lundi 22 juin 2026

Le chant du sol ★★★☆☆ de Julien Denormandie

Le Sol est partout sous nos pieds et pourtant nous l'oublions. C'est à lui que Julien Denormandie choisit de donner la parole dans ce court conte écologique où survient un événement inattendu car le Sol se met en grève.

L'idée est originale et permet d'aborder de façon accessible des sujets essentiels comme la biodiversité souterraine, le rôle des vers de terre, le stockage du carbone, l'artificialisation des terres ou encore notre rapport à l'agriculture. Le récit se lit facilement et a le mérite de rappeler que le Sol n'est pas un simple support mais un écosystème vivant dont dépend notre avenir.
« Le Sol nous est indispensable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant. »
Pourtant, malgré la pertinence du propos, je suis restée un peu à distance. Comme le souligne Erik Orsenna dans sa préface, ce livre entend « sonner l'alarme ». Mais cette alerte n'est-elle pas lancée depuis longtemps déjà par de nombreux scientifiques, agronomes et naturalistes ? Le constat est largement posé, les diagnostics sont connus. Au-delà des mots, des essais et des prises de conscience, quelles actions concrètes suivront ?

Les mots sont nécessaires pour sensibiliser, mais ils interrogent aussi notre capacité collective à agir. Car pendant que les alertes se multiplient, les sols, eux, continuent de s'appauvrir, de s'artificialiser et de disparaître sous le béton.
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
Nous dépendons bien davantage du Sol qu'il ne dépend de nous et le Chant du Sol en conte pédagogique nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée avec justesse.
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations. »
Une lecture intéressante, même si elle ne m'a pas autant marquée que d'autres ouvrages consacrés à ce sujet, notamment "Humus", dont la puissance romanesque et la profondeur m'avaient davantage embarquée.

« Enfin !
Depuis si longtemps qu'on le tenait pour négligeable, juste bon à piétiner, à forer pour faire jaillir du pétrole, à creuser pour extirper des métaux plus ou moins précieux, à entrebâiller pour recevoir des tombes, des métros et des canalisations.
Pour le reste, rarement étudié dans toutes ses dimensions. Bien moins que le ciel et par suite bien moins connu que lui.
Donc plus vraiment protégé.
Et jamais, jamais remercié.
Alors que nous lui devons la vie.
Le Sol.

Pourtant économiste des « matières premières », je n'avais pas la moindre idée de son fonctionnement, de son habitat, de sa fragilité.
Heureusement, quoique toujours trop tardivement, un certain nombre de professeurs, à commencer par Gilles Boeuf et Marc-André Selosse, ont entrepris de me déniaiser. Mais j'avais du mal à comprendre, c'était compliqué, et j'ai cette maladie d'avoir besoin d'une histoire pour cela. « Il était une fois » est la phrase magique qui m'ouvre le cerveau.
Voilà pourquoi merci à Julien, Julien Denormandie !
Je le connais depuis des années. Et ensemble, ce qui éloigne à jamais ou rapproche pour toujours, nous avons écrit Nourrir sans dévaster, un livre d'échanges, parfois tendus, et de conviction, toujours partagée, sur notre passion commune pour l'agriculture et notre infini respect pour les agriculteurs.
Un beau jour, il m'a tendu des feuilles.
- C'est pour toi. Et pour les enfants. J'ai osé.
- De quoi ça parle ?
- Tu devrais plutôt me demander : de qui ça parle ? Ou même qui parle ?
J'ai lu d'une traite.
Pour sonner l'alarme, Julien, l'ingénieur et ex-ministre, s'est fait conteur.
Nous avions souvent parlé de ces métamorphoses nécessaires. Alertant sur la rareté croissante de l'eau, je n'avais rencontré qu'un intérêt poli mais lointain. L'eau n'est qu'une matière, même si la plus absolument nécessaire. Pour cette raison, maintenant je donne voix aux rivières et aux fleuves, en les présentant pour ce qu'ils sont autant d'êtres vivants. Julien, pour de semblables raisons d'urgence et de pédagogie, a suivi le même parcours.
Pas facile pour un scientifique ! Ces doctes-là sont irremplaçables, bien sûr ! Mais ils ont tendance à se méfier des comparaisons et à répéter jusqu'à plus soif :
« C'est plus complexe que ça ! »
Julien a donc osé.
Et vous allez voir, le résultat est saisissant.
Il était une fois le Sol.
S'ensuit un bref et formidable texte. Où s'agite la planète entière, des puissants en costume aux vers de terre.
Quelle histoire, pleine de bruit et de fureur, d'aveuglement vaincu par l'évidence !
Avec, chemin faisant, le portrait de notre indispensable.
Le premier moteur de la Vie.
Le Sol.
Enfin compris.
Donc peut-être enfin, bientôt, considéré comme il le mérite. »
Préface écrite par Erik Orsenna

« Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même. »
Franklin D. Roosevelt, 1937

« Le Sol, qui ne suscitait donc guère de passion avant qu'il n'entre en grève, était désormais au centre de toutes les discussions. Même les plus puissants de ce monde n'avaient que ce nom à la bouche. Il faut dire que leurs intérêts économiques étaient directement menacés. Pour quelles revendications ? Ils l'ignoraient. « Assurément, le pouvoir de l'argent ne sert à rien en pareille circonstance », se disait monsieur Victor en se rendant à l'invitation du patronat, avenue Bosquet dans le 7º arrondissement de Paris. »

« - Grâce aux vers de terre et à leurs compagnons, les Sols stockent 1 500 milliards de tonnes de carbone organique, deux fois plus que la quantité de carbone présente dans l'atmosphère. Sans cette action, la planète brûlera, et nous avec. 
Monsieur Victor n'avait pas besoin de ces explications. Il baissa son regard sur les quarante-deux parcelles puis le releva pour le fixer au loin. Il voyait déjà les premières feuilles d'automne s'accumuler sur le Sol, faute d'activité des lombrics. « Si cela continue, l'amas de feuilles va atteindre l'horizon. Darwin avait raison, les vers de terre sont peut-être les animaux les plus importants sur la planète », soupira-t-il. »

« « Mon Dieu, où est passée l'odeur du Sol humide ? Cette odeur reconnaissable parmi tant d'autres. Celle qui suit l'averse ou la rosée du matin ! » s'écria-t-il.
Monsieur Victor se souvenait de ses recherches sur cette odeur de terre mouillée, le pétrichor « sang des dieux qui coule dans la pierre », selon l'étymologie. Il savait qu'elle était liée à des bactéries qui dégageaient des molécules odorantes. Il se jeta au Sol. Le renifla. Encore et encore. Il creusa avec son couteau de fines tranchées, espérant libérer une odeur. Mais rien n'y faisait. Le Sol ne sentait plus !
« Cela veut donc dire que les bactéries sont elles aussi entrées en grève. »
Monsieur Victor blêmit.
« Sans les bactéries, qui va décomposer la matière organique et en faire des nutriments disponibles pour les racines des plantes ? » »

« « Peut-être qu'il aurait été bon, et depuis fort longtemps, d'écouter le Sol. Ce qu'il a enfoui, au prix de millénaires, nous aurions dû le laisser sous terre. Ce qu'il nous offre, nous devrions l'utiliser avec parcimonie. La nature ne laisse rien au hasard », dit-il en face de la caméra.
Puis monsieur Victor étala une carte sur la table du studio télé, une carte Michelin jaune exactement.
« Regardez ces espaces, dit-il d'une voix profonde. Les maisons, les routes, tout ce que nous avons bâti est représenté en noir. Les forêts sont en vert et les rivières en bleu. Eh bien, le Sol, lui, sur toutes les cartes, il est en blanc. En blanc, la couleur du vide ! »
Monsieur Victor continua, ne se laissant pas perturber par les tentatives de l'intervieweur.
« Ce blanc cache un monde entier, un univers souvent invisible et pourtant vibrant. Chaque parcelle de ce blanc est pleine de minéraux, de bactéries, champignons, insectes, petits et grands organismes. Le Sol nous est indispen-sable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant, 59% des espèces terrestres vivent sous nos pieds. » »

« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations, y compris celle que nous sommes en train d'écrire. Il mérite considération. »

« C'est simple, reprit-il, les mains posées sur la table pour soutenir son propos. Depuis des décennies, nos recherches génétiques se sont concentrées sur l'optimisation des rendements. On a sélectionné des plantes avec des racines courtes capables de produire rapidement de larges épis et de longues tiges grâce à l'apport massif d'engrais. Mais, à force de raccourcir les racines, on a oublié ce qu'elles apportaient au Sol : de la matière organique et des nutriments. Elles le structurent et le composent. Il faut ramener les racines longues. »

« « Le commerce doit se faire avec le moins de barrières possible. Chaque pays doit pouvoir exporter et importer comme bon lui semble, et tirer les avantages de son modèle de production. N'oubliez jamais les enseignements d'Adam Smith et de David Ricardo, les pères des avantages com-paratifs », expliquait-il.
Mais comment peut-il dire des âneries pareilles ! Abel éructait dans son Renault Scenic. Il s'arrêta sur le bord de la route et composa le numéro de l'émission de radio. Une, puis deux, puis trois sonneries avant qu'une charmante personne ne le prenne au téléphone et n'accepte que sa question soit posée à l'antenne. Une question aussi simple que pertinente : « Et que dites-vous du tourteau de soja et de colza qui vient des Amériques et que je suis obligé de donner à manger à mes vaches ? Il est issu de la déforestation et d'une agriculture intensive en pesticides. Nous n'aurions même pas le droit de le produire chez nous. Interdisez ce commerce déloyal. »
Abel dut se contenter d'une courte réponse : « Les cent soixante-quatre membres de l'OMC ne sont pas d'accord entre eux, donc rien ne bougera. »
« Mais combien de temps faudra-t-il encore avant que le gendarme du commerce se réveille ? » se demanda Abel.
Les amas de feuilles continuaient à s'empiler autour de lui.
Les tapis de moisissures aussi. »

« Alexandra savait. Elle voyait la catastrophe se profiler. Mais, à la différence d'Éric, elle refusait d'abandonner. Il devait y avoir une solution. Son regard tomba sur un dossier. Une photo. L'éco-quartier des Rives-du-Bohrie, situé à Ostwald, au sud de l'agglomération strasbourgeoise. Les zones humides y étaient préservées, des espaces naturels reconstitués, les immeubles étaient majoritairement en bois et matériaux biosourcés, les toits étaient végétalisés, l'aménagement épousait la topographie, il semblait s'adapter au territoire, et non tenter de le dompter. »

« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »

« Savez-vous combien d'habits achète un indi-vidu chaque année ? Quarante en moyenne en France, près de soixante-dix aux États-Unis, c'est énorme ! Alors même que c'est l'une des industries les plus polluantes. Songez un peu, la production de vêtements émet plus de CO₂ que les avions et bateaux combinés ! Il faut 2 700 litres d'eau pour produire un tee-shirt, 7 500 litres pour un jean. Et que dire de la pollution des Sols ? La culture du coton, c'est 25% des pesticides déversés chaque année. L'industrie textile utilise plus de 8 000 substances chimiques, dont certaines sont rejetées directement dans les rivières, contaminant les eaux en métaux lourds ou colorants toxiques... »

« Et si le capitalisme était en fait chronophobe ? En 1748, le père fondateur des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin, enseigna à un jeune commerçant que le temps, c'est de l'argent. Depuis lors, chaque minute mal utilisée est considérée comme un manque à gagner. Une course effrénée sans ligne d'arrivée, des sociétés construites autour d'une quête épuisante à l'optimisation. Une autre voie est-elle possible ? Souvenons-nous des physiocrates, ces penseurs du xvIII siècle, pour qui le revenu n'est rien sans renouvellement de la ressource. Écoutons Olivier Hamant, chercheur et biologiste du xxr siècle, qui propose un antidote au culte de la performance, à savoir la robustesse. Celle enseignée par le vivant qui a su s'adapter et survivre à 5,8 milliards d'années d'incertitudes et de fluctuations. Enfin, acceptons qu'il soit impossible de maximiser performance et robustesse en même temps. »

« Le Sol avait effacé les nuances, les arômes, les clins d'œil aux saisons. Il avait cessé d'être généreux. »

Quatrième de couverture

Il y a des personnages que nous regardons sans réellement les voir, que nous pensons connaitre mais dont nous ignorons tout, que nous croyons aimer mais sans considération.
Et si le Sol se mettait en grève ? Lui, cet ami précieux qui nous veut du bien. Lui, qui souffre en silence.
Un conte ne relate pas une véritable histoire. Il peut, en revanche, reposer sur des éléments réels.
Ainsi, tout débute dans la capitale, un 22 septembre, par un étrange bruit...

Éditions du Seuil,  février 2026
156 pages

samedi 20 juin 2026

Les Soeurs Blue ★★★★☆ de Coco Mellors

J'ai dévoré ce roman 💙
Difficile de lâcher les sœurs Blue tant elles sont extravagantes, attachantes, agaçantes parfois, mais profondément humaines. Coco Mellors - que je découvre avec ce roman - signe un roman vibrant sur la famille, le deuil, l'addiction, la culpabilité et surtout sur ce lien si particulier qui unit les sœurs.

Sa plume est fluide, vive, drôle, juste. J'ai ri beaucoup, j'ai été émue aussi. J'ai tourné les pages sans m'en rendre compte tandis que je découvrais les failles, les blessures et les espoirs de chacune de ces quatre femmes. J'ai aimé leurs personnalités si différentes, leur cheminement, leurs erreurs, leurs combats. J'ai surtout aimé les voir s'aimer malgré tout ce qui les a tiraillées et meurtries.

Il y a des passages sur la boxe que j'ai trouvés vraiment forts. Bien plus qu'un simple sport, elle apparaît ici presque comme une métaphore de la vie ✨️ apprendre à encaisser, à répondre plutôt qu'à réagir, continuer à avancer malgré les coups.

« Une sœur n'est pas une amie. »
Une phrase simple qui ouvre sur des pages magnifiques sur ce lien originel, complexe, indéfectible, parfois douloureux aussi.

Cette lecture a d'ailleurs trouvé un écho très personnel en moi. J'ai une sœur jumelle avec laquelle j'ai pris mes distances pour diverses raisons. Alors, à plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans ces pages. Je me suis souvenue de nous, avant que nos vies d'adultes, de femmes, d'épouses et de mères, avant que certains événements douloureux ne nous éloignent. Une lecture qui n'a donc pas toujours été confortable, mais qui m'a touchée en plein cœur.

Les passages consacrés à la douleur, au deuil et à l'addiction m'ont saisie aussi 🥺 Coco Mellors trouve les mots justes pour parler de ce qui semble parfois impossible à exprimer. 
« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »
Un roman généreux, émouvant, lumineux malgré les épreuves qu'il traverse. Un très beau moment de lecture 🤍

« Une sœur n'est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu'est l'amitié ? C'est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d'intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n'est pas la même chose qu'être amies. On ne se choisit pas, et on n'a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître.
On fait partie l'une de l'autre, depuis le premier instant. Vous n'avez qu'à regarder un cordon ombilical - robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel - et le comparer à un bracelet d'amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie. »

« « Vivre à L.A., c'est comme sortir avec quelqu'un de très beau mais qui n'a rien d'intéressant à racon-ter, décréta Avery. Au début c'est sympa, parce que quand même, c'est beau à regarder, mais on finit par se rendre compte qu'on a besoin de fréquenter des gens qui lisent des livres et qui ne se sont pas fait refaire le nez. »
Bonnie fronça les sourcils. Avery avait-elle seulement mis les pieds à L.A. au cours de la dernière décennie ? Comment pouvait-elle prétendre savoir ce que c'était que d'y vivre ? »

« À l'entraînement, Bonnie avait appris la différence entre répondre et réagir. Répondre consistait à se servir des outils qu'on lui avait enseignés afin de contrer une attaque, de manière froide et objective et en accord avec sa stratégie. Réagir, en revanche, c'était fonctionner uniquement à l'adrénaline, ce qui exposait en général à plus de danger encore. Dans la lumière du petit matin, au milieu de son salon vide, Bonnie baissa les yeux sur ses chaussures et ses pieds ravagés. Et pour la première fois depuis la mort de Nicky, elle s'autorisa à pleurer. »

« - J'avais arrêté de venir pendant un petit moment.
- Pourquoi ?
- Honnêtement ?
- Ouais.
- Je n'étais plus capable d'écouter les gens parler de Dieu en boucle.
Charlie avait haussé les sourcils.
« Continue.
' Disons que... J'en avais assez d'entendre dire que la Puissance Supérieure ne nous éprouve pas au-delà de ce qu'on peut supporter. Si c'était le cas, il n'y aurait pas les viols, les enfants battus, l'inceste, les violences domestiques, et les gens ne souffriraient pas de stress post-traumatique ou de trauma complexe ou d'addictions invalidantes, qui découlent tous directement du fait d'être éprouvé au-delà de ce qu'on peut supporter. » »

« Je crois que les choses arrivent, avait-elle dit. Point barre. Ça s'arrête là. Il nous arrive des choses et on doit apprendre à vivre avec, tant qu'il n'est pas question de suicide, bien sûr. Si on arrive à y trouver du sens, tant mieux, mais dans le cas contraire, on doit quand même vivre avec. Le sens, on le plaque dessus après coup, c'est une façon de s'anesthésier. "Arrivent" est le seul mot dans cette phrase qui soit empirique. Le reste, ça aide juste à dormir la nuit.  »

« Le langage savait s'en saisir, mais pas la mater. Chaque fois que Nicky tentait de trouver les mots justes, la douleur semblait changer de forme. Parfois, elle disait que c'était un élancement sourd, funeste et implacable, comme un ciel s'obscurcissant avant l'orage. Parfois, c'étaient des décharges électriques brûlantes qui lui vrillaient tout le corps et la forçaient à se plier en deux, le souffle coupé. Ou bien elle disait qu'elle sentait comme des vagues déchaînées, qui gagnaient en puissance avant de venir s'écraser sur le rivage. Et ce rivage supplicié qui luttait inlassablement, c'était son ventre. Et une fois que la douleur avait disparu, Nicky se mettait à l'attendre comme un mari volage parti en claquant la porte mais qui finirait toujours par revenir. Parfois, disait-elle, l'attente était pire que le mal.
Si les mots étaient défaillants, les chiffres ne valaient guère mieux. Combien de fois avait-on demandé à Nicky d'évaluer sa propre douleur sur une échelle de un à dix ? C'était un casse-tête insoluble : en choisissant un chiffre trop bas, elle était presque certaine de ne pas obtenir de quoi suffisamment la soulager et en visant trop haut elle se ferait traiter d'hystérique et ne serait pas entendue. Quel était le nombre magique ? Elle avait tenté six, sept, huit, neuf... Elle n'avait jamais osé s'envisager comme un dix. Avery l'avait vue se tordre de douleur dans des salles d'attente d'hôpital et dans des cabinets de médecins, à essayer désespérément de trouver la combinaison adéquate de mots et de chiffres qui déverrouillerait l'accès au soulagement permanent. »

« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »

« L'amour qu'elle portait à ses sœurs était trop problématique, trop envahissant. »

« La main humaine n'est pas taillée pour détruire. Vingt-sept os dans chacune, pour la plupart pas plu épais qu'une cigarette slim. C'est pourquoi un bon bandage est essentiel, et c'est là que l'entraîneur entre en scène. La transformation cosmique que tout boxeur doit subir avant d'entrer sur le ring, cette révolution qui le fait passer de mortel à combattant, démarre à l'instant où l'entraîneur commence à lui bander les mains. »

« En Angleterre, il y avait un dicton chez les fans de football : C'est l'espoir qui tue. La défaite est toujours plus amère quand on s'est laissé aller à espérer la victoire. Ne pas rêver au-dessus de ses moyens, c'était ainsi qu'aimaient vivre les Britanniques. L'instinct de se protéger sous couvert de pragmatisme. C'était ainsi que leur mère avait toujours fonctionné. Mais Avery était américaine. Elle croyait à l'espoir, elle en avait bouffé au petit déjeuner, au même titre que ses céréales et que les infos locales qui racontaient les exploits de gens ordi-naires qui avaient sauté sur les voies du métro pour sauver de parfaits inconnus. Et il n'y avait pas meilleure allégorie de l'espoir que l'abstinence. »

« Et si l'addiction était de famille, peut-être la guérison l'était-elle aussi. Oh, voilà qu'il était de retour, enflant démesurément à l'intérieur d'elle, ce penchant puéril, haut en couleur, typique-ment américain: l'optimisme. Peut-être que ça fonctionnera pour Lucky, songea-t-elle. Peut-être que tout ira bien pour elle. Elle ne pouvait s'en empêcher. Ces peut-être fleurissaient en elle, puissants et poétiques comme des pissenlits, ces mauvaises herbes ravissantes qui s'invitaient sans prévenir et savaient toujours trouver les fissures où pousser. Elle laissa l'espoir monter, monter et monter encore. »

« D'après mon expérience, [...] c'est ne pas faire qui est le plus difficile. »

Quatrième de couverture

« Ce portrait complexe de quatre soeurs est extrémement nuancé et captivant. »
Vogue

Les sœurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :

Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.

Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.

Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.

Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois sœurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial.
Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.

Un roman vif, drôle et émouvant de l'étoile montante de la littérature américaine.

Éditions Calmann Levy,  mars 2026
494 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville 

vendredi 19 juin 2026

L'adieu au visage ★★★★☆ de David Deneufgermain

La quatrième de couverture annonce « Un roman en apnée sur la pandémie. Ce qu'elle a fait aux vivants et aux morts, à notre humanité. » Et c'est si bien dit 💙

Je savais que la lecture de "L'Adieu au visage" serait difficile. Je ne pensais pas que ce serait à ce point.

Comme beaucoup, j'ai vécu les confinements loin des hôpitaux, protégée dans le confort relatif de mon quotidien. Bien sûr, nous savions. Nous entendions les chiffres, les témoignages, les alertes. Mais entre savoir et comprendre, il y a parfois un gouffre. Avec ce livre, ce gouffre se referme brutalement.

À travers son regard de psychiatre partagé entre les unités Covid et les maraudes auprès des plus vulnérables, l'auteur donne un visage à la catastrophe. Il raconte l'urgence, l'épuisement des soignants, l'improvisation permanente dans les services hospitaliers, les patients isolés, les familles privées d'adieu. C'est bouleversant
Ces pages sur les corps qu'on ne lave plus, qu'on ne présente plus, sur ces derniers instants volés aux familles, m'ont serré le cœur. Le titre du roman prend alors toute sa force.
Au-delà du recit de la catastrophe, j'y ai aussi vu une immense volonté de préserver l'humanité là où elle risquait de disparaître. Une résistance discrète mais obstinée. Celle du soin, de la présence, de l'attention portée à l'autre.
Un texte éprouvant, nécessaire, profondément humain. Une lecture qui serre le cœur, fait monter les larmes et rappelle que derrière les statistiques se trouvent toujours des visages, des vies et des adieux.

Un livre dont on ne ressort pas indemne 🥺

« Écrire, c'est mesurer la perte. »
En exergue Martin Winckler 

« Alors, je crois qu'écrire, pour un médecin comme pour n'importe qui, c'est prendre la mesure de ce qu'on ne se rappelle pas, de ce qu'on ne retient pas. Écrire, c'est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs.
Écrire, ça se fait contre la mémoire et non pas avec.
Écrire, c'est mesurer la perte. »
Communication du docteur Bruno Sachs au Colloque littérature et médecine à Tourmens sur le thème « Souffrir, soigner, écrire »
Martin Winckler

« La dernière visite au défunt - est-il précisé dans le mail - durera vingt minutes et sera limitée à deux personnes. Inscrite en italique en bas de page, cette dernière visite a un nom : l'adieu au visage. D'adieu au visage dans cette chambre avec Mireille il n'y en a pas, l'adieu au visage n'existe pas encore, les choses ne se passent pas encore comme je viens de les décrire : au commencement on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

« Présence de chacun indispensable, résumé de la situation, ce à quoi s'attendre. Trois lignes au style militaire, des phrases sans sujet, le langage de l'urgence, signé Éric. Je lis en diagonale : déprogrammation de toutes les consultations, vidange des services, fermeture des activités de chirurgie programmée, transformation des salles de réveil en lits de réa. L'hôpital se désosse. »

« Éric pointe son laser sur le sommet : « 1900 décès rien que dans notre région est une prévision raisonnable à ce stade. Si on confinait aujourd'hui comme vient de le faire l'Italie, on pourrait rester a priori sous la barre des 2 000 - je dis bien a priori. Cesser de nous serrer la main ne suffira pas à remporter cette guerre ni l'ensemble de ce qu'il est convenu de nommer gestes barrières, il va falloir être sur le front vingt-quatre sur vingt-quatre, ça va tanguer, messieurs. » »

« « Le protocole prévoit la mise en housse immédiate, pas de toilette mortuaire, cercueil fermé, aucune dérogation possible, on mèche les narines du défunt, on recouvre son visage, on le housse, tout doit aller très vite, les cadavres sont hyper contagieux ; enfin, dernier point, le pays se croit au stade 2 quand nous savons être déjà au stade 3, en phase épidémique déclarée. La phase 2 a eu pour effet de désynchroniser le pic grippal du pic covid : leur simultanéité aurait abouti à des milliers de morts d'un coup, ce ne sera pas le cas, on a déjà évité ça. » Je lève la main. Éric cligne des yeux : « Oui ?
On ne peut pas se débarrasser des corps comme ça.
Ce sont les directives, elles s'imposent à nous.
Non Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » »

« Le FFP2, c'est ton gilet pare-balles. »

« - Depuis quand on salue les flics, Ben ?!
- Depuis qu'on a en commun de ne pas savoir pourquoi on roule. »

« « J'aimerais dire au revoir à papa, s'il te plaît. »
François grogne. Sa mère nous regarde. «Merci beaucoup. » Elle pose la main dans le dos de son fils et disparaît. Isabelle observe le corps. Mireille zippe la housse. Le bruit de la fermeture Éclair me fait mal aux mâchoires. »

Quatrième de couverture

UN ROMAN EN APNÉE SUR LA PANDEMIE. CE QU'ELLE A FAIT AUX VIVANTS ET AUX MORTS, À NOTRE HUMANITÉ.

Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Entre obéissance à la loi et refus de l'horreur, que ce soit à l'hôpital ou dehors, chacun à son niveau cherche des solutions et improvise. L'Adieu au visage est l'écri-ture d'une résistance fragile et d'une lutte pour prendre soin de l'autre.

David Deneufgermain est écrivain-médecin. Psychiatre, il a exercé en prison, en hôpital psychiatrique et soigne depuis onze ans les malades à la rue et dans son cabinet. L'Adieu au visage est son premier roman du réel.

« Au commencement, on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

Éditions Marchialy,  août 2025
262 pages