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mercredi 31 août 2022

Le guerrier de porcelaine ★★★★★♥ de Mathias Malzieu

Mainou. 
Louise.
Émile.
Marlène.

Des doux prénoms qui me ramèneront à cette lecture.

Un voyage, (littéralement un voyage coup de coeur pour moi), dans l'enfance de son père. Dans la folie guerrière et meurtrière des hommes. Dans l'exil, la douleur, la souffrance, le deuil. Un voyage à hauteur d'enfant. Accrochant l'espoir. 
Mainou a dû apprendre à repousser la guerre, à ne pas se faire envahir par les souvenirs, pour continuer à ressentir, à vibrer, à vivre.
Les mots sont justes. Les émotions saisissent. 
Humour et Poésie. Pour parler de la vie. De la mort aussi.
C'est beau. Très beau.

Mathias Malzieu, vous êtes un sacré personnage ! Vous même dans l'adversité, vous avez recueilli le témoignage de votre papa menant à ce recueil d'une exquise profondeur, et ce que vous avez fait pour rencontrer votre donneuse est si dingue. Simple, engageant, singulier. Exemplaire.

Merci.
« J'ai la sensation que tout est monté à l'envers depuis que tu es partie, comme si la nuit tu avais travaillé à remettre le monde en place. C'est à moi de le faire maintenant. Je ne sais pas trop comment ça marche, le monde. L'Émile dit que je dois commencer par essayer de faire fonctionner le mien.
- Le seul jouet sur lequel tu peux compter, c'est ton cerveau! Fouille sous la colère ce qu'il reste de joie et rééduque ton rire.
Je vais devoir écrire un mode d'emploi pour mon cerveau, je crois. Sauf que je le reconnais à peine. Plus rien ne fonctionne comme avant. Tout est mélangé, le cœur et les souvenirs. Dès que j'en allume un, ça me réchauffe un instant avant de foutre le feu partout. Toute l'électricité est à refaire. Le cœur fait des faux contacts, je respire n'importe comment. »

« Je voudrais que tu sois là Que tu frappes à la porte Et tu me dirais c'est moi Devine ce que je t'apporte Et tu m'apporterais toi. »
Boris Vian, Berceuse pour les ours qui ne sont pas là,  cité en exergue 

« Papa réajuste mon nœud de cravate. Le meilleur nœud de cravate de l'histoire des nœuds de cravate.
J'arrive plus à respirer ni rien. 
-Et... tu donneras cette boîte à ta grand-mère, dit il en glissant un petit coffre en bois dans ma valise. Elle appartenait à ta mère... qui y tenait beaucoup. Je te la confie. Donne-la-lui dès que tu arrives et surtout, quoi qu'il se passe, ne l'ouvre pas. Tu as bien compris, mon petit ?
Je hoche encore la tête pour imiter le gars qui comprend tout. En vrai, mon cœur est en train de foutre le feu à mon cerveau. »

« Dans le train qui éloigne, le 4 juin 1944

Une voix dit que le train démarre mais c'est Montpellier qui recule. Nous, on ne bouge pas. Les mots ne servent à rien, donc on ne s'en sert pas. On pense.
Papa recouvre mon épaule gauche de sa très grande main. Les voisins endormis ont l'air exactement morts. Tout semble déjà si loin. Nous voyageons avec une boîte, deux valises remplies de fantômes et l'impossibilité de soigner l'angine de questions. Si le pourlinstant dure très longtemps, est-ce que Papa reviendra quand même de temps en temps? Qu'est-ce qu'il y a dans cette boîte? Pourquoi j'ai pas le droit de l'ouvrir ? Et la mort, c'est vraiment pour toujours ? »

« Quelque part dans le Jura, le 4 juin 1944

Nous marchons le long d'un champ de blé qui se fout totalement de cette histoire de guerre. Le vent lui fait des trucs de vent, le soleil des trucs de soleil. Nous marchons longtemps. »

« Je note tout du coup, enfin je note qu'il faut que je note les règles du code, alors que je les sais par cœur.
Je les note quand même, pour faire plaisir.

" Quoi qu'il arrive, ne jamais sortir seul, même la nuit. 
Si jamais quelqu'un entre dans la maison, se cacher dans la cave. 
Si jamais je croise quelqu'un par accident dans la maison, ne surtout pas parler français. "

- Très bien ! dit Louise.
- Il y a un passage secret dans ton cerveau qui mène directement à ton cœur. Pour l'emprunter, il va falloir muscler ton imagination, reprend l'Émile. 
Je note à fond.
- Et les séances de musculation sont les plus amusantes du monde ! 
- Tu crois qu'en écrivant des trucs sur les murs comme un homme préhistorique tu vas l'aider ? Tu ferais mieux de lui montrer le véritable passage secret ! dit la tante Louise. »

« J'ai la sensation que tout est monté à l'envers depuis que tu es partie, comme si la nuit tu avais travaillé à remettre le monde en place. C'est à moi de le faire maintenant. Je ne sais pas trop comment ça marche, le monde. L'Émile dit que je dois commencer par essayer de faire fonctionner le mien.
- Le seul jouet sur lequel tu peux compter, c'est ton cerveau! Fouille sous la colère ce qu'il reste de joie et rééduque ton rire.
Je vais devoir écrire un mode d'emploi pour mon cerveau, je crois. Sauf que je le reconnais à peine. Plus rien ne fonctionne comme avant. Tout est mélangé, le cœur et les souvenirs. Dès que j'en allume un, ça me réchauffe un instant avant de foutre le feu partout. Toute l'électricité est à refaire. Le cœur fait des faux contacts, je respire n'importe comment. »

« Je suis comme un diabétique qui rêve de nager dans un océan de crème chantilly. J'aime tellement la joie que je ne peux m'empêcher d'en fabriquer, même si c'est mauvais pour ma santé. Parce que je finis toujours par me coincer entre la réalité et les souvenirs. Là où les rêveries explosent comme des bulles de savon. Je vais penser à un petit déjeuner normal à Montpellier, sans vol de poussins ni écureuils domestiques. Juste toi et l'odeur du pain grillé. Et là, je suis cuit pour plusieurs heures d'affilée. Je vais rester coincé dans le souvenir. Ça me fera un peu de joie en plus et un chagrin de boule de pétanque dans la gorge. »

« Parfois je n'écris rien. Je dessine des dinosaures et j'invente des constellations. Parfois j'écris tout. Le fond de mon cœur. Tu es toujours morte. Je ne m'y ferai sans doute pas avant que je sois mort à mon tour. En attendant, je crois que je voudrais écrire un livre. C'est doux d'écrire un livre. On peut toujours tout recommencer. Il commencerait comme ça :

" Je m'appelle Mainou, version escamotable de « Germain le petit qui se cache tout le temps par tout ». Je suis un enfant de la balle et des bombes à retardement. Je suis né le 31 décembre 1934 à Bitche, une petite ville de Lorraine que l'Histoire a transformée en toupie. Tantôt française en bord d'Allemagne, tantôt penchée de l'autre côté.
Le jour de mes cinq ans, mon père et ma mère se sont souhaité: « Bonne année à nous trois virgule cinq», et quelques mois plus tard la guerre éclatait comme un pop-corn.
Grand-mère dit que je suis le portrait craché de Charlie Chaplin sans moustache ni chapeau. Disons que je suis habillé comme lui quand il était enfant.
On raconte qu'une sorcière a saupoudré des taches de rousseur sur mon visage et mes bras. « Le sel de l'Enfer ! » dit le prêtre du village. « L'apanage des hommes-crises de nerfs ! » dit l'Émile. Toute la famille est comme ça. Roux, à feu et à sang. Peau blanche translucide et rouge l'été. 
Je suis le plus petit. Le plus colérique. Le plus fragile.
Depuis que ma mère est partie et mon père pas vrai ment revenu, je me sens à la fois plus grand et encore plus petit. J'ai un certain talent pour imiter les animaux plus ou moins sauvages. Je fais très bien le chat, je progresse en grenouille.
Mes yeux sont plus verts qu'une pelouse écossaise. Grand-mère s'applique à me faire une raie de côté nette et précise comme lorsqu'elle coupe une tranche de tomate. J'ai l'impression que c'est toujours dimanche ou que c'est jamais dimanche.
Depuis l'enchaînement des catastrophes, je passe énormément de temps dans ma tête. Tout est fort tout le temps. Il pourrait neiger sous mon crâne que je ne serais même pas étonné. Comme si j'avais vécu trois vies alors que je n'ai que neuf ans et demi. "
Je continue d'avoir envie que tu sois fière de moi. Comme quand je grimpais à la cime d'un arbre. Si j'écrivais notre histoire, je serais fier de penser que tu serais fière de moi.
J'apprends de nouveaux mots et note mes préférés à la fin de mon cahier : Crépuscule, Métamorphose, Pourlinstant, Panache, Cigogneau, Résistance, Écureuil, Bicyclette. »

« Marlene Dietrich bouge dans sa chambre en carton. On voit dépasser ses yeux trop grands pour sa tête. Elle a la manie de claquer du bec quand je me concentre pour t'écrire un truc important. Alors je sursaute comme un con. Je la balancerais bien par la fenêtre, pour voir si elle est une vraie cigogne qui vole et tout. Dire que plus grande, elle est censée porter des bébés dans son bec... si on ne trouve pas de solution pour son haleine, ils vont tous mourir asphyxiés.
Parfois, je me dis qu'elle serait mieux dans un nid avec d'autres cigogneaux à faire des trucs de ciel que dans la chambre d'un orphelin clandestin qui écrit à sa mère morte. D'autres fois, quand elle me réveille au milieu d'un cauchemar, je la sors de la boîte en carton qui lui sert de nid et je la pose sur mon épaule. Alors, le temps d'un instant, je me sens capitaine de quelque chose. »

« [...] mais je t'assure qu'essayer de rire, c'est une bonne technique. Du moins c'est la mienne. Quand les Allemands ont fait une descente dans l'épicerie, j'étais si terrifiée que je me suis mise à écrire la vie que j'aurais eue si ce type avec sa moustache en ticket de métro était resté peintre en bâtiment. Je m'imaginais chanter et danser dans un cabaret. C'est que je ferai si la guerre finit par finir. J'imaginais Adolf Hitler s'il était tombé amoureux d'une Juive. Une pratiquante, beau coup plus juive que moi. Hitler avec une kippa, dansant sur de la musique klezmer bras dessus, bras dessous avec sa fiancée. Hitler dégustant un falafel, ce genre de choses. J'ai entendu l'accent allemand passer entre les lattes du plancher et ma gorge s'est serrée. J'ai pris ma respiration, et j'ai continué à me raconter l'histoire de l'autre Hitler et de l'autre moi. 
- Vous l'écrivez encore?
- La mienne, tous les jours. Hitler, c'est vraiment quand je suis en colère. Mais tant que j'arrive à me moquer de lui et de sa secte, il reste un arpent de liberté caché sous mon crâne qu'il ne pourra jamais atteindre. Ça peut paraître dérisoire, mais ça me réconforte. »

« Je voudrais grandir en accéléré pour que la guerre finisse plus vite et me promener en forêt en plein jour. On ira déterrer la boîte et tu reviendras un tout petit peu. Papa sera rentré, tante Louise pourra soulager son envie d'église, du coup elle y habitera pour toujours. J'aurai le droit de ne pas y aller. J'apprendrai à fabriquer de nouveaux souvenirs, histoire de ne pas me fracasser contre les tiens. Mieux, j'apprendrai à les toucher sans m'électrocuter la tête. Ce sera bien d'accélérer encore. Ça fera comme le vent sur le vélo de l'Émile. Il y aura des cris de match de football, l'odeur du vent de la mer et des nuages collés à l'horizon. Tellement bien collés qu'on pourra nager dans le ciel. Si leur truc de Dieu existe, ce sera la porte d'entrée de l'autre monde. »

« Le pourlinstant s'est tellement étiré que j'ai failli oublier que j'étais dans un placard. Toute cette nuit rien que pour moi et rien d'autre à faire qu'avoir peur... ou rêver. Alors je rêve à fond. Quelque chose s'agrandit entre mon cœur et mon cerveau. C'est peut-être en tra vaux pour toujours, mais ça avance. J'avance.
On y trouve des terrains de football avec de l'herbe assortie aux yeux de Papa. On y trouve des bicyclettes, du printemps, un ballon de volley avec du sable collé dessus, la plage comme avant, des crabes entre les rochers, mon chalutier. La proue, la quille, le bastingage.
Quelque chose s'allège un peu. Le désir de retrouver Montpellier sans toi pique les yeux et le nez, mais par moments, j'arrive à séparer le futur du passé. Ça me fait toujours froid dans le dos d'avoir un peu moins mal. J'avance de deux cases et recule de cinq. Qui perd gagne. Je ressens, je trie, et puis tout s'écroule en un aller-retour de pensées. Mon cœur est un studio de cinéma. Mon cerveau une salle de projection. Je me fais des films sur « l'après-guerre » comme disent les adultes, avec des lacs gelés où patiner les yeux fermés en plein centre de Montpellier. »

« Je l'aime bien le matin, quand elle ne parle pas encore de Dieu et qu'elle se balade en chemise de nuit. L'hippopodame. Je la trouve belle par moments. Gracieuse ou je sais pas quoi. Une danseuse au ralenti gonflée à l'hélium qui nourrit un enfant cigogne. »

« J'ai le cœur gros, j'ai le cœur grand. Même tante Louise y trouve sa place. J'aimerais ne jamais vraiment me réveiller. Vivre avec une transfusion du parfum iodé de Sylvia dans le bras, errer en pyjama au grenier. Juste sentir, renifler, me blottir. Repousser la guerre dans les catacombes des choses à penser. Oublier. M'oublier. Mais t'oublier, je crois que je n'y arriverai jamais. »

« ... Tes mots m'ont fait l'effet d'un aimant. J'ai commencé par la dernière page, celle où tu racontes notre rencontre au grenier.
C'était comme entrer par effraction dans ton coeur, cet autre grenier. Plus grand que la maison-ton-corps. Ce n'est pas un studio de cinéma, ton cœur, c'est une planète. Les volcans poussent et se renversent dans les océans, il neige sur la mer car tu ressens tout, tout et tout le temps. J'ai tout ressenti. Tout et tout le temps. Parfois, tu bougeais dans ton lit. Je me demandais si tu faisais semblant de dormir ou semblant de te réveiller.
Ce que j'ai lu là a relancé les travaux d'agrandisse ment du cœur. Le mien. Je me contentais de ne pas le laisser rapetisser, en l'ouvrant aux amis. Et voilà que là, j'ai tout qui prend vent. J'ai des ailes de géant qui poussent, des fourmis dans les jambes, que dis-je, une fourmilière ivre de danser. Danser! Danser! Danser! J'avais presque oublié à quel point cela pouvait me manquer. J'ai été prise. Surprise par ce cadeau à la dérobée.
Et j'ai une proposition à te faire. Elle ne sera pas malhonnête, tu es beaucoup trop jeune pour ça, mais honnêtement, il se pourrait qu'elle te plaise. Je ne sais pas si je dois dire «merci» ou « désolée», disons les deux. »

« L'Émile repart de plus belle. Il accuse Louise de ne pas avoir lu Nietzsche, pour dire des conneries pareilles. Tu répètes ce que tu entends dire au lieu de réfléchir!
- J'ai pas envie de réfléchir... Alors tu es mûre pour une société fasciste !
Louise s'allonge sur son lit et nous tourne le dos. Son fabuleux popotin en guise de «Bonne nuit, la compagnie ». Considérant que sa tête est malade, l'Émile continue de parler à son cul. Il s'adresse à lui comme s'il allait lui répondre.
Quand on ne réfléchit pas mais qu'on se contente de penser comme son voisin, même s'il n'a pas plus réfléchi et dit des conneries, on perd la « grande santé » ! Tu sais ce que c'est la grande santé ? Le « gai savoir », ça te dit rien? Hé non! Puisque tu n'as jamais ouvert un livre de Nietzsche. Il continue de s'adresser à son cul et j'ai une envie de rire terrible. Grand-mère me voit et je vois qu'elle me voit.
- La grande santé, c'est l'âme Et une âme qui ne se nourrit ni de poésie ni d'imagination, une âme qui ne réfléchit pas, ça pourrit ! »


Quatrième de couverture

Mathias Malzieu entame sa carrière d'homme poétique en 1993 en fondant le groupe de rock Dionysos. Peu enclin à choisir entre sa vocation de chanteur et d'auteur, il développe depuis lors un univers sous forme de livres, de disques et de films. Il connaît un immense succès populaire en 2007 avec La Mécanique du cœur, traduit dans plus de vingt pays et adapté au cinéma; son bouleversant récit autobiographique, Journal d'un vampire en pyjama (2016), a reçu le Prix Essai France Télévisions et le Grand Prix des Lectrices de Elle, et son dernier roman, Une Sirène à Paris (2020), s'est accompagné d'un disque et d'un film éponyme réalisé par Mathias Malzieu avec Nicolas Duvauchelle et Marilyn Lima.

