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dimanche 21 décembre 2025

Cet autre Éden ★★★★☆ de Paul Hardling

Une communauté marginale ignorée de l'Histoire du début du XIXème et du début du XXème siècle : celle de l’île de Malaga, véritable micro-monde de métissages, de fierté et de pauvreté dignifiée.
Paul Harding nous invite à contempler un monde presque utopique, miraculeux dans sa diversité intime : des enfants qui parlent latin ou dessinent avec un don inouï, des familles soudées par des années d’isolement, qui ont tissé des liens forts.
« Noé avait son arche. Les Honey avaient Apple Island. »
Cet autre Éden existe en dehors des catégories dominantes, il n'est pas un paradis, il est un monde qui n'obéit pas aux normes. Il est fragile car condamné par des autorités inhumaines, aux pratiques nuisibles, agissant sous couvert de la fausse science eugéniste aux préjugés raciaux qui prévalaient à l’époque. 
Grâce à une prose lumineuse, contemplative, lente, épique, quasi lyrique, riche et exigeante aussi, Paul Harding rend palpable l'indicible.  Et au-delà de la critique historique ou de l’hommage à une communauté injustement dispersée, "Cet autre Éden" façonne notre regard sur le monde, sur ce qui est "réel" et "juste" et lève le voile sur un pan méconnu de l'Histoire des États-Unis.  
À lire.

« L'ile de Malaga [...] fut le foyer d'une communauté métissée de pêcheurs du milieu des années 1800 jusqu'en 1912, date à laquelle l'État du Maine expulsa 47 de ses résidents et exhuma leurs morts afin de les enterrer ailleurs. Huit habitants de l'ile furent internés à l'École du Maine pour les Faibles d'Esprit. « Je pense que la meilleure solution serait de brûler ces cahutes et toutes leurs immondices », déclara à la presse le gouverneur de l'époque, Frederick Plaisted. [...]
[En 2010], la législature du Maine vota une résolution exprimant ses « profonds regrets ». »
Fondation pour la préservation de l'héritage côtier du Maine 

« Iris et Violet avaient discuté de la situation.
C'est la sœur de personne.
Pour sûr.
Ni la femme de personne.
Aucun doute là-dessus.
Elle a l'air encore plus démunie que nous.
Je te le fais pas dire.
Violet rechignait à accueillir Cheryl et les enfants, parce que les Indiens, avait-elle expliqué, ne lui inspiraient aucune confiance.
Vi, avait rétorqué Iris, c'est pas aux Indiens qu'on peut pas se fier, c'est aux gens. Surtout les hommes, en vérité. Et peut-être même les hommes blancs encore plus que tous les autres tu vois ce que je veux dire les vrais blancs; pas seulement la couleur de leur peau mais leur disposition d'esprit, pareil qu'être un homme ou une femme c'est une disposition d'esprit. Mais dire que tu fais pas confiance aux Indiens en règle générale, ça, c'est rien qu'un préjugé. »

« Le premier congrès international d'eugénique se tient ce mois-ci à Londres, en Angleterre. Dans son discours inaugural, le major Leonard Darwin, fils du célèbre Charles Darwin, a évoqué les dangers qu'entraînerait toute forme d'interférence avec les lois de la Nature. Tous les participants réunis, a-t-il déclaré, devraient reconnaître sans ambages que s'octroyer la satisfaction de secourir leur prochain en détresse tenir compte en même temps des effets que leur charité serait susceptible de produire sur les générations futures - serait, à tout le moins, une faiblesse et une folie. Nous autres résidents de Foxden et des communautés voisines serions bien avisés de peser la sagesse des paroles du Dr Darwin, au regard de la horde d'« enfants problématiques » engendrés par la Nature qui délaissent nos rivages pour s'établir sur Apple Island. »

« DES RÉSIDENTS SANS DOMICILE D'APPLE ISLAND PLACÉS SOUS LA TUTELLE DE L'ÉTAT: LES AUTORITÉS ESTIMENT QUE CES OCCUPANTS EXCENTRIQUES SONT DÉGÉNÉRÉS ET EN SITUATION DE DÉTRESSE

Une journaliste a récemment accompagné une délégation du Conseil du Gouverneur envoyée sur la tristement célèbre Apple Island afin d'inspecter l'étrange cohorte d'indigents de ce petit rocher et leurs conditions de vie sordides. La décision de former cette délégation a sans nul doute été inspirée en grande partie par le premier congrès international d'eugé-nique, qui s'est tenu cet été à Londres un rassemblement fort bienvenu des plus grands esprits d'Amérique du Nord et d'Europe destiné à faire peser sur la question des races toute l'autorité et la clarté de la science. Les faits scientifiques sont irréfutables, et c'est précisément sur cette base qu'a été prise la décision du Conseil de placer les insulaires sous la tutelle de l'État.
La famille typique sur Apple Island se compose tradition-nellement d'un renégat blanc en guise de père, d'une dame rachitique noire comme du charbon en guise de mère, ou vice versa, et d'une portée de rejetons basanés issus de leur union. Quelle déplorable hérédité pour ces petits. La colonie ressemble plus à un bidonville qu'à un village. Tous ses résidents y cohabitent pêle-mêle, noirs, blancs et mulâtres, sans distinction. Tous sont liés par le sang, et bon nombre d'entre eux, pour ne pas dire la plupart, sont atteints d'idiotie clinique ainsi que d'indolence.

Le seul signe encourageant, au milieu de ce marasme, est la présence d'une petite école à classe unique, propre et bien entretenue. Cette improbable institution d'enseignement est à ce jour encore dirigée par Matthew Diamond, un professeur à la retraite du Massachusetts qui depuis cinq étés maintenant s'emploie à sauver les âmes perdues d'Apple Island.

Mr Diamond instruit les enfants sur divers sujets : les mathématiques, la lecture, l'écriture, les règles d'hygiène élémentaires et la morale chrétienne. La journaliste a décou-vert une salle de classe remplie d'enfants propres et bien habillés qui, il y a encore deux ans, ne savaient ni écrire, ni faire une addition, ni réciter le moindre passage des Saintes Écritures, sans même parler de se laver les mains ou de se peigner les cheveux correctement. Aujourd'hui, la plupart d'entre eux sont capables de lire de courtes phrases, de compter, de réciter le Notre-Père et de rédiger des lettres de remerciements à la Société de bienfaisance. L'un de ces élèves, un beau garçon à la peau claire, est même un artiste en herbe. Mr Diamond a montré plusieurs de ses dessins - représentant des oiseaux, des coquillages ou encore d'autres résidents de l'île - à la journaliste, laquelle n'hésitera pas à le qualifier de Rembrandt mulâtre d'Apple Island. 
Ce rayon de lumière au milieu de tant d'indigence et de pauvreté d'esprit ne suffira cependant pas, tant s'en faut, à changer le sort de cette colonie ; les respectables habitants de cette ville ne veulent pas voir s'étaler devant leurs portes de si dégradantes manifestations. Ces circonstances, si regrettables soient-elles, n'entachent toutefois en rien les modestes bonnes œuvres de Mr Diamond dont la journaliste se réjouit d'avoir été témoin. »

« Aucun de ces enfants n'accordait encore la moindre pensée à ce sang dans leurs veines que les gens en dehors de l'île considéraient comme impur. Même après l'humiliante visite de ces docteurs. Mais bientôt, songeait-elle. Bientôt, Pharaon viendra s'en prendre à nous, comme toujours. Elle repensa aux Hébreux sortant d'Égypte, pourchassés par l'armée de Pharaon. Elle repensa à la vision de Patience Honey au beau milieu de l'ouragan, à Moïse séparant la mer en deux, et elle pensa aux Hébreux se déplaçant d'un endroit à l'autre dans le désert, quarante fois, franchissant les fleuves et les terres en friche et les montagnes et les contrées désolées, ce à quoi les habitants d'Apple Island eux-mêmes, elle en était de plus en plus convaincue, allaient bientôt être contraints. Elle essaya de se réciter, dans l'ordre, tous les campements où les Israélites avaient fait halte, dont elle connaissait la liste par cœur autrefois, Sukkôt, Étam, Migdol, Mara, Élim - où il y avait douze sources d'eau et soixante-dix palmiers, se souvenait-elle - mais elle perdit le fil après Rephidim - où le peuple ne trouva point d'eau à boire. Aussi permanente qu'avait pu paraître Apple Island, si on prenait le temps d'y réfléchir posément, ce n'était jamais qu'un autre campement, bâti puis saccagé dans une course sans fin pour échapper aux Egyptiens, aux Assyriens, à Babylone et à tous les autres - les rois, les armées en marche et les mains tâtonnantes et intrusives de tous les docteurs de ce bas monde. »

« Doux Jésus, songe Matthew Diamond. Bien sûr qu'elle sait. Il est tellement sidéré par la force de cette révélation qu'il laisse presque éclater un cri. Bien sûr : combien d'autres habitants d'Apple Island à la peau claire, au cours des cent dernières années, ont compris que s'ils s'échappaient discrètement, quittant leur mère et leur père et leurs frères et leurs sœurs et leurs cousins pour partir ailleurs, dans un lieu où personne ne les connaît, personne ne saurait jamais rien du sang qui coule dans leurs veines, personne ne pourrait jamais deviner à la couleur de leur peau ou de leurs yeux ou de leurs cheveux que leur grand-tante était originaire du Cameroun, que le père de leur père était arrivé de Nubie par le Mississippi, que leur mère était de pur sang indien ? Quelques-uns au moins. Au moins deux, trois, quatre ? Peut-être peut-être même l'un des propres frères d'Esther, l'une de ses propres sœurs. »

« Les habitants de l'île étaient tellement accoutumés à leur régime de vent et de brouillard, à ne se nourrir que de soleil rôti et de nuages d'orage pochés, tellement habitués à dévorer des ombres rissolées et des échos grillés, que cette abondance de mets et de boissons les plongea dans une profonde stupeur. Ce soir-là, il leur sembla que c'étaient eux-mêmes à travers Ethan qui partaient pour un grand voyage. Et il leur sembla que l'envoyer peindre ses merveilleux tableaux dans quelque contrée lointaine revenait en quelque sorte pour eux-mêmes à déloger leur propre déraci-nement, à mettre en faillite leur propre pauvreté. Il leur sembla à tous, ce soir-là, qu'ils avaient même réussi en quelque sorte à affamer la faim elle-même. »

« Ethan dessina les andains de foin et le pré commença à prendre forme sur le blanc de la feuille tout autour. Il dessina la faneuse et les hommes qui ratissaient derrière et on aurait pu croire qu'ils étaient en train de moissonner un champ invisible sur une planète invisible. Ou qu'ils creusaient des sillons tout l'après-midi durant autour d'un cylindre planétaire, songea Bridget. La lumière dans le vrai champ devant elle était saturée de pollen, de poussière et de balles de grains en suspension dans l'air, soulevés par les coups de faux. Elle arrivait presque à distinguer le pollen poudroyant sur les poils des bras nus d'Ethan et dans ses cheveux. »

« Le tableau représentait un délicat petit fagot d'asperges, noué avec de la ficelle, posé sur le dessus d'une table en pierre sombre, scintillant sous une lumière d'une pure blancheur venue d'en haut, ivoirines à l'exception de leurs pointes, teintées de pourpre-chardon et de vert pâle comme si la lampe venait à l'instant de les raviver. Les légumes étaient entourés d'un halo profond de verts olive et de noirs qui donnait la sensation d'un vide infini au-delà, comme si ce fagot reposait sur une table au fond de la cale de quelque vaste vaisseau éventré, dans un faisceau de lumière projeté de très haut dans le noir par un hublot dans le seul but d'illuminer les pointes, pâles comme de la crème, virant ici au vert, là au violacé, lustrées, catalysées par un rayonne-ment qui n'atteignait pas le reste de la table ni ne projetait d'ombres autour des légumes comme l'eût fait la lumière réelle. La lumière semblait artificielle, arbitraire, inventée par le peintre. Elle tombait depuis d'insondables hauteurs pour dévoiler la vision inattendue entre toutes de cette récolte immaculée, impossible dans les profondeurs de telles ténèbres d'Ararat antédiluviennes et abandonnées, attisant impossiblement l'impossible moisson pour lui insuffler de la couleur.
Ce n'est qu'une botte d'asperges, dit Bridget. Une petite toile représentant des légumes tout bêtes, mais c'est celui de tous que je regarde le plus souvent.
Ethan se pencha pour s'approcher au plus près du tableau, essayant de comprendre comment un tel prodige était possible, comment le peintre avait réussi à transformer une poignée de plantes en un emblème du monde tout entier. »

« Elle s'attendait à se voir comme dans un miroir en regardant son portrait, mais lorsqu'elle passa de l'autre côté du chevalet et découvrit la jeune fille peinte, ce fut comme si un coup de maillet lui frappait le cœur et comme si son cœur était un gong de bronze derrière ses côtes et que sa résonance la ravageait et la remodelait tout à la fois. Ce n'était pas elle-même qu'elle voyait. Elle voyait la façon dont elle était vue. Le visage de la jeune fille sur la toile semblait cru, mis à nu, sa peau tantôt rose, tantôt blanche, piquetée ici de taches de rousseur, là de petits boutons, semblable tantôt à de la porcelaine, tantôt à des galets, son front pâle ombragé sous le chapeau qu'elle portait, son nez corail rougi par le soleil. Bridget distinguait les contours du crâne de la jeune fille, ses os sous la peau et les muscles. La jeune fille la regardait droit dans les yeux, un imperceptible sourire aux lèvres, mais elle penchait très légèrement la tête aussi, d'un air à la fois hardi et timide. La jeune fille occupait la partie gauche du tableau. Derrière elle, à droite, s'étendaient les champs et les tas de foin et l'horizon en hauteur, plein de lumière et de nuages, balayé par un voile de pluie, et, plus près, un fouillis d'herbe scintillante et ombragée et de longs entrelacs de vignes épineuses et de la dentelle de Reine-Anne et de délicats fanions de fougères et, presque immatériel, à peine visible à la lisière du lourd et rugueux tapis d'herbe sombre derrière la jeune fille, un pied de fraisier où s'accrochait une grappe de fruits verts voilés d'ombre. »

« Mets les meules de foin dans le ciel, drues et hérissées, crissant sur le bleu déclinant.
Entasse les nuages en rangées superposées tout le long du pré, brume peignée frémissant en suspens, suturée par la panse à l'herbe coupée ras, végétale, verte, s'asséchant durant le jour, se déshydratant au soleil, douce et humide puis sèche et douce et parfumant le pré, les nuages du matin violacés de gris profond sur l'herbe rase du matin vert foncé ondoyant comme de l'herbe marine dans les criques salées puis se diluant dans une blancheur de paille à mesure que la lumière vire au blanc dans les hauteurs de midi et s'accroche à la cime du jour, suspendue dans la chaleur et le blanc des hauteurs et le foin blanc, suffocant, s'asphyxiant dans un saisissement de lumière angélique. Comment rendre l'aurore, le midi et le crépuscule tout à la fois. Comment rendre la chaleur. Les formes et la lumière et les couleurs se décrivent elles-mêmes à Ethan avec une clarté et une harmonie parfaites, sans expli-cation ni raison, et il les applique sur la toile avec ses peintures. »

« Oui, oui, dit-il. Oui, en effet. C'est là un travail admirable que vous avez accompli. Tout à fait admirable, vraiment. Un puits et un petit pont, cela ne semble guère déraisonnable. Et de bons vieux poêles Franklin. Oui, absolument. Cela ne vous paraît-il pas raisonnable, messieurs ?
Non, rétorquèrent les membres du conseil. Il resterait toujours les questions d'hygiène, physique et mentale. Il resterait toujours le sang corrompu. Il resterait toujours la dépravation et l'imbécillité et le métissage. On ne pourrait rien changer à la réalité concrète de ces faits. Mieux valait pour tout le monde, et pour les insulaires au premier chef, démanteler la colonie, au nom de la salubrité publique. Tout détruire. Brûler ces cahutes et tous ces immondices. Abattre les chiens. Laisser la nature reprendre ses droits. Laisser l'hiver stériliser cette terre. Au printemps prochain, elle aurait retrouvé sa splendeur naturelle, ou presque, et serait propice à la mise en place de nouvelles activités, plus saines, pour les visiteurs comme pour les riverains. L'un des conseillers avança l'idée de bâtir un petit hôtel sur la falaise.
Peut-être avec un modèle réduit mais fonctionnel de phare pour ajouter une touche pittoresque, gloussa le conseiller.
Peut-être une passerelle éclairée entre l'île et le continent renchérit un autre. En bois. Romantique. »

« Bizarre Bazar sur Apple Island ! Bizarre fol de pique ! songea-t-il. (Son ami, le vieux veuf qu'il connaissait depuis la guerre, lui avait parlé de l'article dans le journal et des cartes postales de l'épicerie.) Oui, parfaitement; je suis bizarre, issu d'une famille bizarre, de bizarre ascendance. La plus bizarre entre toutes. Regardez-nous, échoués sur une île, un trou, un marécage, le désert, à peine établis que sitôt de nouveau bannis. Un peu que je suis bizarre. Je ne suis pas homme de terres ni de loi, pas plus duc que seigneur des soieries. Pas homme à ôter son chapeau, à plier le genou, ni larbin flagorneur. Je ne rédige nul décret; ne prononce jamais de jugement. Jamais n'appose aucun sceau. Ne fais pencher nulle balance. Non, pas moi; je suis bizarre. Je suis bizarre pour moi-même, pour mon propre moi, bizarre pour cette bizarrerie que je suis, dotée d'appétits étranges et d'un cœur qui bat de la plus bizarre des façons. Je suis bizarre pour tous les autres êtres bizarres, bizarre en regard de leurs formes, de leurs couleurs et de leurs tailles, bizarre en regard de leurs goûts. Je suis bizarre pour la mer impitoyable. Je suis bizarre pour toutes les bizarres petites créatures barbotant dans les flaques de marée. Je suis bizarre pour la lumière lorsqu'elle perce l'horizon et bizarre lorsqu'elle plonge derrière les arbres. Je suis une pure bizarrerie pour ces gens et pour ce monde. Je suis bizarrement amoureux de ce monde dévasté, bizarrement amoureux de l'amour lui-même - l'amour est toujours bizarre, toujours débarquant de bizarres nulle part pour envahir nos cœurs, rendant tout autour de lui bizarre et voilà, regardez-nous; les yeux grands ouverts toute la nuit, bizarres comme pas permis; orphelins bizarres, veuves bizarres, garçons bizarres et filles bizarres; filles alezanes bizarres éprises de garçons ivoire, garçons jonquille bizarres épris de filles lilas; filles carmin bizarres éprises de filles zibelines, garçons cannelle si bizarrement épris de garçons du blanc laiteux le plus bleu.
Cruels bergers! Brûlez-moi sur le bûcher et pendez-moi à un arbre. Clouez-moi au pilori; envoyez-moi au fond de la mine; jetez-moi dans les champs incendiés. Mais je suis bizarre. Et je dis: Voici de l'eau, du pain, une piécette ternie. Voici ma vieille chemise, mon rabot et mon marteau, un toit que je vous aiderai à dresser au-dessus de votre tête. Voici mon vieux corps bizarre, dans une grange, derrière une haie, sous une ombre, sur une maigre paillasse vite pendant que le roi meurtrier dort encore. Voici une chanson, un tableau, une gigue et une farandole. Voici une île pour une pomme, un verger pour un œil. Voici une pomme unique et parfaite pour une île. »

Quatrième de couverture

En 1792, Benjamin Honey, ancien esclave, et sa femme irlandaise, Patience, découvrent une île où ils peuvent enfin construire une vie ensemble. Plus d'un siècle plus tard, leurs descendants vivent dans une extrême pauvreté, mais l'isolement les protège du monde extérieur.
1912. Lorsque Matthew Diamond, un missionnaire blanc idéaliste mais. pétri de préjugés, débarque pour instruire les enfants, il est ébloui par leur intelligence l'une excelle en algèbre, une autre parle latin, un garçon révèle un don artistique rare. Pourtant, son arrivée cache un projet plus sombre, motivé par les théories eugénistes en vogue à l'époque. Derrière les apparences de la charité se dévoilent les rouages implacables de l'exclusion : bientôt, les habitants sont expulsés, leurs maisons rasées, leurs morts déterrés.
Dans une prose d'une beauté biblique, Paul Harding donne vie à une galerie de personnages inoubliables : Iris et Violet McDermott, deux sœurs qui élèvent trois orphelins ; Theophilus et Candace Lark et leur tribu d'enfants vagabonds; ou encore le prophétique Zachary Hand to God Proverbs, vétéran de la guerre de Sécession qui vit dans un arbre creux sculpté de ses mains.
Roman de résistance et de survie, Cet autre Éden est un hommage bouleversant à la dignité humaine face à l'intolérance et à l'injustice.

PAUL HARDING est l'auteur de Les Foudroyés, prix Pulitzer 2010, et de Enon. Son œuvre, saluée pour sa beauté stylistique, explore les thèmes de la mémoire, du deuil et des origines. Il enseigne à Harvard et vit dans le Massachusetts. Cet autre Éden a été finaliste des prestigieux Booker Prize et National Book Award.

Par l'auteur lauréat du prix Pulitzer pour Les Foudroyés
Finaliste du Booker Prize
Finaliste du National Book Award

« Le rythme de la narration est solennel, les descriptions - même des événements les plus infimes - d'une beauté saisissante. Cet autre Éden est un texte aussi splendide que douloureux, à l'image du lieu réel qui l'a inspiré. »
Claire Messud, autrice des Enfants de l'empereur

« Ce roman est le récit déchirant d'un paradis perdu, et une méditation lyrique sur des êtres isolés qui tentent simplement de survivre. »
THE NEW YORK TIMES

« Le roman éblouit sans cesse par la profondeur des phrases de Harding, leur lumière angélique et haletante. »
THE GUARDIAN

« Harding fait une nouvelle fois la démonstration de son art de la concision et de la compassion, dans un récit qui équilibre avec finesse rigueur historique et personnages pleinement incarnés. Certainement l'un des romans incontournables de l'année. »
LOS ANGELES TIMES

Éditions Buchet Chastel,  août 2025
315 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Matthieu 

mardi 21 octobre 2025

Femme pour moitié ★★★★☆ de Perumal Murugan

Quand les traditions et la peur du qu'en dira-t-on piègent l'amour. 
Quand la famille trahit sa propre progéniture pour respecter les règles dictées par les croyances.
Au nom de la religion…
Pour l'honneur…
Pour pas échapper à la norme...

En tournant les dernières pages de ce livre, je me suis dit mais qu'elle est est effroyable cette histoire. J'avais compris aussi que ce livre avait échappé de peu à la censure ; et ça aussi, j'ai pensé que c'était effroyable. 

Et pourtant, Femme pour moitié, en abordant certes une problématique non dérisoire, le tabou de l'infertilité dans un couple, nous invite aussi, grâce aux nombreux détails si habilement écrits, à découvrir les traditions et la culture tamoules. En toute simplicité.

« Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. » Extrait de la Préface écrite par Laetitia ZECCHINI 

La vie s'écoule comme un long fleuve tranquille pour Kali et Ponna. Un couple harmonieux. Amoureux. Mais crescendo, les éléments, se déchainant autour d'eux, vont faire grésiller ce magnifique chant d'amour et faire s'embrumer les pages sous nos doigts…

A lire. Evidemment. 


« Perumal Murugan : La fragilité contre la terreur
Chez Perumal Murugan le romancier se mêlent le fabuliste, le satiriste et le poète. Ses récits font la chronique d'existences à la fois ordinaires, singulières et fragiles : celles de paysans et basses castes dont le monde et l'imaginaire s'enracinent dans les campagnes d'une région particulière du Tamil Nadu, la sienne, qui représente un réservoir inépuisable d'histoires. Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. 
[...]
Son message poignant est le signe d'une disjonction intime : l'écrivain, qui est une personne publique, doit mourir pour que l'individu, la personne ordinaire, survive. Murugan dut non seulement s'exiler à Madras (aujourd'hui Chennai), mais il cessa entièrement, et pendant plusieurs mois, de lire et d'écrire. Il se désigne alors comme un « cadavre ambulant », et comprend que se retirer de l'écriture revient pour lui à se retirer de la vie elle-même. Or, si l'œuvre et la vie de Murugan sont indissociables, c'est d'abord parce que l'auteur semble partager une communauté de destin, une communauté de vulnérabilité, avec les autres voix menacées en Inde, qu'il s'agisse d'écrivains, de journalistes, d'universitaires, d'activistes ou de citoyens et citoyennes ordinaires on pense par exemple aux trois écrivains et intellectuels Narendra Dabholkar, Govind Pansare et M. M. Kalburgi, abattus entre 2013 et 2015, ou à Mohammed Akhlaq, lynché par une foule antimusulmane en 2015. C'est aussi parce que son propre sort fait écho à ses personnages de fiction. Le monde (ou la langue) devient inhabitable pour celles et ceux qui sont en butte à la violence communautaire ou patriarcale, à l'obscurantisme ou à l'incurie des autorités.
[...]
L'écrivain fut pourtant ressuscité par la loi, et grâce à la mobilisation d'innombrables organisations et collectifs d'écrivains en Inde et dans le monde. En juillet 2016, la Haute Cour de Madras rejette l'ensemble des poursuites judiciaires contre l'auteur, et réaffirme son droit d'écrire et de publier. C'est ce que Perumal Murugan fit, en effet, tout en soulignant l'ambiguïté d'un interdit levé par une injonction, d'une renaissance littéraire redevable d'une décision de justice. 
[...]
Perumal Murugan est aujourd'hui un écrivain aussi audacieux et irrévérencieux qu'autrefois. Sans doute, seulement, se camoufle-t-il davantage. Si, comme le disait l'écrivaine Githa Hariharan, Murugan est une parabole de notre temps, c'est parce qu'il représente la vulnérabilité croissante des conteurs et des chroniqueurs de toutes sortes. Mais il est peut-être une parabole de la littérature dans un autre sens encore. Puisque la poésie, comme il le suggère, permet de guérir de tout, ou presque, alors ses écrits illustrent le pouvoir et peut-être la victoire de la littérature : la victoire du faible et de l'inoffensif sur le fort et le tapageur. Dans son œuvre, l'écrivain garde la trace des formes de vie les plus infimes ou indignes, et brandit l'arme de sa propre fragilité, ses propres mots vulnérables et menacés, pour s'opposer à la terreur. »
Laetitia ZECCHINI 

« Il ne savait pas du tout quand sa mère était repartie, ni combien de temps il était resté assis, les yeux grands ouverts.
D'habitude, il nourrissait les vaches à minuit. Il n'avait pas entendu leur appel cette nuit-là. Maman, pensait Kali, tu as sué sang et eau pour me protéger. Tout ça dans quel but ? Pour me jeter dans les flammes ? Tu aurais dû me tuer quand j'étais dans ton ventre !
C'était avec des yeux rougis qu'il avait vu l'aube se lever, des yeux que rien n'allait plus pouvoir apaiser. »

« Profiterait-il autant de la vie s'il se préoccupait d'avoir un enfant ? On me demande d'envoyer ma femme dans les bras d'un autre pour qu'elle puisse devenir mère, avait songé le jeune homme. Et si je ne voulais pas devenir père, moi ? C'est la crainte du qu'en-dira-t-on qui nous pourrit l'existence ! »

« Le chef du village l'avait adjuré de reconnaître sa faute et de s'engager à se laisser pousser les cheveux, moyennant quoi il s'en tirerait avec une simple amende. Mais Nallaiyan, inflexible, avait répliqué : « Si l'honneur du village se trouve dans mes cheveux, je les couperai plus. Je peux aussi me laisser pousser la barbe et la moustache si vous voulez. Je passerai mon temps à me battre avec les poux comme vous le faites. Mais juste une chose. Pas plus tard qu'hier, je me suis rasé les poils du cul parce que ça me grattait. Si l'honneur de votre village tient à ça aussi, vous avez qu'à le dire, et je les laisserai pousser ! » »

« - Dis-moi, si t'avais pas d'enfant, t'enverrais ta femme coucher avec n'importe qui ?
- Faut pas dire "n'importe qui". Personne voit le visage de personne cette nuit-là. Tous les hommes sont des dieux. Pense que c'est un dieu qui va aller avec ta femme. Tu seras content. C'est une sacrée bénédiction si les dieux te rendent papa.
- La Grande Fête, on y est allés... On était pas des dieux pourtant ! Tu pensais que t'en étais un, toi ?
- Ça compte pas, ce qu'on pensait. Si des femmes sont devenues mamans grâce à nous, alors on est des dieux pour elles.
- Mais oui... C'est frappant, l'air divin des types qui traînent là-bas. Dis plutôt qu'ils viennent se taper une bonne baise ! Autrefois, les gens savaient rien de rien. Ils envoyaient leurs femmes à la Fête, mais ça se fait plus maintenant. Est-ce que toi, tu enverrais la tienne ? »

Quatrième de couverture

Dans un village modeste du Tamil Nadu, État du sud de l'Inde, Ponna et Kali, jeune couple de paysans, filent le parfait amour. Pourtant leur bonheur est mal vu car ils n'ont toujours pas conçu d'enfant. Ponna et Kali se sentent suffisamment comblés par leur union mais, face aux moqueries et humiliations croissantes, ils vont chercher une solution dans leur folklore, entre superstitions et offrandes. C'est alors qu'ils ont vent d'un festival dans un temple juché sur les montagnes, et d'une curieuse cérémonie qui pourrait peut-être les sauver....
Considéré de nos jours comme l'un des plus grands auteurs indiens, Perumal Murugan signe ici un roman fascinant qui décrit dans un superbe décor la force d'un amour atypique malmené par la rigueur des mœurs de l'Inde rurale. En osant aborder le tabou de l'infertilité dans le couple, Femme pour moitié a fait scandale dès sa parution, et a plongé l'auteur dans une grande tourmente.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
217 pages
Traduit du tamoul par Léticia Ibanez
Préface de Laetitia Zecchini

dimanche 4 mai 2025

Dire Babylone ★★★★★ de Safiya Sinclair

Témoignage courageaux et éclairant sur le mouvement rastafari.
Le conspirationisme est une vraie plaie, taillant dans la chair des cicatrices indélébiles. 
« Ma poitrine s'est soulevée, elle était percée. Là, dans la blessure qu'il m'avait infligée, tous les griefs étouffés de la campagne ont plongé en moi, et la blessure cruelle de ses mots a longtemps persisté dans mes jours, dans mes semaines, jusqu'à durcir autant que du basalte, une tumeur noire que j'emportais partout avec moi, serrée comme un poing. »
Comment se libérer de l'emprise terrorrisante d'un père endoctriné, étroit d'esprit, exigeant l'obéissance extrême, l'attention divine et la pureté à leur apogée et comment dire sa rage ? Peut-être par la littérature ? Grâce à l'écriture ? La poésie, cette  « planche au milieu de la tempête » ?

N'hésitez pas à ouvrir ce livre, Safiya Sinclair y délivre une immense leçon de vie.

« C'étaient les réprimés et les opprimés de la nation, hors-la-loi et persécutés depuis la création du mouvement rastafari en 1930, quand un prédicateur de rue, un visionnaire, le dénommé Leonard Percival Howell, avait entendu l'appel de Marcus Garvey à se « tourner vers l'Afrique pour le couronnement d'un roi noir » qui serait le héraut de la libération noire. Howell avait suivi la trajectoire de la flèche de Garvey jusqu'à la mère patrie où il avait trouvé Hailé Sélassié, empereur d'Éthiopie, la seule nation africaine à n'avoir jamais été colonisée, et déclaré que Dieu s'était réincarné, en marchant au milieu d'eux sous l'apparence d'un homme noir, né Ras Tafari Makonnen. De cet homme sont nés à la fois un mythe et une montagne, un glissement culturel tellurique qui avait trans-formé le Rastafari en menace durable contre le monde colonial. Ce mouvement s'était durci autour d'une foi militante en une indépendance noire inspirée par le règne de Hailé Sélassié, un rêve de libération qui ne se réaliserait qu'une fois brisées les chaînes de la colonisation. Les Rastas seraient des bergers de la paix, qui aspiraient à une nation libre et à une diaspora africaine unifiée. Et bien que le mouvement rastafari ait été non violent, ses membres composaient la nation des moutons noirs, redoutés et méprisés par une société chrétienne encore sous domination britannique, forcés de vivre aux marges, en parias. C'étaient des sans-terre et des sans-abris involon-taires, leurs campements saccagés, leurs champs brûlés par un gouvernement au service de la Couronne. Quand Percival Howell avait construit Pinnacle, la plus grande commune rasta, une société pacifique et autonome, le gouvernement britannique l'avait rasée, étouffant ainsi le message d'unité et d'indépendance noire du mouvement. C'étaient les sans-emploi inemployables, les victimes constantes de la violence et de la brutalité étatique, ceux que le gouvernement empri-sonnait et rasait de force, ceux que la police frappait avec la dernière brutalité. En 1963, quand un groupe de Rastas refusèrent de renoncer à leurs terres agricoles où ils vivaient et de céder aux expropriations gouvernementales, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, ordonna à l'armée de « rameuter tous les Rastas, morts ou vifs ! ». Cela déclencha une opération militaire dévastatrice, au cours d'un week-end de terreur, les communes rastas furent incendiées dans toute l'île, plus de cent cinquante Rastas furent traînés hors de leurs maisons, emprisonnés et torturés, et le nombre des tués demeure inconnu.
Pendant des décennies, on les avait traités de croquemitaines, de fous, on avait invoqué l'Homme au Cœur noir une caricature assoiffée de sang inventée pour effrayer les enfants et les éloigner de Rastafari. Ils furent chassés de leurs foyers, abandonnés par leurs familles, et toutes les portes se fermaient devant eux. Ainsi, lorsque les Rastas se sont mis à lire les récits bibliques des persécutions et des luttes des Juifs, ils ont reconnu dans leur souffrance leurs propres persécutions. De ces psaumes de l'exil hébraïque est venu le nom qu'ont donné les Rastafari à l'État systématiquement raciste et aux forces impériales qui les avaient traqués, pourchassés et réprimés : Babylone. Babylone, c'était le gouvernement qui les avait mis hors la loi, la police qui les avait roués de coups et mis à mort. Babylone, c'était l'Église qui les avait damnés et condamnés aux feux de l'enfer. C'était la botte de l'État qui leur écrasait la gorge, le pistolet du politicien dans le ventre. Le fouet de la Couronne sur la peau du dos. Babylone, c'étaient les forces violentes et sinistres nées de l'idéologie occidentale, le colonialisme et le christianisme qui avaient engendré des siècles d'esclavage et d'oppression des Noirs, et provoqué la corruption des esprits noirs. C'était la menace de la destruction qui s'insinuait encore maintenant, et pesait sur chaque famille rasta.
Or, en ce jour, Babylone ne pouvait stopper les Rastafari. En ce jour, tous affluaient avec la ferveur de l'espoir. Ils affluaient pour être entendus, pour être vus, pour être reconnus. Aujourd'hui, ils étaient venus voir Dieu toiser Babylone droit dans les yeux.
En signe de défi face aux costumes empesés et aux perles de la délégation des beaux quartiers de Kingston, et de désobéissance aux appels à la bienséance du gouverneur-général et du Premier ministre par intérim, les Rastas continuaient de danser et de chanter.
Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête ! s'exclamaient-ils. Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête !
Ils guettaient tous avec piété son avion dans le ciel obscurci. »

« Jusqu'à mes cinq ans, nous avons vécu au bord de la mer dans notre minuscule village de White House, qui appartenait aux pêcheurs de la famille de ma mère, à son père et à son grand-père. Notre petite communauté littorale se cachait juste aux marges d'une Jamaïque de carte postale, un modeste hameau dissimulé derrière un épais rideau d'arbres rendus noueux par le vent et un mur de parpaings de béton épars, un petit kilomètre de sable chaud bruni par notre vie de chaque jour, passé au crible de nos orteils nus, étincelant sur trois cents mètres dans toutes les directions, jusqu'à la mer. Notre village et nos cabanes étaient impossibles à voir depuis les airs, à moins de savoir exactement où repérer cette tête d'épingle bleu rivage, et tout aussi difficile à trouver par la terre. Au bout d'un petit chemin délabré, enveloppé d'hibiscus et de flamboyants tambourinant sur le toit de la voiture, notre cul-de-sac se situait à l'écart et portait le nom de la maison de mon arrière-grand-père, qu'il avait lui-même peinte en blanc dès son arrivée sur cette plage presque un siècle plus tôt. Ici, aucune publicité enjôleuse ne vantait un paradis « sans souci », aucun daïquiri de bienvenue, aucun maître d'hôtel noir souriant. C'était ma Jamaïque. Ici, le temps s'écoulait avec lenteur, avec réserve, et un pêcheur buriné par les intempéries, un grand-père ou un oncle, soulèverait ou pas le chapeau de paille qui lui masquait les yeux pour vous accueillir. »

« La mer a été le premier foyer que j'ai connu. C'est là que j'ai passé ma petite enfance dans un état de bonheur fou, allongée sous les amandiers abreuvés par l'eau salée, savourant chaque œil de poisson comme un bonbon précieux, les orteils plongés dans le clapotis laiteux de la mer. Je creusais pour trouver des bernard-l'ermite sous la surface du sable, nous pataugions dans les flaques où les raies s'enfouissaient pour se rafraîchir. Je dormais sous l'ombre mûrie où les raisiniers de mer laissaient pendre leurs fruits talés, violacés et délicieux, prêts à être sucés. Je me gavais d'amandes et de noix de coco fraîches, je buvais leur lait par un trou que ma mère creusait avec sa machette, et après je grattais et croquais la gelée blanche jusqu'à en être repue. Tous les jours, une nouvelle robe que ma mère avait cousue pour moi de ses mains faisait ma joie. Ses sœurs et elle possédaient chacune un rire distinct qui retentissait et les précédait comme des sirènes heureuses partout où elles allaient, crachant des décibels qui alertaient le village entier de l'arrivée de leur petite troupe. Chaque fois que les sœurs s'asseyaient ensemble sur la plage pour bavarder, je m'accrochais à leurs chevilles et j'écoutais, en singeant leurs glousse-ments de sauvageonnes, auxquels même les hérons au-dessus de nos têtes ne pouvaient échapper. »

« « Tu es née trop sensible pour ce monde », me répétait-elle, alors que je suçais mon pouce et caressais ses longues dreadlocks, en écoutant le fracas des vagues. »

« Mon père n'était pas originaire du bord de mer, et il ne s'est jamais senti à l'aise à White House. C'était un homme qui vivait parmi les pêcheurs mais ne mangeait pas de poisson, tant il adhérait à tous les préceptes d'une existence de Rasta: pas d'alcool, pas de tabac, pas de viande ou de produits laitiers, tous ces principes d'un mode de vie extrêmement restrictif que les Rastafari appelaient l'Ital. A vingt-six ans déjà, sa barbe épaisse et le ruissellement de ses dreadlocks lui donnaient l'allure flétrie d'un devin dont les feuilles de thé ne prédisaient que la catastrophe. Certains jours, il apportait sa guitare sur la plage et beuglait ses chansons reggae annonçant le péril imminent guettant les Noirs, avec une austérité tempétueuse qui devait paraître déplacée, au bord de la mer. Il n'était plus temps de folâtrer avec une Babylone à l'affût, avertissait-il, prenant souvent les villageois au piège de longues conversations où il leur enjoignait de se fortifier l'esprit et le corps contre les maux du monde occidental. « Car un esprit faible est à la merci des vers de Babylone », les admonestait-il, en les perçant d'un regard capable d'ennuager le soleil. Ce regard, mes frère et sœur et moi finirions par trop bien le connaître. »

« Ces hautes barrières avaient été érigées pour la première fois en 1944, quarante ans avant ma naissance, quand le gouvernement avait consacré des années à bétonner nos marécages en vue de construire un aéroport aux abords du village, pendant que des hôtels se dressaient lentement tout autour de nous. Chaque nouvel hôtel qui se construisait était plus grand que le précédent, jusqu'à ce que les complexes touristiques ressemblent à nos demeures et plantations coloniales encore debout, un bon nombre servant d'attractions et de destinations de mariage pour touristes. C'était le fantasme que ces touristes avaient envie d'investir : prendre des bains de soleil dans des hôtels de la côte baptisés Royal Plantation ou Grand Palladium, puis se marier sur la terre où les esclaves avaient été torturés et mis à mort. C'était le paradis - un lieu où notre histoire et notre terre ne nous appartenaient plus. Chaque année, les Jamaïcains noirs se laissaient de plus en plus déposséder de cette côte, ce joyau de notre île offert aux yeux du monde extérieur, toute cette beauté qui avait été la nôtre rachetée par de riches hôteliers ou vendue à des étrangers par les descendants d'esclavagistes blancs qui gagnaient des fortunes sur notre dos et détiennent aujourd'hui encore une part suffisante de la Jamaïque pour continuer d'en tirer des profits. »

« Mon père chantait dans ces hôtels pour gagner sa vie, mais pour lui le reggae était avant tout une expérience religieuse. Il pensait que s'il continuait à jouer son reggae avec la juste conviction, ce monde tordu se réveillerait et changerait. S'il continuait à jouer, il réussirait à sauver l'esprit des Noirs et nous atteindrions Sion, la Terre promise, en Afrique. Certains jours, il lui suffisait de communier avec Jah, de diffuser le message de Sa Majesté, et c'était ainsi qu'il avait continué à jouer sa musique sacrée pour les touristes dans les stations balnéaires populaires de Negril et de Trelawny, et de nourrir le vaste appétit de l'imagination des Blancs et des étrangers, alors que la Jamaïque le fuyait, lui et son message. Ce que les touristes ne pouvaient deviner, tandis qu'ils buvaient et mangeaient pendant que mon père chantait et exhibait ses dreadlocks sur scène, c'était la véritable motivation de son chant. Nuit après nuit, il chantait pour raser Babylone, c'est-à-dire eux, par le feu. »

« Alors que mon père a façonné notre vision d'un monde méchant et de son histoire cachée, ma mère a façonné notre amour de l'apprentissage et notre sens de l'émerveillement. Alors qu'il nous mettait en garde contre Babylone, elle nous montrait Sion, la Terre promise. »

« Pour nous, ma mère était une folle merveille. »

« Un livre, ai-je vite appris, était un voyage dans le temps.
Chaque page renfermait un pouvoir irréfutable. Lorsque le soleil brûlait si fort qu'il me rendait ivre, j'ouvrais l'encyclopédie gigantesque et m'y engouffrais. »

« En son absence, tous les week-ends, nous allions en villeau magasin d'Ika Tafara lui téléphoner. Ika était le frère rasta le plus proche de mon père, vénéré par de nombreux Rastas de Mobay pour avoir survécu au massacre de Coral Gardens. 
Cet événement avait provoqué l'une des périodes de brutalité gouvernementale les plus horribles de l'histoire de la Jamaïque, un temps que mon père évoquait parfois par bribes lorsqu'il nous faisait la leçon contre Babylone, afin de nous illustrer la longue histoire de son règne violent. La commune de Howell avait été réduite en cendres, la vision d'un mouvement rastafari unifié avait fini anéantie, et les Rastas, qui continuaient à prêcher la paix et l'amour, étaient devenus les cibles déclarées de violences civiles et policières unilatérales et d'une discrimination généralisée. Il leur arrivait souvent d'être arrêtés alors qu'ils marchaient le long des plages aménagées spécialement pour les touristes, car leur apparence était jugée horrible, et le gouvernement, qui courtisait les investisseurs étrangers, avait tenté d'interdire aux Rastas d'emprunter les routes côtières de Montego Bay. Leurs familles les rejetaient, comme ma grand-mère avait rejeté mon père en cet après-midi pluvieux, et la plupart des Rastafari, devenus des nomades et des reclus, avaient choisi de vivre paisiblement entre eux dans de petits campements disséminés sur toute l'île. Mon père n'était qu'un bébé, en 1963, l'époque où Ika vivait dans l'un de ces campements agricoles de Coral Gardens. Ce quartier de Mobay reposait sur d'anciennes plantations que le gouvernement et les propriétaires locaux avaient tenté de récupérer en vue d'un programme hôtelier. Les Rastas avaient refusé de céder leurs terres agricoles à Babylone, la police était intervenue pour les expulser sous une pluie de balles, tuant trois d'entre eux. »

« Malgré les appels à la riposte d'un groupe marginal de Rastas, la majorité des frères de Mobay avaient refusé de recourir à la violence, défendant leurs convictions pacifistes et appelant à l'unité. Refusant de s'y plier, un petit groupe de six Rastas s'était armé et avait riposté. Deux officiers de police avaient péri dans l'échange de tirs. En guise de représailles, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, avait pris pour cible les Rastafari de toute l'île, ordonnant aux militaires de « rafler tous les Rastas, morts ou vifs ». Des années plus tard, j'apprendrais par moi-même le reste de cette histoire brutale, horrifiée de ces informations qui défilaient devant moi. Au cours d'un long week-end d'avril 1963, qui débuta par ce que les Rastas appellent le « Bad Friday », l'armée jamaïcaine s'était déchaînée, attaquant et détruisant plusieurs campements de Rastas dans tout l'Ouest de la Jamaïque. Les forces de police s'entraînaient depuis des années au tir à la cible sur des photos de Rastafari, si bien que lorsque Bustamante leur avait finalement donné le pouvoir d'arrêter tous ces Rastas sous la menace d'une arme, nombreux sont ceux qui ne sont jamais rentrés. La police avait capturé, rasé de force, coupé les dreadlocks de centaines de Rastas. Elle avait emprisonné, torturé et blessé quelque cent cinquante Rastafaris et tué un nombre indéterminé de frères. Peu après, le mot « Babylone » avait remplacé définitivement le mot « police » dans le patois jamaïcain.
À l'école, on ne m'a jamais enseigné un seul mot de cet épisode; ce massacre avait été pratiquement effacé de l'histoire de la Jamaïque, et nous sommes très peu à être informés de ces atrocités, mais le terme qui désigne la police demeure depuis lors : « Babylone ». »

« Des années plus tard, lorsque j'ai eu le courage de demander à mon père pourquoi il portait du cuir mais ne mangeait pas de viande, il m'a réprimandée pour mon impertinence. Plus je rencontrais de Rastas, plus je me rendais compte qu'il n'existait parmi les frères Rastafari aucun évangile unique ou reconnu. Chaque homme façonnait son propre credo, traçait sa propre route. J'ai appris des décennies plus tard que certains Rastas refusaient en fait de voyager à bord de véhicules à moteur ou d'utiliser les machines de Babylone. Certains ne touchaient jamais à l'argent de Babylone, sauf avec des gants ou un sac en plastique. Et certains n'envoyaient pas leurs enfants à l'école, mes frère et sœur et moi l'avons appris après avoir parlé avec d'autres enfants rastas. Chaque homme était simplement l'auteur et l'interprète de sa propre vie, en fonction des sectes et des principes qui l'interpellaient le plus. Certains étaient plus stricts que mon père, d'autres plus indulgents. Et bien que je ne puisse pas parler de la situation du foyer d'autres frères, presque tous les Rastafaris croyaient au maintien de la paix et de l'harmonie en public, se considérant comme les défenseurs consacrés de Jah, unissant le peuple noir dans la lutte contre Babylone. »

« En observant de loin le groupe de nos frères Rasta, en observant leurs visages calmes et austères tandis qu'ils raisonnaient, les voyant parfois faire signe aux garçons de les rejoindre dans ce cercle, j'en éprouvais de l'envie. Car vingt-cinq années s'écouleraient avant que je n'apprenne les divers principes qui les réunissaient, et que je prenne place pour écrire et mener mes propres recherches. C'est alors que j'ai appris l'existence de trois sectes ou ordres principaux du Rastafari. La Maison de Nyabinghi est la plus ancienne et celle dont sont issues toutes les autres sectes. Nyabinghi pratique un militantisme panafricaniste, qui croit en Hailé Sélassié, réincarnation de Dieu sur la terre, en l'unification des Noirs, en leur libération et en leur rapatriement en Éthiopie. Les Douze Tribus d'Israël forme la secte rastafarie la plus progressiste, qui accueille dans ses rangs de jeunes Jamaïcains des quartiers chics et des étrangers blancs; ils mangent de la viande et croient en Jésus-Christ. Les Bobo Shanti, la plus récente des trois sectes, vivent à l'écart de la société en un groupe autarcique qui adhère aux lois mosaïques juives de l'Ancien Testament, notamment l'observance du sabbat et des règles singulières de mise à l'écart des femmes lors de leurs menstruations. J'ai vécu presque toute ma vie dans le respect d'un semblant de ces règles, mais je ne savais pas lequel de ces noms adopter. Certes, mon père se considérait surtout proche de la Maison de Nyabinghi, mais il n'est jamais devenu membre officiel d'aucune des trois sectes et, au fil de nos existences, il a puisé ses propres règles et inspirations dans les trois, créant son propre type d'ordre, sa propre Maison. »

« Avant de tourner les talons et de me précipiter dans la cour aux bavardages, j'ai observé les sœurs rastas. Toutes avaient les traits tirés, épuisés, les mains brûlées, calleuses à cause des travaux ménagers, comme celles de ma mère. Presque toutes tenaient un bébé ou un enfant en bas âge dans leurs bras, certaines étaient enceintes, comme ma mère. D'autres étaient tellement occupées par les enfants qu'elles pouvaient à peine se parler. À l'inverse du cercle des frères, aucune d'elles ne vociférait « Jah Rastafari ! ». Parmi elles, pas de révélations spirituelles. Rien que des femmes qui s'empressaient de retourner en cuisine à tour de rôle, et s'occupaient avec diligence de leurs enfants et de leurs hommes. Leurs envies bridées et sans formes, leurs foulards blancs qui se défont. À cet instant, le murmure effilé d'un souffle fantôme m'a saisie. Comme l'éclair d'une aile blanche, une pâle silhouette de femme, vaguement familière, a voleté entre les rideaux contre le mur. Une pensée, flottant hors d'atteinte, aspirait lentement l'air de la pièce. J'en ai frissonné, puis j'ai chassé ce spectre et j'ai fait demi-tour pour rejoindre les festivités aussi vite que possible. Il s'écoulerait beaucoup de temps avant que cette pensée ne ressorte dangereusement des buissons de mon esprit. Mais cette fois-là, je n'aurais d'autre choix que d'y prêter garde. »

« Ne voyez-vous pas toute la nécessité d'un monde de souffrances et de soucis pour éduquer une intelligence et en façonner une âme ? »
JOHN KEATS, « La vallée où se forge l'âme »

« - Alors, le henné, ça fait partie de votre... religion ?
J'ai secoué la tête. Elle m'a demandé si j'avais le droit de mettre du vernis à ongles. J'ai répondu par la négative. Elle m'a posé une autre question relative à Rastafari, puis une autre, à laquelle la réponse était non, toujours non, je n'avais pas le droit. Mais elle a continué, comme si elle essayait de me révéler sa clairvoyance sur Rastafari. Pourquoi le henné est-il autorisé, alors que le vernis à ongles ne l'est pas ? Pourquoi ne portes-tu que des jupes et des robes? Pourquoi tu ne peux pas porter de pantalons ? Pourquoi tu n'as pas le droit de te maquiller ? Pourquoi ne peux-tu pas te percer les oreilles ? Pourquoi tu ne peux pas te raser? Quelles étaient les règles ? Qui les établissait ?
"Mon père", avais-je envie de lui répondre. Mon père les édictait. Et maintenant, apparemment, rien ne me permettait de lui échapper. Toute l'excitation ressentie en parlant avec Shannon était bridée par la vision que j'avais de moi-même en fille parfaite de Rastafari, de ses tenues, de son allure. Mon humilité. Ma pureté. Mon silence. Il me semblait que Rastafari s'emparait de chaque moment de ma vie, de chaque conver-sation, de chaque espoir d'amitié.
Le collier de ma honte pesait sans cesse de plus en plus lourd, et mon visage me brûlait sous les projecteurs de ses questions. J'ai regardé les autres filles flotter au loin.
- Mais et ton frère ? (Sans désarmer, Shannon s'est à nouveau collée à mon oreille.) Est-ce qu'il a aussi ses règles à respecter ?
Elle était maintenant sur la plus basse branche, ses jambes pâles se balançant près de ma tête.
J'ai fait non de la tête. »

« Si j'avais eu les mots pour ce faire à ce moment-là, il aurait été plus simple de lui dire que chaque Rastaman était la divinité de sa maison, que chaque mot prononcé par mon père était parole d'évangile. Il n'y avait pas de texte fondateur ou de principes unificateurs, pas de maison sainte à l'exception de la Maison de Djani. Vivre dans un foyer rasta, c'était comme être dans une église permanente, sauf que les écritures se révélaient aussi variables que le ciel, mon père étant à la fois le dieu de la mer et le dieu du soleil.
- Que se passe-t-il si tu ne suis pas ses règles ?
- J'ai des problèmes. »

« Mon père ne deviendrait jamais charpentier, banquier ou chauffeur de taxi, répétait-il toujours. Il chantait pour Jah et ne se voyait avancer sur aucune autre voie. Il n'avait donc pas d'autre choix que de retourner chanter dans les cabarets des hôtels de la côte ouest, reprenant les dix mêmes chansons de Bob Marley qu'il avait peaufinées pour en faire sa lance d'or, décochée en douce sur la foule des touristes qui dînaient de steaks et buvaient aveuglément jusqu'à tout oublier. Avec nous, à la maison, il pouvait encore se comporter en roi. Toutes les images et tous les sons lui appartenaient, tous les mots lui appartenaient. S'il se levait béat de bonheur, nous devions tous l'être aussi, peu importaient nos émotions. Il n'avait jamais lavé un plat ou une assiette, jamais allumé une cuisinière, jamais touché un balai. Ma mère lui servait tous les plats dès qu'il les réclamait, et son régime Ital était notre régime. La télécommande de la télévision et toutes les chaînes que nous regardions lui appartenaient. Sa chanson était la seule et unique chanson. Il s'ensuivait donc que notre punition lui appartenait, à lui et à lui seul. »

« J'avais trop mal pour m'habiller, j'ai appelé ma mère dans ma chambre et je lui ai dit que j'avais besoin de son aide pour fermer mon soutien-gorge. Je n'avais pas du tout besoin de son aide. Mais je voulais qu'elle voie. Ce qu'il avait fait. Ce qu'elle avait fait. Je voulais qu'elle ait ça en face, Nos regards se sont croisés brièvement dans le miroir et elle a détourné les yeux. Elle a jeté un coup d'œil dans mon dos, puis elle a marqué un temps d'arrêt. J'ai attendu qu'elle dise quelque chose, n'importe quoi. À sa mine sévère, j'ai compris: elle savait que je l'avais fait venir uniquement pour lui montrer.
- Tu es vraiment drôle, m'a-t-elle dit.
Même aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre pourquoi elle m'a dit ça. Peut-être n'était-elle pas prête à affronter tout cela. Peut-être pensait-elle que c'était justifié, que j'étais une ingrate, que sa blessure était légitime. Ou qu'en détournant le regard, elle réussirait en quelque sorte à défaire ce moment, à le reprendre. Je n'en sais rien. Ce moment demeure sans réponse et sans fin. Quelque part au cours de notre vie commune, l'amour et la souffrance sont éclos du même œuf, comme complices d'un crime. Elle m'a agrafé mon soutien-gorge et j'ai grimacé. Elle est restée debout un moment, sans jamais croiser mon regard dans le miroir, et n'a rien dit de plus. Elle m'a tendu une chemise. Puis elle est sortie et elle a fermé la porte, me laissant seule.
En me voyant dans le miroir, j'ai su que je n'étais rien. Que je ne méritais rien. J'étais plus petite qu'un grain de poussière dans l'œil de Dieu, désireuse d'être emportée par son ouragan, de lâcher le bois flottant pourri auquel je m'accrochais et de me noyer enfin. Au lieu de cela, je me suis assise avec moi-même et j'ai bu cette solitude, en m'enfonçant les ongles dans le poignet et en me détournant des légers petits coups de mon frère à la porte. »

« J'ai détourné les yeux du visage de Mme Newnham et je suis passée devant son bureau rempli de reliques catholiques, de tous ces colifichets qui m'étaient devenus si familiers au cours des derniers mois. Au lendemain matin de sa pire violence, mon père avait sauté hors du lit en poids plume et libéré, de son humeur la plus légère depuis des mois. À mon réveil, il roucoulait au son de sa guitare, la ceinture rouge toujours accrochée au mur de la chambre, au-dessus de sa tête, à côté de Hailé Sélassié. Chaque note qu'il chantait plantait un crochet acéré qui déchiquetait ce qui restait de mon esprit, et j'ai alors su ce que j'avais perdu. Ma mère, humiliée par les contraintes de notre pauvreté, m'avait finalement sacrifiée à sa colère. Mon frère, encore trop petit pour me sauver, s'était fait violemment plaquer contre le mur. Mes sœurs, se bouchant les oreilles avec les doigts, avaient appris à se coudre et à se clore la bouche. Dans ce monde, je n'avais plus personne pour me protéger. Cette expression du visage de mon père, noué par la détermination alors qu'il abattait sa ceinture sur moi, tournait en boucle dans mon esprit, un souvenir qui m'écrasait plus que les coups. Il me désagrège encore jusqu'au néant, même aujourd'hui. À force de coups, il avait essayé d'extraire Babylone de moi. D'étouffer la femme que j'étais en train de devenir, celle qu'il imaginait l'éclaboussant d'eau de pluie sale dans une rue future. « Épargner le bâton et gåter l'enfant », m'a déclaré mon père quand tout a été fini. Mais il n'y avait plus rien de moi-même à gâter, plus rien à épargner. Je me suis regardée dans le miroir et je n'ai vu que de la laideur. Les racines emmêlées de mes dreadlocks et ma dent de devant cassée étaient laides. Les arbres étaient laids, les routes étaient laides, le ciel et la mer étaient laids. Mais le soleil se levait encore à la sonnaille des oiseaux, et la banalité de toute cette scène semblait délavée par la pitié. J'ai repoussé mon petit déjeuner et je n'en ai pas dit plus que ce qu'il fallait dire. Je me suis habillée pour aller à l'école et j'ai accompagné mes frère et sœurs jusqu'à ce bâtiment sordide, en lançant des bonjours vides et un sourire en coin à mes camarades de classe comme si rien ne s'était passé, jusqu'à ce que, bien des mois plus tard, Mme Newnham m'appelle dans son bureau. »

« J'écrivais des histoires sur des mondes imaginaires et des poèmes à la lumière du soleil qui scintillait sur les orangers, mais je n'avais jamais essayé de cerner le fantôme qui faisait naître en moi cette douleur profonde. »

« Je passais la plupart de mes heures de veille à sauter d'une époque à l'autre de la littérature, en consommant siècle après siècle et en cliquant sur le nom de chaque poète. Parfois, les entrées comprenaient un bref enregistrement d'un acteur lisant un extrait de poèmes, et c'est ainsi que je suis tombée sur l'entrée concernant Sylvia Plath. J'ai cliqué sur l'enregistrement d'un poème intitulé « Daddy ». La voix était celle d'une femme noire qui récitait les premières vers de « Daddy »: Tu ne fais pas, tu ne fais pas / Plus de chaussure noire / Dans laquelle j'ai vécu comme un pied / Pendant trente ans, pauvre et blanche, disait-elle. J'étais fascinée. J'ai plus ou moins compris. J'ai passé ce curieux clip en boucle, puis j'ai trouvé le poème complet sur Internet. Je l'ai appris par cœur, je l'ai étudié, j'ai porté ces vers sur moi pendant des semaines, je me reconnais-sais si intimement dans la relation troublée de l'oratrice avec son père, me sentant étrangement regardée tant elle reflétait ma propre relation accidentée avec le mien. Certains jours, j'imaginais que je dormais dans ma chaussure noire, sans air ni fenêtre, et m'enfermant en moi-même. Je ne savais pas qu'une poésie pouvait coller d'aussi près à ma vie. J'ai recherché d'autres poèmes de Plath et je me suis laissé séduire par leur prosodie étrange, luxuriante, hémorragique. Lorsque j'ai lu qu'elle s'était suicidée, j'ai pensé que c'était un signe, que d'une manière ou d'une autre elle me comprenait, que son souffle chuchotait à travers le voile. Je me suis vue comme l'orchidée de la serre, un immense camélia, un phénix renais-sant de ses cendres pour avaler les hommes comme si c'était de l'air. Prends garde, prends garde. Maintenant, la poésie se nourrissait de mes veines. »

« Ce jour-là, il ne m'a rien dit au sujet du poème et il ne me dirait plus rien de ma poésie avant longtemps. J'ai été surprise d'y puiser une certaine joie de constater que mes mots pouvaient l'affecter, après tout. J'ai su alors que je pouvais enfin me construire un monde hors de sa portée. Sur la page, je n'étais pas la princesse, j'étais le dragon. Je voulais qu'il voie le monde cruel à nu, comme je voulais que tous les hommes voient ce monde cruel, leurs actes réduits en cendres sur ma langue. »

« - La Tempête est sa plus belle œuvre, a déclaré le Vieux Poète. Elle bouge comme la mer. Et à chaque ligne, on entend le clapotis des vagues d'un poète qui approche de la fin de sa vie. »

« Il supprimait et réorganisait mon travail à sa guise, essayant de me montrer les secrets d'assemblage d'un vrai poème. « Un vrai poème, m'a-t-il dit, selon Nabokov, s'inscrit chez le lecteur non pas dans sa tête, son cœur ou même ses tripes, mais dans sa colonne vertébrale. »»

« - Pourquoi j'écris ? ai-je demandé à la foule, en croisant le regard de ma mère, mais incapable de regarder le Vieux Poète. Pour moi, la question semble synonyme de Pourquoi respirez-vous? La réponse est simple... J'écris parce que je le dois. C'est aussi naturel et incontrôlable que les battements de mon cœur. Parfois, c'est mon rythme cardiaque, mon essence même et ma survie.
Du haut de mon pupitre, j'ai baissé les yeux et j'ai vu le sourire de matou comblé du Vieux Poète, les lèvres retroussées avec une espèce de fierté.
- Comme quelqu'un me l'a dit un jour, un poème est une chose... une cathédrale de sons et d'images, et écrire un poème, c'est souvent comme sentir le vent d'une grande décharge de puissance vous envahir. Je me sens toujours plus forte, telle une mortelle passée de l'autre côté, avec des vers d'immortalité. »

« Sillonner les routes de campagne avec mon père devenait désormais un acte de foi. Hier soir mon père est devenu fou, ai-je appris par e-mail au Vieux Poète, le lendemain de notre retour rugissant de Kingston, en lui annonçant que je n'effectuerais plus le voyage jusqu'à Spanish Town, lui décrivant la réaction de mon père à ce qu'il pensait avoir vu se produire entre nous. Je ne l'avais jamais vu à ce point hors de lui, ai-je écrit. La réponse du Vieux Poète m'est revenue dans cette police bleue imperturbable, cavalière et insouciante. Ton papa est d'une génération très différente de la mienne, a-t-il écrit. Il aura toujours besoin de quelque chose contre quoi se déchaîner. Cette manière de minimiser l'épisode m'a stupéfiée. Sa réponse rendait mon père si pitoyable. Il n'était plus le dieu de rien. Peu à peu, mon père a fini par m'apparaître tel que le monde devait le voir: un empereur nu. »

« Cet assombrissement troublant de son mental a coïncidé, dans ma perception, avec l'arrivée d'un Rastaman qui se faisait appeler Jahdami, que mon père avait rencontré lors d'une de ses séances hebdomadaires de « reasoning » chez Tafara Products, au contact duquel sa paranoïa semblait encore plus dangereuse, encore plus inflammable. Dans les mois qui ont suivi leur rencontre, le tempérament de mon père n'a fait que gagner en malfaisance, entraînant lentement ma famille dans une pente dévastatrice, ce dont nous ne nous sommes toujours pas remis. »

« Dans le vert-de-gris crépusculaire de la campagne, mon père avait passé ce temps au téléphone avec son nouvel ami Jahdami, à ruminer. Chaque jour, en notre absence, il s'enfonçait un peu plus dans les ténèbres, amassant des pierres de roche forgées là dans un feu vertueux, sa fronde armée et en attente, sa visée ferme. »

« Les marques de brûlure de sa colère apparaissaient partout où je posais le regard, ma famille était couverte de flétrissures et de cloques. La nuit suivant mon retour de voyage aux États-Unis, Ife m'a pris à part et m'a révélé que mon père avait menacé de lui casser une chaise sur le dos, en notre absence, ma mère et moi. Elle avait pleuré à cause de règles douloureuses, ce qui avait déclenché sa colère. La douceur de son esprit lui rappelait trop sa propre mère, et au premier signe de ses larmes sa colère s'allumait toujours et il l'avertissait que c'était un signe de faiblesse. Elle n'avait que quatorze ans, Il la guettait comme un faucon, convaincu qu'au lycée elle tomberait enceinte. Ce soir-là, j'ai fait de mon mieux pour la réconforter alors qu'elle ne pouvait contenir ses larmes, et je me suis promis de ne jamais pardonner la chose à mon père. Pourtant, je ne me suis pas confrontée à lui. Au contraire, le silence s'est noué en moi. Bien avant de partir en voyage, je l'avais senti déjà enchevêtré, après que Shari avait fait irruption dans notre chambre et s'était effondrée sur moi, en pleurs. Elle répétait une danse pour la visite de la reine Élisabeth, en 2002. Lorsque mon père l'avait appris, il avait lâché un feu roulant d'imprécations, lui interdisant de s'y rendre. « Jamais aucun de mes gosses s'inclinera devant cette vampire d'Eliza-bat, avait-il rugi. Firebun Babylon ! » Shari avait gémi dans mes bras, me racontant l'incendie, le souffle court. Elle n'avait que dix ans, mais elle était déjà l'observatrice la plus aiguisée de sa cruauté - la façon dont il traitait les autres l'avait trop tôt endurcie, et je voyais bien que son esprit s'était rapidement éloigné de lui. Tous les jours, en regardant mes sœurs grandir, j'étais effrayée de voir leur vie et la mienne se muer lentement en boucle sans fin. »

« Je m'y étais presque habituée, jusqu'à ce que la nuit tombe. Lorsque la maison dormait, ma stase tourmentée m'envahissait, et je pleurais parfois le monde qui me manquait, le cri au néon de mon adolescence filant devant moi dans ma chambre. Tout ce temps passé à l'isolement m'aurait semblé insupportable s'il n'y avait eu la poésie. Sans mes poèmes, je n'y aurais pas survécu. J'étais convaincue que cet isolement devenait un rite de passage poétique, que c'était ainsi que tous les grands poètes avant moi avaient vécu. J'ai pensé à Emily Dickinson, isolée dans ses espoirs et ses désirs inassouvis, qui avait brûlé avec une intensité singulière à son bureau, distillant son chagrin dans des centaines de poèmes. À Sylvia Plath, le cœur brisé et isolée du monde à la campagne, qui avait écrit en cinq mois seulement les poèmes stupéfiants qui scelleraient sa renommée. Des poèmes qui allaient finale-ment rencontrer et transformer celle que j'étais à seize ans. Dès lors, je ne regrettais pas trop profondément le monde extérieur, car tant que j'avais un poème dans la tête et un stylo en main, je croyais que ce grand conflit finirait par s'arranger. Chaque mot, chaque poème corrigerait un jour la trajectoire de ma vie. Lorsque j'ai reçu un appel pour me rendre à Kingston dans le cadre de l'atelier de poésie du lauréat du prix Nobel, j'ai enfin senti le flux des possibles s'animer à nouveau autour de moi. Le poète Derek Walcott avait débarqué sur l'île et donnait un atelier aux meilleurs poètes de Jamaïque, et j'étais l'une des huit personnes choisies pour en faire partie. »

Quatrième de couverture

Cette histoire commence au bord de la mer des Caraïbes, sur un petit carré de plage jamaïcaine préservé des constructions d'hô-tels de luxe qui envahissent la côte. Ici, la jeune Safiya grandit avec ses frère et sœurs entre une mère éprise de littérature et un père musicien de reggae qui obéit strictement aux préceptes rastafaris. Safiya évolue dans une Jamaïque pleine de musique, de mots, de nature triomphante, mais aussi dans un foyer marqué par l'oppression. Le père de Safiya y règne en maître, et inculque à ses enfants dès leur plus jeune âge l'horreur de « Babylone », qui désigne autant le maquillage ou la danse que la royauté britannique ou les violences policières.

Alors que Safiya voit sa mère se plier en silence aux exigences grandissantes de son père, la jeune fille choisira la voix de l'éducation et de la littérature pour découvrir qui elle est vraiment, et le faire savoir. Récit puissant d'un destin hors du commun, Dire Babylone est la preuve éclatante que la littérature peut changer le cours d'une vie.

Safiya Sinclair est née et a grandi à Montego Bay en Jamaïque. Poétesse, elle est l'autrice d'un recueil intitulé Cannibal, couronné par de très nombreux prix dont le Whiting Writer's Award. Salué unanimement par la critique et les lecteurs, Dire Babylone a reçu le National Books Critics Circle Award et a été sélectionné dans les meilleurs livres de l'année par The New York Times, The Washington Post, Elle, Time Magazine et Barack Obama.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
518 pages
Traduit de l'anglais (Jamaïque) par Johan-Frédérik Hel Guedj
National Books Critics Circle Award

vendredi 3 janvier 2025

Le sang des mirabelles ★★★★☆ de Camille de Peretti

Une bien agréable lecture que celle-ci. J'ai découvert l'écriture de Camille de Peretti avec L'inconnu au portrait, écriture à laquelle j'avais succombé. Et bien, il n'y a pas de doute, je la relirai sans hésiter.
Dans Le sang des mirabelles, l'autrice nous plonge au coeur du Moyen-âge pour suivre la destinée de deux sœurs Eléonore, dite la Salamandre et Adélaïde,  dite l'Abeille. L'une destinée à donner un héritier à l'adipeux Guillaume, dit l'Ours et la deuxième, a un penchant pour l'apprentissage des remèdes et de la chirurgie, elle désire soigner. Toutes deux savent lire et écrire, toutes deux sont fougueuses et passionnées, toutes deux aspirent à être des femmes libres. 
Un roman historique original, captivant et intéressant. Je me suis glissée dans cette lecture sans difficulté comme on se glisse dans un bon lit douillet, j'ai ri à certaines cocasseries de la langue de l'époque, retiendrai le terme de "coquefredouille" entre autres ;), aimé la thématique abordée : l'émancipation de la femme. 
L'intrigue est simple, l'histoire plutôt linéaire, peu de personnages rentrent en jeu, ce qui en fait la lecture idéale en cette période de vie au ralenti 😉 

« Femme, tu es la porte du diable. »
Tertullien (155-222)

« [...] les signes sont-ils interprétables quand on a perdu la raison ? »

« Coquefredouilles [pauvres diables], corne de bouc ! Pauvre de moi, entouré par la merdaille, par une armée d'abrutis, de galeux, environné de conseillers sotards, tous autant que vous êtes et qui n'avez rien vu venir ! Tous des ases [bons à rien] ! »

« Manon a toujours pensé que dans la mort, le seigneur Ours se changerait vraiment en ours et la Salamandre en salamandre, quand elle, Manon, resterait simplement Manon, une femme sans crocs ni griffes pour se défendre. Dans la mort, les seigneurs restaient plus forts. Mais on lui a raconté aussi que tous les hommes seraient punis, les méchants condamnés à bouillir dans une grande marmite pour l'éternité, l'avare étranglé par le cordon de sa bourse, le gourmand avec le ventre près d'éclater, et la luxurieuse mordue aux seins et au sexe par des crapauds répugnants. »

« Elle ne respecte pas la matière comme sa sœur a appris à la respecter, ne se rend pas compte que le métier d'apothicaire demande précision et tact, et qu'un mauvais dosage pourrait s'avérer fatal. On trouve toujours simple ce qu'on ignore. »

« La mère attend son fils depuis longtemps. Impatiente de le serrer dans ses bras, elle le tiendra comme on tient sa revanche. Elle a appris qu’il n’y avait que deux manières de prendre le pouvoir en ce monde quand on naissait femelle, par le bas-ventre ou par le ventre. Écarter les jambes pour y faire entrer le pendeloche de son seigneur ou écarter les jambes pour en expulser l’enfant qui vous protègera. Sans mari et sans fils, point de salut. »

« L'esquisse d'un sourire se dessine sur les lèvres de la chambrière : que l'on mange du blanc de cygne ou de la potée de choux, quand la mort frappe, la seigneurie comme la servantaille n'est plus qu'un amas de chair flasque et froide. »

« Plus nous appréhendons les choses, plus nous découvrons le puits sans fond de notre ignorance. Adélaïde, ebahie, explorait cet abîme...»

Quatrième de couverture

« Depuis deux saisons déjà, le vieux Hibou lui avait ouvert les portes de son officine et l'avait laissée feuilleter les pages de ses livres. Elle s'y était plongée avec délice, elle avait tout dévoré. Quelques mois et tout avait changé; la jeune fille savait désormais que le monde ne se réduisait pas à une bobine de fil et à une aiguille. »

Au cœur du Moyen Âge, deux sœurs se bâtissent un destin singulier. Bravant les conventions, l'une découvre le véritable amour tandis que l'autre s'adonne en secret à sa passion pour la médecine. Mais cette quête d'émancipation n'est pas sans danger à une époque vouant les femmes au silence. Une magnifique saga, qui renouvelle le genre du roman historique.

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris.
Elle est l'auteur de six romans dont Thornytorina (Belfond, 2005, prix du Premier roman de Chambéry) et Blonde à forte poitrine (Kero, 2016).

Éditions Calmann Levy,  juin 2019
332 pages

mercredi 23 février 2022

Au temps des requins et des sauveurs ★★★☆☆ de Kawai Strong Washburn

La magie s'invite dans le récit de cette famille hawaïenne. Le primo romancier nous plonge au coeur des tourments de celle-ci. Entre quête d'avenir, d'espoir et d'argent, c'est une plongée plutôt surprenante qui nous attend et nous présente une île d'Hawaii bien loin de celle affichée sur les cartes postales paradisiaques. 
Le lecteur entend, écoute les voix des membres de cette famille, qui tour à tour, s'expriment et partagent leurs émotions, leurs questionnements aussi. Et nous, lecteurs, avec eux, subissons l'accueil froid et austère réservé aux Hawaïens sur le continent américain, nous émouvons devant la détermination d'une mère. On s'interroge également sur comment trouver sa place dans une fratrie, sur la pauvreté sur un territoire insulaire, sur les croyances auxquelles on s'attache coûte que coûte, sur les silences qui s'installent entre les membres de cette famille, qui pèsent et font mal...On sent l'espoir qui se perd peu à peu dans les entrailles de cette terre qui se révolte...
De très beaux passages, un premier roman remarquable, mais j'y ai trouvé quelques longueurs, je ne me suis pas toujours sentie dans l'histoire. La traduction y est certainement pour quelque chose, ou la fatigue ;-) je ne sais pas mais j'ai trouvé les parties très inégales et ma lecture n'a pas été aussi fluide que je l'espérais. Avec du recul, je pense que j'ai été moins sensible à la dimension symbolique. Néanmoins, je ne regrette absolument pas ma lecture, et la recommanderai pour tous ceux qui ont à coeur d'explorer la riche histoire culturelle d'Hawaii.

« Après les requins, pendant des nuits entières, ton père et moi nous nous sommes demandé ce qui allait arriver, ce que tu allais être. Je crois que ce jour-là, au cimetière, pour la première fois nous avons réellement pris la mesure de ce que tu étais. Si effectivement tu étais plus apparenté aux dieux qu'à nous - si tu étais quelque chose de nouveau, voué à refonder les îles, tous les anciens rois réunis dans le petit corps d'un garçon-, alors bien sûr ce n'était pas moi qui allais pouvoir t'aider à réaliser ton potentiel. Mon temps de mère ressemblait aux derniers hoquets de la chouette et bientôt tu allais devoir te défaire doucement de mon amour, le replier, l'enfouir dans le sol de ton enfance et avancer.
Je me souviens de m'être assise dans l'herbe, appuyée contre la poitrine de ton père. Les ombres s'étaient déposées sur l'eau du canal, et bien plus loin les lumières de Honolulu scintillaient. L'or de l'ultime vol de la chouette demeurait en moi même si la vision s'était depuis longtemps fondue dans l'obscurité. »
« La mort ressemblait exactement à l'image que je m'en étais faite, silence, vide et obscurité, et depuis cet endroit j'avais attiré l'éclair de la vie. »

« Combien de temps ai-je été assez stupide pour croire que nous étions indestructibles ? Mais c'est bien ce qui est ennuyeux avec le présent, il n'est jamais la chose qu'on tient dans la main, seulement celle qu'on observe, plus tard, depuis une distance si grande que le souvenir pourrait bien être une flaque d'étoiles aperçue derrière une vitre au crépuscule. »

« Des kilomètres de pente, je descends dans la vallée, déserte à part quelques touristes assez cons pour faire de la rando ici en hiver. Des buissons de hala, du sable gris et des rochers noirs en forme d'œufs grands comme des frigos. Tous ces haoles qui traînent au bord de l'océan, près du lac dégueu ou de la cascade glacée. Chaque fois ça me fait halluciner. Bienvenue à Hawaii, bande de débiles, posez vos culs sur des cailloux mouillés et mangez de la merde pour campeurs dans une vallée sans personne. »

« La partie de moi que mon corps a insufflée en toi, cette partie a fait de nous deux personnes inséparables qui partagent une seule âme. Je pense la même chose de tous mes enfants. Un père ne peut comprendre à quel point vous existez profond en nous, si profond que, où que vous alliez, un peu de moi demeurera toujours un peu de vous. Malgré toutes les nuits d'insomnies avec vos braillements affamés, malgré tous les trajets en voiture où vous n'arrêtiez pas de hurler, malgré les écorchures, les coupures et les après-midi de larmes au centre commercial, les nuits de fièvre pendant lesquelles je vous serrais contre ma poitrine et sentais les ailes de papillon de vos poumons qui luttaient contre la maladie, les taches de merde sur les draps à Noël et le poignet cassé le soir où nous avions réservé au restaurant pour notre anniversaire de mariage... malgré tout ça, il y avait toujours sous la surface une forme de perfection inouïe. Vos réveils dans le creux de mes bras, le blanc de vos yeux qui brillait de curiosité en absorbant la moindre nouveauté, et votre peau d'une douceur infinie qui pétrissait ma joue. Les rebords de fenêtres où je m'asseyais pour vous bercer. Le duvet de vos premiers cheveux sous mon nez quand je vous blottissais endormis contre moi. Votre visage qui s'éclairait devant la première chenille que nous trouvions dans la terre, vos couinements de rire lorsque nous vous soufflions sur le ventre, ou encore les jours où toute la famille s'agglutinait sous la couette à cinq heures du matin pour se rendormir, chacun buvant aux rêves des autres. Le monde entier était là, dans vos yeux, il irradiait de votre peau brune et parfaite. Tout redevenait neuf, sans arrêt. Ce qui me secouait était si sacré et si entier que je n'avais pas besoin de prier pour savoir que les dieux étaient avec nous, en nous. »

« Vu du ciel, l'océan bleu comme une flamme de gaz fracasse vague après vague sur les dalles de lave noires de la côte de Kona, ses plages comme des cuillerées de sucre blanc et ses cocotiers. Partout le soleil doré et brûlant, même à l'intérieur de l'avion. On descend et on descend vers le sol. Dans l'océan en dessous il y a une explosion et puis une baleine à bosse se libère de l'eau, se tord à la verticale, deux nageoires pectorales bleu-gris et un museau souriant. Des balanes et des nœuds de peau galeuse. Elle tourne et elle s'étire comme si elle pouvait continuer à s'élever dans le ciel sans jamais s'arrêter. Mais sous son corps l'eau se change en bruine et son évasion s'achève au moment où elle frappe l'eau en projetant un immense drap d'écume.
Un picotement tout le long de mes bras et de mes jambes et la chair de poule qui monte : ça y est. Je suis à Hawaii. »

Quatrième de couverture

En 1995 à Hawaii, au cours d’une balade familiale en bateau, le petit Nainoa Flores tombe par-dessus bord en plein océan Pacifique. Lorsqu’un banc de requins commence à encercler l’enfant, tous craignent le pire. Contre toute attente, Nainoa est délicatement ramené à sa mère par un requin qui le transporte entre ses mâchoires, scellant cette histoire extraordinaire du sceau de la légende.
Sur près de quinze ans, nous suivons l’histoire de cette famille qui peine à rebondir après l’effondrement de la culture de la canne à sucre à Hawaii. Pour Malia et Augie, le sauvetage de leur fils est un signe de la faveur des anciens dieux — une croyance renforcée par les nouvelles capacités déroutantes de guérisseur de Nainoa. Mais au fil du temps, cette supposée faveur divine commence à briser les liens qui unissaient la famille. Chacun devra alors tenter de trouver un équilibre entre une farouche volonté d’indépendance et l’importance de réparer la famille, les cœurs, les corps, et pourquoi pas l’archipel lui-même.
Avec cet éblouissant premier roman, Kawai Strong Washburn lève le voile sur l’envers du décor hawaiien, à rebours des clichés et du tourisme de luxe. Il offre de ces îles une vision plurielle et bouleversante, servie par un chœur de voix puissant, et livre une histoire familiale unique et inoubliable.

Éditions Gallimard, juin 2021
418 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé