dimanche 22 février 2026

Pauvre ★★★★★♥ de Katriona O' Sullivan

Il y a des livres qui déplacent quelque chose en nous. "Pauvre" (déjà ce titre !) fait partie de ceux-là.
Il est une autobiographie bouleversante, âpre, sans fard. L’autrice raconte une enfance dont elle a été arrachée trop tôt, dans une famille ravagée par l'addiction, dans un foyer devenu « champ de ruines » et des parents junkies, alcooliques et incontrôlables. Une vie dans les tranchées.
« Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité. »
Mais ce livre ne parle pas que d’elle. Il parle d’un système. D’une société qui classe, qui assigne, qui détermine très tôt ce que vous vaudrez. D’un monde où l’on parle de "mérite" sans jamais interroger le point de départ. L’accès aux études, ici, apparaît pour ce qu’il est souvent : un privilège. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque dans les quartiers pauvres. « La vérité, c’est que nous perdons beaucoup d’esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »
Ce qui manque, ce sont les filets de sécurité. Les relais. Les adultes stables. Les espaces où l’on peut exister sans honte.
Ce que montre ce récit, avec une lucidité implacable, c’est la violence silencieuse des inégalités sociales : grandir en ayant faim, en ayant peur, grandir persuadée que l’on ne vaut rien.
« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l’intérieur. »
Et pourtant, il y a ces "espaces sécurisés", une classe, un foyer, un centre, une maison des jeunes, où, pour la première fois, quelqu’un regarde sans juger et tend la main et qui prouvent qu'un autre destin est possible.
« Les espaces sécurisés sont vitaux. Pour les gens comme moi, ils sont trop rares. »
Sans ces rencontres, sans ces mains tendues, que serait-elle devenue ? Combien d’autres n’ont jamais croisé ces mains-là ?
Il y a dans ces pages une vérité nue sur l’addiction, non comme faute morale, mais comme maladie, et sur ce que signifie grandir dans le chaos. Et pourtant, il y a aussi l’amour. Un amour intact, presque paradoxal, pour ces parents défaillants.
« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. »
Et surtout cette phrase qui résonne comme une vérité universelle : « J'avais besoin d'éducation. » 
L’éducation comme salut.
Comme réparation.
Comme outil de justice sociale.

Et qui écrit, au terme de ce chemin :
« J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages. […] Je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre. »

❤️ Lecture coup de ❤️
Parce qu’elle ne romantise rien.
Parce qu’elle dérange.
Parce qu’elle rappelle que le talent ne manque pas dans les quartiers pauvres, ce qui manque, ce sont les chances.
Lecture bouleversante. Lecture nécessaire. Une claque sociale ce livre 👊🏻

« À la petite fille de sept ans que j'étais autrefois.
Je suis là pour toi. »

« PROLOGUE

J'AI ENTENDU CE QUE le docteur a dit et mon père aussi. Mais le temps que nous descendions les deux étages et sortions sur le perron, mon père avait rebattu les cartes.
« Si vous arrêtez de fumer maintenant, Tony, venait de lui expliquer l'oncologue, vous avez une bonne chance de vous en tirer. »
Dès que nos pieds ont franchi le seuil, papa a allumé une cigarette. Puis il a enfoncé son briquet dans son paquet de Benson, qu'il a remis dans la poche de sa chemise. Il portait toujours des chemises à carreaux à manches courtes, mon papa.
Je l'ai fixé de mes yeux incrédules. Sentant mon regard, il s'est redressé, a levé le menton et tiré sur sa cigarette avant de recracher la fumée par ses narines.
« Papa... »
Sa cigarette pointait entre son index et son majeur ; il l'a fait passer entre son index et son pouce. Il s'est grandi encore un peu plus, a bombé le torse. À cause de sa petite taille, il ne connaissait que cette technique pour se donner l'air imposant quand il était sur la défensive.
« Le docteur a dit que tu devais arrêter de fumer, papa. »
Il a secoué la tête, serré les lèvres au point de les faire disparaître et détourné le regard. 
« Non, ce n'est pas ce qu'il a dit», a-t-il répondu. Toujours cette élocution si soignée. « Je dois réduire un peu ma consommation de cigarettes, c'est tout. »
Nom de Dieu.
Tony O'Sullivan, mon père, est mort moins d'un an plus tard.
Mais c'est là, devant l'entrée de l'hôpital, que je l'ai perdu. C'est à ce moment-là, tandis qu'il se tenait dans son nuage de fumée et de déni, que ça s'est terminé pour moi. Je pourrais dire que j'ai craqué, mais ce n'est pas vrai. Je me suis détachée, comme le font parfois lors d'un tremblement de terre ces énormes câbles qui retiennent les ponts. Les milliers de fils qui me reliaient à cet homme, toutes les petites connexions que j'avais avec lui, ces choses ont cédé en silence.
Toutes les personnes que j'avais un jour été, la petite fille de trois ans, celle de sept ans, de quinze ans, toutes nous le regardions et, enfin, nous comprenions.
Il s'en fiche.
Il ne nous aime pas, il n'en a jamais rien eu à faire de nous.
Rien n'avait d'importance pour Tony O'Sullivan. Certainement pas moi qui me tenais devant lui, moi et mon cœur brisé par l'annonce de la maladie de mon père, par sa volonté de fumer jusqu'à en mourir. Rien n'avait d'importance pour lui, rien n'en avait jamais eu. Ni nous, ses enfants, ni ma mère, ni notre combat de tous les jours pour survivre, ni rien. La seule chose qui comptait pour Tony, c'était la clope entre ses doigts. Il le savait ; je le savais. Tout ce que nous avions traversé ensemble - nom de Dieu ! -, il s'en foutait. De nous, de tout. 
Mon père était un drogué.
Et, alors que tous ces liens que j'avais imaginés, prenant mes désirs pour des réalités, rompaient d'un coup d'un seul, je me suis retrouvée à l'observer depuis l'autre rive, éloignée comme jamais je ne l'avais été de cet homme impossible, ce gâchis intellectuel et moral. Toute ma vie je l'avais aimé désespérément, cet homme, mais lui ne vivait que pour ses cigarettes, son héroïne, son alcool et ses femmes. Mon père se résumait à ses addictions.
D'une chiquenaude, il a envoyé les cendres de sa Benson par terre entre nous. Je les ai regardées. Il n'y aurait pas de soudaine révélation, pas pour Tony. Rien ne viendrait arrêter sa chute. Rien de ce que je pourrais faire ne l'aiderait. Rien ne lui permettrait de renaître de ses propres cendres.
À quoi bon lui dire quoi que ce soit ? J'étais le seul phénix, la seule de nous deux qui échapperait à ce désastre. Les leçons, les transformations, l'ascension hors de cette fosse puante où j'étais née, ça ne concernerait que moi.
Que moi.
Jamais je n'ai eu à prendre conscience de quelque chose de plus triste. »

