jeudi 21 mai 2026

Le Calamity Club ★★★★☆ de Kathryn Stockett

Mais quel retour romanesque foisonnant et profondément humain de Kathryn Stockett ! Dans le Mississippi des années 1930, Le Calamity Club déploie une grande fresque de femmes, mères, filles, sœurs, qui tentent d'exister dans une société qui cherche sans cesse à les enfermer.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont, pour cette lecture en avant-première et la rencontre en visio avec l'autrice. Et quelle belle lecture !
Un pavé généreux, vibrant de vie, dans lequel on s'installe pour un moment, et qu'il vaut mieux ouvrir quand on a du temps devant soi tant il devient difficile de le quitter. Quel immense plaisir j'ai eu, à chaque fois, à retrouver Birdie, Charlie, Meg et tous les autres personnages qui gravitent autour d'elles. Des figures profondément humaines, imparfaites, drôles, cabossées parfois, mais toujours terriblement vivantes.
Kathryn Stockett restitue merveilleusement l'atmosphère du Sud américain, ses tensions raciales, ses non-dits et ses existences entremêlées. 
Un roman dense mais très fluide, porté par une écriture pleine de souffle, qui donne la sensation de traverser des vies entières. 
Le roman interroge la place des femmes dans la société, entre assignation domestique et désir d'émancipation. Certains échanges résonnent avec une étonnante modernité, notamment autour de l'hystérie féminine et du regard masculin sur le corps et le désir des femmes. Sous l'humour et l'ironie le livre est une critique sociale mordante, qui met en lumière l'hypocrisie d'un système profondément inégalitaire.
Il y règne aussi une énergie lumineuse, presque jubilatoire. Le livre déborde de scènes pleines de verve, de dialogues savoureux et de personnages féminins qui refusent, chacune à leur manière, de se laisser enfermer. Birdie incarne merveilleusement cette aspiration à une vie plus vaste, plus libre, plus aventureuse « L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l’âme. »
Une très belle lecture, généreuse et habitée !
N'hésitez pas si vous aimez les grandes fresques romanesques mêlant humour, drame et critique sociale, où les destins individuels racontent aussi une époque et ses fractures et les romans chorals portés par des personnages féminins forts et profondément humains. 

« Derrière moi, j'entendais Miss Garnett respirer à travers ses lèvres poisseuses. Quand elle parlait, ça sortait tout gluant, comme si elle ruminait de l'herbe.
Sale, dégoûtante.
Je lui ai dit tout net : Franchement, Miss Garnett, les autres filles sont bien plus sales que moi. C'est à peine si elles regardent la savonnette quand c'est l'heure de se laver. Elle n'était ni particulièrement brutale ni particulièrement douce avec mes cheveux on aurait dit qu'elle faisait sa corvée. Et si quelque chose s'est sali à l'intérieur de moi, comment vous voulez que je nettoie là-dedans ? Je crois même avoir tranché l'air de ma main comme elle le faisait quand elle assénait ses idées. Les enfants ont tendance à attraper les manières des autres.
Cette saleté ne se nettoie pas, Meg, elle est dans votre sang. Parce que vous êtes née dans l'idolâtrie.
Je crois que je suis née dans le Tennessee, à Memphis, je lui ai dit.
Elle a continué à le répéter. Même quand j'aurai cent ans, j'entendrai encore le bruit de ses lèvres qui se décollent.
Elle a dit : Vous avez été engendrée par une femme lascive, irresponsable et faible d'esprit. Mais vous êtes ma croix désormais.
Quand elle a dit ça - eh bien, j'en suis restée comme deux ronds de flan. Vous êtes sûre que vous vous trompez pas de maman, Miss Garnett ?
Mais j'ai eu beau demander, impossible de tirer une réponse franche de cette sale bonne femme. »

« Miss Birdie m'examine, l'air surpris derrière ses lunettes. Et tu veux aller travailler dans une conserverie ? Mais tu es une petite
fille. C'est une formidable opportunité.
Oui, c'est ce que Frances a dit. Tu sais, ma sœur, qui travaille dans la salle des petites. Je fais signe que oui, ah ça, je la connais, la Lèche-Cul. C'est elle qui a cafté quand je suis entrée dans le réduit. Elle se pavane dans ses beaux habits en attendant que Miss Garnett la regarde. Un de ces jours, je vais peut-être devoir lui renverser un truc dessus.
Je suis venue lui rendre visite. Je suis du Delta. Ça m'a fait plaisir de la voir... Elle se tourne vers la salle des petites, de l'autre côté du couloir. Même si elle me reproche d'être trop satisfaite de mon sort.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne m'a pas l'air d'être un compliment.
Satisfaite de son sort, ça signifie... Elle croise les bras. Qu'on est juste moyennement heureux. Qu'on n'est plus émerveillé par rien - j'ai pourtant récolté une tomate de trois kilos cet été, et je te garantis que c'était une merveille. Mais sous prétexte que je ne vis pas comme elle, ma sœur s'imagine que j'ai abandonné tout espoir d'une existence plus intéressante, plus aventureuse. Quelque chose comme ça.
L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l'âme, je récite. »

« Au Foote, je m'étais laissée absorber par la vie des autres : fiançailles, mariages, pas de divorces mais quelques départs, quelques retours, trop de maladies et d'accidents. Des naissances, des bébés perdus. Tellement de mort, tellement de vie ! J'avais entendu les histoires les plus folles les gens du Delta étant connus pour avoir de l'imagination, et être de grands exagérateurs à l'esprit aussi fertile que leur sol. Ce matin-là, dans l'auto qui m'emmenait à l'église, il me vint l'idée que, peut-être, j'avais davantage observé que vécu. Je savais pertinemment ce qui m'avait ouvert les yeux : en l'espace de quelques semaines, j'étais tombée amoureuse d'un homme marié, je m'étais fait épiler les sourcils, j'avais ouvert un dancing en profitant de l'absence de ma sœur, et je me faisais déposer à l'église par cinq prostituées. Si tout cela ne suffisait pas à me réveiller, rien ne pourrait le faire. »

« « Tenez, écoutez ça, dit-elle soudain, sans préambule. Dans le cas d'une femme qui fait des syncopes, de la rétention d'eau, est irritable, présente des appétits sexuels démesurés, le diagnostic sera fort probablement une hystérie féminine, qui, si elle n'est pas traitée, amènera la patiente à provoquer des troubles dans la société. » Elle regarda autour d'elle, narines dilatées, comme une vieille tante choquée par une jupe courte. « C'est incroyable d'écrire de telles âneries, non ? » Comme personne ne lui répon-dait, elle leva le doigt. « Attendez, ce n'est pas fini : Le traitement le plus efficace contre l'hystérie est de pratiquer sur la patiente des masturbations administrées par un praticien expérimenté. » Virginia releva la tête de son livre. « Donc d'après eux, si une femme paie un homme pour effectuer un service sexuel, il est considéré comme un praticien expérimenté, mais si un homme paie une femme pour lui rendre le même service, c'est une putain. Je vous jure! Ce bouquin me donne envie de hurler. »

« La dame à qui j'avais demandé mon chemin, dressée toute droite au bord de sa véranda, me considéra. Prudemment, elle dit : « Oui, ma'am. » J'avais remarqué à mon arrivée à Oxford une ambiance très différente de celle de notre petite ville de Footely. Il y avait une atmosphère électrique entre les Noirs et les Blancs, le souvenir d'un passé qui pourrait se reproduire. Il était toujours possible que la visite d'une Blanche inconnue à Freemantown n'annonce rien de bon. »

Quatrième de couverture

Oxford, Mississipi, 1933.

Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles « non adoptables » de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la  présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée « faible d'esprit », est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides et peu recommandables qui élaborent un plan audacieux : le « Calamity Club ». Mais dans une ville imprégnée d'hypocrisie, le moindre acte de défiance peut avoir des conséquences dangereuses... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

Le grand retour de Kathryn Stockett,
L'autrice de La Couleur des sentiments: bienvenue dans Le Calamity Club, une histoire de résilience et d'amitié où la solidarité féminine n'a d'égale que la soif de justice et de liberté.

