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samedi 31 décembre 2022

Le lâche ★★★★☆ de Jarred McGinnis


Drôle, cynique, émouvant, sensible, puissant "Le lâche" fait partie des lectures qui m'auront le plus marquée cette année. 
Un premier roman réussi, inspiré plus ou moins de la vie de l'auteur, comme il nous l'a dit lui-même lors d'une rencontre à Paris en novembre dernier, qui raconte, avec beaucoup d'humanité et de tendresse, et dans une alternance passé/présent, la longue reconstruction du corps après un tragique accident de voiture, les liens familiaux, distendus que le temps, les concessions, le pardon aident à rebâtir. "Le lâche" raconte aussi l'absence d'une mère, l'impact des traumatismes de l'enfance, l'errance des jeunes et la violence dans la société américaine, les doutes, les espoirs, les mauvais choix, les regrets, l'amour fou, passionné, égoïste, la culpabilité ... 
J'ai ri, souri, pleuré et j'en voulais encore en tournant la dernière page de ce roman. Et cette question à laquelle je ne sais répondre : qui est vraiment LE lâche dans l'histoire ? 
« Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie ? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve ? Et pourtant, on garde le couteau à la main. »
Une lecture touchante et forte à ne pas rater !



« La distance entre l'imagination et le souvenir se mesure en termes d'aveuglement de soi. »

« Mr. Donut a soulevé la partie amovible du comptoir et s'est avancé pour me serrer la main. Je m'attendais au sempiternel "Ben qu'est-ce qui t'est arrivé?" mais rien n'est venu. Peut-être Jack lui en avait-il déjà parlé,
peut-être était-il assez malin pour se taire, à moins que la question ne l'intéresse pas. Dieu bénisse les êtres dénués de curiosité. »

« Ma fugue m'avait donné, avait donné à Jack, dix ans de tissu cicatriciel. De la chair endommagée mais fonctionnelle. Le corps entier pouvait être sauvé si nous laissions le passé palpiter sous les vieilles blessures. »

« Les tendons de ses avant-bras étaient gonflés à craquer, tendus comme des câbles de bateau. Il avait le visage en feu. La plupart du temps, nos vies se détraquent lentement, une suite d'incidents et de décisions séparés par des laps de temps suffisamment longs pour qu'on s'habitue peu à peu à un monde qui tourne de moins en moins rond. Il y a des exceptions. Un instant donné, un repère précis qu'on peut revoir et se dire: c'est là tout a commencé. C'était un de ces moments. »

« Je n'ai pas mis longtemps à me repérer dans ces bois de pins. Une contrée encore sauvage bordée par les banlieues, assez vaste pour qu'il y reste quelques cerfs sur lesquels des culs-terreux venaient tirer illégalement depuis la cabine de leurs camions, mais assez limitée pour que je sache, même si je me perdais, que je retrouverais au plus tard mon chemin le lendemain. Me perdre était exactement ce que je recherchais. »

« Sur mes lèvres, je sentais encore ses baisers, je revoyais son corps comme le fantôme des vagues après une journée passée en mer. »

« Je suis rentré à la maison et me suis déshabillé dans ma chambre. J'ai retiré chaussures et chaussettes à grand-peine. J'avais les pieds rouges et enflés, un des bénéfices secondaires de la paraplégie. Quand on ne fait pas travailler les muscles des jambes, le sang et autres liquides corporels descendent et stagnent dans les pieds. On peut enfoncer le doigt dans la chair comme dans une boule de pâte levée. Le creux persiste pendant quelques secondes avant de se remplir à nouveau. C'est une bonne animation pour les goûters d'enfants. »

« Sauf qu'il n'avait pas vraiment arrêté de boire ce jour- là. Je connaissais la vraie histoire du soir où il avait lâché l'alcool. Il ne se rappelait peut-être pas qu'il me l'avait racontée. Peut-être l'avait-il oubliée. Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve. Et pourtant, on garde le couteau à la main. »

« Le sale tour que l'alcool vous joue, c'est qu'il vous laisse ressentir la douleur, mais qu'il ne la laisse pas vous pénétrer. Il balaie ces sentiments, si bien que vous devez les redécouvrir encore et encore, ce qui vous donne envie de boire davantage. De sorte que, durant ces premières semaines, en plus de m'assurer que je ne boirais plus une goutte, j'ai dû faire le deuil de cette femme par- faite jusqu'à hurler à la mort. Et la seule chose qui m'a fait tenir, c'était d'avoir une barre chocolatée dans une poche et la liste des prochaines réunions dans l'autre. Ce soir, c'est ma quatre-vingt-dixième réunion en quatre-vingt-dix jours. »

« - Le dossier dit que l'effondrement de l'unité familiale a été causé par le décès inattendu de la mère. C'est exact?
Il évoquait la mère disparue comme on parle du carburateur foutu. Une pièce mécanique qui rend l'âme. Pour le docteur-boucher, elle était "la mère". Ça m'allait bien. Il n'avait aucun droit d'utiliser son nom. »

« Au-delà s'étendaient les espaces infinis du Midwest. Le paysage n'avait rien du charme évident des Rocheuses, mais les couleurs vous sautaient aux yeux. Un ciel plus grand que Dieu, clair et intense, qui captait tellement l'attention qu'on ne comprenait pas pourquoi on avait mis tant de temps à inventer le mot "bleu". Au-dessous d'épaisses traînées de vert et de jaune, et les touches des maisons si isolées qu'on se demandait quelles existences pouvaient mener les gens sous leurs toits. Dans le loin- tain la poésie se profilait, mais je n'en avais aucune à offrir. »

« C'est impossible. On ne peut pas éviter toutes les erreurs. Il faut seulement éviter celles qu'on peut. Et c'est là que tu as besoin d'être aidé. Tu te rends la vie plus dure que nécessaire. Tu t'attaches à tout ce qui est cassé, parce que tu crois que tu mérites tous les ennuis qui t'arrivent. Dans ce monde, les choses ne sont pas une question de mérite. »

Quatrième de couverture

Un terrible accident de voiture, une femme meurt, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s'être enfui de sa maison, l'adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père, aussi aimant qu'écorché, est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l'hôpital.

Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d'humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d'un corps, d'une relation, d'une vie, d'une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu. Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d'autrui sur la différence, signe la naissance d'un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l'ivresse de l'aventure.

« Le Lâche est drôle jusqu'à faire mal, il est beau et vrai, vrai, vrai jusqu'au centre de son cœur tellement humain. » A. L. Kennedy

« Tendre, brillant et sauvagement drôle. » The Guardian

Jarred MCGINNIS est né aux États-Unis. Il a grandi entre la Floride et le Texas, puis a vécu en Ecosse et en Angleterre. Il est docteur en Intelligence artificielle et vit actuellement à Marseille. Son premier roman, Le Lâche, en cours de traduction dans plusieurs langues, a été élu l'un des meilleurs livres de l'année par The Guardian et la BBC.

Éditions Métailié,  août 2022
338 pages
Traduit de l'américain par Marc Amfreville
Prix du premier roman étranger 2022

jeudi 4 février 2021

Le cartographe des Indes Boréales ★★★★☆ d'Olivier Truc

Quelques six cent pages qui nous transportent au coeur du XVIIème siècle, précisément de 1628 à 1693, dans une Europe instable politiquement, en pleine conquête de nouveaux territoires,  tentant de repousser toujours plus loin les limites de la fin du monde. 
Dans une Europe où les rois ne sont qu'assoiffés de pouvoir qu'ils prétendent tenir de Dieu... 
Dans une Europe où l’Inquisition existe encore.
Dans une Europe, où la différence est un problème (encore et toujours...). 
« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »
L'entame est saisissante ; Olivier Truc nous rend spectateur de la plus grande catastrophe de tous les temps en Suède, la malédiction suprême, la punition divine : le naufrage du Vasa le jour-même de sa sortie inaugurale, à peine sorti de l'arsenal, en à peine quinze minutes. 
Au sein de l'Europe, à cette époque, la France se transforme et le roi envoie des espions. Izko, un jeune basque, fils d'un pêcheur de baleine, devenu un cartographe talentueux en est. Sa vie sera semée d'embûches, sous l'emprise d'un inquisiteur dominicain malveillant (forcément !) et tiraillée par une menace obscure qui plane sur ses parents. Une vie de voyages et de découvertes aussi, dictée par les enjeux politiques et religieux de ce siècle, et une conscience malmenée parfois. L'amour et l'amitié le sauveront de bien des péripéties.
Un récit qui mêle la petite histoire à la grande Histoire et qui raconte l'intérêt des Suédois pour les Indes boréales, des Suédois qui n'ont pas su se départir de la certitude de leur supériorité. 
« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»
Un récit riche d'histoire et de culture qui donne un aperçu des coutumes et des croyances lapones, évoque certains usages de leur culture et les pouvoirs des chamans avec notamment l'utilisation du tambour lors d'un événement important. Un peuple pourchassé, massacré par les autorités Suédoises. Izko se demandera tout au long du récit quel danger ce peuple représente-t-il pour les Suédois. Toujours est-il que viendra pour certains Lapons le temps de la fuite n'importe où « là où les pierres écoutent nos pensées, où les rivières portent nos murmures, où les ours meurent bravement. Un monde où on peut en appeler à Sarakka, à Marie, à l'une ou à l'autre, au vent ou à l'éclair, et où le vent ne t'emporte pas et où l'éclair ne te foudroie pas. »

Un Avant-propos listant les nombreux protagonistes pourrait quelque peu démotiver; ils sont assez nombreux, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus car l'auteur ne nous perd pas, on arrive à remettre les personnages au fur et à mesure de la lecture. 
Un tout petit bémol au passage, un manque de crédibilité du personnage d'Izko en fin de roman mais je ne vous en dirais pas plus ;-)

Un grand roman d'aventures, un parcours initiatique captivant et un roman historique de belle facture : un trois en un mémorable !

« Tu iras au Portugal, où de braves navigateurs qui craignent Dieu ont ouvert les voies du Nouveau Monde. Ils t'apprendront les mystères des cartes et la passion du Christ. Leurs connaissances t'aideront à servir au mieux ton roi et ton Dieu. »

« Ne vous leurrez pas face à cet étalage d'argent des épices des Indes, le prévint le frère Federico de Carvalho. L'odeur de cet argent exotique ne saurait masquer la puanteur des hommes. »

« Tu es un homme maintenant, avait-elle dit. Il avait détourné le regard. Perdu dans le souvenir de cette femme dont il ne connaîtrait jamais le nom. Qu'il avait tuée. Devient-on un homme parce qu'on a du poil au menton ou parce qu'on a tué quelqu'un pour une raison supérieure ? Izko ne voulait pas éviter la question. Je ne peux pas me construire sur une illusion, sur un mensonge. J'ai tué pour me sauver. Et alors ? À quoi bon toutes ces belles paroles apprises par frère Jean ? La pensée du Franciscain lui donna un frisson. Comment vais-je faire à confesse ? Que lui dire ? Rien, évidemment rien. Vivre. Porter sa croix. Prier. Espérer. Oublier. Avancer. Mentir. Être un homme ? »

« La Suède doit rester en guerre ! Aussi serions-nous enchantés que vous repreniez votre relation avec la jeune princesse. On dit que la vie à la cour de Stockholm est bien sinistre pour une fillette de son intelligence, et j'ai lu que vous saviez la faire rire. Voilà une riche qualité. Le rire enlaidit les gens et les abrutit, mais il les rend plus accessibles et réceptifs. Faites rire Kristina ! C'est un ordre ! »

« Le cosmographe est géographe et astronome, il considère la terre et le ciel, il est la science du monde. [...] Le cosmographe assemble ces visions et dépose l'univers aux pieds du souverain. »

«Même si l'utilisation actuelle des cartes est plus mercantile, conclut-il, il ne fait pas de doute pour moi qu'une carte est, au fond, un hymne au Créateur. »

« Celui qui partait incarnait la prise de risque. Le vrai danger était peut-être de rester. »

« Izko prit des mesures par triangulation. Ça lui rappelait ses débuts avec le vieil astrolabe du père de Oliveira. 82 degrés pour ce rocher, 138 degrés pour cet autre. Entre l'endroit où il se trouvait et le premier rocher, le terrain était plat. Il utilisa sa méthode du cachot de Sagres. 553 pas. Impossible avec l'autre rocher, à case du relief. Mais avec ses deux angles et le nombre de pas sur un côté du triangle qu'il mesurait, et avec l'aide des formules apprises, il calcula les distances manquantes. Triangle après triangle, Izko compléta le dessin du périmètre. »

« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»

« Jamais il n'aurait cru une telle souffrance possible. Jusqu'ici, il avait pensé que les hommes seuls avaient le privilège de s'infliger des peines les uns aux autres, parfois pour le bien du plus grand nombre, parfois pour sauver les âmes perdues de quelques malheureux. Mais rien de tel ici. La souffrance s'appelait froid, morsure. S'il avait cru que les paysages de Laponie étaient infinis, il se trompait. S'il y avait quelque chose d'infini dans ce pays où Dieu s'excluait, c'était l'intensité de la douleur et du désespoir que le froid assénait aux orgueilleux. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

« - Les Suédois rencontrent plus de difficultés que prévu en Laponie. Ils espéraient remplir rapidement leurs caisses avec les ressources en minerais riches, comme l'argent de Nasafjäll, mais la nature et les hommes leur jouent un tour. 
- Est-ce bien pour nous ?
- Cela les maintient sous la dépendance des emprunts étrangers. Et pour aggraver leur situation, maintenant que la paix est revenue, ils ne savent plus comment payer leurs armées, et craignent les pillages.
De Mons balaya le problème d'un revers de main.
- Leur soldatesque fera comme n'importe quelle armée privée de guerre, elle se payera sur les paysans qu'elle trouvera sur sa route. Mais revenons plutôt à cette Laponie. Sera-t-elle ou non les nouvelles Indes septentrionales dont ils se gargarisent ? Doit-on y investir ? Mazarin pose la question. Tous nos efforts pour monter une flotte commerciale vers les Indes orientales se sont soldés par des échecs jusqu'à présent, les Hollandais font barrage, saisissent ou coulent nos bateaux, nous naviguons à l'aveugle, sans bonnes cartes. Ces maudits Hollandais qui ont assez de culot pour venir mouiller ici même, dans la baie, à nous narguer avec les produits qu'ils ramènent de là-bas ! Il nous faut d'autres débouchés. Alors, la Laponie ? Vous êtes le seul à pouvoir nous dire. Que trouve-t-on là-haut ? »

« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

Quatrième de couverture

Stockholm, 1628. Alors que le magnifique Vasa s’enfonce dans les eaux sombres du Mälaren, Izko est témoin d’une scène étrange : un homme est tué, une femme en fuite met au monde un enfant. Elle fait un geste. Malédiction ou prémonition ? Comme tous les jeunes Basques, Izko rêvait de chasse à la baleine dans les eaux glacées des confins du monde sur les pas de son père, un harponneur de légende. Mais une force mystérieuse a changé le cours de son destin, le vouant au service de Dieu et du roi : il sera espion de Richelieu.
Après avoir étudié la cartographie à Lisbonne et Stockholm, Izko part explorer les Indes boréales, où les Suédois espèrent trouver des mines d’argent pour financer leurs guerres tandis que des pasteurs fanatiques convertissent les Lapons par la force.
Tenu par un terrible chantage, Izko devra frôler mille morts, endurer cent cachots pour conjurer le sort et trouver sa liberté, aux côtés des Lapons fiers et rebelles et d’une femme qui l’a toujours aimé.
Un extraordinaire roman d’aventures, porté par un héros courageux, dans l’Europe tourmentée des guerres de religion et de l’Inquisition. On embarque sans hésiter pour le Grand Nord du monde.

Éditions Métailié, mars 2019
631 pages

mercredi 4 octobre 2017

La Daronne ★★★★☆ de Hannelore Cayre


Un polar sur un fond de satire social, un style vif et efficace et d'un cynisme redoutable. 
Hannelore Cayre, dont je découvre l'écriture, est sans concession avec la religion, avec les vieux, et surtout avec le monde de la justice. Elle n'y va pas quatre chemins pour dénoncer la corruption qui sévit dans ce milieu qu'elle connait bien; j'ai découvert ainsi que les traducteurs, embauchés par le ministère de la Défense et sur lesquels reposent, dans certaines affaires, notre sécurité nationale, sont payés au noir, et ne sont ni plus ni moins que des travailleurs clandestins sans aides ni sécurité sociales ni retraite. C'est complètement dingue, et plutôt effrayant aussi.
La Daronne est une histoire surprenante, poignante, qui donne à réfléchir. L'auteur met en scène une quinqua, Patience, qui vit seule, et qui tente tant bien que mal de joindre les deux bouts, d'accumuler quelques sous pour mettre ses deux filles à l'abri du besoin, et payer l'Ehpad de sa mère atteinte d'Alzheimer et sombrant dans la folie, une travailleuse sans faille au service de la justice française, elle est une traductrice (français-arabe) très réglo ... jusqu'au jour où elle bascule du côté obscur, rattrapée par son passé, un passé que l'on découvre par petites touches, une enfance "bercée" par les trafics glauques et l'argent sale. Patience va s'attacher à une famille de trafiquants, placés sur écoute et dont elle traduit les dialogues, et s'embarquer, nous embarquer dans une spirale étourdissante, au coeur d'un trafic de drogue absolument ahurissant. On assiste à la transformation de cette quinqua, qui nous semblait jusque là anéantie, dépassée, misérable, effondrée, et qui va se révéler forte, entreprenante et d'une vivacité inimaginable. Et le roman vire alors au noir.
L'écriture est cash, le rythme enlevé, l'humour mordant. A savourer sans modération ! 

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«Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.
C'est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s'entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.
Même aux Etat-Unis, en matière de dépénalisation, on était moins con que chez nous, et c'est pour dire. On y vidait les prisons pour laisser la place aux vrais criminels.
Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée par mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe.
Je traduisais ça à l'infini..encore et encore.... Tel un cafard bousier. Oui, ce petit insecte robuste de couleur noire qui se sert de ses pattes antérieures pour façonner des boules de merde qu'il déplace en les faisant rouler sur le sol...Eh bien son quotidien minuscule est à peu près aussi passionnant que ce qu'a été le mien pendant presque vingt-cinq ans : il pousse sa boule de merde, la perd, la rattrape, se fait écraser par son fardeau, n'abandonne jamais quels que soient les obstacles et les péripéties rencontrés...
Parce que les chiens, voyez-vous ça ne croit pas en Dieu. C'est intelligent un chien.
Sinon, j’étais payée au noir par le ministère qui m’employait et ne déclarait aucun impôt. Un vrai karma, décidément. C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ? Enfin, moi qui suis corrompue, je trouve ça carrément flippant.
Et dire que la plupart des femmes passent leur vie à tenter de s'affranchir de l'exemple de leur mère...Force était de constater que je faisais exactement l'inverse. J'allais même beaucoup plus loin, je collais à l'image que la mienne se faisait de la femme idéale : la Juive intrépide. »
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Quatrième de couverture

«On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e DPJ. "Comme ça on se verra plus souvent", m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave.»

Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?
Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.
Et on devient la Daronne.

Éditions Métaillé, mars 2017
772 pages
Prix Le Point du Polar européen 2017
Prix Quai du Polar 2017




Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l'auteur, entre autres, de Commis d'office, Toiles de maître et Comme au cinéma.
Elle a réalisé des courts métrages, et l'adaptation de Commis d'office est son premier long métrage.

jeudi 27 octobre 2016

Le dernier Lapon de Olivier Truc *****


Editions Métailié, septembre 2012
453 pages
Prix des lecteurs Quais du Polar 2013
Prix Mystère de la critique 2013
A reçu de nombreux autres prix

Quatrième de couverture


L’hiver est froid et dur en Laponie. À Kautokeino, un grand village sami au milieu de la toundra, au centre culturel, on se prépare à montrer un tambour de chaman que vient de donner un scientifique français, compagnon de Paul Emile Victor. C’est un événement dans le village. Dans la nuit le tambour est volé. On soupçonne les fondamentalistes protestants laestadiens : ils ont dans le passé détruit de nombreux tambours pour combattre le paganisme. Puis on pense que ce sont les indépendantistes sami qui ont fait le coup pour faire parler d’eux.

La mort d’un éleveur de rennes n’arrange rien à l’affaire. Deux enquêteurs de la police des rennes, Klemet Nango le Lapon et son équipière Nina Nansen, fraîche émoulue de l’école de police, sont persuadés que les deux affaires sont liées. Mais à Katokeino on n’aime pas remuer les vieilles histoires et ils sont renvoyés à leurs courses sur leurs scooters des neiges à travers l’immensité glacée de la Laponie, et à la pacification des éternelles querelles entre éleveurs de rennes dont les troupeaux se mélangent. Au cours de l’enquête sur le meurtre Nina est fascinée par la beauté sauvage d’Aslak, qui vit comme ses ancêtres et connaît parfaitement ce monde sauvage et blanc.

Que s’est-il passé en 1939 au cours de l’expédition de P.E. Victor, pourquoi, avant de disparaître, l’un des guides leur a-t-il donné ce tambour, de quel message était-il porteur ? Que racontent les joïks, ces chants traditionnels que chante le sympathique vieil oncle de Klemet pour sa jeune fiancée chinoise ? Que dissimule la tendre Berit malmenée depuis cinquante ans par le pasteur et ses employeurs ? Que vient faire en ville ce Français qui aime trop les très jeunes filles et a l’air de bien connaître la géologie du coin ?

Dans une atmosphère à la Fargo, au milieu d’un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l’hypermodernité et de la tradition d’un peuple luttant pour sa survie culturelle. Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.

Olivier Truc est journaliste depuis 1986, il vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays baltes, il est aussi documentariste pour la radio et la télévision. Il est l’auteur de la biographie d’un rescapé français du goulag, L’Imposteur (Calmann-Lévy).

Mon avis  ★★★★★


Après la moiteur du bush australien avec Conséquences, cap sur le froid glacial de la Laponie, choc thermique puissant !,  décor d' un polar ethnique nordique extrêmement passionnant, subjuguant !
L'intrigue tient en haleine et la fin est saisissante : une totale réussite !
Le volet ethnique et géopolitique est très instructif. Olivier Truc nous propose un condensé de la culture lapone; on y apprend beaucoup sur les éleveurs de rennes aux modes de vie particuliers et aux rituels ancestraux, sur cette société qui tend à disparaître aux yeux et sus de tous, une disparition fortement appuyée par les politiques qui y voient une source de profit non négligeable : la terre de Laponie est très riche en minerais et attire les entreprises minières souhaitant exploiter ces richesses au détriment de la nature, et sans tenir compte des risques que cela pourraient engendrer.
L'écriture est visuelle et les paysages décrits ainsi que le froid glacial qui y règne sont à couper le souffle.    
Légendes, chamanisme et joïks samis, malédiction ancestrale dans un décor apocalyptique où en hiver le soleil est quasiment absent, des personnages auxquels on s'attache, qui ont chacun un secret que l'auteur nous aide à découvrir peu à peu, au gré de petits détails parsemés d'une main de maître font de cet opus une petite pépite ! N'hésitez pas à partir vous aussi à l'assaut de cette austère toundra, et mener l'enquête aux côtés de Nina et Klemet de la police des rennes et bien d'autres personnages hauts en couleur et ainsi découvrir que les pays nordiques, réputés comme les plus civilisés au monde, renferment quelques secrets que vous n'êtes pas près d'oublier.

Extrait


«Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes des autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est la plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour.» Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme comme toujours. Un peu triste peut-être. «les hommes devraient faire comme les montagnes.» avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien. Il regardait son grand père, et il regarda le paysage qui s'étendait autour de lui. Jamais les montagnes alanguies de Laponie n'avaient été aussi belles. Les vagues infinies de bruyère avec leurs tons de feu, de sang et de terre, étincelaient et crépitaient de vie sous les rayons du soleil.