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samedi 4 novembre 2023

Glory ★★★★★♥ de Noviolet Bulawayo


« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »
Dans un pays fictif, le Jidada avec un -da et encore un -da, vivent les Jidadiens. Ce sont des animaux qui vivent , parlent, s'habillent comme des humains. Ils sont appelés aussi les "animals" : "mals" et "femals". Le pays s'est libéré du joug des colonisateurs.
Libres. 
Ils sont LIBRES. 
Leur pays est une démocratie. 
"Ceux à qui ont ne la fait pas" disent que c'est peut-être une république démocratique mais que de démocratique, elle n'en a que le nom. L'oppression y règne en maître : le gouvernement pille, détourne, gaspille, s'enrichit indécemment, maintient le pays sous une chape de plomb. Les "Défenseurs" assurent la sécurité de ce gouvernement corrompu, brutalisent, violentent, violent, massacrent. Sans pitié, ils condamnent toutes tentatives de soulèvements populaires naissants, aspirants à un vrai changement.
Quelques quatre-cent cinquante pages, savoureuses, - émouvantes, difficiles aussi - intelligemment écrites, avec originalité, cocasserie et humour (surtout au début), gravité aussi, évidemment, dénoncent les pratiques injustes, barbares, égoïstes, tyranniques, terrifiantes de certains gouvernements africains. Ils ont promis de meilleurs hospices à leurs électeurs mais ceux-ci se retrouvent bien plus infortunés qu'avant. L'histoire se répète et la corruption, la cupidité, l'absurdité, la haine restent de mise en haut lieu. La cruelle bêtise de ces tortionnaires, assassins, tribalistes ne passe pas inaperçue dans ce roman. 
« Tout le monde savait, que ce soit au Jidada ou au-delà de ses frontières, que les Défenseurs du Jidada étaient par nature des bêtes violentes et morbides. »
De cette bêtise, mathématiquement découle le sort brutal de nombreuses familles et ici en particulier celle de Destinée.
Et nous devenons, dans le dernier tiers du livre, les témoins des blessures profondes, ancrées dans la chair, des douleurs, du sang, des cris et des larmes. 
Éclate sous nos yeux l'impuissance. 
L'injustice. 
La colère et la rage. 
La tristesse. 
La peur. 
« Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? »
Une fable satirique ancrée dans le Zimbabwé qui donne à réfléchir. D'ailleurs de nombreuses références sont loin d'être fictives ; l'autrice évoque par exemple le Gukurahundi, rappelant le passé sanglant du Zimbabwe.
« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »
Écrire pour contrer l'effacement. Pour ne pas oublier. Pour que JAMAIS PLUS ... un jour peut-être. 
Pour que dans le silence, triomphent l'amour et la solidarité, la dignité. La JUSTICE.
« Pour les morts, qui ne sont pas morts. »
Un récit brillant. Puissant. Riche. 
« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté, tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté. »

« Dieu, mon Père, dit : "Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu; si bien qu'en se dressant contre l'autorité, on se dresse contre l'ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l'autorité, fais ce qui est bien, et tu recevras d'elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien, mais si tu fais le mal, alors vis dans la crainte. Ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. C'est donc une nécessité d'être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience." Et maintenant, sur ces précieuses paroles, très cher Jidada, inclinons nos têtes au nom du Jidada et remercions le Tout-Puissant pour l'incomparable don de liberté que nous célébrons aujourd'hui, pour les Libérateurs qui nous ont délivrés des diables colonisateurs, ainsi que pour les dirigeants menés par Dieu qui veillent bel et bien à ce que nous continuions de vivre libres chaque jour et à tout jamais. Prions ! »

« Tholukuthi les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand les Défenseurs, remis de leur trouble momentané devant ce tabou, et s'étant rappelé qu'ils étaient des chiens avec une réputation et une révolution à défendre, s'élancèrent alors, armés de matraques, de leurs crocs et de fouets et redevinrent des Défenseurs. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles sentirent la danse folle desdites matraques, fouets et crocs sur leur chair. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent traînées à bas de l'estrade. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent entassées dans des jeeps et conduites en prison. »

« Où et qui seraient-ils aujourd'hui s'ils n'avaient pas commis l'odieux péché de nous coloniser ? Que seraient ces États-Unis sans la terre qu'ils ont volée et ont aujourd'hui l'audace de ceinturer par une violente frontière ? Que serait en effet ce pays s'il n'avait enlevé à l'Afrique ses fils et ses filles qu'il maintient désormais dans une abjecte pauvreté alors que c'est à eux et à elles qu'on doit la richesse de ce pays ? Et que serait l'Occident sans les ressources de l'Afrique ? sans l'or de l'Afrique ? les diamants de l'Afrique ? le platine de l'Afrique ? le cuivre de l'Afrique ?  l'étain de l'Afrique? l'huile de l'Afrique? l'ivoire de l'Afrique ? le caoutchouc de l'Afrique ? le bois de l'Afrique ? le cacao de l'Afrique? le thé de l'Afrique ? le café de l'Afrique ? le sucre de l'Afrique ? le tabac de l'Afrique ? sans les œuvres d'art pillées par leurs musées ? Savez-vous, mes chers enfants, que jusqu'à ce jour, des décennies après ces razzias, ces viols, ces kidnappings, ces tueries, et cette oppression épique, l'Angleterre doit encore restituer la tête de Mbuya Nehanda ? Oui, après avoir condamné la spirite de notre ancêtre, Mbuya Nehanda Nyakasikana - qui, comme vous le savez, est la mère de la lutte pour la Libération du Jidada, après l'avoir condamnée à mort par pendaison, comme si ça ne suffisait pas, ils ont tranché sa tête sacrée et l'ont envoyée dans cette Angleterre pour en faire un trophée de la Couronne ! Et c'est là qu'elle repose encore avec environ une vingtaine de têtes d'autres combattants de la résistance jidadienne! Peut-être que la reine peut nous dire ce qu'elle fait de nos têtes captives car en ce qui me concerne je ne puis vous le dire, je l'ignore. Mais ce que je peux vous dire c'est que, avant que l'Occident puisse nous édifier en matière de démocratie et de changement, il devra d'abord nous restituer toutes ces choses qu'il a dérobées. Je les réclame ! J'en ai besoin ! L'Afrique les réclame et en a besoin ! Toutes ! Chacune ! Qu'on nous les rende! » cria le Père de la Nation avec une telle fougue que le stade s'embrasa de mille chants : « Qu'on nous les rende! Qu'on nous les rende ! » »

« Le Jidada est en fait un des pays les plus instruits d'Afrique ! Voilà le vrai héritage! Tout le monde, partout, sait ça. Et notre Constitution est aussi l'une des meilleures au monde. Je m'en fiche de ce que disent nos ennemis, quand ils racontent qu'on ne respecte même pas notre propre Constitution, au moins c'est notre Constitution qu'on ne suit pas. Et le jour où on décidera de la suivre, tous verront pourquoi on dit qu'elle est la meilleure au monde. C'est ça l'héritage ! »

« Comment oublier l'époque où on a chassé les fermiers de notre terre ? Ha ! Rien que d'y penser, c'est l'extase. On leur a montré à qui appartenait vraiment l'Afrique ! Les terres, vous les avez pas ramenées sur votre bateau quand vous nous avez colonisés et vous avez l'audace de vous présen ter comme un fermier kukuru - kukuru ! Ha ! Et maintenant nous avons repris nos terres. Bon, quand je dis "nous", je ne m'inclus pas nécessairement, vu que persomalement je n'en possède aucune. Elles sont surtout à ceux qui se trouvent sous le dais là-bas, mais ce sont des Noirs comme moi, alors ça va. Bien sûr, les ennemis du régime viendront avec leur propagande, ils diront que les Élus ne savent pas en fait culti- ver cette terre, ils diront que le secteur agricole et par conséquent l'économie ont souffert de la saisie des terres. Mais on s'en fiche, du moment que ce sont des Noirs qui ont les terres ! Et c'est ça l'héritage ! Plus jamais une colonie ! »

