jeudi 20 août 2026

Mon corps donné pour vous ★★★★★ de Marouane Essadek

IL EST DES VIES POUR LESQUELLES LE SIMPLE FAIT D’AIMER EST UN ACTE DE RÉSISTANCE.

Mon corps donné pour vous nous oblige à regarder l’Histoire en face, jusque dans ce qu’elle a de plus sombre.

À travers l’histoire vraie de Carrie Buck, jeune femme pauvre de Virginie, victime de violences, déclarée « faible d’esprit », Marouane Essadek met au jour l’eugénisme américain et les hommes qui, au nom de la science et du « bien commun », se sont arrogé le droit de décider quelles vies méritaient d’exister.

Tout commence par une affaire de calcul.

On compte. On classe. On mesure. On trie. Une intelligence devient un quotient, une généalogie une preuve, un corps un risque.
« Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »
Ce qui glace, c’est que cette violence est rarement perçue comme telle par ceux qui l’exercent. Elle se cache derrière la médecine, la science, les statistiques, le droit. On enferme, on sépare, on stérilise, mais toujours avec la conviction d’agir pour le bien.

Et au milieu de tout cela, il y a Carrie.
Une enfant qui court, grimpe les collines, pêche dans la Rivanna, joue avec les garçons. Une enfant qui essaie simplement de vivre.
Puis on décide pour elle. Son corps ne lui appartient plus. Sa parole ne compte pas. Son histoire est écrite par d’autres.
« À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n’apparaît nulle part. »
Et pourtant, Carrie ne disparaît pas.
Elle aime sa mère. Elle cherche à la retrouver. Elle aime sa fille. Elle s’obstine.
« Face à l’acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l’amour et de l’obstination, ses seules ressources. »
Là où certains ont voulu réduire des êtres à leur sang, leurs gènes ou leur supposée intelligence, l’auteur remet des visages, des liens, des corps et de l’amour. Et c'est bouleversant !

Le récit est dur, parfois éprouvant. Mais sa construction, son ironie incisive et le contraste entre la froideur des faits historiques et la poésie avec laquelle l’auteur raconte l’enfance de Carrie rendent cette histoire profondément poignante.

Se glisse aussi dans ces pages cette terrible continuité entre l’eugénisme américain et les théories reprises par l’Allemagne nazie. Le procès de Carrie Buck, Buck v. Bell, n’est pas une anomalie isolée, il ouvre la voie à des milliers d’autres stérilisations.
La comparaison avec l’Allemagne nazie est d’ailleurs particulièrement glaçante. Dans l’après-guerre, certains nazis pourront retourner aux États-Unis leurs propres théories comme un miroir car ce qu’ils ont fait, d’autres l’avaient pensé, théorisé et parfois déjà légalisé avant eux.

Ce livre parle de l’Histoire, mais aussi de notre présent. De notre fascination pour la performance, la puissance, la normalité. De cette tentation toujours renouvelée de classer les êtres selon leur utilité, leur conformité, leur « valeur ».
Lorsque la science cesse d’être au service de l’humain et prétend décider de la valeur des vies, le progrès peut devenir une machine à exclure.

Un livre nécessaire, donc. Une lecture éprouvante, mais profondément humaine.
Parce que face à ceux qui voulaient calculer quelles vies méritaient d’exister, Carrie a simplement continué à aimer. Et à vivre.

Un immense merci aux éditions Noir sur Blanc et à Babelio pour avoir mis ce livre entre mes mains ! 🤍

EN EXERGUE 
« Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d'épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l'arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »
Évangile selon Matthieu 7, 15-20 

« Même si je parle au passé, c'est du futur qu'il s'agit. »
Fonky Family, « Mystère et Suspense », Art de rue

« Tout le monde s'émerveille devant les couchers de soleil, mais seuls les bosseurs comme Carrie connaissent la beauté du matin et l'odeur de la terre qui s'éveille. À l'aube, même les arbres attendent pour rougir. N'importe quel autre jour, elle profiterait de cette fraîcheur qu'elle adore, mais pas aujourd'hui. Tant que Mme Wilhelm n'est pas arrivée, tant qu'elles ne sont pas montées dans le train, le présent doit s'étirer. Étrangement, Carrie ne pense pas un instant à s'enfuir - pour aller où ? Retourner d'où elle vient, chez John et Alice ? À quoi bon revenir chez ceux qui l'ont forcée à partir... Nulle part où aller, impossible de revenir à la maison, alors elle voudrait figer le temps, ne pas rentrer, ne pas monter dans ce train. Rester sur ce banc et oublier le reste. Alice et Mme Wilhelm l'ont pourtant rassurée : là où elle va, elle va retrouver sa mère, il y a plein de choses à faire, et beaucoup moins de pollution qu'ici. Elle sera bien. Retrouver sa mère... »

« En 1900, devant un auditoire de médecins qui n'ont pas fait le voyage pour rien, il prononce un discours mémorable : Le Nègre américain, son passé et son futur. Voilà le problème du nouveau siècle ! La population noire grandit de façon inquiétante, et avec elle la criminalité dans tout le pays. En scientifique sérieux, Barringer dresse un constat sans appel, chiffres à l'appui - natalité, meurtres, viols, drogues, tout y passe. La conférence est un succès et, très vite, on lui demande de la publier. Le livre devient incontournable: de l'Alabama au New Jersey, du Congrès à la Maison-Blanche, on doit avoir lu The American Negro pour comprendre ce monde.
Tout bon médecin préfère prévenir que guérir, tout infectiologue voudrait isoler le virus avant qu'il ne se propage. Mais Barringer a vu le mal naître, il l'a examiné à sa racine. Né en 1857, il a connu le monde d'avant l'abolition de l'esclavage, le monde où chaque race était à sa place, le monde où les pulsions primitives du noir étaient freinées et contrôlées. L'être inférieur connaissait son rôle naturel sur terre et il s'y sentait bien. Voyez plutôt : « Que l'esclavage ait eu des conséquences néfastes, personne ne peut le nier. Mais sous l'esclavage dans le Sud, on peut affirmer que le nègre s'était perfectionné tant moralement que physiquement et que, en tant que race, il était globalement satisfait. »
Le genre de phrase qu'il prononce sereinement, sans trembler. »

« [...] Paul Barringer est un homme de solutions. D'abord, protéger. L'Amérique doit séparer les races incompatibles et poursuivre le chemin tracé par la nature. Le médecin en lui sait que l'homme n'est qu'un amas de cellules, de sang et de gènes. Le mélange des races est à l'origine de tous les maux. Qu'on soit blanc ou noir, intelligent ou demeuré, homme ou femme, apte ou inapte, tout n'est qu'une question de génétique. »

« Il en va des races comme des infections.
Un homme sain qui boit une eau contaminée sera infecté par le choléra.
Un homme respectable qui passe la nuit avec une femme sans honneur risque de contracter la syphilis.
Un homme brillant qui s'accouple avec une faible d'esprit produira un attardé.
L'homme blanc qui se mêle au sang noir verra sa race souillée.
Le problème noir n'est qu'un problème médical de plus. »

« Tous les enfants du monde apprennent à être polis quand ils ne sont pas chez eux. Quand on est accueilli quelque part, on ne dit pas non, on ne refuse rien, on s'adapte - il ne faudrait pas vexer les gens. Mais comment se comporter quand on est accueilli toute sa vie ? Quand on n'est jamais chez soi ? Faut-il tout accepter? Alice lui martèle chaque jour qu'elle aurait pu finir ailleurs, à la rue ou pire... Aussi Carrie s'efforce-t-elle de ne gêner personne, elle se contente d'acquiescer, poliment.

Une vie de petites routines, d'accoutumance. Année après année, Carrie s'habitue à ne pas déranger, à ne pas être dans le passage. L'enfance, son enfance du moins, c'est apprendre à faire et laisser faire. Laisser parler, laisser passer, se laisser réveiller, corriger, frapper. Jour après jour, elle compose avec cela. Sa vie est donc aussi une vie de tolérance accrue à certaines choses. Enfant, elle doit accepter que d'autres qu'elle décident de ce qui est bon pour elle - la nourriture qu'elle mange, les personnes qu'elle fréquente. D'autres savent mieux qu'elle ce qu'elle est - d'où elle vient, ce qu'elle deviendra. Pas même son corps ne lui appartient - son apparence, son hygiène, même sa façon de se tenir lui échappent.
Une vie de silence, donc. Une vie où contester, interroger, questionner n'est jamais l'évidence. À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n'apparaît nulle part. Ne pas se faire remarquer. »

« Vouée à devenir l'un des êtres les plus importants de son siècle et de son pays, Carrie est absente de sa propre histoire et n'existe que par traces. Une phrase ici, une mention là, rien d'autre. Son entrée à l'école, un an plus tôt, signait une première preuve matérielle : un nom sur un registre, quelques remarques sur un bulletin. Sans cela, son enfance n'aurait pas existé. Jusqu'à ses dix-huit ans, Carrie se laisse deviner. Elle ne réclame pas, ne crie pas, ne se débat jamais. Pas qu'on sache, du moins. »

« De la Louisiane à la Caroline du Nord, on ne va pas à l'école si l'on a le ventre vide, si l'on peut rapporter de l'argent à ses parents ou si l'école n'existe pas. »

« Comme Paul Barringer avant lui, il sait que les médecins ont l'avenir de la nation entre leurs mains. Il aime d'ailleurs le répéter : « Le médecin est le plus grand défenseur de l'État. Son rôle n'est pas seulement de soigner les malades et de leur rendre leur productivité écono-mique, mais aussi de préserver la santé globale de notre communauté. »
Alderman cherche donc les meilleurs scienti-fiques de leur temps, des hommes partageant deux valeurs :
- un respect inconditionnel pour la science ; 
- un amour infaillible pour le Sud.
A priori, deux passions irréconciliables.
On dit le Sud arriéré, réactionnaire, pétri de vieux préjugés. Il est vrai que de la Louisiane à la Géorgie, on compte bien plus d'églises que d'écoles, bien plus de fermes que de laboratoires. Pas franchement une terre de savoir. La moitié d'un pays fondée sur la sueur et le sang. Des champs de coton et de tabac à perte de vue, des paysans difformes parlant une langue qu'on aurait du mal à prendre pour de l'anglais, la terre exploitée par la machine, les pauvres par les riches, les noirs par les blancs, les femmes par les hommes. Tout ça bercé depuis des siècles par une Bible mal remâchée. Pas l'endroit idéal pour faire régner la science.
Et pourtant, la Virginie de ce début de siècle produit un miracle. Depuis 1904, Edwin Alderman est parvenu à attirer à UVA les esprits les plus bril-lants de leur époque - de purs white Americans, de vrais sudistes pourtant à la pointe de la modernité. »

« De simples noms, une passion commune.
À peine arrivé, en 1905, Henry Heck donne le tout premier cours d'eugénisme à UVA. Devant les futurs enseignants de Virginie, il explique que l'éducation n'est qu'une question d'hérédité, que certains enfants sont limités et d'autres supérieurs. Par centaines, tous ces professeurs en devenir apprennent qu'on naît imbécile ou brillant, génie ou crétin, et que leur rôle sera d'empêcher les élèves inférieurs de nuire aux autres.
Harvey Jordan est une pointure. Grâce à lui, des générations de médecins apprendront à distinguer les aptes des inaptes, à isoler ces derniers et à les empêcher de se reproduire. Comme il le dit, « il est plus souhaitable d'empêcher la production d'êtres socialement inférieurs que de chercher à les élever à une égalité physique, mentale ou morale ». Il considère la Virginie comme un cas d'école : un État enclavé géographiquement, qui conserve des populations isolées depuis des siècles, des villages entiers de débiles et attardés qu'il voudrait observer de près. Un pur exemple du suicide racial qui menace le pays. Homme de relations, Jordan connaît tous les eugénistes qui comptent à l'époque : le grand Charles Davenport, fondateur de la première station d'étude d'eugénisme; le célèbre Harry Laughlin, promoteur de lois eugénistes dans plusieurs États. Tous des amis. »

« Tels sont les hommes qu'Alderman a recrutés depuis son arrivée en 1904. Des chercheurs brillants reconnus par leurs pairs. Telles sont les lumières qui méritent d'être diffusées en Virginie.
La science, la race et le sang.
La main de l'homme pour prolonger la nature. Valoriser les supérieurs. Isoler les inférieurs.
Les empêcher de se mélanger et de se reproduire. »

« Pas un seul de ces hommes ne rencontrera Carrie. Depuis des années, la Virginie s'emploie avec succès à séparer ce qui doit l'être. Les blancs des noirs, les riches des pauvres, les purs des impurs. On vit parfois à quelques dizaines de mètres les uns des autres sans échanger un regard de sa vie. Comme Paul Barringer avant eux, Edwin Alderman et ses collègues vivent du bon côté du chemin de fer, au nord de Grove Street. Du côté où l'on est de vrais Américains, où l'on descend de grandes familles. Peut-être l'un d'eux croisera-t-il Carrie sans le savoir, un jour de promenade en centre-ville. Il n'apercevra même pas cet être invisible. Dans quelques années, ils en entendront parler, c'est certain, et, avec un sourire, se diront qu'ils ne sont pas pour rien dans cette histoire. »

« « J'allais jouer à la rivière ou grimper les collines », dira-t-elle simplement. Le bonheur en une seule phrase. Elle met autant d'ardeur à franchir un ruisseau qu'à courir après les trams du centre-ville. Elle essaie de vivre. Dans trente ans, dans soixante ans, elle racontera ces moments qui n'intéressent personne, alors j'aime à penser qu'ils ont compté pour elle. »

« Pas comme tout le monde, cette gosse.
Certainement pas comme les autres filles, à préférer jouer avec les garçons qu'avec ses semblables. Qu'importe les commentaires et les regards, qu'importe la réputation qu'elle en tirera pendant des années, pour le moment, la liberté, c'est courir sans se soucier de se salir, c'est pêcher sur les bords de la Rivanna, de l'eau jusqu'aux genoux, c'est cracher le plus loin possible. Elle a dix ans et croit encore qu'elle peut s'amuser avec des garçons - qu'elle a le droit d'être leur amie. Les remarques qu'elle entend déjà comptent moins que son bonheur loin de la maison. Alice, les professeurs, les filles de l'école, le monde entier a prévu un nom pour les gamines comme elle, celles qui jouent, courent et parlent comme des garçons, celles qui négligent leur apparence. Laissons-le de côté, ce mot méchant, elle l'a déjà entendu et l'entendra encore longtemps. Pour l'instant, elle se fiche de la morve sous le nez et des croûtes sur les genoux. Elle court loin des Dobbs, loin de la maison en pierre de Grove Street, rien d'autre ne compte. »

« Le genre de gamine qu'il faut cadrer pour éviter qu'elle tourne mal.
Des années qu'Alice ressassait la même chose: « Si on la laisse faire ce qu'elle veut, elle finira comme sa mère. Je te dis qu'elle doit avoir ça dans le sang. » Toujours les mêmes mots, répétés jour après jour. "Ne pas finir comme sa mère." »

« Goddard a retenu la leçon. Il a vu l'importance de ces outils et les a importés aux États-Unis. Tant pis si Binet affirmait que l'intelligence n'était pas figée et qu'elle était susceptible d'évoluer, qu'importe si le but de Simon, en identifiant les enfants en difficulté, était de leur offrir une meilleure éducation et les réintégrer aux autres. Ça, Goddard l'oublie vite mais il retient l'essentiel : il est enfin possible de mesurer l'intelligence humaine et de classer les individus selon leurs résultats. De quoi changer la face du monde. »

« Il fallait un outil objectif, un calcul qui permette de mettre en perspective ce résultat avec l'âge réel de la personne. Divisez l'âge mental d'un individu par son âge réel, vous obtenez un quotient. Multipliez-le par cent, vous obtenez le quotient intellectuel de cette personne.
Avec quelques collègues, il inventait le QI et, pour la première fois de l'histoire, l'intelligence humaine devenait une donnée fixe et quantifiée. »

« Kallikak. Kalos et kakos. Beau et mauvais.
Une belle généalogie. Une lignée souillée.
Le mal est venu d'une seule femme à l'apparence attirante, à l'intérieur gâté et dangereux. Kalos et kakos.
Toute la science résumée en une famille. »

« Il faut contrôler ces gens.
Les empêcher de faire le mal qu'ils ignorent.
Ne pas les punir, certes, mais ne pas les laisser libres non plus.
Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »

« Ellis Island. Cette île située au large de New York, dans la baie d'Hudson. Comme un symbole, elle fait face à la statue de la Liberté, cadeau d'Européens venant ainsi récupérer leur dû. Depuis des années maintenant, les étrangers arrivés des quatre coins de l'Europe s'y déversent pour fouler le sol américain. Au moment de creuser le métro de la ville, on a fait d'une pierre deux coups en arrachant la terre au sous-sol new-yorkais pour bâtir cette île. Comme l'Amérique aime les images et l'ironie, elle a souhaité que ceux qu'elle appelle « parasites » posent les pieds sur un lieu constitué de rebuts et de déchets, de quoi rappeler que le rêve américain est aussi un cauchemar. Lieu de liberté et de contrôle, de prospérité et de misère. Ces Italiens, ces Polonais, ces Hongrois, ces Albanais, ces Russes, ces Juifs et ces Irlandais - leurs espoirs sur ce sol pourraient vite signifier le déclin des États-Unis. Chaque navire qui accoste menace un peu plus l'avenir de la nation, la pureté de sa race. »

« Un peu enfant, un peu adulte, Carrie conserve la peine des deux mais reste privée de leurs joies. Surveillée, engueulée et insultée comme une gosse, elle se lève et travaille maintenant comme une grande. Prise dans cet âge bâtard, elle ne connaît ni les plaisirs des petits ni la liberté des grands ; elle s'habitue à la soumission des premiers et à la responsabilité des autres. À présent, il s'agit d'entrer dans la vie sérieuse sans perdre de temps. »

« C'est donc à la Colonie du Dr Priddy d'isoler ces gens pour protéger la société de leurs actions - pour en préserver la pureté aussi. En Virginie, on ne ségrègue pas que les noirs, on isole tout ce qui risque de contaminer. Imaginez un homme blanc, respectable et de bonne réputation, qui finirait par mégarde dans le lit d'une femme de cette espèce sans le savoir. Priddy a dévoré les derniers travaux d'Henry Goddard, il lui écrit régulièrement et sait que la moron peut très bien faire illusion: un bref instant de plaisir avec une femme comme Deborah Kallikak et c'est une nouvelle lignée de dégénérés qui serait façonnée. Une femme irresponsable qui enfanterait des demeurés, un homme d'honneur qui ne pourrait évidemment pas s'en occuper. Une calamité pour tout le monde. Car il est une chose que la Virginie déteste encore plus que les colorés et les attardés, un cauchemar qui la hante comme un esclave venu égorger ses maîtres, c'est le mélange. Le Sud vomit l'hybridation. Qu'un gentleman du Sud puisse souiller sa race dans les draps d'une débile, qu'un homme blanc puisse se perdre dans les bras d'une colorée pour produire une lignée de mulâtres, voilà ce qui dégoûte toute famille respectable en Virginie.
Tel est le rôle de Priddy. Protéger la société contre ces êtres aussi fautifs qu'innocents, préserver le Sud, la race blanche et toute l'Amérique d'une dégradation génétique. Dix ans qu'il s'y emploie sans relâche à la Colonie. »

« Salpingectomie.
Jamais Jessie n'enfanterait, l'ablation des trompes de Fallope empêchant qu'elle se reproduise. Jamais elle ne transmettrait ses gènes. Il était temps d'agir : quinze ans, c'est l'âge auquel ces gens-là commencent leurs frasques.
En apprenant ce que sa fille et d'autres femmes avaient subi, Willie Mallory a tenté de s'échapper de la Colonie. Elle a été rattrapée avant de passer à son tour, à quarante-deux ans, entre les mains du docteur Priddy. Ligature des trompes et ablation d'un ovaire. Mme Mallory ne produirait plus de dégénéré. Neuf, c'était plus qu'assez.
Une bonne chose de faite. Deux fois trente minutes, deux gestes anodins aux effets salutaires pour la patiente comme pour la société. Aussi facile que de retirer un appendice ou d'arracher une dent pourrie, aussi nécessaire. Si seulement on avait pu agir plus tôt. »

« Il est des gens pour croire qu'on s'habitue à son sort, à cette crasse qui colle à la peau et se reflète dans les yeux des autres, comme si les années finissaient par dissiper les regards et les remarques. Rien n'est plus faux. Le mépris est comme le froid des premiers jours d'hiver, comme l'humidité dans les chaussures, comme les démangeaisons sur la peau - le temps ne le fait pas disparaître. Quand elle marche dans les rues, quand elle quémande de l'argent ou de la nourriture, Emma continue de baisser les yeux. »

« Depuis onze ans qu'on lui a retiré son enfant, elle a du mal à trouver des raisons de vivre. Quand elle a eu Carrie, Emma était mariée mais ça n'a pas duré. Le père a disparu sans laisser de traces.
Pas d'arbre généalogique pour les gens comme lui. Divorcé, parti, mort, j'ignore si Emma le sait. Simplement, elle a dû se débrouiller seule. »

« Chaque jour, Emma subit cette triple humiliation: John Dobbs lui a pris sa fille; John Dobbs a jugé bon de la garder dans sa famille ; John Dobbs dicte sa loi, toise et contrôle Emma autant qu'il le souhaite. Chaque fois qu'elle le rencontre, le regard de l'officier lui rappelle cet arrachement subi dans les pleurs et la honte. »

« Qu'elles s'aiment, je n'ai pas à le deviner car je le sais. Comment et pourquoi la jeune fille aime-t-elle celle qu'on appelle sa mère et qu'elle ne connaît que par bribes, cette femme qui n'a pas réussi à la garder près d'elle et que tout le monde regarde avec dégoût ? Je l'ignore, mais j'en suis certain.
Dans plusieurs années, Carrie fera tout pour se rapprocher d'Emma. Malgré leur séparation précoce et les quinze années passées à se croiser brièvement, malgré les horribles mots d'Alice, elle continuera de l'appeler sa mère. Une fois qu'elles seront réunies, en 1924, elle s'efforcera de rester près d'elle et d'empêcher qu'on les éloigne à nouveau.
Une seule photo d'elles ensemble. Je ne songe pas à la mise en scène de l'homme malveillant venu enquêter sur leur cerveau. Je ne pense pas au lieu terrible où elle sera prise. Je veux y contempler leurs yeux semblables, ce moment de répit partagé et, surtout, une mère et sa fille assises sur un banc, la main d'Emma posée sur l'épaule de Carrie.

Séparées à nouveau bien plus tard, quand Carrie aura partiellement sa vie en main, celle-ci s'effor-cera d'écrire à sa mère et de la retrouver. Jusqu'au bout, elle s'inquiétera de son état, prête à dépenser l'argent qu'elle n'a pas pour aller la voir en train. Si les gens comme Carrie vivent sans généalogie, dans des familles dispersées et instables, c'est que des hommes font tout pour les séparer. L'entêtement avec lequel elle cherchera à retrouver sa mère malgré les obstacles, voilà comment je sais qu'elles s'aiment. Face à l'acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l'amour et de l'obstination, ses seules ressources. »

« Ni pensée ni émotion, dans les textes officiels. Ils ne transmettent que ce que l'État veut retenir. Comme Carrie plus tard, Emma est absente des documents qui décident de son sort, femme rendue muette dans sa propre histoire.
Est-elle indignée par cette décision ? Verse-t-elle une larme face à ces hommes qui pensent savoir ce qu'elle est en le notant d'un coup de plume ? Comprend-elle ce qui se joue, saisit-elle qu'elle est « faible d'esprit » comme elle aurait pu être folle, hystérique ou sorcière un nom parmi des dizaines pour écarter les femmes comme elle? Peut-elle imaginer que ces hommes sont sincèrement convaincus d'agir pour son bien et celui de la société ?
L'administration ne s'intéresse pas à ces ques-tions. L'état des dents d'Emma, les traces de contagion, son élocution, tout cela inquiète et doit être consigné avec minutie. Quant à l'humiliation d'être reléguée à une abrutie en quelques minutes, la prise de conscience effrayée qu'on sera sûrement enfermée à vie, loin de chez soi et de sa fille, pour avoir commis le pire crime qui soit - exister -, cela, on ne peut pas le noter. »

« À nouveau, Emma répond aux questions d'un inconnu dans un bureau. Celui-ci semble plus intéressé que Shackelford, il prend son temps et l'observe avec attention. Comme d'autres en Amérique, il utilise le fameux test Binet-Simon développé par Henry Goddard, le même que dans les prisons, les écoles et les hôpitaux. À la Colonie, chacun connaît les travaux du grand Goddard et le Dr Priddy insiste pour qu'on ait recours à cette méthode afin d'identifier les idiots, les imbéciles et les débiles.
Que la nouvelle patiente soit une faible d'esprit est déjà une certitude, mais on est ici entre scienti-fiques. Le terme légal ne suffit pas, il faut quantifier.
Alors elle répond. »

« On est en 1883. Depuis ses cinq ans, il maîtrise le grec, ce qui s'avère toujours utile pour inventer de jolis mots et Francis Galton en forge un nouveau. Eu veut dire « bien », genes « né, engendré ». Eugenics, ou l'eugénisme, c'est la bonne naissance, la séparation entre ceux qui doivent naître et ceux qui ne le méritent pas. On perfectionnera l'espèce humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races qui la tirent vers le bas. »

« Certains prennent ça pour du mépris, Francis y voit de la compassion. Quoi de plus humain que d'empêcher ces gens de naître ? Dans la nature, ils subiraient les pires souffrances avant de mourir. La vraie miséricorde ne consiste donc pas à les aider dans leur malheur mais à leur épargner une telle existence. C'est pour son bien qu'on abat un animal malade, ce serait donc rendre service à l'enfant inapte que de le préserver d'une vie misé-rable. Du bon sens, on vous dit. Francis le résume parfaitement : « Ce que la nature fait aveuglément, lentement et sans pitié, l'homme peut le faire avec prévoyance, rapidité et bonté. » »

« En 1883, Francis Galton invente l'eugénisme et, quelques années plus tard, cette idée traverse l'Atlantique, trouvant là une terre qui l'attend depuis des siècles, impatiente de confirmer ce qu'elle sait et de justifier ce qu'elle fait. Comme jadis avec le puritanisme et la machine à vapeur, les États-Unis s'empressent une fois de plus de surpasser leur prédécesseur britannique. Avec Francis Galton et l'eugénisme, l'Amérique trouve chaussure à son pied et la pointure sied particulièrement au Sud. Des siècles qu'on trie les hommes, ici, concentré qu'on est à bâtir une race d'êtres productifs et dociles ; trois cents ans qu'on distribue le droit de se reproduire comme les coups de fouet, au gré des maîtres et des besoins en coton. Prévoyante, cette nation n'a pas attendu Francis Galton pour séparer les aptes et les inaptes.
Je ne peux que deviner le bonheur de ces hommes blancs découvrant le mot « eugénisme », la joie d'un gamin qui aurait passé son enfance à tricher à son jeu préféré et découvrirait un jour qu'il ne faisait qu'en suivre les vraies règles et que la Terre entière avait tort. Enfin enfin! - la preuve que la Sud avait raison et que la nature est de son côté.
La Virginie lit les ouvrages de Galton et il lui semble ouvrir les yeux pour la première fois. Rien ne sera plus comme avant mais tout pourra rester comme avant. L'ordre social soudain expliqué ; les brillantes lignées se voient par un seul homme éclairées. 
Parmi les eugénistes qui comptent au début du XX siècle, parmi ces hommes qui se joueront du destin de Carrie, tous ont en commun la Famille et le Nom, c'est-à-dire le Sang. »

« Bien sûr qu'ici aussi on ségrègue, bien sûr qu'on écarte les indésirables comme ailleurs. Mais ça n'a rien à voir. On le fait scientifiquement. Grâce à UVA, on n'a pas oublié l'héritage de Jefferson et des Lumières - liberté académique, séparation de l'Église et de l'État, tout cela a sa place en Virginie.
N'allez donc pas les traiter de sudistes arriérés : quand ils lynchent un noir ou qu'ils enferment une débile, ils le font au nom de la biologie. Ça n'a rien à voir. »

« Les biologistes adorent cette histoire.
Tandis que Charles Darwin s'apprête à publier son livre explosif et que Francis Galton parcourt l'Afrique pour la cartographier en notant la beauté de chaque femme qu'il croise, quelque part dans l'empire d'Autriche, un moine traîne dans le jardin de son monastère. Lui aussi adore la nature, convaincu d'y contempler les œuvres du Seigneur. Sa passion à lui, ce sont les plantes, et surtout les petits pois, Pisum sativum de leur vrai nom. Des milliers, des dizaines de milliers de pois que Gregor tripote et observe sous tous leurs angles.
À force, il fait de drôles de découvertes, de celles qui ne concernent pas que les petits pois, de celles qui changent le monde.
Prenez deux pois différents : leur fleur n'a pas la même couleur, ils n'ont pas la même taille, qu'importe. Gregor découvre que ces pois portent en eux la cause de leur différence, cachée, invisible. Tout ce qui caractérise un pois est inscrit en lui - sa taille, sa forme, la couleur de sa fleur... Le moine remarque même que, si l'on croise ces pois entre eux, leurs descendants porteront les facteurs à l'ori gine de cette différence. Comme si toutes les carac-téristiques des parents-pois étaient transmises aux enfants-pois. Croisez donc deux parents-pois aux fleurs différentes, toute leur descendance aura des fleurs de la même couleur, mais elle gardera l'autre couleur cachée en elle, transmise silencieusement.
Encore mieux : tous les facteurs sont bien séparés à l'intérieur de chaque pois.
Soit notre premier couple de pois, l'un à fleur blanche, l'autre rouge. Admettons que leurs descendants n'aient que des fleurs blanches, ils ont pourtant gardé en eux le facteur donnant une fleur rouge et, dans la troisième génération, il est possible qu'un des petits-enfants-pois porte une fleur rouge (même s'il n'a que des parents-pois à fleur blanche). Qu'il n'ait pas la même couleur de fleur que ses parents-pois ne fait pas de lui un bâtard, ni un pois illégitime, il est simplement porteur du facteur rouge, comme le reste de sa famille et toute sa descendance après lui.
Une loi de la nature pour certains, une tragédie pour d'autres. Des siècles, des millénaires d'hérédíté éclairés par des pois. »

« « Elle tient de sa mère, celle-là... », « C'est pas le fils du facteur, ça se voit vite... » Que se passerait-il alors si la Science, c'est-à-dire l'Homme, c'est-à-dire quelques hommes blancs, pouvaient trier les individus comme on trie les gènes ?
La ségrégation, c'est la génétique devenue société, la pureté introduite dans la loi. Si la nature sépare chaque gène dans nos organismes et chaque différence, il n'est que logique de l'écouter attentivement. Séparer les noirs des blancs, interdire leur union et punir leur accouplement, c'est imiter son enseignement. »

« En décembre 1982, Paul Lombardo laisse Carrie parler et rétablir une vérité vieille d'un demi-siècle. »

« Vingt-quatre
Annus horribilis, annus puritatis

Une brute, elle ne fait ni dans le détail ni dans la charité. Pressée, car elle n'a plus de temps à perdre : trop d'années l'ont précédée inefficacement. Elle au contraire est implacable. Vite, trouver une solution face aux problèmes qui l'accablent : femmes imbéciles chinois noirs juifs polonais idiots italiens débiles métisses rouges, elle ne s'encombre pas de subtilité. Pour s'occuper de ces gens, elle regorge d'idées et de solutions qui sont toutes des verbes: bloquer filtrer enfermer trier ségréguer interner stériliser déporter isoler tuer. Il est trop tard pour prendre le mal à la racine, désormais elle fauche à grande échelle. Des milliers, des centaines de milliers de vies détruites parce qu'elle doit se protéger. Il en va de l'avenir, de vingt-cinq, de vingt-six, et toutes celles qui suivront. Il en va de la plus grande nation qui ait jamais foulé la Terre.
Vingt-quatre est lucide, elle sait qu'il n'y a pas mille façons d'avoir les mains propres. Soit on évite de les salir en restant inactif, soit on agit, on se bouge et il faut ensuite les laver à grandes eaux pour racler toute la crasse accumulée. Elle suivra la seconde option: elle aura les mains sales mais elle frottera fort.

En commençant par la menace extérieure. Angoissée par les milliers de parasites arrivant quotidiennement, vingt-quatre élève des barrières comme jamais auparavant.
Mai. On vote l'Immigration Act, un chef-d'œuvre de racisme destiné à mettre fin à l'invasion étran-gère. Si le diable est dans les détails, il doit adorer les lois américaines celle-ci est une merveille de finesse. [...] »

« Si la ségrégation est un rêve de pureté, la miscegenation est son cauchemar. »

« Il est des vies pour lesquelles le simple fait d'aimer est un acte de résistance et celle de Carrie en est une.
L'Amérique s'est construite en brisant des familles, en séparant maris et femmes, enfants et parents, en imposant des adieux par la violence, et jamais il n'y aurait eu d'États-Unis sans ces désunions. Un fils d'Amérindien arraché à ses parents pour exorciser sa sauvagerie, une esclave qu'on viole pour produire une nouvelle marchandise humaine et la vendre au plus offrant, deux époux irlandais perdus à Ellis Island qui ne se reverront jamais - tous ont subi la pulsion séparatrice de l'Amérique, Carrie comme les autres. On enlève aussi les faibles d'esprit, on trie, déchire, bref on kidnappe enfants et parents pour ne jamais les rassembler, coutume nationale dans laquelle Priddy est passé maître. Sage pays qui se donne toujours les moyens d'avoir raison : ceux qu'on qualifie de noirs, indiens, colorés et demeurés sont incapables d'être de bons parents, jamais on ne les laissera avoir des familles stables.
Personne ne le remarque mais, rien qu'en aimant sa mère et sa fille, Carrie est une résistante.
Pendant plusieurs semaines, elle poursuit sa vie discrètement à la Colonie, se fait plus docile et silencieuse que jamais, pensant que la Virginie en a fini avec elle. »

« Mais les eugénistes voient grand et ne comptent pas l'égoïsme parmi leurs défauts: ce don qu'ils ont reçu des juges de Virginie, ils veulent l'offrir au reste de la nation. Pour eux, il n'a jamais été ques-tion que de la jeune Carrie Buck dans cette affaire, mais bien de dizaines de milliers d'autres - et du salut d'un peuple. Bell, Strode et Whitehead ne confondent pas l'ambition avec l'hubris et, malgré leur envie de dégainer les scalpels, ils ne sont plus à quelques mois près. Une fois de plus, ils choisissent de suivre le plan solidement conçu par Harry Laughlin.
Un mois plus tard, l'histoire se répète et Strode et Whitehead se retrouvent devant le Conseil de la Colonie pour exposer la marche à suivre : ce procès est certes une réussite mais il faut continuer, ne pas lâcher si près du but. À ce rythme, ce sera bientôt la Cour suprême des États-Unis qui leur donnera raison et alors, plus rien n'empêchera les stérilisa-tions de masse à travers le pays. En février 1926, Whitehead dépose donc son recours à Washington. Buck v. Bell atteint enfin les sommets. Qui aurait cru qu'on parlerait un jour d'une jeune débile de Charlottesville dans la capitale ?
Au pays des temples grecs, la Cour suprême les surpasse tous. Après les bâtiments de l'université de Virginie, après le palais de justice de Charlottesville et le Parlement de Virginie, il est logique que le sort de Carrie Buck se décide une fois de plus derrière du marbre et des colonnes blanches. Comme toute jeune nation, l'Amérique révère l'ancien, elle regarde ses textes fondateurs et ses apôtres comme le croyant contemple ses textes sacrés, avec un amour qui frôle la superstition. Ici, nul ne touche ni ne critique les parchemins transmis par la Grâce, si ce n'est le Conseil des neuf vieillards, derniers oracles du Droit. Depuis plus d'un siècle, eux seuls détiennent le pouvoir de judicial review, celui de décider de ce qui est ou non conforme à la Constitution. Prophètes en leur pays, ces juges pourtant nommés au gré des époques et des caprices présidentiels incarnent la pureté de la Loi. Ils n'ont que le Ciel au-dessus d'eux.
Neuf hommes qui, c'est une évidence qu'il faut rappeler, sont nés il y a fort longtemps, loin dans le siècle précédent. Un seul a moins de soixante ans et rares sont ceux qui vivront encore quinze ans. Ces sages n'hésitent jamais à décider d'un futur qu'ils ne verront pas ni à toucher des corps qui ne leur appartiennent pas, c'est pour eux chose courante. Malgré leurs robes intemporelles, tous incarnent un monde qui sera bientôt révolu. 
On se plaît souvent, en parlant de cette Cour, à opposer réactionnaires et progressistes, républicains et démocrates. Il est vrai que les débats font souvent rage et qu'on s'étripe régulièrement à propos de politique. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, les « Trois Mousquetaires », ses partisans, et les « Quatre Cavaliers de l'Apocalypse », ses détracteurs, se déchireront ardemment. Il faut admettre que tout n'est pas rose entre ces hommes. Ainsi quand Brandeis, premier Juif nommé à la Cour suprême, fut intronisé en 1916, son collègue McReynolds refusa de lui adresser la parole ou de s'asseoir au côté de cet être jugé inférieur. Dans leur correspondance privée, les neuf vieillards ont l'habitude d'insulter les collègues opposés à leurs décisions. Tout cela est vrai mais tout cela importe peu car, avec l'eugénisme, conservateurs et réformistes sont dans le même camp. La science dépasse les clivages et le progrès emporte tout avec lui. La pureté et le salut de la nation sauront mettre ces hommes d'accord.
À leur tête se trouve William Thaft - le seul homme de l'histoire à avoir été président des États-Unis, puis de la Cour suprême. Pour Carrie, il importe surtout qu'il soit passionné d'eugénisme, qu'il soit ami de longue date d'Harry Laughlin et qu'il ait dévoré son ouvrage sur la stérilisation.
Viennent ensuite Louis Brandeis, Harlan Stone, George Sutherland, Willis Van Devanter, Edward Sanford, James McReynolds et Pierce Butler - tous méritent d'être nommés pour ce qu'ils s'apprêtent à faire.
Et puis, il y a Oliver Wendell Holmes, le dernier des hommes. »

« Tous ont approuvé la loi de stérilisation de Virginie.
Par leur vote, ils affirment qu'elle est conforme à la Constitution et ouvrent la voie pour le reste du pays : dorénavant, tout État doté d'une telle loi ou désireux de la voter pourra l'appliquer sans souci. Buck v. Bell fera jurisprudence pendant de longues décennies et, partout où l'on voudra stériliser, on s'en servira comme bouclier. »

« On voudrait que l'Histoire américaine s'offre à nous dans toute sa cohérence, aussi linéaire que les treize bandes de son drapeau. On aime la lire sans difficulté et découvrir ses hommes faciles à comprendre ses grands capitalistes, ses esprits conquérants, ses maîtres racistes, ses noirs humiliés résistant avec dignité, ses pauvres travailleurs, ses conservateurs illuminés et violents. On la préférerait lisible et simple.
Puis surgit le mystère incarné, la contradiction.
Quand elle appelle quelqu'un « conservateur », l'Amérique ne prend pas le mot à la légère et Pierce Butler en est un, un vrai. Pendant ses seize années à la Cour suprême, il s'opposera à toutes les réformes sociales possibles. Toujours du côté du pouvoir, des patrons et de la libre entreprise, il ne votera jamais pour défendre les pauvres ou mettre fin à la ségré-gation. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, il fera partie des « Quatre Cavaliers » qui le combattront ardemment. Butler n'a jamais été du côté des faibles.
Le 2 mai 1927, pourtant, il est le seul à voter contre la stérilisation de Carrie Buck. Un choix silencieux. Pierce Butler n'a jamais pris la peine de s'expliquer, où que ce soit. Lui pourtant si proche de Thaft et McReynolds, il s'oppose à leur vote indigne et, cent ans plus tard, on ignore pourquoi.
Une seule hypothèse pour tenter une explication : Pierce Butler est catholique, le seul de la Cour. Dans d'autres endroits, dans d'autres temps, cela vaudrait circonstance aggravante. Après tout, ses coreligionnaires ne sont-ils pas aussi des conser-vateurs, prompts à contrôler le corps des femmes à n'importe quel prix ? Mais voilà, au temps de Butler, les catholiques sont parmi les seuls à criti-quer l'eugénisme. Pour eux, la stérilisation forcée n'est pas si différente de la contraception, elle détruit la procréation naturelle voulue par Dieu, y ajoutant la mutilation. Depuis des années, des associations catholiques s'y opposent dans tout le pays. Peut-être le juge s'est-il rallié à leur cause ? On n'a que ça pour comprendre Butler, l'hypothèse du « vote catholique ». Insuffisante, elle oublie qu'il n'a pas toujours suivi l'Église dans ses décisions et qu'il faudra attendre trois ans avant que Pie XI ne condamne les stérilisations dans Casti connubii. Toujours est-il que Buck v. Bell finit par ce mystère : « Mr. Justice Butler dissents ».
Un vote ne suffit pas face à huit. La stérilisation est donc confirmée. »

« « Plus d'une fois, nous avons vu le bien commun exiger des meilleurs citoyens qu'ils lui offrent leur vie. Il serait étrange qu'il ne puisse pas exiger, de la part de ceux qui sapent déjà la force de l'État, des sacrifices bien moindres, souvent non ressentis par les concernés, afin d'éviter que nous soyons submergés par l'incompétence. »
Il faut dire qu'il s'y connaît, en matière de sacrifice.
« Cela vaut mieux pour tout le monde si, au lieu d'attendre de devoir exécuter les rejetons dégénérés pour leurs crimes, ou de les laisser mourir de faim à cause de leur imbécillité, la société peut empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. » »

« Après Carrie, après les Buck, viennent la Virginie et les États-Unis l'autre histoire, qui commence à peine.
Médecins, statisticiens et stérilisateurs relèvent la rête. Ils n'ont plus honte, n'ont plus peur et peuvent être fiers, Pourtant, tout reste à faire: il y a des lois à voter, des débiles à enfermer, des corps à ouvrir, des trompes à sectionner.
Triste ironie de l'histoire, le mouvement eugé. niste était à deux doigts de s'effondrer peu de temps auparavant. Au moment où l'on débattait de la loi de Virginie, cette science battait de l'aile et, dans de nombreuses universités américaines, on commençait à la critiquer : biologistes et démographes, généti-ciens et sociologues, tous réexaminaient les données de Laughlin et Goddard et découvraient les mêmes erreurs, les mêmes résultats faussés. Bientôt, on en aurait fini avec ces inepties.
Mais la science ni la vérité ne suffisent maintenant que la loi est passée et que d'autres s'apprêtent à suivre. Carrie Buck a ouvert la voie à tant de personnes.
Un raz-de-marée sur le pays. »

« En octobre 1947 débute l'une de ces affaires méconnues : le « procès RuSHA ». Du haut de leur grande table surélevée, trois juges américains observent treize hommes et une femme. Hormis quelques spécialistes, l'histoire a oublié les quatorze du RuSHA. Leur guerre s'est déroulée loin du front, dans le calme des administrations, à distance des forêts ensanglantées et des chambres à gaz, alors pourquoi retenir un énième acronyme imprononçable ?
RUSHA.
Rasse-und SiedlungsHauptAmt.
Le Bureau Central pour la Race et le Peuplement.
Fondé en 1935, il fait partie des Bureaux prin-cipaux de la SS supervisés par Himmler. Mais le RuSHA ne gère aucun camp, ne traque pas les résistants et ne torture pas. Du moins pas directement. Il recrute des fonctionnaires pour remplir des dossiers et apposer des tampons sur des demandes. Rien de bien palpitant. Si ce n'est que ces gens sont des passionnés de généalogie et d'eugénisme. Ils sont les gardiens de la race.

Himmler a confié trois grandes missions au RuSHA.
D'abord, préserver la pureté SS. Quand il l'a fondé en 1931, il voulait s'assurer qu'aucun membre de son corps d'élite ne soit souillé. Pour ce faire, chaque SS souhaitant se marier devait en faire la demande au RuSHA, qui vérifiait le pedigree de sa fiancée: examen physique et mental, puis vérification de sa pureté raciale sur plusieurs générations en tout, plus de deux cent mille dossiers traités par ces bureaucrates.
En 1935, une deuxième tâche a surgi: le Lebensborn, la Fontaine de vie. Himmler avait également à cœur d'entretenir la race. Après le mariage, les enfants : le Lebensborn faisait tout pour inciter les femmes aryennes à se reproduire avec des SS. Armer l'Allemagne, c'était aussi relancer sa natalité. Maternités, gardes d'enfant, aides financières, tout était pris en charge pour les mères pures.
Avec la guerre s'est imposée la troisième et dernière grande mission du RuSHA - germaniser. D'abord, le RuSHA a organisé la colonisation de l'Europe de l'Est tout juste conquise en y implantant de « vrais Allemands ». Ensuite, il a supervisé des rafles d'enfants jugés aryens ou nordiques : près de deux cent mille gamins, principalement polo-nais, ont été ainsi arrachés de force à leur famille pour être germanisés dans des camps spéciaux, puis attribués à des familles allemandes. On éliminait l'impur tout en récupérant les êtres « racialement précieux ».
Épuration, reproduction, germanisation. 
Les quatorze accusés de ce procès ont tous parti-cipé aux politiques d'épuration raciale. Bureau pour la Race et le Peuplement, Bureau pour le Renforcement de la Race allemande, Agence Centrale pour les Allemands ethniques, Fontaine de vie... Tous sont des fonctionnaires dévoués au nazisme, des férus de génétique et d'hygiène raciale. 

[...]

Puis vient l'argument biologique, racial - celui qui touchera la salle.
D'autre part, il y avait des raisons de politique nationale, car il était devenu évident qu'un mélange de ressortissants allemands et slaves conduirait à de nouvelles frictions et finalement à une infiltration d'étrangers dans l'Ancien Reich, en raison de la supériorité biologique des peuples slaves. »
Certain de s'adresser à des hommes raisonnables, il gage qu'ils comprendront le danger que repré-sentent les mélanges raciaux pour un peuple. Pas question d'avoir honte pour Otto Hofmann, c'est tout l'inverse: ce qu'il a accompli, ce dont ont rêvé les nazis, d'autres continuent de le faire sans être inquiétés :
« Nos considérations et nos réticences étaient en partie les mêmes que celles qui ont incité d'autres États à interdire les relations sexuelles entre des membres de leur race et de leur nationalité et des personnes d'un autre type. Ainsi, par exemple, un certain nombre d'États des États-Unis d'Amérique ont promulgué des lois interdisant les mariages entre blancs et nègres, qui sont considérés et punis comme des délits, voire des crimes. »
En l'écoutant, le président du tribunal doit sentir sa gorge se serrer. Lee B. Wyatt a le Sud dans le sang, il siège à la Cour suprême de l'État de Géorgie. Connaissant ses lois sur le bout des doigts, il sait que, chez lui, quiconque contracte un mariage mixte - ou miscegenation - risque deux ans de prison, que la ségrégation s'y pratique à chaque coin de rue et que tous les ans des dizaines de noirs y sont massa-crés et lynchés en toute impunité. Nul mieux que ce président ne connaît la triste vérité de l'accusé.
Il faudrait faire taire Otto Hofmann.
Bien avisé, celui-ci continue. Cherche-t-il à condamner ses accusateurs, ou simplement à leur prouver qu'il est de leur côté, qu'entre gens de bien ils devraient se comprendre ? Toujours est-il que son avocat remet à la Cour la « pièce à conviction n° 61 ». Un bref extrait d'une « Note d'information du bureau de politique raciale de l'administration du Reich », circulaire bureaucratique parmi tant d'autres. Datée de juillet 1937, elle recense « les lois de protection raciale des autres pays ».
En la lisant, Hofmann cite brièvement le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède, qui ont aussi voté des lois de stérilisation dans le but de préserver leur « intégrité raciale ». L'Allemagne n'a jamais été seule à vouloir éliminer ses inaptes.
Puis il se concentre sur le cas le plus intéressant : les États-Unis d'Amérique. D'abord, il rappelle, preuves à l'appui, que trente de leurs États inter-disent les mariages interraciaux. Alabama, Floride, Maryland, Géorgie... Hofmann est précis.
Le nazi conclut en beauté : son travail, celui du RuSHA et de la SS, ses confrères américains l'accomplissent brillamment depuis des années.
Sélection des naissances, reproduction des êtres supérieurs et élimination des inaptes, les nazis n'ont pas inventé ces termes ni ces objectifs. Pour le prouver, il rappelle ce qui se pratique de l'autre côté de l'Atlantique:
« Depuis 1907, des lois sur la stérilisation ont été adoptées dans vingt-neuf États des États-Unis d'Amérique. Les personnes concernées par ces lois étaient principalement des criminels, des faibles d'esprit, des fous, des épileptiques, des alcooliques et des toxicomanes, ainsi que des prostituées. Bien que presque tous les États tentent de pratiquer la stérilisation sur une base volontaire, les tribunaux ont plus d'une fois ordonné des stérilisations obligatoires. »
Il y a de l'audace, sinon de l'insolence, à tendre un miroir si dérangeant à ceux qui tiennent la corde pour le pendre. À défaut d'obtenir leur pitié, il aura au moins révélé leur hypocrisie. Inspiré, il poursuit en citant un texte désormais classique du droit américain :
« Dans un arrêt d'octobre 1926, la Cour suprême déclare ce qui suit : "Il est préférable pour tout le monde que la société, au lieu d'attendre de devoir exécuter des descendants dégénérés ou de les laisser mourir de faim à cause de leur faiblesse d'esprit, empêche des individus manifestement inférieurs de propager leur espèce. Le principe justifiant la vaccination obligatoire est assez large pour couvrir la section des trompes de Fallope." »
La citation n'est pas exacte et le nazi se trompe d'un an, mais le mal est fait. En citant l'opinion d'Oliver Wendell Holmes dans le procès Buck v. Bell, Otto Hofmann frappe fort. Face à lui, les trois juges tombent des nues. Depuis le premier procès de Nuremberg, il y a deux ans, on croyait avoir tout entendu et l'on savait que les nazis n'avaient honte ni de leurs crimes ni de leurs piteuses défenses : « nous ne faisions que notre devoir », « vous nous jugez d'après des lois qui n'étaient pas en vigueur à l'époque », « votre tribunal n'a aucune légitimité », « je n'étais pas le responsable »... Mais là, c'est à peine croyable.
D'autres qu'Otto ont déjà joué à ce jeu. Il y a un an, en plein procès des médecins, Karl Brandt s'y essayait. Lui, le médecin personnel d'Hitler, l'homme à la tête de l'Aktion T4 et à la manœuvre dans le massacre de soixante-dix mille handi-capés mentaux, lui aussi citait les travaux d'Harry Laughlin et le rêve américain d'éliminer des millions d'inaptes.
Mais Hofmann va plus loin : il leur rappelle que ce qu'il a fait, ce dont il a rêvé, les lois améri-caines l'encouragent et les collègues de ses juges l'autorisent en ce moment même de l'autre côté de l'Atlantique. Mieux : la Cour suprême, sagesse absolue, le recommande depuis dix ans. Les deux nazis ont bien compris qu'il leur restait un argument plus fort que tous, une simple phrase que maîtrisent tous les enfants du monde, bête mais imparable : « C'est celui qui dit qui l'est. » Elle n'empêchera pas la pendaison de Brandt ni la prison pour Hofmann mais, quelques instants, elle révélera aux Américains leur propre reflet. »

« À cette époque au moins, être noir n'est pas un facteur. Les faibles d'esprit blancs sont la priorité des eugénistes car ils menacent la pureté de la race, notamment les morons qui passent inaperçus. Pour l'instant, le Sud contrôle ses noirs, il les ségrègue, les enferme, les exploite et lynche impunément ceux qui osent un regard de travers. Dans quelques années, quand ils auront acquis de nouveaux droits, accédé à de nouveaux emplois et qu'on aura fini par autoriser les mariages mixtes, viendra le temps de les stériliser comme jamais auparavant. »

Quatrième de couverture

Quand, à dix-sept ans, Carrie tombe enceinte, les Dobbs, qui l'hébergent depuis son enfance et la traitent en domestique, veulent se débarrasser d'elle. Or, en 1923 à Charlottesville (Virginie), il est aisé d'écarter une jeune femme pauvre et isolée, et même d'abolir son avenir.

En complément de l'histoire de Carrie Buck, devenue à son corps défen-dant un cas d'école, Marouane Essadek raconte comment, au début du xx° siècle, quelques hommes ont mené ou encouragé des recherches scientifiques ouvrant la voie à des lois eugénistes votées aux États-Unis. Maniant aussi bien l'empathie pour l'une que l'ironie pour les autres, il dénonce les indignités dont peut se rendre coupable une nation persuadée de sa valeur supérieure et éclaire la fascination de nos sociétés pour la performance et la puissance.

Né en 1990 à Vannes, professeur de philosophie, Marouane Essadek vit et enseigne en Seine-Saint-Denis. Il est l'auteur de l'essai Découvrir Fanon (Les éditions sociales, 2022). Mon corps donné pour vous est son premier roman.

Éditions Noir sur Blanc,  20 août 2026
354 pages
 

mardi 18 août 2026

Les orphelins ★★★☆☆ d'Éric Vuillard

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Billy the Kid. Un nom qui suffit à faire surgir tout un imaginaire en effet, le Far West, les revolvers, les hors-la-loi, la liberté, la légende.

Mais qui était vraiment Billy ?

J’ai mis un peu de temps à entrer dans ce livre, à comprendre où Éric Vuillard voulait nous emmener. J’ai même relu certains passages, avec cette impression d’avoir peut-être laissé échapper une information essentielle. C'est une lecture qui demande de la concentration, je crois, mais qui se révèle d’une intelligence et d’une richesse folles.
Car en réalité, derrière la figure mythique du Kid, l'auteur raconte un gamin orphelin, pauvre, errant, dont la vie nous échappe presque entièrement. Une existence trouée de « peut-être », de « probablement », de récits contradictoires… « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. »
« Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. »
Billy est ainsi un orphelin de l’Histoire, de ceux qui n’ont ni archives, ni pouvoir, ni voix pour raconter leur propre vie. Et Eric Vuillard refuse de combler les blancs « le plus important, ce n’est pas l’exactitude […] c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir ».

Derrière le mythe du Far West, il montre aussi une Amérique conquérante, coloniale et profondément violente. Une société où la frontière entre hors-la-loi et homme de loi devient parfois bien mince, où les puissants disposent d’autres armes comme l’argent, les terres, la politique, les institutions.
Un regard très engagé, peut-être même un peu trop manichéen à mon goût. Et si sa démonstration est incontestablement intelligente, j’ai parfois trouvé son propos un peu démonstratif, comme s’il soulignait avec insistance ce que l’on savait déjà. On savait que la conquête de l’Ouest ne s’était pas faite dans la douceur et pas davantage que la construction de la puissance capitaliste américaine. Reste que la façon dont il relie l’histoire de Billy à la grande Histoire, avec son regard à lui, ça fait réfléchir.

C’était ma première rencontre avec Éric Vuillard. Une écriture singulière, qui mêle récit historique, digressions, ironie, réflexion politique et envolées presque poétiques. Parfois déroutante, mais indéniablement riche.
Je ne suis peut-être pas entrée dans son œuvre par la porte la plus simple, mais Les Orphelins m’a donné envie de découvrir ce qui se cache derrière.

Une histoire de Billy the Kid, oui. Mais surtout sur ceux qui écrivent l’Histoire, ceux qui la subissent et ceux qu’elle laisse dans le silence.

« SI L'ON VEUT essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c'est là qu'il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l'Histoire du monde, et il ne sait rien. C'est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. Il mendie, Billy. Nous n'avons rien à lui donner. Rien. Tous les mots écrits subissent le même sort, nos bibliothèques sont une collection de cris étouffés, catalogue d'abois contre-pesés, expurgés, polis. On ne peut pas étudier Billy, on ne peut ni le retranscrire, ni le raconter. Billy, c'est une poignée de sable dans les yeux.
Avant Jesse James et Billy the Kid, il n'y avait pas de vrai sang sur les planches. Richard III est un voyou splendide, mais Billy est un pauvre idiot. À l'ouest, ils ont inventé ça, la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. Il faudrait écrire une lettre d'amour pour raconter l'histoire de Billy, mais on ne le peut pas. Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait. »

« Sur son lit de mort, Frank. P. Cahill racontera au juge de paix l'empoignade brutale qui venait d'avoir lieu entre lui et Billy, et à l'issue de laquelle le Kid devint un hors-la-loi. Et voici qu'entre les mailles de la langue écrite, dans la déposition rédigée par le sinistre juge de paix de ce patelin de toiles et de planches qu'était Camp Grant, tandis que la prose du rédacteur tente de civiliser l'événement, de lui donner son tour judiciaire, définitif, de le traduire dans le latin monotone des procès-verbaux, voici que l'on tombe sur des restes de tournure orale, un petit morceau de Billy. On entend soudain sa voix, le son de sa voix dans celle de Cahill ; et on la reconnaît aussitôt. Et il est émouvant de penser que le seul élément authentique et sensible de la vie de Billy qui nous soit peut-être parvenu, la trace la plus indubitable de son passage sur terre, gît dans ce triste lambeau de prose recueilli par un juge et que l'on peut encore trouver dans la bouche de n'importe quel vaurien, et qui peut-être détient le secret de leurs souffrances : "Je l'ai traité de maquereau et il m'a appelé fils de pute." »

« [...] le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas rai-sonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien. »

« Et si l'on a tant de lacunes pour une vie si brève, si peu d'informations fiables, si peu de documents, de dates, de certitudes, et tant de pointillés, c'est parce que le pauvre Billy, William, Henry, peu importe, ayant mené une vie de fugitif, n'est qu'un pauvre orphelin. Il n'a pas eu de père, et, quand sa mère mourut, il avait quatorze ans. Et c'est de petits boulots pour survivre, en tristes larcins et en crimes, que le Kid va finalement apparaître, comme sur sa photographie légendaire, reléguant William Bonney, William McCarty, William Antrim et Henry Bonney aux insondables archives. Désormais, il portera ce pauvre surnom, auquel Chaplin donnera, quarante ans après, une note plus douce, et qui est offert aux enfants qui n'ont rien d'autre à se mettre le Kid. »

« Billy ne nous sera livré qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il vou-lait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou. »

« On s'étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l'endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. 
»

« Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes. »

« Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n'était plus tout à fait seul. Il s'entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d'une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté. »

« Regarde la vie de travers. Attaque les ban-ques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliar-daire piochait dans les assiettes et terminait les restes. »

« DÉBUT OCTOBRE, la petite bande fut repérée à Tularosa. Ils bivouaquerent, au beau milieu de la ville, au pied de l'église d'adobe, titubant entre les murs de pierres sèches, jetant leurs vestes aux épines de cactus, comme d'autres les laissent au vestiaire. Tularosa était alors une toute petite bourgade mexicaine, avec une rue principale où vivotaient des gringos. Il n'y a pas de ville à Tularosa. Seulement une rue vide. Ce vide n'est rien d'autre qu'une manifestation de la vie coloniale. On étire ses tentacules très vite le plus loin possible au milieu d'étendues stériles, sans préjudice des populations semi-nomades, de leur pauvre vie pastorale, ancienne, isolée, de leur agriculture rudimentaire, de leurs villages de terre adossés à une rangée d'arbres. On s'installe impunément au milieu des autres, on les massacre un peu, on les assujettit et puis on leur donne des noms, d'abord ceux qu'avait imposés l'usage : Indiens, Amérindiens, Mohicans, Navajos; puis des noms injurieux : Peaux-Rouges, sauvages ; et enfin des euphémismes qui ajoutent la bonne conscience à l'injure et l'hypocrisie à l'indifférence : indigènes, hispaniques, autochtones, Premières Nations, Native Americans... Pourtant, ce sont bien les Indiens qui ont été exterminés, les Natives, eux, languissent dans des réserves, si bien que derrière l'expression Natives, sous ce terme convenable, honnête, l'extermination semble presque oubliée, escamotée, blanchie. »

« Il faut avoir un peu traîné ses guêtres dans la capitale fédérale, pris en photo les imposants monuments de l'empyrée, visité toute cette camelote de l'État américain, avant de terminer cette tournée épuisante au Lincoln Memorial, faux temple grec, qui fut finalement construit à la place de l'ostentatoire projet orné de six statues équestres, de trente et une sculptures aux proportions colossales, ou de la cabane en rondins qu'on imagina ensuite par un fantaisiste retour des choses ; il faut même, par curiosité, jeter un œil au site du futur mémorial avant sa construction, méditer sur ce paysage marécageux, toute cette terre vaine, avec, au milieu de rien, son immense bassin réfléchissant, déjà là, comme le témoin attardé dans le passé de tous nos crimes à venir ; puis, avec les innombrables gogos, les sept millions de gobe-mouches qui viennent ici chaque année, achever sa course aux clichés dans la petite cabine à droite de l'entrée où se marchandent les bustes couleur bronze de dix-neuf centimètres de haut du grand homme, pour enfin, parmi cette flopée de rêveurs venus des quatre coins du monde, faire quelques pas derrière la lentille froide de son appareil photographique jusqu'à l'original de presque six mètres de haut, la gigantesque statue du président Abraham Lincoln assise sur un colossal trône de marbre ; oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington DC pour s'apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
Et à travers les marbres de Washington, à travers les pierres du faux obélisque qui surplombe le gigantesque plan d'eau, très loin des crimes de nos petits malfrats et des modestes boutiquiers de Lincoln, très au-dessus de nos politiciens, de nos avocats ambitieux, on devine, finançant les campagnes, sponsorisant les partis, subventionnant la santé, l'éducation, l'art, si loin, si haut cette fois-ci, qu'on y voit à peine à travers les nuages du droit et de la richesse, on devine les rayons d'une puissance autrement redoutable. C'est elle qui, sur je ne sais quel chemin plus tortueux que celui de Damas sut convaincre Thomas Benton Catron qu'un poste de sénateur et des milliers d'hectares valaient bien qu'on aménage un peu la vérité et qu'on tue quelque rancheros, c'est elle qui parvint à convaincre Elkins que l'honneur d'un mandat ne vaut pas plus de quatre ou cinq millions de dollars, que les principes valent quatre à cinq millions de dollars, pas un sou de plus. Et c'est elle qui sut convaincre Axtell qu'un poste de procureur et un large portefeuille d'actions valent bien quelques entorses aux principes. Et c'est encore elle que l'on devine, à travers la petite brume qui se lève au matin et enveloppe le Jefferson Memorial de son indéfinissable tristesse, l'ombre de ces millions de dollars, l'envers du suffrage universel. »

« Mais George n'est pas seulement un vieux fabulateur, le triste jouet d'une illusion, il doit avoir raison à sa manière, tout converge vers Billy. Sa jeunesse, sa mort sont de sérieuses raisons de le placer au centre des choses. Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n'importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n'importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais. Et puisque même les faits établis lui font défaut, qu'il n'a pas de nom, pas de date de naissance, pas de père, et qu'il mourra abattu comme un chien sans laisser autre chose que du vide, il y a de quoi être ému. Il y a de quoi évoquer le Kid avec affection, comme le fera George, son vieux copain, comme ils le feront presque tous. »

« Une fois que le clan Dolan eut définitivement vaincu, les adversaires de Billy intégrèrent aussitôt la force publique et la plupart de ses camarades furent, à leur tour, recrutés par leur ancien ennemi. Il fallait bien trouver du boulot, peu importait l'employeur. La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituent les forces de l'ordre. »

« Il commença sa carrière criminelle à l'occasion d'une partie de poker, son ami Chavez lui reprocha soudain de tricher, Bob se leva et déchargea son six-coups. Après quelques crimes, tandis qu'on l'accusait d'avoir tiré dans le dos d'un pauvre type devant sa femme et ses marmots, l'affaire fut classée et il fut nommé shérif adjoint de Pat Garrett. Enfin, apprenant sa mort, on prétend que sa propre mère aurait dit de lui : "Bob fut un criminel-né, et si l'enfer existe, il doit être là-bas." Bien sûr, une telle sentence relève de la légende, mais il se peut qu'elle nous souffle une vérité abrupte à travers l'haleine fétide de la médisance, et que l'on y saisisse, entre les chicots du malheur, quel fut le triste chemin du petit Bob Olinger, que la vie, ou sa mère, n'aimait pas. »

« À cet instant, face aux cent mille vaches de Chisum, et face à toute cette galerie de Chisum, qui ont peut-être tous d'horribles mufles de vache, de chameau ou de vache, carne, rosse, gueules à vacherie, face aux vaches à collerette élisabéthaine, face à John Chisum himself, on mesure mieux la place du pauvre Billy, qui fut à l'occasion, et pour son malheur, à sa solde. C'est que les Chisum sont en quantité sur leur arbre, ils se tiennent bien chaud, ils se regardent pour l'éternité en chiens de faïence, qu'ils soient capitaines ou propriétaires de bétail. Mais Billy est tout seul. Au-dessus de lui, personne, que des noms approximatifs, des théories, des rêves. À ses côtés, un frère fantôme. Et en dessous de lui, c'est encore le vide, pas de descendance, plus rien, seulement de vagues rumeurs. Au milieu de l'éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l'hu-manité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »

Quatrième de couverture

Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu'il serait toujours seul. Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre. Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer. Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s'évapo-rèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu'à l'arme, et il tira.
É. V.

Écrivain et cinéaste né à Lyon, Éric Vuillard est notamment l'auteur chez Actes Sud de Tristesse de la terre (2014), 14 juillet (2016), La guerre des pauvres (2019). Son œuvre, traduite dans quarante langues, lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017) et le prix Ernst Bloch en 2025 pour l'ensemble de son œuvre.

Éditions Actes Sud, Un endroit où aller, janvier 2026
163 pages

vendredi 14 août 2026

Je rouille ★★★★☆ de Robin Watine

Un été au bord de la mer. Les copains, les flirts, les soirées qui s'étirent, le soleil et Léna, la Parisienne que Noé attend chaque année.

❤️☀️Une histoire d'amour de vacances, mais surtout l'histoire d'un garçon de dix-sept ans qui cherche encore à savoir qui il est.
Noé se regarde constamment à travers les yeux des autres. Ceux de Léna, dont il voudrait tant être aimé. Ceux de ses amis, qui décident souvent pour lui de ce qu'il faut aimer, penser, écouter. Ceux de Lionel surtout, dont il suit les idées et les mauvais coups par peur de le décevoir. Jusqu'au jour où il comprend qu'à force de vouloir ressembler aux autres, il risque de ne plus savoir qui il est.

J'ai aimé ce portrait d'une adolescence faite de doutes, de contradictions et de maladresses, mais aussi cette réflexion sur le poids du regard des autres et sur ces choix qui, parfois, nous éloignent définitivement de toutes les vies que nous aurions pu vivre.
Comme pour Sicario bébé, j’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation à la langue, très orale, nerveuse, parfois presque brute. Mais je me suis laissée embarquer et au final, ce roman sensible et lucide sur l’adolescence, sur ce moment où l’on cherche encore à devenir soi, m'a touchée et ramenée deux, allez ... trois décennies en arrière, au camping de l’Espiguette. De sacrés souvenirs ! 😁☀️

« Le soleil, il tape moins fort. J'ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c'est surtout que Léna m'avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j'avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m'en foutais, l'important c'est que ça me rendait plus beau. Et y a qu'à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi, je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s'en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu'elle est belle. »

« J'ai un peu honte de pas être capable de juger une musique autrement qu'à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s'ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu'eux. Comme si j'étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d'avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu'il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J'ai pas de réponse, et toute façon j'ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c'est qu'une succession de questions, et le soleil, j'ai l'impression qu'à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« - Comment ça, partir ?
- Partir d'ici. Aller vivre ailleurs... Ça te dit rien ?
- Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais. 
- Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C'est cool pour les vacances, mais après... Ça rouille quoi.
- Qu'est-ce qui rouille ? je lui demande.
- Je sais pas, les gens.
- Les gens, ils rouillent... je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
- Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j'suis désolée mais au final si vous êtes amis c'est surtout parce que vous habitez à côté et qu'il y a que vous. En vrai, c'est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j'ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel...
J'aurais bien envie de l'envoyer chier, mais je sais qu'il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« Et le passé c'est peut-être le passé mais on peut pas l'effacer, et ça, y a pas plus con, mais c'est bien la première fois que ça me saute aux yeux. À partir du moment où j'ai choisi de suivre Lionel, peut-être que tout le reste de ma vie en a été changé. Ce soir, j'ai pris une direction, et les autres directions que j'aurais pu prendre sont derrière moi pour toujours. Le Noé qui refuse de cambrioler la maison de Léna aurait pu exister. Mais il peut plus, c'est terminé. Des centaines de vies parallèles qui seront plus jamais la mienne. J'avance comme ça, et chaque jour, je vais un peu plus loin sans demi-tour possible. Et s'il y a un Noé que j'aurais dû être, je l'aurai finalement jamais été. »

« « Les gars, j'ai une idée de génie ! » Et ma peur de le décevoir qui a fait qu'à aucun moment j'ai osé remettre en question cette idée pourrie de cambriolage, parce que la déception, chez Lionel, ça devient vite de la rancœur, et le plus souvent ça s'exprime par une forme ou une autre de violence. Alors je l'ai suivi tête baissée comme un débile, comme je le fais tout le temps, dans tous ses plans foireux. Pas foutu de prendre la moindre décision par moi-même. Et ça quand j'y pense c'est vrai même des décisions les plus insignifiantes, comme le choix de la bouteille au Spar, le soft pour la diluer, la marque des clopes au tabac, la chaîne à la télé, le film de cul sur lequel on va se branler tous ensemble en se disant que celui qui finit en dernier il est pédé, alors qu'en réalité je trouve que l'inverse serait plus logique... Bref, en général, c'est pas compliqué de laisser les autres diriger, il y en a toujours que ça arrange d'avoir le rôle de leader. Mais quand ça arrive qu'on me demande mon avis, je me débrouille pour faire des choix de sécurité. Pour les clopes, Philip Morris ou Camel, moi je vois pas la différence de goût avec les autres marques mais les autres disent que c'est les meilleures. Pour l'alcool, whisky, vodka, facile, surtout pas Manzana, Passoã ou Malibu, ces « boissons de campeurs ». Vodka-orange, on buvait ça le premier été où je suis allé à L'Odyssée, mais je sais plus si c'est Rémi ou Théo qui a dit un jour que c'était dégueulasse, on a fini par arrêter. Donc Coca pour whisky, jus de pomme pour vodka, et pour la musique, les Strokes ça marche à tous les coups. Et puis y a mes vraies envies, mes vrais goûts à moi, les musiques que je découvre quand je suis tout seul. Tout ce que je garde pour moi, pour les moments où je suis tranquille, à l'abri de leur jugement. »

« On peut pas vraiment dire que j'ai été faible. Je suis moins fort que Lionel et ça c'est un mystère pour personne, alors pourquoi je me sens si con d'avoir été aidé par mon frère ? Si faible dans son regard maintenant qu'il se tourne vers moi avec l'amour que personne d'autre ici ne m'a jamais montré. Que moi non plus, je lui ai jamais donné. J'en ai donné plus à celui qui vient de me faire perdre connaissance, qu'à lui, qui a eu le courage qui manque à tous mes potes et à moi, et qui a pas réfléchi une seule seconde au danger pour me venir en aide. J'aurais plutôt mérité qu'il se marre pour toutes les fois où j'ai été à la place de Lionel et lui à la mienne, la tête écrasée contre le carrelage du salon, le parquet de ma chambre ou le sable mouillé, quand je tirais plaisir de lui faire mal. Faible de mon ingratitude, en réalité, que Nathan pense même pas à me faire payer, parce que ça a toujours été comme ça, comme si c'était l'ordre naturel des choses, que le grand frère fasse souffrir le petit. Et y a une question que je veux pas me poser, et pourtant elle est là, elle me laisse pas le choix. Et si j'ai pas envie de me la poser, c'est sûrement que la réponse me fait un peu honte, aussi. Est-ce que j'aurais eu les couilles de m'en prendre physiquement à Lionel, si mon frère s'était retrouvé à ma place ? »

« J'observe Lionel qui continue de faire le clown là-bas, comme si de rien n'était. Comme s'il venait pas d'humilier un des seuls mecs qui a toujours été là pour lui. Je l'envie, de pouvoir se reposer sur sa force et d'avoir à se soucier de rien ni personne. Et en même temps, je crois que ça me ferait chier de savoir que les autres me respectent juste par peur. Lui il s'en rend peut-être pas compte, c'est d'autres choses qui lui font peur, et des choses plus flippantes, parce qu'il a pas ses parents pour l'aider et qu'il va sûrement travailler dans des jardins toute sa vie et que pour l'instant ça va mais quand il aura quarante ans dont vingt d'espaces verts derrière lui, le dos en miettes et accro au pétard... Et je me mets presque à le plaindre puis je me souviens de ce qu'il vient de faire, et toutes les conneries dans lesquelles il m'embarque, tous les risques qu'il me fait prendre tout le temps, et comment ça l'arrange bien de savoir que s'il se fait choper, il sera pas seul dans sa merde. D'un autre côté, c'est peut-être pas sa faute si on est là, à côté, et que la vie, elle nous a donné plus qu'à lui. Il a juste besoin de gars qui se mettent un peu à sa place, des gars qui le comprennent et qu'il peut appeler ses potes... Mais je commence à en avoir marre, moi, de faire l'effort de le comprendre, Lionel. Et vouloir faire le beau devant Léna ça m'aura au moins donné le courage de me dresser contre lui et de me rendre compte que je ferais mieux d'arrêter de vouloir lui ressembler. »

« Je vois bien comment il nous regarde, Lionel. Ça lui plaît pas qu'on sympathise avec le genre de bourges à qui on met la misère d'habitude. Et c'est bien fait pour sa gueule. Ça le fait chier, parce que lui quand il sympathise avec eux, c'est pour leur mettre des carottes en leur vendant de la coke coupée au Doliprane à ces peigne-culs, comme il dit, qui nous regardent de haut comme si on était des sauvages incultes, qui traînent dans leurs piscines toute la journée en parlant du biff qu'ils ont claqué la veille à Saint-Tropez pendant que lui, il taille la haie du jardin en plein cagnard. Il aime pas. Ça lui rappelle tout ce qu'on a en commun avec eux et qui nous différencie de lui ; les réunions de famille pour Noël tous les ans, les bonnes manières devant les grands-parents, les cousinades, l'avion au moins une fois par an pour partir en voyage, le bac, le choix des études, l'avenir à construire... Lionel, son avenir, c'est son présent. Son travail, c'est vraiment son métier, pas le job d'été dans le business de papa et maman. Parce que ça aussi c'est quelque chose qu'on a en commun avec les gosses de riches, Théo, Rémi et moi, que nos parents ils ont des business qui nous assurent une sécurité si on décide de les reprendre un jour. »

« Je m'y vois, dans ses yeux, et je me dis que lui et moi, on aurait beau essayer, on sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien, mais ça j'en doute, parce que l'influence, c'est clair qu'elle est plus de lui à moi que de moi à lui. »

« VACANCE (n.) :
État de ce qui est vide, inoccupé, disponible.
État de repos, d'inaction.

Je suis donc un amour vide. Un amour disponible, inoccupé, un amour de repos. Et c'est pas moi qu'elle a gardé à distance, Léna, mais plutôt tout ce qui en moi lui demande des efforts. Avec moi elle s'est reposée de l'amour. Elle s'est vidé la tête, et je peux pas lui en vouloir, une fois que c'est vide, on peut pas vider plus. Elle a pris ce dont elle avait besoin avant de retourner à Paris retrouver toutes les questions qu'elle aime se poser avec son copain, et pas avec moi. À se demander si oui ou non elle l'aime encore, à se dire que si la question se pose, c'est pas bon signe, et « quand y a des doutes y a pas de doute », mais en même temps « si je me bats autant pour sauver mon couple, c'est qu'il a de l'importance », et les soupçons : « est-ce qu'il m'aime que pour le sexe ou c'est plus que ça ? », toutes ces choses qu'elle dit à ses copines en parlant de lui quand je fais semblant de pas entendre...
C'est bien beau cette histoire d'amour de vacances pour se reposer, mais pour que le contrat soit respecté, il aurait fallu que ça nous vide la tête à tous les deux. Seulement Léna, c'est comme si sa tête s'était vidée dans la mienne. Et ça, c'est ma faute, à moi qui sais pas reconnaître la nature des sentiments, et pas reconnaître grand-chose. La direction du vent à la limite, c'est pas compliqué, suffit de se foutre le doigt dans la bouche et de savoir que les îles en face, c'est à peu près le sud. Alors si je devais en vouloir à quelqu'un, ce serait à moi, d'avoir rendu la tâche si facile à Léna de jouer avec moi. Elle, elle faisait que suivre la règle du jeu... »

« Je me dis que mon père doit être un peu perdu avec moi. Il doit pas trop savoir comment me parler, à cause de l'impression qu'on vit dans des mondes parallèles. Comme si j'étais pas capable d'éprouver les choses qu'il a pu éprouver, comme si en réussissant sa vie, il avait fait des enfants sans problème, comme si tout allait forcément bien pour moi et que mes soucis, les questions que je me pose, c'étaient des faux problèmes, comme s'il avait pas le temps pour ces conneries-là. Il serait peut-être surpris de savoir qu'on peut ressentir la même chose à dix-sept ans qu'à cinquante. En tout cas, moi, j'avais peut-être quinze ans, mais j'étais là, le jour où il m'a appelé en pleine nuit au milieu de l'hiver, pour que je le rejoigne sur la plage, et qu'il s'est mis à chialer en disant qu'il comprenait pas ce qu'il avait fait pour mériter ça. J'ai pas rigolé, moi, même si je trouvais ça ridicule de pleurer comme un bébé devant son fils, parce qu'il fallait être con pour pas la voir venir, leur séparation, et pour pas voir non plus tout ce qu'il aurait pu faire depuis des années pour l'éviter... Je trouvais ça ridicule, mais je trouvais pas ça drôle du tout, et c'était même pas que mes parents se séparent qui me faisait de la peine ça c'était plutôt la confirmation de ce que je pensais depuis longtemps, c'était juste de le voir si triste. »

Quatrième de couverture

« Ils sont rares les moments comme maintenant où je la regarde vraiment, juste pour savourer. La plupart du temps je suis plutôt occupé à essayer de savoir de quoi j'ai l'air dans ses yeux. »

Comme chaque été, les touristes affluent sur le littoral, quelque part au sud de la France. Et Noé navigue entre ses amis, toujours les mêmes, et le restaurant de la plage où il travaille pour son père.

Comme chaque été, Noé n'attend qu'une chose : retrouver Léna.

Léna est parisienne, charismatique, cultivée, rien ne semble l'atteindre. Elle rayonne tandis que Noé se perd dans ses incertitudes. Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver, à lui qui n'a rien d'autre à offrir que ce bord de mer et cette bande de copains un peu bancale ? Il le sait, un amour de vacances, ça ne dure pas. Mais est-ce une raison pour tout gâcher ?

Dans une langue nerveuse et ciselée, Je rouille dépeint un amour incandescent, à la fois unique et inquiétant. Et révèle ainsi un jeune homme qui se cherche et qui pense trouver des réponses dans le regard de l'autre.

Éditions Calmann Lévy,  août 2025
152 pages