mardi 5 mai 2026

Plus loin qu'ailleurs ★★★★★ de Chabouté

Plus loin qu'ailleurs.

Réapprendre à observer, à regarder, à vraiment voir.
Juste en bas de chez soi, dans le quotidien.

Une très jolie bande dessinée où le pouvoir des images et des expressions nous ramène à l'essentiel, se sentir vivant, redonner du sens.

À lire sans réserve.














Quatrième de couverture

L'Alaska ?!

Et qu'est-ce que tu vas foutre là-bas ?

Accrocher ton hamac entre deux igloos, faire la teuf à Esquimau-land, du ski nautique avec les castors ?

T'es toujours dans tes bouquins et tes dessins... Et dans la lune...

T'es un rêveur Alexandre, pas un trappeur.

Les ours et même les castors vont te bouffer tout cru là-bas...

Éditions Glénat/Vents d'Ouest,  mai 2025
150 pages
Prix Landerneau 2025
Prix Jacarbo 2026

lundi 4 mai 2026

La dernière reine ★★★★★ de Jean-Marc Rochette

J'ai lu récemment de un message publié sur le site de ma ville. Une photo de renardeaux, magnifiques, encore hésitants dans leur pelage d'enfance. Et ces mots « espèce invasive ».
Comme si leur présence relevait d'un problème à régler.
Comme si c'était eux, les intrus. Ce mot m'est resté. Parce qu’en refermant "La dernière reine" de Jean-Marc Rochette, il résonne étrangement. Dans cet album, ce n'est pas la nature qui envahit. C'est elle qui disparaît. Et il n'a pas fallu si longtemps. À peine quelques décennies pour transformer des territoires entiers. Planter des forêts uniformes, souvent de pins, là où vivaient des écosystèmes riches et complexes. Fermer peu à peu les espaces, raréfier les ressources, jusqu'à rendre certains lieux inhabitables pour les animaux qui y vivaient depuis toujours, les ours, entre autres. Alors ils s'éloignent. Ou ils meurent. Ou ils deviennent, dans nos mots, des présences « problématiques ».

Ce que raconte Rochette, ce n'est pas une nature sauvage et menaçante. C'est une nature fragilisée, repoussée, grignotée. Et face à elle, une humanité qui avance, aménage, organise, souvent sans mesurer ce qu'elle efface en chemin.

Ce livre a réveillé en moi quelque chose de très ancien. J'ai grandi dans des paysages qui ressemblaient encore à cela. Du côté de Piana, sur une côte préservée, et puis à Die, au pied du Massif du Vercors.
En primaire, nous apprenions à regarder. À repérer les traces, les présences. Les rapaces, aigles, milans, balbuzards pêcheurs, silhouettes immenses dans le ciel, presque irréelles.

Enfant, je ne savais pas que c'était fragile. Je pensais que ces équilibres allaient de soi. Je me souviens des silences, des odeurs, de cette sensation d'un monde qui existe sans nous, et dans lequel, pourtant, on peut trouver sa place. Aujourd'hui, je mesure à quel point ces lieux m'ont façonnée. Ils ont construit ma manière de regarder, d'écouter, de me relier au vivant.

Alors il y a, dans cette lecture, quelque chose qui dépasse le simple émerveillement devant la beauté des dessins et du texte.
Il y a aussi une forme de reconnaissance. Presque à voix basse, j'ai envie de dire merci à feu mes parents. Pour ces années-là. Pour cette proximité avec une nature encore vivante, encore pleine.
Peut-être que c'est pour cela que certains mots deviennent insupportables. « Espèce invasive ».
Parce que ce que montre "La dernière reine", au fond, ce n'est pas un monde à défendre contre l’animal. C'est un monde qui s'efface...

Merci Jean-Marc Rochette, merci les filles Camille et Francine, ce challenge "Là où vivent les livres" m'emmènent bien plus loin que je ne l'imaginais, en ce mois de mai qui nous invite à prendre de la hauteur.















Quatrième de couverture

Gueule cassée de 14-18, Édouard Roux trouve refuge dans l'atelier de la sculptrice animalière Jeanne Sauvage.
Elle lui redonne un visage et l'introduit dans le milieu des artistes de Montmartre. En échange, Édouard lui fait découvrir la majesté du plateau du Vercors et l'histoire du dernier ours abattu sous ses yeux quand il était enfant.
Au cœur du cirque d'Archiane, il dévoile la « Dernière Reine » à Jeanne et l'incite à créer le chef d'œuvre qui la fera reconnaître.

Éditions Casterman,  octobre 2022
238 pages 

dimanche 3 mai 2026

Hamnet ★★★★☆ de Maggie O'Farrell

Lire Hamnet, c'est entrer dans une histoire que l'on croit connaître et découvrir qu'elle ne parle pas de ce que l'on imaginait.
William Shakespeare reste en retrait. Ici, tout gravite autour d'Agnès. Une mère. Une femme à part, en décalage, attentive à ce que les autres ne voient pas, les plantes, les souffles, les signes infimes. Une femme que certains jugent étrange, mais qui semble simplement habitée par une autre manière d'être au monde.
« Les autres mères de cette ville, à cette heure, beurrent les tartines de leurs enfants, leur servent le ragoût. Mais celle de Susanna... Celle de Susanna se donne en spectacle, comme toujours, à s'arrêter brusquement pour observer les nuages, pour murmurer quelque chose à l'oreille d'une mule, pour ranger un bouquet de pissenlit dans ses jupons. »
Ce qui frappe, c'est la manière dont Maggie O'Farrell donne à voir la vie dans ce qu'elle a de plus concret, les gestes du quotidien, les enfants qui grandissent, les tensions dans une maison trop pleine et puis, sans prévenir, le malheur. Le roman devient alors une traversée du manque. Un manque qui ne se dit pas toujours, mais qui imprègne tout. Qui se glisse dans les silences, dans les habitudes qui continuent malgré tout, dans cette sensation vertigineuse que tout peut être repris à n’importe quel moment.
Agnès, elle, ne compose pas avec l'absence. Elle la traverse. Entièrement. Dans son corps, dans ses gestes, dans sa façon d'habiter le monde après.
En parallèle, se dessine quelque chose de plus discret. Comment une vie, avec ses joies et ses pertes, peut se transformer en création. Pas une explication, plutôt une résonance avec Hamlet.
Ce que j'ai aimé, profondément, c'est cette écriture sensorielle, presque organique. Ces scènes empreintes de la matière, un grenier, des fruits, des voix d'enfants, du vivant ! Ce foisonnement de vie (sauvage) m'a presque surprise, comme si j'avais oublié à quel point il pouvait manquer, parfois, dans ma vie d'adulte.
Lu en deux jours, comme happée, sans vraiment m’en rendre compte. Mais j'ai quand même l'intuition que ce livre me restera longtemps en mémoire. 
Un livre à ressentir ❤️ Un livre de l'intime. 
Il me reste à découvrir l'adaptation cinématographique de ce livre et I am I am I am de cette autrice sur les conseils d'Émilie @emlespetitsplaisirs !

 NOTE HISTORIQUE

« Dans les années 1580, un couple qui habitait Henley Street, dans la ville de Stratford, eut trois enfants: Susanna, puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le garçon, Hamnet, mourut en 1596, à l'âge de onze ans.

Quatre ans plus tard environ, son père écrivit une pièce de théâtre intitulée Hamlet. »

« Les autres mères de cette ville, à cette heure, beurrent les tartines de leurs enfants, leur servent le ragoût. Mais celle de Susanna... Celle de Susanna se donne en spectacle, comme toujours, à s'arrêter brusquement pour observer les nuages, pour murmurer quelque chose à l'oreille d'une mule, pour ranger un bouquet de pissenlit dans ses jupons. »

« Le silence [...] est une arme puissante. »

« Les pommes alignées par dizaines bougent, tressautent, tanguent, chaque fruit logé dans un creux spécialement taillé pour lui dans les étagères de bois qui occupent les murs de ce petit grenier. 
Saute, saute, tangue, tangue.
Elles ont été placées ici avec soin, de cette manière précisément queue vers le bas, étoile du calice au sommet. La peau ne doit pas toucher celle de sa voi-sine. Les fruits doivent demeurer ainsi tout l'hiver, juste maintenus par ces creux taillés dans le bois, chacun séparé par la largeur d'un doigt, ou ils s'abîmeront. S'ils se touchent, des taches marron apparaîtront, qui les feront ramollir, moisir, puis pourrir. Ainsi doivent-ils être conservés, en rangs, séparés, queue vers le bas, dans cette atmosphère confinée.
Les enfants de la maison se sont vu attribuer cette mission : cueillir les fruits sur leurs branches torturées, les empiler dans des paniers, les emporter jusqu'ici, dans le grenier à pommes, et les aligner sur ces éta-gères, soigneusement séparés par la même distance, afin de leur permettre de s'aérer, de se conserver, de leur durer l'hiver et le printemps, en attendant que les arbres recommencent à donner.
Mais ce jour-là, les pommes bougent. Remuent, encore et encore, d'un côté puis de l'autre, ballottées, poussées, obstinément. »

« Eliza devra, a déclaré Mary, partager son lit avec Agnes jusqu'à ce que le mariage ait lieu. Sa mère a fait cette annonce les lèvres pincées, rigides, sans regarder Eliza dans les yeux, tandis qu'elle étendait sur le lit une couverture supplémentaire. Le regard d'Eliza s'était alors posé sur la moitié de la paillasse, près de la fenêtre, inoccupée depuis la mort de sa sœur Anne. En levant les yeux, elle s'était aperçue que sa mère faisait de même, elle avait eu envie de lui demander: Penses-tu à elle, te surprends-tu parfois à guetter le son de ses pas, de sa voix, de sa respiration la nuit, car cela m'arrive à moi, constamment. Je reste convaincue qu'un jour, je me réveillerai et la trouverai près de moi, comme avant; que tout cela n'aura été qu'un pli, une ride dans le temps, et que tout reprendra comme à l'époque où elle vivait et respirait. »

« Assis par terre, jambes tendues, le petit garçon fait tomber les aiguilles, une par une, d'un air grave, dans un bol en bois, avant de les remuer avec une cuillère. Eliza écoute les chapelets de sons qui jaillissent en même temps que son souffle, tandis qu'il mélange: un « gui » pour « aiguille », un « iza » pour « Eliza », un « oup » pour « soupe ». Les mots existent, pour qui sait écouter. »

« Quelles que soient les tensions qui existent entre elles et ces tensions, bien sûr, sont nombreuses pour qui vit dans une telle promiscuité, avec tant à faire, tant d'enfants, de bouches à nourrir, de repas à préparer, de vêtements à laver, à repriser, d'hommes à surveiller, à rassurer, à apaiser, à conseiller, à cet instant, Agnes et Mary ne font plus qu'une. Alors que d'ordinaire, les plaintes, les piques, les frictions sont monnaie courante entre elles ; les disputes, les chamailleries, les soupirs ; alors que l'une peut s'en aller jeter aux cochons le repas préparé par l'autre sous prétexte de le trouver trop salé, trop grossier ou trop épicé ; alors que les sourcils se soulèvent devant le moindre ouvrage reprisé, le moindre vêtement confectionné, la moindre broderie. Alors que leur quotidien est ainsi fait, dans un moment tel que celui-ci, toutes deux fonctionnent comme les deux mains d'un même corps. »

« Elle et le médecin s'observent un moment, par cette lucarne à travers laquelle sa mère passe d'ordinaire ses remèdes à ses clients. C'est à cet instant qu'Hamnet se rend compte, doté de cette acuité propre à l'enfant qui se prépare à devenir homme, que ce monsieur n'aime pas sa mère. Qu'il la méprise. Cette femme vend des remèdes, fabrique ses propres médicaments, prélève des feuilles, des pétales, de l'écorce, des jus, saurait com-ment aider les gens. Ce monsieur, comprend-il tout à coup, aimerait la voir tomber malade. Sa mère lui vole ses patients, son travail, son argent. Comme le monde adulte, à cet instant, lui paraît étrange, si complexe, si glissant! Comment pourra-t-il un jour s'y frayer un chemin ? Comment réussira-t-il ? »

« Ce qui est donné peut être repris, à n'importe quel moment. La cruauté et la dévastation vous guettent, tapies dans les coffres, derrière les portes, elles peuvent vous sauter dessus à tout moment, comme une bande de brigands. La seule parade est de ne jamais baisser la garde. Ne jamais se croire à l'abri. Ne jamais tenir pour acquis que le cœur de vos enfants bat, qu'ils boivent leur lait, respirent, marchent, parlent, sourient, se chamaillent, jouent. Ne jamais, pas même un instant, oublier qu'ils peuvent partir, vous être enlevés, comme ça, être emportés par le vent tel le duvet des chardons. »

« De nouveau, il éprouve cette sensation qui depuis toujours l'habite que Judith est l'autre face de lui, qu'ils s'imbriquent, elle et lui, comme les deux moitiés d'une coquille de noix. Que sans elle il est incomplet, perdu. Que sur sa face demeurera pour le restant de ses jours une plaie béante, à l'endroit où Judith lui aura été arrachée. Comment vivra-t-il sans elle ? Cela est impossible. Cela serait comme demander à un cœur de vivre sans poumons, comme dépouiller le ciel de la lune et dire aux étoiles de la remplacer, comme croire que l'orge peut pousser sans pluie. Comme par magie, des larmes sont apparues sur ses joues à elle, des graines d'argent. Il sait que ces larmes sont les siennes, tombées de ses yeux à lui, mais elles pourraient aussi bien être à elle. Car ils sont un, les mêmes. »

« Même à travers le brouillard de l'épuisement, même sans avoir encore pris sa main, Agnes sait qu'il l'a trouvée, l'a embrassée, l'habite cette vie qu'il devait vivre, ce travail pour lequel il était fait. Ce constat la fait sourire, là sur ce lit voir ce dos si droit, ce torse bombé, ce visage duquel s'est envolée toute inquiétude, toute colère, qui rayonne de satisfaction. »

« Je suis mort ;
Toi, tu vis ;
puise ton souffle dans la douleur, Pour raconter mon histoire. »
Hamlet, acte V, scène 2 

« Hamlet, là, sur scène, est deux personnes à la fois : le jeune homme, vivant, et le père, mort. Vivant et mort à la fois. Son mari l'a ramené à la vie, de la seule manière qu'il pouvait. Tandis que le fantôme parle, Agnes voit que son mari, en écrivant ces mots, en s'attribuant le rôle du fantôme, a pris la place de son fils. A pris la mort de son fils, l'a faite sienne ; s'est placé entre les griffes de la mort pour faire ressusciter son fils. « Ô horrible! Ô horrible ! Très horrible ! » murmure son mari d'une voix macabre, rappelant l'agonie de ses dernières heures. Son mari a fait ce que n'importe quel père aurait fait, a échangé sa place, a pris pour lui la souffrance de son fils, s'est offert pour que son petit garçon puisse vivre. »

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Quatrième de couverture

Un jour d'été 1596, dans la campagne anglaise, une petite fille tombe gravement malade. Son frère jumeau, Hamnet, part chercher de l'aide. Agnes, leur mère, cueille des herbes médicinales dans les champs, et leur père est à Londres pour son travail. Tous deux sont inconscients de cette maladie, de cette ombre qui plane sur leur famille et menace de tout engloutir...

Une écriture splendide pour une histoire bouleversante. Celle d'un frère et d'une sœur unis par un lien indéfectible, d'un couple atypique marqué par un deuil impossible, d'une maladie « pestilentielle» qui se propage. Mais surtout, tendre portrait d'un petit garçon qui inspira à son père, William Shakespeare, sa pièce la plus célèbre.

Sur l'auteure

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O'Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti, elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l'écriture. Elle est l'auteure de La Maîtresse de mon amant, La Distance entre nous, L'Étrange Disparition d'Esme Lennox, Cette main qui a pris la mienne, lauréat du prestigieux Costa Book Award 2010, En cas de forte chaleur, Assez de bleu dans le ciel, I am, I am, I am et Hamnet, lauréat du Women's Prize for Fiction, et élu meilleur livre 2020 par le Guardian et le New York Times.

« Un fascinant roman sur l'amour, la liberté, la fraternité, le deuil. Une épopée intemporelle. »
L'Express

« Un roman d'une beauté folle. »
Olivia de Lamberterie - ELLE

« Une lecture d'une puissante densité. »
Christine Ferniot - Télérama

Éditions de l'Observatoire,  mai 2022
399 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sarah Tardy