mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages

dimanche 28 juin 2026

Une traversée de Paris ★★★★☆ d'Éric Hazan

Je croyais connaître un peu Paris.
Ses rues, ses places, ses passages, ses jardins… Beaucoup de ceux qu'emprunte Éric Hazan, je les ai déjà parcourus. Pourtant, au fil de cette traversée d'Ivry à Saint-Denis, j'ai eu l'impression de marcher dans une ville entièrement nouvelle.
Parce qu'Éric Hazan ne guide pas seulement nos pas. Il superpose les époques. À chaque coin de rue surgissent Balzac, Hugo, Zola, Baudelaire, Nerval, Perec ou Sartre. Les souvenirs personnels de l'auteur comme son enfance, ses études de médecine, son métier d'éditeur, dialoguent avec la grande Histoire, les révolutions, les transformations urbanistiques et la mémoire populaire.
D'une librairie à l'autre, de l'"Envie de lire", à Ivry à la "Folie d'Encre", à Saint-Denis, cette promenade devient un véritable voyage dans un Paris littéraire, populaire et profondément vivant. Un guide de flânerie, un essai historique, une déclaration d'amour à la ville. Difficile de le faire entrer dans une seule catégorie.

J'ai recopié de nombreux passages. Impossible de résister à cette érudition jamais pesante, à cette manière de faire parler une façade, un passage, une statue ou une simple perspective.
J'ai aimé apprendre, au détour d'une rue, que le passage du Grand-Cerf était autrefois la sortie d'une hôtellerie d'où partaient diligences et coches vers le nord de la France, ou découvrir que la rue de l'Odéon fut la première rue parisienne dotée de trottoirs. Des détails, peut-être, mais qui changent notre façon de regarder la ville.

Au fond, ce livre donne envie d'une seule chose, celle de recommencer cette traversée, lentement, le livre à la main, pour ne plus jamais passer devant une rue, une place ou un jardin sans imaginer les vies, les écrivains et les histoires qui s'y sont déposés.

Une lecture dense, foisonnante, passionnante, qui rappelle qu'une ville  en plus de se visiter, se lit aussi.

Prologue 
« Dans La Traversée de Paris, film de Claude Autant-Lara qui date de 1956, Jean Gabin et Bourvil marchent dans la nuit de l'Occupation, rendue plus noire que d'ordinaire par la défense passive qui a fait éteindre les lampadaires et doubler les fenêtres de papier bleu sombre. Les deux lascars chargés de lourdes valises contenant des quartiers de porc cheminent depuis la rue Poliveau jusqu'à la rue Lepic - du Jardin des plantes à Montmartre. C'était un film très célèbre dans ma jeunesse et aujourd'hui encore le « Salauds de pauvres » de Gabin a la patine d'un dicton populaire. Sans doute est-ce cette histoire qui m'a inspiré le titre de ce livre et peut-être le projet tout entier, même s'il n'a rien de commun avec les aventures de Gabin et Bourvil, où les rencontres au son des sirènes avec agents cyclistes en pèlerine, trafiquants de marché noir, patrouilles allemandes et dames faisant commerce de leurs charmes sont autant d'épisodes cocasses dans des décors qui font de Paris le cadre d'un rêve nocturne.
Mon trajet est plutôt diurne et son orientation est différente : d'Ivry à Saint-Denis, il suit à peu près la ligne de partage entre l'est et l'ouest parisiens ou, si l'on veut, le méridien de Paris. Cet itinéraire, je l'ai choisi sans réfléchir mais dans un deuxième temps il m'a sauté aux yeux que ce n'était pas un hasard, que ce tracé suivait les méandres d'une existence commencée près du jardin du Luxembourg, menée pendant longtemps face à l'Observatoire et poursuivie au moment où j'écris plus à l'est, à Belleville, mais avec de longues étapes entre-temps à Barbès et sur le versant nord de la butte Montmartre. Et de fait, sous l'effet de cet incomparable  exercice mental qu'est la marche, des souvenirs sont remontés à la surface au fil des rues, jusqu'à des fragments de passé très lointains, à la frontière de l'oubli.
Si cette traversée commence à Ivry, c'est à cause d'une librairie. « Envie de lire » n'est pas seulement une boutique où l'on vend des livres, c'est aussi un lieu de flânerie et de découverte. Les piles souvent instables ne sont pas disposées au hasard mais reliées par un fil qu'il faut un moment pour discerner. Peut-être ne trouvera-t-on pas le titre que l'on est venu chercher mais peu importe, on sortira avec sous le bras de la photographie, de la philosophie, un roman mexicain ou les souvenirs d'un révolutionnaire oublié. »

« Pour gagner le centre depuis la place d'Italie, plusieurs itinéraires sont possibles, dont le plus bruyant et le plus encombré est le boulevard de l'Hôpital. Il faut un effort d'imagination pour se représenter qu'il traversait autrefois l'une des contrées les plus reculées et les plus pauvres de la ville, un quartier de brigands et de chiffon-niers où Jean Valjean et Cosette s'étaient mis à l'écart du monde, abrités dans la masure Gorbeau, «espèce d'appentis délabré qui servait de remise à des maraîchers». De temps plus anciens encore, il reste le porche de la Salpêtrière encadré par le métro aérien, avec au fond le dôme octogonal de la chapelle, chef-d'œuvre de Libéral Bruant qui date des années 1670. »

« Même bouleversé par les percées haussmanniennes (boulevards Saint-Marcel, Arago, Blanqui), le faubourg Saint-Marcel restait dans les années 1950 un quartier ouvrier avec, entre autres, les usines Delahaye qui fabriquaient encore des voitures de sport, les raffineries Say, les usines d'air comprimé Sudac... Mais comme l'arrondissement votait rouge, il fut l'un des premiers à être « rénové » avec une particulière brutalité (avec le XX, pour la même raison). Il ne serait plus possible de reprendre la «promenade des Misérables » que je faisais avec mon père le dimanche matin, de chercher trace de la masure Gorbeau, de suivre Marius rêvant à Cosette rue du Champ-de-l'Alouette, de retrouver rue Croulebarbe la guinguette de la mère Grégoire qui avait pour clients Chateaubriand, La Fayette, Béranger et le jeune Hugo. (Mon père, bien qu'immigré naturalisé en 1945, connaissait bien Paris et Hugo.) »


« La maternité est au bord du grand carrefour de l'Observatoire. En le traversant, je pense à la fin de Ferragus, où le chef des Dévorants, autrefois redoutable, est un vieillard brisé à qui les joueurs de boules empruntent sa canne pour mesurer les coups. Entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l'Observatoire, écrit Balzac, c'est « un espace sans genre, espace neutre dans Paris. En effet, là, Paris n'est plus ; et là, Paris est encore. Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de l'avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a de tout cela ; mais ce n'est rien de tout cela: c'est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s'élèvent les Enfants-Trouvés, la Bourbe [la maternité], l'hôpital Cochin, les Capucins, l'hospice de La Rochefoucauld, les Sourds-Muets, l'hôpital du Val-de-Grâce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile; et pour que rien ne manquât à cette enceinte philanthropique, la Science y étudie les Marées et les Longitudes ; monsieur de Chateaubriand y a mis l'infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par les cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche, et pour l'enfant qui naît, et pour le vice qui succombe, et pour l'ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière du Mont-Parnasse, qui attire d'heure en heure les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau ». Sur le terre-plein entre la rue d'Assas et la rue Notre-Dame-des-Champs, qui n'est pas asphalté, certains de mes amis jouaient encore aux boules il y a une vingtaine d'années. À la réflexion, les lieux énumérés par Balzac sont encore là même si les noms ont changé, comme si la science, l'église et l'hôpital avaient une vertu de conservation - vertu qui s'étend d'ailleurs aux environs : le boulevard de Port-Royal est resté le même qu'au temps où ma mère allait y faire son marché, et le boulevard Montparnasse a gardé jusqu'au carrefour Raspail ses trottoirs calmes et ses boutiques provinciales. »

« Deux des angles sont marqués par des sculptures célèbres. Devant La Closerie, le maréchal Ney brandit son sabre, près de là où il fut fusillé en 1815. L'auteur de cette effigie héroïque, François Rude, fut d'abord bonapartiste puis républicain quand il sculpta le gisant de Godefroy Cavaignac au cimetière Montmartre (« Notre Godefroy », à ne pas confondre avec son frère Louis Eugène, le général, boucher des insurgés de juin 1848). Du côté du Luxembourg, c'est une fontaine qui marque l'entrée dans les allées de l'Observatoire : les Quatre Parties du Monde, gracieuses figures tournoyantes portant au-dessus d'elles la sphère céleste. Carpeaux a créé ce groupe juste avant sa mort et c'est Frémiet qui a sculpté les chevaux et les tortues de bronze qui lancent leurs jets d'eau vers le motif central. Cette agréable halte à l'ombre des marronniers n'est pas une exception : c'est bien dans des jardins que l'on trouve les belles fontaines parisiennes, comme la fontaine Médicis au Luxembourg, l'élégante fontaine des Quatre-Fleuves dessinée par Visconti pour le square Louvois devant la Bibliothèque nationale, ou encore la fontaine aux Lions qui se trouve aujourd'hui à l'entrée des jardins de la Villette. Sur le pavé des rues et des places au contraire, en dehors du chef-d'œuvre de Tinguely et Niki de Saint Phalle sur le plateau Beaubourg, je ne vois rien qui vaille. Il y a bien des places qui auraient pu accueillir une fontaine - places des Vosges, des Victoires, place Vendôme - mais l'on a préféré y installer un roi à cheval ou un empereur sur une colonne. Et les fontaines modernes, de la place de la Sorbonne à la place Gambetta en passant par la place Saint-Germain-des-Prés, sont plus ridicules les unes que les autres. »

