qu'à elle.
De sa démarche lyrique, elle me conduisit immédiatement dans un cabinet, pour me montrer quelques-uns des croquis de costumes composés et dessinés par elle- même, et que je trouvai sincèrement réussis. D'ailleurs, tout lui réussissait. Elle jouait la comédie, dansait, chantait, écrivait, sculptait dans son atelier en chemise de flanelle blanche. Elle montait à cheval, élevait des singes dans son appartement et dormait, tout le monde le sait, dans des cercueils capitonnés de satin blanc. Avec elle, on pouvait parler histoire de l'art, théologie, politique, poésie.
Quand je lui fis part de mon admiration pour ses talents hybrides, elle me répondit en riant: « C'est simple, je dors comme une bûche chaque fois que je vais me coucher et, mes cheveux étant naturellement bouclés, je ne perds jamais de temps à les coiffer. » »

« C'est vrai aussi de mes tenues, de ces pantalons larges et informes - affreux - qui ne me quittent plus dès que j'arrive à Fyrö. Je pourrais tenter de me façonner un style nordique tout personnel, afin de maintenir un semblant de féminité et d'élégance, même folklorique. Il y a cette série de photos que tu avais faites. Dans le style « chauve-souris d'opérette », j'y fais assez illusion, vêtue de ce manteau en fourrure de phoque. En réalité, le laisser-aller de mon apparence est rigoureusement nécessaire à ma concentration. Il est aussi un confort. Et une absolue liberté. »

« Des semaines que je suis ici et rien de satisfaisant ne pointe encore de mes études. La météo très maussade écrase les perspectives. Je ne peux pas me résoudre à peindre des reliefs aux teintes sourdes dans cet entre-deux sans panache. Les Lofoten sont des extrêmes pour mon œil de peintre. Entre les verts multiples de l'été et les blancs diffractés de l'hiver, il n'y a que l'attente. Je dois me contenter du peu de lumière que me laisse la nuit polaire, et travailler. Même sans grâce. »

« Je me sens seule, déplacée, moi, qui fuis en tous lieux l'ombre même des touristes, qui cherche toujours les coins les plus reculés pour camper, pour qui la liberté absolue n'existe que dans l'absolue solitude, que je subis un peu ce soir. En réalité, je la subis depuis des jours. 
La solitude, il faut savoir l'habiter, par la passion ou par l'exaltation. Rien ne me rend plus heureuse que notre solitude à deux. Rien ne m'enthousiasme autant que celle de ma peinture. Sans ta présence et sans production valable, alors, le vide m'emplit toute. »

« Accomplir ce qui finalement tient en quelques mots : peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière. Peindre. »

« J'ai immédiatement pensé aux couleurs que je devais emporter avec moi. Il est vertigineux d'anticiper, avec des couleurs matières, concrètes, un phénomène futur, improbable et insaisissable. Parce que c'est un spectacle inimaginable. Qu'aucun humain, aucune machinerie, ne pourront jamais égaler. »

« En peignant, je fredonne des symphonies allemandes, accorde mes gestes aux séquences grandiloquentes, m'égare dans des compositions pompeuses, reviens au calme, tente de structurer la toile. Introduction, je commence par poser la montagne, précise, bruns des roches, neiges accrochées à l'obscurité, pentes offertes à une lumière supposée vive, blanche, mais très légèrement teintée de vert. L'eau du fjord ensuite, domi- née par le brun vert, mais comme éclairée par en dessous de turquoises. Alors, l'ensemble s'organise, monte en puissance, et l'immensité de la toile est emplie du ciel bleu. Lézardé, à la verticale, de traînées vertes, jaunes, mauves, pourpres par endroits. Et paroxysme - le blanc puissant éclate presque au centre, comme s'il crevait la toile pour se faire une place dans la matière. Il se répand un peu dans des verts qui tombent en flèche, donne des bleus rompus dans l'écran nocturne, il est la pièce maîtresse de ma composition. Je souffle. J'ai réussi, je crois. »

« J'ai entendu leur murmure avant de voir se présenter une lumière intense. Le soleil tel qu'en lui-même. Il était bien entendu impensable qu'il ne soit pas au rendez-vous, ce 7 janvier. Et pourtant, ce fut une joie immense de le voir pointer. Une joie peut-être comparable à celle qui suit l'attente de l'être aimé, au moment précis où il descend du train par lequel il s'était annoncé, mais dont on doute toujours qu'il y était réellement embarqué.
Les larmes me sont venues. Une clarté perçait le ciel rouge. Un halo jaune doré a pris sa place. Il la gardera en ellipse, montant à peine au-dessus de l'horizon pour replonger ensuite dans la mer. L'été, l'ellipse est inversée, le soleil frôle l'eau sans jamais y sombrer. »

« Les peintures des aurores boréales finissent de sécher, et j'en suis assez satisfaite. Elles ne parviendront pourtant pas à marquer suffisamment les esprits. Il me faut quelque chose de plus ample, nerveux. Conquérant. Alors, j'ai décidé de prendre part à la pêche pour m'intéresser de près aux bateaux. L'année nouvelle me donne des envies d'action.
Il n'a pas été simple de me faire embarquer sur un navire. Les femmes y sont interdites. Selon des croyances obscures, elles porteraient malheur. En réalité, la plupart des pêcheurs pensent surtout que les femmes se lamentent, qu'elles vont passer leur temps à vomir et à implorer un retour prématuré au port. Et que ce n'est pas leur place, tout simplement. Jakob, le jeune propriétaire de la barque, m'a servi d'intermédiaire. Mais les négociations ont été âpres. Il a dû faire valoir que j'étais, certes, une femme, mais en pantalon. Bon. Elle fume des cigarettes. Oui. C'est une artiste. Et ? Eh bien elle pourrait par exemple peindre votre bateau, cher Olsen. »

« Un orage s'annonçait un matin, je me suis hissée sur les hauteurs du port, et j'ai distingué, impuissante et interdite, les bateaux partir en mer sous un ciel noir et lourd, secoués par les flots, quand les rochers auprès d'eux recevaient de plein fouet les courants violents. J'étais à la fois soulagée d'être en sécurité et terriblement envieuse de me trouver au cœur des éléments, auprès des hommes revêches. J'ai alors peint plusieurs cartons, avec ardeur.
En navigation, les bateaux se découpent sur fond de mer ou de ciel. Ici, ils sont toujours confrontés à la roche, au mur des Lofoten. Selon certains angles de vue, le Fløyfjellet les enferme abruptement. Selon d'autres perspectives, ce sont les maisons des pêcheurs et des hangars qui leur servent de toile de fond. Dans la faible lumière des jours actuels, le contraste est mince entre sujet et arrière-plan, même si les formes des maisons sont davantage rectangulaires que les coques. Mais enfin, les uns comme les autres sont faits de bois peint. Les jeux de couleurs tendent alors vers une harmonie. Tandis que la roche est toujours une confrontation. C'est l'élément le plus opposé qui soit au liquide marin, physiquement comme esthétiquement. Celui qui repousse durement les bateaux, les brise, alors qu'une rive herbeuse peut bien accueillir une barque délaissée. »

« Aujourd'hui, j'ai ainsi passé des heures en Inde, tout en arpentant vainement le petit espace de l'atelier. 
Je n'irai sans doute pas tellement plus loin. Pas plus loin dans le dépaysement, dans la moiteur, l'intensité des odeurs, des couleurs, des mouvements. Un voyage dans le sous-continent pourrait à lui seul combler tous les désirs de voyage, toutes les connaissances du monde. Plongée dans l'agitation frénétique des temples, immergée dans la foule des rues, j'ai eu tant de fois l'impression vive de me trouver dans le creuset de l'humanité.
Mais c'est plus profond. Une radicalité. Une impudeur ? À moins que ce ne soit un autre rapport à l'espace commun ? Mais des nudités, de la maladie, des mutilations, des cicatrices, des corps qui se lavent, qui défèquent, qui dorment, qui mangent, jamais je n'en ai vu autant, si proches, si exposés. La chaleur, ou la moiteur, aidant, cette manière de se vêtir de voiles à laquelle j'ai été poussée, avec les saris, m'a fait ressentir mon propre corps comme jamais auparavant. Je suis de ces femmes qu'on a dressées au corset. Libérer son ventre, comme il est si courant là-bas, n'est pas un petit geste. Et pourtant, en tant que membres de la délégation royale, nous étions tellement tenus par les conventions.
L'Inde ne se visite pas à distance raisonnable, elle s'insinue en vous, par tous les pores de votre peau, si flasque et pâle soit-elle. Le sud du pays vit encore dans mon souvenir comme un ensemble où le minéral, le végétal, les senteurs, les couleurs deviennent matière, où tout est puissamment organique. Les fleurs se donnent à manger, les parfums à malaxer, les huiles tachent, les décoctions pourrissent.
Le temple hindou incarne une vision de l'enfer où tout ordre est inversé, ou bien exacerbé. Le sol est si gras, si noir, que j'ai failli tomber à chaque pas, bousculée, abasourdie par tant de monde, de marchands, qui s'insinuent dans les espaces les plus sacrés, de bruits, de musiques stridentes, les cloches, les cris, les visages pâmés des croyants, les ribambelles d'enfants qui ne prennent, eux, rien au sérieux, la foule, l'agitation, constantes, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Je n'ai rien compris à l'Inde. Rien. Et je n'ai rien tant adoré qu'y être ballottée, éreintée dans mes certitudes. Il est certain que les missionnaires y perdent leur temps. Ce pays n'entrera jamais en chrétienté, jamais. »

« De souvenir, l'Inde est devenue un fantôme agité qui vit en moi. Parfois obsédant. »

« Je n'ai pas eu à aller très loin, simplement en face du Fløyfjellet. Tout y était admirable, radicalement pictural. L'endroit fut choisi dans la foulée, le bord du fjord, la montagne, notre montagne, devenue singulière sous la lumière oblique, encore rose, du jour évanescent. Je n'avais que mes petits cartons mais tout était là, à portée d'yeux. Alors j'ai peint avec sérieux, avec intensité. Avec exaltation. Le bleu métallique des pentes du nord affrontait le rose doucereux de celles s'étalant au soleil. L'ocre affleurait certains volumes, presque radiant. Tout cela donnait une bataille sur mon carton, les couleurs se mêlaient, se gardaient, les unes aux autres, les unes des autres. Tracés frénétiques, où le blanc domine, mais teinté, piqué des autres nuances. Des touches appuyées qui viennent déposer leur excès de peinture, dévoiler, érafler une sous-couche, ourler de leur contraste la couleur opposée. Ici et là, j'ai laissé leur union, le mauve, affleurer. Mais c'est de leur confrontation que se sont créés les volumes, ou leur illusion. »

« D'ailleurs, j'ai eu la tentation de refaire une expédition au fjord des cygnes chanteurs pour l'unique plaisir de tester sa teinte. Parfois, je doute de la réalité de ce que j'y avais vu ce jour-là, l'un des tout premiers hivers que je passais aux Lofoten. Un espace au creux des montagnes, baigné par le Gulf Stream, qui empêche la transformation de l'eau en glace, et cette colonie de cygnes qui, au lieu de voler vers le sud, reste à tirer des rives les herbes marines leur servant à se nourrir mais aussi à nourrir les quelques vaches de l'unique petite ferme qui borde la pièce d'eau. »

« Te souviens-tu de cet homme qui nous avait interpellés alors que nous nous promenions sur un sentier, la première fois que nous sommes venus sur l'archipel ? « Étrangers, il est bien trop facile de venir aux Lofoten en été ! Les paysages sont plaisants, les pentes des montagnes regorgent de fleurs, de myrtilles, qui peuvent suffire à vous nourrir, et, si vous cherchez bien, dans les tourbières vous trouverez les baies jaunes, les plus précieuses au monde. Le temps est certes parfois capricieux, mais jamais réellement mauvais. Et, même partiellement obturé par les nuages, le soleil tourne en ellipse bienveillante au-dessus de vous sans prendre de véritable repos. Le vent ne fait que vous fouetter salutairement les sangs, à vous citadins amollis et craintifs. Mais l'hiver, alors c'est autre chose ! L'hiver est la vraie nature des Lofoten. Il faut un peu plus de courage pour affronter la nuit perpétuelle, les tempêtes ou les ouragans, le froid, l'humidité, le brouillard tenace, la neige en abondance. Il faut, surtout, de la passion pour accéder au spectacle incomparable des aurores boréales, des sommets opalins illuminés par une pleine lune glaciale. Le rare soleil fait étinceler le givre de vos modestes abris par la fenêtre desquels vous contemplez le départ d'une armada de bateaux vikings à l'assaut des bancs de morues... Revenez donc en hiver, étrangers, pour mesurer la beauté de l'Arctique et la sauvagerie de son apothéose ! » »

« Le tableau se découpe donc dans sa grande largeur en trois bandes. À un bout de la chaîne montagneuse, on jurerait que c'est l'aube. À l'autre, le crépuscule. Et pourtant, rien ne les distingue réellement. Ciel, mer, montagne. Les pentes blanches des sommets semblent toutes tournées vers le soleil, en recueillent les rayons dorés. Je veux faire ressentir la charge de l'atmosphère, la matérialité pourtant invisible de ces lumières arctiques. Leur vibrante instabilité. »

« Je voudrais que le spectateur ait comme moi le sentiment de se fondre dans ce paysage polaire.
Partant de rien, j'ai développé ma peinture à l'intérieur même de ce territoire. Je le façonne sur la toile autant qu'il façonne ma façon de travailler. C'est bien plus qu'un défi, plutôt ma volonté peut-être orgueilleuse de convaincre les critiques suédois. Rien au monde ne me mobilise plus que mon dialogue fécond avec ce territoire tel qu'en lui-même. Les jours où le ciel comme la mer restent plongés dans les ténèbres, seulement traversés par des lueurs fantasques, les jours où un lourd voile de brume enserre terre et mer, les jours qui s'étirent d'une aube dorée jusqu'à un crépuscule chatoyant de reflets ensanglantés, les jours où la blancheur absolue de la neige recouvre jusqu'au ciel... »

« C'est ainsi que ma longue campagne de peinture s'achève. J'ai envie d'autre chose, vite. Qui passe par ta présence, par notre solitude à deux, avant le retour au monde. »

Quatrième de couverture

« J'ai peint tête en l'air, le regard fixé sur ces déploiements, et vécu une apothéose quand les roses et les mauves ont fait leur entrée en scène. Mes gestes à l'unisson de ce déluge chromatique. Zébras, taches, morsures, les couleurs pures et la lumière en lutte. »

Comme tous les hivers depuis trente ans, Anna part seule plusieurs semaines peindre les paysages des îles Lofoten, capter leurs subtiles variations de lumières. Cette épouse d'un célèbre architecte se soustrait chaque année à la bonne société suédoise pour répondre à l'impérieux appel de ces terres arctiques. L'âge venant, elle espère réaliser le tableau exceptionnel qui lui vaudra enfin la reconnaissance de ses pairs.

Inspirée par l'œuvre d'Anna Boberg (1864-1935), Sophie Van der Linden se glisse dans son intériorité, sonde ses attentes et ses ambitions, ravive ses souvenirs. D'une plume impressionniste, elle évoque le geste créatif et la quête artistique d'une femme d'exception.

Née à Paris en 1973, Sophie Van der Linden vit à Conflans-Sainte-Honorine. Elle a signé ou dirigé plusieurs ouvrages consacrés à la littérature pour la jeunesse. Romancière, elle a publié La Fabrique du monde (2013), L'Incertitude de l'aube (2014), De terre et de mer (2016) chez Buchet-Chastel, et Après Constantinople (2019) chez Gallimard. 

Éditions Denoël,  janvier 2024
119 pages 

samedi 21 octobre 2023

Ma tempête ★★★★☆ de Éric Pessan


« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? » 

Regarder les vagues que la pluie dessine sur la vitre de la fenêtre du salon, ne pas se laisser impressionner par les éclairs, laisser passer la tempête extérieure comme intérieure, et lutter pour ne pas laisser ses rêves se rouiller. 
C'est un peu le programme de David,  un papa metteur en scène recemment congédié, et une lecture bien à propos, c'est jour de tempête par ici.
Une lecture originale que j'ai beaucoup appréciée, elle est un pamphlet, un essai, un roman... un peu tout cela à la fois. Elle est un bel hommage au monde du théâtre, elle est instructive, raconte Shakespeare et le théâtre 🎭  de son époque, que les femmes n'avaient pas le droit de fouler les scènes, les scènes qui s'improvisaient dans les rues, à ciel ouvert, et laissaient une large place à l'improvisation, des textes relus scrupuleusement pour satisfaire les seigneurs...
Des mots comme un écrin pour réfléchir sur l'art, sa place dans notre société, son utilité, pour rappeler que la culture n'est pas un simple bien consommable. 
Des mots qui évoquent aussi les luttes fratricides, le monde des intermittents du spectacle, les relations au sein du couple, la paternité, la famille, l'éducation.
« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »
J'ai aimé découvrir cette œuvre de Shakespeare que je connaissais pas, lire sur la création et l'écriture, lire ces pages empreintes de fureur, d'amour et de joie.
Une mise en scène subtile et intelligence. Cette journée de tempête, dans un appartement, donne lieu à de beaux moments complices entre un père et sa fille, la maman présente par la pensée, en filigrane. 

Un auteur dont je n'avais encore jamais foulé les pages. Je vais y remédier ;-)
« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

« Nous sommes de l'étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie 
Infime est couronnée par un sommeil »
Shakespeare, La Tempête (traduction André Markowicz)  

« Si les enfants savaient combien de fois ils parlent dans le vide. C'est peut-être un point commun avec les comédiens, pense David en souriant à ses propres idioties. »

« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »

« Jusqu'à quel point deux personnes qui s'aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Ce matin, Anne virevoltait entre cuisine et salle de bain, tout ce qui se déroule dans la vraie vie n'est pas superposable à une pièce de Shakespeare, impossible de passer la mère sous silence, elle est là, elle souffre elle aussi, David le sait, bien qu'il la perde un peu de vue dans l'inquiétude grandissante des journées. Elle virevolte beaucoup depuis quelques semaines, depuis qu'il est devenu évident que, dans leur couple, c'est elle qui est du parti du mouvement et David de celui de l'immobilité. Anne est professeure de français, un jour l'enfant comprendra ce que cela signifie d'enseigner du lundi au vendredi, et David, lui, est comédien, comédien à terre, comédien sans projet, sans planche de salut, sans espoir pour l'instant d'un jour remonter sur scène. Comédien au plus bas, lessivé, naufragé lui aussi. Comédien marqué par la faillite de ses espoirs, par l'abandon, la poisse. C'est Anne qui ramène mois après mois son salaire à la maison, c'est grâce à elle que tous trois vivent, cahin-caha, avec ce peu. »

« Dehors, à nouveau, un roulement dégringole du ciel pour venir s'écraser lourdement au sol. L'enfant sourit, tout les reconduit à la tempête, elle est l'événement qui permet aux histoires innombrables de naître. C'est peut-être ainsi que l'homme a commencé à inventer des fictions: trempé et apeuré, il contemplait une tempête, sursautait à la vue de l'éclair et tremblait au son du tonnerre, et il n'a pas voulu que sa peur n'ait ni cause ni conséquence, il n'a pas voulu que l'incroyable énergie des vents, de la foudre et de la pluie soit inutile, alors il a inventé une histoire pour mettre un peu d'ordre dans ce déchaînement aveugle et sourd. Il a lié les perles de la tempête le long d'un fil narratif pour en fabriquer un collier, une croyance, une œuvre d'art. »

« Depuis des mois, son langage se précise de plus en plus, elle a vite abandonné les glossolalies de la toute petite enfance pour se réjouir de la juste musique des mots. »

« L'apprentissage du langage passe par cette poésie directe, ces courts-circuits rapides, ces sauts vifs que certains poètes mettent quelquefois des années à reconquérir. »

« Prospéro est un artiste, il parle d'art pour dire magie, il tient son savoir des livres. Il a acquis des pouvoirs inestimables, c'était sur ce point que David voulait insister sur scène. Si le spectacle n'avait pas été annulé, il aurait accentué la nécessité de l'art. Il désirait glisser un doute dans la tête du spectateur: Prospéro est-il un magicien ou un artiste ? David avait envie d'introduire cette ambiguïté-là : la possibilité que rien de ce qui se joue sur scène ne soit vrai, la possibilité que toute l'histoire soit un conte écrit par Prospéro ou une toile peinte par lui, un oratorio qu'il a composé. Pas besoin qu'il provoque vraiment le naufrage d'un navire, l'énoncer suffit. La fiction peut venger du réel, c'est peut-être une consolation pathétique mais elle n'en est pas moins nécessaire. Pour monter cette pièce, David avait retraduit le texte, il s'était octroyé le rôle de Prospéro et devait signer la mise en scène, c'est dire si l'abandon de la production lui a causé trois fois plus de peine. Alors peu importe, laissons Ariel protester encore et encore, Prospéro ne le lâchera pas, comme l'écrivain ne renonce pas à poursuivre l'écriture de son roman. Brouiller les pistes est une liberté à conquérir ; David aimerait regarder la réalité tomber en poussières, s'effilocher jusqu'à n'être plus qu'un sable docile qui coulerait entre ses doigts, et jouir un instant de cette conquête parce qu'il sait pertinemment qu'il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte de cette victoire. Le réel résiste, donne des coups de griffe, refuse de se laisser encager dans la fiction. »

« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? »

« Les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait de quoi est tissée cette étoffe-là. Avec aplomb ou détachement, il arrive à la fillette de poser les questions essentielles : pourquoi papa et maman s'aiment ? Pourquoi papa est triste ? Toujours des pourquoi et jamais des comment bien plus faciles à expliquer. »

« Avec lenteur, David évoque les luttes fratricides. Shakespeare, dit-il, était le troisième enfant de huit. Les deux aînées, Joan et Margaret, des filles, sont mortes, l'une à la naissance, l'autre dans sa première année. C'est comme ça, ce qui nous apparaît intolérable de nos jours était la triste norme autrefois; dans cette seconde moitié du xvi° siècle, en Angleterre, 20 % des enfants ne survivaient pas au-delà de leur premier mois. 9 % mouraient à la naissance, a-t-il lu. Une autre de ses sœurs, la sixième enfant du couple, n'a pas survécu à sa huitième année. Toujours est-il que William a trois frères, Gilbert, Richard et Edmund, tous plus jeunes que lui. On ne sait trop quels rapports il a entretenus avec eux, mais si on lit son théâtre, on est frappé par d'étranges coïncidences : dans Le Roi Lear, Edmund complote pour usurper la place d'Edgar, son frère aîné, en le discréditant; Richard le bossu deviendra le roi Richard III en écrasant ses deux frères aînés, légitimes héritiers: Édouard et Clarence. Sans vouloir psychologiser à outrance le théâtre de Shakespeare, cela serait très étonnant que ce bon vieux Will n'ait pas réalisé qu'il baptisait deux de ses plus antipathiques personnages des prénoms de ses propres frères. Et Antonio a destitué son frère Prospero ; Claudius, l'oncle d'Hamlet, a assassiné son frère ; dans le Conte d'Hiver, Léonte, le roi de Sicile, soupçonne son frère de cœur, Polixène, d'être l'amant de son épouse. Selon l'historien et écrivain anglais Peter Ackroyd, grand spécialiste - entre autres-de Shakespeare, le passage de la Bible qui revient le plus souvent dans les textes du dramaturge, c'est le meurtre d'Abel par son cadet Caïn, cette scène serait racontée vingt-cinq fois par divers personnages des tragédies ou comédies de Shakespeare, alors rien de neuf sous le soleil. Nul ne sait ce qui pousse les frères à rivaliser. Peut-être certains parents donnent-ils l'illusion de n'avoir de l'amour à donner qu'à un nombre fini d'enfants. David se tait, contemple le gris cendré du ciel. Si un jour tu as des frères ou des sœurs, dit-il à l'enfant, j'espère de tout cœur que vous vous aimerez. »

« Tiens, prête-moi un bonhomme, je veux que tu entendes la tirade de Gonzalo, tu te souviens, c'est un courtisan qui se trouvait à bord du bateau, un homme simple et loyal, quelqu'un qui fera passer la morale avant le profit, un homme rare, donc. »

« Si l'on réfléchit trop aux hasards, on invente des miracles. »

« David se tait, il ne va pas fatiguer sa fille avec les crises, les grèves, l'augmentation nécessaire du nombre de cachets rémunérés, les contrôles, les attaques, les menaces. Depuis presque trente ans, ceux qui tiennent à tour de rôle les finances du pays ne veulent plus d'un tel statut. Après tout, ils considèrent que l'art est comme le reste, livré à la libre concurrence : soit on est rentable, soit on fait faillite et on disparaît. »

« Cette scène, de l'avis de David, est faite pour être en grande partie modifiée ou improvisée. À l'époque de Shakespeare, le respect du texte était une notion assez relative, il n'était pas rare qu'un comédien prenne le public à partie. En fonction de l'humeur et de l'ambiance, un comédien pouvait ajouter une danse, un numéro de clown, il quittait son rôle pour répondre aux miaulements ou glapissements des spectateurs. David essaie d'expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI ou au début du XVII siècle: on joue sur de vastes scènes, entre un numéro d'escrime et l'exhibition d'un ours, le théâtre est un drôle de cirque; ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes; dès qu'il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main-forte à ses comédiens préférés; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir trois mille spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens chiquent, boivent, mangent à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. La rencontre de Caliban avec Trinculo et Stéphano sert à ce que les comédiens s'amusent pour éviter de perdre l'attention du public, Shakespeare offre une respiration: sur les planches, il place l'enfant d'une sorcière, un bouffon, un ivrogne, le texte est certainement un simple prétexte à la farce. Alors qu'il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d'aller vers le grotesque et l'outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L'enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s'emporte. Écoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d'être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commen- cer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l'absurde, du mime, du clown, de l'outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait il voulait du théâtre, de l'artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d'un roman, l'auteur se permettait de rappeler au lecteur qu'il lit des mots alignés. C'était son idée, tous avaient commencé à travailler en ce sens. »

« Là, par exemple, le roi aurait joué un esprit et Trinculo, le bouffon. Il suffit de maquillage et de changement de costume. Un même comédien aurait été le plus noble et l'un des moins nobles personnages. La lutte des classes en direct. Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu'une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l'ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd'hui ce qui était obligatoire il y a quatre cents ans, c'est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. À la fin du XVIe siècle, en Angleterre, il était interdit à une femme d'être comédienne. Il a fait quelques recherches là-dessus, on parle d'une certaine Isabella Andreini, italienne, contemporaine de Shakespeare, interprétant le rôle de l'amoureuse dans la commedia dell'arte, mais si elle a joué en Italie ou en France, l'Angleterre élisabéthaine n'était pas prête à accueillir une telle modernité. À Londres, il faudra attendre plus de cinquante ans, à l'hiver 1660, pour qu'une femme joue le rôle d'une femme, Desdemona dans Othello. Un prologue joué sur scène prévenait le public de la présence d'une véritable actrice, loin d'être ce que l'on peut appeler une prostituée. Le roi Charles II est grand amateur de théâtre, il va décréter en 1662 que tous les rôles féminins pourront être interprétés par des femmes. »

« La mère de David, celle que Miranda ne connaît presque pas, lui a expliqué au téléphone qu'il n'avait qu'à faire des choses qui plaisent aux gens; les parents de David se piquent de culture. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, de curieux sursauts hygiénistes les décidaient à se rendre au concert, à l'opéra ou au théâtre ; ils allaient une à deux fois par an au spectacle, certains que cela ne peut pas faire de mal et convaincus que cela ne changera rien à leur vie. Tu vois, réfléchit David, je crois qu'il faudrait toujours aller voir un spectacle en pensant l'inverse, en se disant que peut-être ce à quoi l'on assistera pourrait bouleverser de fond en comble notre existence. »

« Enfant, David les a accompagnés une poignée de fois, il n'en garde pas d'autre souvenir que Ils allaient écouter les chanteurs de la télévision ou regarder une comédie bourgeoise jouée dans des décors hyperréalistes et empesés. En leur compagnie, il a vu La Flûte enchantée, l'opéra présenté à tort comme idéal pour les enfants. Heureusement, l'école a ouvert l'horizon bouché par les pesanteurs de sa famille. David a découvert le théâtre lors d'un atelier mené en seconde par une professeure de français, Ionesco et Beckett, de quoi dynamiter le mur du conformisme bourgeois. Au collège, Molière l'avait ennuyé parce qu'il était enseigné comme un texte mort écrit dans une langue morte, et non comme une parole à incarner, un mouvement chorégraphié par des répliques.
Deux types attendent un troisième qui jamais ne viendra, les hommes se transforment en rhinocéros. Les mots imprimés sur du papier étaient des animaux guettant l'ouverture d'une cage. Il fallait dire, crier, chuchoter, chanter, bouger. Il fallait vivre. La littérature n'était plus un cadavre à autopsier encore et encore, mais bien une défroque à endosser, un cœur vif, battant, intense. Cette année de seconde a été décisive. L'élève en tout point médiocre qu'il était avait trouvé une place où exceller. Et une direction vers laquelle s'orienter.
Le théâtre a changé sa vie. »

« Dans sa famille, on est de droite ou de ce centre économique libéral qui refuse de s'avouer de droite, c'est-à-dire que l'on ne s'attaquera pas frontalement à la culture, on n'est pas fasciste tout de même, on respecte le cinéma et le théâtre, la danse et la peinture, l'opéra et la poésie, la littérature et la musique à condition que les artistes demeurent à leur juste place et que les impôts ne servent pas à financer un art hors-sol, non rentable, non apte à susciter des recettes. L'exception culturelle est - dans la bouche du frère et des parents de David - une aberration inventée par celles et ceux qui n'ont pas assez de talent pour gagner leur vie.
Le pire, c'est que cette idéologie galope, on la retrouve partout, un soir à l'apéritif, un collègue d'Anne, professeur de français, a demandé à David s'il avait fait une étude de marché avant de se lancer dans la production de La Tempête. Au début, David a cru à une plaisanterie, mais non, l'enseignant parlait sérieusement. Le conditionnement marketing contamine tous les secteurs du monde. Pour beaucoup, si un spectacle fait venir mille spectateurs et un autre vingt mille, il est une évidence que celui qui aura fait le plus d'entrées payantes sera le meilleur. Il est de plus en plus difficile de faire entendre qu'il existe des critères qui ne sont pas économiques. »

« Il faut s'appuyer sur la parole, avait-il dit, C'est comme un travail choral. On reprend la parole de l'autre pour l'amener un peu plus loin. C'est un crescendo. Le plus important, c'est la circulation : comment la parole circule. Il ne faut pas jouer le sens, sinon on explique mais on ne joue pas. C'est la voix qui rend les choses vitales. Le mot doit construire un espace. Il doit pouvoir s'épaissir. »

« On recommence, disait-il, mais sans l'intelligence de la logique. C'est trop réfléchi, oubliez que vous jouez Shakespeare, oubliez le classique, le poids, la tradition, les mots sont comme de petits véhicules, la phrase dessine le mouvement. Un monologue, ça tient à partir du moment où on a l'impression que chaque phrase est une fin. Si tu laisses penser qu'il te reste dix lignes de texte, ça ne marchera pas. »

« [...] la peur est partout, on voit des yeux qui roulent et des morves qui coulent, les voitures ripent dans les flots boueux, s'emboîtent les unes aux autres, leurs carrosseries s'ouvrent et les débris des moteurs mitraillent les rues en ricochant sur l'asphalte. Des blocs arrachés d'on ne sait où se donnent l'apparence de géants marchant dans les rues, le ciel s'est déchiré, la nuit s'accouple au jour, la rage de l'ouragan ne fait que croître et des vagues emportent des auto- bus, les vents épluchent la ville de toutes ses couches superficielles, bientôt il ne restera que l'os de la désolation. L'orage vomit l'eau du ciel en y mettant un acharnement millénariste, un dieu aurait maudit la ville que l'ouragan ne pour- rait être plus violent; les tuyaux de gaz cèdent et projettent de longs arcs de feu qui roulent sur les avenues; les vents attrapent par poignées tout ce qui traîne encore au sol pour en bombarder les trottoirs, il pleut des vélos, il pleut des ferrailles, il pleut des présentoirs et des affiches, il pleut de la terre et des fleurs, des automobiles et des kiosques, des tuiles et des gouttières, des stores et des parasols, des chaises de café et des étals de marché [...]. Le bord des quais n'est plus discernable du cours des eaux, tout tourbil- lonne et s'épuise, se creuse et se répand, coule et s'écrase. La ville est une masse de papier mâché, elle s'enroule comme si une main titanesque avait retiré le bouchon d'une bonde, les immeubles ivres titubent, des cavernes s'ouvrent sous les pas, des geysers de feu répondent aux colonnes d'eaux boueuses, ici quelqu'un klaxonne et le son de cette détresse rassurerait presque les oreilles, ce son ridicule dans le grand vacarme de la fin du monde est d'une réconfortante familiarité, puis le klaxon se tait, la voiture file dans le ciel, météore qui ira s'écraser hors de vue [...]. »

« [...] il préfère agir sans éclat, en coupant en douce les subventions des compagnies de théâtre, par exemple, en évoquant la nécessité de faire des économies, en parlant de crise, de pragmatisme obligatoire, d'impossibilité d'étirer les budgets, il se garde bien d'exprimer son mépris du monde de l'art, de la culture, si un journaliste se trouve dans les parages. Son mépris, sa morgue, sa suffisance, il les réserve à la sphère familiale. »

« Pas de raison de soutenir une compagnie ou un artiste non reconnu par le public. L'art est nécessaire à partir du moment où il est populaire, facile, consensuel, distrayant. David écoutait, il sentait monter la colère mais il se taisait pour ne pas gâcher la fête. Il se connaît, il  n'a pas la patience des arguments : face à la bêtise, il explose. Et son frère continuait, satisfait de son ronron, allant chercher dans le porte-revues des parents le programme d'un théâtre et s'indignant de ce qu'il ne reconnaisse aucun nom. Si on veut faire venir le public dans les théâtres, il faut l'attirer en programmant des célébrités. C'était son credo. Il confondait culture et amusement, comme beaucoup. Les politiques culturelles soumises à l'applaudimètre, rien sur l'éducation artistique, on donne aux gens ce qu'ils veulent, on ne cherche pas à enseigner, à développer la curiosité, à attirer les publics, à permettre l'expression d'une diversité, à soutenir la culture; on reste dans le petit monde à paillettes du consensuel. La culture pensée comme un divertissement sans importance et jamais comme une émancipation, comme une émotion, et surtout pas comme un effort. »

« L'acte V commence devant la cellule de Prospéro. De nombreux critiques ont vu en lui une sorte de double de Shakespeare. David n'est pas vraiment en accord avec cette vision un peu réductrice des choses. Il ne pense pas que cela soit si simple. Shakespeare a dû mettre du sien dans tous les personnages de ses pièces, il est autant Othello, Juliette, Shylock, Horatio que Desdémone. Ce qui diffère chez Prospéro, c'est qu'il n'a qu'un pouvoir : celui de ses livres. Il est l'écrivain universel. Sans ses livres, il perd son art. Sans son art, il ne contrôle plus les esprits et l'étoffe dont sont faits les rêves se déchire.
Il n'est pas certain qu'il faille tout le temps chercher les clés d'une œuvre dans la biographie de son auteur, c'est le travers dans lequel tombent la plus grande partie des biographes de Shakespeare, ils cherchent à justifier la moindre réplique ou le moindre sonnet par des expériences tirées de son existence. Ce serait sous-estimer l'invention. Au fil des siècles, il a été raconté beaucoup de bêtises sur Shakespeare, sans doute parce qu'au XVIe siècle, les sources historiques sont rares, ensuite certainement parce que sa réussite et la place qu'il occupe dans le paysage littéraire anglais ont suscité des jalousies, des envies, des colères et des rivalités. On a tout fait pour le discréditer ou pour augmenter ses mérites selon qu'on le considérait comme un imposteur ou comme un génie. Nul doute qu'avant tout Shakespeare était un homme, il a fait ce qu'il a pu, et c'est déjà pas mal.
Ses détracteurs se moquaient de son ignorance du latin et du grec, ne lui pardonnaient pas de ne pas être passé par l'université, l'accusaient de plagier ses idées. Ses partisans lui donnaient des origines très populaires, faisant de son père un boucher, l'imaginant gravir un à un les échelons de la réussite sociale. En vérité, il semble que les parents de Shakespeare aient été de riches bour- geois, il est né à Startford-upon-Avon, à 150 km au nord-ouest de Londres, juste en dessous de Birmingham, en avril 1564. Gantier, négociant, usurier, habile spéculateur foncier, son père John a été conseiller municipal puis maire de Stratford. Sa mère, Mary, fille de fermiers aisés, est une riche héritière. L'enfance de Shakespeare est préservée, même s'il semble que ses parents aient régulièrement des problèmes liés à leur foi catholique alors qu'en Angleterre, il vaut mieux s'afficher anglican, en scission avec la papauté. Mais peu importe, David voudrait juste que sa fille se figure qui était l'auteur de La Tempête, quelqu'un né hors de la noblesse, mais quelqu'un sans réels soucis économiques. D'ailleurs, Shakespeare ne sera pas que comédien, poète et auteur de théâtre, il sera aussi toute sa vie un homme d'affaires avisé. Il va à l'école qu'il quitte rapidement, à l'âge de treize ans, sans doute pour travailler auprès de son père. À dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, vingt-six ans, enceinte de lui, ils auront une première fille, Susanna, puis des jumeaux, Hamnet et Judith, deux ans plus tard, et Shakespeare filera à Londres, n'abandonnant pas juridiquement sa famille - il semblerait qu'il ait envoyé de l'argent à son épouse - mais vivant dorénavant en célibataire. Depuis quatre siècles, les spécialistes se disputent pour savoir si, oui ou non, Shakespeare aimait sa femme. Le peu qu'il lui lègue à sa mort, le fait qu'il n'ait pas vécu avec elle et qu'elle n'ait jamais porté d'autres enfants de lui malgré ses visites régulières semble plaider pour le non. Exégètes et linguistes s'entredéchirent pour déterminer si, dans l'un de ses sonnets, il fait allusion à son épouse en écrivant Hate Away, loin de la haine, qui se prononçait Hathaway à la fin du xvIe siècle. Les histoires d'amour des adultes sont d'une terrible confusion. Passons, vite. À Londres, Shakespeare sera apprenti comédien, puis comédien, puis auteur, puis il atteindra la célébrité en devenant poète, mais s'en retournera toujours au théâtre. À cette époque, les auteurs se piquaient sans cesse des sujets, des phrases, des vers, ils allaient puiser leur inspiration dans l'histoire ou chez les Antiques. On a beaucoup accusé Shakespeare d'avoir pillé Ovide, d'avoir picoré dans les textes de l'autre grand auteur dramatique anglais, Christopher Marlowe, son strict contem- porain (ils sont nés la même année, le même mois) qui a été célèbre avant Shakespeare et dont on ne sait trop s'ils ont été rivaux, amis ou simples collègues. Toujours est-il que Marlowe, lui, avait étudié à l'université et que l'on a prétendu qu'il était le véritable auteur des textes de Shakespeare. N'oublions pas que celui qui veut inventer doit apprendre à imiter.

On a nié à Shakespeare la paternité de ses œuvres, c'est une pensée très anachronique, on est troublé que l'écrivain le plus célèbre d'Angleterre ait été comédien, comme si les acteurs n'étaient que de stupides récitants. S'il n'avait pas écrit ses pièces, Shakespeare n'aurait pas fait fortune, il n'aurait pas acheté des terres et des maisons tout au long de sa vie. Au fil des siècles, la société a placé très haut les auteurs et s'est toujours méfiée des comédiens. Molière a subi les mêmes procès que Shakespeare. Au XIXe comme au début du XXe siècle, des intellectuels ont affirmé que ce bon vieux William n'avait pas existé. De simples recherches dans les archives ont démontré ensuite qu'un homme de ce nom était né, avait vécu, était mort, et que cet homme-là avait tout au long de sa vie écrit et joué du théâtre. S'il n'avait pas été comédien, nul doute que son œuvre n'aurait pas été aussi aboutie. Sa connaissance précise de la scène et des réactions du public lui a permis de composer ses comédies et ses tragédies. Il savait quand les gens riaient, comment ils écoutaient, pourquoi leur attention se perdait, de quelle manière les distraire, les émouvoir, les bousculer, les faire rire, les provoquer, les saisir, les attirer dans la nasse de son art. Il connaissait intimement le travail de la scène, il partageait les planches avec les comédiens de sa troupe, il pouvait à merveille inventer un Richard III, un Roméo, une Juliette, un Falstaff ou un Hamlet puisqu'il avait déjà en tête le corps, la voix, les gestes et les manies de ceux qui interpréteraient ces rôles.
Toujours, les comédiens ont été sous-estimés, faut-il voir dans leur capacité à se transformer en glissant d'un rôle à l'autre la cause de cette méfiance ? À force de les observer changer de peau, le public s'est demandé qui ils étaient réellement. Celui qui se dissimule sous le masque, le costume, son si bel uniforme ou sous le maquillage fait peur. On a beau le scruter, on ne connaît pas son vrai visage. Tandis que les auteurs rassurent : le public a la troublante impression d'une familiarité, les gens croient percer les pensées d'un écrivain en lisant ou en écoutant les mots nés de lui. Il est pourtant aussi simple d'écrire, de dire ou de jouer un mensonge.
Au fil des siècles, Shakespeare est devenu l'un des auteurs les plus célèbres de l'histoire de l'humanité. Hier, en prenant le bus, David a noté cet affichage de la compagnie de transport: to bip or not to bip, un slogan contre la fraude incitant à valider sa carte d'abonnement. Il s'est demandé combien d'usagers pensaient à ce vieux Will en lisant cette phrase.

Shakespeare était auteur et comédien, il a écrit parfois trop vite, il a copié, il a sacrifié l'exigence à l'urgence, il a souvent écrit en collaboration, il a sans cesse remodelé ses textes en fonction d'impératifs politiques ou économiques, il a été génial et humain, pragmatique et inspiré, vulgaire et lyrique, épique et intimiste, drôle et tragique, il a été multiple comme n'importe qui peut l'être, et il a rondement su mener sa carrière. Son œuvre est restée parce qu'il a tout mis en œuvre pour qu'elle reste. C'est la grande différence avec son pauvre contemporain Cervantes qui n'a su qu'accumuler les faillites sans jamais bénéficier des fruits du Quichotte, le premier best-seller mondial.
Shakespeare a été Shakespeare, un homme qui a fait passer sa carrière et son désir de gloire avant sa famille, qui a jalousement préservé sa vie privée pour mieux exhiber sa vie publique. Il a suivi les modes pour mieux les devancer. Shakespeare est un puzzle vieux de plus de quatre cents ans dont de nombreuses pièces ont été égarées. Il faut prendre garde à ne pas demander aux auteurs classiques une cohérence que nous sommes incapables d'exiger de nos propres vies. »

« Lentement, les noeuds se défont, c'est une chose souvent revenue dans le théâtre élisabéthain : tout ce qui a été tricoté sous les yeux des spectateurs se détricote, et - comme par magie - les fils ont changé de couleur. Prospéro est enveloppé de sa robe de magicien comme David de cette nappe, Ariel va chercher le roi et sa suite, toute la pelote est là, sur scène, hébétée, chancelante, le roi, les nobles et le frère félon de Prospéro font cercle, les enchantements tombent un à un, les yeux s'ouvrent sur la réalité : c'est-à-dire sur la fiction, parce que le naufrage était une fiction et que, depuis qu'ils sont sur cette île, les passa- gers jouent à leur insu une pièce de théâtre. De la musique éclate, David pose une enceinte au sol, tout contre l'enfant qui roule sur la couette, il lance l'opéra que Purcell a composé en s'inspirant de la pièce. À ce moment, sur scène, se tiennent des comédiens interprétant des personnages ensorce- lés devenus naufragés pour que se révèlent leurs vrais visages. Gonzalo est droit et fidèle. Alonzo, le roi, est dévasté de chagrin - il croit toujours que son fils, le nounours Ferdinand, s'est noyé - mais il demeure bon et juste malgré son chagrin. Sébastien, le frère du roi, révèle sa véritable nature de comploteur. Antonio est maintenant aux yeux de tous le voleur du duché de son frère. Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité éclate. De l'artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaître quelqu'un, il vaut mieux lui demander de révéler l'ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« La fin est un monologue. Les fins sont souvent des monologues. Même quand plusieurs personnes se parlent, le signe de la fin est qu'elles ne s'écoutent plus, elles croisent des monologues. Dialoguer est un art difficile. Dialoguer réellement, c'est-à-dire accueillir la parole de l'autre en acceptant la possibilité qu'elle nous bouleverse, ou qu'elle modifie notre propre parole, ne se produit presque jamais dans une vie. »

« Il est harassé par avance à l'idée de défendre l'importance de la culture pour l'émancipation des individus. Son frère monologue impératifs de croissance, productivité, compétitivité, ajustement de l'offre à la demande. Ce serait ça, dans le fond, être de gauche ou de droite ? Opposer la nécessité d'éduquer à celle d'ajuster l'offre ? »

« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

Quatrième de couverture

DAVID EST METTEUR EN SCÈNE DE THÉÂTRE. IL APPREND UN MATIN QUE SA FUTURE MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE DE SHAKESPEARE NE SE FERA PAS. CE REVERS, LE DERNIER D'UNE LONGUE SÉRIE, LE PLONGE DANS UNE PROFONDE CRISE EXISTENTIELLE. SEUL ESPOIR À L'HORIZON : IL DOIT GARDER SA FILLE CAR LA CRÈCHE EST EN GRÈVE. DAVID VA LUI JOUER SA MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE.

À QUOI SERVENT LES ARTISTES? À QUOI SERT L'ART ? À QUOI SERVENT CEUX QUI NE FONT PAS DES MÉTIERS SÉRIEUX ? QUE LAISSENT-ILS À LEURS ENFANTS, À NOUS, AUX AUTRES, AU MONDE, SINON LE PLUS PRÉCIEUX DES CADEAUX : L'ÉTOFFE DES RÊVES ?

ÉRIC PESSAN EST NÉ EN 1970. IL EST AUTEUR DE ROMANS, DE FICTIONS RADIOPHONIQUES, DE TEXTES DE THÉÂTRE, AINSI QUE DE TEXTES EN COMPAGNIE DE PLASTICIENS.

SELON LA LÉGENDE, VULCAIN A FORGE LE BOUCLIER DE MARS, LE TRIDENT DE NEPTUNE, LE CHAR D'APOLLON, DANS L'ASSEMBLÉE DES DIEUX, IL N'EST CERTES NI LE PLUS FORT, NI LE PLUS BEAU; MAIS PARCE QU'IL A DONNÉ AUX AUTRES LE MOYEN DE LEUR PUISSANCE, IL EST LE PLUS NÉCESSAIRE.

LES ÉDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN FORGENT PATIEMMENT LES OUTILS DE DEMAIN. ELLES PRODUISENT DES TEXTES. ELLES NE CROIENT PAS AU GÉNIE, ELLES CROIENT AU TRAVAIL. ELLES NE CROIENT PAS À LA SOLITUDE DE L'ARTISTE, MAIS À LA BIENVEILLANCE MUTUELLE DES ARTISANS. ELLES ESPÈRENT PLAIRE ET INSTRUIRE. ELLES SOUHAITENT CHANGER LA FIGURE DU MONDE.

Éditions Aux forges de vulcain, août 2023
134 pages

lundi 2 janvier 2023

Isadora ★★★★☆ d'Amelia Gray

Étrange, complexe et singulière lecture. 
Portrait d'une danseuse américaine du début du XXème siècle, une danseuse aux pieds nus, une artiste en avance sur son temps et une mère meurtrie par la mort de ses enfants qui doit faire face à la douleur, se reconstruire, continuer, se libérer en dansant « Danser, c’est exprimer sa vie intérieure »
Amelia Gray nous donne à voir, avec humour (noir) et poésie, l'histoire fascinante de cette femme. En analysant profondément la psychologie de l'artiste et de la coterie qui l'entourent (mari, soeur, beau-frère, mère, amant...), elle densifie incroyablement cette biographie. Je découvre une auteure qui a une imagination débordante et qui m'a donné du fil à retordre ! La prose est grandiose, la langue très belle, mais la lecture a été fastidieuse pour moi. Je ne regrette pourtant pas cette lecture transpercée par de belles et fortes émotions, et me réjouis d'avoir été au bout ;-).
Pour les amoureux de la grande littérature.
Vous l'avez lu ? Vous connaissez cette auteure ?

« Avril 1913: le monde goûte à la prospérité des temps modernes. Alors que la Grande Guerre éclatera dans quelques mois, l'Europe vibre d'inventions, d'art et de changements sociétaux. Sans se douter qu'un conflit mondial l'attend au tournant, la classe moyenne grandissante savoure un sentiment de paix, de prospérité et d'optimisme.

Isadora Duncan s'est placée au cœur même de tout cela. Née en Californie, elle a convaincu sa mère, ses deux frères et sa sœur de la rejoindre sur le Vieux Continent: nous sommes en 1899, à l'aube du xx siècle, et elle a vingt-deux ans. Les Duncan s'installent à Londres l'année où le RMS Oceanic fait son voyage inaugural et où Marconi réussit la première liaison radio transmanche.

À une époque où les danseuses se ceignent de corsets et le public la précision rigoriste du ballet, Isadora consacre le travail de toute une vie à une théorie de la danse soutenant que, si l'idéal de beauté est à trouver dans la nature, alors le danseur idéal doit se mouvoir naturellement. À vingt-six ans, elle donne à Berlin une conférence intitulée «La danse de demain », qui tourne en dérision les muscles et les os déformés» des plus grands danseurs de ballet du monde et dénonce la tragédie de la restriction des corps alors inhérente au genre. Elle exhorte son public grandissant à s'intéresser à l'art et aux idées des Grecs, dont la théorie des formes de Platon, qui conforte l'idée selon laquelle l'art doit aspirer à l'émulation de la nature. Les danses d'Isadora, simples valses et mazurkas à première vue, cherchent par l'aisance de leurs mouvements à saisir l'expression vitale et viscérale de la beauté dans sa forme la plus pure.

Ravie de l'intérêt lui que porte la presse à sensation, Isadora connaît un succès fulgurant et se sert de sa réputation pour accéder à la gloire. Bannie de certains théâtres parce qu'elle se produit en tunique et pieds nus, elle trouve, grâce à son talent intuitif et novateur, un premier public à Vienne, Paris, Londres, Moscou et New York.

Sa vie sentimentale tout aussi prolifique fait jaser la bonne société. En 1906, elle donne naissance à Deirdre, dont le père est Gordon Craig, un metteur en scène et scénographe qu'elle appelle Ted. Quatre ans plus tard naît Patrick, le fils de Paris Singer. Capitaliste invétéré, Paris jouit de la fortune accumulée par son père, inventeur de la machine à coudre, tout autant qu'il est hanté par le succès de ce dernier, que lui rappellent sans cesse les vitrines du monde moderne faisant partout la réclame des neuf cents points par minute. Paris offre à Isadora la possibilité de faire coïncider l'ambition de ses idées et la réalité de ses finances, et malgré des disputes explosives, dans les années qui suivent la naissance de Patrick, le couple est heureux. 
Au début du xx siècle, Paris et Isadora parcourent l'Europe avec les enfants. Isadora travaille sans relâche, donne spectacles et conférences, organise des fêtes qui durent des semaines. Avec Elizabeth, sa soeur à l'infinie patience, elle crée ses premières écoles, pour enseigner à une génération de danseuses le genre de mouvement naturel qui deviendra bientôt la danse moderne. Et c'est ainsi que la famille s'attelle à la difficile tâche de bâtir un mouvement artistique.

Avril 1913: Isadora Duncan est à l'apogée de son pouvoir. Elle se trouve à l'aube d'un grand bouleversement, tant dans son existence personnelle que dans le monde. Une énergie enfle autour d'elle, qui la fascine et imprègne son travail. Isadora augure que de cette énergie naîtra une révolution artistique et qu'elle-même se trouvera à l'avant-garde d'une époque consacrée au sublime.
Malheureusement, elle se trompe. »

« Qu'est-ce que l'amour sinon des griffes et des regards en arrière? Otant les peluches du carré de dentelle à son cou, la fillette lisse avec un peu de salive la rose de coton accrochée à son cour Chaussettes blanches et chaussures souples, manches purilles à des cloches de plongeur. Le tailleur avait béni cette robe et lui avait souhaité le meilleur en cousant son nom dans les ourlets : Deirdre, toujours sérieuse et qui se tient bien quand parlent les adultes. »

« Tu dois l'imaginer même si je suis sûre que tu préférerais t'y soustraire, et je dois te le décrire même si je préférerais de toute évidence oublier. C'est là le devoir des vivants, le sort jeté à ceux qui doivent poursuivre leur route tandis que les morts ont trouvé le repos. Tu devrais aller t'asseoir dans un endroit calme des coulisses, peut-être près du cagibi où tu caches le gin. »

« Un cri pénétrant jailli de mes entrailles s'est répandu brusquement vers les murs et le sol. Il formait une résidence sonore qui résonnait dans l'écale vide de mon corps, mes côtes telle une toile d'araignée en lambeau tendue sur ma colonne vertébrale, berceau affaissé pour mon cœur en charpie. »

« Bien sûr, ils ont un problème d'inondation. Une fois qu'Étienne à l'œil jaune a eu fini de nous adresser, entre deux rots, ses condoléances élémentaires, tout en jouant avec la chaîne de la pendule à coucou de son bureau pour en rééquilibrer les poids, j'aurais dû appeler la voiture, laisser diverses excuses sur un bout de papier et me faufiler dehors par la petite porte, les yeux fixés devant moi, d'une manière à peine visible, tout en giflant les enfants pour ramener de la couleur à leurs joues. Mais le devoir est un piège efficace, auquel il est difficile d'échapper dans les meilleures conditions, aussi nous trouvons-nous tous les trois confinés par la mort dans un sous-sol mal éclairé, tandis qu'en haut ils s'occupent de toilettes bouchées. Une coulée d'égouts pestilentielle traverse le hall en marbre, jusqu'au tissu dont on a recouvert la table où gisent les enfants. L'eau noire imprègne bientôt le linge, encore cette matière liquide qui vient faire des ravages pour nous rappeler son pouvoir. »

« J'ai bâti mon monde sur l'impression que j'avais d'être portée en avant sur mes orteils, rassemblant dans mes bras ouverts la vie côtière telle une moisson pour la libérer ensuite, sans songer un seul instant à tempérer cela par l'idée que cette énergie pourrait s'éteindre. »

« Paris découvrit que la culpabilité était une émotion robuste. Elle pouvait se conserver des années dans le climat tempéré de la mémoire, rangée comme un bon fromage parmi les meules moisies de l'amour et de la peur. La culpabilité élabore un récit: la vieille femme pose sa fourchette pour songer à une fille qu'elle a évitée sur le chemin de l'école. L'homme marque une pause sur le seuil de sa maison pour se souvenir d'un chien qu'il a torturé vingt ans plus tôt avec un pétard. La culpabilité conçoit son propre châtiment: la femme achète des rubans aux enfants qu'elle croise dans le parc, mais ils la fuient en hurlant; l'homme nourrit un chien bâtard sur un terrain vague avec du riz et du lait, essuie la gale souillée autour de ses babines, accroupi pour tenter de saisir une expression dans son regard. Mais la culpabilité n'est pas une chose logique, une série de poids et de contrepoids à équilibrer. C'est un manège précaire, où sont sculptés à la main tous les choix que celui qui l'emprunte aurait pu faire. Ici, Paris insiste pour qu'ils fassent le chemin à pied ; là, il vérifie les freins ; ici, il envoie leur mère au lieu de la gouvernante; là, c'est lui-même qui  y va. Les anneaux d'or lui échappent des mains. Sa vie entière, il cherchera à les atteindre. »

« Au chevet d'Isadora à Corfou, où la maladie, joviale, menace de la faire chavirer

Si j'avais eu tort tout ce temps et qu'il existe bien une vie après la mort, je peux divertir l'équipe céleste des heures durant en leur décrivant dans le moindre détail cette chambre de quatre sous. Un mobilier tristounet entoure le lit, et même si l'hôtelier a fait grand cas de la salle de bains privée, j'aimerais autant prendre mon bain devant tout le monde si cela peut me donner des témoins pour les araignées. La salle de bains n'est équipée que d'une seule fenêtre hublot, à peine assez grande pour que je puisse y passer le bras. Dehors, les goélands plongent en diagonale vers l'abîme et en remontent avec des bouts de poisson ensorcelé.
Peut-être suis-je en convalescence en enfer, dans un cercle de la souffrance où les damnés battent les tapis avec des raquettes de tennis et poussent des chariots de bois par les chemins pavés tandis que geint inlassablement une insignifiante sirène, et à l'instant où cela me devient insupportable, la sirène s'éteint en un gémissement déçu et le ferry baisse sa passerelle pour le débarquement des passagers. Le charme de ce port s'est tari moins d'une heure après notre arrivée et à présent, au bout d'un mois, j'aimerais autant être roulée en boule dans une eau fangeuse au fond d'un puits. »

« Max se surprit à penser souvent à Elizabeth, et lors- qu'il fut temps de quitter le foyer familial, il envisagea de se faire engager dans son école. Cette première soirée ouvrit aussi la voie à leur relation amoureuse, qu'il avait toujours appréciée car elle avait pour fondations des idées communes. Il avait su tout de suite que les conversations avec Elizabeth lui offriraient une plus grande connaissance du monde que ce qu'il obtiendrait assis aux pieds d'un penseur célèbre. Les idées d'Elizabeth étaient pour lui très claires, très faciles à interpréter. Si elle parlait d'un paysage, il en comprenait la nature par la description simple qu'elle en faisait; elle évoquait toute l'existence à l'avenant, qu'elle songeât au dîner ou se livrât à un plaidoyer sur la nécessité de l'affection physique. Elle vivait dans le monde comme une invitée familière. Max trouvait dans la vie d'Elizabeth une logique à la sienne. Et c'est ainsi qu'il tomba amoureux. »

« Nous nous retrouvâmes à essayer de nous immiscer dans une communauté soudée où tous attendaient des autres qu'ils leur donnent la réplique, prêts à humilier quiconque osait sortir du rang. Le changement exigeait du courage, et le courage, visiblement, exigeait du changement. »

« Son sexe s'enchâsse parfaitement entre mon pouce et mon index. Je me demande pourquoi on n'a pas pris l'initiative de mesurer la valeur de chaque homme à sa longueur, puis d'accrocher le résultat à son col avec son groupe sanguin et ses plus grandes peurs. »

« C'était une saison particulièrement bonne pour la danse, et on sentait en ville que si les choses continuaient ainsi, nous finirions peut-être l'année par d'incalculables progrès dans les domaines de l'art et de la science, progrès qui nous projetteraient dans l'ère de la dignité humaine et de l'amour. Je me produisais au centre de la grande salle de la Gaîté-Lyrique, le public debout autour de moi. D'immenses fenêtres ouvraient sur la neige, et l'étoile de boussole gravée dans le bois me donnait l'impression de danser sur une carte du monde.
Je dansais sans doute sur du Chopin, car à l'époque il n'y en avait que pour Chopin. Avant que le pianiste ne se lançât, j'aimais rester debout une minute en silence, afin de m'imprégner de mon public et de respirer avec lui. J'espérais que tous auraient le sentiment que j'improvisais spécialement pour eux, alors que j'avais en réalité pratiqué chaque mouvement en séquence pendant des semaines, même ma façon d'aller me mettre en position et l'aisance avec laquelle je demandais au pianiste un certain mouvement ou une certaine cadence.
L'impression de spontanéité finit d'ailleurs par faire bien son œuvre, de sorte que je me sentis peu à peu trop obligée de prouver ma propre maîtrise, ce qui fit perdre à toute l'entreprise une partie de sa magie, mais ce fut bien après cet hiver de 1909, où la magie était présente à profusion. »

« Les fleurs étaient si fraîches que la vie semblait encore pulser en elles, leur impudeur conférait à la pièce une teinte franchement sexuelle. J'ouvris enfin la porte en grand et Paris Singer m'apparut dans toute sa splendeur, colonne faite homme - quiconque n'est jamais tombé amoureux d'une colonne de pierre n'a pas passé assez de temps en leur compagnie. »

« Paris, fils d'Isaac, descendu du mythe, à la barre de la fortune de son père, Isaac Singer, lequel avait légué à ses enfants un si opulent banquet que ceux-ci ne pouvaient qu'espérer trouver l'énergie requise pour en consommer une tranche minuscule. Ils étaient contraints de sourire vaillamment lors des soirées, tandis les que gens regardaient autour d'eux comme si Isaac en personne écoutait la conversation. Les femmes racontaient à Paris leurs rêves dans lesquels son père se présentait au pied de leur lit, entre deux rangs de machines à coudre, inventeur nimbé de poudre d'or, et leur faisait violemment l'amour dans des kilomètres de pantalons à ourlets. »

« Maintenant que l'un et l'autre sont enfin partis, le calme du matin revient. J'ai devant moi de douces heures de contemplation pour constater que le chagrin présente des contours parfaits en tant qu'aventure intime et que la mélancolie peut s'interpréter devant un public ; le chagrin véritable, en revanche, mérite qu'on le protège et qu'on le choie. Le chagrin est le seul espoir de la pauvre âme qui se débat dans l'eau, la seule pierre que le corps peut porter et qui sera peut-être assez lourde pour le couler. »

« Les hommes ne méprisent rien tant que leur propre confort et détestent les femmes qui, dans leur vie, le leur offrent. Ils attendent de leur épouse la sécurité et  des autres femmes le danger, sans se rendre compte que toutes risquent la mort à fréquenter des inconnus et passent donc leur vie à tenir ces menaces à distance, une tasse qui ne doit jamais se renverser sur les hommes qu'elles aiment, lesquels pendant ce temps les détestent pour ce qu'elles feignent d'être. La maternité est une situation encore plus sombre, car la mère laisse grandir dans son corps l'architecte de sa propre fin ; l'enfant qui ne la tue pas en couches lui brisera plus tard le cœur. Les hommes, eux, doivent se fabriquer le genre de danger qui se présente sans relâche aux femmes. »

« C'était perturbant de se dire que l'art, tout comme l'invention, pouvait être transformé et dépasser ce pour quoi il avait été créé, simplement en continuant d'exister. Bien sûr, une toile pouvait être détruite, mais le dommage psychique d'un changement de régime politique sur une œuvre d'art pouvait être plus dévastateur encore. Il s'imagina les machines à coudre de sa famille créant les uniformes de compagnies entières de soldats en guerre, les coutures parfaites des drapeaux ennemis. »

« Les voyages permettent de se complaire dans le narcissisme le plus pur. La petite chèvre sur le rivage m'a rappelé la Californie, les dômes vitrés de l'hôtel deux autres que j'avais vus à Moscou. Je n'avais jamais vu de porte aussi étrange, si bien qu'aussitôt elle devient pour moi le symbole de Constantinople, de toute la Turquie, et l'expérience ne sert qu'à aplatir un peu plus le monde. C'est une pratique honteuse, mais la plupart des touristes s'y adonnent, font en sorte que le monde se rapporte à eux et non le contraire, et ainsi nous évitons la peine de nous fondre dans quoi que ce soit de nouveau. »

« Depuis très jeune, Paris était si naturellement fait pour profiter de la largesse de son père qu'il en était venu à attendre les mêmes cadeaux du monde. En ce sens, il devint un membre de la classe des consommateurs, même s'il combattait amèrement cet honneur.

Lorsque Isadora se présenta dans sa vie, il saisit sa chance de servir de canal pour son travail. Il s'émerveillait de la voir produire et consommer en très grande quantité et en circuit fermé, traversant au pas de course sa salle de répétition à sa dixième heure de pratique avec le même plaisir qu'elle consacrait aux interminables après-midi passés à lire de la poésie dans son bain. Elle demeurait trois jours entiers au lit et occupait le quatrième à rédiger assez de notes de conférence pour remplir une bassine. Elle n'était ni la rêveuse frivole à laquelle il s'était attendu, ni le miracle né de la terre génératrice qu'elle semblait vouloir être aux yeux de tous; elle était quelque chose de tout à fait autre et de tout à fait séduisant. Elle ne désirait que contrôler les limites de son corps - ce qui la distinguait on ne peut plus de Paris, qui voulait pour sa part contrôler la superficie de multiples propriétés –, mais dans son petit domaine à elle, elle était insatiable et sans compromis, de telle manière que, par comparai- son, Paris se sentait amateur et négligent. Même si elle appréciait toujours les fleurs qu'il lui portait, elle semblait hermétique aux louanges et aux sentiments, si bien qu'il se gardait de faire trop l'éloge de ses talents stupéfiants; il pouvait déposer des cadeaux à ses pieds, mais en cela il ne serait pas différent de ces autres qui se prosternaient devant elle, de ces faux amis qui attendaient dehors lors des obsèques, essayant de l'apercevoir pendant qu'elle entrait. Paris s'enorgueillissait de comprendre Isadora mieux que la plupart des gens ne le pourraient jamais. Elle travaillait à ressembler à une silhouette sur un vase, mais elle était plus essentielle que la silhouette ou le vase lui-même, ou même que le musée dans lequel il était exposé. Elle était une tour, une flèche, un clocher rutilant en cuivre forgé dans le feu et s'élevant par-dessus le chaos pour percer le ciel sans nuages. Il pouvait difficilement lui avouer tout cela et endurer ensuite une de ces semaines où il devrait la regarder se pavaner, mais c'était vrai et elle le savait. »

« Dans le puits de ténèbres autour de nous, des murmures s'élèvent. Je n'ose pas regarder. Ils desserrent les lanières de ma tunique et exposent mes seins. Ils me tripotent et me reniflent comme des chiots, leurs joues incroyablement froides se réchauffent à mon contact. Ils tètent dans un silence de glace pendant que, les rivés droit devant moi, au-delà du plafond, à travers la yeux charpente et le toit, je m'aperçois que je flotte, légère comme l'air, sans oser respirer pour ne pas les perdre à nouveau.  »

« Je leur ai appris à écouter le point qui pulse sous leurs côtes, à se déployer à partir de lui comme une bannière, je leur ai appris à courir et à bondir, à se changer en colonnes si parfaites qu'ils pourraient durer toujours. Je leur ai appris à consommer la beauté, à l'accueillir en eux et à fabriquer la danse que cette beauté leur avait offerte, un art qui n'existe que comme la beauté seule peut exister, en tant que la vie elle-même rassemblée dans un instant. Je leur ai appris tout cela, mais je ne leur ai jamais appris à nager. »

« Isadora parle

- Tous les hommes sont mes frères, toutes les femmes sont mes sœurs, et tous les petits enfants de la terre sont mes propres enfants. Quelle si fragile chose est l'art dans un monde où les enfants meurent? On m'a apporté mes bébés qui se tenaient main dans la main.
« Pour échapper aux griffes du fleuve, je dus le remercier pour ce qu'il me donnait et en demander encore. Alors qu'il semblait emporter la vie, il me donna tout de la vie. La mort m'enseigna qu'il n'y avait pas de malveillance dans un fleuve. Et donc j'appris, ainsi qu'apprend un enfant, un mot après l'autre: le monde ne nous enlève rien, il recèle seulement ce que nous remettons entre ses mains. À la mort des enfants, j'appris que tous les fleuves de la terre étaient mes enfants. »
« La vie est une bête glorieuse, la mer son œil de Léviathan. Je me montre mal en point face à vous, portant le monde comme un vêtement, j'ai combattu cet animal, mais à présent, je le chevauche. Je me serre contre lui autant que je peux, j'empoigne sa fourrure à la racine tandis qu'il court et je garde la tête haute, car la vie est une bête qui rue autant qu'elle peut pour écraser sa charge, l'unique but du voyage entraperçu çà et là le long du chemin. » »

« Elle croit que ses souffrances seront récompensées par la gloire, que la joie et la douleur trouveront un équilibre sur la balance de sa vie, mais elle se trompe. Le bonheur ne se gagne pas. Nous tombons dessus tels des ivrognes, avant de retrouver notre contenance et de poursuivre notre chemin en titubant, à la recherche du monde entier comme on danse. »

« Je me suis appuyée sur plusieurs ouvrages dans l'écriture de ce roman. En particulier, 1913: In Search of the World Before the Great War, de Charles Emmerson (non traduit en français), et Isadora : A Sensational Life, de Peter Kurth (non traduit en français). Mes remerciements tout particuliers à Mary Sano et à son Studio of Duncan Dancing à San Francisco, qui contribue à faire vivre la méthode d'Isadora avec beaucoup de sensibilité et de dévouement, et propose volontiers des leçons même aux plus empotées. »

Quatrième de couverture

Isadora Duncan est au sommet de sa carrière, quand, en 1913, ses deux enfants meurent à Paris dans un accident de voiture. Incapable de danser, et à la limite de la folie, elle entame alors un voyage en Méditerranée en quête d'une manière de se réinventer en tant que femme et en tant qu'artiste.

Avec ce roman biographique, féministe et psychologique d'une rare finesse, Amelia Gray dresse le portrait magistral de l'une des plus grandes artistes du xx siècle.

C'est flamboyant, c'est créatif, c'est cruel, terriblement ambitieux aussi, comme si l'écriture d'Amelia Gray collait parfaitement au rythme et aux mouvements de la danse d'Isadora.

Éditions de l'Ogre,  août 2022
570 pages
Traduit de l'américain par Nathalie Bru

samedi 22 octobre 2022

La dépendance ★★★★☆ de Rachel Cusk

M, la narratrice, une romancière qui ne produit plus,  écrit à un certain Jeffers. Elle lui raconte ses préoccupations du moment, ses déboires, ses frustrations, ses inquiétudes  en tant que femme - elle ne se sent plus désirable - et mère - elle , son amour pour  son mari Tony, un être calme et droit, et celui fou et renversant, qu'elle aurait tant voulu réciproque pour L, l'artiste, un peintre à la renommée internationale, sur le déclin cependant, qu'elle a invité à s'installer dans leur dépendance, transformée en résidence d'artistes.

M a besoin d'exister, de se sentir désirable, désirée, aimée, admirée. Elle essuiera de sérieux revers de la part de L, que l'on découvre odieux, et qui malmènera M. Il y a pourtant son mari Tony, un être calme et droit, bienveillant, quelque peu poussé à bout quand même...allez, j'en ai assez dit ! 

La dépendance est un roman épistolaire exigeant qui aborde avec philosophie les relations humaines, l'influence de l'art, les relations mère-fille, la question de la liberté, la quête de vérités, la marque du temps, les tourments et l'élévation de l'âme. 
Un roman/essai/témoignage/fiction... qui m'a imprégné en moi de bien belles images de cette dépendance et ses marais. Qui m'a fait m'interroger sur l'accueil à donner à une production artistique quand son créateur est un être abominable..
« La peur est une habitude comme une autre, et les habitudes tuent ce qui en nous est essentiel. »

« La peur est une habitude comme une autre, et les habitudes tuent ce qui en nous est essentiel. »

« Quand on se marie jeune, Jeffers, tout croît depuis une racine commune, celle de la jeunesse, et il devient impossible de faire la distinction entre ce qui appartient à l'un ou à l'autre. Par conséquent, si on essaie de rompre, la rupture se propage des plus profondes racines jusqu'à l'extrémité de chaque branche-processus qui s'apparente à un gâchis sanglant et donne l'impression de priver chacun d'une moitié de soi. Mais quand on s'unit par le mariage plus tard, cela ressemble davantage à la rencontre de deux entités distincte ment formées, à une sorte de collision, à la façon dont de vastes blocs continentaux se heurtent et fusionnent au fil du temps géologique, laissant d'immenses et spectaculaires strates de chaînes montagneuses comme preuve de cette fusion. C'est moins un processus organique qu'un événement spatial, une manifestation externe. Les autres pouvaient aisément vivre dans notre entourage, à Tony et à moi, alors qu'ils n'auraient jamais pu pénétrer ni occuper le centre obscur- qu'il ait été mort ou vif - d'un mariage originel. Notre relation ne manquait pas d'ouverture d'esprit, mais elle posait aussi certaines difficultés, des défis naturels à surmonter: il nous fallait construire des ponts et creuser des tunnels pour nous rejoindre et dépasser ce qui en nous était préformé. La dépendance était l'un de ces ponts, et le silence de Tony coulait au-dessous, pareil à une rivière que rien ne vient troubler. »

« L'une des difficultés, Jeffers, que pose le récit d'événements, c'est qu'il vient après que les événements se sont déroulés. Cette idée pourra paraître évidente au point d'en être imbécile, mais je songe souvent qu'il y a autant à dire sur ce qu'on se figurait qu'il arriverait que sur ce qui est effectivement arrivé. Pourtant - contrairement au diable ces perceptions de la réalité n'ont pas toujours le beau rôle: on s'en débarrasse aussitôt qu'elles ont disparu de nos vies. En faisant un petit effort, je suis capable de me rappeler ce que j'espérais de ma rencontre avec L et ce que je pensais ressentir une fois que je serais près de lui, et vivrais à ses côtés, pendant une période donnée. Je ne sais pourquoi, mais je l'imaginais sombre, cette rencontre, peut-être parce que ses tableaux renferment tant d'obscurité et qu'il emploie la couleur noire avec une vigueur et une joie si curieuses. »

« Les doigts rigoureusement entraînés du pianiste de concert sont plus libres que le cœur asservi du mélomane ne le sera jamais. Cela explique sans doute pour quoi les grands artistes sont parfois des individus si odieux et décevants. La vie offre rarement assez de temps ou d'occasions d'accéder à la liberté de plus d'une façon. »

« Ce printemps-là, Justine avait vingt et un ans, Jeffers, âge auquel on commence à montrer son vrai visage, et à bien des égards elle se révélait très différente de celle que Pavais cru qu'elle était, tout en me rappelant dans le même temps et de façon inattendue d'autres personnes que j'avais connues. Je ne pense pas que les parents comprennent forcément leurs enfants tant que cela. On voit en eux ce qu'ils ne peuvent s'empêcher d'être ou de faire, plutôt que leurs intentions, et cela conduit à toutes sortes de malentendus. Par exemple, de nombreux parents se persuadent que leurs enfants ont du talent, alors que ceux-ci n'entendent nullement être des artistes ! Prédire leur devenir est comme autant de coups portés à l'aveuglette-nous nous prêtons à cette activité, je suppose, pour rendre le processus éducatif plus attrayant et pour passer le temps, de la même façon qu'une bonne histoire permet de se distraire, alors que tout ce qui importe vraiment, c'est qu'ils soient ensuite capables de prendre leur envol pour le vaste monde et d'y rester. Je suis convaincue que les enfants savent cela mieux que personne. »

« Je t'ai déjà parlé, Jeffers, de mon rapport aux commentaires, aux critiques et au sentiment d'invisibilité qui me gagnait très souvent, à présent que la vie que je menais ne m'exposait que rarement aux remarques d'autrui. En conséquence de quoi j'avais dû développer, je suppose, une sensibilité exacerbée ou une allergie aux commentaires-en tout cas, au contact des doigts de cette femme dans mes cheveux, j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas hurler en me dégageant violemment ! Mais, naturelle ment, je me suis contentée d'enfouir ces émotions au fond de moi et de rester muette, pareille à une bête au supplice, et d'attendre que nous ayons enfin atteint le marais pour descendre du camion. »

« Après la mort de son père il avait fugué, Jeffers, et il n'avait plus jamais revu un seul membre de sa famille. Il lui arrivait d'être officieusement adopté, pendant un temps, par d'autres familles. C'étaient des expériences en général bénéfiques, qui lui ont appris, je suppose, à attacher davantage de prix au choix et au désir qu'à la résignation et au destin. »

« Au bout d'un moment, L s'est installé à côté de moi et, dans le silence, le spectacle et les sons apaisants qu'offrait le marais sont nettement ressortis: les herbes ondoyantes tachetées de papillons, le lointain susurrement de la mer, les lambeaux de chants d'oiseaux, les appels des oies et des
goélands. 
" Il est bon d'être assis là pour observer ce monde de douceur, a dit L. Nous nous épuisons tant." »

« Au cours de ces journées, j'ai souvent réfléchi, Jeffers, à la notion de pérennité et à son importance, ainsi qu'au fait que nous en tenons si peu compte quand nous prenons des décisions et passons à l'action. Si nous envisagions chaque instant comme s'il s'agissait d'un état permanent, un lieu où nous nous retrouverions peut-être contraints de demeurer à jamais, la plupart d'entre nous choisiraient bien différemment la teneur de cet instant-là! Il est possible que les gens les plus heureux soient ceux qui adhèrent dans les grandes lignes à ce principe, qui n'empruntent pas sur l'instant, mais qui au contraire l'investissent de ce qui pourrait se perpétuer de façon acceptable dans chaque instant à venir sans causer ni dégât ni destruction, et sans en subir en retour-mais vivre ainsi exige beaucoup de discipline et une certaine insensibilité puritaine. Je n'en voulais pas à Brett de sa réticence à se sacrifier. Au bout du deuxième ou du troisième jour après le retour de L de l'hôpital, il est apparu évident qu'elle ne s'était jamais occupée de rien ni de per sonne au cours de sa vie, et qu'elle n'avait pas l'intention de s'y mettre. »

« Regarde! s'est écriée Justine. Qu'est-ce que c'est ? Elle s'était un peu éloignée de moi et, flottant à présent sur le dos, elle plongeait les bras sous la surface puis les relevait, tandis que l'eau, comme de la lumière fondue, glissait sur sa peau.
C'est une phosphorescence , ai-je répondu, m'étirant à mon tour pour observer l'étrange clarté couler le long de mes bras avec une légèreté extrême.
Justine, qui assistait à ce phénomène pour la première fois, a lâché une exclamation d'émerveillement, et j'ai été frappée par le fait, Jeffers, que notre disposition à recevoir des impressions est une sorte de droit humain acquis dès la naissance, un atout qui nous est donné au moment de notre création et au moyen duquel il nous revient de réguler le cours de nos âmes. Cette aptitude nous fait tôt ou tard défaut, à moins de restituer à la vie autant que ce que nous en retirons. J'ai alors saisi qu'il m'avait toujours été difficile de trouver un moyen de restituer toutes les impressions que j'avais reçues, d'en rendre compte à un dieu qui jamais, au grand jamais, n'était venu, malgré mon désir de renoncer à tout ce que je conservais en moi. Pourtant, sans que je sache pourquoi, ma réceptivité ne m'avait pas fait défaut: j'étais restée une dévoreuse tout en aspirant à devenir une créatrice, et j'ai compris que j'avais convoqué L par-delà les continents en croyant intuitivement qu'il serait capable de remplir cette fonction transformative pour moi, de me permettre de donner libre cours à mon activité créatrice. Ma foi, il avait obéi, et visiblement rien de significatif n'en avait résulté, excepté de brèves échappées de clairvoyance entre nous, lesquelles avaient été entrecoupées de tant d'heures de frustration, de vacuité et de douleur. »

« Est-il finalement vrai que la moitié de la liberté équivaut à la bonne volonté que l'on met à l'accepter quand elle nous est proposée ? Que chacun de nous en tant qu'individu doit s'en emparer comme un devoir sacré, mais aussi comme la limite de ce que nous pouvons faire pour autrui ? J'ai du mal à le croire, car l'injustice m'a toujours paru beaucoup plus puissante que n'importe quelle âme humaine. J'ai perdu l'occasion d'être libre, sans doute, quand je suis devenue la mère de Justine et que j'ai décidé de l'aimer à ma façon à moi, parce que j'aurai toujours peur pour elle et peur de ce que ce monde injuste pourrait lui infliger. »

Quatrième de couverture

M, romancière entre deux âges, s'est isolée du monde en s'ins tallant avec son second mari au bord d'une côte océanique spectaculaire. Sur sa propriété baignée d'une lumière splendide et entourée de marais, le couple possède une dépendance soigneusement reconvertie en résidence d'artistes. M n'a qu'un rêve : y accueillir un jour L, un peintre à la renommée mondiale, qu'elle admire.

Quand il finit par accepter son invitation, M jubile. Cependant, elle déchante vite car L n'arrive pas seul - une ravis sante jeune femme est à son bras. Entre-temps, la fille de M et son compagnon ont également débarqué. Les trois couples doivent alors cohabiter dans ce cadre certes enchanteur, mais qui va devenir le théâtre de multiples tensions.

D'une plume ciselée, Rachel Cusk crée un huis clos piquant et fascinant que l'on découvre en se plongeant dans le flot de pensées de M, une Mrs Dalloway des temps modernes. Entre désirs étouffés, orgueil artistique et illusions déçues, La dépendance décortique avec beaucoup de malice le large éventail des rapports humains et la légitimité de la vocation artistique.

«  Les phrases de Rachel Cusk sont hypnotisantes. » New York Magazine

« Le roman possède une charge électrique issue de la relation si asymétrique entre L et M. » The Wall Street Journal

« Cusk nous dévoile "les trois âges d'une femme", nous offrant des vérités inoubliables sur la féminité. »  The Paris Review

Éditions Gallimard,  août 2022
201 pages
Traduit de l'anglais par Blandine Longre 
Finaliste du Booker Prize 2021