vendredi 4 août 2017

Frankenstein à Bagdad ★★★★☆ de Ahmed Saadawi



Une lecture extrêmement prenante, étonnante, originale, une fiction abracadabrantesque avec en toile de fond les images d'une sombre réalité. Nous sommes en 2005 à Bagdad, sous occupation américaine, une ville dans le chaos, endeuillée, ravagée par les attentats, transformée en un théâtre sanglant, en un champ de batailles sur lequel s'affrontent trois adversaires, la Garde nationale irakienne et l'armée américaine d'un côté, les milices sunnites et chiites des deux autres, un champ de ruines, un amoncellement de cadavres, une situation désespérée ... pas pour tout le monde, certes; car il y en a toujours pour trouver profit d'une situation pourtant humainement sans espoir, une ville où les rumeurs se répandent comme la lèpre sur les murs et affectent tout le monde.
«...tout le monde est responsable de cette catastrophe, d'une manière ou d'une autre. J'ajouterais même que les incidents de sécurité et les tragédies que nous vivons ont une seule source, la peur. Les pauvres gens sur le pont, c'est la peur qui les a tués. On meurt tous les jours de la peur de mourir. Ceux qui ont accueilli et soutenu Al-Qaïda l'ont fait par peur de la secte adverse, laquelle a elle aussi pris les armes et constitué des milices pour se protéger d'Al-Qaïda. Et a fabriqué d'autres machines de mort à cause de sa peur de l'autre. Nous allons voir se multiplier les morts dus à la peur. Le gouvernement et les forces d'occupations doivent en finir avec la peur, la tuer dans l’œuf, s'ils veulent vraiment stopper cet engrenage de morts.»
Les multiples personnages de cette histoire sont très attachants, et notamment ce Frankenstein, baptisé "Trucmuche" qui symbolise très justement le déchirement, le chaos bagdadien. «Parce que je suis fait des rognures humaines renvoyant à des ethnies, des tribus, des races et des milieux sociaux différents, je représente ce mélange impossible qui n’a jamais été réalisé auparavant. Pour lui, je suis le premier citoyen irakien.»  Un citoyen miraculeux, puissant, intouchable, invincible. Sa mission : instaurer la justice dans ce monde complètement ravagé par l'ambition, la soif de pouvoir et cette omniprésente soif de tuer, qui continue de faire couler le sang.  Un justicier assassin, assoiffé de vengeance, embarqué dans une spirale infernale, la violence entraînant la violence, et qui causera sa perte... «Il n’est pas d’innocent complètement pur, ni d’assassin complètement abject.»
A travers cette fable contemporaine et effrayante, l'auteur révèle judicieusement une réalité qui est tout aussi effrayante. 
Une lecture qui sort de l'ordinaire, marquante.

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« Mais désormais, il y avait deux fronts, s'était dit Mahmoud : les Américains et de gouvernement, d'un côté, les terroristes et les différentes milices qui les combattaient, de l'autre. Et ceux qui étaient contre le gouvernement et les Américains étaient tous dans le même panier.
L'homme est un être extrêmement arrogant; il ne reconnait jamais son ignorance.
- Essaie d'être prudent, c'est tout.
- Tous ceux qui meurent chaque jour sont prudents la plupart du temps.
Hadi, une étape du chemin, un instrument, un gant de chirurgien transparent que le destin a enfilé sur son invisible main pour pousser les pions sur l'échiquier de la vie.
Il se tramait des choses graves, que Hadi le chiffonnier ne servait qu'à véhiculer, comme des parents naïfs qui engendrent à leur insu un prophète, un saint ou un tyran. Ils n'ont pas véritablement créé la tempête qui s'ensuit. Ils ne sont que le vecteur de quelque chose de plus puissant et considérable qu'eux.»
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Quatrième de couverture

Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée. À travers les pérégrinations sanglantes du Sans-Nom, Ahmed Saadawi se joue des frontières entre la réalité la plus sordide et le conte fantastique, entre superstitions magiques et croyances religieuses pour dresser le portrait d’une ville où tout le monde a peur de l’inconnu.

Conte aussi fantasmagorique que réaliste situé dans l'Irak de l'après Saddam Hussein, Frankenstein à Bagdad a reçu le Prix international du roman arabe 2014 et le Grand Prix de l'imaginaire en 2017.

Editions Piranha, septembre 2016
375 pages
Traduit de l'arabe (Irak) par France Meyer



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