vendredi 4 août 2017

Frankenstein à Bagdad ★★★★☆ de Ahmed Saadawi



Une lecture extrêmement prenante, étonnante, originale, une fiction abracadabrantesque avec en toile de fond les images d'une sombre réalité. Nous sommes en 2005 à Bagdad, sous occupation américaine, une ville dans le chaos, endeuillée, ravagée par les attentats, transformée en un théâtre sanglant, en un champ de batailles sur lequel s'affrontent trois adversaires, la Garde nationale irakienne et l'armée américaine d'un côté, les milices sunnites et chiites des deux autres, un champ de ruines, un amoncellement de cadavres, une situation désespérée ... pas pour tout le monde, certes; car il y en a toujours pour trouver profit d'une situation pourtant humainement sans espoir, une ville où les rumeurs se répandent comme la lèpre sur les murs et affectent tout le monde.
«...tout le monde est responsable de cette catastrophe, d'une manière ou d'une autre. J'ajouterais même que les incidents de sécurité et les tragédies que nous vivons ont une seule source, la peur. Les pauvres gens sur le pont, c'est la peur qui les a tués. On meurt tous les jours de la peur de mourir. Ceux qui ont accueilli et soutenu Al-Qaïda l'ont fait par peur de la secte adverse, laquelle a elle aussi pris les armes et constitué des milices pour se protéger d'Al-Qaïda. Et a fabriqué d'autres machines de mort à cause de sa peur de l'autre. Nous allons voir se multiplier les morts dus à la peur. Le gouvernement et les forces d'occupations doivent en finir avec la peur, la tuer dans l’œuf, s'ils veulent vraiment stopper cet engrenage de morts.»
Les multiples personnages de cette histoire sont très attachants, et notamment ce Frankenstein, baptisé "Trucmuche" qui symbolise très justement le déchirement, le chaos bagdadien. «Parce que je suis fait des rognures humaines renvoyant à des ethnies, des tribus, des races et des milieux sociaux différents, je représente ce mélange impossible qui n’a jamais été réalisé auparavant. Pour lui, je suis le premier citoyen irakien.»  Un citoyen miraculeux, puissant, intouchable, invincible. Sa mission : instaurer la justice dans ce monde complètement ravagé par l'ambition, la soif de pouvoir et cette omniprésente soif de tuer, qui continue de faire couler le sang.  Un justicier assassin, assoiffé de vengeance, embarqué dans une spirale infernale, la violence entraînant la violence, et qui causera sa perte... «Il n’est pas d’innocent complètement pur, ni d’assassin complètement abject.»
A travers cette fable contemporaine et effrayante, l'auteur révèle judicieusement une réalité qui est tout aussi effrayante. 
Une lecture qui sort de l'ordinaire, marquante.

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« Mais désormais, il y avait deux fronts, s'était dit Mahmoud : les Américains et de gouvernement, d'un côté, les terroristes et les différentes milices qui les combattaient, de l'autre. Et ceux qui étaient contre le gouvernement et les Américains étaient tous dans le même panier.
L'homme est un être extrêmement arrogant; il ne reconnait jamais son ignorance.
- Essaie d'être prudent, c'est tout.
- Tous ceux qui meurent chaque jour sont prudents la plupart du temps.
Hadi, une étape du chemin, un instrument, un gant de chirurgien transparent que le destin a enfilé sur son invisible main pour pousser les pions sur l'échiquier de la vie.
Il se tramait des choses graves, que Hadi le chiffonnier ne servait qu'à véhiculer, comme des parents naïfs qui engendrent à leur insu un prophète, un saint ou un tyran. Ils n'ont pas véritablement créé la tempête qui s'ensuit. Ils ne sont que le vecteur de quelque chose de plus puissant et considérable qu'eux.»
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Quatrième de couverture

Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée. À travers les pérégrinations sanglantes du Sans-Nom, Ahmed Saadawi se joue des frontières entre la réalité la plus sordide et le conte fantastique, entre superstitions magiques et croyances religieuses pour dresser le portrait d’une ville où tout le monde a peur de l’inconnu.

Conte aussi fantasmagorique que réaliste situé dans l'Irak de l'après Saddam Hussein, Frankenstein à Bagdad a reçu le Prix international du roman arabe 2014 et le Grand Prix de l'imaginaire en 2017.

Editions Piranha, septembre 2016
375 pages
Traduit de l'arabe (Irak) par France Meyer



Désobéir de Frédéric Gros


Un essai très intéressant, très documenté, une étude critique de la politique en partant des notions d'obéissance et de désobéissance, qui s'appuie sur des études philosophiques menées par Kant, Socrate, Foucault, Arendt..., sur des emblèmes culturels de résistance (Antigone, la fille d'Œdipe, Diogène...) ou au contraire sur des figures très/trop obéissantes ayant banalisées le mal (Adolf Eichmann...). Absolument passionnant.
«Ce livre pose la question de la désobéissance à partir de celle de l'obéissance, parce que la désobéissance, face à l'absurdité, à l'irrationalité du monde comme il va, c'est l'évidence. Elle exige peu d'explications. Pourquoi désobéir ? Il suffit d'ouvrir les yeux. Elle est même à ce point justifiée, normale, que ce qui choque, c'est l'absence de réaction, la passivité.»
Un éclairage sur notre monde, notre piètre démocratie, qui nous amène à comprendre pourquoi face pourtant aux situations évidentes de désespérance, d'indignation, d'injustice ... dans lesquelles le monde actuel est plongé,  l'obéissance reste majoritairement de mise.
Un essai qui interpelle, un véritable appel à résister au conformisme et à la tyrannie.
Très brillant ! Nécessaire, essentiel. A lire, picorer, relire, et surtout à méditer ! 

«... désobéir est une déclaration d'humanité»

Merci aux éditions Albin Michel, à Babelio et à l'auteur.

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«La désobéissance civile n'est pas notre problème. Notre problème c'est l'obéissance civile. Notre problème, ce sont les gens qui obéissent aux diktats imposés par les dirigeants de leurs gouvernements et qui ont donc soutenu des guerres. Des millions de personnes ont été tuées à cause de cette obéissance. Notre problème, c'est l'obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté ravage le monde. Notre problème, c'est que les gens soient obéissants alors que les prisons sont pleines de petits voleurs et que les plus grands bandits sont à la tête du pays. C'est ça notre problème"  - Howard Zinn 1970
Avec la disparition de la classe moyenne , c'est l'existence d'un monde commun qui se perd-les idéaux d'utilité générale, de bien public ayant toujours eu comme fonction de préserver la consistance d'une classe moyenne qui imposait des limites à l'extrême misère et à l'extrême richesse, et constituait, comme l'écrivait il y a plus de vingt siècles Euripide dans ses Suppliantes, la possibilité même de la démocratie .
«Que voulez-vous, c'est bien malheureux, mais enfin les chiffres sont les chiffres, et on ne va pas contre la réalité des chiffres.» [...] Quelle réalité ? Pas celle, étouffée, des solidarités interindividuelles, du sens élémentaire de la justice, de l'idéal de partage. Pas l'épaisseur des réalités humaines, que les dirigeants - les «responsables» comme on dit, par ironie sans doute - dans un mélange d'indifférence et de calcul, oublient dissimulent, cachent à eux-mêmes derrière l'écran de leurs statistiques imprimées sur du papier brillant.»
Pendant des siècles, les hommes ont été punis pour avoir désobéi. A Nuremberg, pour la première fois, des hommes ont été punis pour avoir obéi. H.Arendt, Journal de pensée
Les règles de solidarité élémentaire s'effritent. La réalité humaine se dissout et il ne reste plus, dans les salons dorés des dirigeants légèrement pensifs et vautrés, que Dieu et les équations, alors que dans l'autre monde on se déchire les miettes.
La Nature apparaît, pour la première fois, vulnérable. Pendant des siècles, nous avons tenté de nous protéger de la Nature par la technique. Désormais, c'est la Nature qu'il faut protéger de la technique. Mais aujourd'hui, près d'un demi-siècle après les analyses de Jonas [Principe responsabilité 1970], ce n'est lus de l'altération de la Nature qu'il est question, mais de sa suffocation : les conditions du «renouvellement» des espèces vivantes et des ressources minérales ne sont plus rassemblées, le cycle de la renaissance s'est brisé. Ce qui menace, c'est la fin des printemps.
 ... on se dit que tant de déraison - cette monstruosité démente des inégalités - doit avoir une explication supérieure, théologico-mathématique au moins, et elle ne serait que de surface. C'est bien là la fonction atroce de l'introduction du formalisme mathématique en économie : innocenter celui qui engrange des bénéfices. Non, il n'est pas le salaud de profiteur qui fait crever l'humanité, mais l'humble serviteur de lois dont la souveraineté, la complexité échappent au commun des mortels. J'entends la voix de ces dirigeants surpayés, de ces sportifs millionnaires. Ils se donnent une conscience facile en opposant : «Mais enfin, ces émoluments exorbitants, je ne les ai pas exigés, on me les a proposés ! C'est bien que je dois les valoir.» Allez dire aux travailleurs surexploités qu'ils méritent leur salaire et qu'ils sont sous-payés parce qu'ils sont des sous-hommes.
L'enrichissement se fait au détriment de l'humanité à venir. Nous créons de la richesse en obérant le futur.

Ce que l’on partage vraiment, ce n’est ni l’ignorance ni le savoir, c’est une exigence de vérité.
»
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Quatrième de couverture

   Ce monde va de travers, à tel point que lui désobéir devrait être une évidence partagée et brûlante. Notre modernité technique, bureaucratique, rationnelle a fait depuis bientôt un siècle surgir une nouvelle forme de monstruosité : la docilité passive. Cette monstruosité nous guette, elle gagne. Ce qui choque réellement aujourd’hui, c’est que l’on continue à accepter l’inacceptable.
   Notre premier souci sera de réinterroger les racines de notre obéissance politique. Conformisme social, soumission économique, respect aveugle des autorités, consentement républicain ? C’est en repérant les styles d’obéissance qu’on sera en mesure d’étudier, d’inventer, de provoquer de nouvelles formes de désobéissance : la désobligation éthique, la dissidence civique… Rien ne doit aller de soi : ni les formules apprises, ni les conventions sociales, ni les injustices économiques, ni les convictions morales.
   La philosophie nous apprend depuis toujours à résister à l’évidence. Parce que philosopher, c’est désobéir, ce livre est un appel à la démocratie critique, à la résistance éthique. À l’heure où les décisions des experts ne sont que le résultat de statistiques anonymes et de calculs glacés, réapprendre à désobéir, c’est retrouver notre humanité.

Ancien élève de l’École normale supérieure, Frédéric Gros est professeur à Sciences Po Paris de pensée politique. Il est notamment l’auteur de États de violence (2006), Marcher, une philosophie (2009), Le Principe Sécurité (2012), ainsi que d’un roman, Possédées (2016) ; il est aussi l’éditeur de Michel Foucault dans la Pléiade.

Editions Albin Michel, septembre 2017
220 pages

mercredi 2 août 2017

L'Africain ★★★★★♥ de J.M.G. Le Clézio


« J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre. »
Un magnifique récit dont j'en ai savouré la lecture, un récit de l'enfance, une écriture belle, savoureuse et épurée, deux rencontres, une avec son père dont il dresse un très beau portrait, une autre avec l'Afrique magnifiquement décrite, avec  douceur et sensibilité.
A travers ce récit, J.M.G. Le Clézio dénonce violemment le colonialisme«L’Afrique, pour mon père, a commencé en touchant la Gold Coast, à Accra. Image caractéristique de la Colonie : des voyageurs européens, vêtus de blanc et coiffés du casque Cawnpore, sont débarqués dans une nacelle et transportés jusqu’à terre à bord d’une pirogue montée par des Noirs. […] C’est cette image que mon père a détestée.» et rend surtout un très bel hommage à son père, un homme courageux, dévoué, aventurier, mais absent pour ses deux enfants, qui redoutent son autorité, sa brutalité et la froideur, et à la fois admirent l'être humain qu'il est. «Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire.»
Un récit très personnel, écrit avec beaucoup de pudeur, un sublime voyage, poignant et authentique, un petit bijou très émouvant.
A savourer !
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« L'Afrique,c'était le corps plutôt que le visage. C'était la violence des sensations, la violence des appétits, la violence des saisons.
L'arrivée en Afrique a été pour moi l'entrée dans l'antichambre du monde adulte. 
La première fois que j’ai vu mon père, à Ogoja, il m’a semblé qu’il portait des lorgnons. D’où me vient cette idée ? Les lorgnons n’étaient déjà plus très courants à cette époque. […] En réalité, mon père devait porter des lunettes à la mode des années trente, fine monture d’acier et verres ronds qui reflétaient la lumière. Les mêmes que je vois sur les portraits des hommes de sa génération, Louis Jouvet ou James Joyce (avec qui il avait du reste une certaine ressemblance). Mais une simple paire de lunettes ne suffisait pas à l’image que j’ai gardée de cette première rencontre, l’étrangeté, la dureté de son regard, accentuée par les deux rides verticales entre ses sourcils. Son côté anglais, ou pour mieux dire, britannique, la raideur de sa tenue, la sorte d’armature rigide qu’il avait revêtue une fois pour toutes. Je crois que dans les premières heures qui ont suivi mon arrivée au Nigéria – la longue piste de Port Harcourt à Ogoja, sous la pluie battante, dans la Ford V8 gigantesque et futuriste, qui ne ressemblait à aucun autre véhicule connu – ce n’est pas l’Afrique qui m’a causé un choc, mais la découverte de ce père inconnu, étrange, possiblement dangereux. En l’affublant de lorgnons, je justifiais mon sentiment. Mon père, mon vrai père pouvait-il porter des lorgnons ? 
Alors les jours d'Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne pouvais pas perdre. Je me souvenais de l'éclat sur la terre rouge, le soleil qui fissurait les routes, la course pieds nus à travers la savane jusqu'aux forteresses des termitières, la montée de l'orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui faisait l'amour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l'aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson.
Nous étions seulement deux enfants qui avaient traversé l'enfermement de cinq années de guerre, élevés dans un environnement de femmes, dans un mélange de crainte et de ruse, où le seul éclat était la voix de ma grand-mère maudissant les «Boches». Ces journées à courir dans les hautes herbes à Ogoja, c'était notre première liberté. [...] C'était un moment de nos vies, juste un moment, sans aucune explication, sans regret, sans avenir, presque sans mémoire.
Une photo prise par mon père, sans doute un peu satirique, montre ces messieurs du gouvernement britannique, raides dans leurs shorts et leurs chemises empesées, coiffés du casque, mollets moulés dans leurs bas de laine, en train de regarder le défilé des guerriers du roi, en pagne et la tête décorée de fourrure et de plumes, brandissant des sagaies.
Il avait choisi autre chose. Par orgueil sans doute, pour fuir la médiocrité de la société anglaise, par goût de l'aventure aussi. Et cette autre chose n'était pas gratuite. Cela vous plongeait dans un autre monde, vous emportait vers une autre vie. Cela vous exilait au moment de la guerre, vous faisait perdre votre femme et vos enfants, vous rendait, d'une certaine façon, inéluctablement étranger.
Dès qu'il rentrait chez lui, il enfilait une large chemise bleue à la manière des tuniques des Haoussas du Cameroun, qu'il gardait jusqu'à l'heure de se coucher. C'est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l'aventurier ni le militaire inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant.
Une terre originelle, en quelque sorte, où le temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons.
J'ai ressenti de l'étonnement, et même de l'indignation, lorsque j'ai découvert, longtemps après, que de tels objets pouvaient être achetés et exposés par des gens qui n'avaient rien connu de tout cela, pour qui ils ne signifiaient rien, et même pis, pour qui ces masques, ces statues et ces trônes n'étaient pas des choses vivantes, mais la peau morte qu'on appelle souvent l' «art».
Les clichés que prend mon père avec son Leica montrent l'admiration qu'il éprouve pour ce pays. Le Nsungli, par exemple, aux abords de Nkor : une Afrique qui n'a rien de commun avec la zone côtière, où règne une atmosphère lourde, où la végétation est étouffante, presque menaçante. Où pèse encore plus lourdement la présence des armées d'occupation française et britannique.
Le haut pays de l'Ouest, en se séparant du Nigéria, avait fait un choix raisonnable, qui le mettait à l'abri de la corruption et des guerres tribales. Mais la modernité qui arrivait n'apportait pas les bienfaits escomptés. Ce qui disparaissait aux yeux de mon père, c'était le charme des villages, la vie lente, insouciante, au rythme des travaux agricoles. La remplaçaient l'appât du gain, la vénalité, une certaine violence. Même loin de Banso, mon père ne pouvait pas l'ignorer. Il devait ressentir le passage du temps comme un flot qui se retire, abandonnant les laisses du souvenir.»
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PRÉSENTATION

C'est la traversée éblouissante d'une enfance à la fois libre et tourmentée que nous offre ici Jean-Marie Gustave Le Clézio en nous faisant partager l'expérience radicale et formatrice de l'Afrique. C'est en 1948. Il a huit ans. Avec sa mère et son frère, il quitte Nice pour rejoindre son père qui est médecin au Nigéria et qui y est resté pendant tout le temps de la guerre, loin de sa femme qu'il aime et de ses deux enfants qu'il n'a pas vu grandir. 
La puissance et la beauté de ce livre réside justement dans la simultanéité de ces deux rencontres : l'Afrique et le père. Comme deux pays rêvés, attendus, espérés. C'est la rencontre avec l'Afrique qui ouvre ce livre en forme d'autoportrait: l'Afrique dans ce qu'elle a de plus violent, de plus éclatant, de plus saisissant pour un enfant venu là pour la première fois. Il découvre alors le monde de façon inédite, crue, intime: la liberté des corps, la matière magique d'un pays où tout est excessif, le soleil, les orages, la végétation, la pluie, les insectes. Un pays qui enseigne à jamais la proximité des corps et de la nature. Tout est décrit de façon aiguë. 
Venant rythmer cette irruption de la mémoire tactile, il y a les photos prises par le père, avec un Leica à soufflet, des photos en noir et blanc qui sont presque le journal intime d'un homme qui n'a jamais pu vraiment parler à ses enfants, un homme cassé, meurtri par son métier, par l'éloignement de sa famille, par sa condition d'étranger.
C'est avec lucidité et tolérance que J. M. G. Le Clézio revient sur la figure de son père, sur sa violence et sa dureté, sur son manque d'amour et de tendresse, mais sans jamais le juger. Il parvient même à décrire les moments de bonheur de ses parents, au début de leur amour, avant la naissance des enfants, et laisse apparaître qu'il est né non seulement de ces moments de bonheur, mais aussi de ce secret que l'Afrique lui a révélé : apprendre à être au monde, à le regarder, à le découvrir, simplement, avant qu'il ne disparaisse. 

J. M. G. Le Clézio signe ici son livre le plus intime, le plus sensuel, le plus vrai. Un livre qui éclaire toute son oeuvre.

Editions Mercure de France, 2004
104 pages

mardi 1 août 2017

Crimes de Ferdinand Von Schirach


Onze faits divers réels, onze crimes perpétrés en Allemagne, des crimes plus ou moins intenses, certains d'une rare violence, et dont les motivations des criminels sont ici analysées par l'auteur. Il s'en fait le narrateur, en tant qu'avocat pénaliste ayant véritablement plaidé ces affaires devant la justice berlinoise.
Une écriture efficace, précise, concise, teintée d'humour parfois, qui donne parfois le tournis tant elle est vive.
L'humain est au coeur de chacun de ces histoires, l'analyse experte de l'auteur scrute les méandres de la nature humaine, décortique les comportements humains, les raisons (amour, jalousie, passion, souffrance...) qui les ont amenés à commettre l'irréparable et dresse un véritable profil psychologique des criminels. Derrière un criminel se cache un être humain, un être humain comme vous et moi, et à travers les affaires que l'auteur nous a rassemblées dans ce recueil, on réalise que n'importe qui peut devenir un assassin, et qu'il n'est pas toujours si évident de rendre, pour un juge, son jugement parce que la réalité telle qu'elle apparaît est parfois trompeuse.

«La réalité dont nous pouvons parler 
n'est jamais la réalité en soi.»  Werner K. Heisenberg

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«Sur le fond il n'y a rien à défendre. C'était un problème de philosophie du droit : quel est le sens d'une peine ? Pourquoi punir ? Au cours de mon plaidoyer, j'essayai d'en chercher la cause. Il y a pléthore de théories. La peine doit nous effrayer, la peine doit nous protéger, la peine doit empêcher le coupable de récidiver, la peine doit compenser l'injustice soumise. Nos lois prennent toutes ces théories en compte mais aucune d'entre elles ne s'applique ici. Fähner ne tuera plus. L'injustice du crime allait de soi mais était difficile à évaluer. Et qui voudrait se venger ? Ce fut un long plaidoyer. Je racontai son histoire. Je voulais que l'on comprit que Fähner était à bout.
Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. Gatsby le Magnifique, Scott Fitzgerald. 
Clients et défenseurs ont un rapport étrange. Un avocat ne souhaite pas toujours savoir ce qui s'est réellement passé. On en trouve les raisons dans notre code de procédure pénale : lorsque le défenseur sait que son client a tué à Berlin, il ne lui est pas permis de demander à entendre des témoins à décharge qui confirmeraient qu'il se trouvait à Munich le jour dit. C'est un équilibre précaire. Dans d'autres cas, l'avocat doit absolument connaître la vérité. Connaître les vraies circonstances pourra peut-être constituer le minuscule garde-fou qui préserve son client d'une condamnation. Que l'avocat croie à l'innocence de son client ne joue aucun rôle. Son devoir est de défendre son client. Ni plus ni moins.
La police, en effectuant son travail, part du principe qu'il n'y a pas de hasard. Les enquêtes comprennent 95 pour cent de travail de bureau, évaluation de la matérialité des faits, rédaction de notes, auditions de témoins. Dans les romans policiers, le coupable avoue lorsqu'on lui hurle dessus; en réalité, ce n'est pas aussi simple. Et lorsqu'un homme, tenant dans la main un couteau ensanglanté, est penché au-dessus d'un cadavre, il est alors considéré comme l'assassin. Aucun policier raisonnable ne croirait qu'il est passé là par hasard ni qu'il a retiré le couteau du corps pour venir en aide. La célèbre sentence du commissaire de police judiciaire disant que "la solution est trop simple" est une invention d'auteurs de scénario. Le contraire est vrai. L'évidence est ce qui est vraisemblable. Et c'est presque toujours ce qui est vrai.Les avocats, en revanche, cherchent une faiblesse dans l'édifice des preuves monté par l'accusation. Le hasard est leur allié, leur devoir est d'empêcher toute conclusion hâtive reposant sur une apparente vérité. Un fonctionnaire de police a dit un jour à un juge de la Cour fédérale de justice que les défenseurs n'étaient que les freins du char de la justice. Le juge répondit qu'un char sans frein n'est bon à rien. Un procès pénal ne fonctionne qu'à l'intérieur de ce jeu de forces.
Suivez l'odeur de l'argent et les traces de sperme. De la sorte, on élucide chaque meurtre.
La fonction de juge d'instruction est peut-être la plus intéressante en matière de justice pénale. On peut passer rapidement sur chaque affaire, on ne doit pas supporter de débats ennuyeux, ni écouter qui que ce soit. Mais ce n'est qu'une des deux faces. L'autre, c'est la solitude. Le juge d'instruction est seul à décider. Tout dépend de lui, il emprisonne les gens ou les libère. Il y a des métiers plus simples.»
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Quatrième de couverture

Crimes est un recueil de nouvelles relatant onze affaires criminelles stupéfiantes. Pour son auteur, Ferdinand von Schirach, avocat de la défense à Berlin depuis une quinzaine d’années, le monstrueux fait partie du quotidien. Mais si les faits rapportés sont bien réels, l’écrivain brouille les pistes et nous introduit dans un monde fictionnel aussi fascinant qu’inquiétant. La violence des crimes est sublimée par le laconisme d’un style presque chirurgical dont le mystérieux pouvoir d’attraction hypnotise le lecteur. 
Mais au-delà de la force spectaculaire d’une prose glaçante, ces récits criminels témoignent d’une compréhension aiguë des motifs psychologiques des criminels. Tel ce mari qui assassine sa femme de manière effroyable, mais dont on découvre l’intolérable torture morale qu’elle lui avait infligée durant d’interminables années. Ou le meurtre de ce frère par sa propre sœur, qui se révèle un étonnant acte d’amour. Von Schirach, pour un coup d’essai, livre un coup de maître : subitement entré en littérature avec ce premier recueil de nouvelles, il transcende le témoignage de sa fonction par la maîtrise souveraine du récit et une réflexion sur la valeur du fait vrai : certains, même après qu’on les a prouvés, restent à peine croyables.

Editions Gallimard, Collection du monde entier, février 2011
215 pages
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet
Prix Kleist en 2010