vendredi 5 juin 2026

Crush ★★★☆☆ de Momo Yamaguchi

Avec Crush, Momo Yamaguchi nous plonge dans les pensées les plus intimes de Mika, jeune Tokyoïte de vingt-quatre ans, célibataire, solitaire et en quête de quelque chose qui ressemble à une vie pleinement vécue.

Je ne suis probablement pas la lectrice idéale de ce roman. J'y suis entrée en espérant découvrir davantage le Japon contemporain ; j'y ai surtout trouvé le journal intérieur d'une jeune femme aux prises avec ses désirs, ses déceptions amoureuses, sa solitude et son mal-être. Les scènes de sexe et le langage parfois très cru m'ont souvent tenue à distance.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté faite de messages, de rendez-vous ratés et de fantasmes, le roman dresse un portrait assez saisissant d'une génération. Une génération qui scrute son reflet dans les réseaux sociaux, mesure sa valeur au regard des autres, collectionne les relations sans parvenir à combler un sentiment de vide persistant.
J'ai été davantage touchée par ce qui émerge en arrière-plan. La relation tendre de Mika avec ses parents et sa grand-mère, l'évocation d'un Japon loin des cartes postales, les réflexions sur le monde du travail, la pression sociale et l'épuisement qui gangrènent la société japonaise. Certains passages, souvent teintés d'un humour désabusé, se révèlent particulièrement justes.

Momo Yamaguchi possède une plume vive, mordante et sans filtre. Elle n'embellit rien. Son héroïne est parfois agaçante, souvent lucide, toujours profondément humaine dans ses contradictions.

Une lecture qui ne m'a pas totalement convaincue mais qui m'a permis d'entrevoir les fragilités, les aspirations et les désillusions d'une partie de la jeunesse contemporaine.

Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud pour la découverte de ce roman.

« Souvent, je glisse dans le sommeil comme ça : repue, avec une légère envie de crever.
Légère, on a dit, tout comme quand je rentre à pied du boulot à 23 heures, ce qui est présentement le cas, et que je dois éviter les flaques de vomi et les cacas de chiens comme si je jouais à la marelle dans cette ville moche qui est la mienne. Tokyo peut foutre le bourdon. Je n'arrive pas à y retrouver ce qu'on peut voir dans les vidéos des gaijin sur TikTok, ce tourbillon un peu mystique de néons et de gratte-ciels scintillants. Je trouve juste ça laid, un méli-mélo d'immeubles rectangulaires et de gens surmenés, d'hommes crachant ou vomissant dans les rues, qui ont fait du monde entier leurs chiottes.
À l'intérieur de la cuvette, j'avance. J'avance. »

« Tout le monde, sauf Tai et Nana et ma famille, ces gens à qui j'envoie chaque jour des messages et qui semblent pourtant les moins bien renseignés à mon propos. J'adresse à Nana photos et selfies, auxquels elle répond OMG VEINARDE J'AI TROP LE SEUM, et je me complais dans le rôle de la fille qu'on envie. Mes parents, qui m'expriment leur amour, non avec des mots car nous sommes asiatiques, mais en me demandant si je mange bien et en exigeant des visuels de mes plats, et je me rends soudain compte que personne au monde ne se soucie autant qu'eux de ce qui transite par mon œsophage : si ce n'est pas ça, l'amour, alors c'est quoi ? Ma mère veut que je fasse attention aux pickpockets et aux violeurs, mon père veut que je lui envoie les horaires et le numéro de mon vol retour afin qu'il puisse venir me chercher à l'aéroport. Tai m'écrit reviens vite et tout à coup, peu importe que je sois seule, dans un bistrot à l'étranger, en train d'engloutir un ragoût de canard hors de prix, parce que mon écran illuminé de ses mots me ravive, me redonne de la force. Je glisse mon téléphone dans ma poche et souris, laisse 25% de pourboire et quitte le restaurant sur les ailes légères de l'amour. »

« Je lui ai confié mon précieux cœur et il joue au squash avec, le cognant négligemment contre les murs, l'envoyant régulièrement rebondir à coups de raquette: il n'en a tout simplement rien à carrer. S'il insiste pour continuer à me décevoir sans arrêt, qu'il en soit ainsi je jonglerai moi aussi, comme Nana. Il ne me laisse pas d'autre choix. »

« J'enfile mon masque et mon armure. Je prépare ma toile, appliquant d'abord une base à l'acide hyaluronique et une crème pour le visage d'une marque française, puis une fine couche de fond de teint glowy, un fard à paupières violet irisé, un blush liquide rose pâle, de l'eye-liner bordeaux, deux couches de mascara brun cuivré et une touche de gloss. Je sculpte mes pommettes avec une précision d'orfèvre, je passe une houppette de poudre sur mon visage. J'enfile une chemise oversize en soie rose et des créoles en plastique de la même couleur, un jean délavé et des ballerines argentées. Regardez-la, naturellement chic. Ses pieds sentent peut-être mauvais, mais elle incarne parfaitement l'air du temps.
Nana est, comme toujours, irrésistible dans son haut transparent et sa jupe plissée à carreaux qui est pratiquement une invitation à passer la main dessous, ses collants en résille ornés de strass et ses mocassins noirs à plateforme ; une Lolita sortie tout droit d'une hallucination fiévreuse. Deux couches de fond de teint et de correcteur lui ont rendu sa peau, et ses lèvres boudeuses sont colorées d'une encre cerise.
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", je déclare d'un ton solennel.
Elle rit et entrechoque sa canette contre la mienne. »

« Les Meufs Canons sont toujours en train de se crêper le chignon entre elles, et Nana ne fait pas exception à la règle elle est à l'heure actuelle embarquée dans une vilaine querelle qui l'oppose à Sakura, une autre Meuf Canon qui a commis le péché capital de coucher avec l'un de ses ex, ce qui constitue une violation claire du Code d'honneur, qui stipule que vous pouvez fusionner vos âmes, votre garde-robe, mais pas la liste de vos conquêtes et targets. En représailles, Sakura s'est mise à organiser des dîners avec leurs amis communs sans inviter Nana.
Il est de mon devoir de révéler que Sakura bosse sacrément dur pour faire partie du club des Meufs Canons : au naturel, elle n'est pas très belle ; peut-être même un peu laide par temps de pluie ou si on plisse les yeux ; mais elle a une peau parfaite et surbotoxée. À cela viennent s'ajouter une manucure entretenue avec soin et des extensions de cils papillonnantes qui rehaussent un physique autrement banal. Une silhouette remarquable, grâce à des troubles alimentaires et une pratique régulière du Pilates, ainsi qu'un bonnet C qui remue comme de la gelée et dont la rumeur dit qu'il ne serait pas tout à fait naturel. Mais son assurance, elle, est en tout point authentique, et chaque centimètre carré de sa peau, chaque jeté de cheveux, chaque rire grave et rauque traduit une confiance en elle indéboulonnable: aucune somme au monde ne peut acheter ça. Elle est, sans conteste, une Meuf Canon. »

« Parfois, je me sens si seule que j'ai envie de mourir, même si bien sûr je ne ferais jamais ça, parce que ma mère dit que c'est le pire péché qu'un enfant puisse commettre envers ses parents, mourir avant eux, et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de la manière dont je m'y prendrais sauter, comme tous les autres ? Ce serait le moyen le plus simple, mais pensez au pauvre conducteur de métro et à tous ces usagers éclaboussés de sang en retard pour aller travailler, sans parler de la grosse amende de plusieurs millions de yens que mes parents devraient payer. J'ai le vertige, donc pas question de me jeter d'un immeuble trop haut, mais sauter de trop bas c'est risquer de finir handicapé à vie. Pas fan des médicaments. Plutôt douillette. Je passe mon tour pour le seppuku, merci. »

« Il me retourne comme une tortue sur sa carapace et commence à me pilonner, et moi, je suis là genre "Hé, coucou, désolée de te déranger : juste pour te dire que je n'ai pas de terminaisons nerveuses au fond". Sauf que bien sûr, au lieu de le dire à voix haute, je me contente de le penser, le dos de ma main pressé contre ma bouche, la tête tournée légèrement sur le côté, les yeux fermés comme si la sensation était trop délicieuse pour être supportée, parce que j'ai un super profil, surtout de ce côté-là. Je baisse un peu le front, dans l'espoir de sentir mes aisselles pour m'assurer que mon déodorant à la noix de coco fait correctement son job. Alors que je suis en plein contrôle de routine de mes odeurs corporelles, il me retourne à nouveau comme une foutue crêpe : me voilà à quatre pattes, quand je n'avais rien demandé. Je commence à ressentir un léger mal de mer à force de tanguer d'avant en arrière. Je me réconforte en calculant toutes les calories que j'ai dû brûler depuis le début ; chaque coup de reins équivaut selon moi à une calorie. Au moins, pas besoin d'aller à la salle cette semaine. »

« "Je me sens tellement remplaçable ! me confie-t-elle, la voix un peu tremblante - et je lui assure qu'elle l'est très certainement.
- Ô Cuisse Légère, ne commets pas la méprise de te croire indispensable à l'Entreprise. L'Entreprise se fiche bien que tu sois morte ou vive ! Elle compte te presser comme une orange trop mûre, jusqu'à extraire la dernière goutte de jus et jeter ta carcasse fruitée sans l'ombre d'un remords ! La dure réalité, c'est que tu pourrais disparaître demain que l'Entreprise ne s'effondrerait pas pour autant. Au mieux, on trouverait ton absence gênante, un bref accroc dans le bon déroulé des affaires. N'oublie pas que le concept du « métier idéal » est intrinsèquement capitaliste, un fantasme qu'on nous vend pour abolir la frontière entre travail et vie privée, car si tu aimes ce que tu fais, ce n'est plus un travail : c'est désormais ta vie. Ce qui est un récit particulièrement pernicieux, car ton travail ne te définit pas. Ce qui te fait partir en fou rire entrecoupé de bruits de cochon, ce qui te fait pleurer quand tu es seule, tes espoirs, tes valeurs, tes insécurités, les livres que tu lis, ce que tu repousses avec ton couteau dans ton assiette ou planques sous une feuille de laitue au restaurant, ce qui te fait trembler de colère, ce qui te fait chanter de joie, les personnes que tu aimes, que tu embrasses, que tu baises, tous les détails banals de ton existence comme ta marque préférée de chips, la façon dont tu laces tes chaussures, dont tu marches, dont tu épluches une pomme : ce sont ces choses-là, et bien d'autres encore, qui te définissent en tant que personne. Pas l'intitulé de ton poste, ni ton salaire, ni tes heures sup, ni ton rendement, ni tes indicateurs de performance, ni ta valeur ajoutée à l'Entreprise. L'Entreprise, on l'emmerde." »

« J'appelle Obaachan le lendemain et elle me raconte tout ce qu'elle sait du dernier karōshi en date : une fille qui a sauté d'un immeuble pour se transformer en confiture de fraises sur un trottoir qu'il a fallu racler après, laissant derrière elle une mère célibataire qu'elle travaillait si dur à aider financièrement, mais tout cela n'a servi à rien car elle était si fatiguée, tout le temps fatiguée, trop fatiguée. L'entreprise qui l'avait embauchée est un puissant conglomérat, mais même eux n'ont pas pu étouffer l'affaire, malgré tous leurs autres employés mystérieusement décédés dont ils s'étaient assurés que les médias ne parleraient pas, parce que cette histoire a tous les ingrédients nécessaires pour faire la une : les inégalités de classe criantes de l'un des pays les plus riches du monde, le mépris impitoyable des grands groupes pour la dignité humaine, la mère isolée dans une société profondément patriarcale et, au cœur de tout ça, une jeune femme partie trop tôt. Même âge que moi.
Un peu trop accro aux chaînes d'info en continu, ma chère grand-mère. Avec un faible pour les histoires les plus sordides. Elle me raconte celle-là d'un ton haletant, avant de s'enquérir de ma santé. "Est-ce que tu manges bien ?" : c'est toujours la première question qu'elle me pose. C'est sa façon de me signifier que je suis son petit-enfant préféré. »

