dimanche 10 mai 2026

Les deux mégots ★★★★★ de Geoffrey Le Guilcher

PROCÉDURE À CHARGE. CONSTERNANT.
Invraisemblable.
Digne d'une série noire, et pourtant bien réel.
Dans ces pages, ce n’est pas une fiction qui se joue, mais le calvaire d'une famille broyée par une machine judiciaire incapable de se remettre en question.

Les deux mégots est un livre qui remue profondément.
Poignant, vertigineux, fouillé, extrêmement bien écrit. Impossible de rester indemne face à cette histoire. Et impossible à lâcher une fois commencé !

Comment peut-on condamner sans preuve ?
Comment une succession d'approximations, de théories hasardeuses, d'acharnement et de biais peut-elle envoyer une innocente en prison ?

Au fil de cette contre-enquête, on découvre des interrogatoires destructeurs, des expertises tordues, des négligences sidérantes, une forme d'aveuglement institutionnel glaçant.
Et surtout cette incapacité terrible de la justice à reconnaître ses erreurs une fois la mécanique enclenchée. 
« L'incapacité de la justice à se corriger. » C'est peut-être ce qu'il y a de plus effrayant ici.

Impossible aussi de ne pas penser à d'autres affaires judiciaires françaises qui ont laissé des traces durables dans les consciences, tant certaines dérives semblent se répéter.

Admiration immense pour le courage d'Edwige Alessandri et de ses proches.
Survivre à une telle violence institutionnelle relève déjà de l'exploit.

Autour d'elle la force, notamment de ses parents, du détective privé Jean‑François Abgrall, du journaliste Emmanuel Charlot, des témoins, des soutiens inattendus témoignant au péril de leur vie. Tous ceux qui ont refusé de laisser sombrer cette femme dans l’injustice et l’oubli.

Le livre questionne profondément notre rapport à la justice et aux forces de l'ordre.
Sans généraliser, heureusement que tous ne fonctionnent pas ainsi, il montre combien certains comportements empreints de mépris, d'orgueil ou de certitudes peuvent devenir destructeurs.
« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »
Une lecture le cœur serré.
Une lecture qui met profondément mal à l'aise.
Une lecture nécessaire aussi.

À lire absolument.

« Le meurtre date de juillet 2000, et j'ai l'impression de parcourir une inquisition, une enquête irrationnelle, déconnectée de son époque. Quelque part dans le Vaucluse, quelques hommes (un juge, un procureur et de nombreux gendarmes) ont cru avoir attrapé une meurtrière manipulatrice, une veuve noire, diront certains journaux. »

« Edwige Alessandri a été condamnée pour meurtre ; elle connu quatre prisons différentes ; elle était riche, elle n'a plus un sou ; elle a été privée de ses deux enfants durant des années. Pourquoi ? Comment est-on passé d'un cambriolage à un maricide ? »

« La psychologue lui lit une phrase qui devient bientôt son mantra : « La vie m'a tout pris sauf la lune. » Même quand on croit avoir tout perdu, il reste des choses auxquelles s'accrocher. Au fil des entretiens, tous les jeudis, Edwige se rend compte qu'on ne lui a peut-être pas tout pris. Elle n'a pas oublié qui elle est. Ce qu'elle a fait dans sa vie - travailler et élever ses enfants. Et ce qu'elle n'a pas fait - tuer son mari. »

« Abgrall déteste les injustices. Il ne supporte pas davantage ceux qui les rendent possibles. Un jour, à propos d'une erreur judiciaire qu'il tentait de réparer, un magistrat de la Cour de cassation lui a dit : « Ne vaut-il pas mieux une injustice qu'un grand désordre ? » Abgrall a aussitôt classé le magistrat dans la catégorie des "ennemis". Ses principes ont fini par le pousser à quitter la gendarmerie. L'esprit de corps, les ratés que l'on dissimule, le manque de formation, la bêtise de certains chefs. Surtout la bêtise de ce qu'il appelle « la petite hiérarchie », plus attachée à son grade qu'à sa fonction de service public. Des chefs à qui on ne doit jamais répondre par un simple « oui », sous peine d'être relancé par un : « Oui qui ? » Réponse attendue : « Oui chef». Ceux-là, Abgrall les surnomme les « Ouiki ». »

« Il se fixe une première règle : il ne travaillera pas pour un client qui a tué. Non qu'il assimile les assassins à des monstres, loin de là. « Tout le monde peut tuer, m'explique-t-il. Notre équilibre psychique peut être rompu par quantité de situations. C'est comme le suicide, ceux qui n'y connaissent rien vont dire : "C'est un lâche, il n'a pas pensé à nous." Mais, en fait, ça n'a rien à voir. » S'il refuse d'aider les assassins, c'est par conviction. Il choisit de consacrer son temps aux victimes et aux personnes qu'il estime innocentes. Pour qu'il s'engage dans une affaire, un critère domine : « Si je sais que je peux changer une vie, je prends l'affaire. » »

« Avec le temps, Abgrall l'a constaté, certains pénalistes deviennent aussi durs et insensibles que des pierres. Ils défendent des coupables comme des innocents, sans sourciller, et évitent les croisades personnelles. Maître Roubaud est de ceux-là, un vieux routier du droit, star du barreau de Carpentras. Pourtant, il croit sa cliente.
Un brin solennel, Jean-François Abgrall déclame par téléphone sa toute nouvelle devise à maître Roubaud : « Si votre cliente est innocente, je l'aide. Si elle impliquée dans le meurtre de son mari, elle se débrouillera sans moi. » Et le détective saute dans un train pour Carpentras. »

« Contrôler son imagination. Rationaliser. Noter ses premières impressions. Ne pas confondre une théorie initiale et la vérité. Entretenir le doute nécessaire. Ces règles l'habitent depuis la découverte de son premier crime. »

« Abgrall soumet alors la structure grammaticale de la phrase « Omar m'a tuer » à plusieurs laboratoires spécialistes des langues étrangères. En parallèle, il conseille à l'avocat Jacques Vergès de faire une demande d'actes auprès du Juge : chercher de l'ADN dans le sang. Bingo. On y trouve un ADN masculin, et ce n'est pas celui d'Omar. « Par ailleurs, à l'heure supposée du crime, Omar Raddad était à une fête religieuse devant de nombreux témoins. Afin de contourner cet élément qui ne collait pas avec leur scénario, les enquêteurs ont fait changer la date de la mort au légiste. C'est un scandale. » »

« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »

« Dans son cauchemar sans fin, Edwige se raccroche à une lueur nouvelle. Le détective a accepté de prendre son affaire. Elle ne l'a jamais rencontré, ne sait même pas à quoi il ressemble, mais, par l'intermédiaire de ses parents, elle sait désormais qu'il la pense innocente. Et, comme ses codétenues Françoise et Rose, comme la psychologue et le curé, chaque personne qui la croit devient précieuse, comme un pavé supplémentaire posé sur le chemin de la vérité. »

« Une partie d'elle semble toujours emprisonnée dans cette nuit où sa vie a basculé. »

« Abgrall résume : les chargés d'enquête - le Juge et les gendarmes, donc - ont un objectif unique dans ce dossier : « découvrir un mobile au crime et mettre en opposition les membres de la famille ou leurs proches connaissances. Chaque interrogatoire, chaque audition tente de faire "craquer" le témoin. » »

« L'appel à des psychologues, relève le détective, tente de conforter ce sentiment de secret caché par la famille. Les expertises ordonnées sortent du cadre pour se transformer pour certaines en de nouvelles interprétations tout aussi désastreuses, puisque non fondées scientifiquement. »

« Le 13 novembre 2002, David Pujadas, présentateur du 20 heures de France 2, lance un sujet de son journal : « Vous estimez que les magistrats sont injustes ou passifs, eh bien, embauchez un enquêteur privé, un détective à l'américaine. Voici un exemple précis : l'affaire Alessandri, qui agite la riche campagne d'Avignon. Edwige Alessandri, 42 ans. Elle est soupçonnée du meurtre de son mari. Après deux ans de prison, elle vient d'être libérée et elle est bien décidée à faire mener ses propres investigations. C'est l'enquête de cette édition, elle est signée Florence Bouquillat. » Première image du reportage : l'avocat Michel Roubaud dans son bureau encombré de dossiers. Face à lui, Edwige Alessandri, arborant des cheveux gris et une coupe garçonne, et le détective Jean-François Abgrall. Edwige semble à deux doigts de chavirer à chaque mot prononcé. Ça lui coûte d'être là, et ça se voit. Mais elle tient bon et étrille les gendarmes : « Je me demande comment ils ont pu penser ça, quoi. Je veux dire, ils avaient tous les éléments pour aller plus loin, pour chercher ailleurs que ma piste. Enfin, il me semble. Ils sont allés au bout de rien du tout. » »

« Assez vite, j'ai acquis la conviction qu'il fallait disséquer ce dossier-édifice avec la patience d'un horloger. C'était le seul moyen de mettre en évidence la construction artificielle et insidieuse de la culpabilité d'Edwige Alessandri. Surtout, ne laisser aucun détail, aucun élément, aucun recoin dans l'ombre. »

« Le 30 juillet 2003, le Juge originel signe la mise en accusation d'Edwige Alessandri. Le document constitue l'aboutissement de deux ans et demi de travail du Juge et des gendarmes. C'est le moment de dire la « vérité « issue des investigations.
En théorie, l'instruction est réalisée à charge et à décharge, c'est-à-dire en cherchant autant les preuves de culpabilité que d'innocence d'une personne mise en cause. Ici, le magistrat semble obnubilé par la création d'une liste ininterrompue d'éléments permettant d'affirmer qu'Edwige Alessandri a menti chaque fois qu'elle a parlé.
En replongeant dans chaque audition, chaque acte d'enquête, il apparaît que, presque systématiquement, le Juge a transformé les analyses des experts et parfois travesti les résultats de ses propres investigations. Plus ponctuellement, les gendarmes et le magistrat se sont même appuyés sur des preuves imaginaires. »

« Dans son pamphlet, "Éloge de la barbarie judiciaire", Lévy a dévoilé ce qu'il pensait d'une enquête menée par un juge et par la police : Dans la première phase de la procédure, les enquêteurs ont creusé un lit profond dont le cours a été dessiné par eux de manière arbitraire. Après eux, les travailleurs de justice vont ouvrir les vannes d'une eau qui va s'engouffrer dans le lit préparé pour elle. Il suffira de régler le débit en fonction de la profondeur du lit pour offrir à la vue et aux sens une rivière harmonieuse et paisible. Les juges qui se succèdent peuvent modifier le débit de la rivière ou même l'assécher mais ils n'en changent pas le cours. Qu'ils ne soient pas malveillants importe peu car, devant la profondeur du trou et la nécessité de prendre la pelle et le râteau pour dévier le courant liquide, il leur faudrait une raison objective de soupçonner les enquêteurs de partialité. Et, cette raison, ils ne l'ont pas. S'ils l'avaient, ils commenceraient par la repousser de toute la force de leur croyance dans la fiabilité de l'institution à laquelle ils participent. »
En résumé, peu importe que les enquêteurs du dossier d'Edwige aient été ou non partiaux et déloyaux. On ne peut jamais prouver ce genre de chose. Inutile également d'aller plaider le fond du dossier. Selon l'avocat, il est vain de chercher à démontrer l'intrusion dans la Gasqui alors que tout le dossier s'échine à montrer le contraire. Le fleuve a été creusé, il coule désormais dans un sens bien précis. Et il faut en tenir compte. »

« Elle pleure souvent, tous les jours, en fait. « Je crois que le chagrin, au vrai sens du terme, je sais ce que c'est », m'a-t-elle glissé un jour, stupéfaite de mettre des mots sur ce qu'elle avait traversé. »

« En février 2009, lors du troisième procès d'Edwige, à Lyon, la balance de la justice a failli basculer. C'est en tout cas ce qu'affirme, un an après le procès, l'une des jurés, face à la caméra d'un journaliste de Canal+*. Pour cette femme, au vu des conversations qu'elle avait avec les autres jurés tous les midis, la condamnation d'Edwige « n'était pas logique ». « Tout le monde a toujours douté, précise-t-elle. On [n'a] jamais vu un [juré] qui a dit qu'il était sûr qu'elle était coupable. Jamais. Le doute n'a pas bénéficié à Edwige Alessandri, ça, c'est sûr. » »
* Ce journaliste s'appelle Emmanuel Charlot, il a joué un rôle important dans cette histoire, dans quelques chapitres nous reviendrons sur la grande qualité de ses investigations. 

« Il ne faut pas y voir malice, l'un des problèmes récurrents des longues procédures s'illustre ici, la justice n'a pas bonne mémoire. Des informations se perdent d'un service à l'autre. Les dossiers sont vastes et mal maîtrisés, même par le président d'un tribunal qui vient de juger une affaire. Comment pourrait-il en être autrement pour un magistrat qui traite des piles et des piles de dossiers ? Sachant qu'il faut lire 7000 pages pour embrasser le seul dossier Alessandri.
Comme l'a théorisé maître Lévy dans ses livres, dans un tel océan, on navigue sur le bateau affrété par les services d'enquêtes - le juge d'instruction et les gendarmes, en l'occurrence. Et si ce navire a perdu le nord depuis longtemps, il n'arrivera jamais à bon port. »

« L'avocat Thierry Lévy demandait aussi que soit exploré l'environnement » de l'intéressé. Le policier suit les consignes à la lettre. Parmi les « jeunes » que Guillaume C. fréquentait alors à Loriol-du-Comtat, lesquels le ramenaient à Pernes-les-Fontaines ? L'homme évoque alors un ami chauffeur routier, un certain Cyril B., âgé de deux ans de plus que lui. En décembre 2024, dans l'affaire des viols de Mazan, Cyril B. figurera parmi les 51 hommes reconnus coupables de viol sur Gisèle Pélicot, et il sera condamné à neuf ans de prison - Mazan se situe à dix kilomètres de Pernes-les-Fontaines. Guillaume C. ne se souvient pas des noms de ses autres amis. « Parler, toujours parler, cela me fatigue », ajoute-t-il. »

« Même mission : auditionner Béatrice F. Toujours pas de protection. Pas davantage d'investigations sur l'ex-concubin et l'oncle, tous deux multirécidivistes, Contacté par les policiers sur son lieu de travail, Mathieu R. met en cause l'inaction de la police et de la justice pour protéger sa famille. Les policiers rétorquent que « les deux dossiers sont distincts ». Étrange raisonnement puisque, selon Béatrice F., l'auteur des menaces de mort est la même personne qui lui a confié la véritable histoire de l'affaire Alessandri...n
Le procureur de Carpentras fait alors appel au médecin légiste Giorgi - celui qui a avait été sollicité quatre mois après le meurtre de Richard Alessandri pour une analyse de la scène de crime d'après photos. Il lui demande de vérifier la réalité de l'aphonie de Béatrice F. Ce sera la seule vérification suggérée par le parquet de Carpentras.

Les policiers se rendent au domicile de Béatrice F. et témoignent une nouvelle fois de sa voix « faible et fatiguée ». Le 9 août 2012, le parquet de Carpentras clôt sa quatrième procédure.
Heureusement, un journaliste indépendant, un détective privé et une enquêtrice de la police judiciaire ne l'entendent pas de cette oreille. Cette femme et ces deux hommes vont réaliser de véritables investigations sur l'affaire Alessandri, des investigations qui vont tout changer. »

« La toile d'araignée tissée par le Juge originel et les gendarme n'a donc été ni analysée ni détricotée. Et c'est la tragédie de cette affaire. Personne ne soupçonne le moindre acharnement à construire la culpabilité d'Edwige Alessandri. Le sentiment général est le suivant : faute d'ADN identifié sur les mégots à l'époque, les gendarmes et le Juge ne disposaient pas de toutes les informations nécessaires à la manifestation de la vérité.
Nous l'avons vu, rien n'est plus éloigné de la réalité. L'innocence d'Edwige aurait dû prévaloir sans même que l'ADN d'un cambrioleur local ne soit trouvé sur deux mégots. Sans même que deux témoignages ne viennent appuyer cette preuve matérielle.
Tout ça, ni Nathalie Galabert ni les magistrats de la Cour de cassation n'en sont conscients en 2013. Et la Cour de cassation confie la suite du destin d'Edwige... à la cour d'appel de Nîmes. La même juridiction qui a fait condamner Edwige en première instance (à Avignon) et en appel (à Nîmes). »

« 103. ET MAINTENANT ?

Les erreurs judiciaires sont un peu comme des accidents d'avion. Quand on examine un seul crash, on découvre toujours un événement singulier (des oiseaux dans un réacteur ou une sonde Pitot encrassée par du givre), mais quand on étudie plusieurs crashs, des causes récurrentes et souvent combinées apparaissent (erreur de pilotage, panne, météo extrême...). Dans l'histoire d'Edwige, il y a les deux : des événements singuliers et des causes récurrentes.

La nuit du meurtre de Richard Alessandri, il y a d'abord le quiproquo dû à un opérateur du SAMU qui dit : « Une femme a tué son mari. » Il y a le substitut du procureur et les gendarmes qui, arrivés sur les lieux du crime, se montrent déjà soupçonneux et le resteront. Il y a, dix jours plus tard, un juge qui leur emboîte le pas. Il y a aussi de l'incompétence à plusieurs niveaux, de l'acharnement, de la misogynie, de l'aveuglement, des torsions d'expertises, des déductions hasardeuses et des preuves qui n'en sont pas. Un cocktail venimeux qui envoie une innocente en prison pour un crime qu'elle n'a pas commis.
Puis, une fois que l'injustice initiale a été commise, autre chose entre en jeu, quelque chose qui interroge jusqu'à l'essence même de la justice française : l'incapacité de celle-ci à se corriger. »

Quatrième de couverture

Le 16 juillet 2000, vers minuit, Richard Alessandri est assassiné dans son lit. Edwige Alessandri, sa femme, affirme s'être réveillée au son d'un coup de feu et avoir entendu un homme dire : "Merde, le coup est parti, tirez-vous !" Un cambriolage qui tourne mal ? Le juge et les gendarmes chargés de l'affaire n'y croient pas. Ils accusent la veuve. Celle-ci sera condamnée à trois reprises pour l'assassinat de son mari.

Des années après les faits, coup de théâtre. De L'ADN séquencé sur deux mégots trouvés sur les lieux du crime "parle" enfin il appartient à un cambrioleur local.

Après trois ans d'investigation, le journaliste Geoffrey Le Guilcher démontre comment les enquêteurs ont inventé des preuves contre Edwige Alessandri et révèle qui sont les véritables coupables.

Ce livre réalise une double prouesse: il prouve l'innocence d'une femme et il résout un crime.

Geoffrey Le Guilcher est journaliste indépendant, il travaille pour des médias comme Le Monde ou Mediapart. Il est l'auteur de plusieurs livres d'enquête comme Steak Machine (Goutte d'Or, 2017) et co-auteur de la BD Sarkozy Kadhafi, des billets et des bombes (Delcourt, 2019). Les Deux Mégots est son premier cold case.

Éditions Goutte d'Or,  janvier 2026
483 pages 

vendredi 8 mai 2026

Les grandes occasions ★★★★☆ d'Alexandra Matine

« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »

« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »

« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »

« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »

« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »

« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »

« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »

« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »

« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »

« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »

« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »

« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »

« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »

« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »

« La grand-mère est une enfance éternelle. »

« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »

« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »

« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »

Quatrième de couverture

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »

Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.

Éditions Les Avrils,  avril 2020
249 pages 

La cabane dans les arbres ★★★★☆ de Vera Buck

Impossible de lâcher ce roman une fois commencé. Après un premier livre de Vera Buck qui m'avait déjà convaincue, celui-ci confirme tout son talent pour embarquer le lecteur. Une nouvelle fois, ce sont les violences faites aux enfants qui hantent ces pages. Et l'atmosphère y est terriblement oppressante. 
Ce qui devait être des vacances idylliques bascule peu à peu dans le chaos, et l'autrice orchestre un roman choral aussi prenant qu'efficace. Les personnages sont parfaitement campés, le scénario ne cesse de nous dérouter, et le dénouement, je ne l'ai pas vraiment vu venir. 
Une lecture palpitante, immersive, dépaysante, qui tient en haleine jusqu'aux dernières pages. Si vous cherchez un thriller addictif pour décrocher du quotidien, foncez !

« Je tends la plume en direction du soleil laiteux. J'aimerais être un corbeau qui s'envole par la fenêtre et fend le brouillard, s'élevant vers le ciel. J'aimerais disparaître dans la brume aveuglante et ne plus jamais revenir. J'aimerais ne plus être prisonnière ici. »

« C'est fascinant, tout ce que le corps est capable d'accomplir sans oxygène, et à quel point la tête devient légère quand on se prive de la plus élémentaire de toutes les facultés humaines. Tout devient doux et facile quand on ne respire plus, on est au bord de la perte de conscience et en même temps connecté à l'eau comme nulle part ailleurs. Cette époque me manque. »

« On pourrait penser qu'il n'y a rien de plus simple au monde que de déposer un mort dans la terre et de reboucher le trou. Mais au lieu de ça, on fait tout pour empêcher le corps de faire, au fond, ce qu'il fait le mieux : se transformer en compost. Et la moindre plante sauvage qui ose pousser sur la tombe est arrachée et remplacée par des fleurs artifi-cielles en pot. Dans un cimetière, la mort n'a pas l'ombre d'une chance. »

« Ce que nous ne sommes pas constitue une partie importante de nous-mêmes. Il vaut mieux le découvrir vite plutôt que toujours essayer de répondre à des exigences qui nous sont éloignées. »

Quatrième de couverture

"Ils cherchaient l'idylle. Ils trouvèrent un cauchemar."

C'est l'heure des vacances. Henrik et Nora ont décidé de partir en Suède avec Fynn, leur fils de cinq ans. Mais à peine arrivés dans leur jolie maison isolée au cœur de la forêt, une sensation d'oppression les étreint. Très vite, ce qui devait être un été idyllique se transforme en cauchemar : le squelette d'un enfant est déterré dans les environs et, peu après, Fynn disparaît. Alors que ses parents remuent ciel et terre pour le retrouver, Rosa, une troublante jeune femme passionnée de botanique, découvre un terrible secret dissimulé au fond des bois. Y a-t-il un lien entre la disparition de Fynn et le petit squelette ? Et qu'en est-il de la cabane perchée dans le vieux frêne, un endroit sinistre qui semble encore habité ?

Après Les Enfants loups, Vera Buck signe un nouveau thriller implacable et glaçant.

VERA BUCK EXCELLE À CRÉER D'EMBLÉE UNE ATMOSPHÈRE ÉTRANGE ET INQUIÉTANTE. FRANCE INTER

Éditions Gallmeister,  août 2025
453 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain