vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

jeudi 3 septembre 2026

La Folie Océan ★★★★☆ de Vincent Océan

Et si l'océan était en train de nous prévenir ?

L'océan est en danger. Et avec lui, c'est notre propre équilibre que nous mettons en péril.

C'est peut-être ce que je retiendrai avant tout de La Folie Océan de Vincent Message : cette sensation vertigineuse de découvrir à quel point ce que nous appelons « nature » n'est pas un décor autour de nous, mais ce qui rend notre existence possible.

Maya est biologiste, spécialiste du plancton. Elle partage sa vie entre Paris, Bruno, son collègue de laboratoire, et Quentin, plus jeune qu'elle, qui vit en Bretagne et travaille dans la réserve des Sept-Îles. Quentin est aussi le fils d'un pêcheur dont l’activité a périclité et un militant engagé contre les ravages de la pêche industrielle.

Lorsqu'il commence à recevoir des menaces, le récit change progressivement de tonalité. Le combat écologique devient une affaire beaucoup plus sombre. Car lorsque les intérêts économiques sont menacés et que certaines pratiques sont dénoncées publiquement, ceux qui profitent du système ne reculent pas toujours devant la violence.

J'ai beaucoup aimé cette dimension du roman : la confrontation entre ceux qui tentent de protéger le vivant et ceux qui le considèrent avant tout comme une ressource à exploiter. La tension romanesque permet d'incarner des enjeux qui pourraient autrement rester abstraits. L'écologie n’est plus seulement une affaire de chiffres ou de rapports scientifiques : elle engage des territoires, des métiers et des vies humaines.

Vincent Message documente énormément son récit. Peut-être parfois trop. Le roman peine par moments à se détacher du documentaire et certaines pages sont de véritables exposés scientifiques. Mais je les ai trouvées passionnantes. J'ai découvert le monde fascinant du plancton, les cyanobactéries, les diatomées, les dinoflagellés : autant d'organismes minuscules dont dépend pourtant une immense partie de la vie sur Terre.

Une idée m'a particulièrement frappée : le phytoplancton produit environ la moitié de l'oxygène généré chaque année sur notre planète. Il participe également à la régulation du climat et constitue la base de nombreuses chaînes alimentaires marines. Ces êtres que nous ne regardons jamais sont donc indispensables à notre survie.

Nous apprenons à nommer le vivant au moment même où nous le faisons disparaître.

Quel étrange animal que l’être humain.

Le roman interroge ainsi notre incapacité à agir face à ce que nous savons pourtant déjà. Les rapports scientifiques s'accumulent. Les alertes se multiplient. Les associations dénoncent. Les militants s'épuisent. Et malgré tout, les intérêts économiques continuent de peser lourd.

Les aires marines protégées deviennent parfois des protections de papier. Les quotas sont contournés, les prises sous-déclarées et certains bateaux éteignent leur signal lorsqu'ils entrent dans des zones où ils n'ont pas le droit de pêcher. Derrière ces pratiques, il y a toujours la même logique : produire davantage, capturer davantage, gagner davantage.

L'appât du gain contre le vivant.

Et puis il y a la Bretagne. Ses ports, ses côtes, ses pêcheurs, ses oiseaux, ses phoques, ses tempêtes, mais aussi ses légendes. La mer n'est jamais très loin. Elle accompagne les personnages, les apaise et parfois les menace. Elle est une mémoire autant qu’un territoire.

J'ai particulièrement aimé ce passage où Maya cale son souffle sur celui du ressac :
« L'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. »
C'est peut-être l'une des plus belles idées du livre. Nous respirons sans y penser. Nous dépendons de l'océan sans même en avoir conscience. Nous avons oublié que nous appartenons au vivant.

Une autre scène m'a profondément marquée : le rêve de Maya sur la naissance des océans. Elle imagine les pluies qui deviennent des lacs, puis des mers, dans un gigantesque déluge. Elle se réveille en larmes et comprend que son cauchemar n'était pas le rêve, mais le réveil.

Le cauchemar, c'est le réel.

Pourtant, le roman ne s'abandonne pas complètement au désespoir. Il rappelle aussi que la nature est prodigue et que l'océan, lorsqu'on lui en laisse la possibilité, possède une étonnante capacité de régénération. Après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, l'écosystème littoral a ainsi retrouvé un fonctionnement à peu près normal en une quinzaine d’années.

Encore faudrait-il que nous cessions de lui faire du mal.

La Folie Océan est finalement un roman sur la destruction : celle des écosystèmes et des ressources, mais aussi celle des métiers et des êtres humains lorsque l’argent et le pouvoir deviennent les seules boussoles. Vincent Message entremêle l'intime, le scientifique et le politique, même si la matière documentaire prend parfois le pas sur les personnages et sur la fluidité du récit.
Cela ne m'a pas empêchée d'aimer ce livre pour tout ce qu'il m'a appris, pour la tension qui le traverse et pour les questions qu'il laisse derrière lui

À lire si vous aimez les romans documentaires, les récits engagés, la Bretagne, les histoires qui mêlent nature et politique, et si les questions écologiques vous intéressent.

Et surtout si, comme moi, vous aimez les livres qui nous obligent à regarder autrement ce qui était là, depuis toujours, sous nos yeux.

Même le plancton.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.

« Dans la région, tout le monde connaissait les menaces auxquelles s'exposaient celles et ceux qui alertaient sur les pollutions de l'eau liées aux rejets des élevages, ou sur les autres méfaits de l'agro-industrie, mais côté pêche les militants étaient moins attaqués. En commentaire des posts d'Atlantis, des anonymes rappelaient toujours que ceux qui critiquaient les ravages de la pêche étaient susceptibles, une nuit pluvieuse, de glisser sur un quai et de se retrouver au fond d'un port, mais personne jusque-là n'avait jugé utile de découvrir leur identité ou de les prendre au sérieux. »

« Le livre parlait des signes qui annoncent la mort, et que dans la tradition on appelait des intersignes. La personne à qui se manifeste l'intersigne, écrivait Le Braz, est rarement celle que la mort menace. Personne en revanche ne meurt sans qu'un proche, un ami, quelqu'un de son entourage en ait été prévenu par un présage. Les intersignes, a encore lu Quentin, sont comme l'ombre projetée en avant de ce qui doit arriver - et éteignant son chevet d'une main un peu tremblante, il a pensé que se remémorer cette croyance ancrée ici pendant des siècles n'avait rien de rassurant, et qu'il allait devoir ouvrir l'œil, et certainement se battre, pour échapper à la légende. »

« Compulsant ce pavé le soir, parce que le lire ne relevait pas à strictement parler de son travail en cours, Maya s'était mise à penser que les sapiens étaient des animaux décidément très singuliers, capables de baptiser avec soin deux millions d'espèces autour d'eux tout en œuvrant avec la plus grande énergie à en faire disparaître moitié autant. Comme elle avait grandi scotchée devant des documentaires animaliers, cela lui faisait drôle de se dire que depuis sa naissance en 1978, tandis que les limites planétaires se trouvaient franchies une à une et que l'humanité s'accroissait de trois milliards d'individus, les populations de vertébrés sauvages s'étaient effondrées des deux tiers. Sa carrière de biologiste coïncidait avec une destruction affolante du vivant sous l'effet des actions humaines : lorsqu'on réussissait à prendre conscience de ce que cela impliquait, il y avait de quoi sentir monter un vertige qui méritait de temps à autre une sieste de dix minutes. »

« Dans son discours d'accueil, le président de la plateforme avait eu des mots saisissants: puisque la biodiversité était huit fois moins couverte par les médias que les problèmes climatiques, leur rôle était de faire comprendre que la richesse des écosystèmes n'était pas qu'une question d'experts, mais le tissu de relations qui rendait la terre habitable et qui fournissait aux humains leur eau, leur nourriture, leur énergie. L'humanité était en train de saper les conditions de son existence, et leur but devait être d'enrayer cette dégradation générale : « Un changement pareil se heurte forcément à la résistance de ceux qui profitent le plus du statu quo. Seulement, si nous voulons survivre, il est temps de venir à bout de cette opposition. » »

« Maya s'était résignée depuis longtemps: elle savait que pour défendre les organismes planctoniques, rappeler ce qu'ils nous apportaient était un passage obligé. Il était impossible, sans cela, de susciter l'empathie. Contrairement aux dauphins ou aux manchots, les copépodes, les diatomées, les dinoflagellés attendraient pour devenir les héros de dessins animés, tandis que la majorité des gens pensaient que les virus et les bactéries étaient tous pathogènes, parce qu'ils n'entendaient parler que de ceux qui l'étaient. Même si, à titre personnel, eux étaient convaincus que la vie avait sa valeur propre, et qu'on ne pouvait pas la faire entrer dans un calcul coûts-bénéfices centré sur l'intérêt humain, ils allaient donc devoir consacrer une large partie de leur chapitre aux services écosystémiques que rendait le microplancton. Il y avait de quoi faire, puisqu'il produisait la moitié de l'oxygène contenu dans l'atmosphère, régulait le climat en stockant le CO, au fond des océans et constituait la base de toutes les chaînes alimentaires. »

« Si on passait un point de bascule qui les empêchait de se reproduire et de séquestrer le carbone, les conséquences sur le milieu marin seraient absolument dramatiques. »

« Dans l'esprit de Ruben, la cohérence parfaite était une quête impossible. « Je suis trop faible : je me laisse tenter. » Il craignait que leurs contemporains deviennent des moralistes à la petite semaine, quantifiant leurs impacts carbone, médisant de ceux qui faisaient moins d'efforts tout en les enviant secrètement : « Ça risque d'être moche à voir. » Maya a balayé d'un revers de la main : est-ce que ce serait vraiment plus triste que le consumérisme délirant de ces dernières décennies ? »

« « Les interdictions et les taxes sont jugées punitives [...]. S'entendre faire la morale est très désagréable, et devoir faire la morale n'est franchement pas agréable non plus. Tu tiens un discours alarmiste ? Les gens se bouchent les oreilles. Tu leur parles des merveilles du monde ? Ils sont comme toi et moi, ils prennent l'avion pour aller voir. Alors, il reste quoi, comme levier ? » Ce qui était certain, c'est que tant qu'il n'y aurait pas de pression plus forte de la société civile, les décideurs n'accéléreraient pas le tempo. Ils ne proposeraient jamais de réformes qu'ils savaient peu soutenues au sein de leur population. « Il va falloir qu'on réfléchisse à ça, aux relais de nos constats dans l'opinion, si on veut que notre boulot soit utile... » »

« Le but n'était pas seulement de ne pas se faire fliquer : il avait besoin que l'argent reste concret, et de le sentir s'écouler. La seule période où il avait eu une carte, il avait dépensé à tort et à travers. Quant au refus du smartphone, elle se demandait si ce n'était pas lui, en fait, qui avait adopté le positionnement le plus juste lorsqu'il était à la maison, il passait beaucoup de temps à lire la presse et à poster pour le compte d'Atlantis.
Dès qu'il était dehors, les réseaux redevenaient abstraits, il se concentrait sur son environnement et pouvait laisser le vent du large lui nettoyer la tête. »

« Il y avait un poème à écrire, il en était certain, sur ce qu'étaient les mains des pères. Les mains qui manient les machines, qui manient les outils. Elles travaillaient, ces mains, et fabriquaient, et réparaient. On les regardait d'autant plus que les pères se taisaient. D'une certaine façon, elles parlaient pour eux. Elles étaient abîmées. Marquées de brûlures et de cicatrices. Parfois elles caressaient, parfois elles agressaient. Le sang y circulait, plus chaud que dans celles des mères. Elles étaient vastes et enveloppantes, on aimait y glisser la sienne en sortant de l'eau gelée, ou les journées d'hiver. Mais quand ces mains tremblaient, lorsqu'elles n'étaient plus fiables, quand ce tremblement n'était plus retenu, dissimulé, mais qu'il attirait l'œil, alors tout foutait le camp. »

« Sur la plus grande de leurs banderoles, les sympathisants d'Atlantis avaient publié un avis de décès de la pêche artisanale: elle aurait survécu plusieurs dizaines de milliers d'années avant d'être coulée par le fond, avec la bénédiction des pouvoirs publics. L'accusation appuyait là où cela faisait mal chez les hommes de Néréos, et il était hors de question, côté manifestants, de se faire arracher la banderole: c'était dans cette zone que certains en étaient venus aux mains. »

« « Ce qu'ils font avec Néréos, a embrayé Jérémie, c'est du Vermeyden pur : comme leurs quotas leur paraissent étriqués par rapport à leur force de frappe, ils investissent dans d'autres pays, en rachetant des armements qu'ils bouffent de l'intérieur. » Le logo de Néréos et le nom de Lorient avaient beau être peints sur la coque de L'Endurance, le bateau débarquerait l'essentiel de ses prises dans les ports néerlandais, ne serait-ce que parce que leurs infrastructures étaient plus adaptées pour traiter les volumes que le chalutier capturerait. « Ce que nous ont expliqué les gens de Bloom, a insisté Dieter, c'est surtout que la fraude fait partie de leur modèle, à une échelle dont, je dois dire, je n'avais pas idée. » Leurs bateaux éteignaient leur signal AIS dès qu'ils détectaient des poissons qui les intéressaient dans une zone pour laquelle ils n'avaient pas de licence; ils utilisaient des maillages trop étroits, qui prenaient des poissons trop jeunes; ils sous-déclaraient leurs prises pour ne pas être restreints par les quotas, et lors du conditionnement, il leur arrivait de gonfler les poissons en injectant de l'eau dans leur chair, car c'était toujours un plaisir de vendre de l'eau congelée au prix auquel se vend le poisson. »

« De la bouche de ses collègues impliqués dans des négociations climatiques, elle avait entendu des histoires de personnes mises sous pression par les lobbys, mais pas de gens inquiétés explicitement, alors que partout dans le monde, des activistes se faisaient tuer pour avoir tenté de s'opposer à des chantiers industriels, à des projets de mines ou à la déforestation. Les camarades d'Atlantis avaient de la chance que dans la région les choses n'aillent pas aussi loin. C'était d'ailleurs ce que Quentin avait conclu, en l'assurant que si elles se reproduisaient, les menaces seraient destinées à lui pourrir la vie, mais pas à la lui enlever. »

« Même si sa curiosité naturaliste était devenue plus vive tout au long de son adolescence, elle n'avait jamais consacré une minute à penser aux cyanobactéries, alors qu'elles étaient plus nombreuses que les étoiles dans l'univers et qu'elles avaient passé plus d'un milliard d'années, dans l'océan primitif, à enrichir l'atmosphère en oxygène et à créer les conditions d'une vie plus complexe. S'imaginer chaque journée de ce milliard d'années, cela défiait l'entendement. Comprendre comment les bactéries et les archées avaient fini par engendrer les premiers eucaryotes aux chloroplastes capables de synthétiser la lumière était un vrai défi. Et dans le même mouvement, elle s'était rendu compte qu'elle n'avait jamais pensé à elle-même en termes biologiques. Elle ne s'était jamais dit, je suis une eucaryote, car mes cellules ont des noyaux. Ou bien, mon corps abrite plus de bactéries qu'il ne compte de cellules, ce n'est pas un monde clos, c'est un refuge qui héberge une communauté de vivants. »

« Les enseignements de biologie qui ne commencent pas dans la nature, [...], sont le début d'un malentendu. »

« Maya avait toujours aimé ce personnage qui donnait le tournis à Alice en ne cessant de disparaître, effaçant sa queue puis son corps tout en laissant persister le croissant de lune de son sourire. Ce talent pour la disparition lui était bien utile: quand la Reine de cœur, furieuse de son insolence, ordonnait qu'on lui tranche la tête, il échappait à la sentence en se volatilisant. La tactique adoptée par Emiliania s'apparentait à cela : lorsque les virus étaient peu nombreux à roder, l'algue flottait dans la majesté de son armure d'écailles; mais dès qu'ils attaquaient en masse, elle se faisait imperceptible, pour mieux tromper la mort.
Paru à l'automne 2008, l'article avait fait beaucoup de bruit. Les journalistes s'étaient montrés séduits par l'idée qu'une guerre qui se livrait depuis des millions d'années dans l'océan avait contribué à l'invention de la sexualité. Et au printemps suivant, Maya, projetée sous les feux de la rampe par les jeux de cache-cache de son algue invisible, avait enfin arrêté de courir et de faire du surplace en décrochant le Graal que représentait un poste au Centre national de la recherche scientifique. »

« Cinq jours après la parution de leur première vidéo, aucun média n'en parlait plus. Un chalutier géant qui tue trop de poissons, puis un patron qui ment plutôt que de reconnaître ses torts : ce n'était pas le scandale du siècle, il était naturel que d'autres actualités reprennent le dessus. Si une enquête sur l'incident finissait par être lancée, elle piétinerait dans les couloirs de la bureaucratie, et lorsque les résultats en seraient rendus publics, il y avait fort à parier que personne à part les militants zélés n'y accorderait d'importance. »

« De la maison de la rue de l'Amiral-Courbet, le rivage était beaucoup plus proche encore qu'à Locquémeau. Le soir, en se couchant, Maya laissait la fenêtre entrouverte et elle calait son souffle sur celui du ressac. C'est peut-être pour cela que la mer nous apaise, se disait-elle : l'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. Et c'était sûrement pour ce genre de raisons qu'elle aimait tant plonger: les animaux marins n'oubliaient pas dans quel milieu ils habitaient, alors que les humains pouvaient passer des heures sans se sentir redevables ni à la terre qui les soutenait, ni à son atmosphère pour l'oxygène qu'elle leur offrait. Nous respirons sans y faire attention, se répétait Maya. Le plus souvent, nous respirons très pauvrement, comme si nous ne savions pas faire. »

« Comme beaucoup de curieux ce jour-là, Bruno, lui, s'était rendu à Portsall. L'équipage avait été hélitreuillé, les marins étaient sains et saufs. Perdu au milieu de la foule, il avait vu ce monstre qui se dressait à quelques encablures, la gueule béante, aussi haut qu'un immeuble, et puis la chape noire et luisante qui se déposait sur le rivage, en vaguelettes visqueuses. « La mer ne parlait plus... Elle ne faisait presque plus de bruit. J'ai tout de suite pensé que la Bretagne était foutue. Je craque pas souvent, comme tu sais, mais là... je t'assure que j'ai pleuré. » »

« « C'est là que je suis devenu écologiste... en me dégueulassant au contact de ce fioul. » Le soir, ils pesaient les paquets remplis de cadavres d'animaux sur les balances, et ils ont fini par arriver à un total de deux cent vingt-six mille tonnes de biomasse morte. « Et ça, c'est ce qu'on a retrouvé, donc ce qui s'est échoué, a souligné Bruno. Ça veut dire qu'il y avait bien plus. » Maya a avalé une longue gorgée de vin. Le frisson du désastre lui remontait dans le dos. »

« Dans sa vocation, bien sûr, mais aussi dans ses recherches actuelles: avoir constaté grâce au cas de l'Amoco que l'écosystème littoral, même massacré, était redevenu à peu près fonctionnel en une quinzaine d'années, c'était une chose à laquelle il pensait souvent, comme à un motif d'espoir. « Ah ça, j'y crois beaucoup, a ajouté Guillaume en levant son verre de calva. La nature est prodigue! Partout où on crée les conditions pour que l'océan se rétablisse, il peut se remettre assez vite de toute la violence qu'on lui inflige. Mais encore faudrait-il qu'on arrête de déconner... » »

« Cette nuit-là Maya a rêvé de la naissance des océans. Tantôt elle se trouvait dans un amphithéâtre où des chercheurs controversaient sur le sujet, tantôt elle flottait dans le cosmos tandis que des millions d'années défilaient sous ses yeux.
D'abord on avait cru que la terre était née sèche, comme l'est restée la lune, et que c'étaient les météorites, dont la pierre contenait de la vapeur, et les comètes composées de glace qui, en la percutant, avaient apporté l'eau. Puis on avait pensé que l'eau était prisonnière des planétésimaux qui s'étaient agrégés pour constituer la terre et qu'elle s'était dissoute dans le magma de leurs roches en fusion, avant que les volcans la recrachent. Protégée par la bulle qui enveloppait son corps fragile et immortel, Maya voyait cette eau qui s'évaporait lentement, mais que l'atmosphère retenait. Puis elle sentait sur toute sa peau le climat se refroidir, et c'est à ce moment-là que la pluie commençait, changeant les mares en lacs, les lacs en mers, s'abattant de partout, en un gigantesque déluge.
Une voix en elle se demandait si elle serait encore vivante lorsque la science tiendrait une réponse ferme sur ces sujets. Une autre voix lui soufflait que ces hypothèses ne valaient rien, et que c'était à elle d'inventer une nouvelle théorie. Et subitement, l'intuition la frappait. Elle se disait les océans sont nés des larmes. Ils recueillent l'humidité et le sel de nos corps. Ils sourdent des vieilles douleurs qui nous ravagent. Elle était sur le point de livrer cette évidence non seulement à ses collègues, mais à la foule composite de tous ceux qui vivaient sur terre, humains, animaux, végétaux, quand un rai de soleil a fini par la réveiller.
Son corps recroquevillé, les meubles de la chambre, les larmes baignant ses joues, et sur le vasistas les dernières gouttes de l'averse: elle a mis du temps à comprendre où elle avait dormi. C'était le premier étage de la maison de Toull Bihan, à Trégastel, chez Joséphine qui avait proposé de l'héberger pour qu'elle ne reste pas seule. Elle s'est dit qu'elle avait pleuré à cause de son cauchemar. Puis elle s'est rendu compte que non, c'était un très beau rêve, elle avait vu grandir l'océan, assisté aux prémices de la vie telle qu'il l'abritait, le cauchemar c'était de se réveiller, de sentir la vague du réel qui revenait la chercher pour l'emmener loin du rivage, là où les êtres humains sont si mal adaptés que souvent ils se noient. »

« La réunion a duré encore une demi-heure. Maya ne voulait pas partir avant la fin. Petite fille, a-t-elle songé, l'océan lui semblait un espace infini, où chacun pouvait naviguer à ses risques et périls mais selon son désir, et de ce point de vue elle comprenait la liberté que revendiquait Frankiz. Pourtant ce qu'elle avait découvert en travaillant sur le sujet, c'était à quel point les mers, près des côtes surtout, étaient des territoires cartographiés, où les libertés que s'autorisaient à prendre les uns pouvaient compromettre sans même qu'ils s'en rendent compte la survie des autres, où les intérêts des humains et des autres animaux entraient dans des contradictions sanglantes, et que les humains eux-mêmes se disputaient aussi âprement que dans les familles paysannes un lopin de terre fertile, de sorte que pour protéger le milieu, il fallait prendre en compte l'ensemble des intérêts particuliers et tous les attachements, comme le faisait Étienne, mais aussi savoir quelle vision on voulait transcrire dans le réel, pour combattre pied à pied, et avancer. »

« Bruno se montrait assez perplexe aussi sur l'extension de la réserve. Oh, il ne disait pas que c'était une mauvaise chose, ce serait très joli quand les ministres viendraient l'inaugurer, mais il avait le sentiment, à l'instar des membres de Frankiz, que la zone était déjà préservée des nuisances les plus dommageables et en particulier de l'impact de la surpêche. Pour jouer les bonnes élèves, se profiler comme une nation exemplaire, la France était en train de créer plein d'aires marines protégées. Le problème, c'est que lorsqu'on ne se contentait pas d'écouter les discours, mais qu'on se penchait sur les dossiers, on se rendait compte que la plupart de ces aires n'étaient protégées que sur le papier, puisque le statut n'impliquait pas de restrictions sérieuses et qu'on ne mettait pas les moyens pour s'assurer que les interdits étaient bien respectés. Maya ne voyait pas trop, de fait, comment l'équipe d'Étienne, même avec des effectifs plus fournis, serait en mesure de contrôler toute l'année ce qui se passait en mer dans un périmètre soixante-dix fois plus étendu que celui qu'elle gérait déjà.
« Je suis retombé là-dessus pas plus tard que la semaine dernière, a embrayé Bruno: dans la zone Atlantique, Manche, mer du Nord, ils revendiquent quarante pour cent d'aires marines, mais la protection intégrale et haute, sans pression de pêche, elle couvre moins de un pour cent... L'État se fout de notre gueule. Tu sais ce qu'ils sont en train de faire, quand on y réfléchit ? Ils créent des réserves si vastes qu'on ne pourra rien y interdire, parce que couper les flottes de pêche de coins qu'elles exploitent autant susciterait aussitôt une levée de boucliers. » Maya a acquiescé: il y avait malheureusement de bonnes raisons de craindre de la part des politiques ce genre d'hypocrisies. »

« On va pouvoir survivre en mangeant moins de poisson et sans pêcheries industrielles, hein, on le faisait encore il y a deux générations... En revanche on ne survivra pas si l'océan nous lâche et qu'on ne peut plus compter dessus pour réguler le climat. À un moment, il va falloir choisir. Et au vu des services que l'océan nous rend, je ne trouve pas que le dilemme soit si insurmontable, à condition de raisonner plus loin que le bout de son nez ou que le terme d'un mandat... »

« Quentin s'efforce de ne pas rester rivé sur lui, de promener aussi son regard sur les autres passagers et le paysage derrière les vitres. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher de se demander ce que Thomas lit, se frottant les tempes comme il le faisait plus jeune. Il aimerait savoir si c'est la presse, un document de travail, des mails ou un roman, il rêverait que ce soit un recueil de poèmes mais ne se fait pas d'illusions, la poésie, les gens sérieux la tuent pour devenir adultes, ils n'ont, sauf exception, plus l'opiniâtreté ou la tendresse d'en lire dès lors qu'ils se trouvent accaparés par la conduite de leurs affaires. »

« En fait, se dit Quentin nuit après nuit, alors que les heures passent sans que le sommeil le libère de l'enfer de ses pensées, tout le système est conçu pour que les Jarnoux et leurs semblables étranglent les subalternes sans que cette mort à petit feu porte le nom de meurtre, tout est organisé pour que les faillites et les rachats et les plans de sortie de flotte soient aussi impeccablement légaux que l'asphyxie à bord de millions de poissons, tandis que les actions que des gens comme lui peuvent monter pour entraver leur politique sont condamnées à rester dérisoires, d'ordre strictement symbolique ou pour qu'elles ne le soient pas, requièrent de se mettre en tort et en danger. Ils ont des gens payés pour convaincre ceux qui font les lois et soigner leur réputation lorsque leurs adversaires l'écornent. Ils écrasent ceux qu'ils ont besoin d'écraser tout en conservant les mains propres, c'est ce qu'a toujours permis l'argent, être violent sans se couvrir ni de sang ni de honte, être trop haut pour se faire éclabousser, et de ce point de vue il est même étonnant qu'un ambitieux comme Ludovic se soit complu à un assassinat. En mer, ce jour-là, la tentation du crime parfait l'a peut-être saisi au cœur, au mépris de toute prudence. En dépit de l'orgueil rageur qu'il a mis dans son ascension, il a pu conserver le réflexe d'agir par lui-même, même quand il est question de faire un sale boulot - ou alors c'est Thomas qui ne l'a placé là que pour avoir à sa disposition un homme de confiance, qui lui doive presque tout et se charge des basses œuvres. »

« Il n'ignore pas que c'est un fantasme. Lui, ils ne lui ont pas dit un mot. Ludovic à la barre l'a salué de la main, puis a fait en sorte qu'il se noie. La longue confrontation où on donne à l'ennemi une chance de se justifier, donc de jouer la montre, de reprendre l'ascendant et même de prendre la fuite, c'est bon pour le cinéma. S'il se décide, il faudra qu'il agisse, sûrement pas qu'il leur laisse le temps de s'expliquer. Il lui faut juste conjurer la solide affection qu'ils lui inspirent encore. Balayer l'objection selon laquelle faire comme l'ennemi c'est se mettre à lui ressembler. Une justice idéale vaudrait mieux que la vengeance, mais ce n'est pas le cas de cette justice qui fout en taule en une semaine les casseurs de fin de manif et prend toujours quinze ans pour instruire les crimes des cols blancs, au point qu'il ne saurait pas citer un seul homme d'affaires ou un seul politique qui ait eu à purger une peine de prison ferme. »

Quatrième de couverture

Biologiste spécialiste du plancton, Maya partage la Bruno, qui travaille dans le même laboratoire qu'elle à Paris. Elle entretient aussi une liaison assumée avec Quentin, un homme plus jeune qui a grandi sur le littoral nord de la Bretagne. Devenu plongeur pour la réserve des Sept-Îles, il y suit les phoques gris et la plus importante colonie d'oiseaux de France, peuplée de fous de Bassan. Fils d'un pêcheur dont l'activité a périclité, Quentin milite contre les chalutiers industriels qui accaparent les ressources marines. L'été 2019, Maya se demande s'il ne serait pas temps de choisir entre les deux hommes qu'elle aime, surtout si elle veut un enfant. Lorsqu'elle rejoint Quentin sur la Côte de Granit rose, elle est frappée de le trouver si fébrile. Il faut dire qu'il a commencé à recevoir des menaces de mort.
Dans ce livre animé d'une fascination profonde pour l'ocean et la beauté de la vie qu'il abrite. Vincent Message explore avec un sens aigu du romanesque les conflits que fait naître la crise écologique.

VINCENT MESSAGE est auteur des romans Les Veilleurs (2009 prix Virgin-Lire), Défaite des maitres et possesseurs (2016. prix Orange du livre), Cora dans la spirale (2019) et Les Années sans soleil (2022), tous parus au Seuil et disponibles chez Points.

Éditions du Seuil,  août 2025
361 pages

mercredi 26 août 2026

L'enfant grise ★★★★☆ de Grégoire Courtois

L'Enfant grise nous invite à regarder le monde autrement. 

Un enfant un peu à côté. Ni idiot, ni mystérieux, simplement différent. Un enfant qui observe, qui écoute, qui trouve refuge dans la nature et qui, très tôt, pressent que quelque chose se joue sous la surface des choses. Des fleurs qui s'ouvrent quand elles ne le devraient pas. Une nuée de papillons. Des racines qui semblent lui adresser des messages.

Et si ce n'était pas son imagination qui débordait, mais notre monde qui avait cessé d'écouter ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Grégoire Courtois fait de la nature bien davantage qu'un décor. Elle devient langage, mémoire, refuge. Elle garde ce que les hommes oublient. Elle relie les êtres. Elle grandit en silence, sous nos pieds, tandis que nous passons à côté. La plume de Grégoire Courtois épouse cette étrangeté avec une douceur discrète, presque souterraine.
« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »
Mais derrière le fantastique, c'est aussi un roman profondément humain sur l'enfance, la solitude, les blessures que l'on porte et les transmissions silencieuses entre les générations. Sur ce que l'on reçoit de nos parents, parfois malgré eux. Sur ce que l'on reproduit. Et sur ce que l'on peut enfin comprendre en regardant l'enfant que l'on a été.

J'ai particulièrement aimé cette idée du silence comme héritage. Le grand-père transmet au narrateur « le calme nécessaire » pour l'obtenir vraiment. Et les racines, elles aussi, parlent en silence.

C'est un livre étrange et sensible, peuplé de forêts, de souvenirs et de secrets enfouis. Un roman où grandir semble finalement consister à ne pas tout à fait perdre l'enfant que l'on a été.
Et peut-être à apprendre, enfin, à écouter ce qui pousse sous la terre 🌿

Un immense merci à Babelio et aux Éditions Robert Laffont pour cette Masse Critique privilégiée qui m’a permis de découvrir ce roman singulier. 

« Nos souvenirs d'enfance sont faits d'autant d'espoir que de mémoire. Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, souhaitons aussi avoir été, ou l'avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu. »

« Grand-Père Jean, je crois, ne m'a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines; il m'a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l'obtenir vraiment.
C'est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd'hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m'aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. Ce sont la patience et le silence qui m'amenèrent à vivre l'histoire extraordinaire que j'essaie ici de vous raconter. »

« Ce n'étaient pas des histoires ! Ce n'étaient pas des mensonges. Peut-être que je ne contrôlais pas la nature, bien sûr, je ne pouvais pas l'affirmer, mais la nature me protégeait, c'était évident. Des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des papillons qui surgissent puis disparaissent précisément à ce moment-là, à cet endroit-là, ce ne pouvait pas être une coïncidence. »

« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu'on s'en rende compte, elles dévorent tout. »

« C'était encore le printemps. L'herbe était épaisse, les couleurs rendues plus vives par les rayons d'un soleil direct. Cette image de lumière et de contrastes flotte dans ma mémoire, solitaire tant sa texture est éloignée de celle que je me fais aujourd'hui de ma région natale. J'ai la sensation d'avoir toujours vécu dans le gris, le verdâtre et le brun ; ce sont ces teintes qui me remplissent d'émotion quand je les rencontre à nouveau, elles qui me rappellent d'où je viens, ce pays où la brume et la couverture nuageuse uniforme rendent ternes les rues, dévorent les contours, fondent les pierres des maisons les unes avec les autres. Des paysages gommés, aux contours mal définis, suintant d'une humidité qu'on sent avec les yeux, voilà ce qui au fond de moi caractérise cette terre que j'ai habitée. Et pourtant les saisons y passaient; nous avions bien sûr des printemps et des étés. Il y faisait doux six mois de l'année mais, peut-être parce que nous les attendions trop, ces moments me semblent aujourd'hui avoir été exceptionnels. »

« L'hiver, il ne se passait pas grand-chose à la surface des sols gelés, et beaucoup des petites bêtes que j'aimais observer hibernaient, s'endormaient, ou mouraient tout simplement, pour ce que j'en savais. Si j'exceptais le ballet de quelques oiseaux picorant et grattant la terre à la recherche de leur pitance, je ne pouvais profiter, l'hiver, du spectacle des choses vivantes. Jugeant que l'atmosphère s'était radoucie, j'espérais donc trouver sous les pierres les premières bestioles que la chaleur aurait ressuscitées. »

« Les orties, leur parfum tenace, demeuraient en moi, dans mes narines, dans ma chair, plantées si profondément qu'elles pourraient y être toujours, comme les éclats d'obus ou les balles de carabine que les soldats rapportent de la guerre et qui restent en eux pour leur rappeler la barbarie qu'ils vécurent. Qu'on tente de retirer la balle et l'on prend le risque de tuer l'homme. Il en sera de même avec le souvenir de nos traumatismes. Nous les porterons en nous dans les plis de notre viande. Je pleurais. Mon être entier me démangeait et, en plus des regards affolés des adultes, des renflements sous mes paupières me faisaient comprendre que quelque chose avait changé dans mon apparence. Je me redressai et croisai mon reflet dans le grand miroir qui recouvrait le mur opposé, près de la barre de danse.
Je ne me reconnus pas et fus effrayé par cette créature qui me faisait face. Elle avait ma taille, le même pantalon que moi, une coupe de cheveux identique, mais, pour le reste, ce n'était qu'un amas de chair boursouflée. Des cloques rosâtres parsemaient chaque centimètre de peau apparente, sur les bras, le torse, le visage, ce qui en déformait les traits pour modeler la figure d'une bête humanoïde qui n'existait nulle part sur Terre, difforme, pleine d'eau et de laideur.
C'était moi. J'étais ce petit monstre grossier à l'épiderme martyrisé, au bord de l'éclatement. En me voyant ainsi, je repensai à ces grenouilles qui gardent leurs œufs sous leur peau jusqu'à ce qu'ils éclosent et que des têtards percent pour naître. »

« A-t-on vraiment souffert quand le souvenir de la souffrance disparaît ? C'est une question que je me suis longtemps posée, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de souffrance sans mémoire, que le présent de la souffrance est toujours fugitif, comme une graine insignifiante qui porte pourtant en elle les ramifications de la terreur, la fougue de racines capables de percer profond en nous et de croître bien longtemps après que la graine a disparu. Qu'on nous ôte le souvenir et nous redevenons des amibes pour qui la douleur n'est qu'une information. »

« Un lapin, une musaraigne, une belette, ou quoi que ce fût, jamais ne se laissait voir. Ces bruits m'avaient inquiété les premières fois puis, très vite, je compris qu'ils faisaient partie de la forêt. Si on les craignait, s'ils éveillaient en nous une terreur sourde qui nous empêchait de voir les beautés du sol et des arbres, alors mieux valait rester chez soi devant sa télévision. Parce que ces bruits ne s'arrêteraient jamais, et jamais ils n'auraient d'explication. Dans le plus modeste des bosquets, nous ne sommes pas seuls. À nos pieds, une vie déjà grouille. À l'abri, non loin de là, d'autres vies attendent dans l'ombre de dévorer les premières. Croire qu'un sous-bois est unique et figé, c'est oublier comme tout s'éteint et se cache dès lors qu'un super-prédateur, à l'instar de l'homme, y pose le pied. Maladroits et bruyants, nous créons autour de nous dans la forêt une bulle de calme dont nous imaginons qu'elle est la règle. Mais à peine sommes-nous partis que la vie forestière reprend ses droits. Les bêtes mangent les bêtes, les végétaux penchent leur ramure sur leurs concurrents pour les priver de soleil et les tuer. La sauvagerie s'exprime à nouveau. »

« Les ogres de nos cauchemars se déplacent lentement et de minuscules héros grimpent sur eux. Je n'étais pas un héros. J'étais moi, toute petite chose inquiète qui ne savait pas comment évoluer correctement dans ce monde et qui regrettait déjà de taper, chaque coup me faisant mal à la tête, comme si je me cognais moi-même ou que ma tête cognait contre quelque chose, de minéral comme un mur, de végétal comme un tronc, d'animal comme un chien, si bien que j'ignorais si c'était mon sang ou le sien qui mouchetait les chemisiers blancs de ses voisines. Était-ce d'ailleurs du sang ? Ou de la salive, de la soie, du mucus ? Et elle enflait, elle grandissait, tandis que, de plus en plus petit, je frappais une matière molle qui n'avait plus rien de réel, ni femme ni chair, qui menaçait de m'absorber dans les replis de sa démesure. »

« Vous à qui j'adresse ce récit de si loin, qui me lisez ou comprenez mes mots dans quelques formes entrelacées, avez-vous déjà vu une source pétrifiante ? De vos yeux, par hasard, au cœur d'un bois anodin ? Oui ? Combien d'entre vous ? Si peu, j'en suis convaincu. Alors imaginez ce que j'ai ressenti, d'abord quand je me suis trouvé face à elle, ensuite quand j'acceptai l'idée de vivre seul avec ce secret gris. Une page vierge en moi se déchira lorsque Noémie tourna les talons et entreprit de remonter la pente. »

« Ainsi, à cette époque inerte où les grues ne sont pas encore revenues et où les papillons citron continuent de dormir, je me mis à aller chaque jour vérifier sous les pierres si la plante, quelle qu'elle fût, s'éveillait et me répondait. « Chercher quoi ? » disais-je à haute voix, ignorant si les sens de cette force qui tentait de converser avec moi n'étaient pas eux aussi au repos. Peu m'importait. Quand la nature s'éveillerait, je voulais qu'elle sache que j'étais là et que j'attendais ses instructions. »

« À la maison, mon père travaillait beaucoup et pensait peu à me parler. Nous mangions devant la télévision, dont le volume interdisait les conversations. Il a fallu des années pour que je me pose la question de ce silence. Celui-ci m'était toujours apparu comme normal. J'ignorais ce que les autres pères disaient aux autres enfants. J'ignorais qu'une discussion pouvait avoir lieu, au dîner ou à n'importe quel moment de la journée. Il y a des arbres, dans le sud de la France, qui poussent sur des falaises balayées par les vents. Pour lutter contre cette force et conserver leur équilibre, leur tronc est incliné, parfois jusqu'à l'horizontale. C'est un spectacle surréaliste. Mais eux ne savent pas que, dans des conditions normales, le tronc d'un arbre est parfaitement vertical. Cet angle impossible, c'est leur norme. Et mon père qui me parlait moins qu'un agglomérat de racines, c'était la mienne. Autant que je me souvienne, mon père ne me parla véritablement qu'une seule fois. Il me semble que c'était un unique et long monologue mais peut-être que toutes ces paroles furent distillées au cours des années, et que ma mémoire a décidé d'en faire une théâtrale déclamation. Tout cela est si loin-tain. Peut-être aussi que mon père n'a pas dit à voix haute la moitié de tout ceci, mais entre les lignes de ses regards, de ses gestes muets, de ses renoncements, dans le dessin de ses rides qui se creusaient, voilà ce que j'en ai retenu :

Quand mon père, ton grand-père Jean, m'a offert un livre pour mes sept ans, je me souviens d'avoir pleuré. Tu peux comprendre ça, mon petit, mon fils? Tu sais que ton grand-père adorait les livres. Ce cadeau, je crois, avait une importance capitale pour lui. Je ne sais même plus ce que c'était, un album de Tintin ou bien une aventure du club des Cing. Je l'ai refusé. J'ai pleuré jusqu'à ce qu'on l'éloigne de ma vue. Ma mère m'a consolé. Je me suis blotti contre elle pendant que mon père quittait la pièce avec son cadeau. Même de dos, il avait l'air si triste. Je ne voulais pas être lui. Je crois que c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai déballé ce cadeau et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un livre. Peu importait lequel. Peut-être même qu'il m'aurait plu si je l'avais lu. Je ne voulais aucun livre. Je ne voulais pas que la passion de mon père devienne ma passion. Je ne sais pas si tu peux comprendre ça. Je ne sais pas si tu ressens la même chose pour moi. Non. Ne réponds pas. Tu n'as pas besoin de te poser des questions comme ça. Il y a des choses que tu ressens qui n'ont pas encore besoin de mots. Si je te dis tout cela aujourd'hui, c'est simplement pour te dire que je comprendrais. Quoi que tu penses de moi, quoi que tu ressentes, de la colère, de la honte, de l'agacement, je le comprendrais parce que moi aussi je les ai ressentis, ces sentiments. Et je n'ai pas su quoi en faire. C'est pour ça que je te dis tout cela. Parce qu'il n'y a rien à en faire. Tu as le droit de ressentir ce que tu veux. Je ne te demanderai jamais de devenir moi. Je m'y prends peut-être mal, et c'est encore plus compliqué depuis que ta mère n'est plus là, mais je veux que tu saches que tu as le droit d'être tout ce que tu veux. »

« Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c'est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu'il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C'est un sentiment vivace, luxuriant, qui repousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l'es déjà. Tu es mon fils, tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c'est déjà tout. »

« Souviens-toi de qui tu es aujourd'hui, de l'enfant naïf et heureux que tu es. J'imagine que je devais être comme toi, mais ce petit fantôme ne me hante plus depuis longtemps. Désormais, c'est toi mon fantôme et, à mesure que je t'observe, je deviens mon père. Peut-être que tout ça n'est qu'une illusion, mais j'aime à croire que je le comprends mieux ainsi, que je saisis le mystère qu'il aura été pour moi grâce à toi. »

« Je suis né au printemps, comme un bourgeon qui éclate. Pourtant, chaque année, à cette même sai-son, tandis qu'autour de moi la nature tout entière jetait dans toutes les directions sa verte exubérance, je demeurais le même. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Notre développement est ininterrompu depuis la violence du premier jour. Nous grandissons dans l'indifférence des saisons, au mépris de la nature. Au fond de nous, personne ne peut décrypter les lignes annuelles comme sur un tronc coupé. J'ai lu un jour que l'écorce de la nouvelle année est pro-duite par-dessus celle de l'année passée. Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l'image exacte du jeune arbre qu'il était. C'est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J'espère qu'il est encore là, enfoui quelque part, l'enfant que j'étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d'une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l'avenir en un bavardage chaotique et constant. J'aimerais pouvoir certifier que cette scène que je m'apprête à raconter a bien eu lieu lors de la fête d'anniversaire organisée pour mes neuf ans. Mais peut-être en avais-je dix, ou onze. J'espère seulement ne pas avoir tout inventé. »

« À l'exception de Noémie, j'avais peu d'amis. Pas d'amis peut-être. Pourtant, mon père cette année-là avait jugé important que mon anniversaire soit fêté comme l'étaient ceux de mes camarades de classe. De septembre à juin, les enfants occupaient leur temps à s'inviter les uns les autres pour célébrer au cours d'après-midi ludiques le passage artificiel d'une année. Nous ne sommes pas faits de cycles. Nous sommes permanents. Nous perdurons en dépit des dates et des calendriers. Je devais en avoir l'intuition à cette époque déjà, puisque je n'avais jamais attaché d'importance à ces étapes rituelles qui ponctuent dans l'allégresse l'enfance de tout un chacun. »

« Mon fils, je ne te parle pas aujourd'hui pour régler mes comptes avec mon propre père. Si j'avais souhaité le faire, je l'aurais fait de son vivant, et moins que tout je voudrais te mêler à cette histoire. Tu as avec ton grand-père ta propre histoire. Tu l'as connu, j'imagine, comme je n'ai jamais pu le connaître. Les silences que vous partagiez, la consistance de ces silences, devaient être d'une autre facture que celle des nôtres, les silences entre toi et moi, entre lui et toi, entre lui et moi n'auront jamais la même saveur ; cette absence de vibration vibrera toujours différemment. »

« Dans d'autres coins du jardin, dans d'autres jardins que le mien, au fond des forêts, sur les talus en friche des bords de champs, dans la forme des mousses, les aspérités colorées des lichens, d'autres messages peut-être s'écrivaient pour d'autres yeux, les salutations d'un buisson à un oiseau, l'invective d'une plante à la limace qui la dévore, un brouhaha muet de soliloques scandés pour de mystérieux destinataires. Il me fallait attendre, cette fois encore. Pire, le printemps s'éclipsait parfois et les jours cléments laissaient place à de forts épisodes de gel qui tuaient les fleurs ayant eu la témérité d'éclore trop tôt. Toute la végétation se figeait alors, la croissance des plantes s'interrompait et je ruminais en grelottant devant les racines amorphes du jardin. Et puis la chaleur reve-nait, les tiges des fleurs reprenaient de la vigueur et, lentement, la vie sortait de terre. »

« Je compris ce jour-là que si tous les psychologues, les conseillers, les experts et les médecins ne m'étaient d'aucune utilité, au moins servaient-ils à ce pauvre homme, brutalement orphelin et divorcé, et dont plus personne ne se souciait, parce qu'il avait le malheur de ne plus être un enfant. J'étais aussi stupéfait de constater que, parmi ces experts, aucun n'avait jamais effleuré les véritables raisons pour lesquelles je m'enfonçais chaque jour un peu plus dans mon univers intérieur. L'un d'eux peut-être, avais-je pensé, me demandera si je ne trouve pas plus de merveilles en dehors de l'école qu'au-dedans. Un autre aura peut-être l'intuition que je suis si passionné par la vie que je m'ennuie et dépéris quand on me prive de sa jouissance. Je ne me suis jamais considéré comme un être mystérieux. Vous qui me lisez comprenez, je l'espère, que je ne suis ni ténébreux ni dangereux, ni même énigmatique. Tous mes actes s'expliquent sans difficulté pour peu qu'on prenne la peine de poser les bonnes questions et d'écouter sincèrement mes réponses. Mais peu d'entre nous ont cette faculté, et ceux qui l'ont ne s'en servent pas toujours. Je sais que j'ai eu la patience d'être attentif aux appels à l'aide de l'enfant grise, mais je sais aussi que j'ai parfois laissé Noémie parler sans chercher à lire entre les lignes, à savoir si ce flot de paroles ne cachait pas un malaise, une douleur. Nous avons été amis des années, nous avons passé ensemble des heures qui forment des mois, pourtant je ne me souviens pas d'un instant où elle se soit véritablement confiée à moi. Peut-être ne le lui ai-je jamais permis. »

« Chaque matin, durant sept ans, je sortis de la maison, mon cartable sur le dos, parcourus les deux ou trois cents mètres qui me séparaient de la grande route et attendis une poignée de minutes en scrutant les masures au plâtre effrité, les trottoirs bousculés par l'âge et le manque d'entretien, l'abribus dont les parois intérieures étaient couvertes d'invectives, de poèmes urbains, d'appels à la révolte, de signes cabalistiques que ceux qui les avaient tracés ne comprenaient même plus. Sept ans à effectuer le même trajet, à voir les mêmes arbres, les mêmes noms sur les boîtes aux lettres, les mêmes cours de gravillons blancs, géraniums en été, couronnes en sapin à Noël, sept ans de marche, les mêmes pas, plus grands chaque jour, puisque, la première fois que je fis ce parcours, j'avais dix ans, et la dernière fois dix-sept. De combien de centimètres ai-je grandi entre dix et dix-sept ans ? Trente ? Quarante ? Ce dut être considérable. Ces rues mornes rongées par le chiendent, les pissenlits et le sedum échappé des rocailles, ces façades laides tapissées de lierre ou de vigne vierge m'avaient vu grandir, jour après jour. Ces réverbères gris, anodins, me connaissaient mieux que ma propre mère. »

« Si je voulais la voir, il fallait que je sorte dans la rue, que je fasse le tour du pâté de maisons, que je traverse sa cour, frappe à sa porte. Quel protocole absurde, alors qu'autrefois il nous suffisait d'entrer dans le thuya. Était-ce cela, grandir? Ériger des barrières ? Créer des problèmes là où il n'y en avait pas ? »

« L'aveugle perçoit les odeurs les plus subtiles. Le sourd comprend le mouvement des lèvres et décèle sur les visages des intentions qui demeurent pour nous inconnues. Être privé d'un sens pousse l'être humain à en développer d'autres, à mener ceux qui restent au-delà de leurs capacités. De la sève coule en nous. Une force de vie. Une énergie que la terre et les dépouilles de nos aïeux propulsent dans un réseau invisible qui nous traverse. Coupez l'une de nos branches et cette sève coulera avec plus de force encore dans les autres. Nous sommes les végétaux d'ornement qu'un jardinier dément taille au hasard. Celui-ci aura été privé de la reconnaissance de ses parents ; il en aura acquis une fabuleuse propension à se donner en spectacle. Celui-là fut traité avec une perpétuelle injustice; sa paranoïa lui interdit aujourd'hui de se penser bon à quoi que ce soit. Nous sommes taillés grossièrement, brisés par les tempêtes, amputés par les maladies de l'âme qui nous frappent avec régularité. Nous ne pouvons nous empêcher de croître, d'une autre croissance que celle qui nous a menés à l'âge adulte. De nouveaux bourgeons éclatent chaque jour, de nouvelles pousses jettent autour de nous les prémices de formes futures.
Certaines parties de notre personnalité se rigidifient, se lignifient, se couvrent d'une écorce plus épaisse et deviennent ce qui de nous ne peut plus être changé. D'autres sont plus fragiles, parce que plus récentes, ou plus malmenées, mais moins décisives aussi. Leur disparition n'affectera pas notre forme générale. Pour qu'un trait s'impose dans notre silhouette végétale, il faut du temps et que rien, ni le hasard ni l'évidence, n'en interrompe l'évolution. Nous cherchons. Jusqu'au dernier jour, quelque chose en nous veut grandir, changer, devenir autre peut-être, comme si jamais nous n'étions satisfaits de qui nous sommes, avec cette sève violente qui nous pousse à dépasser ce qu'on croyait achevé. N'étions-nous pas devenus adultes ? Pour l'arbre secret qui croît en nous, rien ne se termine jamais, si bien qu'on peut toujours espérer changer. Avec beaucoup de temps et toutes les forces du monde comme alliées. Qu'on le veuille ou non, même si cela se produit de façon infime, discrète, nous changeons. »

« Je progressai ainsi dans la pente, lentement pour ne pas être écorché par les branches, et parvins à l'endroit que j'avais découvert la veille, en contrebas du grand chêne, au milieu des petits sapins argentés. Le trou était toujours là. Je ne l'avais pas rêvé. Une cicatrice Béante dans le flanc du bois. Souffrait-il ? Avait-il saigné quand cette partie de lui s'était ouverte ? Comment saignait une forêt ? Quel liquide vital sortait d'elle? Je crois que le sang des forêts, ce sont les histoires, tous les contes qui les parcourent. C'est la légende, ce fluide qui les fait vivre. Si l'on poignarde une forêt, de la plaie giclent des racontars, des malédictions, des folklores. Même la plus petite des forêts est traversée souterrainement de cohortes d'enfants qui risquent de s'y perdre, des couleurs chatoyantes des animaux fantastiques qui peut-être la peuplent, de nains, de licornes, de trolls, de sorcières, de sabres luisants, de chemins pavés d'or, de dépouilles sacrifiées, de trésors, de rayons de lune, d'assemblées circulaires, des derniers spécimens de races oubliées, le plus petit bois, un bosquet, un buisson, le grand thuya de mon jardin à sa manière est plein lui aussi de ces liquides mythologiques et vitaux. Face au mystère de ce trou devant moi, je me demandai quelle histoire s'en était échappée quand il s'était fendu. Était-ce celle que j'étais en train de me raconter ? Ou bien celle qui avait hanté mon grand-père ? »

« Mon corps entier fut saisi d'un frisson doux, un chatouillement qui remonta le long de ma colonne vertébrale, de l'intérieur. Depuis toutes ces années, j'avais raison. J'avais douté, comme les enfants doutent, aux moments de leur vie où l'imagination vient se fracasser contre le réel. Je m'étais cru fou, rêveur au point de lire des mots qui n'existaient pas dans le dessin des racines. Je m'étais sincèrement convaincu d'avoir tout inventé, pour posséder mon secret, pour être moins seul. Pourtant, tout était vrai. »

« On a le temps. Je reviendrai plus tard et te poserai ma question importante. Et tu répondras dans les racines. Comme au début. Ce doit être plus facile pour toi d'écrire dans les racines. C'est tout petit, une racine. Ça ne demande pas beaucoup d'énergie de la faire pousser et se tordre. En une saison, j'aurai peut-être le temps de te poser deux ou trois questions. Et puis tu pourras m'en poser. Tu feras comme tu voudras. Je marquai une pause et me mis à chuchoter à son oreille. « Je suis tellement heureux de t'avoir trouvée. J'espère que tu es heureuse toi aussi. Tu as été si seule si longtemps. » »

« Minérale peut-être, végétale d'une certaine façon, animale s'il restait encore un peu de la petite fille qu'elle avait été, l'enfant grise était cette statue vivante, chimère impossible, une bête qui ne respirait plus, une plante qui parlait, une amie pétrifiée qui m'avait appelé sans voix, convoqué dans son palais de boue pour que j'y sois le témoin de sa misérable condition. De quoi d'autre ? Espérait-elle que je la délivrerais ? Savait-elle au moins dans quel état elle était ? »

« Mais c'est dur, tu sais. C'est dur d'être le seul à savoir qu'on n'est pas un idiot. C'est dur de ne pas pouvoir révéler l'unique talent qu'on possède. »

« Mon lecteur s'étonnera de trouver dans ce récit de moins en moins de précision à mesure qu'il progresse.
D'ordinaire, ce sont les souvenirs les plus anciens qui sont les moins clairs. Pour moi, ce sont les plus récents. C'est que le temps passe tant. C'est que l'art de m'exprimer par des signes reste pour moi si laborieux. Une pensée me vient, je commence à la rédiger et, parvenu à la fin de la première phrase, j'ai déjà oublié où je voulais me rendre. Si bien que je suis là, au milieu de la route, dans des paysages inconnus et des climats étrangers. Qu'on me pardonne les vides, les trous, les ellipses. Je conte comme je peux, de plus en plus mal. Les épisodes n'ont plus de liens apparents. Toi qui lis, je souhaite que ces infimes points lumineux dans le noir, tu les relies en pensée et comprennes mieux que moi peut-être les constellations qu'ils dessinent, Cassiopée l'orgueilleuse, la Croix du Nord évoquant le Cygne, Orion le chasseur accompagné de son Grand Chien. Ainsi, nous étions en Grèce. »

« Cette période fut tellement étrange. La voix des garçons se fissurait, les seins des filles gonflaient si vite qu'elles ne savaient pas quoi en faire, comment se tenir, et adoptaient des démarches surnaturelles. Parfois, elles riaient en hurlant. Parfois, elles étaient glaciales et insensibles. Noémie essaya plusieurs fois, cette année-là, de poser sa tête sur mon épaule, dans le bus, de prendre ma main dans la sienne. Quand cela se produisait, je ne pensais qu'à la terre sous mes ongles, la terre du trou, là où personne ne m'assommait de paroles, là où quelqu'un m'écoutait. »

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

« Durant cette semaine, on nous a emmenés de ruine en ruine. Notre professeur et notre guide nous ont parlé de la naissance de la philosophie, des fondements de la démocratie, de la tragédie, de la civilisation. Des étoiles brillaient dans leurs yeux quand ils prononçaient ces mots. Pourtant, au bout de leurs doigts tendus, il n'y avait que des pierres rongées par le vent salé, des éboulis couverts de mousses, des colonnes brisées. Alors c'était cela, la philosophie ? Des trous dans le sol, des vestiges, des statues décapitées, leur tête gisant à leurs pieds ? De toute évidence, ce qui avait traversé ces vingt siècles de tumulte, ce n'était pas la pierre, ni les idées; c'était l'herbe. Discrète, insignifiante, elle était partout, sur les marches des théâtres antiques, sur les socles des statues branlantes. Les lichens envahissaient les parois exposées au nord, les mousses se nichaient dans les fêlures du marbre. Malgré l'aridité du cli-mat grec, la végétation était coriace, conquérante. Les pierres subsistaient tant bien que mal, rongées par les assauts du temps. Au contraire, le temps était l'allié de la végétation. Il la fécondait, la multipliait, lui donnait les armes et la rage, le calme et la tactique. Certains arbres, sur cette langue de terre déchirée, avaient vu déambuler Platon et Socrate, puis s'affaisser leur école, puis s'évanouir leurs cendres et enfin m'avaient vu, moi, descendre du bus en short. Cet olivier malingre, sur le bord de la route, sera encore là quand notre professeur de grec sera mort et enterré, et que l'écho des mots « philosophie » et « civilisation » qu'il prononçait se sera perdu dans les ruines minables de cet amphithéâtre. « Vous entendez, les enfants, comme le son est parfaitement diffusé ? » »

« Vous savez bien que le silence entre les mots que nous prononçons a autant d'importance que les mots eux-mêmes. L'enfant grise ne s'exprime qu'en silences successifs : silences des saisons mortes, silences entre les gouttes d'eau, silence de la vie qui se poursuit contre toute logique. C'était avec elle que je voulais converser, mêler mes silences aux siens. »

« Quand personne ne raconte, l'univers entier, celui d'avant et celui d'après préexistent et pulsent comme un cœur. Il faut avoir le souhait de dire pour que des fluides s'écoulent, que des particules scintillantes transitent sous la peau du monde. Je suis un roseau et du chiendent, un peuplier et son frère. Il n'y a plus de temps, seulement l'odeur de mes souvenirs qui reposent ou migrent dans l'obscurité des sous-sols. Une image survient. Elle transporte avec elle une idée. Alors les fils vibrent et me racontent les secrets de l'humus. »

« Il y a beaucoup de souvenirs dans les racines et la toile serrée de champignons des grandes forêts d'Europe. Le métal des batailles y résonne encore, les crocs des loups, la brûlure de la foudre, mais aussi le chant épique de guerres végétales que peu d'hommes connaissent. Les chênes affrontèrent les sapins, les fougères se faufilèrent à plat ventre sur le sol quand personne ne les remarquait, portant en elles la mémoire des forêts primordiales et les cicatrices des morsures de dinosaure. On tint des sièges. On priva de vivres des hectares entiers de vies qui s'éteignirent de fierté, pour n'avoir pas voulu baisser les armes. Afin de ne plus dépendre du sol, certains individus apprirent à faire tomber la pluie, d'autres envoyèrent, désespérés, leurs progénitures dans les excréments des merles et des étourneaux. »

« Il y a un monde après le monde, fait de poussière d'homme et d'équilibre violent. C'est de là que je te parle. Quelque chose est écrit, et toi seule peux le lire. »

Quatrième de couverture

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger. À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une œuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2026
262 pages