« Toutefois, sachant toutes ces choses sur la Vieille Carne et le gouvernement, la Première Femal était-elle inquiète ? déçue ? dévastée ? Tholukuthi non : Merveilleuse était née avec une pauvre cuiller en plastique dans la bouche et tout ce dont elle avait rêvé dans sa vie c'était au moins d'une vraie cuiller - elle n'avait même pas besoin d'être spéciale tant qu'elle était en métal. Aussi son mariage avec le Père de la Nation ne mit-il pas juste une cuiller dans sa bouche, tholukuthi il y mit une louche en or entière et elle n'allait pas la recracher, qui ou quel que fût le Père de la Nation et son misérable gouvernement, après tout elle ne l'avait afin de régenter un animal adulte, plus vieux qu'elle de pas épousé quelques décennies d'ailleurs, ni de lui apprendre comment se comporter dans son propre pays qui de toute évidence lui appartenait, et où il commandait également au soleil. »

« Qu'après les dernières élections qu'il avait en fait truquées, à la suite des élections précédentes qu'il avait également truquées comme celles d'avant qu'il avait volées - oui, après que son régime et lui eurent fait barrage à tous les moyens à notre disposition pour l'évincer d'une façon paisible et constitutionnelle - nous n'avions eu d'autre choix que de souhaiter sa défection, et à n'importe quel prix. Car l'échec de la gouvernance peut changer le cœur d'un animal. Car un régime inhumain peut changer le cœur d'un animal. Car la corruption peut changer le cœur d'un animal. Car la pauvreté peut changer le cœur d'un animal. Car la tyrannie peut changer le cœur d'un animal. Car des élections truquées peuvent changer le cœur d'un animal. Car l'hémorragie d'une démocratie peut changer le cœur d'un animal. Car le massacre d'innocents peut changer le cœur d'un animal. Car l'inégalité peut changer le cœur d'un animal. Car l'ethnicisme d'un régime peut changer le cœur d'un animal. Car le fait que des pauvres sont de plus en plus pauvres peut changer le cœur d'un animal. Car des espoirs brisés, des rêves trahis, la promesse de l'Indépendance rompue tout ça avait changé nos cœurs naguère fidèles et patients, de sorte que quand le Père de la Nation attendit de nous que nous montrions aux Défenseurs à quel point nous l'aimions et avions besoin de lui, au lieu de ça nous envahîmes les rues pour les aider à finir ce qu'ils avaient commencé, oui, tholukuthi à enfoncer le dernier clou dans le cercueil. »

« [...] en ce qui concernait le Jidada avec un -da et encore un -da, la corruption était comme un des -da : ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer le pays sans elle, aspects oui, tholukuthi ils la respiraient, la mangeaient, la buvaient, dormaient dessus - elle était présente dans tous les de leur vie, y compris chez eux.   »

« UNE IMAGE VAUT MILLE SOUVENIRS

« - Voilà, c'est fait. Je dois dire que ces Samsung prennent eux aussi de jolies photos. Ende vous vous rappelez l'histoire que c'était pour prendre une photo autrefois quand on n'avait même pas l'âge de Destinée ? dit NaMour.
- Yeyi ! Il fallait s'y prendre des jours à l'avance. Préparer les tenues. Trouver les fonds - l'argent pour se rendre en ville; l'argent pour revenir de la ville; et bien sûr l'argent pour payer le photographe. Il fallait réfléchir à la tenue. S'assurer que ladite tenue était en parfait état. Coudre ce qu'il fallait coudre. Emprunter des boucles d'oreilles. Des souliers. Des collants. Du rouge à lèvres. Du maquillage. Feuilleter les vieux albums pour être sûr de ne pas prendre une pose déjà prise. En choisir une, et s'entraîner. Puis trouver le courage de prendre la pose devant un inconnu. Trouver le courage d'aller en ville, de ne pas se salir quand on vous disait de descendre du trottoir réservé aux Blancs, le courage quand on vous accusait, à cause de votre maquillage, d'être une teigne en maraude ! »
En repensant à leur jeunesse enfuie, les anciennes, déjà debout, se rassoient et songent au passé. Tholukuthi le passé. Et soudain on est quarante, cinquante ans plus tôt dans le salon de la duchesse. Elles étirent leurs souvenirs autant que le permettent leurs esprits, et quand elles ne peuvent pas aller plus loin, elles relayent les souvenirs transmis par leurs mères, oui, tholukuthi des souvenirs comportant également ceux des mères de leurs mères et des mères des mères de ces mères. Et avec leur esprit et leur bouche, elles se propulsent chacune et ensemble dans un passé avant que le Jidada soit le Jidada, puis au-delà de ce passé dans les nombreux passés de leurs mères et des mères de ces dernières, puis au-delà de ce passé dans le passé-passé-passé, oui, tholukuthi à l'époque où les pierres étaient si tendres qu'on pouvait les pincer et les faire saigner, quand les montagnes poussaient encore, quand les dieux sillonnaient la terre, oui, tholukuthi ce passé immémorial avant que les cupides colonisateurs débarquent en armes, se répartissent les terres entre eux comme si personne n'y vivait déjà, fassent voler d'étranges chiffons en l'air appelés drapeaux et disent, Qu'il y ait des Pays-Pays.  »

« Nouveau Patriote @NouveauPatriote
Le moment est venu de démolir une bonne fois pour toutes le despotisme du Parti du Jidada. Jamais plus dans ce Jidada avec un -da et encore un -da un seul parti ne devrait pouvoir détruire et prendre le pays en otage pendant des décennies!
#changementderégimemaintenant #électionslibresjustescrédibles »

« Globalement, nous apprécions en général ce qu'essaient de faire les Sœurs des Disparus, ce qu'elles représentent et tour ça, mais bon, les voir ici le jour d'élections harmonisées est vraiment malvenu et déplacé, même la Bible nous dit qu'il y a une saison pour tout, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour semer et un temps pour laisser reposer la terre. Aujourd'hui est le temps pour laisser reposer la terre. Mais nous refusons aux Sœurs des Disparus le pouvoir de nous provoquer alors même qu'elles sont visiblement à côté de la plaque ; nous sommes ici pour une raison et une seule - voter pour un Nouveau Jidada lors d'#électionslibresjustescrédibles, et c'est exactement ce que nous allons faire. Mais désormais nous avons vu de nos propres yeux que ce qu'on dit de ce groupe est peut-être vrai, après tout. Peut- être qu'elles auraient besoin d'époux et d'enfants et de maisons pour ne pas mettre la pagaille dans la rue, après tout. Quant à celles qui ont des maris, peut-être ces maris devraient-ils s'y prendre mieux pour imposer la loi divine et contrôler leurs femals, comme le répète sans cesse le prophète Dr O. G. Moïse, après tout. Et peut-être qu'ils auraient besoin d'un ou deux Défenseurs ici et maintenant pour les mettre au pas, leur montrer où est leur place, après tout. »

« Toute ma vie on m'avait répété que les larmes étaient un langage, qu'elles parlaient pour de vrai. Et ce jour-là, sous ce mûrier, je pus constater - entendre, comprendre la clarté, - l'éloquence absolue des larmes. Parce que avec seulement ses  larmes, oncle SaCetshwayo dit à son fils, rappela à Ce qui il était, que ses noms étaient Cetshwayo Zwelibanzi Futur Khumalo, fils de Sakhile Bathakathi George Khumalo, fils de Nqabayezwe Mbiko Khumalo, fils de Mehlulisiswe Ngqwele Khumalo, fils de Mkhulunyelwa Sakhile Khumalo, fils de Mpilompi Khumalo, fils de Somizi Dlungwane Khumalo, lui-même fils de uNkulunkulu, le plus haut Dieu. Que du côté de sa mère il était le fils de Ntombiyelanga Emily Mlotshwa, fille de Nonceba Gumede, fille de Noxolo Hlabangane, fille de Nkanyezi Gatsheni, fille de Zanezulu Mlotshwa, fille de Nom-fula Khumalo, elle-même fille de uNkulunkulu. Que tous ces ancêtres s'étaient réunis pour l'enrichir, lui, Ce, pour créer ce corps qu'il occupait en cet épouvantable moment, comme l'avaient fait également la terre et les cieux et les rivières et les arbres et le vent et tout ce qui vivait et respirait, et qu'il était la prière collective de toutes ces forces prodigieuses. Avec seule- ment ses larmes, l'oncle dit à Ce qu'il était un don précieux, le plus précieux. Qu'il l'aimait d'un profond amour, plus vaste que les océans, un amour sincère et glorieux et absolument divin, et que cet amour était non seulement tout, il était aussi plus grand que le plus terrible moment sous le mûrier, qu'il transcendait le temps, transcendait l'espace, transcendait la mort, transcendait vraiment tout et toutes choses - un amour suprême. Et que lui, Ce, ne devait jamais jamais l'oublier, et porter toujours ce savoir en lui en dépit de ce qu'étaient sur le point de leur faire ces monstres en béret rouge et tenue de camouflage, de nous faire à nous tous - il devait se rappeler qu'ils seraient toujours liés par des liens infrangibles, et donc que la séparation n'était ni un effacement ni une annihilation, et en outre, qu'elle serait temporaire. Que Ce se rappelle qu'il valait mille fois mieux que ces démons en béret rouge parce qu'il était la grâce et la beauté et la dignité, et surtout, qu'il ne laisse jamais les Défenseurs l'abaisser à leur niveau de vilenie ou leur permettre de le diminuer. Qu'il continue de s'aimer quoi qu'il arrive, en dépit des ténèbres imminentes, car même les ténèbres finiraient par se tarir et laisseraient place à la lumière parce qu'il n'y avait pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, et quand cette aube viendrait, Cetshwayo aurait besoin de se présenter dans sa lumière, et seul l'amour de soi et la paix avec soi-même lui permettraient de le faire sans s'effondrer. Et alors, avec seulement ses larmes, l'oncle, qui était un chrétien et, comme ma mère, un membre de l'Église des Frères en Jésus, prononça la Prière du Notre Père, la pleura littéralement - Notre Père, qui es aux cieux. Nous entendîmes très distinctement chaque mot de cette prière par-dessus le terrible torrent jaillissant du visage d'oncle SaCe.. Quand il dit Amen, l'oncle sécha ses larmes. Et nous sûmes tous que notre doyen, notre père à tous avait dit sa prière, et n'avait plus rien à dire. »

«  Pourquoi irait-on croire que quiconque ferait un coup d'État uniquement pour donner le pays aux pauvres, ça me rend perplexe. Même moi je ne le ferais pas. Mais j'espère, dans l'intérêt du Jidada, que le Sauveur orientera au moins le pays dans la bonne direction. »

« J'ai fait un rêve, qu'un jour même l'État du Mississippi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice. »

«« J'entends bien tout cela, mais bon, ça ne se fera jour au lendemain - même les anciens ont un proverbe pour ça, ils disent que se précipiter n'est pas arriver. Ils devraient nous voir aujourd'hui, où nous en sommes. Enfin quoi, nous avons remporté des #électionslibresjustescrédibles, comme tout un chacun a pu le constater. Nous avons formé le meilleur gouvernement que le Jidada ait jamais vu et tu en fais partie. Les oiseaux et les insectes du pays chantent en ce moment même dans les airs, les cieux, les arbres et les haies la chanson désormais célèbre Nouveau Système. Franche- ment, avec tout ce qui nous arrive, ils devraient lever tout de suite certaines sanctions, non, camarade Docteur ?
- Eh bien, il est peut-être opportun de rappeler que les sanctions ne sont pas notre plus gros problème, Votre Excellence. Comme vous le savez, ça concerne surtout des membres corrompus du gouvernement, ainsi que des animals et des entités impliquées dans des abus de droit qui sapent le processus démocratique, à part ça le Jidada en tant que pays ne subit pas de restrictions susceptibles d'entraver notre progrès. Je tiens également à rappeler à Votre Excellence qu'une de mes priorités, avant même les sanctions, comme je l'ai déjà dit, est de gérer cette dette gigantesque. »
Le cochon s'interrompt parce que le cheval lui fait signe de se taire en levant son sabot.
« Mais qui dans le monde d'aujourd'hui n'est pas endetté, franchement, camarade Docteur ? Tous les pays sont endettés, même le babouin Tweeto tweete assis sur une montagne de dettes en ce moment même, non?
- Exact, Votre Excellence. Mais les nôtres n'ont pas été épongées depuis des décennies, comme vous le savez. Ce qui signifie qu'on n'a pas droit à des crédits pour relancer l'économie comme il le faudrait, et malheureusement on ne peut pas juste s'en débarrasser par des ronds de jambe. Et bien sûr, comme si nous n'avions pas assez de défis à relever, au même moment nous perdons au moins un milliard de dollars par an du fait de la seule corruption.
[...] »

« Jusqu'ici, malgré sa brillante réputation, tout ce que le Sauveur voit du ministre c'est un animal complexe qui s'exprime comme un agent de l'Opposition. Là encore, c'est le problème avec les animals qui ne sont pas des membres historiques du gouvernement ou même du Parti, du moins à des postes aussi importants - tous ceux qui se trouvent dans le jet ne portent-ils pas le Foulard de la Nation, sauf le cochon ? Il doit surveiller le cochon, sinon celui-ci risque de menacer l'âme du gouvernement, et s'il menace l'âme du gouvernement, il finira par croire qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, et si jamais il se met à penser qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, il va vouloir les changer, et plus personne ne reconnaîtra le Jidada avec un -da et encore un -da. »

« Mais ce qu'elle se disait, c'était que le principal problème zu Jidada résidait là - dans ce besoin de banaliser la médiocrité du gouvernement ; tholukuthi le désir qu'avaient les citoyens de s'habituer à ce qui autrement aurait dû faire scandale. De sorte que le gouvernement banalisait à son tour la docilité des citoyens et continuait tout bonnement à leur déféquer sur la tête. Elle garda toutefois ces pensées pour elle, s'empara de la télécommande et alluma la télé.  »

« Ceux à qui on ne la fait pas disaient que les Jidadiens se retrouvaient exactement au même point de la queue qu'il y a dix ans lors de l'inflation sous le règne de la Vieille Carne, une inflation qu'ils croyaient être une chose du passé, après sa chute et l'avènement du Nouveau Système, tholukuthi ils se retrouvaient à faire la queue pour les mêmes choses, comme si la tombe du passé s'était rouverte pour exhiber du fin fond de son ventre son cadavre puant et suppurant. Et ils restaient là, les Jidadiens, les pauvres enfants de ce pauvre pays, à patienter dans les nouvelles files d'attente qui étaient également anciennes, oui, ils restaient là, désorientés, silencieux et hantés par les traumas des queues précédentes. Leur corps se rappelait les postures de l'attente d'avant et les adoptait mécaniquement : campés sur deux pattes légèrement écartées. Une posture guerrière ou presque. À quatre pattes, le poids du corps distribué de façon égale. Dressés sur les pattes arrière, adossés à un mur, la queue recourbée ou coincée entre les pattes. Assis sur le trottoir. Accroupis. Se retenant aux murs. Dormant dans les queues. Dormant pressés les uns contre les autres comme des miches de pain chaudes dans les queues. Dormant debout avec un œil ouvert dans les queues. »

« « Ce que font les animals, c'est juste prononcer des mots. Que sont les mots quand ils ne savent, ne peuvent signifier quoi que ce soit l'interdisent même ? Regardez un peu ce centre-ville pathétique. Toutes ces files d'attente pathétiques. Avec toutes ces coupures tout le temps. Le chômage. Le désarroi. Et dites-moi à quoi riment des mots comme liberté ? black power ? indépendance ? démocratie ? S'ils ne vous accordent aucune dignité, si vous demeurez opprimés, ils ne veulent rien dire, que dalle ! » »

« [Le] carburant pour lequel ils faisaient la queue, le carburant qui manquait, le carburant qui était déjà cher, allait augmenter dans la nuit de cent cinquante pour cent. Et comme si ça ne suffisait pas, les Jidadiens découvrirent également un nouvel impôt sur les transactions économiques, oui, tholukuthi sur les sommes qu'on ne leur versait pas, sur les sommes pour lesquelles ils travaillaient dur, les sommes qu'ils n'avaient pas, les sommes qu'on leur avait volées. Alors, aveuglés par la colère, tholukuthi les animals oublièrent leurs désaccords, oublièrent leurs appartenances ethniques, oubliè rent tout ce qui les séparait et se mirent à fulminer dans les queues. Tholukuthi leur colère écuma et bouillonna et frémit et suinta par tous les pores de leur corps et empoisonna l'air dans les queues. Et quand au petit matin Nouveau Système, le désormais célèbre perroquet apprivoisé de Son Excellence, survola la capitale agitée avec ses nombreux congénères en chantant l'hymne désormais profondément honni de Nouveau Système, ceux à qui on ne la fait pas dirent que les oiseaux inhalèrent l'air empoisonné émanant des files et tombèrent à terre, en se tordant et en s'étouffant, et plus jamais ne chantèrent. »

« « Je suis juste restée là à attendre, à écouter ces bruits terribles chez les voisins. Je leur ai même ouvert ma porte quand je les ai entendus dehors. Je n'ai pas jugé bon de leur dire que je n'avais pas participé aux émeutes parce qu'ils n'ont jamais été des chiens justes. Ni raisonnables. Et je n'ai même pas pleuré quand le commandant Jambanja m'a violée ; non, en fait j'avais plutôt envie de rire devant cette brutale coïncidence. Je vous dis qu'il m'a violée lors des émeutes électorales de 2008, et maintenant, presque dix ans plus tard, il me viole juste après une élection contestée. S'il existe vraiment un Dieu, il a un humour malsain, je vous le dis... »

« Vous savez ce que c'est, l'impuissance ? Vous croyez le savoir mais je ne suis pas sûre que ça soit le cas, en fait. Je ne peux pas vous l'expliquer parce que c'est une de ces choses qui sont difficiles à décrire. Ils ont tellement tabassé mon fils que j'ai regretté de l'avoir mis au monde sans pouvoir le protéger. »

« « Ma question est où est le CDAA ? Où est l'Union africaine ? les Nations unies ? Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? » »

« LE POIDS DES NOMS

Le panneau qui annonce. « Bulawayo, 10 km » la prend au dépourvu - elle n'a pas l'impression d'avoir roulé si longtemps. Oui, ça fait un temps que tu es sur la route, en fait, Destinée, et même s'il s'agit d'un assez court trajet, tu as quasiment foncé tout ce temps. Et tu as bien fait de ralentir à présent, sans quoi tu aurais raté l'embranchement. Bulawayo-Bulawayo-Bulawayo. Elle prononce le nom tout haut, le laisse s'attarder dans sa bouche, en pensant, non pour la première fois, Quel nom sombre, si sombre. Qui signifie, où l'on se fait tuer, où l'on tue des gens. Oui, tholukuthi un nom inquiétant qui a poussé Destinée à s'interroger inlassablement sur la prophétie des noms, la façon inquiétante dont les événements du 18 avril 1983, et les années sombres qui ont suivi cette date, comblent le nom. Dans très peu de temps, pense-t-elle en ralentissant, elle se tiendra sur la terre de Bulawayo. Une sorte de foyer, oui, mais aussi une ruine. Un lieu de massacre. D'extermination. De dévastation et de désespoir. De sang et de larmes. De bouleversement. Où ont été effacées des familles et des lignées entières.
Mais est-ce vraiment une bonne idée, Destinée ? Te rendre en voiture à Bulawayo ainsi, et en plus, toute seule ? Es-tu sûre d'être assez forte pour ça ? Sauras-tu affronter la situation ? Elle va le savoir, d'ici peu, et découvrir si c'était vraiment une bonne idée, si elle est assez forte. Sinon, pense-t-elle, en jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, si la tristesse des derniers mois ne l'a pas tuée, et à un moment elle a cru en effet qu'elle allait en mourir, alors rien n'y parviendra. »

« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »

« Simiso qui approche le nez d'une page ouverte au hasard et inspire profondément. Simiso qui ouvre le cahier à la première page et lit le titre : "Les Papillons rouges du Jidada" et, juste en dessous, « Pour les morts, qui ne sont pas morts », et refoule des larmes. Simiso qui tourne la page et lit « chapitre 1 » et baisse la tête comme pour prier. Simiso qui commence à lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la et continue de lire. Simiso qui tourne la page page suivante suivante et continue de lire. Simiso qui n'entend pas Destinée lui dire : « Mère, tu n'es pas obligée de tout lire, je te le montrais juste pour te dire que j'avais fini, c'est tout. » Tholukuthi Simiso qui ne repose pas le cahier, ne peut pas reposer Les Papillons rouges Jidada, comme si c'était le pain même de la vie. »

« Tholukuthi la tornade demandait quel genre de créature était ledit gouvernement pour n'éprouver aucun scrupule à faire disparaitre ses propres enfants. Tholukuthi la tornade dit au gouvernement que chacun des Disparus n'était pas une pierre, non, mais le fils de quelqu'un, la fille de quelqu'un, la mère de quelqu'un, la sœur de quelqu'un, le frère de quelqu'un, le père de quelqu'un, l'oncle de quelqu'un, la tante de quelqu'un, le cousin ou la cousine de quelqu'un, l'amie ou l'ami de quelqu'un, l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un, le compagnon de quelqu'un, l'épouse de quelqu'un, le mari de quelqu'un, le voisin ou la voisine de quelqu'un, le quelqu'un de quelqu'un, tholukuthi nécessairement le quelqu'un de quelqu'un. Et la tornade demanda au gouvernement de rendre, d'expliquer chacun des Disparus du Jidada. Et la tornade demanda à ceux qui avaient des oreilles pour entendre de ne jamais se reposer, de ne jamais se taire tant que le gouvernement n'aurait pas rendu et expliqué chacun des Disparus du Jidada. »

« [...] depuis qu'elle s'est assise pour écrire, elle a choisi de ne pas avoir peur. C'est sa façon à elle de s'élever au-dessus du passé, de réparer ce qui a été cassé, sa façon de rêver l'avenir. »

« Tholukuthi les habitants de Lozikeyi restèrent là à regarder la poussière retomber longtemps après le passage turbulent de la jeep des Défenseurs; ils baissèrent la queue et secouèrent la tête et poussèrent de profonds soupirs comme le font tous les Jidadiens parce que, au bout du compte, que pouvaient faire franchement des animals sous le soleil du Jidada dans le Pays Pays à part baisser la queue et secouer la tête et pousser de profonds soupirs en apercevant les chiens vicieux de la nation ? »

« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, Tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »

« [...] Tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépen dance mais pas sa liberté. Nous savions, alors que nous étions réunis ce soir-là devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, que, de même que le gouvernement et les Élus du Jidada avaient pillé les richesses du pays depuis la prétendue Indépendance, de même, également, nos anciens colonisateurs continuaient de piller les richesses du continent africain, tout comme ils l'avaient fait pendant les décennies et les décennies où ils nous avaient asservis. Nous n'oublions pas que l'Occident, qui adorait sauver l'Afrique et vanter sa moindre intervention à la face du monde entier, le faisait d'une patte tout en nous manipulant et en nous dépouillant de l'autre, de sorte qu'il sortait plus d'argent du continent qu'il n'en entrait. Nous n'avions pas besoin qu'on nous dise que ce n'était pas un hasard si nous étions entravés par les chaines immuables de dettes prodigieuses envers ces mêmes pays qui par ailleurs dépendaient de nos richesses pour assurer leur prospérité. Il sautait aux yeux que les multinationales engrangeaient et expédiaient des profits colossaux depuis l'Afrique jusque dans leurs pays comme cela avait été le cas à l'époque coloniale. Même les sots de ce monde vous diront que la terre d'Afrique à tout moment hurlait et tremblait et se déformait tandis qu'ils extrayaient ses précieux minerais qui bénéficiaient rarement à ses pauvres enfants. Oui, tholukuthi nous savions que ce n'était pas uniquement pour les hideux démons qui nous gouvernaient que nous peinions sans relâche, pris dans des cycles écrasants de pauvreté, de sous-développement, d'instabilité, de maladie, d'indignité, de douleur, de mort. Aussi, ce soir-là, devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, nous avons fait le serment de mener une nouvelle guerre pour la seconde libération de l'Afrique de l'oppression coloniale. De l'exploitation. Du pillage. De la domination occidentale. De l'indignité. Des sévices. Nous voulions la vraie liberté. Nous ne voulions plus de leurs pattes cupides de voleurs sur nos richesses. Nous voulions la Justice. Nous voulions un monde nouveau ; nous voulions un monde inédit, et ce, à tel point que nous n'avons pas fermé l'oeil de la nuit. Nous sommes restés à rêver debout, à rêver avec nos cœurs, avec nos intestins, avec nos bouches, avec nos imaginations; nous avons rêvé jusqu'à voir le Nouveau Jidada, la Nouvelle Afrique, le Nouveau Monde, auxquels nous aspirions tant, commencer à se matérialiser sous nos yeux et à planer juste au-dessus des os de Mbuya Nehanda, tholukuthi si proche qu'on aurait presque pu le toucher.  »

« Vous pouvez vous raconter ce que vous voulez, camarades. Mais ça, là-bas, ces Jidadiens ne sont pas en train de faire la guerre et vous le savez. Ce qu'ils veulent, c'est le changement. Ces Jidadiens veulent que cesse la corruption. Ces Jidadiens veulent que cessent les coupures d'eau, les coupures de courant et les files d'attente. Ces Jidadiens veulent un salaire décent. Ces Jidadiens veulent la dignité. Ces Jidadiens veulent la justice. Ces Jidadiens veulent une meilleure vie ici chez eux afin de ne pas avoir à la mendier là où ils ne sont pas bienvenus. Et ça, selon moi, c'est la révolution que quiconque sain d'esprit, et de cœur, et honnête, devrait défendre ! »

« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, tholukuthi ils veulent dire qu'il n'y a pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. »

« Et tous entendirent les flammes de ce feu s'épanouir et bruire et rugir jusque dans leur cœur. Et tous comprirent que ce qu'ils entendaient dans leur cœur était le nouvel hymne national, tholukuthi un hymne qui célébrait le genre de gloire qui brûle éternellement et luit d'une lumière vivante. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps, dans un pays de cocagne pas si lointain, les animals vivaient heureux. Puis vinrent les colonisateurs. Après de longues années de domination, une guerre de Libération sanglante rendit l'espoir aux citoyens. Elle leur apporta un nouveau dirigeant, un cheval tyrannique - la Vieille Carne - qui gouverna, gouverna et gouverna encore, avec l'aide d'un groupe de cruels Défenseurs et celle de sa jeune épouse bien-aimée, l'ambitieuse ânesse Merveilleuse.

Mais même les sots de ce monde savent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. Et elle s'acheva pour la Vieille Carne un jour où elle prenait son thé Earl Grey en écoutant son émission de radio préférée. Une fois de plus, les animals retrouvèrent l'espoir.

Glory raconte l'histoire d'un pays pris dans un cycle vieux comme le monde. Et pourtant, tout en révélant les artifices nécessaires pour maintenir l'illusion d'un pouvoir absolu, cette satire mordante nous rappelle que l'Histoire peut basculer en un clin d'oeil: il suffit du retour d'exil d'une fille depuis longtemps disparue, d'élections libres, justes et crédibles, d'un vent changeant - même d'une simple balle.

NoViolet Bulawayo a grandi à Bulawayo, au Zimbabwe, avant de s'installer aux États-Unis. Tout comme son premier roman, Il nous faut de nouveaux noms (Gallimard, 2014), Glory a été finaliste du Booker Prize. NoViolet Bulawayo a par ailleurs remporté le Caine Prize for African Writing et un National Book Award. Lauréate d'une bourse Stegner de l'université de Stanford, elle y enseigne aujourd'hui la création littéraire.

Éditions Autrement,  août 2023
451 pages
Traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Claro
Finaliste du Booker Prize 2022

lundi 5 avril 2021

L'autre moitié de soi ★★★★☆ de Brit Bennett

L'autre moitié de soi, la partie cachée, enfouie ou juste oubliée, celle qui vivote à nos côtés, fait ses apparitions de temps à autre, nous rappelle à l'ordre ou que l'on a complètement ensevelie et que l'on essaie de tenir comme telle. Nous avons tous, plus ou moins, cette autre facette en nous, celle qu'on ne montre pas, celle qui ressent mais s'efface pour la bienséance, son propre confort ou autre. Un jumeau, une jumelle peut aussi être une autre part de nous-même. Mais la gémellité n'empêche pas à chacun, chacune de tracer sa route. Des personnalités différentes, des sensibilités opposées et des chemins qui se séparent in fine. Une personnalité ça se construit parfois de toutes pièces. L'importance du regard des autres, l'apparat peut jouer son rôle dans la création d'un nouveau soi. On oublie qui on a été, qui on est, ce que l'on a fait. On se dore le blason pour mieux s'intégrer et être accepté, conforme au regard des autres...Il y a des transformations qui marquent. 

"L'autre moitié de soi" est un grand roman sur la filiation, l'identité, ici afro-américaine, la réalisation de soi et la difficulté de trouver sa place au sein de la société que l'on soit noir ou blanc, transgenre, d'une classe sociale aisée ou pauvre ... et aborde de nombreux thèmes : racisme, discrimination sociale, violences conjugales ...
Un livre dense, aux personnages fouillés et à l'écriture captivante. Difficile de lâcher ce livre une fois commencé ! Un très bon moment de lecture, qui soulève des réflexions. Qui est-on vraiment ? Comment être soi-même, se réaliser, trouver sa place sans être pour autant dans l'imposture ?

« À Socorro, il s'était enveloppé la poitrine de bandages blancs, et, le temps d'arriver à Las Cruces, il avait réappris à marcher, jambes écartées et épaules carrées. Il se disait que c'était plus sur pour faire du stop. En réalité, il s'était toujours senti Reese. À Tucson, c'était Thérèse qui lui faisait l'effet d'un déguisement. Est-ce qu'une personne était authentique, si on pouvait s'en dépouiller comme d'une vieille peau en mille cinq cents kilomètres ? »

« Elle avait toujours su qu'on pouvait devenir quelqu'un d'autre. Certains le pouvaient, du moins. Les autres restaient peut-être prisonniers de leur peau. Elle avait tenté de s'éclaircir le teint, au cours de son premier été, à Mallard. Elle était encore assez jeune pour y croire, mais suffisamment grande pour savoir qu'une telle transmutation nécessitait une alchimie qui la dépassait. »

« À la résidence universitaire, elle côtoyait une ambition acharnée ; lorsqu'elle rentrait chez elle, elle croisait des gens dont les rêves de célébrité avaient déjà été brisés. Des cinéastes qui travaillaient dans des magasins Kodak, des scénaristes qui enseignaient l'anglais aux immigrants, des acteurs qui jouaient des spectacles burlesques dans des bars miteux. Tous ceux qui ne réussissaient pas à percer faisaient partie intégrante de la ville ; sans le savoir, partout on marchait sur des étoiles à leur nom. »

« Un corps, c'était des tissus, des muscles et des nerfs, des os et du sang. Un corps pouvait être morcelé et étiqueté, pas une personne ; et c'était ce muscle dans la poitrine qui faisait toute la différence. Cet organe qui ne sentait rien, mais qui battait et nous maintenait en vie. »

« Elle s’efforça de maîtriser les battements de son cœur. Elle s’était déjà fait prendre. La deuxième fois qu’elle avait prétendu être blanche. Pendant son dernier été à Mallard, plusieurs semaines après s’être aventurée dans la boutique de breloques, elle s’était rendue au musée d’art de la Louisiane du Sud un samedi matin comme les autres, pas un jour réservé aux Noirs. Elle avait monté les marches de l’entrée principale, sans passer par la petite porte sur le côté. Personne ne l’avait arrêtée et, une fois encore, elle s’était sentie idiote de ne pas avoir essayé plus tôt. Pour être blanc, il suffisait d’oser. Elle pouvait convaincre n’importe qui qu’elle était à sa place, le tout était de donner le change.
Dans le musée, elle avait lentement parcouru les salles, étudiant les impressionnistes flous. Elle écoutait distraitement le vieux guide bénévole qui récitait son laïus à un cercle d’enfants apathiques, quand elle avait remarqué un gardien, un Noir, qui l’observait dans un coin. Il lui avait adressé un clin d’œil. Horrifiée, elle était passée devant lui à toute allure, tête baissée. Elle ne s’était autorisée à souffler que lorsqu’elle avait retrouvé le soleil. Elle était rentrée en bus à Mallard, le visage brûlant. Bien sûr que ce n’était pas si simple de se faire passer pour une Blanche. Bien sûr que le gardien noir ne se laisserait pas abuser. On reconnaît toujours les siens, disait sa mère. »

« Elle ne réalisait pas qu'il fallait très longtemps pour devenir quelqu'un d'autre, ni que vivre dans un monde qui n'était pas fait pour vous se payait au prix de la solitude. »

« Elle n'était pas un esquif ballotté par la marée. Elle s'était créée toute seule. »

« Loretta sourit et, une fois de plus, Stella se demanda si elle savait. Peut-être faisait-elle semblant de croire à cette mascarade depuis le début. Cette idée était humiliante, et aussi étrangement libératrice. Si Stella lui racontait toute l'histoire, elle comprendrait peut-être. Qu'elle n'avait souhaité trahir personne, qu'elle avait juste eu besoin d'être une autre. C'était sa vie, est-ce qu'elle n'avait pas le droit de vouloir en changer ? »

« [...] elle rêvassait, songeant à la matinée où on l'avait prise pour une Blanche au musée. Ce qui lui avait plu, ce n'était pas tant d'être blanche que d'être quelqu'un d'autre. De jouer un rôle à l'insu de tous. Jamais elle ne s'était sentie aussi libre. »

« Le plus dur, quand on devenait quelqu'un d'autre, c'était de prendre la décision. Le reste n'était que logistique. »
« Ce n'était pas très difficile de comprendre pourquoi Stella était devenue blanche. Qui ne rêvait pas de changer de vie, de tout recommencer à zéro, d'être quelqu'un de neuf ? En revanche, comment avait-elle pu tuer tous ceux qu'elle aimait ? Comment avait-elle pu partir sans se retourner  et abandonner des gens qui souffraient encore de son absence après des années ? »

« Une fille solitaire qui vivait dans un monde de fantômes. Rien ne lui rappelait autant sa vie. »

« Elle avait imaginé plus d'une fois lui dire la vérité sur Mallard, Desiree, La Nouvelle-Orléans. Lui expliquer qu'elle avait prétendu être une autre parce qu'elle avait besoin de travail, et que le faux-semblant était devenu sa réalité. Elle pouvait lui dire tout ça, mais le problème c'était qu'il n'y avait pas une seule vérité. Elle avait passé sa vie divisée entre deux femmes : toutes les deux réelles, toutes les deux mensongères. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde. Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps: Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même?

Dans ce roman magistral sur l’identité, l’auteure interroge les mailles fragiles dont sont tissés les individus, entre la filiation, le rêve de devenir une autre personne et le besoin dévorant de trouver sa place.

Éditions Autrement, août 2020
Traduit de l'Anglais (États-Unis) par Karine Lalechère
479 pages

dimanche 28 janvier 2018

Nos souvenirs sont des fragments de rêves ★★★☆☆ de Kjell Westö

Mes meilleures années sont peut-être 
derrière moi. Quand il y avait une chance 
de bonheur. Mais je ne veux pas revenir 
en arrière. Pas avec le feu qui brûle 
en moi maintenant. 
Samuel BECKETT

Une belle histoire d'amour, sur un fond de ciel jaune soufre, le véritable amour, celui qui marque et accompagne un homme toute sa vie malgré les séparations et les trahisons, malgré une bonne quantité de malheurs, un amour qui [tient] au fil du temps, même s'il prenait désormais la forme d'une amitié.

  Ce roman est le voyage d'une vie, un voyage de l'enfance à l'âge adulte. Le narrateur, dont on ne connait pas le nom, fouille dans son passé avec beaucoup de nostalgie et fait défiler sous nos yeux, en tirant sur ce fil que sont les souvenirs, un demi-siècle de sa vie. 
  C'est aussi un peu notre histoire qui émerge de ces pages, puisqu'en balayant ce demi-siècle passé, il revient sur la crise économique, sur le terrorisme et les violences qui y sont associées, sur les attentats perpétrés sur le sol européen, à Paris et à Madrid. On en apprend également sur l'histoire de la Finlande, petit bout de terre, malmené et oppressé par les russes.  
  Ce roman dense questionne sur les inégalités sociales, sur ce fossé qui ne cesse de s'élargir entre la classe moyenne et celle des riches, sur le pouvoir, sur l'argent.
  Si le contenu de ce roman m'a plu, si j'ai aimé me retrouver devant ces beaux paysages finlandais, si cette histoire pousse à la réflexion sur de nombreux sujets, si elle nous embarque sur le fil tendu et fragile des relations humaines, si elle interpelle sur les liens entre les êtres humains qui se tissent, se bâtissent, et se préservent, tant bien que mal, si cette lecture m'a donné envie d'en savoir sur l'histoire de la Finlande, si j'ai aimé le suspense que l'auteur entretient très bien, je dois avouer que j'ai été moins touchée par sa plume. Peut-être est-ce dû à la traduction ? De nombreuses répétitions, quelques fautes grammaticales, des explications entre parenthèses à l'attention du lecteur ont parfois gêné ma lecture, la rendant moins fluide. 
  Une belle découverte néanmoins, à la finalité profondément humaine et à la portée universelle dans notre monde contemporain, que je vous conseille, et je remercie vivement Babelio, les éditions Autrement et Kjell Westö pour ce bon moment de lecture.

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«- L'oncle de Sandrine, je n'ai pas voulu faire sa connaissance.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Je sais ce qu'il a fait, je suis au courant de ses activités. Alex est un frère malhonnête et un homme injuste.[...]
- Il a commis beaucoup d'erreurs. Et il a été quelquefois très cruel. Mais je crois qu'il n'a jamais compris ce qu'il a fait.
Ce n'était pas très charitable, et Amir a sauté sur l'occasion :
- Ça ne le dédouane pas pour autant. Renoncer à s'enrichir indéfiniment n'est pas la mer à boire. Il s'agit uniquement de résister à la tentation de s'engouffrer dans les failles d'un système. Et de renoncer à tromper et à exploiter autrui.[...]
- Il existe aussi des richesses qui profitent à la plupart des gens. C'est ainsi que nous avons bâti nos sociétés dans le Nord. Par le partage et le souci de l'autre.
- Vraiment ? J'ai plutôt tendance à croire qu'Alex est avant tout obsédé par l'idée de partager avec lui-même.
J'ai toujours pensé que la sensation de déjà-vu n'est qu'une sorte d'angoisse face à l'irréalité de la vie. Comme le hiraeth. Nos souvenirs sont des fragments de rêves.
C'est l'amour qui fait que nous souvenons, c'est de l'amour que viennent les histoires.»
À la mémoire de ma mère, Christina Hedberg, qui m'a appris que le profond chagrin et le courage indomptable ne s'excluent pas l'un l'autre. KW

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Quatrième de couverture

«La première fois où j’ai fait l’amour avec Stella, 
j’ai su que je ne pourrai jamais plus vivre sans : 
elle passera toujours avant les convenances, 
la carrière, avant même la morale.»

Helsinki, années 1970. Stella, Alex et leurs amis sont remplis d’ambitions et de hautes espérances. Dans la fougue de l’adolescence, ils font les quatre cent coups. Mais une passion dévorante vient troubler leur insouciance, et arrive le temps de l’âge adulte et des compromis. Mais oublie-t-on jamais son amour de jeunesse?
Porté sur cinquante ans par un souffle irrésistible, ce roman est le portrait sensible d’un amour destructeur et de l’éveil au monde de toute une génération. Au sommet de son écriture, Kjell Westö tire avec brio les fils du destin et nous offre l’égal scandinave de Bienvenue au club de Jonathan Coe et des Intéressants de Meg Wolitzer.

«On ne peut résister à cette splendide 
saga romanesque.» Aftonbladet

Éditions Autrement,  janvier 2018
593 pages
Traduction (Suédois) : Jean-Baptiste Coursaud



Kjell Westö est né en 1061 à Helsinki. Auteur notamment d'Un mirage finlandais, lauréat des prestigieux Finlandia Prize et du Nordic Council Award, il est considéré comme l'un des écrivains majeurs des lettres scandinaves et a conquis les lecteurs dans le monde entier.







samedi 29 avril 2017

Des hommes de peu de foi ★★★★★ de Nickolas Butler

Éditions Autrement, août 2016
536 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mireille Vignol
Titre original : The Hearts of Men, 2017
Prix Page/America 2014
Finaliste du prix Fnac 2014
Finaliste du Prix du meilleur roman des lecteurs de Points 2015


Quatrième de couverture


« Les héros sont toujours gouvernés par le coeur, les lâches par le cerveau. Ne l'oublie jamais. »
Nelson, jeune scout à lunettes, passe l'été 1962 au camp Chippewa, dans le nord du Wisconsin. Au programme : veillées au coin du feu, courses d'orientation dans la forêt, bains dans le lac glacé... et soirées clandestines.
Trente ans plus tard, que reste-t-il du garçon d'antan chez ce vétéran à jamais hanté par la guerre du Vietnam ?
Nickolas Butler signe un grand roman américain qui sonde les cœurs de trois générations d'hommes héroïques et imparfaits.

Nickolas Butler est l'auteur de Retour à Little Wing.

Mon avis  ★★★★★


Je découvre avec grand plaisir la plume de cet auteur, formidable conteur, si efficace, si captivante que je me suis laissée embarquée dans cette histoire, trois histoires pour être précise, trois regards différents, trois générations. La première partie est formidablement bien écrite, l'articulation des événements entre eux est très bien maîtrisée, elle donne de l'intérêt à la lecture, la fluidifie et installe une tension palpable, qui tient en haleine.
Le scoutisme est en toile de fond, comme un lien entre les différents personnages et les différentes époques; même si l'auteur donne bien entendu des précisions sur la vie sur un camp scout, son organisation, ses règles, le scoutisme n'est pas le fondement de ce roman. Il apparaît comme un prétexte, un support pour représenter la société et brosser un formidable portrait de l'Amérique des années 60 à nos jours dans lequel la morale, les valeurs inculquées ne sont pas toujours prises en compte : il y est plus souvent question de bassesses, de violences, de lâcheté, de règlements de compte, de persécutions...que d'actes glorieux.
Un questionnement sur l'existence, sur le rôle des parents, l'éducation, sur les querelles familiales qui laissent des traces, une analyse psychologique précise des personnages auxquels on s'attache qu'ils soient bons ou mauvais, un témoignage douloureux également sur les traumatismes, les cicatrices laissés par la guerre et qui rend difficile les retours à la vie civile, sur la place occupée par les femmes dans la société...un roman riche, dans lequel l'amour et l'amitié occupent aussi une place de choix.
De beaux portraits d'hommes et de femmes, qui me restent en mémoire deux semaines après avoir achevé ma lecture...un détail plaisant d'une part, révélant que je ne me suis pas trompée en mentionnant tout de suite après ma lecture "j'ai adoré" et grisant d'autre part, un nouvel auteur à suivre, et une part de moi-même qui sera en mode "à l'affût" de ses prochains écrits. Yeessss !
Pour patienter, une petite plongée dans Retour à Little Wing me conviendra très bien aussi !
«Combien de fois s'était-il retrouvé gisant sur le ciment, hilare, à penser : Je suis vivant, bordel, je suis vivant, la vie est belle, je suis vivant et bourré dans le Wisconsin !

... l'amour n'appartient pas au domaine de la raison. L'amour est une émotion.

J'ai connu des lâches et des héros. Les héros sont toujours gouvernés par le cœur ; les lâches par le cerveau. Ne l'oublie jamais. Les héros ne calculent pas, ne calibrent pas. Ils font le choix du bien.

Je veux que tu goûtes à tout. Je ne veux pas que tu t’engages dans une certaine voie à cause d’un putain d’atavisme et parce que tu t’ériges en parangon de vertu. Pour le moment, tu vois le monde en bien et mal, en noir et blanc, mais quand tu auras notre âge, tu comprendras que c’est pas si simple. On est tous des salauds. On baise tous la femme des autres, on vole au boulot, on triche sur notre déclaration d’impôt. Et si jamais tu refuses de tricher, t’es le dindon de la farce, le gros crétin. Alors qu’est-ce que je suis censé faire, t’envoyer démuni dans ce monde ? (...)Un monde de dessins animés et de catéchisme où tout le monde est heureux et a beaucoup d’enfants ?

Pour dire la vérité, Nelson, ces garçons ne deviendront pas tous des hommes décents, de bons êtres humains. Nous faisons de notre mieux, travaillons d’arrache-pied pour les guider et les instruire. Pourtant au final… Parmi les garçons ici présents, il y aura un assassin, un voleur de banque, certains seront coupables de fraude fiscale, d’autres tromperons leur femme. Je le regrette. Mais quand je t’entends souffler dans ce clairon, je n’entends pas que du vent. Ce que j’entends résonne loin dans le temps. C’est quelque chose de positif. Ne te laisse pas décourager, Nelson.

Je vais te dire où on se fait des amis, moi. On se fait des amis à l'armée, dans les tranchées, sur le front. Avec des hommes prêts à prendre une balle à ta place, à te donner leur dernière Lucky Strike, leur ultime goutte d'eau. Ca n'a rien à voir avec les gâteaux d'anniversaire et les bougies, Nelson. L'amitié est une question de loyauté. Une loyauté à vie.

- On a toujours tendance à étouffer le feu avant qu'il puisse respirer, explique-t-il. Commence petit avec ce qui brûle le mieux. Garde un bon tas de petit-bois à portée de main. Le mieux, c'est l'écorce de bouleau ou les pommes de pin. Ou de petites branches de sapin baumier bien sèches. Une fois que le feu a pris, il faut continuer à l'alimenter et le laisser respirer.
- On dirait que tu parles de quelqu'un, de gens...
- Je ne connais rien aux gens, lui renvoie Nelson en regagnant sa tente.

Tu as fait preuve d'une grande loyauté envers moi, Nelson, et d'un grand respect. Il ne te reste plus qu'à faire preuve de courage, maintenant, d'accord ? Garde la tête haute, regarde-les droit dans les yeux, et oublie ce que tu vas voir. Regarde sans voir, si tu le peux. J'espère que tu n'auras jamais à faire la guerre, mais si c'est le cas un jour, regarder sans voir te servira peut-être à ne pas devenir fou.

Le monde n'est pas composé de bons et de méchants. Le monde est partagé entre les affamés et les rassasiés. Tout est une question d'énergie, d'entropie. Si tu as faim de nourriture, tu as aussi faim de Dieu. Ou de politique, ou d'une forme d'amour. Les affamés portent en eux des vides impossibles à combler. Comprends-moi bien. J'ai vu des affamés en paix avec le monde. Je suis allé dans des villages où des affamés m'ont offert leur repas. La nourriture n'est rien dans cette affaire; le problème, c'est une faim plus profonde, ce sont ces vides. [...] je voudrais que tu sois toujours prête. [...] Prête à croiser quelqu'un hanté par la faim, par une pensée, par un désir insatiable, par une perversion. Quelqu'un en manque, qui frappe à ta porte en pleine nuit. Quelqu'un sans le moindre éclat dans les yeux. C'est à ça qu'on le reconnaît. C'est ce que je regarde. Pas la bouche. Les bouches mentent. Mais les yeux ne mentent pas.

On ne regrette jamais que les choses qu'on ne fait pas. Et quand je dis "choses", c'est bien de "femmes" que je veux parler.»

dimanche 5 juin 2016

Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressman Taylor*****



Editeur : Autrement (2015)
Première publication (Adress Unknown) dans sa version intégrale dans Story Magazine en 1938 aux États-Unis, adapté au cinéma en 1944 par William Cameron Menzies.

Résumé éditeur


En 1932, Max Eisenstein, juif américain, et Martin Schulse, sont marchands de tableaux en Californie et amis de longue date. Leur affaire marche bien et quand Martin décide de rentrer en Allemagne avec sa femme Elsa et ses trois garçons, Max ne peut que l'encourager tout en pleurant sa solitude. Leur correspondance commence alors et tandis que Martin découvre une Allemagne appauvrie et désabusée, Max, lui, s'inquiète de la montée du nazisme. Mais emporté par l'aveuglement patriotique, Martin ne fait qu'approuver la politique hitlérienne et refusera même son aide à Griselle, la sueur de Max, qui meurt sous ses yeux. Alors, utilisant la censure qui lit toutes ses lettres à Martin, Max décide de se venger, désignant Martin à la vindicte des nazis.

Critiques Presse


Une sorte d'ovni littéraire, une manière de chef-d'oeuvre secret

(Une) fiction constituée par la correspondance échangée entre 1932 et 1934 par deux amis, deux associés d'une galerie de peinture de San Francisco : Max Eisenstein, qui est juif et dont la soeur tente de faire une carrière de comédienne à Vienne ; et Martin Schulse, d'origine allemande et qui choisit de revenir s'installer à Munich. L'idée du récit fut inspirée à l'auteur par quelques lettres réellement écrites, paraît-il. Il connut dès sa parution dans 'Story Magazine' un succès incroyable. Le 'Reader's Digest' le reprit sous une forme condensée. Depuis il est devenu une sorte d'ovni littéraire, une manière de chef-d'oeuvre secret.
Le Nouvel Observateur, Frédéric Vitoux

Inconnu à cette adresse, dense, efficace, machiavélique, est un texte choc

Pourquoi un tel succès? Parce que Inconnu à cette adresse, dense, efficace, machiavélique, est un texte choc. L'histoire, qui débute en 1932, se construit autour d'un échange épistolaire entre un certain Martin Schulse, galeriste américain retourné dans son Allemagne natale, et Max Eisenstein, son associé et ami, resté aux Etats-Unis. Leur correspondance suit le cours de cette amitié lorsque, missive après missive, Eisenstein s'aperçoit que son ami, son frère spirituel, sous l'emprise de l'hitlérisme triomphant, est en train de devenir antisémite. Est-ce une feinte pour échapper à la censure ou Martin, pris dans l'engrenage national-socialiste, est-il en train de devenir un monstre? A mesure que l'on s'avance dans cette lecture, il apparaît très vite que l'intérêt du récit dépasse de beaucoup la virtuosité de son auteur. Et l'on se pose à notre tour cette question: à qui vais-je faire découvrir Kressmann Taylor ?
L'Express, Olivier Le Naire

Mon avis   ★★★★★


Une oeuvre magistrale, nécessaire contre l'oubli de la folie nazie.
Une oeuvre incontournable, intemporelle, extrêmement humaine et d'une puissance dévastatrice.
A lire absolument !

Citations & Extraits

"Tu dis que nous persécutons les libéraux, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : Est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais? Il taille dans le vif, sans états d'âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal. Notre re-naissance l'est aussi. Mais quelle jubilation de pouvoir enfin redresser la tête ! Comment un rêveur comme toi pourrait-il comprendre la beauté dégainée ?"

"Il existe un havre où l'on peut toujours savourer une relation authentique : le coin du feu chez un ami auprès duquel on peut se défaire de ses petites vanités et trouver chaleur et compréhension."

"L'homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d'un fanatique. Mais je m'interroge : est-il complètement sain d'esprit ?"