« Quelques années auparavant, l'art contemporain avait délaissé la rive gauche. Vers 1960, à l'époque des Nouveaux Réalistes, les galeries étaient concentrées dans un quadrilatère limité par la rue Guénégaud, la rue Bonaparte, le boulevard Saint-Germain et la Seine. Sur la rive droite, on ne trouvait guère que des galeries d'art ancien. Or, vers les années 1990, pour des raisons tenant sans doute aux loyers, l'art contemporain a émigré en masse vers le quartier de la Bastille puis vers le Marais. Il reste aujourd'hui quelques bonnes galeries sur la rive gauche et plusieurs excellents marchands de mobilier des années 1930 et d'art africain, mais encore une fois « ce n'est plus pareil ».
D'autant que la librairie, autre activité traditionnelle du lieu, est elle aussi en repli. Beaucoup de petits libraires ont fermé mais surtout quatre établissements ont disparu qui faisaient figure d'institutions et presque de symboles du quartier : La Joie de lire de François Maspero, rue Saint-Séverin, qui fut l'université politique de toute une génération; Les Presses universitaires de France, place de la Sorbonne, grande et belle librairie académique; plus récemment la librairie du Moniteur, place de l'Odéon, irrempla-çable pour l'architecture; et dernièrement La Hune, à l'angle de la place Saint-Germain-des-Prés et de la rue Bonaparte. Pendant mes années de lycée, ce lieu qui s'appelait Le Divan était tenu par un auteur-éditeur-libraire à l'ancienne, Henri Martineau, le grand spécialiste de Stendhal à cette époque. Au gamin que j'étais, il voulut bien dédicacer des exemplaires d'Henry Brulard et des Souvenirs d'égotisme, éditions typographiquement et philologiquement admirables. Cet angle est revenu au luxe, comme l'ancien siège de La Hune sur le boulevard Saint-Germain qui est aujourd'hui une boutique Vuitton, porte-drapeau de la vulgarité bourgeoise.
Ces diverses mutations ont eu des effets convergents : la « vie intellectuelle » a disparu sur la rive gauche. Certes, sous ce mauvais terme on trouvait beaucoup de snobisme et d'esprit de caste, mais il flottait pourtant dans ces rues quelque chose de l'esprit de Sartre, de Giacometti, de Perec, de Genet et de Mastroianni, fidèle client du Balto, à l'angle des rues Mazarine et Guénégaud. Le luxe et la fringue ont fait fuir leurs fantômes et tous les Parisiens de cœur en ont gémi, comme dit Louis-Sébastien Mercier à propos de je ne sais plus quelle destruction à la Chaussée-d'Antin. »

« À l'angle de la rue de l'Abbé-de-l'Épée et du boulevard Saint-Michel, une femme nue allongée rend un étrange hommage de pierre aux deux pharmaciens qui découvrirent les vertus thérapeutiques de la quinine, Pelletier et Caventou. En marchant en face de la longue façade de l'École des mines, je parviens à l'angle de la rue Royer-Collard. Des années 1960 jusque vers 1985, ce lieu était non seulement le terminus de l'autobus 85 qui mène jusqu'à la mairie de Saint-Ouen par un trajet sinueux et magnifique, mais aussi le siège d'une librairie qui s'appelait « Autrement dit ». D'abord tenue par des Italiens, elle était passée dans le giron des Éditions de Minuit. Au printemps 1984, les Éditions Hazan dont je venais de prendre la direction publièrent le premier livre de l'ère nouvelle, un Duchamp, dont le texte était de Jean-Christophe Bailly et le graphisme de Roman Cieslewicz. C'est tout naturellement que nous avions choisi « Autrement dit » pour la soirée de lancement, inoubliable première d'une longue série de « rencontres en librairie », comme on dit, qui sont l'un des charmes du métier, le seul moment où l'éditeur rencontre cet être multiple et mystérieux, le lecteur. Un peu plus tard, quand les Éditions de Minuit gagnèrent le Goncourt avec L'Amant de Duras, Jérôme Lindon le sage, le Nestor de l'édition, acheta avec l'argent du million d'exemplaires vendus les locaux de Larousse face à la Sorbonne et y fonda la belle librairie Compagnie. « Autrement dit » fut alors fermé et l'angle est aujourd'hui occupé par une agence du Crédit lyonnais. »

« Longtemps j'ai fait un détour pour éviter le jardin du Luxembourg, trop marqué du souvenir des dimanches après-midi où l'on m'y envoyait pour « prendre l'air » - ma mère avait les idées hygiénistes de son temps. Une fois guéri, j'ai appris à aimer ce jardin dans ses deux parties, séparées par une ligne virtuelle qui suit le méridien de Paris, passe par le jet d'eau du bassin central et par l'horloge du Sénat. À l'est, du côté Saint-Michel, c'est le Luxembourg de la jeunesse, des lycéens et des étudiant(e)s, des jeunes étrangers en goguette, des sandwichs sur les bancs et des jambes qui bronzent au premier soleil du printemps. À l'ouest, du côté Montparnasse, autour des tennis, de l'aire de jeux pour enfants et du pavillon d'apiculture, c'est un Luxembourg plus tranquille, moins peuplé : bourgeois de la rue Guynemer, nounous de couleur promenant des enfants blonds, psychanalystes et diplomates étrangers. De ce côté-là, dans une allée d'immenses platanes, entouré d'eau, le monument à Delacroix par Dalou montre comment, partant d'un programme convenu (des allégories autour d'un socle portant un buste), la contrainte peut susciter un chef-d'œuvre.
C'est dans une allée déserte du Luxembourg que Marius rencontre Cosette et Jean Valjean pour la première fois, « un homme et une toute jeune fille presque toujours assis côte à côte sur le même banc, à l'extrémité la plus solitaire de l'allée, du côté de la rue de l'Ouest [d'Assas] ». Une rencontre aussi, chez Nerval, dans l'Odelette intitulée « Une allée du Luxembourg » : 

Elle a passé, la jeune fille
Vive et preste comme un oiseau:
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.

Verlaine, Cendrars, Rilke, Léautaud, Sartre, Faulkner, Echenoz... peu de lieux parisiens ont inspiré autant de poètes et d'écrivains, de cinéastes aussi - Jean-Luc Godard dans le joyeux Tous les garçons s'appellent Patrick ou Louis Malle dans le plus sombre Feu follet. »

« La rue de Tournon est pour moi l'une des plus belles de Paris, par les bâtiments qui la bordent mais surtout par son évasement, cette façon dont ses deux rives divergent depuis la rue Saint-Sulpice pour encadrer le pavillon central du palais du Luxembourg en un superbe dispositif scénographique. Rien de cela n'est le fait du hasard : quand le comte de Provence, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII, eut loti ce terrain qui lui appartenait, ceux qui dessinèrent le quartier dans les années 1780 étaient des praticiens attentifs. À preuve les deux triangles opposés, celui qui a sa pointe au théâtre de l'Odéon et ses côtés rue Crébillon et rue Casimir-Delavigne, et celui dont la pointe est au carrefour de l'Odéon et les côtés rue Monsieur-le-Prince et rue de Condé. Ces triangles ont pour médiane commune la rue de l'Odéon, la première de Paris à avoir été bordée de trottoirs. L'ensemble est tracé avec une asymétrie souple qui tempère la rigueur et rend la marche légère. »

« La cour du Commerce fut elle aussi un lieu important de l'époque révolutionnaire, mais aujourd'hui les mangeoires y sont si densément concentrées qu'elles inhibent l'imagination. Ce n'était pas encore le cas dans les années 1980 quand j'ai commencé l'édition : le comptoir du Seuil était au numéro 4 (le comptoir d'un éditeur est le local où les coursiers viennent tous les matins chercher des livres pour les libraires). Dans ce local, une bonne place était occupée par la masse d'une tour de l'enceinte de Philippe Auguste, aujourd'hui noyée dans une immense pâtisserie-chocolaterie occupant les numéros 4, 6 et le 8 où Marat, après avoir erré dans Paris avec son imprimerie, s'installa en 1793. En face, au numéro 9, le docteur Guillotin mit au point sa célèbre machine dans l'atelier d'un charpentier et l'expérimenta, dit-on, sur des moutons.
Danton habitait dans un vaste logement au numéro 20 de la cour du Commerce, dans la partie que le boulevard Saint-Germain a effacée. Il logeait donc à l'endroit où il a aujourd'hui sa statue, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Comment se fait-il qu'il ait un monument, une rue, des cafés portant son nom alors que Robespierre n'a rien qui évoque sa mémoire dans Paris ? Après tout, c'est Danton qui a fait instituer le tribunal révolutionnaire, c'est lui qui disait : « Ils veulent nous terroriser, soyons terribles ! » Mais au début de la III République, ce fut lui que les radicaux choisirent comme figure emblématique, sans doute plus présentable à leurs yeux que Robespierre. »