« Cette banlieue s'appelle Hillfields, et la presse la décrit comme la ligne de front de Coventry. C'est une des zones les plus misérables de Grande-Bretagne. Là-bas, à l'époque, la détresse nous cernait de toutes parts ; comme si on avait parqué les pauvres dans cet enclos géant afin qu'ils restent groupés et bien cachés. »

« Ma mère l'avait, cet instinct, cet amour maternel. Il était bel et bien en elle. Le problème, c'est que, pour qu'il se manifeste, on devait se faire percuter par une voiture. »

« En grandissant, j'ai pris conscience de certaines choses et mon amusement a été remplacé par de l'appréhension.
Quand il nous rendait visite, John Bean apportait toujours de la drogue. Ses visites tournaient à la catastrophe. Au fil des ans, il est devenu de plus en plus pâle, de plus en plus émacié, les pétards dans sa bouche ont été remplacés par des aiguilles dans son bras et j'ai vu mes parents le suivre sur cette pente. C'était ce genre d'ami là, celui qui s'accroche à vous et vous entraîne dans sa chute. »

« Je me suis transformée. La petite fille dont le corps était un instrument de liberté, quelque chose qui lui servait à bouger, à jouer, à courir - elle est restée là. Une nouvelle personne est apparue, une personne dont le corps avait invité cette terreur. »

« Ces policiers ne nous voyaient pas comme des enfants ou des victimes. Non, ils nous voyaient comme de la vermine, ils portaient sur nous le même regard qu'un fermier porterait sur une tanière de renardeaux. Et ils nous traitaient à l'avenant, comme des animaux. »

« « Pourquoi tu n'as pas de stylo ? Pourquoi tu n'as jamais de stylo ? » me demandait-elle toutes les semaines. Elle me faisait constamment la guerre à ce sujet. Je haussais les épaules et je lui répondais que je l'avais oublié.
Si je n'avais pas de stylo, chère Mme Smythe, pauvre conne, c'est parce que mes parents étaient des junkies, que ma famille était un champ de ruines, qu'il n'y avait pas de stylo chez moi et que je n'avais pas d'argent pour m'en acheter un. Ah, et ceux que je volais sur votre bureau pour m'épargner cette conversation épuisante, eh bien mes parents les sortaient de mon cartable et s'en servaient comme pipe pour leurs drogues. »

« Étre frère et sœur dans une famille comme la nôtre, ce n'est pas facile. Nous avons connu notre lot de prises de bec et de brouilles sérieuses, mais nous nous aimons les uns les autres, même quand de vieilles douleurs compliquent nos relations et, pendant un temps, nous empêchent de nous parler. Au bout du compte, nous conservons ce passé commun et, bien qu'il arrive que nous nous le rappelions différemment, nous restons liés par notre enfance tourmentée. Même si nous ne pouvons pas forcément en parler les yeux dans les yeux, ce lien subsiste.

Blanchardstown, le 3 juin 2022

Salut Matt,

C'est Katriona, ta sœur. Je voulais t'écrire parce que dernièrement j'ai beaucoup parlé de toi, dans ce livre. Me remémorer tous les trucs affreux qui se sont passés chez nous n'a pas été facile, mais ça a eu le mérite de me rappeler à quel point je tiens à toi. C'est important que tu le saches. Je t'aime et tu me manques, c'est pour ça que je t'écris. 
Ces gamins que nous étions, ces gamins qui se levaient tôt et préparaient des sandwichs au sucre en en répandant partout sur le plan de travail, ces gamins qui partaient à Pécole plusieurs heures en avance pour arriver les premiers et avoir la cour de récréation rien que pour eux, ces gamins sont encore en nous, bien que nous ayons changé, bien que du temps se soit écoulé. Nous sommes encore ces gamins.
[...]
Puis, après que Bob m'a fait du mal, les choses ont changé. Parce qu'il s'en était pris à moi et pas à toi. Peut-être que c'est simplement devenu trop difficile pour moi de rester proche de qui que ce soit; je ne savais plus qui j'étais, alors j'ai rompu le lien si fort qui nous unissait et nous ne l'avons jamais retrouvé. De bien des façons, on peut dire que l'histoire de ma vie est Phistoire de comment je t'ai perdu. Une histoire racontée au travers d'histoires que tu as vécues toi aussi.
Même si maman était plus tendre avec toi et papa plus tendre avec moi, on s'en fichait, car c'est toi qui comptais pour moi et moi qui comptais pour toi.
Je me souviens comme j'étais heureuse que tu puisses enfin aller à l'école avec moi. Mais toi tu ne voulais pas. Sur les marches, tu as donné des coups de pied à maman parce que tu refusais qu'elle te laisse. Ça m'a scandalisée. Tu me faisais bonte dans l'endroit qui me tenait le plus à cœur à l'époque en tout cas, car j'étais dans la classe de M™ Arkinson et elle m'aimait et me montrait que j'avais de la valeur. Mais il faut dire que, toi aussi, tu m'as aimée et donné confiance en moi, à ta façon...
Entre cette première rentrée des classes où tu criais à en perdre la voix et la situation dans laquelle tu te trouves aujourd'hui, pour toi comme pour moi le chemin s'est révélé accidenté et douloureux. Peu importe, tu es mon frère. Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité.
Mais j'ai réussi à m'en sortir. Je croyais que, si j'arrivais à m'en sortir, je pourrais t'aider à faire pareil, à remonter à la surface. Je voulais que tu voies cette lumière et éprouves cette liberté.
Je me tiens au-dessus de la tranchée et je repense à tout ça tandis que, toi, tu es encore en bas. Parce que j'ai coupé la corde. 
J'essayais de vous aider à monter, tous, mais le poids était tel que c'est moi qui ai failli retomber. Alors j'ai coupé la corde. Et toi, tu es resté en bas. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu sauver ni maman, ni papa, ni personne. Il n'y a que moi que j'ai pu sauver. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais voilà.
Tu as fait des choses terribles, mais je te vois encore tel que tu es, le petit frère qui me rendait la vie plus facile. Le petit frère qui a souffert autant que moi, bien que différemment. Celui qui ne reculait devant rien pour me faire rire et oublier la souffrance.
Tu es mon frère, Matthew, et il n'y a que nous cing qui nous souvenons de ces années-là.

Je t'embrasse,

Katriona»

« Pour moi, l'école était un lieu de conflit incessant. Je voulais les informations qu'on vous donnait en cours, mais j'avais du mal avec l'autorité. Telle qu'elle est organisée, l'école ne convient pas à tous les enfants, et elle ne me convenait pas. Je détestais les interactions, les questions, les conversations et tout ce qu'il revient à un élève de savoir gérer dans une école moderne.
Ce conflit n'est pas facile à décrire la tension entre désirer l'éducation, mais ne pas vouloir tout ce qui l'accompagne. Je pense que la honte a joué un rôle important dans un grand nombre des décisions que j'ai prises au cours de ma scolarité. Je ne voulais pas être vue. Ma famille, ce que nous étions, ce que nous faisions, je sais à quel point ça suscitait la désapprobation et le mépris. Comme j'étais tout le temps anxieuse et en colère, le moindre commentaire, la moindre question qu'on m'adressait déclenchait une réaction agressive.
J'étais isolée et complètement frustrée. Je voulais une autre vie, pas celle-ci. Je détestais me retrouver environnée de gens qui possédaient ce qu'il me manquait: une jolie maison, des vêtements corrects, de la nourriture, de l'amour. Je croyais que, s'ils possédaient ces choses, c'est parce qu'ils valaient mieux que moi. Ils avaient réussi ce que j'avais raté. Je voulais vraiment ces choses, mais j'ignorais comment les obtenir; je ne savais même pas qu'il était possible de me battre pour les obtenir. »

« [...] j'ai appris qu'attaquer les autres ne permet pas de masquer ses propres faiblesses. »

« Mon propre corps est devenu mon ennemi. Je n'étais pas responsable de ses formes ; je ne pouvais pas en changer, de même que je ne contrôlais pas le regard que les hommes portaient sur lui. Et pourtant on m'a culpabilisée. »

« Bizarrement, mon premier appartement se trouvait dans la tour Stoneycroft du quartier de Bromford la tour du logement que j'avais squatté précédemment. Soixante mètres de haut, vingt étages d'apparts. Construite en 1965, une époque où entasser les pauvres les uns sur les autres semblait une excellente solution pour libérer des terrains où les riches pourraient construire leurs belles demeures. En réalité, ces apparts étaient autant de cercueils parqués à l'intérieur d'un mausolée.
La tour Stoneycroft a finalement été détruite en 2011.
Bon débarras. »

« Étre livrée à moi-même dans une société qui me demandait sans cesse de faire mes preuves et ne tolérait pas le moindre faux pas, c'était éprouvant. À cause de mon enfance, j'avais du mal à voir ma propre valeur et j'éprouvais le besoin constant d'être rassurée. Me consi-dérer moi-même comme une mère célibataire absolument nulle, ça ne pouvait mener qu'à la catastrophe. »

« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l'intérieur. »

« J'y ai réfléchi tellement souvent, me repassant dans la tête les souvenirs que j'ai gardés d'eux, voyant tantôt mon père comme le méchant de l'histoire, tantôt ma mère. Qui était coupable ? Ma mère, telle Ève attirant mon père avec sa pomme, le précipitant dans la débauche ? Je sais bien que non.
Car je suis ma mère. Elle est moi. Nous sommes des femmes du sous-prolétariat. Doublement opprimées, donc. Elle aussi croyait que sa valeur correspondait à celle que voulait bien lui accorder un homme elle se jaugeait à l'aune de l'amour que mon père lui portait, ou non. Voilà la vérité. La différence entre nous, c'est qu'elle m'a servi d'exemple. J'ai pu apprendre de ses erreurs. Je voulais une vie meilleure pour mon fils. »

« Quand vous grandissez dans un environnement dangereux, avec des parents toxicomanes et alcooliques, dysfonctionnels et imprévisibles, vous apprenez à être constamment en alerte. La méfiance s'impose comme une nécessité pour survivre. Je suppose que tous les animaux possèdent un instinct similaire. Imaginez un mammifère né dans un lieu qui grouille de serpents et un autre né dans un lieu où il n'y a aucun serpent. Le premier tressaillira au moindre frisson dans l'herbe, non ?
Je tressaillais sans cesse. Quand je rencontrais un représentant de l'autorité, j'étais instantanément suspi-cieuse, instantanément méfiante. Pour rigoler, j'appelais ça mon « détecteur de conneries », mais dans les faits c'était un détecteur de danger.
"Y a-t-il des serpents ici ?" »

« Je regrette de vivre au sein d'une culture qui traite les femmes ayant besoin d'aide comme des criminelles. »

« Il est difficile de nager à contre-courant, vous comprenez. Il est beaucoup plus facile de se laisser porter. Si toute votre vie vous n'avez connu que le stress et le chaos, c'est ce courant-là que vous aurez tendance à suivre, même s'il vous entraîne dans des eaux toujours plus profondes. En psychologie, on appelle ça la zone de confort ; c'est là que nous sommes le plus à l'aise. Une fois que nous avons établi notre norme, nous avons tendance à nous y conformer, à rester dans le registre qui nous convient. À cette époque, ma zone de confort, c'étaient paradoxalement le stress et la peur : les émotions qui avaient caractérisé la plus grande partie de ma vie. Voilà pourquoi, lorsque je suis retombée dans l'autodestruction, je n'ai eu qu'à soulever les pieds et à me laisser emporter par le courant. C'était aussi une façon de me reposer, de cesser de lutter. J'étais plus à l'aise avec la peur et l'échec. Quand je me sentais trop mal, c'étaient eux que je recherchais. »

« Bien sûr, les souffrances que Tony O'Sullivan avait causées n'étaient pas son seul legs. Mon père m'a appris un tas de choses: le soupçon, la méfiance, la haine. Il m'a mise en danger, abandonnée à des prédateurs comme Bob et, jusqu'au bout, il a fait passer ses addictions en premier. Tout cela est vrai.
Mais c'est lui, aussi, qui m'a donné des livres, montré comment les lire et transmis la soif de connaissance qui m'a permis d'échapper à cet univers. Quand j'étais gamine, mon père prenait un livre, le jetait à mes pieds ou sur le canapé à côté de moi, puis me disait : « Lis ça, tu vas pouvoir découvrir la Russie. » Et de ce pas je me retrouvais absorbée dans un roman sur la guerre froide, apprenant un peu d'histoire tout en vivant des situations extrêmement tendues et périlleuses dans les pages du livre, mais aussi, parfois, dans le monde qui m'attendait quand je le refermais. »

« Ces mentions très bien décernées à des essais rédigés grâce à tout le savoir que j'avais puisé dans la vaste bibliothèque de Trinity College, je les avais méritées. Je le savais, alors pourquoi ne le ressentais-je pas pleinement ?
Probablement parce que tout me rappelait sans cesse que je vivais dans une ville structurée autour d'un système de classes caché. L'Irlande fait mine de ne pas avoir de classes, et officiellement c'est peut-être le cas, mais la population est cruellement divisée par castes juge en fonction du côté de la rue où vous habitez. »

« J'étais arrivée au bout de quelque chose, j'avais franchi la dernière étape, j'étais épuisée physiquement et psychologiquement, mais j'éprouvais enfin un sentiment de plénitude. J'avais obtenu ce dont j'avais besoin de cet endroit. Ce qu'il me manquait, je l'avais trouvé.
La sécurité, l'amour, une famille et la capacité de réfléchir par moi-même. Les tranchées dans lesquelles j'étais née, je les avais laissées derrière moi. Et au bout de cette longue et prudente ascension, il s'avérait que tout ce que je désirais, c'était la compagnie de Dave et de mes enfants. »

« Katriona Marianne O'Sullivan.
Pisseuse. Cracra. Racaille. Bouboule. Bouche à pipe. Fille-mère. Parasite. Bonne à rien. Plouc. Garce. Salope. Idiote. Idiote. Idiote. Idiote.
Docteur en psychologie.
Fille. Épouse. Mère.
Tous ces mots faisaient partie de moi, de mon histoire, et j'avais l'intention de la raconter. J'allais serrer dans mes bras cette petite gamine, cette ado, cette jeune femme perdue au cœur brisé, et lui dire : « Je suis là pour toi. Et regarde, tu t'en es sortie. » C'est vrai, je m'en étais sortie.
Je suis descendue de l'estrade sans lâcher Dave des yeux. Mes pieds ont foulé le vénérable carrelage de la salle d'examen de Trinity - l'endroit que j'avais cru si important - tandis que je remontais l'allée pour rejoindre ma famille. J'ai pris mon petit garçon dans mes bras, Dave s'est levé et m'a pris la main, puis nous avons quitté la salle et retrouvé les tendres rayons du soleil de Dublin.
« Alors, docteur ? m'a-t-il dit. Que comptez-vous faire maintenant ?
- Rentrer à la maison avec vous. » »

« ÉPILOGUE

NOTRE SOCIÉTÉ N'AIME rien tant que les histoires où l'on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu'un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l'explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l'est pas.
Pour préparer ce livre, j'ai dressé une liste de toutes les personnes qui ont joué un rôle dans ma vie. J'ai noté mes souvenirs de chacune d'entre elles, l'impact qu'elles avaient eu sur moi à l'époque et la manière dont cet impact m'affecte encore. Et en notant tout ça, il m'a semblé discerner un thème, un fil conducteur : à intervalles plus ou moins réguliers, quelqu'un apparaissait dans ma vie et m'aidait à avancer sur mon chemin.
Certaines des personnes sur cette liste m'ont poussée, d'autres m'ont tirée. Certaines ont continué de m'accompagner et d'autres m'ont regardée m'éloigner.
J'ai commencé à voir ma vie comme la traversée d'une rivière, rendue possible grâce une série de pierres de gué.
Parfois je me sentais incapable de sauter sur la pierre suivante ; parfois je ne la voyais même pas. Mais toujours quelqu'un est apparu pour me montrer comment sauter ou quelle direction prendre. Parmi ces personnes, une ou deux sont allées jusqu'à poser la pierre devant moi et me pousser dessus. Et toutes elles ont su voir au-delà de ma condition. Elles ont su me voir moi. 
[...]
La plus grande partie de ma vie, c'est comme si je l'avais passée coincée au fond d'une tranchée. La honte liée à ma pauvreté me donnait l'impression d'être seule à essayer de me frayer un chemin dans la boue qui m'engloutissait jusqu'au cou; or la chose la plus importante que j'ai apprise en racontant mon histoire, c'est que, dans les passages les plus difficiles, on m'a portée. Je ne me suis pas hissée hors de cette tranchée toute seule on m'a tirée vers la surface. Bien sûr, j'ai travaillé dur, mais sans les associations, sans les centres sociaux, sans les formations proposées par le gouvernement, sans le financement public, sans le programme d'accès à Trinity, sans les aides accordées par l'université et par l'État, sans le soutien d'amis comme Joe Dowling et Audrey et tout mon merveilleux réseau de connaissances au centre-ville de Dublin, jamais je ne m'en serais sortie.

C'est extraordinaire à quel point j'ai eu de la chance.

Car je sais où je me trouverais à l'heure actuelle si ces gens n'étaient pas apparus dans ma vie au moment où ils sont apparus, s'ils ne m'avaient pas appréciée ou s'ils n'avaient pas vu quelque chose en moi qui les avait poussés à m'aider.

Je voulais écrire ce livre pour consigner mes souvenirs quelque part, pour les partager et surtout pour peut-être donner de l'espoir à quelqu'un comme moi. Je ne veux pas qu'on me considère comme un symbole ou je ne sais quelle « incarnation de la réussite ». S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes pour faire preuve de compassion envers moi, si elles n'avaient pas été aussi déterminées à pousser hors de ce fossé cette fille désespérée et emplie de colère, je ne serais jamais arrivée nulle part.
Rien n'a changé depuis mon enfance. Je vois des gens comme moi qui luttent encore pour joindre les deux bouts, essayant de survivre en tirant parti au mieux du système. Je sais que j'ai eu de la chance - j'ai atterri dans une ville en plein essor, à une époque où l'on finançait des programmes destinés à sortir les gens de la pauvreté.
Et je n'ignore pas que, dès la fin du boom économique, on s'est empressé de réduire ces programmes à peau de chagrin ou de les supprimer carrément. Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit; aujourd'hui, il est beaucoup plus difficile pour les pauvres d'accéder à l'éducation que j'ai reçue. Les gens comme moi doivent de nouveau se montrer extrêmement reconnaissants si on daigne mettre à leur portée le moindre marchepied. 
[...] Les pauvres comme mes parents et moi sont aussi nombreux à se faire détruire par la drogue qu'il y a quarante ans. Le pourcentage n'a pas varié. La science n'a jamais été entièrement capable d'expliquer pourquoi un homme ou une femme en bonne santé se retrouve à abuser d'une substance au point de finir par se vider de son sang. Et on ne sait toujours pas pourquoi, même quand ils ont frôlé la mort, les toxicomanes et les alcooliques replongent encore et encore.
Les gens parlent de l'addiction comme s'il s'agissait d'une question de morale; pour eux, les personnes dépendantes sont coupables de faire les mauvais choix et de se comporter de manière égoïste. Petite, c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi. Pareil pour les ambulanciers qui débarquaient chez nous - à leurs yeux, l'addiction était une offense faite à la société. Même nous, les enfants, ils considéraient que nous appartenions à une classe inférieure ne méritant ni leur compassion ni leur protection. Ils nous tenaient pour responsables du chaos de nos vies. 
[...]
Mon opinion personnelle est qu'à l'origine d'une addiction il y a une combinaison d'histoire familiale, de traumatisme, de biologie, de pressions et de jugements exercés par la société. Le moteur de l'addiction, c'est un désir non pas pour la substance elle-même, mais pour l'échappatoire qu'elle procure, permettant de fuir la douleur du traumatisme et les conséquences de la pauvreté. Mes études m'ont appris que les parties du cerveau concernées par la maîtrise du comportement et par le plaisir s'activent différemment selon l'environnement dans lequel une personne a grandi. Les recherches montrent que le cerveau des bébés élevés dans un environnement marqué par la pauvreté, les dysfonctionnements et les traumatismes ne réagit pas comme celui des bébés élevés dans un environnement aimant et nourrissant. Les bébés comme moi - les bébés comme mes parents ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. 
Nous vivons dans une société profondément inégalitaire et les groupes qui souffrent ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de la zone de confort dans laquelle ils se maintiennent pour survivre. Cela aiderait peut-être à briser ce cycle funeste si, au lieu de juger les gens, nous pouvions prendre des mesures pour nous attaquer aux causes premières de l'addiction. Je sais qu'en lisant ces lignes certains penseront que je justifie les mauvaises conduites. Et la responsabilité individuelle ? diront-ils. Toutes mes études m'ont appris que le choix est un mythe : notre chemin a été tracé par notre passé et il est très rare que nous puissions le faire dévier de sa trajectoire. Elles sont peu nombreuses et très chanceuses, les personnes qui comme moi ont pu échapper au destin auquel les condamnait l'addiction de leurs parents. »

« Pauvre. Le titre de ce livre, je l'ai choisi pour susciter une réaction. Selon vos origines, il vous rappellera peut-être une réalité qui vous fera frissonner, ou il vous incitera à faire un don à une association caritative... ou peut-être hausserez-vous les épaules, estimant qu'il est naturel que certaines personnes soient tout au bas de l'échelle. « Pauvre » est un mot qui va droit au but, bien davantage que des termes comme « défavorisés », « déshérités », « démunis », « sous-prolétariat ». Ils ont chacun leur utilité, mais ne saisissent pas la réalité viscérale que j'ai connue en grandissant. Que des milliers d'enfants connaissent actuellement.
Être pauvre impacte tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes. Quand on pense à la pauvreté, on s'imagine des enfants en haillons, errant pieds nus dans les rues. Bien sûr que la pauvreté se caractérise par le manque d'argent et de biens matériels pendant une grande partie de ma vie, je ne possédais rien, littéralement. Mais être « pauvre », pour moi, c'était aussi estimer que je n'avais aucune valeur. C'était le manque de nourriture intellectuelle, le manque de stimulation, le manque de sécurité, le manque de relations. Étre pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver.
Aujourd'hui encore, devenue adulte, je sens les répercussions de cette enfance. J'éprouve de la culpabilité d'avoir été élevée comme j'ai été élevée. Je déteste l'avoueron se débarrasse très difficilement de la honte résiduelle, mais j'avais plus de vingt ans quand j'ai enfin pris l'habitude de me brosser les dents régulièrement.
À moins qu'on me tende une brosse et qu'on me conduise vers un lavabo, comme à Keresley Grange, ça ne me venait pas à l'esprit. Et même dans ces cas-là, je ne faisais qu'écraser brièvement les poils sur mes dents de devant.
Si personne ne vous a montré comment faire... »

« Avoir grandi dans la pauvreté est l'indicateur le plus sûr que vous risquez de souffrir d'asthme, d'un cancer, d'une maladie cardiaque ou mentale, que vous allez faire de la prison, devenir toxicomane, divorcer, mourir ou vous suicider. Notre société a beau savoir tout ça, nous laissons encore des enfants partir à l'école sans rien dans le ventre, nous les laissons encore vivre dans des environnements rendus dangereux par la drogue et l'alcool. »

« Toute personne qui souhaite suivre des études y a droit, ou devrait y avoir droit. Et lorsqu'il existe des barrières - le coût, le transport, l'assiduité, des proches qui ont besoin de vous, une vie de famille compliquée -, le défi consiste à imaginer des solutions. Les établissements d'enseignement doivent assumer leurs responsabilités et aider les étudiants en difficulté. On a beau proposer les « mêmes » opportunités aux gens quelles que soient leurs origines sociales, nous vivons dans un système où ceux qui ont grandi dans un environnement stable et sécurisé peuvent s'en saisir alors qu'on ne prend pas en compte les obstacles rencontrés par les autres. En matière d'éducation, nous avons besoin d'équité, pas d'égalité. Si une personne n'arrive pas à y voir clair parce que le monde s'écroule autour d'elle, nous devons la hisser jusqu'à un endroit où la vue est dégagée. Voilà une chose dont Irena avait pleinement conscience le jour où je l'ai rencontrée dans les bureaux du programme d'accès de Trinity.
Ce n'est pas une coïncidence si les membres de ma communauté sont balayeurs, agents d'entretien ou serveurs, tandis que les membres de la classe moyenne sont médecins ou avocats. Ce n'est pas dû à une différence de capacités intellectuelles. C'est une question d'opportunité, d'argent et de soutien. Dès la naissance, les membres de la classe moyenne disposent très largement de ces choses; les pauvres n'ont accès à aucune d'entre elles. La vérité, c'est que nous perdons beaucoup d'esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »

« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. Je pense que cet amour est le plus pur de tous. Je sais que j'étais une enfant d'addicts, et que la seule que j'ai pu sauver, c'est moi. Mais, en me sauvant moi-même, j'ai aussi sauvé quelque chose de mes parents.
En écrivant ce livre, j'en ai peut-être appris davantage sur moi que je ne le souhaitais, j'ai peut-être fait remonter davantage de souvenirs que je ne le voulais et j'ai redécouvert mes parents sous un jour entièrement nouveau. Et, honnêtement ? Putain, ce que j'en ai bavé.
Mais c'est fait. J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages et il ne me paraît plus si lourd. Je l'ai partagé avec vous et maintenant je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre.
Et raccord. »

Quatrième de couverture

Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine.

Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant-à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition.
La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle.
Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.

KATRIONA O'SULLIVAN est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. Elle a été admise à l'âge de vingt ans, en 1998, au programme d'accès à Trinity College. Aujourd'hui maîtresse de conférences au département de psychologie de l'université de Maynooth, elle travaille sur des projets d'éducation et d'inclusion. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin.

Éditions Sabine Wespieser,  septembre 2025
302 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Simon Baril

vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages 

jeudi 19 février 2026

Les femmes de Louxor ★★★★☆ de Claire Huynen

Dans Les femmes de Louxor de Claire Huynen, la chaleur est partout : dans la ville, dans les regards, dans la promesse amoureuse. On croit lire l’histoire d’une passion, on découvre peu à peu une histoire de glissement, de renoncement, d’emprise douce.

« De toute façon, qu’aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d’Égypte. Le soleil qui m’amollissait. J’avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n’avais d’autre choix que de l’aimer. Encore. »
L’amour s’annonce comme un refuge et devient frontière. Les repères se déplacent, la volonté se brouille, le choix se rétrécit. Le cœur avance là où l’instinct hésitait.

À un moment, le texte se brise sur un corps blessé trop tôt, quelques lignes suffisent pour faire monter les larmes. Rien d’appuyé, rien d'insistant, et pourtant impossible de détourner le regard intérieur.

Et puis, au milieu de cette brûlure, une autre présence : une femme face à une femme. Un lien sans capture. Une attention fine. Une parole qui n’impose rien mais éclaire. Une délicatesse rare. Une sororité qui ne sauve pas par héroïsme, mais par justesse.

Deux formes d’attachement se font face : l’une qui enferme en promettant l’absolu, l’autre qui accompagne sans jamais prendre.

Un roman troublant et touchant, sur l'emprise, où la lumière la plus douce n’est pas celle de l’amour, mais celle du regard d’une femme sur une autre.

Je découvre l'écriture de Claire Huynen et pas de doute, je lirai son  précédent livre.

Petit aparté : j’ai entendu “pas pour moi” en parlant de ce roman. Justement : la lecture n’est pas toujours là pour nous ressembler, parfois elle est là pour nous déplacer. Lire aussi ce qui dérange, éclaire et déplace le regard. 

« Aujourd'hui encore, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il a fait. Comment j'ai cédé si vite. Je l'ai aimé si vite. Je le soupçonne parfois d'avoir utilisé des méthodes. Des méthodes bien rodées. Comme un philtre d'amour. J'ai tout de suite été dépendante. Dépendante de l'amour qu'il avait soufflé en moi. Comme un verrier qui souffle dans la pâte chaude. Dans une matière brute. Et puis en un instant, le verre gonfle, le globe ou le vase s'arrondit. Et ça devient du verre. En un instant c'est solide. »

« J'ai su plus tard qu'ils en parlaient entre eux.
Qu'ils se passaient les trucs. Comme les prestidigitateurs de foire. Qu'il y avait comme un syndicat officieux d'amants d'Occidentales. Ils se transmettaient les méthodes, comme des tours de magie. Ceux qui marchaient, dont on ne voyait pas les ficelles. La disparition en faisait partie. C'était la première leçon, la plus facile, accessible aux apprentis séducteurs. Une recette bien rodée. »

« Elle continue à m'apprendre l'arabe. Je la comprends un peu. Mais nous nous limitons au registre des choses. Maintenant, elle me regarde. Il y a de la défiance, parfois, encore. Mais souvent elle oublie. Elle oublie que je suis la femme de Sayyed. Moi aussi. Enfin elle fait comme si. Peut-être que ça n'a plus vraiment d'importance pour elle. Ou peut-être est-ce l'ennui, les jours qui pèsent, enfermée solitaire.
Nous savons toutes les deux lorsque Sayyed revient. Il n'y a pas de signe entre nous, pas de parole pour l'annoncer, mais je m'en vais. Je m'en vais avant qu'il revienne.
C'est toujours chez elle qu'il rentre le soir. C'est par elle qu'il commence. C'est chez elle qu'il mange. Plus tard, après, il monte chez moi. »

« Tout est allé très vite. Je suis revenue à Louxor quelques semaines après. À l'aéroport, il m'a serré la main. Il m'a dit pas ici. Mais dès que nous sommes arrivés à l'hôtel, il m'a serrée dans ses bras. Il m'a serrée comme personne ne l'avait fait encore. J'étais comme prisonnière et heureuse. Il m'a dit enfin te voilà. Tu m'as tellement manqué. Il a dit d'autres choses mais c'était plus banal. La vie sans toi n'a pas de sens. Plus rien n'existe quand tu n'es pas là. J'étais comme mort. Des phrases toutes faites. Des phrases bien apprises. Mais ça non plus, personne ne me l'avait dit avant lui. Alors ça m'a fait plaisir. Et je l'ai cru. »

« [...] mes mains continuaient à la caresser. À l'étreindre. Et il y avait sur son visage un sourire. Un sourire à peine dessiné. Presque une esquisse. La chair de Hamsa ne frémissait pas. Je ne crois pas qu'elle ait ressenti de plaisir, peut-être un soulagement, le soulagement de la douleur. Mais ce qui m'a troublée alors, c'est la confiance.
C'est cela que disait son sourire. Elle se livrait à moi. Elle me faisait confiance. »

« En préparant mon voyage, en préparant mon exil, je n'avais pas eu peur. J'étais portée par une assurance intime, une conviction inébranlable. C'était là que je devais être. Auprès de Sayyed. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pensais plus qu'à lui. On m'a mise en garde pourtant. On m'a dit ne te précipite pas. Ne vends pas tout de suite ton appartement. Prends un congé sabbatique. Mais j'aurais eu l'impression de le trahir. De trahir Sayyed. De ne pas faire confiance à son amour. Alors j'ai tout bazardé, boulot, logement, amis, famille. Et les conseils avec. Je me disais qu'ils ne me comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas comprendre cela, cet amour comme une évidence. C'est cela qui aurait dû m'alerter. C'est comme ça que cela commence toujours. On se dit que personne ne peut comprendre. C'est l'erreur que l'on fait toujours. »

« Deux voyages. Je n'ai fait que deux voyages avant de venir m'installer, de tout larguer. Deux voyages d'amour, deux séjours de promesses.
Ça a suffi. Ça a suffi pour m'enchaîner à lui. Pour s'implanter en moi. Pour saturer mes rêves.
Ça a suffi pour mater mon amour, pour dompter ma confiance. C'est cela que je me disais, je peux lui faire confiance. Alors il est responsable de ça, de la confiance qu'il a conquise. Il est responsable de moi. »

« Je n'ai rien vu de tout cela. Si, un jour il m'a emmenée au bord du canal pour voir la forêt de plumeaux. Mais la nuit était déjà tombée, ce n'était qu'une ombre chinoise. Et j'avais froid sur la moto. Pourtant, j'ai trouvé ça beau, parce qu'il me parlait, parce qu'il disait le soleil couchant. Il décrivait l'orange, le rose. Il découvrait ce que je ne voyais pas. Et parce qu'il m'avait emmenée. Il m'avait emmenée dans ses rêves, et les miens que j'avais choyés. »

« Le soufisme enseigne cela. Pour atteindre le cœur de l'autre, il faut commencer par le briser. Comprendre les désirs, cerner les faiblesses. Et les briser. Comme à grands coups de marteau. Rendre l'autre disponible, qu'il ne soit plus qu'un cœur vacant. Dans le soufisme, on veut du bien à l'autre. C'est destiné à l'ouvrir à Dieu. Je ne comprends pas bien cela mais c'est un geste bienveillant. Paraît-il.
Sayyed a grandi dans un entourage soufi. Il connaissait bien ces méthodes. Des formules solides, des techniques bien huilées. Il a dû se dire que ça pourrait marcher. Que ça pourrait marcher aussi pour séduire une femme, c'est encore de cœur que l'on parle. Alors il ne s'est pas embarrassé. Il ne s'est pas embarrassé de sacré et de tout ce fatras-là, de sagesse, de sublimation, de ces choses périmées. 
D'abord comprendre le désir de l'autre. Et pour aller plus vite, lui en mettre plein la tête, des désirs, des besoins, comme un appétit qu'on excite. Et après c'est facile, il suffit de le priver. Le temps qu'il faut, longtemps si possible, des fois qu'on aurait encore des réserves. Des réserves de patience. Il suffit d'attendre. D'attendre et de regarder. Regarder le désir qui prend toute la place, le désir qui gonfle sans qu'on n'ait plus besoin d'y toucher. Et la raison qui flanche, qui se cramponne à ça, concentrée et tendue vers l'envie. L'appétit en ivresse. Il n'y a plus que ça. Que ça et celui qui promet. Lui seul peut libérer. Alors le cœur forcément suit. Comme livré au sauveur. À celui-là qui peut.
C'est facile au fond. Même à comprendre, c'est facile. Pourtant je n'y ai rien compris. Quand j'ai été ferrée, brisée, j'ai cherché. Enfin, après, quand j'ai su que je ne pourrais plus rien y faire, que j'allais rester là, là entre Hamsa et lui, j'ai cherché à comprendre. J'ai pensé au destin, à un philtre d'amour, j'ai pensé à de la magie. Parce que je n'y comprenais rien. Pourtant c'était facile. Mais c'est trop tard. Maintenant j'ai accepté. »

« Quand il a dit j'ai droit à quatre femmes, je me suis sentie bête. Bête de n'avoir pas bien regardé le catéchisme, de n'avoir pas lu les petites lignes. Mais au fond ça n'a rien changé, ma foi et tout le reste. Au fond, il n'était pas obligé. On ne fait pas tout ce à quoi on a droit. Il avait aussi le droit de me frapper. »

« Un matin, en sortant, je l'ai trouvé là, couché sur le paillasson. Il s'est réveillé quand j'ai ouvert la porte. Il avait l'air d'un enfant. Ça a suffi. Ça a suffi à me faire oublier. La gifle, la colère, tout le reste. Ça et les mots qu'il m'a dits. C'était des mots comme au début, l'amour, le désespoir, tout le tintouin. Pour cela il savait y faire. Moi, j'étais prisonnière de ça. De ses mots et de son regard. En fait, j'étais heureuse, je crois. D'avoir retrouvé cela. Comme si l'amour recommençait. Il était passionné comme au début. Alors une gifle, ce n'était pas bien cher payé. Et il ne recommencerait plus. Il était à genoux à mes pieds lorsqu'il me l'a promis. De toute façon, qu'aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d'Égypte. Le soleil qui m'amollissait. J'avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n'avais d'autre choix que de l'aimer. Encore. »

« Ç'aurait pu être n'importe qui, pourvu que ça vienne d'Europe et que ça ait un peu d'argent. Que ça le sorte de la misère. Que ça lui offre une maison. Une épicerie. Une moto. Pas grand-chose au fond. Un peu d'argent. Ç'aurait pu être n'importe qui. Ç'a été moi. »

« Je n'avais rien dit à personne. Avant de partir m'installer avec Sayyed, j'avais demandé son avis à tout le monde. Et j'ai vu ce que ça avait donné.
C'est à peine si on n'avait pas levé les bras au ciel. J'étais folle, irresponsable, c'était ce qu'on disait, le plus souvent. Alors quand je me suis mariée, je n'ai rien dit à personne. Je ne voulais pas entendre encore tout cela. En fait, ce n'était pas ceux qui levaient les bras au ciel qui m'ont fait le plus de peine. Le plus dur, ça a été les silences. De ceux-là qui me regardaient avec tristesse, parfois avec pitié. Ils avaient raisonné, avant. Ils avaient tenté de me faire changer d'avis. Ils avaient demandé du temps. Attends un peu. Va le voir de temps en temps. N'envoie pas tout balader, comme ça, sur un coup de tête. Mais j'étais attirée comme par une force sourde. Un destin qui m'appelait. Alors, ces mots-là, contre le destin, ça ne fait ni chaud ni froid. Comme ça ne marchait pas, comme les mots n'ont jamais raison contre l'amour, après ils se sont tus. Ils me regardaient partir. C'est ça qui était dur. Car on ne peut rien répondre à un regard. Il y avait ma joie, que j'appelais bonheur, et en face c'était le silence. C'était comme un fossé qui se creusait entre nous. Moi j'étais d'un côté avec mon amour sourd, et eux, de plus en plus loin, répondaient en silence, venaient tout gâcher avec leur tristesse. Alors j'ai fermé les yeux. Je ne voulais plus voir ça. »

« Elle a dit je voudrais être comme toi. Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire. Si elle enviait ma liberté, celle d'une Européenne, celle de pouvoir choisir, partir, ou le lien qui m'unissait à Sayyed. Peut-être était-ce autre chose.
Lorsqu'elle m'a dit cela, je me suis sentie forte. J'ai aimé cette différence qu'elle marquait. Je l'ai prise dans mes bras. J'avais envie de la protéger. Mais de la protéger de quoi? Orgueilleuse que je suis. Je n'étais pas plus libre qu'elle et Sayyed ne m'aimait pas mieux. Nous avions choisi la même cage. Hamsa était plus forte que moi car elle savait la porte fermée. »

« Et puis ça se referme. Ça finit par se refermer. Mais au fond ça ne cicatrise jamais. Entre leurs jambes, elles ont une plaie. Entre leurs jambes sourd la trahison, la trahison des femmes qui leur ont infligé cela, celle de leurs mères qui les ont ligotées de leurs bras, qui ont permis cela, qui ne les ont pas protégées. Et qui les exhortent, dures, à arrêter de pleurer. »

« Hamsa s'est calmée. Elle a enfin avalé la pomme, puis elle a dit il a le droit. Il a le droit de me frapper. Dieu l'a voulu ainsi. Elle disait cela d'une voix blanche, comme si elle répétait une leçon. Pourtant, aux mouvements farouches de son corps, à ses mains serrées sur le manche du balai, à la manière dont elle faisait voltiger la poussière, pourtant on sentait qu'elle se révoltait. Son corps était en sédition.
Toute une mutinerie s'agitait là-dedans. Mais elle répétait il a le droit. »

« Voilà, Hamsa avait accepté. Elle avait accepté sa destinée, accepté ce que la communauté avait décidé pour elle, accepté de dépendre de ça. Elle avait accepté l'ordre, la loi qui ne s'écrit pas. Elle avait accepté d'appartenir, de faire partie de ça. Elle avait accepté qu'elle n'avait pas le choix parce que quand on fait partie d'un tout on n'a pas le choix de se détacher, de s'arracher, de s'extraire, de tout chambouler parce que ça ne nous va pas. En elle, il y avait un grondement, du bruit comme un orage. Mais elle le faisait taire, parce qu'elle n'aurait su qu'en faire. Ici, on n'appelle pas les petites filles Antigone. On ne leur raconte pas ces histoires-là, d'une jeune fille qui se lève, qui dit non. Ici, on appelle les petites filles la grâce, la beauté, la gaieté, l'innocence, le murmure. Je dis ça, mais même là d'où je viens, personne ne s'appelle Antigone. On n'appelle plus nulle part les petites filles Antigone. Il y a bien des Simone, des Rosa, des Louise, mais leur prénom ne veut rien dire, on ne les prédestine à rien. Elles en font ce qu'elles veulent. »

« Derrière une arête, un coude de la montagne, elles étaient là, les stèles de Méretseger. Des monolithes de grès, polis, usés et plantés dans la terre. Des hiéroglyphes à demi effacés racontaient des his-toires sur les pierres dressées. Nous nous sommes assises. Au loin, on devinait le Nil festonné de vert tendre. Sinon, c'était la pierre, le sable, le caillou. Des maisons, quelques temples, là, plus bas, immobiles. Mais surtout, il y avait le silence. Pas le silence des soirs qui est un silence de mille sons, bruyant d'insectes, de chiens errants, d'ânes qui s'invectivent. Pas celui des après-midi d'été où la chaleur écrase tout, où le bruit des machines, climatiseurs, ventilateurs, remplace le bruit de l'air. Le silence, là, protégé par Méretseger, était un silence dense, un silence sans bruit. Un silence plein d'une absence entière. C'était comme un pacte avec l'air, une immobilité des souffles.
Comme si le temps s'était retenu de respirer. »

« Je pense encore souvent à la montagne qui fut mon paysage. Chaque jour, sa couleur changeait et chaque matin, elle m'inspirait des mots qui ressemblaient à un poème. » Dans les remerciements. 

Quatrième de couverture

Elles sont des centaines à Louxor. Des Occidentales qui se sont installées sur la rive ouest, après avoir tout quitté pour épouser un Égyptien qui les a séduites lors d'une croisière sur le Nil. Mais en Égypte, où la polygamie est autorisée, une autre épouse, égyptienne celle-là, fait toujours partie de l'histoire. Entre la narratrice et l'autre femme de Sayyed, un lien étrange et beau se noue.
Dans ce roman à l'écriture parfaite, Claire Huynen nous entraîne dans l'exploration minutieuse du tourisme amoureux mais, surtout, restitue avec une grande justesse ce qui lie les femmes et, au-delà des détresses et des élans, dessine une géométrie humaine singulière.
Claire Huynen est Belge et vit à Paris. Elle a publié deux romans aux éditions Arléa.

Éditions Arléa,  mars 2025
144 pages
Prix Victor Rossel 2025