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mercredi 7 juillet 2021

Malamute ★★★★☆ de Jean-Paul Didierlaurent

Alors que les dameurs s'organisent pour préparer les pistes de ski dans la station de La Voljoux, dès la première neige tombée, nous, c'est une piste bien noire que l'auteur nous propose de dévaler en nous entraînant dans un huis-clos glaçant, à la limite de l'apocalypse, et dont l'atmosphère se densifie au fur et à mesure du récit, pour devenir carrément oppressante.  
Une piste noire, imprégnée de secrets et de rêves avortés, éclairée par un amour naissant, saupoudrée de fantastique et recouverte de vives émotions.

Un vent de fraîcheur glacial souffle sur les protagonistes. Parmi eux, Germain Grosdemange, un vieil homme, adepte de dendrochronologie (je ne connaissais pas ce terme ;-), bougon, tiraillé par son passé qui vit seul depuis le décès de sa femme et qui est loin de mener la vie saine que lui recommande ardemment sa fille unique Françoise. 
« Germain lisait les arbres de la même manière que d'autres lisent les livres, passant d'un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d'interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d'une certaine logique dans ces successions concentriques. L'arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l'octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l'arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l'encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu'il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l'année de la mort de Pétain. »
Heureusement, Basile, son petit neveu, un doux, fougueux et jeune rêveur, dameur sur la station, accepte de venir vivre chez lui le temps de la saison hivernale, l'esprit pourtant encore bien tourmenté par un accident survenu deux années auparavant. Et l'arrivée d'une nouvelle voisine, Emmanuelle, une jeune femme qui n'évolue pas par hasard dans un milieu d'hommes, va chambouler le quotidien de ces deux hommes et réveiller certains démons. 
Se glissent, ponctuellement, dans ce présent admirablement bien conté, les pages d'un journal intime vielles de trente ans ; avec elles, remonte la part d'ombres des habitants de ce village. 
 
Un grand merci à la masse critique privilégiée de Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour ce beau moment de lecture. Une lecture extrêmement fluide, idéale pour rafraîchir les journées estivales !

« C'est peut-être ça 
le grand cadeau que nous offre la mort, 
l'instant exact précédant la mort. 
Où tout devient clair, mais on n'a plus le temps 
pour le dire. Une révélation rien que pour soi. »
Joseph Incardona - "La soustraction des possibles"

« Dragan s'est occupé des chiens puis s'est effondré sur le matelas posé sur le sol de la chambre, ivre de fatigue. Il m'a fallu du temps pour trouver le sommeil. Il y avait ce mot qui tournoyait dans ma tête comme une mouche dans un bocal, ce premier mot prononcé par Dragan dans la maison, un juron qui avait résonné désagréablement à mes oreilles avant que la nuit ne l'avale : kurva. Un mot étranger qui n'avait pas sa place ici. »

« Je frissonne encore à l’idée que notre aventure aurait pu s’achever au milieu de nulle part dans un bas-côté rempli d’eau croupissante, coincés entre le rêve vers lequel nous roulions et la vie que nous venions de laisser dans notre dos. L’idée d’échouer si près du but, de devoir rebrousser chemin pour retourner au pays me faisait horreur. Retrouver cette vie étroite dans laquelle je me trouvais confinée, à barboter tel un poisson dans une mare devenue trop petite, m’aurait été insupportable. »

« Depuis notre départ, le sac de toile ne m’a pas quittée et pèse agréablement sur mes cuisses. De temps à autre, je sers contre mon ventre son contenu. Une trentaine de livres qui à eux seuls constituent toutes mes richesses. Je n’ai pas pu tous les emporter, il m’a fallu faire des choix, en abandonner certains pour en sauver d’autres. Des auteurs russes pour beaucoup. Là où mes amies passaient leurs maigres économies à s’étourdir d’alcool et de danses le week-end, jusqu’à l’abrutissement, j’ai toujours préféré trouver refuge dans les livres. Eux seuls possèdent ce pouvoir fantastique de m’arracher, le temps de la lecture, à la fange dans laquelle je me débats à longueur de jour. »

« Germain lui n'avait jamais considéré la neige autrement que pour ce qu'elle était : une évidence qui revenait chaque hiver recouvrir le massif, une vieille connaissance que l'on devait accepter comme elle était et qui n'avait que faire qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas. »

« Chaque matin, le pilulier était là, une évidence avec laquelle, comme pour la neige au-dehors, il lui fallait bien faire avec. »

« Il ne voulait pas de cette prison dorée. Trop loin des forêts, trop près des hommes. »

« Clothilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitude, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. »

« Le beau était ailleurs, il se trouvait plus haut, caché au cœur des nuages coiffant les sommets. Il était dans les forêts, dans les eaux sombres des lacs, sur les étendues nues des hautes chaumes, pas dans ces hameaux que les illuminations de Noël ne rendaient que plus désolés. »

« Contrairement à la plupart des arts, la sculpture ne pardonnait pas l’erreur. Un coup de maillet mal dosé, un éclat de voix en trop et s’en était fini. C’était ce qui lui plaisait, à Germain, ce challenge permanent qui consistait à soustraire de la matière en une succession d’actes définitifs sans possibilité aucune de retour en arrière. Aussi irrémédiable que d’abattre un arbre, songea l’ancien. »

« Germain lisait les arbres de la même manière que d'autres lisent les livres, passant d'un cerne à un autre comme on tourne des pages, sans autre prétention que celle d'interroger les géants sur la marche du temps, à la recherche d'une certaine logique dans ces successions concentriques. L'arbre du jour présentait soixante-quatre cernes. Après un rapide calcul, l'octogénaire inscrivit sur le registre l’année où l'arbrisseau était sorti de terre: 1951. Une rapide consultation de l'encyclopédie chronologique lui apprit que le hêtre qu'il avait sous les veux avait pointé ses premières feuilles l'année de la mort de Pétain. »
« La Bible restait à ses yeux le meilleur livre qu'il ait jamais lu. Un super-héros, du suspense, une pointe de fantastique, un soupçon de violence et de l'amour à profusion, tous les ingrédients réunis pour faire une bonne histoire. »

« Que la neige soit avec nous, que son règne vienne! Que la neige soit avec nous, que son règne vienne ! »

« Vous savez comment sont les rumeurs, des trains sans conducteurs impossibles à arrêter une fois lancés sur les rails. »

« Un vent froid glissa sur le pré pour venir s'enrouler autour des épaules et mordiller les joues. »

«  Ce que l'on ne sait pas ne nuit pas. »

« Toute cette blancheur qui venait couvrir le monde tel un linceul recelait du malheur, il en était sûr. Il craignait sa venue comme un enfant qui a peur du noir redoute l'arrivée de la nuit. »

« Avec l’arrivée de la nuit, alors que plus aucune lumière n’était là pour repousser les ténèbres, on redécouvrit les peurs primitives de l’homo sapiens face à la toute puissance de dame nature. »

« C'est drôle la guerre, comme ça peut rapprocher les hommes quand ça ne les tue pas. Le peu qu'il parlait, c'était pour causer de ses chiens. J'osais pas lui dire mais son idée de promenades en traîneau , ça pouvait pas marcher. Il a bien eu quelques clients au début mais ça se voyait qu'il avait la rage. Les champs de bataille peuvent avoir cet effet-là parfois sur les soldats. Ils en reviennent avec une rage qu'ils n'arrivent plus à s'ôter du ventre.  Ça fait fuir les gens, une rage pareille. »

Quatrième de couverture


Éditions Au Diable Vauvert, janvier 2021 
354 pages

lundi 6 juin 2016

Le liseur du 06h27 de Jean-Paul Didierlaurent****


Editeur : Gallimard Collection Folio - Date de parution : août 2015
208 pages


Résumé Editeur


«Voilà, on voulait vous dire, on aime bien ce que vous faites. Ça nous fait drôlement du bien. 
Ça va bientôt faire un an que Josette et moi, on vient vous écouter tous les lundis et jeudis matin.» 

Sur le chemin du travail, Guylain lit aux passagers du RER de 6 h 27 quelques pages rescapées de livres voués à la destruction. Ce curieux passe-temps va l’amener à faire la connaissance de personnages hauts en couleur qui cherchent, eux aussi, à réinventer leur vie. 

Un concentré de bonne humeur, plein de tendresse et d’humanité.

Critiques Presse

« On se réjouit de cet hommage à la littérature et à la lecture. » Lire
« Ce livre en forme de conte moderne surprend par ses personnages singuliers qui subliment leur quotidien de poésie. » Le Télégramme
« Le liseur du 6h27 est un must. Le ton est vif, la parabole, jolie ; le message, optimiste. Pourquoi bouder son plaisir ? » L’Express
« Ce livre enchantera votre journée. » Bernard Lehut, RTL

Mon avis   ★★★★☆


Guylain travaille au pilon, l'endroit où l'on détruit les livres invendus, afin de laisser la place aux nouveaux ouvrages. 
Il est un amoureux des livres, des mots.
Alors, à l'abri des judas de son chef tyrannique, il arrive à sauver quelques pages des livres condamnés.
Il appelle ces pages les "peaux vives", et les lit dans le train qui le conduit quotidiennement à l'usine...
Un chouette bijou, frais et léger, un souffle de vie tout empreint d'humour, de tendresse, d'amour, qui donne le sourire, et qui fait un bien fou.
Merci Jean-Paul Didierlaurent.


Citations & Extraits

"En trente-six ans d'existence, il avait fini par apprendre à se faire oublier, à devenir invisible pour ne plus déclencher les rires et les railleries qui ne manquaient pas de fuser dès lors qu'on l'avait repéré. N'être ni beau, ni laid, ni gros, ni maigre. Juste une vague silhouette entraperçue en bordure du champ de vision. Se fondre dans le paysage jusqu'à se renier soi-même pour rester un ailleurs jamais visité. Pendant toutes ces années, Guylain Vignolles avait passé son temps à ne plus exister tout simplement, sauf ici, sur ce quai de gare sinistre qu'il foulait tous les matins de la semaine.
Tous les jours à la même heure, il y attendait son RER, les deux pieds posés sur la ligne blanche qui délimitait la zone à ne pas franchir au risque de tomber sur la voie. Cette ligne insignifiante tracée sur le béton possédait l'étrange faculté de l'apaiser. Ici, les odeurs de charnier qui flottaient perpétuellement dans sa tête s'évaporaient comme par magie. Et pendant les quelques minutes qui le séparaient de l'arrivée de la rame, il la piétinait comme pour se fondre en elle, bien conscient qu'il ne s'agissait là que d'un sursis illusoire, que le seul moyen de fuir la barbarie qui l'attendait là-bas, derrière l'horizon, aurait été de quitter cette ligne sur laquelle il se dandinait bêtement d'un pied sur l'autre et de rentrer chez lui. Oui, il aurait suffi de renoncer, tout simplement, de retrouver son lit et de se lover dans l'empreinte encore tiède que son corps avait laissé pendant la nuit. Dormir pour fuir. Mais au final, le jeune homme se résignait toujours à rester sur la ligne blanche, à écouter la petite foule des habitués s'agglutiner derrière lui tandis que les regards se déposaient sur sa nuque en une légère brûlure qui venait lui rappeler qu'il était encore vivant."

"Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire révélait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine."

"Lorsque le RER s’arrêta en gare et que les gens quittèrent leur wagon, un observateur extérieur aurait pu sans peine remarquer à quel point les auditeurs de Guylain détonnaient d’avec le reste des usagers. Leurs visages n’affichaient pas ce masque d’impassibilité qu’abhorraient les autres voyageurs. Tous présentaient un petit air satisfait de nourrisson repu."

"Ma tante, nantie de cette omniscience javellisée qui la caractérise, a classé ces bruits en trois catégories. Il y a tout d’abord ceux qu’elle désigne sous la jolie appellation des bruits nobles. Le cliquetis discret d’une ceinture que l’on déboucle, le chant léger d’une fermeture Éclair que l’on descend, le claquement sec d’un bouton pression que l’on dévérouille, sans oublier tous ces froissements d’étoffes, soieries, Nylon, cotons et autres tissus qui chantent contre les peaux en autant de frottements, froissements, froufroutements et autres friselis. Arrivent ensuite ce qu’elle nomme les bruits paravents. Toussotements gênés, sifflotements faussement enjoués, activation de chasse d’eau, tous ces sons censés étouffés la troisième catégorie sonore, celle des bruits d’activité : flatulences, gargouillis, clapotis, chant de l’émail, bruits de plongeons de haut vol, dévidage du rouleau de papier, déchirement de la ouate. Enfin, j’ajouterais pour ma part une dernière catégorie, plus rare mais ô combien ! intéressante, celle des bruits d’aise, tous ces vagissements et soupirs de contentement qui s’élèvent parfois vers le plafond lorsque s’ouvrent les vannes et que cascade sur l’émail le jet libérateur trop longtemps retenu ou l’avalanche bruyante d’un trop plein intestinal."

"C’était bon de constater qu’il existait un autre monde que celui de la STERN, un monde où les livres avaient le droit de finir leur vie douillettement rangés dans les casiers verts le long des parapets en vieillissant au rythme du grand fleuve sous la protection des tours de Notre-Dame."

"N’oublie jamais ça, petit : on est à l’édition ce que le trou du cul est à la digestion, rien d’autre !"