samedi 4 juillet 2026

La meilleure façon de marcher ★★★★☆ de Ben Montgomery

Vous avez envie de marcher ?
Pas pour battre un record. Pas pour aller quelque part.
Simplement pour remettre un pied devant l'autre et respirer un peu plus librement ?
Alors ce livre vous attend !

"La meilleure façon de marcher" raconte l'histoire d'Emma Gatewood, cette Américaine de 67 ans qui, en 1955, devient la première femme à parcourir d'une seule traite les 3 500 kilomètres du sentier des Appalaches. Mère de onze enfants, grand-mère de vingt-trois petits-enfants, elle quitte un matin sa maison en disant simplement qu'elle « part faire un tour ».
On pourrait croire que ce livre célèbre un exploit. J'y ai surtout lu une émancipation.
Car derrière cette silhouette frêle chaussée de simples Keds se cache une femme qui a longtemps vécu sous l'emprise d'un mari violent. La forêt n'est pas un terrain de jeu, mais plutôt un refuge. Et la marche, une manière de reprendre possession de sa vie.

« Parce que j'en avais envie. »
Elle s'autorise enfin à n'obéir qu'à son propre désir.

J'ai aimé que Ben Montgomery ne fasse pas d'Emma une héroïne inaccessible. Journaliste avant d'être écrivain, il s'appuie sur les archives, les témoignages et le contexte historique pour retracer son parcours avec beaucoup de précision. Cette approche documentaire donne parfois au récit un ton plus journalistique que romanesque ; c'est sans doute la seule petite réserve que je garderai de cette lecture. Mais elle n'enlève rien à l'admiration que suscite cette femme.

Au fil des pages, c'est aussi un magnifique hommage à la marche qui se dessine. Thoreau, Hippocrate, Stevenson ou encore Dickens s'invitent dans le récit pour rappeler combien marcher nourrit autant le corps que l'esprit. Les descriptions des Appalaches donnent envie de ralentir, de lever les yeux, d'écouter le silence des bois.
« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement. La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears (en exergue)
« Plus je vieillis, plus je vais vite. », disait Emma Gatewood, citée en exergue. Comme si les années nous apprenaient enfin dans quelle direction marcher.
Une lecture inspirante, lumineuse, qui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin de sa propre liberté. Et que parfois, le plus grand des voyages commence par une décision que l'on ne doit qu'à soi-même ✨️

« [...] le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme. »

« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement.
La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears

« Maintenant ou jamais. »
Henry David Thoreau

« Plus je vieillis, plus je vais vite. »
Emma Gatewood 

« Nous sommes le 3 mai 1955 et la voilà enfin, ses Keds bien lacées aux pieds, sur l'extrémité sud du sentier des Appalaches, le plus long chemin de randonnée au monde. Devant elle, les cimes percent l'horizon bleu-noir et s'étirent vers le ciel. Cette femme, mère de onze enfants et grand-mère de vingt-trois petits-enfants, se tient debout face à un paysage hostile, fait de rivières enragées et de roches menaçantes. Elle en a rêvé, de ce chemin. Chez elle, dans l'Ohio, où elle entretenait son jardin et gardait ses petits-enfants, elle y pensait sans cesse, impatiente d'avoir enfin la liberté de s'échapper. Il a fallu qu'elle attende jusqu'à ses 67 ans pour pouvoir s'y lancer. »

« Devant elle, à présent, se déploie une incroyable étendue d'ormes, de châtaigniers, de tsugas, de cornouillers, d'épicéas, de sapins et d'érables à sucre. Bientôt, elle découvrira des ruisseaux étincelants, des torrents déchaînés, des paysages à couper le souffle. »

« Elle ne dévoilera jamais la raison profonde. Jamais elle ne montrera ses dents cassées ou ses côtes fracturées aux journalistes et aux caméras, jamais elle n'évoquera la ville aux sombres secrets, ni sa nuit passée dans une cellule de prison. Elle se présentera comme veuve. Oui. Elle leur dira avoir trouvé du réconfort dans la nature, loin de la poussière de la civilisation. Elle citera la phrase que son père lui répétait : « Ne traîne pas les pieds. » Un conseil qu'elle tâchait d'appliquer, leur dira-t-elle, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, à travers la vallée de l'ombre de la mort. »

« Lorsque des rivières de bitume se répandirent dans les vallées, l'Amérique motorisée découvrit le monde ouvrier et minier, mais aussi une région en pleine mutation. Dans les années 1950, l'alliance des techniques agricoles rudimentaires et la perte d'emplois míniers au profit des machines provoqua un exode des Appalaches. Ceux qui restèrent étaient suffisamment endurcis, ou suffisamment malins, pour survivre.
Tel est le territoire que foule Emma Gatewood. Elle chemine à travers une région incomprise, tissée d'amour et de danger, d'hospitalité et de venin, sur un sentier conçu par autrui comme la meilleure façon de traverser un paysage à la beauté rugueuse.
Elle a accepté l'invitation de marcher dans les pas de ses prédécesseurs - cette armée civile d'urbanistes, d'environnementalistes, de défricheurs et de devenir, d'une certaine façon, une pèlerine.
Elle vient des contreforts et, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi s'attendre, ne se sent pas totalement étrangère à ces lieux. »

« Les fleurs sont en pleine éclosion : les sanguínaires, les trilles, les violettes, les bleuets, les sabots-de-Vénus, les galanes. À l'orée du bois, un éclat attire son attention, une merveille qu'elle ne reverra pas avant plus de 3 000 kilomètres, comme un cadeau des Cherokees : un cornouiller à fleurs roses. »

« Après un copieux repas, ils longèrent la rivière Ohio en diligence pour se rendre à Gallipolis, puis dans la famille d'Emma au-dessus de Northup, où ils passèrent leur nuit de noces dans une  chambre bricolée à l'aide de draps tendus autour du lit. Ensuite, ils prirent le chemin du petit chalet que P.C. possédait, sur une colline surplombant Sugar Creek.
La lune de miel fut de courte durée. P.C. ne tarda pas à traiter Emma comme sa chose, à se servir d'elle comme domestique. Elle devait balayer, construire des clôtures, faire sécher les feuilles de tabac, mélanger le ciment. Ce n'était pas la vie qu'elle avait imaginée, mais elle fit de son mieux pour s'en accommoder.
Ils n'étaient mariés que depuis trois mois lorsqu'il se mit à la battre. »

« Ce sentier est l'œuvre d'un rêveur, un certain Benton MacKaye. Diplômé de Harvard, il raconte en avoir eu l'inspiration au cours d'une randonnée de six semaines, faite après ses études. Alors qu'il se tenait sur la montagne Stratton dans le Vermont, il a imaginé un chemin pédestre perché sur les sommets et traversant la chaîne sur toute sa longueur.
En 1921, l'idée a mûri dans son esprit, et des amis le convainquent de décrire sa vision dans un article pour le Journal of the American Institute of Architects. MacKaye y écrit que le but du sentier serait « d'étendre l'environnement primitif et de poser des limites à l'environnement métropolitain », en offrant une majestueuse colonne vertébrale accessible à tous ceux qui se sont amassés dans les villes de la côte est. Après la publication de son papier, MacKaye cherche à impliquer des clubs de randonnée, des avocats, et d'autres groupes susceptibles d'aider à mettre son plan à exécution. Des centaines de personnes contribuent au projet, traçant et cartographiant des sections du sentier, fouillant dans les actes de propriété et les dossiers fiscaux des palais de justice, avec l'idée de bricoler ensemble et de préserver pour le public la plus longue piste de randonnée ininterrompue du monde. »

« En juin 1862, soit 93 ans avant le voyage d'Emma, Henry David Thoreau avait prédit ce déclin dans son essai De la marche³, publié à l'époque par la revue Atlantic Monthly :
« Actuellement, dans ces régions, la majeure partie de la terre appartient à tous ; le paysage n'est la propriété de personne, et le marcheur jouit d'une certaine liberté. Mais le jour viendra peut-être où ce paysage se verra divisé en terrains d'agrément dont une poignée d'individus profiteront et tireront un plaisir tout relatif ; lorsque se multiplieront les clôtures, lorsque les pièges à humains et autres machines visant à confiner l'homme à la route publique seront inventés, lorsque marcher sur la surface du monde créé par Dieu sera considéré comme une intrusion sur les terres de quelque individu. Avoir l'exclusivité d'une chose nous prive de la véritable jouissance que cette chose pourrait nous apporter. Profitons donc pleinement de ce qui nous est donné, avant que n'adviennent ces jours funestes. » »
3. Paru en français dans une traduction de Thierry Gillybœuf, Fayard, 2020. 

« Les anthropologues estiment que l'homme primitif marchait 32 kilomètres par jour. Dans l'Antiquité déjà, on attribuait à la marche des bénéfices aussi bien physiques que mentaux. L'écrivain romain Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.) décrivait la marche comme l'un des « remèdes dépendant de la volonté de l'individu ». Le médecin grec Hippocrate la considérait comme « le meilleur médicament pour l'homme » et prescrivait sa pratique pour traiter les problèmes émotionnels, les hallucinations et les troubles digestifs. Aristote faisait ses cours en marchant. À travers les siècles, les plus grands penseurs, écrivains et poètes vantèrent les vertus de la marche. Léonard de Vinci conçut des rues surélevées pour protéger les marcheurs de la circulation des charrettes. Un jour, Jean-Sébastien Bach parcourut 320 kilomètres à pied pour aller écouter un grand organiste.
William Wordsworth aurait quant à lui marché 290 000 kilomètres au cours de sa vie. Dans son essai Night Walks, Charles Dickens saisit l'état extatique à la frontière de la folie de ses nuits sans sommeil et conclut ainsi : « La marche est synonyme de bonheur. La marche est synonyme de bonne santé. » Robert Louis Stevenson parlait de son côté de « la grande camaraderie des chemins » et des « rencontres brèves mais précieuses que seuls les promeneurs connaissent ». 
Plus récemment, les écrivains connaissant les bénéfices du mouvement n'ont eu de cesse de condamner l'apathie du monde, la paresse généralisée.
« Bien sûr, les gens continuent de marcher, ironise en 1912 un journaliste du Saturday Night. C'est-à-dire qu'ils traînent les pieds sur leurs propres territoires, de la porte de chez eux jusqu'à leur voiture ou un taxi... La véritable pratique de la marche, cependant, est aussi éteinte que le dodo. »
« Ils disent ne pas avoir le temps de marcher - et attendent quinze minutes pour qu'un bus les amène 200 mètres plus loin », écrit Edmund Lester Pearson en 1925. « Ils prétendent être pressés, très occupés, extrêmement dynamiques ; en réalité, ils sont paresseux. Une poignée d'originaux - des gamins, essentiellement font de la bicyclette. »
Les jours funestes dont parlait Thoreau sont arrivés et le pays, clés de voiture en main, troque de façon dramatique ses pieds contre des pneus. Le bilan humain est ahurissant: le nombre d'accidents de la route explose, les voitures tuent près de 30 per-sonnes par jour et en blessent 700. Un journaliste du Saturday Evening Post qualifie le phénomène de « conflit » entre l'homme et l'automobile. « Le piéton, écrit-il, risquerait moins sa vie dans la savane africaine infestée de lions ou sur un territoire de tigres mangeurs d'hommes qu'en traversant une rue du centre-ville à la tombée de la nuit ».
C'est à ce moment-là, au milieu de la confluence de l'ingénierie mécanique et de la construction autoroutière, que le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme.

En 1948, Earl Shaffer est le premier à le parcourir de bout en bout d'une seule traite, le premier thru-hiker. À la suite de cette prouesse, il écrit :

J'y repensais comme à une sorte de rêve éveillé, habité de soleil, d'ombre et de pluie
Avec la certitude, déjà, que l'envie me viendrait souvent de repartir
Sur les collines côtoyant les nuages, surplombant le monde entier
Près du cairn battu par le vent où des yeux émerveillés accueillirent les premiers le jour naissant
De marcher encore là où glissent les nuages blancs, loin du fracas de la ville
Et de boire, à la gloire du Long Sentier Perché, l'eau claire et fraîche de la montagne.»

« À l'origine, le sentier des Appalaches est pensé comme un espace infini de nature sauvage où le marcheur est invité à flâner à sa guise. Personne n'envisage alors de le parcourir d'une traite, dans sa totalité. Par fragments, oui. Ou pour une randonnée à la journée. Mais y marcher cinq mois durant, confronter son corps à la terre, tester les limites de son endurance physique et mentale, n'est pas le but. Le parcours se conçoit alors en termes de sections, comme un bœuf se découpe en morceaux. Même si l'on goûte à chaque partie de la bête, il ne s'agit pas de la dévorer tout entière. Avant 1948, personne n'aurait même pu imaginer qu'une telle prouesse était réalisable. »

« Emma a l'habitude de s'échapper dans la nature. Cela remonte à loin.
« J'ai toujours beaucoup marché dans les bois, dira-t-elle à un journaliste des années plus tard. Le calme et le silence des forêts m'attirent, et j'aime la paix qui y règne. »
Les gens la prenaient pour une folle, à l'époque. Mais pour elle la nature était un refuge, loin de son foyer dirigé par un tyran.
Plus tard, elle confia à ses enfants que leur père ne lui infligeait pas seulement des coups de poing qui la laissaient avec les yeux au beurre noir et les lèvres en sang. Elle était aussi l'objet de son appétit sexuel insatiable, il exigeait qu'elle se donne à lui souvent plusieurs fois par jour. Ils ignoraient ce fait à l'époque, mais avaient l'habitude que leur mère vienne chercher la paix dans leurs lits, quand elle ne pouvait plus supporter d'être allongée près de lui. »

« Une fois de plus, on l'a reconnue. Les nouvelles vont vite, La fameuse dépêche de The Associated Press rédigée à Boonsboro a même circulé jusqu'au comté de Gallia, où le journal local a publié un autre article sur la nouvelle célébrité de la région.
Depuis son départ « vers le sud » un matin d'avril, on ignorait où elle se trouvait. Jusqu'à vendredi après-midi, quand la nouvelle de sa progression sur le sentier arriva de Boonsboro, dans le Maryland. Cette randonnée débute sur le mont Oglethorpe, traverse quatorze États, huit forêts nationales et deux parcs nationaux, et s'achève au sommet du mont Katahdin, à quelque 1 580 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

« Devant Emma, à travers les nuages bas et noirs qui filent vers le nord le matin du 9 août, se dresse le plus haut sommet du Massachusetts : le mont Greylock. Si les monts Berkshires qu'elle vient de dépasser sont lumineux et accueillants, celui-ci, culminant à 1 063 mètres d'altitude, représente un défi de taille.
Cette montagne a nourri l'imagination de certains des plus grands écrivains américains. Herman Melville s'est inspiré du mont Greylock lorsqu'il travaillait sur Moby-Dick, cent cinq ans avant qu'Emma foule ces terres. Depuis la fenêtre de son bureau à Pittsfield, il pouvait voir les flancs de cette montagne semblables à ceux d'une baleine. Dans Sept jours sur le fleuve, Henry David Thoreau a raconté l'ascension qu'il en fit en 1844, un an avant sa découverte de l'étang de Walden.
À travers leurs écrits, les deux hommes ont saisi le caractère exceptionnel de cette montagne tout en lui conférant un pouvoir très différent. Dans « La Véranda », nouvelle de Melville, le narrateur part en quête d'une lumière magique aperçue au sommet du mont Greylock. Lorsqu'il arrive sur les hauteurs et découvre que la lumière ne vient pas d'une fée mais d'une jeune orpheline isolée, elle-même intriguée par la lumière qu'elle aperçoit en contrebas, le mont symbolise une quête qui n'aura jamais de fin. Thoreau met en scène une quête similaire, en revanche la femme qu'il rencontre sur la montagne a « des yeux étincelants de vie », et le narrateur n'a qu'une envie : revenir passer du temps dans ce lieu si paisible. Pendant des dizaines d'années, les universitaires s'interrogeront sur ces points de vue opposés du mont Greylock et sur le thème de la nature représentée par une femme sur une montagne. Mais peu questionneront les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent ainsi prisonnières, isolées du monde d'en bas. »

« Bien des choses font un foyer,
Livres, ficelles, petits papiers,
Peigne et brosse pour se coiffer,
Un fauteuil où tricoter, 
Une bible, une horloge, des chants, Sur le feu des plats mijotant.
Des petits pieds qui courent 
Dans l'escalier ou dans la cour, 
Des tas de jouets sur le plancher,
Petits trains, voitures et poupées. 
Du linge d'enfants et un couffin, 
Le miaulement d'un chaton qui a faim. 
L'aboiement d'un chien vigilant
Lorsque passe un visiteur gênant.
Une mère douce et bienveillante, 
Avec les siens toujours patiente.
Un monde béni habite ces murs, 
En plus du paiement des factures.
Un esprit qui rassemble les gens, 
Dans les épreuves, par tous les temps. 
Chaque jour la bonté doit régner, 
Pour qu'un foyer soit éclairé. »

« Elle marche pour elle, elle marche pour être elle-même. »

« Quand un journaliste lui demande ce qui l'a poussée à faire tout ça, elle répond : « Certaines personnes pensent que c'est de la folie, mais j'y trouve de la sérénité, quelque chose qui satisfait ma nature. Les bois me comblent de joie. La forêt est un endroit tranquille et la nature est magnifique. Je n'ai pas envie de rester assise sur un fauteuil à bascule. Je veux être active. »
Elle confie avoir trouvé le sentier mieux entretenu cette année-là. Ses critiques après sa première randonnée ont encouragé les clubs de randonneurs à nettoyer et baliser certaines sections. C'est en partie grâce à ces améliorations qu'elle met quelques jours de moins pour arriver à destination. »

« Ils pensent qu'aucune femme de mon âge ne ferait une chose pareille, à moins d'être payée pour ça. C'est drôle. Je travaille comme une mule au terrain de camping. Et quand j'annonce que je pars marcher, on me dit que ce n'est pas raisonnable à mon âge. Il y a quelque temps, je suis montée sur le toit pour scier une branche d'arbre, et personne n'a rien trouvé à redire à ça. »

« Elle se vantait d'être la seule des thru-hikers du sentier à l'avoir vraiment vécu à la dure, et elle avait probablement raison, dit Ed Garvey à la fin de sa vie. Il lui manquait le matériel que les randonneurs considèrent absolument indispensable, mais elle possédait un ingrédient en particulier, l'envie, dans une quantité si débordante que tout le reste était superflu. »

« Parmi toutes les réponses qu'elle fit à la presse, il y en a une qui me semble plus pertinente que les autres, une affirmation qui tient autant de la vérité que de la provocation. C'est aussi une phrase qui trahit un secret, qui contient autant d'audace que de non-dits. Quelque chose de beau et d'indépendant, de mystérieux et de courageux. Une volonté de fuir se lit en filigrane. Fuir la violence et l'oppression. Fuir l'âge et les obligations. La phrase se clôt par un point mais pourrait aussi bien se terminer par un point d'interrogation. Quelques mots qui donnent la migraine. Une réponse frustrante, mais qui se suffit à elle-même.
« Parce que j'en avais envie. » »

Quatrième de couverture

Emma Gatewood fut la première femme à parcourir dans sa totalité le mythique sentier des Appalaches.
À l'âge de 67 ans, elle a marché 3500 kilomètres à travers les forêts américaines. 3500 kilomètres de tempêtes, de nuits à la belle étoile. 3500 kilomètres en petites chaussures de toile, avec un baluchon pour seul bagage. Aux siens, elle écrit qu'elle est « partie faire un tour ».
Élevée dans la pauvreté, victime de violences conjugales, cette mère de famille échappe à un destin tragique. Pas à pas, avec un courage et une détermination qui forcent l'admiration, Emma Gatewood parvient à reconquérir sa liberté.
Ce récit lumineux nous invite à mettre un pied devant l'autre pour découvrir, à ses côtés, la meilleure façon de marcher.
Écrivain et journaliste, Ben Montgomery a eu accès aux archives inédites d'Emma Gatewood. Dès sa parution, La meilleure façon de marcher s'est imposé comme un best-seller et a été récompensé par le National Outdoor Book Award.

« Une lecture qui apaise et émerveille. »
Kirkus Reviews

Éditions Paulsen,  avril 2026
277 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez

jeudi 2 juillet 2026

Pisse-Mémé ★★★★☆ de Cati Baur

Revigorante, cette BD !

En lisant la quatrième de couverture, ma fille m'a lancé « C'est tout toi, ça ! » Et je dois bien reconnaître qu'elle n'avait pas tort 😊

Un lieu où l'on vient autant pour partager que pour lire, refaire le monde, pratiquer le yoga, boire un verre, tisser des liens. C'est exactement le genre d'endroit qui me fait rêver.
« Si un jour on gagne au loto, on ouvre un bar à tisanes et on l'appelle Pisse-Mémé ! Chiche ?! Enfin faudrait de la bière aussi... Et des cours de yoga ! Et un coin librairie ! De la bière bio et locale ! »
J'ai beaucoup aimé suivre ces quatre femmes, toutes à un moment charnière de leur vie, qui décident de mettre leurs différences au service d'un projet commun. Leur aventure respire l'entraide, la sororité et l'envie de redonner du sens au quotidien.

Sous ses airs de comédie légère, Pisse-Mémé célèbre les rencontres, les élans collectifs et ces lieux où l'on recrée du lien. Une lecture pleine d'énergie, drôle et réconfortante, qui donne presque envie de tout plaquer pour ouvrir un café associatif 😉😅

Merci Émilie pour cette belle recommandation !

Vous connaissez un endrokt comme celui-ci ?Cette communauté vous ferait-elle, vous aussi, tout plaquer ? 



Quatrième de couverture

Quatre meufs autour de la quarantaine réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif où l’on pourrait lire, faire du yoga, passer du bon temps. Son nom : Pisse-mémé. Une comédie feel good qui évoque les oeuvres de Posy Simmonds et mêle astucieusement quatre parcours de vie, qui prenne le chemin d’une sororité heureuse !

Notes Biographiques :

« Je suis née à Genève en 1973. Après des études d’arts plastiques et une première vie de libraire, je deviens assistante d’édition et me fais connaître en animant un blog BD alors que ce média est à peine émergent. Aujourd’hui, je vis à Montpellier et j’alterne entre bande dessinée et illustration d’albums jeunesse tels que la série « quatre soeurs » avec Malika Ferdjoukh (2013) et « Vent Mauvais » (2020) chez Rue de Sèvres, ou encore la série « Igor » avec Nicolas Morlet (2019) chez Little Urban. (Quand je ne suis pas en train d’enseigner ces matières dans un institut d’arts appliqués.) Grande timide, insatiable observatrice de l’ombre, je pose un regard amusé et tendre sur mes contemporains. Je scrute les détails et m’applique à retranscrire tous les petits reliefs, qui donnent à la vie sa saveur, et à une fiction une allure d’authenticité : le mot juste, le ton d’un dialogue, le geste d’une main qui repousse une mèche de cheveux… tout est matière à raconter, au plus précis, les petites et les grandes histoires, la mesquinerie ou la sororité, les badineries du quotidien comme les espoirs déçus. En somme, j’aime tellement mettre les gens dans les cases que j’en ai fait mon métier. » On retrouve aujourd’hui Cati autour d’une comédie feel good dans laquelle elle raconte l’aventure de cinq femmes, quarantenaires, en quête de sens, réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif. Son nom : Pisse-Mémé ! « Pisse-Mémé » paraît en 2023 chez Dargaud. « Je suis née à Genève en 1973. Après des études d’arts plastiques et une première vie de libraire, je deviens assistante d’édition et me fais connaître en animant un blog BD alors que ce média est à peine émergent. Aujourd’hui, je vis à Montpellier et j’alterne entre bande dessinée et illustration d’albums jeunesse tels que la série « quatre soeurs » avec Malika Ferdjoukh (2013) et « Vent Mauvais » (2020) chez Rue de Sèvres, ou encore la série « Igor » avec Nicolas Morlet (2019) chez Little Urban. (Quand je ne suis pas en train d’enseigner ces matières dans un institut d’arts appliqués.) Grande timide, insatiable observatrice de l’ombre, je pose un regard amusé et tendre sur mes contemporains. Je scrute les détails et m’applique à retranscrire tous les petits reliefs, qui donnent à la vie sa saveur, et à une fiction une allure d’authenticité : le mot juste, le ton d’un dialogue, le geste d’une main qui repousse une mèche de cheveux… tout est matière à raconter, au plus précis, les petites et les grandes histoires, la mesquinerie ou la sororité, les badineries du quotidien comme les espoirs déçus. En somme, j’aime tellement mettre les gens dans les cases que j’en ai fait mon métier. » On retrouve aujourd’hui Cati autour d’une comédie feel good dans laquelle elle raconte l’aventure de cinq femmes, quarantenaires, en quête de sens, réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif. Son nom : Pisse-Mémé ! « Pisse-Mémé » paraît en 2023 chez Dargaud.

Éditions Dargaud,  avril 2023
120 pages 

mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages