jeudi 5 novembre 2026

Ne cherche pas le chaos ★★★★☆ de Marion Brunet

Peut-on aimer sans transmettre ?
Peut-on transmettre sans parler ?

Un roman qui vient remuer des choses enfouies. Des souvenirs, des questions, des silences aussi.

Avec Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet m'a ramenée vers ces histoires familiales que l'on ne raconte pas. Ces morceaux de passé que l'on devine, ces souvenirs que l'on aurait aimé entendre, ces racines que l'on cherche parfois bien tard à comprendre.

Je crois que c'est aussi pour cela que l'histoire de Pablo m'a touchée.

Pablo a fui le Chili, la dictature de Pinochet, la prison, la torture. Il a quitté un pays qu'il aimait autant qu'il l'avait fait souffrir. Depuis, il vit en France, avec ses blessures, ses souvenirs et tout ce qu'il n'a jamais réussi à raconter. À sa fille Victoria, il a donné son amour, mais il lui a caché son passé. Pour la protéger, croit-il.

Mais peut-on vraiment protéger ses enfants de ce qui nous a construits, ou détruits ?

En partant seule au Chili, Victoria va contraindre son père à retourner vers ce qu'il a fui. Vers les morts, les amis, les combats de sa jeunesse. Vers cette mémoire qui ne cesse de le poursuivre, jusque dans son corps meurtri et ses nuits peuplées de cauchemars.

Je n'ai pas lu un essai sur la dictature chilienne, le deuil d'Allende ou le parcours d'un combattant. J'ai lu ce qui peut briser un destin. J'ai lu les traces que cette cassure laisse dans une vie, puis dans celles qui suivent. J'ai lu le poids du silence, le repentir, la réparation. Et l'amour, aussi. Comme un remède, peut-être.

Car Pablo aime sa fille. Profondément. Mais il ne sait pas comment lui transmettre cette histoire qui lui appartient et dont elle est pourtant l'héritière. Il voudrait lui laisser la liberté de faire pousser ses propres racines, sans comprendre qu'en taisant les siennes, il la prive aussi d'une part d'elle-même.

Heureusement, il y a la poésie, ces mots des autres que Pablo récite, scande, partage. Toute l'histoire du Chili semble tenir dans ces vers, tandis que la sienne reste enfouie. La littérature devient alors un langage commun, un chemin possible vers l'autre, quand les mots personnels manquent encore.

Mais il faudra bien ouvrir les portes fermées. Accepter de remuer la mémoire, aussi douloureuse soit-elle.

Et comme si le passé ne suffisait pas, le présent vient nous rappeler combien l'Histoire est fragile. Le retour des idées d'extrême droite au Chili, les inquiétudes de Victoria, cette jeunesse qui se soulève, hier comme aujourd'hui ... Tout résonne étrangement avec notre actualité. Les combats changent de visage, mais certaines menaces demeurent. Rien n'est jamais malheureusement définitivement acquis.

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »
Cette phrase, je la garde avec moi.

Parce que transmettre, ce n'est pas seulement raconter ce qui a été. C'est aussi donner à comprendre, permettre de questionner, de choisir, de résister. C'est accepter que nos enfants regardent notre histoire en face, avec leurs propres yeux.

Si je devais nuancer mon enthousiasme, ce serait sur de petites choses : quelques chemins du récit, comme le retour au pays ou la quête des origines, m'ont semblé un peu attendus, et j'aurais parfois aimé que les silences aient davantage de place, ou que Pablo et Victoria dévoilent encore un peu plus de leurs failles. Mais c'est leur lien que je retiens, et il m'a profondément touchée.

Un roman sur la mémoire et les silences, sur les blessures qui traversent les générations, mais aussi sur ce qui peut encore nous relier.

Que reste-t-il de nous dans ce que nous ne racontons pas ?

« Gracias a la vida que me ha dado tanto. »
(« Merci à la vie, qui m'a tant donné. »)
Violetta Parra, « Gracias a la vida »

« On nous a demandé
doucement
presque à l'oreille
de crier
Víve je ne sais qui.
Pour le reste
il y a ces pierres qui nous écrasent, et le vent. »
Gonzalo Rojas, « D'en bas »

« En 1990, Pablo est arrivé en France, malgré le retour de la démocratie au Chili. Il n'était plus en danger quand il est monté dans l'avion pour rejoindre le Vieux Continent. Libéré de prison, rien ne l'empêchait de rester. En quittant Santiago, il était incapable d'analy-ser précisément les raisons de son départ, il se sauvait et chantonnait les vers de Fernando Alegría : 

Ma patrie c'était des chants sur des guitares rouges.
Patrie, lumière et drapeau
Aux poings levés,
Tu refleuriras,
Tu renaîtras.

La poésie était déjà sa béquille mais il y pensait alors en espagnol. Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l'aime toujours, on sait ce qu'on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève. »

« Ce soir-là quand ils émergent, en sueur et au sol, de ces premières empoignades, saturés de plaisir et sans se connaître vraiment, ils sont exactement là où ils veulent être. Comme au début de chaque malentendu, de chaque grande histoire d'amour. »

« Sans baisser la garde, lançant ses poings entre chaque strophe, Pablo scande :
- Parmi ceux qui mâchonnent ici leur pain d'infortune, Il existe un vieux gladiateur vaincu
- Tu parles de moi, là, gringo !
- Tais-toi, Hafed, j'ai pas fini. Qui peut encore pleurer l'éloignement, Choisir les menus de la tristesse
- Ah, là c'est toi.
- Et se vouer à l'illusion que, malgré tout, C'est un survivant à la folie atomique. »

« La mort de Marta, il n'en a parlé à personne. Pourtant, le coup d'État est au cœur des conversations des enfants dans la cour de récréation. Mais Pablo a vu les corps amoncelés, a senti l'odeur des morts. Il est incapable de partager cette douleur avec qui que ce soit pas même avec sa mère. Pablo a quelques amis, qu'il invite rarement à la maison. De toute façon, les premiers voisins sont à dix minutes de route avec le pick-up, une demi-heure par les bois. Torres del Paine, c'est le bout du bout du monde. »

« Il a chanté, récité, scandé, il a raconté et lu. La poésie, les chansons, les contes. Toute l'histoire du Chili s'y trouve, c'est seulement la sienne qu'il a mise de côté, enfouie comme un cœur nucléaire dans une gangue de béton. Depuis qu'il est revenu à Santiago, le béton fond. »

« Pablo traîne son corps et sa jambe qui boite le long des avenues, reconnaît tout, absolument tout, comme s'il avait fui Santiago hier. Pourtant la ville a changé, la mode aussi, les enseignes lumineuses et les marques américaines puent la défaite. La ville boite, elle aussi, entre un avenir inquiétant et un passé de terreur - traumatisme collectif mis sous silence. Bien sûr, il y a ceux qui disent qu'il faut avancer, que ressasser ne répare rien. Mais qu'il s'agisse de Pablo ou du Chili, oublier le passé ne le fera jamais disparaître. Sans doute Victoria l'a-t-elle compris, et cette pensée effleure Pablo comme une ortie vivace et urticante. L'homme se rebelle contre l'idée, le père ne peut s'empêcher de lâcher un soupir d'admiration. »

