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mercredi 9 septembre 2020

Fille de joie ★★★★☆ de Kiyoko Murata

Plongée étonnante dans la prostitution au Japon sous l'ère Meiji, fin XVIIIéme début XIXème,  dans le quartier réservé de Kagoshima.
Une prostitution systémique, organisée et hiérarchisée, et contrôlée notamment pas le biais de l'« Édit de libération des prostituées » (geishōgi kaihōrei 芸娼妓開放令) de 1872.
 Un monde qui semblerait au premier abord (en)cadré, elles y reçoivent éducation et protection ; mais un monde qui n'en reste pas moins un monde sans fond, une prison du désir bestial, une geôle de la débauche dans laquelle les filles survivent en quasi-esclavage, "tantôt flottant, tantôt sombrant". Des familles effroyablement pauvres vend(ai)ent leur fille à des tenanciers, des patrons de maison close. Les filles vendues, asservies, devaient rembourser leur dette (coût le vente initiale, vivres, logis, vêtements, éducation...) tout au long de leur contrat de servitude. Beaucoup n'atteignaient pas cet âge de la "retraite", emportées pas la maladie souvent vénérienne. Et quand leur contrat prenait fin, elles n'avaient que peu de chance de s'en sortir dans une société qu'elles ne connaissaient pas, rejetées comme des parias.
« Un minimum de règles existait à l'intérieur de celui-ci, à l'extérieur aucune. Dedans, c'était l'enfer, dehors, "les enfers". Les filles devaient choisir celui qu'elles préféraient. »
Seules les filles de haut rang avaient la chance de pouvoir élever leur niveau d'intégrité et être rachetées par un client fortunée pour devenir une épouse respectable. 
« Les prostituées de classe supérieure doivent être capables de conduire leur client au septième ciel mais les charmer aussi hors du lit par leurs talents dans tous les domaines, de la lecture à la cérémonie du thé en passant par la poésie et à la danse , la calligraphie . »
"Fille de joie" est un roman d'initiation extrêmement intéressant ; il pourrait se lire comme un essai tant les détails sur les rituels, les coutumes, l'apprentissage pour devenir une bonne courtisane, les codes, les subtilités, etc... foisonnent dans ce récit.
On découvre l'histoire fascinante d'Ichi, une jeune fille vendue par sa famille à un tenancier d'une maison close de Yoshiwara, débarquée de l'île d'Iojima. A l'instar de son île natale, Ichi est une jeune fille au tempérament volcanique, elle est forte, lucide, curieuse, avide d'apprendre. Au contact de son Oïran, de sa professeure et d'autres femmes, elle apprendra que le choix est possible, et la liberté, une réalité tangible. 
Une prise de conscience féministe, un vent de rébellion souffleront alors sur les pages de ce récit, et "mourir sous les vagues" ne sera plus un rêve.
Une écriture intimiste, dépouillée, délicate. Un roman empreint de féminité et d'espoir qui donne envie d'adapter notre chère devise républicaine : Liberté, égalité, sororité !

Officiellement, la prostitution a été abolie au Japon en 1958.
Officieusement, elle existe toujours, à l'abri des regards sous le joug des Yakuzas et le JK business qui exploite des lycéennes en est un triste exemple. 
Sombre réalité. Le Japon, pays de contrastes est passé maître dans l'art de camoufler ses propres démons ; il est définitivement, un pays, parmi tant d'autres, où il ne fait pas bon être femme encore aujourd'hui...

Hitomoto de la maison Daimonjiya. 
Perdue dans ses pensées elle tient une pipe 
et esquisse un vague sourire. 
On ne sait pas vraiment à quoi elle pense 
mais on imagine certainement 
qu’elle se remémore sa rencontre 
avec un beau et fougueux daymio.
    Estampe de Kitagawa Utamaro 







Incipit
SUR LES VAGUES
« La fille arrivée d'une île du Sud ce printemps avait quinze ans.
Le ballot que lui avait remis sa mère contenait deux kimonos faits d'un assemblage de bouts de tissu, qui ressemblaient plus à des chiffons qu'à des vêtements aux yeux de quelqu'un de la ville, et deux ou trois espèces de jupons et de chemises. C'était tout ce dont elle avait muni sa fille avant leur séparation.
Du haut des falaises qui délimitaient son île natale sur trois côtés, on voyait des tortues de mer nager tranquillement dans l'eau transparente. Plus grandes que les hommes, elles se déplaçaient toujours par deux ou trois. Là-bas, le bleu de la mer était traversé de traînées d'un blanc laiteux dues au soufre émis par le volcan actif à l'est de l'île.
Elle avait eu l'impression d'arriver dans un pays étranger lorsqu'elle avait débarqué dans le port de Misumi à Kumamoto au bout d'un voyage de deux jours et deux nuits sur un bateau qui avait contourné la péninsule de Satsuma par l'ouest, en s'arrêtant dans un ou deux ports en route. »

« - Écoute-moi bien, Kojika. Une fille de joie n'a pour partenaires que ses clients et le temps. Tels sont les termes de son contrat. Une fois écoulé le temps convenu, le client s'en va. Elle remet la literie en ordre et c'est tout. Le reste du temps, son corps est à elle et à personne d'autre. Selon moi, aucune femme au monde n'est aussi libre qu'elle. [...]
Une épouse ordinaire, elle, doit toujours être disponible pour son mari. Quand il en a envie, il la culbute et ne lui donne pas un sou. Il lui fait des enfants et elle travaille. Elle est pareille à une bête de somme. Parce que les bêtes de somme, on ne les paie pas, on leur donne juste un peu à manger. Quelle est la différence entre ta mère et une bête de somme ? »

« Un homme âgé était un cadeau pour une novice. C'était ce qu'elle pouvait espérer de mieux. Il ne lui ferait pas de mal. Le souvenir d'une première fois qui s'était passée tranquillement, sans brutalité, tendrement, serait pour la fille une lueur dans les ténèbres qu'elle aurait ensuite à traverser. Un vieillard était comme un dieu du bonheur. »

« La terre s'était dérobée sous les pieds de cette fille de quinze ans qui l'avait découvert. L'institutrice savait ce qu'était ce monde sans fond. Elle se souvenait dans son corps et dans son coeur de ce lieu où les pieds ne trouvent plus le sol, où l'on ne peut ni avancer ni reculer, où l'on s'enfonce un peu plus à chaque pas, où il n'y a de place ni pour le corps ni pour le coeur. »

« Les prostituées et les geishas ayant perdu leurs droits personnels, il n'y a pas de différences entre elles et le bétail. On ne saurait attendre d'un animal qu'il rembourse l'argent pour lequel il a été acheté. De la même façon, on ne saurait exiger des prostituées et des geishas qu'elles remboursent leurs dettes à l'égard de l'établissement qui les a achetés. »

« Il y a dans les familles pauvres un trou noir qui engloutit l'argent, le trou sans fond de la maladie, des blessures, des mauvaises récoltes, des pêches désastreuses. Il ne se comble jamais, quoi que l'on y verse. Ichi le savait depuis qu'elle était enfant. »

« Les mots nécessaires à une fille de joie étaient par exemple ceux qui servaient à écrire une lettre à un client. De gros caractères maladroits ou des petits comme des pattes de mouche le rebuteraient. Une prostituée qui saurait s'attirer les faveurs d'un riche veuf pouvait se faire racheter et devenir sa nouvelle épouse. L'éducation serait pour elle une arme si elle changeait de vie. »

« Il tombait ce matin-là une petite pluie fine aussi persistante que les larmes versées par Hanaji.
Aucune élève n'était encore arrivée dans la classe du cerisier. Une feuille de papier couverte de l'écriture d'Ichi était posée sur son bureau. Quand était-elle venue ?

16 novembre - pluie
Aoi Ichi
Mon père est venu sans rien dire et il est reparti sans rien dire.
Comme le vent.
Comme s'il n'avait pas forme humaine.
Si les parents n'en ont pas, ont-ils vraiment disparu ?
S'ils avaient vraiment disparu, le ciel serait plus vaste.
Et il y aurait plus de place pour les nuages.
Moi je m'en fiche si mes parents n'existent plus.

Maîtresse.
Je vous prie de bien vouloir utiliser ce miroir que j'avais acheté pour ma grande soeur.
Respectueusement.

Un petit miroir était posé sur un coin de la feuille. »

« Les filles étaient arrivées de la mer, des montagnes et des rivières, dans les rues de ce quartier artificiel où la nuit n'existait pas. »

« - C'est trop difficile, maîtresse ! Je n'ai pas assez d doigts pour compter ça.
- Eh bien, emprunte ceux de tes voisines. Si vous ne savez pas compter, vous aurez du mal à quitter le quartier réservé à la fin de votre servitude. C'est simple : compter l'argent, c'est compter votre survie. Maintenant, au travail ! Vous pouvez utiliser les doigts de vos mains et de vos pieds. »

« - Le plus terrifiant dans la vie, ce sont les parents, dit Hanaji. Vous nous enseignez le respect pour eux, maîtresse, mais mes parents à moi me dévorent vivante. Ils vont me vendre et me revendre tant qu'ils peuvent. Mais si je m'enfuyais, je m'en sortirais pas. Je voudrais pour voir leur échapper. »

Quatrième de couverture

L’histoire que voici se déroule au Japon à l’orée du XXème siècle. À quinze ans, Ichi est vendue au tenancier d’une maison close par ses parents – seule possibilité de survie pour cette famille de pêcheurs. Pas vraiment belle, sauvageonne, l’adolescente parle une langue insulaire proche du chant des oiseaux, mais elle est néanmoins placée dès son arrivée sous la tutelle de la courtisane la plus recherchée du quartier réservé. Devenue l’une de ses suivantes, Ichi reçoit de la part de cette dame des leçons d’élégance, de savoir-vivre, elle est initiée aux rites de la séduction, à ceux de la soumission. Et malgré la violence de leur condition, il se trouve néanmoins en ces lieux une chance inestimable pour les prostituées, une possibilité d’échappées qu’Ichi va saisir : la loi oblige les tenanciers de maison close à envoyer leurs filles de joie à l’école.
Assidue, Ichi apprend à lire, à compter, à écrire, elle peut ainsi consigner sa nostalgie, décrire ses peurs quotidiennes. Avec le temps et soutenue par une institutrice, elle prend conscience du pouvoir que lui procure le savoir et, comme d’autres autour d’elle, décide de se rebeller.
Un livre marquant, basé sur l’histoire des prostituées japonaises de l’ère Meiji. Un roman émouvant, porté par le personnage d’une adolescente habitée par les coutumes d’une île du Sud de l’archipel et qui va, contre toute attente, découvrir en ces lieux de tourmente l’existence du choix, celle de l’opposition. Car bien au-delà du contexte c’est de la condition féminine que nous entretient ici, comme dans toute son oeuvre, Kiyoko Murata.

Éditions Actes Sud, avril 2017
271 pages
Traduit du japonais par Sophie Refle
Titre original Yûjokô

lundi 6 juillet 2020

Les putes voilées n'iront jamais au paradis ★★★★★♥ de Chahdortt Djavann

Comment ne pas être horripilée par une telle lecture, comment ne pas frémir, comment ne pas réagir, comment ne pas avoir envie de crier, d'exprimer sa colère ?
Quelle hypocrisie ! Quelle honte !
Des lois édictées pour rendre la vie des femmes impossibles, pour les condamner sous prétexte quelles sont des femmes ... 
Nausées, horripilations, écœurements...
Une lecture douloureuse, ô combien douloureuse.
Merci Chahdortt Djavann pour vos mots crus, vrais, touchants.
Hypocrisie de l'islam.
Quel bel hommage vous rendez à ces femmes belles, intelligentes, courageuses, des femmes qui ont connu de terribles destins, parce qu'elles étaient femmes, simplement femmes. 
Destins réels, palpables, injustes, effroyables, scandaleusement réels.
« D'outre-tombe. Je vais nommer ces prostituées, assassinées dans l'anonymat, leur donner la parole pour qu'elles nous racontent leur histoire, leur vie, leur passé, leurs sentiments, leurs douleurs, leurs doutes, leurs souffrances, leurs révoltes, leurs joies aussi. Certaines ont été assassinées sans que nul ne déclare leur disparition, sans que nul ne réclame leur corps ou pleure leur mort. [...]Ces femmes parleront avec une Liberté Totale, avec une Liberté Absolue. sans la moindre crainte, puisqu'elles n'ont rien à perdre, puisqu'elles ont déjà tout perdu: leur vie.Assassinées, pendues ou lapidées. Je vais exhumer ces femmes et les faire exister dans votre imaginaire pour le malheur des ayatollahs, et écrire noir sur blanc qu'elles n'étaient pas des souillures, que leurs vies n'étaient pas condamnables, et que LEUR SANG N’ÉTAIT PAS SANS VALEUR. Qu'elles méritaient la vie et non pas la mort. Qu'elles n'étaient pas la honte de la société. Qu'elles n'étaient pas des coupables, mais des victimes assassinées. Des femmes mal nées, malmenées, mal loties, des femmes fortes, des femmes fragiles,vulnérables, sans défense, des femmes meurtries. Des écorchées vives d'une société hypocrite, corrompue, et surtout criminelle jusque dans sa pudibonderie.Une société qui réprime, étouffe, pend, lapide, torture, assassine sous le voile. Je ne chercherai pas à les décrire ni comme des anges, ni comme des putains, ni comme des pures victimes. Mais comme des femmes. des Femmes Étonnantes. Et ce livre sera leur sanctuaire. Leur Mausolée. »
Putain de merde, comment est-ce possible ?
Comment accepter de tels actes, sanctionnant le fait de naître fille, comment peuvent-ils abuser de corps aussi jeunes, comment peuvent-ils prêcher et pêcher dans un même temps ? Aucune gloire. Rien. Les mollahs, les ayatollahs ... comment pouvez-vous prêcher, alors que vous êtes pécheurs vous-mêmes ?  
Engagée une nouvelle fois dans mes propos ; je ne peux que me sentir meurtrie par ce que j'ai lu, par ces histoires de femmes qui n'avaient rien à se reprocher, qui aspiraient à vivre, à survivre, à ressentir, à vibrer, à aimer.
Un livre dur, un livre éblouissant, un livre qui mobilise.
Le paradis leur est dû. La moindre des choses...
« Je prends mon pied avec vos pères, vos frères, et vos maris. Ça vous choque ? Eh bien, c'est votre problème, bande d'hypocrites ! je ne vends pas mon corps. Je couche en échange d'argent. C'est un métier honnête et les gens en ont pour le fric. [...]C'est drôle que, dans ce monde de putes où la corruption, le crime et la prostitution de tout genre gangrènent les sociétés, on s'en prenne à nous, ça en dit long sur la régression de notre époque. Ce n'est pas pour rien que , dès que les extrémistes islamistes s'emparent du pouvoir, ils s'en prennent tout de suite au plaisir en général, et au plaisir sexuel en particulier. Comme les mollahs ici ou les Frères Musulmans en Egypte...Ils ne supportent pas l'idée que leur mère ait écarté les jambes pour les fabriquer.Remarquez, elles auraient mieux fait de s'abstenir.  »

« - Procédure de quoi ? Ça fait des heures que j'attends ici, quelqu'un a volé ma fille de huit ans et vous me demandez la profession de mon mari...
- Vous n'êtes pas le tuteur de votre fille, c'est à son père de venir déclarer sa disparition.
- Vous voulez dire que ma fille que j'ai portée dans mon ventre n'est pas ma fille ?
- Ventre ou pas, vous n'avez aucune autorité sur les enfants de votre mari. Ne me faites pas répéter des évidences... »

« Ici, sur cette terre sacrée de l'islam, souillée pourtant par le péché, Shéhérazade et ses mille et une nuits de fables se muent en une seule et mille et une fornications. »

« La nuit, la souillure humide, la souillure d'entrejambes plane sur la sainte ville et l'odeur des queues éjaculant et des cons accueillants remplit dès l'aube les narines des croyants pratiquants. »

« L'assassinat est condamnable selon la charia, tandis que l'élimination de Fessad [mot persan d'origine arabe, signifie la corruption, la perversion, la débauche, et ici la prostitution] est le devoir de chaque musulman. »

« La vie humaine est tarifée par les mollahs. Prix fixe. Non négociable. Celle d'une bonne musulmane vaut la moitié de celle d'un bon musulman. »
« [...] en éliminant les "ennemis de l'islam" dont le "sang est sans valeur", les "bons musulmans" n'accomplissent que leur devoir. »

« La sécurité des femmes n'a jamais été aussi en péril que depuis que les dogmes islamistes font office de loi dans ce pays. »

« L'humiliation féminine est devenue générale et nationale dans notre pays, puisque ce sont les lois elles-mêmes qui écrasent les femmes, leur dérobent les droits les plus élémentaires et les définissent comme des sous-hommes. On est bonne à être mariée, donc forniquée, dès neuf ans, pendue ou lapidée dès douze ans, mais à vingt ans on ne dispose pas de son cul. Femme, vous ne disposez jamais de votre corps ni de votre vie dans ce pays. La loi vous l'interdit. »

« Mais c'est quoi, la vertu, exactement ? C'est souffrir tout son saoul, c'est vivre dans la frustration, dans la privation, dans l'hypocrisie, dans la méchanceté, dans l'avidité et l'exclusion ? La sexualité des femmes est taboue dans toutes les religions et dans toutes les cultures. »

« Je pense qu'il faudrait nous nommer les "praticiens du sexe" et favoriser l'accès des femmes aux services sexuels. Ça ferait beaucoup de bien à l'humanité»

Quatrième de couverture

Ce roman vrai, puissant à couper le souffle, fait alterner le destin parallèle de deux gamines extraordinairement belles, séparées à l’âge de douze ans, et les témoignages d’outre-tombe de prostituées assassinées, pendues, lapidées en Iran.
Leurs voix authentiques, parfois crues et teintées d’humour noir, surprennent, choquent, bousculent préjugés et émotions, bouleversent. Ces femmes sont si vivantes qu’elles resteront à jamais dans notre mémoire. 
À travers ce voyage au bout de l’enfer des mollahs, on comprend le non-dit de la folie islamiste : la haine de la chair, du corps féminin et du plaisir. L’obsession mâle de la sexualité et la tartufferie de ceux qui célèbrent la mort en criant « Allah Akbar ! » pour mieux lui imputer leurs crimes.
Ici, la frontière entre la réalité et la fiction est aussi fine qu’un cheveu de femme.

Éditions Grasset, avril 2016
206 pages

mardi 9 juin 2020

La maison ★★★☆☆ de Emma Becker

« Il ne fallait pas aller du côté
où habitait la dame aux grandes belles robes.
Personne ne lui parlait, personne ne lui disait
même bonjour. Elle enlevait les petits garçons.
Sa maison en était pleine. Pleine de petits garçons
qu'on n'avait jamais revus, qu'on ne reverrait jamais
parce qu'elle les mangeait l'un après l'autre.
La dame aux grandes belles robes
était une fille de joie. »
Louis CALAFERTE, La mécanique des femmes

Vivre de l'intérieur pour ressentir au plus profond de soi ce que peut ressentir une femme qui exerce le plus vieux métier du monde et décrire ce métier au plus près de la réalité. C'est ce qu'a fait Emma Becker, sous le pseudonyme de Justine. Elle a vécu et fait commerce de son corps pendant deux ans, dans deux maisons closes de Berlin, autorisées en Allemagne. Le deuxième établissement, La maison, donne son nom au roman. 

Une immersion dans une maison close réussie à mon avis, un documentaire sociologique dense et intéressant sur la sexualité, le désir, les fantasmes, les rapports de domination et la psychologie sexuelle des hommes. 
« [...] il faudrait en faire un bouquin. Ça, c'est une lecture qui me ferait rire. Qui ferait rire toutes les putes. Et toutes les autres, parce que le bordel, au fond, ce n'est qu'un miroir grossissant où tous les défauts, tous les vices des hommes tempérés par le quotidien deviennent assourdissants. »
J'ai regretté néanmoins les digressions sur l'écriture de son roman, sur son "métier de passage", sur son rôle d'écrivain, qui ont, à mon goût, alourdi la lecture de ce récit, et l'ont rendue de ce fait moins captivante par moment. Trop de longueurs.
Je n'ai également que très rarement compris le lien entre les titres musicaux cités en début de certains chapitres et la teneur de ces chapitres en question...un effet de style ? 

Néanmoins une autofiction courageuse, audacieuse sur un sujet délicat, une plume savante et esthétique, des passages saisissants notamment les portraits de ses collègues, de ce 
« nid de femmes et de filles, de mères et d’épouses, se confortant toutes dans la conscience d’œuvrer aussi un peu, avec leur chair et leur infinie patience, pour le bien des individus qui composent cette société ».
Dans La maison, les femmes choisissent d'exercer ce métier, elles choisissent même leurs clients...
« Ceci n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celle des femmes qui y travaillaient, celle de la bienveillance. On n’écrit pas assez de livres sur le soin que les gens prennent de leurs semblables. »
Même s'il en est autrement pour tant de femmes qui se retrouvent sous le joue d'un proxénète, et dont la vie est loin d'être celle "heureuse" décrite dans ce récit. Emma Becker mentionne d'ailleurs au début du livre, un autre bordel "Le manège" qui exploite les femmes et qu'elle a fui. 
Le modèle prohibitionniste français envers la prostitution n'est-il pas paradoxal ? La loi pénalise les clients, mais ne donne aucun droit ni protection aux prostituées.

Un récit empreint de beaucoup d'humanité et de sincérité, c'est ce que je retiens avant tout, de cette lecture.
« Je parle d'un monde où les putes pouvaient choisir d'être des princesses, des elfes, des fées, des sirènes, des petites filles, des femmes fatales. je parle d'une maison qui prenait les dimensions d'un palais, les douceurs d'un havre. 
Maintenant le reste du monde, pour les filles, c'est un abattoir. »

« Cette fente, cette cicatrice effilée qui ne s'écarte jamais que sur un monstrueux sourire sans fin. Noir. Béant. Un sourire édenté. Étrangement lascif. Peut-être n'y a-t-il rien d'autre au bout de notre inquiétude, et pour toute réponse, que l'incoercible hilarité muette de cet orifice gluant. » Louis CALAFERTE, Septentrion

« Je pense chaque fois, voilà des femmes qui sont vraiment des femmes, qui ne sont vraiment que ça. Voilà des êtres éminemment sexués qu'on peut définir sans aucun mal. Y aurait-il en elles quoi que ce soit d'un peu ambigu, cette duplicité serait noyée dans la débauche d'ornements et de phéromones dont elles saturent ce coin de pavé. De Joseph, il m'est resté cette conviction aberrante qu'une femme qui baise autant qu'un homme - c'est à dire de façon aussi désinvolte - ne peut être qu'une pute, quelle que soit sa tenue ou les regards avec lesquels elle s'offre. »

« Comment peut-elle à son âge, réunir tous ces artifices, tous ces attrape-couillons, sans ressembler à une gamine venant de mettre à sac la penderie de sa mère ? Et est-ce qu'elle le sait, elle ? Comment ça peut bien être, d'avoir conscience qu'à chaque homme croisé elle évoque une pensée sexuelle, involontaire ou non ? Ça fait quoi d'être comme ça, dans la rue, en plein milieu des bagnoles et des passants, un rappel tonitruant, implacable, de la prévalence du désir sur tout ? »

« Stéphane est un feu très contrôlé, et dont on sent la chaleur par éclairs. Je me demande s'il serait tombé amoureux de moi ; les trente ans de Stéphane, ces palpitantes années quatre-vingt où je pétillais encore le long de l'épididyme paternel, me paraissent une dimension paradisiaque où rien n'aurait été impossible. Je m'y vois haute comme une tour, fascinant cette jeune bête pleine de sève, le baladant dans tout Paris, perçant le mystère de cette femme, la seule qu'il ait aimée au point de lui faire un enfant. C'est peut-être moi, d'ailleurs qui lui aurais inspiré l'idée de se reproduire pour me maintenir dans son sillage - et il m'aurait aimée, puis ce serait lassé, et aurait fini par me haïr pour ces sacrifices que personne ne lui aurait demandés. Je serais devenue cette habitude couchant dans la chambre d'à côté avec le marmot, épuisée et pleine de lait, lasse de le connaître si bien, lasse de ses faiblesses, de ses lâchetés, de ses promesses, méprisée et déshonorée par des bordées entre hommes durant des nuits entières - j'aurais connu les colères de Stéphane, ses reproches, ses incohérences, ses tromperies, peut-être même ses larmes. Et j'aurais pu dire, après des années de cohabitation, qu'il n'y avait pas, mon Dieu, de quoi se mettre martel en tête, que c'était juste un homme comme les autres. On se serait déchirés pour des raisons valables, en hurlant, en cassant des choses, et la nuit, coupable, je serais venue m'asseoir sur le bord de son lit comme maintenant, comme j'aurais posé la main sur ses cheveux, Stéphane aurait ouvert un œil, m'aurait regardée sans bruit, hésitant quant à l'émotion à ressentir, et il aurait soupiré, et aurait dit Oh, chérie ...!  »

« [...] j'aimerais, parfois, pouvoir écrire l'allemand pour traduire l'affection que l'on sent dans tous ces -chen, ces -lein, faisant une caresse des mots les plus banals. »

« Le problème avec ce métier, c'est qu'au bout d'un moment, ton corps ne sait plus quand tu fais semblant et quand tu sens vraiment quelque chose.
[...] Tu te donnes tellement de mal à bâtir cette indifférence, c'est tellement devenu un réflexe, qu'il faut un certain temps pour que ton corps réapprenne à sentir. C'est ça, le vrai problème dans le fait d'être une pute. Le reste, c'est rien - ce que pensent les autres, l'argent, la fatigue, supporter les mecs... Le problème, c'est les mascarades que l'on s'impose et qui deviennent réalité. »

« Mon Dieu, c’était donc possible pour un homme, de se trouver à dix centimètres de cuisses écartées et de continuer à croire qu’il y a une marche à suivre inamovible, une sorte de préchauffage dont la procédure ne changeait ni en fonction des jours ni de l’humeur ni de la compagnie ni du désir ? »

« Le contact avec les muqueuses d'une femme qui n'est pas la leur, surtout lorsqu'elle appartient à tout le monde, a quelque chose d'un cauchemar dont aucun réveil en sursaut ne les sauvera - et d'un juste châtiment divin. Il ne faut pas longtemps à Mark pour devenir blême ; la sensation d'air froid sur sa bite suffi. J'ai à peine commencé à extraire la capote de moi que je le sens secoué de tremblement fébrile de l'homme marié qui voit son empire éclater comme une bulle et imagine déjà dans sa bouche l'amertume de la trithérapie. »

« - Je fais ça pour l'expérience, ai-je renchéri avec hargne - parce que si l'expérience était en effet ma raison première, celle de grimper sur un mec dans ton genre ne me tenait pas précisément éveillée toutes les nuits. »
 
« Dans cette carapace vide que sont les putes, ces quelques carrés de peau loués à merci, auxquels on ne demande pas d'avoir un sens, il y a une vérité hurlant plus fort que chez n'importe quelle femme qu'on n'achète pas. Il y a une vérité dans la pute, dans sa fonction, dans cette tentative vaine de transformer un être humain en commodité, qui contient les paramètres les plus essentiels de cette humanité. 
Et que Calaferte me pardonne de l'avoir si mal compris en le lisant à quinze ans ; ce n'est ni un caprice ni une fantaisie d'écrire sur les putes, c'est une nécessité. C'est le début de tout. Il faudrait écrire sur les putes avant que de pouvoir parler des femmes, ou d'amour, de vie ou de survie. »

« C'est sûr qu'il est plus facile de faire des putes des machines de sexe dépourvues du moindre affect, jetant dans le même panier de mépris et de haine, et tombant miraculeusement amoureuses dès qu'elles posent le pieds hors du bordel - parce que les femmes sont ainsi faites, n'est-ce-pas ? Disons qu'on a voulu les femmes ainsi. Ce serait trop complexe de rendre la parole aux putes et de les voir telles qu'elles sont réellement, pas différentes des autres femmes. Il n'est pas besoin, pour se prostituer, d'être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. Il suffit simplement d'en avoir assez de trimer pour n'acheter que le strict nécessaire. Si quelqu'un doit payer pour la pérennité de ce métier, c'est probablement la société toute entière, l'obsession de la consommation - pas les hommes ni les femmes. »

« [...] il faudrait en faire un bouquin. Ça, c'est une lecture qui me ferait rire. Qui ferait rire toutes les putes. Et toutes les autres, parce que le bordel, au fond, ce n'est qu'un miroir grossissant où tous les défauts, tous les vices des hommes tempérés par le quotidien deviennent assourdissants. »

« Je parle d'un monde où les putes pouvaient choisir d'être des princesses, des elfes, des fées, des sirènes, des petites filles, des femmes fatales. je parle d'une maison qui prenait les dimensions d'un palais, les douceurs d'un havre. 
Maintenant le reste du monde, pour les filles, c'est un abattoir. »

« Le bordel est la part d'humilité inexorable de la société, l'homme et la femme réduits à leur plus stricte vérité - de la chair, qui goûte et sent et frémit sans l'ombre d'une pensée, sans la moindre rationalisation, un plus et un moins qui se pénètrent bêtement puisque c'est là le but ultime, la ligne d'arrivée de cette course folle. Et dans cette bêtise, dans cet encéphalogramme plat du désir de bêtes pour d'autres bêtes, personne n'a conscience du combat éminemment cérébral que ces deux êtres humains livrent contre le temps. Le temps. Parce qu'il n'y a rien d'autre. Le temps, et au bout la mort - la grande soeur de l'ennui, à qui on aurait appris l'honnêteté. »

Quatrième de couverture

«J’ai toujours cru que j’écrivais sur les hommes. Avant de m’apercevoir que je n’écris que sur les femmes. Sur le fait d’en être une. Écrire sur les putes, qui sont payées pour être des femmes, qui sont vraiment des femmes, qui ne sont que ça ; écrire sur la nudité absolue de cette condition, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope. Et j’en éprouve la même fascination qu’un laborantin regardant des cellules essentielles à toute forme de vie.»

Éditions Flammarion, septembre 2019
330 pages
Prix du Roman-News  2019
Prix du roman France Culture- Télérama - 2019
Prix Blù Jean-Marc Roberts

jeudi 10 octobre 2019

Journal de L. ★★★★★ de Christophe Tison

Il se passe un truc assez étrange autour de ce livre en ce qui me concerne. 

Lu deux fois. Un post-it par page, quasiment,  pour marquer les passages, les mots, les phrases que je souhaite conserver. Mon exemplaire (au passage un livre-objet magnifique), ressemble à un véritable hérisson!
Et puis, une chronique, que je n'arrivais pas à écrire, retardée, retardée encore...peut-être, par peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas trouver les mots justes, pertinents, accrocheurs, pour parler de ce brillant récit.
Je me lance aujourd'hui, pour ne pas être trop en retard sur mon engagement avec Babelio et les éditions Goutte d'Or. Et parce que à un moment donné, ben, il faut bien se lancer, jeter par dessus-bord ses petites angoisses, et s'en remettre à l'inspiration du moment et oublier que l'on marche sur un fil.

J'ai adoré, j'ai été soufflée par ce vent de liberté qui existe bel et bien sur ces pages, mais j'ai été aussi oppressée par l'enchaînement  très rapide des événements, des moments, de la courte vie de Lolita, qui se déroulent à un rythme à vous couper le souffle, à vous enlever les mots, à vous donner la chair de poule, à vous meurtrir à tout petit feu... Les pages sont devenues lourdes, à porter, par moment, à l'instar des actes de sexe qui ont été lourds, à porter, eux aussi, indubitablement, pour cette jeune fleur à peine éclose. 
Et il vient de là le rythme de ce roman. C'est Lolita qui raconte. Ce n'est pas Humbert Humbert. Elle l'a eu elle aussi le souffle coupé, alors Christophe Tison ne nous l'épargne pas non plus. Dans le déroulé commun, ordinaire, normal d'une vie, l'épanouissement d'une fleur (à mon sens) doit bénéficier de douceur, de petits butinages tendres et délicats, d'attentions particulières par respect pour ce corps, fragile encore. Lolita, elle, bien jolie petite fleur a éclos. Mais pour elle, pas le temps pour les beaux discours, les tendres caresses, les doux baisers volés...le passage à l'acte s'est fait sans détour, à coups de bite dans son con, avec pour seul préliminaire un jet de sperme dans la gueule. Pas une seule fois. Non. Tous les jours, ou presque, alors que son beau-père et elle se déplaçaient, de motels en motels, de chambres en chambres, de lits en lits...Peu importe le décor, elle n'échappait que rarement aux gâteries physiques de ce pervers dégueulasse, mais pas con du tout. 

Je pourrais écrire encore et encore sur ce livre, mais, d'autres avis, de chroniques, toutes (me semble-t-il) très élogieuses,  me rassurent sur le fait, que si vous avez besoin de plus de matière, il y a de quoi faire sur la toile ou dans les journaux/magazines littéraires. 
Allez, peut-être, un dernier élément à ajouter, au cas où : LISEZ-LE !

Christophe Tison, merci. 
Les éditions Goutte d'or, également merci. D'avoir publié ce brillant récit. D'avoir permis/organisé ce savoureux moment, lundi soir dernier, à La Scala de Paris...un grand moment, d'émotions, superbe. Un de ces moments qui vous font, davantage encore, aimer la littérature. J'en suis ressortie, le coeur tatoué de sublimes mots, les abdominaux renforcés par les rires suscités lors de l'échange entre Christophe et  Marie-Rose...et, les yeux un peu mouillés... beaucoup, en fait. Ces petites gouttes salées se sont pointées assez vite, je dirais. Elles se sont franchement distinguées pendant la lecture, (waouh, quelle lecture, quel moment !) de deux passages du roman, par la sublime comédienne Marianne Denicourt. Elles ont de nouveau manifestées leur présence alors que le documentaire littéraire, réalisé par Pierre-Marie Croquet et Basile Lemaire, était diffusé sur le grand écran de la salle et happait les spectateurs. 
Babelio, je ne vous oublie pas, bien entendu. Merci à vous. J'avais reçu le livre lors d'un masse critique privilégié, et par un heureux, et absolument chouette hasard, vous m'avez permis d'assister à cet événement. MERCI !







« Ils ont traîné deux ou trois longues minutes au soleil (blablabla...merveilleux...main verte...rosiers grimpants....). Oh, vite, vite, qu'ils s'en aillent ! Je voyais le type en gris fondre dans son costume. Il devenait de plus en plus flasque et de grosses gouttes perlaient à son front. Quand ils se sont décidés à partir, il m'a dit  «  à bientôt » et m'a regardée comme s'il n'osait pas me regarder. J'ai mis ma main devant ma culotte et eu un peu honte, mais bon, j'étais chez moi quand même. Des yeux gris fuyants. Ceux de Hummy que je voyais pour la première fois et qui, ce jour-là, n'avait pas du tout l'air d'être drôle, ni d'être dans son assiette. La chaleur sans doute, ou la pudibonderie. Enfin, c'est ce que j'ai pensé à l'époque. Je me suis même demandé s'il n'était pas pasteur ou curé ou même hanté, ou quelque chose dans le genre.
Quand tout fut fini, il a pris ma main et l'a posée sur son sexe encore dur. Elle en faisait à peine le tour. Puis il est retourné se coucher dans le petit lit d'appoint qui devait être le mien.Le lendemain matin, au lieu d'un simple petit déjeuner, il a commandé pour moi un énorme sundae chocolat. Avec des pépites de noisette et une jolie cerise posée sur une montagne de chantilly.J'ai dit merci et soudain j'étais piégée. Muette.
D'ailleurs, il faut que je me mette ça dans la tête : je n'ai plus rien, je n'ai plus que lui, heureusement qu'il est là. Je suis la pauvre Dolores Haze, pas un cent, pas un dollar. Tout est dans son pantalon où je ferais mieux de mettre mes petits doigts dorés. Pour moi, ça sera l'asile d'enfants indigents du comté de Ramsdale ou d'ailleurs ( parce que je ne suis plus d'aucun comté, d'aucune ville, de nulle part), un endroit sévère, plein de cafards, de gosses méchants et pouilleux. Fini les glaces...Au fait, cette glace que t'a payée ton beau-papa ? Elle est bonne, non ? Tu vois comme il est gentil, comme il veut te protéger de toutes les horreurs dont sont victimes les petites orphelines dans les hangars à charbon et les impasses...
Soudain, j'ai senti l'herbe me pousser dans le dos, le monde m'a paru immense et je ne sais comment dire...incroyablement réel. Ce monde allait m'attendre, attendre que je sois grande et libre. Il ne disparaîtrait pas. Il était plein d'espoir, de vies possibles. Alors les milliers de mouches que j'ai dans la t^te depuis quelques jours ont cessé de bourdonner. Et pendant un long moment je n'ai pensé à rien. J'ai eu confiance. Où que j'aille, quelque chose de plus grand me protégeait. Plus tard j'ai pensé à Jésus, à l'âme de ma mère, à celle de mon père ou de ceux qui avaient habité cette terre bien avant nous, mais ce n'était pas ça. Personne ne m'avait fait signe. En fait, il ne s'était rien passé mais c'était comme si tout avait changé.
Toi aussi tu es une poupée. Faite pour attendre sur un lit, pour être caressée, habillée et déshabillée par d'autres que toi. Un objet de chair, mais de la mécanique quand même.
Un flot de semence envahit pourtant les rues sur notre passage, son sexe pend continûment entre ses cuisses, énorme et vulgaire, le mien est rouge sang et ma bouche sent le sperme...mais ils ne voient rien. Ils sont aveugles. Ou alors on est invisibles. On est devenus des fantômes, des revenants qui mangent des hamburgers et font de drôles de bruits la nuit.
Devant les baies ouvertes de la salle où dînent de vieux couples et des familles, je regarde la nuit et la lueur de la ville. Autour de nous, les maisons et les rues vides sont barbouillées de graisse. J'étouffe. L'univers s'est rétréci, il a mangé son ciel, ses continents, ses étoiles, et tous ses souvenirs.
[...] Puis, devant Mick qui lui demandait que je reste encore un tour, juste un tour, il a simplement regardé sa montre et a dit, il est l'heure Dolores. L'heure d'aller au lit. Mais pas pour dormir.
Dans ces moments-là, je ne suis personne, juste un morceau de viande dans lequel il est seul et dans lequel il sera seul jusqu'au bout. Je fais mes yeux de poisson mort, vides et sans âme, en attendant qu'il ait fini. Je suis sa promesse non tenue, l'abîme où il crèvera, je suis un trou sans fond.
Je suis la jeune fille aux yeux pers, la jeune fille qui ne veut plus voyager, qui veut être aimée mais ne sait pas aimer; la jeune fille aux cheveux tressés, ou mal peignés. Celle à qui on passe tous ses caprices. La jeune fille qui a encore acheté une robe bleu ciel à pois blancs (la troisième), qui veut des huiles pour son bain & des sodas à la cerise & qui dit toujours oui... oui autrefois à ses camarades de classe pour qu'ils l'aiment, oui maintenant aux vendeuses des magasins pour qu'elles l'aiment, oui à Hummy pour qu'il prenne un hôtel à colonnade avec piscine... et qui joue ensuite dans sa grosse voiture aux dames pleines d'oseille avec le fric de son mec qui est en fait son beau-père et qui la b****.
La jeune fille double & solitaire & égarée, qui dès qu'elle entre quelque part s'enferme dans la salle de bains, se déshabille & fait couler un bain brûlant & parle à sa meilleure amie, sa jumelle là, dans le miroir où elle trace des mots & des coeurs. Une fille dans la buée, un peu floue.
Je ne suis même pas un point de crayon sur une des cartes du guide, même pas portée disparue dans l'immensité anonyme de l'Amérique.Je suis la jeune fille en cavale, vous ne me voyez pas ? Évadée de force. Trop douce est ma peau, trop doux mon sourire. Je veux qu'on me rattrape, je veux entendre les sirènes de police derrière moi. Et qu'on me ramène à la maison où je pourrais enfin dormir.
Mon sexe est désormais une tirelire anonyme, qui me paiera un bus ou un train pour Los Angeles ou Chicago où jamais il ne me retrouvera.
Los Angeles. La gare est toute blanche, carrelée, les gens crient. On dirait un hôpital traversé par des fous à valises qui ne dévient jamais de leur trajectoire et qui, fatalement, se rentrent dedans. 
C'est fou comme on préfère toujours la souffrance et l'inconfort quotidien à l'inconnu et au bonheur possible.
Moi je veux lambiner comme ce gosse à casquette. M'échapper comme lui et sentir mes pieds nus s'enfoncer dans le sable ondulé et les vagues brillantes de Venice Beach. Sinon, pourquoi le sable, pourquoi les vagues, les forêts et les montagnes ? Elles mourront aussi si elles ne sont pas aimées, montagnes ou forêts.
Il peut faire et dire ce qu'il veut, je serre toujours plus fort son pauvre crâne entre mes jambes de fer et il devient fou, il implore, et ça me fait jouir de l'entendre me supplier. J t'ai à mon tour pénétré Hummy, je suis le maître de treize ans que tu n'attendais pas, vêtu d'une simple culotte et d'un tee-shirt blanc qui moule ma juvénile poitrine, un harpon de souffrance dont les barbes sont fichées au plus profond de toi, je suis ta ruine et ta mort. Et mon pouvoir est si grand qu'il m'effraie.
Une partie du passé meurt avec les gens qu'on aime. Celle qu'on n'a pas éclairée, questionnée.
J'ai vu le sperme et la jouissance des hommes. Dans la rue tout à l'heure avec Hum, juste devant le drugstore. C'était dimanche, ils se promenaient avec leurs femmes et j'étais l'une d'elles. Je les ai regardés dans leurs costumes du dimanche, propres, rasés, parfumés, et j'ai soudain vu leur sperme fuyant en continu de leurs pantalons, suintant derrière eux comme la bave que traînent les limaces, et donnant naissance aux enfants qui les suivaient. J'ai vu ces litres, ces millions de litres de sperme, formant en continu des ruisseaux, des fleuves et un océan gigantesque. Une pleine mer de sperme qui n'appartient à personne, à aucun de ces hommes, et qui est la loi des grands singes, leur violence première et l'aliment de leur folie. Elle est là, invisible, tout autour de nous, elle balade sa tempête dans les rues sans dire son nom. Et chaque homme est le dépositaire, dans ce qui pend entre ses jambes, d'un peu de cette mer qui engloutit les femmes.
Ça m'hallucine, cette activité frénétique, toutes ces minuscules prisons où on dîne en ce moment, pleines de misérables secrets qui n'en sont pas puisque tout le monde fait la même chose, pisse, baise, mastique, bat ses enfants, perd des poils et des cheveux, contemple ses fesses dans le miroir, puis se maquille et s'habille pour sortir quelques heures, impeccablement repassé et figé le temps de quelques sourires, d'une journée de travail ou d'un déjeuner entre filles, pour finalement retourner péter et mastiquer chaque soir dans ce nid puant en ayant fait tout le jour comme si de rien n'était.
C'est toujours pareil. Ça me fout en rogne. Dès qu'une fille n'est pas très jolie comme Rosaline Cowan, elle ne plaît pas aux mecs, enfin, à ceux de notre âge. Ils la trouvent toujours « trop intello »« névrosée » ou autre chose de ce genre, alors que c'est une fille géniale. Ils préfèrent une belle idiote qui fait baver tout le collège, mais n'osent même pas se l'avouer. Âge de mensonge et de paraître, âge sans pitié. De merde et de fer. Ça me rend dingue parce qu'au final, c'est tout ce qui nous restera, l'amour. Tout le reste aura disparu, la beauté de Rosaline avec.
Sans qu'on ait échangé un mot de plus, Clare Q. a compris qui je suis vraiment. Et il me veut. Comme si ma relation avec Hum se voyait sur mon visage. Je sais enfin dans quelle eau je baigne, à quel monde j'appartiens : au sien. Et à celui de tous les pervers de ce continent.
Partons. Jusqu'à ton dernier souffle. Jusqu'à ce que je retrouve le mien. J'ai besoin d'air, de danger et, je n'ai pas peur de mourir.
Je sens qu'il y a une vie différente de ce que je connais derrière tout ça, dans le halo qui entoure le prince-pianiste. Une vie pleine et exaltante, à la fois pauvre et riche où tout brûle jusqu'au bout, et où rien n'est jamais laissé aux regrets.Une vie où on fait l'amour en se donnant, sans contorsions érotiques, sans bites à sucer.
Dans le ciel les étoiles tournent, petits diamants dans un monde de rouille, et comme moi elles ont froid.
[...] je fais tout comme si c'était le dernier jour. C'est comme ça depuis que Hum est venu me chercher, je crois. Un jour à la fois. Ça évite le poids de l'avenir, comme toutes ces filles qui ont peur de ne pas. Ne pas trouver de marie, de famille, de travail, de maison...Moi, je trouve chaque jour ce qu'il y a à trouver. Cette matinée seule et heureuse, par exemple. Et le marchand qui vient d'ouvrir sa minuscule boutique.Je vais prendre fraise-vanille. Ce sont les seuls parfums qu'il a et donc, je n'en désire pas d'autres. Je me contente de ce qui est là, vrai et beau. Une matinée idéale. »

Quatrième de couverture





Éditions Goutte d'Or, juin 2019
280 pages
Prix du Style 2019 

La page, des éditions Goutte d'Or, sur ce roman, c'est par ici.

Teaser document littéraire sur le livre

samedi 28 janvier 2017

Mémoire de fille**** de Annie Ernaux



Éditions Gallimard, collection Blanche, avril 2016
152 pages

Quatrième de couverture


«J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue.» 
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l'onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. 
S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

Annie Ernaux est l'auteur de seize livres aux Éditions Gallimard, parmi lesquels La place (prix Renaudot 1984), Passion simple et Les années. Ses livres ont été réunis dans un recueil intitulé Écrire la vie.

Mon avis ★★★★☆

«Toujours des phrases dans mon journal, des allusions à «la fille de S», «la fille de 58». Depuis vingt ans, je note «58» dans mes projets de livre. C'est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable.»
Voilà, c'est chose faite, Annie Ernaux s'est lancée et nous livre un poignant témoignage sur une période cruciale de sa vie qu'elle avait jusqu'à présent tue, celle traumatisante de ses dix-huit ans, une période de grande métamorphose. Une première expérience sexuelle, loin de du nid familial, qui n'a rien d'idyllique et pour laquelle elle n' était pas préparée, ni par sa mère, ni par son entourage (bonnes soeurs, famille et amies), qui la hantera longtemps et qu'elle nous raconte comme un grand moment de trouble, de honte, une expérience mal vécue et humiliante, confrontée au mépris, à la méchanceté, à la dureté (si je peux me permettre;-)) des hommes, à leur égocentrisme et machisme. Une réalité simplement...
« Ce qui a lieu dans le couloir de la colonie se change en une situation qui plonge dans un temps immémorial et parcourt la terre. Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui ­jeter la pierre. »
« ... la grande mémoire de la honte, plus minutieuse, plus intraitable que n’importe quelle autre. Cette mémoire qui est en somme le don spécial de la honte »
Comment affronter ces moments de confusion tant pour le corps que pour l'âme ? Comment sortir indemne de ce gouffre ? Comment retrouver un semblant de dignité ? Elle trouvera des réponses dans la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, et le temps, les expériences de la vie feront le reste. 
Une écriture thérapie, pour «[déconstruire] la fille que j'ai été» et avec ce roman, remarquablement bien écrit, saisissant, bouleversant, incroyable et désarmant de précision, à la résonance universelle, souvent âpre, la boucle est bouclée...douloureusement à priori, mais un écrit salutaire pour comprendre la jeune fille qu'elle fût en «58». 
«Mais à quoi bon écrire si ce n'est pour désenfouir des choses, même une seule, irréductible à des explications de toutes sortes, psychologiques, sociologiques, une chose qui ne soit pas le résultat d'une idée préconçue ni d'une démonstration, mais du récit, une chose sortant des replis étalés du récit et qui puisse aider à comprendre - à supporter - ce qui arrive et ce qu'on fait.»
Une très belle réflexion sur cette période de désenchantement qu'est l'adolescence.

« J'ai voulu l'oublier cette fille, l'oublier vraiment, c'est à dire ne plus avoir à écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n'y suis jamais parvenue.
Le temps devant moi se raccourcit. Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir. L'idée que je pourrais mourir sans avoir écrit sur celle que très tôt j'ai nommée "la fille de 58" me hante.
Ce n'est pas à lui qu'elle se soumet, c'est à une loi indiscutable, universelle, celle d'une sauvagerie masculine qu'un jour ou l'autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c'est ainsi.
Au fur et à mesure que j'avance, la sorte de simplicité antérieure du récit déposé dans ma mémoire disparaît. Aller jusqu'au bout de 1958, c'est accepter la pulvérisation des interprétations accumulées au cours des années. Ne rien lisser. Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été. 
Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive.
Il n'y a de bonheur réel que celui dont on se rend compte quand on en jouit.(Alexandre Dumas, fils) 
Au fond, il n'y a que deux sortes de littérature, celle qui représente et celle qui cherche, aucune ne vaut plus que l'autre, sauf pour celui qui choisit de s'abandonner à l'une plutôt qu'à l'autre. 
Dans la mise au jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion.»

vendredi 2 décembre 2016

L'origine du monde ***** de Liv Strömquist



Éditions Rackham sous le Signe Noir, mai 2016
144 pages
Traduit du suédois par Kirsi Kinnunen
Parution originale en 2014

Infos Éditeur


Une certaine partie du corps de la femme, celle que Gustave Courbet a évoqué dans son tableau L’origine du monde, a suscité et continue de susciter l’intérêt un peu trop “vif “ de certains représentants de la gent masculine. C’est ainsi que le Dr. Kellogs, l’inventeur des corn-flakes, a pu affirmer que la masturbation provoque le cancer de l’utérus et le Dr. Baker Brown a pu préconiser l’éradication de l’onanisme féminin par l’ablation du clitoris (la dernière a été pratiquée en 1948 !). Si le corps médical n’y va pas avec le dos de la cuillère, les philosophes ne sont pas en reste. Jean-Paul Sartre peut ainsi écrire “… le sexe féminin… est un appel d’être, comme d’ailleurs tous les trous”… Sous la plume acérée de Liv Strömquist, défile toute une galerie de personnages (pères de l’église et de la psychanalyse, pédagogues, sexologues) dont les théories et les diagnostics ont eu des conséquences dévastatrices sur la sexualité de la femme. Après avoir disséqué, dans Les sentiments du prince Charles, le mariage en tant que construction historique et sociale, Liv Strömquist lève le voile sur des siècles de répression sexuelle et fait voler en éclats toutes les idées fausses autour du sexe féminin, sans oublier d’égratigner – au passage – l’obsession de notre culture pour la sexualité binaire. Dans ce nouvel essai en bande dessinée, Liv Strömquist nous surprend encore une fois par la justesse et la clarté de son analyse, ses allées et retours effrénés entre passé et présent, ses parallèles inattendus et, surtout, son omniprésent humour au vitriol.

Mon avis ★★★★★


Une bande dessinée décapante sur le ...sexe féminin.
Tout un ouvrage qui met en scène les femmes et leur sexualité à travers le temps : la perception du sexe dans les anciennes sociétés et son évolution dans la société occidentale contemporaine, une société régie par les religions patriarcales. 
Il fallait y penser, il fallait le faire, et c'est très bien fait !
Pamphlet politique, féministe extrêmement bien documenté et très instructif, un peu violent à l'égard de ces messieurs "Les zinzins de la zézette", et assez drôle aussi. 
Dans le premier chapitre, l'auteur dresse un palmarès des hommes - médecins, religieux, obstétriciens, sexologues, psychologues, philosophes - qui se sont intéressés un peu trop au sexe de la femme et qui ont tous à leur façon "massacrer" le sexe féminin et son image. Un petit exemple avec l'un des penseurs occidentaux les plus influents : Jean-Paul Sartre, qui dans "L'Être et le Néant" décrit comme suit le sexe féminin : «...c'est un appel d'être comme d'ailleurs tous les trous; en soi la femme appelle la chair étrangère qui doive la transformer en plénitude d'être par pénétration et dilution.» 
Le deuxième chapitre aborde la représentation du sexe féminin et sa définition par rapport au sexe masculin. 
Le troisième se penche sur l'orgasme, alors que le quatrième et le cinquième évoquent respectivement la "Honte" ressentie par les femmes et les règles.

Le ton est acerbe, vindicatif, mais à la fois très blagueur et décalé. Liv Strömquist prend le lecteur à partie, le tutoie, l'implique dans ses réflexions, et le pousse ainsi à prendre naturellement part à la réflexion, à s'interroger, à se rendre compte de toutes les méfaits, tous les dires erronés qui ont eu trait autour des organes génitaux féminins, que l'on ne nomme d'ailleurs pas correctement, même dans les livres de sciences, c'est pour dire. 

Passionnant, une mise au point percutante, à mettre dans de nombreuses mains masculines comme féminines (je pense aux adolescentes et à leurs mamans) ;-)