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mercredi 22 juillet 2026

Amrum ★★★★☆ de Hark Bohm

« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm

C'est étrange comme sensation, mais en ouvrant "Amrum", j'ai eu l'impression de retrouver un livre ouvert il y a bien des années de cela.

À seize ans, j'ai eu la chance de séjourner sur cette petite île de la mer du Nord, alors que j'étais accueillie par une famille allemande. Je me souviens des balades à vélo au milieu des dunes, des goûters dans les salons de thé, des Strandkörbe où nous nous réfugiions pour échapper au vent. Je me souviens surtout de cette lumière et de cette impression d'être au bout du monde.
En ouvrant le roman de Hark Bohm, j'ai retrouvé cette île.

Mais ce n'était plus tout à fait la même.

Nous sommes au printemps 1945. Pour Nanning, dix ans, Amrum reste un terrain de jeux où l'on pêche, où l'on parcourt les prés-salés, où l'on écoute les oiseaux et où le vent rythme les journées. Pourtant, derrière cette beauté sauvage, le monde vacille.

Ce roman raconte la guerre depuis le regard d'un enfant allemand. Un enfant qui aime son père, qui récite les slogans appris avec sérieux, qui croit encore aux adultes ; avant de découvrir peu à peu que ceux qu'il admire ne sont peut-être pas du bon côté de l'Histoire.

Cette prise de conscience est bouleversante, précisément parce qu'elle ne passe jamais par de grands discours.
Elle avance à pas d'enfant.

Comme souvent dans mes lectures 🍃☺️, la nature occupe une grande place dans cette lecture.
Elle respire, elle chante, elle console. Les oiseaux, les dunes, les prés-salés, l'estran, le vent omniprésent, tout semble rappeler qu'au-delà de la folie des hommes, le monde continue de vivre.
« Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés [...]. Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
On y entend toute la nostalgie d'une enfance qui voudrait rester du côté des marées, des oiseaux et des herbes hautes, alors que l'Histoire la rappelle sans cesse.

Et quel bonheur de retrouver, au fil des pages, les paysages qui m'avaient tant émerveillée autrefois. Les dunes balayées par le vent, la mer des Wadden, les oiseaux innombrables. J'avais parfois l'impression de marcher à nouveau sur cette île.

Amrum est un roman d'apprentissage, mais aussi un roman de mémoire. Il rappelle avec beaucoup de délicatesse que l'Histoire n'est jamais faite uniquement de héros ou de bourreaux. Elle est aussi traversée par des enfants qui grandissent au milieu des certitudes des adultes et qui doivent, un jour, apprendre à penser par eux-mêmes.
J'ai refermé ce livre avec une émotion toute particulière.
Comme on quitte un lieu que l'on a profondément aimé.
Et avec l'envie, plus vive encore, de retourner un jour à Amrum, écouter le vent raconter ce que les hommes, parfois, préfèrent oublier.

Deuxième lecture sélectionnée pour le challenge #laouviventleslivres du mois de juillet, dédié aux îles et archipels. 

En exergue 
« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm 

Incipit
« Bientôt la nuit se retirerait dans les ombres qui s'étiraient au creux des dunes. La première lueur du jour poindrait d'abord sur la ligne d'horizon orientale, à peine perceptible, tel un vague pressentiment. Pour l'heure, les dunes reposaient dans le froid et l'obscurité, encore intouchées par le jour naissant.
Les ailes déployées, le goéland argenté planait sans peine au-dessus du paysage vallonné recouvert de lichen, de mousse et de bruyère qui précédait les dunes. Déchirant le silence, retentirent soudain de nulle part les trilles des huîtriers qui s'élevaient dans les airs. La voix d'alto plaintive d'un courlis, charriée par le vent des prés-salés, se mêla bientôt à eux. Le goéland se laissa porter en haut d'une dune. Ses cris stridents se joignirent au chœur des oiseaux aux voix toujours changeantes. Il s'éleva légèrement au-dessus des gerbes d'oyat ondulant dans le vent d'ouest sur la crête des dunes.
Au gré du déferlement des vagues, le vent, bruit de fond omniprésent de l'île, fixait rythme et accord au-delà du basculement des marées, de l'alternance du jour et de la nuit. »

« Tante Ena but une grande rasade. Elle souriait jusqu'aux oreilles en faisant passer la bouteille.
Dans sa cachette, Nanning ressentit les émotions les plus contradictoires, soufflées en tous sens comme des feuilles mortes à la fin de l'automne. Il trouvait indécent qu'ils célèbrent joyeusement la mort du Führer, cela devait être puni. Mais, en même temps, il brûlait d'envie de participer à leur liesse. Il avait la désagréable impression de passer à côté de quelque chose de bien. Comme si, en raison d'un rassem-blement avec les Pimpfe, Nanning n'avait pas pu se joindre à Hermann auquel son grand-père apprenait à forger une faux. Il serra les dents.
La musique s'interrompit, et un speaker fit une annonce en anglais. Dans le jardin, chacun tendit l'oreille. La radio diffusa ensuite un hymne entonné par un chœur. Tante Ena, Hermann et les trois hommes, la main sur le cœur, se mirent à chanter en anglais.
- Traîtres, siffla Nanning entre ses dents.
Après un dernier regard par-dessus son épaule, il s'éclipsa discrètement. »

« - Disparais. Rentre vite chez toi. Dis à ta mère de brûler ses dossiers. Maintenant, murmura-t-il en poussant Nanning, Vas-y !
Sans comprendre, Nanning se mit en mouvement comme un automate. Oncle Jessen faisait des gestes de la main comme pour chasser un chat errant. Nanning, bouche bée, scrutait les environs à chaque pas. Son oncle le suivait des yeux avec inquiétude. 
Ce n'était pas l'oncle Jessen que Nanning connaissait.
Le responsable du Parti, national-socialiste « pur et dur », comme disait sa mère avec un sourire satisfait. L'oncle Jessen qui accueillait toujours avec enthousiasme le salut nazi de son neveu chaque fois qu'ils se croisaient. Ce même oncle qui lui disait, la voix vibrante d'émotion, que désormais l'avenir du Reich était entre de bonnes mains et qu'il pouvait mourir tranquille. La plupart du temps, après ces envolées sentimentales, il reprenait une posture militaire et interrogeait Nanning avec sévérité.
- Quelles sont les devises de la Jeunesse allemande ?
Nanning récitait par cœur sa leçon : les jeunes Allemands étaient durs, silencieux et loyaux, des camarades. Leur qualité première était l'honneur. Alors Oncle Jessen ne pouvait cacher son enchantement. La gorge serrée, il réclamait ensuite les paroles du « Horst-Wessel-Lied ». Et quand Nanning déclamait le chant, l'oncle l'accompagnait, la larme à l'œil. Mais tout cela avait volé en éclats, comme si la bombe larguée sur la Villa Klara avait atteint Oncle Jessen.
Lorsque Nanning atteignit la lisière du bois et se trouva à découvert, il se sentit vulnérable et livré à lui-même. Il se retourna pour scruter les alentours. Tout semblait exactement comme avant. Puis il se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Pas le moindre souffle d'air. Pas un seul chant d'oiseau.
Il courut chez lui aussi vite que ses jambes purent le porter. »

« Le marais, de part et d'autre du chemin, était constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes, sur un vert bien gras. A cette vue, Nanning enviait presque le sort des bovins. Ils doivent avoir une vie insouciante, pensa-t-il en voyant un troupeau en train de brouter. Garder la tête baissée toute la sainte journée, la bouche et l'esprit occupés uniquement par l'herbe verte. Ne pas avoir à s'inquiéter des guerres, des partis, du Reichsmark, du dollar ou de la monnaie d'Amrum. Ne pas se soucier de savoir si telle ou telle personne était américaine, allemande, originaire d'Amrum ou de Sylt, frisonne, danoise ou germaine.
Nanning cueillait des campanules. Elles lui paraissaient étonnamment bleues cette année, et en cet après-midi resplendissant, ce bleu donnait l'impression que quelqu'un avait découpé des bouts de ciel en forme de parapluie, là où flottaient des taches nuageuses éparses, pour les répandre sur les prés.
Du concert polyphonique tout autour de Nanning se détacha un solo aigu d'abord nasillard, comme pour s'échauffer, puis de plus en plus assuré. Nanning scruta le bleu du ciel, se protégeant les yeux du soleil de mai, puis il le vit juste au-dessus de lui : un pipit farlouse. Il fondait en piqué, sans interrompre son chant, et descendit si bas que Nanning aurait pu le toucher en tendant la main. Puis l'oiseau reprit de l'altitude et se laissa chuter de nouveau avant de disparaître dans la bruyère. »

« En chemin vers la pointe nord d'Amrum, vers l'Odde, Nanning fut accompagné par un groupe de bécasseaux sanderling. Comme lui, ils se tenaient sur la laisse de mer. Ils picoraient le sable dans son sillage et fouillaient le varech échoué sur la plage, en quête de nourriture. Les rafales venues du large, qui soufflaient de l'autre côté des dunes écrêtées sur sa gauche, aspergeaient Nanning d'une pluie de grains de sable scintillants. Les cris d'une colonie de goélands bruns, semblables à des miaulements, s'élevèrent depuis les dunes.
Dès que Nanning eut dépassé la dernière dune, il dut lutter contre le vent qui balayait la pointe nord de l'île sans rencontrer le moindre obstacle, charriant des nuages de sable. Il arracha une tige de chiendent des sables à un buisson poussant tout près de lui, et se mit à la mâchouiller distraitement. Devant lui, une volée de sternes naines s'était installée sur les galets au bout de l'île, là où commençait l'estran. Les petits oiseaux qui nichaient là-bas poussaient des cris d'alerte perçants et agitaient nerveusement les ailes. Nanning leur cria qu'ils pouvaient être sans crainte; il n'était pas ici pour voler leurs œufs. Il voulait seulement se rendre sur la fine bande de terre qui se trouvait de l'autre côté de l'estran gris et des veines des chenaux de marée luisant au soleil : l'ile de Föhr.
Juste derrière l'Odde, Nanning s'engagea dans le premier chenal peu profond. L'eau lui arrivait aux genoux. Il s'arrêta au milieu du large chenal quand un petit crabe pinça son talon nu. Il le chassa en agitant la jambe. Puis, les mains en visière, il regarda devant lui en plissant les yeux. Le chenal devenait à la fois plus étroit mais aussi nettement plus profond. Avec ce vent, cela l'inquiétait, mais il décida de prendre le risque. Au loin, à hauteur des prés-salés aux portes de Norddorf, il aperçut quelques silhouettes. Sans doute des gens qui ramassaient des moules dans l'estran.
Arrivé au deuxième chenal, il retira son pantalon. Personne à l'horizon, il était le seul promeneur de l'estran. C'était précisément pour cette raison que Nanning aimait aller y marcher. Là, il lui semblait être seul face au monde. Pourtant, le sol sous ses pieds grouillait de vie. De petites puces de sable en quête de nourriture sortaient de leur galerie et agitaient leurs longues antennes, de minuscules hydrobies saumâtres allaient et venaient, des moules dispersées en grappes éparses ou rassemblées par bancs entiers s'étalaient le long des chenaux. Le sable était constellé des petits tas laissés par les arénicoles. Au-dessus de lui, des nuées d'oiseaux sillonnaient le ciel de l'estran, leur pays de cocagne. Goélands bruns, sternes, huîtriers, goélands argentés, bécasseaux variables, courlis et tant d'autres. Nanning adorait cet endroit. Bien entendu, il connaissait les dangers de la marée. Les mises en garde de Tante Ena, de sa mère et de Papi Arjan n'avaient pas manqué.
Il brandit son pantalon à bout de bras et s'enfonça lentement dans le chenal. Le courant froid qui se pressait contre ses jambes par saccades et le fond glissant rendaient la traversée de l'estran laborieuse. Il fallait avancer doucement, à pas prudents. Au point le plus profond du chenal, l'eau lui arrivait au nombril. Dans un premier temps, Nanning eut le souffle coupé, puis son corps s'habitua à l'eau froide. Il crut sentir une anguille curieuse effleurer ses jambes, mais ne se risqua pas à regarder de plus près. La marée n'attendait personne, et Nanning espérait être de retour à temps sur Amrum.
Après avoir traversé le chenal, il prit le temps de sécher au vent ses jambes grelottantes avant de remettre son pantalon.
La surface de l'estran ne tarda pas à changer devant lui. Les amas de sable en forme de vagues, comme légèrement rehaussés d'encre, s'aplanissaient en une étendue de vase luisante. Nanning obliqua pour accéder à l'île un peu plus au nord. La vasière trompeuse lui aspirait goulûment les chevilles et les tirait en un rien de temps jusqu'aux genoux.
Sans personne alentour pour lui venir en aide, s'il se faisait happer, il ne lui resterait plus qu'à prier en assistant à l'inexorable montée des eaux.
Une fois qu'il eut contourné la vasière, il ne lui restait qu'à marcher droit vers la mer sur quelques kilomètres.
Cela faisait du bien de sentir de nouveau du sable sous ses pieds. De là, il n'était qu'à un saut de puce de l'île d'Oldsum. Ayant atteint la côte, les jambes courbaturées par le chemin parcouru, Nanning s'autorisa à s'allonger cinq minutes dans l'herbe grasse de Föhr. »

« Et si un universitaire ne pouvait pas trouver sa place sur cette île, alors il ne tenait pas à poursuivre ses études. Nanning savait seulement que les universitaires étaient des gens qui, forts de leurs recherches, écrivaient des livres. Il repensa à son père qui avait crié à sa mère depuis la Jeep qu'elle devait envoyer Nanning au lycée quoi qu'il arrive. Et si sa mère se trompait ? Et si son père était réellement un criminel ? Devait-il encore l'écouter ? Non, décidément, il ne tenait pas à devenir un universitaire. Il voulait aider Tessa aux champs pour subvenir aux besoins des siens. Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés avec son copain et effrayer des vanneaux. Tirer des arénicoles de l'estran et chercher du bois flotté dans la laisse de mer.
Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »

« Le garçon gravit les marches à toute vitesse et arriva le premier au sommet avec son oncle. Il fut aussitôt frappé par les puissants effluves iodés, comme si l'air de là-haut était plus chargé en sel que celui d'en bas, saturé d'autres odeurs. Il est vrai qu'il y avait une nette différence, reconnut Nanning, entre le fait de se tenir sur la plus haute dune de l'île, les orteils dans le sable, et sur une hampe artificielle, relativement étroite, qui dominait les environs de toute sa verticalité. Ce n'était pas le vertige qu'il ressentait, car il trouvait exaltant de voir le monde de si haut, comme si, à cette altitude, il avait accès aux vérités les plus profondes, celles qui restaient insaisissables au niveau de la mer. Il suffisait de voir la ligne où ciel et mer se confondaient, ou, de l'autre côté de la plateforme, la mer des Wadden et les points sombres que formaient les îles Halligen pour comprendre comment toutes choses ici-bas étaient liées. Alors seulement d'autres choses dans le monde semblaient trouver leur place dans la bonne perspective. »

Quatrième de couverture

Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère.

Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire.

Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme un hymne aux paradis perdus.

Né à Hambourg en 1939, Hark Bohm a passé son enfance sur l'île d'Amrum. Il est l'une des figures incontournables du nouveau cinéma allemand. Son œuvre cinématographique a été récompensée dans son ensemble par le Prix du cinéma allemand. Il s'est éteint en novembre 2025, après avoir publié ce premier roman lumineux, porté à l'écran par Fatih Akin.

Sortie au cinéma le 24 décembre 2025

« Dans ce roman magistral, les descriptions de la nature sont autant d'allégories de la cruauté de la guerre. »
Die Zeit

Éditions Paulsen,  collection La Grande Ourse, janvier 2025
278 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

lundi 4 mai 2026

La dernière reine ★★★★★ de Jean-Marc Rochette

J'ai lu récemment de un message publié sur le site de ma ville. Une photo de renardeaux, magnifiques, encore hésitants dans leur pelage d'enfance. Et ces mots « espèce invasive ».
Comme si leur présence relevait d'un problème à régler.
Comme si c'était eux, les intrus. Ce mot m'est resté. Parce qu’en refermant "La dernière reine" de Jean-Marc Rochette, il résonne étrangement. Dans cet album, ce n'est pas la nature qui envahit. C'est elle qui disparaît. Et il n'a pas fallu si longtemps. À peine quelques décennies pour transformer des territoires entiers. Planter des forêts uniformes, souvent de pins, là où vivaient des écosystèmes riches et complexes. Fermer peu à peu les espaces, raréfier les ressources, jusqu'à rendre certains lieux inhabitables pour les animaux qui y vivaient depuis toujours, les ours, entre autres. Alors ils s'éloignent. Ou ils meurent. Ou ils deviennent, dans nos mots, des présences « problématiques ».

Ce que raconte Rochette, ce n'est pas une nature sauvage et menaçante. C'est une nature fragilisée, repoussée, grignotée. Et face à elle, une humanité qui avance, aménage, organise, souvent sans mesurer ce qu'elle efface en chemin.

Ce livre a réveillé en moi quelque chose de très ancien. J'ai grandi dans des paysages qui ressemblaient encore à cela. Du côté de Piana, sur une côte préservée, et puis à Die, au pied du Massif du Vercors.
En primaire, nous apprenions à regarder. À repérer les traces, les présences. Les rapaces, aigles, milans, balbuzards pêcheurs, silhouettes immenses dans le ciel, presque irréelles.

Enfant, je ne savais pas que c'était fragile. Je pensais que ces équilibres allaient de soi. Je me souviens des silences, des odeurs, de cette sensation d'un monde qui existe sans nous, et dans lequel, pourtant, on peut trouver sa place. Aujourd'hui, je mesure à quel point ces lieux m'ont façonnée. Ils ont construit ma manière de regarder, d'écouter, de me relier au vivant.

Alors il y a, dans cette lecture, quelque chose qui dépasse le simple émerveillement devant la beauté des dessins et du texte.
Il y a aussi une forme de reconnaissance. Presque à voix basse, j'ai envie de dire merci à feu mes parents. Pour ces années-là. Pour cette proximité avec une nature encore vivante, encore pleine.
Peut-être que c'est pour cela que certains mots deviennent insupportables. « Espèce invasive ».
Parce que ce que montre "La dernière reine", au fond, ce n'est pas un monde à défendre contre l’animal. C'est un monde qui s'efface...

Merci Jean-Marc Rochette, merci les filles Camille et Francine, ce challenge "Là où vivent les livres" m'emmènent bien plus loin que je ne l'imaginais, en ce mois de mai qui nous invite à prendre de la hauteur.















Quatrième de couverture

Gueule cassée de 14-18, Édouard Roux trouve refuge dans l'atelier de la sculptrice animalière Jeanne Sauvage.
Elle lui redonne un visage et l'introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. En échange, Édouard lui fait découvrir la majesté du plateau du Vercors et l'histoire du dernier ours abattu sous ses yeux quand il était enfant.
Au cœur du cirque d'Archiane, il dévoile la « Dernière Reine » à Jeanne et l'incite à créer le chef d'œuvre qui la fera reconnaître.

Éditions Casterman,  octobre 2022
238 pages 

mercredi 31 août 2022

Le guerrier de porcelaine ★★★★★♥ de Mathias Malzieu

Mainou. 
Louise.
Émile.
Marlène.

Des doux prénoms qui me ramèneront à cette lecture.

Un voyage, (littéralement un voyage coup de coeur pour moi), dans l'enfance de son père. Dans la folie guerrière et meurtrière des hommes. Dans l'exil, la douleur, la souffrance, le deuil. Un voyage à hauteur d'enfant. Accrochant l'espoir. 
Mainou a dû apprendre à repousser la guerre, à ne pas se faire envahir par les souvenirs, pour continuer à ressentir, à vibrer, à vivre.
Les mots sont justes. Les émotions saisissent. 
Humour et Poésie. Pour parler de la vie. De la mort aussi.
C'est beau. Très beau.

Mathias Malzieu, vous êtes un sacré personnage ! Vous même dans l'adversité, vous avez recueilli le témoignage de votre papa menant à ce recueil d'une exquise profondeur, et ce que vous avez fait pour rencontrer votre donneuse est si dingue. Simple, engageant, singulier. Exemplaire.

Merci.
« J'ai la sensation que tout est monté à l'envers depuis que tu es partie, comme si la nuit tu avais travaillé à remettre le monde en place. C'est à moi de le faire maintenant. Je ne sais pas trop comment ça marche, le monde. L'Émile dit que je dois commencer par essayer de faire fonctionner le mien.
- Le seul jouet sur lequel tu peux compter, c'est ton cerveau! Fouille sous la colère ce qu'il reste de joie et rééduque ton rire.
Je vais devoir écrire un mode d'emploi pour mon cerveau, je crois. Sauf que je le reconnais à peine. Plus rien ne fonctionne comme avant. Tout est mélangé, le cœur et les souvenirs. Dès que j'en allume un, ça me réchauffe un instant avant de foutre le feu partout. Toute l'électricité est à refaire. Le cœur fait des faux contacts, je respire n'importe comment. »

« Je voudrais que tu sois là Que tu frappes à la porte Et tu me dirais c'est moi Devine ce que je t'apporte Et tu m'apporterais toi. »
Boris Vian, Berceuse pour les ours qui ne sont pas là,  cité en exergue 

« Papa réajuste mon nœud de cravate. Le meilleur nœud de cravate de l'histoire des nœuds de cravate.
J'arrive plus à respirer ni rien. 
-Et... tu donneras cette boîte à ta grand-mère, dit il en glissant un petit coffre en bois dans ma valise. Elle appartenait à ta mère... qui y tenait beaucoup. Je te la confie. Donne-la-lui dès que tu arrives et surtout, quoi qu'il se passe, ne l'ouvre pas. Tu as bien compris, mon petit ?
Je hoche encore la tête pour imiter le gars qui comprend tout. En vrai, mon cœur est en train de foutre le feu à mon cerveau. »

« Dans le train qui éloigne, le 4 juin 1944

Une voix dit que le train démarre mais c'est Montpellier qui recule. Nous, on ne bouge pas. Les mots ne servent à rien, donc on ne s'en sert pas. On pense.
Papa recouvre mon épaule gauche de sa très grande main. Les voisins endormis ont l'air exactement morts. Tout semble déjà si loin. Nous voyageons avec une boîte, deux valises remplies de fantômes et l'impossibilité de soigner l'angine de questions. Si le pourlinstant dure très longtemps, est-ce que Papa reviendra quand même de temps en temps? Qu'est-ce qu'il y a dans cette boîte? Pourquoi j'ai pas le droit de l'ouvrir ? Et la mort, c'est vraiment pour toujours ? »

« Quelque part dans le Jura, le 4 juin 1944

Nous marchons le long d'un champ de blé qui se fout totalement de cette histoire de guerre. Le vent lui fait des trucs de vent, le soleil des trucs de soleil. Nous marchons longtemps. »

« Je note tout du coup, enfin je note qu'il faut que je note les règles du code, alors que je les sais par cœur.
Je les note quand même, pour faire plaisir.

" Quoi qu'il arrive, ne jamais sortir seul, même la nuit. 
Si jamais quelqu'un entre dans la maison, se cacher dans la cave. 
Si jamais je croise quelqu'un par accident dans la maison, ne surtout pas parler français. "

- Très bien ! dit Louise.
- Il y a un passage secret dans ton cerveau qui mène directement à ton cœur. Pour l'emprunter, il va falloir muscler ton imagination, reprend l'Émile. 
Je note à fond.
- Et les séances de musculation sont les plus amusantes du monde ! 
- Tu crois qu'en écrivant des trucs sur les murs comme un homme préhistorique tu vas l'aider ? Tu ferais mieux de lui montrer le véritable passage secret ! dit la tante Louise. »

« J'ai la sensation que tout est monté à l'envers depuis que tu es partie, comme si la nuit tu avais travaillé à remettre le monde en place. C'est à moi de le faire maintenant. Je ne sais pas trop comment ça marche, le monde. L'Émile dit que je dois commencer par essayer de faire fonctionner le mien.
- Le seul jouet sur lequel tu peux compter, c'est ton cerveau! Fouille sous la colère ce qu'il reste de joie et rééduque ton rire.
Je vais devoir écrire un mode d'emploi pour mon cerveau, je crois. Sauf que je le reconnais à peine. Plus rien ne fonctionne comme avant. Tout est mélangé, le cœur et les souvenirs. Dès que j'en allume un, ça me réchauffe un instant avant de foutre le feu partout. Toute l'électricité est à refaire. Le cœur fait des faux contacts, je respire n'importe comment. »

« Je suis comme un diabétique qui rêve de nager dans un océan de crème chantilly. J'aime tellement la joie que je ne peux m'empêcher d'en fabriquer, même si c'est mauvais pour ma santé. Parce que je finis toujours par me coincer entre la réalité et les souvenirs. Là où les rêveries explosent comme des bulles de savon. Je vais penser à un petit déjeuner normal à Montpellier, sans vol de poussins ni écureuils domestiques. Juste toi et l'odeur du pain grillé. Et là, je suis cuit pour plusieurs heures d'affilée. Je vais rester coincé dans le souvenir. Ça me fera un peu de joie en plus et un chagrin de boule de pétanque dans la gorge. »

« Parfois je n'écris rien. Je dessine des dinosaures et j'invente des constellations. Parfois j'écris tout. Le fond de mon cœur. Tu es toujours morte. Je ne m'y ferai sans doute pas avant que je sois mort à mon tour. En attendant, je crois que je voudrais écrire un livre. C'est doux d'écrire un livre. On peut toujours tout recommencer. Il commencerait comme ça :

" Je m'appelle Mainou, version escamotable de « Germain le petit qui se cache tout le temps par tout ». Je suis un enfant de la balle et des bombes à retardement. Je suis né le 31 décembre 1934 à Bitche, une petite ville de Lorraine que l'Histoire a transformée en toupie. Tantôt française en bord d'Allemagne, tantôt penchée de l'autre côté.
Le jour de mes cinq ans, mon père et ma mère se sont souhaité: « Bonne année à nous trois virgule cinq», et quelques mois plus tard la guerre éclatait comme un pop-corn.
Grand-mère dit que je suis le portrait craché de Charlie Chaplin sans moustache ni chapeau. Disons que je suis habillé comme lui quand il était enfant.
On raconte qu'une sorcière a saupoudré des taches de rousseur sur mon visage et mes bras. « Le sel de l'Enfer ! » dit le prêtre du village. « L'apanage des hommes-crises de nerfs ! » dit l'Émile. Toute la famille est comme ça. Roux, à feu et à sang. Peau blanche translucide et rouge l'été. 
Je suis le plus petit. Le plus colérique. Le plus fragile.
Depuis que ma mère est partie et mon père pas vrai ment revenu, je me sens à la fois plus grand et encore plus petit. J'ai un certain talent pour imiter les animaux plus ou moins sauvages. Je fais très bien le chat, je progresse en grenouille.
Mes yeux sont plus verts qu'une pelouse écossaise. Grand-mère s'applique à me faire une raie de côté nette et précise comme lorsqu'elle coupe une tranche de tomate. J'ai l'impression que c'est toujours dimanche ou que c'est jamais dimanche.
Depuis l'enchaînement des catastrophes, je passe énormément de temps dans ma tête. Tout est fort tout le temps. Il pourrait neiger sous mon crâne que je ne serais même pas étonné. Comme si j'avais vécu trois vies alors que je n'ai que neuf ans et demi. "
Je continue d'avoir envie que tu sois fière de moi. Comme quand je grimpais à la cime d'un arbre. Si j'écrivais notre histoire, je serais fier de penser que tu serais fière de moi.
J'apprends de nouveaux mots et note mes préférés à la fin de mon cahier : Crépuscule, Métamorphose, Pourlinstant, Panache, Cigogneau, Résistance, Écureuil, Bicyclette. »

« Marlene Dietrich bouge dans sa chambre en carton. On voit dépasser ses yeux trop grands pour sa tête. Elle a la manie de claquer du bec quand je me concentre pour t'écrire un truc important. Alors je sursaute comme un con. Je la balancerais bien par la fenêtre, pour voir si elle est une vraie cigogne qui vole et tout. Dire que plus grande, elle est censée porter des bébés dans son bec... si on ne trouve pas de solution pour son haleine, ils vont tous mourir asphyxiés.
Parfois, je me dis qu'elle serait mieux dans un nid avec d'autres cigogneaux à faire des trucs de ciel que dans la chambre d'un orphelin clandestin qui écrit à sa mère morte. D'autres fois, quand elle me réveille au milieu d'un cauchemar, je la sors de la boîte en carton qui lui sert de nid et je la pose sur mon épaule. Alors, le temps d'un instant, je me sens capitaine de quelque chose. »

« [...] mais je t'assure qu'essayer de rire, c'est une bonne technique. Du moins c'est la mienne. Quand les Allemands ont fait une descente dans l'épicerie, j'étais si terrifiée que je me suis mise à écrire la vie que j'aurais eue si ce type avec sa moustache en ticket de métro était resté peintre en bâtiment. Je m'imaginais chanter et danser dans un cabaret. C'est que je ferai si la guerre finit par finir. J'imaginais Adolf Hitler s'il était tombé amoureux d'une Juive. Une pratiquante, beau coup plus juive que moi. Hitler avec une kippa, dansant sur de la musique klezmer bras dessus, bras dessous avec sa fiancée. Hitler dégustant un falafel, ce genre de choses. J'ai entendu l'accent allemand passer entre les lattes du plancher et ma gorge s'est serrée. J'ai pris ma respiration, et j'ai continué à me raconter l'histoire de l'autre Hitler et de l'autre moi. 
- Vous l'écrivez encore?
- La mienne, tous les jours. Hitler, c'est vraiment quand je suis en colère. Mais tant que j'arrive à me moquer de lui et de sa secte, il reste un arpent de liberté caché sous mon crâne qu'il ne pourra jamais atteindre. Ça peut paraître dérisoire, mais ça me réconforte. »

« Je voudrais grandir en accéléré pour que la guerre finisse plus vite et me promener en forêt en plein jour. On ira déterrer la boîte et tu reviendras un tout petit peu. Papa sera rentré, tante Louise pourra soulager son envie d'église, du coup elle y habitera pour toujours. J'aurai le droit de ne pas y aller. J'apprendrai à fabriquer de nouveaux souvenirs, histoire de ne pas me fracasser contre les tiens. Mieux, j'apprendrai à les toucher sans m'électrocuter la tête. Ce sera bien d'accélérer encore. Ça fera comme le vent sur le vélo de l'Émile. Il y aura des cris de match de football, l'odeur du vent de la mer et des nuages collés à l'horizon. Tellement bien collés qu'on pourra nager dans le ciel. Si leur truc de Dieu existe, ce sera la porte d'entrée de l'autre monde. »

« Le pourlinstant s'est tellement étiré que j'ai failli oublier que j'étais dans un placard. Toute cette nuit rien que pour moi et rien d'autre à faire qu'avoir peur... ou rêver. Alors je rêve à fond. Quelque chose s'agrandit entre mon cœur et mon cerveau. C'est peut-être en tra vaux pour toujours, mais ça avance. J'avance.
On y trouve des terrains de football avec de l'herbe assortie aux yeux de Papa. On y trouve des bicyclettes, du printemps, un ballon de volley avec du sable collé dessus, la plage comme avant, des crabes entre les rochers, mon chalutier. La proue, la quille, le bastingage.
Quelque chose s'allège un peu. Le désir de retrouver Montpellier sans toi pique les yeux et le nez, mais par moments, j'arrive à séparer le futur du passé. Ça me fait toujours froid dans le dos d'avoir un peu moins mal. J'avance de deux cases et recule de cinq. Qui perd gagne. Je ressens, je trie, et puis tout s'écroule en un aller-retour de pensées. Mon cœur est un studio de cinéma. Mon cerveau une salle de projection. Je me fais des films sur « l'après-guerre » comme disent les adultes, avec des lacs gelés où patiner les yeux fermés en plein centre de Montpellier. »

« Je l'aime bien le matin, quand elle ne parle pas encore de Dieu et qu'elle se balade en chemise de nuit. L'hippopodame. Je la trouve belle par moments. Gracieuse ou je sais pas quoi. Une danseuse au ralenti gonflée à l'hélium qui nourrit un enfant cigogne. »

« J'ai le cœur gros, j'ai le cœur grand. Même tante Louise y trouve sa place. J'aimerais ne jamais vraiment me réveiller. Vivre avec une transfusion du parfum iodé de Sylvia dans le bras, errer en pyjama au grenier. Juste sentir, renifler, me blottir. Repousser la guerre dans les catacombes des choses à penser. Oublier. M'oublier. Mais t'oublier, je crois que je n'y arriverai jamais. »

« ... Tes mots m'ont fait l'effet d'un aimant. J'ai commencé par la dernière page, celle où tu racontes notre rencontre au grenier.
C'était comme entrer par effraction dans ton coeur, cet autre grenier. Plus grand que la maison-ton-corps. Ce n'est pas un studio de cinéma, ton cœur, c'est une planète. Les volcans poussent et se renversent dans les océans, il neige sur la mer car tu ressens tout, tout et tout le temps. J'ai tout ressenti. Tout et tout le temps. Parfois, tu bougeais dans ton lit. Je me demandais si tu faisais semblant de dormir ou semblant de te réveiller.
Ce que j'ai lu là a relancé les travaux d'agrandisse ment du cœur. Le mien. Je me contentais de ne pas le laisser rapetisser, en l'ouvrant aux amis. Et voilà que là, j'ai tout qui prend vent. J'ai des ailes de géant qui poussent, des fourmis dans les jambes, que dis-je, une fourmilière ivre de danser. Danser! Danser! Danser! J'avais presque oublié à quel point cela pouvait me manquer. J'ai été prise. Surprise par ce cadeau à la dérobée.
Et j'ai une proposition à te faire. Elle ne sera pas malhonnête, tu es beaucoup trop jeune pour ça, mais honnêtement, il se pourrait qu'elle te plaise. Je ne sais pas si je dois dire «merci» ou « désolée», disons les deux. »

« L'Émile repart de plus belle. Il accuse Louise de ne pas avoir lu Nietzsche, pour dire des conneries pareilles. Tu répètes ce que tu entends dire au lieu de réfléchir!
- J'ai pas envie de réfléchir... Alors tu es mûre pour une société fasciste !
Louise s'allonge sur son lit et nous tourne le dos. Son fabuleux popotin en guise de «Bonne nuit, la compagnie ». Considérant que sa tête est malade, l'Émile continue de parler à son cul. Il s'adresse à lui comme s'il allait lui répondre.
Quand on ne réfléchit pas mais qu'on se contente de penser comme son voisin, même s'il n'a pas plus réfléchi et dit des conneries, on perd la « grande santé » ! Tu sais ce que c'est la grande santé ? Le « gai savoir », ça te dit rien? Hé non! Puisque tu n'as jamais ouvert un livre de Nietzsche. Il continue de s'adresser à son cul et j'ai une envie de rire terrible. Grand-mère me voit et je vois qu'elle me voit.
- La grande santé, c'est l'âme Et une âme qui ne se nourrit ni de poésie ni d'imagination, une âme qui ne réfléchit pas, ça pourrit ! »


Quatrième de couverture

Mathias Malzieu entame sa carrière d'homme poétique en 1993 en fondant le groupe de rock Dionysos. Peu enclin à choisir entre sa vocation de chanteur et d'auteur, il développe depuis lors un univers sous forme de livres, de disques et de films. Il connaît un immense succès populaire en 2007 avec La Mécanique du cœur, traduit dans plus de vingt pays et adapté au cinéma; son bouleversant récit autobiographique, Journal d'un vampire en pyjama (2016), a reçu le Prix Essai France Télévisions et le Grand Prix des Lectrices de Elle, et son dernier roman, Une Sirène à Paris (2020), s'est accompagné d'un disque et d'un film éponyme réalisé par Mathias Malzieu avec Nicolas Duvauchelle et Marilyn Lima.

« Mon père voyageait beaucoup et rapportait toujours de très bonnes histoires, qu'il racontait avec implication et malice... Mais sa plus grande histoire commençait par sa traversée de la ligne de démarcation, caché dans une charrette à foin. »

Éditions Albin Michel,  janvier 2022
338 pages

mardi 18 mai 2021

La goûteuse d'Hitler ★★★★☆ de Rosella Postorino

Margot Wölk - Rosa Sauer, anti nazie, dans le roman - a été goûteuse d'Hitler, quand celui-ci a émis le doute, la peur, d'être empoisonné par les Alliés, à partir de 1943. Rosa ainsi que d'autres femmes ont risqué leur vie pour le Führer. Elles ont, chaque jour passé dans ce réfectoire de la Wolfsschanze, en Prusse orientale, tenté de survivre, lutté pour garder leur dignité, leur humanité. Chaque bouchée pouvait potentiellement être la dernière.
Rosella Postorino a certainement pris des libertés en retranscrivant l'histoire de cette femme, mais quand bien même, l'auteure écrit un livre riche, émouvant, sensible, sororal. Et l'Histoire, que ce soit celle de la Shoah, celle des Allemands dans les campagnes sous le joug de la dictature et des SS, celle de la Résistance allemande ... imprègne par touches ce roman. 
La goûteuse d'Hitler est l'histoire marquante d'une destinée douloureuse, déchirante, heureuse aussi... 
L'écriture est originale, prenante, l'auteure superpose les périodes avec talent, sans nous perdre, décrit les sentiments au plus proche de la réalité, écrit magnifiquement les émotions. Et même si, j'ai déploré quelques longueurs, cette lecture n'est pas prête de me sortir de la tête, elle m'a bien noué l'estomac, si je peux me permettre !

« L'homme ne vit que d'oublier sans cesse qu'en fin de compte il est un homme. » Bertolt Brecht, L'Opéra de quat'sous. Cité en exergue

« Les semaines passèrent et notre méfiance à l'égard de la nourriture faiblit, comme devant un homme qui vous fait la cour et à qui vous autorisez une intimité croissante. Nous, humbles servantes, nous repaissions désormais avec avidité, mais aussitôt après, le renflement de vos abdomens diminuait notre enthousiasme, ce qui pesait sur l'estomac semblait peser sur le coeur, et ce quiproquo teintait de découragement l'heure qui suivait le banquet. »

« Je pensai à nouveau que nous n'avions pas le droit, nous, de parler d'amour. Nous vivions une époque infirme, qui bousculait les certitudes, démembrait les familles, mutilait tout instinct de survie. »

« Souvent un secret partagé sépare au lieu d'unir. Quand elle est commune, la faute est une mission dans laquelle on se jette tête la première, de toute façon elle s'évapore vite. La faute collective est informe, la honte est un sentiment individuel. »

« Sa ténacité est une forme de faiblesse, son pouvoir sur moi. »

« Nous avons vécu douze ans sous une dictature, presque sans nous en apercevoir. Qu'est-ce qui permet à des êtres humains de vivre sous une dictature ? 
Il n'y avait pas d'autre voie, voilà notre alibi. Je n'étais responsable que de la nourriture que j'avalais, une geste inoffensif que de manger : comment pourrait-on l'ériger en faute ? Les autres avaient-elles honte de se vendre pour deux cent marks par mois, une excellente paie assortie de repas sensationnels ? De croire, comme je l'avais cru, qu'il était immoral de sacrifier sa vie si le sacrifice était inutile ? J'avais honte devant mon père, alors qu'il était mort, parce que la honte a besoin d'un censeur pour se manifester. Il n'y avait pas d'autre voie, disions-nous. Mais avec Ziegler, si. Et au lieu de la choisir, j'avais porté mes pas vers lui parce que j'étais capable d'aller jusque-là, jusqu'à cette honte faite de tendons, d'os et de salive - je l'avais tenue dans mes bras, ma honte, elle mesurait au moins un mètre quatre-vingts, pesait soixante-dix-huit kilos en plus, foin d'alibi et de justification : le soulagement de la certitude. »

« La capacité d'adaptation est la principale ressource des êtres humains, mais plus je m'adaptais et moins je me sentais humaine. »

« À ce moment-là j'aurais pu savoir. Connaître l'existence des fosses communes, des Juifs alignés à plat ventre, attendant d'être tués d'une balle dans la nuque, de la terre, de la cendre et de l'hypochlorite de calcium qu'on jetait sur les corps pour qu'ils n'empestent pas, des nouvelles rangées de Juifs qui marchaient sur les cadavres et offraient leur nuque à leur tour. J'aurais pu connaître l'existence des enfants soulevés et fusillés, des files d'un kilomètre de Juifs ou de Russes - ce sont des Asiatiques, ils ne sont pas comme nous - sur le point de tomber dans les fosses ou de monter dans les camions pour être gazés au monoxyde de carbone. J'aurais pu l'apprendre avant la fin de la guerre. J'aurais pu demander. Mais j'avais peur et je n'arrivais pas parler et je ne voulais pas savoir. »

Quatrième de couverture

1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire.

Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c’est à la fois vouloir survivre et accepter l’idée de mourir.

Couronné en Italie par le prestigieux prix Campiello, ce roman saisissant est inspiré de l’histoire vraie de Margot Wölk. Rosella Postorino signe un texte envoûtant qui, en explorant l’ambiguïté des relations, interroge ce que signifie être et rester humain.

« Ce livre où l’on parle d’amour, de faim, de survie et de remords vous reste gravé dans le cœur. » Marie Claire Italie

Éditions Albin Michel, janvier 2019
384 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz
Prix Campiello 
Prix Jean Monnet de Littérature Européenne 2019

samedi 6 février 2021

Je reste ici ★★★★☆ de Marco Balzano

Marco Balzano met en exergue l'histoire vertigineuse du village de Curon dont les habitants ont perdu leur nationalité autrichienne lors de l'annexion de la région du Tyrol du Sud par l'Italie après la première guerre mondiale et la ratification du traité de Saint-Germain-en-Laye. Quand Mussolini arrive au pouvoir, il italianise cette région de façon autoritaire et brutale. Les habitants avaient interdiction de parler allemand, les enfants devaient aller à l'école italienne, les maires germanophones ont dû démissionner pour laisser leur poste à des italiens. Un élan de solidarité a vu le jour contre l'oppression et certains enseignants germanophones se sont organisés clandestinement afin d'accueillir les enfants dans des caves ou des greniers pour leur apprendre à lire et écrire l'allemand. Certains ont pris la fuite ce qui a eu pour conséquences de diviser la société, et les familles, et ceux qui sont restés ont été taxés de traites. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la région du Tyrol Sud est occupée par les Allemands, ce qui a redonné un court espoir aux habitants. En 1945, le Tyrol Sud est définitivement rattaché à l'Italie. Et c'est une région toujours sous tension encore aujourd'hui.

Sur la photo en couverture, se dresse un clocher au milieu des eaux. L'église est sous l'eau, et avec elle, des maisons, des prés dans lesquels paissaient les vaches des paysans, des lieux de vie de tout un village, celui de Curon Venosta notamment...Autour de ce clocher, un lac artificiel, créé par la cupidité des hommes, devenu aujourd'hui un lieu de villégiature. Un barrage qui au final ne produit que très peu d'énergie; il est pus rentable de l'acheter aux centrales nucléaires françaises. Pauvre de nous !
« En l'espace de quelques années, le clocher qui domine les eaux mortes est devenu une attraction touristique. Les vacanciers lui lancent un regard surpris, puis de plus en plus distrait. Ils se prennent en photo devant en affichant tous le même sourire idiot. Comme si l'eau n'avait pas recouvert les racines des vieux mélèzes, les fondations de nos maisons, la place où nous réunissions. Comme si l'histoire n'avait pas existé. »
Marco Balzano raconte avec beaucoup de pudeur, par le truchement de Trina, une mère courageuse, intrépide et indépendante qui s'adresse à sa fille, Marica, absente depuis bien trop longtemps, la vie de ce village sur qui le sort s'est indéniablement acharné. Elle lui raconte aussi sa douleur, ses douleurs, les fractures qui ont immanquablement divisées la famille, la résistance qui s'est organisée face à l'oppression italienne, les joies, les petits bonheurs de la vie aussi. Une histoire touchante sur un fond d'histoire de l'Italie.
Une fois encore une belle lecture témoignage de la barbarie des hommes. Hobbes ne se trompait pas : Homo humini lupus est. 
Il manque bien trop souvent la valeur humaine dans les décisions prises au sommet. Les conséquences des ces décisions arbitraires sur les populations sont désastreuses. 
Merci Monsieur Balzano pour cet intéressant moment de lecture.
« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« Une histoire ne dure que dans la cendre. » Eugenio Montale, en exergue

« Je pensais, pour ma part, qu'il n'y avait pas de plus grand savoir que les mots, en particulier pour une femme. Événements, histoires, rêveries, il importait d'en être affamé et de les conserver pour les moments où la vie s'obscurcit ou se dépouille. Je croyais que les mots pouvaient me sauver. »

« Parfois l'amour vous donne le sentiment d'être une voleuse. »

« Pendant ce temps, les écoles clandestines se multipliaient. Les contrebandiers nous apportaient, de Bavière et d'Autriche, cahiers, bouliers, tableaux noirs. Il les déposaient chez les prêtres qui nous les distribuaient. Les fascistes avaient beau planter partout des pancartes enjoignant Il est interdit de parler allemand, ils ne parvenaient pas à italianiser la population, ce qui les rendait de plus en plus violents. »

«  Nous avons pleuré nos morts en silence. Avalé la couleuvre qui consistait à nous être battus aux côtés des Autrichiens pour nous retrouver italiens. Nous y sommes parvenus car nous étions persuadés que c'était la dernière des guerres. La guerre qui avait servi à balayer les guerres. Voilà pourquoi l'annonce d'un second conflit avec l'Allemagne, qui envahirait bientôt le monde, nous étourdit.  »

« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« On ne meurt que de fatigue. La fatigue que nous causent les autres, que nous nous causons nous-mêmes, que nous causent nos idées. Il n'avait plus de bêtes, son champ avait été inondé, il n'était plus un paysan, il n'habitait plus son village. Il n'était plus rien de qu'il voulait être, et lorsqu'on ne la reconnaît pas, la vie vous fatigue rapidement. Dieu Lui-même ne vous suffit pas. »

« Je regarde les canoës fendre l'eau, les bateaux frôler le clocher, les baigneurs qui s'allongent au soleil. Je les observe et je m'efforce de comprendre. Personne ne peut appréhender ce qu'il y a au-dessous des choses. Nous ne pouvons pas perdre du temps à nous plaindre de ce qui existait quand nous n'étions pas là. Il n'y a qu'une seule direction possible, comme disait Ma : aller de l'avant. Sinon Dieu nous aurait fait des yeux sur les côtés. Comme les poissons. »

Quatrième de couverture

Trina s’adresse à sa fille, Marica, dont elle est séparée depuis de nombreuses années, et lui raconte sa vie. Elle a dix-sept ans au début du texte et vit à Curon, village de montagne dans le Haut-Adige, avec ses parents. En 1923, ce territoire autrichien, annexé par l’Italie à la suite de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une italianisation forcée : la langue allemande, qu’on y parle, est bannie au profit de l’italien. Trina entre alors en résistance et enseigne l’allemand aux enfants du bourg, dans l’espoir aussi de se faire remarquer par Erich, solitaire aux yeux gris qu’elle finira par épouser et dont elle aura deux enfants, Michael et Marica.

Au début de la guerre, tandis qu’Erich s’active dans une farouche opposition aux mussoliniens et au projet de barrage qui menace d’immerger le village, la petite Marica est enlevée par sa tante, et emmenée en Allemagne. Cette absence, vive blessure jamais guérie chez Trina, sera le moteur de son récit. Elle ne cachera rien des fractures apparaissant dans la famille ou dans le village, des trahisons, des violences, mais aussi des joies, traitées avec finesse et pudeur.

Un roman magnifique, mêlant avec talent la grande et la petite histoires, qui fera résonner longtemps la voix de Trina, restée fidèle à ses passions de jeunesse, courageuse et indépendante.

Éditions Philippe Rey, août 2018
222 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

samedi 26 décembre 2020

Chanson bretonne ★★★★☆ de J.M.G. LE CLÉZIO

Sur les tendres chemins de la mémoire, sur les crémeux sentiers des souvenirs de l'enfance, nous sommes conviés à mêler nos pas dans ceux de J.M.G. Le Clézio pour une belle et chaleureuse escapade en terres bretonnes. 
Une enivrante promenade aux doux parfums iodés
Une rencontre, aussi,  avec l'Histoire de la Seconde Guerre à hauteur d'enfant. Sensible. Touchante.
 « Je suis souvent revenu à la Torche. [...] Chaque fois que je suis en Bretagne, je visite la pointe, pour retrouver le souvenir de ce que c'était, cinq ans après la fin de la guerre. Le monde change vite, les enfants d'aujourd'hui viennent aussi à la Torche, mais ils voient autre chose. Ils glissent comme des oiseaux sur les longues vagues, à cheval sur leurs planches de surf, il y a même des cerfs-volants géants qui les baladent au-dessus des remous qu'on disait jadis mortels. C'est bien, il convient d'oublier les champs de bataille, d'ignorer les restes des forteresses bâties par les esclaves russes et polonais. Moi, je ne le pourrai pas. Dans l'éclat de la mer, la neige aveuglante des nappes d'écume, je vois la violence de l'Histoire, la violence et la fourberie, et sur les ruines solennelles du monument de l'âge du bronze, j'aperçois toujours les dents noires fossiles du grand requin de guerre. »    
Sainte-Marine, ce village d'été que l'auteur fréquentait chaque année.
« Je vois la cale du port, les vieilles maisons, l'abri du marin, la chapelle mignonne. Tout est à la même place, mais quelque chose a changé. Bien sûr le temps est passé, sur moi et sur les maisons, le temps a usé et repeint, a modifié l'échelle, a modernisé le paysage. La route est goudronnée, et surtout bariolée de peinture blanche, ces signalisations qui tracent les places de stationnement, créent des chicanes, des pointillés, des stops. On a construit des ronds-points pour contrôler le flux des voitures, des portiques en bois pour interdire le passage des camping-cars, des panneaux pour réglementer le stationnement, des bornes et des arceaux pour l'interdire. Les cafés sont apparus, les crêperies avec terrasses et parasols, les magasins de cartes postales et de souvenirs. Tout cela brille d'un vernis de modernité provinciale, une sorte d'imperméabilisant pour rendre le village étanche au temps, pour le protéger des atteintes contre le passé, un vernis au tampon sur un meuble d'antiquaire. [...] »
Au bout de l'enfance, il y a l'Afrique, entraperçue dans cet ouvrage et plus longuement découverte dans d'autres oeuvres de l'auteur. « C'est l'Afrique qui va nous civiliser. C'est en Afrique, le continent considéré aujourd'hui comme oublié, que nous allons connaître pour la première fois la liberté, le plaisir des sens, l'abondance de la nature. »

Il est des voyages nécessaires pour un auteur
Il est des voyages, deux contes ici précisément qu'il aurait été dommage de ne pas partager.

Merci Monsieur Le Clézio.
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. » 

INCIPIT
« Bien que je n'y sois pas né, et que je n'y aie jamais vécu plus de quelques mois chaque été, entre 48 et 54, c'est le pays qui m'a apporté le plus d'émotions et de souvenirs - l'Afrique, c'était une autre vie, et quand elle a pris fin en 48, puis lorsque mon père est revenu vivre en France dans les années 50, je l'ai oubliée, non pas rejetée, mais effacée, comme quelque chose d'impossible, d'irréel, de trop grand, peut-être de dangereux.
La Bretagne, c'était familier - familial. Puisque j'ai grandi avec l'idée que nous (ceux de notre nom, à mon père et à ma mère, ceux de notre origine) étions des Bretons et qu'aussi loin que nous puissions remonter nous étions reliés par ce fil invisible et solide à ce pays.
Je n'en ferai pas le récit chronologique. Les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s'ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s'agrandir, occuper l'espace, se multiplier, se fracturer, résonner. »

« Le pont de Cornouaille est magnifique. [...] Sur le pont, on survole l'embouchure de l'Odet, à la hauteur d'un vol de Goéland. J'ai été étonné de voir à quel point la hauteur de cette construction avait rapetissé le paysage. »
« Pour nous qui avions passé une partie de notre enfance en Afrique, au Nigéria, cela ne nous paraissait pas rudimentaire, mais ici en Bretagne, cela donnait un charme presque magique de l'ancien temps, comme si cela sortait d'un conte de Perrault illustré par Doré. « Pauvreté » ne serait pas le mot juste, c'était le sentiment d'un lieu hors du temps, oublié du monde moderne. Oui, comme d'entrer dans un dessin. »

« Nous ne nous sommes pas approchés du sonneur mystérieux. Nous avons évoqué la musique apportée par le vent, et quand elle s'est arrêtée nous sommes retournés au village, à Ker Huel, sans rien dire. Je crois que c'est cette musique qui porte l'éternité de ce lieu. Le monde a changé, c'est entendu, il a remplacé ses coutumes et ses costumes, il a un peu oublié sa langue. Mais si quelqu'un joue du biniou, là, un soir, dans la lande, dans le vent et la pluie, loin des maisons pour ne pas faire aboyer les chiens, tout ce qu'on a cru disparu reviendra. »

« Les traces de la guerre, je les ai suivies à Sainte-Marine. Il y avait encore dans les années 50 des bunkers dans la lande, et à certains endroits, dans le sable blanc des plages, les restes de murs en béton et les chicanes rouillées. Sur les laisses de la mer, parfois, j'ai trouvé de vieilles boîtes de conserve peintes en kaki, contenant de la viande de porc ou du lait concentré. Un jour, quand nous arrivons, il y a un attroupement de gosses sur le bord de mer. En m'approchant j'ai vu cette chose incroyable, monstrueuse, une mine flottante échouée, noire et verdâtre, portant des pointes hérissées pareilles à des pattes de crabe auxquelles s'accrochent des lambeaux d'algues, un signe de mort dans la douceur de la plage. Un instant plus tard, les gendarmes sont arrivés, et les gosses ont dû aller se cacher derrière les dunes pendant que les démineurs désamorçaient l'engin.»

« La Bretagne, c'était la fin de toutes les guerres, puisqu'on ne pouvait pas aller plus loin. C'était l'été 40, ils ne se doutaient pas qu'en fait tout avait commencé, et qu'ils auraient un jour à battre en retraite, haves, exsangues, affamés, terrorisés par les bombardements des Alliés et par les pièges de la Résistance. Ma mère n'avait pas d'autres éléments de comparaison. Les hommes, en Bretagne comme dans la plupart des régions occupées, étaient prisonniers. On ne savait rien d'eux. On ne savait rien non plus de ce qui se passait au front de l'Est, rien des persécutions contre les Juifs, rien des louches subterfuges du marché noir, de la délation des bons « patriotes » décidés à Paris à éradiquer la peste communiste. Ce qu'elle voyait, elle, quand elle les croisait sur les routes en allant chercher du lait et des légumes, c'étaient des hommes pleins de l'insouciance et de l'innocence de la jeunesse, et elle devinait déjà leur destin tragique. »

« Dans un coin de la côté, à l'abri du vent, nous avons allumé un feu de varechs séchés et de bois flotté, et dans une vieille boîte de conserve un peu rouillée nous avons cuisiné notre pêche à l'eau de mer, et je crois que je n'ai rien mangé d'aussi bon, malgré l'odeur de l'iode et le vague parfum de mazout des goémons. C'était comme de manger la mer. »

« L'arrivée de l'agriculture biologique a redonné vie à d'anciennes exploitations rurales qui avaient été abandonnées. Des jeunes, garçons et filles, sans doute désillusionnés par la précarité dans les banlieues urbaines, ont décidé de changer de vie, ils redressent les vieilles pierres, utilisent le compost et refusent les semences industrielles. Ils le font sans forfanterie, ni ce côté militant et sectaire des écologistes de salon. Ils ont les mains rudes et le visage tanné par le soleil et le vent, ils sont les nouveaux aventuriers. Leurs enfants ressemblent aux garçons que nous avions rencontrés jadis, ces cousins éloignés des bords du Blavet, vêtus de peaux de mouton et portant les cheveux longs. Certains parlent à nouveau la langue bretonne (avec parfois un drôle d'accent, mais après tout c'est le propre des langues vivantes que d'évoluer). C'est en partie par eux que la Bretagne vivra. »
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. »

« Les enfants ne savent pas ce qu'est la guerre. Je ne me souviens pas d'avoir entendu ce mot, tout le temps qu'elle a duré, ni même dans les années qui ont suivi. Pour eux, tout ce qui arrive est normal, ils ne se doutent pas que leur vie pourrait être autrement. [...] je me souviens qu'il se passait quelque chose. Ailleurs, dehors, dans la rue. On ne pouvait pas sortir. On ne pouvait pas regarder par la fenêtre. Il y avait une menace, une interdiction, invisible et présente, il fallait rester derrière les murs, à l'abri. Était-ce très différent d'une enfance en temps de paix ? Je l'ignore. Peut-être. Je peux imaginer qu'il y avait une sorte de peur extérieure, non pas la peur qu'on peut ressentir à l'arrivée d'un orage violent, ni celle qu'on peut éprouver dans une situation imprévue, si quelqu'un frappe à la porte, si quelqu'un menace. Le genre de peur qu'entretiennent chez les enfants les histoires de démons ou de sorcières, les contes dans lesquels les loups rôdent alentour, les contes évoquant des légendes de cabanes dans la forêt, d'ogres et de sorcières. Les enfants devinent l'imaginaire. Ils l'aiment parce qu'il est parfois délicieux d'avoir peur. Pour l'enfant que j'étais dans la guerre, ce n'était pas une histoire de loups ou de sorcières. C'était une peur sans visage, sans nom, sans histoire. Ce n'était pas délicieux. Cela ne l'a jamais été. »

« Le choc de la bombe est terrible. Je n'ai pas le souvenir du bruit. Je me souviens seulement de l'onde qui fait bouger le sol de la salle de bains, de mes pieds qui quittent le sol et du cri qui s'échappe de ma gorge. Ces sensations ont lieu en même temps, le choc, le tremblement de terre, la chute et mon cri. Plus tard, à l'âge adulte, j'ai vécu un grand tremblement de terre, à Mexico, en 85. Cette sensation étrange que la terre devient liquide, que plus rien n'est assuré, que tout peut disparaître. Pourtant, il y a une différence : lorsque la bombe explose, je suis un enfant, qui ne peut pas mettre de mots sur ses émotions. Je ne pense pas : « Tiens, une bombe ! » comme j'ai pensé au Mexique : « Un tremblement de terre ! » Je ne pense à rien. Je suis tout entier dans mon cri. C'est un cri si strident que j'ai l'impression, en essayant de m'en souvenir, qu'il ne sort pas de ma gorge. Il sort du monde entier. Il se confond avec le bruit de la détonation qui enfonce mes tympans. Il faut un avec mon corps. C'est mon corps qui crie, pas ma gorge. Je n'ai pas choisi ce cri. Je n'ai pas choisi cet instant. C'est cela la guerre pour un enfant. Il n'a rien choisi. »

« La bombe qui est tombée dans le jardin de l'immeuble de ma grand-mère a fait un grand bruit, un  bruit épouvantable, a pulvérisé tous les carreaux. C'était une bombe de 277 kilos. Dans les bombardements, aujourd'hui, l'aviation américaine (anglaise, française, ou de n'importe quel pays) lâche sur les civils des bombes de 2000 kilos. Il m'arrive souvent de penser aux enfants qui sont sous ces bombes, en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, en Palestine, au Liban. Les enfants qui, comme je l'ai été, sont dans la salle de bains de leur grand-mère, en train de regarder l'eau emplir la baignoire. Ou qui sont tout simplement chez eux, en train de jouer avec un petit camion, avec une poupée, avec un gobelet en plastique. Ou qui sont dans la cour à regarder leur maman étendre le linge qu'elle vient de laver. Si la bombe canadienne qui a enfoncé mes tympans a causé tous ces dégâts, quel souvenir vont-ils garder de ces bombes modernes, si lourdes, si efficaces, ces bombes conçues pour percer le béton et atteindre l'ennemi jusqu'au troisième sous-sol ? Comment peuvent-ils s'en remettre ? Même s'ils ne sont pas blessés, même s'ils n'entendent pas une seule, mais dix, vingt explosions, même s'ils savent de quoi il s'agit, qu'on leur dit : « C'est la guerre. » Comment en guériront-ils ? »

« Quel que soit le but qu'il cherche, l'enfant qui transporte une arme cesse d'être un enfant. Il appartient à un autre âge de la vie, il est entré dans un autre temps, un temps violent, féroce, impitoyable. Le temps des adultes. »

Quatrième de couverture

« Pour rien au monde nous n'aurions manqué cette fête de l'été. Parfois les orages d'août y mettaient fin vers le soir. Les champs alentour avaient été fauchés et la chaleur de la paille nous enivrait, nous transportait. Nous courions avec les gosses dans les chaumes piquants, pour faire lever des nuages de moustiques. Les 2 CV des bonnes sœurs roulaient à travers champs. Les groupes d'hommes se réunissaient pour regarder les concours de lutte bretonne, ou les jeux de palets. Il y avait de la musique de fanfare sans haut-parleurs, que perçaient les sons aigres des binious et des bombardes. »
À travers ces « chansons » , J.M.G. Le Clézio propose un voyage dans la Bretagne de son enfance, qui se prolonge jusque dans l'arrière-pays niçois. Sans aucune nostalgie, il rend compte de la magie ancienne dont il fut le témoin, en dépit des fracas de la guerre toute proche, par les mots empruntés à la langue bretonne et les motifs d'une nature magnifique. Le texte est bercé par une douceur pastorale qui fait vibrer les images des moissons en été, la chaleur des fêtes au petit village de Sainte-Marine ou la beauté d 'un champ de blé face à l'océan.

Éditions Gallimard, mars 2020
152 pages