dimanche 26 avril 2026

Ces lignes qui tracent mon corps ★★★★★♥ de Mansoureh Kamari

Son corps.
À 9 ans, il ne lui appartient déjà plus.
Il devient celui des lois.
Celui du père.
Celui d’un système qui décide à sa place.
Mansoureh Kamari trace ces lignes-là, celles d’une enfance confisquée, d’un corps contrôlé, d’une vie assignée.
Être fille, puis femme, en Iran,  c’est apprendre très tôt que sa liberté est conditionnelle. Que l’on peut être jugée, mariée, contrainte, avant même d’avoir grandi.
Les planches sont d’une beauté brute. Sans détour. Sans fard.
Elles dénoncent autant qu’elles bouleversent.
Ce roman graphique n’est pas seulement beau.
Il est politique.
Il est nécessaire.
Parce que pendant que certaines racontent, d’autres résistent encore.
Femmes. Vie. Liberté.
À lire ! Merci à toutes celles qui ont mis ce livre sur ma route 🫶🏻

« A FEMINIST IS ANY WOMAN WHO TELLS THE TRUTH ABOUT HER LIFE »
CITATION ATTRIBUÉE
À VIRGINIA WOOLF 










POUR ALLER PLUS LOIN

PAGE 11

La loi s'applique aux filles dès l'âge de 9 ans, qui est l'age minimum de la responsabilité pénale pour les filles en Iran. Dans la pratique, les autorités ont imposé le port obligatoire du voile aux filles dès l'âge de 7 ans, au début de l'école élémentaire. En 2002. Iran a relevé l'âge légal minimum du mariage pour les filles. passant de 9 a 13 ans (15 ans pour les garçons). Pourtant, aujourd'hui encore, des filles peuvent être mariées plus jeunes avec l'approbation d'un juge et le consentement parental. L'age de la responsabilité pénale reste extrêmement bas. 9 ans pour les filles, ce qui signifie qu'elles peuvent être poursuivies et condamnées comme des adultes alors qu'elles sont encore des enfants. Malgré les efforts de nombreuses avocates, avocats et militantes iraniennes des droits humains, cet âge na toujours pas été modifié Selon le Centre national iranien des statistiques (NSC), 25 900 filles et 15 garçons de moins de 15 ans se sont mariés en Iran au cours de l'année persane 1401 (de mars 2022 à mars 2023).

PAGE 53

En 2025, malgré les lois pénales iraniennes qui prévoient des peines de prison de 3 à 10 ans pour les meurtres commis par les pères sur leurs enfants, les violences domestiques, notamment les meurtres dits « d'honneur », demeurent une réalité tragique Le 25 janvier 2025, Kani Abdollahi, une jeune fille de 17 ans originaire de Piranshahr, a été tuée par son père à l'aide d'un couteau. Le motif évoqué était une relation amoureuse jugée « déshonorante » par la famille. Le 12 mai 2020, Romina Ashrafi, une fille de 14 ans originaire de Talesh, a été tuée par son père. Ce dernier, après avoir consulté un avocat de ses connaissances et s'être assuré qu'en tant que tuteur légal, il ne risquait pas la peine de mort pour le meurtre de son enfant, l'a tuée à l'aide d'une faucille. Finalement, le tribunal l'a condamné à 9 ans de prison. Le 16 avril 2025, Fatemeh Soltani, âgée de 17 ans, a été poignardée à mort par son père devant son lieu de travail à Eslamshahr, dans la province de Téhéran. Ces cas illustrent une tendance inquiétante, malgré les peines prévues par la loi. Selon des statistiques officielles, environ 50% des meurtres de femmes en Iran sont commis par des membres de leur famille, et jusqu'à 45% des meurtres dans certaines provinces traditionnelles sont des meurtres dits « d'honneur »

PAGE 123

En Iran, la projection de films étrangers dans les cinémas est rare en raison de la censure Cependant, lorsque je vivais à Téhéran, il existait quelques centres artistiques et culturels, comme Hozeh Honari, qui proposaient des projections de divers films réservées aux membres.

ÊTRE FEMME EN IRAN AUJOURD'HUI

En 2022, le mouvement Femmes, Vie, Liberté, né après le décès de Mahsa Amini en septembre 2022, a marqué un tournant dans la lutte pour les droits des femmes en Iran. Ce soulèvement a été le plus vaste défi au régime islamique depuis sa fondation, avec des manifestations dans plus de 100 villes. Malgré la répression violente. les femmes iraniennes ont continué à défier les lois sur le voile obligatoire

En septembre 2023, le parlement iranien a adopté une loi renforçant les sanctions contre les femmes ne respectant pas ces règles, avec des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans en cas de récidive. Le rapport 2023 du Forum économique mondial a classé Iran 143º sur 146 pays en termes d'égalité des sexes, soulignant un fossé profond dans la participation économique et politique des femmes.

En dépit de ces défis, des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, continuent de lutter pour les droits des femmes, même sous menace constante d'emprisonnement. Le mouvement « Femmes, Vie. Liberté » demeure un symbole de résistance et de résilience face à l'oppression systémique des femmes en Iran.

Quatrième de couverture

« APRÈS MON DEPART D'IRAN, JE NE PENSAIS QU'À ALLER DE L'AVANT ET OUBLIER LA TERREUR PERMANENTE DANS LAQUELLE J'AVAIS VÉCU.

MÊME SI LES PEURS DU PASSÉ SONT TENACES ET RÉVÈLENT DES BLESSURES PROFONDES, JE CONTINUE DE DESSINER ET D'AVANCER.

J'ESSAYE D'ACCEPTER MON PASSÉ COMME CONSTITUTIF DE QUI JE SUIS ET DE LE LAISSER TRANSPARAÎTRE POUR AFFRONTER MES DÉMONS, MEME AVEC MES LIGNES BRISÉES ET IMPARFAITES. »

Éditions Casterman,  septembre 2025
195 pages

Minjung ★★★★★ de Ian Manook

Un séjour à Séoul, ça vous tente ?
Version culinaire et diablement secouante ?
Alors suivez sans hésiter le duo aussi improbable qu’attachant formé par Gangnam, ex-flic au cœur de nounours, lesté d’un passé tourmenté, et l’inspectrice Chin-Sun, aux tenues Cosplay waouh !, du bureau du procureur. Ensemble, ils nous entraînent dans des enquêtes boueuses, haletantes, qui soulèvent les pans les plus sombres de l’histoire coréenne.
Car ici, le vernis craque vite. Un système qui broie, puis recrache sans état d’âme.
Des "évaporés", des indésirables, les minjungs, des enfants volés, un trafic humain glaçant. D’un côté, des destins brisés. De l’autre, des tortionnaires, des violeurs, des esclavagistes, des saloperies de la pire espèce, « la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir ».
Et au milieu, le désir de vengeance et la quête de justice qui s’inscrivent dans ce décor macabre.
Une noirceur brute, abjecte, qui dit beaucoup, trop, de ce dont l’homme est capable.
Et puis, au milieu de tout ça, il y a aussi Jeanine. La Toulousaine. Je ne vous en dirai pas trop 😉 Sinon qu’elle est toute espantée à l’idée de se retrouver devant le BBQ Olive Chicken de Crash Landing on You, celui qui fait saliver les Nord-Coréens de la Compagnie 5. « Oh, mon Dieu, tu ne sais pas à quel point ça me fait joie de voir ça ! [...] avec le beau Hyun Bin ! » Je suis allée voir, c'est vrai qu'il est pas mal 😏
Parce que ce roman, c’est aussi une immersion vibrante dans la culture coréenne, entre scènes de vie, références populaires et échappées culinaires.
La plume de Ian Manook, teintée d’humour et d’ironie, d'une grande humanité aussi, est d’une redoutable efficacité. Elle embarque, percute, enchevêtre les intrigues et les destins, jusqu’à rendre toute pause impossible.
Un polar qui cogne autant qu’il fait voyager.
Lu quasi d’une traite, comme ma lecture de "Débâcle".
Et maintenant... qui vient dîner chez Cho ? 🍽️
Ou, plus près de nous, au "Le Verre à Pied", rue Mouffetard ? 
Vous êtes plutôt street food à Séoul ou verre de rouge à Paris ? 🍜🍷
Merci à Babelio pour l’envoi de ce roman dans le cadre de l’opération Masse Critique privilégiée.

« Dans la rosée du petit matin, son arme à la main, l'homme progresse, d'un pas prudent, entre les buissons coriaces des camphriers odorants et des rhododendrons rigides. Il aime cette heure suspendue du lever du jour, l'odeur décomposée de l'humus putride, quand le sol exhale des senteurs organiques. Pour lui, l'automne c'est beau comme la mort. Un suicide resplendissant. Une sénescence assumée. La forêt sent fléchir la lumière et accumule ses tanins. Les feuilles, privées de chlorophylle, s'oxydent en suffoquant, et les arbres sécrètent des hormones assassines qui, une à une, thrombosent les tiges de chaque feuille pour les sacrifier à leur survie. L'automne, ça pue la mort. Ça s'y prépare. »

« Par superstition plus que par croyance, il l'a rangé à l'ombre sacrée d'un dangsan namu, un de ces pins rouges, arbre élu liant les hommes au ciel et à la terre pour les placer au centre de l'univers. Il n'a jamais cru à cet amalgame spirituel entre croyances chamaniques et récupérations bouddhistes, mais comme tout bon Coréen, dans un sillon tordu de son cerveau, dans une combe profonde des replis de son inconscient, il accepte l'idée que le pin rouge, d'une façon incompréhensible et superstitieuse, puisse être le compagnon bienveillant de l'homme de sa naissance à sa mort.
Humant le vent pour prendre la température du petit matin, il lace ses rangers, serre les sangles et les poches de sa tenue de camouflage, noue un foulard blanc à son cou et vérifie son arme, puis remonte un rustique bief de grosses pierres qui canalise jusqu'à un étroit bassin l'eau d'une source captée plus haut à flanc de montagne. Sacrées comme le dangsan namu elles aussi, l'eau, la source et la montagne. Alors, il s'abreuve d'une coupe d'eau fraîche et glacée entre ses deux mains, car même athée et matérialiste, un peu de sacré, au matin d'un jour d'automne et de mort, ne peut pas lui faire de mal, puisqu'il n'y croit pas. »

« Ils s'éloignent et le contrecoup de la peur vide le procureur de ses dernières forces et de toutes ses larmes qu'il pleure sans retenue. D'avoir réussi, d'avoir envisagé de tuer des hommes, du destin de ces pauvres esclaves, d'avoir sauvé Beop, de ce dont est capable ce putain de pays en dictature, de sa ruse qui a fonctionné, d'avoir failli mourir, d'avoir failli faire de sa femme une jeune veuve et de leur petite fille une orpheline... il reste longtemps allongé sans bouger, sur le dos, les yeux clos, à écouter gémir et jurer l'autre au fond de son trou, jusqu'à cet autre gémissement familier et cette langue râpeuse sur sa joue. 
[...] 
De retour dans ses bureaux, le procureur Hwang Yong-won s'informe sur la Fraternité et découvre un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d'aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan, et qui gère le Refuge temporaire de vagabonds de cette même ville.
Il sait vaguement de quoi il s'agit. Dans le projet d'accueillir les Jeux olympiques en 1988, la dictature a décidé de rendre la Corée « présentable » aux yeux du monde extérieur, du moins dans ses grandes villes, et a autorisé en conséquence des opérations « rue propre » regroupant par la force si nécessaire dans des institutions spécifiques toute personne jugée sans domicile fixe.
Pak Ae-chan, ancien militaire, commence sa carrière dans le « social » en reprenant à son compte l'orphelinat pour frères et sœurs géré d'une main de fer par son beau-père. Grâce à cet orphelinat, Pak Ae-chan obtient en 1965 une licence d'établissement de protection de l'enfance et développe ses activités dans le business social. Avec une brutale efficacité, de toute évidence, puisque dix ans plus tard, profitant de l'ordre n° 410 du ministère de l'Intérieur concernant la répression du vagabondage, il ouvre des centres d'hébergement pour les sans-abri qu'on appelle sans honte des minjungs, des indésirables, et en 1983, un « sanatorium psychiatrique » pour les vagabonds. Sanatorium psychiatrique, le procureur en tremble rien qu'à lire ces deux mots ensemble.
Les premiers chiffres officiels que peut compiler le procureur parlent de seize mille indésirables dispersés dans trente-six établissements, dont quatre mille à la Fraternité de Busan, le plus important.
Vagabonds, mendiants, sans-abri, vendeurs de rue, tout ce qui aurait pu faire tache lors des visites des délégations du Comité olympique est alors raflé, et le business social de M. Pak Ae-chan prospère dans un tsunami de subventions et de corruption. En millions de dollars et en milliards de wons. »

« Pour Gangnam, un petit déjeuner c'est soupe de pousses de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l'huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s'il y en a. Et dans la gargote de Mme Cho, bien évidemment, à la petite table contre la vitre qui donne sur l'arrêt de bus du minuscule square en triangle en face du marchand de gâteaux de riz. C'est ça, le bonheur jaloux d'être coréen à Séoul le matin ! »

« [...] Gangnam savoure l'instant: la vie industrieuse de la rue animée, toutes ces couleurs floutées à travers la vapeur parfumée qui brouille la vitre, le bruit des gens qui s'affairent, du trafic qui s'engorge et s'en arrange, des enfants insouciants qui passent en riant, des vélos qui donnent de la sonnette et de la pétarade des mobylettes. »

« Ça, c'est le reste du dossier. Une compilation de photocopies, d'articles, de rapports. Des photos et des cou-pures de presse. Le scandale des enfants coréens vendus à l'adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999.
Même après la dictature, [...] les premières années de démocratie. Ça m'a fait dégoût ! Un business en millions de dollars, géré par des agences cupides pour des fonctionnaires et des politiciens corrompus, des enfants et des nourrissons arranqués à leur famille en guise de marchandise.
Gangnam parcourt les feuillets et accroche des phrases qui lui poignardent l'entendement : « L'industrialisation commerciale de l'adoption », juge un expert après-coup. « 99% des dossiers étaient acceptés en moins de quarante-huit heures et les enfants étaient expédiés comme des bagages », explique un rapporteur. « C'était devenu un commerce international avec des subventions à l'exportation de la part des gouvernements successifs », estime un universitaire. Quelqu'un évalue la participation de l'État à neuf mille dollars par dossier. Pour cent quarante mille enfants. 1,26 milliard. Officiellement... »

« Le temps n'est qu'une succession de jalons qui remontent au passé. Personne ne connaît le chemin de sa vie pendant qu'il le parcourt. Il ne prend un sens que quand on le remonte. La fin du chemin, ce n'est pas quand on arrive au bout, c'est quand on le remonte jusqu'au départ [...].»

« Bols et baguettes coréennes, ils ont leurs verres déjà et leur bouteille. Quand soudain grésillent les lamelles de bœuf mariné, accompagnées de fines rondelles de carotte et de ciboule à sauter avec la viande, c'est tout un quartier d'avant qui resurgit du passé pour Gangnam. Les mômes dans les ruelles, le vieux assis devant leur porte, les parents dans les maisons, les amoureux dans leur chambre. Un village de durs à la peine, aux bonheurs simples, un village de la lune. »

« Tu sais écrire, non ? Depuis quand tu es mon supérieur ? Depuis quand l'ancienneté et le grade se calculent au nombre de couilles qu'on a entre les jambes ? Tu prends leurs dépositions et moi je m'occupe de monsieur. »

« Comment peut-on se croire flic en débardeur Snoopy ? Sous une veste satin brodée à la gloire de Charlie Brown! Sur un legging nacré comme une coquille d'huître ! Avec des bottines en écailles roses ! Avec des breloques partout à sa ceinture et à ses poignets ! Putain, qu'est-ce que ça peut porter comme string, une fille comme ça ? »

« - Kimchi, perdre la vie ce n'est rien, celui qui est mort ne sait même pas qu'il l'est, il n'est plus, un point c'est tout. Il n'a plus ni souffrance, ni honte, ni peur. Perdre la vie, c'est ne rien perdre, parce qu'une fois mort tu ne sais même pas que tu l'as perdue. Mais toi, Kimchi, fais un peu le bilan de tout ce que tu pourrais perdre sans mourir, et en garder la honte aux yeux de tous pour le restant de ta vie en prison.
- Pauvre type, je suis le dragon du clan le plus puissant qui ait jamais régné sur ce pays !
- De quel dragon parles-tu ? De l'homme qui ne sait même pas que ses simples soldats se baladent armés de flingues, ni lequel d'entre eux organise le viol d'une touriste en son nom? Bonne soirée, ne me raccompagne pas, je connais le chemin, et si tu m'as prévu une cérémonie d'au revoir dans le hall, préviens-les que je ne suis pas d'humeur à en laisser un seul vivant. »

« Il y a toutes les pires raisons pour que les clans se servent très peu d'armes à feu en Corée. Parce que les gangsters des petites pègres locales ont été fédérés en mafia par les yakuzas, importés par l'occupant japonais qui interdisait le port d'arme aux Coréens. Parce que l'honneur veut qu'on se tue les yeux dans les yeux, à distance de regard. Parce que la vengeance veut que celui qui meurt voie celui qui le tue. Parce que c'est aux poings des corps à corps qu'on gagne sa place dans la hiérarchie d'un clan. »

« Les Chilsing-pa sont un clan busanais actif... comme des Busanais. Des méridionaux moins ambitieux que les clans du Nord. Ils gèrent les trafics traditionnels : extorsions, enlèvements et rackets, prostitution et jeux d'argent. Ils ont un accord tacite avec la police sur les limites à ne pas dépasser dans cette ville devenue un centre commercial touristique et balnéaire à ciel ouvert. Aucune fusillade, pas de violences spectaculaires, et personne ne s'en prend aux touristes.
Les Seven stars ont même délégué à la mafia russe des activités jugées trop primaires: trafic de drogue, contrebande des armes et immigration clandestine. En échange, le clan se développe dans la cybercriminalité et le hold-up de cryptomonnaie. »

« La vue depuis le kiosque à huit côtés de la petite pagode de Palgakjeong, perchée sur le mont Eungbongsan à cent mètres au-dessus de Séoul et du fleuve Han, est spectaculaire. Les lignes orangées et élancées des voies express sillonnant le bleu électrique de la nuit, les ellipses et arabesques aériennes des échangeurs éclairés, le damier lumineux des gratte-ciel des hauts quartiers lointains, le scintillement des faubourgs populaires dans le noir profond, et le large fleuve Han moiré des néons bleus et pourpres des ponts élancés qui l'enjambent. 
- C'est une vue qui donne à réfléchir, vous ne trouvez pas ? 
[...]
- À la complexité des choses. À celles qui sont laides en elles-mêmes, comme ces quartiers de gratte-ciel, ces échangeurs routiers, ces bidonvilles, et qui deviennent de si belles vues dans la nuit. »

« Malgré sa petite taille, chaque équilibre d'un jardin traditionnel y est respecté. La pièce d'eau rectangulaire au milieu, le pangji, reflet du ciel et de l'harmonie cosmique, le court ruisseau qui s'en échappe et rebondit sur des cailloux choisis pour les flux vitaux et la purification, enjambé d'un pont, ici de quelques planches, transition entre les mondes séculier et sacré.
Les pierres, lourdes et grosses, disposées de façon asymétrique, représentent les montagnes et leur charge spirituelle. D'autres, plates et blanches, pour des chemins sinueux, encouragent à la découverte et à la méditation.
- Tu peux vérifier, tout est là, explique le grand-père d'un ton admiratif et respectueux. Regarde ce petit kiosque hexagonal sur le plus haut étage des trois ter-rasses, et ce totem grimaçant pour éloigner les mauvais esprits, et même les murs fleuris sinueux pour délimiter le jardin et en séparer les espaces. »

« Tout est beau, paisible et harmonieux dans ce qu'aime cet évaporé.
La sérénité des jardins et la retenue des pavillons solitaires du cimetière des martyrs de Majae, et son chemin de réflexion sinueux à travers des essences rares.
Plus au sud, la crique aux nénuphars de Tokkiseom est un apaisement de l'âme. Un tapis flottant de larges feuilles déjà pointées de milliers de fleurs rondes et nacrées à venir, jusqu'à l'horizon presque clos de deux collines bleues ne laissant entre elles qu'un passage étroit vers le fleuve lumineux qui passe, indifférent à la beauté fragile et cachée du sanctuaire que ses eaux ont creusé.
Indifférence dont le nénuphar est d'ailleurs le symbole en langage des fleurs, se souvient Gangnam. Gabrielle le lui avait appris. Pas l'indifférence, mais le langage des fleurs.
Il en sourit. Indifférence, mais pas à ce monde paisible et immuable qui survivra à tout. Indifférence à l'agitation frénétique des hommes, leurs ambitions mégapoliques, leurs querelles et leurs guerres et tout ce mercantilisme honteux qui réduit chaque espoir à de misérables ambitions pécuniaires. Il s'est sûrement déjà trouvé quelqu'un pour estimer la valeur marchande de ce bonheur des yeux et de l'âme qu'est la baie des nénuphars à l'aune du prix de chaque fleur revendue sur un marché de Séoul. »

« - Park, évitez-moi, et surtout évitez-vous, ce petit jeu ridicule. Seung me dit que vous avez déjeuné avec un témoin qui a fini comme victime le lendemain de vos agapes ?
- Simple technique de mise en confiance de quelqu'un qui n'avait pas mangé à sa faim depuis des semaines.
- En tant que procureur, j'y verrais plutôt de la subornation de témoin. Seung atteste aussi que vous avez pleuré sur la victime, devant tout le personnel policier et technique.
- Oui, un petit vieux de 75 ans, probablement esclave d'une organisation criminelle, tabassé par plusieurs bourreaux et balancé du parapet d'un échangeur pour qu'il se brise tous les os des jambes sans en mourir sur le coup et qu'il agonise longtemps et meure de douleur, oui, ça m'arrache quelques larmes, en effet.
- Seung affirme qu'il n'y a pas encore de rapport d'autopsie.
- Seung aura toujours raison d'après les manuels, mais contrairement à lui, moi j'ai parlé au légiste. »

« Il a besoin de partager quelque chose avec quelqu'un.
Un dwaeji-gukbap et son bouillon de porc épicé cuit trois bonnes heures, relevé de crevettes fermentées avec un bol de riz; un milmyeon de nouilles froides avec sa soupe glacée à la glace pilée ; un gangjang gejang et sa chair de crabe crue marinée trois jours dans une sauce soja vinaigrée et servie effilochée dans la carapace du crustacé. Ça, ça lui plairait bien, avec cette coutume, une fois le crabe dégusté, de remplir la carcasse d'un riz blanc qui en éponge la sauce... »

« Gangnam ne répond pas. Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des consé quences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle avait même avancé cette théorie selon laquelle le haejangguk n'était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate. »

« Il déploie le dessin et tend les bras pour que les larmes qu'il ne retient plus ne le tachent pas. « Merci 318 », un flot de tristesse le submerge. Le message d'une enfant belle et brillante qu'on a torturée jusqu'à la rendre folle et infirme avec la complicité de l'Etat, qu'on a abandonnée pendant quarante ans à une vie de misère et de mendicité dans le cloaque d'un jjokbang qu'une section de RoboCop sans âme au service du même État s'apprêtait à prendre d'assaut pour la punir encore. Le message d'une gamine qui l'a reconnu comme le tongtti qu'il a été, lui rappelant qu'on reste victime à vie de ces malheurs-là. La gamine à qui il a offert, sans le savoir, sans le vouloir, son dernier repas.
Le dessin est là, devant ses yeux en larmes, les derniers mots de Mingi, pour lui, pour le minjung 318, juste un mot, un chiffre, enveloppés dans un cœur maladroit, symbole de toute cette innocence brisée par la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir.
Il voudrait dire quelque chose à Chin-sun, lui faire comprendre qu'il ne pouvait être que du côté de ces gens-là, qu'il n'avait pas le droit de les trahir, que sa fidélité se devait d'aller à eux plutôt qu'à la police et à la loi qui avaient permis tout ça, toléré tout ça, couvert tout ça, mais il ne peut rien dire, son corps d'homme secoué de sanglots désespérés comme, au jour de son enlèvement, son corps d'enfant l'avait été des mêmes pleurs. »

« Chin-sun n'arrive pas croire qu'une telle horreur puisse être aussi inhumainement simple que ça : juste quelques noms et quelques dates sur une liste mensongère. Ni que les responsables l'aient laissée aussi accessible, mais Gangnam la détrompe. Bien sûr il était dangereux de conserver une telle liste, imbécile et compromettant même, mais elle témoigne surtout de l'impudente confiance de ceux qui l'ont établie dans l'impunité des corrompus de l'époque qui se savaient sous la protection de ceux qu'ils soudoyaient. »

« Le policier dit à regret qu'il serait bien resté plus longtemps, que cette maison a un sens pour lui, qu'elle lui rappelle une jeunesse sportive et heureuse, mais Gangnam le coupe et lui explique que les associations caritatives dont la demeure était le siège social ne géraient en fait que des activités criminelles d'exploitation d'êtres humains. Trafic d'orphelins, travail forcé, séquestration... Le policier reçoit ces informations comme autant de coups de poing qui le sonnent et le laissent muet pour plusieurs minutes. »

« - Madame la procureure, on ne vend son âme au diable que pour deux raisons : la fortune ou le pouvoir qui, souvent, ne font qu'un. »

« Lui préfère rester à la table, histoire de digérer toutes ces informations et savourer une belle portion du fameux milmyeon busanais fait d'un nid de nouilles au blé jaunes et moelleuses dans un bouillon de bœuf glacé épicé de sauce rouge et décoré d'allumettes de radis blanc et de concombre. »

« Alors c'est pour ça ? Pour une pauvre conne de Française fouille-merde à la recherche de ses origines, pour deux gamines allumeuses et délurées qui auraient détroussé père et mère ? Pour quatre dégénérés de misère qui pleurnichent d'avoir été maltraités quarante ans après les faits? C'est pour ça que tu vas mourir, Gangnam ? Vraiment ? »

« Du bout de ses doigts de pied meringués d'œufs en neige, Gangnam manipule le mitigeur pour réchauffer plus encore l'eau de son bain. Et voilà, qu'ils s'en démerdent à présent, tous autant qu'ils sont, flics, journalistes, mafieux, procureurs, juges, politiciens et même tous ces quidams avides de faits divers et qui ne leur ont jamais demandé le moindre compte. Il a ouvert les vannes à purin, qu'ils y pataugent, qu'ils s'en étranglent, qu'ils s'y noient, lui s'en fout maintenant, dans son bain parfumé. À nouveau, il se laisse glisser sous l'aérienne banquise de mousse, attentif à son cœur qui bat dans les échos de l'eau, quand le vibreur de son téléphone résonne comme une alerte sous-marine. »

Quatrième de couverture

Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d'un trafic humain géré et financé par l'État.

Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par la dictature et raflés pour présenter au monde une Corée étincelante lors des J.O. de Séoul en 1988.

Deux immenses scandales dont Gangnam va devoir affronter les séquelles, bien des années plus tard.

Pas seulement comme ex-flic et ex-mafieux, mais surtout comme survivant. C'est dire s'il va ajouter à sa férocité d'enquêteur déjà ingérable toute la rage et la détermination d'une victime.

Ceux qui ont été complices de ces atrocités inhumaines n'ont aucune clémence à attendre de lui.

Encore une fois, dans un pays qu'il aime, Manook pointe sa plume là où ça fait mal...

Auteur de trente romans et traduit en dix langues, Ian Manook a notamment signé la trilogie Yeruldelgger, récompensée par dix-sept prix des lecteurs, parmi lesquels le Grand Prix des lectrices de ELLE, le prix SNCF du polar et le prix Quais du Polar.

Éditions Flammarion,  avril 2026
478 pages

mercredi 22 avril 2026

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux ★★★★☆ de Judith Godrèche

Ce livre m’a bousculée. Il fait partie des livres qu'on ne lit pas forcément pour aimer, mais parce qu’ils sont nécessaires. Celui-ci en fait partie, vous l'imaginez bien. 
Je l’ai lu pour entendre. Pour rester, même quand c’est inconfortable.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence des faits, mais tout ce qui les entoure, le déni, l’habitude, l’impunité. Cette mécanique qui fait que l’on voit, que l’on sait, et que pourtant, rien ne bouge. Et ces mots « pour dire : j’ai existé ». Et que reprendre ses mots, c’est déjà reprendre une part de soi. 
Alors oui, lire ces pages, c’est accepter un inconfort.
Parce que derrière ce récit, il y a aussi cette réalité « pour se croire, encore faut-il être cru ».
Lire ce livre, c’est comprendre que ces récits ne parlent pas uniquement du passé, mais aussi de ce qui continue, aujourd’hui. 
Au milieu de tout cela, il y a un geste essentiel, celui d'écrire. Pour dire. Pour refuser l’effacement. « Mes mots m’appartiennent de nouveau. »
Et au moment où l’on débat encore de la prescription des violences faites aux enfants, de ce temps qui passe et empêche trop souvent la justice, ces pages résonnent autrement. Elles rappellent que ces histoires ne sont pas derrière nous.
Alors la suite nous appartient. Ce que l’on choisit de voir, d’entendre et de défendre.
Lire. Écouter. Ne plus détourner les yeux.

« Depuis ma prise de parole, il y a plus d'un an maintenant, j'identifie l'ennemi. J'arrive même à me voir à travers ses yeux.

Ce que je perçois : une sorte de sainte-nitouche cucul la praline justicière à deux balles, qui nous gonfle. Ce que j'entends : des sanglots dans la voix, encore, putain, des tremblements redondants d'université d'été en université d'été, une vieille jeune fille en pull Babar au Sénat, à l'Assemblée nationale, lunettes sur le nez aux Césars qui se croit le droit de nous regarder dans les yeux et de dire : « Tout le monde savait. » Une ancienne de tout, nouvelle de rien, égérie fanée, bannie on l'espère des Cahiers du cinéma, jamais célébrée cela va de soi, n'espère même pas, miss - à la Cinémathèque française, mademoiselle fait pitié, nous cause des soucis, les « demi-folles », et donc c'est sorti comme ça ? tout ne compte pas double au Monopoly de ton cerveau avarié, pas contente, la tarée ? va crever, ta potion magique puante de vérité vintage sur le dos.

Je comprends ceux qui me haïssent.
Mais c'est pour eux aussi que j'écris ce livre.

P.-S.
Debout devant le pupitre, un seul visage dans la salle m'importait, celui de ma fille, Tess. Pour la voir net, pouvoir ancrer mon regard en lieu sûr, les lunettes étaient indispensables. Me voici sur cet autel, le visage baigné de lumière artificielle, sublimée, portée au même rang que mes semblables, les acteurs nommés, remettants, sacrée, tout comme eux. En mettant un pied devant l'autre, sur des talons que je n'ai pas voulus trop hauts pour ne pas tomber, les 8 pages de mon discours à la main, écrit en très gros au cas où les lunettes défailliraient, j'ai juste le temps de penser : Quelque chose touche à sa fin. »

« Raconter cette histoire

Pour dire : « Il y a une histoire. J'ai existé. »
Écrire pour me convaincre.
Forcément, tout peut s'inventer, me direz-vous.
Alors, graver les images sur le papier, leur donner cette place, revendiquer cet aveu de faiblesse : le visage de l'enfance, sous tous ses angles, tout au long d'une vie,
et de ce livre, sous vos yeux.

Les hommes de mon enfance aimaient voler mes mots.
Aujourd'hui je donne les ordres, mes mots m'appartiennent de nouveau, eux et moi, nous partons en guerre.

J'assumerai les pleurs des petits garçons de 70 ans. »

« Qui de nous joue ?

Voler les mots, violer les corps.
À quel âge un homme comme lui commence-t-il à construire le personnage qui fera chavirer une enfant comme moi ? Et qui a décidé de cette rencontre ? Le destin ? »

« J'étais piégée. Parfois la seule chose à faire, me disais-je, est d'espérer qu'avec l'âge, les rencontres, tout changera. Je trouverai la force de revendiquer mes écrits, de ne pas laisser aux autres les appartements que je fuis, d'utiliser la justice quand tout n'est qu'abus de pouvoir.
Je me souviens, il y a des années de cela, d'avoir essayé de puiser du courage dans mes rencontres avec des femmes impressionnantes, dans l'affirmation de leur indépendance, mais aussi de ce que « l'on ne leur fait pas ». Elles vont me donner de la force, pensais-je. Je n'aurai plus rien à craindre de lui, celui qui me domine grâce à sa notoriété, sa fortune, sa popularité. Mais je ne pouvais rien leur prendre, à ces femmes, ces mères idéalisées. J'étais incapable de m'approprier leur liberté. Je continuais de me taire, agitée de sursauts que personne, jamais, ne remarquait. Qui est prêt à me dire ce qui est bien et mal ? pensais-je tout bas. Qui, parmi les grandes dames de ce monde, le nôtre, celui du cinéma, accepterait de porter la voix, haut et fort pour lui dire :

- COMPORTE-ΤΟΙ ΒΙΕΝ.

- Ou pour toi, ici-bas, tout est fini. »

« Un début cruel dans la vie peut lui donner d'étranges formes. Le cœur d'un enfant blessé peut diminuer tellement qu'il finit par être dur et grêlé comme un noyau de pêche. Mais il peut aussi enfler et s'alourdir, et devenir comme un poids intérieur impossible à supporter, car la moindre chose l'irrite et l'enflamme. »

« - Ben, t'es un pédocriminel, mec. Assume-le, mec. L'art, ça change rien. Les petites filles, on couche pas avec. Je suis désolée, mon pote.
- Et l'art, Judo ?
- Oui, l'art comme arme de prédation, je le retourne dans ta gueule.

La bourgeoise est vulgaire. Qu'on se le dise. »

« Vous et moi à l'instant

Cher-ère-s lecteur-ice-s,

Ce livre entre vos mains, qui sommes-nous ensemble ?
Ce livre entre vos mains, suis-je en train d'abuser de vous ?
Cette balade dans un jardin d'automne où les branches des arbres dansent machinalement, puis s'entrecroisent et se débattent...

Je vous mets dans la confidence sans votre accord. C'est un pouvoir, j'en conviens.

Si mes mots vous choquent, vous aussi ferez peut-être comme si de rien n'était. Car nous n'avons pas le choix, nous devons vivre nos vies. Colonne vertébrale alignée, une deux une deux, jambe droite jambe gauche, il est impossible de nier notre besoin de refouler. Ce n'est pas du cynisme, croyez-moi. Je comprendrais si, en refermant ce livre, vous décidiez de faire comme si vous ne l'aviez jamais lu. J'étais la première à jeter ce sort sur l'enfant que j'étais, sa réapparition ne tient qu'à un fil, je suis responsable de son effacement, après tout. J'apprends à ne plus m'en vouloir. Il en va de notre survie, ce n'est pas une blague, ça ne dure pas longtemps, des poumons, un cœur.

Alors, pardon, je vous impose mes confidences. »

« Depuis quelque temps, la parole se délie, l'image de nos pères idéalisés s'écorche, le pouvoir semble presque tanguer, serait-il possible que nous puissions regarder la vérité en face ? Prendre nos responsabilités ? Être les acteurs, les actrices d'un univers qui se remet en question ? »

« Ça ne ferait pas mal. Je vous promets. Juste une égratignure sur la carcasse de notre curieuse famille. C'est tellement rien, comparé à un coup de poing dans le nez. à une enfant prise d'assaut, comme une ville assiégée, par un adulte tout-puissant, sous le regard silencieux d'une équipe. À un réalisateur qui, tout en chuchotant, m'entraîne sur son lit sous prétexte de devoir comprendre qui je suis vraiment. C'est tellement rien, comparé à 45 prises, avec deux mains dégueulasses sur mes seins de 15 ans.

Le cinéma est fait de notre désir de vérité. Les films nous regardent autant que nous les regardons. Il est également fait de notre besoin d'humanité. Non ? Alors pourquoi ? Pourquoi accepter que cet art que nous aimons tant, cet art qui nous lie soit utilisé comme une couverture pour un trafic illicite de jeunes filles ?

Parce que vous savez que cette solitude, c'est la mienne, mais également celle de milliers d'autres dans notre société. Et elle est entre vos mains. Nous sommes sur le devant de la scène. À l'aube d'un jour nouveau. Nous pouvons décider que des hommes accusés de viol ne puissent pas faire la pluie et le beau temps dans le cinéma. Ça, ça donne le ton, comme on dit.

On ne peut pas ignorer la vérité parce qu'il ne s'agit pas de notre enfant, de notre fils, de notre fille. On ne peut pas être à un tel niveau d'impunité de déni et de privilège qui fait que la morale nous passe par-dessus e. Nous devons donner l'exemple. Nous aussi. la tête.

Ne croyez pas que je vous parle de mon passé, de mon passé qui ne passe pas. Mon passé, c'est aussi le présent des 2 000 personnes qui m'ont envoyé leurs témoignages en 4 jours. C'est aussi l'avenir de tous ceux qui n'ont pas encore eu la force de devenir leur propre témoin. Vous savez, pour se croire, encore faut-il être cru.

Le monde nous regarde, nous voyageons avec nos films, nous avons la chance d'être dans un pays où il paraît que la liberté existe. Alors, avec la même force morale que nous utilisons pour créer, ayons le courage de dire tout haut ce que nous savons tout bas. N'incarnons pas des héroïnes à l'écran pour nous retrouver cachées dans les bois dans la vraie vie, n'incarnons pas des héros révolutionnaires ou humanistes pour nous lever le matin en sachant qu'un réalisateur a abusé d'une jeune actrice, et ne rien dire.

Merci de m'avoir donné la possibilité de mettre ma cape ce soir et de vous envahir un peu.

Il faut se méfier des petites filles. Elles touchent le fond de la piscine, elles se cognent, elles se blessent, mais elles rebondissent. Les petites filles sont des punks qui reviennent déguisées en hamster. Et pour rêver à une possible révolution, elles aiment se repasser ce dialogue de Céline et Julie vont en bateau : Céline : Il était une fois.
Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
Céline : Il était que cette fois, ça ne se passera pas comme ça, pas comme les autres fois. »

« Mesdames et messieurs les députés, l'un de vous va s'emparer, dites-moi, du coût de la souffrance des enfants, de l'étendue des blessures des intermittentes du spectacle dont le corps n'est qu'un terrain de jeu pour les plus fortunés, ceux qui dans cette hiérarchie féodale marchent auréolés d'une impunité éternelle. Brisez la ronde, forcez-les à nous lâcher, à avoir peur des conséquences. Créez une commission d'enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité. »

« [...] Moi, qui ne vous enseignais qu'une heure hebdomadaire, mes collègues qui vous côtoyaient plusieurs heures par semaine, nous ne l'avons pas vu ... Les statistiques aujourd'hui révèlent qu'en moyenne trois enfants par classe seraient victimes de harcèlement, d'agression sexuelle ou sexiste, voire d'inceste. A côté de combien d'enfants, d'adolescents en souffrance sommes-nous passés, nous enseignants ? Qu'aurions-nous dû faire que nous n'avons pas fait...

J'ai découvert le long chemin qu'il vous a fallu parcourir pour arriver à porter la parole aujourd'hui, pour dénoncer ce que ma génération a toléré et/ou engendré. Merci d'avoir ce courage, merci de nous éclairer, merci de dénoncer ce que ces hommes de pouvoir font à l'abri de la création, merci de bousculer ce foutu patriarcat.

De tout cœur avec vous Madame Judith Godrèche,

Affectueuse pensée à Judith.

Michèle »

« En 2022, quand il a fallu expliquer les raisons pour lesquelles il était vital pour moi de réaliser cette série, j'écrivais, dans ma note d'intention : « Il y a des histoires qui se doivent d'être racontées. Celles qu'on invente, pour fuir, celles qu'on vole, pour sauver les autres. Un jour, la coquetterie du silence s'efface. Abruptement. Un jour, votre enfant n'est plus une enfant mais une jeune fille. Elle vit sa vie, comme vous avez vécu la vôtre, forte, déterminée. Et sa liberté, son insouciance, vous frappent. Mais ce qui vous frappe le plus est votre désir de la protéger. Ce jour-là, tout est dit. Une évidence. Il est temps de raconter, de protéger celles à venir, de braver la hantise des souvenirs. » »

« C'est ainsi que je parlais, dans ma note d'intention de ce film, de notre histoire, à nous toustes, victimes de violences sexuelles. Et si je la partage avec ma fille Tess, qui mène la danse au milieu de la foule, c'est pour que cette histoire ne se répète pas. Parce que nous ne pouvons plus taire le passé. »

« Les larmes ont traversé le couloir avec moi, pour se déposer sur cette chaise, face à la petite dînette.

Avant d'arriver ici, je ne connaissais rien de cette petite dînette, de ce grand ours, rien des règles et des usages du dépôt de plainte pour viol.

Et l'ours ignorait tout de mon existence.

Me voilà en sa présence, de nouveau, moi, l'enfant qui relit sa copie.

Après avoir fini de relire, je m'essuie les yeux du revers de la manche, une tache sombre se forme sur les mailles de mon pull bleu.

Puis je me lève

et je prends soin de remettre la salle en ordre avant de quitter les lieux. »

Quatrième de couverture

« Avant, il y avait l'enfance. Je le sais. »

Mais, Judith Godrèche, quelle enfant fut-elle?
Qui pour le dire ?
Que lui a-t-on fait ? Et surtout qu'en a-t-elle fait ?

JUDITH GODRÈCHE est actrice et réalisatrice. Elle a publié un premier roman, Point de côté, chez Flammarion (1995).

Éditions du Seuil,  janvier 2026
269 pages