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samedi 28 décembre 2024

Border la bête ★★★★★ de Lune Vuillemin

Border la bête. 
Une lecture bijou. Comme la douceur d'une étreinte. 
Cocon sensoriel.
La nature en personnage principal.
Et l'amour qui entre par effraction et déborde.
S'abandonner, sentir, écouter.
« Qu’est-ce qui se tait quand nous sommes là ? » 
Spectatrice comblée, émerveillée.
Interpellée aussi. Border la bête témoigne de la difficile cohabitation incontestée entre l'Homme et la Nature.

✨️💚💙 Un texte poétique, finement brodé, minutieusement sculpté qui m'a fait déborder. 💙💚✨️
« Je me demande à quel moment la mémoire passe son souffle sur les sonorités de l'amour. »

En exergue 
« Listening in wild places, we are audience to conversations in a language not our own.
Braiding Sweetgrass : Indigenous Wisdom, Scientific Knowledge and the Teachings of Plants Robin Wall Kimmerer

Écouter la nature sauvage, c'est être à la fois spectateur et auditeur de conversations dans un langage qui n'est pas le nôtre.
Traduction de Véronique Minder (Tresser les herbes sacrées, éditions Le Lotus et l'Éléphant, 2021) »

« Quand tu m'as demandé d'où je venais, je n'ai pas su quoi répondre. Je ne sais jamais ce qu'entendent les gens lorsqu'ils me demandent d'où je viens. J'ai pensé que tu voulais savoir d'où je sortais, là tout de suite. J'aurais pu te dire que je venais de voir un homme mourir, que je n'avais pas dormi depuis deux jours parce que je faisais du stop pour me rapprocher de la côte et que je voulais voir l'océan parce que j'avais l'impression qu'il me soignerait de la mort. Peut-être que j'aurais dû te répondre Je viens d'un endroit où l'on brasse du houblon dans de l'eau, un endroit imprégné d'eau qui sent parfois l'amer, le clou de girofle et les produits d'entretien. Je travaillais pour un homme que j'aimais comme un père et qui est mort tôt un matin pendant que je dansais dans la pièce d'à côté en écoutant The Clash. J'ai ses cendres dans mon sac, chez Arden. Je ne sais pas quoi en faire, je me suis dit que l'océan ça lui plairait. Mais en fait je ne sais pas trop. »

« Décrire le refuge, c'est difficile. On aimerait dire que c'est silencieux, il y a cette brume invisible et cotonneuse qui nous sépare des autres vallées mais silencieux, non, c'est tout sauf silencieux. La forêt autour aboie glapit gémit gronde chante hurle pépie pleure boit siffle rit avale pénètre enroule engouffre souffle aspire s'ébroue s'étonne. Cette musique s'accorde à la couleur du ciel, blanc, tuméfié, brun. »

« Bonheur : nom masculin décrivant l'état d'extrême satisfaction que l'on ressent lorsqu'on est recouvert de la merde et du sang d'un animal sauvage. »

« Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. »

« Je suis la trace d'un renard sur le sol blanc. Il neige depuis hier soir. Les branches de conifères s'alourdissent et plient. L'air est figé, les flocons tombent gracieusement en mouvements circulaires à la manière des disamares d'érables sycomores. Je suis autant attirée par la beauté de ce qui vient d'au-dessus que par le mystère de l'animal passé là tantôt, dont je rêve de croiser le regard. Je m'arrête parfois pour tourner sur moi-même. M'accorder au mouvement du matin, danser cette volte, parodier la neige. Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. Comment les animaux décriraient-ils mon odeur ? Avec quels mots les arbres parleraient-ils de ma démarche, du poids de mon corps sur le sol ? Les pas du renard disparaissent peu à peu sous une nouvelle couche de poudreuse et me mènent à un marécage encore pris par la glace. Tout autour les touffes d'herbes et leur couleur de miel sombre qui se reflètent dans la glace floutent ce territoire que j'arpente et découvre.
Parfait camouflage pour la solitude qui soudain me prend à la gorge. Le renard n'est pas là, les empreintes s'enfuient et même les corbeaux m'ont laissée seule. Comment un lieu inconnu peut-il être peuplé de tant de fantômes ? Un trille aigu me fait sursauter. Près de moi, sur une fine branche recou- verte d'un lichen vert pâle, un carouge hausse ses épaules orange vif. Une présence ambrée sur le marécage inerte ricoche entre les herbes mortes et l'oiseau. La tourbe dans ma gorge recommence à enfler comme si l'humidité de l'air pénétrait mon œsophage. Moût chêne caramel et la neige se dérobe. Le carouge disparaît avec son cri d'alerte. Alors c'est ça, quelqu'un qui nous manque. »

« On aurait dû appeler le printemps l'éveil. [...] Un seul mot pour décrire cette saison n'est pas suffisant. Il faudrait peut-être une phrase entière, différente ici dans la vallée, au bord de l'océan, en haute montagne, voire dans la vallée voisine. Il nous faudrait, en fait, inventer un dialecte du territoire, former un nouveau dictionnaire de cette chose mouvante, changeante et tenace qu'est la nature. » 

« - Je crois que je ne marche jamais seule en fait.
Il y a toujours des présences avec moi, qui m'empêchent de bien regarder, d'écouter. Mais, comme ça, je dirais que la forêt c'est l'endroit où les corbeaux rigolent, où des animaux de passage que l'on ne voit jamais laissent une odeur que la neige ne recouvre pas, et puis ce... ce son que je n'arrive pas à définir. Un quasi-silence qui est tout sauf un silence. Mais ce n'est pas un bruit non plus. 
[...] 
- C'est un peu comme si le monde autour avait un acouphène qu'on pouvait entendre, tu ne trouves pas ?
- Ah non, encore mieux, c'est comme si on marchait dans l'oreille de la forêt. Tu connais l'histoire du coquillage dans lequel on entendrait la mer mais dans lequel on entend en fait la musique de l'intérieur de notre propre corps ? En forêt on est dans le coquillage, mais l'oreille qui écoute, c'est la forêt et nous... nous on...
- Tu veux dire que la forêt nous prête son oreille ?
- Non, je pense qu'on ne saurait pas quoi en faire. Je ne suis pas sûre qu'on sache écouter comme la forêt. En forêt j'entends des sons, des sons d'ailleurs, qui se réverbèrent dans le paysage. Tu vois, c'est si dur à expliquer, c'est pour ça qu'il nous faut inventer des mots. »

« Il y a des hommes et des femmes qui tentent de repousser le non-humain hors d'un espace délimité. Leur «chez eux», un enclos en soi. Et cet espace obéit à des règles esthétiques humaines, demande de l'ordre, ce fameux équilibre. Le souci, c'est que nos limites n'existent pas pour la sittelle, l'orage, la biche, la tique, le gel ou le taon. Ils les traversent, les enjambent, les survolent sans le savoir puisqu'elles n'existent que dans nos esprits. On ne manque pas d'imagination pour tuer, dit Jeff au volant du camion. À ce moment, je me demande ce que font les larmes derrière son œil qui ne marche pas. Si ça s'accumule jusqu'à l'assèchement. Si ça lui fait une nappe phréatique d'eau salée. Par la fenêtre, je suis la lisière de la forêt, ou plutôt la cicatrice de la forêt, puisque la route est venue la couper en deux. Nous roulons chez une femme qui a dynamité un barrage de castors sur son terrain. La hausse du niveau d'eau, engendrée par la construction de bois et de boue des mammifères, a déséquilibré la vie de cette femme. L'eau, devenue clandestine, a franchi la frontière invisible du domaine humain. La propriétaire a fermé les yeux sur ce que les castors apporteraient de bon à ses terres. Le cours d'eau gonfle oui, le lit s'élargit, et c'est une aubaine pour la biodiversité, m'explique Jeff, mais l'humain s'en fout de ça, ce qu'on veut, c'est que rien ne bouscule l'ordre de nos choses. »

« Nous roulons à la rencontre d'une femme qui parle l'explosif. Bombarderions-nous le niveau de la mer, les tempêtes et la chaleur, si nous le pouvions ? Nous ne parlons pas, parce que les mots pour décrire ce que nous ressentons sur cette route sont laids, vulgaires et violents. Il nous faut garder de la douceur et de la force pour une portée orpheline dont le monde s'est effondré. »

« Après tout ce temps passé à chercher les mots justes, finalement face à la cruauté de l'humain, se taire reste peut-être la meilleure chose à faire. »

« Soudain j'entends le grincement d'un sommier en fer. Quatre coups secs et éraillés. Je me retourne. Un quiscale bronzé qui jure dans le paysage ouaté avec sa tête bleu-violet. Il se tient de profil par rapport à moi, je ne bouge plus pour qu'il reste encore un peu sur sa branche. Je suis la courbe de son bec solide et tombe nez à nez avec son œil jaune vif. Sa pupille noire ne laisse rien passer, un peu comme l'œil qui ne marche pas de Jeff. Je n'ai pas bougé mais le quiscale s'envole, les oiseaux ça voit tout. Je regarde son dos de plumes d'airain se faire engloutir par la forêt. Tout a une bouche dans la nature. Moi aussi, me faire avaler. »

« Je pense au rire d'Arden qui se tapit au fond d'elle comme un animal acculé dans son terrier. L'entendre rire m'a fait du bien, c'était un cadeau, le genre d'émotion qu'on a quand on croise un nocturne avant l'arrivée du crépuscule. Comme le jour où j'ai vu la petite nyctale. Elle portait ses ailes en couverture et m'avait inondée de son regard surpris, plein de lumière jaune. Le rire d'Arden avait provoqué ça aussi. Une inondation de printemps aurait dit Jeff si je le lui avais décrit. Mais j'ai gardé ça pour moi. Ce genre de cadeau se garde pour soi. »

« La peau des arbres n'est ni fragile ni résistante au toucher, mais au regard c'est encore autre chose. Je passe mon doigt sur les flaques de lichen script et leurs lettres en braille, je me demande ce que cette chose vivante ressent: une agression ou une rencontre ? À la lisière de la tourbière, les sveltes trembles sont beaux en hiver. La lumière du soleil blanc habille leurs branches fines qui ressemblent à de longs doigts. Aujourd'hui il ne neige pas. Je viens amputer les arbres de quelques phalanges pour les ramener aux castors orphelins que j'ai appelés les Tannerites en me disant que prendre secrètement le nom de l'arme qui a détruit leur famille, c'est rire au nez de la violence. »
=> NOTE DE L'AUTRICE
Les coups de dents que la narratrice donne sur l'écorce de bouleau sont inspirés d'un art ancestral pratiqué par certains peuples Autochtones d'Amérique du Nord, et notamment les Anishinaabés et les Cris. Le Birch bark biting, appelé en français le mordillage d'écorce, est une pratique artistique et spirituelle qui consiste à récolter l'écorce, préparer les feuilles, les plier et les mordiller afin de créer des images. Il s'agit d'un travail de plis, de morsures et de patience. Contrairement à la narratrice du roman qui utilise ses incisives pour ne laisser que quelques traces de dents, les artistes de mordillage d'écorce comme Pat Bruderer (Cree), Denise Lajimodière (Ojibwe) et Kelly Church (Ottawa/Potawatomi) utilisent également leurs canines et créent des motifs complexes qu'elles ne découvriront que lors du dépliage. 