« Mon père voyageait beaucoup et rapportait toujours de très bonnes histoires, qu'il racontait avec implication et malice... Mais sa plus grande histoire commençait par sa traversée de la ligne de démarcation, caché dans une charrette à foin. »

Éditions Albin Michel,  janvier 2022
338 pages

mardi 18 mai 2021

La goûteuse d'Hitler ★★★★☆ de Rosella Postorino

Margot Wölk - Rosa Sauer, anti nazie, dans le roman - a été goûteuse d'Hitler, quand celui-ci a émis le doute, la peur, d'être empoisonné par les Alliés, à partir de 1943. Rosa ainsi que d'autres femmes ont risqué leur vie pour le Führer. Elles ont, chaque jour passé dans ce réfectoire de la Wolfsschanze, en Prusse orientale, tenté de survivre, lutté pour garder leur dignité, leur humanité. Chaque bouchée pouvait potentiellement être la dernière.
Rosella Postorino a certainement pris des libertés en retranscrivant l'histoire de cette femme, mais quand bien même, l'auteure écrit un livre riche, émouvant, sensible, sororal. Et l'Histoire, que ce soit celle de la Shoah, celle des Allemands dans les campagnes sous le joug de la dictature et des SS, celle de la Résistance allemande ... imprègne par touches ce roman. 
La goûteuse d'Hitler est l'histoire marquante d'une destinée douloureuse, déchirante, heureuse aussi... 
L'écriture est originale, prenante, l'auteure superpose les périodes avec talent, sans nous perdre, décrit les sentiments au plus proche de la réalité, écrit magnifiquement les émotions. Et même si, j'ai déploré quelques longueurs, cette lecture n'est pas prête de me sortir de la tête, elle m'a bien noué l'estomac, si je peux me permettre !

« L'homme ne vit que d'oublier sans cesse qu'en fin de compte il est un homme. » Bertolt Brecht, L'Opéra de quat'sous. Cité en exergue

« Les semaines passèrent et notre méfiance à l'égard de la nourriture faiblit, comme devant un homme qui vous fait la cour et à qui vous autorisez une intimité croissante. Nous, humbles servantes, nous repaissions désormais avec avidité, mais aussitôt après, le renflement de vos abdomens diminuait notre enthousiasme, ce qui pesait sur l'estomac semblait peser sur le coeur, et ce quiproquo teintait de découragement l'heure qui suivait le banquet. »

« Je pensai à nouveau que nous n'avions pas le droit, nous, de parler d'amour. Nous vivions une époque infirme, qui bousculait les certitudes, démembrait les familles, mutilait tout instinct de survie. »

« Souvent un secret partagé sépare au lieu d'unir. Quand elle est commune, la faute est une mission dans laquelle on se jette tête la première, de toute façon elle s'évapore vite. La faute collective est informe, la honte est un sentiment individuel. »

« Sa ténacité est une forme de faiblesse, son pouvoir sur moi. »

« Nous avons vécu douze ans sous une dictature, presque sans nous en apercevoir. Qu'est-ce qui permet à des êtres humains de vivre sous une dictature ? 
Il n'y avait pas d'autre voie, voilà notre alibi. Je n'étais responsable que de la nourriture que j'avalais, une geste inoffensif que de manger : comment pourrait-on l'ériger en faute ? Les autres avaient-elles honte de se vendre pour deux cent marks par mois, une excellente paie assortie de repas sensationnels ? De croire, comme je l'avais cru, qu'il était immoral de sacrifier sa vie si le sacrifice était inutile ? J'avais honte devant mon père, alors qu'il était mort, parce que la honte a besoin d'un censeur pour se manifester. Il n'y avait pas d'autre voie, disions-nous. Mais avec Ziegler, si. Et au lieu de la choisir, j'avais porté mes pas vers lui parce que j'étais capable d'aller jusque-là, jusqu'à cette honte faite de tendons, d'os et de salive - je l'avais tenue dans mes bras, ma honte, elle mesurait au moins un mètre quatre-vingts, pesait soixante-dix-huit kilos en plus, foin d'alibi et de justification : le soulagement de la certitude. »

« La capacité d'adaptation est la principale ressource des êtres humains, mais plus je m'adaptais et moins je me sentais humaine. »

« À ce moment-là j'aurais pu savoir. Connaître l'existence des fosses communes, des Juifs alignés à plat ventre, attendant d'être tués d'une balle dans la nuque, de la terre, de la cendre et de l'hypochlorite de calcium qu'on jetait sur les corps pour qu'ils n'empestent pas, des nouvelles rangées de Juifs qui marchaient sur les cadavres et offraient leur nuque à leur tour. J'aurais pu connaître l'existence des enfants soulevés et fusillés, des files d'un kilomètre de Juifs ou de Russes - ce sont des Asiatiques, ils ne sont pas comme nous - sur le point de tomber dans les fosses ou de monter dans les camions pour être gazés au monoxyde de carbone. J'aurais pu l'apprendre avant la fin de la guerre. J'aurais pu demander. Mais j'avais peur et je n'arrivais pas parler et je ne voulais pas savoir. »

Quatrième de couverture

1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire.

Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c’est à la fois vouloir survivre et accepter l’idée de mourir.

Couronné en Italie par le prestigieux prix Campiello, ce roman saisissant est inspiré de l’histoire vraie de Margot Wölk. Rosella Postorino signe un texte envoûtant qui, en explorant l’ambiguïté des relations, interroge ce que signifie être et rester humain.

« Ce livre où l’on parle d’amour, de faim, de survie et de remords vous reste gravé dans le cœur. » Marie Claire Italie

Éditions Albin Michel, janvier 2019
384 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz
Prix Campiello 
Prix Jean Monnet de Littérature Européenne 2019

samedi 6 février 2021

Je reste ici ★★★★☆ de Marco Balzano

Marco Balzano met en exergue l'histoire vertigineuse du village de Curon dont les habitants ont perdu leur nationalité autrichienne lors de l'annexion de la région du Tyrol du Sud par l'Italie après la première guerre mondiale et la ratification du traité de Saint-Germain-en-Laye. Quand Mussolini arrive au pouvoir, il italianise cette région de façon autoritaire et brutale. Les habitants avaient interdiction de parler allemand, les enfants devaient aller à l'école italienne, les maires germanophones ont dû démissionner pour laisser leur poste à des italiens. Un élan de solidarité a vu le jour contre l'oppression et certains enseignants germanophones se sont organisés clandestinement afin d'accueillir les enfants dans des caves ou des greniers pour leur apprendre à lire et écrire l'allemand. Certains ont pris la fuite ce qui a eu pour conséquences de diviser la société, et les familles, et ceux qui sont restés ont été taxés de traites. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la région du Tyrol Sud est occupée par les Allemands, ce qui a redonné un court espoir aux habitants. En 1945, le Tyrol Sud est définitivement rattaché à l'Italie. Et c'est une région toujours sous tension encore aujourd'hui.

Sur la photo en couverture, se dresse un clocher au milieu des eaux. L'église est sous l'eau, et avec elle, des maisons, des prés dans lesquels paissaient les vaches des paysans, des lieux de vie de tout un village, celui de Curon Venosta notamment...Autour de ce clocher, un lac artificiel, créé par la cupidité des hommes, devenu aujourd'hui un lieu de villégiature. Un barrage qui au final ne produit que très peu d'énergie; il est pus rentable de l'acheter aux centrales nucléaires françaises. Pauvre de nous !
« En l'espace de quelques années, le clocher qui domine les eaux mortes est devenu une attraction touristique. Les vacanciers lui lancent un regard surpris, puis de plus en plus distrait. Ils se prennent en photo devant en affichant tous le même sourire idiot. Comme si l'eau n'avait pas recouvert les racines des vieux mélèzes, les fondations de nos maisons, la place où nous réunissions. Comme si l'histoire n'avait pas existé. »
Marco Balzano raconte avec beaucoup de pudeur, par le truchement de Trina, une mère courageuse, intrépide et indépendante qui s'adresse à sa fille, Marica, absente depuis bien trop longtemps, la vie de ce village sur qui le sort s'est indéniablement acharné. Elle lui raconte aussi sa douleur, ses douleurs, les fractures qui ont immanquablement divisées la famille, la résistance qui s'est organisée face à l'oppression italienne, les joies, les petits bonheurs de la vie aussi. Une histoire touchante sur un fond d'histoire de l'Italie.
Une fois encore une belle lecture témoignage de la barbarie des hommes. Hobbes ne se trompait pas : Homo humini lupus est. 
Il manque bien trop souvent la valeur humaine dans les décisions prises au sommet. Les conséquences des ces décisions arbitraires sur les populations sont désastreuses. 
Merci Monsieur Balzano pour cet intéressant moment de lecture.
« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« Une histoire ne dure que dans la cendre. » Eugenio Montale, en exergue

« Je pensais, pour ma part, qu'il n'y avait pas de plus grand savoir que les mots, en particulier pour une femme. Événements, histoires, rêveries, il importait d'en être affamé et de les conserver pour les moments où la vie s'obscurcit ou se dépouille. Je croyais que les mots pouvaient me sauver. »

« Parfois l'amour vous donne le sentiment d'être une voleuse. »

« Pendant ce temps, les écoles clandestines se multipliaient. Les contrebandiers nous apportaient, de Bavière et d'Autriche, cahiers, bouliers, tableaux noirs. Il les déposaient chez les prêtres qui nous les distribuaient. Les fascistes avaient beau planter partout des pancartes enjoignant Il est interdit de parler allemand, ils ne parvenaient pas à italianiser la population, ce qui les rendait de plus en plus violents. »

«  Nous avons pleuré nos morts en silence. Avalé la couleuvre qui consistait à nous être battus aux côtés des Autrichiens pour nous retrouver italiens. Nous y sommes parvenus car nous étions persuadés que c'était la dernière des guerres. La guerre qui avait servi à balayer les guerres. Voilà pourquoi l'annonce d'un second conflit avec l'Allemagne, qui envahirait bientôt le monde, nous étourdit.  »

« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« On ne meurt que de fatigue. La fatigue que nous causent les autres, que nous nous causons nous-mêmes, que nous causent nos idées. Il n'avait plus de bêtes, son champ avait été inondé, il n'était plus un paysan, il n'habitait plus son village. Il n'était plus rien de qu'il voulait être, et lorsqu'on ne la reconnaît pas, la vie vous fatigue rapidement. Dieu Lui-même ne vous suffit pas. »

« Je regarde les canoës fendre l'eau, les bateaux frôler le clocher, les baigneurs qui s'allongent au soleil. Je les observe et je m'efforce de comprendre. Personne ne peut appréhender ce qu'il y a au-dessous des choses. Nous ne pouvons pas perdre du temps à nous plaindre de ce qui existait quand nous n'étions pas là. Il n'y a qu'une seule direction possible, comme disait Ma : aller de l'avant. Sinon Dieu nous aurait fait des yeux sur les côtés. Comme les poissons. »

Quatrième de couverture

Trina s’adresse à sa fille, Marica, dont elle est séparée depuis de nombreuses années, et lui raconte sa vie. Elle a dix-sept ans au début du texte et vit à Curon, village de montagne dans le Haut-Adige, avec ses parents. En 1923, ce territoire autrichien, annexé par l’Italie à la suite de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une italianisation forcée : la langue allemande, qu’on y parle, est bannie au profit de l’italien. Trina entre alors en résistance et enseigne l’allemand aux enfants du bourg, dans l’espoir aussi de se faire remarquer par Erich, solitaire aux yeux gris qu’elle finira par épouser et dont elle aura deux enfants, Michael et Marica.

Au début de la guerre, tandis qu’Erich s’active dans une farouche opposition aux mussoliniens et au projet de barrage qui menace d’immerger le village, la petite Marica est enlevée par sa tante, et emmenée en Allemagne. Cette absence, vive blessure jamais guérie chez Trina, sera le moteur de son récit. Elle ne cachera rien des fractures apparaissant dans la famille ou dans le village, des trahisons, des violences, mais aussi des joies, traitées avec finesse et pudeur.

Un roman magnifique, mêlant avec talent la grande et la petite histoires, qui fera résonner longtemps la voix de Trina, restée fidèle à ses passions de jeunesse, courageuse et indépendante.

Éditions Philippe Rey, août 2018
222 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

samedi 26 décembre 2020

Chanson bretonne ★★★★☆ de J.M.G. LE CLÉZIO

Sur les tendres chemins de la mémoire, sur les crémeux sentiers des souvenirs de l'enfance, nous sommes conviés à mêler nos pas dans ceux de J.M.G. Le Clézio pour une belle et chaleureuse escapade en terres bretonnes. 
Une enivrante promenade aux doux parfums iodés
Une rencontre, aussi,  avec l'Histoire de la Seconde Guerre à hauteur d'enfant. Sensible. Touchante.
 « Je suis souvent revenu à la Torche. [...] Chaque fois que je suis en Bretagne, je visite la pointe, pour retrouver le souvenir de ce que c'était, cinq ans après la fin de la guerre. Le monde change vite, les enfants d'aujourd'hui viennent aussi à la Torche, mais ils voient autre chose. Ils glissent comme des oiseaux sur les longues vagues, à cheval sur leurs planches de surf, il y a même des cerfs-volants géants qui les baladent au-dessus des remous qu'on disait jadis mortels. C'est bien, il convient d'oublier les champs de bataille, d'ignorer les restes des forteresses bâties par les esclaves russes et polonais. Moi, je ne le pourrai pas. Dans l'éclat de la mer, la neige aveuglante des nappes d'écume, je vois la violence de l'Histoire, la violence et la fourberie, et sur les ruines solennelles du monument de l'âge du bronze, j'aperçois toujours les dents noires fossiles du grand requin de guerre. »    
Sainte-Marine, ce village d'été que l'auteur fréquentait chaque année.
« Je vois la cale du port, les vieilles maisons, l'abri du marin, la chapelle mignonne. Tout est à la même place, mais quelque chose a changé. Bien sûr le temps est passé, sur moi et sur les maisons, le temps a usé et repeint, a modifié l'échelle, a modernisé le paysage. La route est goudronnée, et surtout bariolée de peinture blanche, ces signalisations qui tracent les places de stationnement, créent des chicanes, des pointillés, des stops. On a construit des ronds-points pour contrôler le flux des voitures, des portiques en bois pour interdire le passage des camping-cars, des panneaux pour réglementer le stationnement, des bornes et des arceaux pour l'interdire. Les cafés sont apparus, les crêperies avec terrasses et parasols, les magasins de cartes postales et de souvenirs. Tout cela brille d'un vernis de modernité provinciale, une sorte d'imperméabilisant pour rendre le village étanche au temps, pour le protéger des atteintes contre le passé, un vernis au tampon sur un meuble d'antiquaire. [...] »
Au bout de l'enfance, il y a l'Afrique, entraperçue dans cet ouvrage et plus longuement découverte dans d'autres oeuvres de l'auteur. « C'est l'Afrique qui va nous civiliser. C'est en Afrique, le continent considéré aujourd'hui comme oublié, que nous allons connaître pour la première fois la liberté, le plaisir des sens, l'abondance de la nature. »

Il est des voyages nécessaires pour un auteur
Il est des voyages, deux contes ici précisément qu'il aurait été dommage de ne pas partager.

Merci Monsieur Le Clézio.
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. » 

INCIPIT
« Bien que je n'y sois pas né, et que je n'y aie jamais vécu plus de quelques mois chaque été, entre 48 et 54, c'est le pays qui m'a apporté le plus d'émotions et de souvenirs - l'Afrique, c'était une autre vie, et quand elle a pris fin en 48, puis lorsque mon père est revenu vivre en France dans les années 50, je l'ai oubliée, non pas rejetée, mais effacée, comme quelque chose d'impossible, d'irréel, de trop grand, peut-être de dangereux.
La Bretagne, c'était familier - familial. Puisque j'ai grandi avec l'idée que nous (ceux de notre nom, à mon père et à ma mère, ceux de notre origine) étions des Bretons et qu'aussi loin que nous puissions remonter nous étions reliés par ce fil invisible et solide à ce pays.
Je n'en ferai pas le récit chronologique. Les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s'ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s'agrandir, occuper l'espace, se multiplier, se fracturer, résonner. »

« Le pont de Cornouaille est magnifique. [...] Sur le pont, on survole l'embouchure de l'Odet, à la hauteur d'un vol de Goéland. J'ai été étonné de voir à quel point la hauteur de cette construction avait rapetissé le paysage. »
« Pour nous qui avions passé une partie de notre enfance en Afrique, au Nigéria, cela ne nous paraissait pas rudimentaire, mais ici en Bretagne, cela donnait un charme presque magique de l'ancien temps, comme si cela sortait d'un conte de Perrault illustré par Doré. « Pauvreté » ne serait pas le mot juste, c'était le sentiment d'un lieu hors du temps, oublié du monde moderne. Oui, comme d'entrer dans un dessin. »

« Nous ne nous sommes pas approchés du sonneur mystérieux. Nous avons évoqué la musique apportée par le vent, et quand elle s'est arrêtée nous sommes retournés au village, à Ker Huel, sans rien dire. Je crois que c'est cette musique qui porte l'éternité de ce lieu. Le monde a changé, c'est entendu, il a remplacé ses coutumes et ses costumes, il a un peu oublié sa langue. Mais si quelqu'un joue du biniou, là, un soir, dans la lande, dans le vent et la pluie, loin des maisons pour ne pas faire aboyer les chiens, tout ce qu'on a cru disparu reviendra. »

« Les traces de la guerre, je les ai suivies à Sainte-Marine. Il y avait encore dans les années 50 des bunkers dans la lande, et à certains endroits, dans le sable blanc des plages, les restes de murs en béton et les chicanes rouillées. Sur les laisses de la mer, parfois, j'ai trouvé de vieilles boîtes de conserve peintes en kaki, contenant de la viande de porc ou du lait concentré. Un jour, quand nous arrivons, il y a un attroupement de gosses sur le bord de mer. En m'approchant j'ai vu cette chose incroyable, monstrueuse, une mine flottante échouée, noire et verdâtre, portant des pointes hérissées pareilles à des pattes de crabe auxquelles s'accrochent des lambeaux d'algues, un signe de mort dans la douceur de la plage. Un instant plus tard, les gendarmes sont arrivés, et les gosses ont dû aller se cacher derrière les dunes pendant que les démineurs désamorçaient l'engin.»

« La Bretagne, c'était la fin de toutes les guerres, puisqu'on ne pouvait pas aller plus loin. C'était l'été 40, ils ne se doutaient pas qu'en fait tout avait commencé, et qu'ils auraient un jour à battre en retraite, haves, exsangues, affamés, terrorisés par les bombardements des Alliés et par les pièges de la Résistance. Ma mère n'avait pas d'autres éléments de comparaison. Les hommes, en Bretagne comme dans la plupart des régions occupées, étaient prisonniers. On ne savait rien d'eux. On ne savait rien non plus de ce qui se passait au front de l'Est, rien des persécutions contre les Juifs, rien des louches subterfuges du marché noir, de la délation des bons « patriotes » décidés à Paris à éradiquer la peste communiste. Ce qu'elle voyait, elle, quand elle les croisait sur les routes en allant chercher du lait et des légumes, c'étaient des hommes pleins de l'insouciance et de l'innocence de la jeunesse, et elle devinait déjà leur destin tragique. »

« Dans un coin de la côté, à l'abri du vent, nous avons allumé un feu de varechs séchés et de bois flotté, et dans une vieille boîte de conserve un peu rouillée nous avons cuisiné notre pêche à l'eau de mer, et je crois que je n'ai rien mangé d'aussi bon, malgré l'odeur de l'iode et le vague parfum de mazout des goémons. C'était comme de manger la mer. »

« L'arrivée de l'agriculture biologique a redonné vie à d'anciennes exploitations rurales qui avaient été abandonnées. Des jeunes, garçons et filles, sans doute désillusionnés par la précarité dans les banlieues urbaines, ont décidé de changer de vie, ils redressent les vieilles pierres, utilisent le compost et refusent les semences industrielles. Ils le font sans forfanterie, ni ce côté militant et sectaire des écologistes de salon. Ils ont les mains rudes et le visage tanné par le soleil et le vent, ils sont les nouveaux aventuriers. Leurs enfants ressemblent aux garçons que nous avions rencontrés jadis, ces cousins éloignés des bords du Blavet, vêtus de peaux de mouton et portant les cheveux longs. Certains parlent à nouveau la langue bretonne (avec parfois un drôle d'accent, mais après tout c'est le propre des langues vivantes que d'évoluer). C'est en partie par eux que la Bretagne vivra. »
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. »

« Les enfants ne savent pas ce qu'est la guerre. Je ne me souviens pas d'avoir entendu ce mot, tout le temps qu'elle a duré, ni même dans les années qui ont suivi. Pour eux, tout ce qui arrive est normal, ils ne se doutent pas que leur vie pourrait être autrement. [...] je me souviens qu'il se passait quelque chose. Ailleurs, dehors, dans la rue. On ne pouvait pas sortir. On ne pouvait pas regarder par la fenêtre. Il y avait une menace, une interdiction, invisible et présente, il fallait rester derrière les murs, à l'abri. Était-ce très différent d'une enfance en temps de paix ? Je l'ignore. Peut-être. Je peux imaginer qu'il y avait une sorte de peur extérieure, non pas la peur qu'on peut ressentir à l'arrivée d'un orage violent, ni celle qu'on peut éprouver dans une situation imprévue, si quelqu'un frappe à la porte, si quelqu'un menace. Le genre de peur qu'entretiennent chez les enfants les histoires de démons ou de sorcières, les contes dans lesquels les loups rôdent alentour, les contes évoquant des légendes de cabanes dans la forêt, d'ogres et de sorcières. Les enfants devinent l'imaginaire. Ils l'aiment parce qu'il est parfois délicieux d'avoir peur. Pour l'enfant que j'étais dans la guerre, ce n'était pas une histoire de loups ou de sorcières. C'était une peur sans visage, sans nom, sans histoire. Ce n'était pas délicieux. Cela ne l'a jamais été. »

« Le choc de la bombe est terrible. Je n'ai pas le souvenir du bruit. Je me souviens seulement de l'onde qui fait bouger le sol de la salle de bains, de mes pieds qui quittent le sol et du cri qui s'échappe de ma gorge. Ces sensations ont lieu en même temps, le choc, le tremblement de terre, la chute et mon cri. Plus tard, à l'âge adulte, j'ai vécu un grand tremblement de terre, à Mexico, en 85. Cette sensation étrange que la terre devient liquide, que plus rien n'est assuré, que tout peut disparaître. Pourtant, il y a une différence : lorsque la bombe explose, je suis un enfant, qui ne peut pas mettre de mots sur ses émotions. Je ne pense pas : « Tiens, une bombe ! » comme j'ai pensé au Mexique : « Un tremblement de terre ! » Je ne pense à rien. Je suis tout entier dans mon cri. C'est un cri si strident que j'ai l'impression, en essayant de m'en souvenir, qu'il ne sort pas de ma gorge. Il sort du monde entier. Il se confond avec le bruit de la détonation qui enfonce mes tympans. Il faut un avec mon corps. C'est mon corps qui crie, pas ma gorge. Je n'ai pas choisi ce cri. Je n'ai pas choisi cet instant. C'est cela la guerre pour un enfant. Il n'a rien choisi. »

« La bombe qui est tombée dans le jardin de l'immeuble de ma grand-mère a fait un grand bruit, un  bruit épouvantable, a pulvérisé tous les carreaux. C'était une bombe de 277 kilos. Dans les bombardements, aujourd'hui, l'aviation américaine (anglaise, française, ou de n'importe quel pays) lâche sur les civils des bombes de 2000 kilos. Il m'arrive souvent de penser aux enfants qui sont sous ces bombes, en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, en Palestine, au Liban. Les enfants qui, comme je l'ai été, sont dans la salle de bains de leur grand-mère, en train de regarder l'eau emplir la baignoire. Ou qui sont tout simplement chez eux, en train de jouer avec un petit camion, avec une poupée, avec un gobelet en plastique. Ou qui sont dans la cour à regarder leur maman étendre le linge qu'elle vient de laver. Si la bombe canadienne qui a enfoncé mes tympans a causé tous ces dégâts, quel souvenir vont-ils garder de ces bombes modernes, si lourdes, si efficaces, ces bombes conçues pour percer le béton et atteindre l'ennemi jusqu'au troisième sous-sol ? Comment peuvent-ils s'en remettre ? Même s'ils ne sont pas blessés, même s'ils n'entendent pas une seule, mais dix, vingt explosions, même s'ils savent de quoi il s'agit, qu'on leur dit : « C'est la guerre. » Comment en guériront-ils ? »

« Quel que soit le but qu'il cherche, l'enfant qui transporte une arme cesse d'être un enfant. Il appartient à un autre âge de la vie, il est entré dans un autre temps, un temps violent, féroce, impitoyable. Le temps des adultes. »

Quatrième de couverture

« Pour rien au monde nous n'aurions manqué cette fête de l'été. Parfois les orages d'août y mettaient fin vers le soir. Les champs alentour avaient été fauchés et la chaleur de la paille nous enivrait, nous transportait. Nous courions avec les gosses dans les chaumes piquants, pour faire lever des nuages de moustiques. Les 2 CV des bonnes sœurs roulaient à travers champs. Les groupes d'hommes se réunissaient pour regarder les concours de lutte bretonne, ou les jeux de palets. Il y avait de la musique de fanfare sans haut-parleurs, que perçaient les sons aigres des binious et des bombardes. »
À travers ces « chansons » , J.M.G. Le Clézio propose un voyage dans la Bretagne de son enfance, qui se prolonge jusque dans l'arrière-pays niçois. Sans aucune nostalgie, il rend compte de la magie ancienne dont il fut le témoin, en dépit des fracas de la guerre toute proche, par les mots empruntés à la langue bretonne et les motifs d'une nature magnifique. Le texte est bercé par une douceur pastorale qui fait vibrer les images des moissons en été, la chaleur des fêtes au petit village de Sainte-Marine ou la beauté d 'un champ de blé face à l'océan.

Éditions Gallimard, mars 2020
152 pages

samedi 5 décembre 2020

La plus précieuse des marchandises ★★★★★♥ de Jean-Claude Grumberg

en fond, dessin de Auguste Favier
Un petit précis glacial, glaçant, saisissant.

Un conte philosophique assourdissant sur une page de l'Histoire effroyablement bien réelle que Jean-Claude Grumberg rappelle à notre mémoire en toute simplicité. La déshumanisation comme jamais je ne l'avais lue.
Et l'envie de ne pas vous en dire plus me prend, pour que cette histoire vous prenne comme elle m'a prise dans ses griffes acérées et aimantes à la fois. 
« Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vraie vie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. »
Un livre dont j'ai repoussé la lecture comme je le fais avec quelques-uns dont je soupçonne la valeur inestimable. Ils exercent leur attraction sur moi, je me nourris de cette attente. Et puis la lecture s'invite et bien souvent, fort souvent, je ne regrette en rien d'avoir reculé ce plaisir de lecture. 
Une lecture immense, nécessaire, d'une insolente et infinie profondeur de champ, pour que jamais l'on n'oublie le ravage de la folie, de la fureur des hommes sur l'humanité. 
« Les chants, les drapeaux, les discours, les pétards même, toute cette folie, toute cette joie lui rappelaient qu'il était seul, qu'il serait seul à jamais, seul à respecter le deuil, à porter le deuil de l'humanité, le deuil de tous les massacrés, le deuil de son épouse, de ses enfants, de ses parents à lui, de ses parents à elle. Il traversait les villes et les villages, tel un spectre, témoin des libations, de la liesse, des saluts, des serments : plus jamais ça, plus jamais. »

INCIPIT
« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui. Pauvre bûcheron, requis à des travaux d’intérêt public – au seul bénéfice des vainqueurs occupant villes, villages, champs et forêts –, c’était donc pauvre bûcheronne qui, de l’aube au crépuscule, arpentait son bois dans l’espoir souvent déçu de pourvoir aux besoins de son maigre foyer.
Fort heureusement – à quelque chose malheur est bon – pauvre bûcheron et pauvre bûcheronne n’avaient pas, eux, d’enfants à nourrir.
Le pauvre bûcheron remerciait le ciel tous les jours de cette grâce. Pauvre bûcheronne s’en lamentait, elle, en secret.
Elle n’avait pas d’enfant à nourrir certes, mais pas non plus d’enfant à chérir. Elle priait donc le ciel, les dieux, le vent, la pluie, les arbres, le soleil même quand ses
rayons perçaient le feuillage illuminant son sous-bois d’une transparence féerique. Elle suppliait ainsi toutes les puissances du ciel et de la nature de bien vouloir lui accorder enfin la grâce de la venue d’un enfant.
Peu à peu, l’âge venant, elle comprit que les puissances célestes, terrestres et féeriques s’étaient toutes liguées avec son bûcheron de mari pour la priver d’enfant.
Elle pria donc désormais pour que cessent au moins le froid et la faim dont elle souffrait du soir au matin, la nuit comme le jour.
Pauvre bûcheron se levait avant l’aube afin de donner tout son temps et toutes ses forces de travail à la construction de bâtiments militaires d’intérêt général et même caporal. »

« Elle avait fini par mettre au monde deux petits êtres déjà juifs, déjà fichés, déjà classés, déjà recherchés, déjà traqués, une fillette et un garçon, hurlant en chœur déjà comme s'ils savaient, comme s'ils comprenaient. »

«  C'est ainsi que Dinah, dite Diane sur ses papiers provisoires, et son tout nouveau livret de famille, et son enfant, Henri, frère jumeau de Rose, s'affranchirent de toute pesanteur en gagnant les limbes du paradis promis aux innocents. »

« Elle dort notre pauvre bûcheronne, elle dort, son bébé bien serré dans ses bras, elle repose du sommeil des justes, elle dort là-haut, bien plus haut que le paradis des pauvres bûcherons et des pauvres bûcheronnes, bien plus haut encore que l'Eden des heureux de ce monde, elle dort tout là-haut là-haut, dans le jardin réservé aux dieux et aux mères. »

« Les jours succédèrent aux jours, les trains aux trains. Dans leurs wagons plombés, agonisait l’humanité. Et l’humanité faisait semblant de l’ignorer. Les trains provenant de toutes les capitales du continent conquis passaient et repassaient, mais pauvre bûcheronne ne les voyait plus. »

« Sans ciseaux, armé d'une simple tondeuse, le père des jumeaux, le mari de Dinah, notre héros, après avoir vomi son coeur et ravalé ses larmes, se mit à tondre et à tondre des milliers de crânes, livrés par des trains de marchandises venant de tous les pays occupés par les bourreaux dévoreurs d'étoilés. »

« Le père des ex-jumeaux souhaitait mourir, mais tout au fond de lui poussait une petite graine insensée, sauvage, résistant à toutes les horreurs vues et subies, une petite graine qui poussait et qui poussait, lui ordonnant de vivre, ou tout au moins de survivre. Survivre. Cette petite graine d’espoir, indestructible, il s’en moquait, la méprisait, la noyait sous des flots d’amertume, et pourtant elle ne cessait de croître, malgré le présent, malgré le passé, malgré le souvenir de l’acte insensé qui lui avait valu que sa chère et tendre ne lui jette plus un regard, ne lui adresse plus une seule parole avant qu’il ne se quittent sur ce quai de gare sans gare à la descente de ce train des horreurs. »

« Ils partagèrent tous trois un plein fagot de bonheur, orné de quelques fleurs que le printemps leur offrait pour éclairer leur intérieur. »

« Nul ne peut rien gagner en ce bas monde sans consentir à y perdre un petit quelque chose, fût-ce la vie d'un être cher, ou la sienne propre. »

Quatrième de couverture

Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons...
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.
J.-Cl. G.
Éditions Seuil, janvier 2019
110 pages
Prix spécial des Libraires 2019
Prix des Lecteurs BFMTV / L'Express 2019

mardi 9 juin 2020

La rafle de Compiègne ★★★★☆ de Anne Sinclair

Anne Sinclair explique qu'elle n'avait que peu d'éléments pour aborder dans ce livre uniquement une histoire familiale, et qu'elle ne souhaitait pas en faire un roman « car j'aurais eu l'impression de trahir le récit si douloureux qu'ont livré les quelques survivants. » 

C'est un témoignage, une enquête fouillée sur le camp de détention de Compiègne-Royallieu qui a vu le jour.

Anne Sinclair met en effet en lumière ce camp français administré par la Wehrmacht, moins connu que celui de Drancy, Pithiviers ou Beaune-la-Rolande. 
Elle raconte la rafle des notables, comment le 12 décembre 1941, les vies de Léonce et Margot, Schwartz, ses grands-parents paternels, et celle, de tant d'autres familles, ont basculé. Ce matin-là, 743 notables juifs français et 300 juifs étrangers, ont été interné dans « Le Camp de la mort lente » pour une détention barbare, inhumaine.  
Quelques-uns furent libérés. Pour les autres, le convoi n°767, parti de la gare du Bourget-Drancy, les achemina à Auschwitz, trois mois et demi plus tard.  

Un pan triste et sombre de l'Histoire que l'auteure dépose « comme un fardeau intime devenu mémoire collective ».  
Elle évoque à plusieurs reprises ce sentiment de culpabilité qui la tiraille, la hante, celui de ne pas avoir interrogé davantage son père sur le passé, sur ce qui s'est passé dans ce camp. Elle nourrit alors une obsession, celle « [d'essayer] de redonner un peu de chair aux disparus. » 

Un grand et bel hommage à son grand-père. 
« Léonce restera donc comme une ombre qui passe dans ce récit. Mais l'effort pour retrouver sa trace durant ces mois de 1941-1942 m'aura permis d'entrer par effraction dans une tragédie déchirante et mal connue, et me donner la volonté d'en transmettre le récit à mes enfants et petits-enfants. »
Texte toujours et ô combien nécessaire, à l'heure où l'on assiste en France, depuis quelques années déjà, à la résurgence de l'antisémitisme ainsi qu'à la montée de l'extrémisme et du populisme.

« Cependant, cette rafle je veux qu'on la connaisse, qu'elle dépasse le cercle des spécialistes de cette période. Elle n'intéressera pas ceux que ces récits lassent, dont la Shoah mille fois racontée a émoussé l'attention. Je voudrais simplement rendre hommage aux hommes qui ont souffert aux côtés de mon grand-père que je n'ai pas connu et peut-être ainsi atténuer la culpabilité de n'avoir pas tenté plus tôt de démêler les fils de cette histoire. »

« J’ajoute que ce chapitre si lourd du XXe siècle me ronge, et plus l’âge avance, plus il me semble obscur. Face à l’antisémitisme renaissant, l’extrémisme et le populisme se développant en Europe et en France comme on ne l’aurait jamais imaginé dans ma jeunesse, j’ai été de plus en plus habitée par les années d’Occupation et le trou noir de la Shoah qui semble toujours inatteignable à la raison. »

« Ce tourment, passager clandestin de ma propre mémoire, de ma propre histoire, j'espère pouvoir, en l'écrivant, le déposer comme un fardeau intime devenu mémoire collective. »

« La résistance psychique a des ressorts mystérieux. »


«  La faim lancinante entraînait des vertiges, de l'hébétude, des dégradations physiques qui, « par degrés, réduisent l'homme au rang de la bête », écrit Roger Gompel, qui ajoute, lucide lui aussi, que c'était « un acheminement implacable vers la mort selon une méthode pour humilier, avilir, abrutir, épuiser, jusqu'à la complète extinction de toute personnalité humaine [...] une sorte de pogrom à froid » . L'image est glaçante, mais illustre bien la lente agonie des internés ou déportés. »

« Comme si vivre le présent, laisser le passé derrière soi était devenu le mot d’ordre de tous ceux qui avaient eu à approcher la sauvagerie nazie. »

« Léonce restera donc comme une ombre qui passe dans ce récit. Mais l'effort pour retrouver sa trace durant ces mois de 1941-1942 m'aura permis d'entrer par effraction dans une tragédie déchirante et mal connue, et me donner la volonté d'en transmettre le récit à mes enfants et petits-enfants. »

Quatrième de couverture

    « Cette histoire me hante depuis l’enfance… »
    S’interrogeant sur la manière dont son grand-père paternel, Léonce Schwartz, a échappé à la déportation, Anne Sinclair découvre un chapitre méconnu de la persécution sous l’Occupation : la « rafle des notables ».
    En décembre 1941, les Allemands arrêtent 743 Juifs français, chefs d’entreprise, avocats, écrivains, magistrats. Pour parvenir au quota de mille détenus exigé par Berlin, ils adjoignent à cette population privilégiée 300 Juifs étrangers déjà prisonniers à Drancy.
    Tous sont enfermés au camp de Compiègne, sous administration allemande : un vrai camp de concentration nazi d’où partira, en mars 1942, le premier convoi de déportés de France vers Auschwitz (avant la Rafle du Vél’ d’Hiv de juillet 1942).
    En reconstituant la coexistence dans ce camp de bourgeois assimilés depuis des générations et de Juifs étrangers familiers des persécutions, ce récit très personnel raconte avec émotion une descente aux enfers.
    « Essayer de redonner un peu de chair aux disparus est devenu pour moi une obsession », écrit l’auteur, dont le fardeau intime sert de fil rouge à une œuvre de mémoire collective.
    De sorte que l’enquête familiale sur le destin énigmatique de Léonce se fait peu à peu enquête historique sur la tragédie de Compiègne, puis hommage à ceux qui n’en sont pas revenus.

Éditions Grasset, mars 2020
126 pages

mardi 28 avril 2020

Rhapsodie italienne ★★★★☆ de Jean-Pierre Cabanes

Grande et dense fresque historico-romanesque.
Histoire de l'Italie du début du XXème siècle jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, l'histoire du fascisme, de sa montée en puissance avec l'arrivée au pouvoir de Mussolini à son déclin. 
Une myriade de personnages brillamment dépeints, évoluant dans ces temps tourmentés.
Vengeance, trahison, honneur, courage, loyauté, fraternité, engagement, résistance, ambition, amour imprègnent ces pages que l'on tourne avec plaisir, sans se lasser, pris dans le fil de ces destins qui s'imbriquent. Jean-Pierre Cabanes maîtrise l'art de la narration, il retient son lecteur, le happe jusqu'à la dernière page.
Passionnant. Enrichissant. Addictif. 
À ceux qui ont envie d'approfondir leurs connaissances sur cette période tragique de l’histoire italienne, tout comme aux aficionados de grandes sagas, je recommande ce pavé ! Évasion garantie  ! 
Séance de dédicaces
Librairie du Château de Brie-Comte-Robert, octobre 2019.
Belle rencontre.
Merci Yves, Merci Mr Cabanes !

« À Vienne, les restaurants italiens qui proposent des plats de spaghettis se voient commander « les pâtes de la trahison » et, pour les Slovènes, la lutte sur l'Isonzo est une guerre des peuples, une résistance nationale contre un envahisseur étranger. Les Serbes, vivant en Autriche et traditionnellement opposés aux Habsbourg, ont pris les armes aux côtés de l'empire. Les Slovènes, les Croates et les Slaves sont résolus à tenir la ligne sur l'Isonzo avec la même ardeur que les volontaires italiens qui se sont engagés pour libérer les terre irredenti.
Il raconte comment les hommes courent en grimpant avant que les mitrailleuses entrent en action. Dès les premières rafales, il faut se jeter à terre et se relever afin d'avancer encore dans les intervalles où les servants doivent changer la bande qui contient des cartouches, ou mettre fin au feu pendant quelques minutes pour refroidir le canon en versant de l'eau. C'est alors qu'il faut bondir et courir, encore en profitant de ce silence qui ne dure pas.
Soudain, il évoque les raisons pour lesquelles cette guette a été déclenchée par l'Italie, les terres irredenti, et maintenant, on s'aperçoit qu'à la conférence de Versailles, le président du Conseil et son ministre Sonnino ne parviennent pas à faire attribuer à l'Italie ces territoires qui lui avaient été promis. Il s'enflamme, il dit qu'au nom de tous les morts, ceux de l'Isonzo, des Dolomites, ceux du Piave, ces terres doivent être données, rendues plutôt. - Sinon, dit-il, ils seront morts pour rien !
Le programme des Fasci fait frémir, c'est pire que les bolchéviques. Ils veulent distribuer les terres aux paysans, abolir les titres et la monarchie... Et surtout, ils détestent la religion. Ce Mussolini ne s'est jamais marié à l'église et il vit de l'argent de cette femme, cette juive, avec qui il couche publiquement alors qu'elle est mariée. - Margherita Sarfatti ? - Oui, la Sarfatti ! Eh bien, dans notre milieu, cette femme et son gandin, nous n'en voulons pas !
Le Fascio est monté très vite en puissance au début, puis sa course s'est infléchie,les socialistes et les pipisti ont gagné les élections de 1919. Mais l'année 1920, les premiers mois de 1921 montrent le renversement de l'opinion.Les drapeaux rouges partout, l'appel aux bolchéviques font peur aux Italiens qui veulent la paix et l'ordre. Ils veulent de l'aisance aussi. Le Fascio promet les trois. Mieux, il les annonce : « Donnez-moi le pouvoir, dit le Duce, et vous les aurez ! » Il ne parle pas de liberté, de démocratie, de droits. Mais les Italiens s'en moquent. Ce sont des mots qu'ils ont trop souvent entendus, vides de sens à force d'être répétés.
 - Il a gagné ton Duce ? demande Julia. Il a triomphé de ses adversaires si nombreux qu'il s'enorgueillit ? C'est lui qui a dit : Molti nemici, molto onore ? * * Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur. Formule lapidaire de Mussolini dans la phase de conquête du pouvoir.
En bonne Sicilienne, elle connaît l'existence de ces « femmes de Cosa Nostra », lien indispensable entre le chef et la famille des hommes. Ce sont elles qui souvent apportent les subsides aux veuves ou à celles dont le mari est en prison et qui font des cadeaux aux enfants. On les craint autant qu'on les aime. Car elles peuvent être aussi généreuses que terribles et sans pitié en cas de trahison.
 - Ces gens-là, tu le sais comme moi, ne sont pas faits pour le pouvoir. Ils sont bons pour les manifestations, les rixes, l'huile de ricin et le manganello. Ils sont faits pour servir ceux qui commandent, rien de plus. Ils sont comme ces bourgeois qui ont appuyé la révolution bolchévique et que Lénine appelait « les idiots utiles ». - Que faut-il faire d'eux ? - Surtout rien ! Ce qu'ils disent reflète une vérité. Le fascisme n'est pas fait pour s'allier avec les faibles comme les libéraux ou les conservateurs, ni pour débatte ou négocier avec les gens de l'Aventin, les Amendola et consorts. Le fascisme doit exister seul, par lui-même et pour l'Italie. Le reste, la soupe démocratique, on sait ce que cela a donné, les Italiens n'en veulent plus.  - Ce qui veut dire ? demande Mussolini.La Sarfatti cherche ses mots : - Que ce mouvement, cher Benito, il faut en prendre la tête. C'est cela que l'on attend de toi car tu es le seul à pouvoir le faire, bien plus, bien mieux, que Farinacci et compagnie. Le chef, le Duce, c'est toi. 
 - Les Italiens croient en lui, réplique Lorenzo. Il est le premier homme politique qui s'occupe vraiment d'eux. C'est le meilleur argument qu'il puisse lui opposer, parce qu'il est vrai. Le régime multiplie les actions sociales depuis les allocations jusqu'aux colonies pour les enfants en passant par les grands travaux qui offrent du travail aux disoccupati. Les enquêtes d'opinion, discrètement menées par les préfets, témoignent d'une satisfaction qui ne se dément pas et croît de mois en mois. - Ça commence toujours comme ça, commente Julia, c'est la fin qui compte.
Les hommes qui l'entourent approuvent en silence. Ces rudes chemises noires en sont à détester leur propre aviation et ses bombes à gaz réglées pour exploser à deux cent cinquante mètres du sol et répandre sur l'ennemi une pluie de gouttes. C'est la pluie mortelle des Italiens. Chaque goutte, une plaie, chaque bulle de gaz, un mort. Du poison qui tombe du ciel, infectant lacs et rivières, et surtout l'atmosphère. Qui respire le gaz meurt aussitôt, qui boit l'eau ou goûte la nourriture contaminée meurt un plus tard. Sur les zones où le gaz a été répandu, le silence. Hommes et bêtes gisent au sol, femmes et enfants aussi, constellés de plaies, la bouche béante. La première guerre fasciste est une guerre à l'hypérite. Canons, mitrailleuses et fusils ne sont plus que des armes d'appoint.
Les hommes, ils étaient à la guerre, ils avaient le rancio. Ce n'était pas bon, mais au moins, ils mangeaient ! Quand ils venaient en permission, ce n'était pas le moment de leur refuser quelque chose. Alors, on se ramassait des gosses. En veux-tu, en voilà. Après, on apprenait que le père était mort en héros ou il revenait infirme, et il fallait se coltiner les gosses quand même ! Les gosses de guerre, comme on les appelait. Ah, elles étaient belles les terre irredenti, qu'on nous a pas rendues d'ailleurs ! 
Babbo, j'espère te revoir un jour. Sache que je t'aime. Sois heureux, mon père, dans ton Italie glorieuse. Moi, le bonheur, je vais le chercher ailleurs.
Un type dit à son ami :  « Le beau temps est revenu grâce à Dieu. » L'autre : «  Non, grâce au Duce.» Le premier : «  Mais que dira-t-on quand le Duce sera mort ? - Alors, on dira grâce à Dieu. »
Vous êtes deux imbéciles, avec moins de cervelle qu'un bœuf dans vos têtes d'ânes. Vous ne savez pas que les lignes avec l'Angleterre viennent d'être coupées, que ce soir, les avions français et anglais risquent de bombarder Rome. Tout ça parce qu'un vieux, entouré de fous et de voyous, est retombé en enfance !
Il a existé un fascisme roboratif, énergique et ambitieux. C'est l'idée de ce fascisme-là qui a fait la fortune du Duce. C'est sa mise en oeuvre qui a produit «  l'homme le plus aimé d'Italie, l'homme de la providence », comme disait Pie XI. Tant pis pour la liberté d'expression, tant pis pour les hiérarques corrompus, et cette idée complètement folle du Duce de faire de l'Italien un homme nouveau, genre guerrier ascète à la mode spartiate. D'ailleurs, ce n'était qu'une idée. Les Italiens savaient qu'il n'y parviendrait jamais, et lui-même ne se faisait pas d'illusions. Moyennant ces arrangements et ces hypocrisies, on s'accommodait du régime, bien plus généreux et attentif que l'ère libérale qui avait précédé sous Giolitti, Facta et consorts. 
Votez selon vos consciences et non selon les ordres. C'est cela, le véritable sens du vote. »

Quatrième de couverture

    1915. Deux hommes que tout sépare vont se rencontrer sur les champs de bataille. Lorenzo, jeune et brillant officier de l’armée italienne, et Nino le Sicilien, qui s’enrôle pour échapper à la prison après avoir commis un crime d’honneur. La guerre va faire d’eux des compagnons d’armes, des frères, avant que le règne de Mussolini ne les transforme en ennemis.
    Tandis que les hommes sont emportés dans le tourbillon des combats, le temps des femmes est venu. Elles vont s’engager dans la plus belle et la plus dangereuse des luttes, celle pour l’amour, l’indépendance et la liberté.
    Des premières heures du fascisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les passions politiques et les passions des amants, les haines et les ambitions s’entrecroisent violemment.

Auteur de nombreux romans, Jean-Pierre Cabanes nous entraîne dans une ample et voluptueuse fresque qui inscrit magistralement ses personnages dans l'Histoire italienne du début du XXe siècle.

Éditions Albin Michel, octobre 2019
726 pages