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mercredi 18 octobre 2023

Ce que je sais de toi ★★★★★♥ d'Éric Chacour

Quel livre sublime ! 
Je comprends l'engouement, l'enthousiasme que ce premier roman a suscité. 
Une lecture coup de cœur, une pépite empreinte de grâce, de pudeur, de délicatesse. Une écriture subtile, belle, travaillée, fluide, touchante pour une histoire bouleversante et profondément humaine. Une construction si originale. Du velours. 
Un retour tout en superlatif parce que ce livre le vaut amplement. 
Je ne vous en dirai pas plus, d'aucuns l'ont fait si bien avant moi. Simplement, si ce n'est pas déjà fait, ouvrez ce livre, envolez-vous pour Le Caire et laissez-vous conter l'histoire de Tarek, Ali, Rafik, Nesrine, Mémie, Fatheya, Mira. Laissez-vous émouvoir. Savourez le phrasé. 
« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »
Bravo Éric Chacour. 
Je m'en vais écouter le replay de la soirée "fan club" d'hier soir que m'a gentiment transmis Florence. 
« On ne peut pas rester extérieur à sa propre histoire. À ce qui vous a précédé, ce qui vous a manqué, ce qui vous a construit. »

« Tu avais l'âge de n'avoir pour projets que ceux que l'on formait pour toi; n'était-ce réellement qu'une question d'âge ? »

« Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant. Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l'on te disait que ce serait utile pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard. À ce stade, seuls défilaient des instants dont tu ne conserverais pratiquement rien. On ne retient pas le nom de ceux qui se sont usé le dos à vous porter sur leurs épaules, pas plus qu'on ne remarque les heures passées à préparer votre plat préféré. On conserve, en revanche, l'insignifiance: tu avais ri de Nesrine parce qu'elle n'arrivait pas à prononcer correctement pyramide en arabe, vous aviez mangé sur une plage des frescas et la mélasse avait taché vos maillots, tu dessinais avec ton doigt sur les fenêtres couvertes de buée quand Fatheya, votre domestique, cuisinait... »

« Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un continent lointain qu'il te restait à découvrir. Tu ignorais si l'on y échouait un jour, sans s'en apercevoir, pour trop avoir laissé l'enfance dériver, ou s'il s'agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. Se pouvait-il qu'elles te restent à jamais étrangères ? Rirais-tu un jour comme eux ?  »

« La vie commencerait plus tard. Pour l'heure, ce n'était pas la vie. C'était une attente, un répit peut-être, l'enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu ? Ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton âge. Tu étais ébloui par ceux qui n'hésitent jamais. Ceux qui, avec le même aplomb, peuvent critiquer un Président, une loi ou une équipe de football. Ceux dont chaque geste semble affirmer qu'ils détiennent la vérité pleine et entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d'Assouan ou des nationalisations. Tu finissais par croire que c'était cela, l'âge adulte: la disparition de toute forme de doute. »

« Un jour, il t'apparaîtrait pourtant avec évidence qu'il n'existe que très peu d'adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger ses premières humiliations. On s'étonne encore de déceler une réaction puérile chez un de nos semblables, mais c'est une grossière erreur : il n'y a pas d'adultes au comportement d'enfant, il n'y a que des enfants qui ont atteint l'âge où le doute est honteux. Des enfants qui finissent par se conformer à ce que l'on attend d'eux : qui renoncent à la moindre remise en question, affirment sans plus trembler, méprisent la différence. Des enfants aux voix rauques, aux cheveux blancs, à l'alcool facile. Bien des années plus tard, tu finiras par comprendre qu'il faut les fuir quoi qu'il en coûte. Mais en ce temps-là, ils te fascinaient. »

« Tu évoluais dans ce monde bourgeois et occidentalisé, sorte de bulle allogène de plus en plus anachronique. Elle était l'héritage d'une Égypte cosmopolite et tournée vers l'avenir où les différentes populations d'ascendances lointaines se fréquentaient. Les Levantins se reconnaissaient dans l'éducation européenne des Grecs, des Italiens ou des Français. Ils savaient, comme les Arméniens, le goût ferreux du sang qui précède un exil. Ces choses-là rapprochent. La famille de ton père était de celles qui avaient fui les massacres de Damas, en 1860. Il n'en conservait que son prénom, hommage au quartier chrétien de la porte Saint-Thomas où ses ancêtres avaient vécu, et quelques bijoux, rescapés de la joaillerie qu'ils y tenaient, dont cette montre de gousset qui ne le quittait jamais. Dans l'espoir, sans doute, que vous les transmettiez un jour à vos enfants, il vous racontait, à ta sœur et toi, des histoires d'un autre temps. Elles parlaient de ceux qui vous avaient précédés, arrivés par vagues successives et contribuant à la renaissance intellectuelle du pays qui les accueillait, mais aussi de la domination britannique dont ils s'accommodaient bien et des fonctions prestigieuses qu'ils occupaient dans l'administration, le commerce, l'industrie ou la culture. De ses mots transparaissait une fierté mêlée de reconnaissance envers ce peuple qui leur avait ouvert les bras. »

« Pour certains, la mort est résolument ce que la vie peut de plus divertissant. »

« De même que les zabbalines du Moqattam dédiaient leur existence à redonner vie aux objets qui finissaient entre leurs mains, tu t'appliquais à soigner ces corps malmenés, ces membres disloqués, ces plaies purulentes dont personne ne distinguait plus l'odeur tant ce bidonville concentrait à lui seul les exhalaisons les plus fétides. Si elles t'avaient pris à la gorge lors de tes premières permanences, tu n'en étais désormais plus incommodé. Elles étaient le versant olfactif de ce lieu auquel tu t'étais attaché. Tu avais cessé le compte des côtes cassées, des infections non traitées et des souffles courts. Tu décou- vrais les limites de ton métier lorsque ces femmes au visage contusionné te racontaient avoir trébuché en descendant les marches de leur maison. Tu tâchais d'écouter, chez chacune, les paroles qu'elle prononçait autant que celles qu'elle taisait. Tu la raccompagnais ensuite, impuissant, vers le seuil de ton cabinet où son mari l'attendait. Un mari dont tu reverrais, à l'heure de t'endormir, les mains aux allures d'escalier. »

« Le savoir découplé de la pratique lui avait toujours semblé au mieux vain, sinon suspect. Au-delà du domaine médical, ton père nourrissait une distance prudente avec toute forme d'intellectualisme. S'il lui avait été donné de vivre jusque-là, les derniers mois de la présidence de Sadate, où nombre de tes professeurs d'université et de ses patients les plus engagés se faisaient emprisonner, lui auraient incontestablement donné raison. Il s'était toujours gardé d'émettre le moindre jugement moral ou politique, affirmant se limiter à sa fonction dans la société : soigner les corps. Tu n'avais jamais su s'il s'agissait là d'une manière d'éviter les sujets polémiques dans une Égypte où une opinion pouvait coûter la vie ou, tout simplement, d'un manque d'intérêt sincère de sa part. »

« Il ne laissait transparaître aucune émotion mais, derrière chaque déglutition, tu croyais déceler sa gorge serrée par Ou bien par la tristesse. le sable. Le Caire laissait entendre au loin son vacarme impénitent. Ici le silence, là-bas le bruit. Là-bas la vie, ici l'après. Face à l'affairement de millions d'individus, que pèse le recueillement de vingt personnes ? Vingt, peut-être quinze. »

« Un système simple et ordonné peut se révéler parfaitement imprédictible. Simple au sens où peu de variables le régissent. Ordonné puisque soumis à des actions strictement connues et exemptes de hasard. Pour autant, impossible à prévoir. En physique, ce paradoxe se nomme « chaos déterministe ».
Ta vie était constituée de cercles concentriques qui avaient pour noms la maison, la communauté et le pays. Simple. La maison attendait de toi que tu diriges ta famille et en assures la perpétuation. La communauté te concédait le statut de ton père contre l'illusion qu'elle avait encore un avenir. Le pays, dans son obsessionnelle quête de stabilité, demandait à chacun d'exalter morale et tradition. Ordonné. Et de là, pourtant, le chaos. »

« Tu repensais aux choix par lesquels tu t'étais construit et une pensée obsédante s'insinuait en toi : celle d'avoir été méthodiquement dépossédé de chacun d'eux. Par tes parents, par conditionnement social, par des raisonnements préétablis, par sens du devoir, par atavisme, par habitude, par lâcheté, comme s'il y avait toujours eu une bonne raison de ne pas trancher. Se pouvait-il qu'inconsciemment tu aies cru te soulager du poids de chaque décision en l'esquivant ? Et pour quel résultat? Conservais-tu ne serait-ce qu'un souffle de cette infinie légèreté qui semblait gonfler les poumons d'Ali chaque fois qu'il respirait? »

« Il est toujours commode de laver son âme au vice des autres. »

« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »

« Chaque homme porte en lui les germes de sa propre destruction. »

« La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers. Celle qui souille ce qu'elle ne comprend pas. Les vitres de ton cabinet avaient été brisées de l'extérieur. Celle qui condamne ce qui lui est inconnu. Tu crus d'abord à un vol avec effraction, mais aucun objet de valeur n'avait été dérobé. On avait éventré tes meubles, renversé tes armoires, éparpillé tes dossiers. Celle qui exclut ce qui lui est étranger. La volonté de détruire ne faisait aucun doute. Combien étaient-ils pour faire cela ? Cinq ? Vingt ? Et qui ? Celle qui se déforme, de l'oreille à la bouche. Il y avait une odeur d'essence, comme si l'on avait projeté de tout incendier. Pourquoi s'être arrêté avant? Par manque de temps ? Pour que l'effet n'en soit que plus spectaculaire ? Parce que l'on aurait préféré que tu t'y trouves ? Celle qui tord la bouche qui la relaie d'une indignation feinte, d'un sourire entendu. Tu pensas aussitôt à Mira. Où était-elle à cet instant précis ? Et ta mère ? Et Nesrine ? S'en seraient-ils pris à des femmes? Celle qui se vautre dans ses certitudes. Et Ali ? Celle dissimule sa laideur sous les masques qui de la bienséance, de la tradition, de la morale, des principes. Un frisson de rage te parcourut à cet instant. »

« Ses silences étaient une toile tendue sur laquelle le passé projetait ses images. »

« Le cumin, la poussière (déjà), la coriandre, la benzine, les ânes, leurs déjections, le sable, la poussière (encore), la sueur, la cardamome, les gaz de combustion, les oignons frits, les ordures brûlées, les fèves chaudes, le jasmin, la poussière (obstinément), l'asphalte redevenu visqueux sous le règne sans partage du soleil. Le Caire était une entêtante présence olfactive qu'une infinité d'éléments composaient. On ne se rend compte de ces choses-là qu'au moment de les retrouver. Avant, elles ne sont pas; leur abstraction est semblable à celle des battements du cœur. Elles sont vitales mais invisibles. Elles n'existent qu'à partir du moment où l'on a vécu sans. Elles reviennent alors avec une violente évidence, aussi envahissantes que leur présence était jadis anodine. À ce moment précis, elles étaient pour toi Le Caire. »

« Le même prénom et le même nom, mais personne autour de toi pour les prononcer sans les écorcher. C'est aussi cela, l'exil. Le même prénom et le même nom, c'est à peu près tour ce que tu avais en commun avec l'homme que tu étais. Cela faisait quinze ans que tu n'avais pas foulé le sol empoussiéré de ton pays. Quinze années passées à oublier méthodiquement la pulpe blanche des melons d'Ismaïlia, le stationnement du Palace où défilaient les images des films américains projetés sur l'écran lointain, les cassettes de Fairouz et de Piaf que ta mère faisait jouer pendant les repas, les calèches longeant la corniche d'Alexandrie, le goût des premiers oursins de l'année sur la plage d'Agami.... »

« Tu déverrouillas la porte d'entrée, le geste hésitant et le manteau d'un touriste qui prend le mois de mars au Caire pour plus frais qu'il ne l'est. J'aurais aimé pouvoir interpréter l'expression de ton visage avec certitude. Pouvoir doser avec justesse ce qu'il y avait de fatigue, de nostalgie, de tristesse, d'empressement, de renoncement ou d'indifférence dans chacun de tes gestes. Sans m'en laisser le temps, tu te transformas en ombre suivant maladroitement celle du portier avant de disparaître dans la bâtisse aux murs noircis par le temps. »

« Ce que je sais de toi sentait l'ail et l'anis. »

« Celui qui étale sa misère n'inspirera jamais le désir ni la crainte. »

« Les songes ne servent qu'à ça : ranimer les absents. »

« Les souvenirs n'ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n'a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier. »

« La somme de mes déductions avait fini par raconter une histoire: la tienne. Ou, pour être exact, mon histoire de toi. Elle s'était transformée en une vérité à la fois splendide et fragile, une statue immense aux pieds de fer et d'argile comme je n'aurais pas cru qu'il s'en trouve ailleurs que dans les pages aux tranches dorées du missel de Mémie. »

« Je cesse à présent d'écrire ta vie, parce que les mots ne peuvent pas tout. Ils ne peuvent pas ramener de la mort ceux qui nous ont quittés, ils ne peuvent pas guérir les malades ou résoudre les injustices, tout comme il est absurde de prétendre qu'ils déclarent des guerres ou y mettent fin. Dans un cas comme dans l'autre, ils ne sont au mieux qu'un symptôme, au pire un prétexte. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle ne m'appartient pas, parce qu'elle ne résulte que d'un alliage improbable entre ta malchance et tes mauvaises décisions, parce que le dernier des malheureux n'en voudrait pas, parce qu'on ne peut pas combler une absence par des phrases. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle a été malmenée par trop de mensonges pour que j'y ajoute, même de bonne foi, les miens. Je cesse d'écrire ta vie parce que j'ai besoin que tu me la racontes, parce que je n'en veux plus aucune autre version. »

« Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu'ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d'en gagner un peu. Ils se l'injectent par intraveineuse, le réajustent d'un bilan sanguin à l'autre, se font une raison ou finissent par la perdre. »

« Passé, présent, futur. Le temps est une grammaire pour l'humanité, une fiction admise de tous. Une fausse évidence. Une vraie religion. Et pourtant, à quelle temporalité appartient cet instant ? »

Quatrième de couverture

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet. médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une soeur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L'ouverture par Tarek d'un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d'oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu'au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu'il va prendre sous son alle. Comment celui qui n'a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.
Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d'humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d'un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu'aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d'un homme en quête de sa vérité.

« Ali te fascinait. Il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de calcul, une exaltation du présent. Il n'était lié par aucun passé et ne concevait pas l'avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux. »

Né à Montréal de parents égyptiens, ÉRIC CHACOUR a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd'hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

Éditions Philippe Rey,  août 2023
301 pages
Prix Première Plume 2023

mercredi 4 janvier 2023

Respire ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Respire
Ne m'abandonne pas 
Respire, je t'en prie
Respire
Et puis, le silence
Il y a ces soupirs, ce dernier soupir, que l'on ne cessera jamais d'entendre.
L'absence. La détresse. La maison vide. Le chagrin. La folie qui guette et étreint le (sur)vivant.
Les souvenirs. L'amour.

Et il y a ces pages, si bien écrites, percutantes.

Joyce Carol raconte le deuil, ce long, difficile et déroutant chemin de croix que tout un chacun a emprunté, emprunte ou empruntera pour expier la perte d'un être cher. 

Une grande écrivaine.

« L'esprit est à soi-même sa propre demeure; il peut faire en soi un Ciel de l'Enfer, un Enfer du Ciel. »
John Milton, Le Paradis perdu

« Qu'il est dur d'entrer dans une maison vide. » Anonyme 

« L'espoir est l'appât empoisonné. Les hommes y mordent et meurent. »

« Ce soupir, tu ne l'oublieras jamais. Ce soupir, tu l'entendras quasiment chaque heure de chaque jour de ce qu'il te reste de vie.
Ce soupir, et le silence qui suit pareil au silence suivant un coup de tonnerre. »

« [Nouveau Mexique] Une région nouvelle. Un haut plateau désertique, des bataillons de nuages sculptés, des ciels sombres et meurtris à la Greco. L'oeil était invinciblement attiré vers le haut, intimidé par la lame acérée et blessante de la beauté.
Et l'air, à deux mille quatre cents mètres d'altitude, d'une pureté virginale, teinté de blanc, sensiblement plus pauvre en oxygène que celui (urbain, pollué, proche du niveau de la mer) auquel ils étaient habitués à Cambridge, Massachusetts.  »

« Ce mur de brique auquel on se heurte, chez l'autre. Un jour. Ce mur qui est la fin de l'intimité. Ce mur qui sépare.
Le mur de la déraison, de l'intransigeance. Le mur dont vous pouvez rire, qui demeure (néanmoins) inébranlable. Michaela n'arrivait pas à comprendre: son mari (cordial, appréciait que Michaela l'interroge sur de nombreuses facettes de sa vie, y compris sa petite enfance; mais il opposait une résistance à une certaine sorte d'attention, tournant autour de la faiblesse, de l'infirmité, du vieillissement. Une sorte d'attention évoquant l'indiscrétion, l'indécence. »

« Sapez la fierté d'un homme, vous risquez de blesser sa vanité. Et un homme est sa vanité. »

« Sa prose est impressionniste, dans le style de Virginia Woolf: des états d'esprit aussi mouvants que les sables du désert, prenant des formes sans cesse nouvelles et saisissantes, imprévisibles. »

« Pendant qu'il conduit Eurydice hors de l'Hadès, Orphée doit lâcher sa main sans explication alors qu'il ne marche pas à son côté, mais devant elle; troublée, Eurydice y voit un reproche, elle doute de son amour et crie son nom; sans réfléchir, Orphée se retourne pour la réconforter, comme un époux réconforterait sa femme -  et à l'instant même Eurydice meurt.
Parce que Orphée l'aime au point d'oublier l'avertissement qui lui interdit de se retourner si elle l'appelle. Au moment même où Eurydice désespère de l'amour d'Orphée, son amour pour elle garantit qu'il la détruise. Les légendes anciennes. Ce qu'il y a de plus humain en nous sera notre malédiction, et assurera notre damnation. »

« ... il faut choisir entre une douleur (insoutenable) et la lucidité ou une douleur (anesthésiée, assourdie) et la confusion d'esprit.
Sauf que, lorsque la douleur est insoutenable, on ne peut pas être vraiment lucide.
Nous n'avons donc pas vraiment le choix, docteur. C'est ce que vous dites. 
Oui, je le crains - c'est ce que je dis. »

« Ne pas reconnaître son propre visage ? Cela semblait à Michaela difficilement croyable, chez quelqu'un (comme Sacks) d'un aussi haut niveau par ailleurs.
Gerard lui avait assuré que c'était vrai. On ne savait presque rien de la façon dont les neurones « reconnaissent » les visages. C'est si rapide et, généralement, exact.
Prosopagnosie - une pathologie neurologique où les neurones ne déchargent pas, ne « reconnaissent pas. Dans certains cas, elle est acquise, dans d'autres elle est consécutive à une maladie ou à une lésion cérébrale. Parfois encore, elle est simplement liée à l'âge. »

« Car quand soins palliatifs est prononcé, on reconnaît - II n'y a pas d'espoir.
Pas d'espoir. Les mots sont obscènes, indicibles. Être sans espoir, c'est être sans futur. Pire encore, pour reconnaître être sans futur - il faut avoir « abandonné ». »

« Car bien sûr personne ne respecte le désir naïf du suicidé de ne pas être ressuscité. »

« Comme veuve, Michaela est infatigable, alerte. La vie de veuve est celle d'une pénitente portant son cœur (grotesque, sanguinolent) à l'extérieur de son corps. »

« Si l'espèce humaine a une religion, pensait-elle, ce doit être celle de l'humanité. Sentiments humains, amour humain. Responsabilité humaine. »

« Cette urne contient les cendres de mon mari que je rapporte chez nous. Le visage sombre, respectueux, le personnel laissera passer la veuve. Sans doute l'un des agents de la sécurité dira-t-il dans un murmure Mes condoléances, madame.
De la même façon que d'autres passagers transportent de petits chiens en avion, dans des sacs pouvant être glissés sous le siège devant eux, Michaela transportera l'urne, les cendres, les restes cinéraires de son défunt mari, qu'elle glissera sous le siège devant elle.
Comme nos vies sont absurdes, pense-t-elle, atterrée. Quand la personne n'est plus que matière - obscène.
Il est beaucoup moins honteux de mourir. Qu'il est étrange que si peu de passer à l'acte. gens y aient pensé ou aient eu le courage de
Cet élancement de culpabilité dans le ventre, une sorte de nausée, que la veuve soit toujours en vie alors que le mari est mort. »

« Ce n'est pas notre souffrance, mais la souffrance des autres qui nous détruit. Pas notre mort que nous redoutons, mais la mort de ceux à qui nous ne souhaitons pas survivre. »

« Comment est-il possible que tu sois en vie et que je sois toujours morte !
Mais non : tu veux dire Comment est-il possible que tu sois mort et que je sois toujours en vie... 
Dans la salle suivante tu lis que les conquérants espagnols, les colons ont massacré des millions d'indigènes. Tu lis une histoire abominable d'exploitation, d'esclavage impliquant l'Église catholique. Prêtres jésuites, missionnaires catholiques, missions espagnoles, églises érigées dans des régions reculées afin de les soumettre. Tu lis que des enfants indiens ont été enlevés à leur famille, forcés de vivre dans des orphelinats catholiques, affublés de noms chrétiens, empêchés de parler leur langue maternelle. Tu lis que des enfants indiens se sont évadés des orphelinats pour rentrer chez eux, ou tenter de rentrer chez eux. Tués lors de leur évasion, morts par suicide. Un aspect de l'histoire coloniale américaine passé sous silence: le suicide des enfants. Massacres, lynchages perpétrés par l'armée. Scalps. Villages incendiés. Morts par contagion: variole, rougeole, syphilis, tuberculose. D'après les estimations, en 1491, la population d'Amérique du Nord comptait cent quarante-cinq millions d'indigènes; en 1691, elle avait diminué de quatre-vingt-quinze pour cent.
Cent trente-huit millions d'indigènes exterminés ! Un génocide. Des siècles avant que le mot voie le jour.
Rien de tout cela ne t'étonne. Rien de tout cela ne devrait t'étonner.
Su mais oublié, dans une brume d'approximation et d'à-peu-près, comme la distance entre la Terre et le Soleil mesurée en années-lumière que tu n'as apprise que pour l'oublier, dans cette catégorie de l'oublié-su, ou plutôt du su-oublié.
Avec de gros écouteurs, tu écoutes un enregistrement d'enfants pueblos interviewés des décennies plus tôt. Ce sont peut-être des enfants enlevés à leur famille et forcés de vivre dans des orphelinats catholiques où des choses terribles leur étaient faites et où ils se faisaient à eux-mêmes des choses terribles, ils parlent un anglais hésitant, d'une voix si que tu ne saisis pas leurs mots; et parfois leur voix se lézarde, s'éteint et tu n'entends plus que des parasites et des pleurs.
À moins que ce ne soit toi qui pleures? Essuyant idiotes yeux larmoyants, ta bouche molle et triste. »

« Tu reconnais immédiatement le dieu charognard Ishtikini avec son crâne grotesquement disproportionné, ses yeux fixes, son ventre gonflé et son pénis filiforme en érection. La plus grande représentation de ce dieu-démon est une statue, haute d'une trentaine de centimètres, curieusement accroupie genoux pliés; la plus menaçante est plus petite, faite de métal de récupération et d'éclats de verre, dotée de petits yeux de fouine qui semblent bouger dans leurs orbites et fixer l'observateur. Un autre Ishtikini, taillé dans du bois de bouleau, a la même expression malveillante que la sculpture que tu as dissimulée sous le lavabo de la salle de bains.
Tu ne peux t'arrêter de grelotter, de trembler. Dans une description d'Ishtikini tu apprends ce que tu ne savais pas jusque-là- que le dieu-démon « insatiable» a le pouvoir de s'enfouir dans des corps vivants à la façon des chacals, dévorant cerveaux, cœurs, entrailles, parties génitales.
Ishtikini (dieu charognard, dieu Crâne des Indiens pueblos zuni) est à la fois dieu et démon : appétit vorace jamais satisfait. Skli est représentée par plusieurs figures lubriques, dessins et sculptures, plus grotesques les unes que les autres. On se dit que seul un homme a pu créer ces visions obscènes de la « femme » - une bouche hurlante en O, des seins pareils aux mamelles d'une truie, un vagin grossièrement sanglant. Il est donc étonnant de découvrir une BD d'une artiste navajo féministe contemporaine qui présente la déesse-démon comme une sorte de Wonder Woman, une héroïne affublée d'énormes lunettes noires de marque, aux lèvres rouge vif, aux seins comme des obus, nue, exception faite de cuis- sardes de cuir aux talons de huit centimètres qui montent presque jusqu'à l'entaille sanglante de l'entrejambe - un spectacle audacieux ! »

« Viens, Michaela ! Plus haut.
Tu grimpes un escalier en spirale. Vite! Tu clignes férocement des yeux. Des larmes dans tes yeux. De la poussière, du sable dans tes yeux.
Dans un clocher à côté d'une église « historique » en adobe, des marches de pierre raides, usées, inégales et incurvées sous tes pieds comme une roche érodée.
C'est la belle mission espagnole de San Gabriel de Isleta. Fondée en 1597 par des pères franciscains. Une église d'adobe patinée par le temps, murs, clocher et cimetière, croix en bois haute de six mètres, visible à des kilomètres dans la plaine désertique d'un mauve brumeux.
Tu es venue ici pour cela. Attirée par la croix Onze kilomètres à l'ouest à l'ouest de Santa Tierra. 
Qu'est-ce qu'une croix sinon des bras écartés. Apparence d'un torse, quelque chose qui est parvenu à tenir debout, bras implorants écartés.
Gerard avait marqué d'un astérisque la mission San Gabriel de Isleta dans le guide. 
Plus haut, plus haut. Vite ! »

Quatrième de couverture

Originaires du Massachusetts, Michaela et Gerard s'ins- tallent pour huit mois dans un institut universitaire renommé de Santa Tierra, au Nouveau-Mexique. Mariés depuis une dizaine d'années, ils voient dans ces paysages d'une beauté saisissante, quoique étrange, l'occasion de vivre enfin leur voyage de noces. Mais à peine sont-ils arrivés que Gerard, victime d'une mystérieuse maladie, est hospitalisé d'urgence. Loin de ses proches, Michaela est subitement confrontée à la terrifiante et vertigineuse perspective du veuvage.

Joyce Carol Oates livre le récit fiévreux d'une femme qui a trouvé dans le rôle d'épouse sa force d'accomplissement et qui, à tout juste trente-sept ans, est appelée à s'occuper de son mari mourant. Tandis que Michaela exhorte désespérément Gerard à respirer, elle se demande si son amour, aussi puissant soit-il, suffira à le Gouvernée par son chagrin, Michaela perd pied, confond le passé et l'avenir, redoute sa propre mort sur ces terres arides et poussiéreuses aux dieux-démons omniprésents.

Respire... explore avec ferveur le sentiment de loyauté attaché à l'amour conjugal, et questionne: comment rester fidèle à soi-même alors que l'être que l'on admire le plus est sur le point de disparaître?

« Respire... est une allégorie éblouissante du chagrin. C'est une méditation poignante sur le temps du deuil, qui n'a ni début ni fin. »
The New York Times

Éditions Philippe Rey,  septembre 2022
395 pages
Traduit de l'américain par Claude Seban

mercredi 30 novembre 2022

Une déchirure dans le ciel ★★★★★ de Jeanine Cummins

Magnifique témoignage de ce que la violence gratuite peut anéantir, de ce que l'amour peut aussi permettre de reconstruire.
Un bel hommage à deux femmes, les deux cousines de l'auteure, Julie et Robin, qui portaient en elle de si belles intentions, intelligentes, brillantes, pour qui le chemin s'est brutalement, horriblement arrêté. Un soir de partage avec leur cousin. Un dernier soir avant la séparation. Un dernier soir ...
De beaux mots aussi pour son frère, Tom, qui, rescapé, a été accusé...injustement, violemment, arbitrairement.
Double combat pour la famille. Combattre la douleur de la perte, tenter tant bien que mal de continuer à vivre. Et combattre le sentiment de culpabilité instillé par les méthodes douteuses et sans scrupule des forces de l'ordre et de la justice. La vérité leur importe peu, aux journalistes non plus. Leurs méthodes, à eux tous, sont inacceptables.
C'est explosif. Tendu. Dur. Éprouvant. Émouvant. Déchirant. Glaçant.
Un récit qui donne à réfléchir. La violence entraîne la violence. Qui a subi, enfant, la violence, reproduit fatalement ce qui lui a été donné d'endurer. Certaines victimes devenues bourreaux ont conscience d'être du mauvais côté, de flirter avec le malin... mais c'est incontrôlable.

Constat accablant. Pourtant ... le cercle familial semble incontrôlable. Les dénonciations, les plaintes se font rares, et quand elles le sont, il est malheureusement déjà trop tard.

Perturbante lecture. Drastiquement bien construite. Humainement poignante.
« À Robin : mon amie fidèle, mon sang, ma faiseuse de rires. Et à Julie : mon soleil, ma source d'inspiration et mon éveilleuse d'âme.
Que Dieu nous donne la force et la sagesse de rendre à vos existences un soupçon de justice grâce à ce récit.
Nous vous aimerons à jamais
et vous nous manquez chaque jour.
Baisers et Révolution. »

« Le fleuve gémit et soupire 
Engloutit mes souvenirs
Et recrache des courants de regrets 
Pour noyer les regret nageurs imprudents
À l'abri d'un bouclier en pelure d'oignon 
Elle verse des larmes dépourvues de sel 
Hurlant à la lune

Le pont s'est effondré depuis longtemps 
Et le fleuve se vante désormais de ses dangers De peur de me noyer
Je ne traverse plus pour te rejoindre
Je reste debout sur les rives boueuses à te faire signe
Mais sans te voir clairement 
Mes rêves m'entraînent vers le bas
Jusqu'aux rochers et au courant froid au-dessous
Et je me suis perdue
Dans le bourdonnement plaintif de l'eau 
Qui me berce vers le sommeil.
Julie Kerry »
« Vous n'êtes que des malades. Comme vous n'avez pas assez d'images sur le pont ni de cadavres à montrer au journal de 18 heures, vous venez accoster une gamine sur la pelouse devant sa maison alors qu'elle est en train d'essayer d'appréhender la tragédie la plus dévastatrice qui puisse jamais s'abattre sur une famille. Nous sommes effondrés, là. Laissez-nous tranquilles. Partez, partez, foutez le camp d'ici maintenant ! »

« Dans son article intitulé « La persuasion coercitive et le changement d'attitude» cité au début de ce chapitre, Ofshe affirme:

Dans des circonstances inhabituelles, les méthodes d'interrogation modernes de la police peuvent comporter certaines des propriétés d'un programme de réforme de la pensée [...]. Bien qu'ils surviennent rarement en même temps, les ingrédients nécessaires pour provoquer de faux aveux que l'on croit temporairement sont : des soupçons erronés de la police, l'utilisation de certaines procédures d'interrogation communément employées, et un certain degré de vulnérabilité psychologique de la part du suspect [...]. Les tac tiques employées pour obliger le suspect à changer de position et obtenir des aveux de sa part incluent des manœuvres conçues pour accentuer ses sentiments de culpabilité et de détresse émotionnelle [...]. »

« "La ruse et la tromperie sont par moments indispensables au processus de l'interrogatoire criminel. Comme nous l'avons souligné, elles ne présentent pas le risque d'induire de faux aveux."

Ce manuel, le même qui est utilisé dans tous les États-Unis pour former nos policiers à la bonne conduite d'un interrogatoire, explique en détail que la Cour suprême des États-Unis a autorisé l'utilisation de la ruse et de la tromperie dans ce cadre. Ce texte donne également divers exemples où les suspects ont été amenés par la ruse à faire des aveux recevables. De plus, le manuel incite effectivement les policiers à se servir de la ruse et de la tromperie pour provoquer des aveux chaque fois que c'est nécessaire, dans les limites de ce que l'on appelle la « décence ». »

« C'était étrange pour eux tous d'être là à rire, plaisanter et manger au Red Lobster alors que Julie et Robin étaient encore dehors quelque part dans le noir, portées disparues. Cet instant de légèreté fut donc bref, même s'ils en avaient tous énormément besoin. Et ils ne tardèrent pas à payer ces rires par ce terrible sentiment pesant de culpabilité qui est toujours le lot des survivants. Les visages momentanément souriants autour de la table redevinrent tous graves. Les miettes sur l'assiette de Tink furent mouillées de larmes, et son appétit s'évanouit de nouveau. »

« Plus tard dans l'après-midi, Hollee McClain, la meilleure amie de Julie, vint à la barre pour évoquer succinctement son amitié avec les deux sœurs. Sa voix tremblota au moment où elle commença à y lire tout haut le poème qu'elles avaient peint sur le pont, Faites ce qui est juste ». Pour les personnes présentes dans la salle d'audience à qui ce texte était encore inconnu, son contenu était d'une ironie à couper le souffle.

FAITES CE QUI EST JUSTE 
L'Union Fait la Force
La Division Nous Affaiblit
Rien N'est tout Blanc ni tout Noir Nous, la Nouvelle Génération
Devons Prendre Position Nous Unir pour ne Faire qu'Un Il faut K on
ARRÊTE
De s'Entre-tuer
Pas Besoin d'être Blanc ou Noir
Pour Ressentir les Préjugés
Pour Tomber Amoureux 
Connaitre la Douleur 
Engendrer la Vie 
Pour Tuer 
Pour Mourir 
Il faut simplement être Humain 
Faites ce qui est Juste. »

« Tom, il faut que tu arrêtes de te fustiger avec ça, lui conseilla Frank tandis qu'ils mangeaient leurs steaks. Le noeud du problème, c'est que tu as survécu. Et c'est une bonne chose, sinon personne n'aurait jamais su ce qui était arrivé à Julie et Robin. Ces quatre monstres se baladeraient encore en liberté quelque part. Tu as survécu au fleuve. Tu as survécu aux médias. Et c'est ton témoignage qui va envoyer ces quatre mecs à leur véritable place. Tu devrais être sacrément fier de toi. »

« La pire chose que peut jamais faire un oppresseur à une victime est de lui inspirer une telle haine que la victime devient capable du même genre de monstruosités que celles qui l'oppressent. Cette menace d'altération de l'âme de la victime en elle-même est bien plus terrifiante à mes yeux que n'importe quelle brutalité physique potentielle. Si je laisse ma révulsion pour les meurtriers de mes cousines me condamner à être assoiffée de sang, les voyous de ce monde ont gagné. Et les Julie et les Robin ont perdu. »

« Je ne peux pas prendre position contre la peine de mort par compassion pour ces hommes parce que je n'ai pas ressenti une once de compassion envers eux à ce stade. Ce serait peut-être le cas si je pensais qu'ils regrettaient - s'ils exprimaient un quel conque remords véritable pour leurs actes. Je peux simplement dire que la peine capitale n'a rien résolu pour moi. Elle ne m'a pas aidée à cicatriser mes plaies, et je ne m'attends pas à ce que cela arrive.
Néanmoins, je suis frustrée par cette éternelle rhétorique. Nous concentrons toujours notre attention au mauvais endroit. Peut-être que la peine de mort est mauvaise, pas uniquement d'un point de vue humanitaire, mais parce qu'elle aliène encore davantage des familles qui ont déjà tant souffert. Parce qu'elle retourne le couteau dans la plaie. Parce qu'elle minimise le rôle des personnes qui devraient avoir le plus d'importance. Parce qu'elle donne aux meurtriers l'opportunité de porter un insigne qu'ils ne méritent pas - celui de la victime. »

Quatrième de couverture

Un soir d'avril 1991, à la faible lueur de leurs briquets, deux sœurs, Julie et Robin Kerry, font découvrir à leur cousin Tom Cummins les poèmes et graffitis inscrits sur l'Old Chain of Rocks, le pont qui enjambe le Mississippi à la sortie de St. Louis. Au même moment, quatre jeunes de la région trompent leur ennui en arpentant ce vieux pont, depuis l'autre rive. Lorsque leur route croise celle du petit groupe, on assiste brusque ment à un terrible déchaînement de violence. Tom, qui réussit à en réchapper, ne peut pas imaginer que pour lui, sa sœur Jeanine et toute la famille Cummins, une interminable épreuve commence.

Dans ce récit haletant, Jeanine Cummins raconte et ana lyse les effets dévastateurs d'un crime sur les victimes et leurs proches. Des méthodes policières douteuses aux déborde ments de journalistes fascinés par le meurtre, de la difficile impartialité de la justice à l'épineux débat sur la peine de mort, ce livre bouleversant explore les ombres de la société améri caine. Le lecteur suit le combat de Tom et de sa famille au fil des années, et leur émouvante reconstruction, dont le pilier reste la fidélité à leurs disparues.

« L'histoire saisissante d'un meurtre célèbre dont les répercussions n'en finissent pas d'affecter la vie des survivants... Un hommage très juste à la force d'une famille confrontée à une perte tragique. »
Kirkus Reviews

Éditions Philippe Rey, septembre 2021
367 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Auché 

mercredi 12 janvier 2022

Où vivaient les gens heureux ★★★★☆ de Joyce Maynard

Mais justement... où vivaient les gens heureux ?
Il y avait cette « ferme au bout du chemin sans issue, avec son frêne géant devant l'entrée », le petit coin de paradis idéal pour fonder une famille et y couler des jours heureux drapée de l'amour d'un mari et de joyeux marmots...Eleanor est tombée sous le charme de cette bâtisse, de la cascade en contre bas, de la nature environnante, de ce sublime frêne traversant les siècles.
Un joli décor témoin du tourbillon de la vie dans lequel nous embarque l'écriture captivante de Joyce Maynard.  Bouleversant, troublant de vérités. 
Les yeux humectés parfois, j'ai aimé cette exploration profondément humaine des liens familiaux, des complexités du mariage, de la maternité. J'ai aimé le portrait de cette femme, découvrir son parcours, ses blessures, ses joies, ses doutes ; j'ai tremblé pour elle, eu peur que son "Crazyland" devienne un point de non retour. Ne guérit-on jamais vraiment de son enfance ? J'ai aimé me questionner sur la maternité et le rôle de la mère. Jusqu'où est-on mère ? En quoi un trop-plein d'amour, d'abnégation et de surprotection peut nuire à la relation mère-enfants et être synonyme de souffrance ? On ne peut protéger ses enfants de tout. Ils ont leur propre chemin à suivre et la culture du zéro risque leur est inévitablement dommageable. 
Voilà, vous l'aurez compris, c'est une histoire qui fait réfléchir. Elle aborde de nombreux thèmes, famille, amour, enfance, quête du bonheur, ou encore celui plutôt rare en littérature de la transsexualité. Elle nous amène aussi à nous interroger sur le lâcher prise à travers le pardon et à comprendre que le pardon, c'est à soi-même qu'on le donne. 
Ce texte semble, au fur et à mesure qu'on tourne les premières pages d'une grande simplicité. Il est pourtant d'une grande profondeur de pensée, enrichi d'une "bande son" qui en amène encore davantage je trouve. Otis Redding, The Doors, The Beatles, Leonard Cohen, Guns N' Roses, Cat Stevens, Tracy Chapman...en accompagnant Eleanor et sa famille, nous bercent nous aussi, et intensifient nos émotions.
 « I wish I had a river I could skate away on. 
Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. » 

« Comment se peut-il que la personne avec qui on a partagé les moments les plus intimes, un très grand amour, une immense douleur, des joies et aussi des chagrins, devienne un étranger ? »
« Jusqu'à ce soir-là, elle ne le savait pas capable d'une telle froideur ou, il faut l'appeler par son nom, d'une telle colère froide. Peut-être était-ce ce qui arrivait quand quelqu'un qui avait été amoureux ne l'était plus. »

« Il faudrait s'adapter - Eleanor après tout l'avait déjà fait à maintes reprises. Et elle comprit, en lisant ce qu'Al avait écrit, que c'était à cela que ressemblait une bonne nouvelle. Qu'est-ce qu'un parent pouvait désirer davantage pour ses enfants que les voir être leur vrai moi et vivre pleinement leur vie ? C'était ce que faisait Al, enfin. »

« I wish I had a river I could skate away on. 

Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. »

« Au bout du compte, il s'agit d'un roman sur l'importance de demander et d'accorder le pardon. C'est une leçon qu'on apprend peut-être avec l'âge - une leçon inestimable, quel que soit le moment où elle est acquise. »

Quatrième de couverture

Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l'optimiste Ursula et le doux Toby.
Comblée, Eleanor vit l'accomplissement d'un rêve. Très tôt laissée à elle-même par des parents indifférents, elle semble prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Cette vie au cœur de la nature, tissée de fantaisie et d'imagination, lui offre des joies inespérées. Et si entre Cam et Eleanor la passion n'est plus aussi vibrante, ils possèdent quelque chose de plus important : leur famille. Jusqu'au jour où survient un terrible accident...
Dans ce roman bouleversant qui emporte le lecteur des années 1970 à nos jours, Joyce Maynard relie les évolutions de ses personnages à celles de la société américaine – libération sexuelle, avortement, émancipation des femmes jusqu'à l'émergence du mouvement MeToo... Chaque saison apporte ses moments de doute ou de colère, de pardon et de découverte de soi.
Joyce Maynard explore avec acuité ce lieu d'apprentissage sans pareil qu'est une famille, et interroge : jusqu'où une femme peut-elle aller par amour des siens ? Eleanor y répond par son élan de vie. Son inlassable recherche du bonheur en fait une héroïne inoubliable, avec ses maladresses, sa vérité et sa générosité.

« Joyce Maynard au sommet de son art. »
The New Yorker

Éditions Philippe Rey, août 2021
547 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni

mardi 4 mai 2021

Ta mort à moi ★★★★☆ de David Goudreault

Avant de m'attaquer au dernier pan de la trilogie de la bête, j'ai eu envie de prendre "une dose" de David Goudreault avec des personnages différents. 
Elle fut savoureuse cette dose de mots. Une saveur absolument déroutante, atypique ! Bluffante ! David Goudreault joue avec ses lecteurs, maintient le suspense, jongle avec les mots, et il le fait diablement bien. 
La forme, un récit éclaté, polyphonique, déconstruit, des chapitres désordonnés, mais jamais je ne me suis perdue. D'ailleurs « La vie n'a pas de sens, c'est le récit qu'on en fait qui lui en donne. Quelle idiotie de prétendre raconter quoi que ce soit de pertinent si on demeure figé dans la rigidité linéaire ! Les romans, les biographies et les récits devraient tous s'écarter de ce formalisme mensonger. La vérité passe par l'éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu'à un souci de compréhension, d'intelligibilité, de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour. » 
Le fond : un livre sur les écorchés en errance, le deuil (il « y a des deuils qui nous habitent longtemps »), notre société, la littérature et le travail de l'écrivain, la vie. Sur la liberté. Soyons libre « de tout gâcher, d'éblouir, de décevoir, d'aimer, de s'enfuir, libre de mourir ».
Pas envie d'en dire plus, pour garder la surprise intacte à ceux qui souhaiteraient ouvrir ce livre. Juste peut-être qu'il y a cette jeune fille talentueuse, avec sa « vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé », ce génie qui incarne pleinement cette liberté, et un biographe qui nous donne la vision de sa réalité.
C'est ingénieux, subtil, philosophique, terrifiant aussi. 
« Combien d’enfants se sont pendus au bout des liens d’attachement qu’ils n’ont jamais eus ? »

David Goudreault, merci !


« Mes livres sont les jeux irresponsables d'un timide qui n'a pas eu l courage d'écrire des récits et qui s'est distrait en falsifiant et déformant les histoires d'autrui. » Jorge Luis Borges, en exergue

« 26 août 2018
J'ai eu la chance de ne jamais en avoir. J'ai pu me défaire et me parfaire à partir de rien, de moins que rien même. Je mérite une pause. Je laisse dans ces pages tous les doutes et les secrets qui m'ont broyé l'âme, tout ce que j'ai dû supporter pour en arriver là, ici, en paix, enfin.
Des légions d'imbéciles osent affirmer que le chemin est plus important que la destination. Ils ne connaissent rien des routes escarpées que les femmes de ma race doivent arpenter. Le souffreteux de Nietzsche s'acharnait à répéter que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ; quelle connerie ! Ce qui ne nous tue pas nous estropie, nous traumatise ou nous humilie. Le reste du temps, on aime ou on se ment.
Quand on est condamné à gravir sur les coudes un sentier de vitre concassée dans une solitude brisée seulement, à de rares occasions, par le passage d'un autre Sisyphe épuisé, on n'a plus rien à foutre du paysage et de ses enseignements, on veut juste se rendre au bout du parcours. Pour une fois, atteindre le sommet. »

« Je ne prétends pas être impartial. Je suis d'abord romancier, parfois enseignant, un peu poète, mais si je m'improvise biographe aujourd'hui, c'est par amour du sujet. Marie-Maude ma fascine. Tant d'experts se sont penchés avec une cruelle intransigeance sur la vie et l'œuvre de Pranesh-Lopez. La particularité de la biographie proposée ici, outre mes digressions et interprétations, réside dans les mots mêmes de la femme mise en lumière. pour la première fois, des pages de ses journaux intimes, des lettres et des notes manuscrites sont retranscrites intégralement. Reçus des mains mêmes d'un proche de l'artiste, analysés par des graphologues de renom, ces mots sont officiellement ceux de la poète. Ils jettent un éclairage nouveau, bouleversant, sur son existence ; une vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé.
Véritable jeu de pistes, parfois piégées, l'œuvre de cette écrivaine tourmentée ne cesse de polariser admirateurs et détracteurs. Cohérence de l'existence et de l'œuvre pour certains, tissu de mensonges que l'on devrait brûler pour d'autres ; prophète doublée d'une poète pour les premiers, croisement dégénéré de Raspoutine et d'Aileen Wuornos pour les seconds. Le parcours déroute. »

« J'ai trouvé ma vérité, et je vous l'offre. Tout est une question de perspective, il existe toujours plusieurs façons de ne pas voir les choses. »

« Dans la vie, tout peut arriver, surtout le pire. »

« Il n'y a pas que les fous qui ne changent pas d'idée. A la garderie comme à la maison, Marie-Maude avait déjà la noblesse des coeurs entêtés, des persévérants dans l'erreur ; la grandeur d'âme des déterminés de l'errance, des acharnés de la fausse route. Le monde lui était laid, et elle le lui rendait bien. Elle boudait sans compromis, se renfrognait avec une mauvaise foi admirable, passait des heures et des jours à refuser toute interaction. Elle vait chois la cohérence du coeur et du corps, une laideur intégrale. Il n'y a que les éraflés qui s'exposent, les véritables écorchés apprennent à se protéger. »

« Réflexions préparatoires n°8
Les jours passent et se ressemblent tellement qu'on a de la difficulté à se situer dans le temps. Certaines dates sont enregistrées dans le lobe temporal, une série de moments peuvent être placés chronologiquement, mais la plupart des journées banales de nos vies tout aussi banales s'entassent en désordre au fond de nos crânes.
Toute histoire devrait être présentée dans une séquence explicative, peu importe l'ordre des événements. La vie n'a pas de sens, c'est le récit qu'on en fait qui lui en donne. Quelle idiotie de prétendre raconter quoi que ce soit de pertinent si on demeure figé dans la rigidité linéaire ! Les romans, les biographies et les récits devraient tous s'écarter de ce formalisme mensonger. La vérité passe par l'éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu'à un souci de compréhension, d'intelligibilité, de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour. »

« NOTES - Aristote fut le premier à décrire les humains d'exception qui subjuguent leur époque, les « peritoi andres », qui prendront au fil du temps le titre de génies, dérivé du latin genius, de genere : créer, produire. Par définition, les génies sont rares, mais les maladies mentales sont communes, et les génies atteints de maladies mentales sont légion : Vincent Van Gogh, Rosalind Franklin et Edgar Allan Poe en sont des exemples éloquents. »

« Les yeux secs comme des marqueurs sans bouchons, les enfants goûtaient davantage avec le plaisir de la délation que celui de la justice. L'ordre du monde repose sur de petites choses, de toutes petites choses. »

« Peut-on séparer l'œuvre de l'artiste ? Dans quelle mesure doit-on éclairer les écrits d'un génie à la lumière des traumatismes de son enfance, de ses errances politiques ou de ses déviances sexuelles ? Burroughs est-il un romancier moins pertinent parce qu'il a tiré une balle dans la tête de sa conjointe ? Peut-on se permettre de renier les grandes pages de Marguerite Duras en argumentant qu'elle était une exhibitionniste acariâtre qui tyrannisait ses jeunes amants ? Quid des perversions notoires des prédateurs Sartre et Beauvoir ? Et doit-on incendier l'œuvre du Dr Destouches comme celui-ci encourageait les nazis à brûler des Juifs ? »

« Et si les deux pouvaient coexister, si Miron représentait effectivement toute la force poétique de son époque et Pranesh-Lopez la puissance du millénaire naissant ? Quelques mois avant son décès, l'académicien Jean d'Ormesson n'écrivait-il pas qu'« il fallait bien une jeune femme, fille d'immigrants de surcroît, pour concentrer toute la richesse, la diversité et la complexité de l'âme québécoise moderne en un seul livre ? » »

« Ce que les professeurs de littérature appellent le style, ce sont les libertés que nous prenons sur ce que nous apprennent les professeurs. Marie-Maude n'a pas rué dans les brancards, elle a saccagé l'écurie. D'un élan viscéral, elle a déconstruit le vers, réduit en ruine la rigidité syntaxique pour mieux réinventer l'iconographie contemporaine. Il y avait un avant et on ne s'en remettrait jamais après. »

« Les corps des parents peuvent survivre à la mort d'un enfant, le couple rarement, l'innocence jamais. Ceux qui croyaient marcher d'un unique élan découvrent qu'ils avançaient côte à côte ; qu'un seul ralentisse ou accélère le pas et la fragile synchronisation cède. On tient à peu de choses et peu de choses nous retiennent. »

« L'amour est un chien fou à qui on donne la patte. »

« Réflexions préparatoires n°20
Le refoulement des sentiments est la première qualité d'un écrivain. La perle ne se confectionne qu'avec le temps et la claustration ; l'intrusion d'un débris, d'un déchet ou d'une émotion déclenche les mécanismes de la création. Couche après couche, chapitre après chapitre, la menace sera avalée, dissimulée sous le nacre.
On exige des auteurs qu'ils soient dans leurs oeuvres et dans nos vies à la fois. L'introspection essentielle à la création littéraire ne saurait tolérer des génies éparpillés, qui se répandraient d'un média à l'autre comme de vulgaires humoristes. J.D. Salinger ne s'isolait pas par manque de repartie, mais par cohérence. Si l'écrivain parle mieux qu'il n'écrit, qu'il abandonne sa plume et prenne un micro. Sinon, qu'il ferme sa gueule et retourne travailler ! »

« Ma mère dit que je devrais prier. Pour un atrophiée de la fantaisie, elle accorde beaucoup de crédit à l'incroyable mystère de la foi. De toute façon, on a davantage supprimé de vies au nom de Jésus qu'il a pu en sauver de son vivant. Cette évidence mathématique est irrecevable pour elle, Dolorès-la-douloureuse demeure convaincue que la prière pourrait me transformer, me transfigurer, qu'elle ferait pour moi ce qu'elle ne parvient pas à faire pour elle… Pauvre génitrice, aime-moi donc comme je suis, que je constate le miracle. Alléluia. Hosanna. Amen. Et cetera. »

« L'excès de lucidité est la première cause de dépression. »

« Maudit journal, rien ne me fait rien. Depuis dix jours, mon corps est une expérience d'ennui interminable, un lent et long désœuvrement. Je crois que seul un chirurgien parviendrait à me toucher le coeur.
Dante était dans le champ, l'enfer ce ne sont ni les flammes, ni les tourments, ni la souffrance ; c'est le vide, l'absence. L'enfer, c'est l'absence de souffrance, de flammes, de tourments pour nous occuper l'esprit, et l'espoir, c'est la conscience du néant en soi et autour de soi. Le rien. L'enfer, c'est rien.
C'est rien, demain est presque-là. »

« Réflexions préparatoires n°13
Terme issu de la métallurgie, repris par des psychiatres vulgarisateurs et nombre de conférenciers médiocres, la résilience est un des mots les plus galvaudés de l'époque. Synonyme de capacité à surmonter les obstacles et à grandir dans l'adversité pour le commun des mortels, la résilience indique plutôt la qualité d'un matériau à retrouver ses propriétés originelles après avoir été martelé, brûlé, tordu ou soumis à une quelconque tension.
Pour l'appliquer aux humains en respectant l'étymologie première, on doit évacuer toute notion d'optimisme à l'eau de rose. Le psychopathe qui maintient sa rigidité psychologique en interrogatoire est résilient, le toxicomane qui renoue avec sa résistance aux effets des substances après un sevrage forcé est résilient, le militaire qui se laisse trucider dans une bataille perdue d'avance est résilient ; les résignés sont plus résilients que les optimistes. Il ne s'agit donc pas de tendre vers les hautes sphères de la vertu, mais de rester fidèle à sa nature profonde. Mère Teresa et Adolf Hitler constituent tous deux d'excellents modèles de résilience. »

« Officiellement, la CIA est un organe indépendant du gouvernement des États-Unis qui autorise ses employés à commettre des meurtres. Officieusement, elle fait pire. »

« P-S. L'amour, c'est se réjouir des bonheurs de l'autre et déplorer ses malheurs. Être humain, c'est l'inverse.
P-P-S. Le monde m'indiffère. Tout le monde. »

« On peut noyer ses peines dans l'alcool, mais ça ne nous débarrasse jamais de leurs cadavres. »

« Elle y était sans y être. Les voyages ne la remplissaient pas. Déjà surchargé à l'arrivée, son trop-plein de vide laissait peu de place à d'autres choses, si exotiques fussent-elles. Avec le temps, l'aventure finit par l'ennuyer, comme tout et elle-même. L'ailleurs se ressemble partout, quand on a fait le tour. C'est le même corps, la même tête et les mêmes démons que l'on traîne d'un paysage à l'autre. Le voyage est un piège à cons ; quand on ne l'est pas, on finit par en revenir. »

« On associe trop souvent la folie aux génies, c'est surtout l'ennui qui les habite. »

« On se regardait en chiens de faïence, en chiens de fusil, en chiennes aux aguets. De chaque côté du lit, nos regards se jaugeaient, se défiaient. Mille reproches, de part et d'autre, se dressaient entre nous. La distance entre des proches se calcule parfois à la hauteur des murs qui les séparent. »

« Elle n'avait jamais désiré la reconnaissance publique, encore moins la vindicte populaire. Cercle vicié, les chroniqueurs lui faisaient payer son silence en lui en mettant plein la gueule. Et le problème avec ceux qui sont trop cons pour se faire leur propre opinion, c'est qu'ils adoptent souvent celle de plus cons qu'eux. Comme la masse des imbéciles qui l'adulaient sans l'avoir lue, des légions d'esprits obtus et de racistes canalisaient leur haine sur elle depuis que les journaleux la chargeaient de tous les maux du monde. Partis de rien, arrivés nulle part, mais fiers du chemin parcouru, les crétins produisent de l'opinion sur demande. »

« Le tissu social se déchirait, devenait peau de chagrin. Chacun pour sa gueule désormais, mais le drame de l'égocentrisme demeure que le nombril n'est qu'une cicatrice. Une nécrose. Rien ne peut y survivre très longtemps. »

« Pour les génies, le suicide, c'est une mort naturelle. »

« Certaines personnes ratent leur vie comme on cause un carambolage, avec fracas, en blessant les innocents autour. Et il y a ceux qui se crashent proprement, n'endommagent qu'un poteau, un pilier de pont ou l'horizon. Entre les deux, il y a Dolorès. »

« Fort est à parier que Dostoïevski ne se trouvait pas génial lorsqu’il ruinait sa famille pour tout perdre à répétition sur la première roulette venue. »

Quatrième de couverture

Poète culte, Marie-Maude Pranesh-Lopez est une énigme, tant pour ses adorateurs que pour ses détracteurs. Pourquoi n’a-t-elle laissé qu’un unique recueil devenu best-seller partout dans le monde ? Et pourquoi sa biographie contient-elle tant de zones d’ombre ?

Fille ingrate, mère indigne, amoureuse revêche, trafiquante d’armes, mais aussi altruiste qui accueille les marginaux du Québec, Marie-Maude semble avant tout être en sempiternelle fuite, rongée de l’intérieur par un « trou blanc ». Mue par des passions féroces et une soif d’aimer, elle mène « une vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé », selon son biographe.

Dans ce roman polyphonique aux multiples rebondissements, David Goudreault entraîne le lecteur au cœur du mystère d’une femme. De son écriture forte, drôle et d’une constante tendresse pour ses personnages, il sème des textes épars, brillante constellation qui prendra son sens dans les dernières pages, révélant alors une bouleversante vérité.

« Enfant déjà, Marie-Maude souffrait d'une inextinguible soif d'absolu, une urgence d'enluminer la routine pour rendre le quotidien supportable. Le monde étant ce qu'il est, elle ne pouvait trouver l'extraordinaire qu'en elle-même. De feu de paille en feu de paille, à chercher des incendies, elle a tout enflammé autour d'elle. »

Éditions Philippe Rey, août 2020
356 pages

mardi 9 mars 2021

La bête à sa mère ★★★★☆ de David Goudreault

« Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune en amatrice. » 

J'ai pris une véritable claque dans la figure en lisant ce livre. 

Le narrateur nous confie que plus jeune, il était témoin des suicides de sa mère, et que très tôt dans sa jeunesse, il a été séparée d'elle, sans autre forme de procès, sans réel accompagnement, sans humanité. 
« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »
Et c'est avec effroi que l'on devine la détresse de ce jeune enfant, privé de toute affection, qui s'enferme dans sa solitude, avec ses traumatismes et sa rage. Et c'est avec effroi aussi que l'on assiste à l'inévitable descente aux enfers...
« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. » 
Le narrateur, bien équipé niveau cruauté, homophobe, sexiste, manipulateur, violent... est un écorché vif. Il nous embarque dans sa tête, où ça défile à une allure complètement déjantée.  
Pas de répit pour nous lecteur. Le récit est scandé, ponctué de savoureuses expressions québécoises - elles sont expliquées dans un glossaire en fin de livre.
Un récit à la fois drôle et tragique.
Un premier roman vif, percutant, cru, déstabilisant, dérangeant. 

« J'imagine qu'elle a persévéré, mais c'est la dernière fois que je l'ai vue attenter à ses jours. On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m'a paru aussi logique que d'interdire la neige en hiver ou la sloche au printemps. Je savais bien, moi, qu'elle ne mourrait jamais et qu'il n'y avait que ses berceuses pour m'apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même. On avait besoin l'un de l'autre. On n'a pas déménagé à temps. Les services sociaux nous ont eux, comme elle disait. J'aurais tout donné pour retrouver ma mère, mais les enfants de sept ans ne siègent pas aux tables multidisciplinaires des services de protection de la jeunesse. »

« Mon arrivée à l'école secondaire s'est éclairée d'une prise de conscience : l'essentiel dans les milieux hostiles n'est pas d'être le plus fort mais le plus fou. C'est documenté. »

« Il ne faut pas juger un homme avant d'avoir boité dans ses prothèses. »

« On est salaud dans la mesure où la vie est une salope. »

« L'argent est la mère de tous les vices, c'est une sagesse millénaire. Les hypocrites qui affirment que ce n'est pas la chose la plus importante pour eux en ont juste assez pour faire semblant. Ce sont des résignés, des gagne-petit. Peu importe la devise, peu importe l'endroit sur la planète, on se vend, on se tue, on se prostitue et on accepte d'abandonner son corps, sa force et son temps pour de l'argent. Je ne suis peut-être pas meilleur que les autres, mais je suis plus conscient et ne me laisse pas noyer dans l'hypocrisie générale. Le temps, les amis et les amours passent, l'argent reste. J'en avais plein les poches et je voulais en profiter. »

Quatrième de couverture

Ma mère se suicidait souvent.
Ainsi commence la confession d’un jeune adulte, qui ne se remet pas de la séparation d’avec sa mère, survenue en bas âge. Ses propos vibrent d’une rage contre ceux qui la lui ont arrachée. Sa mère devient sa véritable obsession, il pense l’avoir localisée à Sherbrooke. Mais saura-t-il se faire accepter par celle qu’il a tant idéalisée ?
     D’où vient que le récit de cet homme manipulateur, sans pitié, accro aux jeux et à la pornographie, touche profondément le lecteur ? David Goudreault, grâce à son écriture inventive et colorée d’un humour mordant, sait partager l’empathie poétique qu’il a pour son protagoniste. On s’émeut des observations et pensées bancales du marginal, on rit de ses références littéraires approximatives lorsqu’il cite à tour de bras Platon, Shakespeare ou Coluche...
    Ce magnifique premier roman révèle un monde dur, qui abandonne à lui-même un jeune homme avec lequel il n’a jamais su communiquer. Un anti-héros dont la bruyante solitude nous bouleverse.
« Il me fallait de l'argent. Pour mon automédication et pour acheter des fleurs à ma mère. On ne se pointe pas chez les gens les mains vides. Il faut des fleurs ou une arme, c'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2018
233 pages
Prix des nouvelles voix de la littérature
Grand Prix littéraire Archambault 2016
Présélection du Prix France-Québec
Finaliste du prix Ringuet de l'Académie des lettres du Québec

samedi 6 mars 2021

La bête et sa cage ★★★★☆ de David Goudreault

Absolument dingue ce livre. 
Le milieu carcéral m'intrigue, il m'arrive de passer devant la prison de Fresnes et à chaque fois, je ressens quelque chose de particulier, en l'espace de quelques secondes, j'essaie de me projeter derrière ces murs. J'imagine ces hommes et ces femmes, enfermées, privées de liberté. J'imagine l'insalubrité mais je me trompe peut-être. Derrière ces fenêtres sales, l'intérieur est possiblement nickel, propre, accueillant. Je me surprends à vouloir que les conditions soient saines à l'intérieur. Ces hommes et ces femmes ont été jugés, ils et elles ont commis des actes plus ou moins répréhensibles, et une peine, plus ou moins longue, a été prononcée à leur encontre, mais, je ne leur souhaite pas le pire, étrangement. 

Et quand bien même, condamnés à vivre entre quatre murs, la vie continue pour eux, les hormones continuent de travailler, les pulsions d'exister et leur psyché continue de ruminer. 
La bête est ici un homme et dans sa cage, il n'est pas tout seul et doit s’accommoder des autres détenus,  de leur testostérone, de la hiérarchie établie, de la privation, du manque ... de tout. D'amour surtout. 
La bête n'est pas belle, et pourtant, pourtant j'ai eu envie de lui venir en aide. La bête à sa mère avait justement besoin d'une mère et de son amour. Il en a été privé. 
Alors forcément, ça s'est détraqué en lui. 
Je n'ai pu rester insensible à sa naïveté, touchante.
Ses réflexions d'incarcéré sont percutantes.
Un enculé en mal d'être. Qui se cherche.

Je n'aurai plus aussi souvent l'occasion de repasser devant la prison de Fresnes, la faute à la maladie qui nous a enlevé le papa, le papy, mon beau-papa que je visitais alentour, mais il y a une chose dont je suis certaine, c'est que j'ai très envie de découvrir le troisième et ultime tome de la Bête. Abattre la bête. J'appréhende. La puissance des mots, la force des deux premiers tomes m'ont quand même bien troublée, bien secouée... mais c'est en se confrontant à ce genre de parcours de vie que l'on peut  aussi grandir, il me semble. J'ai appris, en lisant La bête et sa cage, que notre société a des failles. Je le savais déjà. Une piqûre de rappel. Douloureuse. On devient la bête. On ne naît pas bête. 
Il y a des blessures qui ne guérissent pas. 

Une écriture maîtrisée, non dénuée d'humour, oui, vraiment. J'ai ri ! 
Oui mais voilà, ce n'est pas la douce lecture apaisante. 
Ce n'est ni tendre ni reposant.
Donc une lecture qui vaut le détour, à mon avis, mais à qui il faut ménager le moment adéquat.

Prologue
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté.
Depuis quatre jours déjà, mon univers est réduit à une cellule d'isolement. Mon avocat vient tout juste de m'apporter papier et crayons. Il prétend que ça m'aidera à tuer le temps et que ça pourrait nous être utile au procès. Mes écrits intéressent les légistes et les spécialistes de tout acabit. J'ignore ce qu'ils en tireront, mais mon juriste endimanché me garantit que ce sera du vrai bonbon pour les psychiatres.
La dernière fois que j'ai commis un meurtre, j'avais tout noté. Les experts s'en sont inspirés pour la rédaction de leurs rapports psychologiques. Rapports ayant contribué à déterminer ma peine. La peine, ça ne se calcule pas. » 

«  Question sodomie, je suis un homme passif ; j'attends que ça passe. Dès mon atterrissage en prison, j'ai conclu que c'était la meilleure attitude à adopter. Me débattre excitait mon agresseur. Déjà que je n'éprouvais aucun plaisir, je n'allais pas attiser le sien.
La société est pleine de préjugés face aux enculés. On ne fait rien de mal pourtant. Ce sont les enculeurs qui se salissent les mains, entre autres. Particulièrement dans les cas d'agressions sexuelles, comme celles que je subissais depuis mes premières heures de détention. Toutefois, les préjugés pèsent toujours sur le dos de l'enculé, et c'est le cas de le dire. Je n'ai jamais voulu l'être et n'ai jamais rien fait pour en arriver là. C'est très néfaste pour l'estime de soi, être enculé. Cependant, on traite jamais personne d'enculeur. C'est une injustice profonde. Pour mon malheur, ce n'est pas demain la veille que nous verrons se lever des groupes de défense des enculés. »

« J'aspirais, dans un avenir plus ou moins rapproché, à établir des relations professionnelles plutôt que sexuelles.
Je tiens à préciser qu'en prison, ce n'est pas de l'homosexualité. C'est de la gestion de surplus de testostérone en circuit fermé, de l'intermittence circonstanciée. » 

« J'ai moi-même goûté à sa médecine la première fois que j'ai osé me refuser à lui. J'avais beau hurler, me débattre, lui rappeler que je venais de tuer une vieille femme sans défense, il n'était guère impressionné. Il me l'a signifié d'un vif coup de tête dans la mâchoire. Il me manque encore une palette et demie. L’État devrait me payer de nouvelles dents sous peu. C'est un des avantages sociaux des parias de la société, le dentiste gratis.
Ça ne paraît pas à l'écrit, mais depuis, je siffle davantage que je ne parle. Je fais des efforts pour articuler et réduire l'effet de ventilation. C'est difficile d'établir ma réputation de gangster avec cette fuite d'air. Les menaces sont toujours moins senties lorsque sifflotées. Ve vais t'affaffiner, enfant de ssshienne ! Vous voyez....»

« Et puis malade mental aux yeux de qui ? C'est qui, la norme, qui peut prétendre être sain d'esprit ? Toute la société est infectée. A petite échelle, je suis un malade mental, mais avec un peu de perspective je deviens un symptôme social. Je suis le fruit défendu de votre arbre pourri jusqu'aux racines. »

« J'aurais une réduction de peine. En plus, j'avais un plan d'avenir : je ferais des conférences et des ateliers de croissance personnelle à ma sortie. Mon agente doutait de l'abondance de demandes pour un cas comme moi. Elle n'entamait en rien mon optimisme. Les récits de résilience avec des parcours tortueux, ça excite la populace et fait pouiller les journalistes. On aime les modèles, surtout les modèles accidentés bien débosselés par le système. Ça sécurise les contribuables. J'allais leur sortir le grand jeu ! »

« En-dedans, on a un peu de drogues et beaucoup de médicaments. Surtout dans notre aile de coucous. On a tous des diagnostics, plus ou moins légitimes. Au milieu de ces toxicomanes de longue date, normal que le marché de la pilule soit florissant. Si ce n'était pas ça, on trouverait autre chose, simple question de disponibilité. Vous croyez que les Inuits se feraient chier à sniffer de l'essence si un vendeur de poudre opérait sur leur banquise ? »

« Édith devait procéder à une première évaluation avant de m'envoyer voir le docteur. Ça me laisserait le temps de développer mon argumentaire. Si je parvenais à convaincre cette jeune agente fraîchement sortie de l'école, je duperais le médecin facilement. On n'a jamais une deuxième chance de faire une première bonne dépression. »

«  La vie, ce n'est pas une boîte de chocolats, c'est une poutine. On a rarement un goût pur, distinct. Tout est pogné, mélangé ensemble. Un peu plus de frites ou de fromage dans ta bouchée, mais ça baigne toujours dans la sauce. Pareil pour la vie et ses problèmes ; l'alcoolo vient avec un peu de dépression, l'anorexique pratique l'automutilation, le schizophrène marne dans la pédophile entre deux psychoses. Les obsédés de l'évaluation clinique appellent ça de la comorbidité. Moi, j'appelle ça la triste réalité. »

« L'érotisme et la violence ne sont jamais loin, d'où la sexualité brutale et les violences conjugales. Éros prend Thanatos avec un strap-on clouté depuis la nuit des temps. C'est documenté jusqu'aux grottes de Lascaux. »

« Il y a trop de malaise à parler des races de nos jours. C'est ça, le véritable racisme, cette obstination à tout niveler sans reconnaître les différences. Les Noirs aiment le sport, les Jaunes aiment les mathématiques, les Bruns aiment les tapis et les Blancs aiment étendre leur territoire et exterminer ce beau monde. C'est documentaire ; filmé et documenté. Faut se dire la vérité, y a pas de gêne à être les vainqueurs impénitents asservissant la majeure partie de l'humanité. J'en suis fier, moi ! »

« Les poètes sont encore plus paresseux que les détenus. Ils ne remplissent pas le quart de leurs pages, c'est du grand n'importe quoi. Je voulais de la vraie lecture alors j'ai fouillé par moi-même. J'ai repris Le Secret, pour la quatrième fois. Avec la ferme intention de le finir. Puis je me suis trouvé une histoire de dragons avec des chevaliers et de la magie, ça c'est toujours bon. Le genre le dit : c'est fantastique ! »

Quatrième de couverture

Sur les conseils de son avocat, un jeune adulte condamné à seize ans de prison raconte son quotidien. On suit avec étonnement les lubies délirantes de ce prisonnier singulier qui, malgré la violence de ses codétenus et sa propre toxicomanie, demeure décidé à faire sa place parmi les grands criminels. De petits en grands méfaits, cet homme naïf, narcissique, sans pitié et pourtant terriblement attachant, construit ce qu’il voit déjà se dessiner comme une fulgurante carrière de mafieux, tandis qu’il croit avoir trouvé en Édith – son agente correctionnelle – le grand amour rédempteur : elle est folle de lui, il en est persuadé. Truculent, sensible et vibrant, La bête et sa cage plonge dans la réalité d’un univers carcéral brutal. Tour à tour grave et drôle, le roman est brillamment porté par l’écriture inventive et percutante de David Goudreault, et vient distordre la frontière entre bourreau et victime : si la folie pousse au crime, n’est-ce pas la société qui rend fou ?
« J'ai encore tué quelqu'un. Je suis un tueur en série. D'accord, deux cadavres, c'est une petite série, mais c'est  une série quand même. Et je suis jeune. Qui sait jusqu'où les opportunités me mèneront ? L'occasion fait le larron, le meurtrier ou la pâtissière. C'est documenté. »
Éditions Philippe Rey, mars 2019
252 pages