Kathryn Stockett est née et a grandi à Jackson, dans le Mississippi. Après avoir obtenu son diplôme à l'université d'Alabama, elle s'est installée à New York, où elle a travaillé pendant neuf ans dans l'édition de magazines et le marketing. Son premier roman, La Couleur des sentiments, est un best-seller mondial.

Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons,  mai 2026
667 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

lundi 18 mai 2026

Demian ★★★★☆ de Hermann Hesse

Un classique. Expérience de l'intime. 
Traversée intérieure entre l'enfance et l'éveil à soi, entre le monde rassurant des origines et la nécessité de s'en détacher. 
Roman de l'adolescence, de l'émancipation et de la quête de soi, ce texte suit Émile Sinclair au moment fragile où l'enfance se fissure. Entre le monde lumineux et protecteur de sa famille et « l'autre monde », plus sombre, violent, instinctif. Et avec lui naît la conscience de la solitude intérieure.
« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même. »
J'ai retrouvé dans ce roman ce que j'avais aimé dans Siddhartha, une écriture accessible, traversée de réflexions profondes sur l'identité, la liberté et la nécessité de devenir soi-même.
« L'oiseau cherche à se dégager de l’œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. »
Grandir implique une rupture. Quitter les certitudes, les héritages, les appartenances rassurantes. Traverser le doute, parfois le chaos, pour tenter d'atteindre une forme de vérité intérieure.
J'ai aussi été marquée par cette vision profondément humaine de Hesse que nous portons en nous lumière et obscurité, contradictions et élans opposés. Rien n'est entièrement pur, rien n'est entièrement noir. Le personnage de Demian agit alors comme un révélateur, presque une présence énigmatique venue pousser Sinclair vers lui-même.
Roman initiatique, philosophique, mystique aussi, il interroge notre rapport au conformisme, au groupe, à la peur d'être différent. Et même s'il a été écrit il y a plus d'un siècle, il conserve une étonnante modernité.
Une lecture dense, introspective, traversée par la mélancolie et la beauté étrange des livres qui parlent moins du monde que du vertige d'exister.
Je vais poursuivre sans hésiter ma découverte d'Herman Hesse avec Le loup des steppes.
« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

Préface 
« Est-ce le primat de la méditation et le pacifisme intégral de Hesse qui lui valurent la faveur de la jeunesse contestataire américaine ? S'il a dénoncé la civilisation technologique et l'empire de la machine, il n'a jamais prôné le recours à la drogue ni à la révolution. Ce qu'il a toujours affirmé, c'est la nécessité de se retirer dans le château de l'âme, comme dit Thérèse d'Avila. Il ne cherchait pas à enseigner, persuadé que la sagesse ne se com-munique pas comme se communique le savoir, parce que toute expérience est singulière et ne vaut que pour celui qui la fait. « L'espace qui semble exister entre le Monde et l'Éternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, écrit-il dans Siddhartha, n'est qu'une illusion. Bouddha attend aussi bien dans le joueur de dés que dans le brigand. » On ne sait pas qui est saint, qui possède Dieu et la vérité. Aussi doit-on considérer avec une chaleureuse compréhension toutes les tentatives que font les autres pour trouver leur destinée. Des chercheurs très différents de nous appartenaient aussi à notre cercle, lisons-nous dans Demian. « Parmi eux il y avait des astrologues et des cabalistes, et même un disciple du comte Tolstoï, et bien d'autres hommes encore, tendres, timides, vulnérables, adeptes de sectes nouvelles, de méthodes hindoues, végétariens, etc. Avec tous ces gens, nous n'avions de commun, au point de vue spirituel, que le respect que chacun doit éprouver pour le rêve secret d'autrui. » Est-ce cette tolérance et la diversité des attitudes possibles face à la vie et au monde qui recommandèrent Hesse auprès des jeunes gens en colère ? »

« Pour raconter mon histoire, il me faut retourner très loin dans le passé. Il me faudrait, si cela était possible, reculer jusqu'aux toutes premières années de mon enfance, et au-delà encore, jusqu'à mes origines les plus lointaines.
Les écrivains, lorsqu'ils composent des romans, font souvent comme s'ils étaient Dieu et comme s'ils pouvaient embrasser et comprendre dans son ensemble une vie humaine quelconque, et la raconter comme Dieu pourrait se la raconter, sans voile, en accordant à chacun de ses épisodes la même valeur. Cela, je ne le puis, pas plus qu'ils ne le peuvent. Mais mon histoire est pour moi plus importante que pour n'importe quel écrivain la sienne, car elle m'appartient en propre, et elle est l'histoire d'un homme, non pas inventé, idéal, n'existant pas en dehors du livre, mais d'un homme qui, une fois, a vécu réellement. Ce qu'est un homme qui vit réellement, on le sait aujourd'hui moins que jamais, et l'on tue ses semblables dont chacun est un essai unique et précieux en masse. Si nous n'étions pas autre chose que des êtres ne vivant qu'une fois, une balle de fusil suffirait en effet à supprimer chacun de nous, et alors raconter des histoires n'aurait plus aucun sens. Mais chaque homme n'est pas lui-même seulement. Il est aussi le point unique, particulier, toujours important, en lequel la vie de l'univers se condense d'une façon spéciale, qui ne se répète jamais. C'est pourquoi l'histoire de tout homme est importante, éternelle, divine. C'est pourquoi chaque homme, par le fait seul qu'il vit et accomplit la volonté de la nature, est remar-quable et digne d'attention. En chacun de nous, l'esprit est devenu chair; en chacun de nous souffre la créature; en chacun de nous un rédempteur est crucifié.
Beaucoup, aujourd'hui, ignorent ce qu'est l'homme, mais beaucoup le pressentent et, par là, il leur est plus facile de mourir, comme il me sera plus facile de mourir quand j'aurai terminé cette histoire.
Je ne puis me nommer « un initié ». J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n'est pas agréable à lire. Elle n'est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir.
La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu'à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d'un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n'est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l'homme. À nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous, nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n'est expliqué que par soi-même. »

« Partout, l'on voyait sourdre ce deuxième monde, ce monde violent ; partout il manifestait sa présence et répandait son odeur, partout, sauf dans nos chambres, là où se tenaient mon père et ma mère. Et cela était très bien. Il était merveilleux qu'ici, chez nous, il y eût paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour, mais il était merveilleux aussi que l'autre monde existât, le monde bruyant, aux couleurs crues, le monde sombre et violent, d'où, d'un bond, l'on pouvait s'enfuir et se réfugier auprès de sa mère. »

« Ces pensées me hantaient. Une pierre était tombée dans un puits, ce puits était mon âme d'enfant, et, durant une très longue période de ma vie, cette histoire du meurtre de Caïn et du « signe » demeura le point où prirent naissance chez moi le doute, l'esprit critique, les tentatives de connaissance. »

« - j'ai toujours rêvé intensément - je vivais plus que dans la vie réelle. Ces fantômes m'épuisaient. »

« Lorsqu'un animal ou un homme tendent toute leur attention, toute leur volonté sur un but défini, alors ils ne peuvent manquer de l'atteindre. C'est là tout. Et il en est exactement de même à propos de ce que tu m'as demandé. Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, on en sait sur lui plus que lui-même. »

« Chaque fois, je le regarde fixement, ce que, la plupart du temps, les gens ne supportent pas. Cela ne manque jamais de les troubler. Si tu veux obtenir quelque chose de quelqu'un, tu n'as qu'à le regarder à l'improviste tout à fait fixement dans les yeux, et s'il ne bronche pas, renonces-y. Tu n'obtiendras jamais rien de lui. Mais c'est là un fait très rare. Je ne connais qu'une personne avec qui ce procédé ne réussit pas. »

« [...] mon propre mythe, l'idée des deux mondes, c'est-à-dire des deux moitiés du monde : la moitié lumineuse et la moitié sombre.
L'idée que mon problème était un problème de tous les hommes, de toute vie et de toute pensée m'envahit tout à coup comme une ombre sacrée, et un sentiment d'angoisse et de respect me pénétra lorsque je vis et sentis que ma vie la plus intime, ma pensée la plus secrète puisaient au fleuve éternel des grandes idées. Cette révélation était plutôt mélancolique, bien qu'elle confirmât mon expérience personnelle et, par là, m'apportât un certain réconfort. Elle avait un arrière-goût âpre, car elle était accompagnée d'un sentiment nouveau de responsabilité et annonçait la fin de l'enfance et la solitude intérieure.
Pour la première fois de ma vie, je dévoilai - à mon camarade - un secret aussi profond : la découverte des deux mondes qui datait de ma première enfance, et, aussitôt, Demian se rendit compte que mes sentiments secrets s'harmonisaient avec les siens et les justifiaient, mais il eût été contraire à son habitude d'exploiter une pareille confession. Il m'écouta avec l'attention la plus profonde qu'il m'eût jamais accordée et me fixa dans les yeux jusqu'à ce que je dusse détourner mon regard, car dans le sien je voyais de nouveau cette absence d'âge étrange, animale, qui le mettait hors du temps. »

« Le véritable Demian était celui que je contemplais en ce moment : de pierre, antique, animal, beau et froid, pétrifié, inanimé et secrètement plein d'une vie mystérieuse. Et, tout autour de lui, ce vide silencieux, cet éther, cet espace sidéral, cette mort solitaire. »

« La tête me faisait mal et j'étais dévoré d'une soif ardente. C'est alors qu'une image, disparue depuis longtemps, se montra à nouveau. Je revis ma ville natale, la maison de mes parents, mon père et ma mère, mes sœurs et le jardin. Je vis ma petite chambre tranquille, l'école et la place du marché. Je vis Demian et me rappelai les jours précédant la confirmation. Tout cela brillait d'un éclat merveilleux, divin et pur et je m'en rendais compte maintenant, cela m'avait appartenu, hier encore, il y avait quelques heures seulement, attendant que j'y revinsse. Et, en cet instant même, subitement, ce monde venait de s'engloutir, comme frappé d'une malédiction. Il ne m'appartenait plus ; il me repoussait avec dégoût. Tous les plus chers, les plus intimes souvenirs des lointains jardins dorés de mon enfance : les baisers de ma mère, les fêtes de Noël, les pieuses et sereines matinées du dimanche, les fleurs du jardin, tout ce passé, je venais de le fouler aux pieds, de le détruire. Si des archers étaient venus et m'avaient lié les mains pour me conduire à la potence, comme un infâme sacrilège, je les aurais suivis volontiers; j'aurais trouvé le châtiment juste et mérité.»

« - Tu vas souvent à l'auberge ? me demanda-t-il.
- Ah ! oui, répondis-je nonchalamment. Que peut-on faire d'autre ? C'est après tout ce qu'il y a de plus amusant.
- Crois-tu ? Il se peut. L'ivresse, l'élément bachique, oui, cela est beau. Mais, chez la plupart des gens qui vont à l'auberge, cela a disparu. Je trouve même que la vie d'auberge a un caractère tout à fait bourgeois. Oui, une belle ivresse, une bacchanale à la lumière des torches, a de la grandeur ! Mais ces séances de cabaret, toujours les mêmes, où l'on vide chopine après chopine, que peut-on trouver là-dedans ? T'imagines-tu Faust assis, soir après soir, à une table de taverne ?
Je bus et le regardai sans aménité.
-  Tout le monde ne peut pas être Faust », dis-je sèchement. 
[...]
- Bah ! après tout, pourquoi discuter ? La vie d'un buveur et d'un libertin est sans doute plus vivante que celle d'un bourgeois irréprochable. Et puis - j'ai lu cela quelque part - la vie d'un débauché est la meilleure préparation à la vie d'un mystique. Ce sont toujours des gens tels qu'un Augustin qui deviennent des saints. Il était aussi un viveur et un jouisseur. 
J'étais défiant et nullement disposé à avoir le dessous. Aussi dis-je d'un air blasé :
- Oui, à chacun son plaisir. À franchement parler, je ne tiens nullement à devenir un saint ou quelque chose de semblable. 
Demian lança un regard qui me transperça.
- Mon cher Sinclair, dit-il lentement, ce n'était point mon intention de te dire des propos désagréables. En somme, nous ignorons tous deux dans quel but tu bois maintenant tes chopes. Ce qui est en toi, ce qui fait ta vie, le sait déjà. Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout, qui veut tout ce qui est pour notre bien et l'accomplit mieux que nous-même. Mais excuse-moi, je dois rentrer. »

« Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout. »

« L'oiseau cherche à se dégager de l'œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »

« - Halte-là ! s'écria Pistorius. Il y a une grande différence entre le fait de porter le monde en soi et le fait de le savoir. Il y a des fous dont les pensées peuvent rappeler celles de Platon, et un pieux écolier dans un institut piétiste peut avoir une intuition aussi profonde des rapports entre Dieu, l'âme et l'univers, que Zoroastre ou les gnostiques. Mais il l'ignore, et tant qu'il l'ignore, il n'est pas plus qu'un arbre, ou une pierre, ou, tout au plus, un animal. Il ne devient un homme que lorsque jaillit en lui la première étincelle de cette connaissance. Vous ne considérez cependant pas comme des hommes tous les bipèdes qui se promènent dans la rue sim-plement parce qu'ils vont droit et portent leurs petits pendant neuf mois ? Vous voyez combien il en est qui sont encore poissons ou moutons, vers ou sangsues, fourmis ou abeilles ! En chacun d'eux, toutefois, l'humanité véritable est en germe, mais ces possibilités d'humanité ne lui appartiennent en propre que lorsqu'il a commencé à les pressentir, à les réaliser en partie dans sa conscience. »

« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

« Chacun doit, une fois, faire le pas qui le sépare de son père, de ses maîtres. Chacun doit éprouver la dureté de la solitude, bien que la plupart des hommes la supportent mal et, bientôt, se réfugient à nouveau auprès de leurs semblables. Avec mes parents et le monde lumineux de ma belle enfance, je n'avais pas rompu de façon violente. Peu à peu et presque insensiblement, je m'en étais éloigné ; ils m'étaient devenus toujours plus étrangers. Cela me peinait et rendait souvent amères mes visites au foyer paternel, mais sans m'affliger profondément. C'était supportable. »

« La communauté en soi, dit Demian, est belle. Mais ce que nous voyons partout se développer, ce n'est pas la communauté véritable. Elle naîtra du rapprochement de certains individus et elle transformera le monde pour quelque temps. Ce qu'on appelle communauté n'est que formation grégaire. Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu'ils ont peur les uns des autres. Chacun pour soi! les patrons pour eux, les ouvriers pour eux, les savants pour eux ! Et pourquoi ont-ils peur ? L'on a peur uniquement quand on n'est pas en accord avec soi-même. Ils ont peur parce qu'ils ne sont jamais parvenus à la connais-sance d'eux-mêmes. Ils se rassemblent parce qu'ils ont peur de l'inconnu qui est en eux. Ils sentent que leurs principes sont surannés, qu'ils vivent d'après de vieilles Tables de la Loi et que ni leurs religions ni leurs morales ne répondent aux nécessités présentes. Depuis plus d'un siècle, l'Europe ne fait qu'étudier et construire des usines. On sait exactement combien il faut de grammes de poudre pour tuer un homme mais on ne sait plus comment on prie on ne sait même plus comment se divertir pendant une heure seulement. Entre une fois dans un cabaret d'étudiants ou dans un lieu de plaisirs destiné aux gens riches. C'est lamentable ! Mon cher Sinclair, tout cela ne peut rien engendrer de bien gai. Ces hommes qui se rassemblent si anxieusement sont pleins de crainte et de méchanceté. Aucun d'eux ne se fie à l'autre. Ils restent attachés à des idéaux qui n'en sont plus et lapident celui qui en révèle un nouveau. Je sens qu'il existe des conflits. Ils éclateront bientôt, crois-moi. Ils n'amélioreront pas le monde. Que les ouvriers tuent les fabricants ou que la Russie et l'Allemagne se jettent l'une sur l'autre, il n'en résultera qu'un changement de possesseurs. Mais ce bouleversement ne sera pas vain. Il nous rendra conscients de la médiocrité des idéaux actuels. Nous serons débarrassés des dieux de l'âge de la pierre. Le monde, tel qu'il est aujourd'hui, veut mourir, veut s'effondrer, et ainsi en sera-t-il.
- Et qu'adviendra-t-il de nous ? demandai-je.
- Oh ! peut-être périrons-nous avec lui. Nous aussi, nous pouvons être tués. Mais notre esprit et notre œuvre ne sauraient mourir. Autour de ce qui subsistera de nous, ou bien autour de ceux qui nous survivront, se concentrera la volonté de l'humanité, cette volonté que l'Europe a étouffée pendant si longtemps par les cris de la foire à la technique et à la science. Et il sera révélé que la volonté de l'humanité n'a jamais été celle des communautés actuelles, des États, des peuples et des Églises. Mais le but que la nature tend à atteindre par l'humanité est écrit en chaque individu, en toi et en moi. Il était écrit en Jésus, il l'était en Nietzsche. Quand les communautés actuelles auront disparu, alors ces courants, seuls importants, qui, naturellement, peuvent se présenter chaque jour sous un autre aspect, trouveront la place qui leur est nécessaire. »

« Maintenant, je constatais avec ravissement que je m'étais trompé et qu'il était possible, étant parvenu à la liberté et ayant renoncé à son bonheur d'enfant, de revoir le monde avec les yeux émerveillés de l'enfance. »

« Il est toujours dur de naître. Vous savez que l'oiseau a de la peine à sortir de l'œuf.
Questionnez votre mémoire et demandez-vous si le chemin était vraiment si dur. Était-il seulement difficile, ou beau, aussi ? En connaîtriez-vous de plus beau, de plus facile ? »

« Nous, les porteurs du signe, pouvions à bon droit passer aux yeux du monde pour étranges, insensés et dangereux. Nous étions des hommes éveillés ou en train de s'éveiller et nous aspirions à le devenir toujours plus complètement, tandis que les efforts des autres, leur recherche du bonheur, consistaient uniquement à adapter leurs opinions, leurs idéaux, leurs devoirs, leur vie et leur bonheur à ceux du troupeau. Chez eux, aussi, il y avait effort, force et grandeur. Mais alors que, selon notre conception, nous, les porteurs du signe, nous incarnions la volonté de la nature dirigée vers l'avenir, le nouveau, l'individuel, eux s'étaient fixé comme but le maintien du passé. Pour eux, - l'humanité qu'ils aimaient comme nous l'aimions -  représentait quelque chose d'achevé qui devait être conservé et protégé. Selon nous, l'humanité représentait un avenir lointain vers lequel nous étions en marche, dont l'image n'était connue de personne et les lois écrites nulle part. »

Quatrième de couverture

Roman de formation, Demian est l'un des chefs-d'œuvre de ce genre littéraire. Ce livre-culte de la génération de l'entre-deux-guerres tente de répondre à une question fondamentale comment l'homme peut-il échapper au monde des miroirs et parvenir à être lui-même ?

Depuis sa plus tendre enfance, Émile Sinclair est partagé entre le petit enclos familier et ordonné de sa famille bourgeoise, et l' autre côté », l'univers cru et violent de la rue, des voleurs et des prostituées. À l'école, il fait la rencontre d'un individu qui bouleverse sa vie: Max Demian, un être charismatique qui semble venu de nulle part. Il enseigne au jeune Émile Sinclair à ne pas suivre l'exemple de ses parents, à se révolter pour se trouver, à traverser le chaos pour mériter l'accomplissement de sa destinée propre. Au bout du chemin, où le divin et le démoniaque se mêlent, la crainte d'être un exilé, un séparé, un étranger est annihilée. Il n'est pas d'autre mesure à l'humain que sa liberté.

Né allemand en 1877, naturalisé suisse en 1923, Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, exerça plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture. Voyageur, poète, romancier, il rechercha dans la psychologie et les sagesses de l'Orient une spiritualité nouvelle. Il mourut au Tessin en 1962.

Éditions La Cosmopolite,  juin 2014
275 pages
Traduit de l'allemand par Denise Riboni 

vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien profondément troublant se tisse entre eux.
Et c'est clairement là que ce livre bouscule. Car une question ne cesse de nous hanter, peut-on encore parler d’amour lorsqu’on attache, enferme, prive de liberté au nom de la protection ?

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… ».
Voilà,  "11h02, le vent se lève" est un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante. Une histoire poignante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages