vendredi 19 juin 2026

L'adieu au visage ★★★★☆ de David Deneufgermain

La quatrième de couverture annonce « Un roman en apnée sur la pandémie. Ce qu'elle a fait aux vivants et aux morts, à notre humanité. » Et c'est si bien dit 💙

Je savais que la lecture de "L'Adieu au visage" serait difficile. Je ne pensais pas que ce serait à ce point.

Comme beaucoup, j'ai vécu les confinements loin des hôpitaux, protégée dans le confort relatif de mon quotidien. Bien sûr, nous savions. Nous entendions les chiffres, les témoignages, les alertes. Mais entre savoir et comprendre, il y a parfois un gouffre. Avec ce livre, ce gouffre se referme brutalement.

À travers son regard de psychiatre partagé entre les unités Covid et les maraudes auprès des plus vulnérables, l'auteur donne un visage à la catastrophe. Il raconte l'urgence, l'épuisement des soignants, l'improvisation permanente dans les services hospitaliers, les patients isolés, les familles privées d'adieu. C'est bouleversant
Ces pages sur les corps qu'on ne lave plus, qu'on ne présente plus, sur ces derniers instants volés aux familles, m'ont serré le cœur. Le titre du roman prend alors toute sa force.
Au-delà du recit de la catastrophe, j'y ai aussi vu une immense volonté de préserver l'humanité là où elle risquait de disparaître. Une résistance discrète mais obstinée. Celle du soin, de la présence, de l'attention portée à l'autre.
Un texte éprouvant, nécessaire, profondément humain. Une lecture qui serre le cœur, fait monter les larmes et rappelle que derrière les statistiques se trouvent toujours des visages, des vies et des adieux.

Un livre dont on ne ressort pas indemne 🥺

« Écrire, c'est mesurer la perte. »
En exergue Martin Winckler 

« Alors, je crois qu'écrire, pour un médecin comme pour n'importe qui, c'est prendre la mesure de ce qu'on ne se rappelle pas, de ce qu'on ne retient pas. Écrire, c'est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs.
Écrire, ça se fait contre la mémoire et non pas avec.
Écrire, c'est mesurer la perte. »
Communication du docteur Bruno Sachs au Colloque littérature et médecine à Tourmens sur le thème « Souffrir, soigner, écrire »
Martin Winckler

« La dernière visite au défunt - est-il précisé dans le mail - durera vingt minutes et sera limitée à deux personnes. Inscrite en italique en bas de page, cette dernière visite a un nom : l'adieu au visage. D'adieu au visage dans cette chambre avec Mireille il n'y en a pas, l'adieu au visage n'existe pas encore, les choses ne se passent pas encore comme je viens de les décrire : au commencement on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

« Présence de chacun indispensable, résumé de la situation, ce à quoi s'attendre. Trois lignes au style militaire, des phrases sans sujet, le langage de l'urgence, signé Éric. Je lis en diagonale : déprogrammation de toutes les consultations, vidange des services, fermeture des activités de chirurgie programmée, transformation des salles de réveil en lits de réa. L'hôpital se désosse. »

« Éric pointe son laser sur le sommet : « 1900 décès rien que dans notre région est une prévision raisonnable à ce stade. Si on confinait aujourd'hui comme vient de le faire l'Italie, on pourrait rester a priori sous la barre des 2 000 - je dis bien a priori. Cesser de nous serrer la main ne suffira pas à remporter cette guerre ni l'ensemble de ce qu'il est convenu de nommer gestes barrières, il va falloir être sur le front vingt-quatre sur vingt-quatre, ça va tanguer, messieurs. » »

« « Le protocole prévoit la mise en housse immédiate, pas de toilette mortuaire, cercueil fermé, aucune dérogation possible, on mèche les narines du défunt, on recouvre son visage, on le housse, tout doit aller très vite, les cadavres sont hyper contagieux ; enfin, dernier point, le pays se croit au stade 2 quand nous savons être déjà au stade 3, en phase épidémique déclarée. La phase 2 a eu pour effet de désynchroniser le pic grippal du pic covid : leur simultanéité aurait abouti à des milliers de morts d'un coup, ce ne sera pas le cas, on a déjà évité ça. » Je lève la main. Éric cligne des yeux : « Oui ?
On ne peut pas se débarrasser des corps comme ça.
Ce sont les directives, elles s'imposent à nous.
Non Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » »

« Le FFP2, c'est ton gilet pare-balles. »

« - Depuis quand on salue les flics, Ben ?!
- Depuis qu'on a en commun de ne pas savoir pourquoi on roule. »

« « J'aimerais dire au revoir à papa, s'il te plaît. »
François grogne. Sa mère nous regarde. «Merci beaucoup. » Elle pose la main dans le dos de son fils et disparaît. Isabelle observe le corps. Mireille zippe la housse. Le bruit de la fermeture Éclair me fait mal aux mâchoires. »

Quatrième de couverture

UN ROMAN EN APNÉE SUR LA PANDEMIE. CE QU'ELLE A FAIT AUX VIVANTS ET AUX MORTS, À NOTRE HUMANITÉ.

Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Entre obéissance à la loi et refus de l'horreur, que ce soit à l'hôpital ou dehors, chacun à son niveau cherche des solutions et improvise. L'Adieu au visage est l'écri-ture d'une résistance fragile et d'une lutte pour prendre soin de l'autre.

David Deneufgermain est écrivain-médecin. Psychiatre, il a exercé en prison, en hôpital psychiatrique et soigne depuis onze ans les malades à la rue et dans son cabinet. L'Adieu au visage est son premier roman du réel.

« Au commencement, on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

Éditions Marchialy,  août 2025
262 pages 

mercredi 17 juin 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route ★★★★☆ d'Éric Pessan

Quelle belle surprise !
J'avais découvert la plume d'Éric Pessan avec "Ma tempête" et j'en gardais un souvenir marquant. Je ne savais pas vraiment ce qui m'attendait en ouvrant "On ne verra pas les fleurs le long de la route", et j'ai été emportée dès les premières pages.
On plonge dans un monde ravagé par le dérèglement climatique, où les livres ont disparu et où lire est devenu un savoir presque oublié. 
Éric Pessan construit une œuvre singulière et audacieuse. Plus de mille citations d'auteurs s'entrelacent à son propre texte sans jamais l'étouffer. Au contraire, elles lui donnent une ampleur et une résonance remarquables.
Passé le léger vertige des premières pages, quel bonheur de se laisser porter par ce chœur de voix venues de toutes les époques et de tous les horizons. Un texte qui emprunte plusieurs chemins, celui d'un roman d'anticipation, d'un manifeste écologique, d'une réflexion politique, d'une déclaration d'amour aux livres et à l'écriture.
J'ai aimé sa colère, sa lucidité, mais aussi son immense foi dans la littérature. Car derrière cette dystopie parfois sombre se cache avant tout une ode à la littérature. à sa capacité de nous faire penser le monde, de transmettre et de préserver la mémoire des hommes. 
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser. »
Une lecture exigeante parfois, foisonnante toujours, qui m'a donné envie de noter des dizaines de références et de retourner fouiller dans ma bibliothèque.

Une très belle traversée littéraire.



« les flashs
spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon
crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent
mes jours
et hantent mes nuits. »

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

« Tu traces des mots sur un carnet. Des vers. Un poème. "C'est quand tu es ivre de chagrin que tu écris"¹¹2. "Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd'hui indispensable"¹¹3, je répondrais la poésie. Ta poésie. Tu as perçu ma présence, tu relèves les yeux vers moi, souris faiblement. Je m'efforce de masquer ma fébrilité. J'ai envie de te lire, là, tout de suite, mais je ne veux ni te presser ni te bousculer "ni te brouiller les idées"¹¹4. Un matin, "tu m'écriras un poème et je le porterai agrafé sur mon cœur jusqu'à mon dernier jours"¹¹5. »
112. René Char, Fureur et mystère, Poésie, Gallimard, p.139
113. Elias Canetti, La conscience des mots, trad. Roger Lewinter, Le Livre de Poche, p.262
114. Italo Calvino, Le Vicomte pourfendu, trad. Juliette Bertrand, Le Livre de Poche, p.107
115. Patricia Schonstein, Angeli, trad. Brice Matthieussent, L'Éclose, p.50
116. Charles Monselet, La journée du marchand de vin, Séquences, p.42 


« combien les mots du Mini 
stre sont creux et mensongers 
orduriers
des chiens mordant au visage
putain !
les responsables sont ceux qui laissent les 
températures
dépasser les 45°C
ceux qui rendent l'air étouffant 
et collent les vêtements à ma peau
je ne peux plus porter de soutien-gorge
il fait trop chaud
les coutures me blessent »

« J'ai lu quelque part que "si les conducteurs de SUV étaient une nation, en 2018, elle aurait été à la septième place pour les émissions de CO2"¹90. On fonce, on rit, j'espère que la réparation coûtera un bras au propriétaire. "N'importe quel acte, si extravagant soit-il, contient en lui une chaîne d'actions infinies et successives"¹91. Je rêve encore d'une contamination, d'un soulèvement, d'une révolution, je rêve qu'en apercevant le pare-brise brisé, quelqu'un aura alors envie d'imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l'art, il ira crever des pneus de 4x4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d'un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d'une action collective. »
190. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, La Fabrique.
191. Bruce Bégout, L'éblouissement des bords de route, Verticales, p.97

« Je me suis approché du plus gros et plus voyant des yachts, un coup d'aiguille a percé le préservatif rempli de peinture, une petite impulsion et le tour était joué. Je m'en remettais à "l'imprévisiblité d'un processus spontané"212, je m'en remettais au vent. Le village où nous nous trouvons est un port de plaisance où les ultra-riches exhibent leur mépris. »
212. Jean-Hubert Gailliot, Le soleil, L'Olivier, p.236



« Je farfouille dans les CD, la musique que j'écoute n'est pas stockée dans un nuage ou captée par un réseau 5G, d'une certaine façon elle existe, mes doigts peuvent la toucher, l'extraire d'un boitier cristal ou cartonné, la glisser dans la fente de l'autoradio. Elle possède une matérialité identique à celle des livres, j'ai entendu à la radio que seul 0,01% de la population ne possède pas de smartphone. Je me demande à quel moment ne pas en posséder sera interdit. »



« À un moment, tu as arrêté de marcher, tu ne disais rien, tu t'es approchée de moi et tu as eu ce geste incroyable : tu as glissé ta main sur ma joue. Ton geste "a lavé mon visage de sa noirceur"319. C'était un geste de pure tendresse, un geste d'apaisement, un geste quasiment maternel. Je ne sais plus si tu as parlé, je ne me souviens que du contact de ta paume fraîche contre ma peau. Tu souriais. Tu cherchais à apaiser mon éternelle colère contre le monde. »
319. Kalim-è-Kâchâni, « L'opprobre de la vie », in Anthologie de la poésie persanne, textes choisis par Z. Safa, trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, p.285


« Les livres parlent littéralement, "c'est bien commode"344, hommes et femmes sont devenus analphabètes; pour lire il faut porter à son oreille, on enregistre ses notes, ses pensées, ses textes, on stocke des milliards de téras de données dans des datacenters de plus en plus volumineux, nécessitant de plus en plus d'énergie et de plus en plus de sources de refroidissements, et "forcément personne ne nous écoute"345. Les pays occidentaux ont été les premiers à abandonner l'écriture et la lecture, peu à peu suivis par une bonne partie du monde, et paradoxe des paradoxes - seuls les intégristes religieux continuent aujourd'hui d'apprendre le maniement des mots à leurs adeptes dans quelques écoles coraniques, talmudiques ou catholiques ultra-orthodoxes et traditionnalistes. »
344. Murray Leinster, Un logique nommé Joe, trad. Monique Lebailly, Le Passager clandestin, p.7
345. Fausto Paravidino, Peanuts, trad. Philippe Di Meo, L'Arche, p.27

« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser, "c'est un mouvement de désir toujours relancé ; un mouvement vivace, joyeux-grave, illuminé, joueur et implacable en même temps, constamment animé par une fantastique invention verbale"347. "Je veux écrire"348. "Lire était aussi une façon de vivre"349. "C'est quelque chose que j'ai déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre entre les lignes"350. Je ne dis pas que les podcasts et autres créations orales sont mauvaises ou inintéressantes, les créateurs se sont emparés du son et de l'image avec grâce et talent, il y a dans les œuvres sonores autant d'impertinence, de contestation, d'esprit critique qu'autrefois dans les livres, il y a également autant d'opportunisme, de misères bâclées et moutonnières qu'il y en avait dans la littérature. Des "projets soi-disant artistiques que favorise et subventionne le gouvernement pour relancer l'économie"351. "Libéralisme triomphant"352. Rien n'a changé, rien ne change, sinon que le son et les pictogrammes ne remplaceront jamais l'écrit. "Ce qui le différencie d'avec le texte, d'avec la parole pure"353, c'est que l'écrit permet de s'installer dans une continuité. L'écriture est l'une des bases de nos civilisations, l'histoire nous a appris qu'elle progresse plus par évolution que révolution, la place prépondérante de l'image et du son n'aurait jamais dû chasser l'écriture. Mon rêve est de continuer à tenir entre mes mains "un livre qui est complètement abîmé à force d'être lu"354. »
347. Georges Didi-Huberman, Aperçues, Éditions de Minuit, p.71
348. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, p.225
349. Salman Rushdie, Joseph Anton, trad. Gérard Meudal, Folio, Gallimard, p.165
350. Kôbô Abe, Rendez-vous secret, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, p.131
351. Stéphane Vanderhaeghe, P.R.O.T.O.C.O.L., Quidam, p.181
352. Stéphane Vanderhaeghe, ibid., p.253
353. Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Folio, Gallimard, p.164 
354. Thomas Bernhard, « Trois jours », in Récits 1971-1982, trad. Claude Porcell, Quarto, Gallimard, p.32

« Celles et ceux qui balancent leurs ordures par terre n'ont rien à foutre du changement climatique, de la pollution, de la politesse, et - je pourrais le jurer - de la disparition de la littérature, je suis certain que tout est lié. Je voudrais tellement croire "encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens"360, chaque jour le monde semble vouloir me prouver le contraire. »
360. Juan José Saer, Glose, trad. Laure Bataillon, Le Tripode, p.81-82 

« C'est fou, des gens sont prêts à se battre pour protéger un commerce, on part en courant, on saute quasiment par-dessus les barrières; attirés par les bruits et la bousculade les agents de sécurité sont tous entrés dans le magasin; au moment de franchir la porte, je m'arrête, me retourne.
"Le plus fascinant dans la vie, c'est ce qu'on ne peut pas acheter: l'amitié, un beau coucher de soleil, le sourire d'un enfant, l'amour d'une mère... "372 [...]. »

« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
"Le mieux, c'est de tout garder dans sa cervelle où personne n'ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d'extraits d'histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..." 373
L'idée est belle, très romanesque, mais je n'ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c'est la grande différence avec notre époque ; "le plus suffoquant"374 c'est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu'en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu'autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. "Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l'homme est ainsi" 375. Pas une dictature, non. "La crise climatique est un révélateur d'absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d'imaginer apprendre à mourir qu'apprendre à se battre"376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. "Nous sommes des pétards et nous n'attendons qu'une allumette"377. Et - pour en revenir à Bradbury - la fin de sa fiction ne m'a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, "la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité"378. Nous avons besoin d'écrits. "Les années s'assemblent en siècles et pendant ce temps, ici"379, nous devons écrire.
Pour ma part, je n'ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser "au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d'art, d'ordre, de mémoire, de jugement"380.
Je connais la chanson : "Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation"381. Je m'en fous un peu, je n'ai plus assez d'énergie pour être théorique, j'agis. »
373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L'Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703

« Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser "suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent"395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que "lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art"396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, "je n'ai guère d'illusion à ce sujet"397, il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. "Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état"398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, "il me semble"399. "Mais rien, jamais n'abolit notre enfance"400. »
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L'Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J'ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51

« Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix "est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilha au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants"407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique. »
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21

« Incorrigible, je ne peux m'empêcher de rêver à ce que l'on finisse par massacrer l'ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d'"utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes"424. »
424. Natsume Sôseki, Oreiller d'herbes, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Rivages poche, p.122 

« On saccage la planète et on se rassure en portant notre sac jaune jusqu'au bac de recyclage. "Le monde est simple en somme. Sauf, bien sûr, qu'il touche à sa fin"474. "Le futur ne promet rien"475. »
475. Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, La Découverte, p.12 

« Le processus d'autodestruction du monde "a en lui des roues dentées dont je ne comprends pas l'angle d'attaque"494. Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l'épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n'avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant "c'est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d'une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance"495. "Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d'un tableau, de la perfection d'une musique ou d'un poème"496. Alors j'écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis "un mélancolique qui décide de se mesurer au monde"497. »
494. R.A. Lafferty, Autobiographie d'une machine ktistèque, trad. Guy Abadia, Robert Laffont, p.140
495. Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, L'Arche, p.85
496. Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d'une poupée, trad. Françoise Rosset, Gallimard, p.86
497. Juan José Saer, Lignes du Quichotte, trad. Michèle Planel, Verdier, p.25


« Je suis née pour tourner des pages 
m'embarquer à bord du Pequod 
traverser la Mancha derrière le Quichotte 
partager la journée de Clarissa Dalloway 
m'inventer des romances avec Emma Bovary 
m'étonner aux côtés de Pangloss 
rire du père Ubu 
m'horrifier des hommes avec Ferdinand 
Bardamu 
observer la frontière avec Giovanni Drogo 
suivre tous les Ulysse

Je n'ai pas envie de vivre recroquevillée 
en boule
sans jamais laisser dépasser une main hors des 
draps
je n'ai pas envie de vivre en étant bénie 
par les mêmes qui abandonnent les mots 
font-ils semblant de croire que les paroles 
demeurent
suspendues en l'air 
jusqu'où sont-ils dupes de leurs propres 
mensonges

J'ai senti ma colère mourir à l'intérieur 
ç'aurait été confortable
renoncer enfin
me contenter de jouir de respirer 
me clouer au présent 
en oubliant le passé 
en niant le futur 
m'apaiser 
déposer mes inquiétudes dans la poussière sèche

Je suis née aussi pour rôder dans les rues 
courir les champs
ne pas craindre perpétuellement 
les orages 
les tsunamis 
les ouragans
les crues
les sécheresses 
les épuisements des sols et des ciels et des mers
[...]
je suis née pour lutter 
je suis née pour être entière 
je suis née pour la colère

la certitude a fauché ma journée 
j'ai repris la route  »


« Un entrepreneur parle de sa réussite, je veux changer de station mais tu retiens ma main. Ça t'intéresse d'écouter, ça t'intéresse de savoir comment ce type est devenu millionnaire en torpillant plusieurs entreprises. Il fanfaronne en expliquant sa stratégie, il a racheté des boîtes pour "les endetter jusqu'aux sinus"880 pour ensuite "pomper les mannes des aides, les régionales, les étatiques et les supra-étatiques"881, Son cynisme me donne envie de vomir, je me demande si la journaliste va lui rire au nez, va l'insulter, va l'accuser de profiter du système, mais non: la finance n'a aucune morale, je crois percevoir une sincère admiration dans la voix de l'intervieweuse. Pourtant, "si vous avez vraiment appris à penser, à être attentifs, alors vous saurez qu'il y a d'autres options"882. La finance paraît être le seul modèle possible. "Au contraire représentez-vous un monde autre"883, je pense, un monde d'échanges et de trocs, sans spéculation... Un reportage commence sur l'augmentation des sans-banques : les gens trop démunis par les crises et l'inflation voient leurs comptes supprimés, plus aucune banque n'accepte de les accueillir. Et sans compte bancaire, ils s'enfoncent dans une spirale infernale de paupérisation, leur existence devient "un exil, une solitude, une torture"884. Sans compte bancaire, pas de logement, pas de travail, la rue, la mort. "Le client est toujours, quasi, le plus faible. L'argent vous appartient, la manière de le dépenser si peu. Le relevé de compte est un rapport d'autopsie"885.
"Va crever !"886 [...] »
880. Nicole Caligaris, Ubu roi, Belfond, p.153
881. Nicole Caligaris, ibid.
882. David Foster Wallace, C'est de l'eau, trad. Francis Kerline, L'Olivier, p.96
883. Rabelais, « Le Tiers Livre », in Œuvres complètes, Éditions du Seuil, p.386
884. Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons, trad. Claude Imbert revue par Marie Elven, GF Flammarion, p.173
885. Joy Sorman, Déontologie, in Béatrice Merkel, Capricci, p.16
886. Magda Szabó, La Porte, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, p.129 

« Sans la littérature, la société "devenait semblable à une énorme machine tournant à vide"961, elle seule peut nous arracher à "l'actualité banale de notre vie commune"962. »
961. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Folio, Gallimard, p.140
962. Pierre Klossowski, Roberte ce soir, Éditions de Minuit, p.36 

« Parfois, j'écoute la radio, j'entends les efforts d'Israël pour finir de réduire en cendres la bande de Gaza, j'entends les ouragans et les cyclones, les îles subitement englouties, l'inflation en miroir du profit des plus riches, l'"immense tristesse"1003 d'un monde devenant chaque jour un peu moins habitable. "Les pratiques d'exploitation planétaires actuelles répondent massivement à une économie de marché développée sur le mode libéral avec un objectif de profit immédiat"1004. "La hargne incompréhensible, sauvage"1005, du monde ne me contamine plus.
Tant pis si tout est foutu. "J'ai à vivre..."1006
Je coupe vite la radio, "le monde est un esclave"1007.
Notre combat est certainement dérisoire, il repose sur une conviction unique : "le livre est indestructible"1008.»
1003. Dennis Wheatley, La découverte de l'Atlantide, trad. A.H. Ponte, Néo, p.19
1004. Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, éditions du commun, p.41
1005. Jacques-François Piquet, Rue Stern, La Différence, p.142
1006. Jean Anouilh, Cher Antoine, Folio, Gallimard, p.112
1007. Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Allia, p.101
1008. George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Folio, Gallimard, p.252

Quatrième de couverture

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

Dans un monde au bord de l'effondrement climatique, les livres n'existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.

Alors qu'ils parcourent les routes, fuyant incendies et ravages, un homme et une femme commencent à écrire. Pour que les histoires perdurent, ils puisent dans les centaines d'œuvres littéraires gravées en eux et tissent les mémoires d'un monde en perdition.

Éric Pessan mêle avec brio son écriture à plus de mille citations d'œuvres pour créer une fiction d'anticipation hors-norme, à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et les plus grandes créations de l'OuLiPo. 

Éric Pessan est né à Bordeaux.
Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempète, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain.

Éditions Aux Forges de Vulcain,  janvier 2026
203 pages

dimanche 14 juin 2026

Trois fois la colère ★★★★★♥ de Laurine Roux

Encore un coup de cœur !

« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Comment résister à un tel roman ? Laurine Roux signe un récit d'une rare intensité, porté par une écriture somptueuse, vivante. À travers trois générations, elle nous offre une histoire de domination, de pouvoir, de violence et de vengeance, mais aussi de transmission, de liberté et d'espérance.

Une fresque médiévale où chaque personnage semble porter sa part d'ombre et de lumière. Miou, Reine, Gala, Éphraïm, Guillaume ou encore Pietro...

Laurine Roux interroge les dogmes, la justice, la colère et le libre arbitre, sans jamais sacrifier la beauté du récit. Son regard sur la nature, les liens humains et la compassion éclaire les pages d'une lumière singulière 💙

Un roman puissant, intelligent et magnifiquement écrit, qui rappelle que lorsque l'ordre engendre le désordre, désobéir peut devenir un acte de justice.

En exergue 
« Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » 
GUILLAUME APOLLINAIRE, « L'AMOUR, LE DÉDAIN ET L'ESPÉRANCE », POÈMES À LOU 

« Il lui disait, "Mon esprit décide, mon corps n'a pas mal". L'adolescente avait répondu à cette suprême leçon en trouvant la force de sourire à son tour, le père et la fille pulvérisant l'horreur. »

« Reine boit les paroles de l'aïeul. L'histoire achevée, elle laisse les mots poudrer ses paupières d'or et de sang. Un soir, la gamine se tourne vers Enguerrand, Mon père est-il aussi brave que Beowulf ? Le seigneur déglutit, Oui, ton père est tout aussi brave. Satisfaite, l'enfant claironne, Alors il me tarde qu'il revienne pour nous conter ses exploits ! Le vieil homme invoque une soudaine fatigue. Il est temps d'aller se coucher, ces légendes ne sont bonnes qu'à faire des cauchemars. Au loin, un petit-duc entame sa veille lancinante. Dans son lit, Reine imagine Hugon quitter les terres impies, la main d'un roi infidèle au fond de sa besace ; revenu à Bure, il la tire du balluchon, la cloue sur la porte du château. »

« Pietro avait alors recueilli la bête dans sa bure, et s'était fait cette promesse : célébrer Dieu ne devait jamais l'empêcher de penser par lui-même. Sans quoi le Seigneur ne l'eût pas doté d'entendement. Sa liberté recouvrée, il avait réchauffé le lièvre contre sa poitrine et pris la route. »

« À la fin de l'office, pour y voir plus net, Pietro a fait quelques pas dans le jardin. L'herbe y pousse grasse, perlée de rosée. Le moindre carré de végétation loue la générosité de Dieu secondée par la main de l'homme. Ici, on a élagué, assaini les marécages, édifié, inventé des machines, des façons de démultiplier le vivant, de le fertiliser, de sorte que la simplicité et l'ingéniosité invitent à la halte. Se fiant à cette bonace, Pietro décide de séjourner une semaine ou deux aux Crots. »

« Pieds nus dans ses galoches, il rejoint Guillaume. Contrevenant au silence des matins, le franciscain rend grâce aux bourgeons des poiriers ainsi qu'aux ruches alignées devant le muret. Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous ses frères. Aucun ne mérite moins ses hommages qu'un évêque ou un cardinal. Frissonnant de piété, Guillaume ne se scandalise pas, la candeur de Pietro l'émeut. L'hiver et la maladie d'Éphraïm ont malmené son âme, les privations du Carême creusé ses flancs. Depuis des jours et des jours, il appelle de ses vœux le printemps. Et Pietro arrive avec Pâques et ses promesses de revif. Au milieu du jardin, le père sent sa poitrine s'élargir. Aussitôt se reprend : ce pèlerin, qui bat la campagne, qui a affronté l'alpe et l'eau glaciale de la Durance, pourquoi poserait-il son havresac ici ? Nul doute, il tracera sa route, c'est ainsi : les errants errent. Et lui, Guillaume Podor, homme de bâti, de pierres assemblées pour abriter le dialogue patient des âmes avec Dieu, il restera. Son corps lui pèse plus que jamais, englué dans l'épaisseur des heures, celle des blocs de calcaire, tant le franciscain, par effet de contraste, paraît sec de grand air, prêt à s'envoler. Un oiseau. Voilà ce que dessinera Guillaume dans le cartulaire. »

« Voilà comment Pietro infléchit les représentations de Guillaume. Il est néanmoins un sujet de divergence qui ne laisse d'outrer le bénédictin, d'autant que Pietro y revient sans cesse : le devoir de réclusion. Le Lombard se réfère à François d'Assise, qui incite à franchir les portes des monastères, à aller se frotter au pouls battant des villes et des faubourgs, le sabot souillé de fange, afin de ne jamais oublier que l'homme n'est qu'un homme. Chaque fois, les joues du prieur s'empourprent. La boue ? Abyssus abyssum invocat ! clame-t-il, soudain grandiloquent, remontant aux Latins et sur ses grands chevaux. L'abîme appelle l'abîme ! en remet-il une couche, s'inquiétant que l'on puisse bientôt officier dans les tavernes, À quand les maisons de tolérance ? Par jeu, Pietro le provoque, De belles plantes peuvent croître sur le fumier... Guillaume s'étouffe, C'est parfaitement... Parfaitement. Il en postillonne, en perd ses mots, seuls lui viennent ceux d'apostat, de sacrilège. Mais comme il ne veut surtout pas blesser son hôte, il se réfrène, et file épuiser son effarement en bêchant un carré de terre. Pietro le regarde, amusé.
Que Guillaume le veuille ou non, ces différends ouvrent des brèches en lui, introduisent des vacillements - une incitation à pondérer, à assouplir -, là où les dogmes indiquent une lueur unique. Éphraïm ne rate aucune de ces controverses, auxquelles il ne comprend pourtant pas grand-chose : jamais Guillaume ne lui paraît si vivant qu'à se défendre, et il adore lorsque le Lombard tente de calmer le père. Doté d'un pouvoir presque magique, son accent rocailleux embarque le gosse par-delà les montagnes, dessine des fenêtres aux murs. Avec Pietro, le rire n'est plus un péché. Le soir, dans le secret de leur cellule, le franciscain s'exclame, Attention aux araignées ! Et il fait grimper ses doigts le long des côtes du gamin. Le petit se tord, asphyxié, heureux. Pour rien au monde, il ne supporterait qu'on lui arrache cet asile. »

« De partout les oiseaux chantent - babil de corneilles, merles et huppes en goguette ; ça folichonne. »

« Le franciscain gagne sa cellule, se laisse choir à côté de l'adolescent. Qui ne dort pas, les yeux perdus dans le vide. Pietro remonte affectueusement la couverture sous le menton du gosse, suit les contours de la tache ornant sa nuque. Ils dessinent une île, dont le moine détaille la géographie - là, un cap, ici, une anse ; quant à cette échancrure, on pourrait y deviner une baie. Peut-être qu'en explorant ces confins, on dénicherait un trésor ? Éphraïm flotte, risette aux lèvres. Pietro poursuit. Il en est sûr, dans cette oasis, nulle bêtise, nulle violence, seulement des plages claires-badigeons de bleus, de beiges presque transparents. Il s'y voit, eux deux plus Guillaume, pêchant les pieds dans l'eau, faisant ensuite griller le poisson enveloppé de larges feuilles. Au-dessus de leurs têtes, ce serait un fouillis invraisemblable - palmes et lobes géants, pia-pia d'oiseaux bariolés sous l'épais couvert. De temps à autre, une plume se décrocherait, trait jaune biffant les sentiers volcaniques ; on épinglerait le trophée au mur de la cabane. La nuit, les grenouilles n'en finiraient pas de jacasser. Éphraïm ronronne, Ça ressemble à un rêve... »

« Le jeune homme s'en emplit les poumons, s'exerçant à distinguer les essences - érables sycomores, mélèzes, pins noirs, hêtres, cytises, ifs. D'autres effluves se devinent, aux notes troubles, mélange de cailloux, de groins, d'ailes, d'échines et de terre humide. Au milieu, une touche douce et féconde, indéfinissable, qui lui dit, Viens. »

« La force réside dans l'esprit. Les poings sont les ministres du cœur. »

« La mort a ses obscénités, et cueille même les marmots. »

« La jalousie a raclé son cœur. Ça le prend parfois, en bouffées de haine, comme des coliques, et c'est confit d'amertume qu'il grimpe la pente du château. »

« Quand l'ordre engendre le désordre, l'homme juste désobéit. »

« Il y a ce long silence. [...] On assemble les pièces, c'est brouillon, hasardeux - Voilà ce que Gala m'a conté. Ce que Clarisse et la vieille m'ont révélé. Une engeance terrible prend forme, marquée au fer rouge par le viol, le mensonge et la domination. À sa racine, un homme, que Reine honnit après l'avoir vénéré. Jadis héros, désormais monstre - bourreau de son grand-père, de sa mère, et de sa sœur. »

« Pietro voudrait trouver les bons mots, mais il est des peines trop vastes, trop profondes, qu'aucune douceur ne peut panser. Alors il reste debout, armé de sa seule compassion. »

« Elle seule saura - l'enfant dans son giron n'est pas de ces unions adoubées par le Saint-Siège, il est né d'un château en flammes, de l'injustice et de la déraison. »

« La colère est mauvaise conseillère. »

« Les cors résonnent de bon matin : l'ennemi est là, à l'autre bout de la plaine. De partout, le barouf des hommes se préparant au combat - lances qu'on affûte, pièces d'armure qui s'entrechoquent, marmites bouillant sur le feu, et les éternels conciliabules, sourds d'abord, puis perturbés par des éclats de voix. Ainsi se chorégraphie le désir d'écraser l'autre. Fureur à l'est comme à l'ouest. [...] La terre boira le sang des catholiques avec la même avidité que celui des impies, laissant au sol des flaques d'une même couleur dégueulasse. Quel sens donner à cela ? »

« Imaginer une manière de tracer les contours de ce qui est juste, de séparer le bon grain de l'ivraie, en se méfiant de son propre jugement comme de celui de Dieu : voilà ce à quoi elle doit s'atteler. »

Quatrième de couverture

« Avant tol, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Le temps des croisades. D'un coup d'épée, une jeune fille tue son grand-père, dit Hugon le. Terrible. Ce geste prend racine plusieurs générations en arrière, aux confins des Alpes, où jadis sont nés des triples affublés d'une mystérieuse tache au cou. Aucun des enfants - séparés au berceau - ne saura rien des deux autres, jusqu'à ce que le destin les entraîne tous dans une formidable épopée mélant rébellion, vengeance et soif de soif de justice
Dans Trois fois la colère, Laurine Roux s'empare des grandes questions qui taraudent notre modernité : la domination masculine, l'emprise du passé, les identités à inventer, la réparation des victimes. Le tout campe dans une nature souveraine, symbole de l'amour et de l'espoir.

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes. Elle est l'autrice d' Une immense sensation de calme, du Sanctuaire, de L'Autre Moitié du monde et de Sur l'épaule des géants, tous parus aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2025
244 pages