« Elle tend son visage vers la fenêtre. C'est beau quand même, elle n'y échappe pas. C'est difficile de vouloir quitter quelque chose qui semble désirable mais dans lequel on coule. Cette maison, c'était une respiration, un tournant, un lieu pour être heureux. Florence ne l'est pas. Ce n'est pas à cause de la lumière, ni de la pluie d'ailleurs, ce n'est la faute de personne. Elle a besoin de prendre l'air, de travailler, de renouer avec ce qui la fait vibrer, inventer d'autres décors que le sien, rêver des univers changeants où des êtres imaginaires s'agiteront le temps d'un tournage. Qu'on ne vienne pas lui dire que son désir est petit par rapport à l'immense gratification de la maternité. Son désir est immense et primordial, elle a besoin de créer autre chose qu'un bébé. Ce n'est pas une fuite. Elle aime sa fille, pas de doute là-dessus. »

« Florence se sent déchirée entre un immense soulagement et une tristesse collante, mélange de culpabilité et de chagrin. La liberté a toujours un prix, elle le sait. »

« Encore aujourd'hui, alors qu'ils vivent ici depuis plusieurs mois, il est parfois stoppé dans un mouvement, une pensée, traversé par le calme dont il prend soudain conscience. Oiseaux, branches, ressac, pluie, il ne s'agit pas de silence absolu mais d'absence humaine. Une absence familière qui lui saisit la peau et ne l'encombre pas. Il y a le village tout de même, et leur maison n'est isolée que d'un kilomètre du premier voisin, mais en dehors de la période estivale, le chemin des douaniers est vide de promeneurs, l'horizon clair du moindre voilier, les bois sans chasseurs. Il tire sur sa clope, regarde sa fille endormie. »

« Foutue blessure, foutue vieillesse. Hafed a beau lui dire que l'âge se loge dans la tête, Pablo sait quand le corps s'effondre, rue ou s'enflamme. Il serre les dents, écoute sa douleur comme une vieille amie pénible. »

« Comme chaque fois qu'il s'arrête au haras, il se demande s'il devrait lui parler. Dire à sa fille d'où elle vient, de qui elle tient. En taisant son passé, en coupant les racines, il la laisse libre de faire pousser les siennes où elle veut, c'est ce qu'il pense la plupart du temps. Il se dit aussi que c'est son passé à lui, qu'il a déjà un mal fou à le laisser derrière lui, alors le refiler à sa fille, certainement pas. Ils s'engueulent à ce sujet, Florence et lui. Florence est persuadée qu'il devrait parler, raconter - à elle, déjà, mais aussi à sa fille. Il y pense parfois puis repousse cette idée, il ne saurait même pas comment faire, ni pourquoi. Par où commencer, et puis la gamine a autre chose à faire que d'écouter les histoires de son père. S'il parle des chevaux, il faudra parler de son propre père, de sa mère, de son frère et de sa sœur. Pablo n'en voit pas l'intérêt. Il voit très bien l'intérêt de ne pas le faire. »

« Monter sur le ring fâché avec son entraîneur, c'est une belle connerie. Si, en plus, l'odeur des chevaux et des herbes humides vous tient les sinus et la jambe, le cœur et l'esprit, c'est signe que le danger rôde. La mélancolie n'a rien à faire sur un ring, pas plus que les remords. »

« Longtemps, le sexe a sauvé leur couple. Lorsque Florence ou Pablo se fatiguaient de l'autre et de ses mauvaises habitudes, baiser était leur sésame. Le désir des couples s'érode, c'est la leçon du temps, mais parfois, pour des raisons qui échappent à la logique commune, certains corps y dérogent. Lorsqu'ils se touchent au quotidien, se croisent nus dans la salle de bain, c'est toujours la même décharge érotique qui les saisit. Leurs peaux s'accordent, leurs sexes s'attirent et aucun os de hanche ne gêne leurs ébats, aucun excès ne dérange l'autre, ils redeviennent des animaux tendus que seul l'orgasme - qu'ils atteignent invariablement l'un et l'autre - peut apaiser. Si la situa-tion réjouit Pablo, Florence redoute cette symbiose qui l'empêche de prendre une décision. Parfois, après avoir fait l'amour, elle se lève et ouvre grand la fenêtre. Il faut qu'il fasse froid, elle a besoin de glacer sa peau pour atténuer le lien que crée cette intimité des corps. C'est un piège, elle le sait. Pablo reste l'homme qu'elle a rencontré, elle ne peut pas lui reprocher sa constance. Pourtant c'est justement ce qu'elle lui reproche. L'absence de changement, la satisfaction d'une vie qui ne bouge pas. »

« C'est la première fois qu'il a besoin de Florence. Et c'est difficile à admettre, d'avoir besoin d'elle, quand ce n'est pas dans une déclaration d'amour. J'ai besoin de toi, sans toi je meurs, laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, c'est joli et rassurant. J'ai besoin de toi pour aller aux toilettes, beaucoup moins. C'est drôle, pense Pablo, elle est la seule à qui il est prêt à se montrer dans cet état, et elle est la seule à ne pas être capable de l'accepter dans cet état. À petits pas claudicants, il parvient jusqu'à la cuisine, pisse dans l'évier et se sert un whisky. »

« Reste Victoria

Pablo ouvre les yeux, ses poignets sont attachés au lit en fer, le militaire se penche au-dessus de lui.
- Dans les couilles, cette fois-ci, cabrón ?
L'homme tient les pinces, Pablo est nu, anticipe la douleur - flamboyante, insoutenable. Ses chevilles aussi sont entravées, les jambes suffisamment écartées pour que le militaire ait accès à la partie la plus fragile de son corps, la plus intime. Au moment où l'électricité le traverse, il hurle.
Dans la maison bretonne, Pablo halète, les yeux grands ouverts sur le noir de la chambre. Il tâtonne dans le lit vide, Florence est partie il y a deux ans mais il lui arrive encore de vérifier. Tout va bien, il n'est pas dans les locaux de la police politique chilienne, il est chez lui. Le moelleux du matelas ne parvient pas à chasser la sensation du métal, l'intention du militaire, la posture d'animal exposé. Pas plus qu'une autre présence, un visage caché dans l'ombre du rêve, qu'il n'arrive pas à identifier. La douleur boursoufle les contours du cauchemar. »

« Les nuits de Pablo sont peuplées de cauchemars alimentés par l'impuissance, l'impossibilité de retourner se battre sur un ring, de travailler comme travaille un homme, de soulever des montagnes, de faire l'amour à une femme. Il touche des aides, vit de peu. Et va toujours à la balnéothérapie rééduquer sa jambe débile, entretenir le reste de son corps. Il claudique souvent jusqu'à la mer, quitte à en souffrir, et Hafed lui a prêté de l'argent pour acheter une voiture automatique. Il lit, boit toujours un café au comptoir avec les gars du coin, un whisky occa-sionnel avec Carole, il savoure les saisons qui passent et insulte la pluie maintenant qu'il risque la chute sur les trottoirs glissants. Au fond, il n'est pas si malheureux. »

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »

« À ce jeu ils excellent, Pablo a contaminé sa fille. Quand ils communiquent mal, la littérature comble parfois la distance. Ils ne s'en sortent pas si mal. »

« Il y a la complicité, le respect profond des espaces intimes - il n'entre jamais dans sa chambre sans avoir frappé, la laisse lire des heures, ne la force à rien sauf à vider le lave-vaisselle, et elle peut voir ses amis quand elle veut puisqu'elle en a quelques-uns à présent. Avec lui, il y a la possibilité du rire, du partage, mais il peut se fermer soudainement, refuser tout échange. Pour l'instant, elle respecte les pièces interdites, même si elle a de plus en plus envie de pousser les portes fermées, de comprendre, de savoir. Elle devine surtout, sans le formaliser encore, qu'une part de vérité lui revient, que dans le passé de son père se nichent ses propres racines. Elle respecte les pièces interdites, oui, mais elle grandit. Pablo le sent, qui boutonne lentement son pull, les sourcils froncés.
- On rentre à la maison ?
- On rentre à la maison.
Pablo se met au volant. Les questions de Victoria forment un nuage sombre qui menace la joie du moment et lui fait mal. La douleur n'est rien, un simple signal vital. Sois sage, ô ma douleur. »

« On avait son âge quand on a commencé à se battre, à prendre des risques. Quand on a vécu le pire. Ne me dis pas qu'on n'avait pas l'âge de comprendre ce qu'on faisait. »

« - Tu vas arrêter de dire n'importe quoi ? s'énerve Catalina. T'es son père, non ? T'es chilien ou pas ? Alors le Chili vit en elle comme il vit en toi, quoi que tu te racontes depuis trente-cinq ans. »

« Il continue comme s'il n'avait pas entendu, les yeux fixés sur ses mains qui serrent le verre.
- Je voulais la protéger des morts, de la mort, et moi avec.
Catalina pose sa main sur son poignet.
- Tu te rends compte, Pablo ? Tu te rends compte qu'on est vivants ?
Pablo baisse la tête, le visage fermé, condamné à vivre avec les morts, il le sait bien. Catalina lui secoue l'épaule.
- Je ne te parle pas de pleurer pour les morts, on l'a assez fait, et bien sûr qu'on le fera encore. Je te parle de nous réjouir.
Elle appuie son propos avec les mains qu'elle agite devant leurs yeux. Puis refait le niveau des verres pour tout le monde.
- Pablito, on est vivants ! Cette ordure ne nous a pas crevés. Ce pays révèle toujours des surprises. Des idées, la lutte contre l'injustice. Regarde, en 2019, les gens dans la rue étaient encore plus nombreux qu'à notre époque.
- Et maintenant, ils vont voter pour l'extrême droite. Kast est un admirateur de Pinochet, Catalina.
- Justement. Il est peut-être temps de parler d'histoire à ta fille, de lui dire d'où elle vient, ce que toi, tu as traversé.
La tête secouée par un refus tenace, Pablo s'enfonce dans son obstination. Il vide son verre et se lève.
- Je ne vois pas le rapport. Dis-moi où je peux dormir, Catalina. Je suis fatigué. »

« Il chuchote un poème de Conrado Nalé Roxlo, un Argentin qu'il a découvert en France. Sa jambe valide s'agite sous le drap, secouée de soubresauts nerveux.

Le vin renversé de ma coupe, 
que mon ennemi et mon chien le boivent, 
et que sur les cendres de ma maison 
dansent les ivrognes.

Moi, je veux m'enivrer de ma propre soif 
jusqu'à devenir une statue de feu.

Dites à mes amis que je suis mort.

Il aimerait pleurer maintenant pour ne plus avoir à le faire face à sa fille ou ses amis, mais ses yeux sont secs.
Le poème tourne en boucle dans sa tête, envahissant. Tout se mélange, poésie et mémoire, les morceaux de sa vie s'intercalent et le colonisent. Il lui faudrait un autre verre de pisco pour anéantir les rouages qui s'accélèrent et rendent le sommeil impossible. Et s'il finissait par s'endormir et qu'il se réveille en hurlant ? Fumer, oui. L'apaisement viendra, léger sans doute, mais la familia-rité d'une cigarette grillée dans la cuisine silencieuse lui fera du bien, il en est sûr. »

« La photo ?
La photo, il se souvient du jour où elle a été prise, en mai de cette année-là. À l'appel de la Confédération des travailleurs du cuivre, une journée nationale de protestation est organisée. Peu de temps auparavant, les trois amis se sont glissés dans des petites manifestations de rue, ont distribué des tracts d'appel à la grève, collé des affiches.
Sur les murs ont fleuri des slogans contre Pinochet.
Le jour de la grève, Roberto tient la main de Catalina.
Ils marchent tous les trois aux côtés d'autres militants, ceux du Mapu, le Movimiento de Acción Popular Unitaria, ceux du Parti communiste, des alliés naturels, opposants à la dictature. Tous ont perdu des leurs, rêvent d'un Chili libre. Ils portent le deuil d'Allende et d'un État social, veulent voir tomber Pinochet. Pablo est au cœur de la lutte, il en vibre d'excitation. »

« Mais ici, aux abords de la faculté, ils sont déterminés et nombreux, pensent tenir un siège, d'autant qu'ils ont bloqué la circulation. L'arrivée des camions militaires exacerbe leur colère. Pablo ressent tout de façon démultipliée. C'est sa première confrontation directe avec la dictature. Enfin, il est là où il voulait être, au cœur de l'action. Il est ce qu'il rêvait de devenir : un combattant, pas un paysan. »

« Demain, ils apprendront que des manifestants ont été tués dans les quartiers les plus pauvres de Santiago. Des feux vont brûler toute la nuit, des foyers de révolte aux intersections d'avenues pour empêcher les militaires de s'y engager avec leurs véhicules. Mais ce soir, les étudiants rescapés se rejoignent dans le grand amphi pour panser leurs plaies et organiser la suite. Ils s'étreignent, se réconfortent, s'échangent des cigarettes et des accolades. Ils ont échappé aux militaires, ils sont vivants et à l'abri. Dans l'amphi, une fille qui travaille pour le Comité des droits de l'homme prend des photos. Les images serviront à documenter la lutte et les violences, dit-elle. Ils hésitent à offrir leur visage à découvert - c'est un risque, mais la fille est fiable et elle leur promet un tirage. »

« Que c'est douloureux, de remuer la mémoire. »

« - Je ne comprends pas comment c'est possible.
- C'est partout dans le monde, papa. Ça revient. Regarde l'Italie, la Hongrie, la République tchèque. Et ce qu'il se passe aux États-Unis.
Il ne la savait pas si préoccupée par la politique, l'état du monde. Intéressée, oui, mais cet emportement, cette inquiétude disent autre chose. Victoria vit les dangers des idéologies sécuritaires et nationalistes dans sa chair. Les chiens ne font pas des chats. Ou Le sang ne saurait mentir, aurait dit sa mère.
- En France aussi l'extrême droite monte, tu le sais. Et ici, au Chili... J'en ai parlé avec Roberto et Catalina, ici ça revient. Les Chiliens ne peuvent même pas dire On n'a jamais essayé.
Pablo secoue la tête, une chape de plomb autour du cœur. Soixante ans, partir et revenir pour voir les mêmes idées avaler son pays. »

« Une immense tristesse s'abat sur lui, une pluie de cendres qui touche toutes ses terminaisons nerveuses. Le retour de l'extrême droite au Chili est d'une telle violence qu'il en tremble. »

Quatrième de couverture

Peut-on aimer sans transmettre?
Peut-on transmettre sans parler?

Pablo, exilé chilien installé en France depuis plus de trente ans, a élevé sa fille dans l'amour et le silence, prenant soin de lui cacher un passé marqué par la dictature, la prison et l'exil. Lorsque, à dix-huit ans, Victoria part seule au Chili, laissant son père sans nouvelles du jour au lendemain, ce dernier est contraint de revenir dans le pays qu'il a fui. Soudain confronté à une page terrifiante de sa vie autant qu'à son propre enfermement dans la douleur, sa quête devient dès lors un chemin de vérité.

Avec une économie de mots et une tension magistralement orchestrée, Marion Brunet signe un roman incandescent où l'intime embrasse l'Histoire, où la violence politique marque les corps et les liens familiaux, et où la parole s'impose comme la seule issue pour se réconcilier avec soi-même.

Éditions Albin Michel,  août 2026
287 pages 

samedi 31 octobre 2026

La chambre fougère ★★★★☆ de Céline Righi

Il y a des livres qui se lisent doucement, qui demandent que l'on prenne le temps de s'y installer, de se laisser porter par leurs mots et leurs silences.

La chambre fougère est complètement de ceux-là.

Avec Erna et Pain-Beurre, frère et sœur jumeaux, Céline Righi tisse une histoire de liens fraternels, de famille et de blessures anciennes. Deux enfants qui ont grandi entre les absences, les secrets et les rancœurs, sous la coupe d'une tante-sœur dont le prénom, Vandeline, n'est pas un prénom mais « une arête ». Deux êtres profondément liés, parfois jusqu'à l'étouffement. Car la gémellité est ici une bénédiction autant qu'une prison. Comment avancer lorsque l'autre est devenu une part de soi ?

Il y a dans ce roman une mélancolie particulière, celle des souvenirs qui remontent, des paysages que l'on quitte, de l'enfance que l'on regarde derrière soi. Comme ces malles de grenier que Pain-Beurre garde pour la fin, pleines d'odeurs de chagrin et de naphtaline, et qu'il faut pourtant ouvrir un jour. Car il y a des héritages dont on ne se défait pas, à commencer par le « linge sale de famille ».

La nature, elle, est partout. Foisonnante, presque ensorcelante. La forêt, les fougères, les ruisseaux, les bêtes, et cette nuit qui « bavardait, qui avait sa langue ». Tout semble habité. Erna, avec son regard vairon qui n'est pas celui d'une petite fille, sait voir ce que les autres ne voient pas. Elle s'arrête devant une feuille, observe une fourmi, écoute le vent.
« Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. »
Là où le réalisme se fissure, le conte affleure : une salamandre de plâtre qui menace, un cerf qui protège. Peu à peu, on se laisse gagner par cette manière d'habiter le monde, attentive aux êtres et aux choses, même les plus infimes.

C'est aussi un roman sur le chemin qu'il faut parfois parcourir pour se délester de ses colères, dénouer les fils du passé et apprendre à pardonner. Sans que cela efface les blessures ni les absences.
« Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »
J'ai aimé cette écriture singulière, qui fait surgir les paysages, les odeurs et les silences avec une grande justesse. Les mots sont choisis, travaillés, ils ont une musique. La langue de Céline Righi est de celles qui respirent.

Un roman comme une promenade en forêt, où l'on avance à son rythme, où l'on s'arrête parfois pour regarder une lumière entre les arbres, écouter un ruisseau ou suivre le mouvement d'une feuille.

Une belle histoire à savourer lentement. Et dont on referme les pages avec le sentiment que certaines présences ne nous quittent jamais vraiment.

« IL FALLAIT S'ÉLOIGNER DES CENDRES. Laisser derrière soi le cerf, la martre et le renard, la terre hermine des grands hivers, et les nuits pures persillées d'étoiles. Abandonner un pays de sapins pour le Bourg maussade où la brique a pris le dessus. Ici, tout est pavés, venelles, fortifications. La chlorophylle manque. Il faudra faire avec la pierre.
C'est lui qui s'était occupé de tout, il le fallait bien. Et il en avait eu, du fil à retordre. Trois jours et deux nuits pour vider la chaumière: meubles, vaisselle, linge, outils... C'étaient les malles, au grenier, qui l'avaient achevé. Il les avait gardées pour la fin. Comme les haricots verts qu'il repoussait au bord de l'assiette, enfant. Erna, elle, faisait l'inverse. Elle avalait d'abord ce qui rebutait en se pinçant le nez, puis elle savourait le reste tandis qu'il mâchonnait son supplice, l'estomac déjà trop plein.
Les malles. Il s'y était enfoncé jusqu'aux coudes. Sortir les souvenirs, affronter chaque objet, farfouiller dans la famille - son histoire, ses odeurs de chagrin et de naphtaline -, les mains pleines d'un cambouis de mémoire. Le châle de la grand-mère, la casquette du grand-père. Et les robes criardes de la tante-sœur, qu'elle enfilait pour faire la belle, au bal. Il aurait mille fois préféré démêler des anguilles plu-tôt que de toucher ses affaires, à la tante-sœur. Il a encore du mal à la nommer. Ça coince, ça lui reste en travers. Vandeline. Ce n'est pas un prénom : c'est une arête. Il avait tout emballé sans ménagement - pour en finir. Il n'avait rien voulu garder. Sauf la salamandre, sans trop savoir pour-quoi. Petit, cette bestiole en plâtre lui fichait une peur bleue. Pourtant, il l'avait emportée. C'était plus fort que lui.
Le Grand Guilou avait rappliqué pour lui donner un coup de main, sans qu'on le sonne. Il avait franchi la porte, murmuré un bonjour, pas plus. Les bras aussi larges que le cœur, celui-là. Toujours prêt à aider. Et puis porter des cartons, ça le changeait des assiettes à frotter et des saoulots à consoler, là-bas, à l'Auberge.
Lui, il aurait pu dire quelques mots à ce gaillard qui s'échinait à lui alléger la corvée, mais on ne se refait pas. Il était taiseux, comme la grand-mère. Dès le biberon, elle l'avait nourri au lait et au silence. »

« « Les conflits, ça vous pourrit tout : la terre, le ciel et les hommes », il avait ajouté, cul-sec. Puis, la bouche amère : « Y a des fois, vaudrait mieux être une bête. N'importe laquelle. Tu dors, tu manges, tu te casses pas la tête. » »

« Il ne s'éloigne jamais bien loin. La peur de laisser Erna seule - ou plutôt, sans lui - le ramène vite en arrière. Léonie veille, pourtant. Douce, attentive. Il pourrait se reposer sur elle. Se reposer tout court, même. Mais la gémellité est une bénédiction autant qu'une prison. On se sent à la fois porté et enchaîné par l'autre. Depuis deux ans, Pain-Beurre suffoque dans la chambre fougère.
Mais c'est pire encore dès qu'il s'en éloigne. »

« Jour de lessive.
Il a lavé les draps, la chemise de nuit, mais le matelas, lui, est fichu. Il l'a frotté à mains nues avec une rage sourde. Plus il frottait, plus il bouillait. Contre la tante-sœur, contre tout. Qu'est-ce qu'ils y pouvaient, eux ? Ils n'avaient rien demandé. Ils auraient voulu un père et une mère, comme tout le monde. Un arbre qui pousse droit. Une histoire sans trous. Après-midi poisseuse sous le poids du printemps, il a frotté, encore. Il a pensé à la vipère qui leur avait sucé le sang, pourri leur enfance, vicié leur air. Il a frotté jusqu'à se faire mal. L'épuisement creuse ses traits, les draps souillés d'urine lui soulèvent le cœur. Mais ce n'est rien. Comparé au poids du linge sale de famille. »

«Vandeline l'appelait Toc-Toc : « Elle débloque, celle-là. » Erna s'en moquait. Elle vivait dans son monde. Un jour qu'elle s'amusait, assise sur le carrelage humide du couloir, une feuille de lis de Saint-Joseph - qui, deux fois l'an, ouvrait d'énormes trompettes orange - était tombée. Erna l'avait caressée doucement avec l'intuition d'avoir été, elle aussi, dans une autre vie, une reine végétale. Elle retrou vait une amie. Pain-Beurre la regardait depuis la table de la pièce sans nom. On aurait juré qu'elle et la plante se murmuraient des secrets. La tante-sœur avait surgi, le mépris au bout de la langue: « Qu'est-ce que tu fabriques ici, toi ? » Erna avait sursauté, lâché la feuille. « Laisse-moi tranquille. Je me souviens de moi. » L'autre n'avait rien compris. Mais quelque chose l'avait figée. Vandeline aurait voulu s'enfuir mais Erna la tenait tout entière dans ses yeux. L'un vert pâle, l'autre marron. Ce regard vairon n'était pas celui d'une petite fille.
Le monde d'Erna. Sans murs, sans objets, sans âge. Elle soutenait qu'on ne voyait jamais qu'un petit bout des choses, qu'on portait tous des œillères. « Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. Quand ça ne parle pas, quand ça ne remue pas, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de vie. » »

« Elle restait en retrait, fascinée par les flammes, sourde à la musique et aux rires. Elle écoutait le feu lui raconter les mystères qui traversent les âges. »

« Parfois, Pain-Beurre songeait aux nuits d'avant au Hameau. Les soirs d'été, le ruisseau, la hulotte et le grillon entraient en chœur dans la chambre. Tout se confondait en une rumeur vivante. La nuit bavardait, qui avait sa langue. Ici, rien. Sauf le bruit qui court. Ou alors, il faut attendre l'aube, guetter un pauvre pépiement dans le gris souris du ciel. »

« Erna pouvait interrompre la partie pour une feuille, une brindille, une limace traînant ses fils d'argent. Et si par malheur elle tombait sur une fourmilière, c'en était fini du loup. Il fallait se taire et regarder les ouvrières au travail. Erna voyait le détail. Que lui ignorait: une antenne, une patte, là où il ne distinguait qu'une motte qui remuait. »

« Vandeline n'aimait pas les mots. Elle les tordait, les mâchait. Maltraitait la langue autant que les vivants. Erna et lui res-taient figés sur leur chaise, dans la pièce sans nom. Leur cachot d'enfance. Lui, il priait sans religion. Pour que Bomi revienne. Qu'elle les sauve. Erna, parfois, tournait les yeux vers la tante-sœur. Qui la fixait, moqueuse, pointant la salamandre du bout de l'ongle. Erna la mordait du regard. Lui se mettait à pleurer. Quand ça ne l'amusait plus, Vandeline les laissait seuls, courait chez la voisine pour par-ler d'histoires de filles et de garçons, ou des gens du Village qu'elle habillait pour l'hiver. Les jumeaux ne la dénonçaient pas. Sinon, la salamandre les poisonnerait. »

« Il marche entre deux mondes. Tout se bouscule. Son enfance qui tire sur sa manche. Et sous cette manche, le cercle de feu, brûlant plus fort à chaque pas. Il avance à travers champ. De la brume monte de la terre. C'est le matin, mais tout semble vouloir mourir. Sauf un faisan, qui cherche son chemin pour regagner le bois. « Reste perdu, faisan, que je voie tes couleurs allumer le champ gris », il pense. »

« Les souvenirs se sont effrités. Les petits plats de Bomi, le pain craquant de Bépo, la fièvre des Noël, tout est tombé dans le ravin du passé. Ne reste qu'une image, celle du cerf magnifique. Il ne saurait dire pourquoi, mais il se sent protégé par cette apparition. Il prend le premier sentier et s'enfonce dans le bois. C'est à la belle étoile qu'il dormira. Il s'effondre sous un grand saule, près d'un ruisseau. Et il pleure, encore saoul, laissant le silence et la nuit le recouvrir. Erna a toujours été son phare. Sans elle, plus rien ne tient. Il est fendu en deux, comme le Village et le Hameau. Erna et lui forment un même territoire. »

« Les digitales. Hautes, mouvantes. Le vent s'engouffre. Elles dansent. Se penchent, se redressent, fouettées par l'invisible. Une révérence, une autre. Ce feu rose veille sur l'entrée du massif. Une sentinelle de grandes fées végétales qui appelle irrésistiblement vers la futaie. »

« Ça remonte, enfin. Le relief s'adoucit. Le lieu consent le laisser passer. La forêt se rhabille, recoud sur elle sa peau verte ourlée de myrtilliers, de fougères, de silènes, de spirées, d'autres espèces encore dont il ignore le nom. Erna, elle, saurait. Plus haut, enfin, un replat. Une mousse peau de lézard tapisse le sous-bois. À part quelques cris d'oiseaux et le coassement d'un sonneur, l'endroit semble vide.
Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »

« Dans le bois verdoyant, il plante les branches de buis. À mains nues, il creuse, gratte la terre fraîche, se heurte aux cailloux, se râpe les phalanges jusqu'à ouvrir un trou assez profond. Et prononce un mot: pardon. Il paraît que le buis sait traverser les siècles. Qu'il oppose à l'hiver son feuillage têtu. On s'en servait, autrefois, comme support d'écriture, en enduisant de cire son bois résistant. On y gravait ses pensées. Pain-Beurre se souvient, un jour, il avait dit à Erna : écrire, pour lui, c'était être plus que vivant. »

Quatrième de couverture

Erna souffre d'un mal étrange. Son frère jumeau, Pain-Beurre, prêt à tous les sacrifices pour sauver sa sœur, prend la décision de quitter leur terre natale située au cœur de la forêt. Pragmatique, déterminé, il place sa foi dans les médecins, qui n'exercent plus que dans les bourgs. Mais l'exil peut-il guérir et éloigner le passé ?

Dans ce roman empreint de réalisme magique où affleurent les motifs du conte, Céline Righi explore la puissance des liens fraternels, interroge avec finesse l'ambiguïté des forces qui nous traversent, et rappelle que les hommes - comme les plantes - peuvent tout autant guérir qu'empoisonner.

Née en 1973, Céline Righi réside à Strasbourg. Chanteuse et parolière, elle prête sa plume à de nombreux artistes et anime des ateliers d'écriture. Elle est l'auteur de Berline et des Choses de la nuit, publiés aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2026
110 pages

jeudi 29 octobre 2026

Liberty ★★★★☆ de Arnaud Rozan

Merci à Babelio et aux éditions Récamier pour cette Masse critique et la découverte de Liberty d'Arnaud Rozan.

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, la seule famille qu'elle ait connue. Recueillie par quatre vieilles femmes vivant sous un pont, elle entame un parcours qui la mènera de Harlem jusqu'au Nouveau-Mexique, à la rencontre d'autres peuples, d'autres mémoires meurtries. C'est Liberty, l'une de ces femmes, qui prend la plume pour raconter Assa, et ce choix n'est pas anodin car il pose la question du droit de raconter l'histoire de l'autre.
« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. »
Mama Holly, la grand-mère d'Assa, choisit de la protéger en ne lui disant rien de son passé, convaincue qu'il vaut mieux rêver à la suite que s'encombrer d'une mémoire pleine de nœuds. Une intention tendre, mais qui laisse l'enfant seule face à ses questions. Il reste pourtant à Assa un fil précieux : la courtepointe cousue par sa grand-mère. Sous ses points, elle entend encore « N'oublie pas de rêver ». Un objet fait de morceaux, qui garde ce que les mots n'ont pas dit et accompagne Assa dans sa quête, jusqu'à Acoma. Elle apprend aussi très tôt à cacher ses sentiments et à ne pas s'attacher. Dans un monde où sa peau suffit à faire d'elle une cible, la méfiance devient une armure, mais une armure qui tient les autres à distance.

Le roman traverse les décennies, de la ségrégation aux mobilisations contemporaines, et mêle le merveilleux du conte à la brutalité du réel. Il y a de belles images, une vraie poésie et des moments de respiration qui font du bien au milieu de la violence.

Je dois pourtant avouer que j'ai parfois été tenue à distance. Les époques, les combats et les références se superposent, et certaines idées semblent prendre le pas sur les personnages. J'aurais aimé rester davantage auprès d'Assa, dans les replis de son histoire, plutôt que de voir le récit s'élargir aussi vite.
« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue. »
Raconter pour que les voix ne disparaissent pas, même si les histoires que l'on transmet restent fragmentaires, incomplètes, parfois difficiles à saisir.

Un roman ambitieux et sensible, qui interroge notre rapport à la mémoire et à la transmission. Si vous aimez les récits foisonnants, même lorsqu'ils débordent un. peu, n'hésitez pas !

« C'était le moment de s'asseoir sur les vérandas au bord de la route. C'était le moment d'écouter ce qui vient et de parler. »
Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu 

« L'âme réveillerait-elle sa voix pour de vrai? Et les battements de son cœur lorsqu'elle se blottissait dans ses bras ? Et la goutte de violette ? «  Une puce qui saute dans ton cou », s'amusait Mama Holly. La sentirait-elle encore avec cette âme ? Et les petites fâcheries des mauvais jours, les miettes par terre, la confiture sur l'abat-jour rose, ces riens-là, où se déposaient-ils? Et ses ritournelles chéries : Je suis une femme qui vagabonde, J'ai l'esprit voyageur²...
Dans l'âme ?
Mille petites choses bien fragiles...
Reviendraient-elles jamais telles quelles ? «  N'oublie pas de rêver », lui rappelait Mama Holly en lui montrant la courtepointe. «  Si tu sais rêver, tu pourras tout faire ! » Avec cette âme, ces paroles-là, les entendrait-elle encore ? »
2. Clara Smith, « The Land N Blues », « I've got a ramblin' mind ».

« Sur son passé, il y avait des choses qu'Assa aurait aimé apprendre. Qui sont mes parents ? Où suis-je née ? Plus d'une fois, elle posa ces deux questions à sa grand-mère avant qu'elle ne meure.
- Écoute-moi, ces histoires n'intéressent que les gens malheureux. Toi, es-tu heureuse avec moi ? disait Mama Holly.
- Oh oui ! assurait l'enfant.
Oh que oui, elle était heureuse, hormis cette peur, sa peau qui la tracassait, parfois des accès de solitude.
- L'important, c'est de rêver à la suite ! Si tu es heureuse, inutile de t'inventer une mémoire pleine de nœuds.
Ce serait un fardeau dans ta vie. D'ailleurs, que t'apprendre  ? Je n'ai aucune réponse.
Et jamais sa grand-mère ne lui fit de révélations sur des parents lynchés, des frères tabassés à mort par la Légion noire', des sœurs enfermées dans des asiles, ou toute une lignée détruite après des morts violentes...»
1. Organisation paramilitaire fondée dans la mouvance du Ku Klux Klan. 

« Lorsqu'elles atteignirent le foyer, Assa n'entendit plus la rivière, comme si elle avait été bue à grands traits par le Moulin. Des sauterelles jaillirent d'un massif de potentilles. Un épervier se tenait immobile dans le ciel. »

« Des idées, tout cela... Tuer en pensée lui fit beaucoup de bien. Assa s'arrangea un jour pour être de corvée de vaisselle avec la fille, et elle eut le cran nécessaire pour se venger: ses dents se plantèrent dans son bras avec une telle rage que la morsure laissa une marque noire pour longtemps. Sa victime se tordit de douleur mais ne dénonça pas la responsable. Assa était devenue « l'arracheuse de peau ». Personne ne l'embêta plus. C'est ainsi qu'elle reprit une vie tranquille, deux leçons en tête: il importait de savoir mordre au moment voulu, oublier de rêver et faire de soi un cauchemar. La tranquillité pouvait être à ce prix. Et elle acquit aussi la conviction qu'il fallait dissimuler ses sentiments, ses possessions. S'attacher à quelque chose, c'était donner prise. »

« Mais ses défenseurs étaient nombreux. Lui parvinrent un bulletin d'adhésion de la NAACP¹ et des exemplaires de The Crisis. Elle fut abonnée d'office à cette revue. Les articles l'ennuyaient passablement, mais dans chaque numéro, elle épluchait la rubrique du « Coin des livres » et leurs recensions. C'est ainsi qu'elle avait commencé à s'intéresser au mouvement de l'Harlem Renaissance². The Crisis mettait toujours à l'honneur un ou deux ouvrages. »
1. Organisation de défense des droits civiques.
2. Mouvement afro-américain artistique et intellectuel de l'entre-deux-guerres, essentiellement dans le quartier d'Harlem à New York. 

« Que faire ? Il n'existait pas de remède pour soigner les plaies d'une agression raciste. »

« Et puis il y eut les événements du printemps 1967. Annonciateurs du « long et chaud été¹ ».
Jusqu'alors, l'université était une vieille dame qui couvait paisiblement. Howard n'avait jamais été secouée de protestations d'ampleur, si ce n'est au cours du mois de décembre 1934 où des étudiants s'étaient mis un nœud coulant autour du cou parce que les organisateurs d'une conférence sur le crime avaient refusé d'inscrire le lynchage à leur programme.
En dehors de cette action d'éclat, Howard n'avait connu que de rares poussées dénonçant la mollesse de l'administration sur la lutte pour les droits civiques. Depuis trois décennies, cette critique n'avait guère ras-semblé qu'une poignée d'étudiants. Sans commune mesure avec le mouvement qui échauffait les esprits ces derniers mois de fortes têtes avaient créé un groupe remuant, le SNCC². »

1. Le Long Hot Summer désigne l'été au cours duquel une série d'émeutes survinrent dans plusieurs grandes villes des États-Unis, Newark, Détroit, New York, et firent des dizaines de morts et des centaines de blessés.
2. Le Student Non violent Coordinating Committee, l'un des principaux mouvements étudiants afro-américains dans les années 1960. 

« Le champ de bataille de l'homme noir c'est en Amérique ! Pas au Vietnam ! »

« Robin lui envoyait régulièrement de ses nouvelles. Et ne manquait pas de lui mettre un mot sur ses derniers faits d'armes.
Elle ne désespérait pas de la recruter un jour.
Robin était un soldat. La ligne de couleur¹, une ligne de front.
Assa lui répondait, mais jamais sur ce point. Les mani-festations, les lances à incendie, les chiens, les barricades, les matraques, les arrestations... Très peu pour elle. Assa avait déjà ses cicatrices.
Au fil de ces années, elle s'employa à ce que la vie continue sur un droit chemin. Et à ne pas s'en écarter malgré les coupures, plus irrégulières, mais qui récidivaient où qu'elle aille. »
1. Expression popularisée par W. E. B. Du Bois, dans Les Âmes du peuple noir. La « ligne de couleur » sépare quartiers, écoles, commerces, transports, etc.

« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. Rose se rappelait à elle. »

« Le voyage est un matin. L'attente confuse de quelque chose. »

« Il faut toujours se souvenir des vieilles personnes, et avoir mille pensées pour elles. L'amour s'y tient debout. »

« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue.
Les veilles d'ouragan, le ciel se nettoie pour faire de la place. »

« On parle de s'approprier les histoires des autres, mais il n'est pas simple d'entrer en soi. Nous sommes des maisons. Dans un retrait.
« Assa, raconte-nous. » »

« Tout ce malheur pour avoir crié que je n'étais pas noire.
C'est façon de le dire.
Les histoires de peau, ce sont des spirales. »

« Le président Obama a parlé, Trayvon', il aurait pu être moi, il y a trente-cinq ans. »
1. Trayvon Martin, adolescent afro-américain tué le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, par George Zimmerman, un membre d'une patrouille de quartier. La mort de Trayvon Martin a provoqué une onde de choc aux États-Unis. 

« « Our lives matter¹ », reprend-elle d'une certaine Alicia Garza. Les réseaux sociaux sont surveillés, et dès le signal, les rues autour de Times Square se peupleront de policiers et de soldats. »

« « Mourons ! », lancent plusieurs filles en fermant les yeux.
Une heure se passe.
Elles sont environ trois cents à mourir. Le poste de secours n'est pas en reste au pied de la statue du père Duffy¹. Un médecin commande quatre secouristes volontaires, comme la règle l'exige pour tout rassemblement de ce genre.
On espère que les employés d'astreinte dans les tours seront abasourdis par la scène, et que derrière les baies fumées, ils immortaliseront l'immense champ de mortes.. Depuis les tombes, on attend beaucoup de ces yeux là-haut, on attend qu'ils répandent ce qu'ils voient, on attend d'eux une diffusion virale sur les téléphones.
Il paraît que le sang parle aux gens. »
1. Statue située dans le triangle nord de Times Square.

« Pale Male, une femelle faucon pèlerin, illustre depuis la campagne « Bring Back the Nest¹ » en 2004 : de riches rési-dents de la 5º Avenue projetaient de détruire son nid, la buse vagabonde n'ayant pas choisi le coin le plus cochon pour s'établir, une corniche de Millionaires' Row. Les protestations ont eu gain de cause : il y eut d'abord le défilé de quelques-uns et une première page dans Daily News; puis ce fut l'emballement, presse du matin, presse du soir... Une sans-abri de plus! Des indignés se sont mis en marche et leur troupe a grossi de jour en jour. Elle est intouchable désormais. À New York, elle est devenue un emblème, une sœur de l'aigle à tête blanche, et il se pour-rait qu'un jour on la retrouve sur un sceau de Grosse Pomme. Dès qu'elle paraît dans le ciel, une foule s'agglutine et ne se tient plus. Amazing ! Elle fait autant salle comble que les Sorcières d'Oz à Broadway. Les télescopes et les jumelles sont à l'affût, on la surveille en paparazzis. »
1. « Rendez le nid. »

« La peur change avec l'âge quand l'autre monde vous aspire.
Un désordre, et l'on voit des choses épouvantables.
Elle s'imagina la prison, que lui voulait-on ?
Elle fut prise de frissons, ses yeux de petite vieille pleurèrent, trois grosses larmes bien apparentes, et le commandant, avec sa gentillesse, ne pouvait que les remarquer. II ne broncha pas.
Et la peur irrationnelle, c'était le regard de cet homme, un regard complexe, un mélange de cœur et d'insensibilité, inextricable. Deux impressions se succédant, comme ces papillons à reflets changeants, un regard bleu et doux, et en une microseconde, un regard bleu et froid, presque cruel. Pour peu, cet homme l'aurait réconfortée dans ses bras, alors que c'était lui qui la tourmentait! Sa voix aussi était douce, posée, rassurante. « Comment vous sentez-vous ? » Quelle sollicitude... Il devait pourtant s'apercevoir qu'elle était terrorisée. Pourquoi ce menottage ? Elle n'allait pas s'enfuir en courant ! Elle n'était qu'une petite vieille, inoffensive, avec la peau sur les os. Et six soldats lourdement armés l'entouraient. Munis de leurs boucliers antiémeutes. »

« C'était jadis. Ce mot désuet, c'est façon de dire que le passé peut avoir quelque chose de plus lointain que le passé lui-même : jadis sonne plus calme, il sent la poussière retombée, une poussière moins noire, vue à la lumière d'une persienne. Ce jadis, il a des airs de conte, il chanterait presque entre les claires-voies. »

« « Calme-toi, ma douce, la peau ne pleure plus ici. Remets-toi donc debout, c'est de l'histoire ancienne. II ne me reste que quelques taches. »
« Des taches ? », bredouille-t-elle.
Et maintenant, voilà qu'elle ne comprend pas de quelles taches je parle! Elle ne les voit pas, comme si elles n'existaient pas !
À mon tour d'avoir la bouche grande ouverte.
Elle ne remarquait rien. Larry au-dessus du ventre, Vivian sur ma nuque, Charles contre la hanche, Randolph sur l'épaule, Michael dans le bas du dos, Tree et Delisha sur mon bras, Phillip dans le cou, et Eric sur le côté.
À dire vrai, mes taches, je le sais, elles ne sont pas si faciles à voir, je sais que j'ai été folle plus d'une fois en pensant à Rose.
Pauvre Robin ! Plutôt que de l'ennuyer avec mes histoires de taches, je lui ai proposé d'aller cueillir nos premières framboises. Par ce beau et chaud soleil, elles deviennent de grosses gouttes rouges qui sont un régal. Robin était moins pâlotte après en avoir avalé une poi-gnée. Elle sanglotait toujours. « Ma Robin, je suis heureuse », ai-je dit.
Et j'ai pleuré à mon tour.
Et cette fois-ci, mon cœur n'a pas eu de raté, je l'ai serrée très fort contre moi pour la première fois. Cela m'a fait tout drôle.
Nous nous sommes assises, elle a posé sa tête sur mes genoux. »

Remerciements (extrait) 
Le moment est aussi venu de remercier toutes celles qui ont été une source d'inspiration, Faith Ringgold, Angela Davis, Bell Hooks, Kimberlé Williams Crenshaw, Patricia Hill Collins, Aude Lorde, Zora Neale Hurston, Alice Walker, Maya Angelou, Harriet Tubman, Bessie Smith, Tony Morison, et toutes leurs sœurs...
Merci à Georgia O'Keeffe qui m'a prêté ses os, merci aux murs de Ghost Ranch et aux Kachinas veilleuses.
Et toute ma reconnaissance à Lady Liberty sur son île de la baie de New York.

« Le conte de fées rassure, donne de l'espoir pour l'avenir et contient la promesse d'une conclusion heureuse. »
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées 

Quatrième de couverture

Assa, la première fois que je l'ai vue, elle se penchait au-dessus du vide : elle avait à peine huit ans et voulait se supprimer. L'existence n'était déjà plus rien pour elle ?

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, sa seule famille. Elle redoute l'orphelinat, lieu où on arracherait la peau des enfants comme elle.

Dans un monde obsédé par la couleur de peau, la jeune fille va déjouer le destin pour écrire sa propre histoire.

Recueillie par quatre femmes âgées vivant sous un pont - parmi lesquelles Liberty, la narratrice elle entame un long parcours initiatique qui la mènera de Harlem à l'université, jusqu'au Nouveau Mexique.

Confrontée à d'autres récits fondateurs, à d'autres mythologies, une question centrale habite Assa : qu'a-t-on le droit de raconter, de transmettre, de s'approprier ?

En mêlant le merveilleux du conte à la brutalité du réel, Arnaud Rozan révèle une histoire longtemps invisibilisée :

celle des Afro-Américains et des peuples autochtones, victimes de la dépossession, de la désappropriation et de l'acculturation.

Arnaud Rozan travaille dans le secteur public sur les questions sociales. Liberty s'inscrit dans la lignée de L'Unique Goutte de sang (2021, Plon) et Mémoires de maisons blanches (2023, Plon) ses deux premiers romans -, qui explorent les mécanismes de la haine et de la violence à travers l'histoire des États-Unis et les trajectoires individuelles.

Extrait
Assa savait qu'à la minute où elle annoncerait que sa grand-mère ne respirait plus, les services sociaux l'enverraient dans un orphelinat, là où on arrachait la peau des enfants de son espèce avec une pince. D'affreux ouï-dire que sa grand-mère n'avait pas contestés, bien au contraire.
Cette horreur lui tourmentait l'esprit.
Les gens ne voyaient que sa peau et rien d'autre...
Le noir.
Je m'appelle Liberty, je suis née à New York, et avec mes sœurs, nous nous retrouvons autour d'une braise en contrebas du George Washington Bridge, à l'écart de Lenox. Nous y partageons une soupe et nos souvenirs. Nous avons l'âge de la mort, mais je prends la plume avant que le temps ne me manque. Pour vous raconter une histoire de vieille femme qui n'appartient plus au monde: je veux parler des peines et des joies d'Assa. On me le reprochera. On me dira que je n'avais pas à m'emparer de sa peau. Eh bien, qu'on vienne me la reprendre !

À propos de ses précédents romans

«  Un roman magistral, à l'écriture puissante, qui trouve bonne place dans cette rentrée littéraire. À lire absolument. » Page des Libraires

« Un authentique chef-d'œuvre, dont la maîtrise et la construction narratives gardent le lecteur en haleine tout au long de cette terrible chasse à l'homme. » La Dépêche

« Une histoire magistrale. » La Montagne

« Un voyage entre passé et présent, bien et mal, sans manichéisme et plein de grâce. » Psychologies Magazine

Éditions Recamier,  mai 2026
283 pages