« La pluie me fait un bien fou, les gouttes qui glissent sans éclater dans les aiguilles de l'arbre me tombent sur le front ou sur les joues. Je n'aurais jamais cru recevoir une telle tendresse de la part d'un arbre et de la pluie. »

« Trace invisible des chélicères sur mon épaule, sursaut sous la peau. »

« Chaque arbre est unique avec sa morphologie, sa peau et sa mémoire, alors le vent qui passe sa main dans ses branches aura chaque fois un autre timbre. Marcher en forêt, c'est un peu se promener dans une caisse de résonance [...]. Moi j'ai l'impression de monter sur une scène où se joue une pièce de théâtre, et plus j'y réfléchis, plus ma présence désamorce l'acte en cours. Je cherche toujours un rôle à ma présence. Qu'est-ce qui se tait quand nous sommes là ? »

«Je vais souvent voir Babine avec Jeff, il la connaît bien, de tout son long. Il a arpenté les sentes d'animaux qui longent l'eau bavarde, l'eau qui ne se laisse jamais avaler totalement par l'hiver. Je sais qu'elle termine sa litanie dans le lac Petit mais je ne suis jamais allée jusqu'à sa source. Je décide d'y aller seule, voir si la rivière a plusieurs gorges, si elle fait passer entre ses lèvres un chant diphonique ponctué de notes vibratoires et d'expirations hachées. Je tente de décomposer son chant, ses chants. Voix complexe, maîtrisée. D'abord, est-ce que le mot rivière se rattache seulement à l'eau et au mouvement ? Ou bien la rivière est-elle aussi rochers, branches, feuilles, aiguilles, troncs d'arbres morts, mousse, lichen, cincle plongeur, loutre, terre, invertébrés, ombres comme le pense Jeff. La glace et la neige, un étau. Babine cascade, blanche, sur quatre étages de rochers trempés et doux, passe sa langue râpeuse sur leur dos bossu. Cette langue se fend en deux, devient reptile. D'un côté elle rigole joliment avec ses reflets auburn et verts, d'un autre elle s'impatiente et marche sur ses propres pieds, s'immisce dans une ouverture comme un filet d'air, se ride de marques de vie avant de rejoindre l'effervescence des rapides plus bas. Ce que j'entends : trois basses continues. L'une vient du fond de la poitrine, une autre est plus claire et une autre encore rappelle une tempête de vent dans la prairie. Je me rapproche, tends l'oreille. Des accents plus prononcés, des arythmies se distinguent. Il n'y a pas d'hésitations, tout est confiant. Par endroits, Babine est calme, presque immobile, telle une flaque d'eau. On la croirait autre. La voilà qui chuchote, prête à écouter peut-être. Soudain docile, elle tolère la marche tendre et précise des gerris. Leurs pattes fines glissent sur l'épiderme encore froid de Babine. Les gerris entendent sûrement d'autres tonalités. J'observe leurs glissements et les ondes silencieuses à la surface qui apportent une cadence nouvelle, modulent le rythme de Babine. Je les croque un peu gauchement dans mon carnet, je dois garder mes gants pour ne pas avoir froid trop vite, je remplis ainsi des pages entières de ces perturbations que Babine semble recevoir avec contenance. Je me suis souvent demandé si elle avait plusieurs person- nalités ou si ce bras, situé en aval de Lac Petit, si paisible, plus étroit et moins profond était en fait un autre âge, une autre vie. »

« La nuit dans le lit d'Arden je lèche ses doigts grêles qui sont infiniment blancs. Leur peau est lisse malgré les torsions, les nœuds et les déviations de trajectoires des os. Comme les coyotes, je la goûte du bout de ma langue. Peut-être cette salive sauvage et la langue râpeuse des coyotes font disparaître les peaux mortes, la sécheresse et les entailles. Arden me laisse faire le soir. Parfois elle s'endort et j'ai encore un doigt entre mes lèvres. Je repense aux coyotes qui dansent et viennent lécher tout ce qui alourdit les épaules d'Arden. Moi, je croyais qu'il fallait laisser ses agitations à l'orée de la forêt, mais ce n'est pas ce qu'elle fait, elle. Elle les apprivoise, danse avec elles, les confronte, les regarde droit dans les yeux, leur fait la nique, les cajole, les expédie, les bouscule et leur rentre dedans, les caresse et les engloutit. A-t-elle dansé avec sa langue maternelle, les diphtongues et les accents de la langue des prairies ? A-t-elle offert aux coyotes l'odeur du maïs et le chant des moissonneuses ? A-t-elle fait disparaître le visage de son frère dans cette transe, l'a-t-elle avalé, ce frère bourreau? Je me demande qui a pu apprendre tout cela à Arden. Et si moi, je serais capable d'amadouer les prairies, les fugues nocturnes, le cœur de Frank qui sursaute, l'orignale entre l'océan et moi, ce geste, remonter la couverture sur l'animal, les mains d'Arden. Je crois que j'aime, pour la première fois. Je dis l'amour, pas celui que l'on ressent pour un père adoptif, mais l'amour qui déborde, qui défait, qui entre par effraction. »

« Si je m'endormais contre le tronc d'un arbre, est-ce que mes odeurs s'estomperaient avec le sommeil ? Je suis bien naïve de penser qu'il est possible de parfaitement disparaître. Si je dormais, mes oreilles continueraient d'écouter, et alors où iraient ces sons dont je ne me souviendrais pas au réveil ? Dans quelle profondeur de ma mémoire iraient-ils se ranger ? J'aime penser à cet herbier inaccessible, lové au fond de moi. Je n'ai jamais passé toute une nuit seule dans une forêt et je ne sais pas si j'en suis même capable. On ne connaît jamais ses peurs avant de les rencontrer. Dans les plaines, celles de notre enfance, à Arden et moi, j'ai connu des nuits dans les champs de maïs, d'orge et d'épeautre. Refuges éphémères disparaissant à l'automne. J'y trouvais des cabanes improvisées, me faisais une couchette entre deux rangs. Parfois dans le maïs, allongée, je ne voyais plus les étoiles. Je m'étais habituée aux bruits de souris, aux passages de ratons laveurs et aux vagabonds de toutes sortes. Cette région où il n'y a rien d'autre qu'une horizontalité infinie, des pluies de pesticide, des églises quasi vides et des journées interminables à l'odeur de papier peint. D'autres adolescents, en fugue eux, voyageaient de nuit à travers champs. Souvent des filles. Certaines me faisaient un simple signe du menton et continuaient à avancer sans un mot, s'évanouissant au bout du rang, faisant déguerpir un lièvre ou une caille. D'autres s'arrê- taient un instant mais ne se racontaient jamais. Je me sentais balise sur le chemin, pour elles, parce que moi aussi j'étais en quelque sorte en fugue. Pourtant chaque matin je rentrais dans cette maison où je ne pouvais pas fermer l'œil. J'aimais me dire que j'étais un repère pour les fugueuses des plaines. Vingt ou trente ans plus tôt, Arden était peut-être passée par ces champs, ces routes clandestines, Moi, je n'ai pas eu la force de partir, comme toutes ces filles. Je n'ai pas besoin de leurs histoires, je sais. Je sais pourquoi on part quand on a quatorze ou seize ans. J'étais bien dans ces champs-nids. Il y faisait chaud et je m'y sentais invincible. Je pouvais être à trois kilomètres de la maison, j'étais seule et la solitude m'apaisait. Je ne me souviens pas du chant qu'en- tonne le maïs quand souffle le vent du sud. À croire que je n'écoutais pas. Ce chant doit se trouver dans ce lieu reculé de ma mémoire que je ne visiterai jamais. Je reviens dans la forêt près du refuge et me dis que je donnerais tout pour être capable d'écouter la respiration d'une plante, l'étirement du lichen, le bâillement d'une aiguille. Je m'ébroue comme un chien et chasse les plaines, l'ossature de la maison d'enfance et l'odeur du maïs de mon esprit. Je ne suis pas prête à rester une nuit dans la forêt. Encore trop de choses débordent. En quittant les bois, j'y laisse mes odeurs, la lumière ambrée et quelques mots que je n'ai pas réussi à saisir. »

« [...] ils n'ont pas vraiment besoin de la carte. La vallée, la vraie, se tient derrière ses paupières avec ses odeurs,  ses humeurs, ses métamorphoses, et tout ce qui la peuple. »

« Je pense aux explosifs et à la destruction des huttes de castors, je pense aux pièges à lacets installés pour attraper les renards et les coyotes, aux balles attendant le passage d'une ourse, aux pièges à colle pour les rats, les souris et les serpents, le poison, je pense.
Certains parlent de braconnage et de chasse comme deux choses fondamentalement opposées mais qui décide des règles ? Tandis que Jeff et moi tentons de construire un dictionnaire des sonorités de la forêt, d'autres avant nous ont réalisé un dictionnaire justifiant ou expliquant le besoin de tuer : comptage, dégâts, effectifs, gestion, maîtrise, nuisibles, plan, prélèvement, prise, quotas, régulation, tradition. Comme Arden, lorsque je me penche sur la carte de la vallée, ce que je vois d'abord c'est ce damier bleu presque invisible, un quadrillage. Ces lignes droites n'existent pas mais sont tracées pour créer des repères, calculer des coordonnées. J'y vois les barreaux d'une cage, une mâchoire qui se resserre, le besoin, toujours, de domestiquer, même sur le papier. Une colère bouillonne en moi, une colère que la pluie lourde dehors ne peut pas éteindre. La boue recouvre la vallée, elle n'existe pas sur la jolie carte bien lisse, non. »

« Suis-je faite de tout ce que je quitte, de tout ce qui meurt, suis-je faite de désir et de colère. L'odeur des prairies s'installe un instant sur le lac et fait taire les effluves du présent. Un passé olfactif m'assaille. Je pose une main sur ma gorge. La boule de tourbe sanglote dans mon œsophage. Je m'accroche à l'instant, à ici. Arden, Jeff et moi restons silencieux au bord du lac. Arden prend ma main. Elle sent toujours quand je déborde. En silence je dis au revoir aux Tannerites, bonne chance surtout. Je ressens comme un sentiment chaud, ample, ma main dans celle d'Arden, et Jeff avec son sourire penché. Nous, le lac, et les adieux aux castors. »

« Je n'entends plus ton prénom et je n'ai plus la force de le souffler lorsque je me caresse, assise devant mon petit bureau, et c'est sans doute pour cela que j'ai besoin de l'écrire autant, toujours suivi de sa virgule comme un point final qui s'incline pour te laisser passer.
Arden,
Arden virgule comme quelqu'un qui se tient au bord d'un précipice. »

« Avant l'orignale, avant toi, avant le refuge, je partais vers l'océan, mais lequel ? Vers quel océan se tourner quand on a dans son sac à dos les cendres de son père adoptif, le souvenir d'un ami cher noyé dans le printemps, des miettes de colère et une femme-araignée qui nous laisse partir ? »

« J'avance dans l'obscurité épaisse et familière de la forêt. Au-dessus de moi les étoiles et les corbeaux ne pipent mot. Je marche sur le souvenir de la neige et aucune branche ne se brise sous mes pas. Lorsque j'atteins la clairière, je prends ta place au centre, sous une lune borgne. J'attends les coyotes.
Je sens déjà leurs langues sur mes doigts. Je sens déjà tes cendres couler le long de leur gorge. Je ravale ma salive. Les coyotes viennent vers moi. Un trésor dans ma poche, que je partage dans chaque main. Mes paumes en offrande : ce qu'il reste de toi, si lourd, si léger. Je laisse le froid de la nuit me caresser de ses mains qui empoignent. Je me souviens de l'orignale et de nos regards dans l'herbe trempée de tiques. Je regardais tes mains, ces araignées merveilleuses. Je me demande à quel moment la mémoire passe son souffle sur les sonorités de l'amour. Tourner le dos au refuge n'a pas suffi. J'ai dû me défaire de l'odeur du sapin baumier et du désir pour avancer dans ma vie sans toi. 

Les coyotes s'affolent à mes genoux, 

leurs langues sur mes doigts, 

et, enfin, j'avale pour de bon ma boule de tourbe.

Autour de nous les branches sifflent comme des rapaces. »

Quatrième de couverture

« Je m'arrête parfois pour tourner sur moi-même. M'accorder au mouvement du matin, danser cette volte, parodier la neige. Sentir qu'on fait partie du paysage autrement que par les traces qu'on laisse. »

« Tout me rappelle combien le sol sous nos pieds est fragile. »

Sur les berges d'un lac gelé, la narratrice assiste au sauvetage d'une orignale. Touchée par Arden, la femme aux mains d'araignée, et Jeff, l'homme à l'œil de verre, qui se démènent l'un et l'autre pour sauver l'animale, elle décide de les accompagner dans le refuge dont ils s'occupent.

Au cœur d'une nature marquée par les saisons, où humains et non-humains tentent de cohabiter, notre narratrice apprivoisera ses propres fêlures tout en apprenant à soigner les bêtes sauvages, et à interpréter les sons et les odeurs de la forêt et de la rivière.

Dans ces lieux qui façonnent les êtres qui les peuplent, comment exister sans empiéter sur ce qui nous entoure ?

Née en 1994, LUNE VUILLEMIN a grandi au fond d'une forêt de l'Aude puis a vécu en Colombie-Britannique, au Québec et en Ontario. Aujourd'hui, elle réside dans le Sud de la France, où elle écrit, toujours à la recherche du vivant, aussi petit soit-il, en forêt, à flanc de falaise ou dans la garrigue, un roman et son carnet d'écriture dans la poche. En 2019, Quelque chose de la pous- sière paraissait aux éditions du Chemin de fer. Border la bête est son premier roman à La Contre Allée.

Éditions La Contre Allée, 2024
184 pages 

dimanche 1 septembre 2024

Les falaises ★★★★★ de Virginie DeChamplain

Des mots
Des falaises de mots
Des fuites en avant 
Revenir toujours Marcher dans les pas de ses fantômes

Lecture télescopage
Que ces pages m'ont happée, parlé, émue
La Gaspésie
Des souvenirs, des pensées
Qui m'ont rattrapée

Les falaises
Ce sont des femmes frontières
Insaisissables
Belles
C'est de la poésie à chaque encablure
Ce sont des paysages sauvages
Beaux
C'est une échappée belle
Saisissante
Troublante
Une intimité
Au féminin
D'une tendre délicatesse

Des mots pommade
Des mots caresse
Des mots ressac

Merci aux Éditions La Peuplade, merci Virginie DeChamplain !
« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« Les morts, ils sont morts, ça leur dérange pas que tu sois là ou pas. Les funérailles c'est pour les vivants. »

« Ma mère aimait ça, partir. Elle aimait partir le plus loin possible. Toujours plus loin.

Ça la rassurait, trouver le chaos ailleurs. S'assurer qu'on existe encore à l'autre bout du monde. Elle nous a trimballées dans plus de gares de quais de ports que je peux compter. Elle nous faisait l'école n'importe où, sur un coin de table de café français ou dans une cabine de train qui traversait des rizières srilankaises. C'était étourdissant. Grandiose tranquille. On était des enfants sac à dos. Ionisées. En constante fusion défusion. Jamais complètement quelque part.

Je pense qu'à toutes les fois on manquait ne pas revenir, mais quelque chose la ramenait toujours ici, dans sa maison qui part au vent, dans la crique où on est nées. Et on finissait les trois jetlagged dans son lit trop grand qui tout d'un coup était juste de la bonne taille. Chez nous comme des invitées. Essoufflées, mais déjà prêtes à repartir. »

« Je retourne en dedans, continuer à déterrer les années. Empaqueter les squelettes de sauterelles et la porcelaine que mon arrière-grand-mère a reçue à son mariage. Les albums photos qui sentent le moisi. Un chaudron en fonte que j'ai manqué échapper sur le pied d'Ana. Des pantoufles tricotées, des chemises qui ont l'air d'être faites en rideaux.
Sur le cadre de porte du salon une dizaine de noms d'enfants tracés au stylo se pourchassent, se rattrapent, finissent par disparaître. Ça par contre ça s'enferme pas.
J'ai l'impression brûlante de découvrir l'histoire pour mieux l'effacer. Son histoire, mon histoire. Celle de tout ce qu'il y a eu avant nous. Je me surprends à chercher l'élément déclencheur. Ce qui l'a fait craquer, fendre sur toute la longueur. La brèche par laquelle la fin s'est infiltrée. Mais je crois qu'au fond j'aime mieux pas savoir. »

« Je réalise que je me souviens pas de la dernière fois que j'ai parlé à ma mère. Que j'ai pris de ses nouvelles. Je me suis nourrie à la rage depuis que je suis partie de la Gaspésie. Et là j'ai plus rien à haïr. Que la culpabilité de pas avoir appelé, de pas être descendue à Pâques ou de pas lui avoir envoyé de fleurs à sa fête qui me ronge comme la houle. »

« C'est clairement une fille du coin, mais je me rappelle pas l'avoir déjà croisée. On a dû s'être manquées. C'est un petit village pourtant. Tout se sait tout le monde se connaît. Mais quand on passe la moitié de sa vie ailleurs, sur la route entre deux ciels et qu'on revient juste pour reprendre son souffle ou pour enterrer sa mère, on finit par passer à côté du temps. Même quand il bouge pas. »

« Tokyo au printemps

je cherche les cerisiers

un goût de grands espaces dans le fond de la bouche

comme un mal de cœur qui passe pas

comment on fait pour s'évader quand on est déjà à l'autre bout du monde »

« j'ai fait taire le bruit 
les oreilles à l'envers 
crier par en dedans »

« J'ai peur de ce qu'y a là-dedans, de ce qu'elle a trouvé à raconter toutes ces années. Impatiente de ces années de village de fond de rang, enroulées dans le temps qui roule, en silence à part le bruit des vagues. Est-ce que je vais déterrer des morts qui dormaient dur, leur squelette mangé par les vers ? J'ai peur de la lire et de me lire, moi. De découvrir que rien a changé. Qu'on se transmet le temps d'une génération à l'autre sans que rien avance. Qu'on s'aime à rebours, quand il est trop tard. Je fige un peu en me disant que pire, je vais peut-être rien ressentir du tout.
Je me secoue, prends le premier cahier sur le bord, sors sur la galerie m'asseoir dans les grandes marées. Je me berce dans la chaise de ma grand-mère, les jointures frettes dans la tempête qui s'en vient. J'ouvre le cahier en plein milieu. Le pâté chinois passe croche. »

« 2 décembre 1970

Aujourd'hui, c'est ton anniversaire. Tu viens d'avoir deux ans et je n'arrive pas à déterminer si le temps a passé vite ou lentement. Je viens d'aller te coucher sans te raconter d'histoire, car tu t'es assoupie dans mes bras alors que je montais l'escalier. Je t'ai déposée et je t'ai regardée dormir une minute, me demandant à quoi tu rêvais. Comme j'aimerais dormir d'un sommeil tendre comme le tien. Le mien est peuplé d'ombres et de figures qui me fuient. Qui me fuient autant que je les fuis. Je ne sais pas si je dois en avoir peur alors je cours. Je me réveille tous les matins essoufflée, essoufflée d'avoir tant couru et rien rêvé.
La maison a bourdonné toute la journée. Tes oncles et tes tantes ont fait la route pour venir te voir. Pour venir caresser tes joues et te regarder jouer en souriant. Et les femmes du village sont passées avec leur marmaille pour le gâteau. Des femmes de mon âge. Je crois qu'elles s'imaginent que nous sommes amies. Simplement puisque nous nous ressemblons. Simplement puisque nous avons enfanté à quelques mois d'intervalle. Elles me parlent de recettes de soupe et de trucs pour retirer une tache de vin. Je hoche la tête et je souris, mais à l'intérieur j'ai envie de crier. De les secouer. De les secouer toutes. Je les trouve vides. Incroyablement vides et tristes.
Et j'ai peur de l'être aussi, vide et triste. Et je me regarde rêver, moi qui n'attrape rien ni personne, moi qui cours sans direction tant le jour que la nuit. Et je me dis que je le suis probablement. Comme toutes les âmes de ce village, toutes ces ombres qui passent en longeant les murs, en faisant craquer les planchers pour signaler leur présence.
Et je me promets que je ne te laisserai jamais devenir comme nous. »

« Quand on était petites et qu'on débarquait d'un avion, ma mère nous disait toujours de respirer un grand coup et de nommer ce que ça sentait parce que dans une minute on allait s'être habituées à l'odeur et on se rendrait plus compte que c'était différent. Ça allait devenir le nouveau normal.
Managua sentait la mangue. Les poubelles tristes qui cuisent au soleil.
Hanoi les oignons et le thé vert.
Marrakech la terre sèche, les citrons, les olives.
Séville les oranges et la pierre brûlante.
Bombay la pisse, la misère et les feux d'artifice.
Ici, l'air goûte déjà janvier jusque dans le fond de la gorge. Le hareng fumé. Le gaz à quatre-roues le ressac les algues de la dernière marée. Je me dis que je pourrais rester ici en recluse. Tomber avec la neige qui s'en vient. M'emmitoufler. Me réveiller au chant des skidoos et au craquement des glaces sur la berge.
Ma mère haïssait l'hiver. L'idée d'une saison qui rend immobile. »

« Le soleil se lève et, pendant dix secondes, un trou creuse les nuages de l'autre bord de l'horizon. Pendant dix secondes la lumière m'éventre, m'ouvre au complet, me remet là, ici, parmi les vivants qui dorment autour. J'ai le souffle coupé. L'averse s'enfarge pour se calmer. J'ai le souffle coupé, je sais c'est con.
C'est juste de la lumière , je sais. Juste de la lumière.
Je continue de marcher et j'atteins les premières maisons du village. J'ai envie d'adopter un chien. Je l'emmènerais se promener. On se protégerait. On se passerait le temps pour que ça ait l'air moins long. On se baignerait dans des dix secondes de soleil. »

« Je fais un sac de ses draps. Un autre sac de robes de foulards de manteaux d'hiver ses chapeaux de fausse fourrure ses maillots de bain ses sandales en rotin qu'elle a achetées au Panama y'a vingt ans et qui sont encore comme neuves. Dans le sac. Toute. J'ai plus envie de trier. Je garroche tout. Toute sa vie dans le sac. Coup de pied dans la commode. Tiens, crisse. Sa vie de cadavre maintenant. Sa vie de poussière.
Je lance le sac dans le passage et m'assois sur le plancher qui gondole dans ma nausée. La mort prise entre les poumons. J'écrase mes larmes avec mes poings. »

« Chloé s'arrête tous les trois pas pour me présenter. Tout le monde fait semblant d'être surpris, de pas savoir déjà qui je suis. On me serre la main, me touche les épaules. On me dit bienvenue. Rebienvenue. Ça doit faire du bien d'être revenue. Leurs sourires croches. L'envie de leur casser les dents. À ces gens qui toute ma vie m'ont regardée me noyer. Nous ont regardées nous noyer les yeux grand fermés. Leurs mains me brûlent. Je veux partir. Chloé, je veux partir. »

« J'ai douze ans et je vois mon père pour la première fois. Sur un polaroïd volé dans le tiroir de ma mère. Je sais pas pourquoi, mais je sais que c'est lui. Son menton comme le mien peut-être. Ou le coup de poing dans le ventre que son regard me donne. Un matin gris de tuque de marin enfoncée jusqu'aux oreilles. NORDFJORDEID, 1991 écrit au stylo derrière. Il sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux. Quatre ans plus tard, après avoir cherché son adresse en cachette, je me pointe devant chez lui, avec mon dictionnaire français/norvégien et tout l'air qu'il me manque. Til salgs. À vendre. Le voisin me dit en norvégien, puis se ravise en anglais, qu'il est mort il y a trois semaines. Que mon père est mort. Je pose ma main, mon poing, mon corps sur la porte de la maison. Un cri dans la poitrine. Fâchée contre tout ce qui m'abandonne. »

« les sorcières les fées dans la nuit agitée

les cavernes sombres où les peuples cachés m'attendent

les os mal soudés qu'on casse à nouveau pour qu'ils guérissent mieux »

« Je dis à tout le monde que je suis partie à Montréal pour me trouver une job qui a de l'allure. Mais c'était plus pour le bruit. Pour avoir du bruit de millions d'inconnus autour de ma peau. Pour faire taire le silence de tous ceux qui nous ont regardées de loin. À distance respectable des flammes. L'angoisse me serre comme deux mains autour de ma gorge. Le foutu silence des villages où tout le monde sait tout et personne dit rien. »

« Le vent la tirait dans le vide. L'océan s'écrasait en bas. Mais elle avait pas sauté.
Elle avait pas sauté parce qu'elle était enceinte de moi.
Sur le plancher de l'épicerie j'ai envie de pleurer. Ma mère cale sa tête sur mon épaule. Je pleure pas. Je suis plus forte que ça. J'ai treize ans. Tellement plus forte que ça. On reste là jusqu'à ce qu'un commis vienne nous dire qu'on bloque le chemin. On bloque l'espace. Por favor levántate, estás bloqueando el espacio.
À treize ans je me disais que je l'avais sauvée. Ma mère. Je regardais Anaïs et je me disais que je l'avais sauvée. Que des entrailles de ma mère je nous avais toutes sauvées.
Aujourd'hui j'en suis pas si sûre. Aujourd'hui j'ai un goût amer dans la bouche quand j'y repense. J'ai frette à la colonne quand j'y repense.
Je me dis que c'est là probablement là qu'est né le trou dans mon ventre.
D'où tout nous ramène toujours. »

« - C'est pas toi, tu l'sais ça, hein ? C'est pas ta faute rien de tout ça.
Non. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.
- Non, Marie, c'est ma faute. D'être partie. D'avoir laissé Anaïs derrière. D'avoir laissé ma mère derrière. D'avoir toute laissé. J'suis revenue trop tard, Marie. Tellement trop tard. J'suis revenue pour trouver rien, personne. Des fois je me dis que c'est ça qu'elle voulait. Qu'on revienne. Mais à quoi ça sert ? À quoi ça sert esti, à quoi ça sert s'il reste plus rien, si tout le monde est parti pis qu'on arrive toujours trop tard ? Je cours après du vide depuis des années, j'me sauve d'elle parce que je veux pas devenir pareil mais plus ça va plus j'me dis que j'peux pas y échapper. Que toute va nous ramener ici pareil dans cette esti de maison où toute résonne trop fort pis où il est toujours trop tard.
Je remonte mes genoux sous mon menton. La poitrine dans un tuyau trop serré.
- J'suis brisée, Marie. J'ai envie de courir mais je sais pu comment, de sacrer des coups de poing dans les murs mais je sais pu comment, de crier mais je sais pu comment. Quand je crois que ça va mieux, ça recommence à aller mal. Y'a toujours quelque chose qui brise plus creux ou qui me pousse à m'enfuir. »

« L'ISLANDE.

Le silence plus grand qu'ailleurs. Le ciel avale les avions qui décollent autour. Mon sac à dos léger. Les riens qui me transportent.
Je débarque sous la pluie froide, dans un flot de gens qui savent où ils vont. Tous prennent l'autobus direction centre-ville qui attend devant l'aéroport. Je suis le mouvement. Je suis les gens qui savent où ils vont. Je choisis un siège près de la vitre. Les grands espaces défilent, indomptés jusqu'à la ville.
Reykjavik la grande. Reykjavik de Vikings et de sel. Je me demande si elles ont pris l'autobus, elles aussi. Si elles avaient frette aux mains, elles aussi. Si elles avaient un feu dans le ventre, elles aussi. Ma grand-mère devant avec ma mère et moi dans leur sillage. Les plaines sauvages brunes et vertes me rappellent la Gaspésie après un hiver triste. L'Océan à ma gauche. Les cahiers tirent à leur fin. J'entame le dernier. »

« j'ai cherché une carte des étoiles 
j'ai trouvé un reflet dans le miroir 
ce n'était pas le mien 
mais presque »

« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« On boit du vin rouge et Steinunn me demande ce que je fais ici toute seule, entre deux saisons. C'est peut-être le vin ou les veines fragiles sous sa peau, mais je me mets à leur raconter ma mère et les sirènes et la maison dans la crique et les fantômes et les cahiers dans la garde-robe et l'Islande et ma grand-mère dans sa tempête.
Steinunn verse une larme dans sa serviette de table. Elle me dit qu'elle pleure toujours quand c'est trop beau. Quand c'est trop triste. Je lui renvoie un drôle de sourire. »

« CHLOÉ,

Quand je vais revenir, je vais t'écrire des poèmes de renarde et te les lire en dessous de la fenêtre ouverte, une bouteille de rouge entre les cuisses. Je vais embrasser tes dents bleues, la neige dans tes cils. Chloé j'ai le corps de l'autre bord du monde, mais j'au- rais envie de m'endormir entre tes seins. Cachée crevée au fond de toi. Je vais dessi- ner des cartes de tes taches de rousseur, les encadrer dans la cage d'escalier. Question de toujours savoir le chemin quand on va monter se coucher. Je retourne à mes grands espaces. Garde le fleuve pour moi. »

« Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde. »

« LE CIEL ME COULE DESSUs au bord de la falaise. Je marche avec mes fantômes, leur raconte mes journées. »

Quatrième de couverture

V. vient d'apprendre que l'on a retrouvé le corps sans vie de sa mère, rejeté par le Saint-Laurent sur une plage de la Gaspésie, l'équivalent « du bout du monde ». Elle regagne là-bas, brusquement, sa maison natale, et se confectionne une « île » au milieu du salon venteux, lieu désigné pour découvrir et mieux effacer- ou la ramener-l'histoire des femmes de sa lignée à travers les journaux manuscrits de sa grand-mère. V. se voit prise dans sa lecture, incapable de s'en détacher. Sa seule échappatoire réside derrière le comptoir d'un bar au village, dans une chevelure rousse aérienne, et s'appelle Chloé.

Les falaises fait le récit d'un chaos à dompter, d'un grand voyage onirique, historique et féminin, qui de la Gaspésie à l'Islande réunit ces survivantes de mère en fille qui admettent difficilement être de quelque part, préférant se savoir ailleurs et se déraciner à volonté.

Virginie DeChamplain est née et a grandi au bord du fleuve, à Rimouski. Ils ne se sont jamais vraiment quittés. Les falaises est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2020
213 pages
Sélection 2023 Prix Harper Collins Poche

mercredi 27 mars 2024

J'ignore comment tout cela va finir ★★★★☆ de Barry Graham

Poésie et nouvelles.
Attachantes. 
Je découvre l'univers de Barry Graham. Il me parle. En peu de mots, il m'a embarquée à chaque fois dans ces histoires de vies, d'amour, de turpitudes, de sons. 
Vogue la galère. Au gré du vent. Et cette enfance, qui laisse des traces. Trace le chemin.
J'ai beaucoup aimé. 
C'est émouvant. Drôle aussi. Après Autopsie mondiale, je me rends compte qu'il y a des petits livres qui laissent leur empreinte au fond de moi.
Barry Graham, je pars à la conquête de vos écrits et je me note de découvrir Glasgow en chair et en os !

«Jetable

Elle est entrée dans la cuisine avec le ciel tout froissé dans sa main.

Ça, c'est le ciel, j'ai dit. Ne le jette pas.

Il est vide, elle a rétorqué et elle l'a foutu à la poubelle.  »

« West End, Glasgow, l'été
Pour Joan

Soirée d'été, et la pluie a cessé. 
Des rayons de soleil chutent sur les trottoirs
et scintillent en ricochant dans les flaques d'eau - 
soirée d'été, et rien ne presse.
Un parfum de cuisine indienne erre le long des ruelles, 
des jurons s'échappent par la porte des pubs pour 
t'indiquer le score. Des étudiants se promènent dans le 
parc, d'autres se prélassent dans l'herbe mouillée avec leurs canettes 
de bière. Au détour des immeubles, tu croises des gens qui bavardent 
dans l'embrasure des portes. Un homme des cavernes 
tripote une fille réticente à la sortie d'un resto. 
Il y a tant d'années nous nous tenions la main ici - 
ce soir, il fait bon s'y promener seul 
en sachant que je serai toujours amoureux. »

«  Au café sous la pluie
Pour Brent Hodgson

Je connais des gens qui aiment rester chez eux quand il pleut. Assis au coin du feu, au sec et bien au chaud, tandis que l'averse se jette sur les fenêtres avec sa frustration hargneuse.
Mais moi, je préfère les cafés. Chez soi, on n'est jamais complètement à l'abri; les mauvaises nouvelles peuvent toujours parvenir jusqu'à nous. Tandis que si l'on se réfugie dans un café et qu'on ne prévient personne, on est hors d'atteinte. Même si notre univers entier devait s'effondrer, on ne l'apprendrait qu'après coup. La pluie parachève le tableau; on peut s'attabler près d'une fenêtre et siroter du thé ou du café en regardant la journée se tremper jusqu'aux os.
Il pleuvait aujourd'hui et je m'étais installé dans un café, mais rien n'y faisait. C'était toi que je voulais et tu n'étais pas là. Je t'avais passé un coup de fil, il n'y avait personne chez toi. J'avais laissé un message sur ton répondeur pour te dire où je me trouvais et te demander de me rejoindre si jamais tu le recevais à temps. 
Tu ne m'as pas fait signe. Je n'ai pas arrêté de guetter la porte pendant deux heures, brûlant d'envie de te voir la franchir, mais tu ne l'as pas fait.
Alors je t'ai écrit une lettre. Quand je l'ai terminée, je suis passé à la poste pour acheter un timbre et une enveloppe. J'ai plié la feuille dans l'enveloppe et je suis sorti la poster.
La boîte aux lettres n'était pas là. J'ai jeté un coup d'œil alentour mais je ne l'ai vue nulle part. J'étais perplexe ce n'était pourtant pas la première fois que je venais dans ce bureau de poste et, dans mes souvenirs, la boîte se trouvait juste devant. J'étais sur le point de repasser au guichet pour demander ce qu'il en était lorsque j'ai aperçu au loin la boîte aux lettres qui longeait la rue dans ma direction. Elle marchait d'un pas lourd et triste. Arrivée à son emplacement habituel, elle s'est arrêtée.
- Qu'est-ce qui se passe? je lui ai demandé.
- J'étais partie pisser, elle m'a répondu.
- Comment ça ?
- Bah, je suis allée faire pipi, quoi. Y a des chiottes publiques à l'angle. 
- Mais tu es une boîte aux lettres.
- En effet.
- Les boîtes aux lettres ne pissent pas.
- Ah bon, depuis quand ?
- J'en sais rien.
- C'est ça, t'en sais rien. Donc évite de dire des conneries sur des sujets que tu ne maîtrises pas.
- Tu as raison. Je suis désolé.
Alors je me suis aperçu que la boîte aux lettres était en train de pleurer ; des larmes coulaient le long de sa peinture bleue. 
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je suis toute pleine de douleur et de chagrin. Tous les jours, les gens viennent et m'emplissent de leur douleur et de leur chagrin. Comme tu t'apprêtes toi-même à le faire.
J'ai posé les yeux sur l'enveloppe que je tenais à la main.
- Je ne veux pas te faire de peine, j'ai dit à la boîte aux lettres.
- Je sais. Mais c'est déjà trop tard.
- Si tu n'aimes pas ce que tu fais, pourquoi ne pas renoncer, tout simplement? On n'a qu'à se trouver un bar et boire une bière.
- J'aimerais bien, a répondu la boîte aux lettres. Mais je ne peux pas. Je dois demeurer telle que je suis, tout comme tu dois rester tel que tu es. Cela dit, je te suis reconnaissante d'avoir proposé. Donne- moi ton courrier.
J'ai glissé l'enveloppe dans la fente. Puis j'ai remercié la boîte aux lettres et je suis reparti en pensant à toi et moi à chaque pas.
Avant de tourner au coin de la rue, j'ai jeté un coup d'œil derrière moi. La boîte aux lettres était plantée là, sans défense, tandis que quelqu'un d'autre s'avançait vers elle, un courrier à la main. »

« Quand on était gosses, la moindre apparition des flics nous faisait partir en courant, moi et mes copains - et pour cause. Qu'on ait fait des conneries ou non. S'ils nous chopaient et qu'on avait quelque chose à se reprocher, ils nous emmenaient au poste. Si on n'avait rien fait, on était quand même sûrs de se prendre une bonne raclée. Je me souviens de la directrice de l'école, Madame Harvey. Un jour, je l'avais entendue dire à un prof que les gamins devraient être systé- matiquement punis au moins une fois par mois, indépendamment de leur comportement. Elle était persuadée que ça nous aiderait à grandir avec une vision réaliste des rouages du monde. Un refrain qu'on chantait souvent :

Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle 
Qu'on foute le feu à l'école, nom d'un chien 
Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle
Qu'elle brûle jusqu'au petit matin

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'elle tombe, qu'elle crève

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey jusqu'à ce qu'elle crève »

« - J'adore être pauvre, a-t-elle lancé.
-Moi aussi. Ça rend humble.
- Bah, ça permet au moins d'avoir la seule chose qu'on ne peut pas s'acheter avec du fric.
- Quoi donc?
- La pauvreté. »

« Il sentait que le troquet lui fichait le bourdon. Tous ces gens, qui arrivaient à l'ouverture et restaient jusqu'à ce que ça ferme... Il y avait comme un parfum de désespoir, de léthargie. L'ambiance commençait à la plomber, elle aussi. »

« Leurs horloges internes n'étaient jamais synchronisées. Elle était du matin. Peu importe l'heure à laquelle elle se couchait, il lui était impossible de faire la grasse mat', quitte à se permettre une sieste pendant la journée. Pour lui, la notion même d'émerger avant midi constituait une atteinte aux droits de l'homme. »

« Quand je repense à la période qui a suivi, j'ai l'impression qu'il faudrait accompagner mes souvenirs d'une musique de fond, du genre « Here Comes the Sun » de Nina Simone. La chambre douillette de Deborah. Ses vieux parapluies, les barrettes en corne qu'elle se mettait parfois dans les cheveux. Nos balades, bras dessus, bras  dessous. Sa façon de rire. La chaleur qu'elle dégageait. La froideur de ses mains, parfois. Le grain de sa voix, son odeur. Sa langue, si ferme.
Le soir avant de me coucher, je descendais à la plage. Je quittais mes bottes et mes chaussettes, et je barbotais dans l'eau. Deborah m'accompagnait quelquefois, mais elle restait le plus souvent chez elle à dessiner ou lire dans son lit. Seul, je remontais alors sa rue dans le noir avant d'apercevoir sa fenêtre éclairée au dernier étage. Il m'arrivait de me poster là un moment avant d'entrer, les yeux rivés sur la lumière, en songeant à elle tout là-haut, bien au chaud.
J'avais essayé d'apprendre sa langue, sans succès, et elle prenait un malin plaisir à me taquiner. Le matin, en ouvrant l'œil, il m'arrivait de la trouver assise à sa coiffeuse, brossant ses longs cheveux. Lorsqu'elle finissait par voir dans le reflet du miroir que j'étais réveillé, on se mettait à papoter. J'évitais gauchement son regard et tentais de prendre un air décontracté.
On avait envisagé que je m'installe sur place pour de bon. On n'avait jamais parlé d'amour; nommer la chose aurait été réducteur. »

« Après-midi

Nus, ils regardaient la pluie tomber. Elle aspergeait la fenêtre avec un empressement féroce. Comme au lavage auto, il s'est dit.
La ruelle au-dehors était déserte. La chambre était pratiquement plongée dans le noir. Ils sont retournés au lit, se sont glissés sous la couette et se sont remis à baiser. Au bout d'un moment ils étaient en nage et elle a repoussé les draps d'un coup de pied. Elle imaginait que sa queue se muait en couleuvre, qu'elle devenait de plus en plus longue et serpentait en elle, jusqu'à lui remonter dans la gorge et ressortir par ses lèvres. Elle s'est cramponnée à son cul pour l'entraîner plus profondément en elle et sentir davantage encore sa chair lui jaillir de la bouche. Puis elle l'a caressé jusqu'à ce qu'il jouisse et l'arrose tout entière, le visage et le cou, la poitrine et le ventre. Quand son membre s'est relâché, elle l'a senti se couler à nouveau dans sa gorge avant de s'échapper par sa chatte, et ils sont restés allongés dans les bras l'un de l'autre, à s'embrasser et s'étreindre tandis que séchaient leur sueur et son foutre.

Après un certain temps, ils se sont levés. Ils ont allumé la télé ; elle a regardé les infos pendant qu'il feuilletait le journal de la veille. Ils ont mangé des tartines et des œufs brouillés. L'averse avait cessé.»

« Zazen

assis avec des amis 
assis avec tous ceux 
qui un jour se sont assis ou viendront s'asseoir un jour

de la pluie aux fenêtres 
ou des rayons de soleil aux fenêtres
ou


un souffle et des pensées 
et la conscience parfois 
du mal qu'on a pu faire



et la conscience parfois 
de n'être plus cette personne-là 
et la conscience parfois 


qu'on ne sera plus jamais 
la personne assise en ce moment même, 
la personne qui respire en ce moment même,

consciente »

« J'ignore combien de fois il avait fait nuit, puis jour à nouveau. À la longue, je m'étais glissé sous les draps de ma mère pour me pelotonner dans son odeur. De la sueur et des cigarettes. En me relevant, j'avais voulu me servir de l'eau mais je m'étais écroulé sur le chemin du robinet. Alors j'étais retourné au lit en rampant et je m'étais rendormi.
 Lorsque j'avais rouvert les yeux, mon corps était en train d'évacuer une merde. Massive. Comme elle avait fait avec moi, paraît-il. 
Plus tard, j'avais pris la crotte dans ma main. J'étais resté allongé, à la contempler. Elle était dure, brune et ne dégageait presque aucune odeur. Sa surface était toute recouverte de lignes, de petites fissures.
J'avais mordu dedans. C'était sec et difficile à avaler. J'avais eu beau mastiquer longuement, la bouchée était trop coriace pour mes dents moisies et j'avais seulement pu en ingérer un tout petit peu. Le reste, je l'avais recraché. J'avais mal aux tripes.
La porte venait de s'ouvrir.

Je vous salue Marie, pleine de chiasse, la Carlsberg est avec vous. Donnez-nous aujourd'hui notre rien de ce jour.

Ma femme rentre, teint rosé et lunettes embuées par le froid du dehors. Elle retire son béret, secoue sa tignasse bouclée, ôte son manteau. Elle vient s'asseoir sur le clic-clac, m'embrasse, me demande comment je me sens.
Je commence à répondre, et soudain je suis en pleurs.
Elle me prend dans ses bras, me demande ce qui ne va pas. Je m'accroche à elle en lui disant de ne pas s'inquiéter, que tout va bien, tout va bien.
Tout va bien. »

« Scumbo est en plein sevrage, il est en train de stopper net, de la jeter comme une vieille chaussette. Tout ce qui passe à la radio lui semble débile, comme toutes les chansons à la con qu'il a pu composer ou entendre. Il n'y a pas de musique pour ça, pas de blues, pas de bruit blanc. Plus d'euphonie, à présent. Rien à faire. C'est là que le disque s'enraye et que la chanson d'amour dégénère, sans fondu, sans note finale percutante. Juste un grésillement, une rumeur qui siffle et qui crépite. Une douleur au crâne. Quelque chose qui fait mal. »

Quatrième de couverture

« Où que je regarde, des souvenirs brillaient aux fenêtres du dernier étage. II allait me falloir du temps pour savoir si j'avais bien fait de revenir. »

On pourrait dire que ça parle d'amour, d'amitié, de gens qui se croisent, se retrouvent ou se quittent, mais on aurait l'air trop fleur bleue. On pourrait parler de la chaleur des pubs de Glasgow, de la pluie qui ruisselle sur les vitres, du type qui chante au fond du bar, la guitare à la main. Des cafés interminables passés à refaire le monde, de la bière qui échauffe les esprits et apaise les peines. On pourrait évoquer la violence de l'Ecosse de Trainspotting qui semble toujours tapie, prête à jaillir, ou l'influence de la Nouvelle Vague palpable dans ces personnages ballottés par l'existence, hantés par leur enfance. C'est touchant sans jamais être niais. C'est émouvant sans jamais oublier d'être drôle voire surréaliste, de temps en temps. Bref, c'est Barry Graham.

Né à Glasgow en 1966. Barry Graham a signé une douzaine d'ouvrages (romans, polars. recueils de nouvelles, essais. poèmes...). Ancien boxeur, il est aussi journaliste et moine bouddhiste.

Éditions Tusitala, 2023
153 pages
Traduit de l'anglais (Écosse) par Tania Brimson

vendredi 6 janvier 2023

Zizi cabane ★★★★☆ de Bérengère Cournut

Émotions et fantaisie sont au rendez-vous pour une lecture tout en poésie et tendresse. 

La mort, le deuil et la reconstruction avec l'absence quoique in fine,  la disparue n'est pas tout à fait absente. Car ce livre est un conte où les songes, les rêves, la douce folie des choses et des êtres se matérialisent et ainsi apaisent, allègent les âmes. 

Zizi Cabane - à la lecture vous découvrirez la chouette explication de ce titre, de même que des prénoms farfelus des enfants, si attachants, notamment "Chiffon" qui rend de vieux chiffons plus beaux que des cartes - est un beau moment suspendu de lecture, une  charmante, onirique et réjouissante lecture.

Une lecture qui met du baume au cœur.

« J'ai été la femme de Ferment 
et la mère de trois enfants

Je m'appelais Odile, j'étais jeune 
j'aimais rire et pleurer en même temps 
J'avais parfois peur de la vie 
et beaucoup, beaucoup d'envies

Puis il y a eu ce jour où je suis partie 
Ce n'était pas volontaire 
c'est venu comme un truc qui sort de terre

Ça avait la tête, la silhouette d'un poisson 
ainsi que ses couleurs, ses reflets 
ça filait dans le ruisseau du jardin - 
parfois par bancs entiers 
Je les voyais chaque matin - 
je jure que je les voyais!
et qu'ils m'appelaient
un à un

Alors une nuit où il faisait chaud et clair 
j'ai mis les pieds dans le ruisseau
J'ai descendu le cours d'eau 
jusqu'à l'endroit où ils allaient 
- c'était loin-

J'ai parcouru
beaucoup de terres et d'océans 
mais ce devait être à la vitesse de la lumière 
car au matin, j'étais de nouveau 
près de Ferment et des enfants - 
bien plus enveloppante qu'avant

Ils ne me voyaient plus 
ou plutôt pas encore 
car j'étais tressée d'or 
Mais j'étais là
sous leur peau, sous leurs doigts 
sous chacun de leurs pas - 
et dans leur âme je crois

C'est ainsi qu'a commencé
le plus beau, le plus long des voyages 
dont le mouvement tient
dans un nom
dans une mémoire...
le nom et la mémoire de
Zizi Cabane »

« Ferment, faut chercher à comprendre, pas ni à contrarier la nature. L'eau veut couler ? Y a qu'à la laisser faire. On va lui aménager un lit. »

« En tout cas, même si ce n'est pas flagrant, il y a un air de ressemblance entre Odile et lui... Pas dans les traits, car Odile était le portrait de maman, mais dans la silhouette. Le même élancement, peut-être. Et puis cette joie perpétuelle, mêlée d'angoisse et de timidité... C'est très troublant.  »

« Odile, mon Odile, est-ce toi qui nous as envoyé Marcel Tremble ? Tu me connais, j'ai du mal à croire aux romances : Marie Madeleine trompant Henri la veille de leur mariage, Suzanne ne sachant rien ou se taisant de façon têtue jusqu'à aujourd'hui, tas Jeanne embrassant ce conte de fées sur fond de station essence... C'est beaucoup pour moi, qui t'ai aimée notamment parce que fuyais les familles compliquées, les non-dits, les secrets... Pourtant, veux-tu que je te dise ? Je l'aime comme s'il était ton père, ce Marcel Tremble.
D'abord, parce qu'il amuse les enfants - ce que j'ai du mal à faire depuis un an et demi que tu es partie. L'autre jour, j'ai entendu Chiffon rire aux éclats en voyant Zizi courir et crier sous le jet du tuyau d'arrosage que Marcel faisait semblant de ne pas maîtriser. Ça m'a donné le frisson, tant il y avait longtemps que notre cadet n'avait pas montré une telle joie. Quand Béguin est là, et a fortiori ta sœur, je peux les laisser tout seuls, je n'ai plus peur. Car jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de mal à m'éloigner d'eux, ne serait-ce qu'aux heures de travail. Et c'est pire lorsque je suis dans notre jardin ou notre maison.
Et je crois que si je veux être parfaitement honnête, ce n'est pas pour les enfants que j'ai peur - mais pour moi. Que t'est-il arrivé. Odile ? J'ai parfois la crainte de disparaître moi aussi, sans avoir d'explication à cela. »

« C'est étrange comme, parfois, rien a l'air d'être quelqu'un. »

« Ai-je seulement imaginé un jour que je pourrais être une source en même temps qu'une maison ? Que je pourrais couler depuis le haut d'une colline et rendre fous deux hommes d'un coup sans en concevoir d'embarras ? Ferment me ravage, Marcel me jardine. »

« En ajoutant du bleu ou du vert à des traces de graisse et de cambouis, il fait apparaître des rivières, des rivages, des montagnes. Les grosses taches deviennent des iles volcaniques: je vois aussi des plages et des cavernes. Comment fait-il de si belles choses à partir de ramasse-poussière et de chiffons de vidange ? Et surtout pourquoi ne nous les a-t-il jamais montrés ? En reposant soigneusement les chiffons l'un sur l'autre, je m'aperçois que celui du haut n'est pas tout à fait sec. Quand a-t-il fait cela ? Et surtout, pourquoi en cachette de moi ? »

« ... des lambeaux magnifiés, qui s'effilochent vers la mer ou les montagnes. Je suis subjuguée par la finesse des traits sur ces trames grossières. Je ne sais rien dire, aucun mot ne sort de ma bouche. Seulement des larmes de mes yeux en cascade. Et bientôt, ce sont carrément des hoquets qui me secouent. 
« Qu'est-ce que tu as, ma banane ? demande Chiffon. Pourquoi tu pleures ? » Je ne peux pas lui répondre, mais je crois qu'il voit aussi le sourire qui se cache derrière mes larmes. Je finis par me calmer, et il me montre les cartes une par une, tout en racontant d'invraisemblables voyages. Tous partent d'un ruisseau dans la campagne, mais pas forcément le nôtre. Il y en a qui courent d'abord dans des prairies pour aller chatouiller de grands moulins tandis que d'autres sortent des parois d'une montagne avant de devenir torrents et de creuser des gorges. Il y en a qui naissent d'un lavoir - ça, ça ressemble quand même pas mal au nôtre - et qui finissent en canaux dans des villes qu'on appelle Amsterdam, Venise ou Amiens. Il y en a aussi qui commencent à la fontaine d'un village, d'autres encore qui jaillissent directement des entrailles de la terre. lls immergent d'abord les herbes alentour, formant un gour puis des marais, mettent longtemps à se décider, puis cheminent finale- ment dans une douce plaine, descendent lentement jusqu'à la mer. Ils sont innombrables, ces ruisseaux, me semble-t-il, et je les aime tous. Mais il y en a un qui m'émeut particulièrement, c'est celui qui part d'une source dans la rocaille et qui disparaît aussitôt sous terre pour ne reparaitre que tout au bord d'une rivière, à laquelle il se mêle discrètement, dans les joncs. Chiffon raconte comment ses eaux caressent les poissons sans être vues de quiconque, et coiffent les algues au fond du lit. Je m'étais calmée au récit des premiers voyages ; voici qu'à l'évocation de celui-ci, je pleure de plus belle.
« Ça va aller, Zizi, ça va aller, je te le promets », murmure Chiffon en me prenant dans ses bras. Je vois bien qu'il est ému lui aussi. Nous regardons les cartes à terre, et nous pleurons de joie. »

« Ça se passe dans la grande salle du réfectoire, rendue silencieuse par la vigilance des surveillants. Les élèves sont assis chacun à une table, empêchés d'être bêtes par les règles du silence... C'est merveilleux. »

« Mais ce soir, oui, je reflète la lune pour eux, comme je jouais 
autrefois du hochet devant leurs yeux. Comment me souvenir 
des soins que je leur prodiguais alors ? Lorsque j'étais leur mère, 
qu'ils étaient mes boutons d'or ?
J'ai aimé, je crois, porter ces petits êtres, avoir dans ma main 
l'entièreté de leurs têtes - et même les sentir bouger en moi avant  de les connaitre
Ferment, j'ai aussi aimé les concevoir dans le secret de notre 
chambre. J'ai aimé te voir en père ébahi, tendre et attentif lorsque 
nous étions tous à bord du même lit
Chaque enfant a été l'occasion d'un nouveau voyage dans nos 
identités mêlées. Tu étais si inquiet lorsque je portais Zizi. 
Moi, j'étais alors si lourde et si légère, abandonnée au désordre annoncé de la fratrie  ... »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. 
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. 
Oh, Ferment... si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand 
large et le froid. Comme je t'aime aussi - et comme je m'abreuve 
au brouillard de tes nuits...

Il est temps, maintenant - 
adieu, Ferment »

« Je travaillais toute la journée, je ne supportais plus le contact du gravier froid et du béton. Alors j'ai creusé plus profondément - carrément jusqu'à la terre meuble et grasse. Je l'ai fait remonter cerne bonne terre, puis j'ai amené de la chaleur et de la lumière. L'eau de la chaudière et les lampes à incandescence ont tout de suite produit leur effet, l'atmosphère est devenue douce et tiède. Ça m'a rappelé les serres qu'on avait visitées une fois ensemble, avec les enfants. Tu avais aimé cette ambiance calme et lumineuse. J'ai cru que j'allais parvenir au même résultat. Que j'allais pouvoir faire pousser des plantes et que ça allait m'apaiser, dissoudre cette boule que j'ai au ventre depuis que tu as disparu. Est-ce bien une boule au ventre, d'ailleurs ? C'est plutôt comme un trou sans fond, un truc qui, chaque matin, menace de m'aspirer... »

« Comment puis-je encore me souvenir de toi ? Et de notre mère qui 
s'obstinait à nous mettre des chaussettes qui nous laissaient les genoux 
à l'air, quand nous aurions voulu cacher nos jambes maigrelettes ?

Tu étais la plus jeune, et maintenant c'est toi qui as pris place auprès 
de ma famille, et qui fais la louve aussi bien que moi. Même si 
ces temps-ci, tu as les larmes faciles et que ça t'agace

Tu ne peux pas savoir que c'est juste un peu de moi qui se glisse 
par tes interstices, que c'est avec toi que je partage encore des 
élans, des pudeurs, des caprices. Tu ignores à quel point cette nuit, 
ta présence m'apaise 
[...]
Et toi, Jeanne, tu prendras le même envol. Tu n'as pas à demeurer 
sans homme, sans amour, sans désir d'écrire la vie autrement qu'en 
chiffres. Ton professeur de maths me plaît. Il a un détachement 
discret, ce corps un peu replet qui fait les bonnes demeures 
des femmes inquiètes. Il fuit parfois un peu, mais quand il sourit et 
te presse, Jeanne, ses yeux laissent passer le flot de son âme. Ne me 
demande pas comment je sais cela. D'où je suis désormais, je vois 
ce que j'ignorais auparavant 
[...]
À présent, je passe par l'espagnolette, c'est bien assez. Ne t'inquiète 
pas, Jeanne. Une dernière caresse sur tes épaules, un dernier frisson 
sur ton échine; je suis heureuse de t'avoir revue, frangine. Je prends 
avec moi les rêves des deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi.
Ils sont fous, ces deux-là! Emplis d'eau et de marais spongieux, 
habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages 
qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous 
plus loin encore 
là où le chagrin et la mort 
ne sont plus rien »

« J'ai des enfants
- je me souviens -
J'ai un mari
- je me souviens - 
Tous ont un jour ou l'autre 
dormi contre mon sein 
Et je sais désormais 
par quel moyen 
prolonger notre lien
C'est une histoire de veines 
et de chagrins qu'on mêle 
De nappes, de mares et de sels 
De charbon aussi - 
d'eaux profondes et de gemmes »

« [...] on ne peut pas toujours vivre sous une épaisseur de mystère. J'avais une femme, elle a disparu, sans laisser de traces. Ou plutôt : sans laisser de traces de sa mort, parce que, des traces de sa vie, les nôtres en sont remplies. Ce sont les révoltes de Béguin, les obsessions de Chiffon, les rires et les chagrins de Zizi... Leur mère est partie tout en restant en eux ; et moi, je ne peux plus être un éternel tourment. »

« Au final, je ne sais pas, moi, à qui parler de ce souffle froid... parce que même tata ne comprend pas. Quand j'essaie de savoir si elle le sent aussi, elle court me chercher un gilet, un anorak, une écharpe... En fait, elle ne m'entend pas.

Alors j'y pense la nuit. Je me demande si Odile, elle, comprendrait et quand est-ce qu'on pourra en parler. Je commence à avoir des doutes sur le fait qu'on pourra un jour la revoir. Je me demande pourquoi elle est partie, ce qu'elle avait à faire... Si elle n'était pas malade, elle aussi. »

« Dis-moi, Odile, dis-moi comment on survit à tout ça. Dis-moi où nous avons trouvé la force de tant nous réjouir ce soir, alors que je vois la béance que tu laisses en chacun de tes enfants, comme en moi ou en Jeanne. »

« « Non, attends, arrête ! je suis chatouilleuse....» Puis m'est revenue dans la foulée la fluidité trouvée avec les années celle de tout ton être s'offrant à moi, nuit après nuit. Même lorsque tu portais nos enfants, Odile, tu restais souple et légère à mon approche. J'ai l'impression de n'avoir jamais usé de mes muscles avec toi. T'aimer, c'était comme descendre un cours d'eau, je me laissais porter par le courant. Nous finissions toujours ensemble dans la furie de la mer, mais ton corps était l'élément premier dans lequel je me noyais... D'où te venait cet abandon, Odile ? Est-ce lui qui t'a finalement emportée tout entière, cette nuit-là ? Odile... Je n'en peux plus de ton absence. Je n'en sortirai pas. »

Quatrième de couverture


Éditions Le Tripode,  août 2022
240 pages

samedi 31 décembre 2022

Nos mères ★★★★★ d'Antoine Wauters

Un petit bijou
qui m'a parlé en plein coeur. Les mots d' Antoine Wauters pour dire l'indicible, l'inhumanité de la guerre sont d'une force immense ; ils cognent, frappent, émeuvent au plus haut point, avec violence et tendresse à la fois. Des mots auxquels se raccrochent Charbel en s'inventant des histoires, en s'imaginant entouré des frères et soeurs, pour annihiler tant bien que mal peines et douleurs, surmonter ses peurs. Des mots qui « quand ils ne sont pas dits, nous tuent à petit feu. »
« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »
Un très bel hommage aux mères...
« Nos mères ont des soucis terribles, le coeur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le coeur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon coeur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »
Une sublime lecture, dense, qui s'apprivoise, qui bouleverse - à accompagner de toutes les notes de Verdi, et du Joueur de vielle de Franz Schubert.
Merci Antoine Wauters pour cette belle parenthèse !
« [...]
Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
[...] »

« Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j'inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j'étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c'était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies. Jean Charbel »

« Elles nous enferment, et sur nous rabattent les attaches de leurs colliers de perles et de leurs ceintures et de leurs chaussures et de leur deuil et de tas d'autres choses encore, mais nous regardons ailleurs et nous n'en parlons plus.
Nous ne regardons pas la pièce où nous sommes enfermés. Non. Nous regardons le soleil et la pluie, le soleil dans la pluie parfois, attentivement les plantations d'arbres fruitiers au loin et les systèmes souvent fort compliqués d'irrigation.
Elles nous étouffent quand elles nous parlent. Des paroles doucement agréables. Des chants qu'elles font venir par les falaises et rouler et enfler jusqu'à nous.
Elles crient.
Leur enfant.
Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.
Mon enfant, mon amour.
Elles osent crier.
Ma brebis, ma poule d'eau, mon amour.
Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur folie,
tout ça qu'elles crachent.
Mon enfant, mon amour, ma brebis.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles crachent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou.
Mon enfant que j'aime chaud. »

« Ensemble, mes frères et moi prions le cadavre de l'homme de la vie de nos mères, le cadavre de papa que nous veillons depuis des années, couché tout contre nous dans la meilleure grotte sèche, des perles ceignant ses ses poignets et sa nuque. »

« Et, ensemble nous tenant chaud, nous comptons celui que nous avons perdu. Un. Un. Un. Un. Père. Père. Papa. Papa. Nous comptons comme nous sommes, comme nous respirons et comme nous vivons: doucement, violemment. »

« Mais voilà. Depuis le temps que ça dure nous nous sommes renforcés, avons appris à ne plus écouter quand nos mères, par exemple, foncent dans les murs avec leur voix. Hurlent et foncent dans les murs de la maison. Hurlent et dégueulent l'eau des gâchis, des départs.

...si heureux dans la maison jaune... si heureux ton père là et grand-père avec nous... si joyeux dans la maison avec la pluie, le sable, le khamsin et le soleil partout... si heureux sous le vol des oiseaux et tous les quatre à la maison... si heureux tous les quatre dans ce maudit pays... »

« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »

« Parfois, malgré tout, on s'ennuie un peu.
Parfois, dans la grotte, on ne voit plus rien du tout, que ce qui nous tombe dans la tête sans qu'on le décide, sans qu'on le veuille, à cause du manque et tout et tout. Ça nous tombe dans la tête, un tas d'images, de voix qui nous font décoller de nos corps et marcher déjà dans le soleil immense, au milieu de la mer, vers la Grotte aux pigeons, papa, maman, grand-père et moi, comme on l'a fait des centaines de fois à bord de notre barque et le filet de pêche qui grossit à vue d'œil pendant ce temps.
La mer, raconte Charbel, est la chose la plus éloignée de nous.
La chose la plus pure, ajoute Maroun. L'endroit le plus proche de la ville et des bombes, ose Tarek.
Oui. La mer s'ouvre ici sur une ville pleine de chars et d'obus, ajoute-t-il. Pleine de charniers pleins de cadavres, et dans le fond d'un de ces trous dit-il, dans l'un de ces charniers creusés par des barbares scandant le nom de leur Dieu, papa dort d'un sommeil de bûche. »

« Et je lui parle de qui est parti, et quand, et où, et pour quelle dégueulasse raison, mais Luc connaît la guerre tout aussi bien que moi et nul besoin d'aller plus loin.
Je sais qu'elle me comprend et je lui dis voilà, écoute, Luc, maintenant nous vivons avec mummy dans une maison grise avec des arbres rares et des races d'animaux disparus, à cause des bombes et des combats des milices adverses. Oui, nous vivons dans cette triste maison avec en tête une tripotée de mauvais souvenirs. Et dans la pièce centrale se trouvent nos mères. Et dans celle tout en haut se trouve mon territoire, une minuscule caverne où je respire en compagnie de mes frères depuis un temps incalculable. Et entre ces deux mondes, Luc, tiens-toi bien, c'est le domaine du vieillard couché, le domaine de grand-père, seul homme de la tribu depuis que l'autre est parti, fossilisé. Même quand tu cherches bien : parti, fossilisé.
Et Luc, même s'il n'y a pas de raison d'être d'accord avec le départ de quelqu'un qu'on appelait papa, Luc sera d'accord avec moi. »

« Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »

« Courir. Nous disons qu'on le fait, et on le fait : on court dans la pièce - seize pas quand on tourne en rond, vingt-huit quand on longe les murs, et huit, d'un mur à l'autre, si on prend par le centre. On court, c'est cela, se réfugier dans les chimères. Ce sans quoi ce serait ça : la mort, par asphyxie, simplement. »

« Le soir toujours, mes frères ont vue sur les sommets, sur les falaises et la mer Méditerranée, on se souvient, on y nageait avec des masques de plongée, des palmes vert fluo et un tuba divin pour boire le ciel mais sans nuages ni balles de kalachnikovs.
Mon enfant.
Elles osent venir encore, elles osent crier. Ma brebis, ma poule d'eau, Jean.
Elles ont, sur la terrasse, d'éternelles larmes fraîches sous leurs pieds nus.
Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur deuil, leur folie, tout ça qu'elles crachent mais pensent cacher.
Mon amour.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles écoulent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou. 
Mon enfant qui me pèse.
Nous, alors qu'elles crient, on s'assoit sur les crêts et on reste là, sagement, des heures qui durent des jours, à attendre on ne sait pas très bien quoi... Dans le dos, on a les cultures d'agru- mes, les odeurs de citron. Dans le ventre, face à nous, face à rien, on a la côte, la Corniche sous le khamsin brûlant, des visions d'arbres rares, de vignes, de cèdres, de pins.
Nous mentons.
Disons vraiment n'importe quoi. Sans les mots, le temps semble bien long.
Dans l'attente. Voilà. Nous vivons dans l'at- tente depuis qu'il est parti, dans la boue des poussières d'obus, l'homme de la vie de nos mères. Et nos yeux sont yeux rivés aux rêves qui nous ouvrent le monde à l'endroit des biefs, des fontaines, et des petites filles charmantes qu'on prénomme Luc, pourquoi pas Luc, puisque dans ce monde tout se passe comme à l'envers.
Nos mères jugent dangereuses toutes ces choses qu'elles entendent, par en dessous des portes, dans nos discours, et elles implorent le ciel, en appellent à Allah, se déchirent de tris- tesse et maudissent le jour et l'heure qui les ont vues naître.
Malades d'amour pour nous ? demande Charbel.
Oui, répondons-nous en chœur, complètement folles de nous, qu'elles surprotègent pire que des mères juives mais laissent croupir dans le même temps dans ce millénaire noir. »

« ... mais Allah est sourd... Jean... et les hommes aveugles...
puis c'est venu ici... au village... voilà... on le savait bien que ça viendrait jusqu'à nous... alors les hommes... papa... les voisins... sont partis rajouter un peu de sang au sang... tu comprends... en files... en groupes...
des gosses... on aurait dit des gosses avec de lourds fusils... des bébés... Jean... de toutes petites brebis galeuses comme toi... qui ne savaient ni pourquoi ni sur qui ils tireraient... mais qui tireraient quand même... et fort... ça oui... d'autant plus fort qu'ils n'y comprendraient rien...
la nuit, on couchait sous le toit de la magna- nerie... près du grand olivier qui respirait... lui... n'en finissait plus de respirer... pendant que ton père en bas de la vallée n'était plus qu'un peu de caramel mou et je ne le supportais pas... ce vent... cet arbre... ces feuilles et ces fruits... l'idée même de leur existence m'insupportait... alors je mendiais d'Allah que tout s'arrête... qu'enfin... une bonne fois pour toutes... on n'en parle plus...
Voilà comme racontent nos mères quand elles s'abandonnent à leurs souvenirs.
Et voilà comme quelques secondes plus tard, même pas, elles reviennent sur leurs pas, poussent la porte du tombeau et s'écrient :
La guerre ? mais quelle guerre ? Une guerre ? mais quelle guerre ? »

« Chemin faisant, ma tête glisse sur des miroirs de brume, tourne de plus en plus et, sur le rythme de mes pas, se remplit de tous ces airs d'opéra que chantait grand-père de son vivant : Verdi, le Stabat Mater de Pergolesi, les quinze arias et les dix ariosos de la splendissime Passion selon saint Matthieu de Bach, orphelin tout comme toi dès sa dixième année, la splendissime Passion selon saint Jean. (Des airs que j'ai toujours chéris, qui m'ont toujours fendu le cœur mais qui, sur cette partie du globe, me le ravagent en plein.) »

« Au bord des larmes, elle ferme alors les yeux, son pyjama, se couche à mes côtés et me laisse là, penaud, avec cette unique certitude en tête : les mères comme des femmes harassées, exténuées, pleines de secrets tourments et sur la vie desquelles il faut veiller sans cesse, tout le temps, si on veut éviter les drames. Voilà la vérité, la terrible vérité : ces femmes, ou nous veillons sur elles ou bien nous les perdons ! »

« Et là, pendant que les premières mesures de Teneste la promessa retentissent (les plus belles notes du monde avec, ex æquo, toutes les autres notes de Verdi) on se respire doucement, comme des bêtes amoureuses, et on se déshabille.
Grâce à Verdi, on sent, d'instinct, dans nos deux corps, que la beauté est un monstre chaud qui nous dévore le ventre et donne envie d'être écrasé. Anéanti. Écrabouillé. »

« C'est fou, n'est-ce pas, on dirait que moins les mères s'accrochent à nous parce que leur passé, un deuil ou de vieilles histoires les vampirisent, plus on s'accroche à elles en réponse à ça. Comme si l'amour en simultané n'existait pas, jamais, entre mères et fils, alors que l'amour en retard, l'amour loupé, bon sang, il pleut ! »

« Alors, m'enveloppant de l'étonnante ampli- rude de son savoir, il me fait découvrir tout un tas de choses qui vont nourrir ma plume et mes pensées pour le restant de mes jours. Par exemple, ce matin, les mots d'un certain Nietzsche. Un grand poète, il m'a dit, monsieur D., en m'invitant à lire :
" Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati: que ce soit dorénavant mon amour ! [...] Je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui ! "
Un homme qui dit oui ! les mecs. Un homme qui dit oui !
Vous n'imaginez pas comme ces mots ont résonné en moi dès l'instant où je les ai lus. D'un côté, ils me semblaient terribles (comment dire oui quand il ne reste rien, comment dire oui à rien). De l'autre, j'avais l'impression d'entendre tous les arias et ariosos de La Passion selon saint Matthieu de Bach, tant c'était beau, divin. Pire, quand je fermais les yeux et que je me laissais vraiment aller, je voyais, devant moi, la ville de Gènes où Nietzsche, d'après monsieur D., a composé ces lignes. Je voyais, via Garibaldi, les vendeurs de journaux, leurs beaux corps graves chargés de soleil, je sentais, via Balbi, comme des ribambelles d'effluves de café, de corps en corps et de bouche en bouche, ça enflait dans les rues, débordait de partout, gagnait le ciel en feu et reprenait finalement sa place, là, dans les ventres affamés.
Waouh! Ce que c'était bon !
Aussi, quelque chose de ce que me disait la Méditerranée quand je m'y baignais avec papa, me revenait tout à coup à l'esprit.
Une illumination.
Un éclair :
" Ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler, mais l'aimer..." »

« La vie est une merveille, mon amour, une catastrophe. Oui.
Aimons-nous, Alice, et soyons pour les autres des phares et des lumières.
Voilà, les mecs, comme je parle à ma fiancée quand je suis seul avec elle. Aimons-nous, et soyons pour les autres des phares et des lumières. Remparts contre la mort.
Ensuite, alors que nous sommes près de disparaître, alors que nous brûlons, alors que tout est bien ou en passe de le devenir, ces pensées me transpercent, voilà, comme un éclair, elles escaladent en moi :
1. Quand Kafka imaginait une carte de la terre déployée devant lui, son père, dit-il, en recouvrait toute la surface. Eh bien moi, avec les mères, je dis que c'est la même chose, sauf qu'on n'a même pas besoin d'imaginer puisqu'elles occupent réellement chaque morceau de la terre, et notre esprit, tout notre esprit, à chaque instant. Voilà la vérité sur elles, nos mères, cinquième point cardinal, axis mundi de nos vies.
2. Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
3. Dieu bénisse les églises sans toit, car il est juste et bon de jouir sous les nuages. Et sur des fleurs de coquelicot. »

« Moi, je vous regardais partir les uns après les autres, les garçons et les filles, les filles et les garçons. Un. Une. Un. Une. Un. Un. Vous quittiez mes pensées, mon monde, ma vie.

Plus tard, mêlée aux arias de Bach qui me filaient la chair de poule (si Dieu existe, c'est ici et nulle part ailleurs, avec Bach, dans cette église, au milieu des nuages et des chants et du rooùùùùù amoureux des pigeons), j'ai cru entendre la voix de nos mères, de nos petites mères d'Orient, de nos merveilleuses mères : une toute dernière fois, oui, elle a grimpé en moi et m'a butiné le cœur :

Ma brebis, ma poule d'eau, bravo! Je ne pensais pas que tu arriverais à faire ce que tu fais là, à te passer de tes amis et devenir toi-même, dur et fort comme le quartz et la topaze. Bravo! Maintenant, je fais le vœu que tu ne baisses pas les bras, que tu tiennes bon. Travaille, mon grand, écris, ne t'arrête pas. Ah! et aussi : n'écoute pas les conseils des mères. Toutes les mères sont au bord de la folie et ne savent pas ce qu'elles disent. Du reste, ne te culpabilise pas d'aimer Sophie : on n'a jamais assez d'une mère et toute main qui se tend est bonne à prendre, crois-moi.
Il neigeait maintenant beaucoup plus fort - le ciel était blanc, les arbres, nos mains, l'horizon, tout était blanc. Alors, serrant Alice contre mon cœur, je vous ai dit ces mots. Ils résumaient ma vie et tout ce que j'ai écrit : 
"Tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge ce n'est pas ce qui a été entre nous mais ce que j'aurais voulu qui soit
C'étaient mes nostalgies posées sur des branches inaccessibles C'était ma soif tirée du puits de mes rêves
C'étaient des images que je traçais sur la clarté.
...
tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge tout est vrai de ce que j'ai écrit sur nous. " »

Quatrième de couverture

« Ne voulant pas nous voir souffrir, ni nous montrer qu'elles souffrent, elles nous retirent ni plus ní moins du monde, nos mères, elles nous coupent l'horizon. »

Un enfant et sa mère vivent sur une colline, dans un pays du Proche-Orient. Alors que la guerre a emporté le père, ils voudraient se blottir l'un contre l'autre, s'aimer et se le dire. Mais la mère, terrifiée à l'idée de perdre son fils, l'a caché dans le grenier. Pour tromper l'ennui, le garçon s'évade dans des rêveries, des jeux solitaires. Quand les combats reprennent, il est envoyé en Europe où une autre femme l'attend, convaincue qu'il l'aidera à vaincre ses propres fantômes.

Ce roman, cruel et tendre à la fois, est avant tout le formidable cri d'un enfant qui, à l'étouffement qui le menace, oppose un désir farouche de vivre.

« Antoine Wauters apparaît comme la révélation littéraire belge de ces dernières années. »
Jean-Roger Pesis, Marianne

Éditions Verdier,  janvier 2014
160 pages
Prix Première de la RTBF 2014 
Prix Révélation de la SGDL 2014