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dimanche 30 mai 2021

Impossible ★★★★★ de Erri De Lucca

Dans la vallée des Dolomites, le passé inonde le présent, et c'est sur une pente raide, dans une partie de ping-pong haletante et tendue qu'un interrogatoire entre un juge et un suspect nous entraîne. La pente s'adoucit quand les pages deviennent épistolaires, quand on rentre dans l'intimité du suspect qui se confie à son grand Ammoremio depuis sa cellule.
« Je lui ai répondu qu'on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l'inutilité est beau. Je sais que ce n'est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c'est de voler, si je n'ai jamais pris l'avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c'est là-haut qu'est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l'univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu'au point où il n'y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu'à l'endroit où elle s'est élevée et continuer encore à s'élever. Car les montagnes grandissent.
J'y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j'ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent,, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. »
"Impossible" est une échappée belle, vivifiante, vertigineuse qui interroge sur la liberté, l'engagement, la trahison, la vérité, la fraternité, la prise de risques, les responsabilités individuelles. 
« Ce sentier de la vire est difficile. Est-ce moi qui ai amené cet homme là-haut ? Est-ce moi qui l'ai porté sur mon dos pour le jeter dans le vide ? Ceux qui vont là tiennent compte du précipice.
Votre question devrait être : dans de telles conditions, qu'est-ce qui vous pousse à faire ça ?
La réponse est : personne. Nous n'avons pas de commanditaires. Ils sont inutiles, la montagne est un mobile suffisant. Drôle de jeu de mots, n'est-ce pas ? La montagne, immobile par nature, est un mobile. C'est exactement ça : elle attire à elle. Chacun a ses propres raisons d'y aller. La mienne est de tourner le dos à tout, de prendre de la distance. Je rejette le monde entier derrière moi. Je me déplace dans un espace vide et aussi dans un temps vide. Je vois comment était le monde sans nous, comment il sera après. Un endroit qui n'aura pas besoin qu'on le laisse en paix. »
Un roman qui bouscule, et qui pousse à réfléchir sur le sens de la vie, de notre existence en tant qu'individu. 
« On vit dans une cellule comme des hôtes du temps. »
Remarquable ! Puissant !

« Souvent, en écoutant tel ou tel récit, je pensais « c'est impossible, cela n'a pas pu se passer » et puis un an ou deux après, c'était devenu vrai. » ISAAC BASHEVIS SINGER, Gimpel le naïf.

« Ce sentier de la vire est difficile. Est-ce moi qui ai amené cet homme là-haut ? Est-ce moi qui l'ai porté sur mon dos pour le jeter dans le vide ? Ceux qui vont là tiennent compte du précipice.
Votre question devrait être : dans de telles conditions, qu'est-ce qui vous pousse à faire ça ?
La réponse est : personne. Nous n'avons pas de commanditaires. Ils sont inutiles, la montagne est un mobile suffisant. Drôle de jeu de mots, n'est-ce pas ? La montagne, immobile par nature, est un mobile. C'est exactement ça : elle attire à elle. Chacun a ses propres raisons d'y aller. La mienne est de tourner le dos à tout, de prendre de la distance. Je rejette le monde entier derrière moi. Je me déplace dans un espace vide et aussi dans un temps vide. Je vois comment était le monde sans nous, comment il sera après. Un endroit qui n'aura pas besoin qu'on le laisse en paix. »

« Là-haut je suis un étranger, sans invitation et sans bienvenue. Même la guerre d'il y a cent ans n'a pas marqué les montagnes. Les rochers détachés par les explosions ont roulé comme à toute autre époque, sans laisser de signature. »

« Un livre d'un alpiniste français a pour titre Les conquérants de l'inutile. Inutile : cet adjectif a une valeur pour moi. Dans la vie économique où tout repose sur la partie double donner/avoir, sur le profit et l'utile, aller en montagne, grimper, escalader, est un effort béni par l'inutile. Il n'est pas utile et ne cherche pas à l'être. »

« La peur est utile. C'est d'ailleurs une forme de respect et même de révérence due à l'immensité du lieu qu'on traverse. La crainte est le préliminaire de la concentration. Elle n'entrave pas les mouvements, elle en augmente la précision. »

« Je lui ai répondu qu'on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l'inutilité est beau. Je sais que ce n'est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c'est de voler, si je n'ai jamais pris l'avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c'est là-haut qu'est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l'univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu'au point où il n'y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu'à l'endroit où elle s'est élevée et continuer encore à s'élever. Car les montagnes grandissent.
J'y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j'ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent,, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. »
« Là-dedans, on dépend de l'ouïe, les autres sens restent en retrait.
C'est à peine si je vois sur ma peau que l'air change de densité et de température quand tu viens me rejoindre. Mon pouls devient le deuxième centre de mon battement cardiaque, je mets mon pouce dessus et je sens qu'il frétille à ton arrivée. »

« L'élégance n'est pas dans la garde-robe, mais dans les attentions de deux êtres qui vivent ensemble. »

« Vous vous trompez sur le passé, il ne reste pas intact. Le temps est une lèpre qui le fait tomber par petits bouts. »

« La presse de l'époque a copié le titre d'un film allemand pour englober toute la période 1970-1980 dans l'expression « années de plomb ». Cette presse a associé au plombage une large part de militants révolutionnaires qui ne s'étaient pas enrôlés dans des bandes armées. Une autre pierre tombale s' ajoute à la mort de la responsabilité individuelle. »

« Mon affaire est expérimentale. Pousser un homme à avouer un crime politique, le dernier ajouté à une époque expirée. On veut me persuader qu'ainsi se termine un registre d'actes judiciaires. L'aveu d'une vengeance politique servirait à fermer une parenthèse restée ouverte jusqu'à aujourd'hui. Car aucun de ceux qui ont trahi leurs propres camarades n'a été atteint par une vengeance. Le plateau de la balance reste incliné. »

« La langue est un système d’échange comme la monnaie. La loi punit ceux qui impriment de faux billets mais elle laisse courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi je protège la langue que j’utilise. »

« Vous ne la connaissez pas. Vous ne connaissez même pas le lieu où vous enfermez vos suspects. De mon point de vue, vous ne savez rien. Mais vous avez le pouvoir de décider même sans connaître. C'est le parfait objectif du pouvoir, arriver au plus haut degré d'incompétence et décider de tout. Je vois la société comme une construction faite de matériaux de plus en plus mauvais au fur et à mesure qu'elle progresse vers le haut. 
Vous vous comportez comme si vous saviez de quoi il retourne. Mais c'est une fiction, la vôtre et celle de la fonction que vous occupez. »

« Elles sont comme les livres, des rencontres. On ne se baigne pas deux fois dans la même eau, disait un philosophe grec, on n'escalade pas deux fois la même montagne, parce qu'elle est différente comme la lecture de Pinocchio faite à dix ans et puis à cinquante ans. 
Pour les montagnes que vous escaladerez, je vous ai dit d'éviter le verbe « faire ». Ne dites pas : j'ai fait celle-ci. C'est le monde qui s'est chargé de les faire. »

Quatrième de couverture

On part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt déracinée par le vent.
Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.
Dans un roman d’une grande tension, Erri De Luca reconstitue l’échange entre un jeune juge et un accusé, vieil homme «de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie». Mais l’interrogatoire se mue lentement en un dialogue et se dessine alors une riche réflexion sur l’engagement, la justice, l’amitié et la trahison.

Éditions Gallimard, août 2020
172 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin
Prix André-Malraux 2020

samedi 22 juillet 2017

Le jour avant le bonheur ★★★★★ de Erri De Luca

Plonger dans les romans d'Erri De Luca, c'est entrer dans un univers hors de notre temps, côtoyer des personnages attachants, avoir le sentiment de les connaître, de partager leur quotidien, baigner dans une atmosphère particulière et s'en imprégner, c'est un voyage qui ne s'oublie pas et qui invite à jouir pleinement de la vie. 
Ici, c'est une plongée dans Naples de l'après-guerre, Naples que l'auteur connaît bien, personnage à part entière dans ce récit, Naples magnifiée «Elle est belle la nuit, notre ville. Elle est pleine de danger, mais aussi de libertés. [...] La lumière du jour accuse, l'obscurité de la nuit donne l'absolution.», Naples chaude et vivante «Les ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde.»
Naples, témoin des quelques années d'adolescence du narrateur, que nous suivons, jeune orphelin vivant dans un basso (maison typiquement napolitaine) aux côtés de Don Gaetano, concierge de l'immeuble qui sera comme un père pour lui. Don Gaetano lui transmettra son savoir et les rudiments de la vie afin de lui permettre de voler de ses propres ailes. 
Don Gaetano narre l'histoire de Naples, narre la guerre, il raconte sa rencontre avec un Juif qu'il a caché pendant la guerre, ou encore comment les habitants de Naples se sont organisés pour repousser l'envahisseur...«Naples s'était consumée de larmes de guerre, elle se défoulait avec les Américains, c'était carnaval tous les jours. C'est à ce moment-là que j'ai compris la ville : monarchie et anarchie. Elle voulait un roi, mais pas de gouvernement. C'était une ville espagnole. L'Espagne a toujours connu la monarchie, mais aussi le plus fort mouvement anarchiste. Naples est espagnole, elle se trouve en Italie par erreur.» 
«Les histoires de Don Gaetano [...] étaient nombreuses et tenaient dans une seule personne. C'était parce qu'il avait vécu en bas, disait-il, et que les histoires sont des eaux qui vont au bout de la descente. Un homme est bassin de recueil d'histoires, plus il est en bas plus il en reçoit.», elles sont poignantes, suscitent l'émotion, témoignent de la richesse intérieure des Hommes et nous poussent aussi à nous interroger sur le bonheur, sa quête et ce qu'il en reste une fois le bonheur passé.
Les livres occupent une place importante dans ce récit, ils sont un moyen pour le narrateur d'échapper à la solitude, et comme dans "Trois chevaux", l'auteur partage une nouvelle fois de belles réflexions sur les livres «Les livres gardent l'empreinte d'une personne plus que les vêtements et les chaussures. Les héritiers s'en défont par exorcisme, pour se libérer du fantôme. Le prétexte est qu'on a besoin de place, qu'on étouffe sous les livres.» 
L'écriture est belle, sincère et juste, elle est fluide et transparente, empreinte de poésie, d'humanité et d'humilité. «L’écrivain doit être plus petit que la matière dont il parle.»
Sous le charme je suis tombée ...

«Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.»

********************
«Est-ce que les Juifs sont faits d'une autre substance ? Ils ne croient pas en Jésus-Christ et moi non plus. Ce sont des gens comme nous, nés et élevés ici, ils parlent le dialecte. Nous n'avions rien à voir avec les Allemands. Ils voulaient commander, pour finir ils mettaient les gens contre les murs et les fusillaient, ils dévalisaient les magasins. Mais quand est venu le moment de où la ville s'est jetée sur eux sur eux, ils couraient comme nous, ils perdaient toute leur morgue. Mais qu'est-ce qu'ils leur avaient fait aux Allemands, les Juifs ? On n'a jamais pu l'éclaircir. Chez nous, les gens ne savaient même pas que les Juifs, un peuple de l'Antiquité, existaient. Mais quand ils s'est agi de gagner de l'argent, alors tout le monde savait qui était juif. Si on mettait à prix la tête des Phéniciens, on était capable de les trouver chez nous, même de seconde main. Car il y avait des ordures qui servaient d'indics.
Les gens mettent toute une vie à remplir des étagères et les fils s’empressent de les vider et de tout jeter. Que mettent-ils sur les étagères, des fromages, du caciocavallo ? Il suffit que vous m’enleviez ça de là, me disent-ils. Et là se trouve la vie d’une personne, ses envies, ses achats, ses privations, la satisfaction de voir grandir sa propre culture centimètre par centimètre comme une plante.
Tu cherches à tout prix un saint. Il n'y en a pas, pas plus que des diables. Il y a des gens qui font quelques bonnes actions et une quantité de mauvaises. Pour en faire une bonne tous les moments se valent, mais pour en faire une mauvaise, il faut des occasions, des opportunités. La guerre est la meilleure occasion pour faire des saloperies. Elle donne la permission. En revanche, pour une bonne action, aucune permission n'est nécessaire.
Don Gaetano comprenait l'économie du pays en regardant la charrette du chiffonnier, ce que jetaient les gens. «Nous sommes en train de devenir des seigneurs, ils ont jeté une vieille baignoire, carrément, ils jettent même les matelas de laine, ils ont acheté ceux avec les ressorts. Ils jettent les machines à coudre à pédale. Ils croient au courant électrique comme à la vie éternelle, et s'il s'arrête ? »
La nature marche par couples, la scopa marche par désaccouplement. Le donneur de cartes a intérêt à conserver tout accouplé, l'adversaire, non. C'est une lutte entre l'ordre et le chaos. Laissez-moi prendre au sérieux le jeu de la scopa.
«Allez au bord de la mer et jetez une pierre dans l'eau pour moi.» Je pensais qu'il n'avait plus toute sa tête à force de rester là-dessous. Je lui ai répondu que je ne savais pas si j'irais de ce côté-là, que la ville se soulevait. «C'est un de nos rites, pour nous c'est le jour de l'an, demain. Nous le fêtons en septembre. Une pierre lancée dans l'eau est pour nous le geste qui nous délivre de nos fautes. L'année commence demain pour nous. Puisse le Nôtre faire d'aujourd'hui le jour avant le bonheur.»
Nous sommes montés au milieu des genêts, puis sur la pierraille. Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l'été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n'était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. Sur le bord du volcan, à la fin de la montée, je sentis que mon sexe avait gonflé. Je m'éloignai de don Gaetano prétextant un besoin urgent. Quelques pas en descente suffirent à m'enfermer dans la densité du nuage et j'évacuai mon envie, en la répandant sur la cendre compacte. Don Gaetano m'appela et je le retrouvai.«Ça c'est la nature, mon garçon, quand tu es seul dans un de ces coins perdus et que tu te connais.» J'étais étourdi, le nuage m'avait fait entrer dans son bain, il avait soufflé sa vapeur sur mon visage et me gardait enfermé. Les yeux ouverts ou clos, je voyais la même chose, un voile sur les paupières et le sang blanc qui montait jusqu'à la pointe de mon sexe. C'était la nature et je l'abordais pour la première fois.
C'était un soir qui élargissait les pores, tout ce que je voyais m'émerveillait. Pas de lune, les étoiles suffisaient pour voir loin. [...] Devant et au-dessus, le ciel débordait de galaxies. [...] En fait, il s'étendait à l’œil nu et ressemblait à un mimosa en mars, avec ses grappes fleuries, surchargé de points nébuleux, jetés pêle-mêle dans le feuillage, serrés au point de cacher le tronc. Ils descendaient au ras de la barque, je les voyais entre la barque et son béret bien enfoncé sur la tête. Cet homme, le pêcheur, n'y prêtait pas attention. Un homme pouvait-il vraiment s'habituer à ça ? Être au milieu des étoiles et ne pas les chasser de son dos ? Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.
Les désirs des enfants donnent des ordres à l'avenir. L'avenir est un serviteur lent, mais fidèle.
À l'âge des émotions, le cœur ne suffit pas à maîtriser la poussée du sang. Le monde tout autour est bien petit face à la grandeur qui se déchaîne dans la poitrine? C'est l'âge où une femme doit se réduire à la petite taille du monde. Un choc intérieur lui fait croire qu'elle n'y arrivera pas, se réduire demande une trop grande violence.
Elle détacha les mains de mes hanches et sortit de mon sexe tout le oui qui avait couru en elle. Mon oui d’épuisement et d’adieu, de bienvenue, le oui de la marionnette qui s’avachit sans la main qui tient ses fils. Je glissai sur le côté et je vis le lit taché de sang.« C’est le nôtre, c’est l’encre de notre pacte. Tu as mis en moi ton initiale, que j’ai attendue, intacte. Je lui donnerai un corps et un nom. »«Ils ne peuvent pas être vrais, don Gaetano, c'est une hallucination due au café bouillant.- Ils existent bien pourtant. C'est le dernier peuple inventé par le monde, le dernier arrivé. Ils savent la guerre et les autos. C'est un peuple de grands enfants. Si tu leur demandes où ils se trouvent, ils répondent : loin de chez nous. Ils existent. Pour eux, c'est nous les inexistants. Nous nous croisons, ils passent devant nous et ne nous voient pas. Ils vivent ici et ne voient même pas le volcan. J'ai lu dans le journal qu'un marin américain est tombé dans la bouche du Vésuve. Rien de bizarre, il ne l'a pas vu.»»

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Quatrième de couverture

Nous sommes à Naples, dans l’immédiat après-guerre. Un jeune orphelin, qui deviendra plus tard le narrateur de ce livre, vit sous la protection du concierge, don Gaetano. Ce dernier est un homme généreux et très attaché au bien-être du petit garçon, puis de l’adolescent. Il passe du temps avec lui, pour parler des années de guerre et de la libération de la ville par les Napolitains ou pour lui apprendre à jouer aux cartes. Il lui montre comment se rendre utile en effectuant de menus travaux et d’une certaine façon, il l’initie même à la sexualité en l’envoyant un soir chez une veuve habitant dans leur immeuble. Mais don Gaetano possède un autre don : il lit dans les pensées des gens, et il sait par conséquent que son jeune protégé reste hanté par l’image d’une jeune fille entraperçue un jour derrière une vitre, par hasard, lors d’une partie de football dans la cour de l’immeuble. Quand la jeune fille revient des années plus tard, le narrateur aura plus que jamais besoin de l’aide de don Gaetano… 
Dans la veine de Montedidio, ce nouveau livre du romancier italien s’impose comme un très grand roman de formation et d’initiation.

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, mai 2010
138 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

jeudi 20 juillet 2017

Trois chevaux ★★★★☆ de Erri De Luca


Une très belle plume dont je suis tombée sous le charme. 

C'est ce que doivent faire les livres, porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres, écrit Erri De Lucca. Avec cette petite merveille, l'auteur ne se trompe pas. Il nous embarque, avec beaucoup d'humilité et de sensibilité dans une sublime lecture. Il y est question d'amour, d'amitié, de choses essentielles... 
Le narrateur fait preuve d'une grande sagesse, prend la vie au jour le jour; il en a déjà vécu une de vie, en Argentine, en lutte contre la dictature; il connaît le prix d'une vie. 
Il nous fait prendre conscience de la fragilité des êtres, des souffrances et des drames qui se cachent parfois dans un passé qui se révèle au présent. 
Il nous parle des plaisirs de la vie, de la lecture avec poésie et passion. «Je prends le livre ouvert à la pliure, je me remets à son rythme, à la respiration d'un autre qui raconte. Si moi aussi je suis un autre c'est parce que les livres, plus que les années et les voyages changent les hommes. Je me détache de ce que je suis quand j'apprends à traiter la même vie d'une autre façon.»
A savourer lentement. 
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«Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l'étagère.
Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.
L’amour alors est un échange de fortes étreintes, un besoin de nœuds. Et au bout de chaque étreinte, au bout de cette paix donnée, il reste le non-dit d’un adieu endurci.
Il est étrange de se savoir perdus tous les jours sans jamais se dire adieu.
Aujourd'hui ce salut échangé me suffirait. À oublier.
Je bêche et il me semble bêcher des noms. Ici, dans cette Europe, antipode d'Argentine, le temps ne se cabre pas comme un cheval, un applaudissement, une tornade : il s'étend comme une petite pluie fine.
Le vieil homme lui raconte comment la guerre peut être séduisante au début. Dettes, vols, prêts, contrats, la guerre brûle tous les papiers. Pour certains c'est comme une amnistie, pour d'autres une occasion de vengeance.
Puis les maisons commencent à brûler, avec les enfants dedans, et tout le monde y perd quelque chose.
La vie est un long trait continu et mourir, c'est aller à la ligne sans le corps.
A peine a-t-on partagé une ou deux cuillères de sel avec une personne qu'on en est déjà au stade de l'amour. Mais avant de se livrer, on devrait manger une marmite de sel ensemble.
La terre a un désir de hauteur, de ciel. Elle pousse les continents à la collision pour dresser des crêtes.
Elle se frotte autour des racines pour se répandre dans l'air par le bois.
Et si elle est faite de désert, elle s'élève en poussière. La poussière est une voile, elle émigre, elle franchit la mer. Le sirocco l'apporte d'Afrique, elle vole des épices aux marchés et en assaisonne la pluie.
Grand-Père m’apprend à dépecer le cochon. Il le sale sur une planche en bois de saule, il met de l’ail, du poivre, du vin où il faut. Et la bête à peine égorgée, il recueille le sang chaud, le fait frire, spongieux, et il le mange pour se donner du cœur à l’ouvrage qui doit être fini dans la journée.
Ça la dégoûte. Je ne le luis dis pas, mais moi non plus je n’arrive pas à avaler cette chose-là. Plus personne n’y arrive. Mais si tu veux une place parmi les anciens, il te faut reprendre un peu de leurs coutumes, de leur jeunesse…
Attendre. C'est mon verbe à vingt ans, un infinitif sec sans trace d'angoisse, sans bavure d'espérance. J'attends à vie.

La guerre, c'est quand les jeunes rêvent de devenir grands-pères.

Ils nous massacrent tous, nous, ceux de la révolte.
Nous giclons d'une cachette à l'autre.
Nous portons sur nous l'odeur de la peur. Dans la rue, les chiens le sentent et nous suivent.
Dans la fuite nous cherchons une vengeance.
L'Argentine arrache une de ses générations au monde comme le fait une folle avec ses cheveux. Elle tue sa jeunesse, elle veut s'en passer. Nous sommes les derniers.»
********************** 
Quatrième de couverture

«Je monte sur la passerelle, je ne pense à personne, je suis la dernière feuille de l'arbre et je me détache sans être poussé. Je ne pense pas à la jeune fille aimée, suivie jusqu'à faire partie de son pays. Maintenant je sais qu'elle est au fond de la mer, jetée au large du haut d'un hélicoptère, les mains attachées. A vécu pour moi, est morte pour offrir des yeux aux poissons.»

Le narrateur, Italien émigré en Argentine par amour, retourne ainsi au pays. En Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d'un homme durait autant que celle de trois chevaux. Il a déjà enterré le premier, en quittant l'Argentine. Il travaille comme jardinier et mène une vie solitaire lorsqu'il rencontre Làila, qui «va avec des hommes pour de l'argent», et dont il tombe amoureux. Il prend alors conscience que sa deuxième vie touche aussi à sa fin, et que le temps des adieux est révolu pour lui.
Récit dépouillé à l'extrême, Trois chevaux évoque la dictature argentine, la guerre des Malouines, l'Italie d'aujourd'hui. Puis, à travers une narration à l'émotion toujours maîtrisée, où les gestes les plus simples sont décrits comme des rituels sacrés, et où le passé et le présent sont étroitement imbriqués, pose la question des choix existentiels que nous sommes amenés à faire - partir, rester, tuer, laisser vivre - et interroge la notion de destin.

Éditions Gallimard, collection Du monde entier, janvier 2001
138 pages, Traduit de l'italien par Danièle Vallin

samedi 17 juin 2017

Montedidio ★★★★★ de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, janvier 2002
207 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin
Prix Femina étranger 2002

Quatrième de couverture


«Chacun de nous vit avec un ange, c'est ce qu'il dit, et les anges ne voyagent pas, si tu pars, tu le perds, tu dois en rencontrer un autre. Celui qu'il trouve à Naples est un ange lent, il ne vole pas, il va à pied : "Tu ne peux pas t'en aller à Jérusalem", lui dit-il aussitôt. Et que dois-je attendre, demande Rafaniello. "Cher Rav Daniel, lui répond l'ange qui connaît son vrai nom, tu iras à Jérusalem avec tes ailes. Moi je vais à pied même si je suis un ange et toi tu iras jusqu'au mur occidental de la ville sainte avec une paire d'ailes fortes, comme celles du vautour." Et qui me les donnera, insiste Rafaniello. "Tu les as déjà, lui dit celui-ci, elles sont dans l'étui de ta bosse." Rafaniello est triste de ne pas partir, heureux de sa bosse jusqu'ici un sac d'os et de pommes de terre sur le dos, impossible à décharger : ce sont des ailes, ce sont des ailes, me raconte-t-il en baissant de plus en plus la voix et les taches de rousseur remuent autour de ses yeux verts fixés en haut sur la grande fenêtre.»

Mon avis ★★★★★


Douceur, poésie, humanité, ce sont les mots qui me viennent à l'esprit en repensant à cette lecture, une lecture qui réchauffe les cœurs, qui nous fait déambuler dans les rues napolitaines de l'après-guerre, touchante, inoubliable.

L'écriture est simple, elle retranscrit les paroles d'un jeune ado de douze ans, et pourtant, elle est fascinante, elle transporte et l'on se surprend à rêver. Je découvre Erri De Luca depuis peu, quatre livres en l'espace de quelques jours. Une plume qui se dévore assurément. Je m'en délecte. Quel talent il a pour nous peindre un univers, une histoire, son histoire ...

Les contacts humains sont au coeur de ce récit, des personnages, des gens simples issus du quartier populaire Montedidio, gravitent autour de notre jeune héros, Mast'Errico, le menuisier lui append les ficelles du métier avec beaucoup d'humanité, Rafaniello, vieux cordonnier juif aux ailes d'ange, qui fait « la charité aux pieds des pauvres », son père, docker, évoluant tel un fantôme aux chevets de sa femme, malade, et puis, Maria, son amoureuse, à qui on a volé bien trop vite son innocence. À leur contact, notre jeune héros apprendra l'amour, l'amitié, le travail, la sagesse, le partage, la mort aussi..., à regarder le monde non plus avec ses yeux d'enfant mais avec ses yeux de jeune homme, à voler de ses propres ailes, à entreprendre le «grand saut».
Magnifique !
«Des choses nouvelles se préparent, Rafaniello, Maria, la force qui me vient aux lavoirs. Le boumeran vient de la mer, il doit voler, en attendant il donne des muscles à un gain qui pue encore l'encre d'écolier, qui travaille en juin pour un menuisier et qui écrit les faits de sa nouvelle vie avec un crayon sur un rouleau de papier que lui a donné l'imprimeur de Montedidio, un reste de bobine. Le rouleau tourne et je vois déjà écrites les choses passées, qui s'enroulent aussitôt.

Il m'a suffi d'arriver à treize ans et aussitôt j'ai eu ma place parmi les hommes, j'ai perdu la mauvaise odeur de l'enfant. La voix aussi, maintenant j'au souffle rauque, je le racle dans ma gorge mais il n'est pas sonore en sortant. Il est sous la cendre de ma voix d'avant, j'essaie de libérer mon gosier, en vain, il en sort une voix de sommeil, la voix de quelqu'un qui se réveille et dit son premier mot de la matinée. Je suis rauque tout le temps.
Moi,je les comprends les années des gens, mais celles de Rafaniello non. Son visage fait cent ans, ses mains font quarante, ses cheveux vingt, tout roux comme des broussailles.
Maria ne va pas à l'église le dimanche, elle dit qu'elle ne peut pas parler à son confesseur de ces choses des visites, elle ne peut pas demander la communion. Je lui dis que le propriétaire y va, qu'il se confesse et prend l'hostie. «Le curé a le même âge, ils s'arrangent entre eux. Moi, il me faut un confesseur de treize ans qui comprend le dégoût, notre âge, que nous sommes des pantins aux mains des grands, qu'on ne compte pas.» Le Père éternel voit tout Maria, lui dis-je. «Oui, il voit tout, mais si c'est pas moi qui pense à arranger les choses, il reste à regarder le spectacle.» J'avale le blasphème de Maria, je deviens rouge, comme si c'était moi le Père éternel qui a vu et n'a pas aidé.

Cette ville est tout un secret. " C'est une ville de sangs, dit-il, comme Jérusalem." Oui, oui, on est obsédé par le sang, les gens le mettent dans leurs blasphèmes, dans leurs insultes, ils le mangent même cuit et puis vont le vénérer dans les églises.Quand il arrivait en bas, les poissons lançaient des étincelles, tout le blanc de leur corps éclatait, ils tapaient de la queue par centaines, le sac renversait au sec tout le tas de vie volée aux vagues, papa disait : «Voici le feu e la mer.» L'odeur de la mer était notre parfum, la paix d'un jour d'été une fois le soleil couché. Nous restions silencieux, serrés les uns contre les autres, ça a duré jusqu'à l'année dernière, jusqu'à l'année dernière j'étais encore un enfant.
Mast'Errico m'a aussitôt repris : «Guaglio, chi parla areto se fa' risponnere d'o culo», mon garçon, celui qui parle derrière, dans le dos d'un autre, se voit répondre par le cul. Je me suis pincé les joues, honteux d'avoir parlé derrière. Ou on parle en face ou on se tait.

Les grands sont pris par leurs soucis et nous, nous restons dans les maisons sourdes qui n'entendent plus un bruit. Nous n'entendons que le nôtre et il fait un peu peur. Les esprits frôlent mon visage dans la cuisine vide et ils me calment. Le boumeran est toujours en contact avec moi et il me réchauffe, son bois doit avoir poussé sous une poêle de soleil, et il en a gardé un peu. Maria s'abrite du froid avec un manteau et avec moi. Moi, je suis au vent de Maria et je la protège.

L’œil envieux abîme...
Au retour, papa achète un morceau de museau, la lèvre cuite du veau. Maman aime ça, il nous servira d'excuse pour le pantalon. Puis nous remontons Montedidio et près de nous passent des élèves de l'école militaire de la Nunziatella, les boutons dorés de l'uniforme, l'épée de cérémonie au manche blanc, pendue à la ceinture. Au milieu des vêtements usés de la foule, les leurs brillent, ce sont des garçons jeunes, à peine quelques années de plus que moi, ils marchent en bombant le torse sans regarder dans les yeux. Ca doit être moche de se distinguer ainsi des gens, de s'écarter d'eux. À la maison, maman ne dit rien pour le pantalon et pour le museau, ni reproches ni remerciements, nous avons égalisé.

Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie.
Puis avec Maria, nous nous mettons à parcourir le ciel étoilé le nez en l'air, elle dit que c'est un couvercle, moi je dis que c'est un filet, chaque étoile est un nœud. Elle dit que nous vivons dessous, moi je dis que nous sommes à la même hauteur, nous aussi ceux de la terre nous flottons dans ciel, comme des bouées.»

mercredi 24 mai 2017

Et il dit ★★★☆☆ de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection du monde entier, mai 2012
103 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

Quatrième de couverture


Un homme est retrouvé, épuisé, au bord d’un campement. Alpiniste courageux devenu simple vagabond, sa disparition avait fait perdre espoir à tout un peuple dont il était le guide. On découvre son histoire, l’ascension difficile, lorsque soudain, face à la muraille, sa voix se met à résonner : «Je suis Adonài (Yod) ton Elohím.» 
C’est ainsi que débute la déclinaison du Décalogue qu’Erri De Luca met en scène. Il revient aux sources de la langue et de la spiritualité pour raconter les Commandements dont il tire le plus beau en une poétique biblique singulière : «Ils apprirent au pied du Sinaï que l’écoute est une citerne dans laquelle se déverse une eau de ciel de paroles scandées à gouttes de syllabes.» 
Sa relecture des Dix Paroles s’intensifie jusqu’à atteindre deux petits textes, comme deux suspensions au livre. Le premier, «Adieu au Sinaï», conte les bienfaits de la voix extatique du prophète et ses conséquences sur les corps. Puis De Luca nous plonge «En marge du campement» où il confie en quelques lignes – parmi les plus émouvantes de son œuvre – l’équilibre entre intimité et distance qu’il entretient avec le peuple juif et sa langue sacrée.

Mon avis ★★★☆☆


Très intéressante, cette revisite contemporaine des dix commandements. "Tu ne voleras point", "Tu ne tueras point" ... Un court récit poétique et spirituel, inondé de lumière, et un portrait de Moïse ardent et efficace.
«Il était heureux dans le vent, il l’accueillait, à l'écoute. Il était de ceux qui saisissent une phrase là où les autres n'entendent que du vacarme. Par la gorge tendue d'un lion, dans une rafale, dans une avalanche, dans un coup de tonnerre, il reconnaissait le son d'une voix. Tout en l'écoutant, il la lisait aussi, écrite et couchée. Celui qui voit un fleuve regarde le sens dans lequel il coule, vers où il descend selon le courant. Mais l'avenir d'un fleuve est à sa source. Lui regardait du côté de l'origine du vent. Son nez droit coupait comme une proue le souffle et les nuages.»
Le texte est court, mais l'enseignement sur l'histoire de l'Egypte notamment, y est riche. 
Avec du recul, c'est un livre que j'ai lu trop vite, survolant les passages abstraits, et suis, de ce fait, passée à côté de la dimension spirituelle de cet écrit. 
Ce livre est à aborder, à mon sens, comme une méditation; elle doit bénéficier de toute l'attention du lecteur, pour que l'envolée spirituelle puisse être au rendez-vous. 
À bon entendeur ;-)

«Tu ne voleras pas." Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu'il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c'est voler, soustraire le bien d'autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n'oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d'entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller. Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t'engage : "Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration." (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l'ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire [...]. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d'une marchandise, d'un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur.
Les despotes commettent leurs crimes non par volonté de puissance, mais par terreur. Ils chassent leurs cauchemars en ordonnant des massacres. Ainsi, Pharaon aura recours à la noyade des nouveau-nés mâles des Hébreux, faisant du Nil, source de vie, une machine de mort. Celui qui souillera l'eau en sera souillé.
Les mains sont devant l'homme, elles soutiennent son travail, le verbe "faire". Et les paroles font l'homme,elles sont devant lui,elles le guident ou bien l'égarent.
L’élan qui te pousse à escalader les montagnes, à chevaucher les hauteurs est fantastique, mais plus grande est l’entreprise qui consiste à être à la hauteur de la terre, de la tâche de l’habiter qui nous est assignée.
Le Sinaï s'appelle aussi Horev, assèchement. Telle est aussi la naissance, se trouver projeté à l'air libre.
Quand un homme agit pour défendre une femme, il fait le seul geste qui justifie sa force.
Ils chantaient pour remplir l'espace menaçant de la liberté, qui n'est pas qu'une liste d'avantages et de droits, mais le risque de pénétrer en territoire vide. La liberté demande une discipline adaptée à la déroute.»

lundi 15 mai 2017

Histoire d'Irène de Erri De Luca

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, mai 2015
122 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

Quatrième de couverture


«Toutes les nuits, Irène rejoint la famille des dauphins, onze avec elle, guidés par une femelle adulte. 
Elle vide pour eux les filets sans les couper, elle descend sur le fond et détache des hameçons les anchois et les morceaux de calamars, elle ouvre les nasses. 
Avec son couteau italien, elle libère et sauve les siens empêtrés dans les filets. 
Elle reste avec eux jusqu’à la fin de la nuit. Elle a le même âge que deux des dauphins, une femelle et un mâle. 
Ils ont grandi ensemble, ils ont exploré les jeux jusqu’à la venue de la maturité.» 

Dans une langue épurée et puissante, Erri De Luca nous offre ici l’histoire d’une jeune femme vivant sur une île grecque, qui passe ses nuits à nager avec les dauphins. Ce texte est accompagné de deux autres courts récits, Le ciel dans une étable et Une chose très stupide.

Mon avis ★★★★☆


«...une petite orpheline sur terre, qui a dû chercher affection et famille au large, dans la mer.
La terre ferme a été une marâtre, alors que la mer l'embrasse et la caresse.
Sur l'île, il lui a manqué le creux d'une main comme coussin pour la sienne.
Les dauphins ont pensé à lui offrir le soutien d'une nageoire pour la faire glisser avec eux sans poids.»
Histoire d'Irène est un très bel hommage à la terre grecque, à la Méditerranée, empreint de poésie, d'intensité, d'une très grande profondeur. Un texte qui prend toutes les allures d'un conte, fascinant, l'auteur navigue entre réalité et fiction, pour évoquer sans nul doute des faits bien réels. À travers ce texte, Erri de Luca donne la parole à ceux qui n'ont pas de chez eux, exclus, et que leur différence ne leur permet pas d'être acceptés là où ils vont. 
«Être expulsés deux fois fait mal aux os. Pour la Méditerranée est une mer qui jette dehors.
Pour ceux qui l'ont traversée, entassés et debout sur des embarcations hasardeuses, la Méditerranée est une mer qui jette dedans.
Au large, l'été, se croisent des radeaux et des voiliers, les destins les plus opposés.»
C'est aussi une ode à la nature et au monde animal, un hymne à la vie
«L’amour entre les créatures est le roi des exceptions, il est à la vie ce que l’hérésie est aux religions.»
«Elle m'emmène au massacre des dauphins dans la baie de Taiji, chaque année leur sang engraisse la mer du Japon.
On les abat jusqu'aux derniers qui cessent de résister et se laissent tuer.
Les dauphins commandent leur respiration et peuvent l'arrêter.
[...]Un dauphin vit cinquante ans, beaucoup moins s'il est prisonnier d'aquariums et de piscines.
Contraints à faire des cabrioles en l'air pour recevoir leur nourriture, ils tombent malades, humiliés par le vacarme des applaudissements. Ce sont des coups de fouet et des dérisions.»
Erri De Luca se met en scène dans ce récit; n'est-il pas cet écrivain solitaire qui écoute les histoires d'Irène, qui les entend du fond de son âme, car Irène ne parle pas, celui qui est à l'écoute de ceux qui sont rejetés, et qui en tant qu'écrivain retranscrit leur témoignage, leur histoire et nous pousse à la réflexion, nous transporte loin de notre quotidien ?

Le second et court récit Le ciel dans une étable revient sur la libération de Capri par les américains en 1943 et évoque la fuite vers la liberté de son père (je me suis renseignée !) Aldo De Luca, sous-lieutenant dans les chasseurs alpins, qui a été contraint de se cacher après la dissolution de l'armée italienne. Le récit raconte ce périple à la rame vers Capri, en compagnie de cinq autres personnes, en fuite aussi, pour d'autres raisons. Il fera la rencontre d'un juif; les échanges avec cet homme sont poignants.
«Depuis combien de temps es-tu clandestin ?» L'homme montre deux doigts dans le noir, l'index et le majeur, et il murmura : «Depuis deux mille ans. - Tu ne les fais pas. Moi, trois semaines caché m'ont déjà fait vieillir. Ca veut dire qu'à erre tu paieras à boire. La fin de deux mille années de clandestinité doit être arrosées comme il se doit.» Dans le noir, le juif fit le geste du toast.
Le troisième récit Une chose très stupide, est celui que j'ai préféré. Un superbe récit, très poétique et émouvant, sur la mort, sur la rudesse hivernale tant redoutée dans ces contrées du Sud, sur la scission intergénérationnelle. Avec beaucoup de douceur, Erri De Luca, nous transporte à l'aube d'un ultime instant ensoleillé, en compagnie de ce vieux napolitain, hanté par ses souvenirs de guerre qui s'abandonnera face à la Méditerranée ... une ultime saveur douceâtre et libératrice dans la bouche.

J'ai découvert Erri De Luca dans les actualités, il avait été accusé de terrorisme pour avoir incité au sabotage J'ai été intrigué par cet homme si discret et pourtant si éloquent quand il s'agit de défendre de nobles causes.
Un auteur que je vais suivre, parce que très émue par l'homme et par sa plume poétique.


«La vie qui est en moi me pousse à sauter. À terre, elle m'alourdit, en mer elle me donne de l'élan
Aucun corps humain au monde ne sait courir sur les vagues, toi seule y parviens.
Le monde ? Elle regarde le ciel dégagé et dit : celui-là ?
Le monde pour elle n'est pas l'Asie en face, l'Europe derrière, avec le reste d'océans et de terres.
C'est celui qui enveloppe la nuit, la mer, de petits points de lumière qui montent de l'horizon.
Les Grecs ont pris au sérieux le siècle du cinéma, des émigrations, des révolutions et des guerres, et l'ont pris au collet.
La guerre moderne a tué plus de vies en civil qu'en uniforme. Les Grecs ont perdu vingt-cinq citoyens par soldat tué.
Le score de la guerre moderne est de vingt-cinq à un.
Je suis le parasite de mon corps, je vis à ses frais, je vis de ses jours.
Il change ses formes, ses aptitudes, il étend un grillage sur la peau comme repère du temps qui est passé.
Le petit de la femme est poussé vers tous les dangers, celui de la baleine est accompagné au contraire dans une immensité, soeur aînée du ventre maternel.
Elle dit qu'être en écoute, c'est se plonger dans la mer. Elle fait une bonne provision d'air et se remet à écouter. En mer, c'est ainsi qu'elle reçoit les histoires.
En apnée ? Et je souris à un autre mot grec glissé dans le vocabulaire.
Chez nous, quand on a aimé un livre, on a l'habitude de dire qu'on l'a vu sans reprendre haleine. Toi seule peux le faire vraiment.
Je m'engage à m'arrêter pour lui donner le temps de respirer. Il ne m'arrivera plus de la laisser m'écouter sans air.
Le vous de l'homme à son père est le dernier reste d'un respect terminé. Lorsque, dans un petit espace, on se trouve secoué par les spasmes de l'intestin même si l'on est à jeun, lorsqu'on est un poids et une puanteur pour les autres, le respect s'en va dans les tourbillons de la chasse d'eau. (Une chose très stupide)
La mer l'éblouit, le soleil étreint le vieil homme, pris entre deux feux amis. Son corps défait ses nœuds de tension, aplanit les rides de son front. Son sang passe dans ses veines en provoquant fourmillements et chatouillis jusque dans ses pieds. Ses viscères vidés par le froid se sont calmés. C'est un dégel, deux larmes de bonheur coulent. Sa tête levée se tend à l'aveuglette vers la source de chaleur, comme un tournesol. Une profonde respiration soulève sa poitrine, c'est une vague qui l'enveloppe, les lèvres entrouvertes pour que la langue goûte aussi. (Une chose très stupide)
«Vie», comme il en faut peu pour un bonheur total.
[...] L'amande dans la bouche va de pair avec cette vie libérée de la coque, sortie indemne. ...la vie qui attendait une heure de bonheur pour tirer sa révérence. (Une chose très stupide) »