mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages 

jeudi 19 mars 2026

Quitter la vallée ★★★★★♥ de Renaud De Chaumaray

Ne vous fiez jamais au calme d'une vallée !

Au début, j’étais partie pour un roman nature, un peu contemplatif, le Périgord, le calme, pas de réseau, une rivière, le chant des oiseaux.
Le genre d’ambiance où l'on respire, avec ce sentiment que tout pourrait ralentir.
« [...] le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. »
Clémence et son fils arrivent là comme on se met à l’abri. Et moi, j’y ai cru aussi.
Puis quelque chose s’installe.
Presque rien.
Un frisson sous le calme.

Puis viennent Fabien et sa fille. Un homme un peu à part, doux rêveur, qui s’improvise spéléologue, animé par la paléontologie.

Et enfin, une rencontre : Guilhèm et Marion.

Trois chapitres.
Trois entrées.
Trois histoires qui s’esquissent.

Trois trajectoires.
Trois failles.
Des vies qui disent, chacune à leur manière, ce besoin, un jour ou l’autre, de s’échapper de ce qui nous enferme.

Et déjà, quelque chose gronde.

Sans vraiment m’en rendre compte,
je me suis laissée happer.
Je voulais comprendre.
J’ai avancé avec cette tension sourde,
à sentir que tout pouvait basculer.

Jusqu’à ce choc.
Imprévisible. Brutal. Inoubliable.

Un livre qui te prend tranquille
et qui te retourne sans prévenir.

À lire !
Je comprends totalement les retours enthousiastes.
« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Vertigineusement l'écho me hèle
l'écho d'une voix qui n'est pas la mienne 
et je descends et je m'enfonce
je me noie
au plus profond de celle qui m'enfante 
celle qui m'arrache au jour 
pour me rendre à la lumière » 
BERNARD LESFARGUES
Vos escrivi de Brageirac

Prologue
« Tes os ont pris une teinte argentée. Goutte après goutte, la grotte les a recouverts d'une couche de nacre. Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l'épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. Allongée sur le dos, crâne légèrement relevé, tu sembles fixer la voûte. Ta bouche entrouverte te donne un air empêché, plus un son ne passe dans cette gorge vide. De tes chairs, de tes téguments, de ce qui fit ta singularité, ta beauté, il ne reste plus rien. La caverne et sa faune avide ont ramené ton corps à sa dimension minérale. Pourtant, quelque chose persiste, là, entre tes os: une vibration, l'illusion d'un mouvement imminent. Si l'on prêtait quelque intention aux fantômes, on jurerait que tu t'apprêtes à crier, que tu tends le cou vers la surface et que chaque goutte qui frappe ta dépouille te rapproche un peu plus de la fin de ton silence. »

« Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus Clémence respirait avec aisance : cet isolement, cette densité végétale et les précautions qu'elle avait prises étaient comme autant de portes qu'elle refermait derrière elle. »

« Quand la voiture avait disparu, le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. Dans le ventre de Clémence, quelque chose s'était dénoué. »

« - Des libellules ! dit Tom en montrant deux insectes qui se pourchassaient devant eux.
- Des demoiselles, rectifia Clémence en le prenant sur ses genoux. Regarde, quand elles se posent, leurs ailes se replient vers l'arrière. La libellule garde ses quatre ailes grandes ouvertes à l'arrêt.
- Comme l'hélicoptère.
- Voilà. »

« Clémence s'élança seule dans l'eau et un frisson de plaisir lui parcourut le corps. Depuis quand n'avait-elle pas éprouvé un tel sentiment de bien-être ? Elle se laissa flotter sur le dos jusqu'à l'extrémité du bassin, venant ainsi obstruer son écoulement vers l'aval, et elle s'abandonna à la caresse des remous qui se formaient autour de ses seins et de ses épaules. Dans un ballet régulier, les rouges-queues venaient se désaltérer, frôlant la retenue d'eau de leurs vols agiles. Elle ferma les yeux, se focalisa sur le courant qui glissait tout autour d'elle et se persuada que c'était tout ce que méritait sa peau à présent, une attention constante, une caresse permanente. Il lui sembla que le ruisseau pouvait la laver de quelque chose de terrible, que l'eau, pressante, allait purger son derme et révéler un peu de celle qu'elle avait été avant, avant l'amour, la folie et les drames. »

« Durant toute son enfance, Fabien avait arpenté les forêts qui bordaient la Vézère à la recherche d'une cavité inconnue, rêvant de réitérer l'exploit de Marcel Ravidat et de ses trois amis. Il avait raconté à sa fille un nombre incalculable de fois la fameuse histoire des « Quatre de Montignac » et de leur chien Robot pourchassant un lapin jusque dans un terrier qui s'avérerait être l'entrée de la plus belle grotte ornée du monde. »

« De vacances passées à Tursac chez des amis de sa mère, elle avait gardé le souvenir de forêts denses et de hameaux séculaires perchés au-dessus des cours d'eau. Elle se rappelait en détail les reliefs de cette région, leur lisibilité. Elle qui avait grandi dans l'un des départements les plus plats du pays avait toujours été fascinée par les topographies tourmentées. Ici, les paysages racontaient sans ambages l'affrontement qui opposait l'eau à la pierre. En résultait un territoire tout en compromis : soit la Vézère prenait ses aises, élargissait les fonds de vallée et creusait la roche comme du beurre, soit le calcaire résistait et contraignait la rivière aux détours et aux cingles. Elle avait décidé que cet endroit ferait un refuge idéal pour Tom et elle. »

« Était-ce la première fois qu'ils se promenaient ensemble en pleine nature ? Clémence cherchait un précédent sans en trouver. Qu'est-ce qui avait fait qu'elle n'avait plus quitté la ville depuis sept ans ? Elle qui, étant jeune, ne jurait que par les forêts... Le souvenir qu'elle avait de ses années bordelaises était étrangement confus, à la fois flou et envahissant. Parfois, il lui semblait avoir vécu la vie d'une autre personne. »

« Le début de l'avant-bras était visible et, même s'il disparaissait à mesure que le nuage de couleur s'estompait, on imaginait sans peine le reste de la silhouette de l'artiste, là, debout contre la paroi, à l'exact emplacement de Johanna. Ses pieds nus foulant le sol froid, sa main contre le calcaire et le pigment jaillissant de sa bouche pour recouvrir sa peau et la roche. Johanna eut la sensation que le présent était une notion illusoire et que, glissées dans ses replis, différentes époques cohabitaient, persistaient comme des échos têtus. Et là, sur ce mur, un fantôme exigeait toute son attention. »

« Marion est distraite, rêveuse même, Guilhèm l'a vite compris. Il lui envie cette faculté de quitter le monde dans la seconde, aspirée par une pensée. »

« Cet îlot disparaîtra bientôt dans le ventre du cours d'eau. Car si la rivière se traverse aujourd'hui avec une paire de bottes, Guilhèm l'a vue engloutir la plaine et les villages, il y a quatre ans, s'arrêtant à vingt mètres à peine de ses champs. La région a souffert, il y a eu des morts. Cet affluent de la Dordogne, qui invite à la langueur aux beaux jours, peut se montrer impétueux. Cette versatilité a toujours plu à Guilhèm. »

« Comment dire à Marion que, de toutes ces couleurs énoncées, le vert est devenu celle qui le rebute le plus. Les forêts à perte de vue, les champs, les feuilles de tabac... Il en a parfois la nausée. Et depuis quelque temps, c'est encore plus prégnant, il sature. Il rêve d'asphalte, de briques, de béton et de verre, de formes strictes, de bruits de moteurs, d'agitation, de gens pressés, de musées et de cinémas de quartier. Un endroit où s'abrutir de culture et devenir anonyme. »

« Sur la rive opposée, la végétation et la falaise se reflètent dans la Vézère, offrant l'image d'un roc suspendu entre deux ciels. Et pendant que le feu qui l'animait s'éteint lentement, il se demande s'il aime ou s'il déteste cette région. Il sait la force qu'il faut pour s'extraire de ces provinces dont la douceur vous endort. Les bras de cette vallée sont comme ceux d'une mère, réconfortants et étouffants à la fois. »

« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Il fallait qu'elle retourne à la combe, qu'elle réfléchisse, qu'elle parcoure les bois, qu'elle aille fouiner vers les fermes, qu'elle questionne les habitants jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus d'elle. Car si cela avait déjà été fait par la brigade de recherche, ça avait été mal fait. Il n'y avait pas de place pour la magie ou la fatalité dans cette histoire. Rien ni personne ne se volatilise. La colombe de l'illusionniste n'a pas disparu, elle est juste cachée dans le revers de sa manche. »

« Johanna essayait de convoquer les connaissances des images et des souvenirs fugaces remontaient dans le désordre et s'ajoutaient à ceux qui lui restaient : oxyde de manganèse, charbon de genévrier, le mammouth de Bernifal et sa bosse marquée, la technique du soufflé, l'ocre, la langue tendue du renne de Font-de-Gaume... Des termes de classification chronologique aussi : Aurignacien, Magdalénien, Gravettien... Mais ça n'était que des nominations vidées de leur sens. Depuis le début de ses études de médecine, sa mémoire, extrêmement sollicitée, avait opéré un vaste tri, poussant vers l'oubli tout ce pour quoi elle avait perdu de l'intérêt. Longtemps, elle avait entretenu un rapport paradoxal avec l'art pariétal. Si les visites des cavités de la vallée et les récits paternels l'avaient amusée quand elle était gamine, ce totem touristique encombrant avait fini par la lasser et, à l'adolescence, elle s'en était détournée complètement. Au grand dam de son père. Sans doute par esprit de contradiction, la Périgourdine qu'elle était n'était adepte ni des peintures préhistoriques, ni des châteaux, et encore moins du foie gras qu'elle avait en horreur. Ces stéréotypes qu'on brandissait dès qu'elle annonçait son origine la fatiguaient. Ou comment réduire un territoire et sa culture à quelques pierres et une recette barbare. Pour elle, ce Pays, c'était d'abord la langue d'oc, entendue dès son plus jeune âge et transmise par ses grands-parents et par sa mère en particulier. 

[...] N'en déplaise aux aficionados d'édifices médiévaux et de tartes aux noix, le Peiregòrd de Johanna, c'était avant tout les virées entre copines dans la forêt des Eyzies, les cabanes construites au bord de la Beune, les histoires de coulobres ou de sorcières racontées lampe sous le menton dans leurs huttes précaires. C'était défiler à la Félibrée coiffée d'un chapeau noir et habillée en garçon parce que les robes la grattaient trop. C'étaient les côtes interminables à vélo, un iPod sur les oreilles. C'était l'attente du scoot comme une délivrance dans ce territoire au maillage distendu et où les bus se comptaient sur les doigts d'une main. C'était, plus tard, les fêtes de village à danser au son des groupes locaux, les premiers baisers, cachée derrière l'estrade, les bains de minuit dans la Vézère, une fois les touristes repartis dans leurs gîtes. C'était tout ça et bien plus encore... Et pourtant, un jour, elle en avait eu marre de faire les mêmes choses, de voir les mêmes têtes, de ce quotidien scindé entre la maison de son père et celle de sa mère. Était venue l'envie impérieuse de voir autre chose, de se défaire de cet endroit comme d'un vêtement trop serré. Après le bac, la vie toulousaine avait été une bénédiction, une bouffée d'air. Les rencontres, les assos, les fêtes... Puis Jalil, son énergie, ses yeux en amande et sa voix chaude, leur coup de foudre dans l'amphi et l'année idyllique qui s'était ensuivie... »

« Quand ses parents étaient encore ensemble, c'est son père qui animait la maisonnée avec ses plaisanteries et ses imitations douteuses. Sa mère, probablement lassée par ces pitreries, restait la plupart du temps impassible.

L'humeur de ces deux-là s'était inversée après la séparation : sa mère avait semblé s'épanouir, et même rajeunir, tandis que Fabien s'était renfrogné. »

« Depuis la remarque de son père sur les autrices de mains négatives, elle ne cessait de penser au fait qu'une femme avait possiblement œuvré dans cette caverne. Et pourquoi pas sur les parois de Pech Merle ou d'Altamira ? L'imagerie longtemps véhiculée par les livres d'histoire et la culture populaire était tenace. C'était l'homme préhistorique qui chassait, et encore lui qui exécutait les fresques pendant que la femme s'occupait du feu et des enfants. Cette idée reçue datait d'une époque où l'École des beaux-arts était encore interdite aux femmes.
Johanna ignorait dans quelle mesure les connaissances en ce domaine avaient évolué, mais sur l'appellation, les choses avaient changé puisque son père et ses collègues ne parlaient plus des hommes préhistoriques, mais bien des préhistoriques. Pour elle, cette remise en question tenait davantage du bon sens que d'une quelconque posture égalitaire: de la même manière que les croyances de nos lointains ancêtres nous échappaient, leur organisation sociale nous était inconnue. On aurait eu tort d'y calquer nos propres mœurs. Johanna s'amusa à imaginer les responsables des trois mains négatives vadrouiller dans le tunnel. Une femme et deux enfants s'enfonçant dans les entrailles de la Terre à la lueur d'une lampe à graisse, une en grès rose comme celle retrouvée à Lascaux. Elle se figura l'artiste cherchant dans les parois le meilleur emplacement pour son prochain ouvrage, et ses enfants (ses élèves ?) marchant à sa suite: les mots de la peintre, rappelant à ses apprentis les caractéristiques d'un bon support, la recette d'un pigment et, plus prosaïquement, la conduite à tenir si la lampe tombait et qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité totale. Se laissant aller à sa rêverie, elle imagina les consignes données. Ne panique pas, touche la paroi, côté rugueux à gauche et lisse à droite, avance en chantant. Quand ta voix se mettra à résonner plus fort, tu seras arrivé sous la diaclase, tu ne seras pas loin de l'entrée... »

« « Sois fier d'être paysan », lui dit sa mère. Il n'a pas honte de son métier, il a honte de ne pas avoir eu le courage de faire ce qu'il voulait. »

« - Je me suis souvent demandé ce que ça faisait de découvrir un truc pareil...
Fabien, encore étourdi par sa trouvaille, marchait derrière sa fille. Les deux remontaient le corridor qui les avait menés jusqu'à la fresque des animaux.
- ... et je me rends compte qu'une fois passé le choc j'ai qu'une envie: partager ça avec les autres.
Johanna comprenait son père, mais elle ne ressentait pas la même chose. Pour elle, ces découvertes avaient une dimension extraordinairement intime. S'enfoncer dans cette obscurité, arpenter ces boyaux, puis tomber sur une œuvre plurimillénaire... C'était comme se faire la confidente d'une créature prodigieuse. Plus elle avait progressé dans ces méandres, plus elle avait eu le sentiment d'être dépositaire d'un secret. La silhouette du cheval noir imprimait encore ses rétines. L'animal fier, sa posture, persisterait probablement longtemps en elle. Elle ne savait même pas comment verbaliser tout ça, comment raconter ce moment sans le réduire à «on a trouvé des peintures préhistoriques...». Contrairement à son père, elle n'avait pris aucune photo. Elle voulait garder intact le souvenir de l'équidé éclairé par la flamme vacillante du Zippo. »

« - Cro-Magnon avait le ciel nocturne le plus pur qu'on ait jamais vu. Aucune pollution lumineuse ! Tu imagines ?
Ces repères monumentaux ont forcément joué un rôle important dans son existence, dans ses croyances... Ces peintures pouvaient être des cartes du ciel et symboliser des saisons, des dates, et pourquoi pas des itinéraires... »

« - C'est important, les surprises, reprend-elle en serrant son bras autour de celui de Guilhèm. Il faut cultiver leur effet. C'est une affaire sérieuse... »

Quatrième de couverture

Au cœur du Périgord, dans la vallée de la Vézère, Clémence et son fils trouvent refuge dans une maison isolée afin d'échap per à la violence d'un homme. Dans ce lieu resserré, vert et minéral, ils peuvent enfin essayer de se reconstruire. Non loin de là, Fabien se prend à rêver: et s'il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques? Accompagné de sa fille, le spéléologue amateur, employé à Lascaux IV, se lance dans l'exploration de la cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, un jeune paysan, fait la rencontre de Marion, une vacancière au charme magnétique à laquelle il décide de dévoiler les secrets de sa vallée.

Mais un jour, devant la vieille demeure, alors que Clémence avait laissé son fils jouer sans surveillance, le petit garçon disparaît...

Par ces trois récits qui révèlent peu à peu leurs ramifications invisibles et dessinent une fresque inattendue, ce roman offre une plongée haletante dans un territoire où le temps et la roche se confondent.

Servi par une langue éblouissante, Quitter la vallée raconte le désir farouche que l'on éprouve, tôt ou tard, d'échapper à sa propre condition.

Éditions Gallimard,  juin 2025
206 pages 

mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages