samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025

vendredi 22 mai 2026

Rêver debout ★★★★★ de Lydie Salvayre

Quelle impressionnante réhabilitation de Don Quichotte !
Dans Rêver debout, Lydie Salvayre adresse quinze lettres à Cervantes et transforme son chevalier errant en figure brûlante de liberté, d'utopie et de résistance.
Ici, Don Quichotte n'est plus ce fou ridicule attaquant des moulins à vent. Il devient celui qui « voit plus. Il voit grand. Il voit autrement. ». Celui qui refuse de se résigner à une réalité injuste, étriquée, désenchantée.
J'ai adoré la façon dont Salvayre fait dialoguer le XVIIe siècle avec notre époque, la violence sociale, les pouvoirs autoritaires, les inégalités, la marchandisation de tout, les discours politiques démagogiques, les nouvelles formes de conformisme et de censure. À travers Don Quichotte, c'est finalement de nous qu'elle parle.
Et quelle langue ! Une écriture foisonnante, ironique, érudite, mordante, traversée d'élans magnifiques. Excessive parfois, mais volontairement excessive. Un texte incandescent qui célèbre la littérature libre, indocile, capable de réveiller les consciences et de fissurer les évidences.
En refermant ce livre, impossible de voir Don Quichotte de la même manière. Il n'est plus ce fou pathétique mais un homme qui rêve debout !
Et peut-être, comme le suggère Lydie Salvayre, avons-nous aujourd’hui plus que jamais besoin de ces « Don Quichotte minuscules » qui continuent malgré tout à défendre la dignité, la beauté et le courage de dire non.

Lu, puis découvert en comédie musicale, voilà maintenant que j’ai très envie de voir l'adaptation de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault à La Seine Musicale en 2027 !
« On continue, en effet, à raconter aux enfants que cet original prenait de simples moulins à vent pour des géants redoutables, et les enfants de s'esclaffer. C'est d'ailleurs le seul épisode du livre que les professeurs commentent à leur adresse et le seul, souvent, que les adultes retiennent et qui les dispense de l'entièreté du roman. »

En exergue 
« Tout rêve est une lutte. »
Victor Hugo,
Le Promontoire du songe 

« Un autre reproche, à l'instant, me monte aux lèvres. Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu'il ne s'accommode pas de ce qu'on appelle, pour aller vite, la réalité ?
Est-il insensé de s'insurger contre cette plate, cette pauvre, cette piteuse réalité ou qui se donne pour telle, et de lui préférer celle que l'on porte en soi, tellement plus vaste et désirable.
Ne pensez-vous pas que la réalité que nous appréhendons par nos yeux intérieurs, depuis nos forêts intimes, depuis nos Indes enchantées, depuis nos îles Bienheureuses et nos jardins du souvenir, ne pensez-vous pas que cette réalité-là donne à l'autre (celle dont les consensus déterminent la forme) une couleur et une saveur rares ?
Ne vous méprenez pas, Monsieur, sur le sens de mes mots. Je ne dis pas que don Quichotte cherche à imposer une illusion spécieuse en lieu et place de la réalité, comme quelques lecteurs distraits l'ont parfois avancé. Ou, pour l'exprimer autrement, que le Quichotte substitue sa petite vision subjective à une autre prétendument objective et affreusement rectangulaire.
Je dis, Monsieur, que le Quichotte perçoit parfaitement la réalité, mais qu'il la perçoit depuis ce que Victor Hugo appelle le promontoire du songe. Et depuis ce promontoire qui le porte aux confins du visible, la réalité qu'il découvre acquiert soudain une autre dimension. Elle se transmue, s'élargit, se déploie, s'exorbite et prend parfois des aspects fantastiques. »

« Il voit plus. Il voit grand. Il voit autrement.
Il voit tout ce qui, à la réalité, fait défaut.
Il voit, cher Monsieur, en poète, et jette sur le monde un œil très différent de celui du bovin.
Il voit l'inapparent, l'inimaginable. Il voit dans le normal l'anormal avec une acuité rare.
Il perçoit tout en nouveauté, et peut ainsi saisir l'étrangeté de certains objets que nos habitudes ont rendus familiers, découvrir un aspect inouï aux formes les plus bêtes, articuler entre elles les rapprochements les plus surprenants, ressentir proches de son cœur les plus inatteignables, très éloignées de lui celles à portée de main, et éprouver devant le monde ce sentiment d'étrangeté qui parfois nous assaille mais que nos routines écrasent à grands coups de talon.
Depuis le promontoire de ses songes où une tout autre lumière vient nimber les choses et les hommes, sa vision corrige en quelque sorte la myopie dont nous sommes atteints lorsque nous les voyons uniquement éclairés par notre froide et sèche raison. »

« Auriez-vous oublié que l'utopie est l'un des meilleurs adjuvants de la vie ? [...] 
Et que les utopies les plus folles sont vouées à se réaliser un jour ou l'autre ? Toute l'Histoire, cher Monsieur, nous l'apprend.»

« Moi ce que je crains, Monsieur, c'est que la carence en utopie de ceux qui nous gouvernent et qui se veulent réalistes, ne nous accule au pire si aucun nouveau don Quichotte ne déboule dans le paysage. »

« Comme il est naturel que nous soyons aujourd'hui déboussolés par les innovations technologiques dont on nous accable et que nous sommes loin de maîtriser, je parle d'expérience. C'est cette vitesse à laquelle le monde évolue et nous largue, aujourd'hui comme hier, c'est cette résistance qu'à tort ou à raison ces évolutions trop rapides éveillent en nous, que le Quichotte vient ainsi interroger à sa façon.
Je crois savoir, de plus, que les auteurs de romans de chevalerie que votre Quichotte admirait étaient si occupés à louer les vertus de leurs champions incomparables qu'ils négligeaient d'être précis quant aux géants qu'ils affrontaient. Ceux-ci étaient-ils ailés ? d'humeur agressive ? en lutte avec les dieux ? rivaux avec les hommes ?
Je disais donc que vous ne manquez jamais une occasion de rendre votre Quichotte grotesque et de le taxer de fou quand d'autres simplement l'appelleraient poète, philosophe ou génie. »

« Ressentant son courage comme une injure personnelle, ils le désarçonnent avec un zèle consommé, le flanquent à terre, le battent comme plâtre, font pleuvoir sur lui une pluie de cailloux, le dépouillent carrément de ses chausses le laissant le cul nu (vous le faites apparaître plusieurs fois, au cours de votre roman, dans son plus simple appareil, et je préfère m'abstenir, cher Monsieur, quant à l'interprétation d'une telle obsession par crainte de vous désobliger), puis détalent toutes affaires cessantes.
Alors cette question douloureuse, Monsieur, cette question qui depuis longtemps me taraude :
Pourquoi les gestes qui ont quelque noblesse appellent-ils autant de haine ?
Les médiocres sont-ils à ce point pusillanimes qu'ils ne pardonnent pas à ceux qui agissent avec élévation ?
Les punissent-ils d'avoir un comportement dont la hauteur ne révèle que mieux leur propre petitesse et leur obtuse mesquinerie ?
Les détestent-ils d'être ce qu'ils ne seront jamais ?
Pensent-ils qu'un acte généreux est le symptôme d'une âme molle, la preuve d'une nature peu virile, délicate, romantique, lettrée, encline à l'irréalité, d'une nature féminine en somme, d'où les orages de coups qui, logiquement, s'ensuivent ?
Ou tiennent-ils leur propre indignité pour une supériorité indiscutable ? Posture relativement courante sous nos climats et qui se manifeste avec une rare vigueur au moment de nos élections présidentielles. Vous ignorez ce que sont des élections présidentielles ? Un concours de promesses, cher Monsieur, organisé pour donner l'illusion au peuple qu'il peut choisir son roi. Le fait est que ces misérables - je parle des galériens qui ont tabassé le Quichotte pour se venger de leur fai-blesse - reproduisent ainsi, sans en être conscients, le rapport de domination inscrit au plus profond d'eux-mêmes et dont ils sont cependant les victimes. Ce rapport étant le seul qu'ils n'ont jamais connu, il leur paraît aussi incontestable que les lois de la nature et ils ne désirent rien tant que le perpétuer (avec parfois une férocité proportionnelle au degré de servitude). Tel est le terrible constat que vous faites.
Puis-je vous dire, Monsieur, que quatre siècles après, les choses ont fort peu évolué, même si elles ont pris des formes plus insidieuses et plus suaves en apparence, d'autant plus suaves qu'elles sont à présent presque assurées de gagner, je veux dire, de nous conduire au désastre.
L'on voit, en effet, chaque jour les populations les plus démunies apporter leur soutien à des pouvoirs autoritaires qui, en les inondant de fables démagogiques et de discours conçus pour attiser les peurs, les abusent à leur propre avantage et les amènent à réclamer ce qui les subordonne et qui les chosifie.
Persuadés que les âmes se pétrissent comme le pain et qu'on peut leur faire accroire n'importe quel bobard, ils font passer leurs décrets, poussés à un degré rare de dégueulasserie, pour de la politique.
Reviens mon Quichotte !
Reviens vite avant qu'il ne soit trop tard. »

« Le rêve, on le sait depuis Sigmund Freud - un autre inconnu de vous, bien évidemment, mais supportez je vous prie de ne pas tout connaître, le rêve contourne astucieusement la censure, c'est là toute son intelligence.
Le rêve est inemployable, oiseux et aussi inutile que les lis des champs, c'est là toute sa beauté.
Le rêve, comme l'amour, nous demeure un mystère quelles que soient les décortications auxquelles sur lui on se livre, c'est en cela qu'il est fécond pour l'art.
Le rêve coule en nous telle une source occulte qui bonifie nos sols sans que nul en surface devine la cause d'un tel foisonnement.
Le Quichotte va greffer son rêve libre, inutile, mystérieux et fluidique sur une réalité concrète, brutale, exiguë, parfaitement calibrée, et très souvent détestable.
Il va ainsi faire le pari d'élargir la réalité aux dimen-sions de son rêve, quitte à un peu abîmer ce dernier, à un peu le plomber, à un peu le ternir. À le trivialiser. Il va rêver debout.
Il va s'efforcer en somme de réaliser ce vers quoi nous essayons tous plus ou moins d'aller : hybrider, ajuster, ou tout au moins tenter de nouer ensemble le rêve et la réalité. »

« Depuis longtemps la vie de l'âme est jugée supérieure à la vie du corps. Pour preuve: l'expression française « aller du corps » qui signifie chier. »

« Rien ne l'échaude ni ne le décourage, et sa détermination ne faiblit pas d'un millimètre.
Des rustres l'ont mis à terre ? Notre Quichotte, bien que moulu et tout en sang, se relève, souillé de boue et quelque peu sonné, rassemble son hétéroclite attirail, et dans un cliquetis de casseroles (c'est moi qui le dis), enfourche péniblement son canasson.
Si cruellement endolori qu'il soit, il repart au combat avec ce qui lui reste de forces, inébranlable et fidèle au pacte intérieur qu'il a passé avec lui-même, avec cette exigence insensée qui est incompréhensible aux autres, cette exigence regardée par les autres comme une forme de démence, et cependant sans laquelle la vie à ses yeux ne vaudrait rien. Si cette exigence-là n'habitait pas certains, y aurait-il des artistes, Monsieur ? Y aurait-il des poètes ? Y aurait-il des inventeurs de génie ? Y aurait-il des chefs-d'œuvre immortels ? Le Greco, votre contemporain, aurait-il peint Le Martyre de saint Maurice ? Et vous-même auriez-vous écrit Don Quichotte de la Manche ? Je m'emballe, Monsieur, j'ai une certaine propension à m'emballer.
Il repart au combat, disais-je, avec la dernière énergie, parce que combattre, assure-t-il, le repose, mais surtout parce qu'il se sent requis par la volonté impérieuse d'améliorer le monde, une volonté que rien ni personne ne saurait infléchir. 
Et si son corps est meurtri, son âme, elle, dres-sée contre toute défaite et contre toute résignation, demeure droite comme une lame. Il peut alors se déclarer à lui-même avec une satisfaction légitime : S'il n'a pu accomplir de grandes choses, il est mort de les avoir entreprises.
Le Quichotte ne rend jamais les armes, car seule la mort peut éteindre la passion qui le brûle. Que cette posture paraisse exagérée, grandiloquente et irréaliste à ceux qui jamais ne connaîtront ce feu, je le comprends. Mais à ces timorés, à ces âmes frileuses, je dis ma très sincère compassion. »

« [...] ce courage qui se situe à mi-chemin de ces deux extrêmes du vice que sont la couardise et la témérité (ce sont ses mots) ; ce courage qui est toujours un saut dans le vide et toujours un commencement, nous dit Jankélévitch ; qui est toujours un pari à pile ou face, dit encore ce dernier ; ce courage qui ne regarde ni à gauche, ni à droite, ni derrière, mais qui fait face dans l'instant, sans biaiser, ni reculer, ni faire des périphrases, et risque le tout pour le tout de la vie ; ce courage sans lequel les autres vertus ne seraient que fumées, sans lequel les autres vertus ne pourraient qu'avorter ou rester impuissantes (que vaudrait le sens de la justice du Quichotte sans son courage de le traduire en actes ?) ; ce courage qui est la condition même de la liberté, qui est le geste même de la liberté.
D'où ces aphorismes que je vous propose car ils sonnent donquichottesquement à mes oreilles et ne devraient pas, je crois, vous déplaire :
Le premier : Pas de littérature sans liberté.
Le deuxième : Pas de liberté sans courage.
Et ce troisième qui découle des deux autres: Pas d'écrivains sans courage. De cela, cher Monsieur, je suis sûre. C'est même l'une des rares choses en ce monde dont je sois vraiment sûre. »

« Anar jusqu'à la moelle.
On n'usait pas, je sais, de ce vocable à votre époque et, à la nôtre, on en use souvent avec un certain mépris. La chose que par ce mot je cherche à signifier, c'est que le Quichotte n'est nullement impressionné par ceux qui représentent ces autorités temporelles, ceux qui les servent en aveugles et qui en portent l'uniforme: les bedeaux, archevêques, diacres, chanoines, archers de la Santa Hermandad et toute la curaille espagnole. Comment peut-on être impressionné par un costume ? Un costume, ça se jette, que je sache.
Et une fois jeté, qui peut distinguer le sage du dément ou le riche du pauvre ?
" Il en va dans la comédie de ce monde (comme au théâtre), où les uns font les empereurs, d'autres les pontifes... Mais quand arrive la fin de la représentation, c'est-à-dire lorsque la vie s'achève, la mort leur enlève ces costumes qui les différenciaient les uns des autres, et ils se retrouvent tous égaux dans la tombe." C'est le Quichotte qui parle. »

« S'il échoue, c'est parce que ses armes, qu'il met au service de la justice, ne peuvent dans un tel combat vaincre par leur seul pouvoir. Si la force est parfois le complément nécessaire pour que le droit soit respecté contre la violence aveugle, la force ne peut livrer, au nom de ce droit, des assauts assassins, forcer des âmes réfractaires et leur imposer à coups de sabre le meilleur des mondes donquichottiens sans commettre une injustice pire. »

« Faudrait-il lui préférer, Monsieur, ceux-là que ne brûle aucun feu ?
Faudrait-il lui préférer les tièdes ou les apathiques soumis comme des larves et dont le seul souci est de ne pas faire de vagues ?
Faudrait-il lui préférer les muets et les lâches qui ferment pudiquement les yeux devant tout ce qui les emmerde ?
« On gémit, on se tait, on soupe, on oublie. » »

« Ce matin, cher Monsieur, une question me brûle les lèvres : ce goût profond pour la liberté et la justice et cette hostilité que don Quichotte manifeste à l'endroit du pouvoir ne seraient-ils pas, incidemment, les vôtres ?
Excusez-moi de mettre les pieds dans le plat, mais il me semble que votre chevalier a, comme on dit, bon dos.
J'ai en effet le sentiment que vous lui faites endosser tout ce que vous ne pouvez formuler ouvertement ; et que vous l'amenez adroitement à dire à votre place vos quatre vérités à savoir que cette fin de siècle et ce début d'un autre sont, pour le moins, calami-teux; que l'Église catholique, apostolique et romaine est méchante autant qu'omnipotente, et ses polices mêmement; que la paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse y triomphent chaque jour ; que tous les gentilshommes ne sont pas dignes de leur titre, à la différence de qui vous savez; et qu'ils prétendent ser. vir le roi en se curant les ongles, autrement dit sans qu'il leur en coûte rien.
Vous le faites, Monsieur, aller droit vers tout ce qui, dans le royaume d'Espagne, répugne ou interroge, vers tout ce que, je le suppose, votre conscience réprouve sans pouvoir l'énoncer, et que vous l'induisez à révéler le plus innocemment du monde.
Vous allez jusqu'à lui faire porter ce rêve inouï d'une égalité entre les hommes, une égalité non pas, évidemment, telle qu'elle s'écrit aujourd'hui dans nos textes de loi, mais au sens d'une harmonie, d'un équilibre, d'une entente.
"Car on peut dire de la chevalerie errante comme de l'amour, qu'elle nous rend tous égaux", affirme texto le Quichotte.
Le Quichotte, en effet, se fout complètement des titres, cotes, coteries et autres fictions sociales si étrangères à son esprit de justice et à sa profonde bonté. Elles ne sont pour lui que foutaises. Et notre chevalier errant a bien d'autres lions à fouetter !
Tous les êtres à ses yeux sont dignes de respect, quels que soient leur legs, leur origine et leur degré dans l'échelle sociale. Chacun, affirme-t-il, est le fils de ses œuvres, et qu'importent les lignages. Si le sang s'hérite, la vertu s'acquiert. Et la vertu vaut cent fois plus que le sang (ce sont ses propres mots). Idem pour les femmes. 
Lorsqu'il déclare à Sancho qu'il se sent toujours prêt à défendre leur honneur, il tient à préciser : "quelles qu'elles soient". Qu'elles soient putains, paysannes ou princesses, il porte à leur endroit un regard libre de préjugés. Du reste, il confond continûment les unes avec les autres et déploie envers toutes, je dis bien envers toutes, les manières les plus exquises.
Votre Quichotte est si étranger, disais-je, aux catégories sociales et aux frontières infranchissables qui les séparent, si innocent devant ces choses et si candide, qu'il ne lui vient pas à l'esprit de condescendre à parler peuple au peuple, quitte à n'être pas entendu de lui. Je pense à Maritorne et à l'épouse de l'aubergiste qui ne décodent pas plus son langage que s'il leur parlait grec, ce qui les fait doucement rigoler et se donner du coude. Je pense aux laboureurs ébahis auxquels il s'adresse en vers émaillés des plus rares épi-thètes; et à ces trois paysannes (dont l'une est censée être Dulcinée) qui l'envoient paître sans façons parce qu'elles ne comprennent rien à des paroles qu'elles n'ont entendues nulle part et qu'elles n'entendront jamais plus, pas plus qu'aux simagrées auxquelles, devant elles, il se livre, en digne représentant de la chevalerie errante.
Moi, Monsieur, c'est la langue des traders qui me reste inaudible.
Vous souhaitez que je vous traduise le mot de traders ? Il désigne des personnes addictes à la pornographie financière. Vous ignorez ce qu'est la pornographie financière ? Continuez, cher Monsieur. Continuez. Le Quichotte, disais-je, parle à tous la même langue superbe, et n'en use jamais comme moyen d'intimider ceux qui ne sont dotés ni de son vocabulaire ni de sa culture.
Son souhait d'un monde meilleur, il n'en fait pas un slogan pour séduire les foules ; il ne le corne pas sur les toits ainsi que le font avec fatuité les menteurs professionnels de la politique qui veulent gagner le titre de belle âme quand seul le calcul les motive. »

« C'est dans son lien à Sancho que les valeurs pour lesquelles il se bat s'incarnent de la façon la plus manifeste, notamment la valeur d'égalité.
Le Quichotte estime que Sancho, tout paysan qu'il est, a l'étoffe d'un gouverneur (fasse qu'un jour notre Assemblée nationale, qui ne compte qu'un nombre infime d'hommes et de femmes exerçant un métier manuel, s'en inspire !), qu'il n'a pas à courber l'échine devant quiconque, encore moins à servir à quiconque de marchepied ni à obéir comme un chien qu'on siffle. Il n'attend pas de lui l'hypocrite déférence que doit obligatoirement simuler un inférieur envers son seigneur et maître : bonnet en main, tête basse et regard balayant le sol.
Tout au contraire, il exhorte Sancho à être fier de ses origines : "Tire gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie pas honte de dire que tu descends d'une famille de paysans; voyant que tu n'en rougis pas, personne ne cherchera à t'en faire rougir."
En un mot, il l'invite à se considérer comme ne faisant qu'un avec lui : "Je veux que tu t'assoies à mes côtés, en compagnie de ces braves gens, et que tu ne fasses qu'un avec moi, qui suis ton seigneur et maître; que tu manges dans mon plat et que tu boives de ce que je boirai." »

« Cette question de l'égalité, qui avait constitué dans l'Antiquité l'un des fondements de la démocratie athénienne, sera reposée violemment quelques décennies après vous, mais ce n'est pas le moindre de vos mérites, cher Monsieur, que de lui avoir donné un fameux coup de pouce. C'est à cela que l'on reconnaît les génies. Je voulais réserver pour plus tard mes compliments à votre endroit, mais l'occasion est trop belle pour que je me résigne à les taire.

Preuve s'il en fallait, Monsieur, que toutes les utopies sont vouées à se réaliser un jour ou l'autre. D'où la détestation féroce que leur portent ceux-là qui veulent à toute force conserver les choses telles quelles sont, les abjectes comme les autres, et qu'on appelle, je crois, conservateurs ou réacs de mes deux.

En ses rêves comme en ses actes, votre hidalgo, cher Monsieur, est tout l'inverse.
Pas étonnant que l'Espagne soit, parmi tous les pays que compte notre terre, celui qui a vu le plus croître et prospérer, au long de son histoire, la mouvance libertaire. »

« Il a compris aussi qu'amour signifiait leurre, signifiait duperie, signifiait aveuglement, signifiait projection sur l'autre de qualités purement imaginaires, je sens que je vais déplaire. Semblable en cela à l'amour que porte un père à son enfant sans beauté ni talents, amour qui (je cite votre prologue) lui met un bandeau sur les yeux et l'empêche de voir ses défauts ; il est si bien aveuglé qu'il considère ses sottises comme des marques de jugement et de subtilité et les rapporte à ses amis pour des traits d'esprit et de finesse.
Il a compris que, pour ne point risquer un inévitable fiasco, il fallait se garder d'approfondir le gouffre entre l'illusion délicieuse, littéraire et somme toute très confortable, et l'impitoyable réalité ; il fallait que Dulcinée restât une fiction merveilleuse, une image sans tache, un songe au paradis des songes.
Il a compris que l'amour-de-près, l'amour domestique et bien réglementé, ne pouvait longtemps demeurer sur les cimes et engendrait fatalement déceptions, amertume, criailleries, et toutes sortes d'emmerdements ce que presque tout le monde sait et que presque tout le monde dénie.
Il a compris surtout qu'amour signifiait sexe, et que le sexe était véritablement totalitaire, qu'il vampirisait la cervelle, la troublait, la torturait, l'obscurcissait, et vous faisait chavirer en moins de deux dans l'illogisme le plus pur.
Il a compris qu'Eros rendait con.
Le cul, la bite zéro.
Pas de baise donc.
Pas de cajoleries, pas de mamours ni autres mignardises. Pas de lubricité adhésive. Pas d'attendrissements émollients, ni d'élucubrations libidineuses qui finissent par vous amollir le tempérament. Pas d'angoisses éprouvantes lorsque l'amante a ses nerfs ou qu'elle réclame sa ration syndicale de caresses. Pas de participation à l'œuvre procréatrice bien que fortement applaudie par la Nation et Notre Mère l'Église. Et pas de routine fornicatoire. Jamais !
Le Quichotte ne s'accordera aucune dérogation.
Et son amour pour Dulcinée restera inconsommé, à l'instar de celui de Dante pour Béatrice.
Les appels de la chair et ses prétendus sortilèges, les affres sexuelles qui vous laissent en loques, ne le détourneront en aucune façon de sa voie.
Il ne se laissera pas égarer par elles.
Il les tiendra en bride sans l'ombre d'un regret, et dévouera sa vie aux plaisirs de l'âme qu'il sait moins précaires, moins fugitifs, pour ne pas dire moins expéditifs, moins étourdissants et bien moins adhésifs, que dis-je ?, moins poisseux, que les plaisirs charnels.
Mais comment résister aux pensées dites impures, aux désirs souterrains qui tourmentent le corps ? comment résister à l'irrésistible ? comment refouler ces ardeurs sur lesquelles nulle volonté, nulle morale, n'a de prise ? Difficile aujourd'hui de ne pas déceler, dans les agisse-ments fougueux de notre Illustre, autant de décharges libidinales, et dans les jets d'injures qui régulièrement jaillissent de sa bouche autant d'équivalents jaculatoires. Mais vous écrivez votre roman avant 1604, cher Monsieur. Freud, dont je vous ai parlé, n'est pas encore né, l'hégémonie de la psychanalyse ne s'est pas encore abattue sur les esprits, et le sexe n'est pas vraiment entré, si j'ose dire, dans le vocabulaire et les consciences. Le Quichotte peut donc jouir en toute quiétude de son ignorance, sublimer sans souci ses pulsions érotiques en les convertissant en gestes héroïques et déclama-tions d'amour bébêtes, et cultiver, sans s'inquiéter de leur nature ædipienne, ses petits côtés vieux-garçon-cul-serré. »

«De l'aube au crépuscule, don Quichotte va errant au gré du hasard et des événements qui surgissent. Disponible en son âme et son cœur. Passionnément curieux de l'instant présent et mû par le désir de s'accorder à sa grâce. Prêt à accueillir l'imprévu si possible dangereux, car il y a dans le danger quelque chose qui le grise. Tombant nez à nez au détour d'un sentier sur une forme monstre. Arpentant en tous sens sa Manche natale, qui pourrait bien figurer le monde en son entier, et ses habitants l'humanité tout entière. S'ouvrant un chemin dans les bois, traversant des collines, visitant les châteaux, logeant dans des auberges, en perpétuel mouvement, en perpétuel délit de fuite. »

« Don Quichotte va errant, dans cet esprit bohème que les artistes du XIX affectionnaient, ne s'installant nulle part, vivant de peu, mais libre, libre, libre et découvrant chaque jour les beautés de ce monde, ses hideurs, ses prodiges, ses nuits immenses et noires, et leurs apparitions.
Aurait-il pressenti que rien n'est plus triste qu'une vie sans dehors, sans ailleurs, sans mystère, sans rien qui la déborde et qui l'égare ? Et que la seule échappatoire, la seule salvation consiste dans la fuite ?
C'est en tout cas ce que comprirent les Hébreux réduits en esclavage qui s'enfuirent hors d'Égypte sous la conduite de Moïse.
C'est ce que comprirent les esclaves d'Amérique avant l'Abolition.
C'est ce que comprit Rimbaud laissant derrière lui, à vingt ans, tous les agenouillages et les fumeux can-tiques des poètes de Paris, pour en disperser les pous-sières aux quatre vents du large.
C'est ce que comprit Rainer Maria Rilke, cet exilé de luxe, qui ne cessa, sa vie durant, de larguer ses attaches et de chercher des solitudes pour mieux s'en aller, disait-il, vers lui-même.
C'est ce que comprirent tous ceux qui, comme Kerouac, prirent la route dans les années 1960 dans le désir de s'arracher aux anciennes entraves et d'expérimenter d'autres vies, d'autres amours, d'autres extases.
J'allais oublier les grands errants de la littérature, Lancelot, Hypérion, Ulysse, Bloom, Malone...
Et bien d'autres encore. »

« Le Quichotte cherche-t-il à se soustraire à ce qui d'ordinaire arrime solidement les hommes et quelque-fois les cloue : le gentil foyer où la pensée s'entartre, les gestes casaniers, la vie réglementée, les goûts propriétaires, les petits arrangements avec la conscience, les désirs amoureux qui doucement s'émoussent, l'évasion par les livres sur lesquels on s'endort, le refuge douillet à l'intérieur d'un groupe - parti, secte, chapelle - et des a priori qui le tiennent soudé, tout ce qui attache, contraint, opprime, tout ce qui en silence pousse à la lâcheté, au renoncement et au mensonge, bref, tout ce qui nous emplit de honte pour peu que l'on y songe? 

Ou bien erre-t-il ainsi dans l'espoir de se rencontrer ?
De se rejoindre ? Et devenir en acte ce qu'il était en rêve ?
Impatient de se faire une vie, comme on dit, plutôt que de se laisser faire par elle ?
Lancé à la poursuite d'une adéquation impossible avec l'image idéalisée de lui-même ?
Emporté dans une fuite en avant incessante ?
Avec le dessein, peut-être, de semer en route je ne sais quelle douleur inconsolée ?

L'errance, en tout cas, est son destin Lorsqu'elle s'achève, il meurt. »

« Et vos contemporains vous déconsidèrent comme ils déconsidèrent Shakespeare, lui aussi dénigré, lui aussi diffamé, accusé notamment de mêler, comme vous, le burlesque au tragique, et souffrant, comme vous, d'être très au-dessus de son temps.
Ils tiennent votre Don Quichotte de la Manche pour une œuvre mineure, le plus inexcusable étant donc qu'elle fasse rire. Il est des choses dans une monarchie catholique avec lesquelles on ne badine pas. A-t-on jamais surpris un prêtre pouffer en chaire et raconter des blagues au sujet de Jésus ?
Consolez-vous, Monsieur, la même intolérance sévit à notre époque : il est mal vu de plaisanter sur un certain nombre de sujets ; et l'on risque de ruiner sa carrière et parfois même sa vie si l'on pousse un peu loin l'esprit de raillerie. Me croiriez-vous si je vous disais que des dessinateurs furent assassinés à Paris en janvier 2015 pour avoir publié quelques dessins d'humour à caractère religieux ?
Le très accrédité Lope de Vega qui a été votre ami durant votre jeunesse et qui envahit le monde avec ses comédies, les poètes Luis de Góngora, Esteban Manuel de Villegas et quelques autres de seconde volée, s'emploient à déprécier votre roman (dans lequel, pour être juste, vous décochez quelques traits venimeux à leur encontre). Vous êtes à ce point dédaigné par eux, ou jalousé, ou dédaigné parce que jalousé (en vérité, votre liberté de ton les défrise) que, sous le pseudonyme d'Alonso Fernández de Avellaneda, un auteur espagnol que per-sonne encore n'est parvenu à identifier s'autorise à écrire en 1614 une suite des aventures de Don Quichotte, un auteur qui déguise son nom et ment sur son origine, comme s'il avait commis quelque crime de lèse-majesté, écrivez-vous dans le prologue de la deuxième partie.
Il ne s'agit en effet de rien d'autre que d'un crime d'usurpation. Et ce crime a donné naissance à un roman entièrement dépourvu de cet humour qui fait, cher Monsieur, tout le charme du vôtre, un roman qui met en scène un don Quichotte fou, vulgaire, sans esprit, sans nuances, médiocrement burlesque, et recouvrant finalement sa raison grâce à des lectures pieuses : le contresens parfait. Cette version malheureusement traduite en français par l'auteur de Gil Blas, Lesage, sera longtemps confondue dans mon pays avec l'originale.
Du coup, vous vous hâtez d'achever votre seconde partie, dans laquelle vous intégrez génialement l'histoire du roman apocryphe et mettez ainsi un terme définitif à la scandaleuse imposture. 
Comment ?
En faisant intervenir vigoureusement dans le récit don Quichotte lui-même, lequel, surprenant dans une auberge deux personnes évoquer le héros d'Avellaneda, s'écrie que le seul vrai Quichotte c'est lui et rien que lui; en amenant ensuite votre hidalgo à changer de direc-tion à la toute dernière minute afin de mettre l'écrivain plagiaire sur une fausse piste ; et pour le cas où ces stratégies se seraient avérées insuffisantes, en lui faisant rédiger un peu plus tard devant notaire un certificat d'authenticité dûment contresigné de sa main.
Vous réglez ainsi son compte à ce maudit Avellaneda, comme vous réglez leur compte à tous ces écrivains qui font des livres et les débitent comme si c'étaient des beignets, et ce, bien avant, je le note avec admiration, bien avant que la littérature ne se soit dégradée en marchandise pâtissière.
D'un même coup de torchon, vous balayez :
- les littérateurs fielleux qui ne se sentent intelligents que dans la calomnie et n'excellent que lorsqu'ils découvrent les défauts des autres et "n'ont d'autre passe-temps ni d'autre plaisir que de critiquer les ouvrages d'autrui" ;
- les faiseurs de rimailles à l'usage des crétins post-pubères qui sucrent leurs poèmes de pétales de rose, d'aurores nimbées d'or, de tendres oisillons et autres mièvreries de la même mélasse, "des arrogants, et chacun d'eux croit qu'il est le premier du monde" ;
- et très spécialement les écrivains qui, pour fournir un peu de densité au néant de leurs pages, les tartinent d'Écriture sainte, les adornent d'un petit sermon chrétien, d'un sonnet écrit par quelque sommité, d'une citation faussement attribuée à l'empereur de Trébizonde, ou d'un vers latin emprunté par exemple à Horace "non bene pro toto libertas venditur auro" afin de passer pour un lettré, ce qui, par les temps qui courent, n'est pas, dites-vous, d'un mince profit. 
J'aimerais ajouter, pour ma part, à ce charmant florilège :
- les auteurs révoltés quémandeurs de bourses d'État ;
- les biographes fouille-poubelles ;
- les célébrités de la télévision victimes du démon de l'écriture ;
- les médiocres qui ne croient qu'aux combines et vous glissent dans la poche leur pathétique gribouillis précédé d'une lettre tachée de flagorneries grasses ;
- les habiles qui romancent le malheur des autres (le malheur des migrants étant de nos jours l'un des plus appréciés) pour attendrir le cœur de leur clientèle nantie, qui s'en régale ;
- les belles âmes qui font leur miel d'un bon petit scandale ou d'un fait divers bien saignant ;
mais je préfère ne pas allonger la liste, de peur de m'y retrouver. »

« Le jour des funérailles, Marcelle, qui est dotée d'un sens aigu de la mise en scène (ou de la politique, comme on voudra), apparaît, rayonnante de beauté, sur le sommet du rocher au pied duquel on a creusé la sépulture de Chrysostome.
C'est du plus bel effet.
Elle adresse alors à l'assistance le discours le plus féministe qui, de mémoire d'Espagnol, n'ait jamais été prononcé sur cette terre de mâles et surmâles couillus et tumescents lesquels, faute de manier l'épée, se munissent d'une carabine 22 long rifle (amoureuse-ment entretenue) ou se servent de leurs mains en guise de battoir, pour remettre leur épouse pécheresse sur le droit chemin conjugal (les Espagnols sont champions en la matière, les statistiques le confirment, serrés de près par les Français) :
Marcelle déclare ceci :
"Je suis née libre, et c'est pour garder ma liberté que j'ai choisi la solitude des champs. Les arbres de ces bois sont ma compagnie, l'eau claire des ruisseaux mon miroir. C'est à ces arbres et à ces ruisseaux que je commu-nique mes pensées et que j'offre ma beauté. Je suis ce feu éloigné, cette épée tenue à l'écart. Les hommes que ma vue a séduits, je les ai détrompés par mes paroles. Et si les désirs s'alimentent d'espoir, comme je n'en ai point donné à Chrysostome - ni d'ailleurs à nul autre -, on peut bien dire que c'est son obstination qui l'a perdu et non ma cruauté. Et si l'on m'objecte que, ses désirs étant honnêtes, je me devais d'y répondre, je dirai qu'à cet endroit même où l'on creuse sa sépulture, et où il m'a fait part de ses honnêtes désirs, je lui ai déclaré mon dessein de vivre dans une perpétuelle solitude..."
Et elle insiste :
"Je possède, comme vous le savez, une fortune person-nelle, et je ne convoite pas le bien d'autrui. J'ai le goût de la liberté et je ne veux pas être asservie."
Avez-vous mûrement pesé, cher Monsieur les mots que vous mettez dans la bouche d'une jeune fille en 1604 ?
Aurait-il échappé à votre pénétration qu'ils étaient pro-prement subversifs ?
Je les réécris, rien que pour mon plaisir : "J'ai le goût de la liberté et je ne veux pas être asservie."
Telle était déjà Gelasia dans La Galatée, telle est Marcelle, qui n'a pourtant pas lu Simone de Beauvoir, ni Virginia Woolf, ni Hélène Cixous, ni Judith Butler... Telle est Marcelle dont les mots déflagrent dans un silence religieux devant les bergers ébahis : célibataire, écolo avant la lettre, belle, intrépide, indomptable, née libre et vigoureusement déterminée à le rester dans l'un des pays les plus machistes d'Europe.
Son discours achevé, la belle Marcelle tourne théâtralement le dos à l'assistance et, dans un magnifique tremblement du derrière (c'est moi qui brode), disparaît dans l'épaisseur du bois, laissant tous les bergers pantois, parmi lesquels certains font mine de vouloir la suivre. »

« Vous nous amenez à reconsidérer la folie et vous laissez entendre sans le dire jamais que, dans cet asile géant qu'est devenue la Très Catholique Espagne où l'on traque des hommes par milliers au nom d'une idée fixe (en psychiatrie, cela s'appelle un délire monomaniaque), une idée fixe qui prône de haïr son prochain juif ou arabe comme soi-même, dans cet asile géant, disais-je, les fous ne sont pas ceux qu'on croit.
Et vous soulevez du même coup cette question centrale : si délire il y a, est-il vraiment plus dangereux que la veulerie des courtisans, la rapacité des riches, la servilité des pleutres ou l'inclémence (le mot est faible) du haut clergé ?
Vous nous rappelez enfin, et je ne sais comment vous en rendre grâce, vous nous rappelez que la littérature, la littérature digne de ce nom, est dangereuse ; qu'elle mine les stéréotypes en vigueur (ceux du roman chevaleresque pour ce qui vous concerne, que vous outrez joyeusement jusqu'à les évider de tout sens) ; qu'elle bouscule les morales établies et toutes les polices de l'esprit, y compris les mieux intentionnées ; qu'elle agite nos pensées en insufflant, mine de rien ou à grand bruit, des idées qui vont à rebours des idées dominantes ; et que son nom est à jamais inséparable de celui de liberté.
D'où l'acharnement de la société à vouloir en finir avec elle (la littérature) ; d'où les autodafés géants dont votre mémoire a gardé la trace et dont la fumée obscurcit encore le ciel d'Espagne ; d'où l'obsession de la nièce, de la gouvernante, du barbier et du curé, de vouloir brûler, pour le bien de son âme, les livres qui ont ouvert un monde à don Quichotte et l'ont conduit à se jeter au-devant de l'inconnu.
Peut-être pourrait-on se demander à cette occasion si la censure qui s'est exercée depuis des siècles sur la littérature, et qui se continue plus subtilement, plus discrètement, plus insidieusement aujourd'hui, n'est pas, au fond, tout aussi efficace que vos spectaculaires brasiers.
Car le face-à-face de plus en plus brutal entre la littérature et les impératifs économiques qu'il serait trop long de vous exposer ici semble avoir pour conséquence de condamner certains livres au silence pour ne promouvoir que ceux supposés rentables, autrement dit ceux qui, sous couleur de toucher le grand nombre, fricotent sans vergogne avec l'esprit du temps et ne reculent jamais devant aucune lècherie.
En relisant ce qui précède, je me dis que je risque fort d'être accusée, par plus d'un, d'exagérer outrageusement la situation actuelle et de chercher à comparer l'incomparable. C'est que votre livre, Monsieur, me pousse sans cesse à l'anachronisme et m'amène irrésistiblement à repenser l'actualité de mon pays. »

« Mais votre mérite le plus grand à mes yeux tient au fait que, en ne détournant pas votre regard du terrible, en n'atténuant jamais les noires aspérités du réel, en rendant compte sans sourciller de la part nocturne des hommes, vous avez permis à la littérature de faire un bond considérable, dont nous ne sommes pas encore tout à fait remis.
Je ne peux m'empêcher de vous rapporter cette phrase d'un de mes écrivains préférés et qui vous doit beaucoup comme il l'a souvent déclaré : William Faulkner, qui vécut de 1897 à 1962 et sut trouver des mots bouleversants pour dire les idiots, les reclus, les mal-nés, les déchus, les perdants, les octavons et octavones, et tous les damnés de l'État du Mississippi, Amérique :
« Écrire c'est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en pleine forêt. Ce que vous comprenez alors, c'est combien il y a d'obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mesurer l'épaisseur de l'ombre. »
Vous surprendrais-je, Monsieur, si je vous disais que l'évocation que vous faites tout au long du roman de cette « épaisseur d'ombre », de ces eaux noires où les hommes s'abreuvent et très souvent se noient, me paraît presque enviable parce que clairement énoncée et parfaitement assumée plutôt que maquillée, tournée en dérision ou honteusement omise.
C'est en vous relisant, il y a deux mois, que je le réalisais.
J'avais étudié votre livre à vingt ans parce qu'il faisait partie d'un programme universitaire (j'étais alors inscrite en licence de lettres à la faculté de Toulouse), et n'y avais porté qu'une attention distraite.
Je le relis passionnément aujourd'hui, et il ne me quitte plus. Car il se révèle, pour mon bonheur, sous un jour entièrement neuf et extraordinairement stimulant, son mouvement en moi ne cessant de s'amplifier, de rebondir et d'éveiller mille résonances et tout un monde de pensées, d'images et de questionnements. Parce que j'ai, depuis ma première lecture, enjambé presque cinquante années - le temps de comprendre -, et que votre livre m'atteint à une distance de plus de quatre siècles, il m'apparaît à présent comme une évidence que cette noirceur, cette férocité, cette violence aride que vous ne cessez de décrire est encore, encore, encore et toujours la nôtre.
Je sais qu'il est facile d'ébaubir avec cette idée paresseuse que l'on peut reporter le passé au présent et repérer entre les deux toutes sortes de ressemblances, que notre Histoire est rabâcheuse et manque singulièrement d'esprit inventif, que les peuples sont pareillement lâches devant leur maître du moment, et que les loups restent des loups quelles que soient les chatteries qu'on leur fasse.
Je réaffirme donc qu'il n'est pas question, pour ma part, de comparer à toute force votre époque avec la mienne. Votre livre simplement m'éclaire sur mon actualité, et me révèle (révéler est le mot car votre roman dévoile ce qui était déjà là) que cette violence monstrueuse que vous nous jetez à la gueule s'est continuée jusqu'à nos jours, mais plus endimanchée qu'autrefois, plus subreptice, plus captieuse, plus insinuante et cachant mieux ses dessous sales.
Elle se raffine même au fil des ans et prend cent masques divers en se parant de cent prétextes.
Violence que nous avons eu le tort de ne pas repenser de fond en comble après l'infamie sans nom de la Shoah. Car je ne suis pas sûre que nous puissions un jour nous relever de cette horreur.
Violence coloniale longtemps enfouie et longtemps tue, mais qui commence, lentement, difficilement, à se dire: massacres, spoliations, travaux forcés, fers de contention, traitements infamants, et pire encore.
(Me voici embarqué, sans en avoir eu au départ l'intention, dans un écrit qui s'engouffre irrésistiblement dans la brèche du politique. Mais comment faire autrement ? Comment évoquer le parfum entêtant des lilas quand ce sont des angoisses qui en nous et hors de nous fleurissent ? Je poursuis donc mon exposé sur la brutalité des temps qui sont les nôtres, au risque de vous assombrir, cher Monsieur, vous qui aimez tant les rires et qui savez vous amuser de tout.)
Violence, disais-je, à l'endroit des étrangers, des Noirs, des Arabes, des Juifs, des Roms, des pédés, des trans-genres, des femmes, des enfants, des fous, des borderline, des pauvres... régulièrement dénoncée et régulièrement reconduite.
Violence faite à tous ceux considérés comme inutiles à la prospérité du capital et qu'on traite comme des chiens ou qu'on intègre en se pinçant le nez parce qu'ils font tout de même fonctionner la machine.
Violence à l'égard des fous, je connais assez bien le sujet: privation de liberté, camisole chimique, pilules engendrant une fatigue de mort et sentiment d'être désintégré de l'intérieur ou douloureusement absent à soi.
Violences policières légitimées, confortées et quelque-fois flattées par les gouvernements (qui en ont peur), contre violences sociales sécrétées par ces mêmes gouvernements (qui en ont tout aussi peur), l'une ali-mentant l'autre, l'une incriminant l'autre, l'une exé-crant l'autre, et réciproquement. Cycle sans fin. Cycle infernal.
Violence d'un nouvel ordre moral chaque jour plus moralisant, agressif, intransigeant, prêché par les nou-veaux croisés de l'Empire du Bien, et qui, au moindre écart, accusent le déviant et sévèrement le condamnent. 
Une forme d'Inquisition, cher Monsieur. Une Inquisition moderne qui prospère, semble-t-il, de façon inquiétante, réclamant tous les droits mais pour mieux étouffer les opinions contraires, une Inquisition d'autant plus per-nicieuse qu'elle revêt les aspects de la Vertu outragée. Violence du numérique qui agit de telle sorte que le virtuel nous tient lieu désormais de réel, violence de la mise sous surveillance du monde qu'elle permet et renforce, violence des haines qui déferlent sur ses réseaux, violence de la transparence tyrannique qu'elle impose et à laquelle les hommes se prêtent avec délectation étalant leur petit monde intime avec la même impudeur béate que les exhibitionnistes exhibent leurs attributs.
Violence d'une concurrence féroce dictée par le marché, et appliquée, sans honte et sans limites, à tout, à tout, à tout.
Violence banalisée, massive, mondiale, et à laquelle nous nous accoutumons comme à un poison dilué.
Si bien que seuls les désastres écrasants parviennent à nous émouvoir. Et encore.
Face à ces temps sauvages, nous espérons toujours que des don Quichotte nouveaux tournent enfin leur colère contre nos dieux de plâtre, et nous ouvrent la marche.

« Don-Quichottes nouveaux qui tournaient leur colère 
Contre les dieux de plâtre et l'ombre des statues 
Nous étions quelques-uns que ces jours assemblèrent 
À mettre dans l'injure une étrange vertu. »

Ces don Quichotte existent aujourd'hui, je le crois, je le veux, je l'espère. Des don Quichotte minuscules, esseulés, anonymes, tout en courage et le front haut, et qui peut-être un jour ligueront leur ardeur.
Je pense souvent à ce garçon de café qui, parce qu'il s'était entretenu trop longuement avec quelques clients attablés, se fit semoncer vertement par le patron du bar où je prenais un verre. Devant ce reproche public, le garçon de café fit ceci: il enleva cérémonieusement son tablier, le plia cérémonieusement, le déposa céré-monieusement sur le comptoir derrière lequel s'agitait le patron, et d'une voix suffisamment forte pour qu'elle fût entendue de tous, il lança à ce dernier : « Je vous rends mon tablier, monsieur. Vous pouvez garder la monnaie ! » Et, à la stupéfaction du patron et de tous les clients présents, il quitta le bar sur son cheval imaginaire, le port altier et le visage fier.
Je pense à Nelson Mandela prenant le risque de brûler publiquement en 1960, avec une magnifique insolence, le passeport intérieur que tous les noirs d'Afrique du Sud étaient contraints de porter sur eux sous peine d'être arrêtés. Ce geste marquera le passage à la lutte armée contre l'apartheid, les stratégies non violentes appliquées jusqu'alors n'ayant mené à rien. 
Je pense à Tommie Smith, John Carlos et Peter Norman qui, le 17 octobre 1968, lors de la remise des médailles du 200 mètres aux Jeux olympiques de Mexico, levèrent, à la barbe des officiels, un poing ganté de noir, en signe de solidarité avec les Afro-Américains dans leur lutte pour les droits civiques. Tommie Smith et John Carlos seront immédiatement bannis du village olympique et interdits de compétition à vie aux États-Unis. Peter Norman subira lui aussi un véritable ostracisme en Australie et ne sera jamais plus sélectionné.
Je pense à ma mère de dix-sept ans qui, partie à pied de sa Catalogne natale en janvier 1939, affronta seule, après des jours et des jours de marche dans le froid et avec une volonté qui jamais ne flancha, un pays, la France, dont elle ignorait absolument tout. Je convoque son cran, sa détermination et cette dignité qui la tenait si droite, chaque fois que je me sais fragile et prête à renoncer.
Je pense à ces autres audacieux, ces chevaliers errants de la littérature que furent Baudelaire, Rimbaud, Nietzsche, Joyce, Faulkner... pour ne citer que quelques-uns qui parlent à mon cœur. »

« On continue, en effet, à raconter aux enfants que cet original prenait de simples moulins à vent pour des géants redoutables, et les enfants de s'esclaffer. C'est d'ailleurs le seul épisode du livre que les professeurs commentent à leur adresse et le seul, souvent, que les adultes retiennent et qui les dispense de l'entièreté du roman. »

« Contre ces lectures hâtives, sommaires ou paresseuses, je voudrais, cher Monsieur, après Spinoza (qui vous plaçait plus haut que Platon), après Laurence Sterne (qui préférait votre Quichotte aux plus grands héros de l'Antiquité), Montesquieu (qui disait: Les Espagnols n'ont qu'un bon livre, celui qui a montré le ridicule de tous les autres), les frères Schlegel, Schelling, Victor Hugo (qui vous classait parmi les grands génies aux côtés de Homère, Dante, Rabelais et Shakespeare), Ver-laine, Balzac (qui trouvait votre Quichotte sublime), je cite ces auteurs en vrac, Flaubert (qui savait votre livre par cœur avant de savoir lire), Chesterton, Sainte-Beuve (qui l'appelait la Bible de l'humanité), Apolli-naire, Nabokov, Tourgueniev, Dostoïevski (qui salua le plus grand et le plus triste de tous les livres), Rubén Darío, Carlos Fuentes, Jorge Enrique, Torrente Ballester, Franz Kafka, Herman Melville, Mark Twain, Dickens, Joyce, Thomas Mann, William Faulkner (qui lisait votre livre tous les ans), Bergson, José Saramago, Günter Grass, Gabriel García Márquez (qui en savait lui aussi des chapitres par cœur), Miguel de Unamuno, Goytisolo, Borges, Cendrars, Cioran (qui traitait le Quichotte d'hystérique), Camus, Aragon, Michel Foucault, Georg Lukács, Julián Ríos, Arrabal, Monther-lant, Thomas Pynchon, Michel del Castillo, Le Clézio (qui déclara que votre livre était le plus inventif du monde), Jean Canavaggio, Salman Rushdie, et tant et tant d'autres, mais, tiens, pas d'écrivaines que je connaisse, pour-quoi ? il serait passionnant de comprendre pourquoi, je voudrais, avec une mauvaise foi amoureuse dont je suis tout à fait consciente, je voudrais prendre une part, si mince fût-elle, au projet de restituer au person-nage du Quichotte son incorrigible bonté, sa radicale insubordination et son courage si généreux.
Et vous dire, cher Monsieur, que don Quichotte est notre frère. Notre frère rêveur en un monde brutal, notre frère insurgé en un monde avachi, notre frère indocile, rageur, intempestif, tumultueux, incandes-cent et qui dit non (un non désespéré parfois), qui dit non à l'insupportable injustice, comme à l'indifférence blasée ou au consentement mou à ce qui pourrait un jour nous mener cap au pire.
Ce frère, cher Monsieur, cette pure figure de fiction, cette pure figure poétique, nous est une présence chaque jour plus nécessaire et plus précieuse.
Car c'est grâce aux brèches ouvertes par le Quichotte et les allumés de son espèce dans les murs qui nous cernent, que notre monde reste encore vivable et encore désirable.
Monsieur de Cervantes, merci. »


Quatrième de couverture

« Pourquoi, Monsieur, expliquez-moi pourquoi, vous moquez-vous de votre Quichotte lorsqu'il ne s'accommode pas de ce qu'on appelle, pour aller vite, la réalité ? »
Une femme d'aujourd'hui interpelle Cervantes, génial inventeur de Don Quichotte et du roman éponyme, dans une suite de quinze lettres. Tour à tour ironique, cinglante, cocasse, tendre, elle dresse l'inventaire de ce que le célèbre écrivain espagnol a fait subir de mésaventures à son héros pourfendeur de moulins à vent.
Convoquant ainsi l'auteur de toute une époque pour mieux parler de la nôtre, l'autrice de Pas pleurer brosse le portrait de l'homme révolté par excellence, animé par le désir farouche d'agrandir une réalité étroite et inique aux dimensions de son rêve de justice.
Un livre-manifeste, autant qu'un vibrant hommage à un héros universel et à son créateur.

Lydie Salvayre a écrit une douzaine de romans, traduits dans une douzaine de langues, parmi lesquels La Compagnie des spectres (prix Novembre), BW (prix François-Billetdoux) et Pas pleurer (prix Goncourt 2014).

Éditions Seuil,  août 2021
201 pages 

jeudi 21 mai 2026

Le Calamity Club ★★★★☆ de Kathryn Stockett

Mais quel retour romanesque foisonnant et profondément humain de Kathryn Stockett ! Dans le Mississippi des années 1930, Le Calamity Club déploie une grande fresque de femmes, mères, filles, sœurs, qui tentent d'exister dans une société qui cherche sans cesse à les enfermer.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont, pour cette lecture en avant-première et la rencontre en visio avec l'autrice. Et quelle belle lecture !
Un pavé généreux, vibrant de vie, dans lequel on s'installe pour un moment, et qu'il vaut mieux ouvrir quand on a du temps devant soi tant il devient difficile de le quitter. Quel immense plaisir j'ai eu, à chaque fois, à retrouver Birdie, Charlie, Meg et tous les autres personnages qui gravitent autour d'elles. Des figures profondément humaines, imparfaites, drôles, cabossées parfois, mais toujours terriblement vivantes.
Kathryn Stockett restitue merveilleusement l'atmosphère du Sud américain, ses tensions raciales, ses non-dits et ses existences entremêlées. 
Un roman dense mais très fluide, porté par une écriture pleine de souffle, qui donne la sensation de traverser des vies entières. 
Le roman interroge la place des femmes dans la société, entre assignation domestique et désir d'émancipation. Certains échanges résonnent avec une étonnante modernité, notamment autour de l'hystérie féminine et du regard masculin sur le corps et le désir des femmes. Sous l'humour et l'ironie le livre est une critique sociale mordante, qui met en lumière l'hypocrisie d'un système profondément inégalitaire.
Il y règne aussi une énergie lumineuse, presque jubilatoire. Le livre déborde de scènes pleines de verve, de dialogues savoureux et de personnages féminins qui refusent, chacune à leur manière, de se laisser enfermer. Birdie incarne merveilleusement cette aspiration à une vie plus vaste, plus libre, plus aventureuse « L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l’âme. »
Une très belle lecture, généreuse et habitée !
N'hésitez pas si vous aimez les grandes fresques romanesques mêlant humour, drame et critique sociale, où les destins individuels racontent aussi une époque et ses fractures et les romans chorals portés par des personnages féminins forts et profondément humains. 

« Derrière moi, j'entendais Miss Garnett respirer à travers ses lèvres poisseuses. Quand elle parlait, ça sortait tout gluant, comme si elle ruminait de l'herbe.
Sale, dégoûtante.
Je lui ai dit tout net : Franchement, Miss Garnett, les autres filles sont bien plus sales que moi. C'est à peine si elles regardent la savonnette quand c'est l'heure de se laver. Elle n'était ni particulièrement brutale ni particulièrement douce avec mes cheveux on aurait dit qu'elle faisait sa corvée. Et si quelque chose s'est sali à l'intérieur de moi, comment vous voulez que je nettoie là-dedans ? Je crois même avoir tranché l'air de ma main comme elle le faisait quand elle assénait ses idées. Les enfants ont tendance à attraper les manières des autres.
Cette saleté ne se nettoie pas, Meg, elle est dans votre sang. Parce que vous êtes née dans l'idolâtrie.
Je crois que je suis née dans le Tennessee, à Memphis, je lui ai dit.
Elle a continué à le répéter. Même quand j'aurai cent ans, j'entendrai encore le bruit de ses lèvres qui se décollent.
Elle a dit : Vous avez été engendrée par une femme lascive, irresponsable et faible d'esprit. Mais vous êtes ma croix désormais.
Quand elle a dit ça - eh bien, j'en suis restée comme deux ronds de flan. Vous êtes sûre que vous vous trompez pas de maman, Miss Garnett ?
Mais j'ai eu beau demander, impossible de tirer une réponse franche de cette sale bonne femme. »

« Miss Birdie m'examine, l'air surpris derrière ses lunettes. Et tu veux aller travailler dans une conserverie ? Mais tu es une petite
fille. C'est une formidable opportunité.
Oui, c'est ce que Frances a dit. Tu sais, ma sœur, qui travaille dans la salle des petites. Je fais signe que oui, ah ça, je la connais, la Lèche-Cul. C'est elle qui a cafté quand je suis entrée dans le réduit. Elle se pavane dans ses beaux habits en attendant que Miss Garnett la regarde. Un de ces jours, je vais peut-être devoir lui renverser un truc dessus.
Je suis venue lui rendre visite. Je suis du Delta. Ça m'a fait plaisir de la voir... Elle se tourne vers la salle des petites, de l'autre côté du couloir. Même si elle me reproche d'être trop satisfaite de mon sort.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne m'a pas l'air d'être un compliment.
Satisfaite de son sort, ça signifie... Elle croise les bras. Qu'on est juste moyennement heureux. Qu'on n'est plus émerveillé par rien - j'ai pourtant récolté une tomate de trois kilos cet été, et je te garantis que c'était une merveille. Mais sous prétexte que je ne vis pas comme elle, ma sœur s'imagine que j'ai abandonné tout espoir d'une existence plus intéressante, plus aventureuse. Quelque chose comme ça.
L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l'âme, je récite. »

« Au Foote, je m'étais laissée absorber par la vie des autres : fiançailles, mariages, pas de divorces mais quelques départs, quelques retours, trop de maladies et d'accidents. Des naissances, des bébés perdus. Tellement de mort, tellement de vie ! J'avais entendu les histoires les plus folles les gens du Delta étant connus pour avoir de l'imagination, et être de grands exagérateurs à l'esprit aussi fertile que leur sol. Ce matin-là, dans l'auto qui m'emmenait à l'église, il me vint l'idée que, peut-être, j'avais davantage observé que vécu. Je savais pertinemment ce qui m'avait ouvert les yeux : en l'espace de quelques semaines, j'étais tombée amoureuse d'un homme marié, je m'étais fait épiler les sourcils, j'avais ouvert un dancing en profitant de l'absence de ma sœur, et je me faisais déposer à l'église par cinq prostituées. Si tout cela ne suffisait pas à me réveiller, rien ne pourrait le faire. »

« « Tenez, écoutez ça, dit-elle soudain, sans préambule. Dans le cas d'une femme qui fait des syncopes, de la rétention d'eau, est irritable, présente des appétits sexuels démesurés, le diagnostic sera fort probablement une hystérie féminine, qui, si elle n'est pas traitée, amènera la patiente à provoquer des troubles dans la société. » Elle regarda autour d'elle, narines dilatées, comme une vieille tante choquée par une jupe courte. « C'est incroyable d'écrire de telles âneries, non ? » Comme personne ne lui répon-dait, elle leva le doigt. « Attendez, ce n'est pas fini : Le traitement le plus efficace contre l'hystérie est de pratiquer sur la patiente des masturbations administrées par un praticien expérimenté. » Virginia releva la tête de son livre. « Donc d'après eux, si une femme paie un homme pour effectuer un service sexuel, il est considéré comme un praticien expérimenté, mais si un homme paie une femme pour lui rendre le même service, c'est une putain. Je vous jure! Ce bouquin me donne envie de hurler. »

« La dame à qui j'avais demandé mon chemin, dressée toute droite au bord de sa véranda, me considéra. Prudemment, elle dit : « Oui, ma'am. » J'avais remarqué à mon arrivée à Oxford une ambiance très différente de celle de notre petite ville de Footely. Il y avait une atmosphère électrique entre les Noirs et les Blancs, le souvenir d'un passé qui pourrait se reproduire. Il était toujours possible que la visite d'une Blanche inconnue à Freemantown n'annonce rien de bon. »

Quatrième de couverture

Oxford, Mississipi, 1933.

Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles « non adoptables » de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la  présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée « faible d'esprit », est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides et peu recommandables qui élaborent un plan audacieux : le « Calamity Club ». Mais dans une ville imprégnée d'hypocrisie, le moindre acte de défiance peut avoir des conséquences dangereuses... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

Le grand retour de Kathryn Stockett,
L'autrice de La Couleur des sentiments: bienvenue dans Le Calamity Club, une histoire de résilience et d'amitié où la solidarité féminine n'a d'égale que la soif de justice et de liberté.

Kathryn Stockett est née et a grandi à Jackson, dans le Mississippi. Après avoir obtenu son diplôme à l'université d'Alabama, elle s'est installée à New York, où elle a travaillé pendant neuf ans dans l'édition de magazines et le marketing. Son premier roman, La Couleur des sentiments, est un best-seller mondial.

Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons,  mai 2026
667 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson