mercredi 25 février 2026

Aednan, Terre Mère ★★★★★ de Linnea Axelsson

❄️ Une lecture habitée. Une belle traversée en terre sami.
Un texte fort.
Avec Aednan, Terre Mère, Linnea Axelsson nous ouvre les veines d’un peuple et les racines d’une famille. Trois générations sami, prises dans l’étau d’une histoire de dépossession, d’effacement, de persécution. Et pourtant, ce n’est jamais un récit figé dans la plainte : c’est un chant. Un chant libre. Un chant debout. Elle met en accusation un système. Celui d’États nordiques qui se pensent exemplaires, progressistes, mais qui ont méthodiquement marginalisé le peuple sami.
« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »
En vers libres, l’autrice tisse une fresque où la terre respire, où les rennes traversent les frontières imposées, où la langue vacille mais ne meurt pas. On s’imprègne peu à peu de ces fragments de vie, de ces silences transmis, de ces blessures rentrées. La force du texte tient à ses vers libres, d’une douceur presque fragile, mais traversés d’une colère sourde.
Il y a dans ces pages une douceur presque fragile, celle des gestes quotidiens, des liens invisibles, et, en même temps, une violence sourde : celle de l’arrachement culturel, des politiques d’assimilation, du déracinement. Un livre qui ne hurle pas, il expose. Il montre comment la violence politique infiltre l’intime. Comment les décisions administratives deviennent des silences familiaux. Comment le déracinement se transmet comme une cicatrice invisible.
Et puis ce barrage suédois.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture. 
Le dépaysement est total, mais il n’est pas exotique. Il est intime. On marche dans la neige, on sent le vent sur les plateaux, on entend le craquement du gel. Et l’on comprend que cette terre n’est pas un décor : elle est une mémoire vivante. Une mère.
✨️Il y a eu cet instant suspendu, il y a quelques mois, dans les locaux de Babelio. La rencontre avec l’autrice. La voix posée d'une lectrice. Les mots dits à voix haute. Les notes improvisées du musicien Mathieu Lecoq qui enveloppaient les vers d’une douceur vibrante.
💙 C’est là que le texte m’a saisie. Dans cette alchimie rare entre parole et musique, j’ai senti la force tellurique de Aednan. Depuis, le livre ne m’a plus quittée.
Il est doux, ce temps partagé avec cette famille.
Il est bouleversant aussi.
« Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Elles ont commencé à paître

Elles resteront
calmes encore
quelques heures

Quand elles seront bien réveillées

Elles reprendront
leur route vers l'ouest
là où naîtront leurs petits

Les dents broient
et ruminent la nourriture

Dans l'eau des entrailles
les faons piétinent
la chaleur
de ceux qui ne sont pas encore nés »

« Laissez le feu 
vous tenir compagnie
Souvenez-vous que ceux 
qui vous manquent et travaillent 
loin là-bas
contemplent
les mêmes étoiles

Dans la même braise 
mourante ils reposent 
leurs regards fatigués

La couronne de notre fils 
aux cheveux noirs

Quand Aslat est venu au monde
Jamais je n'avais vu 
de cheveux 
si noirs
et si épais 
que les siens »

« J'étais la forêt qui 
s'épaississait
autour de la grande 
route forestière 
déboisée 
autrefois
Là où le renne de tête 
a frotté ses bois

As-tu senti Maman 
dans ta main
alors que tu étais occupée à 
traire la femelle apprivoisée 
qui a ensuite disparu 
parmi les arbres
À la recherche de lichens 
et de champignons et pour lécher 
l'urine répandue au sol 
J'étais le poids 
de la pierre que vous avez rapportée 
de la côte
pour la déposer sur 
ma tombe »

« Au beau milieu des pâturages 
le Suédois vint à nous 
sous des nuages chargés de pluie
Pour discourir longuement 
parmi les femelles en chaleur 
de notre troupeau
Il était mandaté 
par les hommes 
des trois royaumes

les Suédois les Norvégiens 
et les Finlandais

Dans un monde étranger 
à celui des rennes 
plusieurs familles avaient été désignées

Nous devions contraindre 
nos troupeaux à paître 
sur des terres inconnues

Nous allions être expulsés 
des forêts des montagnes 
des lacs »

« La mémoire du troupeau
les pas du nouveau-né 
qui toujours
nous ramenaient chez nous
Désormais ils verraient le jour 
sur d'autres terres
Chaque nouveau pas 
vers la maison cet automne 
était un renoncement à 
nos vies »

« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »

« Paroisse de Karesuando 
Hiver 1920 (Ristin)

Les doigts du Suédois 
partout dans ma bouche
les vêtements éparpillés 
au sol
Moi qui croyais 
que c'était pour mes 
mauvaises dents
que le médecin itinérant était venu
Avec des instruments durs 
il prit mes mesures 
parmi une assemblée d'hommes savants
En faisant crisser 
leur plume acérée
ils me transpercèrent 
de part en part

Je compris qu'une 
silhouette trapue 
prenait forme 
sur leurs documents
L'encre royale 
dessinait 
une race animale
Les chaînes 
de notre soumission
dégrafèrent 
la ceinture cousue de mes mains
Ma poitrine tombait 
leur dégoût transpirait
Je les vis 
plisser leurs 
nez fins
et rire 
en même temps »

« Ça parle de nous

C'est le médecin itinérant
suédois
qui a écrit le livre

Il dit
Je vais te montrer quelque chose
j'attends
Pendant que le livre sur les genoux 
ils y recherchent
une page précise
Il désigne la photo 
qu'ils ont prise cette fois-là
un cliché de notre Nila
Ber-Joná pointe 
l'index 
en dessous de l'image
et le parent 
épelle pour nous 
la légende
Individu faible d'esprit »

« Le ressac couchait 
sans relâche les vagues 
les unes sur les autres »

« Dans son lit le fleuve respirait 
se prélassait au soleil
Les feuilles jaunies avaient 
commencé à sécher
Les broussailles à se faire plus rares
et les rochers 
brouillaient les sentiers 
sous mes pieds »

« Je sentais 
que le courant 
doucement 
m'entraînait
jusqu'à la mer
Là où le fleuve 
se fond 
dans les vagues
Au large du golfe de Botnie
et se mêle 
aux autres fleuves
Le Julevätno mêlant ses eaux 
à celles du Gájnajädno 
du Vuojatätno et 
du fleuve Pite
peut-être y avait-il 
encore d'autres fleuves
Encore d'autres rivières 
des chemins glacés en hiver
où nos dialectes avaient 
voyagé et s'étaient propagés 
tout autour de la Terre
Jusqu'à ce que Vattenfall
construise des barrages 
sur les anciennes voies d'eau 
exploite le moindre ruisseau
Remplisse ses 
lourdes citernes 
d'inondations futures 
crée de nouveaux lacs 
de sorte que le fleuve 
doit chercher son chemin »

« Le jaune vif de la lumière d'automne
se répand parmi
les feuilles tendres
rayonne depuis 
la confiture de mûres arctiques
Que Maman 
a sortie »

« Raconte comment
c'était à l'École des Nomades 
Maman
Je dois faire 
une rédaction sur toi 
à l'école

Je ne voulais
pas en parler
Pas si brutalement
Avec Rolf qui écoutait
et Per qui me dévisageait 
avec curiosité

Les fils tressés du silence 
crépitent à l'abri »

« Cette commode lie-de-vin 
haute et lourde
Qui est devenue presque 
comme le barrage là-bas
Une digue
à laquelle se heurte 
le flot des événements
dans un vaste 
tourbillon glacé 
où se mêlent 
toutes les époques
Se dissolvent les couleurs 
de chaque sentiment »

« Le village same de Girjas
assignait l'État suédois en justice
Au sujet des droits de chasse 
et de pêche dans les environs de la localité
Tu as dit
Girjas a gagné Maman
nous avons gagné au tribunal 
de Gällivare
Nous attendons maintenant 
que l'État
fasse appel
[...]
Est-ce qu'une confiance nouvelle 
envers l'État 
allait maintenant émerger
Ou est-ce que le Grand Suédois 
s'équipait d'une armure 
encore plus lourde
en prévision 
d'un combat d'envergure

Que fais-tu donc Sandra 
que vois-tu comme horizon 
pour ta lutte

au-delà de ta propre voix

Combien de fois
ne m'as-tu pas 
demandé de raconter 

Raconte
ta vie Maman
dis-tu

sans te rendre compte 
combien je suis gênée 
quand tu déclares

Il faut que tu écrives
ton histoire
Maman

écris le récit de ta vie
raconte ton parcours

Je n'ai pas réussi 
à t'expliquer
 Sandra combien
je trouve inapproprié
Que tu désignes
le fait que 
je sois venue au monde 
et que je vive encore

sous le nom de parcours »

« La langue suédoise
a pris possession
de mes pensées

Le same dormait
depuis longtemps 
tout au fond de moi 
de honte
de soumission

Recroquevillé
sur lui-même

Une voix qui tressaillait
à peine perceptible 

presque impossible 
à discerner

L'Histoire suédoise 
des rois ambitieux 
des grandes nations puissantes
exaltait la classe entière
jusqu'à l'extase
oui quasiment l'extase

Mais pas
un mot
sur notre histoire

Comme si nous et
nos parents
n'avions jamais existé

jamais
rien fait »

« Elle a écouté avec 
des trésors de patience
chaque mot que 
je n'ai pas dit »

« Lui aussi va-t-il 
avoir un enfant ici 
un jour

Quelle langue 
parleront 
ses petits-enfants

De quels oiseaux et de quels arbres 
vont-ils apprendre 
le nom

quelles chansons 
chanteront-ils

Sur le soleil et le vent

La guerre et les hommes

les riches et les pauvres »

« Il est allongé 
sur l'herbe jaunie
il regarde l'eau
Je suis assise sur un rocher

Mes doigts caressent 
la surface rugueuse 
de la pierre
et la nature 
autour de nous 
m'emmène ailleurs

Vers un paysage 
plus désertique
Qui existe peut-être aussi 

C'est tout au nord 
près de la côte norvégienne

D'énormes blocs de pierre 
y crépitent les uns 
contre les autres

Les vents de l'Atlantique 
s'engouffrent 
entre les rochers

Je les entends jouer 
sur le rivage
comme ils joueraient 
sur un orgue monumental »

« Quelles histoires
Maman leur a-t-elle transmises 
ces petites pelotes de fil qu'elle dévide

Qu'ils vont serrer le long du chemin 
suivre et démêler
De leurs mains 
sensibles 
qui perçoivent tout
décèlent ce qui flotte dans l'air 
la moindre atmosphère

Maman ce que 
j'ai vécu aujourd'hui

Si tu avais vu 
ces hommes dans le jury 
leur âge

Que penses-tu qu'ils 
ont appris sur les 
Sames à l'école 

Combien de temps
aura 
l'avocat de Girjas
pour leur expliquer

Tout ce
qu'une fois adultes 
ils n'ont pas voulu savoir

Avant qu'ils cessent d'écouter 
se détournent de nous

Qu'ils nous excusent 
si nous perturbons
leurs rêves

qu'ils nous pardonnent

Mais l'ère du progrès 
et la conscience du monde
ne résument pas 
la totalité de l'histoire de leur pays

Notre pays à nous 
ils ne l'ont en fait 
jamais vu

Savent-ils seulement

que nous avons été écartelés 
entre quatre nations

Alors que notre pays

ce territoire
au nom immémorial

S'étend depuis toujours 
sur tout le nord
de la Scandinavie 
et un fragment de la Russie

Donc qu'ils nous pardonnent 
si nous contrarions 
leurs cartes

Et n'est-il pas 
bientôt temps

que leurs enfants aussi 
commencent à entendre 
la voix de notre 
histoire commune

Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Autrefois 
brillait ici 
un soleil plus froid

le soleil 
des anciens hivers

Ces dernières années 
nous luttons contre 
le réchauffement

qui fait fondre la neige»

« Elle dort l'armure 
sur le dos

Dire que je ne me 
souviens pas quand 
elle a été couronnée

quand elle a pris sa décision

Elle a appris le same 
et cousu des kolts 
alors que moi je conduisais 
comme embrumé
un camion qui 
n'était pas le mien 
Sur des routes 
qui n'étaient pas 
les miennes »

« Ma voix est faite de nostalgie
Celle de Sandra est belliqueuse »

« Enfant vivant 
enfant robuste

Le parfum de peau 
qui émane de tes cheveux

Le parfum de 
sang tiède 
le parfum de mer 
et de sel

Le parfum de l'abîme 
sous la peau scintillante 
aussi mince qu'une feuille 
de ce visage aux yeux clos

J'ai un enfant

Je maintiens le temps 
en vie 
dans mes bras

Où allons-nous échouer 
nos carcasses 
Manal

Ne sommes-nous 
pas déjà à la maison »

Quatrième de couverture

À l'aube du xx siècle, le nomadisme vit ses dernières heures. Alors que de nouvelles frontières contraignent les éleveurs de rennes sames à modifier leurs routes de transhumance, le jeune Aslat grimpe sur une falaise pour trouver son chemin et bascule dans le vide. Cette tragédie amorce la dispersion du clan familial.

Une génération plus tard, Lise, arrachée à ses parents et dépouillée de la langue de ses ancêtres, s'interroge sur son héritage culturel. C'est sa fille, Sandra, incarnation de la résistance autochtone, qui mettra fin à cette tentative d'effacement, un siècle après le début de cette épopée.

Un texte poignant, qui donne voix aux vivants et aux morts pour raconter l'histoire d'un monde en voie de disparition.

Née en 1980 d'une mère same et d'un père suédois, Linnea Axelsson a grandi à l'extrême nord de la Suède. Poète et romancière, elle fait une entrée remarquée en littérature dès la publication de son premier texte, Adnan, récompensé par le Prix August. Elle vit aujourd'hui à Stockholm.

Prix August
« La puissance de cette voix poétique est telle que le temps semble s'arrêter. »
Dagens Nyheter

Éditions Paulsen, Collection La Grande Ourse,  août 2025
510 pages
Traduit du suédois par Rachel Erdmann 
Prix August

Prix Norrland

Prix Svenska Dagbladet

Finaliste du National Book Award en littérature étrangère

dimanche 22 février 2026

Pauvre ★★★★★♥ de Katriona O' Sullivan

Il y a des livres qui déplacent quelque chose en nous. "Pauvre" (déjà ce titre !) fait partie de ceux-là.
Il est une autobiographie bouleversante, âpre, sans fard. L’autrice raconte une enfance dont elle a été arrachée trop tôt, dans une famille ravagée par l'addiction, dans un foyer devenu « champ de ruines » et des parents junkies, alcooliques et incontrôlables. Une vie dans les tranchées.
« Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité. »
Mais ce livre ne parle pas que d’elle. Il parle d’un système. D’une société qui classe, qui assigne, qui détermine très tôt ce que vous vaudrez. D’un monde où l’on parle de "mérite" sans jamais interroger le point de départ. L’accès aux études, ici, apparaît pour ce qu’il est souvent : un privilège. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque dans les quartiers pauvres. « La vérité, c’est que nous perdons beaucoup d’esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »
Ce qui manque, ce sont les filets de sécurité. Les relais. Les adultes stables. Les espaces où l’on peut exister sans honte.
Ce que montre ce récit, avec une lucidité implacable, c’est la violence silencieuse des inégalités sociales : grandir en ayant faim, en ayant peur, grandir persuadée que l’on ne vaut rien.
« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l’intérieur. »
Et pourtant, il y a ces "espaces sécurisés", une classe, un foyer, un centre, une maison des jeunes, où, pour la première fois, quelqu’un regarde sans juger et tend la main et qui prouvent qu'un autre destin est possible.
« Les espaces sécurisés sont vitaux. Pour les gens comme moi, ils sont trop rares. »
Sans ces rencontres, sans ces mains tendues, que serait-elle devenue ? Combien d’autres n’ont jamais croisé ces mains-là ?
Il y a dans ces pages une vérité nue sur l’addiction, non comme faute morale, mais comme maladie, et sur ce que signifie grandir dans le chaos. Et pourtant, il y a aussi l’amour. Un amour intact, presque paradoxal, pour ces parents défaillants.
« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. »
Et surtout cette phrase qui résonne comme une vérité universelle : « J'avais besoin d'éducation. » 
L’éducation comme salut.
Comme réparation.
Comme outil de justice sociale.

Et qui écrit, au terme de ce chemin :
« J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages. […] Je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre. »

❤️ Lecture coup de ❤️
Parce qu’elle ne romantise rien.
Parce qu’elle dérange.
Parce qu’elle rappelle que le talent ne manque pas dans les quartiers pauvres, ce qui manque, ce sont les chances.
Lecture bouleversante. Lecture nécessaire. Une claque sociale ce livre 👊🏻

« À la petite fille de sept ans que j'étais autrefois.
Je suis là pour toi. »

« PROLOGUE

J'AI ENTENDU CE QUE le docteur a dit et mon père aussi. Mais le temps que nous descendions les deux étages et sortions sur le perron, mon père avait rebattu les cartes.
« Si vous arrêtez de fumer maintenant, Tony, venait de lui expliquer l'oncologue, vous avez une bonne chance de vous en tirer. »
Dès que nos pieds ont franchi le seuil, papa a allumé une cigarette. Puis il a enfoncé son briquet dans son paquet de Benson, qu'il a remis dans la poche de sa chemise. Il portait toujours des chemises à carreaux à manches courtes, mon papa.
Je l'ai fixé de mes yeux incrédules. Sentant mon regard, il s'est redressé, a levé le menton et tiré sur sa cigarette avant de recracher la fumée par ses narines.
« Papa... »
Sa cigarette pointait entre son index et son majeur ; il l'a fait passer entre son index et son pouce. Il s'est grandi encore un peu plus, a bombé le torse. À cause de sa petite taille, il ne connaissait que cette technique pour se donner l'air imposant quand il était sur la défensive.
« Le docteur a dit que tu devais arrêter de fumer, papa. »
Il a secoué la tête, serré les lèvres au point de les faire disparaître et détourné le regard. 
« Non, ce n'est pas ce qu'il a dit», a-t-il répondu. Toujours cette élocution si soignée. « Je dois réduire un peu ma consommation de cigarettes, c'est tout. »
Nom de Dieu.
Tony O'Sullivan, mon père, est mort moins d'un an plus tard.
Mais c'est là, devant l'entrée de l'hôpital, que je l'ai perdu. C'est à ce moment-là, tandis qu'il se tenait dans son nuage de fumée et de déni, que ça s'est terminé pour moi. Je pourrais dire que j'ai craqué, mais ce n'est pas vrai. Je me suis détachée, comme le font parfois lors d'un tremblement de terre ces énormes câbles qui retiennent les ponts. Les milliers de fils qui me reliaient à cet homme, toutes les petites connexions que j'avais avec lui, ces choses ont cédé en silence.
Toutes les personnes que j'avais un jour été, la petite fille de trois ans, celle de sept ans, de quinze ans, toutes nous le regardions et, enfin, nous comprenions.
Il s'en fiche.
Il ne nous aime pas, il n'en a jamais rien eu à faire de nous.
Rien n'avait d'importance pour Tony O'Sullivan. Certainement pas moi qui me tenais devant lui, moi et mon cœur brisé par l'annonce de la maladie de mon père, par sa volonté de fumer jusqu'à en mourir. Rien n'avait d'importance pour lui, rien n'en avait jamais eu. Ni nous, ses enfants, ni ma mère, ni notre combat de tous les jours pour survivre, ni rien. La seule chose qui comptait pour Tony, c'était la clope entre ses doigts. Il le savait ; je le savais. Tout ce que nous avions traversé ensemble - nom de Dieu ! -, il s'en foutait. De nous, de tout. 
Mon père était un drogué.
Et, alors que tous ces liens que j'avais imaginés, prenant mes désirs pour des réalités, rompaient d'un coup d'un seul, je me suis retrouvée à l'observer depuis l'autre rive, éloignée comme jamais je ne l'avais été de cet homme impossible, ce gâchis intellectuel et moral. Toute ma vie je l'avais aimé désespérément, cet homme, mais lui ne vivait que pour ses cigarettes, son héroïne, son alcool et ses femmes. Mon père se résumait à ses addictions.
D'une chiquenaude, il a envoyé les cendres de sa Benson par terre entre nous. Je les ai regardées. Il n'y aurait pas de soudaine révélation, pas pour Tony. Rien ne viendrait arrêter sa chute. Rien de ce que je pourrais faire ne l'aiderait. Rien ne lui permettrait de renaître de ses propres cendres.
À quoi bon lui dire quoi que ce soit ? J'étais le seul phénix, la seule de nous deux qui échapperait à ce désastre. Les leçons, les transformations, l'ascension hors de cette fosse puante où j'étais née, ça ne concernerait que moi.
Que moi.
Jamais je n'ai eu à prendre conscience de quelque chose de plus triste. »

« Cette banlieue s'appelle Hillfields, et la presse la décrit comme la ligne de front de Coventry. C'est une des zones les plus misérables de Grande-Bretagne. Là-bas, à l'époque, la détresse nous cernait de toutes parts ; comme si on avait parqué les pauvres dans cet enclos géant afin qu'ils restent groupés et bien cachés. »

« Ma mère l'avait, cet instinct, cet amour maternel. Il était bel et bien en elle. Le problème, c'est que, pour qu'il se manifeste, on devait se faire percuter par une voiture. »

« En grandissant, j'ai pris conscience de certaines choses et mon amusement a été remplacé par de l'appréhension.
Quand il nous rendait visite, John Bean apportait toujours de la drogue. Ses visites tournaient à la catastrophe. Au fil des ans, il est devenu de plus en plus pâle, de plus en plus émacié, les pétards dans sa bouche ont été remplacés par des aiguilles dans son bras et j'ai vu mes parents le suivre sur cette pente. C'était ce genre d'ami là, celui qui s'accroche à vous et vous entraîne dans sa chute. »

« Je me suis transformée. La petite fille dont le corps était un instrument de liberté, quelque chose qui lui servait à bouger, à jouer, à courir - elle est restée là. Une nouvelle personne est apparue, une personne dont le corps avait invité cette terreur. »

« Ces policiers ne nous voyaient pas comme des enfants ou des victimes. Non, ils nous voyaient comme de la vermine, ils portaient sur nous le même regard qu'un fermier porterait sur une tanière de renardeaux. Et ils nous traitaient à l'avenant, comme des animaux. »

« « Pourquoi tu n'as pas de stylo ? Pourquoi tu n'as jamais de stylo ? » me demandait-elle toutes les semaines. Elle me faisait constamment la guerre à ce sujet. Je haussais les épaules et je lui répondais que je l'avais oublié.
Si je n'avais pas de stylo, chère Mme Smythe, pauvre conne, c'est parce que mes parents étaient des junkies, que ma famille était un champ de ruines, qu'il n'y avait pas de stylo chez moi et que je n'avais pas d'argent pour m'en acheter un. Ah, et ceux que je volais sur votre bureau pour m'épargner cette conversation épuisante, eh bien mes parents les sortaient de mon cartable et s'en servaient comme pipe pour leurs drogues. »

« Être frère et sœur dans une famille comme la nôtre, ce n'est pas facile. Nous avons connu notre lot de prises de bec et de brouilles sérieuses, mais nous nous aimons les uns les autres, même quand de vieilles douleurs compliquent nos relations et, pendant un temps, nous empêchent de nous parler. Au bout du compte, nous conservons ce passé commun et, bien qu'il arrive que nous nous le rappelions différemment, nous restons liés par notre enfance tourmentée. Même si nous ne pouvons pas forcément en parler les yeux dans les yeux, ce lien subsiste.

Blanchardstown, le 3 juin 2022

Salut Matt,

C'est Katriona, ta sœur. Je voulais t'écrire parce que dernièrement j'ai beaucoup parlé de toi, dans ce livre. Me remémorer tous les trucs affreux qui se sont passés chez nous n'a pas été facile, mais ça a eu le mérite de me rappeler à quel point je tiens à toi. C'est important que tu le saches. Je t'aime et tu me manques, c'est pour ça que je t'écris. 
Ces gamins que nous étions, ces gamins qui se levaient tôt et préparaient des sandwichs au sucre en en répandant partout sur le plan de travail, ces gamins qui partaient à l'école plusieurs heures en avance pour arriver les premiers et avoir la cour de récréation rien que pour eux, ces gamins sont encore en nous, bien que nous ayons changé, bien que du temps se soit écoulé. Nous sommes encore ces gamins.
[...]
Puis, après que Bob m'a fait du mal, les choses ont changé. Parce qu'il s'en était pris à moi et pas à toi. Peut-être que c'est simplement devenu trop difficile pour moi de rester proche de qui que ce soit; je ne savais plus qui j'étais, alors j'ai rompu le lien si fort qui nous unissait et nous ne l'avons jamais retrouvé. De bien des façons, on peut dire que l'histoire de ma vie est l'histoire de comment je t'ai perdu. Une histoire racontée au travers d'histoires que tu as vécues toi aussi.
Même si maman était plus tendre avec toi et papa plus tendre avec moi, on s'en fichait, car c'est toi qui comptais pour moi et moi qui comptais pour toi.
Je me souviens comme j'étais heureuse que tu puisses enfin aller à l'école avec moi. Mais toi tu ne voulais pas. Sur les marches, tu as donné des coups de pied à maman parce que tu refusais qu'elle te laisse. Ça m'a scandalisée. Tu me faisais honte dans l'endroit qui me tenait le plus à cœur à l'époque en tout cas, car j'étais dans la classe de M™ Arkinson et elle m'aimait et me montrait que j'avais de la valeur. Mais il faut dire que, toi aussi, tu m'as aimée et donné confiance en moi, à ta façon...
Entre cette première rentrée des classes où tu criais à en perdre la voix et la situation dans laquelle tu te trouves aujourd'hui, pour toi comme pour moi le chemin s'est révélé accidenté et douloureux. Peu importe, tu es mon frère. Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité.
Mais j'ai réussi à m'en sortir. Je croyais que, si j'arrivais à m'en sortir, je pourrais t'aider à faire pareil, à remonter à la surface. Je voulais que tu voies cette lumière et éprouves cette liberté.
Je me tiens au-dessus de la tranchée et je repense à tout ça tandis que, toi, tu es encore en bas. Parce que j'ai coupé la corde. 
J'essayais de vous aider à monter, tous, mais le poids était tel que c'est moi qui ai failli retomber. Alors j'ai coupé la corde. Et toi, tu es resté en bas. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu sauver ni maman, ni papa, ni personne. Il n'y a que moi que j'ai pu sauver. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais voilà.
Tu as fait des choses terribles, mais je te vois encore tel que tu es, le petit frère qui me rendait la vie plus facile. Le petit frère qui a souffert autant que moi, bien que différemment. Celui qui ne reculait devant rien pour me faire rire et oublier la souffrance.
Tu es mon frère, Matthew, et il n'y a que nous cinq qui nous souvenons de ces années-là.

Je t'embrasse,

Katriona»

« Pour moi, l'école était un lieu de conflit incessant. Je voulais les informations qu'on vous donnait en cours, mais j'avais du mal avec l'autorité. Telle qu'elle est organisée, l'école ne convient pas à tous les enfants, et elle ne me convenait pas. Je détestais les interactions, les questions, les conversations et tout ce qu'il revient à un élève de savoir gérer dans une école moderne.
Ce conflit n'est pas facile à décrire la tension entre désirer l'éducation, mais ne pas vouloir tout ce qui l'accompagne. Je pense que la honte a joué un rôle important dans un grand nombre des décisions que j'ai prises au cours de ma scolarité. Je ne voulais pas être vue. Ma famille, ce que nous étions, ce que nous faisions, je sais à quel point ça suscitait la désapprobation et le mépris. Comme j'étais tout le temps anxieuse et en colère, le moindre commentaire, la moindre question qu'on m'adressait déclenchait une réaction agressive.
J'étais isolée et complètement frustrée. Je voulais une autre vie, pas celle-ci. Je détestais me retrouver environnée de gens qui possédaient ce qu'il me manquait: une jolie maison, des vêtements corrects, de la nourriture, de l'amour. Je croyais que, s'ils possédaient ces choses, c'est parce qu'ils valaient mieux que moi. Ils avaient réussi ce que j'avais raté. Je voulais vraiment ces choses, mais j'ignorais comment les obtenir; je ne savais même pas qu'il était possible de me battre pour les obtenir. »

« [...] j'ai appris qu'attaquer les autres ne permet pas de masquer ses propres faiblesses. »

« Mon propre corps est devenu mon ennemi. Je n'étais pas responsable de ses formes ; je ne pouvais pas en changer, de même que je ne contrôlais pas le regard que les hommes portaient sur lui. Et pourtant on m'a culpabilisée. »

« Bizarrement, mon premier appartement se trouvait dans la tour Stoneycroft du quartier de Bromford la tour du logement que j'avais squatté précédemment. Soixante mètres de haut, vingt étages d'apparts. Construite en 1965, une époque où entasser les pauvres les uns sur les autres semblait une excellente solution pour libérer des terrains où les riches pourraient construire leurs belles demeures. En réalité, ces apparts étaient autant de cercueils parqués à l'intérieur d'un mausolée.
La tour Stoneycroft a finalement été détruite en 2011.
Bon débarras. »

« Être livrée à moi-même dans une société qui me demandait sans cesse de faire mes preuves et ne tolérait pas le moindre faux pas, c'était éprouvant. À cause de mon enfance, j'avais du mal à voir ma propre valeur et j'éprouvais le besoin constant d'être rassurée. Me considérer moi-même comme une mère célibataire absolument nulle, ça ne pouvait mener qu'à la catastrophe. »

« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l'intérieur. »

« J'y ai réfléchi tellement souvent, me repassant dans la tête les souvenirs que j'ai gardés d'eux, voyant tantôt mon père comme le méchant de l'histoire, tantôt ma mère. Qui était coupable ? Ma mère, telle Ève attirant mon père avec sa pomme, le précipitant dans la débauche ? Je sais bien que non.
Car je suis ma mère. Elle est moi. Nous sommes des femmes du sous-prolétariat. Doublement opprimées, donc. Elle aussi croyait que sa valeur correspondait à celle que voulait bien lui accorder un homme elle se jaugeait à l'aune de l'amour que mon père lui portait, ou non. Voilà la vérité. La différence entre nous, c'est qu'elle m'a servi d'exemple. J'ai pu apprendre de ses erreurs. Je voulais une vie meilleure pour mon fils. »

« Quand vous grandissez dans un environnement dangereux, avec des parents toxicomanes et alcooliques, dysfonctionnels et imprévisibles, vous apprenez à être constamment en alerte. La méfiance s'impose comme une nécessité pour survivre. Je suppose que tous les animaux possèdent un instinct similaire. Imaginez un mammifère né dans un lieu qui grouille de serpents et un autre né dans un lieu où il n'y a aucun serpent. Le premier tressaillira au moindre frisson dans l'herbe, non ?
Je tressaillais sans cesse. Quand je rencontrais un représentant de l'autorité, j'étais instantanément suspicieuse, instantanément méfiante. Pour rigoler, j'appelais ça mon « détecteur de conneries », mais dans les faits c'était un détecteur de danger.
"Y a-t-il des serpents ici ?" »

« Je regrette de vivre au sein d'une culture qui traite les femmes ayant besoin d'aide comme des criminelles. »

« Il est difficile de nager à contre-courant, vous comprenez. Il est beaucoup plus facile de se laisser porter. Si toute votre vie vous n'avez connu que le stress et le chaos, c'est ce courant-là que vous aurez tendance à suivre, même s'il vous entraîne dans des eaux toujours plus profondes. En psychologie, on appelle ça la zone de confort ; c'est là que nous sommes le plus à l'aise. Une fois que nous avons établi notre norme, nous avons tendance à nous y conformer, à rester dans le registre qui nous convient. À cette époque, ma zone de confort, c'étaient paradoxalement le stress et la peur : les émotions qui avaient caractérisé la plus grande partie de ma vie. Voilà pourquoi, lorsque je suis retombée dans l'autodestruction, je n'ai eu qu'à soulever les pieds et à me laisser emporter par le courant. C'était aussi une façon de me reposer, de cesser de lutter. J'étais plus à l'aise avec la peur et l'échec. Quand je me sentais trop mal, c'étaient eux que je recherchais. »

« Bien sûr, les souffrances que Tony O'Sullivan avait causées n'étaient pas son seul legs. Mon père m'a appris un tas de choses: le soupçon, la méfiance, la haine. Il m'a mise en danger, abandonnée à des prédateurs comme Bob et, jusqu'au bout, il a fait passer ses addictions en premier. Tout cela est vrai.
Mais c'est lui, aussi, qui m'a donné des livres, montré comment les lire et transmis la soif de connaissance qui m'a permis d'échapper à cet univers. Quand j'étais gamine, mon père prenait un livre, le jetait à mes pieds ou sur le canapé à côté de moi, puis me disait : « Lis ça, tu vas pouvoir découvrir la Russie. » Et de ce pas je me retrouvais absorbée dans un roman sur la guerre froide, apprenant un peu d'histoire tout en vivant des situations extrêmement tendues et périlleuses dans les pages du livre, mais aussi, parfois, dans le monde qui m'attendait quand je le refermais. »

« Ces mentions très bien décernées à des essais rédigés grâce à tout le savoir que j'avais puisé dans la vaste bibliothèque de Trinity College, je les avais méritées. Je le savais, alors pourquoi ne le ressentais-je pas pleinement ?
Probablement parce que tout me rappelait sans cesse que je vivais dans une ville structurée autour d'un système de classes caché. L'Irlande fait mine de ne pas avoir de classes, et officiellement c'est peut-être le cas, mais la population est cruellement divisée par castes juge en fonction du côté de la rue où vous habitez. »

« J'étais arrivée au bout de quelque chose, j'avais franchi la dernière étape, j'étais épuisée physiquement et psychologiquement, mais j'éprouvais enfin un sentiment de plénitude. J'avais obtenu ce dont j'avais besoin de cet endroit. Ce qu'il me manquait, je l'avais trouvé.
La sécurité, l'amour, une famille et la capacité de réfléchir par moi-même. Les tranchées dans lesquelles j'étais née, je les avais laissées derrière moi. Et au bout de cette longue et prudente ascension, il s'avérait que tout ce que je désirais, c'était la compagnie de Dave et de mes enfants. »

« Katriona Marianne O'Sullivan.
Pisseuse. Cracra. Racaille. Bouboule. Bouche à pipe. Fille-mère. Parasite. Bonne à rien. Plouc. Garce. Salope. Idiote. Idiote. Idiote. Idiote.
Docteur en psychologie.
Fille. Épouse. Mère.
Tous ces mots faisaient partie de moi, de mon histoire, et j'avais l'intention de la raconter. J'allais serrer dans mes bras cette petite gamine, cette ado, cette jeune femme perdue au cœur brisé, et lui dire : « Je suis là pour toi. Et regarde, tu t'en es sortie. » C'est vrai, je m'en étais sortie.
Je suis descendue de l'estrade sans lâcher Dave des yeux. Mes pieds ont foulé le vénérable carrelage de la salle d'examen de Trinity - l'endroit que j'avais cru si important - tandis que je remontais l'allée pour rejoindre ma famille. J'ai pris mon petit garçon dans mes bras, Dave s'est levé et m'a pris la main, puis nous avons quitté la salle et retrouvé les tendres rayons du soleil de Dublin.
« Alors, docteur ? m'a-t-il dit. Que comptez-vous faire maintenant ?
- Rentrer à la maison avec vous. » »

« ÉPILOGUE

NOTRE SOCIÉTÉ N'AIME rien tant que les histoires où l'on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu'un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l'explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l'est pas.
Pour préparer ce livre, j'ai dressé une liste de toutes les personnes qui ont joué un rôle dans ma vie. J'ai noté mes souvenirs de chacune d'entre elles, l'impact qu'elles avaient eu sur moi à l'époque et la manière dont cet impact m'affecte encore. Et en notant tout ça, il m'a semblé discerner un thème, un fil conducteur : à intervalles plus ou moins réguliers, quelqu'un apparaissait dans ma vie et m'aidait à avancer sur mon chemin.
Certaines des personnes sur cette liste m'ont poussée, d'autres m'ont tirée. Certaines ont continué de m'accompagner et d'autres m'ont regardée m'éloigner.
J'ai commencé à voir ma vie comme la traversée d'une rivière, rendue possible grâce une série de pierres de gué.
Parfois je me sentais incapable de sauter sur la pierre suivante ; parfois je ne la voyais même pas. Mais toujours quelqu'un est apparu pour me montrer comment sauter ou quelle direction prendre. Parmi ces personnes, une ou deux sont allées jusqu'à poser la pierre devant moi et me pousser dessus. Et toutes elles ont su voir au-delà de ma condition. Elles ont su me voir moi. 
[...]
La plus grande partie de ma vie, c'est comme si je l'avais passée coincée au fond d'une tranchée. La honte liée à ma pauvreté me donnait l'impression d'être seule à essayer de me frayer un chemin dans la boue qui m'engloutissait jusqu'au cou; or la chose la plus importante que j'ai apprise en racontant mon histoire, c'est que, dans les passages les plus difficiles, on m'a portée. Je ne me suis pas hissée hors de cette tranchée toute seule on m'a tirée vers la surface. Bien sûr, j'ai travaillé dur, mais sans les associations, sans les centres sociaux, sans les formations proposées par le gouvernement, sans le financement public, sans le programme d'accès à Trinity, sans les aides accordées par l'université et par l'État, sans le soutien d'amis comme Joe Dowling et Audrey et tout mon merveilleux réseau de connaissances au centre-ville de Dublin, jamais je ne m'en serais sortie.

C'est extraordinaire à quel point j'ai eu de la chance.

Car je sais où je me trouverais à l'heure actuelle si ces gens n'étaient pas apparus dans ma vie au moment où ils sont apparus, s'ils ne m'avaient pas appréciée ou s'ils n'avaient pas vu quelque chose en moi qui les avait poussés à m'aider.

Je voulais écrire ce livre pour consigner mes souvenirs quelque part, pour les partager et surtout pour peut-être donner de l'espoir à quelqu'un comme moi. Je ne veux pas qu'on me considère comme un symbole ou je ne sais quelle « incarnation de la réussite ». S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes pour faire preuve de compassion envers moi, si elles n'avaient pas été aussi déterminées à pousser hors de ce fossé cette fille désespérée et emplie de colère, je ne serais jamais arrivée nulle part.
Rien n'a changé depuis mon enfance. Je vois des gens comme moi qui luttent encore pour joindre les deux bouts, essayant de survivre en tirant parti au mieux du système. Je sais que j'ai eu de la chance - j'ai atterri dans une ville en plein essor, à une époque où l'on finançait des programmes destinés à sortir les gens de la pauvreté.
Et je n'ignore pas que, dès la fin du boom économique, on s'est empressé de réduire ces programmes à peau de chagrin ou de les supprimer carrément. Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit; aujourd'hui, il est beaucoup plus difficile pour les pauvres d'accéder à l'éducation que j'ai reçue. Les gens comme moi doivent de nouveau se montrer extrêmement reconnaissants si on daigne mettre à leur portée le moindre marchepied. 
[...] Les pauvres comme mes parents et moi sont aussi nombreux à se faire détruire par la drogue qu'il y a quarante ans. Le pourcentage n'a pas varié. La science n'a jamais été entièrement capable d'expliquer pourquoi un homme ou une femme en bonne santé se retrouve à abuser d'une substance au point de finir par se vider de son sang. Et on ne sait toujours pas pourquoi, même quand ils ont frôlé la mort, les toxicomanes et les alcooliques replongent encore et encore.
Les gens parlent de l'addiction comme s'il s'agissait d'une question de morale; pour eux, les personnes dépendantes sont coupables de faire les mauvais choix et de se comporter de manière égoïste. Petite, c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi. Pareil pour les ambulanciers qui débarquaient chez nous - à leurs yeux, l'addiction était une offense faite à la société. Même nous, les enfants, ils considéraient que nous appartenions à une classe inférieure ne méritant ni leur compassion ni leur protection. Ils nous tenaient pour responsables du chaos de nos vies. 
[...]
Mon opinion personnelle est qu'à l'origine d'une addiction il y a une combinaison d'histoire familiale, de traumatisme, de biologie, de pressions et de jugements exercés par la société. Le moteur de l'addiction, c'est un désir non pas pour la substance elle-même, mais pour l'échappatoire qu'elle procure, permettant de fuir la douleur du traumatisme et les conséquences de la pauvreté. Mes études m'ont appris que les parties du cerveau concernées par la maîtrise du comportement et par le plaisir s'activent différemment selon l'environnement dans lequel une personne a grandi. Les recherches montrent que le cerveau des bébés élevés dans un environnement marqué par la pauvreté, les dysfonctionnements et les traumatismes ne réagit pas comme celui des bébés élevés dans un environnement aimant et nourrissant. Les bébés comme moi - les bébés comme mes parents ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. 
Nous vivons dans une société profondément inégalitaire et les groupes qui souffrent ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de la zone de confort dans laquelle ils se maintiennent pour survivre. Cela aiderait peut-être à briser ce cycle funeste si, au lieu de juger les gens, nous pouvions prendre des mesures pour nous attaquer aux causes premières de l'addiction. Je sais qu'en lisant ces lignes certains penseront que je justifie les mauvaises conduites. Et la responsabilité individuelle ? diront-ils. Toutes mes études m'ont appris que le choix est un mythe : notre chemin a été tracé par notre passé et il est très rare que nous puissions le faire dévier de sa trajectoire. Elles sont peu nombreuses et très chanceuses, les personnes qui comme moi ont pu échapper au destin auquel les condamnait l'addiction de leurs parents. »

« Pauvre. Le titre de ce livre, je l'ai choisi pour susciter une réaction. Selon vos origines, il vous rappellera peut-être une réalité qui vous fera frissonner, ou il vous incitera à faire un don à une association caritative... ou peut-être hausserez-vous les épaules, estimant qu'il est naturel que certaines personnes soient tout au bas de l'échelle. « Pauvre » est un mot qui va droit au but, bien davantage que des termes comme « défavorisés », « déshérités », « démunis », « sous-prolétariat ». Ils ont chacun leur utilité, mais ne saisissent pas la réalité viscérale que j'ai connue en grandissant. Que des milliers d'enfants connaissent actuellement.
Être pauvre impacte tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes. Quand on pense à la pauvreté, on s'imagine des enfants en haillons, errant pieds nus dans les rues. Bien sûr que la pauvreté se caractérise par le manque d'argent et de biens matériels pendant une grande partie de ma vie, je ne possédais rien, littéralement. Mais être « pauvre », pour moi, c'était aussi estimer que je n'avais aucune valeur. C'était le manque de nourriture intellectuelle, le manque de stimulation, le manque de sécurité, le manque de relations. Être pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver.
Aujourd'hui encore, devenue adulte, je sens les répercussions de cette enfance. J'éprouve de la culpabilité d'avoir été élevée comme j'ai été élevée. Je déteste l'avouer on se débarrasse très difficilement de la honte résiduelle, mais j'avais plus de vingt ans quand j'ai enfin pris l'habitude de me brosser les dents régulièrement.
À moins qu'on me tende une brosse et qu'on me conduise vers un lavabo, comme à Keresley Grange, ça ne me venait pas à l'esprit. Et même dans ces cas-là, je ne faisais qu'écraser brièvement les poils sur mes dents de devant.
Si personne ne vous a montré comment faire... »

« Avoir grandi dans la pauvreté est l'indicateur le plus sûr que vous risquez de souffrir d'asthme, d'un cancer, d'une maladie cardiaque ou mentale, que vous allez faire de la prison, devenir toxicomane, divorcer, mourir ou vous suicider. Notre société a beau savoir tout ça, nous laissons encore des enfants partir à l'école sans rien dans le ventre, nous les laissons encore vivre dans des environnements rendus dangereux par la drogue et l'alcool. »

« Toute personne qui souhaite suivre des études y a droit, ou devrait y avoir droit. Et lorsqu'il existe des barrières - le coût, le transport, l'assiduité, des proches qui ont besoin de vous, une vie de famille compliquée -, le défi consiste à imaginer des solutions. Les établissements d'enseignement doivent assumer leurs responsabilités et aider les étudiants en difficulté. On a beau proposer les « mêmes » opportunités aux gens quelles que soient leurs origines sociales, nous vivons dans un système où ceux qui ont grandi dans un environnement stable et sécurisé peuvent s'en saisir alors qu'on ne prend pas en compte les obstacles rencontrés par les autres. En matière d'éducation, nous avons besoin d'équité, pas d'égalité. Si une personne n'arrive pas à y voir clair parce que le monde s'écroule autour d'elle, nous devons la hisser jusqu'à un endroit où la vue est dégagée. Voilà une chose dont Irena avait pleinement conscience le jour où je l'ai rencontrée dans les bureaux du programme d'accès de Trinity.
Ce n'est pas une coïncidence si les membres de ma communauté sont balayeurs, agents d'entretien ou serveurs, tandis que les membres de la classe moyenne sont médecins ou avocats. Ce n'est pas dû à une différence de capacités intellectuelles. C'est une question d'opportunité, d'argent et de soutien. Dès la naissance, les membres de la classe moyenne disposent très largement de ces choses; les pauvres n'ont accès à aucune d'entre elles. La vérité, c'est que nous perdons beaucoup d'esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »

« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. Je pense que cet amour est le plus pur de tous. Je sais que j'étais une enfant d'addicts, et que la seule que j'ai pu sauver, c'est moi. Mais, en me sauvant moi-même, j'ai aussi sauvé quelque chose de mes parents.
En écrivant ce livre, j'en ai peut-être appris davantage sur moi que je ne le souhaitais, j'ai peut-être fait remonter davantage de souvenirs que je ne le voulais et j'ai redécouvert mes parents sous un jour entièrement nouveau. Et, honnêtement ? Putain, ce que j'en ai bavé.
Mais c'est fait. J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages et il ne me paraît plus si lourd. Je l'ai partagé avec vous et maintenant je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre.
Et raccord. »

Quatrième de couverture

Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine.

Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant - à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition.
La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle.
Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.

KATRIONA O'SULLIVAN est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. Elle a été admise à l'âge de vingt ans, en 1998, au programme d'accès à Trinity College. Aujourd'hui maîtresse de conférences au département de psychologie de l'université de Maynooth, elle travaille sur des projets d'éducation et d'inclusion. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin.

Éditions Sabine Wespieser,  septembre 2025
302 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Simon Baril

vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages