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lundi 17 novembre 2025

L'éducation physique ★★★★☆ de Rosario Villajos

Catalina mettra un peu moins de quatre heures à tenter de rentrer chez elle. Des heures qui paraissent une éternité. Vécues en tant que lectrice comme une plongée psychologique hors du commun et âpre dans la tête de cette adolescente de seize ans dans les années 1990. Le récit est dense, nous y déambulons au gré des souvenirs de Catalina, de ses questionnements, de ses réflexions, de ses frustrations, de ses colères, de ses envies d'hurler - et personnellement j'ai eu moi aussi envie d'hurler de rage aussi par moment - face aux difficultés qui sont les siennes. Pas évident de trouver sa place alors que son corps de jeune fille change et devient l'objet de convoitise, pas évident non plus de se sentir libre en tant que femme dans une société où l'on considère le mâle comme prédateur - « On castre toujours le troupeau, jamais l’étalon » -, quand l'éducation des filles est misogyne, quand la femme se sent coupable in fine d'être une femme.

Très intéressant. Révoltant aussi parce qu'il dépeint une dure et dérangeante réalité...mais il est temps qu'on en parle et que les choses changent !  
« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. [...] Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

« Polly says her back hurts
She's just as bored as me
She caught me off my guard
Amazes me the will of instinct »
Nirvana, "Polly"

« Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. »
Annie Ernaux, Mémoire de fille 

« "Catalina, montre-toi digne de ton prénom, il te vient d'une sainte", lui disaient les bonnes sœurs à l'école. On devrait faire l'inverse, songe-t-elle: d'abord être qui on est et ensuite on forme un adjectif à partir de ton nom, comme le faisaient les Grecs avec leurs dieux, par exemple Éros a donné le mot érotique et la fileuse Arachné, arachnide. Elle sait tout d'Hermès, d'Aphrodite, de Ganymède et de Salmacis, mais elle ne sait rien d'elle-même. »

« À partir du moment où elle avait su que ses seins ballottaient, qu'ils existaient un peu plus chaque jour, elle se préparait avant d'aller les voir sur le banc de la petite place où ils se retrouvaient, comme une soprano qui doit entrer en scène après l'ouverture. Même chose lorsqu'elle devait être interrogée au tableau en classe ou passer devant un groupe de garçons adolescents, mais aussi devant des ouvriers en bâtiment, des camionneurs, bref, des hommes adultes, parce qu'elle savait qu'il y aurait forcément des commentaires sur ce corps qui l'exaspérait. »

« Traverser le terrain vague, c'est ce qui ressemble le plus à ce que vivent les personnages des romans du Far West et des récits d'aventures qu'elle lisait il y a quelques années, sauf que John Silver et le petit Jim veulent trouver un trésor sur une île alors que Catalina veut juste rentrer à la maison à l'heure et sans qu'on la viole. »

« Elle, elle n'a aucun droit, même pas celui de garder le silence. Ils ne lui ont même pas laissé l'opportunité de les perdre une seule fois. Quand elle y pense, elle bout : quelques graines de rancœur supplémentaires semées dans le cœur de sa créature intérieure. »

« [...] l'autostop c'est une faute grave pour une jeune fille, c'est se mettre en danger consciemment, c'est donner carte blanche aux violeurs et aux assassins, c'est servir sur un plateau du filet de bœuf à un doberman pour lui demander ensuite de ne pas y toucher. »

« Il y a peut-être une guerre, constante mais discrète, un cheval de Troie rempli d'informations qui ne seraient cancérigènes que pour une catégorie de la population, car elle ne connaît aucun conte classique, ni œuvre d'art, ni spectacle public dans lequel il n'est dit qu'elles, filles et femmes, n'étaient pas à la maison mais dans une forêt obscure, ou en train de se laver dans l'eau d'une rivière, ou sur une route de campagne, et que le pire ne leur serait pas arrivé si elles avaient évité ces lieux que les hommes peuvent fréquenter en toute sérénité. Catalina cherche des exceptions, mais seul lui vient le souvenir de la nymphe Daphnée, obligée de se métamorphoser en arbre afin d'échapper à Apollon. Peut-être que modifier l'apparence de son corps, en ajoutant ou en retranchant de la chair, c'est le seul moyen de se protéger dans cette vie. Catalina se demande si ce n'est pas ce que maman cherche à faire. »

« Catalina ne supporte pas son soutien-gorge plus d'une heure ou deux, elle ne supporte pas non plus les vêtements serrés et, quand elle porte une chemise, elle se met aussitôt à transpirer et se retrouve avec des auréoles sous les bras, Des taches qui trahissent le fait qu'elle est vivante. Elle ne veut même pas penser aux odeurs que dégage son entrejambe, un parfum qu'elle aimerait pouvoir abjurer de toutes ses forces. En plus, elle sent que son physique se métamorphose constamment, que chaque fois qu'elle est à peu près sûre de se connaître, qu'elle commence à savoir qui elle est, elle se transforme à nouveau en une étrangère. Elle n'admet pas l'idée que ce n'est pas son corps qui la tourmente et gâche la fête en étant incapable de supporter des talons qui lui déforment les pieds, mais que c'est elle qui le torture quand, malgré la douleur, elle essaye d'en porter. Même les parties de son être qu'elle trouve en secret les plus jolies lui font honte, comme si la beauté n'avait pas d'importance ni d'éclat en soi juste parce que la nature l'accorde gratuitement. Apparemment, il est préférable d'admirer une beauté produite avec des litres de maquillage, un Wonderbra, des heures d'aérobic et de privations. Elle aimerait qu'il existe davantage de catégories sensorielles devant lesquelles s'émerveiller. Elle rejette la possibilité d'avoir une odeur spéciale, parce que même après s'être lavée méticuleusement, elle trouve que son entrejambe sent comme un animal de ferme. Mais elle a peut-être une jolie peau quand on la touche, ou une voix agréable ou, sans le savoir, le pouvoir caché de voir ou entendre des choses même avant qu'elles n'existent, et puis de toute façon on ne peut pas créer une sculpture ni composer de la musique ni écrire une histoire à partir de rien. Son erreur, c'est de vouloir séparer ce qui est physiologique et corporel de ce qui est intellectuel et spirituel, la sensation de l'émotion, en feignant de ressentir plus que du froid, de la fatigue, de la faim, du plaisir ou tout ce qui peut être en lien avec les courbes si changeantes qui constituent sa présence au monde. Toutefois, rien n'est plus vrai que ce qui s'y passe, même si l'anthropocentrisme philosophique qu'on enseigne à l'école s'entête à souligner le contraire. Elle se demande si le problème ne serait pas que ressentir du plaisir ou simplement ressentir est une richesse intérieure que l'homme ne supporte pas d'avoir à partager, même avec certains membres de sa propre espèce. Ainsi, quand elle est émue d'avoir caressé un oiseau, ou d'avoir vu une cigogne voler jusqu'à son nid ou un papillon voleter autour d'elle, elle garde l'espoir de s'accepter, comme le font ces espèces, sans se poser de questions, ou au moins d'accepter que ses hanches n'ont pas besoin d'une gaine. Elle se souvient encore de cette scène. Maman, un autre corps absent de lui-même, écoutant celui de sa fille lui annoncer qu'il ne portera plus jamais une chose qui le serre tant. Peut-être qu'il lui a fallu un peu plus de temps pour le comprendre, mais le fait est - Catalina ne s'en rend compte que maintenant qu'il y a des mois qu'elle n'a pas vu la moindre gaine sur l'étendoir. Corps 1- Maman 0. »

« Papa et maman la tiennent au bout d'une corde depuis longtemps rompue, car si Catalina fait du stop ce n'est pas juste pour éviter de rentrer trop tard à la maison, c'est aussi parce qu'elle a besoin de frôler la ligne rouge, de vire à la frontière ; elle préfère l'apocalypse au liquide amniotique dans lequel elle flotte quand elle est avec papa et maman. L'autostop, c'est le sport extrême qu'elle a choisi, comme d'autres filles choisissent de coucher avec des inconnus sans protection ou de rentrer seules le soir, un rite initiatique dont elle espère sortir avec un nom, un vrai, pas celui qu'on lui a imposé qui est ennuyeux comme la pluie. Ceci dit, elle espère tomber sur quelqu'un d'aussi gentil que la dernière fois pour la ramener. »

« Catalina, qui s'intéressait tellement à la mythologie classique, se rappela en écoutant cette histoire que la tradition du passage du seuil de la porte dans les bras du marié ne venait pas du grand écran mais du rapt - l'enlèvement, on y revenait toujours - des femmes dans la Grèce antique. Elle aurait aimé le préciser, apporter son grain de sel dans la conversation entre shampooings et permanentes, mais elle savait qu'une fois à la maison maman la gronderait en lui ressortant son fameux slogan : voir, entendre et se taire. Selon maman, une fille ne doit pas donner son opinion. Catalina déteste qu'elle le lui dise et la manière dont elle le dit, alors ce jour-là elle avait préféré se conformer aux instructions et rester à sa place tout en observant les deux clientes les plus silencieuses du salon de coiffure. L'une d'elles, d'environ cinquante ans, s'était d'abord mêlée à la conversation et avait même évoqué son mariage et ses beaux-parents, qui désormais vivaient eux aussi sous le même toit qu'elle, mais comme elle n'avait pas eu d'enfants, malgré plusieurs tentatives avec les méthodes modernes de reproduction assistée, elle s'était mise en retrait des bavardages revue, sans toutefois tourner une seule fois la page. Voir. entendre et se taire. La seconde, la plus silencieuse de toutes, était ce que les autres appelaient dans son dos une vieille fille. Elle vivait dans son immeuble et avait presque dix ans de plus que maman, mais ne faisait pas son âge. Étrangère à la conversation, fixant son propre visage dans le miroir, elle levait par moments un sourcil, comme si elle venait d'entendre une énormité. Elle était la plus jeune d'une famille de trois garçons et deux filles, tous mariés et avec des enfants, à part elle, qui durant dix ans demeura hors du domicile familial, mais c'était sur elle qu'était finalement retombée la responsabilité de s'occuper de leurs parents. Avec ou sans homme, la vie finit toujours par t'obliger à t'occuper de quelqu'un, mais ce quelqu'un ce n'est pas toi, pensa Catalina. Pour elle, c'était plus naturel de s'occuper des enfants, parce que les parents on ne les a pas choisis et on ne peut pas les éduquer ni faire en sorte qu'ils se comportent comme on le voudrait, on ne peut pas leur ordonner de voir, entendre et se taire, ni leur interdire de sortir ni rien. C'est pour ça qu'elle s'était fait la promesse que, si un jour elle avait des enfants, elle ferait son possible pour bien s'entendre avec eux, elle les laisserait faire beaucoup de choses et peut-être même qu'elle les ferait avec eux, ces choses, au lieu de dire toujours NON ou Quand tu seras mère tu comprendras. Comme ça ils ne voudraient jamais la fuir. »

« Si elle aimait tellement aller à la campagne, c'était parce que là-bas elle parvenait à fatiguer son corps sans se fatiguer d'être en vie. »

« L'espèce humaine est la seule à s'inquiéter de la mort, à refuser de mourir, à vouloir garder le contrôle sur la vie, au lieu de s'occuper, comme les autres, de savoir la vivre. »

« Parce que le pire est ailleurs, comme la vérité dans X-Files, et tout le monde a laissé entendre à Catalina que lorsqu'un loup se promène en liberté on enferme les cent brebis à double tour, et si l'une d'elles s'échappe, ce sera de sa faute à elle si le loup la trouve, parce qu'il est dans la nature du loup de faire peur à la brebis, de torturer la brebis, de tuer la brebis, de la dévorer, mais personne ne se demande s'il est dans la nature de la brebis de rester enfermée jusqu'à ce que le loup cesse d'exister, puisque apparemment le loup n'arrêtera jamais de la traquer. 
Catalina ne veut pas qu'on la viole, ni qu'on la mange, ni réapparaître en morceaux éparpillés dans un fossé, mais elle ne veut pas non plus faire sa vie en fonction du loup, alors qu'elle pressent que, comme Dieu, il peut être partout. Elle aimerait peut-être disparaître dans une malle magique et réapparaître ailleurs, si possible loin de la maison. Elle s'est habituée à cette peur acquise, à l'alimenter, à se vautrer dedans, et même à y prendre plaisir, à vouloir sentir n'importe quoi sauf l'autre peur, celle qui la conduirait directement à un puits portant une inscription gravée dans la pierre disant quelque chose comme "Après tout ce qu'on a fait pour toi, on croyait qu'il t'était arrivé quelque chose, tu ne te rends toujours pas compte à quel point tu es fragile ? Tu pourrais retomber malade", ou cette autre peur, plus concrète et tangible, à laquelle elle est confrontée chaque fois qu'elle rentre cinq minutes en retard et dont la conséquence est de ne pas pouvoir sortir de la torpeur domestique pendant une longue période. »

« Elle voudrait crier au monde entier qu’elle déteste être née dans ce corps auquel on ne permet de rien faire. Peut-être qu’elle ne le dit pas parce qu’elle craint de lasser, ou de ne pas être comprise, ou de ne plus être aimée avec toutes ses bizarreries. Elle préfère être vue comme une méchante fille que comme une bête curieuse. Curieuse parce qu’on n’a pas toléré qu’elle soit dans un autre état d’esprit, qu’elle ait d’autres désirs et initiatives, comme pour les femmes mortelles dans la mythologie classique. »

« Durant ces quelques jours d'incertitude, Catalina décora sa chambre de dessins médiocres ou de tout ce qui pouvait l'aider à marquer un territoire dans lequel elle allait se retirer comme une bigote du Moyen Age.
Lire, écrire, et qu'on me fiche la paix, voilà quelle aurait été la devise de son couvent. Elle était certaine que c'était la véritable raison pour laquelle les femmes se cloîtraient au Moyen Âge, car s'enfermer dans une cellule pour lire ou préparer des madeleines en compagnie de dix autres femmes, ça devait être ce qui se rapprochait le plus de l'indépendance, sans avoir à mourir prostrée dans son lit des suites de son vingtième accouchement avant d'atteindre quarante ans. »

« Catalina a découvert qu'écrire est la meilleure façon d'être ou de ne pas être au monde. »

« - Fallait pas arrêter la pilule.
- C'est le docteur qui m'a dit d'arrêter ; ça faisait cinq ans que je la prenais sans interruption.
- Mais qui c'est ton mari ? C'est le docteur ou c'est moi ? 
Comment Catalina pourrait savoir quoi que ce soit sur le désir alors qu'elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni qui elle aime, ni qui elle est, ni ce qu'est son corps, ni à qui il appartient, quand les lois semblent ne tenir compte que d'une seule forme de vie bien spécifique, mais pas des millions d'organismes qui cohabitent dans son ventre. Quel est le signe astrologique des bactéries de son intestin ? D'où sort l'idée que certaines espèces ont plus d'importance que d'autres ? Quel est le sexe d'une grossesse de quatre semaines ? Cette dernière question lui semble importante, sinon ça n'apparaîtrait pas sur la carte d'identité que Pablito a depuis deux ans. Dans la hiérarchie mondiale elle est sûre que les choses sont classées dans cet ordre: numéro un : un homme. Numéro deux: une femme enceinte d'un futur homme. Numéro trois : une femme enceinte d'une future femme qui un jour portera dans son ventre un futur homme. Dernière place : une femme aux trompes ligaturées. Maman, qu'est-ce qui t'a pris, pense Catalina, et elle imagine la version la plus lucide et ironique de sa mère lui répondre : "Tu vois, personne n'est venu à la maison pour donner des cours d'éducation sexuelle ni distribuer des capotes. Et puis ton père n'aurait jamais eu l'idée d'en mettre, et une vasectomie n'en parlons pas. On castre toujours le troupeau, jamais l'étalon." »

« Se doucher dans les ténèbres n'aidera pas à faire la lumière sur ce qui l'entoure, au sens littéral, et ne lui permettra pas non plus de comprendre quel pouvoir possède son corps. Si elle continue à le cacher, elle ne le laisse pas exister ; si elle le montre, elle a l'impression qu'il n'existe qu'à travers le regard des hommes. Elle sait déjà ce que c'est de se cacher, alors autant essayer de laisser la fenêtre complètement ouverte, pour que les autres puissent voir ce qu'ils veulent. Elle se dit que ce serait un acte de charité. Peut-être qu'ainsi les femmes des voisins, celles que maman appellent par leurs prénoms, n'auraient pas à mentir sur leurs maux de tête ni écarter les jambes sans en avoir envie le soir même. Mais si les maris le font ensuite avec leur épouse en pensant au corps de Catalina ? Répugnant. »

« Guillermo faisait semblant d'aimer les filles comme Catalina le faisait de pouvoir en être une. Que chacun ait sa bibliothèque de mensonges et vive sa mythomanie en paix. Mentir n'est qu'une autre manière de raconter la vérité, nous finirons Guillermo et moi par devenir écrivains, se disait-elle, comme si l'imposture était une méthode primitive pour pratiquer la fiction. Raconter des salades ou écrire le développement d'un conte nécessitent les mêmes outils. Ce sont des actes liés à la survie, même si, finalement, certaines histoires s'obstinent plus que d'autres, aussi folles soient-elles, comme la tauromachie depuis l'âge de bronze ou les femmes dépourvues de sentiments depuis la culture classique. »

« Maman ne mentionnait jamais cette partie du corps, elle la faisait simplement disparaître du langage comme une fillette dans le coffre d'une voiture, un petit lapin ou ou chat dans un haut-de-forme. Un jour, Catalina l'avait justement appelé comme ça, le "minou", pour demander à maman d'être plus douce, car elle était en train de lui laver cette zone avec un peu trop de fougue pour lui rendre sa pureté ou peut-être pour voir si elle arrivait à l'effacer pour de bon. le minou. Catalina avait entendu une petite fille le dire à l'école. Elle n'avait alors que sept ans, et avait à peine prononcé ce mot qu'elle reçut une tape sur la bouche d'où venait de sortir ce que maman considérait comme une horreur. le coup resta gravé comme un souvenir d'enfance : direct et sec, et si c'était possible, elle pourrait presque en sentir encore le goût aujourd'hui sur ses gencives. le même genre de coups que certains flanquent à leur petit chien pour l'empêcher de mordre. Assez mou pour ne pas lui fendre la lèvre, mais suffisamment fort pour qu'elle ne retente jamais de nommer l'innommable. Elle ne pleura pas, mais eut les larmes aux yeux. Elle resta stoïque en serrant la bouche, sonnée, paralysée, nue et pleine de savon face à maman jusqu'à ce que celle-ci sorte de la salle de bains. »

« La gorge en ébullition et avec pour seul objectif de rentrer à la maison au plus vite, elle réussit à s'extirper de là en sentant des mains tenter en vain d'attraper ses fesses comprimées, et de ce fait anesthésiées par la gaine que maman lui faisait porter. La première fois qu'elle l'avait enfilée, Catalina avait demandé à quoi servait ce vêtement si inconfortable et maman lui avait répondu que c'était pour être bien maintenue. Peut-être qu'elle voulait dire blindée, même si en blindant Catalina contre le monde elle la blindait également contre sa propre curiosité, contre ses propres doigts explorant son propre corps. »

« La méfiance est un long couloir humide, aux murs recouverts d'écailles poisseuses. Un héritage auquel il n'est pas facile de renoncer. Si un commerçant disait à maman qu'une fille aussi grande et maigrichonne qu'un garçon lui avait volé un paquet de bonbons Chimos, maman pensait immédiatement que c'était sa fille qui avait fait le coup; si la maîtresse disait que deux copies d'élèves étaient identiques, papa en déduisait que c'était Catalina la copieuse. Petite, elle en était venue à penser que s'ils ne la laissaient pas sortir, ce n'était pas pour la protéger contre les maladies contagieuses des autres enfants mais pour préserver le reste de la population de sa présence toxique. »

« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. Parce que le père de son amie l'a embrassée et l'a obligée à le toucher, et quand il a vu que son désir n'était pas réciproque, il a menacé de dire à ses parents qu'elle était une salope, une traînée. Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

Quatrième de couverture

Ses plus grandes batailles, une femme les livre contre son propre corps.
U n soir de l'été 1994, Catalina, 16 ans, quitte précipitamment la maison de sa copine avant qu'on la raccompagne. Il n'y a plus de bus, elle part à pied et décide de faire du stop. Elle a peur des mauvaises rencontres mais encore plus du couvre-feu imposé par ses parents.
Entre 18h15 et 21h45, avec un suspense digne d'un thriller, on va suivre ses pensées comme une expérience intime, parfois dérou-tante, parfois contradictoire, mais surtout intense, comme tout ce qu'on vit à l'adolescence. Ce sera aussi une tentative de prise de conscience de son propre corps qu'elle cherche à apprivoiser malgré le regard des autres.
L'auteure transfère sur le plan physique l'éducation sentimentale de son héroïne, miroir de la vie et de son temps, pour nous suggérer que les batailles des femmes reflètent les violences de chaque époque.
Un livre parfaitement actuel sur le désir de liberté et le corps féminin comme champ de conflit émotionnel, affectif et politique. Un roman juste, universel et plein de tendresse.

PRIX BIBLIOTECA BREVE DU MEILLEUR ROMAN 2023

Rosario VILLAJOS est née à Cordoue en 1978 et vit à Madrid. Après des études aux Beaux-Arts, elle a travaillé dans l'industrie musicale. L'Éducation physique, son premier roman traduit en français, a reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en Espagne et a été finaliste du prix Strega étranger en Italie.

Éditions Métaillé,  septembre 2025
249 pages
Traduit de l'espagnol par Nathalie Serny

samedi 31 décembre 2022

Le lâche ★★★★☆ de Jarred McGinnis


Drôle, cynique, émouvant, sensible, puissant "Le lâche" fait partie des lectures qui m'auront le plus marquée cette année. 
Un premier roman réussi, inspiré plus ou moins de la vie de l'auteur, comme il nous l'a dit lui-même lors d'une rencontre à Paris en novembre dernier, qui raconte, avec beaucoup d'humanité et de tendresse, et dans une alternance passé/présent, la longue reconstruction du corps après un tragique accident de voiture, les liens familiaux, distendus que le temps, les concessions, le pardon aident à rebâtir. "Le lâche" raconte aussi l'absence d'une mère, l'impact des traumatismes de l'enfance, l'errance des jeunes et la violence dans la société américaine, les doutes, les espoirs, les mauvais choix, les regrets, l'amour fou, passionné, égoïste, la culpabilité ... 
J'ai ri, souri, pleuré et j'en voulais encore en tournant la dernière page de ce roman. Et cette question à laquelle je ne sais répondre : qui est vraiment LE lâche dans l'histoire ? 
« Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie ? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve ? Et pourtant, on garde le couteau à la main. »
Une lecture touchante et forte à ne pas rater !



« La distance entre l'imagination et le souvenir se mesure en termes d'aveuglement de soi. »

« Mr. Donut a soulevé la partie amovible du comptoir et s'est avancé pour me serrer la main. Je m'attendais au sempiternel "Ben qu'est-ce qui t'est arrivé?" mais rien n'est venu. Peut-être Jack lui en avait-il déjà parlé,
peut-être était-il assez malin pour se taire, à moins que la question ne l'intéresse pas. Dieu bénisse les êtres dénués de curiosité. »

« Ma fugue m'avait donné, avait donné à Jack, dix ans de tissu cicatriciel. De la chair endommagée mais fonctionnelle. Le corps entier pouvait être sauvé si nous laissions le passé palpiter sous les vieilles blessures. »

« Les tendons de ses avant-bras étaient gonflés à craquer, tendus comme des câbles de bateau. Il avait le visage en feu. La plupart du temps, nos vies se détraquent lentement, une suite d'incidents et de décisions séparés par des laps de temps suffisamment longs pour qu'on s'habitue peu à peu à un monde qui tourne de moins en moins rond. Il y a des exceptions. Un instant donné, un repère précis qu'on peut revoir et se dire: c'est là tout a commencé. C'était un de ces moments. »

« Je n'ai pas mis longtemps à me repérer dans ces bois de pins. Une contrée encore sauvage bordée par les banlieues, assez vaste pour qu'il y reste quelques cerfs sur lesquels des culs-terreux venaient tirer illégalement depuis la cabine de leurs camions, mais assez limitée pour que je sache, même si je me perdais, que je retrouverais au plus tard mon chemin le lendemain. Me perdre était exactement ce que je recherchais. »

« Sur mes lèvres, je sentais encore ses baisers, je revoyais son corps comme le fantôme des vagues après une journée passée en mer. »

« Je suis rentré à la maison et me suis déshabillé dans ma chambre. J'ai retiré chaussures et chaussettes à grand-peine. J'avais les pieds rouges et enflés, un des bénéfices secondaires de la paraplégie. Quand on ne fait pas travailler les muscles des jambes, le sang et autres liquides corporels descendent et stagnent dans les pieds. On peut enfoncer le doigt dans la chair comme dans une boule de pâte levée. Le creux persiste pendant quelques secondes avant de se remplir à nouveau. C'est une bonne animation pour les goûters d'enfants. »

« Sauf qu'il n'avait pas vraiment arrêté de boire ce jour- là. Je connaissais la vraie histoire du soir où il avait lâché l'alcool. Il ne se rappelait peut-être pas qu'il me l'avait racontée. Peut-être l'avait-il oubliée. Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve. Et pourtant, on garde le couteau à la main. »

« Le sale tour que l'alcool vous joue, c'est qu'il vous laisse ressentir la douleur, mais qu'il ne la laisse pas vous pénétrer. Il balaie ces sentiments, si bien que vous devez les redécouvrir encore et encore, ce qui vous donne envie de boire davantage. De sorte que, durant ces premières semaines, en plus de m'assurer que je ne boirais plus une goutte, j'ai dû faire le deuil de cette femme par- faite jusqu'à hurler à la mort. Et la seule chose qui m'a fait tenir, c'était d'avoir une barre chocolatée dans une poche et la liste des prochaines réunions dans l'autre. Ce soir, c'est ma quatre-vingt-dixième réunion en quatre-vingt-dix jours. »

« - Le dossier dit que l'effondrement de l'unité familiale a été causé par le décès inattendu de la mère. C'est exact?
Il évoquait la mère disparue comme on parle du carburateur foutu. Une pièce mécanique qui rend l'âme. Pour le docteur-boucher, elle était "la mère". Ça m'allait bien. Il n'avait aucun droit d'utiliser son nom. »

« Au-delà s'étendaient les espaces infinis du Midwest. Le paysage n'avait rien du charme évident des Rocheuses, mais les couleurs vous sautaient aux yeux. Un ciel plus grand que Dieu, clair et intense, qui captait tellement l'attention qu'on ne comprenait pas pourquoi on avait mis tant de temps à inventer le mot "bleu". Au-dessous d'épaisses traînées de vert et de jaune, et les touches des maisons si isolées qu'on se demandait quelles existences pouvaient mener les gens sous leurs toits. Dans le loin- tain la poésie se profilait, mais je n'en avais aucune à offrir. »

« C'est impossible. On ne peut pas éviter toutes les erreurs. Il faut seulement éviter celles qu'on peut. Et c'est là que tu as besoin d'être aidé. Tu te rends la vie plus dure que nécessaire. Tu t'attaches à tout ce qui est cassé, parce que tu crois que tu mérites tous les ennuis qui t'arrivent. Dans ce monde, les choses ne sont pas une question de mérite. »

Quatrième de couverture

Un terrible accident de voiture, une femme meurt, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s'être enfui de sa maison, l'adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père, aussi aimant qu'écorché, est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l'hôpital.

Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d'humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d'un corps, d'une relation, d'une vie, d'une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu. Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d'autrui sur la différence, signe la naissance d'un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l'ivresse de l'aventure.

« Le Lâche est drôle jusqu'à faire mal, il est beau et vrai, vrai, vrai jusqu'au centre de son cœur tellement humain. » A. L. Kennedy

« Tendre, brillant et sauvagement drôle. » The Guardian

Jarred MCGINNIS est né aux États-Unis. Il a grandi entre la Floride et le Texas, puis a vécu en Ecosse et en Angleterre. Il est docteur en Intelligence artificielle et vit actuellement à Marseille. Son premier roman, Le Lâche, en cours de traduction dans plusieurs langues, a été élu l'un des meilleurs livres de l'année par The Guardian et la BBC.

Éditions Métailié,  août 2022
338 pages
Traduit de l'américain par Marc Amfreville
Prix du premier roman étranger 2022

jeudi 4 février 2021

Le cartographe des Indes Boréales ★★★★☆ d'Olivier Truc

Quelques six cent pages qui nous transportent au coeur du XVIIème siècle, précisément de 1628 à 1693, dans une Europe instable politiquement, en pleine conquête de nouveaux territoires,  tentant de repousser toujours plus loin les limites de la fin du monde. 
Dans une Europe où les rois ne sont qu'assoiffés de pouvoir qu'ils prétendent tenir de Dieu... 
Dans une Europe où l’Inquisition existe encore.
Dans une Europe, où la différence est un problème (encore et toujours...). 
« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »
L'entame est saisissante ; Olivier Truc nous rend spectateur de la plus grande catastrophe de tous les temps en Suède, la malédiction suprême, la punition divine : le naufrage du Vasa le jour-même de sa sortie inaugurale, à peine sorti de l'arsenal, en à peine quinze minutes. 
Au sein de l'Europe, à cette époque, la France se transforme et le roi envoie des espions. Izko, un jeune basque, fils d'un pêcheur de baleine, devenu un cartographe talentueux en est. Sa vie sera semée d'embûches, sous l'emprise d'un inquisiteur dominicain malveillant (forcément !) et tiraillée par une menace obscure qui plane sur ses parents. Une vie de voyages et de découvertes aussi, dictée par les enjeux politiques et religieux de ce siècle, et une conscience malmenée parfois. L'amour et l'amitié le sauveront de bien des péripéties.
Un récit qui mêle la petite histoire à la grande Histoire et qui raconte l'intérêt des Suédois pour les Indes boréales, des Suédois qui n'ont pas su se départir de la certitude de leur supériorité. 
« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»
Un récit riche d'histoire et de culture qui donne un aperçu des coutumes et des croyances lapones, évoque certains usages de leur culture et les pouvoirs des chamans avec notamment l'utilisation du tambour lors d'un événement important. Un peuple pourchassé, massacré par les autorités Suédoises. Izko se demandera tout au long du récit quel danger ce peuple représente-t-il pour les Suédois. Toujours est-il que viendra pour certains Lapons le temps de la fuite n'importe où « là où les pierres écoutent nos pensées, où les rivières portent nos murmures, où les ours meurent bravement. Un monde où on peut en appeler à Sarakka, à Marie, à l'une ou à l'autre, au vent ou à l'éclair, et où le vent ne t'emporte pas et où l'éclair ne te foudroie pas. »

Un Avant-propos listant les nombreux protagonistes pourrait quelque peu démotiver; ils sont assez nombreux, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus car l'auteur ne nous perd pas, on arrive à remettre les personnages au fur et à mesure de la lecture. 
Un tout petit bémol au passage, un manque de crédibilité du personnage d'Izko en fin de roman mais je ne vous en dirais pas plus ;-)

Un grand roman d'aventures, un parcours initiatique captivant et un roman historique de belle facture : un trois en un mémorable !

« Tu iras au Portugal, où de braves navigateurs qui craignent Dieu ont ouvert les voies du Nouveau Monde. Ils t'apprendront les mystères des cartes et la passion du Christ. Leurs connaissances t'aideront à servir au mieux ton roi et ton Dieu. »

« Ne vous leurrez pas face à cet étalage d'argent des épices des Indes, le prévint le frère Federico de Carvalho. L'odeur de cet argent exotique ne saurait masquer la puanteur des hommes. »

« Tu es un homme maintenant, avait-elle dit. Il avait détourné le regard. Perdu dans le souvenir de cette femme dont il ne connaîtrait jamais le nom. Qu'il avait tuée. Devient-on un homme parce qu'on a du poil au menton ou parce qu'on a tué quelqu'un pour une raison supérieure ? Izko ne voulait pas éviter la question. Je ne peux pas me construire sur une illusion, sur un mensonge. J'ai tué pour me sauver. Et alors ? À quoi bon toutes ces belles paroles apprises par frère Jean ? La pensée du Franciscain lui donna un frisson. Comment vais-je faire à confesse ? Que lui dire ? Rien, évidemment rien. Vivre. Porter sa croix. Prier. Espérer. Oublier. Avancer. Mentir. Être un homme ? »

« La Suède doit rester en guerre ! Aussi serions-nous enchantés que vous repreniez votre relation avec la jeune princesse. On dit que la vie à la cour de Stockholm est bien sinistre pour une fillette de son intelligence, et j'ai lu que vous saviez la faire rire. Voilà une riche qualité. Le rire enlaidit les gens et les abrutit, mais il les rend plus accessibles et réceptifs. Faites rire Kristina ! C'est un ordre ! »

« Le cosmographe est géographe et astronome, il considère la terre et le ciel, il est la science du monde. [...] Le cosmographe assemble ces visions et dépose l'univers aux pieds du souverain. »

«Même si l'utilisation actuelle des cartes est plus mercantile, conclut-il, il ne fait pas de doute pour moi qu'une carte est, au fond, un hymne au Créateur. »

« Celui qui partait incarnait la prise de risque. Le vrai danger était peut-être de rester. »

« Izko prit des mesures par triangulation. Ça lui rappelait ses débuts avec le vieil astrolabe du père de Oliveira. 82 degrés pour ce rocher, 138 degrés pour cet autre. Entre l'endroit où il se trouvait et le premier rocher, le terrain était plat. Il utilisa sa méthode du cachot de Sagres. 553 pas. Impossible avec l'autre rocher, à case du relief. Mais avec ses deux angles et le nombre de pas sur un côté du triangle qu'il mesurait, et avec l'aide des formules apprises, il calcula les distances manquantes. Triangle après triangle, Izko compléta le dessin du périmètre. »

« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»

« Jamais il n'aurait cru une telle souffrance possible. Jusqu'ici, il avait pensé que les hommes seuls avaient le privilège de s'infliger des peines les uns aux autres, parfois pour le bien du plus grand nombre, parfois pour sauver les âmes perdues de quelques malheureux. Mais rien de tel ici. La souffrance s'appelait froid, morsure. S'il avait cru que les paysages de Laponie étaient infinis, il se trompait. S'il y avait quelque chose d'infini dans ce pays où Dieu s'excluait, c'était l'intensité de la douleur et du désespoir que le froid assénait aux orgueilleux. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

« - Les Suédois rencontrent plus de difficultés que prévu en Laponie. Ils espéraient remplir rapidement leurs caisses avec les ressources en minerais riches, comme l'argent de Nasafjäll, mais la nature et les hommes leur jouent un tour. 
- Est-ce bien pour nous ?
- Cela les maintient sous la dépendance des emprunts étrangers. Et pour aggraver leur situation, maintenant que la paix est revenue, ils ne savent plus comment payer leurs armées, et craignent les pillages.
De Mons balaya le problème d'un revers de main.
- Leur soldatesque fera comme n'importe quelle armée privée de guerre, elle se payera sur les paysans qu'elle trouvera sur sa route. Mais revenons plutôt à cette Laponie. Sera-t-elle ou non les nouvelles Indes septentrionales dont ils se gargarisent ? Doit-on y investir ? Mazarin pose la question. Tous nos efforts pour monter une flotte commerciale vers les Indes orientales se sont soldés par des échecs jusqu'à présent, les Hollandais font barrage, saisissent ou coulent nos bateaux, nous naviguons à l'aveugle, sans bonnes cartes. Ces maudits Hollandais qui ont assez de culot pour venir mouiller ici même, dans la baie, à nous narguer avec les produits qu'ils ramènent de là-bas ! Il nous faut d'autres débouchés. Alors, la Laponie ? Vous êtes le seul à pouvoir nous dire. Que trouve-t-on là-haut ? »

« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

Quatrième de couverture

Stockholm, 1628. Alors que le magnifique Vasa s’enfonce dans les eaux sombres du Mälaren, Izko est témoin d’une scène étrange : un homme est tué, une femme en fuite met au monde un enfant. Elle fait un geste. Malédiction ou prémonition ? Comme tous les jeunes Basques, Izko rêvait de chasse à la baleine dans les eaux glacées des confins du monde sur les pas de son père, un harponneur de légende. Mais une force mystérieuse a changé le cours de son destin, le vouant au service de Dieu et du roi : il sera espion de Richelieu.
Après avoir étudié la cartographie à Lisbonne et Stockholm, Izko part explorer les Indes boréales, où les Suédois espèrent trouver des mines d’argent pour financer leurs guerres tandis que des pasteurs fanatiques convertissent les Lapons par la force.
Tenu par un terrible chantage, Izko devra frôler mille morts, endurer cent cachots pour conjurer le sort et trouver sa liberté, aux côtés des Lapons fiers et rebelles et d’une femme qui l’a toujours aimé.
Un extraordinaire roman d’aventures, porté par un héros courageux, dans l’Europe tourmentée des guerres de religion et de l’Inquisition. On embarque sans hésiter pour le Grand Nord du monde.

Éditions Métailié, mars 2019
631 pages

mercredi 4 octobre 2017

La Daronne ★★★★☆ de Hannelore Cayre


Un polar sur un fond de satire social, un style vif et efficace et d'un cynisme redoutable. 
Hannelore Cayre, dont je découvre l'écriture, est sans concession avec la religion, avec les vieux, et surtout avec le monde de la justice. Elle n'y va pas quatre chemins pour dénoncer la corruption qui sévit dans ce milieu qu'elle connait bien; j'ai découvert ainsi que les traducteurs, embauchés par le ministère de la Défense et sur lesquels reposent, dans certaines affaires, notre sécurité nationale, sont payés au noir, et ne sont ni plus ni moins que des travailleurs clandestins sans aides ni sécurité sociales ni retraite. C'est complètement dingue, et plutôt effrayant aussi.
La Daronne est une histoire surprenante, poignante, qui donne à réfléchir. L'auteur met en scène une quinqua, Patience, qui vit seule, et qui tente tant bien que mal de joindre les deux bouts, d'accumuler quelques sous pour mettre ses deux filles à l'abri du besoin, et payer l'Ehpad de sa mère atteinte d'Alzheimer et sombrant dans la folie, une travailleuse sans faille au service de la justice française, elle est une traductrice (français-arabe) très réglo ... jusqu'au jour où elle bascule du côté obscur, rattrapée par son passé, un passé que l'on découvre par petites touches, une enfance "bercée" par les trafics glauques et l'argent sale. Patience va s'attacher à une famille de trafiquants, placés sur écoute et dont elle traduit les dialogues, et s'embarquer, nous embarquer dans une spirale étourdissante, au coeur d'un trafic de drogue absolument ahurissant. On assiste à la transformation de cette quinqua, qui nous semblait jusque là anéantie, dépassée, misérable, effondrée, et qui va se révéler forte, entreprenante et d'une vivacité inimaginable. Et le roman vire alors au noir.
L'écriture est cash, le rythme enlevé, l'humour mordant. A savourer sans modération ! 

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«Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.
C'est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s'entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.
Même aux Etat-Unis, en matière de dépénalisation, on était moins con que chez nous, et c'est pour dire. On y vidait les prisons pour laisser la place aux vrais criminels.
Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée par mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe.
Je traduisais ça à l'infini..encore et encore.... Tel un cafard bousier. Oui, ce petit insecte robuste de couleur noire qui se sert de ses pattes antérieures pour façonner des boules de merde qu'il déplace en les faisant rouler sur le sol...Eh bien son quotidien minuscule est à peu près aussi passionnant que ce qu'a été le mien pendant presque vingt-cinq ans : il pousse sa boule de merde, la perd, la rattrape, se fait écraser par son fardeau, n'abandonne jamais quels que soient les obstacles et les péripéties rencontrés...
Parce que les chiens, voyez-vous ça ne croit pas en Dieu. C'est intelligent un chien.
Sinon, j’étais payée au noir par le ministère qui m’employait et ne déclarait aucun impôt. Un vrai karma, décidément. C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ? Enfin, moi qui suis corrompue, je trouve ça carrément flippant.
Et dire que la plupart des femmes passent leur vie à tenter de s'affranchir de l'exemple de leur mère...Force était de constater que je faisais exactement l'inverse. J'allais même beaucoup plus loin, je collais à l'image que la mienne se faisait de la femme idéale : la Juive intrépide. »
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Quatrième de couverture

«On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e DPJ. "Comme ça on se verra plus souvent", m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave.»

Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?
Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.
Et on devient la Daronne.

Éditions Métaillé, mars 2017
772 pages
Prix Le Point du Polar européen 2017
Prix Quai du Polar 2017




Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l'auteur, entre autres, de Commis d'office, Toiles de maître et Comme au cinéma.
Elle a réalisé des courts métrages, et l'adaptation de Commis d'office est son premier long métrage.

jeudi 27 octobre 2016

Le dernier Lapon de Olivier Truc *****


Editions Métailié, septembre 2012
453 pages
Prix des lecteurs Quais du Polar 2013
Prix Mystère de la critique 2013
A reçu de nombreux autres prix

Quatrième de couverture


L’hiver est froid et dur en Laponie. À Kautokeino, un grand village sami au milieu de la toundra, au centre culturel, on se prépare à montrer un tambour de chaman que vient de donner un scientifique français, compagnon de Paul Emile Victor. C’est un événement dans le village. Dans la nuit le tambour est volé. On soupçonne les fondamentalistes protestants laestadiens : ils ont dans le passé détruit de nombreux tambours pour combattre le paganisme. Puis on pense que ce sont les indépendantistes sami qui ont fait le coup pour faire parler d’eux.

La mort d’un éleveur de rennes n’arrange rien à l’affaire. Deux enquêteurs de la police des rennes, Klemet Nango le Lapon et son équipière Nina Nansen, fraîche émoulue de l’école de police, sont persuadés que les deux affaires sont liées. Mais à Katokeino on n’aime pas remuer les vieilles histoires et ils sont renvoyés à leurs courses sur leurs scooters des neiges à travers l’immensité glacée de la Laponie, et à la pacification des éternelles querelles entre éleveurs de rennes dont les troupeaux se mélangent. Au cours de l’enquête sur le meurtre Nina est fascinée par la beauté sauvage d’Aslak, qui vit comme ses ancêtres et connaît parfaitement ce monde sauvage et blanc.

Que s’est-il passé en 1939 au cours de l’expédition de P.E. Victor, pourquoi, avant de disparaître, l’un des guides leur a-t-il donné ce tambour, de quel message était-il porteur ? Que racontent les joïks, ces chants traditionnels que chante le sympathique vieil oncle de Klemet pour sa jeune fiancée chinoise ? Que dissimule la tendre Berit malmenée depuis cinquante ans par le pasteur et ses employeurs ? Que vient faire en ville ce Français qui aime trop les très jeunes filles et a l’air de bien connaître la géologie du coin ?

Dans une atmosphère à la Fargo, au milieu d’un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l’hypermodernité et de la tradition d’un peuple luttant pour sa survie culturelle. Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.

Olivier Truc est journaliste depuis 1986, il vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays baltes, il est aussi documentariste pour la radio et la télévision. Il est l’auteur de la biographie d’un rescapé français du goulag, L’Imposteur (Calmann-Lévy).

Mon avis  ★★★★★


Après la moiteur du bush australien avec Conséquences, cap sur le froid glacial de la Laponie, choc thermique puissant !,  décor d' un polar ethnique nordique extrêmement passionnant, subjuguant !
L'intrigue tient en haleine et la fin est saisissante : une totale réussite !
Le volet ethnique et géopolitique est très instructif. Olivier Truc nous propose un condensé de la culture lapone; on y apprend beaucoup sur les éleveurs de rennes aux modes de vie particuliers et aux rituels ancestraux, sur cette société qui tend à disparaître aux yeux et sus de tous, une disparition fortement appuyée par les politiques qui y voient une source de profit non négligeable : la terre de Laponie est très riche en minerais et attire les entreprises minières souhaitant exploiter ces richesses au détriment de la nature, et sans tenir compte des risques que cela pourraient engendrer.
L'écriture est visuelle et les paysages décrits ainsi que le froid glacial qui y règne sont à couper le souffle.    
Légendes, chamanisme et joïks samis, malédiction ancestrale dans un décor apocalyptique où en hiver le soleil est quasiment absent, des personnages auxquels on s'attache, qui ont chacun un secret que l'auteur nous aide à découvrir peu à peu, au gré de petits détails parsemés d'une main de maître font de cet opus une petite pépite ! N'hésitez pas à partir vous aussi à l'assaut de cette austère toundra, et mener l'enquête aux côtés de Nina et Klemet de la police des rennes et bien d'autres personnages hauts en couleur et ainsi découvrir que les pays nordiques, réputés comme les plus civilisés au monde, renferment quelques secrets que vous n'êtes pas près d'oublier.

Extrait


«Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes des autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est la plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour.» Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme comme toujours. Un peu triste peut-être. «les hommes devraient faire comme les montagnes.» avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien. Il regardait son grand père, et il regarda le paysage qui s'étendait autour de lui. Jamais les montagnes alanguies de Laponie n'avaient été aussi belles. Les vagues infinies de bruyère avec leurs tons de feu, de sang et de terre, étincelaient et crépitaient de vie sous les rayons du soleil.