vendredi 8 mai 2026

Les grandes occasions ★★★★☆ d'Alexandra Matine

« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »

« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »

« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »

« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »

« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »

« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »

« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »

« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »

« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »

« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »

« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »

« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »

« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »

« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »

« La grand-mère est une enfance éternelle. »

« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »

« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »

« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »

Quatrième de couverture

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »

Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.

Éditions Les Avrils,  avril 2020
249 pages 

La cabane dans les arbres ★★★★☆ de Vera Buck

Waouh ! Quel page turner !
Impossible de lâcher ce roman une fois commencé. Après un premier livre de Vera Buck qui m'avait déjà convaincue, celui-ci confirme tout son talent pour embarquer le lecteur.
Ce qui devait être des vacances idylliques bascule peu à peu dans le chaos, et l'autrice orchestre un roman choral aussi prenant qu'efficace. Les personnages sont parfaitement campés, le scénario ne cesse de nous dérouter, et le dénouement, je ne l'ai absolument pas vu venir.
Une lecture palpitante, immersive, dépaysante, qui tient en haleine jusqu'aux dernières pages. Si vous cherchez un thriller addictif pour décrocher du quotidien, foncez !

« Je tends la plume en direction du soleil laiteux. J'aimerais être un corbeau qui s'envole par la fenêtre et fend le brouillard, s'élevant vers le ciel. J'aimerais disparaître dans la brume aveuglante et ne plus jamais revenir. J'aimerais ne plus être prisonnière ici. »

« C'est fascinant, tout ce que le corps est capable d'accomplir sans oxygène, et à quel point la tête devient légère quand on se prive de la plus élémentaire de toutes les facultés humaines. Tout devient doux et facile quand on ne respire plus, on est au bord de la perte de conscience et en même temps connecté à l'eau comme nulle part ailleurs. Cette époque me manque. »

« On pourrait penser qu'il n'y a rien de plus simple au monde que de déposer un mort dans la terre et de reboucher le trou. Mais au lieu de ça, on fait tout pour empêcher le corps de faire, au fond, ce qu'il fait le mieux: se transformer en compost. Et la moindre plante sauvage qui ose pousser sur la tombe est arrachée et remplacée par des fleurs artifi-cielles en pot. Dans un cimetière, la mort n'a pas l'ombre d'une chance. »

« Ce que nous ne sommes pas constitue une partie importante de nous-mêmes. Il vaut mieux le découvrir vite plutôt que toujours essayer de répondre à des exigences qui nous sont éloignées. »

Quatrième de couverture

"Ils cherchaient l'idylle. Ils trouvèrent un cauchemar."

C'est l'heure des vacances. Henrik et Nora ont décidé de partir en Suède avec Fynn, leur fils de cinq ans. Mais à peine arrivés dans leur jolie maison isolée au cœur de la forêt, une sensation d'oppression les étreint. Très vite, ce qui devait être un été idyllique se transforme en cauchemar : le squelette d'un enfant est déterré dans les environs et, peu après, Fynn disparaît. Alors que ses parents remuent ciel et terre pour le retrouver, Rosa, une troublante jeune femme passionnée de botanique, découvre un terrible secret dissimulé au fond des bois. Y a-t-il un lien entre la disparition de Fynn et le petit squelette ? Et qu'en est-il de la cabane perchée dans le vieux frêne, un endroit sinistre qui semble encore habité ?

Après Les Enfants loups, Vera Buck signe un nouveau thriller implacable et glaçant.

VERA BUCK EXCELLE À CRÉER D'EMBLÉE UNE ATMOSPHÈRE ÉTRANGE ET INQUIÉTANTE. FRANCE INTER

Éditions Gallmeister,  août 2025
453 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

jeudi 7 mai 2026

Les étoiles s'éteignent à l'aube ★★★★★♥ de Richard Wagamese

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »
En exergue
« ... par des métaphores que soient réconciliés les hommes et les pierres. » William Carlos Williams

Un père et son fils.
Un chemin en montagne, sous les étoiles, pour tenter de rattraper le temps.
Tout est ici dans la retenue. Une écriture infiniment sobre, mais profondément habitée.
La nature comme un langage.
« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes [...] ». Tout devient sensation, la lumière, les odeurs, la terre.
Rien d'idéaliste pourtant. Rien d'un refuge naïf. Seulement la vérité de gestes simples, essentiels, faire du feu, marcher, écouter, attendre. « Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »
Il y est aussi question de l'identité, de l'entre-deux « Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. » Alors il reste la terre. Et ce qu'elle garde.

Franck avance avec des manques. L'absence d'une mère, celle d'un père, ou plutôt sa présence abîmée, façonnent son regard sur le monde.
Face à lui, un homme brisé, immense dans ses failles « une photo exposée trop longtemps à la lumière. »
Et au cœur de tout, la relation avec le vieil homme. Une présence qui répare sans jamais combler tout à fait. Silencieuse, patiente, profondément juste.
« Il apprit la prudence. Il apprit la patience. »

Un texte de peu de mots, mais de beaucoup de monde. De vies cabossées, de gestes simples, de lumière.

Un immense coup de cœur. ✨
« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

Challenge Là où vivent les livres. #laouviventleslivres


En exergue 
« Que le serpent attende sous 
son herbe mauvaise, 
et que l'écriture 
soit de mots, lents et vifs, prompts 
à frapper, figés à guetter, 
vigilants.
... par des métaphores que soient réconciliés 
les hommes et les pierres. »
William Carlos Williams, « Un genre de chanson »

« Pour commencer, le bois n'était pas très dense là où l'herbe se faisait rare en limite du champ. Il y avait des pins lodgepoles et des sapins là où le sol était plus plat, mais lorsqu'il se soulevait jusqu'à se transformer en montagne, on trouvait des pins ponderosas, des bouleaux, des trembles et des mélèzes. Le garçon chevauchait à une allure tranquille, en fumant et guidant le cheval avec ses jambes. Ils longèrent des fourrés de mûres et enjambèrent avec précaution les souches, les rocs et les plaies rouges des pins déracinés. C'était la fin de l'automne. Le vert foncé des sapins ressortait sur une pénombre maussade, et les soudains éclats de couleur des dernières feuilles encore présentes l'émerveillèrent comme le flamboiement des lucioles dans un champ déjà sombre. La jument hennit, la promenade lui plaisait, et pendant un moment le garçon poursuivit son chemin les yeux fermés pour essayer d'entendre des mouvements de vie au loin dans le fouillis du bois. »

« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlis et le hurlement perçant d'un loup contrastaient avec l'œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c'était sa nature et il l'avait toujours cru. Sa vie c'était d'être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respirer l'air des montagnes, suave et pur comme l'eau de source, et d'emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu'il avait appris à remonter jusqu'à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient. Le vieil homme lui avait enseigné presque tout ce qu'il savait, mais il était vieux et trop rouillé pour monter sur une selle à présent et, depuis quasiment quatre ans, le garçon arpentait seul les terres. Des jours, des semaines parfois. Seul. Il n'avait jamais su ce qu'était la solitude. Même s'il y réfléchissait bien, il n'arrivait pas à donner une définition du mot. Il était en lui, indéfini et inutile comme l'algèbre la terre, la lune et l'eau établissaient la seule équation qui donnait de la perspective à son monde et il le traversait à cheval revigoré et rassuré de sentir ces terres autour de lui comme le refrain d'un hymne ancien. C'était ce qu'il connaissait. C'était ce qu'il lui fallait. »

« Ce que je pense, disait le garçon, c'est que pas un de ces petits blondinets serait capable de faire un nœud demi-clé ou de mettre un hackamore à un poulain tout juste débourré. Mais ils se moquent de moi pasque je fais pas les maths ou que je lis pas à haute voix.
- Comment ça se fait que tu veux rien faire de ça ?
- Je sais pas. J'arrive pas à faire le tri des nombres dans ma tête sans griffonner du papier et à mon avis si un gars veut lire y faut qui puisse le faire tout seul tranquillement. Du moins ça marche mieux pour moi.
- Ça me paraît parfaitement sensé, dit le vieil homme. Mais la loi dit qu'y faut aller à l'école jusqu'à seize ans. Du moins, t'as cette place-ci pour toi et on va là où est le vrai monde autant qu'on peut, pas vrai ? Ouais, répondit le garçon. C'est ce qui me tire d'affaire. »

« Pour le garçon, le vrai monde c'était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu'il apprenne à l'appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c'était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d'apprendre et de voir. Dire qu'il l'aimait, c'était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C'était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d'été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d'une pluie imminente dans la bouche, sentir l'odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C'était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s'élevait de tout. C'était sentir tes poils se hérisser lentement à l'arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d'un arbre. C'était aussi la sensation de l'eau qui jaillit d'une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »

« Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »

« Il dut réapprendre à marcher. Le vieil homme lui montra comment se déplacer en se tapissant, ce qui était absolument infernal pour le dessus de ses cuisses. Au bout de huit cents mètres, elles brûlaient et la souffrance était vive, mais il sentait ses pas devenir furtifs. Il apprit à recourber son pied vers l'intérieur quand il le posait afin d'éviter de faire craquer des brindilles ou de faire crisser le gravier. Ce qui signifiait qu'il devait marcher les pieds en dedans. Le mouvement était difficile à maîtriser et il s'y appliqua. Il partait seul jusqu'aux montagnes pour s'entraîner soir après soir jusqu'à pouvoir couvrir tout le chemin aller et retour sans faire un bruit. Il apprit la différence entre être au vent et sous le vent, et il en vint à comprendre comment le bruit était amplifié dans le monde silencieux et sombre de la forêt. Il apprit la prudence. Il apprit la patience. Il apprit la ruse. Ensemble, le vieil homme et lui suivaient à pas de loup les chevreuils, en prenant une piste parallèle, et ils parcouraient des kilomètres ainsi en se tapissant.
Furtif, c'est le mot qu'il apprit alors. Le vieil homme lui montra comment se glisser entre les arbres comme une ombre. Il lui enseigna à se déplacer avec une lenteur minutieuse, comme s'il ne bougeait pratiquement pas, si bien qu'avancer d'un centimètre paraissait prendre une année. Il apprit à s'envelopper d'ombre, à se pencher et à ramper entre les rochers et les billots, à se cacher en pleine vue. II apprit à rester debout ou assis ou couché pendant des heures. Il pouvait ralentir sa respiration si bien que même dans la fraîcheur hivernale, l'air qu'il expirait n'était pratiquement pas visible. Il apprit à rentrer en lui-même, à devenir un tout dans son immobilité et å oublier la nature même du temps. »

« - Tes grands-parents étaient tous les deux des sang-mêlé. On était pas des Métis comme on appelle les Indiens français. On était tout simplement des sang-mêlé. Des Ojibwés. Mélangés à des Écossais. Des McJib. C'est comme ça qu'on nous appelait. Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. Alors tes grands-parents et eux comme les autres ne faisaient que suivre le travail et ils essayaient de s'en sortir le mieux possible. On campait dans des tentes ou on squattait les terrains broussailleux que personne voulait ou des cabanes abandonnées, des remises, des trucs comme ça. Jamais une vraie maison. »

« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

« Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu'être à moitié vivant pour toujours. »

« Son père ressemblait à une photo qui aurait été exposée trop longtemps à la lumière. C'était un étranger. »

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »

« La nuit se rapprochait d'eux et dans la phosphorescence argen-tée de la lune, les sommets des rochers avaient un timide éclat. En levant les yeux pour observer le ciel, ils voyaient des millions d'étoiles, les nuages lactés des nébuleuses et le miroitement des météores qui en perçaient la texture. »

« Ils n'avaient pas idée de ce qu'était la guerre et ils n'existaient que pour le frisson qu'ils sentaient monter en eux à mesure que cinglait le paysage, et alors la seule force de cette bravacherie collective devenait le paysage, la brèche ouverte du ciel, ce qu'ils absorbaient tandis que la distance qui les séparait des effusions de sang des combats s'amenuisait à toute allure. La nuit, dans les oscillations des wagons et sous les faibles lumières qui les enveloppaient d'un cocon d'ombre, il percevait la peur au fond des hommes qui l'entouraient : les gémissements, les jurons, le bruit sourd d'un poing qui frappe une paroi, les grommellements de ceux qui se débattaient contre des rêves couleur de cendre. Ils redevenaient des enfants. »

« - Il n'y a pas de triche ici. Pas de supercherie. J'en suis arrivé à préférer ça, dit-il. »

« La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t'y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. Au bout d'un moment, tu finis par préférer ça. »

Quatrième de couverture

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d'alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l'accompagner jusqu'à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S'ensuit un rude voyage à travers l'arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie-Britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d'espoir, et lui parle des sacrifices qu'il a concédés au nom de l'amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n'avait jamais vu, une histoire qu'il n'avait jamais entendue.

« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n'est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. » Jacques A. Bertrand - L'Obs

Sur l'auteur
Richard Wagamese (1955-2017) est l'un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d'un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les étoiles s'éteignent à l'aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012), fortement inspiré de sa propre histoire, est son deuxième roman traduit en français.

Éditions ZOÉ,  mai 2016
10/18, septembre 2017
308 pages
Traduit de l'anglais par Christine Raguet