« [...] Obaachan me demande comment va le travail, et j'omets gaiement de lui détailler la vérité : que ma fonction est avant tout d'être jeune et de verser à boire à des hommes lors de dîners d'entreprise, comme une vulgaire prostituée, que mon travail n'a aucun sens, et que je suis désespérément amoureuse de deux garçons qui ne m'aiment pas en retour.
Elle préférerait que je sois femme au foyer, je crois. Elle ne le formule jamais explicitement, parce que ma mère travaille aussi à plein temps - comment pourrait-il en être autrement, étant donné le contexte économique ? et que ce serait très rétrograde de sa part de l'avouer, tout à fait inapproprié même, mais elle veut systématiquement savoir comment va mon travail et, en retour, je lui réponds que mon travail n'est pas si mal, que c'est loin d'être aussi terrible que ce qu'on dit à la télé et que je suis toujours de retour à la maison à une heure raisonnable. »

« Les fantômes n'ont pas de jambes, mais leur corps se prolonge par de longues racines qui s'enroulent autour de la maison et du quartier de ma grand-mère, qui s'entortillent autour d'elle, alors comment pourrait-elle les abandonner ? Ils reposent sur ses épaules pendant qu'elle boit son thé. Chaque matin, sur l'autel, dans sa chambre, elle allume de l'encens puis salue sa mère et son défunt mari avec des offrandes, nourriture et fleurs, afin qu'ils ne souffrent pas de la faim. »

Quatrième de couverture

Métro, boulot, sexto

24 ans, célibataire, en CDI ; Mika étouffe dans la vie confortable et solitaire qu'elle s'est construite, Dans le bureau vitré en périphérie de Tokyo qui lui vole ses journées, elle attend qu'il se passe quelque chose. Drôle, brillante et seule, elle n'a jamais touché aucun homme et ses soirées trop sages débordent de fantasmes.
Un été, elle franchit le cap elle démissionne et écrit à un jeune Américain croisé sur la plage - crush instantané. C'est le début d'une longue série de rencontres. Au fil des kilomètres de messages et des nuits sans sommeil, elle découvre l'amour avec un très petit "a" : des hommes vaguement indisponibles, pas exactement aimants, sexuellement approximatifs. Comment continuer à les désirer ? Que faire de sa solitude? Et si l'amour existait hors des modèles datés qui paralysent nos vies sentimentales ?

Avec une franchise désarmante, Momo Yamaguchi retrace l'itinéraire d'une femme qui ose enfin explorer ses désirs, en se dégageant de ceux que les hommes ont plaqués sur elle.

Momo Yamaguchi est née à Tokyo et a fait ses études aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui dans le Sud de Londres. Crush est son premier roman.

Éditions Actes Sud,  mai 2026
332 pages
Traduit de langage par Mathilde Janin

mardi 2 juin 2026

J'ai effacé les preuves ★★★★☆ d'Olivier Adam

Hier soir, les poèmes ont quitté la page.

À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous. 
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.

J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer. 
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoire
je ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir". 
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.

Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.

Une très belle soirée de poésie.

Merci Olivier Adam !

Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant 
de mon cerveau d'aéroport 
une radio intérieure 
branchée en permanence 
qui ne s'éteint que la nuit 
et encore 
qui saoule et déblatère 
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent

les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie 
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris

parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout 
et que je me suis trompé 
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »

« le bon coin

il faudra bien 
un jour ou l'autre 
rendre l'âme 
mais qui en voudra 
à qui la confier 
à quelle adresse quel atelier 
quel diagnostic 
qui voudra bien la réparer 
quel niveau d'usure 
obsolescence programmée 
bonne aux ordures 
bonne à jeter

un jour ou l'autre il faudra bien 
mais vous pouvez vous déplacer 
cinquième étage 
mer intérieure escalier B 
quasi neuve 
très peu servie jamais portée 
dans l'état où vous m'avez 
laissé »

« entre-deux

jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »

« les vieux amis

tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait

faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment

rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle 
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes

et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde 
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »

Extrait du poème "dimanche matin
« on ne se levait jamais très tard 
grand-père apportait les croissants 
on était encore loin du soir 
rien ne pesait encore vraiment »

« curriculum vitæ

pas de contours pas de racines 
appellation      non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)

sans pedigree sans distinction 
difficile à      localiser 
sans confrérie sans confession 
impossible à     identifier 
pas d'assurance pas d'onction 
pas de contrat     pas de collier 
sans patrimoine et sans actions 
sans carte de        fidélité
(et qu'il en soit ainsi 
       et que tout reste à inventer)  »

Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien 
écrire n'a jamais guéri quiconque 
prescriptions de complaisance 
médication sans ordonnance 
marché noir de la résilience 
contrefaçon d'anxiolytiques 
méditation trip égotique 
thérapie de charlatans 
chirurgie de faux savants 
experts autoproclamés 
du développement 
autocentré »

« banquette arrière

on écoutait Nino Ferrer 
en longeant la presqu'île 
et je voyais se découper 
vos visages d'enfants 
dans le miroir du rétroviseur

les champs tombaient dans la mer 
les falaises à l'équerre 
les cornichons Mirza 
l'arbre noir Madureira 
c'était bien notre genre 
et je nous reconnais bien là 
c'était nous portrait craché 
de passer en un éclair 
du soleil aux glaciers 
des lueurs au gravier 
comme sables 
comme marée 
sous le ciel qui se traîne »

« l'identité

rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités

présentez-nous vos papiers
définis
assignés

rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés

redites-nous où vous alliez
amincis
délavés

qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués

qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée

quelle patrie
quelle armée »

« l'impuissance (#2)

que murmurent tes entailles 
le sang qui perle à ton bras 
le secret ou la faille 
qui tremble sous la lame 
quel cri aux lèvres closes 
quel effroi sur tes cuisses 
comment veux-tu que je t'entende 
comment veux-tu que je t'atteigne »

Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons 
de toutes confessions 
obédiences pareilles aux mêmes 
parfois même inventées 
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez 
comme si quelqu'un avait besoin de ça 
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie 
[...] »

Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais 
pour ce qui me concernait 
écrire n'était qu'épiphanie 
jubilation 
présence décuplée 
au monde aux autres et à moi-même 
une incandescence 
une aventure 
mais sans doute qu'à me lire 
rien de tout cela 
ne sautait aux yeux

alors voilà ai-je pensé 
il me faudra un jour 
rectifier »

Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois 
à quelle adresse qui m'a parlé 
de Carver de Pialat 
de Leonard de Virginia 
qui m'a guidé dans ces rayons 
municipaux alphabétiques 
abcd Dubois 
efgh Holder 
et quels amis encore 
pour le rire et les clopes 
[...] »

Quatrième de couverture

je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces 
j'ai effacé les preuves 
j'ai joué avec le feu 
et la pellicule a cramé 
par négligence 
en pyromane 
en incendiaire
Le choix de l'éditeur

La petite musique d'Olivier Adam... 
On le sait, son univers est celui 
des lisières, des boîtes en fer-blanc 
emplies de polaroïds et de souvenirs, 
des lieux que l'on aime mais que 
l'on finit par quitter. Paris et sa 
banlieue, la façade atlantique, les 
plages à marée basse, les presqu'îles, 
et ce « cœur finistère », matelot ou 
flibustier, qui « cède aux falaises » 
et s'en remet au ressac. Le poète, 
qui publie ici son deuxième recueil, 
est en quête d'une mer intérieure, 
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu 
commun à tous les êtres, où l'on 
pourrait accueillir l'exilé, l'ami 
désespéré et les fantômes de nos 
vies. Un lieu où l'on n'entend pas 
la rengaine mesquine de l'identité, 
de l'origine et du rejet. Un lieu 
où vivre libre, sans assignation à 
résidence, ni faillite de la solidarité.

www.editions-brunodoucey.com


Éditions Bruno Doucey,  mai 2026
365 pages 

dimanche 31 mai 2026

On l'appelait Bennie Diamond ★★★★☆ de Michaël Dichter

À mon tour, j'ai découvert "On l'appelait Bennie Diamond" et ... j'ai beaucoup aimé !

Trois générations qui se répondent en silence.
Des pères et des fils qui s'aiment maladroitement, se déçoivent, tentent malgré tout de transmettre quelque chose d'eux-mêmes.
Et il y a Benyanim, dit Bennie. Un enfant fasciné moins par le diamant lui-même que par ce qu'il révèle des hommes, à savoir le pouvoir, le respect, le désir d'être regardé autrement.
Dans les ruelles du quartier des diamantaires d'Anvers, Michaël Dichter nous offre un magnifique roman d'apprentissage traversé de passions, de secrets et de blessures enfouies.
Un roman sur ce que l'on hérite malgré soi. Sur ces chemins que l'on tente de tracer alors même que le passé continue de nous retenir.
Le diamant est bien plus qu'une pierre précieuse ici. Il devient un symbole. Celui d'un être que la vie façonne, transforme et abîme parfois aussi.
Impossible de lâcher Bennie tant son désir de devenir est puissant.
Plus il avance, plus il comprend qu'on ne quitte jamais complètement le monde dont on vient.
Un roman dense, vibrant, profondément humain.
« Ton chemin, personne ne l’a tracé avant toi. »

En exergue 
« Le Saint Béni soit-Il
ne met pas Ses créatures à l'épreuve
au-delà de leurs capacités. »
Talmud, traité Berakhot 5 b 

« - Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté. »

« - Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t'apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t'aider à révéler ce qu'il y a de plus beau en toi. »

« Un symbole de pureté et d'avenir, disait-il, mais pour Moshé, c'est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils. »

« Bennie, fasciné, les observe sans relâche. Ce n'est pas la prière qui capte son attention, ni les gestes rituels, mais l'éclat des objets, la manière qu'ils ont de conférer une importance à ceux qui les portent. Ce n'est pas la richesse en elle-même qui l'attire, mais l'effet qu'elle produit : le respect, l'assurance, la façon dont les autres baissent les yeux ou hochent la tête. »

« À cet instant, elle n'est plus seulement sa mère. Elle est une protectrice qui, sans hausser la voix, a su faire reculer la peur.
Et Bennie, le cœur gonflé d'admiration et d'amour, se fait une promesse: un jour, il sera comme elle. »

« Bennie serre les dents.
Il apprendra. Il apprendra à lire tout ça.
Pas seulement les mots, mais aussi ce qu'ils cachent.
Cette pensée est plus forte que l'humiliation du jour. »

« - Tu ne dois pas avoir peur de marcher là où personne n'ose aller.
Puis elle cite le Talmud :
- Derekh she'adam rotseh leilekh bah, molikhin oto - « La voie qu'un homme veut emprunter, c'est celle où on le conduit. » Tu cherches quelque chose, Bennie. Et un jour, tu comprendras pourquoi. 
Elle sourit faiblement, son regard brillant d'un éclat complice.
- Mais fais-le avec ta tête, pas seulement avec ton cœur. »

