samedi 10 octobre 2026

L'Aquarium ★★★★★♥ d'Anne Cathrine Bomann

Derrière la vitre

« Une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

Que j'ai aimé ce livre.

Dans L'Aquarium, il y a l'endroit et il y a l'envers. L'endroit, ce sont les beaux tableaux de verre que viennent admirer les visiteurs. L'envers, ce sont les bassins des blessés, les projets non présentables, les finitions cachées « comme à l'arrière d'un tricot ». Vigga, stagiaire un peu perdue, passe de l'un à l'autre. Elle découvre que « toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons », et qu'une belle prison reste une prison.

Elle fait aussi la connaissance de Rosa, la pieuvre, dont le corps change de couleur pendant le sommeil, comme si elle rêvait. Trois cœurs, des bras qui pensent, des yeux derrière lesquels « s'étendaient des paysages à l'infini ». Vigga la regarde. Rosa la regarde aussi. Ce passage est tellement touchant. Ce regard, c'est tout le livre. Reconnaître que l'autre n'est pas là pour notre bon vouloir, qu'il a « ses propres raisons de traverser la vie ».

Mais la vitre n'enferme pas que Rosa. Vigga se cogne à ses propres parois, « les murs qui vivent en moi », et cherche dans le monde ce qu'elle ne trouve pas en elle. Avec Maiken, sa meilleure amie, elle confond longtemps un amour qui retient avec un amour qui laisse libre. Elle voudrait préserver leur complicité, les nuits à parler dans le noir, cette certitude d'être l'une à l'autre alors que Maiken est enceinte. Mais comment aimer sans retenir ? Comment accepter que les liens se transforment sans y voir une perte ?

Anne Cathrine Bomann mêle la précision des observations scientifiques à une poésie très douce. Les passages sur la pieuvre m'ont passionnée, et la fin m'a profondément émue. Le mouvement peut être une bonne chose malgré tout, les liens aussi ont besoin de mouvement. 

Un immense coup de cœur pour les mots de cette autrice, pour ce qu'elle donne à voir et à penser. Un livre qui nous rapproche du vivant, nous ouvre à ce qui nous échappe et nous rappelle que les êtres que nous aimons ne nous appartiennent pas.
« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. »

« J'ai un bourdonnement dans les oreilles, dû à la profondeur ou à la hauteur.
C'est la pression de l'autre côté de la paroi. »
TOMAS TRANSTRÖMER 

« Il arrive que les pieuvres changent de couleur et transforment l'architecture de leur peau pendant qu'elles dorment. Certains scientifiques pensent que ce phénomène est comparable au fait de parler dans son sommeil pour un être humain. Que le corps trahit ainsi un être pendant son sommeil, qu'il joue avec ce qui se déroule à l'intérieur. Que la pieuvre, derrière ses yeux clos, est en plein dans une chasse excitante ou dans une bagarre. Et que les couleurs qui la parcourent offrent aux voyeurs que nous sommes de rêver avec elle.
Je l'ai vu, moi, ce phénomène, j'ai vu les rêves modifier ton corps. Si je parviens à dormir cette nuit, j'espère rêver de toi. »

« Ils ne paient pas pour voir souffrir des animaux, la maladie, la mort et tout ce que personne n'a envie de voir sont donc cachés ici, dans l'envers du décor, tout comme sont cachées les finitions à l'arrière d'un tricot. Ici il y a les bassins remplis d'animaux blessés en observation, des poissons en attente d'un nouvel abri et des projets à moitié terminés, non présentables. Johannes m'a tout montré et - c'est assez incroyable - il n'a pas honte le moins du monde. »

« En effet, même si l'on fait tout notre possible pour obtenir un aquarium qui ressemble à un morceau de fond marin, ou à un bord de lac d'Amazonie, ce n'est jamais rien de plus qu'un bocal carré. Les algues ne peuvent pas pousser dans la mince couche de sable que nous avons mise, les racines ne poussent pas dans le verre. En principe, toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons ici, tout comme le seraient les animaux si nous ne purifiions ni n'oxygénions leur eau ni ne leur donnions des doses adéquates de nourriture. »

« La séparation entre l'envers et l'endroit fonctionne, ce sont vraiment de beaux tableaux, qu'ils ont créés dans les aquariums. Mais une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

« J'écris : La pieuvre vit seule la plupart du temps, en dehors d'un groupe, et, contrairement à l'être humain, elle a développé une intelligence essentiellement asociale.
Son évolution est une histoire de complexité solitaire et idiosyncratique.
Une intelligence essentiellement asociale, cela me rappelle quelqu'un. Ma propre évolution ? Une histoire d'idiosyncrasie solitaire parfois idiote.
Quand on pense que j'ai eu la possibilité de te rencontrer ! Que nous nous sommes séparées il y a six-cent-millions d'années pour finalement nous retrouver ! »

« [...] c'est peut-être aussi simple que cela, on aime les gens qui vous mettent en valeur. Je n'ai jamais été la préférée, ni dans ma famille ni ailleurs. Certainement parce que je n'ai pas cette capacité à faire en sorte que les gens se sentent valorisés. Mais avec Maiken, grâce à la façon dont elle me regarde, je deviens une autre. Du coup, ce qui chez moi semble habituellement froid et distancié devient intéressant. »

« Vous avez dit bec ?
Mais Johannes se contente de sourire de son sourire énigmatique. Rosa est juste sous la surface de l'eau maintenant, elle n'est plus grise mais d'un violet rougeâtre plus sombre. Excitation peut-être, ou curiosité ? Je plisse les yeux et me lance. Puis je tends la main à nouveau.
Rosa reste en position d'attente quelques secondes, puis elle pose le bout d'un de ses bras sur le dos de ma main. C'est mince et élastique, la peau est ferme et presque sèche, complètement différente du corps visqueux d'escargot auquel je m'attendais.
Tu as de la chance, dit Johannes. Trois de ses bras sont enroulés autour de mon poignet maintenant. Elle n'aime pas toujours le goût des gens. »

« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. Qu'elle y existait vraiment et m'étudiait, autant que moi je l'étudiais. »

« Imagine avoir deux tiers de ton cerveau répartis dans tes bras, dit Johannes d'un ton rêveur, et à cet instant j'ai une bouffée d'affection pour lui. En effet, il a raison; imagine pouvoir goûter et sentir avec les mains et saisir une pensée de l'une pendant que l'autre joue avec un coquillage. »

« ELLE EST EN COLÈRE AUJOURD'HUI.

C'est ce que dit Johannes un matin, et je mets du temps à comprendre qu'il parle de la mer. De la mer comme d'une puissance féminine avec sa volonté propre et ses sentiments incontrôlables, maintenant que le vent projette les vagues contre l'Aquarium. Je n'y avais jamais pensé de cette façon. La mer n'avait pas de genre pour moi, pas de sentiments, elle se contentait d'exister, exactement comme les animaux. Une grenouille, une anguille, une perche. Des yeux vides d'expression, des créatures portées par l'instinct sans aucune conscience. Avant, je ne m'imaginais absolu-ment pas que certains portaient des œufs, d'autres de la semence, je n'attachais d'intérêt qu'à leurs couleurs, leur taille, à la limite leur goût quand j'en mangeais. Pareil pour Rosa. Au début, je n'avais aucun langage pour déchiffrer son monde, elle m'apparaissait aussi simple qu'un gribouillis sur un morceau de papier. Mais quelque chose est en train de basculer ; les mouvements monotones des lavettes, des couteaux et de tous les crustacés congelés passent à l'arrière-plan et je me sens à ma place ici, au centre de la respiration bourdonnante de l'Aquarium. Plus j'apprends à connaître les noms des animaux, plus je comprends tout ce que représente une créature comme Rosa, plus ce nouvel univers s'ouvre à moi. »

« Elle porte la belle couleur corail qu'elle a souvent, la cavité de son manteau bouge en rythme et envoie des jets d'eau sale par l'entonnoir qui dépasse comme un petit tuba sous un repli de sa peau. Et d'un seul coup, sans raison, elle change d'apparence. Un rouge plus vif l'envahit et vire ensuite au brun, tout le temps d'une respiration. De lisse comme de la soie, sa peau se rétracte en ce qui ressemble à de la chair de poule, puis se transforme ensuite en une surface noueuse ornée de délicates cornes, puis elle change encore de couleur. Un frémissement la parcourt et dissout la couleur bleuâtre dans son corps jusqu'à ce qu'elle redevienne orange pâle. Les excroissances aussi ont maintenant disparu, le tout a pris moins d'une minute. Les paupières de Rosa semblent fermées à présent, on dirait qu'elle dort. Mais de quoi ai-je été témoin ? »

« Je m'appuie au dos de ma chaise, je sais bien avec qui je suis d'accord. Je suis d'accord avec ceux qui me disent que même si Rosa est privée de liberté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans ses rêves au moins, elle est libre de tournoyer au fond de la mer, tandis que le courant caresse son manteau et que des bancs de poissons coralliens étincelants remplissent le vide des heures d'éveil. »

« Dans les eaux européennes, on utilise une série de différentes méthodes d'abattage des pieuvres, par exemple découper leur cerveau, les cogner, retourner leur manteau et étouffer l'animal en le suspendant dans un sac en filet. Les chercheurs ne recommandent aucune de ces méthodes. En fait, ils ne parviennent pas à trouver une façon de tuer les pieuvres qui soit à la fois humaine et applicable à grande échelle. Ils recommandent la poursuite des recherches.
Être en vie, être capable d'éprouver des sentiments comme l'angoisse et le malaise et voir son corps découpé en morceaux qui vont être jetés dans une casserole d'eau bouillante.
Je ferme le rapport. La plupart d'entre nous refusons ce savoir dès qu'on l'a reçu. Pas si étonnant ?
Es-tu toujours là ? »

« Deux de ses bras dépassent de la grotte comme une plante exotique, ses yeux sont ouverts, mais elle ne bouge pas un seul muscle. Elle ne se donne aucun mal, ni pour moi de ce côté ni pour les futurs visiteurs, qui vont se placer devant son aquarium, lever leurs télé-phones et peut-être même frapper sur la paroi pour lui faire faire son numéro. Et je me rends compte que l'un des aspects les plus horribles commun aux foyers et aux aquariums est qu'ils risquent de nous faire oublier que les autres ne sont pas là pour notre bon vouloir. Qu'ils ont leurs propres raisons de traverser la vie. »

« La réalité de Rosa : survivre dans quelques litres d'eau sans requins, sans courant et sans étendues infinies. Se cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté un monde qu'elle ne comprend pas et auquel elle n'a pas accès.
Ma réalité : survivre dans une ville sans air pur, sans signification, sans étendues infinies. Me cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté quelque chose que je ne comprends pas et à quoi je n'ai pas accès. Me lever tous les matins en cherchant dans le monde ce que je ne possède même pas en moi. »

« Pourquoi trouvons-nous si étonnant que les animaux soient intelligents ? Comment ai-je pu jusqu'à récemment m'imaginer que les animaux de l'Aquarium étaient totalement insignifiants ?
Sur la vidéo, le labre sort de l'image en nageant, mais au lieu de se calmer, mes pensées s'évadent en un fantasme pénible au sujet de la souffrance causée par un hameçon à plusieurs ardillons qui transperce la joue. Je m'imagine être entraînée par l'hameçon et me dépouiller de ma peau pour échapper au pire. Je m'ima-gine être soulevée et arrachée à mon environnement familier, en manque d'air, pour être tout de suite rejetée à l'eau avec une blessure à la joue comme un stigmate que l'eau peut traverser à sa guise, sans jamais comprendre ce qui m'est arrivé. »

« Tu es une meilleure personne que moi, lui disais-je, et en effet, j'étais remplie de mauvaises pensées. Surtout à mon égard, et pour être sincère, à l'égard aussi de beaucoup de ceux avec lesquels nous venions de passer la soirée.
C'est que je ne suis pas aussi dur avec moi-même que toi, me répondait-il en me prenant la main.
Au-dessus de moi se déploie le ciel, c'est une belle journée lumineuse. Je laisse passer un métro de plus. »

« C'est une règle absurde que celle qui nous impose de vivre avec ceux dont on partage le sang par hasard, dit-elle un jour après une scène semblable, alors que toutes les deux nous cueillions des framboises d'un rouge profond dans les buissons du fond du jardin. C'est à toi de choisir ton propre clan.
On aurait cru qu'elle parlait de loups hurlants ou d'oiseaux dans le ciel et je l'ai adorée pour cette phrase. Le goût des baies douces-amères, le dessin des taches de jus sur nos doigts.
Si je devais désigner mon clan aujourd'hui et si j'avais le choix, je prendrais Maiken et Grand-mère. »

« Ce n'est que des années plus tard que je l'ai compris : le sentiment de distance n'a rien à voir avec les lois de la physique, la faute en est aux murs qui vivent en moi. »

« Dehors, le jour se lève, un étau de fatigue m'enserre le front. Pourtant je continue. Ce n'est plus si loin.
Même si personne ne sait avec exactitude ce qu'est la conscience, nous, les êtres humains, avons longtemps pensé que nous étions les seules créatures sur terre à en posséder une. L'expérience d'être un sujet agissant et pensant, la capacité à appréhender en une seule image les impressions venant de nous et de notre environnement et d'y réfléchir. Une sorte de niveau d'être supérieur.
Puis est venue l'idée que certains animaux pourraient partager cette expérience. Le chimpanzé par exemple, et que dire du chien et du dauphin ? Des cochons et des corbeaux ? Comment déterminer si un être avec lequel on ne communique pas possède une conscience ?
Un bon point de départ de réflexion est la vie émotionnelle et une forme d'intelligence. Aujourd'hui, on sait que la pieuvre a très vraisemblablement des expériences de douleur et de mal-être. Qu'elle trouve sa route dans des labyrinthes, qu'elle ouvre des récipients fermés contenant de la nourriture et qu'avec le temps elle va de plus en plus vite pour résoudre le même type de tâches. Les pieuvres en captivité préfèrent certains soigneurs à d'autres et leur comportement en découle. Quoi de plus ? La pieuvre ressent-elle quelque chose qui ressemble à du discernement ou à de la satisfaction quand elle s'occupe de ses œufs, a-t-elle peur de mourir quand un requin la prend en chasse en mer? Es-tu quelqu'un ? En te regardant, je n'en ai aucun doute.
Personne ne sait vraiment ce qu'est la conscience, mais nous en avons l'expérience. Un regard personnel, une manière d'être nous. Un point de vue. Comment se représenter l'éventualité d'une conscience chez un être dont nous ne partageons ni la structure du cerveau ni la forme du corps ?
Mais moi, je te sens et je te sens me sentir. Je sais que nous avons connu des expériences communes: toi qui montes à la surface du bassin et enroules tes bras autour des miens. Moi qui m'ouvre à toi.
Il y a les choses telles qu'elles sont : l'eau, le crabe, mon visage. Et puis il y a la façon dont les choses se manifestent à nous. L'eau pour moi : un élément étranger, le sel, qui pique les yeux, la sensation de mouillé. La pesanteur de s'y mouvoir, l'impossibilité d'y respirer. »

« Je cherche le mot amitié sur Google et trouve une vidéo sur YouTube. Elle parle des personnes avec lesquelles nous passons notre temps au cours de notre vie. D'abord la famille, bien sûr, puis les amis, des relations passionnantes que nous avons choisies nous-mêmes. Puis les collègues, le ou la partenaire, les enfants; les membres de sa famille d'origine deviennent des gens que l'on voit à de grandes occasions et des gens qui nous aident pour les enfants, contrairement aux amis qu'il faut caser dans le planning: quelques heures au jardin, une petite sortie au café puis passent des semaines, des mois d'ici la fois suivante. Se rencontrer pour échanger sur la vie qui se passe ailleurs. Puis dans un bouquet final, toutes les courbes colorées qui tombent comme des miroirs inversés, du temps qui ne fait que s'élever de plus en plus vers la mort : le temps passé avec nous-mêmes. »

« Dans cette image de moi en train de ramasser les dépouilles provenant des personnes les plus importantes de ma vie, quelque chose me frappe. La façon dont on se persuade aussi facilement que l'on est la personne qui aime le plus parce que l'on est la personne qui en fait trop. La façon dont j'ai pu tant de fois confondre un comportement défaillant avec un amour défaillant, alors qu'en réalité il l'était peut-être surtout chez moi. »

« Certains jours l'Aquarium est un miroir. Le homard, dans son cercueil, la tête détournée et les pinces si lourdes qu'il est impossible de les soulever, Rosa, dans sa cage de verre, son attitude solitaire, des parties de son corps pressées contre quelque chose, en attente. J'en apprends de plus en plus sur elle. Que c'est une prédatrice. Qu'elle est curieuse et intelligente, qu'elle aime jouer et s'accrocher à moi quand elle en a l'occаsion et que ses trois cœurs battent à un rythme particulier. Pourtant, je me souviendrai d'elle comme : seule, calme, de l'autre côté de la paroi de verre. Parce que c'est ainsi qu'elle me ressemble le plus. »

« En vérité je suis assise à cette table pour en lire plus sur tes œufs, en vérité je suis ici pour trouver une solution si elle existe, mais je suis obligée de m'en approcher avec précaution. Ton corps extraordinaire.
Je regarde donc une vidéo du cerveau de la pieuvre, replié autour de l'œsophage, de son bec qui ressemble à celui du perroquet avec une mandibule inférieure acérée comme un rasoir. Derrière le bec, sur la langue, se trouve une rangée de dents minuscules dont la pieuvre se sert pour creuser des trous dans la coquille de ses proies afin d'y injecter son venin paralysant.
Tu es une prédatrice hautement spécialisée, je lis : La pieuvre par des mouvements vibratoires de l'arrière de son corps injecte une sécrétion empoisonnée dans la cavité branchiale de sa proie. Pour récapituler: des bras pensants, un bec cornu, des mâchoires puissantes, une langue râpeuse, du venin. Trois cœurs. Un cerveau qui s'étend comme du lierre à travers le corps.
Ton sang est bleu vert parce que tu utilises l'hémocyanine pour stocker ton oxygène, tu utilises le cuivre là où j'utilise le fer. Du sang bleu. Je pense aux petites capsules de cyanure glissées sous la langue pendant la guerre, je pense à la mort bleue. »

« Ne t'attends pas à ce qu'elle reprenne contact.
Je me redresse, Johannes est apparemment venu en avance lui aussi.
Là-bas non plus, ce n'est pas donné à tout le monde de trouver un partenaire. Il fait un signe de tête vers la mer. Il ne faut donc pas avoir de la peine pour elle. Pondre les œufs et en prendre bien soin, c'est la chose la plus naturelle qu'elle puisse faire.
Je comprends qu'il essaie de m'aider et je vois bien ce qu'il y a d'absurde à être si bouleversée par un simple animal. Il y a des souffrances bien pires, je n'ai qu'à regarder autour de moi, je le sais. Mais cela ne change rien au fait qu'un être que j'ai appris à aimer va bientôt mourir de faim sous mes yeux. Rosa est en train d'exécuter sa dernière performance dans une cage de verre, et c'est un crève-cœur qu'elle fasse ainsi sa sortie. Ma belle et sage amie ne comprend ni la farce qu'est devenue sa vie ni sa propre illusion personnelle : qu'elle va passer les jours qui lui restent à soigner des dépouilles vides comme si c'était une question de vie ou de mort. »

« CELA NE SERT À RIEN de ressasser, tout le monde le sait. On ne peut pas revenir en arrière. Et encore : si seulement je n'avais pas eu ce poste à l'Aquarium. Si seulement Maiken n'était pas allée à cette fête il y a deux ans, là où Daniel était barman, si seulement j'avais été du genre à dire oui au lieu de non, elle ne serait peut-être jamais rentrée avec lui cette nuit-là. Si seulement ma grand-mère n'était pas morte ou si Kasper n'était pas parti. Si seulement je m'étais sentie un peu plus à l'aise en ce monde depuis le début.
Il n'y a évidemment aucun lien de cause à effet entre ces événements, je le sais, mais pour l'instant, c'est ce que je ressens. Comme si un enchaînement de malheurs m'avait amenée jusqu'ici, et que, pendant ce temps, si je m'étais une seule fois surprise moi-même ou avais été un peu meilleure, je n'en serais pas là aujourd'hui. »

« ELLES SONT LÀ DANS LE LIT. Maiken, calée par deux oreillers dans le dos, et Bodil sur son sein, incroyablement petite et si neuve. Je m'assois sur le bord du lit et serre précautionneusement la main de Maiken. Tout ce que nous avons vécu ensemble s'accumule en un nœud tendre dans la gorge et je ne peux m'empêcher de penser combien ces six derniers mois auraient pu être plus faciles sans toute cette eau qui s'est soudain infiltrée dans ma vie. Qui ne connaît le rêve de pouvoir tout conserver en un seul moment parfait, à la plage, dans la cuisine en faisant la vaisselle, rien qu'elle et moi ? Mais malgré tout, je me souviens aussi de ce que Johannes m'a appris sur le courant : combien l'eau devient souillée et pauvre en oxygène, ce qui rend la vie impossible.
Que le mouvement peut être une bonne chose malgré tout. Alors, de ce mouvement que je connais si bien, le visage marqué par la fatigue et par ce qui ressemble au bonheur, Maiken me tend son enfant pour que je la prenne. »

Quatrième de couverture

Vigga est une jeune femme introvertie qui souhaite que son monde ne change jamais. La seule chose qui l'intéresse est d'être auprès de sa meilleure amie, Maiken. Or, leur complicité repose sur un délicat équilibre. Quand Maiken tombe enceinte, Vigga panique à l'idée de perdre son unique amie. Elle qui vogue de contrat précaire en période de chômage vient de débuter comme stagiaire à l'Océan, l'aquarium public où elle rencontre Rosa, une pieuvre exceptionnelle qui va remuer sa vie. Rosa a la capacité de changer de cou-leur en dormant, n'a pas de squelette, ses bras peuvent se mouvoir de façon autonome, même s'allonger du double de leur longueur, et surtout, elle possède une très grande intelligence essentiellement asociale. Vigga a enfin déniché son alter ego et se lance à corps perdu, « une aiguille de boussole plantée dans la poitrine », dans cette relation interespèces qui la pousse à s'interroger sur son identité profonde et sa perception du monde. Mais elle devra aussi apprendre que tout ce qui vit doit mourir.

Éditions La Peuplade, novembre 2025
289 pages
Traduit du danois par Christine Berlioz et L'aile Flinck Thullesen 

vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

samedi 3 octobre 2026

Les évadés du convoi 53 ★★★★★ de Benjamin Fogel

Comment concevoir l'inconcevable ?

Certainement la question qui m'a accompagnée tout au long de ma lecture des Évadés du convoi 53.

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. Plus d'un millier de Juifs sont emmenés vers Sobibór. Treize d'entre eux vont tenter de s'évader.

Mais avant cette évasion, Benjamin Fogel nous raconte l'« avant ». Celui où l'on ne sait pas encore. Celui où l'on cherche à comprendre ce qui arrive, où l'on veut croire que tout finira par s'arranger.

Paul se pense français avant d'être juif. Sa famille est française. Elle a toujours vécu en France, travaillé, aimé, chanté, ri.

Alors pourquoi seraient-ils en danger ?

On voudrait pouvoir leur dire ce que l'on sait, nous, lecteurs. Leur dire de partir. De fuir. De ne pas croire. Mais eux avancent dans cette histoire avec leurs propres repères, leurs espoirs, leurs incompréhensions.

Et c'est terrifiant.

À Drancy, l'absurde devient quotidien. Les règles sont arbitraires. Les hommes disparaissent. On ne sait pas pourquoi certains sont épargnés, pourquoi d'autres sont emmenés. On s'accroche aux rumeurs, aux nouvelles venues de l'extérieur, à un geste, une parole, un espoir, même minuscule.

Et malgré tout, on continue à vivre.

On parle des repas du shabbat, des carpes farcies qui nageaient encore dans la baignoire familiale, des boulettes de pain azyme plongées dans le bouillon.

On chante.

On rit parfois.

On s'entraide.

La musique devient un lien. Une façon de rester ensemble, de rester humain.

Alors qu'on cherche à les réduire à une catégorie, à leur retirer leur identité, leur liberté, leur dignité, ils continuent à être des fils, des frères, des pères, des amis. Des hommes avec leurs défauts, leurs contradictions, leurs désirs, leurs peurs.

Pas des héros.

Des hommes qui essaient de survivre.

D'ailleurs, revenons à cette évasion.

Treize hommes qui tentent le tout pour le tout.

Treize hommes qui refusent de se laisser conduire vers une mort qu'ils ne peuvent encore pleinement imaginer.

Benjamin Fogel ne fait pas de leur courage une légende. La peur est là. Le doute aussi. Et parfois même la culpabilité de celui qui s'échappe quand d'autres restent derrière lui.

Car survivre, c'est aussi vivre avec ceux que l'on n'a pas pu sauver.

Et au milieu de cette histoire terrible, j'ai ressenti comme un souffle, une reconnexion à ce qui devrait être une de nos principales préoccupations : la nature.

La neige. Le silence. La beauté presque intacte d'un paysage.

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse » rendent alors d'autant plus absurde la situation.
« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau.

Il espère qu'il va neiger à nouveau. »
Ce passage ....

Comment le monde peut-il être si beau lorsque les hommes sont capables d'une telle haine ?

Mais quelle contradiction impossible entre la beauté du vivant et la folie meurtrière des hommes !

Vient ensuite l'après.

Parce que survivre ne signifie pas que tout est fini.

Le corps garde les traces. Les souvenirs aussi. Certaines blessures ne se referment jamais complètement.

Cette histoire est celle du grand-père de Benjamin Fogel. En la racontant, il transmet une mémoire familiale, mais il nous la confie aussi.

Et ces mots de Paul, des années après sa déportation semblent résumer ce que cette lecture laisse derrière elle :

« Les hommes sont des hommes. »

Après tout ce qu'il a vécu, cette phrase toute simple m'a bouleversée.

Parce qu'elle dit l'essentiel.

Parce qu'elle nous rappelle aussi combien vite nous pouvons oublier.

L'Histoire.

Ce qu'elle nous a appris.

Ce que la haine, le racisme, l'antisémitisme et la déshumanisation peuvent produire lorsque l'on cesse de voir l'autre comme un être humain.

Une lecture poignante, nécessaire.

Pour ne pas oublier.

Pour transmettre.

Et peut-être, surtout, pour rester vigilants.

« Pour mon père, Bernard, et sa sœur, Hélène.

Pour ma fille, Judith.

À la mémoire de Paul Fogel, Robert Fogel, Sylvain Kaufmann, Hugues Steiner, Jacob Reymann, Léon Foucksman, Bernard Rozenberg, Sacha Benno Breslerman, Pierre-Jacques Braunschweig, Gilbert Koffmann, Angelino Schwarzwald, Jean Kotz et Josek Goldberg. »

« L'héroïsme est une valeur surcotée de nos jours. On devient militaire pour défendre son pays, pas pour se suicider collectivement. Ça m'aurait fait une belle jambe de crever là-bas pour que les boches marchent quand même sur Paris. »

« Robert liste les mets qu'il aimerait avaler au lendemain de la guerre. Plus que la liberté perdue, c'est la nostalgie des plats servis lors des shabbats en famille des raviolis au bœuf noyés dans la sauce, des boulettes de farine de pain azyme plongées dans le bouillon, et des carpes farcies, qui s'agitaient dans la baignoire avant d'être assommées et cuisinées par les tantes de Paul - qui les amène à parler de l'ancien temps. Chez les Fogel, faire le shabbat a toujours été un rite culturel, une occasion de manger, chanter et rire ensemble, sans s'inquiéter de l'heure qui tourne. Armand, tout comme Hélène et sa fratrie - ses trois sœurs et ses deux frères, Albert et Léon, ne vénère pas Dieu. La religion est une lubie d'Israël Schneidermann, le père d'Hélène. Originaire de Varsovie, en Pologne, il a immigré en France avec ses six enfants, en 1892, après une étape en Angleterre, vite quittée à cause des obligations militaires imposées aux citoyens et de la difficulté d'y vivre pleinement sa judéité. Pour faire plaisir à leur grand-père, Robert et Paul ont appris l'hébreu et fait leur bar-mitsva. Mais aussitôt lu le passage de la Torah sélectionné par Israël, ils ont tout oublié du langage rituel de leurs aïeux. Pour les Fogel, être juif signifie moins croire en une entité supérieure qu'aux vertus des bons moments en famille. Israël, trop âgé pour faire sa loi, n'impose plus aucune pratique religieuse. »

« Robert entonne Shalom aleichem de sa voix d'opéra, bientôt soutenue par celle de leur père. Le visage fatigué d'Israël se détend. Hélène et lui battent la mesure. Face à la bonne humeur générale, Paul se demande à quel point ses proches font semblant. Sous leur air guilleret, ils sont peut-être dévorés par une terreur qu'ils préfèrent taire. À l'instar de ses parents, Paul répète à l'envi ne pas être en danger. Il est français. Et les Français ne seront pas envoyés en Allemagne. Il est un citoyen à part entière. Sa famille a déjà prouvé sa loyauté à la France: au quotidien et au combat. C'est en confiance qu'Armand les a poussés à s'inscrire sur les registres spéciaux et à faire tamponner leurs papiers du mot « Juif », un tampon à l'encre rouge, de 1,5 centi-mètre de large sur 3,5 de long. Robert, lui aussi, en est convaincu: tous les Juifs de Paris qui devaient être déportés ont été arrêtés l'été dernier, lors de la rafle du vélodrome d'Hiver. Mais ne se voilent-ils pas collectivement la face ? La publication des ordonnances successives ne laisse pas place au doute. On les a humiliés, rabaissés, traités comme des moins-que-rien. L'impensable s'est déjà produit.

Paul trouverait injuste qu'on le mette en prison parce qu'il est juif, lui qui se fiche bien de la religion, et qui se sent moins juif que tout. Paul est français avant d'être juif. Paul est parisien avant d'être juif. Paul est même menui-sier avant d'être juif. S'il devait définir son identité, sa judéité n'arriverait pas dans les dix premières caractéristiques citées. Pour autant, la certitude d'être dans son bon droit ne dissipe pas ses angoisses nocturnes et les mau-vais pressentiments associés. Il sait qu'il fuit la vie et que celle-ci ne tardera pas à le rattraper. Il aurait dû reprendre son poste à la menuiserie, plutôt que de traînasser dans sa chambre. Il devra payer, non pour sa judéité, mais pour sa paresse. En faire le moins possible est une préoccupation constante chez lui.

Bien qu'il ne s'épanche pas, de peur de voir ses inquié-tudes partagées, la hantise de l'arrestation le ronge. Chaque nuit, Paul se réveille en sueur. Ses cauchemars sont quotidiens. Les Allemands viennent le chercher par la peau des fesses pour le remettre au boulot. Ou bien ils s'en prennent à Robert. Cette frousse lancinante lui fait regretter le manque d'initiative de ses parents. Lui et son frère ont insisté à de multiples reprises pour que la famille quitte Paris, mais chaque fois Armand a haussé les épaules et répondu : « C'est bon pour les bourgeois ça. Nous n'avons ni les moyens ni le réseau nécessaires pour tout abandonner. » Rester à Paris est un mauvais calcul. Ils devraient fuir en zone libre. Coûte que coûte. »

« Une des nombreuses absurdités qu'Hugues ne s'explique pas. Neuf mois qu'il est à Drancy et il ne comprend toujours rien au fonctionnement du camp. Successivement mouroir, camp d'internement et camp de transit parfois les trois en même temps, Drancy est une aberration qui met en échec la pensée humaine. On ne peut pas s'y déplacer sans risquer à tout moment d'at-tirer l'attention d'un policier mal intentionné, investi des pleins pouvoirs. Le moindre geste, aussi inoffensif soit-il, la moindre parole peuvent engendrer une punition, voire être passibles du mitard. Un sourire à un ami, et un coup peut s'abattre sur vous. La liste exhaustive des interdictions n'est affichée nulle part. Chaque policier peut inventer et modifier celle-ci selon son bon vouloir. Il n'y a pas de règlement officiel, mais s'il existait, l'inhumanité en serait l'un des principes fondateurs. »

« Un gus, ancien assistant d'un avocat aryen, lequel n'avait rien pu faire pour le sauver, lui a dévoilé la stratégie des Allemands: hiérarchiser les Juifs pour mieux les diviser, conférant à certains le rôle d'encadrant ou de sous-encadrant, octroyant privilèges et protection temporaire à d'autres, obligés de fermer les yeux pour ne pas perdre leur statut, quand ceux placés arbitrairement en bas de l'échelle subissaient les coups et la brutalité des gendarmes. Hugues a compris qu'il faisait partie des cibles. Des moins-que-rien. Il fallait qu'il quitte cet endroit. »

« Survivre ou mourir n'était à Drancy qu'une question de chance. Sylvain, comme les autres, devait composer avec la difficulté de voir disparaître ses amis et ses connaissances. On croisait des gens dans la cour, dans la queue pour les latrines, on échangeait quelques mots à voix basse. On partageait espérance et douleur, et un jour on réalisait qu'ils n'étaient plus là, mais partis pour cet ailleurs sur lequel on entendait les pires rumeurs. »

« Malgré l'hostilité du lieu, les internés se démenaient pour refaire société. Hugues n'avait pas d'éducation religieuse et n'avait jamais fait grand cas de sa judéité. Auparavant, il vivait au 242 rue du Faubourg-Saint-Antoine, chez son père et sa belle-mère, Manou, aryenne et non juive, dans une ambiance où chacun laissait ses croyances de côté - il voyait sa mère principalement pen-dant les vacances. Il ne savait pas qu'il existait un état d'esprit juif, une manière juive d'habiter le monde. En dépit de la haine endurée, il était désormais fier d'être juif. Même s'il ne comprenait pas bien la nature de cette identité, il avait la conviction d'appartenir à un peuple. »

« Ce sera bientôt l'instant de vérité. Depuis la fenêtre, Hugues observe les maisons des bons Français, qui se comportent comme si de rien n'était. S'il les avait en face de lui, il insulterait ces enfoirés qui jouissent de la vie sans se préoccuper de ceux qui crèvent à quelques mètres de leur meublé. Il va se coucher, avec sa terrible boule au ventre pour seule compagnie. La présence du couteau, caché sous son oreiller, lui fait fantasmer des actes héroïques, qu'il doute d'être capable de réaliser.
Les jours suivants, Hugues reste dans l'expectative, tan-dis que Sylvain se démène pour leur éviter d'être inscrits sur la liste. Seul motif de réjouissance pour Hugues : son père, Charles, n'a toujours pas été transféré à Drancy. Avec un peu de chance, il passera entre les mailles du filet.
Le 28 février 1943, quand un car dépose les derniers Juifs arrêtés, Hugues et Sylvain n'ont pas encore été déportés. Hugues regarde ces gens qui rejoignent Drancy, sans savoir qu'ils n'y resteront que quelques jours, le temps de se voir attribuer une place dans un convoi. Parmi eux, Paul et Robert Fogel, accompagnés de leurs parents. »

« Les rumeurs contradictoires avaient même pour effet d'adoucir la réalité. Drancy est bien le plus grand ghetto de France. 
Les premiers jours, elle essaye de se raisonner. On ne laisse pas les innocents en prison. Aucun pays ne tolérerait ça, y compris en temps de guerre. Tout s'arrangera une fois l'absence de délit et leur nationalité française prouvées. Malgré cette évidence, elle ne peut pas s'empêcher de pleurer. Elle a entendu un homme dire à un médecin juif arrivé après eux que Drancy est l'anti-chambre de la mort. Depuis, elle souhaite à la fois fuir loin de cet endroit et y rester pour ne pas connaître la prochaine étape. Au moins peut-elle se réjouir de ne pas avoir été séparée d'Armand et de ses enfants, contrairement à leur voisin de lit, marié religieusement, sans régularisation civile, qui a été placé dans un bloc différent de celui de sa femme. »

« La musique reste le ciment des âmes juives [...]. »

« Hélène ne peut pas rester silencieuse face à l'injustice. Elle doit rencontrer les dirigeants du camp, leur expliquer leur innocence. Les policiers ont dit que Robert côtoyait des non-juifs au travail. Mais si c'est arrivé, c'était forcément contre sa volonté. Elle doit plaider leur cause. Elle a entendu parler d'un chef d'escalier qui aide les gens. Sylvain Kaufmann, c'est ainsi qu'il s'appelle. Il aurait réussi à faire libérer un type en disant que sa mère n'était pas juive, que son père n'était pas son père, qu'il était l'enfant de l'amant, un Allemand reparti dans son pays après la Première Guerre mondiale. Les autorités l'ont cru et l'homme a été remis en liberté. Il se trouve que ce Sylvain Kaufmann aime écouter Robert chanter. La musique reste le ciment des âmes juives, et elle l'a vu assister religieuse-ment à une prestation de son fils. Sylvain pourra peut-être les aider à prouver leur probité. Ou mieux, à leur obtenir un « certificat de non-appartenance à la race juive ». Ce serait mérité, tant Hélène, malgré les remontrances de son père, n'a jamais prié Dieu. »

« Depuis son arrivée à Drancy, Robert fuit ses parents. Le désespoir gangrène sa mère, tandis que son père minimise la gravité de la situation pour la rassurer. Il ne leur en veut pas. Ils réagissent comme ils peuvent, abasourdis par les événements. Ce qui rend à Robert leur présence insupportable, c'est d'être à l'origine de leur malheur. Dans les larmes d'Hélène, il voit sa faute. Dans l'attitude prévenante d'Armand, il débusque sa lâcheté. Sa famille le savait frivole, enclin à s'amouracher de la première jolie fille venue, mais jamais ils ne l'auraient imaginé privé de bon sens. Il a été incapable de contenir sa concupiscence. De retenir un temps ses élans. Il était même sincèrement tombé amoureux de Lucie et de Charlotte. Il lui a été impossible de choisir. L'idée d'abandonner l'une pour l'autre le plongeait dans un mal-être qu'il a préféré enfouir sous une conduite volage. Il voulait l'une et l'autre, quitte à mentir. Quitte à blesser. Quitte à tout perdre. »

« Il s'est cru au-dessus des lois, confiant dans sa jeunesse, sûr que la chance lui sourirait, parce qu'il était un gars malin, talentueux et débrouillard. Il n'a pas écouté son père. Il portait négligemment l'étoile jaune, se comportait à l'hôpital comme un citoyen lambda ce qu'il était persuadé d'être. Et, par-dessus tout, à l'heure où les bons Français patriotes dénonçaient les Juifs sans le moindre état d'âme, il a trahi une jeune catholique sensible, persuadée que, les combats finis, Robert deviendrait son époux; une ardeur qu'il n'a jamais temporisée et dont il s'est enivré, fier de la passion qu'il suscitait dans le cœur de Lucie, sans s'inquiéter des ravages que causeraient ses tromperies si elles venaient à être révélées. »

« Malgré ses mauvais pressentiments, Robert s'efforce de rester du côté des optimistes, convaincus que les Juifs sont bien traités à Pitchipoï, parce qu'on les laisse emporter leurs bagages ; parce qu'on leur échange leur argent contre des reçus, qu'ils pourront une fois arrivés à destination convertir en monnaie locale ; parce que des cartes postales, vantant des conditions de vie décentes, ont été envoyées par des déportés depuis la Pologne. « S'il s'agissait d'en finir avec les Juifs, les Allemands ne se donneraient pas autant de mal pour brouiller les pistes, lui dit un gars. Ma main à couper qu'il fait bon vivre dans les camps de travail germaniques, comparé à Drancy. » Robert acquiesce, mais à l'intérieur de lui ses entrailles sont en charpie. Il n'est pas dupe de l'autopersuasion à l'œuvre. »

« - C'est mieux que rien, déclare Sylvain en s'emparant des outils de fortune. Je savais que je pouvais compter sur toi.
- Je ne comprends pas comment tu fais, Sylvain.
- Pour faire quoi ?
- Pour rester optimiste.
- Je ne suis pas optimiste, rétorque Sylvain. Je n'ai pas cette naïveté. Mais je refuse de mourir. C'est difficile de le percevoir en ces temps sombres, mais Dieu est avec nous !
- Et il y a des raisons de se réjouir.
- Je ne vois pas lesquelles.
- Tu te souviens des sœurs Rosenberg ?
- Paulette et Sophie.
- Avant mon départ pour Beaune-la-Rolande, j'ai reçu une carte de Sophie. Elle et sa sœur vont bien. Elles pensent à nous. Sophie me donne aussi des nouvelles du rabbin Élie Bloch, dont je t'avais parlé. Il ne baisse pas les bras et continue la lutte. »

« Sur le quai, les corps compressés les uns contre les autres n'arrivent plus à masquer leur odeur de peur, amplifiée par le passage de flambeau des vaincus aux vainqueurs. Une transpiration âcre, qui humidifie des vêtements déjà sales. Classés et orientés par les Allemands, mais déclassés et désorientés par les événements, les internés se serrent, se collent, se soutiennent. Les familles se cherchent, se retrouvent, avant d'être à nouveau séparées. Les coins des valises cognent les genoux et les cuisses, chacun faisant son possible pour se faufiler avec ses bagages, ultime rempart avant la déshumanisation, et protéger ses dernières possessions matérielles, après la vérification et le tri réalisés par les chefs de groupe au moment du départ. « Tant qu'ils nous laissent nos affaires, il y a de l'espoir », pense Robert. L'espoir de ne pas vivre dans le dénuement le plus total. De ne pas être réduit au rang d'animal dont on exploite les ressources avant l'abattage. Un espoir si mince qu'il ne peut influer sur sa décision de s'évader. Un espoir qui n'est pas un moindre mal, mais une moindre mort. Une mort repoussée. Une mort vers laquelle ses parents, Armand et Hélène, se dirigent sans la moindre chance d'en dévier. À ce compte, foutu pour foutu, Robert devrait convaincre son père de s'enfuir avec eux. Mais ce serait officialiser qu'Hélène est une morte en sursis, qu'ils doivent abandonner à son sort. Une pensée qu'il ne peut concevoir. Et encore moins formuler. »

« Leur projet d'évasion est voué à l'échec. Ils ne pourront jamais percer cette coque. Ils vont devoir s'entasser dans ces voitures sinistres, dénuées en apparence d'ouvertures laissant passer la lumière. Sur la façade du convoi, on peut lire « hommes : 40 / chevaux en long : 8 ».
- Tu crois que l'inscription date d'avant la guerre ou que ce sont les Allemands qui l'ont ajoutée ? demande Paul à son frère.
- Transporter des Juifs dans des wagons de marchandises ? Il n'y a que les nazis pour avoir de telles idées.
- J'ai un oncle qui travaillait au chemin de fer, intervient Jacob Reymann, qui faisait partie de la chambrée de Sylvain Kaufmann. Ces trains-là ont toujours transporté des hommes sur de courtes distances, pour des questions pratiques. Le problème, ce n'est pas de savoir si ces wagons sont faits pour accueillir des gens, mais combien ils peuvent en contenir. Regardez combien nous sommes... On ne va jamais tous rentrer.
Ils vont nous parquer comme des animaux. »

« Ils sont 13 forcenés prêts à s'évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. « Comment savoir, songe Paul, qui ne veut penser à rien, et seulement se laisser porter par l'espoir. »

« Il est à l'abri. Le voilà soulagé. Mais soulagé de quoi ? D'être en vie ? Perdu en territoire ennemi, le visage en sang, alors qu'un millier de Juifs, avec qui il a partagé peines et souffrances, se dirigent vers une mort quasi certaine ? Soulagé que les nazis s'emparent du monde, et que son peuple s'apprête à disparaître de la surface de la Terre ? Une bouffée de colère le traverse. Sylvain refuse cette injustice. Il connaît son Dieu. Une telle cruauté ne pourra pas triompher longtemps. Il doit se focaliser sur sa survie et celle de ses camarades. Mais une inquiétude le saisit. Hugues, Paul et Robert auraient-ils pu être happés comme lui par le train, et ne pas s'en tirer ? Ou repérés par un garde ? Non, ils vont arriver d'une minute à l'autre. Eux aussi ont dû encaisser le choc, puis s'éloigner des voies. Sylvain plonge son regard dans la nuit, espérant y distinguer les silhouettes de ses amis venus le rejoindre. »

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau. 
Il espère qu'il va neiger à nouveau. »

« Le jeune homme est manchot. « C'est de naissance », lui dit Paul, traduisant en simultané les paroles de Johanna. Un bras manquant ne fait pas de Hans un poids pour la société, mais l'a prémuni d'une carrière dans la Wehrmacht. C'est un tel soulagement de le savoir diminué. « Il est comme nous », pense Pierre-Jacques, et cette idée lui fend le cœur, car il réalise en la formulant que c'est ainsi que le monde considère désormais les Juifs des êtres diminués, des invalides qui ne cochent pas les cases. En réalité, Hans n'est pas diminué. Il ne correspond simplement pas aux fantasmes mythologiques des nazis. En cela, Hans est un allié des Juifs, des Tsiganes, des communistes, des homosexuels et des vagabonds. »

« Face au ridicule de la situation, Gilbert Koffmann voudrait se laisser aller, glousser lui aussi un bon coup. Car la mort ne tardera pas à arriver, et c'est peut-être sa dernière occasion de rigoler. Il aime ça, rire. Et manger. Et boire. Et faire l'amour. Et tout ça va disparaître, emporté par une balle qui lui transpercera le cœur.
Le rire ne vient pas. Il est bloqué quelque part dans ses entrailles. La seule chose qui vient, c'est une terrible envie de pisser, la vessie comprimée par la peur.
L'un des agents braille des mots en allemand. Gilbert ne comprend pas ce qu'il dit, mais ça doit ressembler à  « Mettez-moi ces charlots au trou ! » »

« Il fallait de sacrées tripes pour tuer des centaines de personnes par jour, en appuyant soi-même sur la détente ou en prononçant les ordres sans ciller. Il ne fallait ni fléchir ni blêmir. Ne pas laisser le doute s'immiscer, maîtriser les haut-le-cœur, contrecarrer les émotions qui nuisent à la haine. Préserver son autorité. Justifier sa place par sa constance et son imperturbabilité. Si personne ne s'était aperçu de rien, Heinz Hellenbroich le savait en son for intérieur : il n'avait pas été à la hauteur. Ne pas considérer les Juifs comme des êtres humains ne changeait rien à l'affaire. Tuer quotidiennement des centaines d'animaux lui aurait provoqué les mêmes douleurs au ventre, les mêmes pico-tements colorés sur les joues. Il n'était pas l'homme qu'il croyait être. »

« Il espérait que la suite de son existence adoucirait la douleur. La Shoah s'exprimait chez lui à travers ses stigmates. Paul avait des crises d'épilepsie post-traumatiques, consécutives aux coups sur la tête reçus dans les camps. Il prenait des barbituriques pour contrôler les convulsions. Il mentionnait la déportation comme la cause de sa condition, sans s'appesantir. Il se concentrait sur le présent, dans l'espoir de s'inventer un futur, ignorant combien ces deux années dans les camps avaient irrévocablement modifié sa personnalité. »

« « Si vous aviez un message à leur transmettre, qu'est-ce que vous leur diriez ? » ajoute Jacky Assoun. « Je dirais que l'antisémitisme primaire, comme il l'a été en Allemagne, c'est la pire des choses, répond Paul. Non seulement l'antisémitisme, mais le racisme. C'est la même chose. Parce qu'avec tout ce qu'il se passe actuellement dans le monde... Les uns contre les autres, parce que celui-ci est musulman, celui-ci est catholique, celui-ci est orthodoxe... Et les bagarres qui s'en suivent ! C'est affreux. Je considère ça comme du racisme, encore que le mot racisme... La race, ça n'existe pas. Les hommes sont des hommes. »
Cette réponse, Paul l'a formulée il y a trente ans. C'est une phrase spontanée, qu'il n'avait pas préparée, et qu'il a prononcée après un entretien éprouvant durant lequel il a raconté sa déportation, de son arrestation au décès de son frère. Ce n'est pas la réponse d'un politique, d'un philosophe ou d'un intellectuel ayant consacré sa vie au monde des idées. On ne formulerait plus les choses ainsi, mais cela reste les mots de mon grand-père. Et après tout ce qu'il a vécu, on peut y trouver une forme de vérité. Non pas l'espoir que plus jamais de telles atrocités ne se reproduiront, mais l'effarement de constater qu'elles se perpétuent. »

« « Cher Sylvain, je ne saurais jamais de quelle façon compenser ce que je te dois, c'est-à-dire tout. Tu sais donc que d'être parmi les survivants nous rapproche encore plus l'un de l'autre et pour cela encore merci. Je t'embrasse fraternellement. Ton obligé. Paul Fogel »

Quatrième de couverture

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. À son bord, plus de mille Juifs déportés vers le camp d'extermination de Sobibór, en Pologne. Treize d'entre eux vont tenter le tout pour le tout afin d'échapper à la mort. Ce roman haletant raconte leur incroyable évasion.

Les évadés du convoi 53 retrace une histoire vraie, celle de Paul Fogel, le grand-père de l'auteur, et de ses compagnons d'infortune. Une histoire de survie au cœur de l'Allemagne nazie, où la force du collectif apparaît comme le dernier espoir des condamnés.

Écrivain et éditeur, Benjamin Fogel est notamment l'auteur de « La Trilogie de la transparence » (Rivages/noir, 2019-2024).

Éditions Gallimard,  février 2026
295 pages