Combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir l'illusion de la performance, de la croissance ou de la compétitivité ? Une question qui me poursuit après cette lecture.
Hélène Gestern refuse les réponses faciles. Elle ne transforme jamais son roman en pamphlet. Elle donne des visages, des voix, des existences à celles et ceux que les statistiques résument en « accident du travail », « burn-out » ou « faute humaine ».
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
La citation de Jean-Baptiste Clément placée en ouverture prend alors tout son sens. Plus d'un siècle a passé, les mots du management ont changé, les méthodes se sont sophistiquées, mais enfin, cette question ne demeure-t-elle pas ? À partir de quand le travail cesse-t-il d'être un moyen de vivre pour devenir une machine qui broie les vivants ?
C'est sans doute ce qui rend ce roman si marquant. Derrière son suspense remarquablement mené, il nous oblige à regarder en face une violence souvent invisible, celle qui ne fait pas toujours la une des journaux mais qui, chaque jour, use, isole et parfois détruit des femmes et des hommes ordinaires.
Combien vaut une vie ? Peut-on réparer une existence avec un chèque, quelques mots de compassion et un accord de confidentialité ? Cette idée remue, non ?
J'ai tourné les pages avec avidité. Je les ai refermées avec beaucoup de colère et une profonde tristesse.
Une lecture aussi prenante que nécessaire.
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
« Mille fois depuis, j'ai revécu cette seconde où j'ai cru de toutes mes forces que le malheur avait frappé ailleurs.
Cet instant si paradoxal et si cruel où tu as continué à être vivante en dépit de leurs mots, de ton nom qu'ils prononçaient dans ma cuisine, protégée que j'étais encore par la folie de ma certitude. »
« Je tentais encore d'additionner les éléments, de les faire coïncider. Les flics, la morgue, ta main. Ton téléphone muet depuis deux heures, et pas de message hier soir. Mais rien n'acceptait de s'emboîter. D'un côté, il y avait toi, ton rire, ton visage, les balades que nous ferions ensemble au milieu des pins dans une semaine. De l'autre ce drap, un bras livide, une main qui portait la même cicatrice que la tienne, et dont je savais sans aucun doute possible qu'elle t'appartenait. J'ai pensé qu'il y avait forcément une explication, que tu allais apparaître, nous détromper, nous rassurer. Puis ce fut le grand noir. »
« À mon tour de lui répéter ce que la police m'avait dit, de lui relater ma visite à la morgue, où il se rendrait au petit matin; à mon tour de le voir passer, comme je l'avais fait la veille, du déni au doute, du doute à la peur, de la peur à l'anéantissement. »
« Une de mes patientes, choriste à l'Opéra de Paris, m'avait proposé de venir, avec plusieurs de ses amis, chanter le Lacrimosa du requiem de Preisner. Le lamento a vibré dans l'air chaud, d'une limpidité à fendre le cœur. Je t'ai cherchée du regard au milieu des autres, toi pour qui la musique avait été une compagne quotidienne. Puis la réalité m'a rattrapée. Ce thrène écrit pour un ami mort, c'était ton néant qu'il recouvrait désormais. Et la profondeur du chagrin qu'il exprimait, en dépit de la puissance de leurs voix réunies, me semblait pourtant loin, encore très loin, de recouvrir l'ampleur du mien. »
« Ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, la police, les gens d'Eco-Heft. Dire que ma femme était fragile, ou qu'elle prenait des médocs. Mais moi je sais bien que c'est sa putain de conscience professionnelle qui a tué Natacha.
Toutes ces responsabilités qu'ils n'ont pas arrêté de lui coller sur le dos, les soucis... La seule chose que j'espère, maintenant, c'est qu'ils vont payer pour ça. »
« En savourant mon café, la main de Bastien posée sur mon épaule, en regardant Simon, le bec encore barbouillé de gâteau au miel, tendre la main vers le chat qui bondissait pour attraper un papillon, je m'étais dit que si le bonheur existait, il devait avoir ce visage-là, précisément. »
« J'étais consciente qu'après ton accident, le monde n'allait pas s'arrêter de tourner. Ni ta boîte cesser de fabriquer ce qu'elle devait fabriquer. Néanmoins, tomber sur cette image m'a fait l'effet d'une gifle. Comme si ta mort ne comptait pas, qu'elle n'était qu'un grain de sable dans la vaste, l'inarrêtable mécanique de l'activité humaine, dont Natacha Dobrynine n'était plus désormais qu'un rouage; un rouage cassé, balayé, oublié. Certes, on avait dépêché des huiles d'Eco-Heft à tes obsèques, on avait fait semblant de compatir ; pendant ce temps, des avocats étaient déjà en train de préparer pour le veuf éploré un accord d'indemnisation, à condition que le monsieur accepte de ne pas protester trop fort. Affaire classée.
Tu ne représentais pour eux qu'une donnée statistique, un numéro sur la liste de celles et ceux qui avaient un jour perdu la vie sur leur lieu de travail. Tombée un samedi à l'aube à Étampes, sur un champ d'honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie, dont l'actualité effaçait les noms des sacrifiés, si tant est qu'on y eût un jour prêté attention. Ce n'étaient pourtant pas les cadavres qui manquaient, entre les usines, les terrils, les stades construits en pleine canicule et les routes frayées dans l'hiver sibérien, les machines broyeuses de chair ou les pêcheurs avalés par la mer.
Mais, à part quelques rangs de mineurs décimés le même jour par un coup de grisou particulièrement meurtrier, ces héros-là ne bénéficiaient d'aucun mémorial, d'aucun tombeau de l'ouvrier inconnu. »
« Pour moi, il n'y a qu'une issue : si tu as subi une pression telle que tu t'en es rendue malade, si tu as été poussée à la faute à cause du surmenage, bref, si ton entreprise a quoi que ce soit à voir avec ce qu'il s'est passé (et comment ne pas faire le lien ?), elle ne peut pas s'en tirer avec quelques mots d'excuse, une reconnaissance d'accident du travail et un chèque. Parce que ça aussi, je l'ai remarqué dans mon métier : une boîte qui fabrique de la souffrance chez ses salariés se contente rarement d'une seule victime.
Et surtout, la vie, ta vie, ma Tacha, n'est pas un bien meuble dont on calcule la valeur sur un coin de table avec des avocats. Quand je l'ai dit à Stéphane, il m'a envoyée sur les roses avec une véhémence qui m'a étonnée. « Ne r'en mêle plus, Irène. C'est déjà bien assez douloureux comme ça. » »
« Durant mes années d'études, il m'a beaucoup appris sur les pathologies et leurs remèdes. Mais il m'a surtout enseigné comment supporter sans broncher l'autorité de mes patrons successifs. C'est lui qui m'aidait à faire le tri dans leurs discours, lesquels n'avaient pas beaucoup changé par rapport à son propre internat. Quand les pontes prônaient le détachement, la technicité et la vitesse du diagnostic, mon père me répétait que chaque patient portait une histoire, sa propre histoire. Que ses symptômes et sa pathologie étaient la traduction d'une douleur parfois plus fondamentale, les morceaux d'un puzzle qu'il nous appartenait, à nous, médecins du quotidien, de recomposer. »
« Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas pensé au burn-out tout court, cette explosion intérieure si banale et si destructrice dont je constate pourtant les ravages chaque semaine au cabinet. Peut-être parce que tu ne t'es pas levée un matin incapable d'ouvrir ton ordinateur ou de rejoindre ton poste. Que tu ne m'as pas appelée en pleurant pour m'expliquer que tu n'y arrivais plus. Ou tout simplement parce que tu adorais ton travail, dont tu n'avais longtemps parlé qu'en termes enthousiastes. »
« Vous savez, dans la vie, j'essaye de ne pas m'énerver.
Je déteste la violence, mes parents en ont trop souffert.
Mais maintenant, à la radio, quand j'entends les discours sur les profs et leurs cinq mois de vacances, quand je vois de petits guignols incultes, payés six ou sept fois ce que je gagne, qui nous traitent de fainéants à longueur d'émissions télé, je voudrais attraper un de ces trous-du-cul et le traîner à la fac. L'asseoir à mon bureau, devant mes mails, dans mon amphi. Ou mieux : le coller devant une classe de gamins de sixième, dans le 9-3.
Je ne lui donne pas une semaine avant de craquer. »
« Le résultat est que je connais désormais l'historique de ta boîte par cœur. Leur souci de l'environnement apparaît à chaque page de leur site, dans leurs vidéos : retraitement des eaux usées, durabilité des forêts exploitées, circuits courts, recherche sur des pigments végétaux. Ce point-là, les colorants, c'était ta spécialité. Tu m'avais expliqué un jour combien de litres d'eau et quelle quantité de chlore étaient nécessaires pour produire une seule feuille de papier blanc. Effrayant. »
« Vous confirmez ? Pourtant, personne ne nous a jamais prévenus des risques. On n'avait pas d'informations, juste les bidons de produits, les factures, et au revoir.
Le pire, c'est que si j'avais su, je ne suis même pas sûr que j'aurais pu faire autrement. On avait le crédit, la mise aux normes des étables, et les quotas à Bruxelles. Les prix ont pas arrêté de dégringoler, l'inflation qu'ils disent, mais je sais pas comment ils font pour vendre les marchandises à un prix pareil quand on voit à quel tarif ils nous les achètent.
Ils nous ont étranglés.
Les vrais coupables, c'est les industries qui fabriquent ces saloperies et ceux qui les autorisent à les vendre. Ils nous achèvent alors qu'on s'est à peine versé un SMIC, Mimi et moi, en trimant toute notre vie. Y'a pas des lois contre ça ? Elle sert à quoi l'Europe ? Juste à nous emmerder ? Ma fille, elle dit que les fabricants de chimie envoient des gens pour corrompre les députés, que ces fesse-mathieux ont même leur bureau à Strasbourg. Comment c'est possible, des magouilles pareilles, docteur ?
J'espère que Mimi, elle attrapera rien. Elle aussi elle a manipulé les bidons, et elle est montée sur le tracteur plus souvent qu'à son tour. Et nos petits-enfants venaient pas-ser les vacances à la ferme, tout contents d'aller jouer dans les champs ou de grimper sur la moissonneuse-batteuse...
À votre avis, docteur, pour eux, y a un risque ? »
« Cent soixante-dix mille euros. Voilà le prix auquel ils ont chiffré ta vie. Selon Benoît Ruat, que j'ai eu au téléphone, c'est une somme importante, pour ne pas dire étonnante s'il y a bel et bien eu faute de ta part. Moi, j'y vois la rançon du silence de ton mari : un geste d'apaisement qui est censé étouffer le scandale et éloigner la perspective d'un procès. »
« Throughout the Dark Months of April and May. Son titre paradoxal, auquel je ne comprenais rien, est aujourd'hui un résumé parfait de mon existence. »
« Aujourd'hui, je ne les interromps plus. J'écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu'on exerce ou du salaire qu'on touche. »
« Mes patients sont serveurs, profs, esthéticiennes, greffiers, agriculteurs. Ils me racontent les réunions, les horaires variables, les locaux mal chauffés, les mails à onze heures du soir, les promotions refusées, les nouveaux logiciels, les charges sociales, la paperasse, les exigences de dernière minute, la course pour récupérer les enfants à la crèche, la bureaucratie kafkaïenne, les normes européennes, les petits chefs autoritaires, les collègues tripoteurs, la fatigue explosive.
À ceux qui travaillent dans de grands groupes, on offre des numéros verts et des cellules d'écoute - c'est-à-dire des gens payés pour faire semblant de compatir à leur mal-être.
On organise des réunions sur la prévention des risques psycho-sociaux et des troubles musculo-squelettiques, on envoie des questionnaires sur le bien-être des salariés, où les seules réponses possibles sont « plutôt satisfait - plutôt pas satisfait », sans jamais entrer dans le détail de ce qui fait réellement souffrir. Le même genre de dispositif qu'on servait dans une des vidéos promotionnelles à propos du charme qu'il y avait à être salarié chez Eco-Heft ; à croire que ces systèmes et ces discours étaient vendus prêts à l'emploi par des cabinets de conseil.
L'épuisement de mes malades me renvoie au tien. Et si, sous le coup de la pression, tu les avais vraiment commises, ces erreurs ? Et si tu avais accumulé les heures supplémentaires et accepté cette astreinte par excès de scrupule, comme le pensait Stéphane ? Ou pire, si tu avais craqué, vraiment craqué, parce que l'extrême fatigue est capable de faire disjoncter le cerveau quand elle ne trouve plus d'issue ?
Cette pensée m'obsède et les journées marathoniennes que je m'impose ne suffisent pas à la faire refluer. J'ai arrêté les antidépresseurs sans le dire à mon mari, fatiguée de cette ouate chimique qui donnait aux émotions une couleur artificielle. Je préfere encore la douleur nue et sa violence vibrante; je préfere encore avoir mal de toi, parce que avoir mal de toi, c'est une façon de te garder vivante en moi.
Il n'empêche que chaque matin, quand j'ouvre les yeux, c'est la même stupéfaction, le même vertige et le même désarroi : tu n'es plus là. »
« Votre sœur n'est jamais venue me voir pour me parler de ses problèmes. Enfin, pas officiellement... Mais je l'avais rencontrée à un après-midi de team building. Vous voyez ce que c'est ? On rassemble l'ensemble du personnel pour des séances de krav-maga ou des week-ends accrobranche. Des idioties qui coûtent une fortune à la boîte. En revanche, pour mettre la pression aux salariés en faisant semblant de se soucier de leur bien-être, il n'y a pas mieux.
J'ai fait la connaissance de votre sœur au week-end escalade. Pardon, à l'activité de cohésion escalade. Le mot d'ordre était « sortir de sa zone de confort » - encore une formule que ce trou-du-cul de Sernin avait dû apprendre dans son école. J'avais alerté les collègues par la voie syndicale. Inviter les gens à venir une fin de semaine sans payer, c'est clairement un coup de vice. Oh, ils s'étaient crus malins en décrétant l'activité facultative... Sauf que personne n'était dupe : leurs trucs, si tu viens pas, t'es mal vu. »
« Quand une boîte marche mal, neuf fois sur dix, ce n'est pas parce que les salariés ne fichent rien ou qu'ils ne sont pas motivés. C'est parce que le marché se casse la figure ou que le management est pourri. Bref.
De toute façon, le travail, je l'ai déjà dit à Castella, ce n'est pas une épreuve de plus aux Jeux olympiques. Plutôt un moyen de gagner décemment sa vie pendant quarante-trois ans sûrement plus longtemps, compte tenu de ce qui est en train de se passer avec les retraites.
Et quarante-trois ans, bon sang, c'est long.
Vous savez, dans ma carrière, j'en ai vu défiler, des jeunots qui débarquaient chauffés à blanc, décidés à bouffer tout le monde. Ils nous parlaient comme à leur chien, ils se voyaient calife à la place du calife. Les mêmes qui finissaient carbonisés huit ans après, en ne rêvant plus que de garder des chèvres ou faire de la menuiserie.
Votre sœur n'était pas comme ça. Je veux dire : pas avec les dents qui rayent le parquet. Ceux qui ont travaillé avec elle disent que c'était une grosse bosseuse, mais qu'elle ne se mettait jamais en avant. »
« - Qu'est-ce que ma sœur faisait dans cette usine, à cette heure-là ?
- Nous l'ignorons. Mais a priori elle n'a pas le profil d'une délinquante, ni celui d'une femme suicidaire. On ne mange pas tranquillement un morceau de pizza avec un collègue avant de faire le saut de l'ange. Si elle s'est arrangée pour rester sur les lieux ce soir-là, c'est qu'elle avait une raison. Le juge Subercazeaux veut savoir laquelle, moi aussi. Nous ne renonçons pas. »
« Votre sœur, je ne la connaissais pas beaucoup. Mais je me suis toujours bien entendu avec elle. Elle était gentille. Pas comme les autres, là, les nouveaux.
Eux, ils sont méprisants. Le chef de l'unité, deux ans que je le croise, et c'est à peine s'il dit bonjour. Madame Nocton, la DRH, elle m'a appelé Oussama pendant le dernier stage de cohésion. Bravo, la cohésion, quand les responsables ils sont même pas capables d'appeler les employés par leur nom.
Le mien c'est Samuel Umutesi. Je parle anglais, kinyarwanda et français. J'ai un BTS en maintenance des systèmes industriels et une licence pro qualité sécurité environnement. Je l'ai passée en formation continue, le soir après le boulot. Mais pour ces gens-là, je serai toujours Oussama. Ou Mamadou, ou Samba. Un Noir, quoi.
Votre sœur, c'était différent. « Bonjour monsieur Umutesi », dès le premier jour. C'est moi qui ai fini par lui demander de m'appeler Sam. »
« Le choc, latéral, avait été trop léger pour déclencher l'airbag.
À cinquante centimètres près, ç'aurait été une autre histoire.
Quand je suis descendue de la voiture, je ne ressentais rien, comme si la peur n'était pas encore montée à mon cerveau. Pour le moment, je n'avais qu'une idée en tête, respirer la forêt, son air froid et nocturne, et offrir mon visage à la pluie, au ciel immense et muet. Enveloppée par la brume qui montait de la chaussée, dans ma solitude végétale, j'entendais le sang battre à mes oreilles. Et soudain je t'ai sentie, là, tout près de moi, comme si ton esprit flottait entre ces arbres, que nos deux corps avaient retrouvé leur jonction d'enfance et que tu m'attendais au cœur de la nuit.
J'ai tressailli quand une branche a craqué dans l'ombre et qu'une biche a débouché des taillis. Dans la lumière des phares, le cervidé était magnifique, avec son museau fin, ses oreilles sombres, son pelage brillant de pluie et ses pattes élancées. Elle s'est figée dès qu'elle m'a aperçue, a humé l'air alentour. Son œil s'est fixé sur moi, quelques secondes qui m'ont paru une éternité. Puis elle s'est élancée, a franchi la chaussée en trois bonds et je l'ai vue disparaître dans un remuement de branches. L'instant d'après, elle n'était plus là.
Le regard que nous avions eu le temps d'échanger, elle et moi, avant que la forêt l'engloutisse, m'avait bouleversée. Peut-être parce que cela faisait longtemps qu'un être vivant ne m'avait regardée ainsi sans me condamner, sans me plaindre, sans me juger.
Et brusquement, à l'image de ce miracle de distinction animale, de ce corps puissant et de ses extrémités graciles, s'est substituée celle de sa traque par des chasseurs. Le pelage beige souillé de sang, la course folle, les muscles mis à la torture par l'acide lactique, le cœur prêt à exploser. Les abois, la panique en sentant les effluves de plus en plus proches, les chiens hystériques et les hommes affamés de gibier, jouissant par anticipation du moment où, du bout de leur fusil, ils transformeraient la reine de la forêt en tas de chair sanguinolente.
Ceux-là auraient mérité de goûter, à leur tour, la terreur de la traque, le froid du métal contre la peau, les entrailles qui se vident, les interminables secondes où on se voit mourir. Ceux-là auraient mérité de connaître l'écrasement de leur visage contre la terre, la douleur et l'impuissance face à leur prédateur. Du fond de ma nuit intérieure, une fureur biblique, une cruauté minérale naissait en moi. Elle me faisait peur, mais je devinais qu'elle serait, à partir de maintenant, ma seule et ma meilleure alliée. »
« J'avais toujours voulu protéger papa de ce soupçon, sans accepter d'envisager que lui-même emprunterait le même chemin. Pourtant, lui aussi avait vu, à la morgue, le relief de ton corps, son visage confisqué par le drap mortuaire. Lui aussi t'avait portée en terre, ce vilain jour de juillet. Lui aussi avait entendu une fillette réclamer sa mère alors que celle-ci gisait dans un cercueil à quelques mètres d'elle. »
« Le pompon, c'est quand ils se sont mis en tête de « ressouder les équipes ». Les équipes qu'ils avaient eux-mêmes fracturées, mais ça, ça n'avait pas l'air de leur sauter aux yeux. C'était l'idée de la nouvelle DRH, Agnès Nocton une catastrophe, cette bonne femme, soit dit au passage. Ils nous ont imposé des « temps de cohésion ». Une fois sur deux, ça se passait le week-end ou le soir. Là, j'ai vraiment buggé. Je suis chimiste, pas sportif de haut niveau. Et si je veux faire de l'accrobranche, je loue un gîte pendant les vacances et j'emmène ma femme.
Je vous passe les séminaires sur l'optimisation du temps de travail... Vous voulez vraiment le détail ? Eh bien, deux heures à écouter blablater des jeunots à chaussures poin-tues pendant que les tâches s'accumulaient. Ma belle-sœur, qui travaille comme psy, m'a expliqué que ça s'appelait l'« injonction contradictoire ». On ordonne aux gens de faire quelque chose en leur retirant les moyens de le faire. Un peu comme si on vous demandait de courir un cent mètres avec un scaphandre, vous voyez... Ça rend les gens complètement fous, ce genre de tenaille. Et ça s'est vérifié chez Eco-Heft. Les congés de maladie ont grimpé en flèche, il y a eu des démissions. Mais plus le climat se détériorait, plus on avait droit aux sessions sur l'« optimisation du temps de travail ». Allez comprendre. »
« Bastien n'y a pas tenu. Rompant notre pacte de silence, il m'a envoyé un message pour me demander s'il devait lui aussi chercher un avocat. Derrière le sarcasme, la peine.
Je le comprends. Il n'est pas responsable de cette situation. Et au fond, moi non plus. Nous sommes des gens ordinaires percutés par un drame qui a rompu notre dia-pason. Ce qui faisait l'aménité du temps s'est englouti : l'espoir de la grossesse, l'image de notre fille qui aurait joué avec la tienne, l'attente impatiente des vacances, le plaisir du petit café que m'offraient les patients à l'issue de mes visites. Dans ce monde amer si plein de ton absence, le souvenir des mains de mon mari sur ma peau est devenu une monnaie qui n'a plus cours. »
« Madame Dobrynine, des gens harcelés, j'en vois passer beaucoup, dans ce bureau. Vous n'auriez pas pu empêcher ce qui s'est produit, même avec la meilleure volonté du monde. C'est un processus long, pervers, insidieux. Souvent les salariés finissent par le cacher à leur mari, leur famille. Ils ont honte, se disent qu'ils sont faibles, se posent des questions sur leurs compétences. Ils perdent peu à peu l'estime d'eux-mêmes. S'ils en parlent, la plupart du temps, l'entourage leur conseille de démissionner. Ensuite, ils n'osent plus se plaindre.
Ces boîtes ont les moyens de détruire quelqu'un, elles apprennent même des techniques pour y parvenir. »
« Je prenais conscience de ce qu'avait été ton quotidien.
Un monde schizophrénique, une ligne de crête fragile entre production destructrice et tentative pour en ralentir les effets les plus délétères. Je n'ai toujours pas compris le lien entre le cancer de la vessie et les questions de durabilité des forêts, mais je suis de plus en plus convaincue que tu montais un dossier contre Eco-Heft, et pas pour vendre leurs secrets de fabrication à la concurrence. »
« J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi à qui vous êtes en train de parler. La semaine dernière, je dînais chez le directeur de cabinet du secrétaire d'État au Commerce et à l'Industrie. J'ai cent soixante-dix-huit employés en responsabilité sur ce site, des normes et des contraintes de tous les côtés. Et chaque jour, je dois me battre comme un chien pour rester compétitif, sauver nos emplois, ne pas me faire bouffer par les Américains ou les Chinois. »
« Ce cercle infernal n'en finira donc jamais ?
De plus en plus souvent, je pense que, face à de tels individus, deux coups de poing au fond d'une impasse et trois dents cassées feraient mieux que des blâmes et des discours. L'épuisement se nourrit aussi de l'impuissance : devoir se battre à armes inégales, subir la violence sans pouvoir y répondre par le même canal, inventer des processus de conversion des blessures en gestes symboliques, en paroles, en procédures sans quoi nous finirions par retourner à l'état animal. Mais cette contention de sa propre rage, quand elle dure trop longtemps, brûle l'âme. Brûle le cœur, brûle les ailes comme elle a brûlé les tiennes, ma pauvre Icare, tombée de ta coursive où tu étais montée parce que tu pensais qu'on ne négocie pas avec son idéal.
Comme j'aimerais, dans la tourmente d'où je te parle, avoir su conserver cette pureté, cette confiance-là. »
« Être lanceur d'alerte, c'est se condamner à une immense solitude. »
« Le secret des sources, c'est pour protéger les gens, pas pour permettre à leurs bourreaux de continuer leur vie tranquillement.
Votre sœur ne se résignait pas à ce qu'on détruise sciemment des vies pour faire de l'argent. Elle m'avait dit, un jour où on parlait du scandale du Mediator : « Comment on vit avec le sacrifice des innocents ? » Ça la révoltait.
On va se revoir, Irène. Vous pouvez m'appeler n'importe quand. Le jour, la nuit, quand vous voulez. En attendant, faites bien attention à vous. Je vous en prie. »
« À ce moment-là, ne resteront que les voix enrouées de la famille, celle d'une Marie-Paule Coste, d'une Marie Volta, pour rappeler ton nom. Et pendant que les actionnaires referont connaissance avec leurs dividendes, partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l'exploitation du salarié par le salarié.
Je suis lucide. Je sais que certains accomplissent ces basses besognes à contrecœur, sous la pression de leur patron ou du marché, conscients qu'eux-mêmes ne sont que des maillons de la chaîne alimentaire, aussi fragiles, à leur niveau, que ceux qu'ils ont ordre de dominer. D'autres s'y résigneront après avoir étouffé leurs scrupules, usés par l'effondrement de leurs idéaux, par leur impuissance à peser dans la bataille. Certains laisseront d'emblée leurs états d'âme au vestiaire, convaincus qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, et que la loi d'airain de la productivité justifie bien quelques accommodements avec l'éthique, la justice ou la vérité.
Mais un petit nombre, hélas, y trouvera du plaisir. De la pure jouissance. Et c'est dans cette frange-là que le diable recrutera ses séides. Eux goûteront sans vergogne l'exercice du pouvoir. Des minus habens qui n'étaient rien ou pas grand-chose avant qu'on leur mette une arme chargée entre les mains se découvriront un vrai talent pour imposer des brimades, des horaires absurdes, des tâches rebutantes. Les visages qui pâlissent, les yeux cernés, les pleurs dans les toilettes les conforteront dans leur sentiment de toute-puissance. Les burn-out seront leurs petites victoires ; les démissions, leurs trophées. »
« Cet être qui ne sait rien du monde, de la noirceur des hommes, des mensonges et du pouvoir. Rien non plus de la duplicité de la femme qui le nourrit, capable de lui prodiguer des caresses puis de s'asseoir à onze heures du soir derrière un écran pour choisir, sur ordre, les mots assassins qui en anéantiront une autre.
Ignorant de l'existence des usines, des machines, des coursives, des profits et des mensonges ; ne sachant pas qu'on peut fabriquer du désespoir comme on fabrique une arme, le planter dans le cœur de quelqu'un jusqu'à le faire tomber.
Inconscient du fait que chaque goutte d'eau qu'il lape, chaque goulée d'air qu'il prend est corrompue par une espèce qui a préféré boire ses poisons jusqu'à la lie, jusqu'à l'anéantissement, laissant à la génération qui suit le soin de nettoyer la coupe, en sachant qu'il est déjà trop tard.
Incapable de deviner que ces hommes à qui il a choisi, depuis des millénaires, d'accorder son amitié sont devenus trop savants, trop habiles, trop dominateurs; qu'ils ont depuis longtemps perdu la boussole qui leur permettait de faire la différence entre l'envie et le besoin, et que cette confusion les a rendus fous.
Fous, cupides et dangereux.
Ce petit chien, dont soudain je voudrais absurdement connaître le nom. Qui n'a conscience à cette seconde que de l'air qu'il respire, de l'insecte qui agace son nez, de la rosée qui caresse son pelage, de son soulagement proche et de l'odeur de l'herbe mouillée. »
Quatrième de couverture
Quand on annonce à Irène Dobrynine, médecin généraliste à Fontainebleau, que le corps de sa sœur a été retrouvé dans l'atelier 4 de l'usine de papier d'Étampes où la jeune femme travaillait comme chimiste, elle se refuse d'abord à le croire.
Comment et pourquoi sa cadette se serait-elle aventurée de nuit dans une zone ultrasécurisée ?
Décès accidentel ? Suicide ? Mort provoquée ? La reconnaissance d'un accident du travail est-elle une façon pour l'entreprise de fuir d'autres responsabilités ?
Obsédée par les doutes, Irène aiguillonne un ballet judiciaire qui ne suffit pas à ébranler le mur du silence. Tandis qu'au fil des semaines, la tragédie détruit sa famille comme une bombe à fragmentation, elle poursuit son enquête avec acharnement, reconstituant minutieusement la tapisserie de la vraie vie de Natacha à partir d'une trame d'informations contradictoires confessions de témoins qui l'ont connue, révélations de collègues et procès-verbaux d'interrogatoires.
La petite musique de nuit du roman à suspense compose peu à peu la symphonie chorale d'un roman social sur la souffrance au travail comment s'oppose-t-on à ceux qui, en toute impunité, ont choisi de détruire la vie ?
Hélène Gestern est enseignante et chercheuse. Elle est notamment l'autrice de 555 (Arléa, 2022), qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire et de Cézembre (Grasset, 2024). Atelier 4 est son treizième livre.
Éditions Grasset, mars 2026
281 pages