lundi 27 mai 2024

Les frères Lehman ★★★★★ de Stefano Massini

Quel livre, quel pavé !
Quel souffle !
Immense moment de lecture, immense bouquin. Grandiose ! Le travail de l'écrivain est remarquable. Il fallait oser cette écriture en vers libres, non dénuée d'humour sur un sujet plutôt ardu - c'est mon.avis ;-) - qu'est la finance.

Une rencontre hors norme avec cette famille qui a baigné dans les chiffres - l'auteur en relate les débuts, les choix, les doutes, l'ascension, les difficultés qui ont parsemés les chemins empruntés par les Lehman se succédant les uns les autres à la tête de leur empire au fil des décennies.

Ravie de ce moment de lecture, j'en suis sortie instruite, avisée, amusée, abasourdie... Il y a comme un sentiment de satisfaction à avoir tourné la dernière page de cet opus, clairement accessible malgré cette structure en vers libre mais néanmoins, dense et volubile.

Un livre qui rejoint la pile des gros gros pavés qui sonnent un peu comme des défis - Confiteor en occupe la première place pour le moment ;-)

Je recommande vivement !

« Vue de près
en ce froid matin de septembre
observée sans bouger
tel un poteau télégraphique
sur le quai number four du port de New York
l'Amérique avait surtout des airs de carillon :
une fenêtre s'ouvrait ?
une autre se refermait
une charrette virait à un coin de rue ?
une autre apparaissait plus loin
un client quittait une table ?
un autre s'asseyait,
« comme si tout était préparé », pensa-t-il 
et, un instant,
- dans cette tête qui brûlait de la voir depuis des mois - 
l'Amérique
la vraie Amérique
ne fut ni plus ni moins qu'un cirque de puces
en rien imposante
plutôt drôle.
Amusante.»

« À droite, en bas et à l'intérieur du comptoir
étoffes enroulées
étoffes brutes
étoffes enveloppées
étoffes repliées
tissus
linge
chiffons
laine
jute
chanvre
coton.
Coton.
Surtout du coton
ici
dans cette rue ensoleillée de Montgomery, Alabama,
où tout - c'est connu - tient
repose,
sur le coton.
Coton
coton
de toutes sortes et qualités : 
le seersucker 
le chintz
la toile à drapeaux
le beaverteen
le doeskin qui ressemble au daim
et pour terminer 
le dénommé denim 
cette futaine robuste, 
tissu de travail, 
- « il ne se déchire pas ! » -
est arrivée d'Italie en Amérique
- « il ne se déchire pas ! » -
ce bleu à chaîne blanche
que les marins de Gênes emploient pour emballer les voiles
le dénommé blu di Genova
en français bleu de Gênes
déformé et devenu en anglais blue-jeans:
il faut le voir pour le croire :
il ne se déchire pas.
Baroukh HaShem! pour le coton blue-jeans des Italiens.
»

«  Dommage qu'il n'y ait rien de plus dérangeant
pour un Cerveau
que le sort ingrat de tomber amoureux :
il est bien connu en effet
que de tout ce qui se meut au monde l'amour
est ce qu'il y a de moins cérébral. »

« HANOUKKA

Baroukh ata Adonai 
Elohènou mélekh haolam 
acher kidéchanou bemitsotav 
vetsivanou lehadlick nère 
chèl Hanoukka*

C'est le soir de Hanoukka 
le moment où Henry allume la septième bougie 
debout derrière la table 
avec toute la famille 
Baroukh HaShem ! 
C'est le soir de Hanoukka 
avant d'ouvrir les cadeaux 
quand à la porte des Lehman 
on frappe si fort que tout semble s'écrouler. 
On n'a jamais vu Crâne-rond Deggoo aussi agité 
privé de son chapeau de paille 
il tremble, pleure, crie :
« God bless you, Mister Lehman : le feu ! 
Aux plantations, le feu ! »
* Bénédiction pour l'allumage des bougies (fête de Hanoukka) : Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu. Roi du monde, qui nous a sanctifiés par Tes commandements et nous a ordonné d'allumer la lumière de Hanoukka.  »

« CHERS FILS, S'ENRICHIR N'EST PAS UN COMMERCE, 
C'EST UNE SCIENCE. SOYEZ RUSÉS, MAIS ÉGALEMENT
PRUDENTS,
VOTRE DÉVOUÉ PÈRE. »


« « Si vous ne vendez plus, à quoi vous sert un magasin ? »
« En réalité, nous vendons encore, Mister Newgass. »
« Que vendez-vous ? »
«Nous vendons du coton 
Mister Newgass. »
« Le coton n'est-il pas du tissu ? »
« Quand nous le vendons... il n'en est pas encore 
Mister Newgass. »
« Et si ce n'est pas du tissu, qui vous l'achète ? »
« Ceux qui le transformeront en tissu 
Mister Newgass.
Nous sommes au milieu, voilà.
Nous sommes au milieu, Mister Newgass. »
« Qu'est-ce donc que ce métier, 
être au milieu ? »
« Un métier qui n'existe pas encore,
Mister Newgass :
nous l'avons inventé nous-mêmes. »
« Baroukh Hashem !
Personne ne vit d'un métier qui n'existe pas ! » 
« Nous si, les Lehman Brothers.
Notre métier est celui de... »
« Allez, quoi ? »
« C'est un mot inventé :
nous sommes des intermédiaires, voilà. »
« Ah! Et pourquoi devrais-je donner ma fille à 
"intermédiaire" ? »
« Parce que nous gagnons de l'argent,
Mister Newgass!
Ou mieux nous en gagnerons. 
Je le jure : ayez confiance en moi. » »



« Mayer vit à Montgomery, 
où le coton est chez lui. 
Emanuel habite New York 
où le coton se mue en billets de banque. 
Mayer vit à Montgomery 
au milieu des plantations du Sud. 
Quand il parcourt la grand-rue en voiture 
les Noirs se décoiffent par respect. 
Emanuel vit à New York, 
et quand il traverse Manhattan en voiture personne ne se décoiffe
car New York compte des centaines d'hommes comme lui.
Malgré tout, Emanuel a le sentiment d'être l'unique
le plus grand
et il n'y a rien de plus dangereux qu'un bras 
qui a l'impression d'être grand : 
un cerveau dans le pire des cas pense en grand 
hélas, un bras agit.  »

« Il avait une épouse. 
Un siège à Montgomery.
Un bureau à New York.
Des liasses de billets de banque au coffre
24 fournisseurs de coton au Sud.
51 acheteurs au Nord
le tout saupoudré d'un glaçage sucré.
Bercé par ces pensées
il sombrait avec sérénité
dans le sommeil
quand le temps d'une fraction de seconde
un vent glacial
lui caressa l'oreille : 
une seule chose au monde
risquait de tout détruire,
une guerre
entre le Nord et le Sud.
Mais ce n'était qu'une mauvaise pensée,
une de ces pensées qui vous caressent l'oreille au moment de
vous endormir.
Il l'enferma dans un tiroir
et
s'abandonna tranquillement
au sommeil. »

« Depuis que les Nordistes ont gagné la guerre le sucre est un marché plat.
Plus d'esclaves
plus de travail
plus de marchandises
plus de gains :
plus de douceur
mais de l'amertume.

De fait on ne vend plus de sucre,
on investit dans le café.
Plus lucratif.

Le problème, c'est que le sucre se voyait, comme le coton. 
Pas le café. Il pousse au Mexique, au Nicaragua.
Pour ne pas dire plus loin, au Brésil.
Il se peut qu'il y ait encore là-bas des gens
à qui briser le dos
alors qu'ici une fois les esclaves libérés
tout le monde exige un salaire.

Le café est donc intéressant.
On l'achète, on l'embarque dans des bateaux
on le débarque partout,
prêt à être vendu
par ceux qui savent en augmenter le prix
réduire les coûts du transport
s'occuper des fournisseurs.
Bref, par ceux qui par profession
aiment négocier. »

« Ce n'était pas tout. 
Emanuel Lehman 
ne pouvait qu'estimer enthousiasmant 
le fait que, pour donner du pain au grand repas de l'industrie, 
tous ces gens 
venus de toutes parts 
grattaient l'intestin de la Terre 
et lui volaient rien de moins que de l'énergie. De l'énergie pure. »

«  du matin jusqu'au soir
sans interruption
car ce qu'il y a d'exceptionnel 
- du moins aux yeux de Mayer -
c'est que là, à Wall Street,
il n'y a ni fer
ni tissu
ni pétrole
ni charbon
il n'y a rien
et pourtant
tout est là
jeté
parmi des montagnes
des avalanches
de mots :
bouches ouvertes
qui soufflent soufflent soufflent de l'air
et parlent
et disent
et négocient
et crient
du matin jusqu'au soir
sans interruption
et
dehors
devant ce temple de mots
Solomon Paprinski
à partir d'aujourd'hui
effectuera son exercice
tous les jours
debout sur le fil.»

« Cher Sigmund, dans les affaires
dire "confiance"
équivaut à dire "force"
car
personne au monde
ne confie son argent
à un tiroir
à la serrure cassée.
Le mécanisme est identique
il n'y a pas de différence :
à chaque instant
le système financier
détermine dans quel tiroir
son argent sera le plus en sécurité
et pour ce faire
examine les serrures
la résistance du bois
la forme de la clef surtout 
demande partout 
impitoyablement 
quelle a été au fil du temps 
la réputation de l'écrin. 

« Bien sûr, mon oncle : j'ai compris. 
C'est très clair et je vous en remercie. »

« J'insiste, Sigmund : la confiance est force voilà pourquoi il faut la défendre bec et ongles. »

« Bec et ongles, mon cher oncle, naturellement. »

Oui. Bec et ongles. 
Telle est la raison pour laquelle, 
a ajouté Mayer, 
Wall Street
évoque un marché aux poissons : 
chacun crie les mérites de son étal 
chacun s'égosille pour vendre ses thons 
chacun vante ses rougets 
chacun méprise les dorades d'autrui 
et il suffit d'une caisse de sargues 
placée à moitié prix
pour changer à l'improviste inexplicablement le destin commercial du hareng ou de la perche.

« Je vois très bien tout le tableau, mon cher père :
je suis prêt à accomplir mon devoir. »

« Ton devoir consiste à esquiver les couteaux »
a conclu son cousin Philip 
juste avant de tourner au coin de la rue. 
« Résumons-nous :
il n'y a qu'une seule règle pour survivre à Wall Street et elle consiste à ne pas succomber 
ce qui signifie 
que le financier ne doit pas 
lâcher prise un instant: 
qui s'arrête est perdu 
qui reprend son souffle est mort qui s'installe est piétiné 
qui réfléchit peut le regretter amèrement 
et donc courage, cher Sigmund :

chaque banquier est un guerrier 
et ceci est le champ de bataille.
Je suis sûr que tu seras à la hauteur.
Dans le cas contraire, n'oublie pas :
le rire hystérique
est préférable aux pleurs
et le bavard l'emporte sur le bégayeur.
En gros
on ne se trompe jamais en exagérant.
Si quelque chose tourne mal,
ne dis pas que tu es un Lehman
et vice versa
si tout se passe bien 
martèle-le pour qu'on l'entende. [...] »»

« Jamais au grand jamais
Sigmund n'aurait imaginé 
qu'il existait sur la planète Terre 
un endroit 
où les mathématiques 
se muaient en religion
et où ses rites 
chantés tout haut 
n'étaient que des refrains numériques.

Le première conversation qu'il perçut, 
entre deux énergumènes barbus 
fut en effet la suivante :
« Salut, Charles. »
« Bonjour, Golfaden. »
« Tu appliques le 12,70 ? »
« 14,10 ! »
« Net ? »
« Avec 3 et demi de frais. »
« 11,10 par combien ? »
« 91 ou tout au plus 94. »
« Tu as fait une hausse de 2%. »
« Après que j'avais baissé de 4. »
« Moi je t'applique le 12,45. »
« Si tu y arrives. »
« Avec toi on ne peut pas discuter. »
« Dans ce cas au revoir. »»

« Obligations ?
Inventions modernes. »

« Charles Dow
s'est présenté
pour interviewer
les présidents émérites.
Philip s'est assis
au fond de la salle et a écouté sans broncher.
Mais à la question :
« Si la banque était une boulangerie quelle serait la farine ? »
Emanuel a répondu :
« Les trains ! »
Mayer :
« Le tabac ! »
De nouveau Emanuel:
« Le charbon ! »
Et Mayer :
« Autrefois le coton ! »

Alors
Philip
a pris la parole
et commenté l'Écriture
comme un gamin à sa bar-mitsvah pour être accueilli, au Temple, parmi les adultes : 
« Cher monsieur Dow
la farine de votre question
n'est
ni le commerce
ni le café
ni le charbon
ni le fer des rails :
ni mon père ni mon oncle ici présents
ne craignent de vous dire que nous sommes commerçants
d'argent.
Les gens normaux, voyez-vous, 
n'utilisent l'argent que pour acheter. 
Mais ceux qui - comme nous - possèdent une banque
utilisent l'argent 
pour acheter de l'argent 
pour vendre de l'argent 
pour prêter de l'argent 
pour changer de l'argent 
et c'est avec tout cela 
que 
croyez-moi 
nous pétrissons notre pain. » »

« Le mécanisme est simple :
une banque ayant un débiteur 
vend ce crédit à une autre mettons
qui l'achète à un prix inférieur. 
« En d'autres termes » a expliqué Philip à son père 
« si vous me devez 10 dollars 
et que je crains que vous ne me remboursiez pas 
je peux transmettre cette dette à un autre 
qui, évidemment, ne me versera pas 10, mais 8 dollars : 
pour moi c'est une affaire car j'encaisse au moins 8 sur 10 
pour lui c'est une double affaire 
parce qu'il a certes dépensé 8 tout de suite, 
mais quand vous le paierez vous lui en donnerez 10 
et il en gagnera 2 sans rien faire. 
Multipliez, mon cher père, par cent débiteurs
ce sont 200 dollars que la banque empoche.
Nous pourrions même hasarder 
que la haute finance espère 
que les gens ne paient pas leurs dettes : 
un prêt sans problème est certes une bonne affaire, 
mais une dette cédée à un tiers 
est une occasion exceptionnelle. 
Mon invention vous plaît-elle ? » »

« Le petit connaît les races 
il distingue un barbe d'un écossais
un arabe d'un pur-sang 
il connaît la valeur de l'un
et la valeur de l'autre.
Car ici à New York
depuis que le nouveau siècle a commencé
le mot d'ordre est valeur.
Tout
a un prix
toute chose a une cotation.
Tout à New York
porte une étiquette 
comme les chaussures dans les vitrines
comme les fruits sur les étals
mais le frisson
le vrai frisson
réside dans le fait que
ce prix
peut
doit
toujours
se transformer
changer
changer
changer. »


« Donnez-moi mon argent. 
Quel argent ?
Il n'y a pas d'argent.
L'argent, c'est un fantôme.
L'argent, ce sont des chiffres.
L'argent, c'est de l'air. »


« La peur des autres.
Se répand partout.
Dans la banque en particulier 
songe Harold en regardant l'enseigne : 
les autres sont si présents chez nous 
que nous les portons même dans notre nom 
LEHMAN BROTHERS. »

Quatrième de couverture

11 septembre 1844, apparition. Heyum Lehmann arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kilos en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui.

15 septembre 2008, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans.

Comment passe-t-on du sens du commerce à l'insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu'aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d'exercer ?

Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l'esprit et la lettre ?

Par le récit détaillé de l'épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l'humour toujours.

Par une histoire de l'Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides.

Éditions Globe,  septembre 2018
838 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
Prix Médicis Essai 2018
Prix du meilleur livre étranger 2018

samedi 27 avril 2024

L'enfant de la prochaine aurore ★★★★☆ de Louise Erdrich

Un virus s'est répandu sur la Terre et l'évolution des êtres vivants régressent. 
« Nous ne savons pas. Soyez patients. La science ne détient pas de réponses instantanées. La vérité prend du temps. »
Louise Erdrich imagine un monde assez glauque, dans un futur proche, un monde qui doit faire face à ce fléau et s'organiser, notamment pour perpétuer l'espèce humaine normale, celle d'avant. 
Les femmes, dans ce nouveau monde, sont donc la cible ; elles doivent contribuer. 
Engendrer. 
Enfermées.
« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »
Ce qui est intéressant dans ce livre, c'est que nous sommes plongés dans cette nouvelle ère grâce à Cedar, une jeune amérindienne qui raconte à  l'enfant qu'elle porte en elle, tout de ses sentiments, ses impressions, ses craintes, ses angoisses, ses colères, ses petites joies aussi, ses espérances, ses prières, ses réflexions, ses interrogations. Elle nous confie ainsi beaucoup d'elle, se raccroche à son enfant, à cette vie qui grandit en elle et rend ainsi ce livre profondément humain
Il y est question de quête d'identité, du poids de la transmission, de réchauffement climatique, de politique. Dans ce livre, certains protagonistes agiront sans scrupules envers leurs semblables. 
=> Comment vivre dans une société qui privent les êtres d'amour et de liberté ?

Un livre qui fait écho à La Servante écarlate et semble résonner aussi avec le livre de Wendy Delorme "Viendra le temps du feu" dans lequel je viens de me plonger. Et puis le personnage de Mother, ici, n'est pas sans rappeler le Big Brother de 1984.

"L'enfant de la prochaine aurore" est une lecture passionnante, étonnante aussi, exigeante, allez oui, un peu ; je ne l'ai certainement maîtrisée de bout en bout, mais qu'importe, elle m'a tenue en haleine et a suscité pas mal de réflexions sur des sujets préoccupants de notre actualité - elle a fait notamment écho aux récentes infos politiques et sociales aux États-Unis. 
À  lire !
« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« Le Verbe est vivant, être, esprit, tout en verdeur verdoyante, tout en créativité. 
Ce Verbe se manifeste dans chaque créature. »
Hildegarde de Bingen (1098-1179)

« Je ferme ensuite les yeux et j'écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d'un jour. L'enveloppe d'une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l'aile d'un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d'être tellement mortels et d'éprouver tant de sentiments. C'est une blague cruelle, et magnifique. »

« Si l'évolution régresse, nous ne saurons jamais pourquoi, pas davantage que nous ne savons pourquoi elle a démarré. C'est comme la conscience. Nous sommes capables de dresser la carte du cerveau et de décrypter l'origine des pensées, et même des sentiments. Nous pouvons tout dire sur le cerveau, sauf pourquoi il existe. Ni pourquoi il réfléchit à ce qu'il est. »

« Et pendant tout ce temps, alors que le soleil décline, nous baignant dans un embrasement magnifique, mon cœur se fend peu à peu. L'or profond aux reflets orangés est pure nostalgie. Une très ancienne clarté se diffuse déjà sur cette belle vie que nous partageons. Je deviens lourde, enracinée dans ma chaise longue. Tout ce que je dis et tout ce que disent mes parents, les amis qui vont et viennent, la saveur piquante de la citronnade, le vin sur leur langue, les cris d'oiseaux ensommeillés et les écureuils qui s'élancent de branche en branche, sans crainte, dans les hautes cimes des vieux érables et des féviers, tout cela est en phase terminale. Il n'y aura plus jamais d'autre mois d'août sur terre, pas comme celui-ci ; il n'y aura plus jamais cette sorte de bien-être et de justesse. Les oiseaux changeront, les écureuils tomberont des arbres, et qui se rappellera comment on fait le vin ? »

« [...] me voici, peut-être une contradiction ambulante, peut-être deux espèces dans un seul corps. Personne ne le sait. Une femme, une pauvre fille, un boulet, une dilettante enceinte et sans diplôme, pas seulement à cheval sur les millénaires mais sur les époques. Je suis aussi une Indienne Ojibwé mal dans sa peau, une catholique novice, un cerveau qui s'escrime et invente des drames inconciliables. C'est plus fort que moi, j'amasse des tonnes d'idées sans intérêt et je suis incapable de les distinguer de celles qui sont importantes - pourtant l'Incarnation, ça, c'est important. Ça, c'est pertinent, selon moi. »

« Les dinosaures ont eu une longévité tellement plus grande que nous, ou plus grande que ne le sera probablement la nôtre, et pourtant ils avaient un cerveau tellement petit. La sottise serait-elle une bonne stratégie de survie ? »

« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »

« Phil a emporté un des fusils, ce qui ne nous empêche pas de rester sur le qui-vive. Mais être dehors et marcher tous les deux librement me procure un plaisir si fort que je ressens tout trop violemment - le passage délicat de l'air sur mon visage, la souplesse du sol sous les arbres, le relief de l'écorce sous mes mains, la caresse des feuilles sur mes vêtements et sur ma peau. Une conscience enchantée m'envahit. Je glisse une feuille noire entre mes doigts, remonte le long de la nervure centrale rigide. J'avale l'obscurité d'un trait, le riche bouillonnement de la terre. »

« Le sommeil négatif

Dans le sommeil que je ne trouve pas toutes les nuits, j'éprouve la tranquillité d'esprit qui me permet de ne pas me suicider tout au long de la journée suivante, au cours de laquelle l'envie de dormir me torture. Faute d'un mot plus approprié, je nomme cet état d'esprit, dans lequel je pense au sommeil mais sans vraiment dormir, le sommeil négatif. Car il n'est négatif qu'à la façon dont un bout de pellicule noire est l'image fantôme d'une photographie je m'oppose à ce que ce mot comporte le moindre jugement de valeur. D'autant que dans ce crépuscule de la pensée éclosent des sensations positives. Éveillé dans le noir, je ressens le plaisir de mon souffle qui entre et sort sans effort de mon corps. Quand je règle ma respi- ration sur les expirations un peu engorgées de Trésor, je prends conscience de la douce générosité du temps. Voilà l'éternité, à cet endroit précis, car l'éternité n'est rien d'autre que la conscience que nous avons du temps qui passe. Être couché près de ma femme pendant trois heures et ressentir pleinement chacune de nos respirations conjuguées. Le bonheur suprême. C'est la quatrième heure qui craint. L'anxiété s'insinue. La pensée des tâches du lendemain, encore amplifiée par la tentative désespérée de prendre du repos. Aigreur. Elle dort bien, pourquoi pas moi ? Et pire. Elle roule sur le côté ou grogne alors que je m'endors enfin, faisant jaillir chez moi des larmes de frustration. Le cerveau se met à divaguer. Il sort de sa boîte et rôde dans la maison en quête d'un meilleur endroit où se reposer. 
Par terre ? Sur le canapé ?
Ce n'est que par le plus grand des efforts que je parviens à revenir à un état de sommeil négatif, c'est ça ou avaler un comprimé. J'en ai essayé des tonnes et certains me font de l'effet un certain temps, mais tous ceux qui sont efficaces créent aussi une dépendance et je ne voudrais être dépendant que d'une seule chose. De la réflexion. Des plaisirs de l'esprit. La réflexion me sauve, finalement. Je me rends compte que si j'essaie de résoudre un problème moral épineux, ou de rédiger les trois ou quatre pages suivantes de mon manuscrit, l'objectif abstrait déclenche une prompte avalanche. Le sommeil me gagne. Tandis que la pièce s'éclaire, un état plus doux s'empare de moi, et quand Trésor se lève je m'endors pour de bon. Je suis dans les vapes. Si personne ne me réveille, je peux rester comateux une bonne partie de la matinée. Mais vers neuf heures, en général, je dois répondre à une urgence naturelle. Je me lève souvent plein d'amertume. Toutefois les souvenirs de mon sommeil négatif viennent à mon secours et je ne me suicide pas.

P-S : Il faut que je griffonne ça en vitesse : visite-surprise des Nagamojig. Bimibatoog. »

« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« T. S. Eliot avait peut-être raison. Notre monde ne se finit pas sur un boum mais sur un gémissement hésitant. Je mets mon travail de côté. »

« Quand vous ouvrirez ce magazine, il est fort possible que j'aie mon bébé dans les bras. Je l'espère. J'ai beaucoup appris sur le sujet traité dans ce numéro : l'Incarnation. Que mon corps soit capable de bâtir un conte- nant pour l'esprit humain a suscité en moi la volonté de survivre. Et m'a révélé bien des vérités.
Quelqu'un a été torturé en mon nom. Quelqu'un a été torturé en votre nom. Il y aura toujours quelqu'un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous-en. Quelqu'un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine: être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.
J'ai vu une jeune femme en plein travail souffrir davantage que le Christ pendant ses trois heures de martyre sur la Croix. Ses souffrances ont duré vingt-quatre heures, sans interruption. Et j'ai entendu parler d'accouchements qui ont duré beaucoup plus longtemps encore. Pour mettre cet enfant au monde, j'endurerai les douleurs nécessaires. Je ne peux m'empêcher de souhaiter une épidurale, mais voilà pourquoi j'écris. C'est cela l'Incarnation. L'esprit donne sens à la chair. Sinon, nous ne sommes que des tas de bidoche. »

« Ensuite nous ne parlons plus pendant longtemps. Mais je lui réponds en pensée, en me balançant dans le noir, alors que mon cœur palpite d'un amour brûlant, d'un amour de toi, d'un amour de tout, toujours plus généreux et passionné à chaque cellule sanguine toute neuve, à chaque éclair glacé de neurone. Sauvage, implacable, collant à la réalité tel du goudron en fusion, cet amour grandit. Et je pense : Bien sûr que tu seras heureuse lorsque tu verras mon bébé, oui, tu seras ravie. Cet enfant est la lumière du monde ! »

« Je reste tranquille, seule.
Et je me rappelle maintenant que j'y étais, la dernière fois qu'il a neigé au paradis. J'avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. Viens ! a crié Sera. Glen a hurlé : La neige ! Nous nous sommes précipités dehors et, subjugués, nous avons campé sur la pelouse d'un vert terne. Les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Et il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques, un grimpereau qui montait et descendait le long des arbres en émettant de petits claquements. Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s'accumulait, flocon après flocon. L'air s'est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d'enfants perdus. La neige emplissait le ciel et ne cessait d'arriver, comme un ravissement, en rideaux mouvants. Elle ne s'arrêtait pas. Elle ne fondait pas dans l'herbe. Elle s'accumulait sur chaque surface. Et je la sens, là, si lourde. Chaque brindille fut soulignée de neige. Chaque bain d'oiseau devint solide, et le treillage et les capitules secs des fleurs d'été furent bordés de volants blancs. Il a neigé sur chaque aiguille de pin, sur le haut des piquets, sur les voitures. Dans les rues, sur les trottoirs, dans le caniveau, il a neigé. Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l'enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l'air et il n'y a rien d'autre que de la blancheur. Je suis ici, et j'étais là bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre ? »

Quatrième de couverture

Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant.
Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

Renouvelant de manière saisissante l'univers de l'auteure de LaRose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction, dans un futur effrayant où les notions de liberté et de procréation sont des armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l'imagination, clé d'interprétation d'un réel qui nous dépasse.

Considérée comme l'un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l'auteure d'une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La Chorale des maîtres bouchers et Love Medicine. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a été distinguée par le prestigieux National Book Award et le Library of Congress Award. Son précédent roman, LaRose, qui clôturait la trilogie initiée avec La Malédiction des colombes (2010) et poursuivie avec Dans le silence du vent (2013), a été récompensé par le National Book Critics Circle Award.

Éditions Albin Michel,  janvier 2021
402 pages
Traduit de l'américain par  Isabelle Reinharez

jeudi 25 avril 2024

Aires ★★★★★ de Marcus Malte

Wow ! 
Mais quel livre ! 
Une construction qui tient la route ;-) un peu moins pour certains de ses protagonistes, peut-être...à vous de le découvrir. 
Mais waouh, j'ai apprécié tous mes moments de lecture en compagnie de ce livre, il est bluffant de vérités, de surprises, de réflexions sur pas mal de sujets préoccupants  pour un jeune couple par exemple, ou pour un couple plus mâture, pour un père divorcé, comme pour un autostoppeur au long cours, pour une brillante et fortunée femme d'affaire ou encore pour une mère de famille qui s'est sacrifiée pour sa famille..
Si vous ouvrez Aires, vous déambulerez dans les pensées de ces nombreuses personnes, leurs pensées qui, probablement, titilleront vos propres pensées, éveilleront vos propres réflexions sur la vie dans toute sa simplicité, sa drôlerie, ses failles, ses joies, votre façon de mener la vôtre, sur notre société actuelle, l'héritage du passé,  notre conduite, au sens propre comme au figuré ;-)
Une escapade bitumée impressionnante. 
Un auteur talentueux qui se renouvelle, la rencontre avec Aires est déroutante et carrément, fonctionne. J'ai trouvé ces pages brillantes. 

Mais, attention, la pause s'impose 😉
« Exit le routard et tout ce qui y ressemble. Sac à dos = paumé, louche, branleur, crado. Les gens se méfient. Les gens ont peur. Il faut les rassurer. Inspirer confiance. Confiance = maître mot. Ils veulent du bien rasé, les gens. Du bien coiffé, bien habillé, du propsurlui. Ils réclament du cadre dynamique, ils plébiscitent du centre droit (qui peut pousser jusqu'à l'extrême pourvu qu'il soit décomplexé). Soit. Donnons-leur. Aussi trompeuses que puissent être les apparences, c'est à elles que l'on se fie. Tout se joue là : dans la représentation. L'emballage. On peut voyager avec seulement sa bite et son couteau, encore faut-il choisir le bon fourreau pour les transporter. »

Merci Mr Marcus Malte pour ce circuit savamment orchestré !
« Et la vie, la vie continue. »

«  SCANIA R114LB 340, 19 T, ANNÉE 2004, 894 233 KM, COTE ARGUS 12500 €

Il est 8 h 11 ce même jour, à quelques centaines de kilomètres de là, Frédéric Gruson, trente-huit ans, gare son poids lourd sur l'aire de Chavagnes-en-Paillers, sise le long de l'A83.
Il coupe le contact, descend du véhicule, referme la portière. Debout à côté du marchepied il se déploie et s'étire. Les yeux fermés il hume l'air et croit sentir une odeur diffuse à laquelle il associe les foins coupés. Quelque chose qui a trait à la campagne. Soit son odorat est hyper développé soit plus vraisemblablement il se leurre car les vapeurs d'essence phagocytent chaque particule de l'atmosphère à des lieues à la ronde. Vu du ciel on pourrait y croire. Vue du ciel l'aire est une infime tache grise dans le paysage, un minuscule accroc dans le patchwork de vert et d'ocre, de beige et de brun : des champs, des parcelles à profusion, des hectares et des hectares de blé, orge, maïs, colza, et ça, cette chose, pof, au milieu, étrange, curieuse figure, sorte de crop circle de bitume, sans lien aucun avec les aliens, ni les Mayas ni les Aztèques, sans rapport avec quelque civilisation précolombienne ou extraterrestre que ce soit, sans signification d'ordre mystique ou métaphysique sinon peut-être dans la caboche des urbanistes et architectes qui la conçurent - va savoir. »


« Il fut un temps où il écoutait sur ce même poste l'organe måle et puissant de Meat Loaf, balancé/balançant entre terre et ciel, de Bat Out of Hell (voir paroles) à Heaven Can Wait (idem). Et tremblait, brinquebalait sur place le fourgon, et grinçaient ses pauvres suspensions malmenées quand il dansait maladroitement à l'intérieur, seul, quand il sautait et déployait son vaste corps dans l'espace étroit, la tête renversée, les yeux fermés, seul, et bramait parfois à l'unisson les mots d'effroi et de détresse de l'homme maudit qui fuit sa cruelle destinée, seul (oh, baby), jamais aussi seul que ces petits matins-là, à l'aube, sur un parking désert, à tombeau ouvert et moteur à l'arrêt. 
[...]
Il fut un temps où il écoutait battre son cœur dans le coton, ses palpitations étouffées, et regardait s'élever son âme, sa PSYCHÉ, enfin libre et comme DÉLestée, désolidarisée de ses os, de sa chair tyrannIQUE, de toute cette matière lourde et pesante, et flottant alors à hauteur de plafond, dans une sorte de transe paisible, sereine, puis montant encore, plus haut, toujours plus haut, s'épanouissant dans les cieux, l'éther, en une extase quasi mystique, bercée, portée par Les Stances Délirantes de Jefferson Airplane, la grâce de Grace Slick déroulant le tapis rouge au lapin blanc.
[...]
Il fut un temps surtout, surtout, où résonnait dans l'habitacle le chant unique et merveilleux, les voix indubitablement venues de l'au-delà, de ces chers morts reconnaissants. Grateful Dead était leur nom - prononcez-le et les nues s'ouvriront, et la lumière coulera à flots. Ah, ces lignes mélodiques. Ahh, ces chœurs harmonieux. Ahhh, ces lyriques envolées. Ahhhhhhhhh, le timbre fêlé de Jerry Garcia. Son sergent à lui. Instructeur. Jerry bear (beer ?). L'ours en pluche. Le doudou dingue. Le diablotin à tête d'instit. Dans la famille des sept nains géantissimes, je demande Prof. Le voici. L'alchimiste. Il produit l'or avec ses doigts. Il distille le pavot dans ses veines. Jerry can. Il peut, oui. Il peut tout faire. De l'or et des fleurs. Des fleurs à gogo, tournesols, magnolias, bégonias. Et les roses, bien sûr. Ah, les roses du mage Jerry. Il était allongé sur sa couchette, la nuit, dans le noir, It Must Have Been the Roses sur le radiocassette, de temps en temps une rare voiture filant au loin sur l'autoroute dans un vrombissement d'insecte, et la pluie qui crépitait doucement sur la tôle du toit. Quelle désolation. Quel pied. Qui n'a pas vécu cette expérience n'a pas vécu. La nostalgie, mon frère. La mort à petit feu. Le langoureux trépas, si ardemment désiré, appelé, tant attendu. Viens. Suave agonie. Délicieux supplice. Atroce mélancolie qui se répand comme le poison dans le sang. Viens. Entre. Entre, je t'en prie, et installe-toi. Envahis mon cœur, fouaille mes entrailles, brûle mes vaisseaux et que les braises réchauffent mon âme, que la fumée pique mes yeux et que mes larmes les soulagent, et que les cendres lorsqu'elles seront froides soient dispersées dans le jardin de l'éternel oubli.
Quel spleen, mes aïeux. On ne dira jamais assez le pouvoir des fleurs.

Annie laid her head down in the roses. 
She had ribbons, ribbons, ribbons, in her long brown hair. 
I don't know, maybe it was the roses, 
All I know I could not leave her there. »

« - Et t'as quoi dans ton truck ? Encore des... des « perceuses », c'est ça?
Réminiscence de leur dernière discussion.
- Non, dit Fred. Des balances.
- Quoi ?
- Des balances, répète Frédéric Gruson.
La mine ahurie de son hôte lui arrache un petit rire. Il en rajoute une couche:
- Des palettes entières de balances. Des tonnes de balances. C'est que ça pèse, ces trucs-là!
L'astuce échappe à Pierre-Peter qui continue à branler machinalement du chef, bouche bée. C'est aussi pour ce genre de réactions que Frédéric Gruson l'apprécie. Pour cette naïveté dont il fait preuve. Pour cette part d'innocence préservée qui confine à la niaiserie, diraient certains, à la pureté, dirait Pifou. À bien des égards le monde, ce monde, est un mystère pour Pierre-Peter (Des balances ! Des tonnes de pèse-personne trimballées d'un bout à l'autre du pays !) et il s'avère incapable de le déchiffrer. Sévère et incurable incompréhension du réel qui en fait un inadapté chronique. On n'en trouve plus guère, des comme lui. Espèce en voie d'extinction. Le type qui a toujours l'air de débouler d'une autre planète. Peter-Pierrot lunaire. Pierre-Peter Pan. Comme un ultime représentant des seventies qui n'aurait pas encore complètement traversé le miroir aux alouettes - la tête dedans, les pieds dehors. Il tourne, il tourne sur le grand manège de ce siècle sans réussir jamais à attraper le pompon, ni même la queue de la comète.
La première fois que Fred l'a rencontré, il jouait à chat perché : il avait bel et bien un chat, un vrai, perché sur son épaule.
D'ailleurs...
Frédéric Gruson balaie l'espace du regard, à gauche, à droite.
- Et le chat, il est où ?  »

« Il a dû batailler dur, mais ça valait le coup. Une super idée qu'il a eue. Disneyland. C'est pas un beau cadeau d'anniversaire, ça? Tous les deux, ensemble, le père et le fils, le fils et le père. Le gamin n'est pas près de l'oublier. Il aurait dû repartir hier. La semaine de vacances (de garde !) s'achevait ce dimanche et Sylvain Page aurait dû le remettre dans l'avion, comme d'habitude. C'est ce qui était prévu. Mais il a eu - lui, le père - cette idée de génie. Et bien sûr sa femme - son ex-femme - la mère de son fils - n'était pas d'accord. Elle a rappelé les règles. Elle a invoqué la loi. Elle a mis en avant le jugement prononcé (rien qu'au téléphone il avait l'impression de la voir lui agiter l'ordonnance sous le nez). Des arguments minables. Méprisables. Où était la jeune femme sensible qu'il avait épousée ? Lui, il parlait d'amour. Après tout, c'est autant son enfant que le sien. Sa chair, son sang. Et n'est-ce pas son nom qu'il porte ? Jules Page. Page, c'est écrit. Document officiel, là aussi, si on va par là. Mais qu'importe, ne nous abais- sons pas à ça. L'amour, seulement l'amour. De quel droit est-il question? Le droit naturel ne devrait pas moins compter que le droit civil. Après tout, c'était elle qui avait voulu la séparation. Le divorce. C'était elle qui avait manigancé pour obtenir la garde, avec tous les arrangements qu'elle souhaitait, les mesures, les clauses qu'elle avait elle-même au préalable concoctées, en douce, dans son dos, toutes ces clauses expressément notifiées, détaillées, ajoutées, toutes ces putains de clauses agglutinées les unes aux autres clause, clause, clause toujours en une longue litanie de lettres et de mots, de phrases, de formules, noir sur blanc, que le juge finalement n'avait fait qu'approuver en opinant de son menu crâne chauve avant de valider et lui accorder royalement gain de... gain de ? gain de ?... Clause, oui. Exact. Tout, absolument tout ce qu'elle voulait, elle l'avait obtenu. Facile : il lui avait suffi de dégainer son dossier elle avait tout bien préparé, la traîtresse, tout bien rassemblé et photocopié et classé, un machin épais comme ça. L'artillerie lourde, d'emblée. Factures, relevés, mises en demeure, relances : toutes les dépenses de monsieur Sylvain Page, ici présent. Toutes ses dettes accumulées. Toutes ses folies, disons-le ! 127 634 (cent vingt-sept mille six cent trente-quatre) euros pour être précis. Un trou. Un gouffre. Un puits sans fond, monsieur le Juge! Voilà dans quoi est en train de nous entraîner cet homme ici présent. C'est notre tombe qu'il creuse! C'est l'enfer qui s'ouvre sous nos pieds ! Et boum ! Et boum ! Et boum ! Pas de quartier. Elle  avait continué à tirer, elle avait continué à frapper, à marteler, à l'enfoncer, de sa bouche, de sa jolie bouche aux lèvres qu'il trouvait naguère si douces lorsqu'elles effleuraient sa nuque, lorsqu'elle les promenait le long de son cou, maintenant jaillissaient les salves, fusaient les coups, sans répit, sans relâche, sans pitié, et lui il était là, ici présent, assommé, sidéré, cloué sur son siège en velours rouge, et il voyait les yeux du magistrat qui s'arrondissaient au fur et à mesure qu'il découvrait les comptes, qui s'exorbitaient, qui débordaient de ses petites besicles aux montants dorés, et il voyait sa mâchoire tomber, tomber, dégringoler sur son menton, puis son double menton, puis son triple, et il se voyait, lui, Sylvain Page, désarmé, impuissant, en train d'assister à sa propre débâcle, à sa sale exécution. Des chiffres, pourtant. Rien que des chiffres. Du papier. Où était l'amour là-dedans ? »

« Exit le routard et tout ce qui y ressemble. Sac à dos = paumé, louche, branleur, crado. Les gens se méfient. Les gens ont peur. Il faut les rassurer. Inspirer confiance. Confiance = maître mot. Ils veulent du bien rasé, les gens. Du bien coiffé, bien habillé, du propsurlui. Ils réclament du cadre dynamique, ils plébiscitent du centre droit (qui peut pousser jusqu'à l'extrême pourvu qu'il soit décomplexé). Soit. Donnons-leur. Aussi trompeuses que puissent être les apparences, c'est à elles que l'on se fie. Tout se joue là: dans la représentation. L'emballage. On peut voyager avec seulement sa bite et son couteau, encore faut-il choisir le bon fourreau pour les transporter. »

« CAHIER BLEU

13/11/2001
La phrase du jour: « Du fric ou boum. » 
Si on peut la traiter de phrase. Elle n'est pas de moi. Elle s'étale sur une banderole tendue contre le mur d'une usine Moulinex, quelque part en France.
Quelque part en France... Non. Trop vague. Trop approximatif. Ça frise le mépris. Pas d'à-peu-près quand il s'agit de guerre et de victimes. Déplions nos cartes, pointons un index sur l'endroit précis et nommons-le, pour mémoire - par respect pour les futurs morts. Les grandes batailles ont des noms. Waterloo, Verdun, Has- tings, Azincourt. On se souvient, pour les avoir maintes fois rabâchés, du Chemin des Dames, de Gettysburg, d'Alésia. Les carnages, en outre, sont datés. 1515, c'est Marignan. 1805, c'est Austerlitz. 2001, ce sera Cormelles- le-Royal.
Voilà. C'est ici que ça se passe. On a rendu à César, à Bonaparte, à Wellington et aux autres, rendons à présent au sieur Jean Mantelet, dit monsieur Moulinex, ce qui lui appartient. Ou pour le moins, à ses héritiers.
Cormelles-le-Royal. Joli nom. Un petit quelque chose de médiéval. Ça sent bon sa cotte de mailles, cette affaire. Son armure, son haubert, son heaume sweet heaume, ses chausses plantées dans le purin et son château fort aux tours crénelées dont la massive silhouette se découpe sur le ciel au coucher du soleil, quand soleil il y a, ce qui est rare, car, il faut bien l'avouer, ça sent aussi à plein nez son patelin de pluie et de crachin.
Mais ce n'est pas ça. Nous n'y sommes pas du tout (à part, peut-être, pour la pluie et le crachin...). C'est ici et maintenant que ça se passe, pas au Moyen Âge. La guerre est moderne. Électrique. Économique. Foin de lances et de piques et d'arbalètes, dans le coin on a forgé des presse-agrumes et des yaourtières. Pas de haches, mais des hachoirs. Pas d'épées, mais des épluche- légumes. Pas de bûchers, mais des rôtissoires. Et, pour le coup de grâce, un formidable four à micro-ondes. Le dernier cri. L'ultime fierté, hélas. Car les carottes sont déjà cuites, et le temps est venu de déposer ces armes.
(Oui, je m'amuse, et alors ? C'est que je suis poli et désespéré.)
Cormelles-le-Royal est une charmante (?!) localité du Calvados. On y compte à ce jour 4818 habitants, dont un quart environ bossent à l'usine. Les futurs morts, ce sont eux. L'usine ferme.
« Du fric ou boum. »
Les salariés occupent le site et menacent de le faire sauter s'ils ne reçoivent pas une prime de licenciement décente on n'en est plus à essayer de préserver l'emploi. Ils réclament 80000 F au lieu des 60000 F qu'on leur octroie. Les pauvres, ils ignorent que l'argent ne fait pas le bonheur.
La plupart, après trente ans de boîte, touchent 6500 F par mois.
Chris Gent, patron de Vodafone, gagne 70 MF par an. 190000 F par jour.
Peter Bonfield, British Telecom: 19 MF par an.
Luc Vandevelde, Marks & Spencer: 7 MF par an (hors, bien sûr, stock-options). Ça devrait s'améliorer puisque Marks & Spencer a déposé le bilan l'année der. nière et ferme tous ses magasins en France.
Antonio Perez, Gemplus, a accepté de revoir son salaire à la baisse. Bravo. Beau geste. Son plan de gestion prévoit quatre cent cinquante licenciements. La moyenne des PDG américains est de 10,6 MF par an. Celle des PDG britanniques est de 5,4 MF. Celles des Français : 4 MF. Ils ignorent, eux aussi, que l'argent ne fait pas le bonheur.
Décente, la prime. C'est le terme employé.
« Du fric ou boum. »
Je relève tout de même que la fermeture de l'usine Moulinex a été officiellement programmée à la date du 11 septembre 2001. Tiens, tiens, tiens... Il faudrait être bien naïf pour n'y voir là qu'une coïncidence. Que nenni. Moi, je dis qu'il y a deux façons de considérer les choses. Deux hypothèses. Deux théories. La première met en évidence une sordide conspiration banco-financière, soit l'œuvre d'une coalition patronale de tendance ultralibérale, pilotée par le MEDEF (Monopole Exclusif D'Engrangement du Flouze), soutenue et irriguée par un puissant réseau de fonds de pension, armée en sous-main par un groupuscule d'actionnaires, et qui aurait fomenté l'attentat de Manhattan dans le seul but de détourner l'attention de ce qui se passait simultanément (autre déflagration) à Cormelles-le-Royal. La seconde dévoile au contraire un vaste et ignoble complot islamo-syndicaliste, soit les agissements criminels d'une sorte d'Internationale cocoranico pour lesquels la CGT (Conglomérat de Glandeurs Tonitruants) et Al-Qaïda auraient uni leurs forces destructrices afin de déstabiliser notre fragile et pourtant si équitable ordre mondial. New York et Calvados, Big Apple et petites pommes, alcool et sans alcool: même combat. Lutte finale. Coups pour coups. Djihadistes contre GI Joe. Wall Street contre murs de brique. Tours jumelles contre site industriel. Gratte-ciel contre garde-boue. Et tout, tout ne sera que dévastation, effondrement, cataclysme. Tout ne sera plus que ruine et désolation. N'a-t-on pas sous-entendu, dans certains médias, que les ouvriers étaient des terroristes ? Ou des martyrs.
C'est donc une question de point de vue. D'axe (du mal, du bien). Les deux théories se valent. Je ne me prononcerai pas.
« Du fric ou boum. »
En tout cas, une chose est sûre: c'est un bon slogan. Net et sans bavure. Lapidaire. Expressif. Langage populaire, voire primaire, voire cromagnonesque. C'est ce qu'il faut. Formule choc. Immédiatement assimilable, aisément compréhensible par tous, du PDG au journaliste en passant par la ménagère de base qui sait très précisément ce que sont un presse-purée et un aspirateur - et la crainte de devoir y renoncer. Moi, je dis chapeau. Remarquable trouvaille. Si les anciens salariés et futurs morts de l'usine sont en quête d'une reconversion, on sait dorénavant vers où les aiguiller: leur avenir est dans la pub!

MOULINEX: LA VIE DEVIENT PLUS FACILE

Ahahah. Je m'amuse, oui. Un peu. J'essaie. Histoire d'oublier ma propre misérable misère. Ma honte incommensurable. Pas assez désespéré. Trop poli. Je ne vaux pas mieux qu'eux: des slogans, des formules, des mots, des mots, toujours des mots et rien que des mots. Que de la gueule ! »


« UNE HISTOIRE DE COCHONS
ET DE FÈCES (Titre graveleux mais provisoire)

La France, entre les deux guerres, était porcine et constipée. Deux caractéristiques essentielles, du moins si l'on se fie au succès phénoménal qu'obtint Félix Laboré (1882-1958) avec ses deux produits phares, à savoir : la tisane Tripetise, aux vertus laxatives, pour le bien-être intestinal de ses congénères, et la Goretine, sorte de complexe de vitamines destiné au confort digestif des porcs. Ce pharmacien avait fondé en 1919 sa propre société, la Maison Félix Laboré, dont les mul- tiples activités s'étendaient de la pharmacie à la parfumerie, en passant par l'herboristerie, les acides aminés et l'alimentation animale. Avec le lancement de ces deux articles, son commerce connut un essor fulgurant. Tripetise et Goretine, on peut le dire, furent les mamelles de sa fortune. (Notons au passage le choix judicieux dans la dénomination de ces produits, démontrant un sens déjà aigu de la réclame et de la propagande on ne disait pas encore communication - qui allait fortement contribuer à la pérennisation de sa réussite. En voici un exemple, extrait du quotidien Le Matin daté du 17 mai 1929:) 


Une affaire de transit, donc dans un sens les marchandises s'écoulent à flots, dans l'autre l'argent afflue en abondance. Cette manne, Félix Laboré va bientôt l'utiliser pour financer un groupe d'extrême droite baptisé d'abord OSARN (Organisation Secrète d'Action Révolutionnaire Nationale), puis OSAR après un léger équeutage, qui se transformera on s'y perd - suite à une malencontreuse faute de frappe, en CSAR (Comité Secret d'Action Révolutionnaire), et sera finalement connu c'est plus commode - sous le surnom de la Cagoule. Qui et quoi se cache là-dessous ? Il s'agit d'une organisation revendiquée comme terroriste, créée par Eugène Deloncle et Jean Filiol, anciens membres de l'Action française, forte de quelques milliers de militants et bénéficiant de nombreux soutiens dans les milieux industriels et économiques, tels ceux de Jacques Lemaigre Dubreuil, PDG de Lesieur, d'Eu- gène Schueller, fondateur de la société L'Oréal, ou encore de Pierre Michelin, directeur du groupe éponyme. Des gens de très bonne compagnie, dont les positions - anticommunistes, antisémites, antirépublicaines et, pour tout dire, à moins de deux doigts d'un fascisme pur et dur paraissent à notre pharmacien de très bon aloi. Elles sont de fait, ces positions, défendues manu militari par les cagoulards. Les uns paient, les autres exécutent: alliance harmonieuse et efficiente. Il en résulte, en une seule année (1937), une série de meurtres et d'attentats à la bombe, en France, sans parler des coups de main, donnés sous diverses formes, à l'Italie de Mussolini et à l'Espagne franquiste. En 1938, l'organisation est officiellement démantelée par le ministre de l'Intérieur, Marx Dormoy - ce qui vaudra à ce dernier d'être assassiné trois ans plus tard. En 1940, après signature de l'armistice, tout ce beau monde se rallie au gouvernement de Vichy. 
(Mais où, sacredieu, voulez-vous en venir? - Patience...) 
Outre les camelots déchus et les financeurs précités, on trouve, mussés dans les plis et replis de la Cagoule, une petite bande de jeunes gens de bonne famille, étudiants, qui ont pour la plupart fréquenté le fameux internat des Pères maristes de la rue de Vaugirard. Pour nombre d'entre eux, le destin (soit, au choix : le labeur, la chance, les compétences, la ruse, l'intrigue, le dévouement, l'obstination, la corruption, le sexe, l'entregent, la richesse - plusieurs réponses possibles) les conduira à occuper plus tard des postes prestigieux et à exercer, dans différents domaines, les plus hautes responsabilités. Celui qui nous intéresse se nomme Charles Delizieu. Ses condisciples le surnomment le Jockey, eu égard non pas à sa taille, qui est grande, mais à sa passion pour l'équitation et les chevaux en général. Issu d'une vieille famille bcb (bourgeoise catholique bretonne eh non, les Delizieu ne sont pas Normands!) il est le puîné d'une portée de huit. Dans leur fief de Montfort-sur-Meu, les Delizieu sont propriétaires d'une vaste demeure, que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier de château, flanquée d'une écurie elle-même garnie d'une douzaine d'équidés. Le Jockey monte depuis son plus jeune âge. Comme se plaît à le répéter sa maman, avec soupir et yeux au ciel : Charles a fait ses premiers pas sur une selle!» (Madame Delizieu eût pu aisément recevoir un Oscar pour son rôle de mère dépassée - mais tendrement indulgente - par les frasques de ses garçons.) Charles est en effet un excellent cavalier. Dalila lui manque. C'est le nom de sa dernière monture: une splendide jument alezane que son père lui a offert pour ses seize ans. Il faut entendre le jeune homme faire son portrait : l'entendre décrire, lyrique, son port de reine, son allure souple et altière, sa robe aux reflets mordorés qui épouse au plus près un corps nerveux, racé, met en relief ses courbes merveilleusement proportionnées, l'entendre évoquer, d'une voix rauque, altérée, la cambrure de ses reins, et sa croupe ronde, pleine, ferme, musclée, et le galbe ciselé de ses jambes, et son œil de biche aux longs cils effilés, et sa soyeuse crinière où il adore enfouir ses doigts lorsqu'il la chevauche et qu'elle l'emporte et qu'ensemble, soudain, dans un élan sauvage, fougueux, ils s'arrachent à la pesanteur terrestre. Et il ne faut pas s'étonner après ça que certains de ses condisciples refusent encore de croire que cette Dalila de Montfort ne serait qu'une représentante de la race chevaline (ils penchent, ceux-là, en faveur d'une de ces ardentes petites paysannes, anoblie pour la galerie mais en réalité fille d'un fermier local, dessalée à souhait et qui ne voit pas où est le mal à se laisser trousser dans le bocage - Ah! sacré Jockey!) Depuis qu'il est à Paris, Charles n'a malheureusement plus guère l'occasion de monter. Son rêve (secret) est de retourner un jour au pays, de réinvestir la propriété familiale et d'agrandir les écuries de manière à pouvoir y accueillir le plus beau et le plus grand cheptel de pur-sang jamais rassemblé.
En attendant, il fait son droit. À l'instar de ses amis, il a noué d'étroites relations avec les cagoulards. Ainsi a-t-il fait la connaissance de Félix Laboré. Les deux hommes s'apprécient.
(Ça se précise...)
En avril 1939, la Maison Félix Laboré a changé de statut. Elle s'est constituée en société anonyme dont le nouveau nom est AXOR. Le pharmacien détient à lui seul 62 000 des 70000 actions de 100 francs qui en composent le capital - soit sept millions de francs au total. En 1940, il met encore une fois ses énormes moyens à disposition pour financer le MSR (« aime et sert»), nouveau parti qu'Eugène Deloncle, son ami intime, vient de créer, et qui fusionne bientôt avec le RNP (Rassemblement National Populaire) de Marcel pleat, dont la ligne politique consiste, en gros, à adhérer au projet d'une Europe nazie unifiée, et dont la particularité est d'avoir une grande partie de ses instances dirigeantes issue de la gauche pacifiste spécifiquement de la SFIO. Les voies de la politique sont impénétrables (et la marche des crabes est tortueuse), néan moins tous sont tombés d'accord sur le fait qu'il faut absolu ment « sauvegarder la race » et avancer main dans la main avec le Troisième Reich.
Les rapports avec l'occupant s'avèrent cordiaux et fructueux.
Le jeune Charles Delizieu poursuit lui aussi son bonhomme de chemin. Entre 1940 et 1942 il est l'un des principaux collaborateurs (ah! ah ! très drôle !) de la revue hebdomadaire La Terre française, subventionnée par l'Allemagne, dans laquelle il rédige quelques chroniques aux titres bien sentis, tels que : « Dénoncer est un devoir », « Jeunes gens, soyez les agents du Maréchal ! » ou encore « Les Juifs à jamais souillés par le sang du Juste». En septembre 1942, Félix Laboré le prie instamment de se rendre en Suisse afin, dixit, d'« aryaniser » l'une des filiales de sa société. Une mission dont le Jockey s'acquitte avec brio. Mais seuls les imbéciles, dit-on, ne changent pas d'avis. Et Charles n'en est pas un. Aussi décide-t-il soudain, en juillet 1944, que le nazisme c'est pas bien. Impossible alors de résister à cette fièvre résistante qui s'empare de lui. Il s'active, et active ses réseaux. Devient, paraît-il (les témoignages sont contradictoires), une sorte d'agent de liaison du CNR, et continue de se démener tant et plus, au point qu'il réussit à intégrer le MNPGD (Mouvement National des Prisonniers de Guerre et Déportés), dont le chef, il est vrai, est l'un de ses anciens compères de la rue de Vaugirard. Tout ceci n'est pas vain : à la Libération, ce fervent patriote, ce combattant émérite, finit par recevoir rien de moins que la croix de guerre 1939-1945, la rosette de la Résistance et la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Parce que, oui, il le vaut bien.

Et qu'en est-il de notre pharmacien préféré, défenseur et mécène des plus nobles causes? Grâce aux déclarations de Charles Delizieu et de quelques autres (toujours ces jeunes gens de la même grande et belle et bonne famille), Félix Laboré échappe sans mal aux rigueurs de l'épuration. Relaxé de toute accusation de collaboration, il obtient lui aussi la croix de guerre, avant d'être fait chevalier de la Légion d'hon- neur. Au cours de ces presque six années de conflit, sa société, AXOR, a vu son chiffre d'affaires quadrupler.

La France est libérée, les braves sont récompensés, et les affaires continuent : ouf-ouf-ouf, on respire.

Pour Félix Laboré, la fidélité n'est pas un mot creux : il s'empresse de recruter ses amis, ex-compagnons de la Cagoule, et de les placer à des postes clés dans ses filiales à l'étranger. Un morceau de choix est réservé à Charles : en 1946, le pharmacien le fait entrer dans le comité de direction du groupe. Mieux : en 1950, il lui offre en mariage sa fille, unique et chère - très chère - Geneviève Laboré.
(On y arrive...)
Le Jockey songe-t-il encore à sa belle alezane ? Possible. Quoi qu'il en soit, le Jockey a brillamment franchi les obstacles. Le Jockey est désormais en selle. Le Jockey a bien les rênes en main (métaphore où j'ai ma phore et filons, filons, hue !) et le Jockey ne ménage pas sa monture: en huit ans, le couple a six enfants. Les cinq premiers sont des mâles. La petite dernière est une fille. Touché, frappé, exalté par la grâce de cette nouvelle-née, Charles Delizieu veut la prénommer Thérèse. Sa femme juge que c'est un brin présomptueux, elle propose Marie. Ils s'entendent sur Catherine Marie Thérèse Delizieu.
(Et voilà: on y est!) »

« Les origines, ça compte. La souche, le sang, ces choses-là. C'est important. On veut savoir. On exige la traçabilité. Normal. Comment trier, sinon, le bon grain de l'ivraie? Comment déterminer qui mérite et qui pas ? »

« CAHIER BLEU

03/12/2001
Attentats suicides en Israël. Des types gonflés à bloc et bourrés d'explosifs qui se font sauter en espérant en emporter le plus possible avec eux de l'autre côté.
« Je veux vous parler de l'arme de demain, enfantée du monde elle en sera la fin... » La Bombe humaine. Téléphone. On chantait ça au bon temps du lycée, guitares en main, vautrés sur des lits défaits. On ne comprenait à peu près rien. On ne comprend toujours pas grand-chose. Et la jeunesse a fui. Quoi de neuf ?

La myrrhe et l'encens 
Ce soir je consens 
À m'en revêtir. 
L'avenir est sang 
Et sans avenir. »

« CAHIER ROUGE

09/04/2005
Sujet : l'Homme.
Analyse (résumée) de M. Maurice Dantec, écrivain : « L'Homme, en son état actuel, n'est qu'un passage conduisant à l'avènement d'une sorte de sur-être aux capacités, tant techniques que psychiques, hyper développées. Sa mission: se propager dans le cosmos. Coloniser l'univers. »
Commentaires :
C'est vrai. La preuve : Dragon Ball Z.
« Kaméhaméha ! »
Tu parles !... L'Homme ? Le cosmos s'en cogne comme de sa première étoile naine!
Réflexion collatérale : Si l'on considère que la taille d'un nain peut être comprise entre o et 140 cm, alors « petit nain » n'est pas un pléonasme.
Réflexion corollaire (1) : L'Homme, animal doué de raison, est le plus déraisonnable et le plus irrationnel de tous les êtres vivants de cette planète.
Réflexion corollaire (2) : L'Homme n'est pas un dieu déchu, juste un animal déchu.
Sujet clos. »

« NISSAN MURANO II 3,5 L V6 ALL-MODE 4X4 CVT, 17 CV, ANNÉE 2011, 12 477 KM, COTE ARGUS 42 500 €

C'est Claire, il disait. Juste ça, ces trois petits mots. Ça suffisait. Il avait une façon de le dire, il avait un éclat dans les yeux qui la remuaient. Elle s'en souvient. Elle y pense souvent. Elle les entend encore, ces mots et sa voix, le ton de sa voix, elle les a dans l'oreille, comme si c'était hier. Elle peut retrouver exactement le regard qu'il avait. Ça la remue toujours. C'est au fond du ventre que ça se passe. Parfois, ça lui donne des frissons rien que d'y repenser. C'est du mal et c'est du bien à la fois. Elle se dit que, quoi qu'il arrive, elle s'en souviendra jusqu'à la fin de sa vie. Qu'elle le veuille ou non. Et si elle pouvait choisir, si ça ne dépendait que de sa volonté, est-ce qu'elle le garderait en mémoire ? Oui. Autant garder les meilleures choses. Même si les meilleures choses, en réalité, sont celles qui font le plus de mal quand on se les rappelle. Parce qu'elles sont passées, justement. Parce qu'elles ne sont plus que des souvenirs. Ne sont plus. Ne reviendront plus. Alors que les pires choses, au contraire, quand elles sont derrière nous, c'est un soulagement. Mais on ne raisonne pas ainsi. On ne raisonne pas tout court, la plupart du temps. Il reste ce qu'il reste sans qu'on ait vraiment choisi. Parfois, oui, c'est ce mal qui nous fait du bien. C'est curieux mais c'est vrai. Ça brûle, ça brûle dans le ventre mais ça réchauffe en même temps. On a besoin de chaleur. »

« Passe la petite chanson. 
Passe l'ange.
Passe le temps.
Le ciel est bleu mais ils ne sont pas heureux. »

« CAHIER MAUVE

17/05/2011 
Ô low cost : le voyage le moins cher...
Il paraît que Disney planche depuis quelque temps sur la création d'un nouveau parc d'attractions, gigantesque, sur le thème de la Seconde Guerre mondiale (on devrait dire « Deuxième », je crois, ne serait-ce que par superstition). Memory Park ou World War II Resort, quelque chose dans ce goût-là. Projet à l'étude. L'idée me semble excellente. Perpétuer le souvenir tout en s'amusant. Allier Histoire et loisir, hommage et plaisir, rire et commémoration. Le concept est génial. Nous sommes nombreux, et le serons de plus en plus, à ne pas avoir eu la chance de vivre ces événements en direct, aussi comment ne pas se réjouir lorsqu'on nous propose de les recréer, au plus près, afin que nous puissions connaître enfin les impressions, les sentiments qu'ont dú éprouver les acteurs de cette époque exaltante. De grands moments en perspective. J'ai hâte. Je suppose que les principales étapes seront représentées. Des dates-clés qui donneront lieu à des attractions-phares, specta- culaires. Je, tu, il, nous, vous pourrez, cher visiteur, dans un premier temps, jouer à la victime, et, par exemple, être conduit, sous la surveillance des Castors Juniors de la 2ª SS-Panzer-Division, jusque dans la nef de la typique petite église d'Oradour-sur-Glane, dont vous admirerez, ébaubi, la minutieuse reconstitution, avant que d'y être enfermé et de goûter, tout feu tout flamme, aux délices du bûcher. Ah ! les affres de l'anoxie. Ah! les tourments de la chair qui crame. Des sensations incomparables... et mille fois décuplées (soit dix mille fois) si vous optez ensuite pour l'attraction Little Boy (B-29 sur le plan), accessible uniquement aux détenteurs du pass Enola Gay. Là, vous serez plongé au cœur même de la ville d'Hiroshima, le jour J, à l'instant T. Ça, c'est de la bombe! (Slogan.) Des effets spéciaux à couper le souffle. Un véritable festival polypyrotechnique. L'imagineering dernier cri vous permettra d'apprécier la saveur toute particulière d'un champignon atomique. Pour l'esprit comme pour les yeux : un éblouissement* !
Après cette expérience d'une rare intensité, pourquoi ne pas souffler un peu en assistant à la glorieuse parade dans les rues de Berlin. Un spectacle qui enthousiasmera les petits comme les grands, car nous avons tous gardé une âme de berger allemand. Je vois ça d'ici: les troupes qui défilent devant la reproduction grandeur nature du Reichstag, Waffen-SS en tête et Jeunesses hitlériennes en queue de peloton (Pluto, Daisy, Baloo, Dingo et tous leurs amis dans leur bel uniforme des- siné par Hugo Boss), la musique galvanisante de John Williams Wagner, le pas de l'oie, les bras tendus tels des fûts de canon, trente degrés au-dessus de l'horizon, Heil, Heil, Heil hi, Heil ho, on rentre du boulot... Quelle audace d'avoir personnifié le Führer sous les traits de Blanche-Neige, mais il est vrai qu'ils ont en commun la pâleur et cette admirable pureté, caractéristiques de leur race, et l'on n'est guère surpris finalement de voir s'affairer autour de cette guide charismatique les corps replets et les trognes enluminées de Grincheux-Goering, de Timide-Himmler, d'Atchoum-Heydrich, de Prof-Goebbels, de Simplet-Eichmann, et regardez là-bas, les enfants, c'est l'adorable frimousse de Winnie l'ourson dépassant de la trappe de son Panzer! Faites-lui coucou! Ah, le chenapan! Fourrure de miel et tourelle de fer.
De quoi vous donner des fourmis dans les jambes et l'envie d'endosser à présent le costume des vainqueurs, des libérateurs, des sauveurs, c'est-à-dire des gentils petits yankees courant entre les balles sur le sable d'Omaha Beach, le Mı à la main, le chewing-gum à la bouche

HOLLYWOOD. FRAÎCHEUR DE VIVRE

et le corned-beef au ceinturon (3,99 € la boîte): une aventure dont vous serez le héros. Action et frisson garantis.
Gageons que les concepteurs auront consacré une partie importante du parc à la Solution finale: le Shoah Show. Un divertissement incontournable. Pour un prix modique il vous sera proposé un forfait comprenant l'accès à toutes les attractions ainsi qu'un séjour d'une ou plusieurs nuits dans l'un des baraquements de votre choix (Auschwitz Hotel, Treblinka Hotel, Sobibor Comfort House, Belzec Auberge...). Pour les nostalgiques et les curieux, il s'agit d'une immersion totale au sein de cet univers bien spécifique, où vous aurez, là encore, la possibilité de choisir votre camp et d'y jouer un rôle actif afin d'en mieux ressentir tous les effets. Vous avez opté pour le forfait Hey Jude ? Parfait. Vous serez ache- miné sur place par le tchew-tchew, un PTB (Petit Train Blindé) absolument inconfortable, avant d'être dirigé sans ménagement par le Sturmbannführer Picsou et ses kapos vers l'un des dortoirs surpeuplés où vous passerez une nuit sur un grabat plein de vermine, puis, après que le Warum Service vous aura apporté un petit déjeuner à la mode yiddish (eau de pluie et de cuir de soulier), vous repartirez, tout ragaillardi, vers les bâtiments sani- taires où une bonne douche vous attend - À la queue, s'il vous plaît ! Suivez la file! Pas de restriction d'âge, c'est ouvert à tous. Merci de déposer vos vêtements et objets de valeur à l'entrée, y compris vos couronnes, et vous, madame, laissez donc également vos cheveux. Oh! Mais voyez qui est là : c'est Mickey Maus et sa compagne Minnichéva, avec leur portée de petits rats - Ne vous en approchez pas trop, on ne sait jamais !... Allez, allez, on avance, on se serre, on se serre ! Zyklon B (9,99 € le litre), choisissez votre parfum: vanille, fraise, fruits de la passion... C'est le point d'orgue, cher visiteur, c'est le clou du spectacle - Le génocide comme si vous y étiez ! Aucun manège d'aucune sorte ne peut vous procurer des sensations aussi fortes que cette séance par laquelle s'achèvera votre séjour, et, à moins de faire preuve d'un révisionnisme aigu, c'est un souvenir qui restera à jamais ancré en vous. Attention, c'est parti ! Fermez les yeux, laissez-vous aller... 
J'exagère ? Pas sûr. Qui peut me garantir que cela n'arrivera pas, jamais ? Qui veut en prendre aujourd'hui le pari ? À partir du moment où le projet initial a germé dans un cerveau humain, pourquoi pas sa réplique ludique et lucrative dans le cerveau d'un promoteur, d'un investisseur ? De l'homme, rien ne m'étonne. Moi-même, si j'avais de l'argent à investir...
D'ailleurs, ça me fait penser qu'il ne faudra pas oublier les boutiques à la sortie (SS Stores). Que chaque visiteur puisse repartir avec son lot de gadgets souvenirs : qui une étoile jaune montée en broche, qui un svastika en pendentif, qui un pyjama rayé, qui une paire de bottes lus- trées ou un Mauser, un Luger, un Walther. Le tatouage est offert.
Si quelques protestations s'élèvent, on saura bien les étouffer sous couvert du devoir de mémoire et, surtout, de la création d'emplois (argument imparable - ça marche pour tout: le gaz de schiste, le nucléaire... Mieux vaut un travailleur mort qu'un chômeur en bonne santé). Pourquoi pas ?

Dans les nuits qui viendront 
Nos rêves auront des taches noires 
Aux poumons. 
Et l'on ne tiendra plus debout 
Que par nos bretelles 
Sans pantalon.

* Lunettes de protection obligatoires. En vente 4,99 € à la caisse centrale. »

« - Pourquoi on vous a viré, alors, si ça marche tant que ça ? 
- Parce que j'ai eu le tort d'ouvrir ma gueule. Je me suis rendu compte qu'on usait de certaines pratiques, disons, pas très saines. Et pas vraiment autorisées.
- C'est-à-dire ?
- Des produits toxiques. Des pesticides interdits.
- Et vous avez dénoncé ces pratiques ?
- On était les premiers exposés au danger. Trois des gars qui travaillaient avec moi ont développé des cancers. 
- Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
- Réfléchir davantage aux conséquences de vos actes. Penser à la rentabilité de l'entreprise. Aux dividendes des actionnaires.
- Quoi ?
- Je plaisante. Vous avez bien fait.
- Sûr. Je regrette pas. Sauf qu'à cette époque, je rentrais chez moi tous les soirs. Maintenant, il y a des fois où je rentre pas d'une semaine. Je vois pas ma femme pendant tout ce temps. Je vois pas ma fille grandir. Et là, il m'arrive d'avoir des doutes.
- Vos collègues qui ont le cancer, ils risquent de ne plus voir leurs femmes et leurs enfants pendant encore plus longtemps que ça. »

« CAHIER BLEU

12/07/2000
Vouloir à tout prix être au sommet, d'accord. Je peux le comprendre. Mais être au sommet d'un tas de merde, à quoi ça peut bien rimer ?
Près de Manille, on dénombre plus de cent morts à cause de l'effondrement d'une monumentale décharge sur un bidonville. Les gens écrasés, étouffés, ensevelis sous des dizaines de milliers de tonnes d'immondices. Ils vivaient au pied de cette décharge. Ils vivaient de cette décharge. Leur quartier s'appelle Lupang Pangako. Ça signifie : « La Terre promise. »
Comment vivre avec un cœur qui ne serait pas sec, atrophié ?

L'horizon se fissure
L'orage au large emporte ses tourments
Et ses blessures
Et sur la mer d'un vert
Iridescent
La nuit descend. »

« [...]
- Vous faites partie de ces gens qui disent que la littérature va mourir ?
- La littérature est déjà morte. Elle n'a pour ainsi dire jamais vécu.
- Vous exagérez.
-"Ah oui ? Vous lisez, vous ?
-"Un peu.
- Un peu ?... Pif Gadget, par exemple ?
Fred Gruson baisse le nez sur son T-shirt.
- Ça, c'est un cadeau de...
- Votre maman. Je m'en serais douté.
- C'est sûr que ce n'est pas de la grande littérature...
- Et c'est tant mieux ! Sinon, ça n'aurait jamais eu un tel succès. Les gens se foutent complètement de la grande littérature.
- Je ne suis pas d'accord, dit Frédéric Gruson.

Les Poèmes saturniens, ça vous dit quelque chose ? Verlaine. Une des plus grandes œuvres poétiques de tous les temps.
- Oui, je vois.
- Verlaine a publié son recueil à compte d'auteur. Personne n'en voulait. C'est sa propre cousine qui a avancé l'argent. Le premier tirage était de 491 exemplaires. 491 ! Et le pire, c'est que vingt ans plus tard, ce tirage n'était même pas épuisé ! Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? En vingt ans, il y a moins de 500 personnes qui avaient acheté et lu les Poèmes saturniens !
- C'est un cas particulier, n'en faites pas une généralité. Il me semble qu'on s'est bien rattrapé depuis, pour Verlaine. J'avais une prof, au collège, une prof de français, elle arrêtait pas de nous en parler. On devait même apprendre ses poèmes par cœur, comme en primaire. Ça nous gonflait, mais c'est vrai que c'était bien. « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... 
- ... d'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime...» Comme quoi il existe quand même quelques enseignants compétents.
- Madame Demuinck, je me souviens de son nom. Une super prof...
- Et Nietzsche, elle vous l'a fait étudier ? Ainsi parlait Zarathoustra. Pareil. Nietzsche a fait imprimer le dernier volet lui-même, à ses frais, et à 40 exemplaires. 40, pas un de plus. La grande littérature n'est pas destinée à être lue. Il faudrait pour cela que le lecteur soit au même niveau que l'auteur. Et, sans vouloir me montrer méprisant, ou élitiste, le chemin est encore long pour la masse. Question d'initiation, d'éducation. Excellence et médiocrité ne peuvent pas s'épouser. Et ceci est valable pour tous les arts. 
- Pas glop, pas glop.
- Oui, moi aussi je le déplore, mais c'est ainsi. La France a produit Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Flaubert, Céline...
- Que des morts.
- Vous pouvez me citer des auteurs vivants de cette envergure ?
- Euh...
- C'est bien ce que je dis! Et de toute façon, on s'en fout, puisque l'auteur français le plus vendu dans le monde, c'est ?
- C'est ?
- Marc Levy.
- Pas lu.
- Moi non plus, mais nous sommes les derniers, je le crains. Notre monde est ainsi fait que la majorité des gens préferent lire Marc Levy qu'Arthur Rimbaud. Que la moindre vidéo postée par un youtubeur sera toujours plus commentée que le dernier bouquin de Pierre Michon. Que n'importe quel présentateur télé sera cent mille fois plus célèbre qu'un prix Nobel de physique ou de chimie. Et cent mille fois mieux payé, aussi. Faites un sondage autour de vous : qui présente  « Questions pour un champion» ? Et qui a découvert la structure de l'ADN ? Vous verrez le résultat.
Tout ça pour ne pas dire qu'il y a une dizaine d'années il avait commis un roman, un petit roman, petit par le nombre de pages mais non par la qualité, par l'originalité, par la force, par l'ambition, par l'intérêt qu'il aurait dû susciter et la place qu'il aurait dû prendre au sein de la littérature française, voire mondiale, si les dix-huit maisons d'édition auxquelles il avait fait parvenir le manuscrit n'avaient pas été toutes dirigées par des incapables et des imposteurs, et non, non, non, il ne s'abaisserait jamais, comme un Verlaine ou un Nietzsche, à se publier à compte d'auteur. »

« LUI : Est-ce que tu sais qui a créé le personnage de Pif ?
ELLE : Hmm... Je l'ai su, mais je m'en rappelle pas.
LUI : C'est un monsieur qui s'appelait José Cabrero Arnal. Un Espagnol. Il est né au début du xx siècle, en 1909 ou 1910, je crois. Il a commencé la bande dessinée là-bas, en Espagne, et ça marchait plutôt bien. Et puis, quand Franco est arrivé, il s'est engagé dans les milices républicaines pour le combattre.
ELLE : M'étonne pas...
LUI : En 1939, il a été obligé de se réfugier en France. Comme beaucoup de ses compatriotes, il a été interné dans les camps du Sud: Argelès, Agde, etc.
ELLE : Le bel accueil qu'on réservait aux antifranquistes.
LUI : Et quand les nazis sont arrivés aux portes du pays, Arnal a voulu continuer le combat. Il s'est engagé dans les Compagnies de travailleurs étrangers et il a été envoyé sur la ligne Maginot. C'est là, un peu plus tard, qu'il a été capturé, puis déporté au camp de Mauthausen. Il faisait partie de ce que les Allemands ont appelé le train des « Rote Spanier », les Espagnols rouges. Mauthausen était un camp de travail, un des plus durs, où les prisonniers étaient utilisés comme main d'œuvre. En réalité, c'était surtout un camp destiné à éliminer les ennemis politiques du Reich. Arnal y est resté jusqu'en  1945. Il paraît que c'est grâce à ses dessins qu'il a réussi à survivre. Il continuait à dessiner, où il pouvait, comme il pouvait, ça lui a permis de tenir le coup. En 1945, à la Libération, il est retourné à Paris. Une période très difficile encore pour lui : pas de travail, pas d'argent, il faisait la manche dans le métro et en même temps il essayait de caser ses petites bandes dessinées dans tous les journaux et revues. Il n'y a qu'un seul journal qui a bien voulu l'embaucher, c'est L'Humanité Dimanche.
ELLE : M'étonne pas...
LUI : C'est dans ce journal qu'il a publié la première aventure de Pif le chien. En 1948, il me semble. Ç'a été un énorme succès. Et, au fil des années, Pif le chien est devenu un per- sonnage de plus en plus populaire. Mais la santé d'Arnal, elle, était de plus en plus fragile. Son internement pendant la guerre l'avait profondément marqué. C'était un homme fati- gué, malade, souvent il était obligé de faire appel à d'autres dessinateurs pour l'aider dans son travail. Malgré ça, les aventures de Pif se sont poursuivies. Et quand Arnal est mort, au début des années 1980, il a eu la satisfaction de voir que son bébé était toujours en pleine gloire.
ELLE : Dis donc, comment ça se fait que tu saches tout ça, toi 
LUI : Je l'avais lu, à une époque, et ça m'est resté.
ELLE : Ben, tant mieux, comme ça tu pourras le raconter à ta petite-fille. Elle va adorer Pif Gadget, et au moins elle saura que c'est grâce aux communistes, encore une fois, qu'elle peut lire sa BD préférée !
LUI : Les communistes, ça n'existe plus, Maryse. Et ça existera encore moins quand Océane sera en âge de comprendre. Elle ne saura même pas de quoi on lui parle. «Les communistes ? C'est quoi, Papy, les communistes ? » Euh... c'est comme les dinosaures, ma chérie. Des grosses bêtes qui vivaient sur la Terre, il y a très longtemps de ça...
ELLE : Et qui rêvaient d'un monde meilleur. Qui se bagarraient pour un monde meilleur. Comme Rahan avec son couteau, tu vois.
LUI : C'est ça, apprends-lui à se bagarrer, ça fera plaisir à ses parents.
ELLE : Je lui apprendrai déjà à repérer l'ennemi... T'inquiète pas, je me chargerai de lui expliquer toutes ces choses. C'est le rôle des vieux, non ? De rappeler aux jeunes comme c'était mieux avant.
Lucien Gruson pense que le rôle des vieux est de mourir le plus vite possible, avant de devenir une charge pour leurs enfants, mais il ne le dit pas. Il pense qu'il est trop tard, que sa femme ne changera pas, et que c'est tant mieux. Il est fatigué. Le trajet lui pèse, à lui aussi. La route, la chaleur. Il allonge le bras droit et prend la main de sa femme et il la serre dou- cement dans la sienne. Ça lui fait du bien. Elle lui jette un bref coup d'œil et répond d'une même pression. Leurs mains restent ainsi, accrochées. Ils roulent sur l'autoroute A1 et il est 13 h 17. Cela fait cinquante et un ans qu'ils se connaissent. Cela fait quarante-huit ans qu'ils sont mari et femme. Ils s'aiment. Lucien Gruson pense qu'il n'y a que la mort qui pourra les séparer. Ce en quoi il se trompe, car même la mort les cueillera ensemble.  »

« - Ce qui nous manque, c'est l'insouciance. C'est la légèreté. Ce qui nous manque, c'est la joie. C'est d'être ouvert à la joie. La joie toute simple, pure, sans taches. Ce qui nous manque, c'est la capacité de vivre dans l'instant, à chaque instant, et de l'apprécier, d'y prendre plaisir. Le plaisir, oui. Le plaisir brut, primaire, de la vie. C'est-à-dire le fait même d'être en vie et de ne pas avoir peur de ce qu'elle nous réserve, de ne pas même y songer.
- Comme un chat qui se dore au soleil, dit Frédéric Gruson. Ou comme un chien qui court après une balle.
- Ou comme un enfant, dit l'homme. Un enfant qui rit. Un enfant qui marche dans les flaques pour éclabousser. Un enfant qui saute sur un trampoline ou qui tape dans un ballon. Un enfant qui joue. Qui s'amuse. Jouer, s'amuser, et rien d'autre. Cette insouciance, cette légèreté, elles nous ont été données, à tous, au départ. Cela s'appelle l'enfance. Et cela dure plus ou moins longtemps, selon l'histoire de chacun, selon les conditions d'attribution et de développement. Certains en sont très vite dépossédés, d'autres ont la chance de pouvoir prolonger cette période. Mais personne, dit l'homme, personne ne parvient à la conserver au-delà d'une certaine limite. La joie. La joie première. La joie égocentrique. Notre capacité à l'accueillir. Nous perdons cela. Avec les années vient la conscience, et avec la conscience vient le poids. Tout devient plus lourd, plus pesant. Tout nous écrase. Regardez-nous marcher, l'échine voûtée, ployant sous le joug, le pas lent comme si nous traînions des boulets à nos chevilles. Esclaves de notre propre conscience, de notre connaissance du monde, de notre expérience du monde, de notre lucidité. C'est long. C'est pénible et fastidieux. Quand on marche dans les flaques, dorénavant, c'est parce qu'on ne réussit pas à les éviter. Où est passée la joie d'éclabousser ? Elle est derrière nous, elle est loin. Tout ce qu'il nous en reste, c'est le souvenir. Hélas, dit l'homme. Hélas, oui, car mieux vaudrait pour nous qu'on l'oublie tout à fait. Ce serait moins cruel, moins douloureux. On en a subi la perte et il faut encore qu'on en subisse le souvenir. C'est là, au fond de nous, telle une écharde plantée sous la peau, qu'on n'a pas su retirer. C'est une douleur lancinante, au long cours, à laquelle s'ajoute de temps à autre de plus brèves et plus vives piqûres de rappel. Retourne-toi. Souviens-toi. Vois ce que tu n'as plus et n'auras plus jamais. Tends l'oreille pour entendre l'écho de ton rire, du pur cristal de rire, des perles, des bulles, légères, si légères, envolées, impossibles à saisir sans les faire éclater. Quand tu ris aujourd'hui ce n'est plus qu'un bruit, pareil à celui d'une chaîne qu'on secoue, c'est un relent sonore, un rot moqueur ou sarcastique, ce n'est plus le fer de lance joyeux jaillissant dans les airs et accrochant le reflet du soleil. Tout est pareil, mais tout a changé. Le soleil, la pluie, le vent, la neige. Naguère la neige était une danse de flocons, un lâcher de frais confettis que tu cueillais sur ta langue tirée, que tu pouvais presque entendre grésiller instantanément au contact de ta chair, c'était ça la neige pour toi, un don du ciel, une fête, à présent la neige est une poisse, c'est un marécage qui entrave tes pas, qui te ralentit, c'est une corvée de pelle, c'est une avalanche qui te tombe dessus et t'empêche de respirer. Et tout à l'avenant. Voilà certainement pourquoi, dit l'homme, nous sommes plus sensibles au malheur qui frappe un enfant. Parce que cela touche à cette part de nous, qui était sans doute la meilleure part de nous, et que nous avons perdue. Parce que cela tue une seconde fois notre insouciance, notre légèreté, notre joie tant regrettée. Sinon, objectivement, pourquoi serions-nous plus attristés par la disparition d'un enfant que par celle d'un homme mûr ou d'un vieillard ?
- Peut-être parce qu'on s'attaque à un innocent, dit Frédéric Gruson. À quelqu'un de plus faible.
- L'innocence ? fait l'homme. Vous sentez-vous coupable ? Avez-vous commis un crime, un délit ou quelque acte que ce soit qui pourrait vous faire condamner par un tribunal ? Hormis d'avoir mûri et vieilli, et ceci indépendamment de votre volonté, en quoi seriez-vous plus coupable qu'un enfant ? Quant à la faiblesse, je dirais que c'est tout le contraire. L'enfant est fort. Il est plus fort que nous, dans la mesure où sa capacité de joie et de légèreté lui permet de faire face à la dureté de l'existence. Il dispose de ces armes merveilleuses dont nous, nous sommes maintenant dépourvus. Il est dans sa nature de rire, de courir, de jouer, de s'amuser, de prendre plaisir à la vie, quand nous ne parvenons plus qu'à la supporter, et encore en allant chercher partout, avec frénésie, sous toutes formes d'artifices, quelque ersatz de cette joie disparue, quelque simulacre de cette légèreté qui nous manque. Non, croyez-moi, dit l'homme, quand on s'en prend à un enfant, on touche à l'écharde qui est en nous, on appuie dessus et ça fait mal, ça lance.
Peut-être. Peut-être. Frédéric Gruson retourne ces paroles dans sa tête. Il est 13 h 44. Il conduit un poids lourd rempli de balances qui avance au pas. Il gagne sa vie, dit-on. Aux Jeux olympiques de Londres, l'équipe de France féminine de football a été éliminée en demi-finale - y a-t-il quelqu'un qui se sente concerné ? Il pense une nouvelle fois à sa fille. Il pense au moment où il la soulèvera de terre et la serrera fort dans ses bras et enfouira la figure dans son cou pour sentir son odeur. Tu piques, papa, lui dira-t-elle. »

« Le onzième jour, ils ont repris le travail. Ils n'auront pas leurs 20 euros supplémentaires. Et la vie continue.
Va, petit homme. Va, petite dame. Au travail. Fabrique des tubes. Huit heures par jour, ou par nuit, chaque jour, chaque nuit. Produis de la richesse. Produis de la croissance. Achète des paquets de chips pour toi et tes gosses, et bouffe-les (tes chips, tes gosses). Puis recommence.
L'une des ouvrières interrogées disait que son salaire avait augmenté de 5% en six ans (de quoi se plaint-elle ? ). Dans le même laps de temps, les dividendes versés par Vallourec à ses actionnaires ont augmenté de 1007%. À ma connaissance, on n'a jamais vu de grève d'actionnaires.
J'ai l'impression d'avoir déjà écrit ça. À peu de chose près. J'ai l'impression de l'écrire chaque année. Je pourrais sans doute l'écrire chaque mois, chaque semaine. Je me répète. À quoi bon ? Je ferais mieux d'apprendre à jouer du violon plutôt que de pisser dedans. Mais je n'ai pas l'oreille musicale.
Et la vie, la vie continue. »

« Un centre de recherche japonais affirme avoir mis au point un prototype de téléphone portable en forme d'être humain, un unpaium révolutionnaire », selon ces chercheurs, pour mieux ressentir la présence de l'interlocuteur...
" Et alors, l'amertume. Et alors, le ressentiment. Les nerfs à fleur de peau. La colère qui grondait, bouillonnait, montait. Ce n'était plus tellement à elle-même qu'elle en voulait, elle avait au moins franchi ce cap, c'était désormais à eux qu'elle tenait rigueur de cet état de fait. Eux ? Son mari chéri, ses fils chéris. Ceux à qui elle s'était vouée corps et âme. Pour leur bien-être. Pour leur bonheur. Ou n'était-ce juste que pour leur petit confort ? Pour des lasagnes au four ? Pour une couette propre ? Pour du papier toilette toujours à sa place, toujours renouvelé ? Autant ils avaient été tout pour elle sa raison d'être, la justification même de son existence -, autant elle en venait à se demander maintenant ce qu'elle était pour eux. Était-elle à leurs yeux, à leurs cœurs, autre chose qu'une machine à laver, à repasser, à préparer les repas ? Une domestique ? Une aide à domicile ? Un distributeur automatique (argent, boissons, chaussettes, slips) ? Et ceci n'était pas le blues typique de la ménagère, la rébellion de la femme au foyer, c'était quelque chose de plus profond, de plus essentiel. Cela tenait à ce qu'elle était, ce qu'ils étaient, et à ce qui les unissait (ou pas) les uns aux autres. Soudain, tout était bouleversé, tout pouvait être remis en question. Avec une acuité nouvelle elle observait et décortiquait leurs relations, elle ana- lysait chaque geste, acte, regard, parole, silence, expression, les dits et les non-dits, et elle remarquait des failles, elle découvrait des fissures dans leur union qu'elle pensait jusqu'alors lisse et homogène, harmonieuse, et certaines n'étaient que des fêlures superficielles, mais quelques-unes étaient de véritables lézardes, hautes et larges car creusées certainement depuis longtemps (le temps, le temps, l'acide du temps, la plaie suppurante du temps). La symbiose était loin d'être parfaite.
La symbiose, à vrai dire, n'existait pas. Elle l'avait imaginée.
Elle l'avait créée de toutes pièces. Elle s'était trompée. Elle s'était aveuglée. Elle recouvrait la vue. Son rôle, qui semblait immuable, éternel, il ne lui était plus possible de l'incarner.
Le don qu'elle leur avait fait, à lui, Jean-Yves, à eux, Augustin, Baptiste, ses fils, ce don de soi, total et spontané, était en passe de se transformer en sacrifice. »

« Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ! La Castafiore, oui. Ou la Callas, si tu préfères. Voilà ce qu'elle voulait être. Celle qui monte sur scène et non plus une de ces petites mains en coulisses qui font les changements de décor, qui reprisent les costumes. Il était temps qu'elle apparaisse en pleine lumière, sous les feux des projecteurs et le regard du public. Qu'elle fasse briller leurs pupilles. Qu'elle les éblouisse. Je t'avais proposé ça, Jean-Yves chéri, je t'avais offert ma jeunesse, ma beauté, ma joie et tout l'éclat de mon rire, ma splendeur, je te les avais montrés et je t'avais fait comprendre qu'ils étaient à toi si tu les voulais, tu n'avais qu'à tendre la main, tu n'avais qu'à ouvrir les bras, et qu'en as-tu fait, dis-moi ? Tu les as ignorés. Tu les as dédaignés. Tu les as laissés s'éteindre et se ternir. Tu les as étouffés sous la cendre grise et froide de ton mépris, de ta morgue, de ton égoïsme. Ce n'est pas moi, c'est toi qui dois avoir honte. C'est toi qui dois t'étrangler de remords et de chagrin. Je veux simplement chanter. À nouveau chanter.  
Je ne veux plus me taire. Ôte ta main de ma bouche, et vous, mes fils, mes enfants chéris, écoutez-moi aussi, je veux qu'on entende ma voix, mon rire, je veux resplendir, votre mère est une diva pas une bonniche, je me fiche du génie de Mozart, je me fiche de la puissance de Wagner, je veux brûler les planches et chanter la maladie d'amour, je veux siffler sur la colline, zaï zaï zaï zaï, c'est moi, me voilà, regardez, écoutez, admirez, applaudissez, je veux qu'on m'aime pour ce que je suis, ah je ris, oui, mais dans quel miroir, dites-moi, dans quel miroir ai-je pu me voir, de mon regard Claire, et me trouver belle, me trouver sublime et désirable, et chanter ma beauté, ma gloire, de ma voix Claire, et rire de mon rire Claire, n'était-ce pas, la dernière fois, sous terre, dans la pénombre, dans le miroir d'une pièce de marbre noir ? »

Quatrième de couverture

Ils sont sur l'autoroute, chacun perdu dans ses pensées. La vie défile, scandée par les infos, les faits divers, les slogans, toutes ces histoires qu'on se raconte - la vie d'aujourd'hui, souvent cruelle, parfois drôle, avec ses faux gagnants et ses vrais loosers. Frédéric, lanceur d'alerte devenu conducteur de poids lourds, Catherine, qui voudrait gérer sa vie comme une multinationale du CAC 40, l'écrivain sans lecteurs en partance pour « Ailleurs », ou encore Sylvain, débiteur en route pour Disneyland avec son fils... Leurs destins vont immanquablement finir par se croiser.

Un roman caustique qui dénonce, dans un style per- cutant à l'humour ravageur, toutes les dérives de notre société, ses inepties, ses travers, ses banqueroutes. Et qui vise juste - une colère salutaire, comme un direct au cœur.

Marcus Malte, né en 1967 à La Seyne-sur-Mer, ne cesse de surprendre par la force et la maîtrise, la violence et la tendresse de ses romans. Comme Garden of love ou Le Garçon (Prix Femina), Aires est un sacré coup de maître.

Éditions Zulma,  janvier 2020
488 pages