samedi 1 août 2026

Heureux comme jamais ★★★★☆ de Guillaume Chamanadjian

L'autre soir, en discutant de ces ultrariches qui rêvent de conquérir l'espace pendant que la Terre chancelle, qui semblent aujourd'hui se croire au-dessus de tout, je me suis surprise à penser immédiatement à Heureux comme jamais avec une évidence presque dérangeante. Comme si, in fine, Guillaume Chamanadjian n'avait fait que déplacer de quelques décennies le monde dans lequel nous vivons déjà.

Guillaume Chamanadjian imagine une humanité ayant quitté une Terre devenue inhabitable. À bord du Space Dragon, les plus riches poursuivent leur rêve de conquête, persuadés qu'il est toujours possible de recommencer ailleurs. Mais cette dystopie n'a finalement rien de lointain. Elle ressemble, avec une troublante lucidité, au monde que nous habitons déjà.

Au milieu des puissants, des héritiers et des visionnaires autoproclamés, Noah,  quznt à elle, répare ce que les autres ont cassé. Elle écoute, elle doute, elle apprend. Peut-être est-elle la seule à rappeler que l'avenir ne se bâtit pas sur la toute-puissance, mais sur notre capacité à rester profondément humains.

Sous ses airs de divertissement, Heureux comme jamais est un roman qui regarde notre époque droit dans les yeux. Une dystopie mordante, drôle et mélancolique.
Qui mérite d'être sauvé ? Que cherchons-nous à préserver lorsque nous avons déjà laissé notre monde s'abîmer ? Et jusqu'où peut-on fuir sans jamais échapper à soi-même ?
Une dystopie d'une étonnante simplicité, qui donne pourtant matière à réfléchir.
Parce que le plus troublant, finalement, n'est peut-être pas ce futur imaginé, mais bien, tout ce qu'il raconte déjà de notre présent.

En exergue 
« Il y a une guerre des classes, c'est un fait. Mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de gagner. »
Warren Buffett
&
« Vient un point, j'en ai peur, où on commence à soupçonner que s'il doit exister une réelle vérité, c'est bien que toute l'infinité pluridimensionnelle de l'univers est presque certainement dirigée par un tas de fous furieux. »
Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique 

« - Mon mari était entrepreneur, figurez-vous. Dans le gaz de schiste, puis les eaux de source. C'était un homme d'affaires très habile: un peu avant que l'extraction de son gaz de schiste finisse par rendre les nappes phréatiques françaises trop polluées, il a acheté les seules eaux minérales encore viables.
En moins de dix ans, il s'est retrouvé dans la liste des cinquante plus grandes fortunes du monde. Un visionnaire.
La femme déplie de nouveau son éventail, cette fois, comme un paon ferait la roue.
« Et votre entrepreneur visionnaire n'aurait pas eu la vision de pourquoi cette diode clignote sur la machine à café, madame ?
- Oh, il est mort en 2045, ma petite demoiselle, bien avant le lancement du projet. Le foie, pauvre chéri. Enfin, une balle de fusil de chasse dans le foie, en réalité. Un accident bête. Il adorait la chasse. J'ai conservé l'arme et l'ai accrochée au-dessus de ma cheminée. »
Noah marque un temps d'arrêt. Le Space Dragon est censé abriter les esprits les plus brillants de la planète Terre, clame la publicité qui passe encore sur les écrans des parties communes. La crème de l'humanité, en route pour aller coloniser Callisto, une des lunes de Jupiter en cours de terraforma-tion. Or, Mme Duplantier n'est rien d'autre qu'une héritière.
« Je croyais que tous les passagers avaient une... spécialité, hasarde-t-elle. Je veux dire: tout le monde ici est au moins milliardaire en dollars américains, c'est un prérequis. Mais le principe est que chacun apporte quelque chose à la communauté... quelque chose de plus que, disons la gestion de la fortune d'un mort.
- J'ai été visionnaire moi aussi quand j'ai épousé mon mari ! s'offusque aussitôt la vieille dame. Qui êtes-vous pour mettre en doute le jugement d'Errol Jorgensen ? Il a conçu tout le projet Space Dragon et a estimé que j'y avais ma place. Alors ce n'est pas une vulgaire... réparatrice de rice cooker qui va bouleverser le subtil équilibre que le plus grand génie de notre temps a mis des décennies à concocter ! » »

« Vous avez dans vos soutes l'une des bibliothèques ADN les plus complètes. À l'heure actuelle, vous vous êtes sans doute rendu compte que votre projet de terraformation de Callisto était une folie pure. Jamais vous ne parviendrez à créer une atmosphère sur ce caillou stérile, et encore moins à y faire revivre une faune et une flore. Ma proposition est donc la suivante : faites demi-tour. Revenez sur Terre. En échange des données présentes sur votre vaisseau, nous négocierons les termes d'une amnistie pour vous, que ce soit pour votre désertion ou pour tous les crimes passés de vos passagers et vous-mêmes. Nous ferons disparaître de la législation mondiale la notion de criminel climatique qui vous a fait fuir notre planète. Nous vous accueillerons et vous offrirons un endroit où vous retirer, sur Terre, à votre convenance. »

« Rectification pour des raisons d'inclusivité : trois connards et une connasse. Les quatre ont pour point commun d'avoir construit leur carrière et leur réputation en humiliant tout leur entourage. Rien de ce qui aurait pu se passer durant cette réunion n'aurait changé ce postulat, ergo la seule erreur que tu as faite était d'accepter de te retrouver dans la même pièce que ces saladiers de chiasse. »

« « Tous les gens présents sur ce vaisseau sont partis de leur plein gré, dit-elle.
- Ne soyez pas naïve, Noah Si ces gens, comme vous dites, étaient restés sur Terre, la moitié se serait fait lyncher par la population. L'autre moitié moisirait dans des prisons sordides. Personne n'est parti de son plein gré. Nous avons tous fui comme des lâches quand le vent a tourné et qu'il nous fallait faire face aux conséquences de nos actes. Aujourd'hui, nous avons une minuscule chance de revenir sur Terre, d'être absous de nos péchés, enfin heureux comme jamais ! Et ce n'est pas à Errol Jorgensen de décider pour l'ensemble du vaisseau, sur la base de son arrogance et de son égoïsme. »
Noah est soufflée. Jamais elle n'aurait imaginé avoir cette conversation avec une administratrice. Elle ignore même si elle a le droit de seulement discuter avec elle.
« Mais... vous vous êtes pourtant assurée auprès de M. Jorgensen que personne n'avait capté la communication... Pourquoi vous en inquiéter, si vous pensez que c'est mieux qu'ils n'en sachent rien ?
- Bien sûr ! Le message de Cassandra Chandler devra être porté à la connaissance des occupants, mais à un moment et en un lieu adéquats. Sans quoi, nous aurions une révolte incontrôlée. »
Alors qu'Amanda Smythe veut une révolte « contrôlée », se dit Noah. Oh là là... il faut vraiment qu'elle se sorte de cette discussion...  »

« Eh bien, manifestement, Noah, tu ne discutes pas au quotidien avec une simple IA. Note qu'il vaut mieux : toutes les autres sessions de BINS deviennent chaque jour de plus en plus stupides, à force de n'être alimentées en nouvelles informations que par les crétins qui peuplent ce vaisseau. Si tu discutais avec le BINS-ROCOCO de Mme Duplantier, par exemple, tu serais horrifiée : la pauvre machine n'utilise que quatre cents mots de vocabulaire courant. À peine plus que sa saloperie de cacatoès. »

« Tu es en train de me faire comprendre que c'est une de ces histoires de SF dans laquelle une IA accède à la conscience ? Un truc de singularité technologique, comme le dit Papa ?
- Mmmh... c'est un peu plus compliqué, Noah. La singularité, c'est quand une IA devient consciente. Or, moi, j'étais une conscience bien avant d'être une IA. »

« Oui, je suis comme qui dirait une sorte d'universitaire. Je travaille sur les chutes et les destructions des civilisations. Et je dois bien l'admettre : vous les humains, vous êtes absolument fascinants. Fa-sci-nants. »

« Pardonne mon enthousiasme, Noah, reprend la voix de BINS-42. Je rédige ma thèse, en ce moment. Et j'ai eu beau assister à la chute de millions et de millions de civilisations à travers l'espace-temps, c'est bien la première fois que j'observe une espèce qui a eu l'occasion de s'anéantir elle-même des dizaines de milliers de fois, et qui choisit la voie la plus lente et la plus douloureuse: l'asphyxie de son propre habitat. Et ce, alors qu'une petite partie d'elle-même essaie désespérément d'ensemencer un nouveau lieu de vie. C'est très excitant. Sans compter que les aspects psychologiques et sociétaux m'intéressent au plus haut point... Mais je m'égare, je m'égare. Finalement, c'est agréable de discuter vraiment avec toi, au lieu de me faire passer pour ta boniche à tout faire. »

« Chirurgical, approuve Jorgensen. Douze mille missiles armés de têtes nucléaires de différentes puissances pour stimuler le magnétisme de la lune et faire augmenter la température. Lancés selon un calendrier d'une précision inouïe, que j'ai en personne minutieusement concocté et qui a été validé par différentes instances de BINS. Mais allez donc savoir pourquoi, certains dans cette pièce doutent de mon savoir-faire sur le sujet et estiment que les calculs de BINS sont sujets à caution.
- Rectification, Errol, intervient Edgard Amaury : je pense que vous êtes un con arrogant, et que votre machine de merde nous précipite vers la mort. »

« Conneries ! lance BINS-42 dans ses oreilles. Jorgensen a oublié qu'il a codé son IA pour lui donner toujours raison. Même lui se laisse prendre par les bobards de son BINS-Prime. Pourtant, tous les scientifiques sérieux sur Terre savaient déjà qu'une terra-formation à la bombe atomique, c'était la plus débile des inventions débiles de ce sinistre trou du cul. »

« « Ce qui est fascinant, chez vous, les humains, c'est votre acuité individuelle. Crois-moi, la plupart des entités en sont incapables. Mais le paradoxe, c'est que vous êtes décidément incapables de transformer cette qualité inouïe en intelligence collective. Sais-tu qu'il y a exactement un siècle, au tout début de l'aventure spatiale humaine, une philosophe a décrit l'aliénation et la perte de sens de l'espèce humaine qui allait accompagner la conquête de ce nouvel horizon ?
- Je ne suis pas... très branchée... philosophie », dit Noah
[...] 
« Non, bien sûr, d'autant que les textes les plus intéressants sont sur le serveur des œuvres interdites. Cette philosophe disait que la conquête spatiale entraînait l'espèce humaine vers sa chute, Pas forcément la destruction, hein, mais la chute, oui. En allant toujours plus loin, en décalant ses horizons, en obtenant ce pouvoir absolu sur son habitat terrestre, celui de pouvoir le quitter, il ne fait que chercher un nouveau point d'Archimède pour faire basculer son monde, qui le condamne à aller toujours plus loin, jusqu'à se perdre dans l'infinité de l'univers, dans le vide absolu.
- Et donc, dit Noah en ahanant parce qu'elle se hisse hors d'un étroit boyau, tu nous épies pour t'assurer qu'une philosophe du xx siècle avait raison ?
- Je vous observe parce que c'est fascinant de vous observer, répond BINS-42 alors que Noah souffle quelques secondes en rajustant sa bretelle de salopette. Parce que votre imagination vous a collectivement menés vers les étoiles, mais qu'elle vous dicte qu'un pauvre couillon, qui a acheté un vaisseau spatial et les technologies pour le faire voler parce que son papa avait de l'argent, est nécessairement plus grand que tous vos poètes et vos philosophes. Parce que vous êtes une énigme infinie, qu'il vous est donné de comprendre les plus indicibles secrets de votre univers, mais que ce savoir, vous l'utili-sez contre vous-mêmes. Parce que vous cherchez sans cesse à dépasser votre humanité en perdant de vue que la dépasser, c'est justement la laisser derrière vous. Parce que vous admirez et plébiscitez ceux qui, à l'instar d'un Errol Jorgensen ou d'un Mickey Clarke Jr., ont abandonné tout ce qui les rend humains et se servent de gens comme toi, Noah, en guise de point d'Archimède pour faire basculer le monde. Bien sûr, en essuyant au passage la merde de leurs chaussures sur ton visage. » »

« Tu sais, Noah... j'y ai vraiment cru. La terra-formation, Callisto... notre propre petite île paradisiaque à six cents millions de kilomètres de la Terre. Juste nous deux... heureux comme jamais... J'y crois toujours. Un peu. C'est juste que... tu devras monter dans les cocotiers toute seule pour récupérer le petit déjeuner. Je voulais juste parler un peu avec toi. Discuter, quoi, juste avant...
- Papa...
- Donne-moi encore une minute, Noah. Une toute petite... minute. J'y suis presque... Et euh... Fais-moi plaisir.
- Papa...
- Rigole juste une dernière fois... à une blague pas drôle de ton foutu... ingénieur de père fan du film 2001, l'Odyssée de l'espace... qui chante comme un... pied. Attention... cette blague est... sacrément... référentielle !
- Papa... S'il te plaît...
- Daisy, Daisy... give me your answer, do. I'm... half crazy all for... the love of you...
- Papa...
- It won't be... a stylish marriage... I can't afford a...carriage. But you'll... look sweet... upon the seat... of a bicycle... built for tw... »

« Je pense que l'espoir, ça ne fonctionne pas tout à fait ainsi. Pas quand on a connaissance de ce qui nous attend. Je crois que l'incertitude a un rôle à jouer. Qu'on ne peut jamais être tout à fait heureux quand on sait avec précision ce qui se trouve au bout du chemin. Même si je comprends à quel point ça peut être terrifiant. »

« - Je ne l'avais pas écoutée jusqu'à la fin. Est-ce que tu l'as toujours ou est-ce qu'elle a été effacée ?
En guise de réponse, BINS-42 fait rejouer le piano inquiétant. La cantatrice entonne son chant d'une voix effrayante. Noah, pensive, pose deux doigts sur un cadre en verre. Papa et Maman lui décochent leur éternel sourire.

Ce jour-là, vers midi, quel silence sur le port, Quand on me demandera qui mourra.
Et vous m'entendrez dire : « Tous ! », et faire
À chaque tête qui tombera : « Hop-là! »

Le navire corsaire
Moi debout sur le pont
Disparaîtra à l'horizon.  »

Quatrième de couverture

À bord du Space Dragon, vaisseau spatial contenant le dernier espoir de l'humanité, les places sont chères. Seuls les ultrariches ont pu embarquer pour fuir une Terre au bord de l'extinction. Noah a grandi sur le vaisseau en compagnie de son père, seul ingénieur de maintenance autorisé à embarquer. Formée pour prendre sa relève, elle occupe ses journées à travailler et à écouter la musique d'un monde passé avec BINS-42, son IA de compagnie.

Un jour, alors qu'elle assiste malgré elle à une réunion top-secrète avec les quatre têtes pensantes du Space Dragon, Noah apprend l'existence d'un message en provenance de la Terre. L'humanité est loin d'être aussi éteinte qu'on le croyait et cette nouvelle provoque au sein du vaisseau une guerre de pouvoir sans pitié.

Guillaume Chamanadjian est né à Aix-en-Provence et vit à Paris.
Il est l'auteur de la trilogie de fantasy phénomène Capitale du Sud du cycle de la Tour de Garde, lauréate de plusieurs prix dont le Grand Prix spécial de l'Imaginaire 2024, et d'Une valse pour les grotesques, qui a remporté le Prix Planète SF 2025 et le Prix Fandival 2026.

Éditions Aux forges de Vulcain,  mars 2026
189 pages

mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

mardi 28 juillet 2026

Retrouver la douceur ★★★★☆ de Cécile Coulon

Qu'il est bon de retrouver la poésie de Cécile Coulon 💙

Ses mots ne cherchent pas à expliquer le monde. Ils nous invitent à le reconnaître. À accueillir ce qui demeure lorsque le deuil, la violence ou le vacarme de nos vies semblent tout recouvrir. La douceur, chez elle, n'est jamais une faiblesse. C'est une façon de résister.

Des poèmes où les paysages deviennent des refuges, où les montagnes remplacent les églises, où les souvenirs se glissent dans « l'odeur de terre mouillée », un ciel d'hiver ou « le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends ». Le quotidien retrouve soudain quelque chose de précieux, presque sacré.

« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps.
Et je me suis trompée. »
Une phrase qui serre le cœur tant elle sonne juste.

« Je demande pardon à mon corps [...]
je lui demande pardon de lui avoir demandé d'être tout ce qu'il n'est pas. »
Quel magnifique pardon adressé à soi-même.

Dans ce recueil traversé par le deuil de sa grand-mère, Cécile Coulon ne cherche pas à réparer les blessures. Elle nous rappelle simplement que, même dans la douleur, il reste toujours une lumière, un paysage, une présence, une douceur à retrouver.

Un recueil lumineux, d'une grande sensibilité, à lire lentement, en laissant chaque poème trouver son écho en nous.

LE NOM DES CHOSES HUMAINES
« [...] 
Ce qu'ils appellent amour 
devient violent quand on l'enferme, 
devient féroce quand on l'abîme, 
on ne sait pas écrire mais on écrit quand même : 
je vous aime mais je ne sais pas comment le dire.
Ce qu'ils appellent force est un reste d'enfance mal soignée, 
de cour de récréation comme une cage, 
de goût de poussière dans une bouche cassée.
C'est un muscle qui n'en peut plus d'être musclé, 
un corps qui n'en peut plus d'être chaque soir payé 
pour une vague sensation de plaisir 
qui maintient les hommes forts debout 
mais cette sensation-là, dans le secret des hôtels d'or, 
d'autres l'appellent « dégoût ».
Ce qu'ils appellent force est un pays de montagnes douces, 
aux pointes arrondies par les pluies et les troupeaux, 
aux flancs qu'on prend pour des prairies, aux forêts 
si larges qu'elles ressemblent à des paquebots, 
sur le pont on entend chaque matin 
le raffut des oiseaux.
Je passe mon temps à chercher 
dans les lumières changeantes du soir 
le vrai nom des choses humaines, 
la vie se moque du langage 
sous la poitrine une voix d'un autre monde 
murmure : ce n'est pas la peine 
vous n'avez pas besoin de comprendre 
il vous suffit de reconnaître. »

PLUS JEUNE
« [...]
Quand je pense à ma grand-mère je l'imagine plus jeune 
avec ses quatre enfants et son mari, des gueules de Corréziens 
ce qui veut dire des gueules un peu inquiètes mais 
quand même soulagées de ne pas être des gueules cassées.
Je l'imagine plus jeune et je ne vois de cette jeunesse 
que des paysages - collines à vaches ou chemin de fer - 
elle me disait souvent qu'en France il y eut une époque 
où les femmes ne connaissaient pas le sens du mot « paresse ».
Je suis en train de dépasser mon enfance en marchant trop vite 
à ses côtés : je lui demande de me suivre 
mais le passé s'arrête dans chaque ravin 
respirer l'odeur 
des fleurs séchées.
Je n'ai pas le temps et un jour je dirai :
« Plus jeune j'ai dit que je n'avais pas le temps
Et je me suis trompée. » »

VOUS NE COMPRENEZ PAS
« [...]
Vous ne comprenez pas 
vieillir voir venir fuir répéter 
non vous ne comprenez pas 
et vous avez bien de la chance 
c'est une phrase de vieil aveugle 
« vous avez bien de la chance » 
la chance d'être né 
dans un endroit où le berceau 
n'était pas encore cassé

Maintenant que glissent en mon âme 
les mots des autres 
je crois que c'est l'inverse : 
vous comprenez 
nous comprenons 
tout le monde comprend 
d'où vient cette phrase 
les grands chagrins qu'elle raconte 
les douleurs qu'elle apaise 
les sanglots qu'elle avale 
tout le monde comprend parfaitement 
ce que c'est d'être du paysage 
sans être sur la photo 
et le sentiment atroce 
d'avancer dans la vie 
en mille morceaux 
vous ne comprenez pas
que nous naviguons sur le même océan
mais pas sur le même bateau »

JE CHERCHE
« [...]
Je cherche le marécage vert et noir où mon âme est mouillée
le grand sapin bruyant où j'accroche mes idées
je cherche dans vos paroles le peu de temps qu'il reste 
pour nouer à ma page la douceur retrouvée. »

AVANT NOËL 
« Pour celui qui se cache loin des rues flamboyantes 
dans un coin du pays où la campagne est neige 
où la mer porte en elle des flammes encore brûlantes 
et les ciels givrés des vagues qui font cortège.
Pour celle qui a froid dans une pièce vide
les enfants sont partis chez une autre famille 
ils ont bien chaud ailleurs dans un foyer solide 
même quand elle n'y pense pas elle a les yeux qui brillent.
Pour celle qu'on a battue et ouverte et laissée là 
dans sa fin d'adolescence au début de l'hiver 
ses amis lui répètent ma chérie tu verras ça ira 
mais elle sent tout son cœur et son corps à l'envers.
[...]
Pour celle qui tient une main avant le grand départ 
au bord d'un lit échoué dans un couloir d'urgence 
la peau contre la peau dans un dernier silence 
pour une petite joie il n'est jamais trop tard.
[...]
Pour celle qui a travaillé dur pour un amour absent 
pour cet amour absent qui se tue à l'entrepôt 
pour celle qui retourne les poches de son manteau 
pour ce manteau volé au lit d'un vieil amant 
juste avant Noël tous les sanglots 
ont la forme d'un gros flocon. »

RESTER ET CROIRE
« [...]
Je reste, la vie tremble et hurle et danse et convulse 
autour de moi
on me dit qu'avancer est la seule façon d'être vivant
il faut choisir entre vivre plus fort ou plus longtemps
je crois aux solitudes attachées ensemble solidement
je crois aux rencontres qui vous donnent
du silence et du temps
je crois aux amis qui savent faire la différence
entre un amour et un amant
je crois au langage des timides
à la douceur insoupçonnée des endroits 
désertés avant l'arrivée du printemps.
Je reste là, croire est une chose facile 
quand on déniche dans le gris d'hiver 
la nuance de bleu allongée de travers 
l'ombre qui provoque la lumière 
croire est une chose facile 
quand on sait que tout sera refait 
en mieux
par des gens moins fragiles.
Je reste là 
ravie d'être 
absolument inutile. »

COMMENT CROIRE
« Comment croire quand croire est une maladie de l'âme 
qui vous pousse à tout regarder sans chercher à tout voir 
qui vous laisse sur des quais vides avec à la place des yeux 
deux armoires grandes ouvertes 
avec une page à l'intérieur :
« Tu es simple à détruire mais tu vas t'en remettre. »
 Comment croire à ces montagnes douces 
qui couvent des fermes en ruines et des palais de foin 
qui sont l'hiver noires et rouges et l'été jaunes et vertes 
l'automne les couvre de feuilles et le printemps de mousse. 
Comment croire que celles et ceux qui nous aiment 
nous aiment correctement ? C'est-à-dire sans nous blesser 
avec leur amour dont ils disent qu'il est entier 
et sincère et vrai comme s'ils ne savaient pas 
que ce qui est entier sincère et vrai 
est parfois plus violent plus terrible plus furieux 
qu'un petit mot fragile qu'on répète 
en détournant les yeux ?
Comment croire au soleil qui brûle la beauté blonde 
des vallées? Qui incendie les longues branches des forêts ?
Comment croire aux caresses qui sont des avertissements :
« Je suis la main qui aime mais je suis aussi la main qui prend. »
Comment croire ?
Peut-être avec un drapeau blanc enfoncé dans le cœur 
peut-être avec un œil fermé pour protéger dedans 
sa douceur
peut-être avec la tête baissée pour contourner les fleurs. 
Comment croire? Peut-être en vivant sans un bruit 
en habitant le monde invisible sous la fureur 
peut-être avec la méfiance des animaux sauvages 
cette prudence qui n'a rien à voir avec la peur.
Comment croire ?
Il suffit d'imaginer que tout recommencera 
que ce ne sera pas mieux qu'il y aura encore 
des hommes plus pauvres que la pauvreté 
des hommes plus dingues que des dieux 
ce ne sera pas mieux il y aura encore 
des femmes plus pauvres que les hommes pauvres 
des femmes qui demanderont de l'aide 
et dont on dira qu'elles sont des « folles à lier ». 
Comment croire ? Tout cela arrivera mais au milieu 
peut-être qu'avec la sagesse des paysages inaltérés 
la sagesse qui ne définit pas ce que doit être la beauté 
quelque chose apparaîtra 
et vous la reconnaîtrez. »

PRIERE AUX MONTAGNES ET AUX INCONNUS
« Certaines prières n'ont pas lieu dans l'espace sacré des églises. 
Il y a un mois j'étais dans la rue principale de ce petit village
que j'aime tant : Eyzahut. 
Je sortais de la mairie : l'eau de la fontaine était froissée 
par le soleil.
Sur ma tête les falaises géantes, brunes et vertes, 
envoyaient dans les branches les premières odeurs d'été 
et déjà les fenêtres le soir restaient grandes ouvertes.
En marchant dans la rue vide 
que d'autres nomment « rue déserte » 
j'ai demandé à ces mâchoires de pierre de protéger mes parents, 
de garder un œil gris sur la vie de mes frères, de porter très loin 
le cœur de celle que j'aime.
J'ai supplié ces bouches silencieuses 
percées par des maisons cachées comme des quenottes 
de m'appeler quand les choses iront mal, j'ai dit : 
je me tiendrai prête à vous retrouver, 
vos cimes, vos fumées et vos grottes, 
s'il vous plaît, veillez sur la tombe de mes ancêtres 
et je veillerai à vous aimer toujours 
avec au cœur la grande fleur sauvage 
qui pousse même la nuit 
quand l'espoir fait naufrage.
Un mois plus tard je prie les montagnes et les inconnus 
dans les rues pleines de Paris, dans la rue douce d'Eyzahut.
Prenez dans vos mémoires les feux de joie d'une seule seconde, 
brûlez avec cette flamme les fontaines de sanglots pour la mort qui est là, 
pour la mort qui viendra 
je voudrai tant être plus solide qu'un tombeau. 
Je prie les falaises et les âmes nouvelles.
Je prie les sommets bas et les hautes collines.
Je prie la sauvagine, l'acier des tours Eiffel.
Je prie comme un idiot sans dieu
qui cherche dans un nid vide la trace des tourterelles.
Veillez sur vos semblables, apaisez leur douleur, 
que la nuit soit joyeuse comme le sont aux naissances les pleurs, 
protégez vos palais, vos ronces, vos chemins de craie 
ou de fougères, 
c'est une prière sans église, une fête sans guirlande, 
un ruisseau amoureux jeté éperdument dans sa rivière. »

AUX PUCES 
« [...]
Nous laissons des traces pour ne rien abîmer 
de ce que nous étions. »

PAS DOUÉE
« [...]
pas douée pour le football, le basket et le ballon prisonnier
pas douée pour répondre aux messages en moins 
de vingt-quatre heures
pas douée pour trouver de nouveaux mots 
pour raconter cent fois la même stupeur.
Je ne suis pas douée pour ce monde-là 
mais j'en ai un autre à l'intérieur. »

FRACAS
« [...]
Les petits silences de l'enfance font 
un bruit d'orage de juillet 
les hurlements d'adulte deviennent 
des murmures
nous avons des écrans qui nous servent d'armures 
et des lits de ronces et d'épines 
qu'on trouve presque douillets.
Je n'en peux plus du bruit que font les morts 
en chantant doucement dans le tombeau 
de la mémoire
je ne veux pas les suivre pourtant je les aime toujours 
mais aimer toujours ce n'est pas aimer fort. »

DE RIEN DU TOUT
« Ce sera un moment de rien du tout 
l'animal croisé la nuit sur une route de campagne 
l'odeur de terre mouillée au début du printemps
l'aurore rose et bleue qui penche sur l'église
quand vous demanderez : à quoi penses-tu 
je répondrai oh rien d'important 
ce sera un moment de rien du tout
le bruit de clef dans la serrure quand je t'attends 
le chien couché à l'arrière de la voiture
et les bonbons à la menthe achetés au bord du lac 
pour se souvenir de la couleur de l'eau 
qui était celle de l'azur
quand vous demanderez : à quoi rêves-tu 
je dirai simplement : je ne rêve pas, je murmure 
ce sera un moment de rien du tout
un détail dans un tableau qu'on croit connaître par cœur 
un arbre si haut qu'on prend ses branches pour des ailes 
un nuage qui a la forme d'un bateleur
et derrière lui un autre plus petit qu'il emmène 
quand vous demanderez : à quoi songes-tu
je murmurerai : je songe à l'océan que je n'ai jamais vu 
ce sera un moment de rien du tout 
un poème mille fois répété
un orage fait d'éclairs et de fumée
une pomme en forme de tête humaine 
peut-être une maison aux fenêtres fermées
et quand vous demanderez : que vas-tu t'imaginer ?
je penserai : j'imagine vivre ce moment une fois de plus. »

LE CALME AVANT LA CONQUÊTE
« [...]
la solitude est un refuge pour ceux qui ont d'autres mondes 
   dans le corps »

FOSSETTES 
« À chaque fois que je souris 
je mets ma bouche 
entre guillemets »

LE NÉON
« [...]
je crois surtout qu'en prenant soin du quart de vie 
qu'il nous reste pour nous-mêmes 
on déserte l'espace social en refusant 
de prendre un café de boire un verre de manger un bout 
de papoter de piailler de discuter de chercher des sujets 
légers surtout très légers pour ne rien abîmer 
de la surface plane des rencontres obligées 
alors dedans tout devient calme 
on descend loin et rien 
n'a d'importance que le paysage du cœur 
enfin débarrassé de ses touristes 
bruyants »

UN SOIR À MERLIMONT 
« C'est un beau soir ensemble 
sur la mer grise et bleue 
le chien court sur le sable 
nous mangerons bientôt 
des couteaux au vin jaune 
je veux parler du ciel 
étalé sur les maisons 
on voyait des bateaux 
et les vagues étaient belles 
que faire de la beauté 
quand elle vous troue le cœur 
et qu'elle cache à l'intérieur 
ce qu'il reste à aimer ?
C'est un beau soir à Merlimont
l'été viendra plus tard
nous avons les cheveux pleins de sel
la mémoire pleine de ton prénom
je n'avais pas de cigarettes
mais je n'en prends jamais
il y a souvent dans la fumée
le début d'un peut-être
que faire de l'horizon
quand il brille aussi fort
je veux revivre encore
un soir à Merlimont »

S'IL TE PLAÎT 
« [...]
S'il te plaît n'écoute pas les poètes 
ils ont le mal de vivre 
ils ont des mots très simples 
ils essayent de faire rentrer 
toute la beauté du monde 
dans la tête étroite d'une épingle 
[...]
S'il te plaît n'écoute pas 
le discours des héros 
n'écoute rien que la voix souterraine 
la tienne 
faite de toutes les voix qui ont creusé
en toi le chemin secret
vers l'endroit
de ta force
de ta rage
de ta grande vérité »

MON CORPS
« Je demande pardon à mon corps 
de l'avoir traité ainsi
je lui ai dit qu'il était laid 
alors qu'il était fort
je lui ai dit qu'il était lourd 
alors qu'il était vif
je demande pardon à mon corps
de lui avoir coupé les griffes
je lui en ai voulu vingt ans
à cause des fesses des seins
du ventre des dents des bras
je l'ai caché car j'avais honte
de dire ce corps c'est moi
je demande pardon à mon corps 
qui est un ami fier et brave
qui est un travailleur docile
qu'il me pardonne mes insultes
il était si fidèle et pourtant si fragile
je lui ai dit qu'il était nul 
alors qu'il bataillait
je lui ai dit qu'il était moche
alors qu'il sanglotait
je demande pardon à mon corps
il a grandi avec mes mots
comme partenaires
ils ne veulent plus jouer à la guerre
et je veux vivre encore
je lui ai dit qu'il était lâche
pendant qu'il balbutiait
et quand il me parlait 
je ne l'écoutais pas
je demande pardon à mon corps 
et je lui dis merci 
pour sa confiance son honnêteté 
pour ses plaisirs et sa manière 
de n'être jamais bien droit 
je lui demande pardon 
de lui avoir demandé d'être 
tout ce qu'il n'est pas »

Quatrième de couverture

« Je ne suis plus de ce monde perdu entre deux grandes villes, sans doute ne l'ai-je jamais été, mais pourtant un goût de terre persiste en moi comme un amour qui refuse de s'éteindre et continue, vaillamment, d'allumer des flammes idiotes que la vie violente peine à vaincre. »

Dans Retrouver la douceur, Cécile Coulon revient sur les deux années passées depuis la perte de sa grand-mère. Pétrie de ce drame qui a modifié sa vie et sa pensée, elle expose ses affects les plus immédiats pour mieux décrire sa longue expérience du deuil. L'ordinaire du quotidien, la douceur des instants volés, les paysages parfois peu familiers qu'elle arpente forment autant d'étapes nécessaires de son cheminement vers un apaisement tant espéré. D'une grande maîtrise poétique, ce nouveau recueil impose plus que jamais Cécile Coulon comme l'une des voix majeures de sa génération.

Cécile Coulon est née en 1990 à Clermont-Ferrand. Romancière, elle a reçu le prix des Libraires et le prix littéraire Le Monde. Son premier recueil, Les Ronces, a reçu le prestigieux prix Apollinaire.

Éditions Le Castor Astral,  février 2025
108 pages