« C'est grâce aux Éditions Maspero et à La Joie de lire que j'ai fait connaissance avec Frantz Fanon, Louis Althusser, Paul Nizan, Jean-Pierre Vernant, Fernand Deligny, John Reed, Alexandra Kollontaï, Rosa Luxemburg - plus tard que d'autres, mais le métier de chirurgien porte hélas à un certain abrutissement. Par le graphisme, par les couleurs, par la qualité du papier et de l'impression, les livres de Maspero étaient magnifiques. J'en avais des dizaines, perdus depuis dans les déménagements, prêtés non rendus, mais ce n'est pas grave, ils ont existé, ils m'ont nourri. J'en rachète quand j'en trouve. »

« Pour atteindre le Châtelet depuis la place Saint-Michel, le plus simple serait d'aller tout droit mais cela m'imposerait de cheminer entre le Palais de Justice, la préfecture de Police et le Tribunal de commerce, triste perspective. Un crochet par le Petit-Pont m'amènerait à traverser la queue des touristes devant Notre-Dame puis à marcher entre le mur nu de l'Hôtel-Dieu et les étalages de tee-shirts de la rue d'Arcole, ce qui n'est guère plus engageant. Autrement dit, il n'existe aucun trajet agréable pour traverser l'île de la Cité en son milieu.
Après la victoire de la révolution à venir, il faudra nettoyer les séquelles de l'attentat urbanistique commis par Haussmann dans ce lieu. Pour cela, je proposerais volontiers de détruire l'Hôtel-Dieu et la préfecture de Police, ce qui libérera un grand espace entre les deux bras de la Seine, depuis le palais de Justice (transformé en salles de répétition et de concerts) jusqu'à la façade de Notre-Dame. Les matériaux de démolition seront soigneusement sauvegardés, car on confiera ensuite à des ouvriers du bâtiment venus de Seine-Saint-Denis la construction de logements et d'équipements sur ce terrain. Ce ne sera pas beau ? un bidonville ? Je pense au contraire qu'on viendra du monde entier admirer cette merveille d'un style nouveau. Ce sera le début de la reconquête de Paris.

En attendant, mon choix est de traverser la Seine par le Pont-Neuf. J'éviterai le vacarme du quai des Grands-Augustins et les kebabs de la rue Saint-André-des-Arts, je zigzaguerai entre les deux. (Sur le quai, toutefois, j'ai un amical repère, L'Ecluse, aujourd'hui restaurant offrant une bonne sélection de vins de Bordeaux mais qui fut dans les années 1950 un cabaret où j'ai entendu pour la première fois des artistes débutants, Georges Brassens et plus tard Barbara.)
La rue de l'Hirondelle qui part sous une arcade de la place Saint-Michel est aujourd'hui presque déserte. Francis Carco raconte qu'avant la guerre de 14 on y trouvait La Bolée, réplique du Lapin agile au Quartier latin, où la clientèle, composée d'anarchistes, de rôdeurs, d'étudiants, de chansonniers, de drôles, de trottins et de pauvresses, festoyait à bon marché, non point comme dans une salle d'attente de 1e classe mais de 3º, parmi des papiers gras, de la charcuterie et des pichets de cidre. Que le Quartier latin ait été autrefois sale et misérable, que les alentours du Collège de France aient été le domaine des chiffonniers, il n'en reste aucune trace. Le quartier a été aseptisé pendant la première moitié du xx siècle et le paysage des années 1920 que décrivent Léautaud dans son Journal, Daudet dans Paris vécu ou Gide dans Les Faux-Monnayeurs est déjà bien différent de celui de Carco.
Sans guère de circulation ni de boutiques ni même de cafés, la rue Git-le-Cœur, la rue Séguier, la rue de Savoie sont blanches, calmes et silencieuses à toute heure et en toute saison. Il n'est pas facile de savoir qui habite là car on n'y croise pas grand monde. La rue des Grands-Augustins est plus animée (les Grands-Augustins étaient avant la Révolution un immense couvent en bord de Seine entre la tour de Nesle et la rue qui porte aujourd'hui leur nom. La rue Dauphine fut percée à travers leurs jardins). Au numéro 7, une plaque indique que Picasso y peignit Guernica et que Balzac y situa l'action du Chef-d'œuvre inconnu.
Le carrefour où la rue du Pont-de-Lodi débouche dans la rue Dauphine presque en face de la rue de Nesle est le domaine des soldeurs de livres. C'est une activité à la fois discrète et considérable : des milliers de volumes partent d'ici vers les boutiques de livres à prix réduit qu'on trouve dans toute la France. Quand j'ai débuté dans l'édition, j'ai connu les quatre ou cinq personnages qui régnaient sur cet endroit. À force de voir passer à longueur d'année les pannes de tous les éditeurs, ils possédaient un savoir prédictif, un sens aiguisé de ce qui fait le succès ou l'échec d'un livre. Pour le néophyte que j'étais, c'était une fréquentation précieuse qui m'a souvent permis d'écarter des projets douteux. L'un d'eux, René Beaudoin, avait fondé « Mona lisait », où l'on trouvait au sous-sol des titres rares qu'il lui arrivait de rééditer lui-même. Grand cycliste il entraînait l'équipe des jeunes à Gennevilliers -, il est mort, renversé par un camion sur le quai de la Mégisserie. Les autres sont toujours là avec leurs palettes de livres derrière des vitrines sombres que rien ne signale à l'attention du passant. »

« Depuis le Pont-Neuf, en un tour sur soi-même on aperçoit la Monnaie, l'Institut, l'angle de la colonnade du Louvre et la galerie d'Apollon, le clocher et l'abside de Saint-Germain-l'Auxerrois, le sommet de la tour Saint-Jacques et de la façade de Saint-Gervais, les tours du palais de Justice et, sur le pont lui-même, les deux immeubles jumeaux encadrant l'entrée de la place Dauphine. Dans ce panoramique, je lis une sorte d'unité qui ne tient pas seulement à l'habitude: ces bâtiments sont tous bâtis en pierre de Paris (Louis-Sébastien Mercier : « Ces tours, ces clochers, ces voûtes des temples, autant de signes qui disent à l'œil : ce que nous voyons en l'air manque sous nos pieds »). C'est cette origine du matériau qui donne à ces monuments si divers une teinte commune avec de subtiles variations autour du gris parisien. Et tous témoignent du grand art des tailleurs de pierre qui se sont succédé au fil du temps.
Ce paysage, il est vrai, n'est plus qu'un 'un vaste musée. Les tondeurs de chiens, les bateliers, les porteurs d'eau qui l'animaient autrefois ont depuis longtemps disparu, mais après tout on a bien le droit d'être heureux dans un musée, comme à deux pas de là, devant les lances de Paolo Uccello ou la Rébecca de Nicolas Poussin, si gracieuse dans sa robe bleue près de la fontaine.
L'ensemble que forment le Pont-Neuf, la place Dauphine et la rue Dauphine est le premier cas d'aménagement concerté dans Paris. (« Dauphine » en l'honneur du petit Dauphin, le futur Louis XIII, né en 1601.) Henri IV avait lancé deux autres grands projets : la place Royale [des Vosges], devenue le centre de la vie élégante à Paris au point qu'on disait « la Place tout court, et la place de France, restée à l'état de projet après le coup de Ravaillac. C'était un demi-cercle dans les marais du Temple, destiné à être le siège de l'administration du royaume. Son diamètre se serait situé le long de l'enceinte [sur le boulevard des Filles-du-Calvaire, près du cirque d'Hiver] et depuis son centre auraient rayonné des rues portant le nom de provinces françaises. Il reste dans le quartier des traces sinon de cette disposition du moins de ces noms : rues de Poitou, de Normandie, de Franche-Comté, de Beauce... Que les plans des places Dauphine, Royale et de France aient été tracés selon les trois figures essentielles de la géométrie, triangle, carré et cercle, montre que rien n'était laissé au hasard dans le projet d'aménagement de la ville. La place Dauphine a subi une série d'agressions qui lui ont fait bien du mal. Sous la III République, la construction de la massive façade ouest du Palais de Justice a entraîné la destruction de la base du triangle, mais pour André Breton, quand il écrit Nadja dans les années 1920, c'est encore un des lieux les plus reculés», «un des pires terrains vagues » de Paris. Puis, vers 1970, un parking a été creusé sous la place qui s'en est trouvée ravagée comme l'ont été pour la même raison la place Vendôme, la place Saint-Sulpice et bien d'autres. Le sol a été surhaussé, les antiques pavés remplacés par un revêtement sableux portant des marronniers rachitiques. L'ensemble est, paraît-il, un square auquel on n'a pas osé donner de nom. Enfin, à partir des années 1990, les restaurants ont proliféré sur les deux côtés du triangle, finissant d'en gâter le charme. « Chez Paul », où j'invitais parfois mes externes (les jeunes, tout en bas de la hiérarchie hospitalière), existe toujours mais sans l'ambiance de vieux bistrot parisien, nappe à carreaux, serveuses revêches, poireaux vinaigrette et blanquette de veau. »
« Chemin faisant, je me rends compte que cette Traversée est racontée comme d'un seul tenant, comme si j'avais parcouru le trajet en une seule et même journée sans m'arrêter pour prendre un café ou me protéger de la pluie, sans jamais m'interrompre pour reprendre le lendemain. Il entre donc une part de fiction et même d'invraisemblance dans ce récit. Pour me justifier, je vois un précédent illustre, celui du Temps retrouvé. Seul dans la bibliothèque de l'hôtel du prince de Guermantes, le narrateur explique qu'après tant d'années perdues dans l'oisiveté et l'indécision il va se mettre au travail et écrire enfin le livre... dont on vient de lire des milliers de pages. Ce n'est d'ailleurs pas la seule entorse à la vraisemblance dans ce dernier volume de la Recherche. Combray, jusque-là clairement situé dans la Beauce, devient soudain un village sur la ligne de front de la guerre en 1916, quelque part en Champagne. « La bataille de Méséglise, écrit Gilberte au narrateur, a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de six cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise mais ils ne l'ont pas pris. » Ce n'est pas l'une de ces minimes inconséquences dispersées dans la Recherche, celles où un personnage secondaire cité au début devient à mille pages de distance le cousin de tel autre au lieu d'être son neveu. Combray est un lieu central du livre et son déménagement ne peut être que voulu. De même, après une très longue promenade avec Charlus la nuit, « en descendant les boulevards », le narrateur le quitte, marche seul et entre au hasard, pour étancher sa soif, dans ce qu'il croit être un hôtel et qui est en fait un bordel tenu par Jupien, où Charlus se fait fouetter, enchaîné aux montants du lit - long passage, très travaillé et volontairement invraisemblable. Ainsi, la fin du Temps retrouvé devient une féerie nocturne (« le vieil Orient de ces Mille et une Nuits que j'avais tant aimées ») éclairée par les projecteurs fouillant le ciel à la recherche des avions allemands. »

« La rue Saint-Merry n'existe plus qu'en pointillé dans la partie qui a servi de champ de bataille en 1832. On peut toutefois y observer un phénomène peu fréquent, la coexistence mitoyenne et même l'interpénétration entre un honnête bâtiment des années 1920 et un autre que l'on peut dire contemporain bien qu'il ait été construit il y a déjà cinquante ans : je veux parler des bains-douches municipaux du IVe arrondissement et de l'IRCAM de Renzo Piano, son premier chantier après Beaubourg. J'ignore si la conservation des bains-douches était une contrainte ou un choix de l'architecte. Quoi qu'il en soit, la façon dont l'IRCAM les a englobés et respectés, le soin mis à aligner les corniches de l'un et les ferrures de l'autre, l'intelligence de placer la façade la plus moderne face à la fontaine de Tinguely et Niki de Saint Phalle et non face à Beaubourg, le choix des matériaux, tout cela témoigne d'une modestie savante. Sur les matériaux : les petits blocs de terre cuite que Piano a utilisés pour l'IRCAM (je ne sais pas si l'on peut utiliser le terme de briques) ont la même couleur en plus vif et exactement la même épaisseur que les briques des bains-douches.
« Nous avons soigné particulièrement l'insertion de la tour dans son contexte. Le rappel de Beaubourg est évident à travers la hauteur, la structure en acier apparente au sommet de la cage d'ascenseur et le réseau des supports en aluminium des verrières et du revêtement. La partie opaque, qui marque le coin de la place, est de la même couleur rouge brique que les bâtiments adjacents [les bains-douches]. Toutefois, il ne s'agit pas, ici, d'un mur visible, mais de panneaux de revêtement en terre cuite. L'élément en terre cuite, accroché à des barres masquées, est espacé par des éléments en aluminium qui constituent la seule partie visible de la fixation. Les éléments de la façade ressemblent naturellement aux briques voisines à cause de leur grain et de leur couleur. Pour accentuer cet effet, nous avons voulu qu'ils soient travaillés, incisés horizontalement, de façon à donner la même perception dimensionnelle. Un petit exemple d'attention artisanale à la décoration, qui contribue à resserrer le lien du bâtiment avec son environnement. » Piano utilisera ce matériau à maintes reprises par la suite, notamment à Paris pour l'ensemble d'habitations de la rue de Meaux.
Était-il légitime de donner au Centre, au bâtiment de Piano et Rogers, le nom de Pompidou, si indiscutable pour la voie express rive droite ? Je dirais oui et non. Oui, car Pompidou a défendu la création d'un grand centre d'art contemporain sur les terrains libérés par la destruction des Halles, il a fait organiser un véritable concours - bien différent de la mascarade montée par Delanoë en 2002 pour la rénovation du site - et il s'est plié à la décision du jury. Et non, car le projet de Piano et Rogers n'avait rien pour lui plaire. Ses goûts artistiques étaient ceux d'un bourgeois de province lecteur du Figaro Magazine (son bureau décoré par Agam), et la personnalité des hippies vainqueurs du concours, arrivant à la cérémonie sans cravate, en pantalon court (Piano) et en chemise jaune (Rogers), n'était pas non plus de celles qu'il affectionnait. C'est Jean Prouvé, président du jury, qui fut l'artisan du triomphe de ces deux parfaits inconnus âgés d'à peine plus de trente ans. Il y avait entre lui et eux une connivence au moins tacite : Piano et Rogers connaissaient et admiraient le travail de Prouvé, et le pionnier de l'architecture métallique ne pouvait qu'être séduit par leur audacieux Meccano, par l'écart qu'il représentait avec le style Beaux-Arts alors florissant (et qui n'a pas vraiment cessé de l'être, du reste). 
Ce n'est pas de Pompidou qu'est venue l'opposition à réaliser le projet lauréat, mais du préfet. Piano et Rogers avaient eu l'idée, aussi importante pour eux que l'architecture elle-même, de ne pas utiliser la totalité de l'espace disponible : « Nous voulions créer un parvis, une sorte de clairière, dont l'animation serait complémentaire des activités proposées par le Centre [...] Sans badauds, sans cracheurs de feu et vendeurs à la sauvette, la place ne serait pas ce qu'elle est. C'est grâce à la place que le Centre appartient véritablement à la ville. » Creusée en conque comme à Sienne devant le Palais communal, la pente du parvis conduirait en douceur vers les portes du Centre. Il fallait pour cela que le segment correspondant de la rue Saint-Martin soit rendu piétonnier, mais « au début des années 1970 la voiture était reine à Paris. Il n'y avait pas de rues piétonnes et les pouvoirs publics autorisaient la circulation et le stationnement à peu près partout. La préfecture de Paris était particulièrement hostile au projet consistant à rendre la rue Saint-Martin piétonne devant le Centre. Se prolongeant par la rue Saint-Jacques, la rue Saint-Martin formait l'axe nord-sud de la capitale qu'il ne pouvait être question d'interrompre en l'interdisant à la circulation. "La rue Saint-Martin est la plus longue rue de Paris, nous répétait le préfet. Vous ne pouvez pas couper la plus longue rue de Paris, c'est impossible !" ».
Le grand bâtiment, inauguré en 1977, a longtemps été un endroit populaire. Personne ne surveillant l'entrée, on croisait dans le hall toutes sortes d'êtres humains, canette de bière à la main éventuellement, et les lascars d'outre-périphérique pouvaient prendre l'esca-lator pour admirer la vue sur Paris depuis le cinquième étage. C'était conforme à ce que voulaient les créateurs : « Que le Centre Pompidou comprenne un musée ou une bibliothèque n'est pas très important au fond. Il faut surtout que les gens se rencontrent, dans une certaine quotidienneté, sans devoir passer par un portillon, sans être contrôlés comme à l'usine. C'est pour favoriser les contacts, le mélange des genres, le chevauchement des activités que nous avons imaginé un jeu de construction, un mécano géant surplombant la ville. » Lors de la rénovation du Centre en 2010-2012, on a mis bon ordre à tout cela : Vigipirate aide au triage des entrants, le hall a été réaménagé pour décourager toute flânerie, l'escalator n'est plus accessible qu'avec un billet pour les expositions et le restaurant du cinquième offre des plats dont le prix tourne autour de 30 euros. On est désormais entre gens de bonne compagnie.
Ce n'est peut-être pas là le pire recul par rapport aux desseins d'origine et au fonctionnement du Centre dans ses premières années.
Comme bien d'autres, je me souviens des expositions montées à la fin des années 1970 par un néodadaïste suédois nommé Pontus Hulten. De Paris-New York, Paris-Berlin, Paris-Moscou, on sortait comme ivre, avec pour seul regret d'être déjà dehors. Depuis lors, le niveau des expositions du Centre a suivi une pente régulièrement descendante, aboutissant au moment où j'écris à célébrer l'œuvre de Jeff Koons, l'artiste le plus cher du monde grâce à ses lapins gonflables et ses petits cochons en sucre, ou à choisir comme thème pour l'exposition Le Corbusier «la mesure de l'homme», ce qui évitait tout débat tant sur les amitiés politiques du maître que sur ses plus discutables projets, comme le plan Voisin qui prévoyait la destruction de Paris. On touche le fond ? Attendons de voir. »

« L'hôtel de Beaufort, siège des entreprises de Law, a disparu lors du percement de la rue Rambuteau qui qui conduit vers la rue Saint-Denis. Rambuteau, préfet de la Seine sous Louis-Philippe, a ouvert cette rue qui porte donc à juste titre son nom, et entrepris d'importants travaux dans la ville, dont la généralisation de l'éclairage au gaz et le nivellement des grands boulevards. C'est à lui que l'on doit ces beaux canyons surplombés par les trottoirs, boulevard du Temple et boulevard Saint-Martin. »

« Plusieurs passages relient ce segment de la rue Saint-Denis aux rues avoisinantes : l'étroit et tortueux passage de la Trinité menant à la rue de Palestro, construit sur le terrain de l'hôpital des Enfants-Bleus (bleus par leur costume et non par l'une de ces cardiopa-thies cyanogènes dont la cure chirurgicale a longtemps été ma tâche habituelle), le petit passage Basfour, et surtout la merveille locale, celle qui attire quelques touristes: le passage du Grand-Cerf. Couvert vers 1825, il était jusque-là l'issue de l'hôtellerie du Grand Cerf vers la rue Saint-Denis. De cette hôtellerie partaient des diligences, coches et carrosses vers des villes au nord de Paris. Dans les premières pages d'Un début dans la vie, Balzac décrit un établissement de ce genre (situé, il est vrai, un peu plus haut, à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Denis et de la rue d'Enghien) : « L'hôtel du Lion d'argent occupe un terrain d'une grande profondeur. Si sa façade n'a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis, il comportait alors, dans sa longue cour au bout de laquelle sont les écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d'une propriété mitoyenne. L'entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel pouvaient stationner deux ou trois voitures. » Mais dès les premières lignes, Balzac nous a prévenus : « Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné [le livre date de 1842], doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles le mérite d'un travail archéologique. » Il avait raison, et il est en effet difficile d'imaginer ce qu'était la rue Saint-Denis dans les années 1840 : le grand axe de circulation nord-sud de Paris, avec la rue Saint-Martin. Elle était parcourue par quantité d'omnibus tirés par des chevaux, appartenant à différentes compagnies, les Tricycles, qui assuraient la liaison Place des Victoires-Bastille, les Diligentes, celle de la rue Saint-Lazare à Charenton, les Citadines, de la place des Petits-Pères à Belleville, les Écossaises, de Notre-Dame-des-Victoires à la halle aux Vins...
Le Grand-Cerf a une verrière qui est, dit-on, la plus haute de tous les passages parisiens, ce qui lui permet d'avoir deux niveaux au-dessus des boutiques, le premier abritant les réserves des magasins et le second, des logements. (On lit parfois que Céline a passé là son enfance et que le Grand-Cerf est le modèle du passage des Bérézinas dans Mort à crédit, mais c'est du passage Choiseul qu'il s'agit.) Comme dans beaucoup de passages parisiens, les boutiques - meubles, bougies, bijoux, art africain - ne sont pas à la mode. Pourvu qu'ils restent comme ils sont, légèrement poussiéreux et un peu tristes.
Par le passage du Grand-Cerf puis la rue Marie-Stuart, je parviens rue Montorgueil, face à la pâtisserie Stohrer qui propose depuis le règne de Louis XV les macarons les plus exquis. C'est l'un des charmes de la grande ville : en moins de deux cents mètres, on est passé de la rue Saint-Denis, fragment populaire de l'ancien Paris, à la rue Montorgueil, l'une des plus fréquentées par une jeune bourgeoisie plutôt argentée et des touristes du monde entier. »

« Qu'ils soient plutôt chics, comme les passages Véro-Dodat, Colbert, Vivienne, ou populaires comme les passages Choiseul ou Jouffroy, ce sont des lieux pour flâner, acheter de la bimbeloterie ou des livres, prendre un café - bref, comme dit Walter Benjamin, « le passage n'est que la rue lascive du commerce, propre seulement à éveiller les désirs ». Le passage du Caire n'est rien de tout cela. Il n'est pas fait pour la promenade et l'on n'y croise aucun touriste. Son activité est le commerce en gros de tissus, de prêt-à-porter et de matériel pour vitrines - mannequins, portants, décorations et emballages, ce qui n'est pas si loin de ses activités d'origine, l'impression de calicots. Il est solidement tenu par les sépharades et l'unique café-restaurant, Le Beverly, informe qu'il est sous le contrôle des Loubavitch. L'intérêt de ce passage n'est pas dans ses vitrines mais dans son architecture, ses verrières, sa distribution compliquée: bien que son plan d'ensemble soit rectangulaire, ses galeries sont disposées en étoile et il n'a pas moins de six entrées, sur la place du Caire, la place d'Alexandrie, la rue du Caire (au nombre de trois) et la rue Saint-Denis. Devant ces entrées se tiennent dès le matin des Pakistanais et des Sri-Lankais, appuyés sur leur diable, attendant d'être loués à la course ou à l'heure pour charger des camions ou déménager des stocks. C'est le client qui fixe le prix et la négociation n'est évidemment pas simple pour ces néo-esclaves dont beaucoup n'ont sans doute pas de papiers. »

« Sur l'autre rive du vallon, du côté Saint-Denis, la rue Poisson-nière, la rue de Cléry et le boulevard de Bonne-Nouvelle limitent une colline très particulière. Certes, elle fait géographiquement partie du Sentier mais les rues du début du XVII siècle sont si étroites que les camions de livraison y circulent difficilement, d'où un certain calme dans cette région encombrée et bruyante. L'effilement de la maison d'André Chénier entre la rue de Cléry et la rue Beauregard - aussi souvent photographié peut-être que le Flatiron Building à l'angle de Broadway et de la Cinquième Avenue, la toute simple église où ont lieu les funérailles de la douce Coralie à la fin des Illusions perdues, les échoppes au ras du trottoir rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la vue plongeante sur la porte Saint-Denis depuis la rue de la Lune : un tout petit triangle, à peine un quartier mais où chaque pierre porte un souvenir, comme celui de Jeanne Poisson, née rue de Cléry, qui deviendra marquise de Pompadour. »

« Le boulevard de Strasbourg est loin d'être un banal couloir pour automobiles. Il faut avouer qu'il commence mal: sur ses quatre angles avec le boulevard Saint-Denis, deux sont occupés par des banques, le troisième par un KFC (Kentucky Fried Chicken, entreprise de fast-food dont le fondateur portraituré sur les enseignes ressemble à Trotski) et le quatrième, actuellement en travaux, laisse présager le pire. Mais très vite on rencontre le joli théâtre Antoine, dont le fronton triangulaire surplombe un décor de mosaïques de couleurs vives illustrant la Comédie, la Musique et le Drame. En face, à l'angle de la rue de Metz, se dresse l'un des plus beaux immeubles Art déco de Paris, que les ors des décorations en ailes de paon font scintiller au soleil. »

« Comme la rue du Faubourg-Saint-Martin, le boulevard de Strasbourg s'élargit en une vaste place place devant la gare de l'Est, d'où l'on aperçoit à des kilomètres de là le dôme du Tribunal de commerce. C'est la tête de ligne pour les autobus dont le numéro commence par un 3 : le 30 qui conduit au Trocadéro, le 31 à l'Étoile, le 32 à la porte d'Auteuil, le 35 à la mairie d'Aubervilliers, le 38 à la porte d'Orléans. Dans Espèces d'espaces Georges Perec explique comment savoir d'où partent les autobus parisiens d'après leur numéro (ceux qui commencent par un 2, de la gare Saint-Lazare, par un 4, de la gare du Nord, etc.). Il prétend même que le deuxième chiffre du numéro a lui aussi un sens, mais je crois que là il exagère un peu. »

« Le style « années 30 », lui aussi très admiré aujourd'hui (même s'il est assez peu représenté à Paris en dehors du XVIe arrondissement), était méprisé par mes parents et leurs amis. Ils n'avaient pas de mots assez critiques pour l'immeuble de la rue Cassini où nous habitions - aujourd'hui classé, à très juste titre. Tout se passe comme si chaque génération détestait le design et l'architecture où elle a passé sa jeunesse. Cette fluctuation du goût n'est pas une spécificité française : à Varsovie, la jeunesse actuelle raffole du palais de la Culture et de la Science, immense gratte-ciel datant des années 1950, cadeau des Soviétiques, en comparaison duquel l'Empire State Building est un modèle de sobriété. Leurs parents le détestaient comme symbole de l'oppression et du mauvais goût. Nous y avons tenu un stand des Éditions Hazan à la foire du livre vers 1990, époque où l'on croyait que les pays postcommunistes allaient devenir un grand marché. Je me souviens de vieux Polonais qui passaient des heures à feuilleter nos livres dont chacun représentait sans doute un mois de leur salaire, triste contraste avec le luxe intérieur du bâtiment. »

« La Chapelle est divisée en deux par son grand axe nord-sud et par les voies ferrées du Nord. Du côté du boulevard Barbès, jusqu'à la très ancienne rue des Poissonniers par où la marée parvenait de Boulogne à Paris avant le chemin de fer, c'est la Goutte-d'Or. Elle se prolonge au-delà de la la rue Myrha (Myrha, nom d'une fille d'un maire de Montmartre, et non Myrrha, fille d'un roi de Chypre dont Ovide raconte les tribulations dans les Métamorphoses) jusqu'à la porte des Poissonniers par un quartier sans nom mais non sans caractère. De l'autre côté, vers l'est, jusqu'à la rue d'Aubervilliers, c'est une zone en mutation rapide où l'on découvre à chaque visite de nouvelles déprédations. Entre ces deux moitiés de la Chapelle les communications sont réduites car le franchissement des voies ferrées n'est possible que par trois ponts, ceux de la rue de Jessaint, de la rue Doudeauville et de la rue Ordener. Les deux régions restent donc en tous points distinctes et même étrangères l'une à l'autre.
Pendant longtemps, la Goutte-d'Or était un contrefort de Montmartre, une butte d'où l'on extrayait le gypse, tantôt à ciel ouvert et tantôt dans des carrières comme celle qu'évoque Nerval dans Les Nuits d'octobre, « qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Esus, ou Thot, ou Cernunnos, les dieux redoutables de nos pères ». À la surface, entre les vignes, cinq moulins tournaient à la sortie des fours pour broyer le plâtre, matériau indispensable à cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue», comme dit Balzac au début du Père Goriot. »

« Avec L'Assommoir, Zola fait son entrée parmi les grands écrivains de Paris, qui sont tous, chacun à sa manière, des marcheurs. Lui, c'est crayon et carnet à la main, il prend des notes, il fait des croquis. Balzac court dans tout Paris entre ses imprimeurs, ses marchands de café, ses visites de maisons pour loger l'Étrangère. Parfois il marche au hasard, scrutant les enseignes à la recherche d'un nom pour un personnage (j'ai cité ailleurs le passage où Gozlan raconte comment il a été traîné, épuisé, « rues du Mail, de Cléry, du Cadran, des Fossés-Montmartre et [...] place des Victoires », jusqu'à ce que, rue du Bouloi, Balzac trouve enfin ce qu'il cherche : « Marcas ! Eh bien, qu'en dites vous ? Marcas ! quel nom !  Marcas ! »). Est-ce ainsi, en marchant, qu'il a trouvé des noms si justes qu'ils sont devenus des types, Nucingen, Rastignac, Gobseck, Birotteau ? Quant à Baudelaire, qui n'a jamais rien chez lui - quand il a un chez-lui, c'est dans la rue qu'il travaille. Il le dit au début du « Soleil » :

Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime, 
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime, 
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, 
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés. »

« Tout change soudain une fois traversée la rue du Landy. En regard du stade de France, des immeubles de bureaux tout neufs abritent les sièges de grandes sociétés, SFR et la SNCF, Bouygues et la Matmut, une bonne partie du CAC 40 installée dans l'acier, le verre teinté, l'architecture la plus tape-à-l'œil du moment. La population n'est plus la même, elle est bien habillée et l'on entend même parler anglais.
Dans les rues adjacentes, au lieu des kebabs et des entrepôts en ruine, les immeubles de luxe s'alignent à perte de vue. Étonnante mutation de la plaine Saint-Denis qui, après avoir longtemps été le domaine de l'industrie lourde, symbolisait il y a peu la misère du 93. Rassu-rons-nous, on l'a juste poussée un peu plus loin.
Au bout de l'avenue du Président-Wilson, l'horizon s'élargit d'un coup. Entre la courbe surélevée de l'autoroute Al qui s'infléchit vers l'est, la soucoupe et les piques du stade de France, le canal Saint-Denis en contrebas formant un large bassin, la ville ancienne de Saint-Denis toute proche, il y a là, sur cette légère éminence, un effet de frontière. Pour la marquer, il faudrait démolir l'immeuble qui la défigure et construire à sa place un monument, pour lequel on pourrait ressusciter Alexandre Vesnine ou Erich Mendelsohn.
Il émettrait des ondes immatérielles qui partiraient d'un côté vers la tour Pleyel et de l'autre vers la basilique Saint-Denis dont la tour unique émerge de la masse ancienne de la ville.
En réalité, pour aller de Paris à Saint-Denis, presque tout le monde prend le métro la ligne 13, la plus déglinguée, la plus irrégulière, toujours bondée dans sa partie prolétarienne entre Saint-Lazare et ses destinations du nord, Aubervilliers et Genne-villiers. Au sortir de la station Basilique, le quartier ressemble au centre d'Ivry, ce qui s'explique car il a été construit par la même architecte, Renée Gailhoustet. Le résultat ici est un peu moins convaincant, même si l'on retrouve le béton brut, les angles aigus, les terrasses plantées, les passages en hauteur qui faisaient le charme là-bas sans doute parce que l'îlot est plus petit et plus dense, et que le parti de tout construire sur pilotis crée des coins sombres peu avenants. »

« Il était prévu que cette traversée mène d'une librairie - « Envie de lire » à Ivry - à une autre, et cette autre, c'est ici qu'elle se tient, au cœur de ce quartier, sur la place du Caquet. « Folie d' Encre » est à la fois l'opposé et l'homologue d'« Envie de lire ». Elle est plus grande, plus lumineuse, plus ordonnée, sans piles instables ni bacs extérieurs, mais elle est pour Saint-Denis ce qu'« Envie de lire » est pour Ivry : un centre, un point de rencontre, un lieu d'animation politique. La patronne, S., dont les enfants sont originaires d'Afrique de l'Est et de l'Ouest, a su créer des liens avec le cinéma voisin, avec le théâtre Gérard-Philipe et même avec la basilique où elle organise des lectures. Des enfants viennent faire leurs devoirs parmi les livres, des associations y tiennent leurs réunions, les habitants parlent de leur librairie. Les rencontres, pour lesquelles des mamans préparent des plats africains, ne se font pas autour de titres à succès mais de questions que se pose une population en grande majorité arabe et noire. Des « procès publics » sont prévus, qui ne seront pas de ces débats où l'ennui est au programme. »

« Je marche pour revenir à Paris dans un décor de masures, d'immeubles récents et de chantiers en cours, jusqu'à la gare de Saint-Denis. Avant d'y parvenir, j'apprends sur un panneau rédigé dans le style particulier à ce genre d'annonce, que là sera construit «un nouvel écoquartier, un nouvel art de vivre, un patrimoine industriel valorisé par la présence d'artistes, un quartier aux portes de Paris, connecté, accessible et vivant». Dans la gare surpeuplée, sale et malcommode, il faut prendre garde à ne pas fâcher les brutes de la Sécurité ferroviaire pour éviter de se retrouver face au mur, les mains en l'air, fouillé jusque dans les moindres poches. Le spectacle est permanent. Telles sont les deux faces de Saint-Denis, l'une solaire et l'autre sordide et brutale, entre le Marlowe californien de Raymond Chandler et le Marlowe africain de Joseph Conrad. »

« Je fais confiance à Paris pour se secouer et évacuer une nouvelle fois tous ces miasmes. Je serais tenté de suivre l'illustre exemple de Stendhal qui souhaitait que l'on écrive sur sa tombe « Arrigo Beyle, milanese ». Car « parisien » c'est bien ce que je me sens être, bien plus que français ou juif, costumes qui ne me vont pas du tout. Habitant depuis toujours cette grande ville qui réunit dix millions d'êtres humains, je comprends et même je plains ceux qui vivent dans des ghettos de riches et sont effrayés, quand ils en sortent, de voir tant de gens qui ne leur ressemblent pas. Ils se rassurent en pensant que tout ça durera bien autant qu'eux, que leurs journaux et leurs écrans maintiendront la durable résignation du peuple parisien, des caissières et des serveuses, des conducteurs d'autobus et des ouvriers du bâtiment, des chômeurs, des chauffeurs-livreurs et des sans-papiers, de ce prolétariat peuplant les rues que j'ai parcourues dar cette courte traversée d'une ville bien plus vaste. Je pense qu'ils se trompent. Je pense que, sur une musique et des paroles nouvelles, ce prolétariat multicolore porte l'héritage des mémorables journées dont j'ai montré les traces. Que tout inorganisé qu'il est et sans conscience claire de cet héritage, il est uni par le sentiment de son exploitation sans fin et qu'il montrera un jour que non, le peuple n'a pas perdu la bataille de Paris. »

Quatrième de couverture

« Mon trajet, d'Ivry à Saint-Denis, suit à peu près la ligne de partage entre l'est et l'ouest parisiens ou, si l'on veut, le méridien de Paris. Cet itinéraire, je l'ai choisi sans réfléchir mais dans un deuxième temps il m'a sauté aux yeux que ce n'était pas un hasard, que ce tracé suivait les méandres d'une existence commencée près du jardin du Luxembourg, menée pendant longtemps face à l'Observatoire et poursuivie au moment où j'écris plus à l'est, à Belleville, mais avec de longues étapes entre-temps à Barbès et sur le versant nord de la butte Montmartre. Et de fait, sous l'effet de cet incomparable exercice mental qu'est la marche, des souvenirs sont remontés à la surface au fil des rues, jusqu'à des fragments de passé très lointains, à la frontière de l'oubli. »

Une traversée de Paris du sud au nord, où se réveillent, au fil des pas, les souvenirs de l'auteur (l'enfance, la jeunesse, les études, la pratique de la médecine, puis l'édition) et ceux de la ville dans son entassement d'époques et d'événements.

Éditions Seuil,  mai 2016
162 pages

jeudi 25 juin 2026

Toutes les époques sont dégueulasses ★★★★★ de Laure Murat

Je referme ce court essai avec la sensation d'avoir vu plus clair dans un débat souvent caricaturé. Laure Murat y défend une idée simple mais convaincante. Plutôt que récrire les œuvres du passé, mieux vaut les contextualiser. Une réflexion accessible, nuancée et particulièrement stimulante sur la liberté de création, la mémoire et notre rapport aux classiques. 📚☀️


« Pour voir clair dans ce tunnel, j'aimerais profiter de la double orthographe du mot pour proposer une distinction sur le sens du geste impliqué dans chaque opération. À partir de ce qui va suivre, j'emploierai donc, d'une part, le verbe réécrire (ou le substantif réécriture) pour désigner l'action qui consiste à réinventer, à partir d'un texte existant, une forme et une vision nouvelles comme l'a fait, par exemple, Racine en écrivant La Thébaïde, Iphigénie, Andromaque ou Phèdre à partir d'Euripide. Entrent également dans cette catégorie la traduction, l'adaptation, mais aussi le pastiche ou encore la réécriture inhérente au processus de l'écriture même, dans le sens où un auteur reprend inlassablement son propre manuscrit - « écrire, c'est réécrire », comme on sait. D'autre part, j'utiliserai le verbe récrire (ou le substantif récriture) pour désigner tout ce qui a trait au remaniement d'un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique. C'est le travail des correcteurs ou des correctrices, des cabinets d'avocats chargés par les maisons d'édition d'éviter les procès, des sensitivity readers (ou démineurs éditoriaux), par exemple. On comprend facilement où se situe la ligne de partage des eaux: la réécriture relève de l'art et de l'acte créateur, la récriture de la correction et de l'altération. »

« Quelle qu'elle soit (adaptation, traduc-tion, etc.), la réécriture suppose la transformation d'un objet A en un objet A'. Lorsque Bizet adapte Carmen à l'opéra, il réécrit l'œuvre de Mérimée, au sens où il crée une œuvre originale en musique à partir d'un texte adapté aux besoins de la scène par les deux librettistes, Meilhac et Halévy. L'adaptation induit l'intervention d'un créateur (trois, en l'espèce) et un changement de destination. Dans le cas de la traduction, c'est la destination linguistique qui oblige le traducteur ou la traductrice à trouver une équivalence pour un public et un contexte étrangers. Il y a donc transposition, voire transfiguration de l'œuvre de départ, pour produire un objet poétique nouveau.
Que font les éditeurs lorsqu'ils publient un texte de Ian Fleming (1908-1964), d'Agatha Christie (1890-1976) ou de Roald Dahl (1916-1990) dont certains passages ont été amendés ? S'agit-il de réécriture au sens de création ? ou plutôt de récriture au sens de remaniement ? C'est en analysant les critères de ces révisions que l'on comprend la nature de l'opération. Or ce qui frappe d'abord, c'est leur incohérence. »

« James Bond et Miss Marple sont dans un bateau

Qu'on remplace le N-word², fréquent dans les aventures de James Bond, par black man ou African American, pourquoi pas ? Mais pourquoi laisser, dans Goldfinger (1959), cette remarque sur les Coréens qui seraient « lower than apes in the mammalian hierarchy » (« inférieurs aux singes dans la hiérarchie des mammifères³ ») ? Les sensitivity readers n'ont pas cru bon non plus de supprimer, dans Casino Royal, l'expression « the sweet tang of rape » (« la saveur piquante du viol ») ou, dans L'espion qui m'aimait, cette phrase placée dans la bouche d'une femme que Bond vient de sauver de deux agresseurs... avant de coucher avec elle, bien sûr : « All women love semi-rape. They love to be taken. It was sweet brutality against my bruised body that made his act of love so piercingly wonderful » (« Toutes les femmes aiment être plus ou moins violées. Elles aiment être prises. C'est la douce brutalité contre mon corps meurtri qui a rendu son acte d'amour si merveilleusement pénétrant »).
Quelle logique à tout cela ? Où placer le curseur ? Intervenir pour lutter contre les stéréotypes, mais jusqu'où? Jusqu'à éviter de fâcher les associations noires, en laissant les Coréens se faire insulter car il y a moins de chances qu'ils protestent ? »

« Le racisme, le colonialisme, l'antisémi-tisme sont des idéologies. Extirper d'un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d'une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. Si on peut toujours corriger la lettre, il est impossible de réformer l'esprit, qui dicte en sous-main l'intrigue et imprègne les raisonnements, où le sens de la hiérarchie, l'évidence de la domination blanche, la séparation des classes sociales, la supériorité des hommes sur les femmes sont un présupposé, une conviction indiscutable et indiscutée. Dans Ils étaient dix, par exemple, un personnage explique qu'il a laissé mourir vingt et un Noirs dans la savane africaine, en leur volant leur ration de nourriture, au motif que le premier devoir de l'être humain est d'assurer sa propre survie sans manquer d'ajouter : « Les indigènes ne se soucient pas de mourir, vous savez. Ils n'ont pas les mêmes sentiments que les Européens 10. » Quelle logique y a-t-il à enlever le mot « nègre » et à laisser de telles horreurs, ou de telles inepties, comme on voudra ? Ces exemples montrent que la récriture est par définition vouée à l'échec. C'est une demi-mesure, qui ne peut pas remplir le programme qu'elle s'est fixé. Car on ne s'attaque pas à l'inconscient collectif ou à « l'esprit du temps » par des interventions ponctuelles cosmétiques. »

« [...] où est la solution? Elle est très simple. Vous jugez James Bond sexiste, Agatha Christie raciste et démodée ? Eh bien, arrêtez de les lire, ainsi que ceux et celles qui perpétuent des stéréotypes. Passez à autre chose. Tournez-vous vers des livres contemporains, qui ne baigneront pas dans  l'atmosphère des années 1930 et les relents de la xénophobie. Choisissez de lire ce qui correspond à votre temps. Mais gardez bien en tête, pour reprendre la formule d'Antonin Artaud, que « toutes les époques sont dégueulasses » et que, fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels. »

« Roald Dahl et la « protection de l'enfance »

On pourrait de la même façon s'interroger sur les choix qui ont présidé aux édulcorations dans les textes de Roald Dahl, officiellement pour « protéger les enfants », lesquels jubilent à ses histoires macabres. Si on veut protéger les enfants, il y a plus efficace que de les priver de la férocité de Roald Dahl : c'est par exemple de leur épargner la nullité confondante de la télévision, la violence de la pornographie sur internet et les vidéos de décapitations sur Facebook où L'Origine du monde de Courbet est, en revanche, floutée. »

« C'est une façon on ne peut plus hypocrite de signaler et d'étouffer dans le même mouvement l'antisémitisme de Roald Dahl, dont il ne se cachait pas, estimant entre autres que les Juifs avaient quelque chose qui « provoquait naturellement l'animosité » et que Hitler, tout atroce qu'il fût (quand même), ne les avait pas choisis « par hasard » 13. Les sorcières, dont les « grands nez » ont été rabotés dans la nouvelle version, n'ont en revanche pas pu changer d'activités: imprimer leur propre monnaie et contrôler le monde. Air connu ? L'accent yiddish (phonétiquement retranscrit) de la Grande Sorcière est ainsi resté intact, lorsqu'elle déclare par exemple : « Money is not a prrroblem to us vitches as you know very well » (« L'arrrgent n'est pas un prrroblème pour nous sorrrcières comme fous le safez drès bien »). Comme le dit Zoe Dubno, qui a décortiqué la question dans le Guardian : « Il faudrait réécrire entièrement le roman pour supprimer les attitudes antisémites qui sous-tendent l'intrigue. » Mais, comme on l'a compris, ce n'est pas du tout le propos des vertueux éditeurs. »

« Dans la plupart des cas, la visée n'est pas prioritairement la morale, l'antiracisme ou la lutte contre les violences sexistes, comme on essaie de nous le faire croire, mais plus simplement l'argent. Car ces œuvres, qui sont toutes des best-sellers mondiaux, sont en passe de ne plus correspondre aux attentes des nouvelles générations. C'est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à ces nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n'est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix.
Autrement dit, et j'aimerais insister sur ce point, ce que la doxa attribue à longueur d'articles et de tribunes indignées à la « police de la pensée », à la « censure woke », à cette « moraline » héritée du « puritanisme américain », toute cette soupe que l'on nous sert sur toutes les radios et dans les débats télévisés, n'est rien d'autre que le pur produit du cynisme de l'économie néolibérale. L'erreur fatale de la gauche bien intentionnée et authentiquement antiraciste est de tomber dans ce piège pervers, qui voudrait faire passer pour des améliorations, voire une modernisation de la lecture, de vulgaires trucages intéressés, motivés par l'appât du gain. »

« Faites de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes, et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l'histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante. »

« Faut-il rappeler que seul l'auteur devrait être en droit de modifier son texte? »

« La récriture n'est pas une fausse bonne idée. C'est une vraie mauvaise idée, qui ouvre la voie à tous les abus. Car jusqu'où remonter dans le temps et sur quels textes intervenir ? Pour corriger quoi ? La misogynie d'Homère, l'antisémitisme de Voltaire, l'obscénité de Sade, l'homophobie de Marguerite Duras ou de Simone de Beauvoir ? Exaspérée par ces campagnes de révisions et pour en pointer l'absurdité, Joyce Carol Oates postait sur X le 26 mars 2023 : « Next, Louis-Ferdinand Céline. » »

« Comment caractériser l'arrogance des éditeurs et des ayants droit, détenteurs du droit moral, à s'octroyer la possibilité de modifier une œuvre à leur gré, en fonction du vent ? En vertu de quelle légitimité intellectuelle ? Il faut être absolument ignorant et méprisant de ce que coûte une phrase à un écrivain, ignorant du temps, de l'effort, du soin qu'il met à chaque mot pour songer seulement à modifier l'intégrité d'un texte que l'auteur n'est plus là pour défendre. Et on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteuri-sation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature. »

« Dans un article de février 2022, Joanne Harris, présidente de la Société des auteurs britanniques, soulignait « qu'on ne s'offusque pas des auteurs de polars qui consultent des détectives ou de ceux qui interrogent les professionnels de santé avant d'écrire sur l'hôpital. "Quand on écrit sur le handicap, la transidentité, les sans-abri, les prostituées, d'autres ethnies ou cultures, on peut trouver utile de consulter des personnes qui ont plus d'expérience" ». Ce qui me semble, person-nellement, frappé au coin du bon sens.
Cette position est partagée par Kev Lambert, jeune écrivain québécois dont le roman Que notre joie demeure (Le Nouvel Attila, 2023) s'était retrouvé propulsé sur la première liste du Goncourt. Quelques jours auparavant, il avait déclaré sur Instagram avoir fait appel à Chloé Savoie-Bernard, une poétesse et professeure de littérature d'origine haïtienne, afin d'éviter les stéréotypes pour son personnage de Pierre-Moïse, haïtien : « Chloé s'est assurée que je ne dise pas trop de bêtises, que je ne tombe dans certains pièges de la représentation des personnes noires par des auteur-es blanche-s. Elle m'a aussi aidé à étayer ce personnage, à l'approfondir, à le complexi-fier. Et d'ajouter : « La lecture sensible, contrairement à ce qu'en disent les réaction-naires, n'est pas une censure. Elle amplifie la liberté d'écriture et la richesse du texte. [...] Je compte travailler de cette manière pour tous mes prochains romans. »
Il n'en fallait pas plus pour déclencher la colère de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt pour Nos enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui revendiquera sur Instagram le droit de « se planter » et d'en assumer la responsabilité, sans avoir recours à aucun intervenant extérieur. Dans une prose injurieuse, plus typique des pamphlétaires de droite que des écrivains de gauche dont il se réclame, il déclarera : « Mais faire de professionnels des sensibilités, d'experts des stéréotypes, de spécialistes de ce qui s'accepte et s'ose à un moment donné la boussole de notre travail, voilà qui nous laisse pour le moins circonspects. Qu'on s'en vante, voilà qui au mieux est amusant, à la vérité pitoyable. Qu'on discrédite d'un mot ceux qui pensent que la littérature n'a rien à faire avec ces douanes d'un nouveau genre, et sous-entendre qu'ils font le jeu des oppressions en cours, c'est tout bonnement une saloperie. » »

« Entre laisser tel quel et amender au risque de dénaturer une œuvre, il existe néan-moins une troisième voie : la contextualisation, souvent réclamée pour « encadrer » une œuvre, avertir et mettre en garde, sous forme de préfaces, de postfaces et de notes en bas de page. L'exemple le plus célèbre est bien sûr Tintin au Congo. »

« Comme dans tant de situations, on sait plus ou moins et on ne veut pas voir. On rapporte que Hergé aurait d'ailleurs confié : « C'est vrai que certains dessins, je n'en suis pas fier. Mais vous pouvez me croire : si j'avais su à l'époque la nature des persécutions et la "solution finale", je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d'autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir. » »

« La préface a de plus l'avantage de ne pas intervenir dans le texte mais de l'introduire, c'est-à-dire de rester au seuil. Chacune est par ailleurs libre de la lire, ou pas. À l'heure actuelle, je ne vois pas de meilleure solution pour reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes, tout en évitant les écueils de la récriture. »

« Le problème soulevé par Tiphaine Samoyault est un vrai problème pédagogique. J'y suis d'autant plus sensible que j'enseigne en Californie depuis près de vingt ans et que je suis moi-même confrontée à ces conflits entre liberté d'expression, fidélité à l'intégrité d'un texte et respect d'autrui. C'est ce que j'appellerai la frontière délicate entre le « safe space » (l'idée que le campus doit être un espace sûr, respectueux et bienveillant, notamment pour les populations discri-minées) et la « comfort zone » (cette zone de confort intellectuel, qui condamne, en vertu d'une sorte d'orthopédie mentale, les sujets épineux). Si je souscris pleinement au premier, je lutte fermement contre le second.
Comment ? En faisant des choix. 
Non pas des choix d'évitement (éliminer d'emblée les textes jugés problématiques ou remplacer les mots qui fâchent), mais des choix pédagogiques, destinés à complexifier une question. Il me semble d'autant plus intéressant de considérer que l'auteur des articles « Pour les Juifs » (Le Figaro, 16 mai 1896) et surtout « J'accuse...! » (L'Aurore, 13 janvier 1898), Émile Zola donc, ait fait d'un de ses personnages de L'Argent (1891) le contempteur de « toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques 40». De même, je convoquerais sans hésitation le regrettable « Discours sur l'Afrique » (18 mai 1879) de Victor Hugo (source d'inspiration du beaucoup plus effrayant « Discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy de 2007), pour éclairer les contradictions de l'antiesclavagiste déterminé que fut toute sa vie l'auteur de "Bug-Jargal" (1826). Je prends ici à dessein des exemples grossiers, non pas pour trouver des « excuses » à ces auteurs canoniques, dans une vision simpliste où un bien contrebalancerait un mal, mais pour essayer de faire sentir toute l'ambiguïté d'une pensée prise à un moment donné, historiquement informé. »

« Depuis la révolution romantique, l'œuvre d'art, en se libérant des contraintes morales, religieuses et idéologiques, a gagné un statut d'autonomie, qui est le marqueur même de la modernité, au point de la rendre intouchable. Ce statut serait-il en train de vaciller ? Car les assauts sont nombreux pour remettre en question ce qui fait la spécificité de l'artiste et de sa liberté d'expression. Parallèlement, des affaires récentes (Ruggia, Matzneff, Jacquot, Doillon, etc.) ont montré à quel point ce statut de toute-puissance avait servi d'alibi pour couvrir des pratiques pédocriminelles. Il appartient au XXI° siècle de relever ce défi sur les conflits de l'art et de la morale. Et cela ne se fera pas, ne pourra pas se faire en falsifiant les œuvres, comme on met la poussière sous le tapis, mais en faisant preuve de lucidité face au canon, de courage intellectuel et, surtout, de créativité. Car la seule option pour sortir par le haut de cette ornière reste, encore et toujours, l'inventivité. Plutôt que de procéder à un petit trafic des textes du passé répondre par le pouvoir de l'imagination; plutôt que récrire médiocrement : réécrire avec esprit, comme l'a prouvé Pénélope Bagieu avec Sacrées sorcières (Gallimard, 2019), réinterprétation du roman de Roald Dahl sous la forme d'une bande dessinée réjouissante, où elle introduit une petite fille et se débarrasse, entre autres, de l'accent douteux de la Grande Sorcière. Hommage sans ambiguïté au génie du créa-teur britannique, Sacrées sorcières est une œuvre à part entière, adaptée à la légitimité de nos exigences contemporaines. Elle ne contrefait rien, elle réinvente et donne une seconde vie à un classique, soudain revivifié, contemporain 53. Un autre exemple inspirant vient d'être donné par le grand écrivain américain Percival Everett, avec son roman James (Doubleday, 2024). Le livre, salué à juste titre comme un tour de force par la critique, reprend Les Aventures de Huckleberry Finn mais du point de vue de l'esclave, esclave lettré et ironique, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui est aussi le narrateur de sa propre histoire. Enfin. »

2. N-word est la formule euphémisée, élaborée dans les années 1990, pour éviter de dire le mot nigger (nègre). Ce cas très particulier, spécifique à l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation, est aussi l'un des rares exemples de mots tabous de la langue aux États-Unis, que seuls les Noirs sont autorisés à utiliser. Lorsqu'on est blanc, reprendre par exemple les paroles d'une chanson de rap chantée par un Noir où figure le mot nigger est considéré comme une offense. En France, « nègre » peut être neutre ou péjoratif, en fonction du contexte et de l'époque. La négritude, mouvement fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Paulette et Jane Nardal et Léon-Gontran Damas entre autres, a repris l'insulte pour en faire une fierté, ce qui n'a pas suffi à renverser sa charge négative. Aujourd'hui, plus personne, outre des racistes assumés, ne songerait à employer ce mot. Même le mot « Noir » suscite en français des contournements, comme en témoignent les mots de substitution Black ou, en verlan, renoi. Précisons encore qu'en Haïti « nègre » signifie « homme », raison pour laquelle quelqu'un comme Dany Laferrière, auteur de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer (Montréal, VLB, 1985) continue de l'utiliser. 

Quatrième de couverture

Depuis quelques années, un malaise s'est installé dans la culture contemporaine. Ici on récrit des textes classiques ou certains best-sellers pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations.

Et si la question qui sous-tend ce vaste débat était mal posée ? S'il s'agissait, dans bien des cas, d'argent et non d'éthique ? Et si la censure n'était pas du côté qu'on croit ? Et si les précautions prises à tout contextualiser produisaient à terme un effet pervers ?

À l'aide de quelques exemples, Laure Murat tente de rebattre les cartes d'une polémique qui, à force d'amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et de sa dimension politique.

Laure Murat est écrivaine et professeure à l'UCLA. Depuis #MeToo, elle intervient régulièrement dans la presse sur les guerres culturelles entre la France et les États-Unis. Son dernier livre, Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023), a obtenu le prix Médicis essai.

Éditions Verdier,  les Arts de lire, mai 2025
76 pages