mercredi 11 mars 2026

Nous serons tempête ★★★★☆ de Jesmyn Ward

Elle s'appelle Arese, pour sa maman. Annis pour les autres. Et son histoire est une tempête. 

« Arese : celle qui vient au bon moment. »

La toute première arme a été la main de sa mère. « Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »
Les maisons de ses maîtres sont des monstres.
Elle a marché de longs jours, attachée, ensanglantée.
Elle a subi l'horreur.
Elle a vu l'horreur.
Sa bonne étoile porte le nom de sa grand-mère, Aza. Elle est aussi tempête.
Ses alliées, les abeilles. Le bourdonnement de la ruche.
Il y a eu aussi la douceur de Safi, « la paume de Maman… le baiser barbu de mes abeilles… la chanson de miel de Mary… la brume fraîche d'Aza », il y a eu aussi Phyllis, Emil, Esther…des compagnons de route, de labeur. Il y a eu aussi de la gaieté dans son souffle.
« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »
Ces pages racontent l'esclavage.
La tragédie de l'esclavage.
« Cet enfer immense et débordant de larmes. »
Oui continuons à lire sur l'esclavage : pour le devoir de mémoire, pour faire entendre les voix des esclaves et de leurs descendants, pour nous rappeler qu'un système d’oppression peut être normalisé par toute une société, et pour ne jamais oublier la puissance de la résistance humaine.
Ces pages sont nécessaires.
« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souvenance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »
La nature occupe une place essentielle dans ce roman. Elle accompagne, elle protège,  elle murmure. Un écho à ma lecture de La Colonie. Ici aussi, Arese/Annis remercie Celles-qui-prennent-et-donnent.

"Nous serons tempête" est un roman puissant, traversé de douleur, de mémoire et de lumière que je ne peux que conseiller. Dans ces pages, il y a l’horreur de l’esclavage, mais aussi la force des ancêtres et le murmure des abeilles 💛💚

« Quand elle a été vendue, sa mère s'est évanouie ou est tombée raide morte, elle n'a jamais su. Elle a essayé de se précipiter vers sa mère, mais l'homme qui l'avait achetée l'en a empêchée. Il l'a emmenée.
Il l'a poussée comme du bétail... 
Elle n'a plus jamais revu ses parents. »
Entretien avec Will Ann ROGERS, 
extrait de Born in Slavery : Slave Narratives From the Federal Writers' Project, 1936 to 1938

« Il y avait un bateau, 
l'Henrietta Marie, 
qui se fracassait contre une mer en furie, 
et il y avait des fers 
et la femme sur le pont 
écartait les jambes en feulant un cri.
... et j'y étais moi aussi, 
déferlant avec tous les autres... »
Nikky FINNEY, « Shark Bite », 
extrait de The World Is Round

«... Chère rivière chantante pleine De mon sang, sommes-nous aussi bruyants sous

La surface? Est-ce le sang qui lie

Les frères? Ou est-ce le Mississippi 
Qui coule à travers la plus grasse veine 
De l'Amérique ? »
Jericho BROWN, « Langston's Blues », 
extrait de The New Testament »

« LA TOUTE PREMIÈRE arme que j'ai tenue a été la main de ma mère. J'étais petite à l'époque, le ventre rebondi. Cette nuit-là, ma mère m'a réveillée et m'a emmenée dans les bois de la Caroline, profond, très profond dans le murmure des arbres noirs en l'absence du soleil. Les os de ses doigts des lames dans leur fourreau, mais cela je l'ignorais encore. On a marché jusqu'à une petite clairière au centre de laquelle il y avait un arbre foudroyé, loin de la maison tarabiscotée couleur crème où vit mon maître, derrière les rizières. Loin de mon maître, qui est aussi blanc que ma mère est noire. Loin de cet homme qui dit nous posséder, cet homme dont les exigences réduisent ma mère à un fil noir dans sa cuisine sombre et exiguë, où elle passe l'essentiel de son temps à trimer pour le nourrir ainsi que ses deux filles grassouillettes et blanches comme le lait. J'avais des os d'oiseau, ma tête arrivant à peine à l'épaule de ma mère. Durant cette nuit il y a si longtemps, ma mère s'est agenouillée au-dessus d'une fourche dans les racines de l'arbre et a déterré deux bâtons longs et fins: l'un avait un bout pointu et ressemblait à une lance, l'autre était grossièrement taillé et aussi sinueux qu'un serpent. »

« Je dis, « Maman.
- Je serai toujours avec toi », dit ma maman, mais moi je pense, "Non c'est faux", tandis qu'un des hommes de Géorgie, aux bras épais et au visage couvert de poussière, l'arrache à moi. C'est elle que mon maître a choisi de mettre en vente.
Je dis, « Non. »
Je pense, "Encore une", et reprends ma mère à l'homme, la serre contre moi telle une lance. Il remet la main sur elle et tire, et on est trois au milieu d'une foule à nous empoigner sur le chemin, et pour finir l'Homme de Géorgie dégaine son pistolet et tire un coup dans l'air. La peur nous immobilise mais elle ne peut calmer mon amour, mon désir effréné de garder ma mère ici, ici, ici. Je tombe dans la poussière et m'enroule autour de ses jambes.
Dans ses jupes, j'articule, « Maman. » Sa main libre trouve mon cuir chevelu.
Je pense, "Encore une respiration". »

« Le doigt de Safi un lien vivant. À le sentir si doux, à comprendre qu'il y a d'autres personnes dans ce monde affreux qui me toucheront avec bonté, je pourrais me mettre à pleurer. Mais je pense aussi aux lances enfouies à l'orée de la clairière, qui tendent l'air comme avant un orage. Ma mère. Je me place derrière Safi, plus petite que moi, je prends ses épaules entre mes bras et je reste là, collée à elle. Je cligne des yeux pour tenter d'effacer le souvenir de Maman. De ressentir ce que ça ferait d'être aimée à nouveau. »

« À cet instant, je me rends compte que toute ma vie j'ai marché vers la corde. Toutes ces journées à trimer, toutes ces nuits sans dormir. Depuis le début je marchais vers cette corde effilochée et noire. Vers cet homme blanc qui m'attache aux autres femmes du convoi. Certaines tirent. Certaines pleurent. Certaines serrent contre elles des bébés qui braillent, femmes aux boyaux pourris, hommes aux yeux doux, enfants grelottants massés autour de nous dans le froid et la pénombre avant l'aube. Vers cette mort avant la mort. Cette vente. Nan, Cleo et ma mère parlaient souvent de ce que ça fait d'être vendue - on le faisait toutes, vu qu'on entendait des histoires colportées d'une ferme à l'autre, d'un camp de travail à un autre. "Le cul sale", disait le gamin envoyé acheter de la ferraille à notre forgeron. "Des fers partout", disait l'homme envoyé vendre des bêtes. "L'air abattu", disait le maréchal-ferrant qui soignait les chevaux dans les comtés du riz. L'enfer, a dit ma mère, "et on est tous les jours plus nombreux à y aller". »

« Cet enfer immense et débordant de larmes. »

« On s'est blotties l'une contre l'autre dans la terre, toujours enveloppées de gaze, elle a entouré mon bras avec le sien qui était plus foncé et elle a posé la joue sur mon dos. Deux enfants pleines de souffrance qui avaient faim d'amour. »

« Le vent s'écoule telle une rivière dans la cime des arbres. »

« Quand vient mon tour de boire dans la tasse, je n'ai pas l'impression qu'un trait divin me traverse, je sens uniquement la corde lâche de la perte. »

« [...] mon vrai nom, celui que ma mère m'a
donné avant que mon maître ne le réduise à Annis. Arese.
Arese : celle qui vient au bon moment. »

« - Et ma maman, vous l'avez connue? je demande.
- C'était quoi son nom? il demande.
- Sasha, je réponds.
- Elle savait faire quelque chose ? » Il parle de tisser ou de coudre, d'un talent qui aurait assuré sa réputation dans plusieurs comtés. J'ai envie de répondre, "Elle pouvait faire tourner un bâton tellement vite qu'on ne le voyait plus, et quand il fendait l'air il bourdonnait comme les ailes d'un colibri. Elle était petite, mince et musclée, aussi forte que les serpents qui grimpent aux arbres. Ses mains étaient pas douces parce qu'elle passait sa vie à cuisiner, allumer, ranger, nettoyer et laver, mais sa manière de les poser sur moi était douce. Sauf que cette histoire n'est pas pour lui. C'est la mienne, et c'est tout ce qui me fait tenir debout." »

« Pourquoi a-t-elle choisi de s'appeler comme Mama Aza ? Je ne trouve pas la réponse dans les empreintes laissées par celle qui me précède. Il n'y a rien à déchiffrer dans la boue.
La tempête amenée par l'esprit a tout coloré en rouille : les mains, le chemin qui n'en finit pas, le ciel à travers les hauts pins hérissés d'aiguilles aussi pointues et droites que des petits couteaux. Si j'appelle Aza, viendra-t-elle à moi pendant qu'on marche ? Apportera-t-elle le calme et la fraîcheur avec son nuage d'orage ? Elle a beau ressembler au cœur d'un ouragan, ses jupes de vent et son visage strié d'éclairs ont quelque chose d'apaisant. Ils sont une coupure dans cette marche. Chaque kilomètre est plus pénible que le précédent sous le soleil qui grimpe dans le ciel, et j'ai de plus en plus de mal à me la remémorer: à sentir comment son arrivée, étrange et nouvelle, m'a permis d'oublier la corde et les blessures. »

« « Cet endroit, il m'appelle aussi fort que toi et ton convoi. Il m'implore. Partout il y a des prières. Partout ils ont besoin de moi. » Elle est devenue encore plus grande, au point que je dois lever les yeux pour voir la tempête qui tourbillonne sur son visage. « La ville des vivants, la ville des morts et de tous ceux qui sont entre les deux. » Les nuages bouillonnent sur sa bouche, ses joues, ses yeux ; elle est une colonne de tempête, je n'entends plus rien d'autre que sa voix. « La Nouvelle-Orléans. » »

« Je m'écroule à côté de Phyllis, je pose ma tête contre la brique, ferme les yeux et tente de me souvenir que la proximité des abeilles m'a enseigné à ne pas bouger, à taire ma joie. Me souvenir qu'il y a un jour eu de la gaieté dans mon souffle. »

« Ces hommes me font penser à des vers sortis d'un tronc à moitié pourri. Ils épluchent les femmes, l'une après l'autre, les emmènent, et nous ne sommes plus qu'une poignée devant la palissade. Chaque fois qu'un homme au teint pâle approche, je sais d'avance comment il va s'y prendre pour m'enfoncer plus profondément dans ce purgatoire et je lui fais comprendre que je ne me laisserai pas faire. Que je sais trouver les champi-gnons poussant dans les recoins les plus sombres des bois et que je pourrais les apporter à sa table. Je ne le dis pas, mais ils saisissent: je sais m'occuper d'une maison, d'une cuisine, je peux tout à fait cacher ces champignons dans leur dîner. »

« [...] je savais qu'un jour ou l'autre je serais à la merci des mains de mon maître. Qu'il en plaquerait une sur ma bouche pour que ses filles rougeaudes n'entendent rien d'autre que le tuteur leur disant de sa voix monocorde: « Nulle douleur plus grande que des temps heureux se ressouvenir dans la misère. » Qu'il me battrait comme il battait ma mère. Je savais que neuf mois plus tard environ, je risquerais de donner naissance à un bébé mal formé. »

« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souve-nance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »

« - Pour commencer à connaître l'Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l'univers. L'esprit qui prédit parle en énigmes parce que c'est ainsi qu'elle voit. L'univers n'est pas une ligne droite, un sentier étroit. L'univers est une énigme, un assemblage oblique de lieux, de voix, d'événements. Mais Celle-qui-prédit, elle voit un chemin, le chemin le plus vraisemblable qui te mènera à la liberté. Et pour l'emprunter, tu dois accepter d'être vendue à cette femme, lui proposer ce dont elle a besoin parce qu'il faut qu'elle t'achète et t'emmène loin de cette ville. Une fois que tu auras quitté cet endroit, tu pourras t'élever, mais pas avant. »

« Je veux m'élever. Je veux les étoiles. Mais je ne peux pas obéir à ce que dit la voyante. Mon espoir, mon désir de liberté sont une offrande trop précieuse. Je me méfie d'Aza, bien qu'elle admette avoir des limites et des désirs. Bien qu'elle soit liée par des règles. Je ne peux pas me vendre; je ne peux pas me renier contre un calice d'argent, un gobelet en cristal, une nappe en dentelle. Je sens le renoncement dans ma poitrine, aussi gras qu'une larve d'abeille, humide et luisante, qui réclame du miel, davantage de vie. Il palpite en même temps que mon cœur. Coule avec mon sang.
Je dis, « Non. » Un panache de poussière se dépose en poudre sur mes lèvres : résidus d'os. « C'est ce que tu as dit à ma mère ? De se vendre, de boiter jusqu'à un autre enfer si elle voulait s'élever ? » Mes paroles, la terre sur laquelle je suis étendue: amères. Ça aspire l'humidité de ma bouche.
Me dessèche. Me broie et m'empêche de parler. »

« Ta mère ... était une tempête à elle seule. »

« À la fin des étés durant lesquels mes abeilles avaient fabriqué du miel et pondu sans répit, quand le froid s'annonçait lentement, je les laissais tranquilles. Chaque automne, j'avais la sensation d'une perte quand je chipais pour la dernière fois un morceau de rayon dégoulinant de miel. Je ressens la même chose en me forçant à répondre à cette femme avec son visage sec comme le sable et ses yeux secs comme le ciel, dans ce lieu qui ne connaîtra jamais la neige. Une vague de désespoir en lui disant ce qu'elle a envie d'entendre. Mais je refuse que cet homme me vende pour que d'autres hommes me passent dessus. Et je ne lui ferai pas le cadeau de me garder pour lui une fois que j'aurai chassé tous ceux qui désiraient m'acheter. »

« Je demande, « Tu as des gens qui sont restés derrière ?
- Une fille. Je me disais que si elle savait faire des choses, si elle savait lever des filets, pétrir et cuire. » Elle baisse à nouveau les yeux, respire un grand coup, et je comprends qu'elle s'efforce d'expulser l'émotion le plus vite possible.
Que cet amour lui fait mal car il n'a nulle part où aller : un vent qui gratte des pierres gelées par l'hiver. « Je pensais que je pourrais lui apprendre quelque chose qui la sauverait de ça. Mais tout ce que j'ai fait, ça leur a seulement facilité la tâche pour m'envoyer ici. » »

« Esther n'a pas besoin de regarder où elle marche, mais moi si ; des insectes bourdonnent tout autour dans les herbes. L'éveil du jour crépite comme les braises d'un feu neuf. »

« On plie, on soulève, on transporte, on reprise, on allume, on se dépêche et on range. On fait des allers-retours au puits et à la rivière pour apporter de l'eau aux champs, où les ouvriers sont courbés sur les cannes à sucre. Les tiges paraissent déjà plus hautes qu'hier et s'élancent vers le ciel dans les derniers feux de l'été. Je n'ai jamais vu de champs si vastes, ni un si grand nombre de personnes cassées en deux par le travail. Leur dos: arrondi, noir, une meute de coccinelles. L'air: imprégné de fumier. Les vieux et les enfants désherbent en pataugeant dans la boue jusqu'aux chevilles. Personne ne lève les yeux vers l'étendue bleue où Aza flotte, les bras écartés, pour faire applaudir les feuilles des arbres. Elle envoie une brise grâce à laquelle la transpiration émaillant les peaux s'évapore.
Elle caresse la peau nue de ceux qui triment dans les champs, la plupart des hommes enlevant leur chemise pour travailler. »

« Les contremaitres nous observent en criant, perchés sur leurs chevaux. Les enfants s'élancent en premier, cavalent dans les rangées en tapant sur la file de rongeurs noirs qui détalent entre les pousses, ralentis par leur festin de la nuit. Les femmes et les hommes trottent moins vite derrière les rats en fuite. Mary, elle, fonce comme une flèche et tout à coup elle devient Safi, la plus rapide d'entre nous lorsqu'on aidait aux récoltes pendant notre enfance, qu'on distribuait de l'eau et emportait les sacs de riz. Les rats tombent l'un après l'autre sous ses coups. Je la suis, Esther à côté de moi, mais les tiges sont trop hautes, trop pleines d'été, et on y voit mal; on se contente des retardataires, des égarés, mais ça fait quand même du bien de manier ce bâton noueux, d'imaginer ma mère près de moi à la place d'Esther, fouettant l'air de sa lance et frappant sans répit ceux qui nous maltraitent. Il n'y a pas de chants, plus aucun chuchotis, uniquement les coups sourds et la mort. Les plus petits enfants suivent les chasseurs et ramassent les rats par la queue puis les transportent en grappes comme des fruits marron et dégoulinants. Alors que le jour point à travers les arbres, les chasseurs se regroupent au milieu du champ pour mettre en commun leurs trophées. »

« Je suis sèche à l'intérieur, je suis la terre entourant les racines d'une plante flétrie. Affamée et frustrée. »

« Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »

« Tandis que je planais au-dessus des champs dans mon rêve, puisque de même qu'Aza je voyais tout, j'ai vu le désespoir qui rongeait ceux qui rampaient entre les cannes à sucre et dans cette autre ruche qu'est la maison. Mais j'ai aussi vu une artère verte qui traversait le centre de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant une artère qui trouverait la force de fleurir. Une artère dans laquelle mes abeilles identifieraient l'espoir fertile du miel. Je me suis demandé si c'était pour ça que la terre m'avait ordonné d'être calme, si Celles-qui-prennent-et-donnent voulaient me faire comprendre ceci mes gens peuvent retourner ce qui les maltraite pour consolider leurs liens, semer et récolter, s'entourer d'une armure de graisse, d'un espoir qui vibrera dans les boucles de leurs cheveux et l'encre de leur peau. Leur cœur bourdonne d'un espoir immense: les miens chantent dans les champs. Est-ce de ça que voulait parler Aza en disant que mes gens s'élèveraient ?

Je me recroqueville sur le sol de l'office et je rêve en respirant des cendres. »

« Après le long trajet vers le sud, je pensais que les blessures de la marche m'avaient réduite à rien, mais à présent je me rends compte que la dame, la maison, les champs peuvent m'en prendre encore plus. Du trait qu'est devenue ma cuisse à la grotte de mon ventre, des ravines entre mes côtes à la cuillère de ma nuque, cette propriété me dépouille du peu qu'il reste de moi. Safi aimait mes jambes : parfois, quand on marchait dans les bois, elle s'accroupissait pour toucher l'arrière de mes cuisses, les fossettes de mes genoux, le galbe de mes mollets. Avec un grand sourire, elle disait, Regarde-toi. Mais regarde. Ma jupe se balance autour de mes jambes; elles sont maigres, on dirait des branches tombées sous un drap d'eau. Safi aurait du mal à me reconnaître - si
un jour je la revois, elle aura du mal à me reconnaître. La tristesse monte dans ma gorge et m'étrangle. »

« Je sais ce qu'Aza ne dit pas, je l'ai deviné dans son histoire. La confiance qu'elle réclame est une sorte de vénération, notre dépendance une offrande, notre considération une forme d'amour. Elle veut que nous soyons ses enfants. Elle veut être notre mère. »

« Elle achève la complainte de Saint-Malo, l'homme qui mena certains d'entre nous vers d'autres mondes. Sa voix s'attarde, c'est la croûte de la tarte au bord du plat, ce plat qu'on gratte dans les coins chauds de la cuisine, la croûte beurrée et son goût riche, ses pointes de cannelle et de muscade, et le sucre qu'on sème et qu'on arrose et qu'on bat pour le réduire en pulpe, en brins qui fusent vers le ciel, le sucre dont on sent l'odeur quand on se penche au-dessus de la tige verdoyante, des fibres riches, alors l'espace d'un instant, d'une rapide inspiration, l'estomac se sent comblé, comblé et cependant déchiré, si bien que je le fais, j'inspire un grand coup afin d'attirer en moi le reste de douceur que conserve l'air, extraire de l'obscurité la chanson de miel de Mary et l'absorber, de sorte que, durant un bref instant dans les boyaux de cette maison dégénérée, la tendresse effleure mes os. »

« Voilà pourquoi Aza a dit que les femmes de ma lignée chantent. Voilà pourquoi elle a dit qu'on est spéciales. On siffle; on regarde. Vois, a dit la terre. Nos vies tout entières ont été des offrandes; cette vision est ce qui m'a été accordé en retour. »

« Je frotte mes doigts contre ma jupe et m'émerveille d'être là, agenouillée au milieu des ombres qui s'étirent. Comment se fait-il que je ne sois auprès d'aucun de mes gens ? Que je porte la vie sur une hanche et la mort sur l'autre ? »

« Le sol étouffé par les feuilles et hérissé d'épines recèle tant de choses. Je cherche avec les mains, le passe au crible. Quand je lève les yeux, le soleil s'est déversé sur tout l'ouest, simple jaune d'œuf entre les branches des arbres. Je me suis égarée. »

« Une odeur verte et sucrée éclôt tout autour de nous. L'espace d'un instant, elle m'emplit et j'arrive à imaginer que je suis rassasiée, que la farine, le sucre et la graisse, les sablés à moitié mangés et les gâteaux entamés que j'ai goûtés quelques fois dans les assiettes délaissées ont suffi à me remplir l'estomac. Un goût qui me revient facilement en bouche: doux, beurré. Des aliments faits pour attiser l'appétit, dont la délicatesse se condense dans la bouche comme une brume: sitôt inspirée, sitôt dissipée. Le soleil cogne sur le champ. J'expire, et je suis vide à nouveau. »

« Tu es triste. Et belle. Pareille qu'un renard efflanqué. Et le mal que le monde te fait ne peut rien y changer. »

« Je suis consciente de ce qui arrive aux gens qui s'échappent. Les voleurs rameutent leurs hommes, leurs chiens à la bave

épaisse et aux crocs pointus, et ils se lancent à leurs trousses pour les voler une fois encore. Et quand ils les retrouvent, ils leur passent une corde autour des mains, des pieds et du cou. Ils les battent avec du cuir, des planches. Ils chauffent de l'acier au rouge et les marquent sur les joues, le dos. Ils leur enfilent des colliers métalliques à pointes. Ils leur mettent des fers aux pieds ; ils obligent les femmes enceintes à trimer jusqu'au terme. Je veux. Je veux pouvoir me laisser pousser les cheveux, chercher ma nourriture et manger sans avoir à me cacher, m'asseoir au soleil et me gratter le crâne pour faire partir les tracas, respirer sans que la terreur m'étrangle, décider mes secondes, mes minutes, mes jours. J'ai assez souffert. »

« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »

Quatrième de couverture

La toute première arme que j'ai tenue a été la main de ma mère.

Annis est encore une enfant quand sa mère est vendue à un autre propriétaire. Et n'est guère plus âgée quand son maître, qui est aussi l'homme qui a violé sa mère, se débarrasse d'elle avec d'autres esclaves.

Lors de leur terrible marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis tente de se raccrocher à la vie et aux enseignements de sa mère : se battre, toujours, avec les armes et les sagesses qu'elle lui a transmises. Avec la mémoire aussi, celle de ces femmes qui, avant d'être arrachées à leur terre, ont été les guerrières des rois du Dahomey. Et avec la seule force qui lui reste, sa connaissance des plantes, des abeilles, de cette nature qui semble si hostile aux yeux des Blancs et qui pourtant est nourricière pour qui l'honore.

Et puis, quand Annis se sent sombrer, elle peut encore implorer Aza, l'esprit de sa grand-mère, capable de faire gronder l'orage et tomber la pluie. Celle qui, quand la faim et la douleur se font trop fortes, lui murmure qu'un jour, elle et ses frères et sœurs de malheur seront tempête...

Après six ans d'attente, Jesmyn Ward, seule femme double lauréate du National Book Award, est de retour avec un roman puissant et lyrique qui nous plonge au cœur de la tragédie de l'esclavage.

Jesmyn Ward est née à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Après son premier roman, Ligne de fracture (2014; 10/18, 2019), elle explose sur la scène internationale en remportant le National Book Award pour Bois Sauvage (2012; 10/18, 2019). Ses Mémoires, Les Moissons funèbres (10/18, 2019), se sont vus récompensés du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants (2019; 10/18, 2020), Jesmyn Ward a accompli un exploit inédit: être la première femme double lauréate du National Book Award. Le roman a aussi remporté le Grand Prix des lectrices Elle et le prix du Meilleur Livre étranger. Après six ans d'absence, elle revient avec Nous serons tempête, d'ores et déjà qualifié de classique par la critique américaine.

Jesmyn Ward enseigne la littérature à l'université de Tulane, en Lousiane, où elle réside.

Éditions Belfond,  mai 2025
237 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé 

samedi 7 mars 2026

L'Ourse qui danse ★★★★☆ de Simonetta Greggio

Un voyage sur la banquise, mais pas seulement. Dans ce récit, un homme déraciné retourne sur sa terre natale et doit réapprendre à vivre au contact de la nature, renouant avec les pratiques ancestrales.
C’est une sincère quête de sens, un texte engagé qui explore les problématiques sociales et environnementales des communautés inuites aujourd’hui. En arrachant les inuits à leur territoire, en détruisant le peuple inuit, c’est aussi de leur sagesse que nous perdons et dont nous aurions tant à apprendre.
Lecture introspective, qui pousse à réfléchir à notre manière d’habiter le monde et à notre rapport aux traditions. 
J'ai pensé parfois à "Croire aux fauves" de Nastassja Martin, par la justesse du regard porté sur l’humain et la nature.
Une reconnexion au Vivant. Émouvante. 
Une lecture qui n'est peut laisser indifférent !
« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

En mémoire de Laïka
Aux yeux si doux
Au bon sourire de chienne de rue 
Partie dans les étoiles
Et jamais revenue

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit.
À l'époque où tout ceci est arrivé, je n'avais pas quarante ans. J'habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l'univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.
Le reste du temps j'étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu'il y a à savoir.
Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi.
Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Nous étions liés par nos dialectes communs, nos chants et nos danses. Et nos méthodes de chasse, qui débutent avec nos pères et les pères de nos pères, dans une longue procession de chasseurs venus du blanc pays d'avant. Puis vous êtes arrivés et nous sommes devenus danois, groenlandais, canadiens. Vous êtes venus avec vos pasteurs et vos moteurs, vos alcools et vos maladies. Et nous avons commencé à ne plus voir notre propre nombril. Nous, qui étions comme des harengs, secs mais dodus aux bons endroits, sommes devenus obèses.
Qui mieux que nous sait qu'un animal ne peut être gras, dans l'impitoyable nature qui nous entoure ? Un animal qui n'est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L'homme n'est qu'un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d'eau et les hautes herbes de notre bref été. S'il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.
Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. Avez-vous déjà raclé la peau d'un saumon pour en faire les pages d'un cahier ? Avez-vous jamais pêché dans un trou de glace, à genoux dans vos pantalons de fourrure des heures et des heures durant, le visage qui devient aussi rouge qu'une fleur de rhododendron ? Avez-vous jamais dépecé un jeune phoque et croqué son foie cru, chaud, palpitant ?
Cela vous dégoûte. 
Lorsque vous avez échu parmi nous, vous avez été si dérangés par nos mœurs et nos pratiques que vous nous avez traités d'animaux humains. Humanoïdes, hominiens: vous avez décrété que nous n'étions pas vos semblables. Comme des ancêtres que vous auriez voulu oublier.
La peur et la gêne conduisent au déni. Après, il est difficile de revenir sur ses pas.
Je n'ai pas toujours été celui que je suis aujourd'hui, l'Inuit qui se tient fièrement devant vous dans ses peaux de bête et ses kamiks, ses bottes traditionnelles, et sur lui l'odeur des chiens et des cuirs. J'avais bien réussi à me camoufler, à me dissimuler. Je vous l'ai dit, je vous connais mieux que vous ne me connaissez.
Jeune homme, j'ai cru qu'en allant dans vos écoles, j'allais pouvoir mêler notre savoir ancestral au vôtre. J'ai cru que vous comprendriez si j'en parlais avec vos mots.
J'ai cru que vous sauriez ma peine si je touchais votre cœur.
J'étais moi-même dans le déni. Je n'avais pas compris que c'était une question de pouvoir, de suprématie. Une question d'argent là où je pensais qu'il s'agissait de respect.
Ne croyez pas que je vous mette au pilori. Car il y a une chose que j'ai comprise - et il m'a fallu tellement de temps pour m'en rendre compte que mes tempes sont devenues grises: vous n'avez pas conscience vous-mêmes de la vie de la mort ! - que vous nous imposez.
Que vous vous imposez.
Ou si vous préférez, que vous laissez vos hommes politiques et vos multinationales vous imposer.
Il m'aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début: que nous mourrons tous ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée. »

« Nous n'avons jamais appris à tenir un intérieur, comme vous dites nous sommes des errants, jamais nous n'avons imaginé nous sédentariser. Chez nous, lorsque quelqu'un meurt, on arrache les portes et les fenêtres pour que son esprit puisse s'envoler.
Voilà le cas que nous faisons de nos habitations.
Il me semblait comprendre plus de choses que je n'en avais comprises jusque-là. Je partais à la chasse avec nos équipements traditionnels, harpon, flèches, arc. Je croyais au pouvoir de la sagesse. À celui de la beauté. À la lutte à armes égales. »

« Autrefois, on se tassait sur un oumiak, un grand kayak communautaire. On risquait bravement sa vie au bout d'un harpon. Depuis, des moyens plus modernes avaient pris la place de ces chasses mythiques. Mais tuer une baleine reste l'un des grands rêves de tout chasseur, et je ne faisais pas exception à la règle. J'ai lu dans vos livres kabloonaks que ceux qui chassent la baleine chez vous sont pris de grande mélancolie au bout d'un moment. Car elle est, sans nul doute, l'une de nos sœurs les plus proches. Voir mourir un être qui nous ressemble, c'est plonger dans sa propre fin. La douleur de la baleine et son instinct de survie s'apparentent aux nôtres. Elle enfante comme les femmes humaines. Elle joue et chante comme nos filles. Elle nous regarde avec nos propres yeux. Ce qu'elle ressent, c'est ce que nous ressentons. Au fond de moi, j'ai toujours considéré que tuer et manger nos frères et sœurs nécessite du respect, et une forme particulière de ce que vous appelez prière. Mais il faut me rendre à l'évidence: ni le pouvoir de nos chamanes ni les plus hautes pensées de vos philosophes ne peuvent enrayer ce processus. Dans le grand tumulte du monde, nous n'entendons plus les voix. Nous ne savons plus ni aimer ni tuer, actes fondateurs de l'être humain.
Moi-même, je ne supportais plus ma lâcheté. J'étais parti. Ma quête ne faisait que commencer.
Je cherchais de toutes mes forces.
Quoi, je l'ignorais. »

« Ils jappaient, mais pas de peur ou de faim, plutôt de la pure joie de courir dans ces paysages de toute beauté. La lumière se faisait bleuâtre, la neige se muait en farine, puis en flaques que l'herbe très verte, presque phosphorescente, absorbait.
Le printemps explosait. »

« Nous sommes comme notre frère l'ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l'univers s'étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d'autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d'herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l'on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd'hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.
Comme notre frère l'ours, nous cherchons à retrouver notre place. Non: nous exigeons que l'on nous redonne notre place.
Car si l'ours et l'Inuit meurent, vous aussi vous mourrez. »

« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

« Celui qui n'a jamais observé les manifestations d'une pure douleur ne peut pas les imaginer. C'est le murmure fou de l'amour perdu à jamais. C'est le cri d'angoisse que le ciel lui-même ne peut contenir.
C'est ce que l'homme et l'animal ont en commun.
Le souffle de la vie, celui de la mort.
Cette peine nous réunit.
Tous les dieux inventés par les civilisations humaines nous envieront cela. »

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d'être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses - pétrole, métaux rares et lorsqu'ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir.
Mais aujourd'hui, à la différence des temps anciens, des êtres humains de tout bord, de toutes les couleurs, se sont alliés. Nous avons tous saisi que l'aiguille de l'horloge de l'Apocalypse, cette horloge conceptuelle créée au début de la guerre froide et mise à jour depuis 1947, et sur laquelle minuit représente la fin du monde, est à moins deux minutes du tocsin.
Des femmes et des hommes de bonne volonté se sont joints à nous. Je me souviens notamment d'un chercheur qui, découvrant l'existence d'ogives nucléaires sous la glace de notre pays, l'a dénoncé haut et fort, créant un conflit politique international majeur. Depuis, ces ogives ont été désamorcées, sauf l'une d'entre elles, qui a été perdue, et dont la présence hante les grandes puissances qui craignent la mauvaise rencontre avec un bateau ou un sous-marin.

Je suis aujourd'hui le porte-parole de ma communauté. J'ai été reçu à plusieurs reprises par différents présidents américains. Français. Danois. Je suis même allé en Russie, avec une délégation qui fut, brièvement, jetée en prison. Mais jamais je n'ai douté ne fût-ce qu'une minute de l'importance de ma mission. Et si mille fois j'ai été bouté hors d'un conseil d'administration, d'une banque ou de tout autre lieu de pouvoir, mille fois je suis retourné à l'attaque. J'ai souvent perdu. Parfois gagné.
Mais ce qui m'est arrivé alors que je songeais à raccrocher mes gants de boxe et à jouir d'une simple existence de grand-père, jamais je ne l'aurais imaginé. »

« Aujourd'hui on dénombre environ 150 000 Inuits sur la planète, dont 45 000 au Canada.
Les représentants de toutes les régions polaires (Alaska, Sibérie, Canada et Groenland) se réunissent lors des Conférences circumpolaires pour s'occuper des problèmes qui se posent en Arctique.
Le taux des suicides est plus élevé que jamais.
Les statuettes qu'ils fabriquent sont sculptées dans la stéatite.
La stéatite est une pierre tendre.
Une pierre sur laquelle la foudre est tombée.

La chercheuse Nastassja Martin, qui s'est battue contre un ours et a survécu, mais a eu une partie du visage dévoré, vit depuis dix ans dans les régions extrêmes du Nord.
Elle arrive aujourd'hui à cette conclusion :
« Derniers bastions de nature sauvage, Alaska et Kamtchatka condensent donc à l'heure actuelle nombre de tensions du monde moderne, depuis les conflits politiques des États rivaux qui se font face, aux problématiques énergétiques incontournables dans ces régions (le pétrole en Alaska et le gaz au Kamtchatka), jusqu'aux bouleversements écologiques qui ébranlent les écosystèmes préservés et sauvages qu'ils sont censés abriter et contenir. [...] Les sociétés indigènes qui y vivent depuis des milliers d'années doivent aujourd'hui composer avec un monde qui se délite de part en part. Les animaux migrateurs qu'ils chassent changent soudainement de trajectoire et deviennent introuvables; les forêts brûlent; la glace cède là où elle avait toujours tenu. Ces métamorphoses sont amplifiées par des conditions sociales extrêmement dures dans les villages, qui perdurent depuis l'arrivée des premiers missionnaires et explorateurs qui sédentarisèrent les indigènes en même temps qu'ils leur transmirent des maladies incurables qui allaient décimer leur population.
Nous pouvons, en Occident, entretenir l'idée que ce qui arrive aux autres ne nous arrivera pas, ou très tard : il s'agit d'une illusion. Les indigènes qui vivent dans les régions les plus touchées par le réchauffement sont en réalité aux avant-postes de quelque chose qui fonce sur nous aussi, et qui concernera très bientôt non plus seulement nos intellects, mais nos propres corps. »
To be continued.
*Extrait d'une interview publiée dans Libération le 17 mai 2019. »

Quatrième de couverture

Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Danois, Groenlandais et Canadiens étaient liés par leurs dialectes, leurs croyances, leurs coutumes en harmonie avec la nature environnante. Mais lorsque les « hommes blancs » sont arrivés, les intérêts des grandes puissances ont pré-valu, de nouvelles frontières ont été dessinées, et les familles ont été séparées. Parmi eux, un enfant grandit en « Occident », loin de ses parents déportés. Lorsque, devenu adulte, il retourne sur ses terres natales pour retrouver ses sœurs, il éprouve le besoin de renouer avec les pratiques ancestrales. La chasse rituelle qu'il entreprend va revêtir une dimension initiatique dès lors qu'il se trouve confronté à une ourse. Le cours des choses s'inverse: c'est l'animal qui aura le pouvoir de le main-tenir en vie - ou non.
Dans ce conte engagé et sensible, Simonetta Greggio met en lumière des modes de vie dits primitifs souvent oubliés, voire dédaignés, et rappelle combien l'homme n'est que l'un des hôtes de cette Terre.

« Un conte poétique et puissant, qui nous entraîne au fin fond de la banquise, à la découverte de la culture inuit. Un énorme coup de cœur pour cette pépite ! »
Librairie Le Hall du livre

Éditions Cambourakis,  août 2024
108 pages 

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025