Theodor Storm
C'est étrange comme sensation, mais en ouvrant "Amrum", j'ai eu l'impression de retrouver un livre ouvert il y a bien des années de cela.
À seize ans, j'ai eu la chance de séjourner sur cette petite île de la mer du Nord, alors que j'étais accueillie par une famille allemande. Je me souviens des balades à vélo au milieu des dunes, des goûters dans les salons de thé, des Strandkörbe où nous nous réfugiions pour échapper au vent. Je me souviens surtout de cette lumière et de cette impression d'être au bout du monde.
En ouvrant le roman de Hark Bohm, j'ai retrouvé cette île.
Mais ce n'était plus tout à fait la même.
Nous sommes au printemps 1945. Pour Nanning, dix ans, Amrum reste un terrain de jeux où l'on pêche, où l'on parcourt les prés-salés, où l'on écoute les oiseaux et où le vent rythme les journées. Pourtant, derrière cette beauté sauvage, le monde vacille.
Ce roman raconte la guerre depuis le regard d'un enfant allemand. Un enfant qui aime son père, qui récite les slogans appris avec sérieux, qui croit encore aux adultes ; avant de découvrir peu à peu que ceux qu'il admire ne sont peut-être pas du bon côté de l'Histoire.
Cette prise de conscience est bouleversante, précisément parce qu'elle ne passe jamais par de grands discours.
Elle avance à pas d'enfant.
Comme souvent dans mes lectures 🍃☺️, la nature occupe une grande place dans cette lecture.
Elle respire, elle chante, elle console. Les oiseaux, les dunes, les prés-salés, l'estran, le vent omniprésent, tout semble rappeler qu'au-delà de la folie des hommes, le monde continue de vivre.
« Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés [...]. Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
On y entend toute la nostalgie d'une enfance qui voudrait rester du côté des marées, des oiseaux et des herbes hautes, alors que l'Histoire la rappelle sans cesse.
Et quel bonheur de retrouver, au fil des pages, les paysages qui m'avaient tant émerveillée autrefois. Les dunes balayées par le vent, la mer des Wadden, les oiseaux innombrables. J'avais parfois l'impression de marcher à nouveau sur cette île.
Amrum est un roman d'apprentissage, mais aussi un roman de mémoire. Il rappelle avec beaucoup de délicatesse que l'Histoire n'est jamais faite uniquement de héros ou de bourreaux. Elle est aussi traversée par des enfants qui grandissent au milieu des certitudes des adultes et qui doivent, un jour, apprendre à penser par eux-mêmes.
J'ai refermé ce livre avec une émotion toute particulière.
Comme on quitte un lieu que l'on a profondément aimé.
Et avec l'envie, plus vive encore, de retourner un jour à Amrum, écouter le vent raconter ce que les hommes, parfois, préfèrent oublier.
Deuxième lecture sélectionnée pour le challenge #laouviventleslivres du mois de juillet, dédié aux îles et archipels.
En exergue
« Sur la plage ondoient les herbes hautes. »
Theodor Storm
Incipit
« Bientôt la nuit se retirerait dans les ombres qui s'étiraient au creux des dunes. La première lueur du jour poindrait d'abord sur la ligne d'horizon orientale, à peine perceptible, tel un vague pressentiment. Pour l'heure, les dunes reposaient dans le froid et l'obscurité, encore intouchées par le jour naissant.
Les ailes déployées, le goéland argenté planait sans peine au-dessus du paysage vallonné recouvert de lichen, de mousse et de bruyère qui précédait les dunes. Déchirant le silence, retentirent soudain de nulle part les trilles des huîtriers qui s'élevaient dans les airs. La voix d'alto plaintive d'un courlis, charriée par le vent des prés-salés, se mêla bientôt à eux. Le goéland se laissa porter en haut d'une dune. Ses cris stridents se joignirent au chœur des oiseaux aux voix toujours changeantes. Il s'éleva légèrement au-dessus des gerbes d'oyat ondulant dans le vent d'ouest sur la crête des dunes.
Au gré du déferlement des vagues, le vent, bruit de fond omniprésent de l'île, fixait rythme et accord au-delà du basculement des marées, de l'alternance du jour et de la nuit. »
« Tante Ena but une grande rasade. Elle souriait jusqu'aux oreilles en faisant passer la bouteille.
Dans sa cachette, Nanning ressentit les émotions les plus contradictoires, soufflées en tous sens comme des feuilles mortes à la fin de l'automne. Il trouvait indécent qu'ils célèbrent joyeusement la mort du Führer, cela devait être puni. Mais, en même temps, il brûlait d'envie de participer à leur liesse. Il avait la désagréable impression de passer à côté de quelque chose de bien. Comme si, en raison d'un rassem-blement avec les Pimpfe, Nanning n'avait pas pu se joindre à Hermann auquel son grand-père apprenait à forger une faux. Il serra les dents.
La musique s'interrompit, et un speaker fit une annonce en anglais. Dans le jardin, chacun tendit l'oreille. La radio diffusa ensuite un hymne entonné par un chœur. Tante Ena, Hermann et les trois hommes, la main sur le cœur, se mirent à chanter en anglais.
- Traîtres, siffla Nanning entre ses dents.
Après un dernier regard par-dessus son épaule, il s'éclipsa discrètement. »
« - Disparais. Rentre vite chez toi. Dis à ta mère de brûler ses dossiers. Maintenant, murmura-t-il en poussant Nanning, Vas-y !
Sans comprendre, Nanning se mit en mouvement comme un automate. Oncle Jessen faisait des gestes de la main comme pour chasser un chat errant. Nanning, bouche bée, scrutait les environs à chaque pas. Son oncle le suivait des yeux avec inquiétude.
Ce n'était pas l'oncle Jessen que Nanning connaissait.
Le responsable du Parti, national-socialiste « pur et dur », comme disait sa mère avec un sourire satisfait. L'oncle Jessen qui accueillait toujours avec enthousiasme le salut nazi de son neveu chaque fois qu'ils se croisaient. Ce même oncle qui lui disait, la voix vibrante d'émotion, que désormais l'avenir du Reich était entre de bonnes mains et qu'il pouvait mourir tranquille. La plupart du temps, après ces envolées sentimentales, il reprenait une posture militaire et interrogeait Nanning avec sévérité.
- Quelles sont les devises de la Jeunesse allemande ?
Nanning récitait par cœur sa leçon : les jeunes Allemands étaient durs, silencieux et loyaux, des camarades. Leur qualité première était l'honneur. Alors Oncle Jessen ne pouvait cacher son enchantement. La gorge serrée, il réclamait ensuite les paroles du « Horst-Wessel-Lied ». Et quand Nanning déclamait le chant, l'oncle l'accompagnait, la larme à l'œil. Mais tout cela avait volé en éclats, comme si la bombe larguée sur la Villa Klara avait atteint Oncle Jessen.
Lorsque Nanning atteignit la lisière du bois et se trouva à découvert, il se sentit vulnérable et livré à lui-même. Il se retourna pour scruter les alentours. Tout semblait exactement comme avant. Puis il se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Pas le moindre souffle d'air. Pas un seul chant d'oiseau.
Il courut chez lui aussi vite que ses jambes purent le porter. »
« Le marais, de part et d'autre du chemin, était constellé de fleurs aux tons bleus, violets, roses et jaunes, sur un vert bien gras. A cette vue, Nanning enviait presque le sort des bovins. Ils doivent avoir une vie insouciante, pensa-t-il en voyant un troupeau en train de brouter. Garder la tête baissée toute la sainte journée, la bouche et l'esprit occupés uniquement par l'herbe verte. Ne pas avoir à s'inquiéter des guerres, des partis, du Reichsmark, du dollar ou de la monnaie d'Amrum. Ne pas se soucier de savoir si telle ou telle personne était américaine, allemande, originaire d'Amrum ou de Sylt, frisonne, danoise ou germaine.
Nanning cueillait des campanules. Elles lui paraissaient étonnamment bleues cette année, et en cet après-midi resplendissant, ce bleu donnait l'impression que quelqu'un avait découpé des bouts de ciel en forme de parapluie, là où flottaient des taches nuageuses éparses, pour les répandre sur les prés.
Du concert polyphonique tout autour de Nanning se détacha un solo aigu d'abord nasillard, comme pour s'échauffer, puis de plus en plus assuré. Nanning scruta le bleu du ciel, se protégeant les yeux du soleil de mai, puis il le vit juste au-dessus de lui : un pipit farlouse. Il fondait en piqué, sans interrompre son chant, et descendit si bas que Nanning aurait pu le toucher en tendant la main. Puis l'oiseau reprit de l'altitude et se laissa chuter de nouveau avant de disparaître dans la bruyère. »
« En chemin vers la pointe nord d'Amrum, vers l'Odde, Nanning fut accompagné par un groupe de bécasseaux sanderling. Comme lui, ils se tenaient sur la laisse de mer. Ils picoraient le sable dans son sillage et fouillaient le varech échoué sur la plage, en quête de nourriture. Les rafales venues du large, qui soufflaient de l'autre côté des dunes écrêtées sur sa gauche, aspergeaient Nanning d'une pluie de grains de sable scintillants. Les cris d'une colonie de goélands bruns, semblables à des miaulements, s'élevèrent depuis les dunes.
Dès que Nanning eut dépassé la dernière dune, il dut lutter contre le vent qui balayait la pointe nord de l'île sans rencontrer le moindre obstacle, charriant des nuages de sable. Il arracha une tige de chiendent des sables à un buisson poussant tout près de lui, et se mit à la mâchouiller distraitement. Devant lui, une volée de sternes naines s'était installée sur les galets au bout de l'île, là où commençait l'estran. Les petits oiseaux qui nichaient là-bas poussaient des cris d'alerte perçants et agitaient nerveusement les ailes. Nanning leur cria qu'ils pouvaient être sans crainte; il n'était pas ici pour voler leurs œufs. Il voulait seulement se rendre sur la fine bande de terre qui se trouvait de l'autre côté de l'estran gris et des veines des chenaux de marée luisant au soleil : l'ile de Föhr.
Juste derrière l'Odde, Nanning s'engagea dans le premier chenal peu profond. L'eau lui arrivait aux genoux. Il s'arrêta au milieu du large chenal quand un petit crabe pinça son talon nu. Il le chassa en agitant la jambe. Puis, les mains en visière, il regarda devant lui en plissant les yeux. Le chenal devenait à la fois plus étroit mais aussi nettement plus profond. Avec ce vent, cela l'inquiétait, mais il décida de prendre le risque. Au loin, à hauteur des prés-salés aux portes de Norddorf, il aperçut quelques silhouettes. Sans doute des gens qui ramassaient des moules dans l'estran.
Arrivé au deuxième chenal, il retira son pantalon. Personne à l'horizon, il était le seul promeneur de l'estran. C'était précisément pour cette raison que Nanning aimait aller y marcher. Là, il lui semblait être seul face au monde. Pourtant, le sol sous ses pieds grouillait de vie. De petites puces de sable en quête de nourriture sortaient de leur galerie et agitaient leurs longues antennes, de minuscules hydrobies saumâtres allaient et venaient, des moules dispersées en grappes éparses ou rassemblées par bancs entiers s'étalaient le long des chenaux. Le sable était constellé des petits tas laissés par les arénicoles. Au-dessus de lui, des nuées d'oiseaux sillonnaient le ciel de l'estran, leur pays de cocagne. Goélands bruns, sternes, huîtriers, goélands argentés, bécasseaux variables, courlis et tant d'autres. Nanning adorait cet endroit. Bien entendu, il connaissait les dangers de la marée. Les mises en garde de Tante Ena, de sa mère et de Papi Arjan n'avaient pas manqué.
Il brandit son pantalon à bout de bras et s'enfonça lentement dans le chenal. Le courant froid qui se pressait contre ses jambes par saccades et le fond glissant rendaient la traversée de l'estran laborieuse. Il fallait avancer doucement, à pas prudents. Au point le plus profond du chenal, l'eau lui arrivait au nombril. Dans un premier temps, Nanning eut le souffle coupé, puis son corps s'habitua à l'eau froide. Il crut sentir une anguille curieuse effleurer ses jambes, mais ne se risqua pas à regarder de plus près. La marée n'attendait personne, et Nanning espérait être de retour à temps sur Amrum.
Après avoir traversé le chenal, il prit le temps de sécher au vent ses jambes grelottantes avant de remettre son pantalon.
La surface de l'estran ne tarda pas à changer devant lui. Les amas de sable en forme de vagues, comme légèrement rehaussés d'encre, s'aplanissaient en une étendue de vase luisante. Nanning obliqua pour accéder à l'île un peu plus au nord. La vasière trompeuse lui aspirait goulûment les chevilles et les tirait en un rien de temps jusqu'aux genoux.
Sans personne alentour pour lui venir en aide, s'il se faisait happer, il ne lui resterait plus qu'à prier en assistant à l'inexorable montée des eaux.
Une fois qu'il eut contourné la vasière, il ne lui restait qu'à marcher droit vers la mer sur quelques kilomètres.
Cela faisait du bien de sentir de nouveau du sable sous ses pieds. De là, il n'était qu'à un saut de puce de l'île d'Oldsum. Ayant atteint la côte, les jambes courbaturées par le chemin parcouru, Nanning s'autorisa à s'allonger cinq minutes dans l'herbe grasse de Föhr. »
« Et si un universitaire ne pouvait pas trouver sa place sur cette île, alors il ne tenait pas à poursuivre ses études. Nanning savait seulement que les universitaires étaient des gens qui, forts de leurs recherches, écrivaient des livres. Il repensa à son père qui avait crié à sa mère depuis la Jeep qu'elle devait envoyer Nanning au lycée quoi qu'il arrive. Et si sa mère se trompait ? Et si son père était réellement un criminel ? Devait-il encore l'écouter ? Non, décidément, il ne tenait pas à devenir un universitaire. Il voulait aider Tessa aux champs pour subvenir aux besoins des siens. Il voulait attraper des lapins avec Hermann et pêcher dans les lagunes. Parcourir les prés-salés avec son copain et effrayer des vanneaux. Tirer des arénicoles de l'estran et chercher du bois flotté dans la laisse de mer.
Nanning aurait voulu se laisser tomber lourdement, ici et maintenant, pour ne plus se relever. S'abandonner aux caprices du ciel. »
« Le garçon gravit les marches à toute vitesse et arriva le premier au sommet avec son oncle. Il fut aussitôt frappé par les puissants effluves iodés, comme si l'air de là-haut était plus chargé en sel que celui d'en bas, saturé d'autres odeurs. Il est vrai qu'il y avait une nette différence, reconnut Nanning, entre le fait de se tenir sur la plus haute dune de l'île, les orteils dans le sable, et sur une hampe artificielle, relativement étroite, qui dominait les environs de toute sa verticalité. Ce n'était pas le vertige qu'il ressentait, car il trouvait exaltant de voir le monde de si haut, comme si, à cette altitude, il avait accès aux vérités les plus profondes, celles qui restaient insaisissables au niveau de la mer. Il suffisait de voir la ligne où ciel et mer se confondaient, ou, de l'autre côté de la plateforme, la mer des Wadden et les points sombres que formaient les îles Halligen pour comprendre comment toutes choses ici-bas étaient liées. Alors seulement d'autres choses dans le monde semblaient trouver leur place dans la bonne perspective. »
Quatrième de couverture
Printemps 1945. Sur l'île d'Amrum, en mer du Nord, la guerre semble lointaine malgré les bombardiers qui sillonnent le ciel. Du haut de ses dix ans, Nanning n'a qu'une vague idée des orages d'acier que brave son père sur le continent. Les contours de son monde se résument aux dunes, aux prés-salés et aux vastes étendues de bruyère.
Mais l'île, privée de ravitaillement, est minée par les tensions et sa petite communauté divisée par la guerre. Jour après jour, Nanning lutte pour subvenir aux besoins de sa famille. Il chasse, pêche et troque, affrontant un quotidien toujours plus rude. Alors que la défaite du Reich devient inévitable, il découvre à ses dépens que les siens ne sont pas du bon côté de l'Histoire.
Porté par la beauté sauvage d'Amrum, ce roman d'apprentissage résonne comme un hymne aux paradis perdus.
Né à Hambourg en 1939, Hark Bohm a passé son enfance sur l'île d'Amrum. Il est l'une des figures incontournables du nouveau cinéma allemand. Son œuvre cinématographique a été récompensée dans son ensemble par le Prix du cinéma allemand. Il s'est éteint en novembre 2025, après avoir publié ce premier roman lumineux, porté à l'écran par Fatih Akin.
Sortie au cinéma le 24 décembre 2025
« Dans ce roman magistral, les descriptions de la nature sont autant d'allégories de la cruauté de la guerre. »
Die Zeit
Éditions Paulsen, collection La Grande Ourse, janvier 2025
278 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain


