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mercredi 14 avril 2021

Le grand Santini ★★★★☆ de Pat Conroy

Passionnante et savoureuse lecture, d'une telle intensité romanesque, truffée de dialogues très drôles, qui donne un peu de légèreté au sujet assez lourd. 
Pat Conroy excelle. Il nous convie dans une famille américaine du Marine Corps, la famille Meecham, - il semblerait qu'elle ait été la sienne cette famille - dont le père, Bull, est pilote de chasse. 
Bull est un "beauf" dans toute sa splendeur, un raciste, sexiste, rude, autoritaire, cynique, porté sur la boisson, d'"un ego de la taille d'un cuirassé", d'un égoïsme démesuré. «  ...une espèce difficile à comprendre, difficile à expliquer. [...] Tous les pilotes de chasse sont des énigmes, mais les pilotes de chasse du Marine Corps ne sont pas de ce monde. »
Le Grand Santini se comporte comme un tyran chez lui avec sa femme et ses enfants surtout. Il agit avec eux comme avec ses subalternes. Un portrait peu flatteur. Et pourtant, Pat Conroy laisse entrevoir un père aimant, certes dénué de toute délicatesse, de toute tendresse, mais non dénué d'humour ni d'autodérision; et il y a, en lui, de l'amour pour sa famille. Un amour qui se libère par petites touches et un père auquel on finit pas s'attacher. Un père comédien qui est, selon Ben, l'aîné de la fratrie « la seule personne au monde qui ait à se mettre en scène en tant qu'être humain ».   Mon père ce héros admirable, détestable et détesté !
« Un garçon peut-il commencer une prière avec au coeur sa haine de son père ? Un garçon peut-il s'avancer jusqu'à l'autel de Dieu et exposer sa haine ? Peut-il vomir sa haine et raconter son histoire ? Peut-il parler des voler de coups et des humiliations ? Peut-il parler du marine qui a mitraillé les plages de son enfance ? Peut-il regarder Dieu en face et cracher sur un père qui ne connaissait pas le secret de la tendresse, qui aimait d'une manière étrange et indéchiffrable , un père qui ne savait comment s'y prendre pour aimer, qui ne savait pas comment s'y essayer ? »
Le racisme et le sexisme au sein des bases américaines s'affichent clairement dans cet opus.
Enfance et adolescence à jeun de tout sentiment d'appartenance et de permanence. Un père au goût fort prononcé pour la violence et à l'étroitesse d'esprit.  Difficile pour Ben Meecham de s'affirmer, de grandir en se forgeant sa propre identité. Heureusement, il y a l'amour et la tendresse d'une mère pour tempérer, et les terrains de basket pour se défouler ;-)

Un excellent pavé, une lecture très appréciable, extrêmement divertissante et enrichissante. Et une traduction impeccable !
Ravie d'avoir découvert Pat Conroy qui me faisait de l'oeil depuis quelques temps. Hâte de me plonger dans "Le Prince des Marées", écrit à Rome en 1986 et considéré comme son chef-d’œuvre. Le livre fut adapté à l’écran en 1991 par Barbra Streisand.

Emblème de l' United-States Marine Corps
Source Wikipedia

« Pendant un an, on allait avoir la bride sur le cou ; on pourrait goûter une entière liberté sans avoir à redouter la cour martiale. Bien qu'une maison sans homme fût incomplète et que le père de famille finît par manquer à chacun, on goûtait ce relâchement, cette fragile vitalité qui ne pourraient survivre à son retour. »

« « Des palais de Montezuma aux rivages de Tripoli,
Nous combattons sur terre, sur mer et dans les airs,
Pour le pays, la justice et la liberté, pour l'honneur,
Marines des États-Unis, et fiers de l'être. » 
Chaque fois que les Meecham partaient en voyage, ce chant était le premier qu'ils entonnaient. Les enfants l'avaient entendu pour la première fois dans les bras de leur père ; son rythme leur était venu en même temps que le lait de leur mère. Ce chant inspirait à chacun d'eux un sentiment indicible et ensorcelant, ce sentiment qui conduit les hommes au feu. L'hymne du Marine Corps était aussi celui de cette famille, le chant de la famille d'un guerrier, la chanson des Meecham.« Une famille où l'on ne chante pas est une famille malheureuse », disait Lillian Meecham. Et ils chantaient, chantaient et roulaient dans la nuit américaine vers une base où de grands avions d'argent reposaient dans l'attente de leur pilote. »

« Né en Géorgie, Ben se sentait un lien de parenté avec cette terre rouge sang que son père haïssait, il aimait cette campagne parfumée qu'il n'avait jamais parcourue que de nuit en voiture, dont l'atmosphère était chargée d'accords de musique country, de l'odeur des récoltes et des machines agricoles. La Géorgie était le seul endroit auquel il pouvait se raccrocher et s'identifier. Il y avait ses racines par le fait du tampon porté sur son extrait de naissance. Il n'y vivait que lorsque son père partait outre-mer, mais cela ne changeait rien pour lui. Il n'avait jamais pu faire naître en lui d'attachement impérissable pour les bases militaires incolores et sans saveur où il avait passé la plus grande partie de ses dix-sept années. Son enrôlement forcé dans la famille d'un officier des marines l'avait amené à habiter successivement quatre appartements, six maisons, deux caravanes et un préfabriqué ; comment, dans ces conditions, aurait-il pu s'attacher à un des lieux d'affectation de son père ? Chacun de ces endroits avait été un point d'eau où les guerriers avaient momentanément fait halte pour se perfectionner dans l'art de la guerre, avant de lever à nouveau le camp. L'adolescent jeûnai d'un sentiment d'appartenance, de permanence. Il aspirait à s'installer dans une maison, à vieillir dans un voisinage, il voulait des amis dont le visage ne changeât pas chaque année. Cet attachement ténu pour la Géorgie était ravivé par chaque séjour qu'il faisait chez sa grand-mère, par chacun de ces trajets nocturnes qui les amenaient d'une affectation à l'autre sur le chapelet de bases disséminées sur les terres marécageuses des deux Caroline et de Virginie. »

« - Excellent. Je vais vous dire une bonne chose, les petits gars. Vous êtes vernis d'appartenir à une famille du Marine Corps. En Amérique, il n'y a pas de gosses qui soient aussi calés que vous en géographie. Vous êtes allés dans plus d'endroits que des gosses de civils n'en ont jamais entendu parler. Il n'y a rien qui forme la jeunesse comme les voyages.
- Chéri, gazouilla Lillian, si les enfants connaissent toutes ces capitales, c'est parce que tu as menacé de les tuer s'ils ne les apprenait pas.
- C'est ce qu'on appelle de la motivation, Lillian, fit Bull avec un grand sourire. »

« Je ne veux pas que vous me considériez simplement comme votre chef d'escadrille. Je veux que vous me voyiez comme une espèce de divinité. Quand je dis quelque chose, vous faites comme si ça venait du buisson ardent. Quand j'éternue, vous éternuez. Si je chope la lèpre, je veux voir quelques nez tomber. Si je me torche le cul, je veux voir chaque pilote se porter la main au rectum. Nous sommes des marines. Nous faisons partie de l'élite de l'histoire. Il n'y a pas une force au monde capable de nous tenir tête, de nous vaincre, de nous empêcher d'accomplir notre mission, de nous priver de la victoire, de fausser notre destin. Nous sommes des marines. Des combattants du Marine Corps. Des pilotes de chasse du Marine Corps. Des guerriers du Marine Corps. Des tueurs du Marine Corps. C'est avec orgueil et fierté que nous en portons l'uniforme. »

« Sur le terrain, le terrain qu'il aimait, le terrain que parfois il dominait, Ben se sentait comme désincarné, vidé à force de courir, mais plus vivant et plus humain qu'il ne le serait jamais. Tous ses pores étaient des réceptacles à l'action qui tournoyait alentour, à chaque vibration, chaque émoi, chaque acclamation, chaque rugissement de la foule. Le basket faisait partie de lui, était un prolongement de son être, du fait de toutes ces années passées à dribbler autour des arbres, entre des chaises, le long des trottoirs, loin de chiens joueurs, devant des vitrines de magasins et sous le regard d'hommes et de femmes qui estimaient que sa fixation relevait au mieux de l'aberration mentale. Mais il avait vécu avec un ballon dans les mains, il avait payé le prix exigé, et il pouvait maintenant triompher dans ce seul et dérisoire talent de son adolescence. Dans son absurdité, ce sport apportait quelque chose de particulier à Ben Meecham : il le rendait heureux. Le terrain était le champ d'expérimentation de la volonté. Il n'était pas une fin en soi, mais proposait des objectifs et des récompenses, et, en cas d'échec, un châtiment instantané. C'était la vie ramenée à un ensemble de règles, une vie existentielle, une vie simplifiée à l'extrême par le regard des pères.  »

« Il avait avait le sentiment d'avoir, dans un domaine précis, gravement manqué à son fils : il n'était pas parvenu à le débarrasser de la douceur naturelle de sa mère, à extirper de lui cette affabilité qui constituait le legs le plus durable de Lillian à ses enfants. Bull entendait par-dessus tout transmettre à son fils son goût de la violence, sa passion d'infliger à autrui la défaite, voire l'humiliation. »

« À dix-sept heures d'un bout à l'autre du littoral atlantique, sous les cieux assombris de janvier, leur mission hebdomadaire menée à bien, la nation en sécurité, l'ennemi tranquille, les ailes de leurs avions repliées, leurs fusils graissés, leurs tanks garés et les écrans radars vides de toute menace, les personnels des forces armées américaines en général et les marines en particulier sacrifient à la tradition et se rassemblent pour une occupation des plus sérieuses, trinquer ensemble. À travers ce pays fortement militarisé, les combattants, druides de la guerre froide, se réunissent chaque vendredi soir autour de bars d'acajou sombre, en une communion d'hommes unis par la même violente destinée, afin de lever le coude et de porter des toasts à leur branche du service et à la mère patrie. »

« - Mon père, je le déteste, fit sombrement Ben.
- Non, tu l'aimes et il t'aime. J'ai vu passer beaucoup de pères appartenant au Marine Corps, depuis que je suis en poste au lycée. Des centaines et des centaines, année après année. Ils sont stricts et sourcilleux, et ton père n'est pas le dernier du lot. Ils aiment leur famille de tout leur coeur et de toute leur âme, et pour le lui prouver, ils lui mènent la vie dure. Ton père ne fait rien d'autre qu t'aimer en essayant de vivre une seconde vie à travers toi. Il commet de grosses erreurs, mais cela vient de ce qu'il appartient à une organisation qui ne tolère pas que l'on fasse les choses à moitié. Seulement, il oublie parfois qu'il y a une différence entre un marine et un fils. C'est lui qui t'a fait ce coquard ? 
[...]
- ... Il croit à la prééminence de l’institution sur l'individu, même lorsque cet individu est son propre enfant. C'est pour cela qu'il fait un si bon marine. »

« Bull aimait la simplicité inhérente au langage des pilotes. En ces routes sillonnées par leurs avions, sur ces ondes interdites au tout-venant, il n'était pas de place pour l'excès ou le superflu. Par nature, l'humanité produisait des fantassins et des troupiers, et Bull était heureux que les grognements du monde ne pussent s'immiscer dans la langue des aviateurs. »

« Quand Bull Meecham franchissait continents et océans, le temps ne variait pas d'un pouce, n'avançait ni ne reculait. Une infime portion de temps était alloué au terrien, alors que le pilote qui approchait la vitesse du son était un conquérant du temps spatialisé et du temps perdu. Il pouvait gagner des heures, perdre des heures, ou en une seule journée voler de l'hiver à l'été, du printemps à l'automne. Il avait toujours à portée de main une fleur, un glacier ou un aperçu de la Croix du Sud. »

Quatrième de couverture

Au cœur de l'Amérique puritaine sudiste des années 1960, la chronique flamboyante et impitoyable d'une famille soumise à l'autorité démentielle de son chef, une mise en scène magistrale des drames familiaux dans toute leur complexité et leur violence. Par l'auteur du Prince des marées, un roman d'une beauté troublante, tour à tour sombre et lumineux, sur les traces de Faulkner ou Tennessee Williams.

As de l'aviation américaine, marine exemplaire, colosse pétri de morale catholique, le colonel Bull Meechan, alias le Grand Santini, dirige sa famille comme son escadron : sans tolérer qu'on discute ses ordres. Une insolence de sa descendance, et la punition tombe.
À ses risques et périls, Lilian, son épouse, tente de protéger ses quatre enfants des excès paternels. Grâce à sa douceur, frères et sœurs résistent tant bien que mal, chacun à sa manière. Mais c'est surtout l'aîné, Ben, dix-huit ans, qui se heurte aux projets tout tracés que le colonel veut leur imposer.
Pour gagner le droit de suivre sa propre voie, et tourner enfin le dos aux blessures d'une enfance chaotique, Ben va devoir affronter le Père dans un combat qui s'annonce terrible...

Éditions Belfond, juin 2008
440 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Éric Chedaille

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 »À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre

vendredi 11 décembre 2020

Apeirogon ★★★★★ de Colum McCann

Un roman exigeant, passionnant, singulier, instructif, aux nombreuses digressions. 
Des digressions en continu sur une multitude de sujets arithmétiques, balistiques, ethnologiques, géographiques, littéraires, historiques, politiques, musicaux,  architecturaux, culinaires avec entre autre l'ultime repas de François Mitterrand... 
Des coupures qui segmentent, brident quelque peu la lecture, surtout au début, quand les acteurs ne sont pas encore clairement identifiés, quand les événements qui nous ébranlent déjà nous sont livrés par bribes.
Et puis la magie opère, les liens se créent, le décor se dessine et les apartés ne sont plus que des moments de relâche, pendant lesquels on apprend, et on reprend sa respiration avant d'avoir de nouveau le souffle coupé par les événements décrits avec une telle précision qu'ils nous happent littéralement, et nous font les spectateurs impuissants de deux tragédies qui se jouent devant nos yeux
« Au départ, quand vous entendez parler d’une explosion, n’importe quelle explosion, n’importe où, vous n’arrêtez pas d’espérer que cette fois, peut-être, le doigt du destin ne se posera pas sur vous. Chaque Israélien sait cela. Vous vous habituez à en entendre parler, mais ça n’empêche pas votre cœur de se figer. Alors vous attendez et vous écoutez, et vous espérez que ce n’est pas vous. Et puis vous n’entendez rien. Et puis votre cœur se met à palpiter. Et vous passez quelques coups de fil. Et puis d’autres. »
Des contrepoints tel des éclats de balle, des éclats de bombe...

Deux événements, dix ans d'écart entre les deux, deux vies réduites en poussière, deux vies que deux pères, Rami et Bassam, l'un Israélien, l'autre Palestinien racontent à travers le monde. 
« ... donnez-moi du temps, la seule façon dont je peux y arriver est d'exploiter la force de mon malheur, vous comprenez ? Il ne voulait plus se battre. Le plus grand jihad, dit-il, était la capacité à parler. Voilà ce qu'il faisait présentement. Le langage était l'arme la plus tranchante. Elle était puissante. Il voulait la manier. Il devait se montrer prudent. Mon nom est Bassam Aramin. Je suis le père d'Abir. Tout le reste provenait de là. » 
Deux combattants de la Paix, qui martèlent, répètent inlassablement leur histoire pour que la force de leur chagrin devienne une arme, et que par les mots la Paix ne soit plus un espoir mais une réalité. 
Un investissement dans leur paix. Pas dans leur sang.

Apeirogon dresse un portrait juste, effrayant, affligeant d'Israël. 
« Une espèce de brouillard envahissait ses auditeurs. Il savait que sa réponse les décevait. Ils voulaient autre autre chose - un État, deux États, trois État, huit. Ils voulaient qu'il dissèque Oslo, qu'il parle du droit au retour, qu'il débatte de la fin du sionisme, des nouvelles colonies, du colonialisme, de l'impérialisme, de la hudna, de l'ONU. Ils voulaient savoir son avis sur la résistance armée. Sur les colons eux-mêmes. Ils avaient entendu tellement de choses, disaient-ils, et pourtant ils en savaient si peu. Et les centres commerciaux, les terres volées, les fanatiques ? Il restait coi. Pour lui, tout tournait autour de l'Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu'il haïssait, c'était le fait d'être occupé, l'humiliation que cela représentait, l'étouffement, la dégradation quotidienne, l'avilissement. Il n'y aurait aucune sécurité tant que l'Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu'une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d'école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l'occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez. »
Apeirogon ne se résume pas. Il se lit. Il se vit. 
Sa portée est sans limite. 
Un vecteur de paix irréfragable.
Merci Colum McCann. 
Merci les éditions Belfond. 
Pour ce dur mais nécessaire voyage. Nous en savons si peu. Alors poser nos yeux sur des mots qui nous en font voir un peu plus sur ce conflit, entrer dans l'intimité d'âmes meurtries nous grandit. Et quand l'empathie nous gagne, alors, alors, c'est bouleversant ... merci, merci ...
« Le meilleur jihad est celui que l'on mène contre soi-même. » 

« La route 1 passe sur les ruines de Qalunya : ici l'Histoire s'empile. »

« Les jours durcissaient comme des pains : il les mangeait sans appétit. »

« Au bout d'un moment, le dirigeable a commencé à l'oppresser davantage, comme une main légère sur son torse, la pression devenant plus forte, jusqu'à ce que Rami ne souhaite qu'une chose, trouver un endroit où il ne serait pas vu. C'était si souvent comme ça. L'envie de se volatiliser. De tout faire disparaître, d'un seul geste. De tout effacer. Tabula rasa. Pas ma guerre. Pas mon Israël. »

« Huit jours avant sa mort, après une spectaculaire orgie de nourriture, le président français François Mitterrand commanda un ultime repas d'ortolan, un minuscule oiseau chanteur à la gorge jaune, pas plus grand que son pouce. Ce mets incarnait à ses yeux l'âme de la France. »

« Un cygne peut être aussi fatal au pilote qu'un tir de lance-roquettes. »

« Quand le premier soleil s'agrippe aux fenêtres, un petit rai d'ombre tricote des mailles sur les marches en pierre. »

« S'il est facile d'entrer dans le camp - il suffit pour cela de franchir le tourniquet en métal au checkpoint -, il est plus compliqué d'en sortir. Pour aller à Jérusalem, une carte d'identité ou une autorisation est nécessaire. Pour rejoindre le reste de la Cisjordanie - ce que, comme Bassam, vous devez faire si vous avez une plaque d'immatriculation verte -, il n'y a pour seule issue qu'une route défoncée. »

« Au XIIIème siècle, le chimiste syrien Hassan al-Rammah décrivit le processus de fabrication de la poudre : le salpêtre était bouilli et mélangé à de la cendre de bois pour faire du nitrate de potassium, lequel était ensuite séché et transformé en explosif. En arabe, la poudre était nommé neige de Chine. »
 
« 110. Deux des secouristes du ZAKA revinrent à scooter le lendemain matin pour récupérer un œil à côté duquel ils étaient passés.
L’œil avait été remarqué par un vieil homme, Moti Richler, qui, à l'aube, regardant du haut de son appartement de Ben Yehuda Street, vit le bout de chair découpé posé sur le grand auvent bleu du café Atara.
Un long fil de nerf optique était encore attaché à la pupille.
111. Aujourd’hui encore, le fonctionnement de l'œil humain est considéré par les scientifiques comme une chose aussi profondément mystérieuse que les complexités du vol migratoire. »
« Les kamikazes avaient, à eux tous, soixante-neuf ans. ils s'envolèrent dans un nuage rose. »

« Bassam et Rami en virent à comprendre qu'ils se serviraient de la force de leur chagrin comme d'une arme. »

« [...] la bibliothèque du palais de Topkapi, à Istanbul,connue parmi les chercheurs - avec ses plafonds voûtés et ses carreaux d'Iznik décorés - pour être une des plus belles au monde. »

« 169. Le coeur en plutonium de la bombe sur Nagasaki avait la taille d'une pierre qu'on peut lancer.
170. Et on pense que les mythes sont incroyables. »
« Il avait appris que le remède au destin était la patience. »

« Un oiseau peut voyager entre un site de nidification au Danemark et la Tanzanie, entre la Russie et l’Éthiopie, entre la Pologne et l'Ouganda, entre l’Écosse et la Jordanie, en l'espace de quelques semaines, voire de quelques jours. 
Des groupes entiers, comptant jusqu'à trois cent mille individus, noircissent parfois le ciel au-dessus du corridor de terre.
Six sur dix y laissent leur peur à cause des lignes à haute tension, des pylônes, des cheminées d'usines, des projecteurs, des gratte-ciel, des foreuses, des puits de pétrole, des poisons, des pesticides, des maladies, des sécheresses, des récoltes ratées, des fusils à répétition, des pièges à appâts, des braconniers, des oiseaux de proie, des tempêtes de sable soudaines, des coups de froid, des crues, des vagues de chaleur, des orages, des chantiers de construction , des fenêtres, des pales d'hélicoptère, des avions de chasse, des marées noires, des vagues scélérates, des îles de déchets, des conduites d'évacuation bouchées, des mangeoires vides, des eaux malsaines, des clous rouillés, des éclats de verre, des chasseurs, des cueilleurs, des avions de pointage, des garçons équipés de fronde, des cercles en plastique emballant les packs de six. 
Le trajet au-dessus de la Palestine et d'Israël est connu depuis longtemps comme une des routes migratoires les plus sanglantes du monde. »

« Par la suite, il comparerait la guerre à une forme d'oeuvre d'art atroce : les civières arrivaient blanches et repartaient rouges. Les lits étaient passés au tuyau d'arrosage et réinstallés dans le camion ; il repartait pour le désert et ramassait des hommes dont le visage serait bientôt cerclé dans le journal. »

« À son retour de la guerre, il dit à Nurit qu'il n'était pas sûr d'être revenu chez lui en entier. »

« Sir Richard Francis Burton traduisit les Nuits arabes, également appelées Livre des Mille Nuits et une nuit, également appelé Les Mille et Une Nuits. »

« Un jour, tandis qu'il était sous le coup de sa fatwa, Salman Rushdie reçut dans son courrier un caillou, seul dans une enveloppe blanche, sans aucun message. Le caillou resta sur son bureau des années durant, jusqu'à ce qu'une femme de ménage, à New York, le balaie par erreur et le jette à la poubelle. »

« [...] lui demanda s'il avait un faible pour les chameaux. Hertzl répondit que oui, il s'intéressait à la capacité du chameau à cracher, sans peur, au visage de son maître. »

« La question essentielle qu'il souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l'humanité de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace persistante de la guerre ? »

« Rares sont les êtres humains, dit-il, dont l'existence s'écoule paisiblement. Il est facile d'infecter l'humanité de la fièvre guerrière, et l'homme a un instinct actif pour la haine et la destruction. Malgré tout, dit Freud, l'espoir de voir la guerre cesser n'était pas une chimère. Il fallait pour cela l'établissement, par consentement collectif, d'un organe de contrôle central qui aurait le dernier mot dans chaque conflit d'intérêt. 
En outre, tout ce qui crée les liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu'il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts. » 

« Lorsque l'échange entre Einstein et Freud fut publié en 1933, Adolf Hitler était déjà au pouvoir. Les éditions originales des lettres en allemand et en anglais, intitulées Pourquoi la guerre ?, se limitèrent à seulement deux mille exemplaires.
Les deux hommes quittèrent leur patrie pour s'exiler, Freud en Angleterre et Einstein en Amérique, afin d'échapper à un destin que ni eux, ni personne, ne pouvait encore imaginer. »

«264.
Un bureau spécial, dénommé l'Institut d'hygiène, était chargé de livrer les cristaux de zyklon B aux soldats SS d'Auschwitz. On convoyait les boîtes par ambulance jusqu'aux chambres à gaz.
Les cristaux - qui avaient une durée de conservation de trois mois - étaient déversés par des ouvertures dans le plafond. 
265.
Un poumon qui se rétracte. »

« Le meilleur jihad est celui que l'on mène contre soi-même. »
« Qu'est-ce qui remonte, Salwa, quand la pluie tombe ? »

« Il commença à travailler à son mémoire de maîtrise : L'Holocauste : usage et abus de l'Histoire et la mémoire. Il le rédigeait à la main. Il pensait en arabe mais écrivait en anglais. Il savait que ce n'étaient pas  des idées nouvelles, qu'elles l'étaient seulement pour lui. Malgré tout, il se sentait comme un explorateur. Il s'était naufragé en pleine mer. Si la plupart du temps il finissait pas s'échouer sur le rivage, il lui arrivait de tomber sur une petite rumeur de terre. Mais quand il essayait de trouver un point d'appui, la terre disparaissait sous ses yeux. C'était ça, la vraie terreur, se dit-il. Il était de sa responsabilité de ne pas faiblir. Il voulait partager de l'usage du passé dans la justification du présent. De l'hélice de l'Histoire, chaque moment lié au suivant. Là où la trajectoire du passé coupe celle de l'avenir. »

« Une espèce de brouillard envahissait ses auditeurs. Il savait que sa réponse les décevait. Ils voulaient autre autre chose - un État, deux États, trois État, huit. Ils voulaient qu'il dissèque Oslo, qu'il parle du droit au retour, qu'il débatte de la fin du sionisme, des nouvelles colonies, du colonialisme, de l'impérialisme, de la hudna, de l'ONU. Ils voulaient savoir son avis sur la résistance armée. Sur les colons eux-mêmes. Ils avaient entendu tellement de choses, disaient-ils, et pourtant ils en savaient si peu. Et les centres commerciaux, les terres volées, les fanatiques ? Il restait coi. Pour lui, tout tournait autour de l'Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu'il haïssait, c'était le fait d'être occupé, l'humiliation que cela représentait, l'étouffement, la dégradation quotidienne, l'avilissement. Il n'y aurait aucune sécurité tant que l'Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu'une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d'école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l'occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez. »

« Hier j'étais intelligent, et je voulais changer le monde. Aujourd'hui je suis sage, et j'ai commencé à me changer moi-même. Rumi, poète persan. »

« Personne en Israël ne vivait en dehors des bombes. »

« Deux fois par an, des agents d'entretien retirent les petits bouts de papier fourrés dans les trous du mu des Lamentations. 
Les papiers sont ramassés dans des sacs en plastique puis enterrés au cimetière du mont des Oliviers. Une grande pelleteuse creuse le trou ; les prières sont déposées à l'intérieur et recouvertes de terre.
Le fossoyeur local entretient le site, qu'il replante chaque année, rituellement, d'herbe fraîche. »

« Mitterrand disait que son ultime dîner - les ortolans - réunirait en un seul repas le goût de Dieu, la souffrance du Christ et le sang éternel des hommes. »

« Lors du Congrés mondial des partisans de la paix, en 1949, Pablo Picasso dévoila le dessin d'une colombe tenant un rameau d'olivier dans son bec. L'oeuvre - inspirée de l'épisode biblique de l'arche de Noé, où la colombe revient avec un rameau feuillu pour signifier que les eaux du déluge se sont retirées - devint immédiatement un symbole universel d'opposition à la guerre. »

« Lors de la guerre russo-finlandaise de 1939, l'Union soviétique lâcha des centaines de bombes incendiaires sur la Finlande. Les bombes - plusieurs engins explosifs explosifs contenus dans une bombe géante - étaient mortelles, ce qui n'empêchait pas le ministre des Affaires étrangères soviétique, Viatcheslav Molotov, d'affirmer que ce n'étaient pas du tout des bombes, mais de la nourriture pour les Finnois affamés.
Les bombes furent surnommées, malicieusement, les corbeilles à pain de Molotov. 
En réponse, les Finnois dirent vouloir quelque chose à boire pour accompagner la nourriture. Ils inventèrent donc le cocktail Molotov pour faire passer le pain russe. »

« D'un côté du Mur, Cinnyris osea est connu depuis longtemps comme le souimanga de Palestine, l'oiseau national palestinien. De l'autre côté - et dans les années plus récentes - il commence à être appelé le souimanga d'Israël. »

« Chez moi, un tableau est une somme de destructions. Je fais un tableau, ensuite je le détruis. Mais à la fin du compte rien n'est perdu ; le rouge que j'ai enlevé d'une part se trouve quelque part ailleurs. Picasso. »

« C'était une ville qui gardait le souvenir du couvre-feu, un paysage brumeux de fantômes. »

« 465. Le mouvement dominant du Requiem de Verdi est celui qui mène du deuil accablant à la terreur absolue, il se sépare en plusieurs directions différentes, fanfares de trompettes et solos de flûte, mais revient toujours à la grosse caisse et à l'orchestre en pleine puissance. 
466. Le Requiem fut créé à Milan, en 1874, dans une église catholique où il était interdit d'applaudir.
467. Après la dernière de Schächter, Eichmann aurait dit : « Ces fous de juifs, qui chantent leur propre requiem. » 
468. Le metteur en scène d'avant-garde Peter Brook a dit un jour qu'une standing ovation était à coup sûr le signe d'un public qui s'applaudit lui-même. »

« Certaines personnes ont tout intérêt à maintenir le silence. D'autres ont tout intérêt à répandre la haine fondée sur la peur. La peur fait vendre, et elle fait les lois, et elle prend les terres, et elle construit des colonies, et elle aime faire taire tout le monde. Et, soyons honnêtes, en Israël on est très doués pour la peur, elle nous occupe. Nos hommes politiques aiment nous faire peur. Nous aimons nous faire peur les uns aux autres.Nous employons le mot sécurité pour faire taire les autres. Mais il ne s'agit pas de ça, il s'agit d'occuper la vie de quelqu'un d'autre. Il s'agit de contrôle. Donc de pouvoir. »

« Je n'ai plus le temps de haïr. Nous devons apprendre à nous servir de notre douleur. Investir dans notre paix, pas dans notre sang, voilà ce que nous disons. »

Quatrième de couverture

Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.

Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.

Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
 
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

Afin de restituer cette tragédie immense, de rendre hommage à l’histoire vraie de cette amitié, Colum McCann nous offre une œuvre totale à la forme inédite ; une exploration tout à la fois historique, politique, philosophique, religieuse, musicale, cinématographique et géographique d’un conflit infini. Porté par la grâce d’une écriture, flirtant avec la poésie et la non-fiction, un roman protéiforme qui nous engage à comprendre, à échanger et, peut-être, à entrevoir un nouvel avenir.

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés.

©(c) Patrice Normand_Opale_Leemage

Né à Dublin en 1965, Colum McCann est l’auteur de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle, National Book Award en 2009 et Meilleur livre de l’année (Lire), et Transatlantic ; ainsi que de trois recueils de nouvelles, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18. Après Lettres à un jeune auteur paru en 2018, texte à dimension autobiographique, Colum McCann nous livre une œuvre hors-norme, entre fiction et non-fiction, sur le conflit israélo-palestinien.
Il vit à New York avec sa femme et leurs trois enfants.


Éditions La Table Ronde, août 2020
510 pages
Traduit de l'anglais (Irlande)  par Clément Baude
Prix du Meilleur Livre étranger 2020