« Mais, lentement, Moshé s'approche de Bennie, pose une main sur son épaule et l'embrasse sur la joue.
Une manière de lui dire qu'il sera toujours là, même s'il aurait souhaité un autre chemin pour lui. »

« Leur vie est un tourbillon de passion et d'improvisation.
Ils n'ont rien et ils ont tout. »

« - [...] ici, c'est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l'acheteur proposer, c'est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité. »

« Il n'a plus de haine, plus vraiment.
Juste une gêne persistante, un inconfort profond. Yéhuda l'attire autant qu'il le trouble. Sa force, son aplomb, son pouvoir; tout cela le fascine. Mais quand il pense à lui, l'image de son père, seul et humilié, vient le hanter. Bennie est pris entre deux mondes: celui qu'on lui a transmis, et celui qu'il pourrait conquérir. »

« Bennie perfectionne ses techniques, ajuste ses stratégies, peaufine ses intuitions. Il apprend à lire les clients, à anticiper leurs attentes. Chaque transaction le rapproche un peu plus de ce monde, de ses codes, de ses règles tacites.
Mais parfois, au détour d'une rue, dans un silence entre deux négociations, une sensation furtive le traverse. Comme si quelque chose glissait derrière lui, imperceptiblement.
Il ne saurait dire quand exactement il a commencé à le sentir, mais il le sait à mesure qu'il s'enfonce ici, un autre monde s'éloigne. »

« Une alliance. Tout est toujours un marché, une négociation. »

« Pour la garder, pour se garder, il ne doit plus seulement être.
Il doit devenir. »

« Et pourtant, au matin, alors qu'il l'observe, paisible dans son sommeil, un doute se crée en lui, insidieux. Il devrait être heureux. Tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il a rêvé, il l'a enfin. Ève est là, auprès de lui.
Il voudrait s'abandonner à ce bonheur, le prendre comme il vient, sans chercher plus loin.
Est-ce que cela suffit pour la garder ? Est-ce qu'un instant volé dans la nuit peut cimenter quelque chose de plus grand ? »

« Ils le savent tous les deux, même si aucun ne le dit. Son père ne la laissera pas s'en aller. Pas tant qu'elle a un rôle à jouer dans ses projets. Pas tant qu'elle est encore un pion sur son échiquier. Alors elle reste. Prisonnière d'un équilibre fragile qu'elle n'a pas choisi. »

« Toi non plus, on ne voulait pas de toi ici. Moshé aurait préféré que tu restes loin de tout ça, pas vrai ? »

« Et c'est là qu'il a compris : lui était encore là, mais le monde qu'il avait connu était déjà en train de disparaître. »

« Il est exactement là où il était avant de vouloir être ailleurs. »

« Ce que je veux dire, Bennie, c'est que ton chemin, personne ne l'a tracé avant toi. Il n'existe pas encore. Qu'il passe la foi ou non, par le diamant ou autre chose, peu importe. Ce qui compte, c'est que tu sois prêt à le créer toi-même. Mais si un jour tu te perds... »

« Toute votre vie, vous avez fui. Moi, j'affronte. »

« J'ai toujours su que tu portais plus que ton propre poids, poursuit-il. Depuis que tu es enfant, je vois dans tes yeux que tu te bats pour réparer quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Quatrième de couverture

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu'à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c'est plus fort que lui : la prière l'ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c'est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.

Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n'est pas vue d'un bon œil par les puissants de la ville - pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?

Michaël Dichter signe un ambitieux roman d'appren-tissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l'appelait Bennie Diamond est son premier roman.

Éditions Les Léonides,  novembre 2025
396 pages
Grand Prix RTL Lire 2026
Prix Page des Libraires 2026