mardi 18 août 2026

Les orphelins ★★★☆☆ d'Éric Vuillard

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Billy the Kid. Un nom qui suffit à faire surgir tout un imaginaire en effet, le Far West, les revolvers, les hors-la-loi, la liberté, la légende.

Mais qui était vraiment Billy ?

J’ai mis un peu de temps à entrer dans ce livre, à comprendre où Éric Vuillard voulait nous emmener. J’ai même relu certains passages, avec cette impression d’avoir peut-être laissé échapper une information essentielle. C'est une lecture qui demande de la concentration, je crois, mais qui se révèle d’une intelligence et d’une richesse folles.
Car en réalité, derrière la figure mythique du Kid, l'auteur raconte un gamin orphelin, pauvre, errant, dont la vie nous échappe presque entièrement. Une existence trouée de « peut-être », de « probablement », de récits contradictoires… « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. »
« Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. »
Billy est ainsi un orphelin de l’Histoire, de ceux qui n’ont ni archives, ni pouvoir, ni voix pour raconter leur propre vie. Et Eric Vuillard refuse de combler les blancs « le plus important, ce n’est pas l’exactitude […] c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir ».

Derrière le mythe du Far West, il montre aussi une Amérique conquérante, coloniale et profondément violente. Une société où la frontière entre hors-la-loi et homme de loi devient parfois bien mince, où les puissants disposent d’autres armes comme l’argent, les terres, la politique, les institutions.
Un regard très engagé, peut-être même un peu trop manichéen à mon goût. Et si sa démonstration est incontestablement intelligente, j’ai parfois trouvé son propos un peu démonstratif, comme s’il soulignait avec insistance ce que l’on savait déjà. On savait que la conquête de l’Ouest ne s’était pas faite dans la douceur et pas davantage que la construction de la puissance capitaliste américaine. Reste que la façon dont il relie l’histoire de Billy à la grande Histoire, avec son regard à lui, ça fait réfléchir.

C’était ma première rencontre avec Éric Vuillard. Une écriture singulière, qui mêle récit historique, digressions, ironie, réflexion politique et envolées presque poétiques. Parfois déroutante, mais indéniablement riche.
Je ne suis peut-être pas entrée dans son œuvre par la porte la plus simple, mais Les Orphelins m’a donné envie de découvrir ce qui se cache derrière.

Une histoire de Billy the Kid, oui. Mais surtout sur ceux qui écrivent l’Histoire, ceux qui la subissent et ceux qu’elle laisse dans le silence.

« SI L'ON VEUT essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c'est là qu'il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l'Histoire du monde, et il ne sait rien. C'est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. Il mendie, Billy. Nous n'avons rien à lui donner. Rien. Tous les mots écrits subissent le même sort, nos bibliothèques sont une collection de cris étouffés, catalogue d'abois contre-pesés, expurgés, polis. On ne peut pas étudier Billy, on ne peut ni le retranscrire, ni le raconter. Billy, c'est une poignée de sable dans les yeux.
Avant Jesse James et Billy the Kid, il n'y avait pas de vrai sang sur les planches. Richard III est un voyou splendide, mais Billy est un pauvre idiot. À l'ouest, ils ont inventé ça, la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. Il faudrait écrire une lettre d'amour pour raconter l'histoire de Billy, mais on ne le peut pas. Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait. »

« Sur son lit de mort, Frank. P. Cahill racontera au juge de paix l'empoignade brutale qui venait d'avoir lieu entre lui et Billy, et à l'issue de laquelle le Kid devint un hors-la-loi. Et voici qu'entre les mailles de la langue écrite, dans la déposition rédigée par le sinistre juge de paix de ce patelin de toiles et de planches qu'était Camp Grant, tandis que la prose du rédacteur tente de civiliser l'événement, de lui donner son tour judiciaire, définitif, de le traduire dans le latin monotone des procès-verbaux, voici que l'on tombe sur des restes de tournure orale, un petit morceau de Billy. On entend soudain sa voix, le son de sa voix dans celle de Cahill ; et on la reconnaît aussitôt. Et il est émouvant de penser que le seul élément authentique et sensible de la vie de Billy qui nous soit peut-être parvenu, la trace la plus indubitable de son passage sur terre, gît dans ce triste lambeau de prose recueilli par un juge et que l'on peut encore trouver dans la bouche de n'importe quel vaurien, et qui peut-être détient le secret de leurs souffrances : "Je l'ai traité de maquereau et il m'a appelé fils de pute." »

« [...] le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas rai-sonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien. »

« Et si l'on a tant de lacunes pour une vie si brève, si peu d'informations fiables, si peu de documents, de dates, de certitudes, et tant de pointillés, c'est parce que le pauvre Billy, William, Henry, peu importe, ayant mené une vie de fugitif, n'est qu'un pauvre orphelin. Il n'a pas eu de père, et, quand sa mère mourut, il avait quatorze ans. Et c'est de petits boulots pour survivre, en tristes larcins et en crimes, que le Kid va finalement apparaître, comme sur sa photographie légendaire, reléguant William Bonney, William McCarty, William Antrim et Henry Bonney aux insondables archives. Désormais, il portera ce pauvre surnom, auquel Chaplin donnera, quarante ans après, une note plus douce, et qui est offert aux enfants qui n'ont rien d'autre à se mettre le Kid. »

« Billy ne nous sera livré qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il vou-lait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou. »

« On s'étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l'endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. 
»

« Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes. »

« Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n'était plus tout à fait seul. Il s'entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d'une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté. »

« Regarde la vie de travers. Attaque les ban-ques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliar-daire piochait dans les assiettes et terminait les restes. »

« DÉBUT OCTOBRE, la petite bande fut repérée à Tularosa. Ils bivouaquerent, au beau milieu de la ville, au pied de l'église d'adobe, titubant entre les murs de pierres sèches, jetant leurs vestes aux épines de cactus, comme d'autres les laissent au vestiaire. Tularosa était alors une toute petite bourgade mexicaine, avec une rue principale où vivotaient des gringos. Il n'y a pas de ville à Tularosa. Seulement une rue vide. Ce vide n'est rien d'autre qu'une manifestation de la vie coloniale. On étire ses tentacules très vite le plus loin possible au milieu d'étendues stériles, sans préjudice des populations semi-nomades, de leur pauvre vie pastorale, ancienne, isolée, de leur agriculture rudimentaire, de leurs villages de terre adossés à une rangée d'arbres. On s'installe impunément au milieu des autres, on les massacre un peu, on les assujettit et puis on leur donne des noms, d'abord ceux qu'avait imposés l'usage : Indiens, Amérindiens, Mohicans, Navajos; puis des noms injurieux : Peaux-Rouges, sauvages ; et enfin des euphémismes qui ajoutent la bonne conscience à l'injure et l'hypocrisie à l'indifférence : indigènes, hispaniques, autochtones, Premières Nations, Native Americans... Pourtant, ce sont bien les Indiens qui ont été exterminés, les Natives, eux, languissent dans des réserves, si bien que derrière l'expression Natives, sous ce terme convenable, honnête, l'extermination semble presque oubliée, escamotée, blanchie. »

« Il faut avoir un peu traîné ses guêtres dans la capitale fédérale, pris en photo les imposants monuments de l'empyrée, visité toute cette camelote de l'État américain, avant de terminer cette tournée épuisante au Lincoln Memorial, faux temple grec, qui fut finalement construit à la place de l'ostentatoire projet orné de six statues équestres, de trente et une sculptures aux proportions colossales, ou de la cabane en rondins qu'on imagina ensuite par un fantaisiste retour des choses ; il faut même, par curiosité, jeter un œil au site du futur mémorial avant sa construction, méditer sur ce paysage marécageux, toute cette terre vaine, avec, au milieu de rien, son immense bassin réfléchissant, déjà là, comme le témoin attardé dans le passé de tous nos crimes à venir ; puis, avec les innombrables gogos, les sept millions de gobe-mouches qui viennent ici chaque année, achever sa course aux clichés dans la petite cabine à droite de l'entrée où se marchandent les bustes couleur bronze de dix-neuf centimètres de haut du grand homme, pour enfin, parmi cette flopée de rêveurs venus des quatre coins du monde, faire quelques pas derrière la lentille froide de son appareil photographique jusqu'à l'original de presque six mètres de haut, la gigantesque statue du président Abraham Lincoln assise sur un colossal trône de marbre ; oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington DC pour s'apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
Et à travers les marbres de Washington, à travers les pierres du faux obélisque qui surplombe le gigantesque plan d'eau, très loin des crimes de nos petits malfrats et des modestes boutiquiers de Lincoln, très au-dessus de nos politiciens, de nos avocats ambitieux, on devine, finançant les campagnes, sponsorisant les partis, subventionnant la santé, l'éducation, l'art, si loin, si haut cette fois-ci, qu'on y voit à peine à travers les nuages du droit et de la richesse, on devine les rayons d'une puissance autrement redoutable. C'est elle qui, sur je ne sais quel chemin plus tortueux que celui de Damas sut convaincre Thomas Benton Catron qu'un poste de sénateur et des milliers d'hectares valaient bien qu'on aménage un peu la vérité et qu'on tue quelque rancheros, c'est elle qui parvint à convaincre Elkins que l'honneur d'un mandat ne vaut pas plus de quatre ou cinq millions de dollars, que les principes valent quatre à cinq millions de dollars, pas un sou de plus. Et c'est elle qui sut convaincre Axtell qu'un poste de procureur et un large portefeuille d'actions valent bien quelques entorses aux principes. Et c'est encore elle que l'on devine, à travers la petite brume qui se lève au matin et enveloppe le Jefferson Memorial de son indéfinissable tristesse, l'ombre de ces millions de dollars, l'envers du suffrage universel. »

« Mais George n'est pas seulement un vieux fabulateur, le triste jouet d'une illusion, il doit avoir raison à sa manière, tout converge vers Billy. Sa jeunesse, sa mort sont de sérieuses raisons de le placer au centre des choses. Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n'importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n'importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais. Et puisque même les faits établis lui font défaut, qu'il n'a pas de nom, pas de date de naissance, pas de père, et qu'il mourra abattu comme un chien sans laisser autre chose que du vide, il y a de quoi être ému. Il y a de quoi évoquer le Kid avec affection, comme le fera George, son vieux copain, comme ils le feront presque tous. »

« Une fois que le clan Dolan eut définitivement vaincu, les adversaires de Billy intégrèrent aussitôt la force publique et la plupart de ses camarades furent, à leur tour, recrutés par leur ancien ennemi. Il fallait bien trouver du boulot, peu importait l'employeur. La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituent les forces de l'ordre. »

« Il commença sa carrière criminelle à l'occasion d'une partie de poker, son ami Chavez lui reprocha soudain de tricher, Bob se leva et déchargea son six-coups. Après quelques crimes, tandis qu'on l'accusait d'avoir tiré dans le dos d'un pauvre type devant sa femme et ses marmots, l'affaire fut classée et il fut nommé shérif adjoint de Pat Garrett. Enfin, apprenant sa mort, on prétend que sa propre mère aurait dit de lui : "Bob fut un criminel-né, et si l'enfer existe, il doit être là-bas." Bien sûr, une telle sentence relève de la légende, mais il se peut qu'elle nous souffle une vérité abrupte à travers l'haleine fétide de la médisance, et que l'on y saisisse, entre les chicots du malheur, quel fut le triste chemin du petit Bob Olinger, que la vie, ou sa mère, n'aimait pas. »

« À cet instant, face aux cent mille vaches de Chisum, et face à toute cette galerie de Chisum, qui ont peut-être tous d'horribles mufles de vache, de chameau ou de vache, carne, rosse, gueules à vacherie, face aux vaches à collerette élisabéthaine, face à John Chisum himself, on mesure mieux la place du pauvre Billy, qui fut à l'occasion, et pour son malheur, à sa solde. C'est que les Chisum sont en quantité sur leur arbre, ils se tiennent bien chaud, ils se regardent pour l'éternité en chiens de faïence, qu'ils soient capitaines ou propriétaires de bétail. Mais Billy est tout seul. Au-dessus de lui, personne, que des noms approximatifs, des théories, des rêves. À ses côtés, un frère fantôme. Et en dessous de lui, c'est encore le vide, pas de descendance, plus rien, seulement de vagues rumeurs. Au milieu de l'éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l'hu-manité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »

Quatrième de couverture

Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu'il serait toujours seul. Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre. Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer. Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s'évapo-rèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu'à l'arme, et il tira.
É. V.

Écrivain et cinéaste né à Lyon, Éric Vuillard est notamment l'auteur chez Actes Sud de Tristesse de la terre (2014), 14 juillet (2016), La guerre des pauvres (2019). Son œuvre, traduite dans quarante langues, lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017) et le prix Ernst Bloch en 2025 pour l'ensemble de son œuvre.

Éditions Actes Sud, Un endroit où aller, janvier 2026
163 pages

vendredi 14 août 2026

Je rouille ★★★★☆ de Robin Watine

Un été au bord de la mer. Les copains, les flirts, les soirées qui s'étirent, le soleil et Léna, la Parisienne que Noé attend chaque année.

❤️☀️Une histoire d'amour de vacances, mais surtout l'histoire d'un garçon de dix-sept ans qui cherche encore à savoir qui il est.
Noé se regarde constamment à travers les yeux des autres. Ceux de Léna, dont il voudrait tant être aimé. Ceux de ses amis, qui décident souvent pour lui de ce qu'il faut aimer, penser, écouter. Ceux de Lionel surtout, dont il suit les idées et les mauvais coups par peur de le décevoir. Jusqu'au jour où il comprend qu'à force de vouloir ressembler aux autres, il risque de ne plus savoir qui il est.

J'ai aimé ce portrait d'une adolescence faite de doutes, de contradictions et de maladresses, mais aussi cette réflexion sur le poids du regard des autres et sur ces choix qui, parfois, nous éloignent définitivement de toutes les vies que nous aurions pu vivre.
Comme pour Sicario bébé, j’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation à la langue, très orale, nerveuse, parfois presque brute. Mais je me suis laissée embarquer et au final, ce roman sensible et lucide sur l’adolescence, sur ce moment où l’on cherche encore à devenir soi, m'a touchée et ramenée deux, allez ... trois décennies en arrière, au camping de l’Espiguette. De sacrés souvenirs ! 😁☀️

« Le soleil, il tape moins fort. J'ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c'est surtout que Léna m'avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j'avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m'en foutais, l'important c'est que ça me rendait plus beau. Et y a qu'à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi, je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s'en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu'elle est belle. »

« J'ai un peu honte de pas être capable de juger une musique autrement qu'à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s'ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu'eux. Comme si j'étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d'avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu'il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J'ai pas de réponse, et toute façon j'ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c'est qu'une succession de questions, et le soleil, j'ai l'impression qu'à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« - Comment ça, partir ?
- Partir d'ici. Aller vivre ailleurs... Ça te dit rien ?
- Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais. 
- Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C'est cool pour les vacances, mais après... Ça rouille quoi.
- Qu'est-ce qui rouille ? je lui demande.
- Je sais pas, les gens.
- Les gens, ils rouillent... je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
- Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j'suis désolée mais au final si vous êtes amis c'est surtout parce que vous habitez à côté et qu'il y a que vous. En vrai, c'est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j'ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel...
J'aurais bien envie de l'envoyer chier, mais je sais qu'il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« Et le passé c'est peut-être le passé mais on peut pas l'effacer, et ça, y a pas plus con, mais c'est bien la première fois que ça me saute aux yeux. À partir du moment où j'ai choisi de suivre Lionel, peut-être que tout le reste de ma vie en a été changé. Ce soir, j'ai pris une direction, et les autres directions que j'aurais pu prendre sont derrière moi pour toujours. Le Noé qui refuse de cambrioler la maison de Léna aurait pu exister. Mais il peut plus, c'est terminé. Des centaines de vies parallèles qui seront plus jamais la mienne. J'avance comme ça, et chaque jour, je vais un peu plus loin sans demi-tour possible. Et s'il y a un Noé que j'aurais dû être, je l'aurai finalement jamais été. »

« « Les gars, j'ai une idée de génie ! » Et ma peur de le décevoir qui a fait qu'à aucun moment j'ai osé remettre en question cette idée pourrie de cambriolage, parce que la déception, chez Lionel, ça devient vite de la rancœur, et le plus souvent ça s'exprime par une forme ou une autre de violence. Alors je l'ai suivi tête baissée comme un débile, comme je le fais tout le temps, dans tous ses plans foireux. Pas foutu de prendre la moindre décision par moi-même. Et ça quand j'y pense c'est vrai même des décisions les plus insignifiantes, comme le choix de la bouteille au Spar, le soft pour la diluer, la marque des clopes au tabac, la chaîne à la télé, le film de cul sur lequel on va se branler tous ensemble en se disant que celui qui finit en dernier il est pédé, alors qu'en réalité je trouve que l'inverse serait plus logique... Bref, en général, c'est pas compliqué de laisser les autres diriger, il y en a toujours que ça arrange d'avoir le rôle de leader. Mais quand ça arrive qu'on me demande mon avis, je me débrouille pour faire des choix de sécurité. Pour les clopes, Philip Morris ou Camel, moi je vois pas la différence de goût avec les autres marques mais les autres disent que c'est les meilleures. Pour l'alcool, whisky, vodka, facile, surtout pas Manzana, Passoã ou Malibu, ces « boissons de campeurs ». Vodka-orange, on buvait ça le premier été où je suis allé à L'Odyssée, mais je sais plus si c'est Rémi ou Théo qui a dit un jour que c'était dégueulasse, on a fini par arrêter. Donc Coca pour whisky, jus de pomme pour vodka, et pour la musique, les Strokes ça marche à tous les coups. Et puis y a mes vraies envies, mes vrais goûts à moi, les musiques que je découvre quand je suis tout seul. Tout ce que je garde pour moi, pour les moments où je suis tranquille, à l'abri de leur jugement. »

« On peut pas vraiment dire que j'ai été faible. Je suis moins fort que Lionel et ça c'est un mystère pour personne, alors pourquoi je me sens si con d'avoir été aidé par mon frère ? Si faible dans son regard maintenant qu'il se tourne vers moi avec l'amour que personne d'autre ici ne m'a jamais montré. Que moi non plus, je lui ai jamais donné. J'en ai donné plus à celui qui vient de me faire perdre connaissance, qu'à lui, qui a eu le courage qui manque à tous mes potes et à moi, et qui a pas réfléchi une seule seconde au danger pour me venir en aide. J'aurais plutôt mérité qu'il se marre pour toutes les fois où j'ai été à la place de Lionel et lui à la mienne, la tête écrasée contre le carrelage du salon, le parquet de ma chambre ou le sable mouillé, quand je tirais plaisir de lui faire mal. Faible de mon ingratitude, en réalité, que Nathan pense même pas à me faire payer, parce que ça a toujours été comme ça, comme si c'était l'ordre naturel des choses, que le grand frère fasse souffrir le petit. Et y a une question que je veux pas me poser, et pourtant elle est là, elle me laisse pas le choix. Et si j'ai pas envie de me la poser, c'est sûrement que la réponse me fait un peu honte, aussi. Est-ce que j'aurais eu les couilles de m'en prendre physiquement à Lionel, si mon frère s'était retrouvé à ma place ? »

« J'observe Lionel qui continue de faire le clown là-bas, comme si de rien n'était. Comme s'il venait pas d'humilier un des seuls mecs qui a toujours été là pour lui. Je l'envie, de pouvoir se reposer sur sa force et d'avoir à se soucier de rien ni personne. Et en même temps, je crois que ça me ferait chier de savoir que les autres me respectent juste par peur. Lui il s'en rend peut-être pas compte, c'est d'autres choses qui lui font peur, et des choses plus flippantes, parce qu'il a pas ses parents pour l'aider et qu'il va sûrement travailler dans des jardins toute sa vie et que pour l'instant ça va mais quand il aura quarante ans dont vingt d'espaces verts derrière lui, le dos en miettes et accro au pétard... Et je me mets presque à le plaindre puis je me souviens de ce qu'il vient de faire, et toutes les conneries dans lesquelles il m'embarque, tous les risques qu'il me fait prendre tout le temps, et comment ça l'arrange bien de savoir que s'il se fait choper, il sera pas seul dans sa merde. D'un autre côté, c'est peut-être pas sa faute si on est là, à côté, et que la vie, elle nous a donné plus qu'à lui. Il a juste besoin de gars qui se mettent un peu à sa place, des gars qui le comprennent et qu'il peut appeler ses potes... Mais je commence à en avoir marre, moi, de faire l'effort de le comprendre, Lionel. Et vouloir faire le beau devant Léna ça m'aura au moins donné le courage de me dresser contre lui et de me rendre compte que je ferais mieux d'arrêter de vouloir lui ressembler. »

« Je vois bien comment il nous regarde, Lionel. Ça lui plaît pas qu'on sympathise avec le genre de bourges à qui on met la misère d'habitude. Et c'est bien fait pour sa gueule. Ça le fait chier, parce que lui quand il sympathise avec eux, c'est pour leur mettre des carottes en leur vendant de la coke coupée au Doliprane à ces peigne-culs, comme il dit, qui nous regardent de haut comme si on était des sauvages incultes, qui traînent dans leurs piscines toute la journée en parlant du biff qu'ils ont claqué la veille à Saint-Tropez pendant que lui, il taille la haie du jardin en plein cagnard. Il aime pas. Ça lui rappelle tout ce qu'on a en commun avec eux et qui nous différencie de lui ; les réunions de famille pour Noël tous les ans, les bonnes manières devant les grands-parents, les cousinades, l'avion au moins une fois par an pour partir en voyage, le bac, le choix des études, l'avenir à construire... Lionel, son avenir, c'est son présent. Son travail, c'est vraiment son métier, pas le job d'été dans le business de papa et maman. Parce que ça aussi c'est quelque chose qu'on a en commun avec les gosses de riches, Théo, Rémi et moi, que nos parents ils ont des business qui nous assurent une sécurité si on décide de les reprendre un jour. »

« Je m'y vois, dans ses yeux, et je me dis que lui et moi, on aurait beau essayer, on sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien, mais ça j'en doute, parce que l'influence, c'est clair qu'elle est plus de lui à moi que de moi à lui. »

« VACANCE (n.) :
État de ce qui est vide, inoccupé, disponible.
État de repos, d'inaction.

Je suis donc un amour vide. Un amour disponible, inoccupé, un amour de repos. Et c'est pas moi qu'elle a gardé à distance, Léna, mais plutôt tout ce qui en moi lui demande des efforts. Avec moi elle s'est reposée de l'amour. Elle s'est vidé la tête, et je peux pas lui en vouloir, une fois que c'est vide, on peut pas vider plus. Elle a pris ce dont elle avait besoin avant de retourner à Paris retrouver toutes les questions qu'elle aime se poser avec son copain, et pas avec moi. À se demander si oui ou non elle l'aime encore, à se dire que si la question se pose, c'est pas bon signe, et « quand y a des doutes y a pas de doute », mais en même temps « si je me bats autant pour sauver mon couple, c'est qu'il a de l'importance », et les soupçons : « est-ce qu'il m'aime que pour le sexe ou c'est plus que ça ? », toutes ces choses qu'elle dit à ses copines en parlant de lui quand je fais semblant de pas entendre...
C'est bien beau cette histoire d'amour de vacances pour se reposer, mais pour que le contrat soit respecté, il aurait fallu que ça nous vide la tête à tous les deux. Seulement Léna, c'est comme si sa tête s'était vidée dans la mienne. Et ça, c'est ma faute, à moi qui sais pas reconnaître la nature des sentiments, et pas reconnaître grand-chose. La direction du vent à la limite, c'est pas compliqué, suffit de se foutre le doigt dans la bouche et de savoir que les îles en face, c'est à peu près le sud. Alors si je devais en vouloir à quelqu'un, ce serait à moi, d'avoir rendu la tâche si facile à Léna de jouer avec moi. Elle, elle faisait que suivre la règle du jeu... »

« Je me dis que mon père doit être un peu perdu avec moi. Il doit pas trop savoir comment me parler, à cause de l'impression qu'on vit dans des mondes parallèles. Comme si j'étais pas capable d'éprouver les choses qu'il a pu éprouver, comme si en réussissant sa vie, il avait fait des enfants sans problème, comme si tout allait forcément bien pour moi et que mes soucis, les questions que je me pose, c'étaient des faux problèmes, comme s'il avait pas le temps pour ces conneries-là. Il serait peut-être surpris de savoir qu'on peut ressentir la même chose à dix-sept ans qu'à cinquante. En tout cas, moi, j'avais peut-être quinze ans, mais j'étais là, le jour où il m'a appelé en pleine nuit au milieu de l'hiver, pour que je le rejoigne sur la plage, et qu'il s'est mis à chialer en disant qu'il comprenait pas ce qu'il avait fait pour mériter ça. J'ai pas rigolé, moi, même si je trouvais ça ridicule de pleurer comme un bébé devant son fils, parce qu'il fallait être con pour pas la voir venir, leur séparation, et pour pas voir non plus tout ce qu'il aurait pu faire depuis des années pour l'éviter... Je trouvais ça ridicule, mais je trouvais pas ça drôle du tout, et c'était même pas que mes parents se séparent qui me faisait de la peine ça c'était plutôt la confirmation de ce que je pensais depuis longtemps, c'était juste de le voir si triste. »

Quatrième de couverture

« Ils sont rares les moments comme maintenant où je la regarde vraiment, juste pour savourer. La plupart du temps je suis plutôt occupé à essayer de savoir de quoi j'ai l'air dans ses yeux. »

Comme chaque été, les touristes affluent sur le littoral, quelque part au sud de la France. Et Noé navigue entre ses amis, toujours les mêmes, et le restaurant de la plage où il travaille pour son père.

Comme chaque été, Noé n'attend qu'une chose : retrouver Léna.

Léna est parisienne, charismatique, cultivée, rien ne semble l'atteindre. Elle rayonne tandis que Noé se perd dans ses incertitudes. Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver, à lui qui n'a rien d'autre à offrir que ce bord de mer et cette bande de copains un peu bancale ? Il le sait, un amour de vacances, ça ne dure pas. Mais est-ce une raison pour tout gâcher ?

Dans une langue nerveuse et ciselée, Je rouille dépeint un amour incandescent, à la fois unique et inquiétant. Et révèle ainsi un jeune homme qui se cherche et qui pense trouver des réponses dans le regard de l'autre.

Éditions Calmann Lévy,  août 2025
152 pages 

dimanche 9 août 2026

La cinquième femme ★★★★☆ de Maria Fagyas

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre. »
Difficile de mieux dire.

Budapest, octobre 1956. L'insurrection gronde, les rues sont transformées en champ de bataille et les morts s'accumulent. Lorsque l'inspecteur Nemetz découvre cinq femmes tuées devant une boulangerie, l'une d'elles attire particulièrement son attention ; la veille, elle était venue lui demander sa protection, affirmant que son mari voulait la tuer.
Commence alors une enquête aussi singulière que son personnage principal. Nemetz ne cherche pas seulement à savoir qui a tué, mais ce qui se cache derrière les actes, les mensonges et les silences. 
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme. »
Le meurtre devient une porte d'entrée vers la psychologie des personnages, mais aussi vers une société en pleine désagrégation.
Car l'Histoire est partout. Dans les rues de Budapest, dans les pénuries, les dénonciations, le marché noir, les règlements de comptes et surtout dans cette insurrection de 1956, immense espoir de liberté bientôt écrasé par le retour des chars russes.
J'ai aimé cette façon de mêler l'intime et le politique, de brouiller les frontières entre résistance, compromission et survie. Dans cette ville où la mort est devenue presque ordinaire, Nemetz continue pourtant à chercher la vérité sur une seule victime. Parce qu'il est policier. Parce que, pour lui, comprendre n'est pas juger.
« Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment. »
Un polar sombre, atypique et profondément humain, qui m'aura autant intéressée par son enquête que par le portrait d'une Budapest meurtrie par l'Histoire.

Une belle découverte de cette collection Série noire de Gallimard.

Début de la Préface 
« Du 23 octobre au 10 novembre 1956, Budapest vécut une insurrection spectaculaire, parenthèse tragique dans le parcours pour le moins accidenté de la Hongrie : en 1944, les troupes de Hitler avaient envahi le pays, elles furent chassées par les Russes en 1945. Les Hongrois campaient depuis lors dans une sorte d'immobilisme résigné, et le soulèvement initié par les étudiants leur redonna de l'éner-gie. Les habitants de Budapest se battirent avec ferveur, les très jeunes surtout, téméraires, exaltés par les combats de rue. Ils crurent un moment la victoire à portée de fusil, et au bout du compte se prirent de plein fouet le retour de l'occupant qui, selon son habitude, avait feint le retrait pour revenir en force. Le 1er novembre, dans un calme onirique, on balayait les débris des combats et se prenait à espérer. Le 4 novembre, les Russes sifflèrent la fin de la récré. »

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre, qui exerce une fascination inattendue, en raison certes du fond historique et politique, mais aussi de la remarquable complexité des personnages qui l'animent. » MARIE-CAROLINE AUBERT en fin de Préface 

« - Qu'est-ce que vous tapez là ? lui demanda-t-il.
- Mes dernières volontés, fit-elle en haussant les épaules.
Elle se leva pour lui prendre son pardessus et le suspendre à une patère, puis demanda, comme elle le faisait chaque jour depuis vingt ans :
- Alors, quoi de neuf dans le vaste monde ?
Et, comme toujours, elle posa cette question d'un ton qui laissait entendre qu'en admettant même qu'il y eût du nouveau elle s'en fichait complètement.
- Rien de bon, fit Nemetz.
Cette réponse, qu'il faisait invariablement depuis vingt ans, était particulièrement adaptée à la situation. Elle valait pour tous les événements, mineurs ou majeurs, du siècle, de l'invasion de la Hongrie par Hitler en 1944 à l'insurrection en cours, en passant par la libération par les Russes en 45. »

« - La police est-elle capable de protéger les personnes en danger ? demanda-t-elle après un long silence.
- Cela dépend, et de la personne et du danger.
Elle posa sur Nemetz un regard chargé de reproche. Elle était venue avec un récit très au point, chaque détail de sa prestation étant soigneusement prémédité. La réplique qu'elle avait espérée ne correspondait pas à ses attentes et cela la contrariait.
- Mon mari veut m'assassiner. Il faut que la police l'arrête. Sinon, il me tuera.
Elle avait le souffle court, mais elle contrôlait parfaitement ses nerfs et elle ne quittait pas l'inspecteur des yeux, sans ciller. Nemetz en conclut que ce n'était pas la panique qui l'avait amenée dans son bureau et qu'elle suivait un plan prémédité. Elle avait l'intention soit de se venger de son mari, soit de se débarrasser de lui.
- Comment savez-vous que votre mari cherche à vous tuer ? demanda l'inspecteur. Quelqu'un vous a prévenue, ou a-t-il déjà fait une tentative ?
Son ton placide sembla agacer la visiteuse, dont le regard fut traversé d'une lueur de colère. 
- Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il est bien décidé à me tuer.
- Ce sont de bien grands mots, fit Nemetz en hochant la tête. Je vous conseille d'y réfléchir à deux fois avant d'agir imprudemment. Il y a parfois dans la vie d'un couple des moments difficiles qu'il est préférable d'oublier le lendemain. Un homme peut même se laisser aller à des gestes regrettables. Cela ne signifie pas qu'il ira jusqu'à assassiner sa femme.
- Vous ne comprenez pas, inspecteur, fit la visiteuse en détachant les syllabes comme si elle s'adressait à un sourd.
Si la police n'intervient pas, je suis perdue. D'ailleurs, dit-elle en haussant le ton, ce n'est pas un conseil que je suis venue chercher ici, mais votre protection.
Nemetz prit son stylo d'un air résigné. »

« Cette découverte le fit chanceler. Il s'en voulait de ne pas avoir su reconnaître le signe d'une tragédie imminente. Au fil de toutes ces années dans la police, il avait acquis un sixième sens, sorte de système d'alarme qui réagissait aux manifestations les plus infimes - un soupir de soulagement, la crispation légère d'une paupière à demi baissée -, des signes que le commun des mortels ne saurait perce-voir. Ce soir, un fusible avait dû sauter sans qu'il en ait conscience, il n'avait rien vu venir. »

« - Ah oui ? fit Alexa en haussant les épaules. Alors, j'ai dû confondre avec avant-hier. Tout s'embrouille dans ma tête en ce moment. Pourquoi vous acharnez-vous contre lui ? Les gens meurent comme des mouches en ce moment. À commencer par ici, entre ces murs. Est-ce qu'on leur demande qui leur a tiré dessus ? Les insurgés ! La police secrète ! Les Russes ! Pourquoi faire tant d'histoires pour une seule victime ? Pourquoi attacher plus d'importance à une Mme Halmy qu'à cet enfant qui est mort hier soir sur la table d'opération ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça cache, tout ça ? Vengeance ? Dénonciation ? Quoi ?
- Les deux peut-être. Pour ne rien vous cacher, le docteur Halmy a été dénoncé.
- Dénoncé ! Mais c'est impossible ! Qui ose l'accuser d'un crime ? »

« La politique ne l'avait jamais intéressé. Diverses sortes de dirigeants s'étaient succédé à la tête du pays, portés par des convictions variées, mais la sienne n'avait pas bougé d'un iota. Il était pour la justice, l'ordre et l'accomplissement de son devoir.
L'insurrection qui avait éclaté de façon si soudaine le mardi précédent avait été pour Nemetz, qu'il l'admette ou non, le premier événement politique qui l'ait fait sortir de sa longue indifférence.
Pendant quelques heures, il avait connu une excitation comme il n'en avait jamais éprouvé jusque-là. Elle était rapidement retombée. Les chances des insurgés étaient bien minces. Et s'ils étaient vaincus, Dieu leur vienne en aide ! »

« - Et pourquoi tu n'es pas sur ton toit en ce moment ? s'étonna Nemetz.
- Fallait bien que quelqu'un descende au ravitaillement, dit Lehotzky en montrant le sac sur son dos. Vous vous rappelez Lily, la fille qui m'a fourni un alibi quand ce salaud de lieutenant Varga voulait m'épingler pour le meurtre de Baldauf ? Eh bien, elle travaille depuis un an comme caissière au restaurant Schuck. Elle récupère tout un tas de chouettes conserves d'importation, du foie gras, des œufs de saumon, de l'ananas...
- Une drôle de caissière, grommela Nemetz.
- Faut pas lui en vouloir, inspecteur, vous avez pas idée de la façon dont les employés sont nourris, chez Schuck. Alors de temps en temps, elle s'octroie un supplément. Les restaurants sont gérés par l'État, et l'État, c'est les travailleurs. Elle dit qu'elle fait jamais que prendre ce qui lui appartient.
Nemetz était dégoûté. Quel peuple corrompu, quelle ville de maquereaux, de putes, de voleurs et d'escrocs. Avec son casier de pickpocket, Lehotzky était un modèle de droiture morale comparé à eux. »

« - Docteur, je n'ai pas perdu mon temps, répliqua Nemetz qui commençait à trouver la confrontation amusante. Voyez-vous, cette affaire est assez particulière. Pas de cadavre, pas de témoins, pas d'arme du crime et aucune preuve. Je voudrais que vous me parliez des gens qui étaient en contact avec votre femme. C'est d'eux que viendra la solution. Pas de ce qu'ils font ou disent, mais de ce qu'ils sont. Y a-t-il parmi eux un meurtrier potentiel ? Je veux dire, quelqu'un qui serait capable d'appuyer froidement sur la détente, sans pour autant vouloir sauver sa vie ou celle d'autrui. Il faut un certain tempérament pour en arriver là... »

« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme, beaucoup plus que de percer celui du crime proprement dit. L'acte en soi était grossier et trivial - tous les cadavres se ressemblaient - tandis que le meurtrier apportait à chaque enquête une tonalité particulière.
- Je vous avais prié de me décrire le milieu où évoluait votre femme. C'est exactement ce que vous avez fait, déclara Nemetz.
- Vous êtes un drôle d'oiseau, inspecteur, fit Halmy en riant. Vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais d'un inspecteur de la criminelle. »

« À voir les femmes en vêtements informes et les hommes aux chemises effilochées sous leurs pardessus élimés, Nemetz se demanda quelle serait la réaction d'un habitant revenant à Budapest après vingt ans d'absence. Il aurait gardé l'image d'une cité dans laquelle la vie s'écoulait avec la même placidité sereine que les eaux gris-bleu du large et opulent Danube, où les jardins et les femmes se paraient de couleurs vives aux premiers jours du printemps, où la pauvreté déga-geait un fumet de choucroute et la richesse était sans odeur. Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d'arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution. »

« Nemetz ôta son chapeau et sut, en sentant les gouttes sur son crâne partiellement dégarni, que le rhume qu'il couvait allait immanquablement s'aggraver. Il n'en envia pas moins ces garçons et ces filles vaillants et trempés par la pluie, se disant que la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »

« Le docteur Halmy leva un sourcil, mais ne répondit rien. Il alluma la radio et les deux hommes écoutèrent le bulletin d'information émis par le gouvernement. Les dernières unités motorisées russes étaient censées évacuer Budapest au cours de la matinée, annonça le porte-parole, qui demanda à la population d'éviter tout incident afin que le départ des troupes russes s'effectue dans l'ordre et le calme.
- On ne demanderait pas mieux que de les croire, fit Nemetz. Mais en venant ici, j'ai vu qu'il y avait encore des chars derrière le Parlement.
- Il faut qu'ils partent, affirma le docteur Halmy. Ils ne peuvent pas braver éternellement l'opinion du monde entier.
- Je crains que les Russes ne se moquent complètement de ce que pense le reste du monde, objecta Nemetz. On les a laissés tirer ce rideau de fer autour de leur sphère d'intérêt, et nous, les Hongrois, venons de percer un petit trou dans le rideau. Le camarade Khrouchtchev n'a qu'une chose en tête : combler ce trou à n'importe quel prix. Que l'Occident soit outragé, il s'en moque, mais ce petit trou, en revanche, le préoccupe vraiment. »

« - Vous vous demandez pourquoi je m'acharne à découvrir qui l'a tuée ? Après tout, elle n'a eu que ce qu'elle méritait ?
- À vrai dire, oui, c'est ce que je pensais, avoua Alexa.
- Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment.
- Vous croyez que c'est Zoltan le coupable, n'est-ce pas ? En vous basant uniquement sur les accusations de sa femme. Il suffit donc d'être morte pour que ce qu'on a dit devienne parole d'Évangile ? Mais Anna Halmy était une menteuse, une menteuse nuisible. C'est peut-être une de ses victimes qui a décidé de la supprimer. Vous ne le comprendriez pas ?
- Je comprends tout, même les pires actes, dit Nemetz. »

« - Et vous ? Ça va ? Vous ne craignez pas d'avoir des difficultés, maintenant que les choses redeviennent normales ? 
- Je ne pense pas, répondit Nemetz, surpris. Évidemment, je suis resté à mon poste lorsque le comité révolutionnaire a pris les choses en main. (Il haussa imperceptiblement la voix.) Aujourd'hui encore j'estime que, vu les circonstances, c'était la bonne décision.
- Oui, c'est à ça que je faisais allusion, dit Blavatsky, énigmatique.
- Il fallait bien que nos services soient assurés pendant que vous autres preniez des vacances au palais royal, rétorqua Nemetz, incapable de se contenir.
Ils s'affrontèrent du regard, conscients que le mur invisible qui s'était toujours dressé entre eux s'élevait brusquement à des hauteurs insondables. Puis, un sourire tordit les lèvres minces de Blavatsky.
- Vous autres, Hongrois, vous êtes tous les mêmes, gloussa-t-il. Imprévisibles. »

Quatrième de couverture

Octobre 1956, Budapest. L'inspecteur Nemetz découvre, devant la boulangerie de Perc Köz, quatre corps de femmes alignés sur le trottoir. Quand il repasse par là plus tard, un cinquième les a rejoints. Que les cadavres s'empilent dans les rues transformées en chantier sanglant par l'insurrection n'a rien d'étonnant, mais celui-là est spécial. Il s'agit de la grande brune venue le trouver la veille pour accuser son mari, jeune médecin zélé, de vouloir la tuer.
Dans la ville déchirée par les combats, sur fond de résistance et de collaboration, de règlements de comptes et de marché noir, s'engage entre l'enquêteur et le médecin un subtil jeu du chat et de la souris, dont l'issue est irrémédiablement liée au conflit.

Maria Fagyas (1905-1985), née à Budapest, émigre aux États-Unis en 1937. Vingt-sept ans plus tard paraît en anglais La cinquième femme, finaliste des Edgar Awards, prestigieuse récompense décernée au meilleur roman policier de l'année par les Mystery Writers of America. L'autrice, dont ce sera le seul roman policier, est morte à Palm Springs.

Éditions Gallimard, Collection Série noire,  mai 2025
320 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert
Préface inédite de Marie-Caroline Aubert