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mardi 21 avril 2020

Banquises ★★★★☆ de Valentine Goby

« La vie polaire permet aucun maquillage, 
aucun subterfuge, aucune tricherie. 
On se montre tel qu'on est : 
l'homme que l'on est au fond de soi 
et qu'on ignore soi-même. »

Paul-Émile VICTOR,
préface de Antarctique, désert de glace,
de Claude Lorius

Quelle plume, je me répète, toutes mes excuses, mais quand même, quelle plume !
Destination le grand Nord à la recherche d'un endroit qui pourrait, peut-être avoir retenu quelque chose d'une disparue. Il n'y est pas question de villégiature, mais d'une étape nécessaire dans le long chemin de la résilience, de la renaissance. 
Valentine Goby met des mots sur les tourments, la peine, la douleur que la disparition d'un être cher fait naître. Un être dont on reste sans nouvelles. Une disparition. Pas une mort...pas tout à fait une mort.  
Un temps éventré. 
Un 11 juillet, et tous les 11 juillet suivants qui deviennent un décompte qui retient en arrière un père et une mère, qui les maintient aux abords d'un grand vide, d'une absence, qui encastrent l'une dans l'autre leurs peurs. Il y a l'autre pourtant. Leur seconde fille, bien présente, bien vivante, mais effacée « reléguée aux marges de ton vide dévorant : on n'avait vu que toi, on n'a plus vu que lui. Regarde, ton père, ta mère, les yeux braqués sur la béance. Et Lisa sur le bord, toutes ces années, vacillante dans l'espace accordé, le bord exigu de l'abîme. Morte elle t'a décrétée un jour. Pour qu'ils cessent de t'attendre. » C'est cette autre fille qui entreprendra, trente ans après, le même voyage que sa soeur disparue. Pour tenter peut-être de combler le vide, remplir le trou béant de l'absence, faire face à une écrasante réalité et trouver la force d'écrire une autre page. 
Valentine Goby nous parle également dans ce livre d' une crise environnementale. La banquise se disloque sous nos pieds, et c'est, entre autre, tout une économie et un mode de vie qui vacillent. « Des pêcheurs, tout le monde se fout. Cinquante mille : 0,0007% de l'humanité. Mais il n'y a pas de petite histoire. D'événement périphérique. L'engloutissement de la banquise par des eaux tièdes est, déjà, un engloutissement du monde. » 
À lire.  

« Elle perçoit [...] l'acoustique des lieux. Elle sait que chacun est fait pour un type de musique comme les girafes pour la savane ou les crocodiles pour la jungle : pas interchangeables. Elle dit qu'on ne peut pas jouer le répertoire baroque ailleurs que dans des pièces petites, aux surfaces dures, réfléchissantes, ces salles de bal, ces théâtres pour lesquels il est composé, avec des temps de réverbération très courts, sinon tu n'entends pas le contrepoint, elle dit, il faut une acoustique sèche [...]. Imagine, Lisa. Tu peins. Tu veux faire ressortir deux couleurs primaires, le bleu et le rouge par exemple, séparément, sur le même canevas. Si tu mets beaucoup d'eau c'est foutu, t'as plus du rouge et du bleu, t'as du violet. Pareil pour le contrepoint : tu veux des voix musicales distinctes, pas une purée de sons. Eh ben à peinture sèche, acoustique sèche : tu choisis une salle à réverbération courte, qui stoppe le son vite fait, sans diluer. Tu vois ?
Tu vois papa, elle dit, les musiciens bougent, on joue n'importe quoi n'importe où, mais c'est pas bon. L'idéal, ce serait que nous, les auditeurs, on se déplace vers les salles. Parsifal et l'Anneau du Nibelungen au Festspielhaus de Bayreuth, le Requiem de Berlioz aux Invalides.
Appelez-le destin, vocation, idéal, elle est en mouvement, tendue vers un point de mire net contre l'horizon, le voyage sert à ça : s'approcher de ce qui brûle, fait brûler.
À Pleyel ça pullule de tapis et de sièges matelassés, aux Champs-Élysées c'est bourré de tissus qui absorbent méchamment mais à Bâle il y a du plâtre, et les aigus cognent dessus et retombent en scintillants comme une pluie de verre.
Elle a envie de partir, elle aussi.Elle veut pareil : le même vertige, le ventre qui cogne, le sang pulsé. Mais ailleurs. Sur le planisphère de Sarah, elle choisit les pays sans petit drapeau [...]. Les zones vierges de tout poinçon d'aiguille, inéluctablement, pas colonisées par les rêves d'une autre : grands espaces de Chine, d'Égypte, de Turquie, du Moyen-Orient, Syrie, Liban, Jordanie, Amérique du Sud, elle suit de l'index les méandres des fleuves, les massifs montagneux, le tracé des frontières, sa géographie des possibles. Un jour elle apprendra l'arabe rien que parce qu'il y a une place à prendre, ce sera l'arabe mais ce pourrait être le chinois, le swahili, le vietnamien, le wolof, des langues disponibles.
Mais il faut au moins décrocher le téléphone, les 11 juillet, avoir une pensée pour la mère, le père tandis que la cire se fige dans la coupelle d'aluminium et qu'ils redressent la mèche du lumignon, pour la prochaine fois. Ensuite, refermer le temps éventré, repousser leur peine, ses tentacules poisseux : aller au cinéma ; acheter des glaces aux enfants ; faire l'amour. Les 11 juillet sont furieusement gais, qu'on compte sur elle, Lisa, pour l'exiger, pour s'extraire du décompte qui retient en arrière le père et la mère, la mère surtout. Lisa adore juillet adore l'été, une fois l'appel passé elle s'adonne à l'oubli [...].
Il appelle son père PEV [Paul-Émile Victor], comme tout le monde, les admirateurs, les collègues, les journalistes, PEV et pas mon père parce qu'il ne lui a pas lu d'histoires le soir, ne l'a jamais bordé, les héros ont du mal à coucher les enfants. Il a cru qu'une fois mort cet homme serait à lui, il détiendrait sa mémoire, un jour les morts sont aux mains des vivants. Il s'est trompé. D'abord on lui a volé le corps : lesté, enveloppé d'une toile de jute, on l'a mis à la mer dans les eaux de Bora Bora, sépulture d'officier de marine et vlan, bouffé par les poissons - eux, les enfants, pas même au premier rang, retenus derrière un cordon de militaires en uniforme qu'il a franchi de force. Le corps d'abord, la mémoire ensuite.
Elle se souvient de la photo de la vitrine, rue de Richelieu, l'iceberg aux veines bleues superposées, la lui décrit. Il dit que la glace archive toute l'histoire humaine, continentale, extraterrestre, qu'on y lit couche après couche, dans les tassements de la neige, les strates translucides des fontes et des regels, ce que les précipitations ont capturé : acides chlorhydrique et fluorhydrique des éruptions volcaniques, rubidium et néodyme du désert, formate, acétate, ammonium amis par les feux de forêts, soufre et sel de l'océan, scan complet d'une ère reconstruite pièce à pièce à la façon d'un puzzle.
Le grand-père disait qu'on peut lire les climats sur les coraux, et même sur les stalagmites, en Chine, qui gardent l'empreinte des moussons. Tant de mémoire gravée dans l'eau, le bois, la pierre, et pas trace d'une vie d'homme. Pas un visage. À la lisère du sommeil les images se mêlent, rubans d'écorce, strates gelées, bandes nacrées, lignes et courbes décrochées de leurs supports qui en rappellent d'autres, lignes de vie de la main de Sarah, sa paume ouverte dans la main d'une femme en guenilles, place des Fêtes, qui chuchotait l'avenir au creux de son oreille et le corrigeait à même la peau, à coups de crayon de henné.
Il calcule : vingt-huit ans, 1982. L'année des courbes de Vostok, qui attestent le lien entre gaz à effet et hausse des températures. L'année où il est dit que le climat ne dépend plus de la position de la Terre sur son orbite mais de l'action humaine, l'année de l'Anthropocène, qui décide de sa vocation scientifique. Étrange coïncidence qui place côte à côte cette femme et cet homme, dans le même avion, l'été 1982 et la fonte des glaces pesant du même poids sur leurs deux existences, en ayant infléchi le cours et les pliant encore, simultanément : une terre qui s'efface, une femme qui disparaît.
Lisa empile ses livres. Enlève ses chaussures. Allume la radio. Elle vit. Elle est là. Elle se recoiffe face au miroir et la mère aperçoit la ligne bleu sombre qui borde ses sourcils nouvellement épilés. Le khôl et ces sourcils de femme lui retirent sa fille et la lui rendent plus proche, plus semblable. Elle ne lâche pas Lisa des yeux, elle se grave des images : Lisa qui se ronge les ongles, taille un crayon, cherche dans un tiroir un vêtement qu'elle ne trouve pas, rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. Ça ne suffit pas. Ne compense pas. Cette enfant ne peut pas combler le trou de l'autre.
Ils la maintiennent vivante, c'est leur obsession. Ils se la remémorent sans cesse. Pas pour comprendre ou fournir des indices au détective, à la police. Ils ressassent pour la maintenir au chaud en eux; ils nient la rupture, la colmatent, ils sont dans l'éternel présent. 
Lisa sait leur chagrin, et putain elle l'éprouve. Les hait de le lui imposer, en plus de celui qu'elle porte. De la gommer derrière. [...] Elle est un fil tendu, aux décisions soudaines, indiscutables, contradictoires, elle veut vivre, peu importe la douleur, le contraste intérieur entre fièvre et angoisse, ça cohabite.
Elles traversent la décharge, les tonnes d'appareil ménagers que le Danemark ne collecte plus et qui s'entassent, rouillent, dégorgent leurs poisons [...].
Puisque ce silence presque pire que la mort - nous le savons, ils ne l'avoueront pas, saturés d'amour comme ils sont -, alors essayer de regarder dehors, peut-être à nouveau. Oh, tout doucement. Juste pour s'éprouver un peu vivant. Pour respirer. Tenter de parcourir un lieu autre que cette seule douleur - si vaste. Croire que l'existence tient à autre chose qu'à l'attente. [...] Voilà : s'arrêter, par exemple, sur les couleurs d'automne dans la forêt de Fontainebleau. Le rouge des feuilles d'érable, le jaune des bouleaux, les dégradés de bruns, le noir luisant des rochers sous la pluie, s'accorder un peu de cette beauté brute où progressent les limaces, les lombrics et aussi, les oiseaux.
Il y en a qui disent juste, ce sont les plus nombreux, les amis, les cousins, il faut bien faire le deuil. Faire le deuil. Tourner la page. Du blanc au verso, tout un champ vierge, effacement, recommencement. Le deuil. Ça veut dire douleur, le père le sait, sa femme le sait, et ceux qui n'ont pas vécu ça se trompent. Faire le deuil. Faire la douleur. Ils pensent "passer à autre chose", se résoudre à la perte et donc, renaître, en quelque sorte. Une nouvelle vie. Mais, dit sa femme, il n'y a pas de perte, sa tasse de café tremble entre ses doigts [...].
[...] un livre en dormance depuis le début, depuis la première ligne écrite au cours des mois d'anorexie, quand Lisa, quinze ans, s'effaçait, volontairement, pour être vue, quand il fallait mourir ; le jour de la lecture de ce roman-là, la mère ne supportera pas la crudité de la lumière, l'accablante lumière sur l'histoire ignorée, traversée dans l'ombre, par l'enfant périphérique, méconnue.
Des pêcheurs, tout le monde se fout. Cinquante mille : 0,0007% de l'humanité. Mais il n'y a pas de petite histoire. D'événement périphérique. L'engloutissement de la banquise par des eaux tièdes est, déjà, un engloutissement du monde.
Respirer côte à côte. Ça suffit. Sans chercher à remplir, à combler, le silence est une masse pas un vide. Un lieu. Une halte. Un abri. »

Quatrième de couverture

« Vingt-sept ans d'absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n'ont plus compté l'âge écoulé de Sarah mais mesuré l'attente. »

En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. Elle est montée dans un avion qui l’emportait vers la calotte glaciaire. C’est la dernière fois que sa famille l’a vue. Après, plus rien. Elle a disparu, corps et âme. Elle avait vingt-deux ans. Quand Lisa, vingt sept ans plus tard, se lance à la recherche de sa sœur, elle découvre un territoire dévasté et une population qui voit se réduire comme peau de chagrin son domaine de glace. Cette quête va la mener loin dans son propre cheminement identitaire, depuis l’impossibilité du deuil jusqu’à la construction de soi.

Roman sur le temps, roman sur l’attente, roman sur l’urgence et magnifique évocation d’un Grand Nord en perdition. Valentine Goby signe ici un grand livre sur la disparition d’un monde.

Éditions Albin Michel, août 2011
247 pages

jeudi 26 mars 2020

Murène ★★★★★ de Valentine Goby

Très beau livre sur la résilience, le courage, l'abnégation, l'introspection, les souffrances du corps meurtri, les combats à mener au quotidien pour rester en vie d'abord, accepter son handicap ensuite.
Valentine Goby aborde un sujet difficile, celui du handicap avec une force incroyable.  

Victime d'un grave accident, François, le "héros" de ce roman, subira une chirurgie de la perte, amputé des deux bras, il ne lui restera pas l'ombre d'un moignon. Geste nécessaire, mais geste de l'horreur pour le chirurgien.

« Les instruments sont disposés sur la tablette, bistouri, couteau, pinces, scie, rugine, cupules, porte-aiguille, ciseaux, curettes, stylet, rétracteur de Percy. Il ne dit pas son épouvante tandis qu'il tente de se concentrer sur un but unique, sauver la vie. Sous la lumière crue de la lampe il soulève, écarte, sectionne les ligaments, les muscles qu'il nomme un à un pour s'ancrer dans le geste, petit rond, sus-épineux, sous-épineux, deltoïde, sous-scapulaire, les tendons de la coiffe des rotateurs, les ligaments, les nerfs, il sacrifie l'humérus entier, en dégage la tête. Il sculpte une silhouette désarticulée dont les contours épousent la glène et l'acromion, comme découpée au ciseau, au ras de l'omoplate, par une main d'enfant malhabile. La nécessité n'allège pas l'horreur du geste. »     

Il est Lycaon prisonnier du loup, Io enfermée sous la peau de la génisse, Battus cloîtré dans la pierre...
Mais il n'est pas mort, ça tient du miracle; il a eu de la chance...si l'on peut le formuler ainsi. Survivre est-il toujours une chance quand vivre exigera un effort colossal ? Quand l'avenir manque à l'appel ?
«  Il revient sur la chance parce que ce qu'il dira tout à l'heure ouvrira un abîme de douleur, il faut que l'idée de chance allume une lumière, provisionne du jour pour la nuit qui vient. »
Quand le corps devient impuissant à accomplir seul les gestes du quotidien : manger, s'habiller, rendre la monnaie, ouvrir une porte, couper du pain, beurrer une tartine, porter un sac, lacer ses chaussures, lire un livre...il faut dépasser ses limites pour mener un semblant de vie "normale".
Il lui faudra rassembler toutes ses forces pour franchir le seuil de chez lui, s'ouvrir à une autre vie et pas seulement être pas mort, accepter d'être parfois contraint à l'invisibilité pour avoir le droit de faire ce que font les gens ordinaires. L'eau sera son second souffle et le ramènera du côté de la vie.
« L’eau comble les interstices, fait des palmes entre ses orteils, tend des voiles invisibles entre ses cuisses, ses genoux, ses chevilles, le prolonge et l’augmente. Il a envie de pleurer soudain, comme dans l’amour lorsqu’il est grand amour, à cause des corps parfaitement imbriqués, les creux et les reliefs visibles et invisibles complètement épousés, la sensation du plein retrouvée et bénie [...]. »
Bel hommage également au corps médical (soignants, infirmiers, chirurgiens...) dévoués, souvent passionnés, qui, dans des cas extrêmes doivent agir vite pour sauver une vie, accompagner les familles, rassurer.  
Très belle leçon de vie, d'une grande humanité. 
Une plume sans faille.
Des descriptions au cordeau, des énumérations brillantes.
« Il est question d’or ce soir-là dans le studio de João, sa médaille, le mousseux dans les verres, le sabre d’or remis par la princesse Michiko à Serge Bec, escrimeur français d’exception. D’or aussi en fines veines sur le vase de céramique que João tend à Muguette, souvenir de Tokyo il dit, viens voir François, c’est pour vous. Un vase bleu outre-mer à long col zébré d’or. Il a plus de valeur qu’avant d’être brisé. Muguette suit les ligatures du bout de son index.- Ils appellent ça le Kintsugi. L’art des cicatrices précieuses. »
Merci Valentine Goby. 
Vous avez ce pouvoir de rendre vos écrits inoubliables. Des scènes de KinderZimmer viennent encore me hanter, les mots de Charlotte Delbo ne sont jamais bien loin, et Mathilde, que dire de Mathilde et de son amour incroyable pour son père et sa famille. Peu de chance que j'oublie François !

« Tout s'écoule, et les êtres ne revêtent qu'une forme fugitive. [...] Tout instant de la durée est une création nouvelle [...]. Ce que nous fûmes hier, ou ce que nous sommes aujourd'hui, nous ne le serons plus demain. OVIDE, Les Métamorphoses, livre XV.
Ce soir, François réfute le faisceau de phénomènes climatiques et d'accidents cosmiques qui, au terme de trois milliards d'années de pure existence subaquatique, propulsèrent hors de l'eau tout un pan du vivant, campèrent l'homme en animal terrien.
Il dévale les marches tandis que Nine tiédit à ses hanches, il oubliera cela aussi et personne n'en retiendra rien, elle n'aura jamais eu lieu cette cavalcade heureuse, ses genoux plient sans effort, les rotules bien articulées aux tibias et fémurs, liés par des tendons souples, solides comme des cordes de piano. Il verse un fond de café, y trempe un bout de pain qu'il avale sans mâcher. Nine, Nine, Nine, elle bat dans ses tempes cette fille, dans sa gorge, son sexe, cent mille fois par jour au tempo exact de son coeur. Il veut que le soleil le cogne comme une évidence tout à l'heure, alors qu'elle préparera le café derrière la fenêtre de sa cuisine au sixième étage - il a repéré l'échafaudage installé pile en face, il grimpera jusqu'au toit, il sera le coq Chantecler, il fera lever le jour.
François, silhouette de jeune arbre dans le matin coupant. Le canal Saint-Martin est figé, il le sait, l'oubliera, on force l'ouverture des écluses pour briser la surface ; on patine au lac du Jardin d'acclimatation, on fait de la luge au Luxembourg, le journal en publie des photos chaque jour. A Ponthierry il y a une mer de glace pareil qu'à Chamonix, François l'a vue, on a dynamité la banquise, février 1956 se changera en trou noir.
Où va le blanc quand la neige fond ? songe Shakespeare, ce blanc indubitable des flocons, de la neige tassée. Si sûr et soudain aboli. Où vont les souvenirs quand l'oubli les dévore, en vide le cerveau sans y laisser la moindre empreinte, pas même l'infime trace calcaire dont la neige signe son passage, elle, après s'être évanouie. 
Chez Picart & Fils comme ailleurs on manque de casques, les garde-corps sont l'exception même très en hauteur, et quand un homme hésite à franchir le sixième sans protection ni baudrier Picart hausse les épaules, qu'est-ce qui m'a fichu des mauviettes pareilles. Les normes de sécurité grèvent les bénéfices, peu d'accidents pour des investissements colossaux répète Picart à l'envi, économiquement irréaliste tout ça, je ne suis pas Crésus ! et puis c'est autant de gagner pour vos salaires ... la petite musique commune aux chantiers, ils ont l'habitude.
Rien n'est plus laid qu'un arrangement, souffle Nine à François, dissoudre la justice dans l'argent, on ne s'arrange pas avec la vie des gens
[...] nos vies sont tissées de mille glissements de l'un vers l'autre, un tuilage invisible à l'oeil nu. L'amour peut être une déroute, une chance de métamorphose.
Ils jouent de la flûte à deux, il souffle comme elle lui montre dans l'embouchure, et elle perchée dans son dos sur une chaise pose ses doigts sur les clés ; ça sonne faux, évidemment, ce qui compte c'est faire ensemble, s'apprivoiser, se nouer l'un à l'autre de mille façons, la musicalité ils s'en moquent complètement.
La tête appuyée à ses côtes il entend ses mouvements intérieurs, une langue de cascades et de remous profonds où il crève de pénétrer. Un à un il relie entre eux les fragments explorés de Nine, il se fait de son corps un grand portrait cubiste, exagérant les volumes connus, les suturant entre eux pour combler les abîmes où il voudrait plonger, Nine est une oeuvre d'art. 
Exit, donc, Joseph, Nine, la grève et l'audace qu'elle nourrit, le désir revenu de la fugue. Les portes qu'ils ont ouvertes claquent toutes ensemble le jour de Bayle. Leur perte est un deuil pur.
Il n'est pas mort. Vivant, je ne sais pas.
Elle ne voit pas le combiné. Elle ne voit rien. Entend rien. En apnée, extraite du mouvement autour, arrêtée net par le coup porté. A un moment elle perçoit des douleurs diffuses, l'angle du meuble enfoncé dans son diaphragme, la main de Robert qui pétrit son épaule. Elle résiste à revenir, là où elle est rien n'est arrivé, son silence tient le malheur à distance ...
Il ne dit pas les tissus fondus dans la chair, les lambeaux de veste, de chemise, de peau retirés du bras gauche carbonisé jusqu'à l'os, l'os apparent, la chair racornie éclatée autour comme une viande trop longtemps laissée sur le grill, l'ampleur du désastre lentement révélée par le déshabillage. Il ne décrit pas la brûlure circulaire au bras droit, le noir carbone coulé dans le blanc de la peau cartonnée à la façon, aurait dit Mum, d'un étrange batik, la menace de nécrose totale.
Il traverse la lave et le lait. Le lait puis la lave. Il continue à ne pas mourir. La nuit anesthésique l'avale deux fois en trois jours. Abolit le supplice. Le recrache à la lumière qui le ceinture d'une camisole de feu.
La mobilisation des articulations peut dépendre du seul soignant ; pour l'exercice respiratoire, on compte aussi sur lui. On imagine peut-être que François n'a pas le choix, respirer c'est le mouvement minimal, en-dessous de quoi il n'y a rien. Il y a rien, justement, rien, est un choix possible, le repli complet dans le noyau de pêche et crever, une tentation de chaque instant. Étonnamment François fait l'effort, gonfle ses poumons, tire en arrière ses acromions bandés en épaulettes miniatures, plaque ses omoplates contre la cage thoracique. Ça ne vas pas de soi. Il le fait. Collabo, comme sa verge qui pisse dans le pistolet. Collabo comme ses jambes qui soudain obéissent au masseur, poussent contre ses paumes plaquées à ses plantes de pied pour gainer les muscles, les préparer à la marche. Peut-être parce que les autres se donnent tant de mal. [...] Il a cette pensée bizarre qu'ils tiennent à lui plus que lui-même.
Elle aime un mort à l'intérieur de lui. Ils se font face dans cette chambre des Batignolles, ils n'ont aucune chance de se rencontrer, la scène originelle est perdue et toute la genèse de l'amour, ils n'y peuvent rien. 
François est sourd à tout sauf à sa colère, il n'a pas de cri à la mesure de sa rage alors il frappe encore [...].
Le plus cruel, il le comprend, ramenant tour à tour à lui les visages de Nine puis de Nadine, ce n'est pas le vide, c'est l'absence. Le manque. Le chagrin gît dans l'empreinte. Et si parfois le manque est une piqûre douce, désirable même - il songe à Nadine bien sûr - les manques de son corps sont, eux, pure frustration. Il veut en finir avec le manque, tarir sa source, cet espoir fou d'une réparation, d'un comblement de perte : un ersatz de bars à jamais décevant. Il voudrait oublier qu'il a eu des bras comme il a oublié Nine, en effacer jusqu'au souvenir. Bien sûr c'est impossible. Mais il essaie. C'est affaire d'imagination.
Je veux être comme le tulle, entier avec mes ajours. Pas de prothèse. »

Quatrième de couverture

Hiver 1956. Dans les Ardennes, François, un jeune homme de vingt-deux ans, s’enfonce dans la neige, marche vers les bois à la recherche d’un village. Croisant une voie ferrée qui semble désaffectée, il grimpe sur un wagon oublié… Quelques heures plus tard une enfant découvre François à demi mort – corps en étoile dans la poudreuse, en partie calciné.
Quel sera le destin de ce blessé dont les médecins pensent qu’il ne survivra pas ? À quelle épreuve son corps sera-t-il soumis ? Qu’adviendra-t-il de ses souvenirs, de son chemin de vie alors que ses moindres gestes sont à réinventer, qu’il faut passer du refus de soi au désir de poursuivre ?
Murène s’inscrit dans cette part d’humanité où naît la résilience, ce champ des possibilités humaines qui devient, malgré les contraintes de l’époque – les limites de la chirurgie, le peu de ressources dans l’appareillage des grands blessés –, une promesse d’échappées. Car bien au-delà d’une histoire de malchance, ce roman est celui d’une métamorphose qui nous entraîne, solaire, vers l’émergence du handisport et jusqu’aux Jeux paralympiques de Tokyo en 1964.

Éditions Actes Sud, août 2019
377 pages
Prix Sport Scriptum 2019
Prix Solidarité 2019

À l’origine du roman, l’image du champion de natation Zheng Tao jailli hors de l’eau aux Jeux paralympiques de Rio en 2016, qui flotte en balise cardinale parmi les remous turquoise. Je contemple l’athlète à la silhouette tronquée, son sourire vainqueur, sa beauté insolite. Autour, les gradins semi-vides minorent cette victoire. Je m’aperçois que j’ignore tout de l’his­toire du handisport, ce désir de conformité avec les pratiques du monde valide en même temps que d’affirmation radicale d’altérité, qui questionne notre rapport à la norme. À travers le personnage de François, sévèrement mutilé lors d’un accident à l’hiver 1956, Murène en restitue l’étonnante genèse.

Mes romans s’attachent souvent à des personnages en résistance, luttant obstinément contre les obstacles, dont ils viennent à bout. François est de ceux-là, seulement la volonté ne suffit pas. À une époque où balbutie encore la rééducation, et où l’appareillage ne parvient pas à compenser les manques de son corps, l’imagination est encore le plus puissant recours contre le réel, que François tente de plier à ses désirs.

Mais Murène est moins l’histoire d’un combattant que d’un mutant magnifique : la transformation profonde d’une identité et d’un rapport au monde quand l’obstacle devient chance de métamorphose. Le handisport en sera l’artisan, qui substitue alors à l’idée de déficience celle de potentiel, une révolution du regard et de la pensée. Dans l’eau des piscines, François devient semblable aux murènes, créatures d’apparence monstrueuse réfugiées dans les anfractuosités de la roche, mais somptueuses et graciles aussitôt qu’elles se mettent en mouvement.

L’œuvre d’Ovide évoque tour à tour les métamorphoses punitives qui emmurent les êtres et celles qui les délivrent. François connaît l’une puis l’autre, l’impuissance face à la tragédie que l’existence lui impose, mais aussi et surtout une mutation patiente, solaire, qui l’ouvre à des possibles insoupçonnés.’’
V.G

samedi 9 mars 2019

Je me promets d'éclatantes revanches ★★★★★ de Valentine Goby

«... m'est venu le désir de comprendre, au-delà de ma pure sensation de lecture et à travers ses mots à elle, son geste d'écriture. Sa nécessité profonde et sa genèse. Sa singularité dans le testament collectif des rescapés et témoins. Son choix de la littérature pour revenir d'entre les morts, des ces territoires où « la vie est bien plus terrifiante que la mort », elle qui a préféré la vie. »
Valentine Goby nous propose d' entrer à Auschwitz par la puissance de la langue, et nous donne à voir, à comprendre comment Charlotte Delbo, figure féminine de la Résistance et de la déportation et écrivaine, a quant à elle, tenté de quitter Auschwitz par l'écriture. Elle met des mots sur l'oeuvre de Charlotte Delbo avec beaucoup de pudeur, de tendresse, d'admiration et lui rend ainsi un très bel hommage« Une rescapée et une femme, aussi, jusqu'à sa mort. »

La plume de Valentine Goby absorbe, défait la marque du temps sur le témoignage, [revient] au présent de l'expérience, à l'instant perdu qui nous fait peu, muscles, organes vivants. Dans Kinderzimmer, elle m'avait impressionnée par le réalisme saisissant de ces descriptions. Pas étonnant qu'une rencontre ait eu lieu entre ces deux femmes, fut elle à titre posthume. 

J'ai beaucoup aimé le chapitre qui porte d'ailleurs un très joli titre « Le corps est une langue » dans lequel Valentine Goby évoque notamment sa lecture de deux textes de Charlotte Delbo « La soif » et « Boire » faite à des adolescentes en lycée professionnelle. D'aucuns pensaient que ces lectures décourageraient ces jeunes filles de quinze ans, qu'elles n'y prêteraient aucune attention. Valentine Goby n'a pas reculé; il ne faut pas sous-estimer Charlotte Delbo. 
« ... il n'y avait pas besoin de citer Auschwitz ou d'évoquer la guerre, ni même la biographie de Charlotte Delbo ; ce qui se jouait là dépassait la leçon d'histoire et de géographie. »
Ces jeunes filles ont été touchées par les mots, les images de Charlotte Delbo qui se sont superposées aux leurs et ont colonisé leur imagination... Un passage vibrant d'émotions qui m'accompagne encore quelques semaines après ma lecture. Merci Valentine, Merci Charlotte ! 
« J'aurais voulu lire encore, à la faveur de la pluie qui tombait dru dehors, partager ces images et sensations qui soulèvent la langue, rendent audible et palpable l'expérience du camp, sortent le lecteur de son habituelle sidération. La boue qui n'est pas boue mais « pieuvres [qui] nous étreignaient de leurs muscles visqueux ». Le froid qui n'est pas froid fait les étoiles coupantes et « les poumons claquent dans le vent de glace. Du linge sur une corde » ; on est un « squelette de froid avec le froid qui souffle dans tous ces gouffres que font les côtes à un squelette », les commissures des lèvres s'arrachent ....»
Pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, je conseille vivement de découvrir Kinderzimmer, si le sujet vous tente bien entendu ! 
Et pour ma part, il y a de fortes chances que les écrits de Charlotte Delbo me tiennent vite compagnie. Je me suis également notée de lire La Traversée de la nuit de Geneviève Anthonioz-de Gaulle (la nièce du général) et de découvrir les écrits de Germaine Tillion. 
« Cette tache noire au centre de l'Europe
cette tache rouge
cette tache de feu cette tache de suie
cette tache de sang cette tache de cendres [...] »

Charlotte Delbo, Une connaissance inutile
« ...une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent [...]
la plus grande gare du monde »
Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra 
« [...] l'aube était livideaux matins des mont-Valérienet maintenantcela s'appelle l'aurore [...] »

Charlotte Delbo, Mesure de nos jours
 « [...] la vie m'a été rendueet je suis là devant la viecomme devant une robequ'on ne peut plus mettre. »
Charlotte Delbo, Mesure de nos jours 

« Dans l'oeuvre de Charlotte Delbo, écrire Auschwitz, c'est écrire le fragment. 
C'est une histoire triste, sans fin, que met en mots Charlotte Delbo. Elle raconte qu'Auschwitz n'est pas un récit achevé. Un lieu clos. Comme les contes, comme les mythes il se décline sans cesse, change de costume, d'époque, de territoire, se réincarne mille fois en des formes oubliées - je pense, moi, au génocide arménien de 1915 qui en contenait les germes. Si Charlotte Delbo avait été vivante, elle aurait évoqué le génocide rwandais, la guerre en Tchétchénie, Vladimir Poutine, le conflit syrien, je ne peux m'empêcher de le croire ; et je me demande quel chagrin l'aurait saisie. 
La lecture toujours convoque le lecteur et sa propre histoire, en ce sens le lecteur coécrit en permanence avec l'auteur, il n'est pas indemne de lui-même en situation de lecture et toute littérature résonne singulièrement dans sa chambre d'échos.
L'arrachement, pour Charlotte Delbo, commence avec l'amour saccagé et la mort de Georges. Georges est partout. La plaie béante de son absence traverse la déportation. Charlotte Delbo a pour toujours le coeur « en cendres ». 
Je savais que j'oublierais puisque c'est oublier que continuer à respirer. Charlotte Delbo
Les femmes [...] aiment sans désir de retour, de cet amour étrange, inconditionnel qu'on prête souvent aux mères, parfois plus largement au parent - à l'époque, sans doute plus facilement aux mères. Comme à Auschwitz, les Portugaises sous Salazar décrites par Charlotte Delbo chérissent leurs hommes résistants en mères vaillantes, et les Folles de mai de Buenos Aires, dans une autre pièce de théâtre veillent inlassablement leurs enfants disparus.
Le gouffre qui nous coupe du rescapé, c'est la distance qui sépare le nouveau-né du langage.
Son obsession pour la forme est le rempart le plus sûr contre l'oubli. Elle a cette conscience aiguë que l'art est le meilleur allié de la mémoire et de l'histoire ...
Qui a lu les récits et poèmes du retour livrés par des déportés sait comme il est difficile de revenir d'Auschwitz. Je peux dire revenir complètement, au-delà du corps, se délester des réflexes de la déportée, de ses peurs, repousser l'invasion quotidienne. C'est un poids terrible que la cohorte des souvenirs. 
Qu'une personne revenue de la pire détresse ait conservé un tel goût de vivre, cela tordait le cou à nos petites mélancolies. »

Quatrième de couverture

L’une, Valentine Goby, est romancière. L’autre, c’est Charlotte Delbo, amoureuse, déportée, résistante, poète ; elle a laissé une oeuvre foudroyante. Voici deux femmes engagées, la littérature chevillée au corps. Au sortir d’Auschwitz, Charlotte Delbo invente une écriture radicale, puissante, suggestive pour continuer de vivre, envers et contre tout.

Lorsqu’elle la découvre, Valentine Goby, éblouie, plonge dans son oeuvre et déroule lentement le fil qui la relie à cette femme hors du commun. Pour que d’autres risquent l’aventure magnifique de sa lecture, mais aussi pour lancer un grand cri d’amour à la littérature. Celle qui change la vie, qui console, qui sauve.

« Je me promets d'éclatantes revanches » est une texte intime, un manifeste vibrant qui rend hommage au pouvoir des mots et de la langue, plus que jamais nécessaire.

Valentine Goby écrit pour les adultes et pour 
la jeunesse depuis quinze ans. Elle a reçu douze prix
pour Kinderzimmer (Actes Sud, 2014), dont 
le prix des Libraires.

Éditions de l'Iconoclaste, juin 2017
166 pages
Pour vous faire une idée ou connaitre mieux 
qui était Charlotte Delbo, 
c'est par ici ou encore ici.
Bonne lecture !

mercredi 2 novembre 2016

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby *****


Editions Actes Sud, août 2016
267 pages

Quatrième de couverture


Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le coeur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.
Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.
À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.
À travers un roman solaire, porté par le regard d'une adolescente rebelle heurtée de plein fouet par le réel, Valentine Goby poursuit son travail sur le corps dans l'Histoire, le rôle des femmes face à l'adversité, leur soif de liberté.

Les mots de Valentine Goby

“Un désastre architectural m’offre le contexte de ce roman, une rencontre avec une femme incroyable en fait un chant d’amour. Le bâtiment est le jadis splendide sanatorium d’Aincourt, tombé en ruine au milieu de la forêt, dont la mémoire disparaît sous les gravats. L’histoire d’amour est celle d’une fille pour son père et pour sa famille, au début des années 1960.
La famille dont je parle tient un café au centre de La Roche-Guyon, et Paul Blanc est le centre du café. Il est la figure solaire qui attire tous les regards – joueur d’harmonica, clown, confident, ami fantasque et généreux jusqu’à l’inconscience – y compris celui de sa fille Mathilde, garçon manqué qui ne recule devant rien pour éblouir son père. Elle est la reine du royaume de La Roche, son fleuve, ses douves, ses ronciers, ses bois. Autour de Paul Blanc tournent deux autres enfants pareillement aimantés, et une épouse solide comme le roc. Nulle tragédie ne semble pouvoir venir à bout d’un tel amour, le plus grand amour, Mathilde en est sûre… pas même la tuberculose, qui fait une entrée fracassante dans leur existence et emporte tout, santé, travail, logement, les disloque entre services sociaux et sanatorium.
Mathilde devient le centre de ce corps éclaté. J’ai voulu, encore une fois, mettre en lumière l’extraordinaire capacité de résistance des plus éprouvés. Dans la France des Trente Glorieuses, de la Sécurité sociale et des antibiotiques, qui à certains donnent l’illusion de l’immortalité, la maladie reste, comme le dit Jean-Paul Sartre évoquant la peste, une exagération des rapports de classe. À force de volonté, d’abnégation et d’une audace qui frise le scandale, Mathilde tente de redonner dignité à ceux qu’elle aime. Mineure émancipée, rebelle à tout compromis liberticide (protection sociale contre docilité), elle porte les siens à bout de bras et incarne cette fille puissante et combative que commande l’étymologie de son prénom. Elle refuse la fatalité, la spirale de la dépossession, elle est l’enchanteresse, qui rallume les feux éteints et cherche sans cesse la joie.
Un tel projet ne va pas sans sacrifices. Mathilde a neuf ans au début de l’histoire, à peine dix-neuf au coeur de la tragédie. L’adolescente bouillonnante de vie s’abîme dans la mission qu’elle s’est donnée, écrasée de responsabilités qui ne sont pas de son âge. Ce sont des présences merveilleuses, parfois inattendues qui la relèvent et la sauvent : Jeanne la simplette du village qui ne craint pas les bacilles, Jacques le petit frère mélancolique, Walid le Marocain qui incarne une promesse d’évasion ; et surtout la directrice du lycée de Mantes-la-Jolie, qui lui ouvre les portes d’un monde plus vaste à travers les journaux, une langue et une géographie nouvelles, et notamment l’évocation de la guerre d’Algérie où résonnent singulièrement les mots « indépendance » et « liberté ».
Le « paquebot », c’est l’autre nom donné aux sanatoriums construits dans les années 1930, qui ressemblaient à de vastes navires avec leurs terrasses exposées plein sud et leur architecture massive. Cette évocation d’un bateau voguant sur un océan de verdure, de préférence à celle du sana en retrait du monde, dit à sa façon le désir de Mathilde de se hisser vers la lumière, en capitaine de vaisseau.”
V. G.

Mon avis ★★★★★


Touchée en plein cœur, ce témoignage est douloureux, lire sur le sanatorium d’Aincourt, sur la douleur et la peine face à la maladie, sur l’injustice et le rejet… n’est certes pas de tout repos, et pourtant, ce livre est beau, il est empreint d’un amour immense, il est une immense leçon de courage et d’abnégation, un pur concentré de fougue et de témérité…Une véritable force de la nature, Mathilde.
À ceux qui lui diront, plus tard, quand tout sera fini, tu aurais dû demander, petite, elle rétorquera : Vous auriez dû voir.
L’histoire de Mathilde et de sa famille est absolument incroyable, troublante, effroyable, émouvante. Cette enfant, ce p’tit gars, qui, au fil des pages, devient une jeune fille, au courage inlassable, mène un combat puissant pour que dignité et respect puissent être présents dans sa sinueuse vie.

Une vie, au début du récit, que l'on devine lumineuse et aimante, pétrie de douceur et de moments chaleureux au café du village, le Balto, le cœur du village, quand la musique fait danser les habitants de La Roche-Guyon, quand l’alcool ravive les cœurs, quand le bonheur existe, quand sa famille vit sous un même toit et que Paulot, son père, souffle dans son harmonica, donnant de la joie, faisant pétiller les yeux de Mathilde alors qu'il valse avec sa sœur aînée, Annie.

Et puis, tout bascule … Paulot est malade, son épouse le suivra, la tuberculose, direction le sanatorium d’Aincourt. Mathilde et son frère, Jacques, sont placés en famille d’accueil, séparés, Annie, elle, vit sa vie de son côté, restant ainsi, le plus possible, à l'écart des gouttelettes infectieuses émises par ses parents… 
Le ventre d'Annie. Il tient la distance de toute contrainte autre que lui, arme, armure, frontière, rempart, abri. Annie est intouchable car elle va être mère. Son ventre est une permission de repli supplémentaire contre laquelle tout reproche se fracasse. La grossesse est une île.
La famille explose en vol …et le trait d’union entre tous, celle qui n’acceptera pas le traitement infligé à sa famille, devenue une famille de pestiférés, de parias, de cinglés aux yeux des habitants, à qui, Paulot a pourtant tant donné, ce trait d'union sera Mathilde; elle incarne ce rôle avec les moyens du bord, des moyens faibles, dérisoires, quasi inexistants, elle luttera seule, abandonnée de tous ou presque. 
Comment peut-on concevoir cette descente en Enfers ? Comment a-t-elle pu tenir face à tant d’aigreur, d'adversité, de mépris, d’injustice et de coups bas ? Comment lutter quand tous les feux sont au rouge ? Comment ? Comment a-t-on pu laisser ce tableau se noircir encore davantage ?
«C’est douloureux d’être vivante», dira Mathilde.

J’ai beaucoup aimé l’intrusion à deux ou trois reprises de l’auteur, qui ajoute force et vérité à ce témoignage, une fiction inspirée d'une histoire vraie.

Une histoire poignante, dure et lumineuse à la fois, une ode à l’amour, le plus grand amour, celui d’une fille envers son père. Son père ? Un gosse heureux, joyeux luron et farceur, habitué à donner du bonheur, qui ne prendra jamais son mal au sérieux, le transformant en canular. On s’y attache à ce papa, comme on s’attache à Mathilde.
C’est pas la maladie, p’tit gars, ta mère, elle comprend rien. C’est l’amour qui me brûle la poitrine.
Que d’émotion … le sujet est lourd, mais empreint d’une profonde humanité.
Un magnifique portrait de femme, servi par une plume vive et sensible.
Un très grand roman !!
«Ils sont ensemble, son père et elle, à l'exclusion de tous les autres, sauf le peuple des insectes, des oiseaux, des grenouilles.La forêt est un monde parfait.Mathilde sent la terre sous ses cuisses, ses petits os y impriment chacun leur empreinte. Elle fait les gestes de son père, lancer la ligne,relever la ligne,décrocher la truite, la plonger dans l'eau. Elle veille sur lui. Rien ne manque. Rien n'excède.Tout suffit.
Le chuchotement trahit le secret, tous les enfants le savent. 
Ça lui fera monter les larmes, Mathilde, à l'automne prochain, l'automne de ses dix-huit ans, quand elle recevra sa première fiche de paie avec ces mots inscrits à la plume, Sécurité sociale, tandis que son père crachera ses bacilles, ruiné. Elle bénéficiaire dès le premier salaire et son père jamais depuis trente-trois ans qu'il trime et depuis quinze ans que la Sécurité sociale existe, commerçant, puis pleurétique, puis vendeur de frites à cause de la maladie qui l'empêche de faire cafetier, la maladie cause la ruine qui prive de soins, aggravant la maladie ; ni pour lui, la Sécurité sociale, ni pour Odile, commerçante, épicière, vendeuse ambulante, éleveuse de souris, professions indépendantes ils disent, débrouille-toi comme tu peux, le rêve c'est pour les salariés. À l'automne prochain, Mathilde lira le montant inscrit dans la petite case sur sa fiche de paie, le chiffre qui aurait changé leur vie, la grande conquête du Conseil national de la Résistance comme elle l'apprendra un jour. Elle apprendra aussi à dater le miracle des Trente Glorieuses et la révolution antibiotique, découvrant qu'ils étaient en plein dedans les Blanc, à Limay, à La Roche, en pleine gloire sans le savoir. Ça fait belle lurette qu'on ne payait plus l'assurance privée, avouera Odile. En 1952, pour le sana, ils l’avaient, l'assurance privée. Après ils n'ont plus eu d'argent pour la cotisation. Ils ont cessé de payer, ont attendu des jours meilleurs. Il n'y a pas eu de jours meilleurs, elle le sait bien Mathilde, de toute façon qu'est-ce que tu crois, ils font des examens avant de t'accepter à l'assurance, pour Paulot, après sa pleurésie il n'avait aucune chance, ils n'en auraient jamais voulu.
[...] contrairement à la mièvre métaphore bucolique d'un romancier que Mathilde lira un jour, la tuberculose n'a pas la grâce, la fragilité, la délicatesse du nénuphar, nulle fleur ne pousse dans le poumon de Paulot comme dans celui de Chloé chez Boris Vian. La tuberculose est une peste, chaque gouttelette de salive suspendue dans l'air contient des dizaines de millions de bacilles de Koch à la prolifération fulgurante. [...]  Il faut les voir entendre ça, Odile et Paulot, assis sur les chaises en plastique trop larges pour leurs corps décharnés, le manteau encore mouillé de pluie. Les voir déduire mentalement les conséquences. Ils perçoivent le roulis des chariots de l'autre côté de la porte. Le crayon du médecin frappe le bureau. Ils sont sonnés. Même Mathilde se tait. Jacques fixe la pointe de ses chaussures. Plus de couple. Plus d'enfants. Plus de famille. Plus de travail. Plus de maison. C'est une dépossession totale. Jacques pense à Johnny Guitar : "Tout compte fait, de quoi a besoin un homme ? De tabac et d'une tasse de café." 
L'ennui est pire que la douleur, il n'existe pas de remède chimique à l'ennui. »


Le Sanatorium d'Aincourt en images


"Petite Fleur" de Sidney Bechet

Du même auteur sur ce blog




mardi 14 juin 2016

Kinderzimmer de Valentine Goby*****


Editions Actes Sud, Août 2013
224 pages
Prix Jean Monnet des jeunes Européens - 2014
Prix des Libraires - 2014
Prix SOS Libraires Littérature française - 2014

Résumé éditeur


En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.
Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.

Mon avis  ★★★★★


Un roman grave, bouleversant, magistral.
L'écriture est précise, ciselée, pointue et apporte tellement de réalisme aux descriptions des conditions de vie dans le camp, la maladie, la faim, le manque d'hygiène, l'horreur du camp, la cruauté, la mort …
Un témoignage implacable.
Cette histoire m'a saisie, touchée de part le sujet qu'il traite, et de part son style.

"En Allemagne on tue les Juifs; on tue les malades et les vieillards par piqûre et par gaz, elle le tient de Lisette, de son frère, du réseau; il y a des camps de concentration; elle n’est ni juive, ni vieille, ni malade. Elle est enceinte, elle ne sait pas si ça compte, et si oui de quelle façon."

"Le camp est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier."

"Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre."

"… dire, dire maintenant, pour qu’un jour ce soit dit dehors par elle ou par une autre, qu’importe, que celles qui réchappent soient armées de ses yeux, des yeux de toutes."

"C'est là que la gorge serre, face à l'image ultime, la certitude d'une dernière fois, de ne plus jamais voir ce corps minuscule. Et la laideur des flammes léchant la chair jusqu'au squelette, brûlant les os. Perdre les os. Le déchirement qui s'est produit, la sensation d'amputation intime, c'est peut-être l'amour ?"