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mercredi 10 juin 2026

L'éveil ★★★★★♥ d'Elizabeth Rush

🌎❄️ Coup de cœur.
Embarquer à bord d'un brise-glace en direction du glacier Thwaites, l'un des plus surveillés de la planète, et en revenir profondément transformée. Observer un monde qui se défait tout en espérant donner naissance à un autre. Voilà ce que propose Elizabeth Rush dans ce récit hors du commun.

Une expédition scientifique en Antarctique, dans laquelle l'autrice explore bien davantage que la fonte des glaces. Elle interroge notre rapport au vivant, au changement climatique, à la communauté, au soin porté aux autres, au temps, au corps, à la transmission, mais aussi à son propre désir de maternité. Entre le vêlage des glaciers et la possibilité de donner naissance, elle tisse des liens inattendus et bouleversants servis par  une écriture qui ne cherche pas à démontrer mais à explorer. Elle part avec ses questions, ses incertitudes, ses contradictions. Comment agir dans un monde qui change si vite ? Comment envisager l'avenir ? Comment accueillir la vie alors que le dernier continent se fragmente sous nos yeux ?
C'est sans doute ce qui rend le voyage si vivant ; le lecteur découvre en même temps qu'elle.

Elizabeth Rush a cette capacité à tenir ensemble des choses que l'on oppose souvent comme la science et l'émotion, la rigueur et l'émerveillement, l'inquiétude et l'espoir, la fonte des glaces et le désir de donner la vie. Elle écrit avec une humilité rare. Elle embarque sans savoir exactement ce qu'elle va trouver. Elle observe, écoute, doute, apprend. Cette posture donne vraiment au livre une profondeur particulière.

Elle est vraiment fascinante cette aventure collective menée dans l'un des endroits les plus inaccessibles du monde. Les pages consacrées aux scientifiques, aux marins, aux techniciens et à la vie à bord est un formidable portrait de l'intelligence humaine lorsqu'elle coopère. Même les passages les plus techniques restent passionnants tant ils sont incarnés par celles et ceux qui consacrent leur vie à comprendre notre planète.

Il y a cette idée qui revient souvent dans cet essai, celle que certaines réalités ne peuvent être comprises uniquement par l'intellect. Il faut les éprouver physiquement, émotionnellement. Se tenir devant un glacier qui vêle. Désirer un enfant sans savoir si ce désir pourra se réaliser. Habiter cette zone d'incertitude.
« Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier [...] pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer. »
L'Éveil est un récit de voyage, une réflexion écologique, une chronique de bord, une méditation sur la maternité et sur notre place dans le monde. Il est riche, intelligent et profondément humain.

J'ai ouvert L'Éveil en pensant partir vers l'Antarctique, vers un glacier mythique, vers une mission scientifique hors norme. Et puis, sans vraiment m'en rendre compte, je me suis retrouvée à réfléchir à des questions beaucoup plus vastes.
Je crois que c'est précisément le genre de livre qui rappelle pourquoi on aime tant lire.

Et pour continuer, Elizabeth Rush nous partages ces notes en fin d'ouvrage. Voici quelques références d'articles issues de ces notes :

Essai "First passage" d'Elizabeth Rush illustré par les magnifiques photos d'Erika Blumenfeld disponible ici : https://orionmagazine.org/article/first-passage/ 

Tasha Snow, coordonnatrice des médias, a créé un blog intitulé Snow on Ice. Elle y raconte certaines de ses expériences à bord, vues sous un autre angle. Tasha Snow, «Snow on Ice: Setting Sail #2», ITGC, 30 janvier 2019.
https://tsnow03.github.io/?utm_source=ig&utm_medium=social&utm_content=link_in_bio&fbclid=PAb21jcASThmxleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZA81NjcwNjczNDMzNTI0MjcAAafv34Q5-5FHOsGEoerPqffoSfBJHSk1X7mFbeQsGm_AwmBEY0EccNQdooEDXQ_aem_vCVIZQpKJqIx2upX5PQfrA

Préambule à la présentation des personnages 
« En janvier 2019, 57 personnes mettent le cap vers le glacier Thwaites à bord du R/V* Nathaniel B. Palmer. Près de la moitié d'entre eux sont des membres d'équipage ou du personnel de la base de recherches. L'autre moitié est constituée de scientifiques subventionnés et d'une poignée de journalistes. La liste ci-dessous présente ceux qui figurent dans ce livre : elle est classée par domaine de compétences, avec mention du pays d'origine entre parenthèses. Les scientifiques se répartissent entre trois équipes. Les projets GHC et THOR cherchent à reconstituer l'évolution dans le temps de la calotte glaciaire à partir des données géologiques prélevées dans la glace et les sédiments. L'équipe TARSAN observe les interactions actuelles entre l'océan et la glace. La somme de leurs travaux doit nous permettre de mieux comprendre le comportement actuel et futur du glacier Thwaites, entreprise qui serait impossible sans le travail, la créativité et l'attention du personnel de bord du Palmer. »
*Abréviation de research vessel, (navire océanographique).

« DÉPARTS

LE DÉCOR : Punta Arenas, Chili. La troisième ville la plus méridionale au monde. En janvier, le soleil se couche à minuit. Un groupe de cormorans drapés dans leur smoking de plumes, des yeux ronds d'un bleu stupéfiant - se chamaillent par manque de place sur une jetée. Encore plus au sud, la glace qui recouvre le dernier continent est en train de fondre. Certains considèrent ce moment charnière (et les nombreux autres à venir) comme le début de la fin. Certains voient les prémices de l'insurrection dans la dislocation fracassante des glaciers. »

« Qui sait quand tout cela a commencé ? Quand nous nous sommes retrouvés si étroitement liés l'un à l'autre, happés par la glace, obsédés par les annonces de fins déjà en marche, par l'idée de donner la vie alors que nos tiroirs fourre-tout débordent, que les méduses s'échouent sur la plage, que les plantes pollinisatrices continuent de fleurir même au mois d'octobre, bien après la saison des monarques ? Que faire de tout cela ? Que faire au milieu de tout cela ? Chacun d'entre nous commence à sa manière. Et pourtant, le commencement est le même pour tous. »

« Miami existera-t-il encore dans cent ans ? Ce sera au Thwaites d'en décider.
C'est du moins la théorie partagée par de nombreux scientifiques, raison pour laquelle le magazine Rolling Stone l'a surnommé le « glacier de l'Apocalypse » il y a quelques années. Mais personne ne s'était encore rendu sur sa zone de vêlage (l'endroit où le glacier se disloque dans la mer), si bien que la plupart de nos hypothèses sur son évolution reposent sur un mélange de science et de spéculation, de modélisations désuètes sur fond d'anxiété croissante. Plus nous en apprenons sur le Thwaites, plus nous comprenons à quel point nos prévisions sur la vitesse de l'élévation du niveau de la mer sont ténues, car basées en premier lieu sur des processus physiques déjà observés par les humains. Il est tout à fait possible qu'au point le plus froid de la planète, dans un lieu qu'aucun d'entre nous n'a jamais approché de près et encore moins inventorié avec la rigoureuse méthodologie appelée par la science, l'un des plus gros glaciers au monde s'écarte du scénario que nous avons imaginé pour lui et remette en cause nos projections même les plus poussées.
Cette possibilité m'effrayait autant qu'elle m'intriguait, si bien que j'ai envoyé ma lettre de candidature à la résidence Antarctic Artists and Writers de la NSF avec l'étrange espoir d'assister moi-même aux effets de cette transformation. Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier, voir de jeunes icebergs dégringoler dans l'océan comme des éboulements de falaise pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer à savoir que la dislocation de l'Antarctique pourrait bien redessiner les cartes du monde entier. »

« Dans une lettre adressée à sa famille, l'autrice explique pourquoi sa collègue et elle ont décidé de se rendre au pôle Sud. Ce n'est ni la soif de conquête ni la curiosité scientifique qui les ont attirées en Antarctique, précise-t-[Dre Jerri Nielsen] : « Nous sommes la raison même de notre présence. Nous sommes là l'une pour l'autre [...] Nous venons pour nous comprendre et nous soutenir d'une manière qui n'est pas de ce siècle, pas de cette époque. »
Bien après avoir terminé ma lecture, je resterai marquée non par les détails éprouvants du développement de sa maladie, mais par sa description de la communauté humaine qui se tisse autour d'elle durant la longue nuit antarctique, des soins et de l'attention des membres de l'équipe les uns envers les autres, et surtout ceux qui souffrent. Vingt ans après la parution de ce livre, alors que nous vivons sans doute les moments les plus clivants de l'histoire moderne, je me sens à la fois émue et épouvantée à l'idée de forger des liens aussi étroits avec de parfaits inconnus. »

« Pendant longtemps, l'Antarctique est resté loin de mes pensées. Je n'avais jamais réfléchi au fait que, jusqu'à récemment encore, ce lieu n'était qu'une idée abstraite pour nous.
Aristote se représentait la Terre comme une sphère avec des courants de climat glacial tournoyant autour des pôles. Cinq cents ans plus tard, Ptolémée avançait que si le monde était rond, il devait bien y avoir quelque chose de très lourd à sa base pour l'empêcher de basculer de son axe, comme un large territoire faisant office d'ancrage. Son nom à pro-prement parler n'est apparu qu'au début du XVI siècle et provient du grec arktikos, qui signifie « de la Grande Ourse » en référence à Ursa Major, la plus grande constellation de l'hémisphère Nord. Des siècles avant que l'humanité le découvre physiquement, antarktikós était perçu comme l'antithèse du familier, un ballast glacial dominé par des étoiles inconnues. »

« « Je dirais qu'on doit avoir plus d'une cinquantaine de spécimens autour de nous parce qu'on voit une bonne vingtaine de jets, explique Gui. Et quand on en voit vingt, ça veut dire qu'on peut multiplier le nombre d'animaux par deux. »
Trois panaches supplémentaires s'élèvent vers le ciel, diaphanes dans la lumière du soir.
« Je crois que c'est très bon signe, dis-je, aussi bien à lui qu'à moi.
- Nous partons pour une durée exceptionnellement longue. »
Gui me désigne Punta Arenas et les trois morros ocres qui la surplombent. C'est la dernière fois avant des mois que nous voyons des rues, des voitures, des panneaux publicitaires et d'autres humains, toutes choses qui rétrécissent à mesure que nous nous éloignons de la côte.
« Bienvenue en mer », ajoute Gui d'une voix émerveillée. »

« L'isolement et le déséquilibre entre les sexes contribuaient largement à l'incidence élevée des violences sexuelles lors des expéditions polaires à ce jour, mais je commençais aussi à soupçonner le langage métaphorique biaisé des récits consacrés à l'Antarctique d'influencer et de façonner la manière dont le dernier continent est perçu, non seulement par les quelques femmes qui y travaillent, mais aussi par toutes celles qui vivent à des milliers de kilomètres et ne l'appréhendent qu'à travers les mots. »

« Le problème du storytelling autour de l'Antarctique n'est pas tant l'étroitesse du point de vue des explorateurs, limité par leur propre contexte historique, mais son influence disproportionnée sur notre vision du continent, réduisant tout ce qu'il contient à une poignée de clichés. Si nous avions plutôt appris à considérer l'Antarctique non pas comme un trophée à gagner, mais comme un acteur légitime de son histoire, une entité qui nous façonne autant que nous la façonnons ? Si nous en venions à le voir comme un être vivant et non un objet inerte, une aubaine et non plus une menace, le messager du changement plutôt que de l'apocalypse ? En sortant de la douche pour me sécher, j'étais parvenue à la conclusion qu'il me fallait désormais considérer l'Antarctique non plus comme un avant-poste solitaire à l'extrémité de la Terre, mais comme un lieu où la vie commence. »

« [...] avant d'essayer de mettre un humain au monde, je voyagerais jusqu'à ses confins, là où la survie est difficile, pour être le témoin de l'impact de notre espèce sur le seul continent dépourvu de population autochtone, ce territoire qui appartient en théorie à nous tous. Je m'apprête à vivre des choses dont je n'ai pas la moindre idée. J'ignore comment cette expédition affectera mon désir d'enfant, pas plus que je ne sais comment ce désir affectera la glace ou le récit que je ferai de mon expérience. Au seuil de cette année qui n'en est pas tout à fait une, je vis, à bien des égards, un moment charnière. Je n'assisterai peut-être qu'au vêlage d'un glacier. Je rentrerai peut-être chez moi pour faire grandir un autre corps dans le mien. C'est un peu troublant de voir ces deux hypothèses se côtoyer dans ma tête - l'une symbole de désintégration, l'autre de création. Les humains ont longtemps projeté leurs désirs et leurs craintes sur la glace, et je ne fais pas exception à la règle. Plus je me sens bancale, tiraillée dans deux directions à la fois, plus s'impose en moi, comme une évidence, le projet de chroniquer les étapes de mon double périple vers l'Antarctique et la maternité. »

« ANNA :
Pour répondre aux enjeux majeurs qui se présentent à nous, nous devons établir des passerelles entre nations, entre domaines de compétences et entre individus. Et nous avons chacun notre personnalité. L'isolement de l'Antarctique, et de la mer d'Amundsen en particulier, fait que si vous avez besoin de données qui remontent à plus d'une année, ce ne sera pas forcément vous qui irez les chercher. Chaque fois que j'ai un pincement au cœur en me disant : Oh, ce serait tellement plus simple de faire ça moi-même, je me ressaisis. C'est justement grâce à la collaboration que les recherches à long terme, celles qui documentent le mieux le changement climatique, sont possibles. 
[...]
MEGHAN :
Avant de venir ici, j'ai fait des interventions devant des classes de CE1 et de CMs dans l'école où enseigne ma mère. Ils voulaient tous savoir combien il existe d'espèces de manchots, et s'il y avait des ours polaires. La réponse est non. Ils voulaient savoir jusqu'où la température descendait. Ils voulaient savoir si j'allais nager dans la mer. La réponse est non. Je n'aime pas trop le froid. Je n'aime pas du tout le froid, même. Mais vous savez quelle était la question qui revenait le plus souvent ? Combien de gens sont morts en Antarctique ?

LUKE :
Tout le monde rêve de voir la glace de près. Nous, d'un point de vue strictement opérationnel, on nous apprend que plus on peut l'éviter, mieux c'est. Il n'y a aucune raison de s'approcher d'elle. Aucune.

RICK :
Personne n'a envie de heurter un iceberg. On fera tout pour éviter ça. »

« J'ai envie de savoir qui je deviens sans tous les trucs dont je crois avoir besoin. »

« LINDSEY :
Je travaille en mer depuis mes 18 ans. J'ai chopé le virus. J'adore cette communauté qui se forme instantanément à bord. Il y a une interaction différente qui relie les humains sur un bateau.
Mon mari (Carmen Greto, l'un des techniciens sur le Palmer] aime travailler en mer lui aussi. Il faut un certain tempérament pour partir bosser loin de chez soi pendant des mois et renoncer aux conditions de vie auxquelles on est habitué sur la terre ferme. J'ai toujours pensé que ce serait intéressant de faire venir un psy à bord pour comprendre ce qui se passe à un niveau inter-personnel quand des gens se retrouvent isolés en mer pendant une période donnée.
Ma journée démarre à 7 heures du matin. Mon premier réflexe, c'est de regarder par le hublot pour voir où on est. Hier soir, avant d'aller me coucher, j'ai compris qu'on quittait la station de carburant pour aller au quai technique et passer la douane. Mais il y a eu changement de programme au milieu de la nuit parce qu'à mon réveil, on était de retour au quai Magallanes. D'après le capitaine, les vérifications système ont révélé une avarie au niveau du gouvernail, donc on a fait demi-tour. C'est très rare qu'il y ait un problème avec le bateau.
Les plongeurs sont descendus. Je ne sais pas encore ce qu'ils ont trouvé. Mais il y avait une grosse flaque dans le couloir au pied du tableau blanc, qui était recouvert de croquis de gouvernail. J'en ai déduit que quelqu'un avait plongé sous la coque et essayé de décrire ce qu'il avait vu. J'espère qu'on pourra repartir bientôt, mais je préfère ne pas donner d'estimation parce que quand on calcule un délai, on se fixe des attentes. Je ne dirai qu'une chose : à départ houleux, traversée tranquille. »

« L'imagerie satellite montre que, rien que cette année, le glacier s'apprête à perdre 50 milliards de tonnes de glace, soit l'équivalent de la grande pyramide de Khéops multipliée par 8 000. »

« Quand j'essaie de comprendre pourquoi, quand j'essaie de penser au-delà de la simple arithmétique de mon empreinte carbone en choisissant de me rendre jusqu'au Thwaites ou d'avoir un enfant - quand je justifie ces décisions par leurs potentiels bienfaits, par exemple en me disant que nos recherches et nos témoignages contribueront peut-être à la mise en place de règles environnementales plus strictes qui, à leur tour, réduiront singulièrement l'empreinte carbone de mon enfant, je m'aperçois que je suis sur la défensive.
Aurais-je du mal à assumer mes propres contradictions ? »

« BECKY :
J'aime bien le fait de ne pas savoir, parfois. »

« Prévoyez des pyjamas de rechange , m'a conseillé le directeur de la communication du British Antarctic Survey durant un appel en visio avant mon départ. Il y a de fortes chances pour que vous soyez malade pendant la traversée du détroit de Drake. Et je trouve toujours moins intimidant de demander de l'aide à des inconnus quand je me sens à peu près présentable. »

« MEGHAN :
Vivre en ces temps de transition géologique accélérée, c'est... dur. Très dur. Le plus éprouvant, c'est de réaliser qu'on assiste à des changements qui se produisent en une décennie alors qu'avant, ça mettait des milliers ou des centaines de millénaires. La vitesse du changement - c'est ça qui est terrifiant. Le peu de temps que prennent désormais ces transformations massives. »

« DANS LA GLACE
LE DÉCOR : Ici, dans le berceau de certaines couleurs - abricot, citron, bouton de rose, nectarine. Toutes naissent dans le ciel austral maculé de traînées de confiture. »

« Ce que je sais, c'est que tous les icebergs naissent des glaciers. D'après le New Oxford American Dictionary, « vêler » (en anglais, to calve) signifie mettre bas pour une vache ou produire un iceberg en se séparant d'une masse de glace. Chacune de ces définitions tant pour le monde animal que pour les glaciers - décrit le moment où quelque chose en produit une deuxième. Une scission, un épanouissement, un nouveau départ. Cet écho linguistique m'a toujours enchantée et permis d'envisager l'Antarctique non comme une île inhospitalière tout en bas de la Terre, mais comme une mère, un être suffisamment puissant pour mettre une nouvelle vie au monde. Pourtant, à mesure que j'observe ce gros patapouf bancal, mon émerveillement à l'idée que les grands glaciers d'Antarctique nous répondent, à des milliers de kilomètres, en accouchant d'icebergs porteurs de sombres avertissements, me semble soudain déplacé. Quel niveau de gravité avons-nous atteint pour qu'un parent concède un tel sacrifice ? »

« LUKE :
Je me souviens de mon premier iceberg. Je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre, alors j'ai sorti mon appareil pour prendre quelques photos. Puis je suis retourné m'occuper faire mon quart du bateau. En mode concentration maximale. Il faut toujours remettre son attention sur le radar et sur ce qui se passe juste devant le bateau. On a beau voir des tonnes d'icebergs, chacun d'eux est unique. Ils ont tous leurs caractéristiques. Prends celui-là, par exemple - on dirait un cygne. J'ai dû en voir des milliers, mais je ne m'en lasse pas. Et c'est génial de voir la réaction des petits nouveaux à bord. Ça fait plaisir de les voir aussi heureux. »

« Je reste encore des heures sur le pont, dans ma tenue de grand froid, à regarder la glace s'ouvrir et se refermer autour du bateau. Je suis happée par sa musique laborieuse: son crépitement et son craquement à mesure que les lignes de pression s'accentuent, la cascade sifflante qui s'écoule d'un fragment de banquise renversé avec, à l'arrière-plan, ce son qui ressemble à s'y méprendre au chant d'une baleine. Je n'ai pourtant pas la moindre idée de la manière dont tout ce système - l'épaisse écorce de glace de mer, les organismes monocellulaires qui élisent domicile juste en dessous, le krill et les phoques qui s'en nourrissent - s'est mis en place. Quand je vais m'asseoir sous l'épicéa rouge dans mon jardin, je sais qu'il est né d'une pomme de pin remplie de graines et picorée par des mésanges à tête noire. Je sais comment opère le tremblement saisonnier qui fait sortir la graine hors de sa cosse protectrice quand la température s'y prête, car j'ai toujours vécu auprès de ces arbres. Mais ici, je n'ai aucun repère. Aucun moyen de comprendre, même de façon intuitive, les processus qui ont donné naissance à ce paysage surréaliste, tout droit sorti d'un univers à la Dr Seuss. »

« SCOTT :
Dans la majeure partie de l'Antarctique, si vous faites vos besoins par terre, ça n'ira nulle part pendant des centaines ou des milliers d'années. Donc comme on dit, rien ne se perd, tout se récupère: si vous devez faire pipi, ce sera dans une bouteille que vous jetterez dans une poubelle à la fin de la journée. Si vous devez faire plus que soulager votre vessie, prenez un bidon de quinze litres. Ici, on peut aussi aller en zone intertidale. La solution, c'est la dilution. »

« BP s'est offert deux pages dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post et plusieurs autres grands journaux nationaux. Ils ont placardé des affiches aux intersections de nos grandes villes. Diffusé des spots de trente secondes sur les principales chaînes de télé et avant certaines vidéos en ligne. En l'espace de quelques mois, le calculateur d'empreinte carbone de BP a reçu plus de un million de visites. En d'autres termes, l'affirmation selon laquelle les individus sont responsables à la fois de la crise climatique et de son ralentissement par le biais de leurs choix de consommation a été inventée et martelée dans nos cerveaux par l'un des plus gros pollueurs au monde. En découvrant que c'est BP (qui a émis plus de 34 milliards de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère depuis 1965 et engrangé plus de 332 milliards de dollars de profit depuis 1990) qui a conçu et propagé l'outil auquel tant d'entre nous, y compris moi-même, se réfèrent comme une évidence, ma stupéfaction cède vite la place à la colère. »

« ÎLES
LE DÉCOR : Ciel d'eau (nom) : Dans le Sud profond, quand la lumière touche la surface de l'océan et renvoie une teinte bleuie. Ce n'est pas un signe annonciateur de tempête. Ici, c'est même tout le contraire: un synonyme de sécurité, quelque chose qu'on espère, la pleine mer au lieu de la glace. Durant toute la matinée, le bateau navigue à travers ce bleu si particulier jusqu'à ce qu'il atteigne la terre. »

« Becky descend son bandeau lavande sur ses oreilles et me demande comment je décrirais ce bleu étrange qui émaille les endroits où la glace semble piquetée de trous. « C'est un bleu qui semble nous ramener en arrière dans le temps, dis-je.
- Très poétique, commente Becky. Mais c'est vrai : quand nous voyons cette couleur, nous explorons le passé de notre planète. » »

« « La stabilité de l'Antarctique a peut-être un lien avec l'importance des villes portuaires, le commerce maritime international et le développement du colonialisme, dis-je. Si le niveau des mers avait grimpé de un mètre par siècle tandis que les Européens "découvraient" les Amériques, les choses auraient peut-être évolué différemment. »
S'ils n'avaient pas été si enclins à piller les terres et à réduire des peuples en esclavage pour les faire trimer sans relâche sur ces territoires volés, nous vivrions peut-être dans un présent où le coût de la combustion des matières premières, entre autres, serait plus élevé. La distance qui nous sépare d'un avenir viable ne serait pas si vaste. Plus nous discutons, plus il apparaît que l'ensemble de la cryosphère - les 46 000 glaciers qui s'étendent entre les plus hauts sommets de l'Himalaya et parmi les impressionnantes cuvettes basaltiques de Patagonie, partout sur Terre où l'eau s'est retrouvée piégée en froide suspension - dicte de nombreux aspects de nos vies. Voir acquiescer le géophysicien assis en face de moi est une révélation : cela me libère du sentiment quelque peu gênant que je ne faisais que plaquer la vision des peuples indigènes de l'autre pôle sur la glace pour y projeter ce que je voulais voir.
L'écrivain islandais Andri Snær Magnason s'empare du sujet de l'effet stabilisant et protecteur - voire nourricier - de la glace dans son ouvrage Du temps et de l'eau, sorte de réflexion sur le pouvoir et les promesses d'une vie en conversation avec les glaciers. En découvrant que le mythe de la naissance du monde à partir d'une vache sacrée (parfois née elle-même de la gelée blanche) est présent à la fois dans la mythologie nordique et dans les textes sacrés hindous, il écrit :
Soudain, les connexions commencent à se mettre en place [...] Une vache née du givre est une métaphore parfaite pour un glacier. L'eau glaciaire n'est pas de l'eau ordinaire. Sa blancheur de lait lui vient des minéraux dissous qu'elle contient.
En Islande, comme dans la vallée de l'Indus, tout le monde ou presque vit au rythme saisonnier de l'eau de fonte qui s'écoule des sommets. Que des mythes originels issus de ces deux régions du monde établissent un lien symbolique entre les glaciers et la maternité, un lien reposant sur leur caractère nourricier et leur capacité à créer des communautés, voilà qui ne me surprend pas. »

« [...] au lieu d'être célébrées pour les sacrifices qu'elles sont prêtes à faire, les femmes qui travaillent aux pôles sont souvent considérées comme un fardeau : non seulement leur présence nécessite un soutien « supplémentaire », mais elle prive leurs proches restés à la maison du soutien qui est attendu d'elles. Pendant que je me préparais à mon expédition en Antarctique, deux des questions qui m'étaient le plus fréquemment posées étaient : « Ton mari part avec toi ? » et « Tu laisses des enfants derrière toi ? » Chaque fois, cela me faisait l'effet d'une attaque. J'imagine Rob subissant le même interrogatoire et je ne peux m'empêcher de pouffer de rire - les questions semblent parfaitement absurdes dans l'autre sens. »

« LINDSEY :
Quand on rencontre quelqu'un qui a grandi dans une fratrie de treize enfants... Je sais que c'était indispensable autrefois pour assurer les travaux de la ferme, mais aujourd'hui, je panique rien qu'à l'idée. Un enfant, pas plus : c'est mon chiffre. Par une corrélation étrange, c'est là que le message sur le changement climatique se manifeste chez moi. Je ne crois pas que je pourrais ou que je voudrais en avoir plus, parce que j'ai bien vu l'impact que nous avons sur l'Antarctique. »

« ALI :
Il faut apprendre à être flexible - d'une flexibilité totale. La vie à bord du bateau est autant une question de science qu'une ques tion d'adaptation aux changements permanents d'un jour à l'autre, parfois même d'une heure à l'autre. Peut-être que ça nous apprend à être résilients et à accepter le changement de manière générale. »

« Je passe ma dernière demi-heure sur terre à griffonner des cartes postales pour mes proches et mes amis. Celle-ci est adressée à mon mari :
Amour, lumière et chaleur dans ma nuit antarctique. Me voici tout en bas du monde, mais tu es avec moi dans le souffle du vent qui soulève la neige et l'emporte en longs rubans de den-telle aérienne vers le haut des montagnes. Tu es la roche sous mes pas et ici dans mon cœur. Le feu qui brille fort, fort, fort.
A jamais. Je t'aime. »

« À reprendre les échanges avec mes camarades de bord. À consigner les récits de naissance et les témoignages de ceux dont le travail rend le nôtre possible. À me montrer toujours plus attentive à leurs besoins, comme ils se montrent attentifs aux miens. Plus convaincue que jamais que le soin, sous toutes ses formes, est un geste réparateur - surtout lorsqu'il est offert librement, et non dicté par des siècles de conventions genrées ou d'attentes économiques. Plus portée que jamais par l'idée que l'acte de compassion, surtout envers ce qui ne nous appartient pas - ni par propriété ni par lien biologique - « est le travail rigoureux et inlassable de toute une vie », comme l'écrit Maggie Nelson dans "De la liberté", même si elle nous prévient : « Ce n'est pas quelque chose qu'on réussit toujours. » Notre mise en œuvre sera sans doute imparfaite, mais cela ne nous empêche pas d'essayer. »

« La bordure grise du Thwaites vacille dans le crépuscule.
Nous longeons ses contours, entrons dans ses criques, contournons ses curieux promontoires. Nous avançons lentement, comme sur un fil. Le dernier voile d'obscurité de la nuit s'estompe pour céder la place à une aube bleuie, et d'autres me rejoignent dehors pour voir enfin se révéler ce que chacun de nous attendait - depuis des semaines, des mois, voire des années pour certains. Le silence est total. Quand quelqu'un veut dire quelque chose, il chuchote, comme si nous nous trouvions dans une immense cathédrale à ciel ouvert. Après notre long voyage en mer, nous posons enfin notre regard sur le glacier qui nous a réunis ici. Rick tient la barre, attentif, le capitaine à ses côtés, et nous dirige le long de l'insondable ligne de fracture du Thwaites, son cœur de lait qui saigne dans la mer. »

« LARS :
Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans le fait de voyager en bateau. Ce n'est pas comme de monter dans un avion et de se retrouver sur place en un claquement de doigts. Non, en bateau, on prend le temps d'arriver. »

« [...] aucun geste et aucun mot ne semble à la hauteur de ce qui est devant nous, ce calme trompeur qu'il nous est impossible d'appréhender. »

« LA BAIE ANONYME
LE DÉCOR : Aucun humain n'a jamais posé les yeux sur tout ceci. Quand l'autrice prononce ces mots devant ses camarades de bord, ils les répètent à leur tour, mais la chose semble toujours irréelle. Elle se retient de leur demander ce qu'ils ressentent, car son instinct lui dit que pour l'instant, comme elle, ils sont incapables de l'exprimer. Découvrent-ils un lieu nouveau, ou sont-ils en train de s'y noyer ? Rien n'est clair autour du dernier continent. Elle qui croyait que la glace lui permettrait de comprendre s'ils se tenaient à la fin du monde ou à l'aube du prochain. »

« Durant la première moitié du XX siècle, la principale motivation des expéditions en Antarctique était la conquête territoriale : le Royaume-Uni, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la France, le Chili et l'Argentine réclamaient chacun leur part du gâteau. Mais en 1958, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ces nations, auxquelles s'ajoutèrent l'URSS et les États-Unis (malgré l'escalade de la guerre froide), participèrent à la plus grande entreprise de coopération scientifique jamais initiée dans l'histoire de l'humanité : l'Année géophysique internationale (ou AGI). L'idée était d'étudier la planète et son environnement avec une attention particulière portée aux pôles, devenus plus accessibles grâce à l'évolution de la technologie. Des dizaines de milliers de scientifiques issus de 67 nations différentes participèrent au projet. Leurs travaux aboutirent au lancement des premiers satellites orbitaires, à la découverte de la ceinture de radiation de Van Allen, et au début de l'observation systématique de l'atmosphère et de la glace en Antarctique. »

« BASTIEN :
Quand tu merdes, tu perds 10% de tes travaux, mais si tu passes ton temps à t'en faire, c'est 20% de foutus en l'air. Pour moi, les scientifiques qui bossent en Antarctique sont comme les autres. C'est juste qu'on se retrouve dans des situations avec des délais compliqués et qu'on nous fournit toutes les ressources nécessaires - genre, quatre repas cuisinés par jour - pour qu'on se sorte les doigts du fion et qu'on avance. C'est stressant, bien sûr. Mais le plus dur, c'est de devoir tenir deux mois à ce rythme. C'est là que l'expérience fait la différence.

ANNA :
Tous les gens à bord ont une mentalité positive, donc on accepte le fait que l'erreur est humaine. Ce n'est pas toujours le cas, croyez-moi. Souvent, il y a une personne ou un groupe de gens à qui on n'a surtout pas envie d'avouer qu'on s'est planté, parce qu'on sait qu'ils vont jubiler. C'est parce que le monde universitaire a tendance à promouvoir la compétition, et non la collaboration. Mais ici, on a le droit d'avouer : J'ai merdé dans les grandes largeurs, parce que les autres vont éclater de rire en disant : Ouais, bienvenue au club. Et là-dessus, quelqu'un va ajouter : Tiens, t'as essayé cette autre méthode ?

ALI :
Sur un navire océanographique comme celui-là, où il se passe tellement de choses et où les gens courent dans tous les sens, ça arrive qu'on casse un truc en le faisant tomber. Ça arrive qu'on fasse des erreurs. Mais on n'a pas le choix : on nettoie ses conneries, et on avance »

« Quand j'ai commencé, je n'avais aucun modèle dont m'inspirer. L'océanographie est un monde dominé par les hommes, et c'est encore pire dans les régions polaires. Mais c'est en train de changer. Notre seule présence ici permet à des jeunes femmes de s'imaginer un avenir dans la science polaire. Mes filles sont fières de moi, de ce que j'ai choisi de faire de ma vie. Mais c'était dur pour elles quand elles étaient petites. Je m'en rends compte aujourd'hui. Elles en ont un peu payé le prix. La plus jeune a 19 ans, l'aînée 21, donc je sais au moins qu'elles s'en sont bien sorties. Maintenant, elles se chamaillent pour savoir qui héritera de mon appart si je meurs. »

« KELLY :
On dit que les choses évoluent à un rythme glaciaire, mais cette métaphore n'est plus vraiment d'actualité. Ces glaciers n'ont plus du tout la lenteur d'autrefois. »

« LARS :
C'était vraiment une journée magnifique. N'essaie même pas d'essayer de la décrire. C'est impossible. Tu peux prendre toutes les photos que tu voudras, filmer des vidéos - qui seront forcément superbes... Je crois que rien ne pourra jamais restituer ce qu'on ressent ici. Les icebergs, la banquise, la glace pilée, les plateformes de glace. Ces paysages incroyables, le ciel si bleu, le soleil, les phoques sur les morceaux de banquise, ceux qu'on a attrapés, ceux qu'on a réussi à marquer... C'est juste magnifique. D'une beauté pure, évidente. On a aussi assisté à un tsunami et ça, c'était quelque chose. »

« ALI :
En glaciologie, on a tout une gamme de mots pour décrire la glace, qui ne s'appliquent à rien d'autre sur la planète. Comme ligne d'échouement ou déformation ductile. C'est un lexique assez rigide. Il n'y a pas vraiment de termes plus familiers pour décrire ces phénomènes. Toute une partie de l'histoire de la glace n'a jamais été écrite nulle part, en tout cas, pas dans ce qu'on reconnaît comme une langue. J'interprète ce que je vois dans les sédi-ments, dans le fond marin et, à partir de là, j'invente une histoire dans ma tête. »

« Ensemble, nous regar-dons les oiseaux dessiner des huit derrière le bateau et tisser une élégante conversation entre ciel et mer. »

« « Pendant deux mois, notre fumée a été la seule chose visible dans l'air à part les oiseaux », fais-je observer. À présent, je ne sais plus si ces volutes grises au loin sur la ligne d'horizon proviennent de nous ou d'un autre bateau. Mais leur origine exacte importe peu. Qu'elles s'élèvent de la cheminée du Palmer ou de la raffinerie Gregorio située à proximité, ce sont les nôtres, quoi qu'il arrive - que nous naviguions vers l'Antarctique ou restions chez nous, que nous ayons des enfants ou veillions sur ceux de nos amis, aucun de nos choix individuels ne fera disparaître notre empreinte humaine de l'air ni ne permettra au Thwaites de rester figé dans le temps. »

« ÉPILOGUE
LE DÉCOR : Presque un an jour pour jour après avoir pris la mer (curieux comme cela continue de se produire, comme si un mois de janvier en reflétait un autre), l'autrice se trouve en Oregon, blottie contre le flanc du massif des Cascades, sa cabane à cheval sur la frontière entre la pluie et la neige. C'est là qu'elle travaille à la première ébauche de ce livre un livre qui racontera une histoire de maternité et de recul glaciaire. Un livre sur une communauté qui se délite tout en se soudant. Que de jours précieux, noyés dans la brume, bénédictions de jade, mini-joyaux à savourer avant que la maîtrise de son temps lui échappe. À la fin de la résidence, son mari et elle redescendent de la montagne en voiture et serpentent le long du fleuve McKenzie jusqu'à la bibliothèque de boue pour y voir les carottes prélevées et échantillonnées durant l'expédition. »

« Je croyais à tort que les propos de ces scientifiques suffiraient à transmettre l'ampleur de la transformation radicale qui se joue là-bas, loin du regard de la plupart d'entre nous. Je croyais que moi aussi, j'allais revenir de cette aventure en ayant emmagasiné un peu de ce savoir. Que je serais témoin de ce changement et qu'en retour, cela allait transformer ma façon de vivre. Mais lorsqu'un individu part à la recherche de signes de transformation en Antarctique, il ne perçoit qu'une fraction infime d'un tableau qui le dépasse.
Imaginez que vous contempliez une forêt nordique, non la façade d'un glacier. Votre regard pourrait s'attarder sur la ramure souple d'une pruche au revers moucheté de sacs d'œufs déposés par le puceron lanigère, une espèce envahissante; ou bien sur un chêne noir à larges feuilles qui prospère malgré la sécheresse ; ou encore, sur un tangara écarlate affaibli ou un pic à ventre roux fraîchement arrivé. Certaines de ces images montrent des espèces en déclin, et d'autres en plein essor, mais aucune prise isolément ne saurait donner une vision complète de la forêt. Non seulement parce qu'elles sont limitées dans leur portée, mais parce qu'elles sont incapables de nous montrer le bouleversement à l'œuvre. Incapables de nous montrer comment la douceur des hivers permet au puceron lanigère d'élargir son territoire, ce qui entraîne un recul des populations de pruches; inca-pables de nous montrer que les pics à ventre rouge migrent vers le nord pour suivre leur niche thermique tandis que les tangaras ne cessent de décliner. La seule façon de dresser un tableau le plus complet possible, c'est de mettre chaque observation en regard d'une autre, inlassablement, au fil du temps, jusqu'à ce qu'une trame émerge. »

Quatrième de couverture

AU BOUT DE CETTE GRANDE AVENTURE EN ANTARCTIQUE: L'ESPOIR.

En 2019, des scientifiques embarquent durant plusieurs mois sur un navire brise-glace pour approcher au plus près l'immense glacier Thwaites. Leur objectif : en apprendre le plus possible sur cette partie du globe où aucun humain n'a pu se risquer jusque-là, et documenter le changement cli-matique. Elizabeth Rush raconte cette expérience de l'extrême avec modernité et audace : elle valorise la dimension collective et scientifique de l'aventure, en même temps qu'elle se questionne sur son désir d'enfant.
Entre émerveillement, réflexions personnelles et rationalité scientifique, L'Éveil est un grand récit de voyage contemporain dans un monde en bouleversement.

Elizabeth Rush, née aux États-Unis, écrit depuis plus de dix ans sur les conséquences du changement climatique. Son travail a été finaliste du prestigieux prix Pulitzer de non-fiction. L'Éveil a reçu de nombreuses récompenses aux États-Unis.

Éditions Marchialy,  février 2026
496 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

dimanche 30 juin 2024

Les Bordes ★★★★☆ d'Aurélie Jeannin

Une lecture troublante, addictive d'une grande férocité sur la maternité, la parentalité, la famille, qui explore les fragilités du corps - de l'âme ici surtout, - quand on devient mère, quand on est mère. 

Ce qui m'a frappée : l'absence du père dans sa présence pourtant. Une ou deux interventions pour rétablir, de son autorité naturelle, en toute sérénité, naturellement, l'ordre, le calme...et plonger subrepticement la mère dans un désarroi encore plus profond.

Ce qui m'a happée : l'écriture vive ; par la scancion, l'autrice dit l'atmosphère étouffante, nous donne à voir l'étau qui se resserre, - s'est resserré depuis un événement dont je vais bien me garder de vous parler ;-) - sur cette mère aimante, continuellement en panique pour ses enfants, à s'en rendre malade, qui lutte contre la barbarie des éléments, les aigreurs, les rancœurs des gens autour pour trouver sa place, investir son rôle de mère. 
Quand on sait ce que la vie peut faire, se construire, avec une chape noire sur la tête, est un défi de chaque instant. 

Ce que je retiendrai :
- la détresse d'une mère, le manque cruel de compassion d'une belle famille
- un récit habile, une écriture travaillée qui a attisé la curiosité de la lectrice que je suis.
- l'atmosphère de tension, d'instabilité de ce huis-clos étourdissant.
- les silences.

"Les Bordes" dérange dans sa violence à donner du relief à l'indicible vérité d'une mère condamnée au mutisme. Bousculée, je l'ai été en me retrouvant parfois dans les propos d'Aurélie Jeannin. Il est enrichissant et salvateur d'être bousculée parfois ;-) non ?

INCIPIT 
« Alors que certains idéalisent l'instant, l'auscultent à la loupe, y cherchent la bascule, parce que l'irréversible, fascinant de radicalité, possède un grand pouvoir d'attraction, elle pensait au contraire que les pires instants n'étaient que des trous noirs, des passages entre l'avant et l'après, rien de plus. Une chute, un virage, un coup de poing, un coup de couteau étaient toujours rapides. Pour autant, elle refusait, bornée, l'idée que les drames soient inopinés et fortuits, des écorchures ou des rayures brisant la linéarité, la vie qui trébuche, simplement. Elle s'évertuait à croire qu'ils étaient, si ce n'est motivés, au moins le fruit de raisons viables. Les résultats de processus, comme des conclusions tricotées au fil du temps. Elle s'acharnait à défendre l'idée que les histoires passées portent en elles, en leur sein, ce qui a mené au moment. Ainsi, elle fouillait l'avant, elle y quêtait sans relâche ce qui nourrissait les minutes fatidiques.
Elle n'avait pas choisi d'être médecin ou cher- cheuse. Elle était devenue juge d'instruction parce qu'elle avait besoin de coupables et que ces coupables soient jugés. Elle n'aurait pas su gérer le hasard de la maladie, la vacuité de la génétique, l'injustice de la combinatoire chimique. Dans son bureau, les gens assis face à elle racontaient des existences qu'elle pouvait investir. Ils vivaient dans des maisons, dans des villes. Ils étaient faits de chair, d'os et d'histoires, comme elle. Ils avaient des parents, des goûts, des colères. Elle sondait cela, méthodiquement, jusqu'à dégager un chemin. Elle tirait sur les fils, dénouait par ses questions les enchaînements et les liens de cause à effet. Elle découvrait alors, presque toujours, que la pulsion n'est pas un élan inconscient et vide, mais qu'elle est nourrie. Que l'acmé ne s'atteint qu'après une ascension.
Quant à l'après, que dire ? Elle ne voyait pas toujours l'intérêt de raconter les suites. Du côté des bourreaux, il pouvait y avoir un sens à explorer au-delà du moment. Ce qu'ils avaient fait après pouvait situer le curseur de l'horreur. Positionner l'existence, l'absence ou la puissance du regret. Mais sinon, sinon que dire de l'après ? L'épouvante des chairs ouvertes ? Les cris, l'incompréhension, le monde qui court, la douleur ? Le silence dans la chambre blanche ? Après, les blessés doivent être soignés, les morts doivent être enterrés. La sidération, l'hébétement ne durent qu'un temps ; il faut vite des gestes que l'on n'a encore jamais faits, car dans les drames tout est nouveau. Il faut réconforter les peinés, les convaincre que le temps apaise toutes les souffrances. Après, on commente l'avant. Après, on ne voit rien devant. Pas encore. L'après, ce sont d'autres peurs. C'est une autre histoire.
Brune était une enfant, une femme et une mère mêlées. Elle était lucide, prévoyante, consciencieuse. Mais elle était impuissante. Le temps confus cognant dans ses tempes, elle s'en voulait d'avoir oublié un instant que la vie ne donne jamais de garantie. Encore plus d'avoir pensé, plus d'une fois, au pire qui guet- tait, craignant de l'avoir ainsi provoqué et peut-être même, invité chez elle. »

« Elle s'était inquiétée. Peut-être qu'elle ne serait jamais une mère. Au mieux parviendrait-elle à être une gardienne, une éducatrice. Mais une mère ? Elle s'était sentie accablée par le poids du devoir et de la responsabilité. Être mère lui incombait, et elle n'était pas du genre à fuir ses obligations. C'était venu avec le temps. Pas avec les sourires, pas avec les moments de complicité. Avec le temps. Elle s'était glissée dans son rôle, ou son rôle l'avait envahie, impossible à dire. Elle était devenue cette fonction que l'on n'apprend pas. Par la force des choses. »

« On ne peut rien contre la maladie, contre ces virus, ces tumeurs, ces maux qui grignotent nos enfants de l'intérieur. Contre ces chiens qui sautent au visage. Contre ces gens qui secouent, battent, enferment. Elle a tenté de tout border, dès leur naissance. Elle les a vaccinés, n'a manqué aucun rendez-vous chez le pédiatre. Elle a suivi leur courbe de croissance, fait mesurer la longueur de leurs os, le périmètre de leur boîte crânienne. Elle a posé des questions, vu les meilleurs spécialistes. Elle a demandé à rencontrer la directrice de la crèche, a acheté des chaussures chez des chausseurs, des chaussures qui tiennent fermement les pieds encore mous. Elle a mouliné les purées, fait des détours pour récupérer le panier de légumes bio. Elle a lu. A observé. A supprimé le bisphénol A. Plus de manches de casseroles d'eau bouillante qui dépassent. Les bouteilles de produits ménagers rangées tout en haut. Des caches aux prises électriques. Et déjà, pour la sortie au zoo, le pique-nique dans le parc, elle a abordé le sujet. Elle a parlé de ces hommes qui rôdent et qu'il ne faut pas suivre. Ces hommes seuls qui ne font rien que cacher leurs yeux derrière des lunettes. Déjà, autour de la piscine, sur les bords des grandes routes et des sentiers montagneux, elle a parlé de ces pierres qui glissent, des trous et du vide. Pour tout, partout, elle a parlé des risques. Elle a tenté de prévenir. Mais elle savait. Dans son bureau comme dans sa vie privée, elle ne connaissait personne à qui il n'était jamais rien arrivé. Pas de vague, pas de drame, pas de création, pas de découverte. Rien qui dépasse. Pas de bosses, pas de creux. Une ligne de vie neutre. Cela existait peut-être. Mais elle n'avait jamais rien vu d'autre que des centaines de personnes, toutes victimes ou coupables, tortionnaires, dommages collatéraux ou témoins a minima. Et puis, de toute façon, elle ne leur souhaitait pas une vie vide. Elle les voulait heureux et épanouis. Elle voulait que la joie domine leur vie. Qu'ils soient audacieux, grands, flamboyants, rayonnants. Elle espérait pour eux des rencontres, des espoirs, des projets, des exceptions. Même s'ils s'accompagnaient de désillusions, de refus, de douleurs. Elle leur voulait une vie pleine et riche, qu'ils termineraient tous les deux vieux, repus de bonheur, exemptés des blessures trop rudes, apaisés, reconnaissants et sereins. Il ne lui restait dès lors qu'à prier pour cela: pas de mort avant la vieillesse. Pas de mort par accident. Par maladie. Par hasard. Juste de la vieillesse qui cueille quand on a déjà beaucoup vécu, que l'on est satisfait et fatigué. Elle ne pouvait pas les protéger de la vie mais elle voulait, tant qu'elle était leur mère, vivante à leurs côtés, les sauver de la mort. Des spasmes ont parcouru ses jambes, comme lorsque l'on sombre dans le sommeil ou que l'on s'apprête à en sortir. Elle n'osait pas remuer, le corps léger et lourd de sa fille sur le sien. Sa petite main posée sur son ventre, qui lui intimait fermement de ne pas bouger. »

« Son petit courait, sans cesse, derrière eux tous. Il devait jouer des coudes pour faire sa place, se satisfaire des restes d'emploi du temps, des jouets récupérés. On l'aimait autant, on l'adorait, mais il y avait toujours de moins en moins de temps. On ne pouvait pas enlever au précédent ce qu'il avait déjà, alors on donnait moins à celui qui n'avait encore rien. Voilà comment on accueillait les seconds. Peut-être était-il né là, son sentiment de devoir le protéger encore et encore. Cette impression qu'il fallait en faire plus pour lui. Elle voulait lui dire : « Cours, Garnier, cours ! Dépasse ta sœur, fais sans elle, vois grand, sauve-toi, vole. » Elle se sentait empêtrée, comme obligée d'en aimer moins un pour bien aimer l'autre. Pouvait-elle vraiment les aimer à l'identique ? Ne rien rogner à l'un pour donner à l'autre ? Elle voyait bien qu'elle n'avait que deux mains, que concrètement, lorsqu'elle était occupée avec l'un, elle ne pouvait pas être disponible pour l'autre. C'était mathématique et désolant. C'était sans issue, quoi qu'on en dise sur le cœur sans limites, l'amour incommensurable, égal, certain. Elle ne pouvait pas; elle était seule et ils étaient deux. Elle était seule comme elle l'avait toujours été, fille unique qui avait cherché toute sa vie à être deux. En voyant son petit quitter la pièce, le bruit de la vaisselle qu'on empile dans les oreilles, elle l'a rattrapé, l'a gauchement enlacé. A réprimé, en serrant fort son cœur à l'intérieur d'elle, l'envie de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime, Garnier, je te préfère. » »

« Elle savait que l'on peut juger, bien juger, sans voir vraiment. Sans voir, mais pas aveuglément. Sa maladie avait développé chez elle une acuité puissante. Elle décelait les signes, entendait les mots plus forts. Débarrassée de cette connexion qui associe un faciès à un nom, un état, un chef d'accusation, un statut, une origine, elle avait accès à des visages qui racontaient autre chose. Elle en était devenue meilleure, payant cette singularité d'une fatigue supérieure, et quasi permanente. »

« L'enfant vient vers sa mère naturellement. Aussi loin soit-il, il sait trouver le regard de sa mère. Il sait tisser entre lui et elle ce fil invisible qui s'affranchit de la réalité. L'enfant n'est pas un visage, il est un regard. Lorsqu'elle ne savait pas, eux savaient. Eux la reconnaissaient, sans détour. Elle n'avait qu'à se laisser aller, se laisser guider, attirée par leur force magnétique réciproque. C'était ça, souvent, le plus souvent. Mais s'il y a bien une chose que sa maladie lui avait apprise, c'est qu'il n'existe aucune permanence. »

« Ici, d'aussi loin que l'on s'en souvienne, les enfants vivaient dehors. Ils étaient sales, collants, abasourdis par le vent, la chaleur ou le froid selon la saison. Ils ne jouaient pas dans des chambres, jamais. D'ailleurs, il n'y avait presque aucun jouet ici. Pas de plastique, pas de couleurs, pas de musique électronique répétitive. Il n'y avait, dehors, que des cordes et des trous, des morceaux d'outils rouillés, des trouvailles, de la paille, des monticules et des épaves à escalader, des chemins et des fossés à traverser. Il y avait des courses à faire, des vélos à enfourcher. S'asseoir dans la poussière, se poursuivre avec des bâtons. Échapper à la surveillance, être libres. Dehors, les enfants étaient vivants, grisés par les grands espaces, l'absence de règles. Il n'y avait rien à casser; tout était vieux et sale, ou trop robuste pour être abîmé par un enfant. Ce qui risquait ici, c'était leur corps, leur vie. Ils ne casseraient aucune machine, aucun outil. Ils se feraient transpercer, trancher la main, crever un œil, cisailler un membre. Ils se feraient enlever, là-bas, au bout des champs, là où l'on ne peut plus les voir, là où sont tapis les tordus. Comment pouvait-elle être la seule à avoir conscience de tout cela? Comment pouvaient-ils tous laisser leurs petits jouer ainsi dehors sans surveillance ? Ils savaient pourtant, ils savaient comme tout est fragile. »

« Le désir de vivre, la joie de découvrir. Le sens du travail, l'autonomie, La curiosité, l'écriture, la lecture, le goût de l'effort. L'application. La passion. L'envie des autres, l'empathie, la confiance, la gentillesse, la solidarité. Elle voulait qu'ils sachent ce qu'il faut faire, qu'ils ne redoutent pas ce qu'ils ignorent. Elle voulait leur apprendre à être imaginatifs, confiants, volontaires. Elle voulait leur transmettre de quoi se débrouiller. Les tutorer sans craindre de les lâcher. Elle voulait être une mère formidable, présente et fantomatique. Là quand il faut. Elle pouvait. Peut-être qu'elle pouvait. C'était sa mission après tout. Une grande, une très grande responsabilité. Elle sentait sa capacité. Elle la sentait couler dans ses veines. C'était bon. Ce soir, demain, tout le temps désormais, elle serait bonne pour eux. La meilleure. Légère, patiente, pédagogue.
Mais elle n'était pas cette mère. Pas toujours. Pas aujourd'hui. Pas aux Bordes. Pas le soir tard. Pas la nuit. Pas le matin tôt. Quand alors ? Quand ? Elle se demandait s'il existait un seul métier qui ne soit pas régi par le jugement. Existait-il une seule action qui ne soit pas soumise à sanction ? Le maraîcher dont on évalue la qualité des légumes. La santé, la vie, la survie, la guérison dont sont responsables les médecins, les infirmiers, les chirurgiens. Ces enseignants, ces avocats, ces conseillers, ces coiffeurs, ces arbitres dont nous sommes satisfaits ou pas. Le goût des lecteurs, des visiteurs, des publics. Ce banquier chez qui on ne retournera pas, ce chauffeur dont on juge la ponctualité, la conduite et l'amabilité. La pervenche qui n'a pas assez sanctionné. Le vendeur qui n'a pas assez vendu. Le serveur que l'on aime, ou pas. Elle détestait son notaire, elle détestait son fromager, elle détestait la nana qui faisait le ménage dans son bureau. Elle recommandait volontiers son coiffeur, son conseiller fiscal, la boîte de pompes funèbres qui s'était chargée de l'enterrement de ses parents, le pédiatre qui avait suivi sa grande, le chausseur dans leur rue. Elle adorait le courtier qui avait négocié le prêt pour l'achat de leur appartement, le dernier. Elle adorait aussi son assistante, le fleuriste près du tribunal, et sa factrice. Elle brûlerait son remplaçant si c'était possible, qui n'acceptait jamais qu'elle prenne les recommandés de son mari. Rien. Pas une fonction n'échappait à l'avis. Il y avait les bons et les mauvais. Il y avait des actes et des conséquences. Beaucoup de responsabilités. Plein d'engagements à tenir. Elle se sentait accablée. Dépassée par ce que l'on attendait d'elle. 
[...] Elle n'avait pas d'autre choix que d'être excellente. Elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas que l'on accuse à tort, que l'on juge vite, que l'on condamne mal. Elle devait être parfaite, inattaquable. Elle ne craignait pas que l'on ne l'aime pas. Elle n'était pas tributaire d'un carnet de commandes à remplir. Elle se moquait de l'avis de ses collègues à son égard. Elle n'avait pas à plaire. Elle n'avait pas à satisfaire un patron. Elle tenait entre ses mains des avenirs. Elle détenait des vérités, des acceptations, des pardons, des résiliences. Par ses verdicts, elle scellait le Bien et le Mal. Après cela, il lui arrivait de penser qu'elle avait le droit de marcher un peu toute seule, de respirer le meilleur air qui soit, de manger les plats les plus succulents. Elle trouvait qu'elle méritait que l'on caresse longuement ses cheveux, qu'on la laisse avoir raison même lorsqu'elle avait tort, qu'on la laisse se tromper en paix. »

« Lorsqu'elle fermait la porte de son bureau, elle avait envie qu'on la nourrisse, bouchée par bouchée, qu'on la conduise, la déshabille, la lave. Elle voulait que l'on suspende tout jugement. Que puissent exister sans conséquence les poils sur ses jambes, sa fatigue, ses envies et toutes ses failles. Mais elle devait rentrer vite pour vite s'occuper des bains, du repas, des solutions à tout, devenir une mère. Chaque soir, elle déplorait qu'il n'y ait aucune légèreté dans le fait de rejoindre ses enfants. Lorsqu'elle garait sa voiture dans le parking au sous-sol, elle pleurait de se sentir si lourde. Elle pleurait sur tout ce qu'elle anticipait et qui se passerait sans aucun doute. Les caprices, les répétitions, quinze fois, de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Enlève tes chaussures, range ton cartable, accroche ton manteau, va prendre ta douche, lave bien derrière les oreilles, sèche-toi bien l'entrejambe, va mettre ton pyjama, attache tes cheveux. Ne crie pas, ne tape pas, ne rentre pas avec tes chaussures, ne laisse pas ton cartable au milieu de l'entrée, ne laisse pas ton manteau par terre, ne reste pas trop longtemps sous la douche, ne reste pas toute nue. Habille-toi. Mange. Arrête. Calme-toi. Ne crie pas. Laisse-le. Viens. Endors-toi. Dépêche-toi. Ne parle pas sur ce ton. Reviens. Brosse-toi les dents. Va te laver les mains. Répète. Ne me coupe pas la parole. Laisse. Ne dis pas ça. Arrête. Arrête. Arrête. Elle leur parlait à l'impératif. C'était sa façon de s'adresser à ses enfants. L'impératif pressé. L'impératif impatient. L'impératif exigeant. L'impératif puant. Elle paniquait. Littéralement. Pourquoi avait-elle enfanté ? Mais pourquoi ? Comment allait-elle pouvoir tenir ce rôle si longtemps ? Sans mourir elle-même de tant redouter le pire. »

« - Oui, mais moi, il y a personne que j'aimerai plus que toi un jour. Je suis sûre.
- D'accord, ma puce. D'accord.
- Tu me crois pas.
- Je te crois. C'est juste qu'on ne peut pas dire des phrases définitives comme ça.
- Il y a personne qui t'aime plus que moi. Personne, personne!
- D'accord. Merci, Hilde. Merci de ton amour.
- Et je les déteste, ceux qui t'aiment.
Sa grande, si petite dans son pyjama, les yeux qui voulaient pleurer. Elle l'a vue serrer les poings, rager de voir sa mère prendre à la légère sa déclaration. Sa grande, le cœur entier, pas encore craquelé, qui lui racontait comment l'amour peut être radical. Son aveu se heurtait à celui de l'adulte qui doute, qui sait trop bien, qui croit moins. »

« Elle avait besoin de longueur, de silence. Il lui fallait de franches suspensions de ses responsabilités, sans plus aucune analyse, sans possibilité de réquisition. Des plages sans traits pour marquer le temps, un rouleau sans échéances. Elle avait une trêve. Une fois par an. Lorsqu'ils partaient en vacances chez des amis. Une semaine où elle s'appartenait à nouveau. Ses journées redevenaient fluides. Le temps était de nouveau ininterrompu. Un liquide toujours aussi fuyant mais qui filait de façon homogène, souple, sans accrocs. Elle jouissait de tout. Pas de questions quant au fait de savoir si on en veut, quand on en aura, comment ils seront. Elle redevenait cette jeune célibataire qu'elle avait été, qui ne pensait qu'à elle. Qui avait le temps, qui n'avait pas ce poids permanent sur le cœur, qui se muait en brûlure lorsque l'inquiétude était trop grande. Quand un des deux tombait ou avait de la peine. Elle n'était responsable que de son devenir à elle. Avec en prime, la fameuse case cochée. Mère de deux enfants. Mais qui n'étaient pas là. Pas disparus, pas partis, pas morts. Juste, pas là. Elle avait besoin de cela. Pas d'une pause. Mais d'un nouveau statut. Être mère sans l'être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d'une angoisse qui l'empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer. »

« Elles s'aimaient comme on s'aime enfants, sans chercher à changer l'autre. »

« Nul n'est à l'abri, jamais. Nul ne peut compter sur le fait que les tragédies se construisent tranquillement, ont des fondements qui les nourrissent jusqu'à leur éclosion. Il est impossible de se préparer. Le pire n'a besoin de rien d'autre que d'advenir. »

« Mais le « maman ! » était un cri. Il était violent et sûr de lui. Il était tranchant comme une impatience. Il ne déchirait pas le matin de façon romanesque et romantique. Il le tranchait comme un boucher. Sa mère, il la saisissait. Le bras enfoncé dans le corps de la génisse, il empoignait le corps de sa mère et il tirait. De toutes ses forces, le pied sur l'arrière-train de l'animal pour faire levier, il tirait sur le corps harponné. Il la sortait, l'exposait à l'air vif, bruyant et sale. Elle s'est levée. A couru sur la pointe des pieds. Elle a ouvert la porte de leur chambre, fébrile comme avant un assaut. Sans adrénaline. Avec juste dans son corps, la crainte. »

« La tradition avait cette vertu de créer de la certitude, une forme de sécurité. »

« Il y a des coins reculés, si loin du monde que tout y semble possible. Une vie meilleure, plus de quiétude. Des grands espaces qui font prendre la mesure d'une échelle qui échappe d'habitude. Les montagnes y sont des plis de la terre. Les lacs et les étangs, des poches d'eau, comme des écuelles posées à la surface de la planète. Il y en a d'autres, des coins esseulés. Des petits coins de ferme, des villages délaissés où la solitude est plus sombre qu'ailleurs. L'espace y est une vaste nappe aride dont les frontières reculent à mesure que l'on court pour s'en échapper. Le reste du monde n'y a pas sa place. Ce sont des coins dont il n'y a rien à apprendre et rien à comprendre.
Elle a fermé les yeux un instant puis a fixé la route droit devant, refusant d'accepter, les mains jointes et serrées, les limites de son pouvoir. »

Quatrième de couverture

Les Bordes, c'est un lieu et c'est une famille. En l'occurrence, sa belle-famille qui ne l'aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable, tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur le rétroviseur ou l'entrebäillement de la porte, qui guette, anticipe, tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel familial.
Pour celle qui craint chaque seconde l'accident domestique, Les Bordes ressemblent à l'enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins, de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs.
Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour une mère de protéger ses enfants ?
Derrière la mécanique du drame hasardeux et l'absence de bourreaux, Les Bordes dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu'humaine.
Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée en identité de marque. Elle est l'autrice d'un premier roman remarqué, Préférer l'hiver (HarperCollins, 2020; HarperCollins Poche, 2021). Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

Éditions Harper Collins/Traversée,  janvier 2021
218 pages 

mercredi 12 janvier 2022

Où vivaient les gens heureux ★★★★☆ de Joyce Maynard

Mais justement... où vivaient les gens heureux ?
Il y avait cette « ferme au bout du chemin sans issue, avec son frêne géant devant l'entrée », le petit coin de paradis idéal pour fonder une famille et y couler des jours heureux drapée de l'amour d'un mari et de joyeux marmots...Eleanor est tombée sous le charme de cette bâtisse, de la cascade en contre bas, de la nature environnante, de ce sublime frêne traversant les siècles.
Un joli décor témoin du tourbillon de la vie dans lequel nous embarque l'écriture captivante de Joyce Maynard.  Bouleversant, troublant de vérités. 
Les yeux humectés parfois, j'ai aimé cette exploration profondément humaine des liens familiaux, des complexités du mariage, de la maternité. J'ai aimé le portrait de cette femme, découvrir son parcours, ses blessures, ses joies, ses doutes ; j'ai tremblé pour elle, eu peur que son "Crazyland" devienne un point de non retour. Ne guérit-on jamais vraiment de son enfance ? J'ai aimé me questionner sur la maternité et le rôle de la mère. Jusqu'où est-on mère ? En quoi un trop-plein d'amour, d'abnégation et de surprotection peut nuire à la relation mère-enfants et être synonyme de souffrance ? On ne peut protéger ses enfants de tout. Ils ont leur propre chemin à suivre et la culture du zéro risque leur est inévitablement dommageable. 
Voilà, vous l'aurez compris, c'est une histoire qui fait réfléchir. Elle aborde de nombreux thèmes, famille, amour, enfance, quête du bonheur, ou encore celui plutôt rare en littérature de la transsexualité. Elle nous amène aussi à nous interroger sur le lâcher prise à travers le pardon et à comprendre que le pardon, c'est à soi-même qu'on le donne. 
Ce texte semble, au fur et à mesure qu'on tourne les premières pages d'une grande simplicité. Il est pourtant d'une grande profondeur de pensée, enrichi d'une "bande son" qui en amène encore davantage je trouve. Otis Redding, The Doors, The Beatles, Leonard Cohen, Guns N' Roses, Cat Stevens, Tracy Chapman...en accompagnant Eleanor et sa famille, nous bercent nous aussi, et intensifient nos émotions.
 « I wish I had a river I could skate away on. 
Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. » 

« Comment se peut-il que la personne avec qui on a partagé les moments les plus intimes, un très grand amour, une immense douleur, des joies et aussi des chagrins, devienne un étranger ? »
« Jusqu'à ce soir-là, elle ne le savait pas capable d'une telle froideur ou, il faut l'appeler par son nom, d'une telle colère froide. Peut-être était-ce ce qui arrivait quand quelqu'un qui avait été amoureux ne l'était plus. »

« Il faudrait s'adapter - Eleanor après tout l'avait déjà fait à maintes reprises. Et elle comprit, en lisant ce qu'Al avait écrit, que c'était à cela que ressemblait une bonne nouvelle. Qu'est-ce qu'un parent pouvait désirer davantage pour ses enfants que les voir être leur vrai moi et vivre pleinement leur vie ? C'était ce que faisait Al, enfin. »

« I wish I had a river I could skate away on. 

Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. »

« Au bout du compte, il s'agit d'un roman sur l'importance de demander et d'accorder le pardon. C'est une leçon qu'on apprend peut-être avec l'âge - une leçon inestimable, quel que soit le moment où elle est acquise. »

Quatrième de couverture

Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l'optimiste Ursula et le doux Toby.
Comblée, Eleanor vit l'accomplissement d'un rêve. Très tôt laissée à elle-même par des parents indifférents, elle semble prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Cette vie au cœur de la nature, tissée de fantaisie et d'imagination, lui offre des joies inespérées. Et si entre Cam et Eleanor la passion n'est plus aussi vibrante, ils possèdent quelque chose de plus important : leur famille. Jusqu'au jour où survient un terrible accident...
Dans ce roman bouleversant qui emporte le lecteur des années 1970 à nos jours, Joyce Maynard relie les évolutions de ses personnages à celles de la société américaine – libération sexuelle, avortement, émancipation des femmes jusqu'à l'émergence du mouvement MeToo... Chaque saison apporte ses moments de doute ou de colère, de pardon et de découverte de soi.
Joyce Maynard explore avec acuité ce lieu d'apprentissage sans pareil qu'est une famille, et interroge : jusqu'où une femme peut-elle aller par amour des siens ? Eleanor y répond par son élan de vie. Son inlassable recherche du bonheur en fait une héroïne inoubliable, avec ses maladresses, sa vérité et sa générosité.

« Joyce Maynard au sommet de son art. »
The New Yorker

Éditions Philippe Rey, août 2021
547 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni