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dimanche 1 mars 2026

Il n'a jamais été trop tard ★★★★★ de Lola Lafon

« P.-S.
Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits ? [...] Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions [...] ? Ou, au contraire, [...] s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »
Ce recueil de chroniques écrites en 2023 est bref, mais d’une densité rare. Captivant, intelligent, souvent bouleversant. Ça décape. Ça percute. Ça oblige à s’arrêter.
Chez moi, il est devenu un livre hérisson, truffé de post-its, presque à chaque page une phrase à retenir, à relire, à laisser infuser. Lola Lafon écrit des fragments de vie qui résonnent intimement. Elle interroge le silence, les renoncements, le courage, la mémoire, le réel et ses faux-semblants.
J’ai été touchée par de nombreux passages, et je ne résiste pas à vous partager celui-ci sur les rencontres littéraires ;-).
« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »
Tout est là ! Cette façon qu’elle a de déplacer légèrement le regard, de fissurer les évidences. Elle parle de littérature, bien sûr, mais aussi de ce besoin vital de raconter et d’écouter des histoires pour tenir debout. Et puis ce conseil (de son papa)... « Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. » Une invitation à ne pas se laisser engloutir, à préserver une ligne d’horizon même dans la tourmente.

Un livre qui questionne, qui réveille, qui accompagne.
Si ce n’est pas déjà fait, n'hésitez pas une seconde, foncez !

« Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. »
Joyce Carol Oates,
Confessions d'un gang de filles

« La réalité n'est envisageable dans son entier qu'une fois qu'elle a éclaté en mille morceaux. »
Semezdin Mehmedinović,
Sarajevo Blues

« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »

« Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. On essaye de rattraper ce qui se dissipe, on revient sur ses pas et sur ceux des autres, on ne quitte pas trop vite les lieux, on tente de contredire notre persistance à avancer : écrire comme on retient, par la main ou par le cœur. Comme on raconte à un ami des silhouettes furtives, à peine rencontrées, tout juste croisées. »

« Dans le train, j'entends une jeune femme dire qu'elle a « coché toutes les cases qui comptent dans la vie ».
Peut-être écrit-on aussi pour garder la trace des cases qu'on aura sautées, par inadvertance ou par choix. Celles dont on se sera extirpée, aussi. Le langage est un geste, écrire, un mouvement. »

« Les « fêtes » nous vrillent le cœur, elles écorchent, épuisent ; qu'on s'y jette avec l'espoir de les « réussir », de retrouver une féerie fantasmée datant de notre enfance, ou qu'on les contourne. Ce que les fêtes célèbrent est une addition de normes, une impitoyable suite de critères affectifs ou économiques : famille épanouie, enfants photogéniques, appartement décoré, cadeaux de goût, mets d'exception. L'injonction à être réunis et ravis de l'être nous laisse un peu sonnés aux premiers jours de l'année nouvelle. »

« Janvier est un mot dérivé de Janus, nom du dieu des portes, des transitions, des passages et des commencements dans la mythologie romaine.
Janvier ferme la porte au nez du faste clinquant de décembre, pour faire place à des lueurs délicates, incertaines, celles de mots inusités le reste de l'année : les vœux.
Tous les ans, on s'y pliera. On enverra SMS, vocaux, GIF. On sera banal sans s'en soucier, on sera grandiloquent sans complexe, on s'emparera de mots immenses, BONHEUR SANTÉ AMOUR, on mentira avec fougue à des quasi-inconnus, des noms qui stagnent dans nos répertoires téléphoniques depuis des lustres.
Le début d'année court-circuite les convenances : quelle douceur, cette urgence à envoyer un SMS de vœux à une voisine à laquelle on n'ose pas même proposer un verre.
On refait communauté. On se veut du bien, on s'enquiert les uns des autres, on se met en quête de belles pensées, de poèmes à offrir. On s'autorise à baisser la garde, à délaisser notre tendance à l'ironie. On se souhaite une bonne santé sans craindre la moquerie. On dit je te souhaite comme on enlace. On dit douceur, on dit allégresse, des mots qu'on n'écrit jamais. Envolé notre cynisme chic.
Janvier nous révèle à nous-mêmes, plus inquiets, plus fragiles : oui, on se souhaite d'être en bonne santé parce qu'on a peur, on se souhaite de s'aimer parce qu'on a peur. Est-ce ridicule ? Certainement. Moi qui me targue de n'être superstitieuse en rien, je conserve le SMS exalté d'un ou une inconnue, je n'oserai l'effacer qu'une fois l'année achevée.
On ne sait jamais.
Quant à nos souhaits les plus secrets, nos bonnes résolutions, janvier est indulgent : il sait qu'elles n'auront aucun effet, on ne sera pas plus discipliné qu'en 2022, mais qu'importe ; Virginia Woolf elle-même, le 2 janvier 1931, se promettait d'« être libre et douce avec moi-même, ne pas me perdre dans des fêtes : plutôt m'asseoir, seule et en privé dans la pièce, pour lire ».
On m'opposera que c'est bien joli, mais n'est-ce pas un déni de réalité en ces temps de guerre, de révolutions réprimées, de lois assenées à coups de 49.3 ?
Pourquoi, comment se souhaiter quoi que ce soit en ce moment ? On est rouillés, sait-on encore en faire, nous qui sommes tellement rompus à commenter l'actualité, rompus à constater amèrement ou rageusement, toujours constater ce sur quoi on a si peu de prise ?
C'est/pas/possible/ça ! répète le monsieur du métro...
Comment ne pas s'incliner devant la noirceur d'un horizon chaotique ? C'est précisément pour ceci, parce que rien, en ce début d'année, ne semble possible, qu'il nous faut persévérer à prendre à bras-le-corps les mots fatigués.
Si écrire, c'est croire au langage, chaque année, à la même date, nous renouvelons ce modeste acte de foi, en quête d'un écho dans l'obscurité, nous souhaitons à tâtons. Regardez-vous essayer. »

« Nous vous évaluons d'un seul coup d'œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut. Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards.
[...]
Il y a quelques jours, vous m'avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s'apprêtait à vous laisser un ticket-restaurant s'est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou un dégoût. Celles et ceux que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux.
En photo, un révélateur est « un bain chimique où l'on trempe le cliché pour faire apparaître l'image encore invisible ». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l'arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.
Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d'évaluer.
Il y a quelques semaines, lors des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu'on en finisse avec les prix, une hiérarchie qui oppose les comédiennes les unes aux autres.
Si l'industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n'en est pas question. Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Et ce médecin, efficace ? Ça n'est pas tant notre avis que l'on sollicite que notre goût de la sanction, du classement, que l'on excite. S'il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée.
Elle est laide, cette pensée qui nous traverse quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux... Notre passion pour la bienveillance ce mot dont on se gargarise à longueur de posts Instagram et d'ouvrages de développement personnel - trouve sa limite.
Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ? Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux.
Demain, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n'allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l'idée de trébucher, de faillir et de vous ressembler. »

« Derrière les acrobates, aux côtés des gymnastes, une silhouette se tient prête, qui tend le bras au cas où il faudrait stabiliser une figure. Cette silhouette est une guetteuse de peurs, attentive aux moindres signes de déséquilibre. On peut s'élancer dans le vide. Elle sera là.
Peut-être l'amitié ressemble-t-elle à cette discrète vigilance : on parera à ce qui adviendra. On rappellera. On appellera. On écrira. On réécrira. Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« P.-S.

Je crois à nos silences vagabonds 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos horizons déglingués 
Et l'humeur des nuages que tu traduis pour moi

Je crois à l'huile jetée sur le feu 
Au temps gagné à le perdre à deux 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos odyssées déglinguées 
Au visage des nuages que tu traduis pour moi

Aux prochaines minutes, puisqu'on les a »

« Je ne sais ce que contient cette féminisation fantasmée, mais on peut s'inquiéter que ce terme soit une telle hantise, un repoussoir. Pendant que certains s'affolent des « dérives » du féminisme, les chiffres, eux, ne tergiversent pas : une femme sur dix est ou sera victime de violences sexuelles. En 2020, d'après une étude du ministère de la Justice, seuls 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation.
Le "backlash", qui est aussi le titre de l'essai écrit par Susan Faludi en 1991, peut être traduit par « contre-offensive ». « Après les poussées d'émancipation des femmes, on observe souvent une réaction politique qui provoque une régression de leurs droits et de leurs libertés », explique l'historienne Christine Bard.
Cette contre-offensive dit en substance que le mouvement encourageant la prise de parole des victimes va un peu loin. Que les droits, on en a bien assez. Peut-être même déjà trop. Si ça continue, on va finir par être trop égales. Allez savoir ce qu'on en ferait, de ces droits, si personne ne siffle la fin de notre récré. »

« C'est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l'avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d'avoir ce qu'on ne désire pas. »

« P.-S.

Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu'on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu'on n'a pas faits, les mots qu'on n'a pas dits, s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Sommes-nous, ainsi que le clamait la marque Marionnaud en 2016, par essence, toutes « born to be a beautiful maman » ? Quid de celles qui ne le sont pas, mères? Faudrait-il les considérer comme des déserteuses de la féminité, des évadées de la norme, qui tourneraient le dos à un quelconque destin biologique ?
Si être mère était une profession, celle-ci aurait bien besoin d'être défendue par un syndicat. Une vidéo vue plus de dix millions de fois sur YouTube met en scène un faux entretien d'embauche dans lequel le recruteur annonce aux postulantes les conditions du poste à pourvoir : « directrice des opérations ».
Il leur faudra être debout presque tout le temps. Être capables de porter une charge d'une trentaine de kilos. Le poste exige d'excellentes compétences de négociatrice. Il faut avoir des notions de médecine, de comptabilité, et être rompue au management de crise. Être capable, aussi, de manier une quinzaine de projets à la fois. Enfin, elles n'auront ni congés, ni salaire, ni jamais de promotion ; elles travailleront plus de cent trente-cinq heures par semaine, sept jours sur sept, dans un environnement souvent chaotique. Est-ce bien légal ? s'interroge, perplexe, une des candidates. Le poste à pourvoir est, bien sûr, celui de mère.
La maternité a beau être la valeur ajoutée des princesses et autres influenceuses, dont on célèbre avec ferveur et ad nauseam le « baby bump », pour les anonymes, le surmenage guette.
À l'heure où on s'inquiète de la future profession de ses enfants dès le primaire et où on leur apprend à « se focaliser sur leurs objectifs », peut-être faudrait-il songer à mettre à l'honneur une pratique amateure de la maternité.
Est amateur, pour le dictionnaire, celui ou celle qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose. Est amateur celui ou celle qui aime, apprécie.
Est amateure celle-là que je croise régulièrement dans un cours de danse classique de niveau avancé, elle est interne à l'hôpital mais s'esquinte les pieds dans ses pointes avec passion, le visage tendu par l'effort. Est amateur ce jeune homme qui, sur Instagram, envoie à ses auteurs favoris ses fiches de lecture extrêmement détaillées de leur dernier roman. Amateurs, aussi, celles et ceux qui servent à leurs amis des plats de grands cuisiniers aux mille ingrédients. Amateurs, celles et ceux qui s'essayent à la tierce, la quinte, dans une chorale de quartier. Des amateurs qui n'ont d'autre désir que celui-ci: faire aussi bien que possible ce qu'ils aiment.
L'amateurisme est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses. C'est notre spécialité, à chacun. Amateurs pas très éclairés, nous abordons chaque moment de notre existence en trébuchant, sans savoir aucun. Nous sommes des amoureux amateurs, sans savoir-faire ni expertise, qui nous heurtons depuis des siècles aux mêmes peines, aux mêmes malentendus, usant des mêmes serments emphatiques et maladroits. De l'existence, nous ne connaîtrons que ça, jusqu'à la fin: la velléité de bien faire. Et il nous faudra mourir, aussi, en amateurs, sans en avoir la moindre expérience.
La maternité ne fait pas exception: qu'elle ait porté son enfant ou pas, aucune mère ne sait l'être, ce rôle s'improvise, s'apprend sur le tas, en solitaire.
Pour Wikipédia, celles qu'on fêtera demain sont majuscules, ce sont des Mères, comme on parlerait de déesses toutes-puissantes ; les autres, elles, mères amateures, ont préféré sauter du piédestal pour aller faire la fête ailleurs, loin des flatteries liturgiques, commerciales et politiques. »

« Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs jours avec les lycéens d'une classe de seconde. J'étais invitée à leur raconter mon parcours.
Que leur évoquait-il ce mot ?
Un cheval lustré dressé à sauter des haies ? Des alpinistes organisant leur parcours d'arête ? Des soldats rampant dans la boue d'un parcours du combattant ? Ou un sport collectif, l'audace urbaine de corps agiles bondissant d'un muret à un banc, parkour, parcours ?
À ces adolescents très inquiets de leur avenir et déjà préoccupés de commettre une quelconque erreur de parcours dans leurs études, j'ai proposé que nous cherchions l'étymologie du mot « erreur ». Il vient du latin error : l'action d'aller çà ou là, de faire un détour.
Nous avons ensuite rédigé un éloge du détour louant l'importance de perdre son temps, de consentir à l'escale, et de parfois, littéralement, perdre le nord.
Le détour est une décision de rupture, sans but précis, c'est un supplément de présent; le temps qu'on détourne à nos lignes droites se dédouble, il contient ce qui se dérobe à nous, le détour est un autre tracé possible, en pointillé, c'est une suspension, une question, aussi, celle du temps et de l'usage qu'on en fait.
Le temps est écoulé. Nahel n'ira jamais çà ou là. Pour lui, nuls points de suspension, rien qu'un point final. La mort n'a fait aucun détour. Nahel s'est pris la mort en plein cœur, une mort statistique. Mourir, c'est emporter avec soi son périple, une facette du monde. Serons-nous capables de ne pas laisser ce prénom vaciller dans l'oubli ? J'ai conservé dans mon téléphone une photo prise au printemps, celle d'un mur tagué de quelques mots. Une courte phrase que je ne me résous pas à effacer : « Vous rêvez qu'on s'habitue ? » »

« Août

On ne savait plus grand-chose de sa vie et, cet été, on apprend la mort de la chanteuse Sinéad O'Connor.
Sur le Net, elle est une « artiste engagée qui dénonce les abus sexuels perpétrés au sein de l'Église catholique sur les enfants, un mal endémique non sanctionné par la hiérarchie ».
Son visage a accompagné mes années 90. Celui d'une jeune femme pâle aux traits aigus, qui, dans le clip de la chanson de Prince "Nothing Compares 2 U", pleurait face caméra sans nous quitter des yeux. On assistait à sa peine comme à un spectacle, cette douleur nous prenait à témoin, et finalement c'est nous qui pleurions. »

« J'aimais Sinéad O'Connor parce qu'on la traitait de folle et que nous n'étions pas assez folles. Nous étions traversées d'éclairs qu'on ne savait pas faire exploser. Elle parlait aussi fort qu'on murmurait, qu'on se conformait. Qu'on se taisait, encore. En quelque sorte, elle nous vengeait. »

« L'écriture est sœur du silence et du vacillement.
Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit.
Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l'écrire. »

« P.-S.

Devient-on, adulte, celle qui aurait pu nous sauver de notre adolescence ? »

« À force de chercher à esquiver l'attente, l'événement m'échappe, j'en perds quelque chose d'ineffable, de précieux. »

« La jeune femme dont on commémore le décès aujourd'hui était porteuse des mêmes espoirs que ceux de milliers d'Iraniennes et d'Iraniens : Mahsa Amini, morte à vingt-deux ans en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». Il y a un an tout juste, sa silhouette a surgi de l'ombre, d'un pays-prison à ciel ouvert.
Ce 16 septembre, les familles des victimes de la police iranienne s'apprêtent à essayer de célébrer le premier anniversaire du soulèvement de 2022 « Femme, Vie, Liberté ». Essayer, car elles sont menacées, arrêtées, emprisonnées, interrogées, flagellées, les tombes de leurs proches assassinés sont dégradées, détruites.
Attendons-les. Attendons-le encore, ce petit point à l'horizon, l'espérance qu'il ne faut pas quitter des yeux. »

« J'ai beau croire au pouvoir des mots, force est de constater qu'ils peuvent se muer en une banale marchandise. Le langage est devenu une succursale de fast fashion où nos propos sont des « avis » qu'on se fabrique à la hâte, et en taille unique. Le bavardage virtuel nous transforme en bateleurs qui usons de mots comme d'objets dont on s'empare, dont on se pare, de pauvres colifichets qui ne servent plus qu'à se signaler, à se faire voir, à vérifier ce qu'on vaut sur le marché de l'opinion. 
Êtes-vous pour ou contre la prise d'otages ? Pour ou contre le bombardement de civils?
Les réseaux sociaux sont une immense salle peuplée d'êtres qui spéculent sur leur propre valeur. À midi, l'humanisme domine, deux heures plus tard, cette valeur ne rapporte plus rien, alors on changera habilement de file sur l'autoroute numérique. Il faut du flux, du contenu, peu importe de quoi il est constitué, de quelles images, de quelles déclarations, ces racolages de partis en manque d'électeurs.
Un mort vaut-il un autre mort ? On les estime, on en discute. On argue, fort de son opinion sur la mort, les morts, des morts. On « prend » position comme on s'empare d'un bastion, fiers d'être les premiers à s'y trouver, même si cette position est intenable, ignoble. On y règne, brièvement.
L'autophagie est un trouble mental ; les personnes qui en sont atteintes s'automutilent et dévorent leur propre chair : c'est ainsi qu'il va, le monde, c'est ainsi que nous allons.
Le 4 octobre 2023, il y a un siècle, des centaines de femmes israéliennes et palestiniennes ont marché ensemble pour la paix, membres de deux associations à l'initiative de l'événement : le mouvement israélien Women Wage Peace (Les femmes œuvrent pour la paix) et l'association palestinienne Women of the Sun (Les femmes du soleil). Leur objectif : « Faire entendre la voix des femmes et appeler nos dirigeants à se mettre à la table des négociations pour trouver un accord politique et mettre fin au conflit qui oppose nos deux peuples. »
S'il faut aujourd'hui vérifier la nationalité d'un cadavre avant d'être sûr qu'on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« Nous voilà devenus supporters acharnés d'un camp contre un autre, nous voilà arbitres, décrétant que celui-ci triche, que celui-là ment.
Nous sommes fiers d'arborer des raisonnements qui ressemblent à des forteresses. De tristes certitudes défendues par deux mots : oui mais.
On admettra qu'il y a eu viols de masse le 7 octobre, oui mais.
On admettra qu'il y a massacre de civils à Gaza, oui mais.
On conviendra qu'il est terrible d'être otages, oui mais.
Quand les mots les plus pauvres donnent le ton à un débat, il est temps d'observer une pause, avant d'avoir définitivement perdu ce que l'on appelle éthique, si on veut. On pourra dire aussi décence, conscience.
Nous ne voyons même plus ce qu'il y a d'obscène à parler plus fort que celles et ceux qui au cœur du désastre, le subissent, ce quotidien cauchemardesque. »

« On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Mais on pourra dire qu'on ne savait pas quoi faire de ce qu'on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l'homme. 
Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson.
Avoir été de celles qui n'ont pas pu se défendre, de celles qui ont dû s'en expliquer, s'en justifier devant des policiers, devant une juge, face à un procureur, avec des proches, aussi, avoir été de celles qu'on a soumises à des expertises psychologiques pour leur octroyer ce qu'il faut bien appeler un certificat de crédibilité, celui de « bonne victime » : de ça, on ne se console pas tout à fait.
Cet hiver 2023-2024, les témoignages de victimes déferlent sur les réseaux sociaux, dans la presse.
On débat. On feint de découvrir ce qu'on sait déjà. On s'émeut que la parole des femmes se « libère », comme on parlerait du courage des oiseaux ; des milliers d'oiseaux revenus, une fois encore, cogner à la vitre, qui chantent follement, à peine étourdis par un vent glacé. »

« Janvier

En ces premiers jours de l'année, où on rêve et on souhaite, mon vœu est qu'on arrête de célébrer la force et le courage des femmes. Qu'en 2024 on leur accorde la possibilité de ne pas être formidables. De ne plus être courageuses. Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser.
Qu'elles soient premières concernées ou simples soutiens des victimes de violences sexuelles, elles sont nombreuses à être épuisées, qui prennent de plein fouet la remise en cause de leur parole ou l'indifférence.
Aujourd'hui, à ceux qui se tiennent en retrait tout en assurant les femmes de leur soutien, j'aimerais demander : où est-il, ce soutien ? Pourquoi est-il si mesuré, pour ne pas dire inexistant ? Est-ce l'illusion que sur ce champ de bataille ils ne connaissent personne ? Qu'aucune proche n'est touchée ? Est-ce un déni de ces évidences-là : que grandir dans la peau d'une femme, c'est, au mieux, avoir échappé au pire. C'est, dès l'enfance, se méfier, craindre ceux qu'on est éduquées à aimer. C'est avoir le choix entre renoncer à être libre ou risquer sa vie. C'est perdre un temps infini à élaborer des stratégies de vigilance, au quotidien : une armure qui finit par ressembler à une cage. »

« Si, en 2024, tout ceci fait toujours débat, alors, assurément, c'est le moment d'extirper de l'ombre ce que tant de femmes dissimulent à leur fils, à leur mari, à leurs amis.
Qu'elles racontent. Qu'elles leur disent à quel âge elles ont eu, pour la première fois, le sentiment d'être une proie. À quel âge, la main brutalement intrusive d'un ami de la famille, d'un oncle, d'un grand-père, d'un médecin ? L'insistance aveugle d'un petit ami, à l'adolescence ? À quel âge, le souffle court, la gorge serrée, la nausée et la rage ? La révélation qu'on parle sans être entendue ou crue ? À quel âge, l'apprentissage du silence ?
Interrogez votre grand-mère. Votre mère. Demandez à vos sœurs. À vos copines. À vos collègues. Questionnez celles dont l'entourage vante la « solidité ». À celles qui assurent qu'il ne leur est jamais rien arrivé de grave, demandez ce qui leur est arrivé de pas grave.
Demandez aux femmes le nombre de fois où elles ont « consenti » au sexe sous la pression, qu'elle soit amoureuse, économique, professionnelle ou affective. Parce que c'était plus simple. Parce qu'on n'osait pas faire autrement. Dire oui parce qu'on n'a pas appris à dire non.
Ces mots qui vous seront confiés, considérez-les comme une photographie révélée; celle d'un espace souterrain que vous ignorez: le paysage intime, tristement secret, des femmes que vous côtoyez. Ces mots formeront une liste, une énumération aride, répétitive. Vous entendrez, je le crains, les mêmes détails, les mêmes souvenirs.
Vous arguez que vous n'êtes pas responsables de ce que d'autres commettent. Mais ces « autres », ce sont vos amis, vos collègues, vos voisins, vos pères, vos fils. Vous les connaissez. Votre rôle ne peut se borner à endosser celui, flatteur, du type bien qui compatit. De celui qui attend, en coulisses, l'issue d'un combat qui ne le regarde jamais.
N'attendez pas des femmes qu'elles changent seules les règles d'un système dont elles sont victimes, d'un ordre du monde qu'elles n'ont pas contribué à créer.
Les tribunes, les livres, les films, les podcasts de celles qui combattent l'impunité sont empreints de trop de colère ? Vous n'avez pas idée de l'ampleur de cette colère, qu'elle soit toute neuve ou ancienne, si ancienne, comme celle qui vrille votre mère, votre grand-mère. Vous n'en avez pas idée car elles ont dû apprendre à la taire. À ne pas déranger.
N'exigez pas sans cesse de celles qui parlent qu'elles vous rassurent sur votre probité. Acceptez que leurs mots vous inquiètent. Acceptez de voir vos certitudes, vos désirs, questionnés. Et renversés. 
Enfin, ne vous targuez pas d'être des alliés. Agissez et laissez les concernées en décider.
Y a-t-il trop d'impératifs dans ce texte ? C'est que le temps presse. Manque-t-il de nuances ? Ce mot justifiant qu'on reste prudemment spectateur. Ce mot qui met à égalité toutes les postures.
En 2024, souhaitez à celles qui, sans relâche, alertent, d'avoir ce luxe dont vous jouissez : pouvoir parler d'autre chose. Penser à autre chose. Écrire autre chose. Prenez le relais, reprenez ce qui, dans ce mouvement mondial, vous appartient, aussi. »

« Janvier, encore

Quand les eaux sales et usées débordent, il est recommandé, pour éviter une aggravation de la situation, de protéger les ouvertures et de localiser l'origine de l'incident.
La besogne est ardue, car les discours fétides qui entachent notre commun viennent de toutes parts : populismes de droite, de gauche, il y a un défaut d'étanchéité avéré entre les différentes familles politiques et le locataire de la maison présidentielle s'en accommode très bien.
Combien de temps avant que ces errances idéologiques, cette eau brunasse dans laquelle on barbote, nous contaminent tous ? Cette gale de l'âme, on l'a vue venir. »

« Ne pas désirer avoir d'enfant, ou en avoir un seul, n'est ni une faute ni un manquement à un quelconque devoir national, auquel on devrait se soumettre. »

« Aujourd'hui, voici les enfants au cœur d'une équation publique. Sont-ils assez nombreux ? Ou faut-il en ajouter encore à la recette politique, des bébés ? Des enfants-enjeux, jetés, eux aussi, dans l'eau sale.
Une affaire ancienne...
En 1907, la politique nataliste française est défendue par tous, socialistes compris. Seuls quelques anarchistes s'alarment. Le capitalisme naissant exige de la chair à travail exploitable, qui, bientôt, se muera en chair à canon. Émilie Lamotte, jeune institutrice passionnée de pédagogie, écrit alors : « Au lieu des malheureux élevés en tas (conséquence fatale de leur nombre) ayant appris à l'école la discipline et la contrainte en perdant toute originalité et toute joie, imaginez l'enfant chercheur, robuste et éveillé qu'on considère comme un individu et non comme une unité et qui se développe lui-même dans son sens. [...] Représentez-vous l'être plein d'initiative, de sagacité, d'appétit de la recherche et exempt de préjugés qui en résulterait et dites si quelqu'un serait capable de l'astreindre à la hideuse et abjecte "production" qui fait la richesse des riches ? Jamais, car il aura acquis le savoir et gardé l'instinct. Dans ces conditions, le monde est à lui, il saura bien y vivre ! » Et c'est en majuscules qu'Émilie Lamotte conclut:

« ET CEUX QUI ONT BESOIN D'ESCLAVES SERONT OBLIGÉS D'EN CHERCHER AILLEURS. » »

« Bienveillance ? Humanité ? Les ricanements fusent : que de grands mots naïfs, quand l'heure est au combat.
Mais de quel combat s'agit-il, ici, en France ? Qu'a-t-on gagné ? Au désastre, on a ajouté du désastre, les morts, on les a tués une seconde fois, chaque fois qu'on a tergiversé, estimant au gramme près la dose d'empathie convenant aux affamés, aux bombardés, aux violées.
Les guerres lointaines nous offrent la possibilité de nous voir tels que nous sommes, en un miroir accablant, un désert d'humanité. »

« En 1933, l'écrivain Francis Scott Fitzgerald adresse cette lettre à sa fille de onze ans, une succession de conseils parmi lesquels ceux-ci:

« Ne te soucie pas du passé, ne te soucie pas du futur, ne te soucie pas de grandir, ne te soucie pas de te faire dépasser par qui que ce soit [...], ne te soucie pas des échecs sauf si tu en es responsable, ne te soucie pas des insectes en général, ne te soucie pas des parents. Ne te soucie pas des garçons. » Ces recommandations qui font lever les yeux au ciel quand on est adolescente. Ces petites phrases qui préparent doucement à la suite préviennent qu'un jour on sera seule. L'absence à venir, inimaginable, des parents est disséminée dans leurs inquiétudes. Leur vieillissement puis leur mort sont le monstre caché sous le lit, celui dont tous les parents promettent bien imprudemment qu'il n'existe pas. Les parents mentent, et puis ils meurent. Et ils emportent avec eux l'enfant qu'on a été. »

« Le grand âge, c'est être devenu celle, celui à qui on ne s'adresse plus. Dont on parle mais avec qui on ne discute pas. Celui, celle à qui demande que des nouvelles de sa santé. Le grand âge, c'est apprendre à se faire tout petit, c'est être envahi de cette peur de déranger, d'encombrer, c'est faire montre d'une gratitude démesurée, c'est dire à sa propre fille : « Merci d'avoir appelé. »
C'est devenir la personne qu'on presse, aussi, de ne pas ralentir le mouvement: la vieillesse de mon chien m'a renvoyé notre incapacité à supporter le ralentissement.
Voyez notre agacement, quand, aux caisses des magasins, des doigts déformés par l'arthrite peinent à ouvrir un porte-monnaie. Voyez notre exaspération quand nous sommes coincés derrière un véhicule qui n'avance pas assez vite.
Voyez ce qu'on fuit : cette prescience que vieillir n'est pas, en vérité, un problème esthétique dont on se débarrassera chez un chirurgien ou chez Sephora.
Un jour, tout ralentira: nos démarches, nos gestes, nous ne serons plus ces êtres efficaces, nous ne serons plus dans la course. La lenteur à venir est un état de nos vies, un ultime paysage. »

« Mon chien, à qui je n'ai jamais réussi à apprendre quoi que ce soit, m'a appris, lui, que ne plus être admirée est peut-être une liberté retrouvée. Il m'a appris que ceux qui se détournent des êtres vieillissants sont déjà presque morts. Il m'a appris que ne plus suivre le mouvement est une respiration, une renaissance, la dernière. J'espère être à la hauteur de sa leçon. »

« Il n'est pas besoin d'aller pointer du doigt des cultures qu'on qualifie de moyenâgeuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d'une épouse n'est qu'un bien, qu'on s'échangera sur le Net, qu'on offrira à d'autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose.
On dit qu'elle est digne, Gisèle. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L'indignité, c'est elle qui lui fait face. »

« Le viol est une terrible démocratie: n'importe qui peut en être victime. Derrière Gisèle, une foule de témoignages oubliés attendent, rangés, archivés, niés, classés sans suite. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre société bataille pour qu'il n'en reste pas un mot, aucune trace, donne la nausée. Celle-ci ? Elle a parlé un peu trop tard. Celle-là ? Elle portait un crop top. Bien trop dévêtue, c'est suspect. Cette autre ? Elle était voilée. Bien trop vêtue, c'est suspect. Celle-là ? Elle avait quatorze ans, que faisaient ses parents. Celle-ci ? Elle avait trente-neuf ans, que faisait-elle avec des rugbymen de vingt et un. Elle avait bien accepté de prendre un verre ? Aucun verre n'est gratuit. Non non ma fille, tu n'iras pas du tout danser.
Celle-ci, assassinée par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une « personnalité écrasante ». Elle était dominante. Cette autre ? Elle était « frustrante », ne consentant pas à tous les actes sexuels.
Toutes soupçonnables, toutes soupçonnées, sommées de prouver qu'elles sont bien « crédibles ». Des allumeuses, qui déclenchent l'incendie dans lequel elles périront. Il est bien rodé, ce monologue des agresseurs, et on le connaît, je le connais, tu le connais, qui distille ce poison : il y aurait des « raisons » à ce qu'ils ont commis, des explications.
Cette inversion des responsabilités, on l'a vécue, on l'a subie. On aura été violée parce que.
Et on a été élevées à les écouter, à les comprendre, même, toutes les raisons pour lesquelles on aura été brisées, bousillées. On a été bien entraînées, rompues à faire plaisir, à satisfaire, à plaire. Mais jamais assez.
Il y a, dans le film "La Nuit du 12", de Dominik Moll, ces mots, si simples, que prononce le personnage du policier qui enquête sur le féminicide : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Cette phrase a la modestie d'un début. Elle reprend à zéro. Ce quelque chose, il va falloir le regarder en face. Par quel bout le défaire ?
Gisèle a été l'objet d'une entreprise de destruction menée par un homme, son mari, qui n'a rien laissé au hasard ; un système, pensé, organisé dans ses moindres détails. Elle a vécu un calvaire; mais qu'on ne fasse pas d'elle une martyre, une de ces icônes muettes au regard baissé qu'on aime à célébrer et à plaindre, justement parce qu'elles le restent, muettes. En refusant le huis clos, Gisèle exige de nous que nous voyions, que nous lisions, que nous écoutions. C'est bien le minimum.
Qu'on n'accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles.
L'hommage rendu aux mortes, le soutien aux violées, qu'il fasse un boucan d'enfer, qu'il soit un chaos inoubliable, durable. Qu'il soit une question obsédante, enfin. »

« L'art est un récit, une histoire en cours qui tente de nous retenir quelques instants, qu'on ne passe pas trop vite à autre chose; c'est un cri, une lettre qu'on adresse à ceux qui le sont encore, vivants. Une façon de tenir tête à ce qu'on nomme le réel.
Nous ne sommes ni diplomates ni chefs d'État, pourtant notre devoir est immense : celui de continuer à imaginer l'inimaginable, qu'on appelle ça la paix, la vie ou l'Histoire. « Ce dont il faut se souvenir, c'est avant tout ce qu'il reste à faire. » Ernst Bloch. »

« En France, cet automne 2024, la tendance est à une augmentation de la peur des incivilités et de la délinquance. Les craintes liées au changement climatique, elles, sont en légère baisse. Sur l'échelle des anxiétés, en novembre, le devenir de la planète n'arrive pas à la cheville d'un vol de téléphone portable.
En faisant le tour de différents sondages du même type, on constate qu'ils sont environ un pour cent à ne s'inquiéter de rien. À dire vrai, ceux-là m'inquiètent beaucoup.
L'inquiétude, du bas latin inquietudo (agitation, trouble) est « l'état de celui ou de celle qui bouge, qui est en mouvement ». Loin de n'être qu'une sensation, c'est une dynamique. Il y a une respiration dans l'inquiétude, un allant.
Pourtant, elle traverse une mauvaise passe, l'inquiétude. La voilà traquée et chassée de toutes parts, indésirable. Elle alarme, l'intranquillité, c'est un symptôme, une fièvre à faire baisser.
Êtes-vous inquiets ? Ça se soigne. Les thérapeutes rivalisent de solutions, de trucs pour la surmonter et la vaincre. Elle est enivrante, cette promesse, l'illusion qu'on pourrait ainsi nettoyer ses pensées, débarrasser son esprit comme on le ferait d'un placard, le balayer, ce petit gravier insistant. Pourquoi persisterait-on à boiter quand on peut parcourir sa vie d'un pas alerte ?
Dans son baromètre annuel de la précarité, le Secours populaire révèle qu'au vu de l'augmentation des factures, 43% des Français interrogés chauffent peu ou pas du tout leur logement quand il fait froid, un sur trois est régulièrement dans l'incapacité matérielle de faire trois repas par jour et six millions de Français n'ont pas de médecin traitant.
Ne t'inquiète pas, pense à autre chose, susurre ce monde en ruine à ses habitants claudicants.
Bien sûr qu'elle est agréable, la compagnie allègre de ceux qui cultivent la faculté de passer au travers du monde sans en être ébréchés. Mais elle laisse un goût amer, aussi, cette légèreté du déni érigé en art de vivre.
Je propose qu'on réhabilite l'inquiétude. Inquiétons-nous. Au lieu d'en faire une hydre à combattre, étudions-la dans toutes ses nuances, puisqu'il nous faut coexister.
Si s'inquiéter est considéré comme une déficience, j'aime à penser que c'est une belle faiblesse, un penchant: la capacité à être ébranlé, renversé, même.
Nous sommes des inquiets parce que nous sommes en vie. Parce que nous voyons, parce que nous entendons. C'est un aveu d'humanité.
Un des sens inusités et vieillis du mot « inquiétude » désigne une chaise à bascule, en vogue aux XVIII et XIX siècles. Enfourchons-le, ce petit cheval accusé de tous les maux. On les a chevillées à l'âme, nos inquiétudes, et si les miennes ne ressemblent pas tout à fait aux vôtres, elles ont en commun leur mystère. »

« À quoi penses-tu ? À rien et j'y vagabonde. J'en explore tous les recoins. »

Quatrième de couverture

« Ce livre est une histoire en cours. Celle d'un hier si proche et d'un demain qui tremble un peu. Ce présent qui bouscule, malmène, comment l'habiter, dans quel sens s'en saisir ? Comme il est étroit, cet interstice-là, entre hier et demain, dans lequel l'actualité nous regarde. Elle reflète le monde, mais aussi des événements minuscules en nous, des souvenirs, des questions, des inquiétudes. Ces pages ne sont pas le lieu d'un territoire conquis, d'un terrain marqué de certitudes. Ce livre est l'histoire de ce qui nous traverse, une histoire qu'on conjuguerait à tous les singuliers. »
L.L.

Lola Lafon est l'autrice de sept livres, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse et Quand tu écouteras cette chanson (Stock, 2022), prix Décembre, prix Les Inrockuptibles et Grand Prix des lectrices ELLE 2023.

Éditions Stock,  janvier 2025
227 pages

mercredi 11 janvier 2023

Quand tu écouteras cette chanson ★★★★★ de Lola Lafon

« Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Je suis venue en éprouver l'espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l'épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? »
L'Annexe, lieu où Anne a écrit son journal, dernier lieu où elle et sa famille ont été réunis, avant que l'ignoble pan de l'Histoire que nous connaissons bien ne les sépare à jamais. Lola Lafon raconte sa nuit passée dans ce lieu, une expérience extrême que l'on comprend nécessaire pour l'auteure, convoquant et se confrontant au fantôme d'Anne Franck, « vénérée et piétinée », à celui d'Otto Franck, le père d'Anne, seul rescapé, traumatisé, mais également à ses propres fantômes.
Un récit fort, émouvant, intimiste, riche d'informations notamment sur la jeune vie brisée d'Anne Franck, sur l'ardent désir d'une adolescente vive et drôle en dépit du reste, de devenir écrivaine et d'être publiée. Lola Lafon lui rend un bel hommage.
« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles. »
George Steiner

« Mais ce qui à la fois est absent aussi bien que présent, sache-le voir, par la pensée, d'un regard que rien ne déroute. » 
Parménide

« Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n'est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la soeur imaginaire de millions d'enfants qui, si elle avait survécu, aurait l'âge d'une grand-mère; Anne Frank l'éternelle adolescente, qui aujourd'hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l'âge auquel on cesse de vivre.
Anne Frank, que le monde connaît tant qu'il n'en sait pas grand-chose. Une image, celle d'une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d'une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l'adolescence ? De la Shoah ? De l'écriture ?
Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d'une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.
Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. »

« Anne Frank vénérée et piétinée. »

« Comment l'appeler ? Je dis Anne, mais cette fausse intimité me met mal à l'aise. Je ne peux pas dire Anne, quelque chose m'en empêche, qui, au cours de ma nuit, se matérialisera par l'impossibilité d'aller dans sa chambre. Alors je dis Anne Frank, comme on fait l'appel, comme on évoque l'ancienne élève brillante d'un collège fantomatique. Deux syllabes.
La nuit, je me la figurais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank, je me préparais à être au diapason du vide, à le recevoir.
Je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver. »

« « Les mesures antijuives se sont mises en place, petit à petit. Nous refusions de nous laisser atteindre, il fallait garder la tête haute. Il nous était interdit d'emprunter les transports publics ou de posséder un vélo ? Nous irions à pied. Nous n'avions plus l'autorisation de nous rendre au cinéma, au concert ? Tant pis, nous jouerions de la musique à la maison. À l'été 1941, les directeurs de lycée ont dressé des listes des élèves - de sang juif ». En classe, on nous a obligées à nous asseoir à part. Peu de temps après, nous avons été exclues. Margot était dévastée, elle allait attendre ses anciennes camarades de classe à la sortie des cours, tant elles lui manquaient.
Les enfants juifs n'avaient plus le droit d'aller à l'école ? Qu'à cela ne tienne, il y avait de très bons professeurs juifs, nous ferions nos propres écoles.
Nous nous accrochions à n'importe quelle joie: Otto louait des films qu'il projetait à ses filles, Anne confectionnait des tickets qu'elle adressait à ses amies. Tout y était parfaitement imité: l'horaire de la séance, le siège réservé. » »

« Certaines rencontres commencent au moment où on se quitte, quand le temps presse. Alors les mots battent au coeur de l'essentiel. »

« Anne n'œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N'oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum: Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. Hannah Arendt qualifiait l'adoration dont elle est l'objet de " sentimentalisme bon marché aux dépens d'une immense catastrophe "... Elle n'est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l'œuvre d'une jeune fille victime d'un génocide, perpétré dans l'indifférence absolue de tous ceux qui savaient. N'utilisez pas le mot espoir, s'il vous plaît.  »

« Otto Frank, qui, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, en 1960, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait retrouvé. Qu'on en soit témoin, du vide, sans pouvoir s'y soustraire ; qu'on s'y confronte. Voyez ce qui jamais ne sera comblé.
Ainsi, en sortant, on ne pourra pas dire: dans l'Annexe, je n'ai rien vu. On dira : dans l'Annexe, il y a rien et ce rien, je l'ai vu. »

« S'habitue-t-on à être en danger ?
La peur est-elle un envahissement brutal, semblable à un courant d'arrachement, cette force qui entraîne au large contre laquelle on ne peut lutter, ou la peur se dilue-t-elle dans les jours qui passent, et on finit par s'y faire, à la peur ?
Les angoisses s'accumulent, elles résonnent. L'angoisse de se trahir. De faire frémir, d'un geste trop vif, les tissus opaques qu'Anne Frank et son père clouent aux fenêtres le jour de leur arrivée. L'angoisse de tomber malade, de laisser échapper un éternuement, une quinte de toux, De ne pas pouvoir être soigné. »

« L'angoisse, écrit-elle le 8 novembre 1943, est une masse sombre qui ne nous pousse ni en bas, ni en haut, mais se tient devant nous, mur impénétrable, qui s'apprête à nous détruire mais ne le peut pas encore. »

« Quelques semaines avant de partir à Amsterdam, je lis, comme je le fais toujours avant de me lancer. Cet amoncellement de petits savoirs - une approche timide du « sujet > est mon préliminaire amoureux. C'est aussi une façon de repousser la plongée dans l'écriture, d'attendre que celle-ci soit impérative.

Je lis comme on trace un cercle autour d'un point, sans m'en approcher. Je lis comme on se prépare à entrer dans un labyrinthe. Je lis des articles universitaires qui s'intéressent à la dif- férence entre empreinte et trace, je relis Dora Bruder de Patrick Modiano, je lis une biographie d'Audrey Hepburn, dont la mère vénérait Hitler : l'actrice refusa d'interpréter le rôle d'Anne Frank au cinéma, craignant de ne pas être " légitime " à le faire. »

« Je suis celle dont le cerveau se brouille dès lors que le sujet est abordé. Au lycée, j'ai évité les cours consacrés à la Deuxième Guerre mondiale. J'affirme que je n'ai pas besoin de voir, de lire : je sais cette histoire. Je sais les parcours de ceux qui, autour de 1920, ont dû fuir une mort annoncée, celle des pogroms, des ghettos, en Russie, en Pologne. Qui ont étreint des mères, des pères, des frères et des soeurs, sans promesse de se revoir. Qui ont tout quitté. Ils se sont défaits de leur nom, de leurs désirs et de leur langue - mais ce choix n'en était pas un, ils ne seraient jamais de simples citoyens dans leur propre pays. »

« La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, « ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille ». »

« J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière. »

« Aucun des protecteurs n'aimait qu'on vante son courage. Peut-être avaient-ils raison : le courage est une décision qui se manifeste face au danger, à un moment précis. Leur courage, lui, se raconte au pluriel; ce sont des courages, une étendue de courages, de chaque matin et de tous les soirs, deux années durant, à chaque fois qu'ils poussaient la porte de la cachette. »

« Elle est semblable à un reflet, l'inconscience, qui renvoie la générosité. Peut-être est-elle l'essentielle de cette histoire. »

« « Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide. » Cette phrase d'Antonioni est citée dans La Paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille. Je l'ai recopiée dans mon carnet quelques jours avant d'entrer dans la nuit.
Je m'approche du papier peint encadré, et au cœur même du vide, je ne vois que quelques chiffres et de fines lignes, bien droites. Au cœur même du vide, un père inscrit, tous les mois, au crayon à papier, des preuves de vie, Otto Frank note qu'ici, en deux ans, Margot a pris un centimètre et Anne, treize.
A son retour d'Auschwitz, seul dans l'Annexe vide, Otto Frank y passera des heures: il décollera précautionneusement ce rectangle de papier peint. Il ne peut pas perdre ça, aussi. La seule chose qu'il lui reste, ce sont ces traits de crayon, d'un gris léger, qui disent qu'en ce lieu, privée de soleil, de printemps et de vent, la vie a arraché quelques centimètres à l'ombre. »

« Quelle étrange façon d'être au monde que ce retrait à un poste d'observation. On assiste à la vie, suffisamment proche d'elle pour en saisir les nuances, mais en se tenant loin du vacarme comme des certitudes, pour qu'elles n'aveuglent pas la page blanche. On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l'écriture est un chemin sans destination, l'écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois.
C'est un geste apatride que celui d'écrire, une échappée sans ancrage, en terres inconnues. Mes romans me baladent, ils me mènent en bateau. Je crois avancer. Au bout de plusieurs semaines d'écriture, ne sais plus rien sauf ceci : ma route est une impasse. Le récit m'échappe, il attend, ailleurs. »

« Je ne parviens pas à éviter cet égarement. Consentir à me perdre est une étape de l'écriture. Consentir à perdre, aussi. À m'avouer vaincue, battue. Accepter d'abandonner toute tentative de domination sur l'écriture, tout ce que je tenais pour certain. Il faudra avancer dans l'obscurité, tâtons, trébucher sur des mots qui regimbent, des paragraphes rétifs; la langue n'est pas un objet inerte dont on se saisit et qu'on plie à sa  volonté. C'est elle qui nous transforme, qu'on lise ou qu'on écrive.

Elle retient ce qui vacille dans l'oubli, paysages, silhouettes, elle nous retient, nous rattrape quand on imagine ne plus y croire, les mots sont là, tangibles, vivants. Pourquoi écrit-on ? Si j'ai oublié comment se termine le roman Confessions d'un gang de filles, de Joyce Carol Oates, ces quelques lignes, je les connais par cœur :
« Quoique vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. » »

« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement: dire je, c'est affirmer sa singularité.
Le je d'Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu'elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l'éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu'on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l'Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l'opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d'un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.
Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être  « comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse. »

« Les extraits choisis des textes qu'on porte aux nues révèlent ce que nous désirons en retenir. Si nous tenons absolument à ce qu'Anne Frank nous parle de la « bonté innée des hommes », il n'est pas très étonnant que ce paragraphe, écrit le 3 mai 1944, ne soit pas passé à la postérité :
On ne me fera pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes, oh non, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps! Il y a tout simplement chez les hommes un besoin de ravager, un besoin de frapper à mort, d'assassiner et de s'enivrer de violence, et tant que l'humanité entière, sans exception n'aura pas subi une grande métamorphose, la guerre fera rage, tout ce qui a été construit, cultivé, tout ce qui s'est développé sera tranché et anéanti, pour recommencer ensuite !  »

« Elle abandonne les mots, ils cèdent la place au souffle de la vieille dame, un souffle heurté : 
« Les conditions de... survie...au camp de Bergen-Belsen... c'était... (Souffle) »
Quelques semaines plus tard, elle m'envoie ce mail: « Je pourrais te raconter mille fois l'inhumanité, le cauchemar qu'a été Bergen-Belsen, ça serait inutile. Tu ne parviendrais pas à l'imaginer. Heureusement. »
Ce n'est pas avouer l'impuissance de l'écriture d'avouer qu'on ne peut imaginer, il ne faut pas imaginer, comment prétendre imaginer. Ce verbe-là, imaginer », n'a pas sa place dans ma nuit. Pourtant, il le faut, même et surtout si on n'y parvient pas. Il faut essayer d'imaginer. »

« L'exil - perdre racine - est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d'une sociologue ou d'une psychiatre, mais comme petite-fille d'exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui font comme si Ils sont tels qu'Elie Wiesel les a écrits dans Le Jour:
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. [...] Mais ce n'est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu'ils ont vu ne peut pas être comme les autres. [...] Un ressort s'est cassé en eux sous l'effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l'idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l'art de dis paraître, de se fondre dans le paysage. 
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l'appartenance au pays d'accueil. Des grands-parents qui, lorsqu'on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l'arbre généalogique a été arraché, la naissance d'un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d'exister. Il héritera d'un devoir: celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd, ce cadeau. On tente de composer sa vie, on pense avoir trouvé sa voix. En arrière-fond, une mélodie persiste, qu'on connaît sans jamais l'avoir apprise. Tout se mélange. Des vies interrompues se mettent en travers de la nôtre. On est l'obligée de celles et ceux qui n'ont pas eu droit à une suite, on est leur très obligée. Leur ombre est écrasante, leur mort exige qu'on y réponde. Mais comment ? »

« L'anorexie est, je crois, la langue que parlent celles qui héritent de récits silencieux. »

« Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d'avoir inventé sa fille.
J'ai choisi de ne pas écrire leurs noms ici : leur identité est interchangeable. Ce sont d'abord d'anciens chefs des Jeunesses hitlériennes, puis des pamphlétaires d'extrême droite, des conspirationnistes, des négationnistes. Ils se succèdent et se répondent au travers des décennies. Le sujet les obsède, ils y consacrent des livres, des tribunes, ils se répandent en commentaires sur chacune des pages Internet consacrées à la jeune fille. Mais si je n'écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d'Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu'on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu'on ne savait pas.
Le 9 octobre 1942, Anne Frank écrit : Nos nombreux amis et connaissances juifs sont emmenés spar groupes entiers. [...] On les transporte à Westerbork dans des wagons à bestiaux. [...] Nous supposons que la plupart se font massacrer. La radio anglaise parle d'asphyxie par le gaz. 
Ils s'acharnent, les négationnistes, mais montrent peu de rigueur : pour la plupart, ils n'ont pas même fait l'effort de lire le Journal en entier.

Impossible, dit l'un, que les clandestins aient passé l'aspirateur. On les aurait entendus. Les clandestins font le ménage quand le bâtiment est vide, entre midi et 13 heures, ou le dimanche, écrit Anne Frank.
Là, clame triomphalement un autre, des mots écrits au stylo-bille, lequel était inusité en 1944 ! Cette preuve » est aussi fausse que les précédentes. Les quelques phrases au stylo-bille sont rédigées sur des languettes de papier, insérées dans le manuscrit : ce sont les notes de travail d'une des graphologues ayant examiné l'authenticité du texte dans les années 1960. Elle en a témoigné. »

« Je ne peux m'empêcher de penser que, peut- être, Anne Frank aurait souri de lire qu'un négationniste affirma, comme preuve ultime de falsification, qu'aucune jeune fille de quinze ans n'aurait été capable de penser et encore moins d'écrire ce qu'il avait lu dans le Journal: c'était bien trop intelligent et irrévérencieux, pour une gamine. »

« L'irrévérence des jeunes filles devrait être l'objet de toutes nos attentions, elle devrait être archivée et transmise. Il faudrait les chérir, ces trop courtes années durant lesquelles les jeunes filles ignorent la prudence, le respect et le remords.
Elles mentent avec métier et sans état d'âme, mangent avec les doigts, grimpent sur des toits et, bras dessus bras dessous, elles prennent toute la place sur les trottoirs. Leur seule peur est de nous ressembler. De devenir ces êtres à bout de souffle qui se plaignent qu'elles ne manquent pas d'air ».
Les parents aiment à raconter les mots d'enfants de leurs tout-petits; ils s'émeuvent de leur fantaisie, de leur drôlerie. L'adolescence à venir, elle, est redoutée à la façon d'une maladie, d'une comète menaçant le paysage, dévastatrice. »

« Comme nous la craignons, l'extralucidité adolescente, ce regard de voyant qui met à nu nos compromis.
Relire son journal intime, c'est se confronter à l'adolescente qu'on a été. Lui ferait-on honte, ou de la peine? A-t-on baissé les bras? Est-on devenue sage, trop sage, par manque de courage? Il faudrait relire régulièrement son journal pour rester à la hauteur de son adolescence. »

« Ida n'a trouvé de repos qu'au sein de fictions, ces romans qu'elle a commencé à déchiffrer avec lenteur à plus de soixante-dix ans.

C'est elle, Ida Goldman, la raison de ma nuit dans l'Annexe; elle qui m'a offert, j'avais une dizaine d'années, une médaille dorée frappée du portrait d'Anne Frank. La maladresse de ce portrait peu ressemblant offre à Anne Frank le futur qu'elle n'a pas eu: elle paraît âgée d'une quarantaine d'années. Cette médaille, m'expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N'oublie pas.

Certains objets sans valeur nous sont intime- ment précieux. Ils témoignent d'un être, d'un amour, d'un lieu qui n'est plus. On ne peut supporter l'idée de les perdre, mais on a du mal à les regarder, tant leur pouvoir d'évocation est puissant. On les conserve au secret, dans une boîte, une enveloppe, en lisière de mémoire.
Jusqu'à ma nuit dans l'Annexe, ces choses » auxquelles je tiens tant semblaient n'avoir rien en commun, sauf ma crainte de les égarer.
Ma médaille Anne Frank, un chapelet aux perles de plastique bleu, une dizaine de lettres rédigées sur des feuilles d'une transparence de ciel. Et le photomaton de l'adolescent qui me les a écrites. Un adolescent vêtu d'un pull marin, ses cheveux soigneusement lissés pour la photo.
La nuit les a réunis. »

« En dessin, le point de fuite est « ce point imaginaire destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective ». En anglais, on parle du vanishing point. Margot disparue, évanouie dans l'histoire, est mon point de repère dans le Musée, celle qui m'indique le chemin.
Son regard me suit, elle m'interroge : alors ? Dans une heure, je sortirai. Je ne vais quand même pas m'en aller comme ça ? Sans avoir pris le temps de saluer la gamine, sa petite sœur ?  »

« Comment raconter la fin d'une histoire sans la dore, si ce n'est en y laissant des silences, comme en musique : une respiration entre deux notes, la promesse d'une suite.
Ils n'ont pas disparu, ils sont là, les absents. Ils persistent et la trace que laisse leur absence est une question.
Que faire d'une seule nuit, il faudrait des années pour y répondre. Il y a si peu de temps, il n'y en aura jamais assez. Il n'y aura jamais assez de vivants pour répondre aux morts.
Qu'elle nous cherche, leur absence, qu'elle ne cesse pas de nous chercher. »

« Alors il s'est offert un magnifique concert, qui réunirait sur une même scène Blondie, Jacques Higelin et les Bee Gees.
Cette chanson, en particulier, il l'a passée et repassée.
Elle est très vieille mais elle n'a pas d'âge. Elle me bouleverse, je ne sais pas pourquoi. Plus je l'écoute plus son sens m'échappe, il me faudrait des années, encore, à l'écouter. On peut-être qu'il ne faut pas essayer de la comprendre ni de l'expliquer.

I started a joke
Which started the whole world crying
[...]
Till I finally died, which started the whole world living
Oh, if I'd only seen that the joke was on me

Les dernières phrases de sa dernière lettre ressemblent à une prière discrète, à un adieu qui se voudrait nonchalant. 
Faisons un pacte, si tu veux bien: quand tu écouteras cette chanson, tu penseras à moi.
P.-S. Ne m'oublie pas trop vite quand même. P.-S. 2 Je te demande de ne pas m'oublier trop vite.

Quand j'écouterai cette chanson je penserai à toi, Charles Chea. Mais je ne parviens pas à écouter cette chanson sans penser à toi alors je n'écoute pas cette chanson.
P.-S. Dans le clip vidéo de I Started A Joke, des points d'interrogation noirs flottent au ralenti, dessinés autour des musiciens.
P.-S. 2 Je suis devenue écrivaine. »

Quatrième de couverture

Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu'il n'en sait pas grand-chose. Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre? Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l'imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Lola Lafon est l'autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse. 

Éditions Stock, Collection "Ma nuit au Musée",  août 2022
248 pages
Prix Décembre 2022
Prix Les Inrockuptibles 2022 

samedi 16 janvier 2021

Chavirer ★★★★☆ de Lola Lafon

La parole se libère et avec la rentrée littéraire dernière, c'est l'écriture qui s'est libérée en proposant de nombreux ouvrages sur cette déliance : Loulou Robert, Isabelle Carré...
Avec Chavirer, Lola Lafon s'inscrit dans ce mouvement en mettant des mots sur les maux des femmes, des jeunes filles dans le milieu de la danse et dont l'adolescence a été estropiée ; elles ont dit oui parce qu'elles ne savaient pas encore dire non. Trompées par l'amour qu'elles portaient à l'entremetteuse, et indirectement également par ceux qui voyaient, comprenaient mais qui ont fermé les yeux.
C'est en écoutant Lola Lafon parler de son roman que je me suis convaincue de lire ce livre. 
Son analyse « On est éduquées pour plaire et ça, il faut s’en débarrasser » m'a interpellée et le mécanisme de la honte, de la double honte dont elle a parlé dans La grande librairie m'a convaincue.

Une mauvaise victime qui ne se revendique pas victime "Je ne suis victime de rien" dit-elle. Elle ne s'est pas détendue au moment de se laisser faire, et une victime coupable aussi, d'avoir donner en pâture d'autres jeunes filles. « Favorite. Courroie de transmission, victime et coupable, une martyre-bourreau. »
« Cette souffrance en veille resurgissait à tout propos, celle d'une ancienne gamine à qui des adultes avaient enseigné la solitude des trahisons. »
Ce n'est pas un récit linéaire que nous propose Lola Lafon mais un récit morcelé de rencontres, de flashbacks. Des rencontres qui donnent un éclairage approfondi, densifié,       sur ce qu'a été la vie de Cléo, principale protagoniste de ce roman, de 13 à 47 ans. 
« alors que tout semblait indiquer que Cléo aurait treize ans pour l'éternité, elle se cognait à chacun des angles morts de cette éternité. »
Comment se construit-on quand on a été confrontée à cette douloureuse,       infecte      réalité ? Comment vit-on le fait de devenir mère ? D'une fille. Comment arpenter le chemin rocailleux jusqu'au pardon ? On n'oublie pas, on vit avec cette écharde, « une écharde sur laquelle sa chair s'est recomposée, à force d'années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n'en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps ».

J'ai aimé le cheminement de l'autrice, dénué de manichéisme, empreint de bienveillance. Elle nous donne un intelligent aperçu du dessous des cartes et fait écho aux scandales qui ont éclaté dans le milieu du sport. 
Licencieux filon que celui de faire miroiter de jeunes enfants, leur mettre des étoiles dans les yeux et leur promettre le Graal, se jouer de leur jeunesse, de leur inexpérience, de leur fragilité et naïveté, abuser de leur confiance, abuser ...
La honte, ensuite des jeunes victimes, les immunise          contre une éventuelle dénonciation. 
La honte, la culpabilité.
Des vies rongées. 
Des vies où l'on tourne le dos, mais où on affronte de face. 
Et le silence comme « le repli tamisé d'un refuge ».

Quand on aime les petites filles. 
Quand on a quatre fois plus que l'âge de ces jolies et sensibles fleurs en devenir,                       on se soigne, non ?         On se fait aider ?              On se maîtrise ? 
---   Tu te maîtrises                                         ,s'il-te-plaît.

Un livre sur ces vies hantées par la culpabilité et la quête du pardon, racontées par petits morceaux savamment orchestrés,          à mon humble avis,           
avec délicatesse et pudeur, ponctuées de passages littérairement remarquables.  

Une phrase de ce livre me hante depuis la dernière page tournée :
 « Si ça ne fait pas mal, c'est qu'on n'a rien dérangé. ».    
Deux négations criantes. Percutantes.
Racontons ce qui hante.
Se faire de la place pour deux uniquement si la réciproque est vraie. Cela ne vaut pas la peine, sinon. 

Merci Lola Lafon pour ces mots, ces histoires, l'histoire de Cléo, celle de tant de petites filles malmenées, fourvoyées, qui ont dû ...doivent s’accommoder de tant d'égratignures. Qui font face. Parce qu'elles sont imprégnées de leurs rêves d'enfant. Parce qu'à défaut d'oublier, il ne faut pas soi-même se diluer, se noyer. Contre le vent. Il ne faut pas. PAS. Des adultes en souffrance. Des vies innocentes bafouées.  
Ça dérange. 
Autorisons-nous à l'entendre. Trempons dans la douceur et l'empathie. 
Sortons de ce malaise                qui détruit.
Alors             MERCI.
« [...] les mots avaient des horizons de paysage, les nuances d'un poème : à défaut du pardon, laisse venir l'oubli. »

«  Le pardon, s'il y en a, ne doit et ne peut pardonner que l'impardonnable, l'inexpiable - et donc faire l'impossible. » JACQUES DERRIDA, Pardonner.

« À défaut du pardon, laisse venir l'oubli. » ALFRED DE MUSSET, La Nuit d'octobre.

« Ces raisons-là qui font que nos raisons sont vaines.
Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard. » JEAN-JACQUES GOLDMAN, Veiller tard.

« Avant de s'endormir, Cléo avait humé Opium à petites inspirations, nuage de fumée sucrée.
Le danger avait l'haleine tiède d'un animal assoupi. »

« La caméra hésita un instant entre elles deux puis choisit Cléo, zoomant sur sa peau scintillante, découpant la danseuse en vignettes dorées : seins, cuisses, fuselage d'une taille prise au plus serré, Cléo en pièces détachées, offerte à la France du samedi soir. »

« "Tu ne me l'avais jamais dit" devint le leitmotiv de Lara, elle voulait tout savoir. Que rien ne reste dans l'ombre. Cléo n'avait pas passé son bac. Elle lisait des extraits de la Torah, en révérait la philosophie . Opium, le parfum de Saint-Laurent, lui soulevait le coeur. Elle n'avait pas vraiment eu d'histoire d'amour sérieuse. Elle ne détestait pas faire l'amour avec des garçons, elle trouvait simplement ça très ennuyeux. Elle n'avait pas beaucoup de souvenirs d'adolescence. Être un corps dansant, pour elle, c'était savoir s'arrêter au bord de la douleur, comme d'un orgasme. Elle défendait l'idée d'une poésie populaire : les chansons. Les mots, lorsqu'ils parvenaient à nous bouleverser, nous modifiaient. »

« Seule la danse, le cours de Stan, avait eu ce pouvoir de malmener l'ordinaire d'un quotidien flasque qui se traînait. Là elle pouvait s'inventer. »

« Après cette fois-là, elle avait commencé à avoir mal au ventre toutes les nuits. Elle n'avait rien à vomir. Tout était vide, de sens, de mots, elle n'avait pas dit non, elle avait consenti mais à quoi. »

« Lara songeait à tout ce que qui faisait de Cléo une danseuse recherchée : sa résistance à la douleur, sa compétitivité, cette capacité à exécuter fidèlement ce qu'on lui demandait. À reproduire des gestes, des sentiments. Cléo exécutante, sous les ordres d'un chorégraphe, d'un réalisateur, d'un chef opérateur. Cléo protégée par un écran de télé, dissimulée derrière un aplat de fond de teint et un sourire retracé au pinceau. »

« Cléo, qui préférait que Claude la déshabille de dos, abordait tout de face ... »

« Sa tante : l'accroc voyant sur une robe, la tache qui perdurait. Celle d'une histoire. Toutes les familles étaient tissées d'histoires, qu'un chœur de vies perpétuait. Les histoires-sédiments cimentaient le clan plus sûrement que les naissances et les anniversaires, ces évocations du jour où, de la fois où...
Mais la famille d'Anton était tressée d'une histoire qu'on évoquait pas. Pas parce qu'on l'avait oubliée, mais parce que tous la connaissaient. L'histoire était un élément du décor, on savait ne pas s'y cogner. Une histoire troue de silences embarrassés, dont sa tante était l'actrice principale, même si le rôle qu'elle y tenait était flou, presque effacé.
Anton en connaissait le prologue et la conclusion : sa tante, fillette brune au teint de noisette avait modestement commencé la danse classique dans une MJC puis, à l'adolescence, à force de travail, avait remporté deux médailles de bronze dans divers concours. Trente ans plus tard, la famille n'en revenait toujours pas : un matin, l'année de ses dix-huit ans, elle avait annoncé que tout était terminé : la danse et le fiancé quadragénaire en costume invité à chacun des déjeuners dominicaux. » 

« [...] les mots avaient des horizons de paysage, les nuances d'un poème : à défaut du pardon, laisse venir l'oubli. »

« Elle sait seulement ceci : il faut raconter ce qui hante. Et les sujets des documentaires comme ceux des romans sont des paravents qui masquent nos questions irrésolues. Le sujet ne se trouve ni se cherche, il faut s'autoriser à l'entendre, à lui laisser donner de la voix. Il est là depuis toujours, une banale écharde sous la peau qui se laisse oublier à la façon d'une dent ébréchée, jusqu'à ce qu'on passe sa langue dessus. »

Quatrième de couverture

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.
2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.
Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.
Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.
Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Écrivain et musicienne, issue d’une famille aux origines franco-russo-polonaises, Lola Lafon est l’auteur de cinq romans : Une fièvre impossible à négocier (Babel n°1405), De ça je me console (Babel n°1481), Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (Babel n°1248) , La petite communiste qui ne souriait jamais (Babel n°1319) et Mercy, Mary, Patty ( Babel n°1618).

Dans le domaine musical, Lola Lafon compte deux albums à son actif : Grandir à l’envers de rien (Label Bleu / Harmonia Mundi, 2006) et Une vie de voleuse (Harmonia Mundi, 2011).

Éditions Actes Sud, août 2020
345 pages
Prix du Roman des étudiants 2021