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mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages

mercredi 24 juin 2026

Taqawan ★★★★☆ d'Éric Plamondon

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Cette phrase de la quatrième de couverture donne immédiatement le ton de Taqawan.

Je ne connaissais rien ou presque des événements survenus en 1981 dans la réserve mi'gmaq de Restigouche. Éric Plamondon s'appuie sur cette page méconnue de l'histoire québécoise pour construire un récit aussi instructif que percutant.

Sous couvert d'un fait divers sordide et révoltant, il nous entraîne dans une multitude de sujets. Le saumon, la Gaspésie, les peuples autochtones, le colonialisme, le racisme, le poids des mots, la notion de territoire ou encore la transmission. Même Céline Dion trouve sa place dans ce récit singulier.
J'ai été frappée par la richesse de ces courts chapitres qui, les uns après les autres, éclairent un pan de l'Histoire et révèlent les mécanismes d'une domination installée depuis des siècles. L'auteur montre comment un peuple a été dépossédé de ses terres, de ses ressources et parfois même de son identité, tout en continuant à résister.
J'ai également été sensible aux passages consacrés au rapport des Mi'gmaq à la nature. Leur vision du monde, fondée sur l'équilibre et le respect du vivant, entre en résonance avec les réflexions que le roman porte sur l'avidité humaine et ses conséquences.

Dense sans être difficile d'accès, Taqawan est un livre qui interpelle autant qu'il instruit. Une lecture qui invite à regarder autrement une histoire trop souvent racontée du seul point de vue des vainqueurs.
Et qui donne vraiment tout son sens à cette phrase citée en tout début de chronique.


« « Un Indien ne s'agenouille devant personne. » Alors les forces de l'ordre redoublent de coups, s'enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu'ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu'un, on doit toujours s'attendre au pire.
L'humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l'action, la raison s'éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. Dans les contrats d'engagement de certaines unités spéciales, des clauses obligent le signataire à éliminer les membres de sa propre famille si on lui en donne l'ordre. Des hommes tueront leurs propres enfants si on les leur désigne d'un coup de menton.
Alors quand on lâche une bande de gars de Québec dans une réserve, ça finit avec des côtes cassées et des épaules luxées - au mieux. »

« Ce n'était qu'un rêve
Ce n'était qu'un rêve
Mais si beau qu'il était vrai
Comme un jour qui se lève

C'est ainsi que Céline Dion a fait irruption dans le Québec des années quatre-vingt. C'est sa mère qui a écrit les paroles de la chanson, des mots si poignants, une poésie si troublante, débordante de harpes, d'hirondelles et de gentils papillons ! Trois ans plus tard, le 10 septembre 1984, Céline a seize ans et chante "Une colombe est partie en voyage" devant le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. Ce sera la consécration. Mais le 19 juin 1981, pendant que des milliers de Québécois regardent Céline à la télé pour la première fois, des centaines d'Amérindiens fortifient les barricades autour de la réserve de Restigouche en prévision d'une seconde descente.
Ce n'est pas qu'un rêve. »

« Le père crie le nom de sa fille et le gardien répond : «Dégage, t'as rien à faire icitte. » Le gardien est armé. Le père dit qu'il cherche sa fille et le gardien lui tire une balle de .22 dans le genou droit à vingt mètres de distance. La balle traverse la rotule. Le fémur est brisé. C'est pour ça qu'il a une jambe de bois. C'est pour ça qu'il boite depuis dix ans. Il traîne dans son corps l'imbécillité d'un homme qu'on avait armé pour la défense d'un bâtiment en démolition, une école en train de disparaître. On a détruit l'école parce qu'on n'a pas réussi à faire cohabiter les enfants mi'gmaq et les enfants québécois. Ils étaient pourtant tous gaspésiens. »

« Pourquoi ? L'une des mères explique qu'ils sont venus voler les filets. Une autre répond que le gouvernement veut leur interdire de pêcher le saumon. Une troisième dit que ça a toujours été comme ça mais qu'on va s'en sortir, ils ne l'emporteront pas au paradis. Une quatrième prie la bonne sainte Anne. »

« Pendant le Moyen Âge, on défend aux meuniers et autres maîtres de moulins de bloquer entièrement une rivière. Il est obligatoire de laisser un espace de montaison pour le saumon. Celui qui ne respecte pas cette règle est passible d'emprisonnement. Et ainsi de suite, sur chaque rivière, de chaque pays, jusqu'au Nouveau Monde, quand l'homme blanc et la femme blanche font la rencontre d'un peuple qui n'a jamais eu besoin de réfréner son avidité par des lois. Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus. »

« On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

« Les Vikings avaient peut-être réussi à y passer quelques mois froids, mais les premiers Français venus construire des maisons à Port-Royal, à Tadoussac et à Québec, seraient tous morts sans l'aide des sauvages. Océane sait cela. Son peuple a sauvé les Blancs puis les Blancs les ont peu à peu décimés. Sans réussir à les exterminer. Les réserves ont remplacé les guerres. Même contenus dans de ridicules portions de terre, ils ont survécu. Même si leur territoire, leur lieu de vie est passé de milliers de kilomètres carrés à une mince bande de quarante kilomètres carrés, ils sont toujours là. »

« GESPEG

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l'Atlantique leur a barré la route, quand l'avancée est devenue impossible, ils se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d'ailleurs allaient s'emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

« SAUVAGES

Des Indiens, ce sont des Indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde. Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens. Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu'on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu'on traite de sauvages durant quatre siècles ? »

« LE BISON DU NORD-OUEST

Dans l'Ouest des États-Unis, au milieu du dix-neu-vième siècle, pendant qu'Herman Melville écrit Moby Dick, des hommes à cheval, armés de longs fusils, abattent les troupeaux de bisons. Pour certains, il s'agissait d'une stratégie d'élimination des Indiens. De nombreux peuples millénaires de ces contrées ayant basé leur existence sur la symbiose avec le bison, l'exterminer suffisait à faire disparaître ceux qui en vivaient. Un siècle plus tard, l'histoire de ces milliers de carcasses pourrissant au milieu des plaines du Wyoming ou du Dakota souligne la cruauté des colonisateurs. On parle désormais d'un génocide par tuerie interposée.
Dans l'Ouest, l'homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l'Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coup de barrages, de nasses et de filets jusqu'à l'épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés. »

« TOBOGGAN

En langue mi'gmaq, le mot toboggan signifie «luge». En français, le dictionnaire définit le mot micmacs ainsi : « Arrangements secrets et compliqués afin de parvenir à ses fins ; manigances, menées obscures et embrouillées dans un but intéressé. » Le terme micmac viendrait de la locution verbale du moyen néerlandais muyte maken qui signifie «faire une émeute». Cela n'a rien à voir avec le nom du peuple qui vit dans le Nord-Est de l'Amérique depuis des millénaires. Pourtant, quand les Mi'gmaq de Restigouche se révoltent en juin 1981, leur nom indien rallie l'idée de révolte de la définition française, comme si l'homonymie faisait du toboggan entre la Hollande et l'Amérique. »

« Selon lui, René Lévesque se foutait du saumon. Pourquoi se serait-il préoccupé des six tonnes annuelles pêchées dans le sud de la Gaspésie par les Indiens alors que les pêcheurs sportifs de l'Est du Canada en sortaient cent fois plus, huit cents tonnes l'an, de la Nouvelle-Écosse jusqu'à Terre-Neuve ? C'était encore pire au large des côtes. Les bateaux-usines capturaient trois mille tonnes de saumon par saison (et ça, c'était sans compter les centaines de tonnes d'autres poissons rejetés à la mer parce que trop petits ou pas assez rentables). Selon l'avocat en question, cette descente ordonnée par le ministre était un tir de semonce de Québec en direction d'Ottawa.
C'était une manière pour René Lévesque de mettre de la pression sur le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau. Les réserves indiennes du Canada relevant du gouvernement fédéral, s'y attaquer était une manière de remettre en cause le pouvoir central. Après l'échec du référendum québécois, Trudeau avait accé-léré les négociations pour modifier la constitution du pays et y adjoindre une charte des droits et libertés qui amoindrirait le pouvoir des provinces. On parlait du rapatriement de la Constitution, puisque le pays était une monarchie constitutionnelle toujours gérée par la couronne britannique. Donc Lévesque avait fait cette descente pour «faire chier Ottawa». Le conflit entre le Québec et le Canada s'invitait dans les affaires indiennes »

« COMME UN OS

Quand ils font griller la viande de castor sur le feu, les Mi'gmaq conservent précieusement les os de l'animal. Quand ils font cuire une outarde dans la braise, après avoir brûlé les plumes et rôti l'oiseau, ils en récoltent soigneusement le squelette. Quand ils mangent du poisson, les arêtes qui ne serviront pas d'ornements ou d'aiguilles sont minutieusement préservées. Si un chien s'empare d'un seul bout d'os, c'est un mauvais présage. Après le repas, les reliques des poissons sont rendues à la mer. Après le festin, les os du castor sont rejetés près des huttes de ses congénères. Après la mangeaille, les ailes, les cuisses, la tête, et la carcasse du grand oiseau sont remises dans la rivière ou dans le lac. C'est ainsi depuis des millénaires. Pour que les poissons reviennent, pour que les oiseaux réapparaissent, pour que les castors continuent de nourrir le peuple, comme l'orignal, le lièvre et l'ours, il faut redonner à la nature ce que la nature nous a donné. D'ailleurs, depuis que cette tradition n'est plus observée, il y a parfois dans le cours des choses comme un os. »

« TERRE NATALE

C'est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d'une communauté à un moment précis quelque part. Mais d'où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours : défendre son territoire, son identité, sa langue ? D'où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l'espèce humaine se batte et s'entretue au nom d'un lieu, d'une famille, d'une différence irréductible ? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

« J'ai peur. J'ai peur de retourner là-bas. C'est pas normal de vivre dans une réserve. »

« REVE D'ENFANT

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu'on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu'ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n'a pas marché. Ils n'ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L'homme blanc a voulu imposer à l'Indien en un siècle ce qu'il a mis des millénaires à développer et à intérioriser: agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l'herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n'a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l'offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d'ajustement. Le saumon, celui qu'il suffisait d'attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre. »

« Il ne faut jamais perdre de vue qu'à un pour cent près, nous sommes tous des chimpanzés. »

« La nuit des Longs Couteaux aurait lieu cinq mois plus tard, le 4 novembre, neuf provinces du Canada et le gouvernement fédéral de Trudeau ayant décidé du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec. Cette entente, qui allait renouveler la Constitution canadienne en 1982, fut un coup dur porté aux nationalistes québécois mais, en revanche, une victoire pour les autochtones, qui se voyaient reconnaître leurs droits ancestraux et leur statut de peuples distincts.
Comme le dirait plus tard Lucien Lessard, le ministre responsable de la guerre du saumon et des raids à Restigouche : « Pour être un peuple, il faut avoir sa langue, sa culture et sa terre... » »

Quatrième de couverture

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s'emparer des filets des Indiens mig'maq. Émeutes, répression et crise d'ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l'immensité d'un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source...
Histoire de luttes et de pêche, d'amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d'un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Éric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d'années. Il est l'auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Éditions Quidam Éditeur,  janvier 2018
208 pages
Prix France-Québec 2018 / Prix des chroniqueurs 2018 -Toulouse Polars du Sud / Honneur 2018 de la Cause littéraire / Prix Lire à La Suze 2019 / Prix 2019-2020 des lycéens et apprentis Région PACA / Grand Prix du livre audio Polar Plume de paon 2021 

dimanche 15 mars 2026

Le chant de la rivière ★★★★☆ de Wendy Delorme

Une jeune femme s’échappe quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse.
Avec un projet d’écriture en tête. Un autre dans son ventre, peut-être.
Tout proche de la maison, une rivière coule. Ou plutôt, elle a coulé.
Aujourd’hui "domestiquée", souterraine, elle se rappelle à elle par des clapotis, des murmures, des bruits mystérieux dans les tuyaux.
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
La rivière nous parle à nous aussi, lecteurs.
Elle raconte l’histoire de Clara et Meni.
Une histoire d’amour interdite.
Une histoire ancienne qui va se mêler à celle de la jeune femme, comme deux courants qui finissent par se rejoindre.
« Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Les mots de Wendy Delorme sont d’une grande délicatesse. Les miens ne sauraient en dire toute la beauté.
Je dirai simplement que dans ces pages coulent la poésie, la nature y est partout, le vent souffle entre les lignes et la rivière, narratrice, habite pleinement le récit. « La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
Elles apportent aussi une réflexion sensible et sous-jacente sur le dérèglement de notre monde.

Un texte court, lumineux et politique, où l’amour, la mémoire et l’eau continuent de circuler sous la surface. 
Un texte qui m’a fait vibrer, qui m’a fait voyager dans les Alpes et dans le cœur de Clara.
Une surprise à la fin du livre, en plus des remerciements, tellement inspirants, l’autrice nous donne à voir un peu les coulisses de l’écriture de ce livre. Et c’est d’une grande émotion ❤️
Photo prise à l’endroit où le cours d’eau breton, le Yar, se jette dans l’océan.

Incipit
« La rivière
Je suis liquide, je suis mélodie. On m'a presque oubliée. Mais j'étais autrefois puissante et indomptée. Je pouvais emporter, grondante, sur mon passage, tout ce qui s'approchait de moi un peu trop près, et coucher dans mon lit et rouler dans mes pierres, tirer vers les abysses des plaines en contrebas les âmes inconscientes s'aventurant sans gué dans mes flots bouillonnants.
C'était il y a longtemps.
La forêt tout d'abord s'est refermée sur moi, après que tout mon flux a été dévié, aspiré par les hommes dans des tuyaux affreux de plastique jaune et noir. On les voit affleurer en haut dans les alpages, traverser çà et là un chemin de randonnée au milieu d'un pré. Les moins attentifs trébuchent parfois dessus, s'étonnant de trouver sur un sentier perdu dans la montagne ce serpent de caoutchouc rutilant au soleil, qui replonge sous terre quelques mètres plus loin. Si on m'entend gronder, on ne me voit plus couler, nul ne sait où je prends ma source, sauf les quelques-uns qui restent préposés à l'irrigation des prairies en hauteur, et m'ont domestiquée. 
Toujours la faute des hommes.
On ne sait plus que j'existe. Seul un mince trait bleu, sur les cartes humaines dessinant la région, indique ma présence invisible à l'œil nu. Je suis souterraine depuis des années. En bas de la forêt qui couvre la montagne en dessous des alpages, je longe la maison, cette large bâtisse longtemps abandonnée, ancienne bergerie dont la rénovation au début de ce siècle a jugulé mes eaux.
Je coule au robinet. M'épands dans les chasses d'eau. On m'a ainsi domptée, étiolant ma vigueur, salissant ma clarté autrefois cristalline. Mais mes forces anciennes au printemps se ravivent, et les tuyaux de cuivre au creux des murs de pierres se disjoignent peu à peu. Goutte à goutte, je ruisselle. Je reprends du terrain. »

« Être venue ici, regarder et sentir les arbres alentour, les bêtes qui se faufilent, les parfums qui se mêlent, me rend la certitude qu'il est encore temps d'espérer en la vie. J'y retrouve ce qu'on a perdu depuis longtemps, dans les villes et les plaines : la verdure abondante dans la fraîcheur fertile, tout ce qui bruisse et croît au cycle des saisons qui persistent en hauteur, quand plus bas on ne sait plus ce que c'est que l'automne ni le froid de l'hiver. »

« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »

« L'eau a une mémoire. Les humains qui l'oublient et qui m'ont entravée, m'ont laissée m'engorger et m'ont canalisée ont, eux, la mémoire courte. Mais l'eau, même dans leur corps, conserve les souvenirs, l'empreinte du passé.
Je n'ai pas toujours été ainsi. Jugulée, empêchée.
Je n'ai même pas toujours eu cette forme-là. J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a bien longtemps. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Celles et ceux qui se souvenaient d'elle, ici dans la montagne et en bas au village, ont tous disparu depuis des décennies.
Si j'étais douée de langage, celui des humains, je pourrais porter jusqu'à eux son histoire. Mais nul ne sait déchiffrer ma mélodie grondante, hormis le vent qui seul me répond d'un murmure apaisant. Personne ne tend assez l'oreille pour m'écouter vraiment, pourtant je porte en moi l'écho d'une vie humaine, qui ne veut pas qu'on l'oublie. »

« J'irriguais l'abreuvoir d'un léger ruisselet dévié de mes flots dévalant la forêt toute proche. À l'époque, les humains prélevaient de mon flux juste ce dont ils ou elles avaient besoin et je courais encore libre et entière, jusqu'au creux de la vallée. L'été, Maria lavait son linge à même les grosses pierres plates lissées par mon courant, au plus près de ma rive - le lavoir du village était beaucoup plus bas, elle ne s'y rendait que pour les grandes occasions. Je diluais le savon qu'elle fabriquait avec la cendre de son foyer et le suif des moutons, dont elle chassait l'odeur avec des macérats de plantes odorantes qu'elle cueillait au printemps. À l'abreuvoir, elle remplissait des seaux pour faire cuire la soupe ou baigner la petite, se contentant elle-même d'eau fraîche ou même glaciale, selon les saisons. »

« Je repense à cette phrase d'une autrice que j'admire, et au lien secret unissant celles et ceux qui ont l'écriture pour raison d'être et pour vocation. Elle m'a dit, un jour que nous parlions d'écrire : « Le texte a ses raisons. » Le texte a ses raisons, et celui-là me fuit. »

« En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire.
L'amour comme bouclier, l'amour comme espérance, comme force de révolte. L'amour qui s'élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. Je ne peux pas faire semblant. Il me faut laisser choir le masque citadin, l'approche intellectuelle et même l'esprit critique un peu désabusé qui prévaut aujourd'hui, né de ce sentiment d'impuissance totale devant l'état du monde.
Je ne sais pas encore exactement quelle autre his-toire je pourrais tisser, quelles seraient ses couleurs et sa tonalité. Mais je sens confusément que si je dois écrire sur l'amour, je dois rester au plus près de ce qu'il a de primal, en tant qu'émotion. De non codé socialement. De non pré-écrit dans nos mythes, nos légendes, toutes nos séries télé, nos scripts de séduction. Pour cela, il me faut m'écarter du discours sociologique et du bruit médiatique. Ça tombe bien, je n'ai pas de réseau ici. Rien d'autre que la montagne, le ciel, la forêt, ce bruit d'eau mystérieux qui vient du sous-bois. »

« Je sais de quoi je parle, crois-moi. Les gens n'aiment pas qu'une femme vive sa vie sans homme, si rien ne l'y oblige. Tu ne pourras pas rester seule ici dans la montagne. »

« Un univers empli de toutes les variations que prend la voix du vent : frémissante, gémissante, chantante ou hurlante à travers les pins sombres et les immenses mélèzes à la couleur de feu. La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »

« Quelque chose qui fera venir à moi la phrase initiale, celle par laquelle tout commence, celle qui contient en germe le récit à venir. Lorsque je trouverai l'origine des flots que j'entends s'écouler, j'y puiserai l'histoire que je dois écrire, pour laquelle je suis ici. Je me laisserai avaler, glisser sous la surface, comme on se laisse aller au fil du courant, en se laissant porter. J'aime cette apesanteur. Il me faut accepter de descendre en moi-même, pour entendre l'écho qui résiste aux années et dessiner en mots la sensation si vive, intacte et renversante, surgissant en même temps que résonne le nom, la voix de l'être aimé. »

« Meni et Leo étaient habitués à cette curiosité mêlée de crainte qui souvent entoure les enfants nés jumeaux.
Curiosité et crainte qui peuvent rendre les autres enfants railleurs, défiants ou méchants, mais qui solidifiaient leur entente fraternelle. Personne ne pouvait faire de mal à Meni en présence de Leo, sauf leur père. »

« Après cela, le désir coula entre elles comme le flot d'un torrent qui ne put s'endiguer. »

« Et si nous n'étions pas nées sur cette montagne, 
n'avions pas grandi sur ce versant-là, 
auprès de cette rivière, 
que celle-ci n'avait pas la mémoire de nos voix ? 
Et si nous n'étions pas nées pour nous aimer, 
dans le secret des arbres qui chantent notre histoire, 
lorsque bruisse le vent qui porte nos secrets ? 
Toujours, je pense à toi. »

« Le cri de Meni se perdit dans le vent. Qui n'en a jamais oublié l'écho. »

« Nous avons cette chance inouïe toi et moi de pouvoir nous aimer, de pouvoir vivre ensemble. Dans d'autres temps, ou même d'autres lieux à notre époque, je ne pourrais t'appeler « mon amour ». Notre histoire aurait été cachée, tu n'aurais pu être qui tu es. Nous aurions vécu une vie que nous n'aurions pas choisie. Peut-être même ne nous aurait-on pas laissé vivre. »

« Je crains l'abro-gation de l'union civile pour les couples de même sexe, union pour laquelle nous avons bravé les croisades de conservateurs et de fascistes, avons manifesté durant des années et gagné de haute lutte. Je tremble en y pensant. Si tu n'avais pas changé d'état civil nous ne pourrions envisager de former une famille. Et je m'inquiète du sort des personnes de ton peuple, celles et ceux qui ont traversé les frontières du genre que la morale cadenasse, les tranchées de la binarité qui sépare les deux classes que sont l'homme et la femme, telles que les conçoivent ceux qui attisent la haine. La haine qui gronde partout, contre celles et ceux qu'on appelle « déviants » ou contre les « étrangers » même s'ils sont nés ici, même s'ils fuient un pays en guerre, les bombes et la famine. Toutes les vies excentrées, apatrides, celles qui sont sorties des scripts pré-écrits ou ont quitté leur pays de gré ou bien de force, entendent gronder le son des slogans d'extrême droîte qui assènent la vision d'un monde terrifiant. »

« J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a maintenant un siècle. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Je me souviens pour elle. J'ai une histoire à dire. Il faut que son amour ne soit pas oublié. Alors, je gronde sous terre en écho au passé, je rugis dans la pierre, je fais parfois chanter les longs tuyaux de cuivre.
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond.
Le vent a retenu le souvenir de Meni. »

« Je crois que je devine quelle histoire je porte. Celle d'une jeune femme qui, prise dans les rets d'une époque où son amour ne pouvait exister, où certains affluents du désir se trouvaient jugulés, empêchés et vite domestiqués, se changea en rivière. »

« Le soir tombe, et je sens monter l'humidité. Je vais laisser cette fois la buée me gagner, l'eau qui vient du sol et qui n'a jusqu'ici trouvé où se répandre. Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »

Extrait de l'épilogue 
« Tout un univers inspiré d'un lieu que j'ai aimé sitôt que j'y suis arrivée, qui me rappelait la montagne au pied de laquelle j'ai grandi, pas très loin de celle-ci. Un lieu qui a fait venir à moi la suite d'un texte commencé voici quelques années, l'histoire d'une rivière oubliée des humains. Un texte qui avait besoin que je rencontre ce lieu pour que son histoire vienne chanter à mon oreille.
Le texte a ses raisons, celui-ci devait naître de ce lieu précis. Parfois j'ai l'impression que Clara et Meni ont vraiment existé. Elles sont si présentes en moi, qui ai vécu plusieurs mois à leurs côtés dans mon imaginaire, qu'elles me semblent réelles. Je sais qu'elles n'ont pas vécu dans ce monde-ci, qu'elles sont faites de mots sur du papier, de la chair d'un récit que j'avais besoin de tisser, mais j'ai l'intuition que leur histoire témoigne des mille réalités des amours interdites, autrefois comme aujourd'hui. »

Quatrième de couverture

Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond. Le vent a retenu le souvenir de Meni.

Dans ce roman envoûtant, Wendy Delorme nous plonge dans deux histoires d'amour qui se font écho à deux époques différentes, nous donnant à entendre la mémoire de vies minoritaires, dans un récit où Les éléments, l'eau, le vent, les arbres et les pierres deviennent des personnages à part entière.

Wendy Delorme est une écrivaine, performeuse et féministe, membre du collectif d'autriX RER Q. Elle est aussi enseignante-chercheuse à l'université.

Les Éditions de l'Observatoire, mars 2025
175 pages 

samedi 7 mars 2026

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

dimanche 1 mars 2026

Il n'a jamais été trop tard ★★★★★ de Lola Lafon

« P.-S.
Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits ? [...] Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions [...] ? Ou, au contraire, [...] s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »
Ce recueil de chroniques écrites en 2023 est bref, mais d’une densité rare. Captivant, intelligent, souvent bouleversant. Ça décape. Ça percute. Ça oblige à s’arrêter.
Chez moi, il est devenu un livre hérisson, truffé de post-its, presque à chaque page une phrase à retenir, à relire, à laisser infuser. Lola Lafon écrit des fragments de vie qui résonnent intimement. Elle interroge le silence, les renoncements, le courage, la mémoire, le réel et ses faux-semblants.
J’ai été touchée par de nombreux passages, et je ne résiste pas à vous partager celui-ci sur les rencontres littéraires ;-).
« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »
Tout est là ! Cette façon qu’elle a de déplacer légèrement le regard, de fissurer les évidences. Elle parle de littérature, bien sûr, mais aussi de ce besoin vital de raconter et d’écouter des histoires pour tenir debout. Et puis ce conseil (de son papa)... « Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. » Une invitation à ne pas se laisser engloutir, à préserver une ligne d’horizon même dans la tourmente.

Un livre qui questionne, qui réveille, qui accompagne.
Si ce n’est pas déjà fait, n'hésitez pas une seconde, foncez !

« Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. »
Joyce Carol Oates,
Confessions d'un gang de filles

« La réalité n'est envisageable dans son entier qu'une fois qu'elle a éclaté en mille morceaux. »
Semezdin Mehmedinović,
Sarajevo Blues

« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »

« Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. On essaye de rattraper ce qui se dissipe, on revient sur ses pas et sur ceux des autres, on ne quitte pas trop vite les lieux, on tente de contredire notre persistance à avancer : écrire comme on retient, par la main ou par le cœur. Comme on raconte à un ami des silhouettes furtives, à peine rencontrées, tout juste croisées. »

« Dans le train, j'entends une jeune femme dire qu'elle a « coché toutes les cases qui comptent dans la vie ».
Peut-être écrit-on aussi pour garder la trace des cases qu'on aura sautées, par inadvertance ou par choix. Celles dont on se sera extirpée, aussi. Le langage est un geste, écrire, un mouvement. »

« Les « fêtes » nous vrillent le cœur, elles écorchent, épuisent ; qu'on s'y jette avec l'espoir de les « réussir », de retrouver une féerie fantasmée datant de notre enfance, ou qu'on les contourne. Ce que les fêtes célèbrent est une addition de normes, une impitoyable suite de critères affectifs ou économiques : famille épanouie, enfants photogéniques, appartement décoré, cadeaux de goût, mets d'exception. L'injonction à être réunis et ravis de l'être nous laisse un peu sonnés aux premiers jours de l'année nouvelle. »

« Janvier est un mot dérivé de Janus, nom du dieu des portes, des transitions, des passages et des commencements dans la mythologie romaine.
Janvier ferme la porte au nez du faste clinquant de décembre, pour faire place à des lueurs délicates, incertaines, celles de mots inusités le reste de l'année : les vœux.
Tous les ans, on s'y pliera. On enverra SMS, vocaux, GIF. On sera banal sans s'en soucier, on sera grandiloquent sans complexe, on s'emparera de mots immenses, BONHEUR SANTÉ AMOUR, on mentira avec fougue à des quasi-inconnus, des noms qui stagnent dans nos répertoires téléphoniques depuis des lustres.
Le début d'année court-circuite les convenances : quelle douceur, cette urgence à envoyer un SMS de vœux à une voisine à laquelle on n'ose pas même proposer un verre.
On refait communauté. On se veut du bien, on s'enquiert les uns des autres, on se met en quête de belles pensées, de poèmes à offrir. On s'autorise à baisser la garde, à délaisser notre tendance à l'ironie. On se souhaite une bonne santé sans craindre la moquerie. On dit je te souhaite comme on enlace. On dit douceur, on dit allégresse, des mots qu'on n'écrit jamais. Envolé notre cynisme chic.
Janvier nous révèle à nous-mêmes, plus inquiets, plus fragiles : oui, on se souhaite d'être en bonne santé parce qu'on a peur, on se souhaite de s'aimer parce qu'on a peur. Est-ce ridicule ? Certainement. Moi qui me targue de n'être superstitieuse en rien, je conserve le SMS exalté d'un ou une inconnue, je n'oserai l'effacer qu'une fois l'année achevée.
On ne sait jamais.
Quant à nos souhaits les plus secrets, nos bonnes résolutions, janvier est indulgent : il sait qu'elles n'auront aucun effet, on ne sera pas plus discipliné qu'en 2022, mais qu'importe ; Virginia Woolf elle-même, le 2 janvier 1931, se promettait d'« être libre et douce avec moi-même, ne pas me perdre dans des fêtes : plutôt m'asseoir, seule et en privé dans la pièce, pour lire ».
On m'opposera que c'est bien joli, mais n'est-ce pas un déni de réalité en ces temps de guerre, de révolutions réprimées, de lois assenées à coups de 49.3 ?
Pourquoi, comment se souhaiter quoi que ce soit en ce moment ? On est rouillés, sait-on encore en faire, nous qui sommes tellement rompus à commenter l'actualité, rompus à constater amèrement ou rageusement, toujours constater ce sur quoi on a si peu de prise ?
C'est/pas/possible/ça ! répète le monsieur du métro...
Comment ne pas s'incliner devant la noirceur d'un horizon chaotique ? C'est précisément pour ceci, parce que rien, en ce début d'année, ne semble possible, qu'il nous faut persévérer à prendre à bras-le-corps les mots fatigués.
Si écrire, c'est croire au langage, chaque année, à la même date, nous renouvelons ce modeste acte de foi, en quête d'un écho dans l'obscurité, nous souhaitons à tâtons. Regardez-vous essayer. »

« Nous vous évaluons d'un seul coup d'œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut. Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards.
[...]
Il y a quelques jours, vous m'avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s'apprêtait à vous laisser un ticket-restaurant s'est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou un dégoût. Celles et ceux que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux.
En photo, un révélateur est « un bain chimique où l'on trempe le cliché pour faire apparaître l'image encore invisible ». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l'arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.
Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d'évaluer.
Il y a quelques semaines, lors des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu'on en finisse avec les prix, une hiérarchie qui oppose les comédiennes les unes aux autres.
Si l'industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n'en est pas question. Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Et ce médecin, efficace ? Ça n'est pas tant notre avis que l'on sollicite que notre goût de la sanction, du classement, que l'on excite. S'il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée.
Elle est laide, cette pensée qui nous traverse quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux... Notre passion pour la bienveillance ce mot dont on se gargarise à longueur de posts Instagram et d'ouvrages de développement personnel - trouve sa limite.
Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ? Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux.
Demain, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n'allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l'idée de trébucher, de faillir et de vous ressembler. »

« Derrière les acrobates, aux côtés des gymnastes, une silhouette se tient prête, qui tend le bras au cas où il faudrait stabiliser une figure. Cette silhouette est une guetteuse de peurs, attentive aux moindres signes de déséquilibre. On peut s'élancer dans le vide. Elle sera là.
Peut-être l'amitié ressemble-t-elle à cette discrète vigilance : on parera à ce qui adviendra. On rappellera. On appellera. On écrira. On réécrira. Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« P.-S.

Je crois à nos silences vagabonds 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos horizons déglingués 
Et l'humeur des nuages que tu traduis pour moi

Je crois à l'huile jetée sur le feu 
Au temps gagné à le perdre à deux 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos odyssées déglinguées 
Au visage des nuages que tu traduis pour moi

Aux prochaines minutes, puisqu'on les a »

« Je ne sais ce que contient cette féminisation fantasmée, mais on peut s'inquiéter que ce terme soit une telle hantise, un repoussoir. Pendant que certains s'affolent des « dérives » du féminisme, les chiffres, eux, ne tergiversent pas : une femme sur dix est ou sera victime de violences sexuelles. En 2020, d'après une étude du ministère de la Justice, seuls 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation.
Le "backlash", qui est aussi le titre de l'essai écrit par Susan Faludi en 1991, peut être traduit par « contre-offensive ». « Après les poussées d'émancipation des femmes, on observe souvent une réaction politique qui provoque une régression de leurs droits et de leurs libertés », explique l'historienne Christine Bard.
Cette contre-offensive dit en substance que le mouvement encourageant la prise de parole des victimes va un peu loin. Que les droits, on en a bien assez. Peut-être même déjà trop. Si ça continue, on va finir par être trop égales. Allez savoir ce qu'on en ferait, de ces droits, si personne ne siffle la fin de notre récré. »

« C'est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l'avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d'avoir ce qu'on ne désire pas. »

« P.-S.

Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu'on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu'on n'a pas faits, les mots qu'on n'a pas dits, s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Sommes-nous, ainsi que le clamait la marque Marionnaud en 2016, par essence, toutes « born to be a beautiful maman » ? Quid de celles qui ne le sont pas, mères? Faudrait-il les considérer comme des déserteuses de la féminité, des évadées de la norme, qui tourneraient le dos à un quelconque destin biologique ?
Si être mère était une profession, celle-ci aurait bien besoin d'être défendue par un syndicat. Une vidéo vue plus de dix millions de fois sur YouTube met en scène un faux entretien d'embauche dans lequel le recruteur annonce aux postulantes les conditions du poste à pourvoir : « directrice des opérations ».
Il leur faudra être debout presque tout le temps. Être capables de porter une charge d'une trentaine de kilos. Le poste exige d'excellentes compétences de négociatrice. Il faut avoir des notions de médecine, de comptabilité, et être rompue au management de crise. Être capable, aussi, de manier une quinzaine de projets à la fois. Enfin, elles n'auront ni congés, ni salaire, ni jamais de promotion ; elles travailleront plus de cent trente-cinq heures par semaine, sept jours sur sept, dans un environnement souvent chaotique. Est-ce bien légal ? s'interroge, perplexe, une des candidates. Le poste à pourvoir est, bien sûr, celui de mère.
La maternité a beau être la valeur ajoutée des princesses et autres influenceuses, dont on célèbre avec ferveur et ad nauseam le « baby bump », pour les anonymes, le surmenage guette.
À l'heure où on s'inquiète de la future profession de ses enfants dès le primaire et où on leur apprend à « se focaliser sur leurs objectifs », peut-être faudrait-il songer à mettre à l'honneur une pratique amateure de la maternité.
Est amateur, pour le dictionnaire, celui ou celle qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose. Est amateur celui ou celle qui aime, apprécie.
Est amateure celle-là que je croise régulièrement dans un cours de danse classique de niveau avancé, elle est interne à l'hôpital mais s'esquinte les pieds dans ses pointes avec passion, le visage tendu par l'effort. Est amateur ce jeune homme qui, sur Instagram, envoie à ses auteurs favoris ses fiches de lecture extrêmement détaillées de leur dernier roman. Amateurs, aussi, celles et ceux qui servent à leurs amis des plats de grands cuisiniers aux mille ingrédients. Amateurs, celles et ceux qui s'essayent à la tierce, la quinte, dans une chorale de quartier. Des amateurs qui n'ont d'autre désir que celui-ci: faire aussi bien que possible ce qu'ils aiment.
L'amateurisme est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses. C'est notre spécialité, à chacun. Amateurs pas très éclairés, nous abordons chaque moment de notre existence en trébuchant, sans savoir aucun. Nous sommes des amoureux amateurs, sans savoir-faire ni expertise, qui nous heurtons depuis des siècles aux mêmes peines, aux mêmes malentendus, usant des mêmes serments emphatiques et maladroits. De l'existence, nous ne connaîtrons que ça, jusqu'à la fin: la velléité de bien faire. Et il nous faudra mourir, aussi, en amateurs, sans en avoir la moindre expérience.
La maternité ne fait pas exception: qu'elle ait porté son enfant ou pas, aucune mère ne sait l'être, ce rôle s'improvise, s'apprend sur le tas, en solitaire.
Pour Wikipédia, celles qu'on fêtera demain sont majuscules, ce sont des Mères, comme on parlerait de déesses toutes-puissantes ; les autres, elles, mères amateures, ont préféré sauter du piédestal pour aller faire la fête ailleurs, loin des flatteries liturgiques, commerciales et politiques. »

« Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs jours avec les lycéens d'une classe de seconde. J'étais invitée à leur raconter mon parcours.
Que leur évoquait-il ce mot ?
Un cheval lustré dressé à sauter des haies ? Des alpinistes organisant leur parcours d'arête ? Des soldats rampant dans la boue d'un parcours du combattant ? Ou un sport collectif, l'audace urbaine de corps agiles bondissant d'un muret à un banc, parkour, parcours ?
À ces adolescents très inquiets de leur avenir et déjà préoccupés de commettre une quelconque erreur de parcours dans leurs études, j'ai proposé que nous cherchions l'étymologie du mot « erreur ». Il vient du latin error : l'action d'aller çà ou là, de faire un détour.
Nous avons ensuite rédigé un éloge du détour louant l'importance de perdre son temps, de consentir à l'escale, et de parfois, littéralement, perdre le nord.
Le détour est une décision de rupture, sans but précis, c'est un supplément de présent; le temps qu'on détourne à nos lignes droites se dédouble, il contient ce qui se dérobe à nous, le détour est un autre tracé possible, en pointillé, c'est une suspension, une question, aussi, celle du temps et de l'usage qu'on en fait.
Le temps est écoulé. Nahel n'ira jamais çà ou là. Pour lui, nuls points de suspension, rien qu'un point final. La mort n'a fait aucun détour. Nahel s'est pris la mort en plein cœur, une mort statistique. Mourir, c'est emporter avec soi son périple, une facette du monde. Serons-nous capables de ne pas laisser ce prénom vaciller dans l'oubli ? J'ai conservé dans mon téléphone une photo prise au printemps, celle d'un mur tagué de quelques mots. Une courte phrase que je ne me résous pas à effacer : « Vous rêvez qu'on s'habitue ? » »

« Août

On ne savait plus grand-chose de sa vie et, cet été, on apprend la mort de la chanteuse Sinéad O'Connor.
Sur le Net, elle est une « artiste engagée qui dénonce les abus sexuels perpétrés au sein de l'Église catholique sur les enfants, un mal endémique non sanctionné par la hiérarchie ».
Son visage a accompagné mes années 90. Celui d'une jeune femme pâle aux traits aigus, qui, dans le clip de la chanson de Prince "Nothing Compares 2 U", pleurait face caméra sans nous quitter des yeux. On assistait à sa peine comme à un spectacle, cette douleur nous prenait à témoin, et finalement c'est nous qui pleurions. »

« J'aimais Sinéad O'Connor parce qu'on la traitait de folle et que nous n'étions pas assez folles. Nous étions traversées d'éclairs qu'on ne savait pas faire exploser. Elle parlait aussi fort qu'on murmurait, qu'on se conformait. Qu'on se taisait, encore. En quelque sorte, elle nous vengeait. »

« L'écriture est sœur du silence et du vacillement.
Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit.
Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l'écrire. »

« P.-S.

Devient-on, adulte, celle qui aurait pu nous sauver de notre adolescence ? »

« À force de chercher à esquiver l'attente, l'événement m'échappe, j'en perds quelque chose d'ineffable, de précieux. »

« La jeune femme dont on commémore le décès aujourd'hui était porteuse des mêmes espoirs que ceux de milliers d'Iraniennes et d'Iraniens : Mahsa Amini, morte à vingt-deux ans en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». Il y a un an tout juste, sa silhouette a surgi de l'ombre, d'un pays-prison à ciel ouvert.
Ce 16 septembre, les familles des victimes de la police iranienne s'apprêtent à essayer de célébrer le premier anniversaire du soulèvement de 2022 « Femme, Vie, Liberté ». Essayer, car elles sont menacées, arrêtées, emprisonnées, interrogées, flagellées, les tombes de leurs proches assassinés sont dégradées, détruites.
Attendons-les. Attendons-le encore, ce petit point à l'horizon, l'espérance qu'il ne faut pas quitter des yeux. »

« J'ai beau croire au pouvoir des mots, force est de constater qu'ils peuvent se muer en une banale marchandise. Le langage est devenu une succursale de fast fashion où nos propos sont des « avis » qu'on se fabrique à la hâte, et en taille unique. Le bavardage virtuel nous transforme en bateleurs qui usons de mots comme d'objets dont on s'empare, dont on se pare, de pauvres colifichets qui ne servent plus qu'à se signaler, à se faire voir, à vérifier ce qu'on vaut sur le marché de l'opinion. 
Êtes-vous pour ou contre la prise d'otages ? Pour ou contre le bombardement de civils?
Les réseaux sociaux sont une immense salle peuplée d'êtres qui spéculent sur leur propre valeur. À midi, l'humanisme domine, deux heures plus tard, cette valeur ne rapporte plus rien, alors on changera habilement de file sur l'autoroute numérique. Il faut du flux, du contenu, peu importe de quoi il est constitué, de quelles images, de quelles déclarations, ces racolages de partis en manque d'électeurs.
Un mort vaut-il un autre mort ? On les estime, on en discute. On argue, fort de son opinion sur la mort, les morts, des morts. On « prend » position comme on s'empare d'un bastion, fiers d'être les premiers à s'y trouver, même si cette position est intenable, ignoble. On y règne, brièvement.
L'autophagie est un trouble mental ; les personnes qui en sont atteintes s'automutilent et dévorent leur propre chair : c'est ainsi qu'il va, le monde, c'est ainsi que nous allons.
Le 4 octobre 2023, il y a un siècle, des centaines de femmes israéliennes et palestiniennes ont marché ensemble pour la paix, membres de deux associations à l'initiative de l'événement : le mouvement israélien Women Wage Peace (Les femmes œuvrent pour la paix) et l'association palestinienne Women of the Sun (Les femmes du soleil). Leur objectif : « Faire entendre la voix des femmes et appeler nos dirigeants à se mettre à la table des négociations pour trouver un accord politique et mettre fin au conflit qui oppose nos deux peuples. »
S'il faut aujourd'hui vérifier la nationalité d'un cadavre avant d'être sûr qu'on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« Nous voilà devenus supporters acharnés d'un camp contre un autre, nous voilà arbitres, décrétant que celui-ci triche, que celui-là ment.
Nous sommes fiers d'arborer des raisonnements qui ressemblent à des forteresses. De tristes certitudes défendues par deux mots : oui mais.
On admettra qu'il y a eu viols de masse le 7 octobre, oui mais.
On admettra qu'il y a massacre de civils à Gaza, oui mais.
On conviendra qu'il est terrible d'être otages, oui mais.
Quand les mots les plus pauvres donnent le ton à un débat, il est temps d'observer une pause, avant d'avoir définitivement perdu ce que l'on appelle éthique, si on veut. On pourra dire aussi décence, conscience.
Nous ne voyons même plus ce qu'il y a d'obscène à parler plus fort que celles et ceux qui au cœur du désastre, le subissent, ce quotidien cauchemardesque. »

« On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Mais on pourra dire qu'on ne savait pas quoi faire de ce qu'on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l'homme. 
Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson.
Avoir été de celles qui n'ont pas pu se défendre, de celles qui ont dû s'en expliquer, s'en justifier devant des policiers, devant une juge, face à un procureur, avec des proches, aussi, avoir été de celles qu'on a soumises à des expertises psychologiques pour leur octroyer ce qu'il faut bien appeler un certificat de crédibilité, celui de « bonne victime » : de ça, on ne se console pas tout à fait.
Cet hiver 2023-2024, les témoignages de victimes déferlent sur les réseaux sociaux, dans la presse.
On débat. On feint de découvrir ce qu'on sait déjà. On s'émeut que la parole des femmes se « libère », comme on parlerait du courage des oiseaux ; des milliers d'oiseaux revenus, une fois encore, cogner à la vitre, qui chantent follement, à peine étourdis par un vent glacé. »

« Janvier

En ces premiers jours de l'année, où on rêve et on souhaite, mon vœu est qu'on arrête de célébrer la force et le courage des femmes. Qu'en 2024 on leur accorde la possibilité de ne pas être formidables. De ne plus être courageuses. Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser.
Qu'elles soient premières concernées ou simples soutiens des victimes de violences sexuelles, elles sont nombreuses à être épuisées, qui prennent de plein fouet la remise en cause de leur parole ou l'indifférence.
Aujourd'hui, à ceux qui se tiennent en retrait tout en assurant les femmes de leur soutien, j'aimerais demander : où est-il, ce soutien ? Pourquoi est-il si mesuré, pour ne pas dire inexistant ? Est-ce l'illusion que sur ce champ de bataille ils ne connaissent personne ? Qu'aucune proche n'est touchée ? Est-ce un déni de ces évidences-là : que grandir dans la peau d'une femme, c'est, au mieux, avoir échappé au pire. C'est, dès l'enfance, se méfier, craindre ceux qu'on est éduquées à aimer. C'est avoir le choix entre renoncer à être libre ou risquer sa vie. C'est perdre un temps infini à élaborer des stratégies de vigilance, au quotidien : une armure qui finit par ressembler à une cage. »

« Si, en 2024, tout ceci fait toujours débat, alors, assurément, c'est le moment d'extirper de l'ombre ce que tant de femmes dissimulent à leur fils, à leur mari, à leurs amis.
Qu'elles racontent. Qu'elles leur disent à quel âge elles ont eu, pour la première fois, le sentiment d'être une proie. À quel âge, la main brutalement intrusive d'un ami de la famille, d'un oncle, d'un grand-père, d'un médecin ? L'insistance aveugle d'un petit ami, à l'adolescence ? À quel âge, le souffle court, la gorge serrée, la nausée et la rage ? La révélation qu'on parle sans être entendue ou crue ? À quel âge, l'apprentissage du silence ?
Interrogez votre grand-mère. Votre mère. Demandez à vos sœurs. À vos copines. À vos collègues. Questionnez celles dont l'entourage vante la « solidité ». À celles qui assurent qu'il ne leur est jamais rien arrivé de grave, demandez ce qui leur est arrivé de pas grave.
Demandez aux femmes le nombre de fois où elles ont « consenti » au sexe sous la pression, qu'elle soit amoureuse, économique, professionnelle ou affective. Parce que c'était plus simple. Parce qu'on n'osait pas faire autrement. Dire oui parce qu'on n'a pas appris à dire non.
Ces mots qui vous seront confiés, considérez-les comme une photographie révélée; celle d'un espace souterrain que vous ignorez: le paysage intime, tristement secret, des femmes que vous côtoyez. Ces mots formeront une liste, une énumération aride, répétitive. Vous entendrez, je le crains, les mêmes détails, les mêmes souvenirs.
Vous arguez que vous n'êtes pas responsables de ce que d'autres commettent. Mais ces « autres », ce sont vos amis, vos collègues, vos voisins, vos pères, vos fils. Vous les connaissez. Votre rôle ne peut se borner à endosser celui, flatteur, du type bien qui compatit. De celui qui attend, en coulisses, l'issue d'un combat qui ne le regarde jamais.
N'attendez pas des femmes qu'elles changent seules les règles d'un système dont elles sont victimes, d'un ordre du monde qu'elles n'ont pas contribué à créer.
Les tribunes, les livres, les films, les podcasts de celles qui combattent l'impunité sont empreints de trop de colère ? Vous n'avez pas idée de l'ampleur de cette colère, qu'elle soit toute neuve ou ancienne, si ancienne, comme celle qui vrille votre mère, votre grand-mère. Vous n'en avez pas idée car elles ont dû apprendre à la taire. À ne pas déranger.
N'exigez pas sans cesse de celles qui parlent qu'elles vous rassurent sur votre probité. Acceptez que leurs mots vous inquiètent. Acceptez de voir vos certitudes, vos désirs, questionnés. Et renversés. 
Enfin, ne vous targuez pas d'être des alliés. Agissez et laissez les concernées en décider.
Y a-t-il trop d'impératifs dans ce texte ? C'est que le temps presse. Manque-t-il de nuances ? Ce mot justifiant qu'on reste prudemment spectateur. Ce mot qui met à égalité toutes les postures.
En 2024, souhaitez à celles qui, sans relâche, alertent, d'avoir ce luxe dont vous jouissez : pouvoir parler d'autre chose. Penser à autre chose. Écrire autre chose. Prenez le relais, reprenez ce qui, dans ce mouvement mondial, vous appartient, aussi. »

« Janvier, encore

Quand les eaux sales et usées débordent, il est recommandé, pour éviter une aggravation de la situation, de protéger les ouvertures et de localiser l'origine de l'incident.
La besogne est ardue, car les discours fétides qui entachent notre commun viennent de toutes parts : populismes de droite, de gauche, il y a un défaut d'étanchéité avéré entre les différentes familles politiques et le locataire de la maison présidentielle s'en accommode très bien.
Combien de temps avant que ces errances idéologiques, cette eau brunasse dans laquelle on barbote, nous contaminent tous ? Cette gale de l'âme, on l'a vue venir. »

« Ne pas désirer avoir d'enfant, ou en avoir un seul, n'est ni une faute ni un manquement à un quelconque devoir national, auquel on devrait se soumettre. »

« Aujourd'hui, voici les enfants au cœur d'une équation publique. Sont-ils assez nombreux ? Ou faut-il en ajouter encore à la recette politique, des bébés ? Des enfants-enjeux, jetés, eux aussi, dans l'eau sale.
Une affaire ancienne...
En 1907, la politique nataliste française est défendue par tous, socialistes compris. Seuls quelques anarchistes s'alarment. Le capitalisme naissant exige de la chair à travail exploitable, qui, bientôt, se muera en chair à canon. Émilie Lamotte, jeune institutrice passionnée de pédagogie, écrit alors : « Au lieu des malheureux élevés en tas (conséquence fatale de leur nombre) ayant appris à l'école la discipline et la contrainte en perdant toute originalité et toute joie, imaginez l'enfant chercheur, robuste et éveillé qu'on considère comme un individu et non comme une unité et qui se développe lui-même dans son sens. [...] Représentez-vous l'être plein d'initiative, de sagacité, d'appétit de la recherche et exempt de préjugés qui en résulterait et dites si quelqu'un serait capable de l'astreindre à la hideuse et abjecte "production" qui fait la richesse des riches ? Jamais, car il aura acquis le savoir et gardé l'instinct. Dans ces conditions, le monde est à lui, il saura bien y vivre ! » Et c'est en majuscules qu'Émilie Lamotte conclut:

« ET CEUX QUI ONT BESOIN D'ESCLAVES SERONT OBLIGÉS D'EN CHERCHER AILLEURS. » »

« Bienveillance ? Humanité ? Les ricanements fusent : que de grands mots naïfs, quand l'heure est au combat.
Mais de quel combat s'agit-il, ici, en France ? Qu'a-t-on gagné ? Au désastre, on a ajouté du désastre, les morts, on les a tués une seconde fois, chaque fois qu'on a tergiversé, estimant au gramme près la dose d'empathie convenant aux affamés, aux bombardés, aux violées.
Les guerres lointaines nous offrent la possibilité de nous voir tels que nous sommes, en un miroir accablant, un désert d'humanité. »

« En 1933, l'écrivain Francis Scott Fitzgerald adresse cette lettre à sa fille de onze ans, une succession de conseils parmi lesquels ceux-ci:

« Ne te soucie pas du passé, ne te soucie pas du futur, ne te soucie pas de grandir, ne te soucie pas de te faire dépasser par qui que ce soit [...], ne te soucie pas des échecs sauf si tu en es responsable, ne te soucie pas des insectes en général, ne te soucie pas des parents. Ne te soucie pas des garçons. » Ces recommandations qui font lever les yeux au ciel quand on est adolescente. Ces petites phrases qui préparent doucement à la suite préviennent qu'un jour on sera seule. L'absence à venir, inimaginable, des parents est disséminée dans leurs inquiétudes. Leur vieillissement puis leur mort sont le monstre caché sous le lit, celui dont tous les parents promettent bien imprudemment qu'il n'existe pas. Les parents mentent, et puis ils meurent. Et ils emportent avec eux l'enfant qu'on a été. »

« Le grand âge, c'est être devenu celle, celui à qui on ne s'adresse plus. Dont on parle mais avec qui on ne discute pas. Celui, celle à qui demande que des nouvelles de sa santé. Le grand âge, c'est apprendre à se faire tout petit, c'est être envahi de cette peur de déranger, d'encombrer, c'est faire montre d'une gratitude démesurée, c'est dire à sa propre fille : « Merci d'avoir appelé. »
C'est devenir la personne qu'on presse, aussi, de ne pas ralentir le mouvement: la vieillesse de mon chien m'a renvoyé notre incapacité à supporter le ralentissement.
Voyez notre agacement, quand, aux caisses des magasins, des doigts déformés par l'arthrite peinent à ouvrir un porte-monnaie. Voyez notre exaspération quand nous sommes coincés derrière un véhicule qui n'avance pas assez vite.
Voyez ce qu'on fuit : cette prescience que vieillir n'est pas, en vérité, un problème esthétique dont on se débarrassera chez un chirurgien ou chez Sephora.
Un jour, tout ralentira: nos démarches, nos gestes, nous ne serons plus ces êtres efficaces, nous ne serons plus dans la course. La lenteur à venir est un état de nos vies, un ultime paysage. »

« Mon chien, à qui je n'ai jamais réussi à apprendre quoi que ce soit, m'a appris, lui, que ne plus être admirée est peut-être une liberté retrouvée. Il m'a appris que ceux qui se détournent des êtres vieillissants sont déjà presque morts. Il m'a appris que ne plus suivre le mouvement est une respiration, une renaissance, la dernière. J'espère être à la hauteur de sa leçon. »

« Il n'est pas besoin d'aller pointer du doigt des cultures qu'on qualifie de moyenâgeuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d'une épouse n'est qu'un bien, qu'on s'échangera sur le Net, qu'on offrira à d'autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose.
On dit qu'elle est digne, Gisèle. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L'indignité, c'est elle qui lui fait face. »

« Le viol est une terrible démocratie: n'importe qui peut en être victime. Derrière Gisèle, une foule de témoignages oubliés attendent, rangés, archivés, niés, classés sans suite. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre société bataille pour qu'il n'en reste pas un mot, aucune trace, donne la nausée. Celle-ci ? Elle a parlé un peu trop tard. Celle-là ? Elle portait un crop top. Bien trop dévêtue, c'est suspect. Cette autre ? Elle était voilée. Bien trop vêtue, c'est suspect. Celle-là ? Elle avait quatorze ans, que faisaient ses parents. Celle-ci ? Elle avait trente-neuf ans, que faisait-elle avec des rugbymen de vingt et un. Elle avait bien accepté de prendre un verre ? Aucun verre n'est gratuit. Non non ma fille, tu n'iras pas du tout danser.
Celle-ci, assassinée par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une « personnalité écrasante ». Elle était dominante. Cette autre ? Elle était « frustrante », ne consentant pas à tous les actes sexuels.
Toutes soupçonnables, toutes soupçonnées, sommées de prouver qu'elles sont bien « crédibles ». Des allumeuses, qui déclenchent l'incendie dans lequel elles périront. Il est bien rodé, ce monologue des agresseurs, et on le connaît, je le connais, tu le connais, qui distille ce poison : il y aurait des « raisons » à ce qu'ils ont commis, des explications.
Cette inversion des responsabilités, on l'a vécue, on l'a subie. On aura été violée parce que.
Et on a été élevées à les écouter, à les comprendre, même, toutes les raisons pour lesquelles on aura été brisées, bousillées. On a été bien entraînées, rompues à faire plaisir, à satisfaire, à plaire. Mais jamais assez.
Il y a, dans le film "La Nuit du 12", de Dominik Moll, ces mots, si simples, que prononce le personnage du policier qui enquête sur le féminicide : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Cette phrase a la modestie d'un début. Elle reprend à zéro. Ce quelque chose, il va falloir le regarder en face. Par quel bout le défaire ?
Gisèle a été l'objet d'une entreprise de destruction menée par un homme, son mari, qui n'a rien laissé au hasard ; un système, pensé, organisé dans ses moindres détails. Elle a vécu un calvaire; mais qu'on ne fasse pas d'elle une martyre, une de ces icônes muettes au regard baissé qu'on aime à célébrer et à plaindre, justement parce qu'elles le restent, muettes. En refusant le huis clos, Gisèle exige de nous que nous voyions, que nous lisions, que nous écoutions. C'est bien le minimum.
Qu'on n'accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles.
L'hommage rendu aux mortes, le soutien aux violées, qu'il fasse un boucan d'enfer, qu'il soit un chaos inoubliable, durable. Qu'il soit une question obsédante, enfin. »

« L'art est un récit, une histoire en cours qui tente de nous retenir quelques instants, qu'on ne passe pas trop vite à autre chose; c'est un cri, une lettre qu'on adresse à ceux qui le sont encore, vivants. Une façon de tenir tête à ce qu'on nomme le réel.
Nous ne sommes ni diplomates ni chefs d'État, pourtant notre devoir est immense : celui de continuer à imaginer l'inimaginable, qu'on appelle ça la paix, la vie ou l'Histoire. « Ce dont il faut se souvenir, c'est avant tout ce qu'il reste à faire. » Ernst Bloch. »

« En France, cet automne 2024, la tendance est à une augmentation de la peur des incivilités et de la délinquance. Les craintes liées au changement climatique, elles, sont en légère baisse. Sur l'échelle des anxiétés, en novembre, le devenir de la planète n'arrive pas à la cheville d'un vol de téléphone portable.
En faisant le tour de différents sondages du même type, on constate qu'ils sont environ un pour cent à ne s'inquiéter de rien. À dire vrai, ceux-là m'inquiètent beaucoup.
L'inquiétude, du bas latin inquietudo (agitation, trouble) est « l'état de celui ou de celle qui bouge, qui est en mouvement ». Loin de n'être qu'une sensation, c'est une dynamique. Il y a une respiration dans l'inquiétude, un allant.
Pourtant, elle traverse une mauvaise passe, l'inquiétude. La voilà traquée et chassée de toutes parts, indésirable. Elle alarme, l'intranquillité, c'est un symptôme, une fièvre à faire baisser.
Êtes-vous inquiets ? Ça se soigne. Les thérapeutes rivalisent de solutions, de trucs pour la surmonter et la vaincre. Elle est enivrante, cette promesse, l'illusion qu'on pourrait ainsi nettoyer ses pensées, débarrasser son esprit comme on le ferait d'un placard, le balayer, ce petit gravier insistant. Pourquoi persisterait-on à boiter quand on peut parcourir sa vie d'un pas alerte ?
Dans son baromètre annuel de la précarité, le Secours populaire révèle qu'au vu de l'augmentation des factures, 43% des Français interrogés chauffent peu ou pas du tout leur logement quand il fait froid, un sur trois est régulièrement dans l'incapacité matérielle de faire trois repas par jour et six millions de Français n'ont pas de médecin traitant.
Ne t'inquiète pas, pense à autre chose, susurre ce monde en ruine à ses habitants claudicants.
Bien sûr qu'elle est agréable, la compagnie allègre de ceux qui cultivent la faculté de passer au travers du monde sans en être ébréchés. Mais elle laisse un goût amer, aussi, cette légèreté du déni érigé en art de vivre.
Je propose qu'on réhabilite l'inquiétude. Inquiétons-nous. Au lieu d'en faire une hydre à combattre, étudions-la dans toutes ses nuances, puisqu'il nous faut coexister.
Si s'inquiéter est considéré comme une déficience, j'aime à penser que c'est une belle faiblesse, un penchant: la capacité à être ébranlé, renversé, même.
Nous sommes des inquiets parce que nous sommes en vie. Parce que nous voyons, parce que nous entendons. C'est un aveu d'humanité.
Un des sens inusités et vieillis du mot « inquiétude » désigne une chaise à bascule, en vogue aux XVIII et XIX siècles. Enfourchons-le, ce petit cheval accusé de tous les maux. On les a chevillées à l'âme, nos inquiétudes, et si les miennes ne ressemblent pas tout à fait aux vôtres, elles ont en commun leur mystère. »

« À quoi penses-tu ? À rien et j'y vagabonde. J'en explore tous les recoins. »

Quatrième de couverture

« Ce livre est une histoire en cours. Celle d'un hier si proche et d'un demain qui tremble un peu. Ce présent qui bouscule, malmène, comment l'habiter, dans quel sens s'en saisir ? Comme il est étroit, cet interstice-là, entre hier et demain, dans lequel l'actualité nous regarde. Elle reflète le monde, mais aussi des événements minuscules en nous, des souvenirs, des questions, des inquiétudes. Ces pages ne sont pas le lieu d'un territoire conquis, d'un terrain marqué de certitudes. Ce livre est l'histoire de ce qui nous traverse, une histoire qu'on conjuguerait à tous les singuliers. »
L.L.

Lola Lafon est l'autrice de sept livres, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse et Quand tu écouteras cette chanson (Stock, 2022), prix Décembre, prix Les Inrockuptibles et Grand Prix des lectrices ELLE 2023.

Éditions Stock,  janvier 2025
227 pages