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samedi 3 octobre 2026

Les évadés du convoi 53 ★★★★★ de Benjamin Fogel

Comment concevoir l'inconcevable ?

Certainement la question qui m'a accompagnée tout au long de ma lecture des Évadés du convoi 53.

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. Plus d'un millier de Juifs sont emmenés vers Sobibór. Treize d'entre eux vont tenter de s'évader.

Mais avant cette évasion, Benjamin Fogel nous raconte l'« avant ». Celui où l'on ne sait pas encore. Celui où l'on cherche à comprendre ce qui arrive, où l'on veut croire que tout finira par s'arranger.

Paul se pense français avant d'être juif. Sa famille est française. Elle a toujours vécu en France, travaillé, aimé, chanté, ri.

Alors pourquoi seraient-ils en danger ?

On voudrait pouvoir leur dire ce que l'on sait, nous, lecteurs. Leur dire de partir. De fuir. De ne pas croire. Mais eux avancent dans cette histoire avec leurs propres repères, leurs espoirs, leurs incompréhensions.

Et c'est terrifiant.

À Drancy, l'absurde devient quotidien. Les règles sont arbitraires. Les hommes disparaissent. On ne sait pas pourquoi certains sont épargnés, pourquoi d'autres sont emmenés. On s'accroche aux rumeurs, aux nouvelles venues de l'extérieur, à un geste, une parole, un espoir, même minuscule.

Et malgré tout, on continue à vivre.

On parle des repas du shabbat, des carpes farcies qui nageaient encore dans la baignoire familiale, des boulettes de pain azyme plongées dans le bouillon.

On chante.

On rit parfois.

On s'entraide.

La musique devient un lien. Une façon de rester ensemble, de rester humain.

Alors qu'on cherche à les réduire à une catégorie, à leur retirer leur identité, leur liberté, leur dignité, ils continuent à être des fils, des frères, des pères, des amis. Des hommes avec leurs défauts, leurs contradictions, leurs désirs, leurs peurs.

Pas des héros.

Des hommes qui essaient de survivre.

D'ailleurs, revenons à cette évasion.

Treize hommes qui tentent le tout pour le tout.

Treize hommes qui refusent de se laisser conduire vers une mort qu'ils ne peuvent encore pleinement imaginer.

Benjamin Fogel ne fait pas de leur courage une légende. La peur est là. Le doute aussi. Et parfois même la culpabilité de celui qui s'échappe quand d'autres restent derrière lui.

Car survivre, c'est aussi vivre avec ceux que l'on n'a pas pu sauver.

Et au milieu de cette histoire terrible, j'ai ressenti comme un souffle, une reconnexion à ce qui devrait être une de nos principales préoccupations : la nature.

La neige. Le silence. La beauté presque intacte d'un paysage.

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse » rendent alors d'autant plus absurde la situation.
« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau.

Il espère qu'il va neiger à nouveau. »
Ce passage ....

Comment le monde peut-il être si beau lorsque les hommes sont capables d'une telle haine ?

Mais quelle contradiction impossible entre la beauté du vivant et la folie meurtrière des hommes !

Vient ensuite l'après.

Parce que survivre ne signifie pas que tout est fini.

Le corps garde les traces. Les souvenirs aussi. Certaines blessures ne se referment jamais complètement.

Cette histoire est celle du grand-père de Benjamin Fogel. En la racontant, il transmet une mémoire familiale, mais il nous la confie aussi.

Et ces mots de Paul, des années après sa déportation semblent résumer ce que cette lecture laisse derrière elle :

« Les hommes sont des hommes. »

Après tout ce qu'il a vécu, cette phrase toute simple m'a bouleversée.

Parce qu'elle dit l'essentiel.

Parce qu'elle nous rappelle aussi combien vite nous pouvons oublier.

L'Histoire.

Ce qu'elle nous a appris.

Ce que la haine, le racisme, l'antisémitisme et la déshumanisation peuvent produire lorsque l'on cesse de voir l'autre comme un être humain.

Une lecture poignante, nécessaire.

Pour ne pas oublier.

Pour transmettre.

Et peut-être, surtout, pour rester vigilants.

« Pour mon père, Bernard, et sa sœur, Hélène.

Pour ma fille, Judith.

À la mémoire de Paul Fogel, Robert Fogel, Sylvain Kaufmann, Hugues Steiner, Jacob Reymann, Léon Foucksman, Bernard Rozenberg, Sacha Benno Breslerman, Pierre-Jacques Braunschweig, Gilbert Koffmann, Angelino Schwarzwald, Jean Kotz et Josek Goldberg. »

« L'héroïsme est une valeur surcotée de nos jours. On devient militaire pour défendre son pays, pas pour se suicider collectivement. Ça m'aurait fait une belle jambe de crever là-bas pour que les boches marchent quand même sur Paris. »

« Robert liste les mets qu'il aimerait avaler au lendemain de la guerre. Plus que la liberté perdue, c'est la nostalgie des plats servis lors des shabbats en famille des raviolis au bœuf noyés dans la sauce, des boulettes de farine de pain azyme plongées dans le bouillon, et des carpes farcies, qui s'agitaient dans la baignoire avant d'être assommées et cuisinées par les tantes de Paul - qui les amène à parler de l'ancien temps. Chez les Fogel, faire le shabbat a toujours été un rite culturel, une occasion de manger, chanter et rire ensemble, sans s'inquiéter de l'heure qui tourne. Armand, tout comme Hélène et sa fratrie - ses trois sœurs et ses deux frères, Albert et Léon, ne vénère pas Dieu. La religion est une lubie d'Israël Schneidermann, le père d'Hélène. Originaire de Varsovie, en Pologne, il a immigré en France avec ses six enfants, en 1892, après une étape en Angleterre, vite quittée à cause des obligations militaires imposées aux citoyens et de la difficulté d'y vivre pleinement sa judéité. Pour faire plaisir à leur grand-père, Robert et Paul ont appris l'hébreu et fait leur bar-mitsva. Mais aussitôt lu le passage de la Torah sélectionné par Israël, ils ont tout oublié du langage rituel de leurs aïeux. Pour les Fogel, être juif signifie moins croire en une entité supérieure qu'aux vertus des bons moments en famille. Israël, trop âgé pour faire sa loi, n'impose plus aucune pratique religieuse. »

« Robert entonne Shalom aleichem de sa voix d'opéra, bientôt soutenue par celle de leur père. Le visage fatigué d'Israël se détend. Hélène et lui battent la mesure. Face à la bonne humeur générale, Paul se demande à quel point ses proches font semblant. Sous leur air guilleret, ils sont peut-être dévorés par une terreur qu'ils préfèrent taire. À l'instar de ses parents, Paul répète à l'envi ne pas être en danger. Il est français. Et les Français ne seront pas envoyés en Allemagne. Il est un citoyen à part entière. Sa famille a déjà prouvé sa loyauté à la France: au quotidien et au combat. C'est en confiance qu'Armand les a poussés à s'inscrire sur les registres spéciaux et à faire tamponner leurs papiers du mot « Juif », un tampon à l'encre rouge, de 1,5 centi-mètre de large sur 3,5 de long. Robert, lui aussi, en est convaincu: tous les Juifs de Paris qui devaient être déportés ont été arrêtés l'été dernier, lors de la rafle du vélodrome d'Hiver. Mais ne se voilent-ils pas collectivement la face ? La publication des ordonnances successives ne laisse pas place au doute. On les a humiliés, rabaissés, traités comme des moins-que-rien. L'impensable s'est déjà produit.

Paul trouverait injuste qu'on le mette en prison parce qu'il est juif, lui qui se fiche bien de la religion, et qui se sent moins juif que tout. Paul est français avant d'être juif. Paul est parisien avant d'être juif. Paul est même menui-sier avant d'être juif. S'il devait définir son identité, sa judéité n'arriverait pas dans les dix premières caractéristiques citées. Pour autant, la certitude d'être dans son bon droit ne dissipe pas ses angoisses nocturnes et les mau-vais pressentiments associés. Il sait qu'il fuit la vie et que celle-ci ne tardera pas à le rattraper. Il aurait dû reprendre son poste à la menuiserie, plutôt que de traînasser dans sa chambre. Il devra payer, non pour sa judéité, mais pour sa paresse. En faire le moins possible est une préoccupation constante chez lui.

Bien qu'il ne s'épanche pas, de peur de voir ses inquié-tudes partagées, la hantise de l'arrestation le ronge. Chaque nuit, Paul se réveille en sueur. Ses cauchemars sont quotidiens. Les Allemands viennent le chercher par la peau des fesses pour le remettre au boulot. Ou bien ils s'en prennent à Robert. Cette frousse lancinante lui fait regretter le manque d'initiative de ses parents. Lui et son frère ont insisté à de multiples reprises pour que la famille quitte Paris, mais chaque fois Armand a haussé les épaules et répondu : « C'est bon pour les bourgeois ça. Nous n'avons ni les moyens ni le réseau nécessaires pour tout abandonner. » Rester à Paris est un mauvais calcul. Ils devraient fuir en zone libre. Coûte que coûte. »

« Une des nombreuses absurdités qu'Hugues ne s'explique pas. Neuf mois qu'il est à Drancy et il ne comprend toujours rien au fonctionnement du camp. Successivement mouroir, camp d'internement et camp de transit parfois les trois en même temps, Drancy est une aberration qui met en échec la pensée humaine. On ne peut pas s'y déplacer sans risquer à tout moment d'at-tirer l'attention d'un policier mal intentionné, investi des pleins pouvoirs. Le moindre geste, aussi inoffensif soit-il, la moindre parole peuvent engendrer une punition, voire être passibles du mitard. Un sourire à un ami, et un coup peut s'abattre sur vous. La liste exhaustive des interdictions n'est affichée nulle part. Chaque policier peut inventer et modifier celle-ci selon son bon vouloir. Il n'y a pas de règlement officiel, mais s'il existait, l'inhumanité en serait l'un des principes fondateurs. »

« Un gus, ancien assistant d'un avocat aryen, lequel n'avait rien pu faire pour le sauver, lui a dévoilé la stratégie des Allemands: hiérarchiser les Juifs pour mieux les diviser, conférant à certains le rôle d'encadrant ou de sous-encadrant, octroyant privilèges et protection temporaire à d'autres, obligés de fermer les yeux pour ne pas perdre leur statut, quand ceux placés arbitrairement en bas de l'échelle subissaient les coups et la brutalité des gendarmes. Hugues a compris qu'il faisait partie des cibles. Des moins-que-rien. Il fallait qu'il quitte cet endroit. »

« Survivre ou mourir n'était à Drancy qu'une question de chance. Sylvain, comme les autres, devait composer avec la difficulté de voir disparaître ses amis et ses connaissances. On croisait des gens dans la cour, dans la queue pour les latrines, on échangeait quelques mots à voix basse. On partageait espérance et douleur, et un jour on réalisait qu'ils n'étaient plus là, mais partis pour cet ailleurs sur lequel on entendait les pires rumeurs. »

« Malgré l'hostilité du lieu, les internés se démenaient pour refaire société. Hugues n'avait pas d'éducation religieuse et n'avait jamais fait grand cas de sa judéité. Auparavant, il vivait au 242 rue du Faubourg-Saint-Antoine, chez son père et sa belle-mère, Manou, aryenne et non juive, dans une ambiance où chacun laissait ses croyances de côté - il voyait sa mère principalement pen-dant les vacances. Il ne savait pas qu'il existait un état d'esprit juif, une manière juive d'habiter le monde. En dépit de la haine endurée, il était désormais fier d'être juif. Même s'il ne comprenait pas bien la nature de cette identité, il avait la conviction d'appartenir à un peuple. »

« Ce sera bientôt l'instant de vérité. Depuis la fenêtre, Hugues observe les maisons des bons Français, qui se comportent comme si de rien n'était. S'il les avait en face de lui, il insulterait ces enfoirés qui jouissent de la vie sans se préoccuper de ceux qui crèvent à quelques mètres de leur meublé. Il va se coucher, avec sa terrible boule au ventre pour seule compagnie. La présence du couteau, caché sous son oreiller, lui fait fantasmer des actes héroïques, qu'il doute d'être capable de réaliser.
Les jours suivants, Hugues reste dans l'expectative, tan-dis que Sylvain se démène pour leur éviter d'être inscrits sur la liste. Seul motif de réjouissance pour Hugues : son père, Charles, n'a toujours pas été transféré à Drancy. Avec un peu de chance, il passera entre les mailles du filet.
Le 28 février 1943, quand un car dépose les derniers Juifs arrêtés, Hugues et Sylvain n'ont pas encore été déportés. Hugues regarde ces gens qui rejoignent Drancy, sans savoir qu'ils n'y resteront que quelques jours, le temps de se voir attribuer une place dans un convoi. Parmi eux, Paul et Robert Fogel, accompagnés de leurs parents. »

« Les rumeurs contradictoires avaient même pour effet d'adoucir la réalité. Drancy est bien le plus grand ghetto de France. 
Les premiers jours, elle essaye de se raisonner. On ne laisse pas les innocents en prison. Aucun pays ne tolérerait ça, y compris en temps de guerre. Tout s'arrangera une fois l'absence de délit et leur nationalité française prouvées. Malgré cette évidence, elle ne peut pas s'empêcher de pleurer. Elle a entendu un homme dire à un médecin juif arrivé après eux que Drancy est l'anti-chambre de la mort. Depuis, elle souhaite à la fois fuir loin de cet endroit et y rester pour ne pas connaître la prochaine étape. Au moins peut-elle se réjouir de ne pas avoir été séparée d'Armand et de ses enfants, contrairement à leur voisin de lit, marié religieusement, sans régularisation civile, qui a été placé dans un bloc différent de celui de sa femme. »

« La musique reste le ciment des âmes juives [...]. »

« Hélène ne peut pas rester silencieuse face à l'injustice. Elle doit rencontrer les dirigeants du camp, leur expliquer leur innocence. Les policiers ont dit que Robert côtoyait des non-juifs au travail. Mais si c'est arrivé, c'était forcément contre sa volonté. Elle doit plaider leur cause. Elle a entendu parler d'un chef d'escalier qui aide les gens. Sylvain Kaufmann, c'est ainsi qu'il s'appelle. Il aurait réussi à faire libérer un type en disant que sa mère n'était pas juive, que son père n'était pas son père, qu'il était l'enfant de l'amant, un Allemand reparti dans son pays après la Première Guerre mondiale. Les autorités l'ont cru et l'homme a été remis en liberté. Il se trouve que ce Sylvain Kaufmann aime écouter Robert chanter. La musique reste le ciment des âmes juives, et elle l'a vu assister religieuse-ment à une prestation de son fils. Sylvain pourra peut-être les aider à prouver leur probité. Ou mieux, à leur obtenir un « certificat de non-appartenance à la race juive ». Ce serait mérité, tant Hélène, malgré les remontrances de son père, n'a jamais prié Dieu. »

« Depuis son arrivée à Drancy, Robert fuit ses parents. Le désespoir gangrène sa mère, tandis que son père minimise la gravité de la situation pour la rassurer. Il ne leur en veut pas. Ils réagissent comme ils peuvent, abasourdis par les événements. Ce qui rend à Robert leur présence insupportable, c'est d'être à l'origine de leur malheur. Dans les larmes d'Hélène, il voit sa faute. Dans l'attitude prévenante d'Armand, il débusque sa lâcheté. Sa famille le savait frivole, enclin à s'amouracher de la première jolie fille venue, mais jamais ils ne l'auraient imaginé privé de bon sens. Il a été incapable de contenir sa concupiscence. De retenir un temps ses élans. Il était même sincèrement tombé amoureux de Lucie et de Charlotte. Il lui a été impossible de choisir. L'idée d'abandonner l'une pour l'autre le plongeait dans un mal-être qu'il a préféré enfouir sous une conduite volage. Il voulait l'une et l'autre, quitte à mentir. Quitte à blesser. Quitte à tout perdre. »

« Il s'est cru au-dessus des lois, confiant dans sa jeunesse, sûr que la chance lui sourirait, parce qu'il était un gars malin, talentueux et débrouillard. Il n'a pas écouté son père. Il portait négligemment l'étoile jaune, se comportait à l'hôpital comme un citoyen lambda ce qu'il était persuadé d'être. Et, par-dessus tout, à l'heure où les bons Français patriotes dénonçaient les Juifs sans le moindre état d'âme, il a trahi une jeune catholique sensible, persuadée que, les combats finis, Robert deviendrait son époux; une ardeur qu'il n'a jamais temporisée et dont il s'est enivré, fier de la passion qu'il suscitait dans le cœur de Lucie, sans s'inquiéter des ravages que causeraient ses tromperies si elles venaient à être révélées. »

« Malgré ses mauvais pressentiments, Robert s'efforce de rester du côté des optimistes, convaincus que les Juifs sont bien traités à Pitchipoï, parce qu'on les laisse emporter leurs bagages ; parce qu'on leur échange leur argent contre des reçus, qu'ils pourront une fois arrivés à destination convertir en monnaie locale ; parce que des cartes postales, vantant des conditions de vie décentes, ont été envoyées par des déportés depuis la Pologne. « S'il s'agissait d'en finir avec les Juifs, les Allemands ne se donneraient pas autant de mal pour brouiller les pistes, lui dit un gars. Ma main à couper qu'il fait bon vivre dans les camps de travail germaniques, comparé à Drancy. » Robert acquiesce, mais à l'intérieur de lui ses entrailles sont en charpie. Il n'est pas dupe de l'autopersuasion à l'œuvre. »

« - C'est mieux que rien, déclare Sylvain en s'emparant des outils de fortune. Je savais que je pouvais compter sur toi.
- Je ne comprends pas comment tu fais, Sylvain.
- Pour faire quoi ?
- Pour rester optimiste.
- Je ne suis pas optimiste, rétorque Sylvain. Je n'ai pas cette naïveté. Mais je refuse de mourir. C'est difficile de le percevoir en ces temps sombres, mais Dieu est avec nous !
- Et il y a des raisons de se réjouir.
- Je ne vois pas lesquelles.
- Tu te souviens des sœurs Rosenberg ?
- Paulette et Sophie.
- Avant mon départ pour Beaune-la-Rolande, j'ai reçu une carte de Sophie. Elle et sa sœur vont bien. Elles pensent à nous. Sophie me donne aussi des nouvelles du rabbin Élie Bloch, dont je t'avais parlé. Il ne baisse pas les bras et continue la lutte. »

« Sur le quai, les corps compressés les uns contre les autres n'arrivent plus à masquer leur odeur de peur, amplifiée par le passage de flambeau des vaincus aux vainqueurs. Une transpiration âcre, qui humidifie des vêtements déjà sales. Classés et orientés par les Allemands, mais déclassés et désorientés par les événements, les internés se serrent, se collent, se soutiennent. Les familles se cherchent, se retrouvent, avant d'être à nouveau séparées. Les coins des valises cognent les genoux et les cuisses, chacun faisant son possible pour se faufiler avec ses bagages, ultime rempart avant la déshumanisation, et protéger ses dernières possessions matérielles, après la vérification et le tri réalisés par les chefs de groupe au moment du départ. « Tant qu'ils nous laissent nos affaires, il y a de l'espoir », pense Robert. L'espoir de ne pas vivre dans le dénuement le plus total. De ne pas être réduit au rang d'animal dont on exploite les ressources avant l'abattage. Un espoir si mince qu'il ne peut influer sur sa décision de s'évader. Un espoir qui n'est pas un moindre mal, mais une moindre mort. Une mort repoussée. Une mort vers laquelle ses parents, Armand et Hélène, se dirigent sans la moindre chance d'en dévier. À ce compte, foutu pour foutu, Robert devrait convaincre son père de s'enfuir avec eux. Mais ce serait officialiser qu'Hélène est une morte en sursis, qu'ils doivent abandonner à son sort. Une pensée qu'il ne peut concevoir. Et encore moins formuler. »

« Leur projet d'évasion est voué à l'échec. Ils ne pourront jamais percer cette coque. Ils vont devoir s'entasser dans ces voitures sinistres, dénuées en apparence d'ouvertures laissant passer la lumière. Sur la façade du convoi, on peut lire « hommes : 40 / chevaux en long : 8 ».
- Tu crois que l'inscription date d'avant la guerre ou que ce sont les Allemands qui l'ont ajoutée ? demande Paul à son frère.
- Transporter des Juifs dans des wagons de marchandises ? Il n'y a que les nazis pour avoir de telles idées.
- J'ai un oncle qui travaillait au chemin de fer, intervient Jacob Reymann, qui faisait partie de la chambrée de Sylvain Kaufmann. Ces trains-là ont toujours transporté des hommes sur de courtes distances, pour des questions pratiques. Le problème, ce n'est pas de savoir si ces wagons sont faits pour accueillir des gens, mais combien ils peuvent en contenir. Regardez combien nous sommes... On ne va jamais tous rentrer.
Ils vont nous parquer comme des animaux. »

« Ils sont 13 forcenés prêts à s'évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. « Comment savoir, songe Paul, qui ne veut penser à rien, et seulement se laisser porter par l'espoir. »

« Il est à l'abri. Le voilà soulagé. Mais soulagé de quoi ? D'être en vie ? Perdu en territoire ennemi, le visage en sang, alors qu'un millier de Juifs, avec qui il a partagé peines et souffrances, se dirigent vers une mort quasi certaine ? Soulagé que les nazis s'emparent du monde, et que son peuple s'apprête à disparaître de la surface de la Terre ? Une bouffée de colère le traverse. Sylvain refuse cette injustice. Il connaît son Dieu. Une telle cruauté ne pourra pas triompher longtemps. Il doit se focaliser sur sa survie et celle de ses camarades. Mais une inquiétude le saisit. Hugues, Paul et Robert auraient-ils pu être happés comme lui par le train, et ne pas s'en tirer ? Ou repérés par un garde ? Non, ils vont arriver d'une minute à l'autre. Eux aussi ont dû encaisser le choc, puis s'éloigner des voies. Sylvain plonge son regard dans la nuit, espérant y distinguer les silhouettes de ses amis venus le rejoindre. »

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau. 
Il espère qu'il va neiger à nouveau. »

« Le jeune homme est manchot. « C'est de naissance », lui dit Paul, traduisant en simultané les paroles de Johanna. Un bras manquant ne fait pas de Hans un poids pour la société, mais l'a prémuni d'une carrière dans la Wehrmacht. C'est un tel soulagement de le savoir diminué. « Il est comme nous », pense Pierre-Jacques, et cette idée lui fend le cœur, car il réalise en la formulant que c'est ainsi que le monde considère désormais les Juifs des êtres diminués, des invalides qui ne cochent pas les cases. En réalité, Hans n'est pas diminué. Il ne correspond simplement pas aux fantasmes mythologiques des nazis. En cela, Hans est un allié des Juifs, des Tsiganes, des communistes, des homosexuels et des vagabonds. »

« Face au ridicule de la situation, Gilbert Koffmann voudrait se laisser aller, glousser lui aussi un bon coup. Car la mort ne tardera pas à arriver, et c'est peut-être sa dernière occasion de rigoler. Il aime ça, rire. Et manger. Et boire. Et faire l'amour. Et tout ça va disparaître, emporté par une balle qui lui transpercera le cœur.
Le rire ne vient pas. Il est bloqué quelque part dans ses entrailles. La seule chose qui vient, c'est une terrible envie de pisser, la vessie comprimée par la peur.
L'un des agents braille des mots en allemand. Gilbert ne comprend pas ce qu'il dit, mais ça doit ressembler à  « Mettez-moi ces charlots au trou ! » »

« Il fallait de sacrées tripes pour tuer des centaines de personnes par jour, en appuyant soi-même sur la détente ou en prononçant les ordres sans ciller. Il ne fallait ni fléchir ni blêmir. Ne pas laisser le doute s'immiscer, maîtriser les haut-le-cœur, contrecarrer les émotions qui nuisent à la haine. Préserver son autorité. Justifier sa place par sa constance et son imperturbabilité. Si personne ne s'était aperçu de rien, Heinz Hellenbroich le savait en son for intérieur : il n'avait pas été à la hauteur. Ne pas considérer les Juifs comme des êtres humains ne changeait rien à l'affaire. Tuer quotidiennement des centaines d'animaux lui aurait provoqué les mêmes douleurs au ventre, les mêmes pico-tements colorés sur les joues. Il n'était pas l'homme qu'il croyait être. »

« Il espérait que la suite de son existence adoucirait la douleur. La Shoah s'exprimait chez lui à travers ses stigmates. Paul avait des crises d'épilepsie post-traumatiques, consécutives aux coups sur la tête reçus dans les camps. Il prenait des barbituriques pour contrôler les convulsions. Il mentionnait la déportation comme la cause de sa condition, sans s'appesantir. Il se concentrait sur le présent, dans l'espoir de s'inventer un futur, ignorant combien ces deux années dans les camps avaient irrévocablement modifié sa personnalité. »

« « Si vous aviez un message à leur transmettre, qu'est-ce que vous leur diriez ? » ajoute Jacky Assoun. « Je dirais que l'antisémitisme primaire, comme il l'a été en Allemagne, c'est la pire des choses, répond Paul. Non seulement l'antisémitisme, mais le racisme. C'est la même chose. Parce qu'avec tout ce qu'il se passe actuellement dans le monde... Les uns contre les autres, parce que celui-ci est musulman, celui-ci est catholique, celui-ci est orthodoxe... Et les bagarres qui s'en suivent ! C'est affreux. Je considère ça comme du racisme, encore que le mot racisme... La race, ça n'existe pas. Les hommes sont des hommes. »
Cette réponse, Paul l'a formulée il y a trente ans. C'est une phrase spontanée, qu'il n'avait pas préparée, et qu'il a prononcée après un entretien éprouvant durant lequel il a raconté sa déportation, de son arrestation au décès de son frère. Ce n'est pas la réponse d'un politique, d'un philosophe ou d'un intellectuel ayant consacré sa vie au monde des idées. On ne formulerait plus les choses ainsi, mais cela reste les mots de mon grand-père. Et après tout ce qu'il a vécu, on peut y trouver une forme de vérité. Non pas l'espoir que plus jamais de telles atrocités ne se reproduiront, mais l'effarement de constater qu'elles se perpétuent. »

« « Cher Sylvain, je ne saurais jamais de quelle façon compenser ce que je te dois, c'est-à-dire tout. Tu sais donc que d'être parmi les survivants nous rapproche encore plus l'un de l'autre et pour cela encore merci. Je t'embrasse fraternellement. Ton obligé. Paul Fogel »

Quatrième de couverture

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. À son bord, plus de mille Juifs déportés vers le camp d'extermination de Sobibór, en Pologne. Treize d'entre eux vont tenter le tout pour le tout afin d'échapper à la mort. Ce roman haletant raconte leur incroyable évasion.

Les évadés du convoi 53 retrace une histoire vraie, celle de Paul Fogel, le grand-père de l'auteur, et de ses compagnons d'infortune. Une histoire de survie au cœur de l'Allemagne nazie, où la force du collectif apparaît comme le dernier espoir des condamnés.

Écrivain et éditeur, Benjamin Fogel est notamment l'auteur de « La Trilogie de la transparence » (Rivages/noir, 2019-2024).

Éditions Gallimard,  février 2026
295 pages 

jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

Il y a de l'amour dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais j'ai été gênée par la tendresse qui transparaît malgré tout, car certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe, et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »
Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit : déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles", et c'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. Sur ce point précis, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages

dimanche 9 août 2026

La cinquième femme ★★★★☆ de Maria Fagyas

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre. »
Difficile de mieux dire.

Budapest, octobre 1956. L'insurrection gronde, les rues sont transformées en champ de bataille et les morts s'accumulent. Lorsque l'inspecteur Nemetz découvre cinq femmes tuées devant une boulangerie, l'une d'elles attire particulièrement son attention ; la veille, elle était venue lui demander sa protection, affirmant que son mari voulait la tuer.
Commence alors une enquête aussi singulière que son personnage principal. Nemetz ne cherche pas seulement à savoir qui a tué, mais ce qui se cache derrière les actes, les mensonges et les silences. 
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme. »
Le meurtre devient une porte d'entrée vers la psychologie des personnages, mais aussi vers une société en pleine désagrégation.
Car l'Histoire est partout. Dans les rues de Budapest, dans les pénuries, les dénonciations, le marché noir, les règlements de comptes et surtout dans cette insurrection de 1956, immense espoir de liberté bientôt écrasé par le retour des chars russes.
J'ai aimé cette façon de mêler l'intime et le politique, de brouiller les frontières entre résistance, compromission et survie. Dans cette ville où la mort est devenue presque ordinaire, Nemetz continue pourtant à chercher la vérité sur une seule victime. Parce qu'il est policier. Parce que, pour lui, comprendre n'est pas juger.
« Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment. »
Un polar sombre, atypique et profondément humain, qui m'aura autant intéressée par son enquête que par le portrait d'une Budapest meurtrie par l'Histoire.

Une belle découverte de cette collection Série noire de Gallimard.

Début de la Préface 
« Du 23 octobre au 10 novembre 1956, Budapest vécut une insurrection spectaculaire, parenthèse tragique dans le parcours pour le moins accidenté de la Hongrie : en 1944, les troupes de Hitler avaient envahi le pays, elles furent chassées par les Russes en 1945. Les Hongrois campaient depuis lors dans une sorte d'immobilisme résigné, et le soulèvement initié par les étudiants leur redonna de l'éner-gie. Les habitants de Budapest se battirent avec ferveur, les très jeunes surtout, téméraires, exaltés par les combats de rue. Ils crurent un moment la victoire à portée de fusil, et au bout du compte se prirent de plein fouet le retour de l'occupant qui, selon son habitude, avait feint le retrait pour revenir en force. Le 1er novembre, dans un calme onirique, on balayait les débris des combats et se prenait à espérer. Le 4 novembre, les Russes sifflèrent la fin de la récré. »

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre, qui exerce une fascination inattendue, en raison certes du fond historique et politique, mais aussi de la remarquable complexité des personnages qui l'animent. » MARIE-CAROLINE AUBERT en fin de Préface 

« - Qu'est-ce que vous tapez là ? lui demanda-t-il.
- Mes dernières volontés, fit-elle en haussant les épaules.
Elle se leva pour lui prendre son pardessus et le suspendre à une patère, puis demanda, comme elle le faisait chaque jour depuis vingt ans :
- Alors, quoi de neuf dans le vaste monde ?
Et, comme toujours, elle posa cette question d'un ton qui laissait entendre qu'en admettant même qu'il y eût du nouveau elle s'en fichait complètement.
- Rien de bon, fit Nemetz.
Cette réponse, qu'il faisait invariablement depuis vingt ans, était particulièrement adaptée à la situation. Elle valait pour tous les événements, mineurs ou majeurs, du siècle, de l'invasion de la Hongrie par Hitler en 1944 à l'insurrection en cours, en passant par la libération par les Russes en 45. »

« - La police est-elle capable de protéger les personnes en danger ? demanda-t-elle après un long silence.
- Cela dépend, et de la personne et du danger.
Elle posa sur Nemetz un regard chargé de reproche. Elle était venue avec un récit très au point, chaque détail de sa prestation étant soigneusement prémédité. La réplique qu'elle avait espérée ne correspondait pas à ses attentes et cela la contrariait.
- Mon mari veut m'assassiner. Il faut que la police l'arrête. Sinon, il me tuera.
Elle avait le souffle court, mais elle contrôlait parfaitement ses nerfs et elle ne quittait pas l'inspecteur des yeux, sans ciller. Nemetz en conclut que ce n'était pas la panique qui l'avait amenée dans son bureau et qu'elle suivait un plan prémédité. Elle avait l'intention soit de se venger de son mari, soit de se débarrasser de lui.
- Comment savez-vous que votre mari cherche à vous tuer ? demanda l'inspecteur. Quelqu'un vous a prévenue, ou a-t-il déjà fait une tentative ?
Son ton placide sembla agacer la visiteuse, dont le regard fut traversé d'une lueur de colère. 
- Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il est bien décidé à me tuer.
- Ce sont de bien grands mots, fit Nemetz en hochant la tête. Je vous conseille d'y réfléchir à deux fois avant d'agir imprudemment. Il y a parfois dans la vie d'un couple des moments difficiles qu'il est préférable d'oublier le lendemain. Un homme peut même se laisser aller à des gestes regrettables. Cela ne signifie pas qu'il ira jusqu'à assassiner sa femme.
- Vous ne comprenez pas, inspecteur, fit la visiteuse en détachant les syllabes comme si elle s'adressait à un sourd.
Si la police n'intervient pas, je suis perdue. D'ailleurs, dit-elle en haussant le ton, ce n'est pas un conseil que je suis venue chercher ici, mais votre protection.
Nemetz prit son stylo d'un air résigné. »

« Cette découverte le fit chanceler. Il s'en voulait de ne pas avoir su reconnaître le signe d'une tragédie imminente. Au fil de toutes ces années dans la police, il avait acquis un sixième sens, sorte de système d'alarme qui réagissait aux manifestations les plus infimes - un soupir de soulagement, la crispation légère d'une paupière à demi baissée -, des signes que le commun des mortels ne saurait perce-voir. Ce soir, un fusible avait dû sauter sans qu'il en ait conscience, il n'avait rien vu venir. »

« - Ah oui ? fit Alexa en haussant les épaules. Alors, j'ai dû confondre avec avant-hier. Tout s'embrouille dans ma tête en ce moment. Pourquoi vous acharnez-vous contre lui ? Les gens meurent comme des mouches en ce moment. À commencer par ici, entre ces murs. Est-ce qu'on leur demande qui leur a tiré dessus ? Les insurgés ! La police secrète ! Les Russes ! Pourquoi faire tant d'histoires pour une seule victime ? Pourquoi attacher plus d'importance à une Mme Halmy qu'à cet enfant qui est mort hier soir sur la table d'opération ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça cache, tout ça ? Vengeance ? Dénonciation ? Quoi ?
- Les deux peut-être. Pour ne rien vous cacher, le docteur Halmy a été dénoncé.
- Dénoncé ! Mais c'est impossible ! Qui ose l'accuser d'un crime ? »

« La politique ne l'avait jamais intéressé. Diverses sortes de dirigeants s'étaient succédé à la tête du pays, portés par des convictions variées, mais la sienne n'avait pas bougé d'un iota. Il était pour la justice, l'ordre et l'accomplissement de son devoir.
L'insurrection qui avait éclaté de façon si soudaine le mardi précédent avait été pour Nemetz, qu'il l'admette ou non, le premier événement politique qui l'ait fait sortir de sa longue indifférence.
Pendant quelques heures, il avait connu une excitation comme il n'en avait jamais éprouvé jusque-là. Elle était rapidement retombée. Les chances des insurgés étaient bien minces. Et s'ils étaient vaincus, Dieu leur vienne en aide ! »

« - Et pourquoi tu n'es pas sur ton toit en ce moment ? s'étonna Nemetz.
- Fallait bien que quelqu'un descende au ravitaillement, dit Lehotzky en montrant le sac sur son dos. Vous vous rappelez Lily, la fille qui m'a fourni un alibi quand ce salaud de lieutenant Varga voulait m'épingler pour le meurtre de Baldauf ? Eh bien, elle travaille depuis un an comme caissière au restaurant Schuck. Elle récupère tout un tas de chouettes conserves d'importation, du foie gras, des œufs de saumon, de l'ananas...
- Une drôle de caissière, grommela Nemetz.
- Faut pas lui en vouloir, inspecteur, vous avez pas idée de la façon dont les employés sont nourris, chez Schuck. Alors de temps en temps, elle s'octroie un supplément. Les restaurants sont gérés par l'État, et l'État, c'est les travailleurs. Elle dit qu'elle fait jamais que prendre ce qui lui appartient.
Nemetz était dégoûté. Quel peuple corrompu, quelle ville de maquereaux, de putes, de voleurs et d'escrocs. Avec son casier de pickpocket, Lehotzky était un modèle de droiture morale comparé à eux. »

« - Docteur, je n'ai pas perdu mon temps, répliqua Nemetz qui commençait à trouver la confrontation amusante. Voyez-vous, cette affaire est assez particulière. Pas de cadavre, pas de témoins, pas d'arme du crime et aucune preuve. Je voudrais que vous me parliez des gens qui étaient en contact avec votre femme. C'est d'eux que viendra la solution. Pas de ce qu'ils font ou disent, mais de ce qu'ils sont. Y a-t-il parmi eux un meurtrier potentiel ? Je veux dire, quelqu'un qui serait capable d'appuyer froidement sur la détente, sans pour autant vouloir sauver sa vie ou celle d'autrui. Il faut un certain tempérament pour en arriver là... »

« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme, beaucoup plus que de percer celui du crime proprement dit. L'acte en soi était grossier et trivial - tous les cadavres se ressemblaient - tandis que le meurtrier apportait à chaque enquête une tonalité particulière.
- Je vous avais prié de me décrire le milieu où évoluait votre femme. C'est exactement ce que vous avez fait, déclara Nemetz.
- Vous êtes un drôle d'oiseau, inspecteur, fit Halmy en riant. Vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais d'un inspecteur de la criminelle. »

« À voir les femmes en vêtements informes et les hommes aux chemises effilochées sous leurs pardessus élimés, Nemetz se demanda quelle serait la réaction d'un habitant revenant à Budapest après vingt ans d'absence. Il aurait gardé l'image d'une cité dans laquelle la vie s'écoulait avec la même placidité sereine que les eaux gris-bleu du large et opulent Danube, où les jardins et les femmes se paraient de couleurs vives aux premiers jours du printemps, où la pauvreté déga-geait un fumet de choucroute et la richesse était sans odeur. Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d'arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution. »

« Nemetz ôta son chapeau et sut, en sentant les gouttes sur son crâne partiellement dégarni, que le rhume qu'il couvait allait immanquablement s'aggraver. Il n'en envia pas moins ces garçons et ces filles vaillants et trempés par la pluie, se disant que la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »

« Le docteur Halmy leva un sourcil, mais ne répondit rien. Il alluma la radio et les deux hommes écoutèrent le bulletin d'information émis par le gouvernement. Les dernières unités motorisées russes étaient censées évacuer Budapest au cours de la matinée, annonça le porte-parole, qui demanda à la population d'éviter tout incident afin que le départ des troupes russes s'effectue dans l'ordre et le calme.
- On ne demanderait pas mieux que de les croire, fit Nemetz. Mais en venant ici, j'ai vu qu'il y avait encore des chars derrière le Parlement.
- Il faut qu'ils partent, affirma le docteur Halmy. Ils ne peuvent pas braver éternellement l'opinion du monde entier.
- Je crains que les Russes ne se moquent complètement de ce que pense le reste du monde, objecta Nemetz. On les a laissés tirer ce rideau de fer autour de leur sphère d'intérêt, et nous, les Hongrois, venons de percer un petit trou dans le rideau. Le camarade Khrouchtchev n'a qu'une chose en tête : combler ce trou à n'importe quel prix. Que l'Occident soit outragé, il s'en moque, mais ce petit trou, en revanche, le préoccupe vraiment. »

« - Vous vous demandez pourquoi je m'acharne à découvrir qui l'a tuée ? Après tout, elle n'a eu que ce qu'elle méritait ?
- À vrai dire, oui, c'est ce que je pensais, avoua Alexa.
- Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment.
- Vous croyez que c'est Zoltan le coupable, n'est-ce pas ? En vous basant uniquement sur les accusations de sa femme. Il suffit donc d'être morte pour que ce qu'on a dit devienne parole d'Évangile ? Mais Anna Halmy était une menteuse, une menteuse nuisible. C'est peut-être une de ses victimes qui a décidé de la supprimer. Vous ne le comprendriez pas ?
- Je comprends tout, même les pires actes, dit Nemetz. »

« - Et vous ? Ça va ? Vous ne craignez pas d'avoir des difficultés, maintenant que les choses redeviennent normales ? 
- Je ne pense pas, répondit Nemetz, surpris. Évidemment, je suis resté à mon poste lorsque le comité révolutionnaire a pris les choses en main. (Il haussa imperceptiblement la voix.) Aujourd'hui encore j'estime que, vu les circonstances, c'était la bonne décision.
- Oui, c'est à ça que je faisais allusion, dit Blavatsky, énigmatique.
- Il fallait bien que nos services soient assurés pendant que vous autres preniez des vacances au palais royal, rétorqua Nemetz, incapable de se contenir.
Ils s'affrontèrent du regard, conscients que le mur invisible qui s'était toujours dressé entre eux s'élevait brusquement à des hauteurs insondables. Puis, un sourire tordit les lèvres minces de Blavatsky.
- Vous autres, Hongrois, vous êtes tous les mêmes, gloussa-t-il. Imprévisibles. »

Quatrième de couverture

Octobre 1956, Budapest. L'inspecteur Nemetz découvre, devant la boulangerie de Perc Köz, quatre corps de femmes alignés sur le trottoir. Quand il repasse par là plus tard, un cinquième les a rejoints. Que les cadavres s'empilent dans les rues transformées en chantier sanglant par l'insurrection n'a rien d'étonnant, mais celui-là est spécial. Il s'agit de la grande brune venue le trouver la veille pour accuser son mari, jeune médecin zélé, de vouloir la tuer.
Dans la ville déchirée par les combats, sur fond de résistance et de collaboration, de règlements de comptes et de marché noir, s'engage entre l'enquêteur et le médecin un subtil jeu du chat et de la souris, dont l'issue est irrémédiablement liée au conflit.

Maria Fagyas (1905-1985), née à Budapest, émigre aux États-Unis en 1937. Vingt-sept ans plus tard paraît en anglais La cinquième femme, finaliste des Edgar Awards, prestigieuse récompense décernée au meilleur roman policier de l'année par les Mystery Writers of America. L'autrice, dont ce sera le seul roman policier, est morte à Palm Springs.

Éditions Gallimard, Collection Série noire,  mai 2025
320 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert
Préface inédite de Marie-Caroline Aubert

mardi 12 mai 2026

Je suis Romane Monnier ★★☆☆☆ de Delphine De Vigan

J'avais très envie de découvrir ce livre, dont les thèmes autour de l'identité numérique et de la place du téléphone dans nos vies me parlaient beaucoup. Malheureusement, la rencontre ne s'est pas vraiment faite. J'ai compris l'intention du roman et les questions qu'il soulève, très ancrées dans notre époque, mais je suis restée à distance du récit et des personnages.

Il m'a manqué une émotion, une vibration, quelque chose qui me relie davantage à cette histoire. Une lecture en demi-teinte pour moi, même si je suis certaine qu'elle pourra trouver un écho chez d'autres lecteurs.

« Lorsqu'il pense à ces années, à l'évocation de telle période ou de tel surnom, Thomas finit toujours par sourire. La légende les enveloppe d'une sorte de halo qui adoucit les contrastes sans abîmer les contours. »

« La mémoire de l'objet est immense, il le sait.
Cet objet de sept centimètres sur quinze, qui pèse moins de trois cents grammes, contient une vie. Il recèle le plus poétique et le plus prosaïque. Le plus exposé et le plus intime. Il abrite des confidences, des souvenirs, des déclarations. Des espoirs et des déceptions. Une multitude de rendez-vous et de conversations dérisoires. Des QR codes et des numéros client. Des disputes, des contrariétés et des pensées oubliées. Des cartes de fidélité et des lettres de rupture.
Cet objet est le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets. »

« Aujourd'hui, quand il regarde un film dont le héros trépigne devant une cabine téléphonique, ou une scène dans laquelle un téléphone en bakélite sonne en vain dans une maison vide, il se demande comment Léo peut percevoir ces images, si elle les ressent. Pour lui, la situation convoque immédiatement des souvenirs, des sensations, pour elle, c'est juste la reconstitution fictive, voire folklorique, d'un passé qu'elle n'a pas connu. Assis sur le canapé à côté de sa fille, il s'est souvent demandé si Léo (ou n'importe lequel de ses amis) pouvait réellement imaginer ces moments, ces états. Si elle pouvait éprouver ce mélange de liberté, d'impuissance et de mystère ne pas pouvoir joindre quelqu'un, être injoignable hors de chez soi. »

« Pour une raison incompréhensible, une jeune femme qu'il ne connaît pas, qu'il n'avait jamais vue, lui a confié son empreinte numérique dans le vaste monde. C'est un océan, ou un labyrinthe, une énigme aux multiples inconnues, qu'il lui appartient de résoudre. Peut-être simple-ment l'énigme d'une vie. »

« Ce matin, une notification surgit sur son téléphone pour lui annoncer que son temps d'écran a considérablement diminué. Ce qui lui semble assez cocasse vu qu'il passe une à deux heures, chaque soir... sur un autre téléphone.

Délaissé, son appareil redouble de ruses et de subterfuges pour attirer son attention : nouvelle alerte quant à la diminution de son activité physique, alerte aux écouteurs déconnectés, mise à jour logicielle à effectuer, multiplication des montages vidéo générés par l'application Photos sur fond de musique d'ascenseur. Car oui, depuis quelque temps, son téléphone l'invite régulièrement à la nostalgie : Léo au fil des ans, Voyage à Étretat, Le même jour il y a un an, Printemps 2021, À la plage, Réveillon de Noël, L'année en revue... Une véritable collection de souvenirs aux titres peu inspirés, que le smartphone produit sans qu'il n'ait rien demandé, comme si le passé devait être commémoré, comme s'il était nécessaire de se retourner à chaque étape, comme si tout pouvait se célébrer (y compris le dégât des eaux qui a détruit son plafond ou les obsèques d'un ami), comme s'il était facile de se voir vieillir, comme si la nostalgie ne pouvait pas démolir un homme. »

Quatrième de couverture

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j'exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide... qui n'existe plus. »

Qui est Romane Monnier ? D'elle, il ne reste qu'un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s'oppose à la nuit, D'après une histoire vraie (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses livres sont traduits dans le monde entier. 

Éditions Gallimard,  décembre 2025
334 pages