jeudi 24 septembre 2026

Le coup du lapin ★★★★☆ de Stéphanie Blake

LIBERTÉ - FILIATION - DÉSIR
Une femme libre. C'est ainsi que Tess aimerait se définir. Et, au premier regard, oui, difficile de lui donner tort.
Elle quitte, recommence, change de pays, d'homme, de vie. Elle travaille, crée, devient autrice et connaît le succès avec Simon, son petit lapin devenu célèbre. C'est son premier roman pour adultes, elle qui écrit d'habitude pour les enfants, et on sent qu'il y a vraiment quelque chose qui se libère dans ce passage-là, et c'est un honneur d'en être témoin.
« Toute ma vie, j'ai voulu être libre. »
Elle refuse les cases et avance, parfois en faisant tout voler en éclats.
Mais est-on vraiment libre simplement parce qu'on a réussi à partir ?
C'est une question que je me suis déjà posée, à plusieurs reprises parce que des départs, j'en ai connus et c'est une question qui me reste en tête en refermant Le Coup du lapin. Petit aparté... il est fort ce titre, n'est-ce pas ? Il résonne de plusieurs façons au fil du roman et prend peu à peu d'autres sens. Je ne vous en dirai pas plus... ce serait bien dommage de vous souffler le coup 😉
J'en reviens à la question... Tess a beau se libérer des hommes, elle reproduit parfois les mêmes schémas. Elle se sépare de Charles et se retrouve à nouveau à s'effacer dans son couple avec Samuel. Elle regarde sa mère, qui a voulu s'émanciper mais continue de reproduire certains rôles ancestraux, et comprend qu'elle n'est finalement pas si différente d'elle.
« Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte. »
Il est vrai que la transmission se fait parfois à notre insu.
Il n'est pas rare chez nous, que nous évoquions avec nos enfants cette filiation. Que nous parlions sur ce que l'on reçoit, ce que l'on reproduit. Je pense aussi à ce que l'on tente de réparer. Faith, d'ailleurs, la fille de Tess la pousse à se demander ce qu'elle veut réellement lui transmettre. Peut-être avant tout, le désir. Celui qui permet de se choisir, de se mettre en mouvement.
« Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ? »
La question paraît simple. Elle ne l'est probablement pas tant que ça.
Et l'écriture devient justement pour Tess un espace où elle peut chercher ses réponses. Simon est son Frankenstein, son golem, celui qui lui permet de dire, de transgresser, d'être libre autrement.
« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. »
La fiction lui offre une place que la vie ne lui laisse pas toujours.
La forme du roman épouse cette existence en pagaille : on passe d'un souvenir à l'autre, du je au il, des Cévennes à l'Iowa, sans prévenir. Ça m'a perdue par moments, je l'avoue, mais je crois que c'est aussi ce qui raconte le mieux cette vie faite de ruptures et de recommencements.
J'ai souri souvent, aussi, même dans les pages les plus dures. Comme dans ce passage où Tess compare les mères américaines, qui se précipitent au moindre conflit entre enfants, aux mères françaises, qui regardent de loin en fumant leur cigarette. C'est drôle, c'est mordant, et ça dit beaucoup de son regard sur ses deux pays.
Stéphanie Blake ne cherche pas à rendre Tess exemplaire. Elle la laisse contradictoire, excessive, faillible. Terriblement humaine.
J'aime cette idée que se libérer, ce n'est pas seulement partir. C'est aussi regarder les murs qu'on continue de porter en soi, même une fois dehors.
Et se demander, encore et encore, ce que l'on désire vraiment.
Parce qu'une vie libre n'est peut-être pas une vie sans attaches, sans erreurs ni détours.
Peut-être simplement une vie que l'on choisit.

« Je dois surveiller Maman, nous sommes chez Fleming qui n'est pas là, maintenant Georges lui fait du bien alors qu'il a l'air de lui faire du mal, G.I. Joe a disparu et Papa aussi. Un jour, un prince va me délivrer de la méchante reine, j'en suis sûre. »

« Il faut se mettre dans la tête d'une femme née en 1947, dans une ferme de l'Iowa. Ma mère a arrêté ses études parce que toutes ses préoccupations étaient liées à l'amour qui dévorait son temps et son énergie.
À la ferme où elle a grandi, il y avait des petites fleurs que Grandma appelait les « Four O'clock », parce qu'à quatre heures, elles se fermaient pour la nuit. On dit « belles-de-nuit » en français, mais Maman n'en a jamais vu ailleurs que dans son enfance.
Maman avait gagné un prix littéraire à l'école primaire, dans la classe de Mrs Wallace, pour un poème sur Dieu. Lorsqu'il pleuvait sur la terre, c'était parce que Dieu se lavait les cheveux. Et la neige c'était ses pellicules.
En réalité, Maman craignait Dieu. Grandma disait que Dieu voyait tout. Alors, Maman se déshabillait sous les couvertures pour qu'il ne la voie pas toute nue. Ses frères regardaient les pages des dessous féminins dans le catalogue par correspondance Sears et sans doute que Dieu regardait aussi. »

« Maman a arrêté de croire en Dieu pour toujours la fois où son oncle l'a coincée dans la grange. Il était quatre heures passées, les petites fleurs venaient de se refermer pour entrer dans la nuit. »

« TOUTE MA VIE, J'AI VOULU ÊTRE LIBRE. J'ai long-
temps pensé que tout aurait été plus facile si j'étais née garçon. Mais aujourd'hui je réalise que c'est faux, rien ni personne ne m'a empêchée de devenir une femme libre. C'est en racontant des histoires que j'ai réussi à m'inventer et à me libérer. « Histoire », du grec historia: enquête, compte rendu, histoire.
Je pense que l'histoire, la vraie, n'existe pas. On brode toujours lorsqu'on raconte une histoire et c'est exacte-ment ce que je vais faire ici. »

« J'ai rangé mon chagrin dans la poche de mon manteau pendant que Maman embrassait Gary. Je le hais. »

« Juste après notre départ, il sent quelque chose se bri-ser dans sa poitrine. Une rupture physique à l'intérieur de lui. Par la fenêtre, il aperçoit des petits nuages boursouflés. Il se tient debout dans sa cuisine. Il est immobile. Il regarde tous les objets familiers autour de lui: la bouilloire en chrome, le grille-pain, le téléphone mural vert pistache, le formica vert et blanc qui recouvre le comptoir. La pièce est inondée de soleil. Plus jamais il n'aura ses enfants dans cette cuisine. Sa maison, sa vie, vides. Il voudrait s'enfuir mais il n'a nulle part où aller.
Il revoit le visage de Cindy, sa première petite amie, morte dans un accident de voiture quinze minutes après l'avoir quitté. Il se souvient du vent et du ciel ce jour-là. Il lui est difficile de séparer ce qui est réellement arrivé de ce qui lui semble être arrivé. Il n'essaie pas... Mais il se rappelle qu'il nous a regardés partir sans nous retenir. Il se rappelle avoir pensé : enfin libre ! Et maintenant, le vertige de la liberté s'empare de lui. Libre pour quoi ? Pour qui ? Son cœur se pince alors qu'il pense à la main de Junior dans la sienne. Il n'arrive déjà plus à voir le visage de ses enfants distinctement. Il trempe des biscuits Oreo dans un verre de lait et se souvient de Jane Fonda dans Barbarella.
Il regarde le baseball à la télévision. Après tout, il n'y peut rien si sa femme a quitté le continent avec ses deux enfants. Ce n'est pas de sa faute.
Il dévore toute l'actualité française dans le New York Times. Paris, quel bordel. Il y a eu des attentats à Orly, une prise d'otages à l'ambassade d'Iran. Jacques Mesrine, l'ennemi public numéro un, s'évade de la prison de la Santé et Roman Polanski, accusé d'abus sexuel sur mineure, quitte les États-Unis pour la France. Michel Foucault défend l'idée que les pédophiles sont incarcérés à tort. L'ayatollah Khomeini trouve aussi refuge en France. L'ancien commissaire aux questions juives, Darquier, nie la réalité des chambres à gaz : « À Auschwitz, on n'a gazé que des poux. » Et ses pauvres enfants dans ce pays de tarés ! Et sa femme qui change de mec comme de chemise. Salope, salope, salope ! Quitter l'Amérique pour ce pays de merde. Elle reviendra lui demander pardon à genoux. »

« J'ai été arrachée à mon père. Je l'aimais terriblement. C'est là, je crois, que le froid a poussé en moi. »

« Un jour, dans les Cévennes, ma mère et moi avons aperçu un cerf dont les bois étaient prisonniers des ronces, il était coincé. « C'est ce que j'éprouve, je suis comme cet animal », m'a-t-elle dit alors.
Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, j'étais trop jeune, aujourd'hui je réalise qu'elle se sentait prise au piège mais qu'elle ne l'était pas.
Toutes mes vies me donnent un sentiment brouillon de dispersion. Comme si j'avais raté celle que j'aurais dû avoir, cette vie simple avec un seul homme, une seule famille normale. Comme s'il ne devait y en avoir qu'une. Comme s'il suffisait de la vouloir pour l'avoir. J'ai eu une existence bordélique mais, au fond, n'est-ce pas cela qui est normal ? La multitude, se réadapter sans cesse à la personne qu'on devient et se séparer de la personne qu'on aime si l'on n'arrive pas à évoluer ensemble ? 
N'est-ce pas l'essence de la vie que d'être en mouvement ? D'où vient alors ce sentiment de désordre que je ressens, et cette culpabilité de ne pas y arriver ? »

« La vie à six a démarré, ses deux fils et les deux miens, les quatre Dalton. Et là, Samuel attendait que je m'occupe de nos quatre garçons pendant qu'il écrivait des scénarios pour la télévision. C'était ça, le truc bizarre, je m'étais libérée de Charles et, à nouveau, tel un bon petit soldat, je filais doux, j'annihilais mes désirs. 
Les fils de Samuel étaient plus petits, il me fallait tout recommencer: les couches, leur donner la purée et le doudou... Ce qui m'a sauvée, c'est une phrase de Samuel qui a percuté mon cerveau : « Ce n'est pas la peine de continuer à écrire tes petites histoires pour enfants, je vais gagner plus d'argent que toi, alors tu t'occupes des petits et je me charge du reste. »
Je tenais une raison de lutter, de ne pas me laisser marcher dessus. Pas question !
Mais spontanément, je prenais le pli. M'occuper de la maison le nid comme si tout ce qui concernait le foyer et les enfants devait naturellement me revenir.
À la naissance de Faith, j'étais aussi heureuse qu'il est possible de l'être. Mère pour la troisième fois, j'essayais de consacrer autant d'énergie à ma vie de famille qu'à mon travail. Mes livres ont commencé à se vendre. J'avais trouvé ma patte et mon style. Je me suis mise à sillonner la France, puis le monde avec mon personnage, ce petit lapin qui s'appelle Simon. »

« - Bien, on va s'arrêter là pour aujourd'hui.
En sortant de son cabinet, je me précipite dans une hystérie d'achats, j'entre dans une parfumerie, je veux un nouveau parfum qui sente autre chose que moi, je rêve du parfum du sac à main de Grandma. Je veux une robe, deux robes, trois robes. Cette frénésie ne peut combler le vide, ni réparer le sentiment d'avoir été humiliée par Samuel. À n'en plus douter, mon couple est devenu un maelström, celui décrit par Homère dans L'Odyssée, lorsque Ulysse, afin de rejoindre Ithaque, doit choisir entre naviguer près du monstre Scylla ou affronter le tourbillon Charybde. Samuel me rabaisse, me dénigre. J'ai réussi, je lui fais de l'ombre, je le renvoie à ses propres échecs. Il me charge, me leste et essaie de me garder au fond de l'eau.
Parler à ma place, expliquer mon métier ridicule aux autres, affirmer haut et fort que Tess Wright, c'est aussi lui, Samuel Ginsberg. Vendre mes dessins en cachette. Je me suis détachée de mon corps qui suit son chemin, sans moi. J'ai l'impression d'être la sculpture Les Inséparables de Gloria Friedmann, ce corps de femme transformé en arbre avec des squelettes en guise de branchages. Tire-toi avant qu'il ne retisse sa toile et te cloue sur place, emmène les enfants avec toi, fais vite ! »

« Les hommes comme Samuel ont toujours une bonne raison pour frapper une femme. »

« Ses amis m'ont encore téléphoné :
- Le pauvre Samuel, il est au plus mal, tu ne peux pas lui faire ça, il ne gagne pas d'argent, laisse-le tranquille. Ça ne sert à rien, tout ça pour quoi ? Avec tout ce que tu gagnes.
Un juge a tranché. Samuel a été condamné à payer une somme symbolique tous les mois pour contribuer à l'éducation de sa fille.
Je suis devenue une mère et un père pour mes trois enfants et ce n'est pas par choix. »

« SIMON, C'EST MON FRANKENSTEIN, mon golem. Je l'ai créé pour qu'il prenne la parole et, grâce à lui, je transgresse absolument tout. Dans cette schizophrénie, je suis libre. J'ai créé cet espace fictionnel car, dans la vraie vie, ce n'est pas toujours facile. J'ai grandi dans une famille où les femmes doivent se bagarrer pour se faire entendre, on ne cesse de leur couper la parole. Personne ne comprend pourquoi ça génère une telle frustration de se faire couper la chique. Ce n'est pourtant pas compliqué si on y réfléchit deux minutes. Tout d'abord, l'intensité de la réaction dépend de l'âge de la femme. Si, par exemple, on prend une femme de cinquante ans, eh bien, ça fait quarante ans qu'on lui coupe la chique. C'est mathématique. Ma mère, avant de nous quitter, en était à sa soixantième année de coupechique. J'espère que, là où elle est, elle peut enfin dire ce qu'elle pense. Quant à moi, je me dis que, si j'étais née dans un corps d'homme, je ne serais pas dans le même état aujourd'hui. »

« En touillant la soupe sur la cuisinière, chez elle dans les Cévennes, ma mère bataille pour participer à la conversation qui anime la maisonnée. En général, en hurlant pour qu'on l'entende, mais comme il faut qu'elle retourne touiller - personne n'a le droit de touiller à sa place-, le résultat est que personne ne l'écoute.
Joseph et ma mère, sans même s'en rendre compte, ont reproduit tous les actes ancestraux des hommes et des femmes. L'homme au feu et la femme aux fourneaux. Pourtant, lorsque ma mère était mariée à mon père, quand elle faisait les lits, les courses, quand elle préparait les sandwichs au beurre de cacahuète pour Junior et moi et que le soir elle se couchait à côté de mon père, elle s'est bien évidemment posé la question : « Est-ce là tout ? » Elle a fini par se libérer de mon père, en prenant son indépendance financière et en changeant de continent, mais avec Joseph, elle a continué à sacrifier ses aspirations alors que, pour moi, l'unique façon de se connaître est de se réaliser dans un travail personnel et créatif, quel qu'il soit. Ma mère m'a passé le relais sans s'en rendre compte - je suis là pour dire et pour faire mais il ne faut pas trop que je la ramène. Elle a choisi le schéma archaïque : moi, Jane ; toi, Tarzan. »

« Les femmes qui renoncent à se réaliser personnellement finissent toujours par le reprocher aux autres. »

« Ce matin, en rangeant dans un carton les livres que je lui lisais lorsqu'elle était petite, j'ouvre The Runaway Bunny de Margaret Wise Brown. Un petit lapin dit à sa mère qu'il va s'enfuir en devenant un poisson dans une rivière, un rocher sur une montagne, un crocus caché dans un jardin, un oiseau, un bateau à voile, un acrobate de cirque et, pour finir, un petit garçon. Jusqu'à ce que, résigné, il décide de rester le petit lapin de sa maman. Maman lapin apparaît comme une pêcheuse, une alpiniste, une jardinière, un arbre, un nuage, un trapèze et, pour finir, la mère du petit garçon. Le petit lapin n'arrivait pas à s'enfuir. J'en ai eu des frissons. C'est l'histoire d'une mère toute-puissante qui ne laissera jamais son enfant la quitter. Je n'avais jamais perçu le livre préféré de mes enfants sous cet angle freudien. J'ai commencé à me sentir mal. La mère toute-puissante. Est-ce que j'étais cette maman lapin ? Je crois que c'est autre chose qui me foutait la trouille. C'était de perdre Faith. De perdre son amour. Pendant la deuxième moitié de ma vie, il flotta entre ma mère et moi un très long silence et nous n'avons jamais réussi à nous retrouver. Perdues à tout jamais. Allait-il en être de même avec Faith ? Est-ce que je suis parvenue à lui transmettre que le plus important c'est le désir ? Que c'est notre feu le plus précieux, qu'il ouvre toutes les portes. Qu'il suffit de se poser ces questions toutes simples : Il est où mon désir ? Qu'est-ce que je veux ?
J'ai toujours pensé que je vivrais le départ de Faith comme une libération. Parce que c'est ma dernière. Mais je ne suis pas du tout préparée, c'est très dur. Je regarde défiler les publicités pour la rentrée scolaire dans le métro, vêtements d'automne, crayons, gommes, stylos, protège-cahiers, feutres et ardoises Velleda, cahiers au format spécial que personne n'arrive à trouver. Ma mère est morte du coup du lapin, mon père a perdu la boule, et Faith quitte la maison. Bing bang boum.
Que vais-je faire de mon baby-blues sans bébé ? »

« Moi aussi, je me sentais prise au piège. Mais lequel ? Ma colère commençait à se transformer en autre chose.
En adoptant l'écriture inclusive, mon fils tentait de déplacer le regard, d'inverser la pyramide, avec les femmes en bas et les hommes en haut. Je me plaignais sans cesse de la domination masculine mais je n'avais pour autant jamais remis la structuration de la société en question. Dans le fond, j'adhérais à l'idée de la domination. Je voulais être dans la maison des hommes. Je voulais être le vainqueur en haut de la pyramide. Et j'y suis arrivée, j'ai rattrapé les hommes, je suis de la win et j'enfonce tout sur mon passage. Possédant le pouvoir économique et sexuel, je domine. Je suis patriarcat, je suis capital, je suis cette femme avec des couilles dessinée par Quentin. Paul avait raison. Il faut un changement fondamental des structures patriarcales. Le piège se desserre. Je cours rejoindre Yohji. »

« Yohji est toujours excité par la pluie et tout ce qui touche à la terre en général. Je lève les yeux vers la petite église du xr siècle située au milieu de la fonda-tion Artigas, le mas-atelier où le père de Yohji, Joan Gardy Artigas et son grand-père Josep (Pepito) Llorens Artigas travaillaient avec Joan Miró. Le vieux mas, dont les craquelures et les lézardes sur la façade extérieure dessinent un jeu sinueux de lignes sous le cadran solaire. Le poulailler, les jarres posées sur le rebord du mur, les terres agricoles de l'autre côté de la colline, l'arrosoir, les sculptures en forme de biche, d'escargot, de lapin, le vase en grès. C'est la réplique exacte du tableau La Ferme de Miró. Ou peut-être est-ce tout simplement la réplique de la Catalogne. Je remets bien en place ma casquette, geste que j'ai vu mon père faire des milliers de fois. Je n'avais pas encore remarqué qu'il y avait des traces de sueur à l'intérieur. Dégoûtée, je la balance devant mon atelier. Le lendemain, alors que je sculptais en plein cagnard, je l'ai replacée sur ma tête et j'ai senti des vapeurs méphitiques de pisse de chat. À mon tour, je dois marquer mon territoire. D'un pas décidé, je vais la laver à la machine. C'est ma casquette, à présent, mon amulette. Miró avait emporté dans sa valise de l'herbe du Mont-roig pour terminer de peindre La Ferme à Paris. Une sorte de talisman. Et moi, j'ai rapporté la casquette de mon père dans ma valise. Vais-je me mettre pieds nus et la piétiner comme Miró l'avait fait avec l'herbe de sa maison d'enfance, pour en extraire les souvenirs et ne rien oublier ? »

« Au square, les mères américaines se jettent sur leurs gosses au moindre conflit sans les laisser régler les choses entre eux. Alors que les Françaises discutent entre elles, fument des clopes en observant de loin et n'intervenant que si les gosses s'arrachent les cheveux. Les Américains ne savent pas vivre ensemble, il n'y a pas de terrasses de cafés, ils ne prennent pas le temps de déjeuner, il n'y a pas de sociabilités informelles. Chacun dans son propre couloir, bataillant pour tout: l'école, le boulot, les prêts pour l'université, acheter à crédit, spirale sans fin où, finalement, ils n'ont même plus le temps d'apprécier la vie, c'est déprimant. Les enfants américains sont livrés à leurs désirs et fonctionnent à coups de snacks, de nuggets et de glaces. Un repas familial dure environ dix minutes, chacun dans son coin, sur un bout de table ou de canapé, devant un écran. En France, le repas est considéré comme le moment de la journée où la famille est ensemble. C'est le bordel, les mômes sont chiants, ils râlent, on les oblige à terminer leur assiette et, s'ils déso-béissent, ils sont punis et envoyés dans leurs chambres. Les portes claquent, tout le monde crie, c'est l'hystérie générale. Mais les enfants finissent par sortir de leurs chambres et reviennent à table pour manger parce qu'ils crèvent la dalle. Les enfants américains n'ont jamais faim. Le monde des enfants est complètement séparé de celui des adultes. Dès qu'un enfant fait quelque chose, que ce soit génial ou médiocre, on lui balance des « Good job ! », des « Oh ! Wow ! ». En France, on casse l'enfant : « Ce n'est pas terrible, ton dessin, mon chéri ! Recommence! Tu peux mieux faire ! ». En France, on se pose au café, on n'est d'accord sur rien, on râle, on se révolte : « C'est dingue, le président veut faire ça... On va descendre dans la rue et tout faire péter. » En Amérique, on papote au grand supermarché entre les cinquante variétés de jus de pomme. On pousse un Caddie rempli à ras bord comme si la troisième guerre mondiale allait éclater, on sourit, on est parfaitement gentils, tout va bien mais on a un flingue dans son sac.

Je me suis endormie sous les applaudissements du public (français) de mon talk-show imaginaire. Et je n'ai plus abordé ce genre de sujets avec Stephen. Il en avait sans doute autant à dire sur la France. Après tout, s'il préférait continuer à boire son café à l'arrière-goût de vieille chaussette plutôt que de se risquer à prendre un jet de pistolet à eau à Barcelone, tant pis pour lui. »

« Quand la ferme de mes grands-parents a été rasée, je me souviens d'être allée voir Grandma dans son condominium à Atlantic avec ma mère. À la mort de Grandpa, elle avait vendu la propriété et un petit village de condominiums avait été construit sur nos terres. Grandma avait réservé son lot à l'emplacement exact de l'ancienne maison, face au grand chêne sous lequel j'épluchais les épis de maïs avec Grandpa. La vue, les arbres et les champs étaient les mêmes. La terre était sa terre, elle y plantait toutes sortes de fleurs. Je me demandais quel effet ça faisait à ma mère, qui avait grandi là, de ne plus voir la maison, la grange et le silo à maïs. Mais elle semblait absolument ravie et je n'avais jamais compris pourquoi. Peut-être parce qu'elle avait toujours voulu y mettre le feu ?

Chez ma grand-mère, maman et moi avions passé la nuit dans le canapé-lit du salon. J'avais eu le sen-timent étrange de dormir à côté de moi-même, nos corps couchés dans la même position, l'une miroir de l'autre. Je crois qu'elle m'aimait, mais comme une partie d'elle-même. Elle ne me considérait pas comme une personne à part entière, détachée d'elle, non, j'étais elle.

Elle avait une emprise sur moi, je ne supportais pas de la décevoir ni de la confronter.

Elle était toujours pressée, débordée, ne déléguait jamais. Elle contrôlait tout. Les menus, les directions en voiture, ce qu'il fallait choisir au restaurant. Je vois ses mains, les attaches fines de ses poignets et je l'entends soupirer d'exaspération, j'entends aussi son rire franc, des bribes de phrases, des souvenirs me reviennent comme cette fois où, adolescente, elle m'avait accom-pagnée à un rendez-vous médical. Nous étions face à face dans le métro bondé, j'avais commencé à lui parler, mais, agacée, elle avait sorti un livre de son sac et m'avait dit d'un ton sec :
-Chut, je termine mon livre.
Je m'étais tue, et elle avait éclaté de rire. Elle était folle et sage, bordélique et rangée. Elle était la vie.
Je l'ai toujours attendue, au sens propre comme au figuré. Je me suis enroulée sur ma frustration ; un fossé nous séparait.
Cette fois, je l'imagine en baleine gigantesque et moi, minuscule, Pinocchio flottant dans son esto-mac, cherchant désespérément la sortie, avalée par elle. Après toutes ces années, j'étais encore en train d'essayer de recueillir son approbation. Elle sous un drap dans une chambre froide aux pompes funèbres et moi dans sa cuisine.
Et maintenant, que vais-je faire sans elle ? »

« - Vous êtes une femme de combat, Tess, ne vous trompez pas de combat, arrêtez de diriger votre fusil contre vous-même.
J'étais capable de me battre avec les mots mais j'étais incapable de me battre physiquement. Je m'identifiais pourtant à Bruce Lee, à Jackie Chan et à Uma Thurman lorsqu'ils prenaient leur revanche à coups de poing, de pied, de tête, de flingue et d'arme blanche. J'aimais les vrais carnages. J'aurais adoré danser une petite gigue et tap tap tap tap, dérouiller. Hop, décocher une droite, éviter un uppercut et clouer mon adversaire au tapis. J'aurais aimé être capable d'infliger une punition physique en représailles à mon père, pour me faire justice. C'est à partir de là, je crois, que mes anticorps ont commencé à détruire ma thyroïde. Ce qui en soi était absurde car, au lieu de me venger, je donnais raison à mon père : je ne vaux rien, je me déprécie, je m'autodétruis. »

Quatrième de couverture

Qui n'a jamais galéré en amour ? Qui n'a jamais culpabilisé parce qu'elle n'était pas une mère parfaite ? Qui n'a jamais trouvé ses parents insupportables ?... Levez le doigt!

Tess a eu une vie en pagaille, mais au fond n'est-ce pas cela qui est normal ? Une existence faite de ruptures, de bifurcations et pourtant débordante d'amour, de rires et de larmes. Stephanie Blake raconte une héroïne éprise de passion et de liberté. Un concentré d'humour mordant et d'impertinence, sous une plume virtuose.

Stephanie Blake est autrice de livres pour enfants, son œuvre est traduite dans plus de vingt pays. Son personnage, Simon le lapin, a touché des millions de cœurs à travers le monde. Le Coup du lapin est son premier roman en littérature adulte.

Éditions La tribu,  mai 2025
236 pages 

vendredi 11 septembre 2026

Une unique lueur ★★★★☆ de Fred Vargas

Primo
, quel plaisir de retrouver Adamsberg,
Ce commissaire étrange aux intuitions vagabondes.

Secundo, son esprit, toujours un peu en vrac,
Qui cherche sans savoir exactement ce qu'il cherche.

Tertio, Vargas sait si bien tisser son intrigue
Qu'on se laisse embarquer sans vraiment résister.

Quatro, de Paris jusqu'à Los Angeles,
On voyage aussi loin que dans sa tête en bazar.

Cinquo, des dialogues savoureux et bien pensés,
Qui font mouche, font sourire et parfois s'enflammer.

Sexto, des fausses pistes, ben oui, pardi !
Parce qu'avec Adamsberg, rien n'est jamais tout droit.

Septimo, Nerval surgit au cœur du roman,
Et soudain, dans l'enquête, les vers viennent éclairer
Ce que l'on ne comprend pas encore tout à fait.

Octavo, nul n'est ordinaire en cette brigade,
Où même les vieux conciles suintent d'érudition.

Nono, suivre un fil qu'on ne voit presque pas,
Laisser filer la ligne, jusqu'au fond de la vase.

Decimo, chercher encore, tâtonner dans le noir,
Puis apercevoir au loin une unique lueur.

Et si vous aimez les bons polars, ma foi,
Celui-ci mérite bien qu'on le laisse nous embarquer.

« Le reste, c'est le bazar habituel des femmes, rien à signaler, précisa-t-il avec une moue de dédain. Stylos, mouchoirs en papier, crayon à maquillage, miroir de poche, brosse, photos, clefs, gel hydroalcoolique, chewing-gums à la menthe sans sucre, porte-monnaie et tout le bazar.
- Pas de rouge à lèvres ?
- Pas vu.
- Qu'entendez-vous par « le bazar habituel des femmes » ? questionna Veyrenc d'un ton peu engageant.
Le grand blond ne perçut pas le ton peu engageant et haussa les épaules. On était entre hommes, non ?
- Leur bazar, quoi, vous connaissez. Il y a même un minuscule ours en peluche. C'est dire.
Adamsberg songea à l'une de ses sœurs qui lui envoyait chaque année un petit hippopotame en peluche. Pourquoi, il ne l'avait jamais su. Si bien que des minus-cules peluches, il en traînait dans le tiroir de son propre bureau.
- Elles trimballent toutes tellement de trucs qu'elles ont besoin d'un sac, continuait le blond. On a des sacs, nous ? Non, on ne fait pas de manières.
- C'est certain, poursuivit Veyrenc. Car nous, ce bazar, on le fourre tout entier sans faire de manières et en vrac dans nos poches de pantalon, qui gonflent très inélégamment le long de nos cuisses. Très. Remplacez le crayon à maquillage par des préservatifs et le miroir par un couteau suisse et vous y êtes.
Le commissaire posa sa main sur le bras de Veyrenc pour l'inciter au calme.
- Il y a plus urgent, Louis.
- Non mais c'est qui, ce con ? dit Veyrenc. »

« - Des conciles? Dans ton vieux bâtiment, il y a eu des réunions épiscopales ?
- Pourquoi tu me demandes cela ?
- Mais parce qu'un concile, si je ne me trompe pas, c'est une assemblée d'évêques.
- Eh bien c'est le nom de notre grande salle de réunion. Cela vient de l'érudition. Parce que notre problème et notre exploit, à la Brigade, c'est qu'elle abrite un monument d'érudition. Alors il suinte. D'où le concile.
- Mais il est où, ce monument ?
- Dans la tête du commandant Danglard. On compte un certain nombre d'éléments peu ordinaires dans l'équipe.
- Mais qui est ordinaire, Ad ?
- Personne. Néanmoins, je ne pense pas que ces éléments seraient du goût de ton capitaine. Si tu nous rejoins dans l'opération jonctionnement, je compte sur ta discrétion.  Marcus hocha vigoureusement la tête, tandis qu'il lui semblait sentir de nouveau et quinze ans plus tard la poigne d'Adamsberg le hissant de justesse hors du bouillonnement glacé du fleuve.
- Cela va de soi, dit-il. Mais il y a autre chose : je ne suis pas un aigle, Ad. J'ai planté l'enquête sur Alice Verdel, je ne serai pas meilleur avec Florence Belleville.
Adamsberg observa le visage attristé du lieutenant.
- On va le boire, ce coup ? »

« Mais nos mots, Voisenet, ont bien souvent un recto et un verso. »

« Cette solution aurait dû l'apaiser mais à l'inverse, ses pen-sées entrèrent brusquement en rébellion. Non. Il ne croyait pas à l'eau de roche claire et se fichait présentement des explications limpides. Les eaux de l'ovni étaient boueuses et opaques, et c'est dans cette boue qu'il fallait le suivre, au fil de ses folies. Il était aux trousses de cette anguille en or et anguille d'amour et cela seul comptait, sans qu'il puisse désormais s'expliquer pourquoi. N'importe, comme il avait dit à Danglard. »

« - Il est toujours comme cela? demanda Rivière au brigadier Noël. Le commissaire ?
- Toujours comment?
- Je ne sais pas.
- Lui non plus.
- Il ne sait pas ce qu'il cherche ?
- Il sait qu'il cherche.
- Et alors ?
- Alors il laisse filer la ligne.
- Ah bien. Comme un pêcheur, en quelque sorte ? 
- Dans des eaux mouvantes et jusqu'à la vase. Il y a plein de machins dans la vase.
- Et parmi ces machins, il trouvera ?
Noël haussa les épaules.
- Il l'a dit lui-même : « Une unique lueur. » Au loin.
- Ça fait peu.
- Très. »

« - Elles sont toutes comme cela. Il y a un truc qui me chiffonne.
- Quel truc ?
- Je n'en sais rien.
- Tu as tout le temps des trucs qui te chiffonnent. Ça ne te chiffonne pas ?
- Quoi ?
- Ça ne te chiffonne pas d'avoir tout le temps des trucs qui te chiffonnent ?
- J'ai l'habitude. Autre chose. Comment comprends-tu que l'ovni, à présent en phase d'ébullition...
- D'éruption volcanique, même.
- De frénésie.
- D'incandescence.
- Donc comment comprends-tu qu'il se soit abstenu de frapper samedi et dimanche ? Ce sont ses jours de prédilection. Et ça l'était déjà du temps de ton Alice. Sûrement parce que les samedis et dimanches, il ne bosse pas. Ce mec a un boulot, c'est certain.
- Comme tous les braves tueurs organisés à la vie bien rangée. J'aimerais pouvoir en dire autant, je suis encore de service samedi.
- Mais le week-end dernier, incandescence ou pas, rien. Il n'a pas bougé. »

Quatrième de couverture

- Vous avez regardé les photos, Danglard ? De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
- Cela va de soi.
-,Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu'à moi, oui.
- Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
- Mais justement, rien. C'est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
- Aucune idée.
- Faites un effort, nom d'un chien.
- Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d'indifférence.
- Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

Éditions Flammarion,  avril 2026
523 pages 

jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

Il y a de l'amour dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais j'ai été gênée par la tendresse qui transparaît malgré tout, car certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe, et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »
Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit : déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles", et c'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. Sur ce point précis, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages