samedi 20 juin 2026

Les Soeurs Blue ★★★★☆ de Coco Mellors

J'ai dévoré ce roman 💙
Difficile de lâcher les sœurs Blue tant elles sont extravagantes, attachantes, agaçantes parfois, mais profondément humaines. Coco Mellors - que je découvre avec ce roman - signe un roman vibrant sur la famille, le deuil, l'addiction, la culpabilité et surtout sur ce lien si particulier qui unit les sœurs.

Sa plume est fluide, vive, drôle, juste. J'ai ri beaucoup, j'ai été émue aussi. J'ai tourné les pages sans m'en rendre compte tandis que je découvrais les failles, les blessures et les espoirs de chacune de ces quatre femmes. J'ai aimé leurs personnalités si différentes, leur cheminement, leurs erreurs, leurs combats. J'ai surtout aimé les voir s'aimer malgré tout ce qui les a tiraillées et meurtries.

Il y a des passages sur la boxe que j'ai trouvés vraiment forts. Bien plus qu'un simple sport, elle apparaît ici presque comme une métaphore de la vie ✨️ apprendre à encaisser, à répondre plutôt qu'à réagir, continuer à avancer malgré les coups.

« Une sœur n'est pas une amie. »
Une phrase simple qui ouvre sur des pages magnifiques sur ce lien originel, complexe, indéfectible, parfois douloureux aussi.

Cette lecture a d'ailleurs trouvé un écho très personnel en moi. J'ai une sœur jumelle avec laquelle j'ai pris mes distances pour diverses raisons. Alors, à plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans ces pages. Je me suis souvenue de nous, avant que nos vies d'adultes, de femmes, d'épouses et de mères, avant que certains événements douloureux ne nous éloignent. Une lecture qui n'a donc pas toujours été confortable, mais qui m'a touchée en plein cœur.

Les passages consacrés à la douleur, au deuil et à l'addiction m'ont saisie aussi 🥺 Coco Mellors trouve les mots justes pour parler de ce qui semble parfois impossible à exprimer. 
« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »
Un roman généreux, émouvant, lumineux malgré les épreuves qu'il traverse. Un très beau moment de lecture 🤍

« Une sœur n'est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu'est l'amitié ? C'est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d'intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n'est pas la même chose qu'être amies. On ne se choisit pas, et on n'a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître.
On fait partie l'une de l'autre, depuis le premier instant. Vous n'avez qu'à regarder un cordon ombilical - robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel - et le comparer à un bracelet d'amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie. »

« « Vivre à L.A., c'est comme sortir avec quelqu'un de très beau mais qui n'a rien d'intéressant à racon-ter, décréta Avery. Au début c'est sympa, parce que quand même, c'est beau à regarder, mais on finit par se rendre compte qu'on a besoin de fréquenter des gens qui lisent des livres et qui ne se sont pas fait refaire le nez. »
Bonnie fronça les sourcils. Avery avait-elle seulement mis les pieds à L.A. au cours de la dernière décennie ? Comment pouvait-elle prétendre savoir ce que c'était que d'y vivre ? »

« À l'entraînement, Bonnie avait appris la différence entre répondre et réagir. Répondre consistait à se servir des outils qu'on lui avait enseignés afin de contrer une attaque, de manière froide et objective et en accord avec sa stratégie. Réagir, en revanche, c'était fonctionner uniquement à l'adrénaline, ce qui exposait en général à plus de danger encore. Dans la lumière du petit matin, au milieu de son salon vide, Bonnie baissa les yeux sur ses chaussures et ses pieds ravagés. Et pour la première fois depuis la mort de Nicky, elle s'autorisa à pleurer. »

« - J'avais arrêté de venir pendant un petit moment.
- Pourquoi ?
- Honnêtement ?
- Ouais.
- Je n'étais plus capable d'écouter les gens parler de Dieu en boucle.
Charlie avait haussé les sourcils.
« Continue.
' Disons que... J'en avais assez d'entendre dire que la Puissance Supérieure ne nous éprouve pas au-delà de ce qu'on peut supporter. Si c'était le cas, il n'y aurait pas les viols, les enfants battus, l'inceste, les violences domestiques, et les gens ne souffriraient pas de stress post-traumatique ou de trauma complexe ou d'addictions invalidantes, qui découlent tous directement du fait d'être éprouvé au-delà de ce qu'on peut supporter. » »

« Je crois que les choses arrivent, avait-elle dit. Point barre. Ça s'arrête là. Il nous arrive des choses et on doit apprendre à vivre avec, tant qu'il n'est pas question de suicide, bien sûr. Si on arrive à y trouver du sens, tant mieux, mais dans le cas contraire, on doit quand même vivre avec. Le sens, on le plaque dessus après coup, c'est une façon de s'anesthésier. "Arrivent" est le seul mot dans cette phrase qui soit empirique. Le reste, ça aide juste à dormir la nuit.  »

« Le langage savait s'en saisir, mais pas la mater. Chaque fois que Nicky tentait de trouver les mots justes, la douleur semblait changer de forme. Parfois, elle disait que c'était un élancement sourd, funeste et implacable, comme un ciel s'obscurcissant avant l'orage. Parfois, c'étaient des décharges électriques brûlantes qui lui vrillaient tout le corps et la forçaient à se plier en deux, le souffle coupé. Ou bien elle disait qu'elle sentait comme des vagues déchaînées, qui gagnaient en puissance avant de venir s'écraser sur le rivage. Et ce rivage supplicié qui luttait inlassablement, c'était son ventre. Et une fois que la douleur avait disparu, Nicky se mettait à l'attendre comme un mari volage parti en claquant la porte mais qui finirait toujours par revenir. Parfois, disait-elle, l'attente était pire que le mal.
Si les mots étaient défaillants, les chiffres ne valaient guère mieux. Combien de fois avait-on demandé à Nicky d'évaluer sa propre douleur sur une échelle de un à dix ? C'était un casse-tête insoluble : en choisissant un chiffre trop bas, elle était presque certaine de ne pas obtenir de quoi suffisamment la soulager et en visant trop haut elle se ferait traiter d'hystérique et ne serait pas entendue. Quel était le nombre magique ? Elle avait tenté six, sept, huit, neuf... Elle n'avait jamais osé s'envisager comme un dix. Avery l'avait vue se tordre de douleur dans des salles d'attente d'hôpital et dans des cabinets de médecins, à essayer désespérément de trouver la combinaison adéquate de mots et de chiffres qui déverrouillerait l'accès au soulagement permanent. »

« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »

« L'amour qu'elle portait à ses sœurs était trop problématique, trop envahissant. »

« La main humaine n'est pas taillée pour détruire. Vingt-sept os dans chacune, pour la plupart pas plu épais qu'une cigarette slim. C'est pourquoi un bon bandage est essentiel, et c'est là que l'entraîneur entre en scène. La transformation cosmique que tout boxeur doit subir avant d'entrer sur le ring, cette révolution qui le fait passer de mortel à combattant, démarre à l'instant où l'entraîneur commence à lui bander les mains. »

« En Angleterre, il y avait un dicton chez les fans de football : C'est l'espoir qui tue. La défaite est toujours plus amère quand on s'est laissé aller à espérer la victoire. Ne pas rêver au-dessus de ses moyens, c'était ainsi qu'aimaient vivre les Britanniques. L'instinct de se protéger sous couvert de pragmatisme. C'était ainsi que leur mère avait toujours fonctionné. Mais Avery était américaine. Elle croyait à l'espoir, elle en avait bouffé au petit déjeuner, au même titre que ses céréales et que les infos locales qui racontaient les exploits de gens ordi-naires qui avaient sauté sur les voies du métro pour sauver de parfaits inconnus. Et il n'y avait pas meilleure allégorie de l'espoir que l'abstinence. »

« Et si l'addiction était de famille, peut-être la guérison l'était-elle aussi. Oh, voilà qu'il était de retour, enflant démesurément à l'intérieur d'elle, ce penchant puéril, haut en couleur, typique-ment américain: l'optimisme. Peut-être que ça fonctionnera pour Lucky, songea-t-elle. Peut-être que tout ira bien pour elle. Elle ne pouvait s'en empêcher. Ces peut-être fleurissaient en elle, puissants et poétiques comme des pissenlits, ces mauvaises herbes ravissantes qui s'invitaient sans prévenir et savaient toujours trouver les fissures où pousser. Elle laissa l'espoir monter, monter et monter encore. »

« D'après mon expérience, [...] c'est ne pas faire qui est le plus difficile. »

Quatrième de couverture

« Ce portrait complexe de quatre soeurs est extrémement nuancé et captivant. »
Vogue

Les sœurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :

Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.

Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.

Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.

Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois sœurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial.
Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.

Un roman vif, drôle et émouvant de l'étoile montante de la littérature américaine.

Éditions Calmann Levy,  mars 2026
494 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville 

vendredi 19 juin 2026

L'adieu au visage ★★★★☆ de David Deneufgermain

La quatrième de couverture annonce « Un roman en apnée sur la pandémie. Ce qu'elle a fait aux vivants et aux morts, à notre humanité. » Et c'est si bien dit 💙

Je savais que la lecture de "L'Adieu au visage" serait difficile. Je ne pensais pas que ce serait à ce point.

Comme beaucoup, j'ai vécu les confinements loin des hôpitaux, protégée dans le confort relatif de mon quotidien. Bien sûr, nous savions. Nous entendions les chiffres, les témoignages, les alertes. Mais entre savoir et comprendre, il y a parfois un gouffre. Avec ce livre, ce gouffre se referme brutalement.

À travers son regard de psychiatre partagé entre les unités Covid et les maraudes auprès des plus vulnérables, l'auteur donne un visage à la catastrophe. Il raconte l'urgence, l'épuisement des soignants, l'improvisation permanente dans les services hospitaliers, les patients isolés, les familles privées d'adieu. C'est bouleversant
Ces pages sur les corps qu'on ne lave plus, qu'on ne présente plus, sur ces derniers instants volés aux familles, m'ont serré le cœur. Le titre du roman prend alors toute sa force.
Au-delà du recit de la catastrophe, j'y ai aussi vu une immense volonté de préserver l'humanité là où elle risquait de disparaître. Une résistance discrète mais obstinée. Celle du soin, de la présence, de l'attention portée à l'autre.
Un texte éprouvant, nécessaire, profondément humain. Une lecture qui serre le cœur, fait monter les larmes et rappelle que derrière les statistiques se trouvent toujours des visages, des vies et des adieux.

Un livre dont on ne ressort pas indemne 🥺

« Écrire, c'est mesurer la perte. »
En exergue Martin Winckler 

« Alors, je crois qu'écrire, pour un médecin comme pour n'importe qui, c'est prendre la mesure de ce qu'on ne se rappelle pas, de ce qu'on ne retient pas. Écrire, c'est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des nœuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs.
Écrire, ça se fait contre la mémoire et non pas avec.
Écrire, c'est mesurer la perte. »
Communication du docteur Bruno Sachs au Colloque littérature et médecine à Tourmens sur le thème « Souffrir, soigner, écrire »
Martin Winckler

« La dernière visite au défunt - est-il précisé dans le mail - durera vingt minutes et sera limitée à deux personnes. Inscrite en italique en bas de page, cette dernière visite a un nom : l'adieu au visage. D'adieu au visage dans cette chambre avec Mireille il n'y en a pas, l'adieu au visage n'existe pas encore, les choses ne se passent pas encore comme je viens de les décrire : au commencement on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

« Présence de chacun indispensable, résumé de la situation, ce à quoi s'attendre. Trois lignes au style militaire, des phrases sans sujet, le langage de l'urgence, signé Éric. Je lis en diagonale : déprogrammation de toutes les consultations, vidange des services, fermeture des activités de chirurgie programmée, transformation des salles de réveil en lits de réa. L'hôpital se désosse. »

« Éric pointe son laser sur le sommet : « 1900 décès rien que dans notre région est une prévision raisonnable à ce stade. Si on confinait aujourd'hui comme vient de le faire l'Italie, on pourrait rester a priori sous la barre des 2 000 - je dis bien a priori. Cesser de nous serrer la main ne suffira pas à remporter cette guerre ni l'ensemble de ce qu'il est convenu de nommer gestes barrières, il va falloir être sur le front vingt-quatre sur vingt-quatre, ça va tanguer, messieurs. » »

« « Le protocole prévoit la mise en housse immédiate, pas de toilette mortuaire, cercueil fermé, aucune dérogation possible, on mèche les narines du défunt, on recouvre son visage, on le housse, tout doit aller très vite, les cadavres sont hyper contagieux ; enfin, dernier point, le pays se croit au stade 2 quand nous savons être déjà au stade 3, en phase épidémique déclarée. La phase 2 a eu pour effet de désynchroniser le pic grippal du pic covid : leur simultanéité aurait abouti à des milliers de morts d'un coup, ce ne sera pas le cas, on a déjà évité ça. » Je lève la main. Éric cligne des yeux : « Oui ?
On ne peut pas se débarrasser des corps comme ça.
Ce sont les directives, elles s'imposent à nous.
Non Éric, nous devons ouvrir une brèche dans ce protocole, sans quoi nous allons nous abîmer. » »

« Le FFP2, c'est ton gilet pare-balles. »

« - Depuis quand on salue les flics, Ben ?!
- Depuis qu'on a en commun de ne pas savoir pourquoi on roule. »

« « J'aimerais dire au revoir à papa, s'il te plaît. »
François grogne. Sa mère nous regarde. «Merci beaucoup. » Elle pose la main dans le dos de son fils et disparaît. Isabelle observe le corps. Mireille zippe la housse. Le bruit de la fermeture Éclair me fait mal aux mâchoires. »

Quatrième de couverture

UN ROMAN EN APNÉE SUR LA PANDEMIE. CE QU'ELLE A FAIT AUX VIVANTS ET AUX MORTS, À NOTRE HUMANITÉ.

Mars 2020. La France se confine. Dans tous les hôpitaux du pays, il faut prendre des décisions et agir vite. En première ligne, un psychiatre partage son temps entre son équipe mobile qui maraude dans une ville fantôme à la recherche de marginaux à protéger, et les unités covid où les malades meurent seuls, privés de tout rite. Entre obéissance à la loi et refus de l'horreur, que ce soit à l'hôpital ou dehors, chacun à son niveau cherche des solutions et improvise. L'Adieu au visage est l'écri-ture d'une résistance fragile et d'une lutte pour prendre soin de l'autre.

David Deneufgermain est écrivain-médecin. Psychiatre, il a exercé en prison, en hôpital psychiatrique et soigne depuis onze ans les malades à la rue et dans son cabinet. L'Adieu au visage est son premier roman du réel.

« Au commencement, on ne lave plus les corps, on ne les coiffe plus, on ne les habille plus, on ne les présente plus - d'accompagner les morts, il n'est plus question. »

Éditions Marchialy,  août 2025
262 pages 

mercredi 17 juin 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route ★★★★☆ d'Éric Pessan

Quelle belle surprise !
J'avais découvert la plume d'Éric Pessan avec "Ma tempête" et j'en gardais un souvenir marquant. Je ne savais pas vraiment ce qui m'attendait en ouvrant "On ne verra pas les fleurs le long de la route", et j'ai été emportée dès les premières pages.
On plonge dans un monde ravagé par le dérèglement climatique, où les livres ont disparu et où lire est devenu un savoir presque oublié. 
Éric Pessan construit une œuvre singulière et audacieuse. Plus de mille citations d'auteurs s'entrelacent à son propre texte sans jamais l'étouffer. Au contraire, elles lui donnent une ampleur et une résonance remarquables.
Passé le léger vertige des premières pages, quel bonheur de se laisser porter par ce chœur de voix venues de toutes les époques et de tous les horizons. Un texte qui emprunte plusieurs chemins, celui d'un roman d'anticipation, d'un manifeste écologique, d'une réflexion politique, d'une déclaration d'amour aux livres et à l'écriture.
J'ai aimé sa colère, sa lucidité, mais aussi son immense foi dans la littérature. Car derrière cette dystopie parfois sombre se cache avant tout une ode à la littérature. à sa capacité de nous faire penser le monde, de transmettre et de préserver la mémoire des hommes. 
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser. »
Une lecture exigeante parfois, foisonnante toujours, qui m'a donné envie de noter des dizaines de références et de retourner fouiller dans ma bibliothèque.

Une très belle traversée littéraire.



« les flashs
spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon
crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent
mes jours
et hantent mes nuits. »

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

« Tu traces des mots sur un carnet. Des vers. Un poème. "C'est quand tu es ivre de chagrin que tu écris"¹¹2. "Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd'hui indispensable"¹¹3, je répondrais la poésie. Ta poésie. Tu as perçu ma présence, tu relèves les yeux vers moi, souris faiblement. Je m'efforce de masquer ma fébrilité. J'ai envie de te lire, là, tout de suite, mais je ne veux ni te presser ni te bousculer "ni te brouiller les idées"¹¹4. Un matin, "tu m'écriras un poème et je le porterai agrafé sur mon cœur jusqu'à mon dernier jours"¹¹5. »
112. René Char, Fureur et mystère, Poésie, Gallimard, p.139
113. Elias Canetti, La conscience des mots, trad. Roger Lewinter, Le Livre de Poche, p.262
114. Italo Calvino, Le Vicomte pourfendu, trad. Juliette Bertrand, Le Livre de Poche, p.107
115. Patricia Schonstein, Angeli, trad. Brice Matthieussent, L'Éclose, p.50
116. Charles Monselet, La journée du marchand de vin, Séquences, p.42 


« combien les mots du Mini 
stre sont creux et mensongers 
orduriers
des chiens mordant au visage
putain !
les responsables sont ceux qui laissent les 
températures
dépasser les 45°C
ceux qui rendent l'air étouffant 
et collent les vêtements à ma peau
je ne peux plus porter de soutien-gorge
il fait trop chaud
les coutures me blessent »

« J'ai lu quelque part que "si les conducteurs de SUV étaient une nation, en 2018, elle aurait été à la septième place pour les émissions de CO2"¹90. On fonce, on rit, j'espère que la réparation coûtera un bras au propriétaire. "N'importe quel acte, si extravagant soit-il, contient en lui une chaîne d'actions infinies et successives"¹91. Je rêve encore d'une contamination, d'un soulèvement, d'une révolution, je rêve qu'en apercevant le pare-brise brisé, quelqu'un aura alors envie d'imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l'art, il ira crever des pneus de 4x4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d'un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d'une action collective. »
190. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, La Fabrique.
191. Bruce Bégout, L'éblouissement des bords de route, Verticales, p.97

« Je me suis approché du plus gros et plus voyant des yachts, un coup d'aiguille a percé le préservatif rempli de peinture, une petite impulsion et le tour était joué. Je m'en remettais à "l'imprévisiblité d'un processus spontané"212, je m'en remettais au vent. Le village où nous nous trouvons est un port de plaisance où les ultra-riches exhibent leur mépris. »
212. Jean-Hubert Gailliot, Le soleil, L'Olivier, p.236



« Je farfouille dans les CD, la musique que j'écoute n'est pas stockée dans un nuage ou captée par un réseau 5G, d'une certaine façon elle existe, mes doigts peuvent la toucher, l'extraire d'un boitier cristal ou cartonné, la glisser dans la fente de l'autoradio. Elle possède une matérialité identique à celle des livres, j'ai entendu à la radio que seul 0,01% de la population ne possède pas de smartphone. Je me demande à quel moment ne pas en posséder sera interdit. »



« À un moment, tu as arrêté de marcher, tu ne disais rien, tu t'es approchée de moi et tu as eu ce geste incroyable : tu as glissé ta main sur ma joue. Ton geste "a lavé mon visage de sa noirceur"319. C'était un geste de pure tendresse, un geste d'apaisement, un geste quasiment maternel. Je ne sais plus si tu as parlé, je ne me souviens que du contact de ta paume fraîche contre ma peau. Tu souriais. Tu cherchais à apaiser mon éternelle colère contre le monde. »
319. Kalim-è-Kâchâni, « L'opprobre de la vie », in Anthologie de la poésie persanne, textes choisis par Z. Safa, trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, p.285


« Les livres parlent littéralement, "c'est bien commode"344, hommes et femmes sont devenus analphabètes; pour lire il faut porter à son oreille, on enregistre ses notes, ses pensées, ses textes, on stocke des milliards de téras de données dans des datacenters de plus en plus volumineux, nécessitant de plus en plus d'énergie et de plus en plus de sources de refroidissements, et "forcément personne ne nous écoute"345. Les pays occidentaux ont été les premiers à abandonner l'écriture et la lecture, peu à peu suivis par une bonne partie du monde, et paradoxe des paradoxes - seuls les intégristes religieux continuent aujourd'hui d'apprendre le maniement des mots à leurs adeptes dans quelques écoles coraniques, talmudiques ou catholiques ultra-orthodoxes et traditionnalistes. »
344. Murray Leinster, Un logique nommé Joe, trad. Monique Lebailly, Le Passager clandestin, p.7
345. Fausto Paravidino, Peanuts, trad. Philippe Di Meo, L'Arche, p.27

« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser, "c'est un mouvement de désir toujours relancé ; un mouvement vivace, joyeux-grave, illuminé, joueur et implacable en même temps, constamment animé par une fantastique invention verbale"347. "Je veux écrire"348. "Lire était aussi une façon de vivre"349. "C'est quelque chose que j'ai déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre entre les lignes"350. Je ne dis pas que les podcasts et autres créations orales sont mauvaises ou inintéressantes, les créateurs se sont emparés du son et de l'image avec grâce et talent, il y a dans les œuvres sonores autant d'impertinence, de contestation, d'esprit critique qu'autrefois dans les livres, il y a également autant d'opportunisme, de misères bâclées et moutonnières qu'il y en avait dans la littérature. Des "projets soi-disant artistiques que favorise et subventionne le gouvernement pour relancer l'économie"351. "Libéralisme triomphant"352. Rien n'a changé, rien ne change, sinon que le son et les pictogrammes ne remplaceront jamais l'écrit. "Ce qui le différencie d'avec le texte, d'avec la parole pure"353, c'est que l'écrit permet de s'installer dans une continuité. L'écriture est l'une des bases de nos civilisations, l'histoire nous a appris qu'elle progresse plus par évolution que révolution, la place prépondérante de l'image et du son n'aurait jamais dû chasser l'écriture. Mon rêve est de continuer à tenir entre mes mains "un livre qui est complètement abîmé à force d'être lu"354. »
347. Georges Didi-Huberman, Aperçues, Éditions de Minuit, p.71
348. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, p.225
349. Salman Rushdie, Joseph Anton, trad. Gérard Meudal, Folio, Gallimard, p.165
350. Kôbô Abe, Rendez-vous secret, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, p.131
351. Stéphane Vanderhaeghe, P.R.O.T.O.C.O.L., Quidam, p.181
352. Stéphane Vanderhaeghe, ibid., p.253
353. Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Folio, Gallimard, p.164 
354. Thomas Bernhard, « Trois jours », in Récits 1971-1982, trad. Claude Porcell, Quarto, Gallimard, p.32

« Celles et ceux qui balancent leurs ordures par terre n'ont rien à foutre du changement climatique, de la pollution, de la politesse, et - je pourrais le jurer - de la disparition de la littérature, je suis certain que tout est lié. Je voudrais tellement croire "encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens"360, chaque jour le monde semble vouloir me prouver le contraire. »
360. Juan José Saer, Glose, trad. Laure Bataillon, Le Tripode, p.81-82 

« C'est fou, des gens sont prêts à se battre pour protéger un commerce, on part en courant, on saute quasiment par-dessus les barrières; attirés par les bruits et la bousculade les agents de sécurité sont tous entrés dans le magasin; au moment de franchir la porte, je m'arrête, me retourne.
"Le plus fascinant dans la vie, c'est ce qu'on ne peut pas acheter: l'amitié, un beau coucher de soleil, le sourire d'un enfant, l'amour d'une mère... "372 [...]. »

« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
"Le mieux, c'est de tout garder dans sa cervelle où personne n'ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d'extraits d'histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..." 373
L'idée est belle, très romanesque, mais je n'ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c'est la grande différence avec notre époque ; "le plus suffoquant"374 c'est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu'en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu'autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. "Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l'homme est ainsi" 375. Pas une dictature, non. "La crise climatique est un révélateur d'absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d'imaginer apprendre à mourir qu'apprendre à se battre"376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. "Nous sommes des pétards et nous n'attendons qu'une allumette"377. Et - pour en revenir à Bradbury - la fin de sa fiction ne m'a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, "la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité"378. Nous avons besoin d'écrits. "Les années s'assemblent en siècles et pendant ce temps, ici"379, nous devons écrire.
Pour ma part, je n'ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser "au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d'art, d'ordre, de mémoire, de jugement"380.
Je connais la chanson : "Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation"381. Je m'en fous un peu, je n'ai plus assez d'énergie pour être théorique, j'agis. »
373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L'Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703

« Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser "suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent"395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que "lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art"396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, "je n'ai guère d'illusion à ce sujet"397, il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. "Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état"398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, "il me semble"399. "Mais rien, jamais n'abolit notre enfance"400. »
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L'Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J'ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51

« Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix "est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilha au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants"407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique. »
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21

« Incorrigible, je ne peux m'empêcher de rêver à ce que l'on finisse par massacrer l'ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d'"utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes"424. »
424. Natsume Sôseki, Oreiller d'herbes, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Rivages poche, p.122 

« On saccage la planète et on se rassure en portant notre sac jaune jusqu'au bac de recyclage. "Le monde est simple en somme. Sauf, bien sûr, qu'il touche à sa fin"474. "Le futur ne promet rien"475. »
475. Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, La Découverte, p.12 

« Le processus d'autodestruction du monde "a en lui des roues dentées dont je ne comprends pas l'angle d'attaque"494. Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l'épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n'avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant "c'est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d'une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance"495. "Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d'un tableau, de la perfection d'une musique ou d'un poème"496. Alors j'écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis "un mélancolique qui décide de se mesurer au monde"497. »
494. R.A. Lafferty, Autobiographie d'une machine ktistèque, trad. Guy Abadia, Robert Laffont, p.140
495. Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, L'Arche, p.85
496. Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d'une poupée, trad. Françoise Rosset, Gallimard, p.86
497. Juan José Saer, Lignes du Quichotte, trad. Michèle Planel, Verdier, p.25


« Je suis née pour tourner des pages 
m'embarquer à bord du Pequod 
traverser la Mancha derrière le Quichotte 
partager la journée de Clarissa Dalloway 
m'inventer des romances avec Emma Bovary 
m'étonner aux côtés de Pangloss 
rire du père Ubu 
m'horrifier des hommes avec Ferdinand 
Bardamu 
observer la frontière avec Giovanni Drogo 
suivre tous les Ulysse

Je n'ai pas envie de vivre recroquevillée 
en boule
sans jamais laisser dépasser une main hors des 
draps
je n'ai pas envie de vivre en étant bénie 
par les mêmes qui abandonnent les mots 
font-ils semblant de croire que les paroles 
demeurent
suspendues en l'air 
jusqu'où sont-ils dupes de leurs propres 
mensonges

J'ai senti ma colère mourir à l'intérieur 
ç'aurait été confortable
renoncer enfin
me contenter de jouir de respirer 
me clouer au présent 
en oubliant le passé 
en niant le futur 
m'apaiser 
déposer mes inquiétudes dans la poussière sèche

Je suis née aussi pour rôder dans les rues 
courir les champs
ne pas craindre perpétuellement 
les orages 
les tsunamis 
les ouragans
les crues
les sécheresses 
les épuisements des sols et des ciels et des mers
[...]
je suis née pour lutter 
je suis née pour être entière 
je suis née pour la colère

la certitude a fauché ma journée 
j'ai repris la route  »


« Un entrepreneur parle de sa réussite, je veux changer de station mais tu retiens ma main. Ça t'intéresse d'écouter, ça t'intéresse de savoir comment ce type est devenu millionnaire en torpillant plusieurs entreprises. Il fanfaronne en expliquant sa stratégie, il a racheté des boîtes pour "les endetter jusqu'aux sinus"880 pour ensuite "pomper les mannes des aides, les régionales, les étatiques et les supra-étatiques"881, Son cynisme me donne envie de vomir, je me demande si la journaliste va lui rire au nez, va l'insulter, va l'accuser de profiter du système, mais non: la finance n'a aucune morale, je crois percevoir une sincère admiration dans la voix de l'intervieweuse. Pourtant, "si vous avez vraiment appris à penser, à être attentifs, alors vous saurez qu'il y a d'autres options"882. La finance paraît être le seul modèle possible. "Au contraire représentez-vous un monde autre"883, je pense, un monde d'échanges et de trocs, sans spéculation... Un reportage commence sur l'augmentation des sans-banques : les gens trop démunis par les crises et l'inflation voient leurs comptes supprimés, plus aucune banque n'accepte de les accueillir. Et sans compte bancaire, ils s'enfoncent dans une spirale infernale de paupérisation, leur existence devient "un exil, une solitude, une torture"884. Sans compte bancaire, pas de logement, pas de travail, la rue, la mort. "Le client est toujours, quasi, le plus faible. L'argent vous appartient, la manière de le dépenser si peu. Le relevé de compte est un rapport d'autopsie"885.
"Va crever !"886 [...] »
880. Nicole Caligaris, Ubu roi, Belfond, p.153
881. Nicole Caligaris, ibid.
882. David Foster Wallace, C'est de l'eau, trad. Francis Kerline, L'Olivier, p.96
883. Rabelais, « Le Tiers Livre », in Œuvres complètes, Éditions du Seuil, p.386
884. Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons, trad. Claude Imbert revue par Marie Elven, GF Flammarion, p.173
885. Joy Sorman, Déontologie, in Béatrice Merkel, Capricci, p.16
886. Magda Szabó, La Porte, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, p.129 

« Sans la littérature, la société "devenait semblable à une énorme machine tournant à vide"961, elle seule peut nous arracher à "l'actualité banale de notre vie commune"962. »
961. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Folio, Gallimard, p.140
962. Pierre Klossowski, Roberte ce soir, Éditions de Minuit, p.36 

« Parfois, j'écoute la radio, j'entends les efforts d'Israël pour finir de réduire en cendres la bande de Gaza, j'entends les ouragans et les cyclones, les îles subitement englouties, l'inflation en miroir du profit des plus riches, l'"immense tristesse"1003 d'un monde devenant chaque jour un peu moins habitable. "Les pratiques d'exploitation planétaires actuelles répondent massivement à une économie de marché développée sur le mode libéral avec un objectif de profit immédiat"1004. "La hargne incompréhensible, sauvage"1005, du monde ne me contamine plus.
Tant pis si tout est foutu. "J'ai à vivre..."1006
Je coupe vite la radio, "le monde est un esclave"1007.
Notre combat est certainement dérisoire, il repose sur une conviction unique : "le livre est indestructible"1008.»
1003. Dennis Wheatley, La découverte de l'Atlantide, trad. A.H. Ponte, Néo, p.19
1004. Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, éditions du commun, p.41
1005. Jacques-François Piquet, Rue Stern, La Différence, p.142
1006. Jean Anouilh, Cher Antoine, Folio, Gallimard, p.112
1007. Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Allia, p.101
1008. George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Folio, Gallimard, p.252

Quatrième de couverture

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

Dans un monde au bord de l'effondrement climatique, les livres n'existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.

Alors qu'ils parcourent les routes, fuyant incendies et ravages, un homme et une femme commencent à écrire. Pour que les histoires perdurent, ils puisent dans les centaines d'œuvres littéraires gravées en eux et tissent les mémoires d'un monde en perdition.

Éric Pessan mêle avec brio son écriture à plus de mille citations d'œuvres pour créer une fiction d'anticipation hors-norme, à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et les plus grandes créations de l'OuLiPo. 

Éric Pessan est né à Bordeaux.
Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempète, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain.

Éditions Aux Forges de Vulcain,  janvier 2026
203 pages