mardi 25 novembre 2025

Nourrices ★★★★★♥ de Séverine Cressan

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

Elle est belle la plume de Séverine Cressan. Charnelle. Immersive. Sensorielle. Poétique. Profondément Humaine.
Rien que ça ! Mais vous le savez déjà tant les critiques lues sur la toile sont unanimes ;-) 
Une ode à la vie et une lecture coup de cœur !

« La plupart des hommes craignent la vérité, croient qu'elle va les empêcher de vivre. Au contraire, c'est le mensonge et le secret qui tuent. »

« C'est nuit de tempête.

Le vent s'est levé au crépuscule dans une brise légère. Il a dispersé les feuilles mortes, les faisant voltiger en une danse désordonnée, un ballet désarticulé. L'herbe des champs ondulait sous sa caresse énergique. Après avoir louvoyé de bruissements en gémissements, la tempête s'est déchaînée aux premières heures de la nuit. Les bourrasques ont fait ployer les branches des arbres les plus robustes comme une main invisible qui aurait voulu en éprouver la solidité. Les rafales se sont succédé, déversant dans leur sillon des trombes d'eau qui semblaient vouloir noyer le sol de leur afflux. Les êtres vivants ont fait silence et l'on n'entendait plus que le vent mugissant, les craquements des bois bousculés, le martèlement de la pluie. Tous se sont calfeutrés à l'abri des assauts impétueux de la tempête, soumis à une peur confuse et immémoriale. Mais l'air tourbillonnant s'est engouffré dans les maisonnées et dans les têtes, rendant fous les hommes et les bêtes. »

« Agrippée au montant du lit, elle accompagne la poussée d'un cri terrible, inouï, qui recouvre le vacarme de la tempête et lui semble venu d'une part inconnue d'elle: cri d'effroi devant la vie qui s'avance, souveraine, effarante; cri de puissance révélée, celle d'enfanter, de mettre au monde; cri de douleur causée par le cercle de feu, brûlure intense imprimée par le crâne de l'enfant qui franchit l'orifice de la vulve et menace de déchirer la peau trop fine, distendue au maximum. La tête du nouveau-né qui peinait à franchir le goulot du vagin glisse comme un anneau huilé qui aurait buté sur une jointure de phalange. Un éclair, suivi d'un roulement de tonnerre assourdissant, plonge la pièce dans une lumière aveuglante. Accroupie, la tête du bébé entre les jambes, Sylvaine ressemble à une chimère étrange, un être hybride à deux visages. »

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

« Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j'aurais préféré pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L'argent, elles savaient bien qu'elles en verraient pas la couleur et que c'est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage. Moi, je pressais le beurre pour en faire sortir l'eau. D'autres reprisaient des vêtements ou cardaient la laine. Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l'avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu'on pensait toutes la même chose : qu'il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu'on était quand même les premières concernées. »

« Sous l'édredon de plumes
Corps à corps étourdissant
Les pieds petits labourent le ventre mou
Les doigts minuscules chipotent le mamelon, le roulent, le pressent
La bouche avide aspire, se remplit, déglutit
Échange d'effluves, de liquides, de fluides
Flux ininterrompu
Comme le sang a coulé de l'un à l'autre, le lait afflue
Dyade serrée, exclusive
Impossible de s'immiscer entre
le bébé nacre qui tapisse la coquille mère »

« En marchant, elle ressasse les paroles et les gestes du meneur, s'en veut de ne pas s'être défendue. Elle aurait dû s'insurger, crier, se débattre, frapper. Ne pas se laisser faire, opposer sa volonté, sa force à celle de cet ivrogne lubrique. À mesure qu'elle se rapproche de la chaumière, sa colère, contre elle-même et cette vermine, monte, est reprise en écho par les hurlements d'Avel, de plus en plus sonores. »

« Et le cahier, j'ai demandé. C'est pour quoi? Je le donnerai à ton enfant. Car ton histoire, c'est aussi la sienne.
J'ai eu envie de déchirer toutes les pages que j'avais écrites. J'ai pleuré. La vieille m'a prise dans ses bras. Elle a chuchoté à mon oreille.
C'est le plus beau cadeau que tu puisses lui faire, le meilleur héritage que tu puisses lui laisser. Rares sont les humains qui osent se regarder tels qu'ils sont. Encore plus rares sont ceux qui osent se montrer aux autres dans leur vérité nue.
J'ai pensé qu'elle avait raison. Que si on avait le courage de regarder les choses en face, les filles seraient pas obligées de faire des choses pareilles. »

« Tu m'as demandé de t'écrire.
C'était ta dernière volonté. Tu avais tant maigri, visage émacié et chair dissoute, consumée jusqu'à la lie, que tu ressemblais à un moineau frêle, aussi léger qu'une fronde de fougère. Tu avais l'air perdue au milieu des oreillers que j'avais entassés sous ton dos. Assise sur le bord du lit, je caressais ta main calleuse. Tu m'as dit : Écris-moi. J'ai cru avoir mal compris. Ma gorge était nouée comme une corde tressée trop fermement et je n'ai pas pu parler. Tu as répété distinctement: Écris-moi. Ta main a serré fort la mienne. Ta poigne était celle d'un aigle. J'ai promis.
Tes yeux se sont fermés, tes doigts se sont relâchés. C'est moi qui ai serré ta main plus fort. J'aurais voulu te retenir. Te garder encore à mes côtés. Pour moi, tu étais sans âge, vieille depuis toujours, et cela aurait dû te permettre d'échapper à la Faucheuse. 
Mon chagrin, si lourd, n'a pas suffi pour t'arrimer au sol. On n'arrête pas les aigrettes de pissenlit emportées par le vent.
J'ai veillé ton corps mort toute la nuit. J'avais besoin d'égrener ces heures sombres, silencieuses, en ta seule compagnie. De même que tu pouvais voir sans lumière, j'ai pu te parler sans mots. Je t'ai dit l'amour et l'admiration, la gratitude et la reconnaissance envers la mère que tu as été pour moi. Si Mammig m'a nourrie de son lait et de sa tendresse, tu es celle qui m'as permis d'habiter le monde en m'apprenant l'écoute du vivant, l'attention infinie à ses tressaillements. »

Quatrième de couverture

Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son garçon à peine sevré, accueille chez elle une petite de la ville. Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné et, à ses côtés, un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d'échanger les bébés. L'enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l'enfant de la ville qui lui a été confiée...

Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.

Éditions Dalva,  août 2025
267 pages 

Peau d'ourse ★★★★★ de Gregory Le Floch

« Faut que je comprenne pourquoi je me fais inonder d'insultes par la terre entière, pourquoi je suis pas capable d'avoir un seul ami, et pourquoi la seule façon pour moi d'être heureuse, c'est d'être loin dans la montagne.
Est-ce que le problème, c'est d'être lesbienne ? D'être grosse et moche ? Et si c'était l'alliance des trois qui me rendait juste imblairable pour les gens ? À moins que pour eux ce soit la même chose: une gouine, c'est forcément un monstre. Et les monstres, ça rend fou. »

Nina n'est pas ordinaire, elle est devenue "Mont Perdu". C'est comme cela que la surnomme les autres dans son village. Harcelée, elle est en mal-être. Obèse, lesbienne, elle ne trouve pas sa place dans la norme sociale et genrée et communier avec la nature est son seul réconfort.

Une écriture brute, un texte original non dénué de poésie qui nous plonge dans le fantastique de la métamorphose et le surnaturel prend des allures évidentes d'échappatoire, de refuge dans cette lutte interne, dans cette fuite contre la "bestialité" du monde. J'ai adoré !

« Quand j'arrive devant la maison, il a arrêté de neiger et sur le toit flotte une lumière texture de lait. Ça fait du bien de voir un truc beau comme ça. Tellement de bien que je plonge dedans, je m'y baigne. Cette lumière, c'est aussi ma vie. Une lumière qui n'existe pas en bas. Elle sort des roches et des bruyères comme de la sève qui inonde le ciel. Puis des flashs de couleur se mettent à cogner contre les fenêtres du salon : c'est la daronne qui vient de se poser devant Hanouna. C'est moins beau d'un coup. »

« Continue à parler, Vieux René, tu fais disparaître le monde. Des odeurs flottent autour de lui, un mélange d'humidité et de fourrure, celles de la peau d'ours. Je me cale dedans, m'y enfouis et sa voix coule, genre sirop, genre confiture, jusqu'à moi. Je suis au fond de la grotte que les montagnes ont creusée juste pour moi, loin, loin, très loin. Peu importe ce qu'il raconte, sa voix me garde en vie. Mon esprit se barre, je contrôle plus rien. Le souvenir me revient du jour où j'ai attrapé une poignée de calotritons au bord d'un ruisseau, ils étaient noirs avec des verrues brillantes sur la peau. Puis surgit l'image de Vieux René dans son costume d'ours, grand comme trois gars posés les uns sur les épaules des autres. »

« C'est la fin du printemps, une période étrange de folie où les plantes suintent, où la sève dégouline, où tout appelle au sexe. Dans la montagne, en ce moment, l'air est saturé de grains de pollen, ça vole, envahit tout, recouvre tout, les pierres, les animaux, moi. Ça s'immisce au fond des poches, dans les chaussettes et sous la langue. Que tu le veuilles ou non, en marchant ici tu participes à une baise générale. On te demande pas ton avis. C'est la saison qui veut ça, t'es prise dans le tourbillon. La montagne entière est en chaleur, elle pousse un gémissement qui s'arrête même pas la nuit. (Le jour où je ferai l'amour pour la première fois, moi, je ferai ce genre de bruit, c'est promis.) »

« La voix des montagnes. - Nous sommes étendues si haut dans le ciel que nous voyons les orages avant même qu'ils ne se forment. Ce sont d'abord des étincelles lumineuses dans l'atmosphère que votre œil humain n'est pas capable de percevoir, puis des courants invisibles parcourant l'univers, des filaments magiques entourant la planète. Nous savons où se déchaîneront les tempêtes, où s'abattra l'éclair. Rien ne nous est caché de la fortune du monde que nous avons vu naître autour de nous. Ses joies et ses malheurs nous sont connus. Lorsque nous fermons les yeux et que nous plongeons en nous, loin sous les couches d'argile, les veines de mica et les ruisseaux souterrains, nous lisons le destin de notre petite sœur. Elle s'élèvera dans le ciel, portant en elle le souvenir de notre temps glorieux car bientôt nous nous serons toutes écroulées, le temps aura râpé chacune de nos pierres et, vaincues, nous ramperons au sol comme des limaces. Il y a quelques minutes, dans la nuit pluvieuse du village, une nouvelle épreuve s'est abattue sur Mont Perdu. Pour le moment, affligée, elle n'en comprend pas le sens et les pleurs noient son visage. Seules nous, montagnes, comprenons pourquoi Vieux René devait mourir. Que petite sœur s'endurcisse, car d'autres désastres viendront et d'autres cris rempliront la vallée. Ils sont nécessaires et gravés depuis toujours dans la pierre. Rien ne sert de vouloir y échapper. Nous-mêmes connaissons notre destin. Un jour, Mont Perdu comprendra et tout s'éclairera. En attendant, la malheureuse pleure dans sa chambre. »

« Faut que je comprenne pourquoi je me fais inonder d'insultes par la terre entière, pourquoi je suis pas capable d'avoir un seul ami, et pourquoi la seule façon pour moi d'être heureuse, c'est d'être loin dans la montagne.
Est-ce que le problème, c'est d'être lesbienne ? D'être grosse et moche ? Et si c'était l'alliance des trois qui me rendait juste imblairable pour les gens ? À moins que pour eux ce soit la même chose: une gouine, c'est forcément un monstre. Et les monstres, ça rend fou. »

« Ceux qui m'écrivent sont des vieux gars. Des daronnes. Des petites meufs. Des gros. Des chauves. Des blondes. Des sans tête. Tout le monde quoi. Il y a pas de profil pour la haine. Juste des humains. »

« En bas : le monde.
Et toute la haine qu'il contient. Le soleil se lève en me baignant de sa lumière dorée, moi, l'ourse, sur la cime glacée. C'est à cette seconde que s'achève ma métamorphose. C'est la phase la plus importante, même si elle se voit pas. Ça se passe dans mes os, dans mes crocs. La peur disparaît pour toujours. La honte aussi. Je me remets sur mes quatre pattes. Le village est logé comme un parasite entre deux plis de la montagne. De la salive me coule sur le poitrail. Le vent la fige très vite en glace. »

« Des voix fantômes me parviennent de la forêt. Je reconnais celles des chasseurs. Ils tirent quatre, cinq, six balles. Depuis un siècle le monde entier résonne de leur haine. Pour les venger, je suis devenue tous les ours tués, toutes les bêtes abattues, toutes les victimes. Des vautours m'accompagnent à travers le brouillard, je les vois à peine. Des ombres grises flottent comme des esprits. Au loin : le chant bizarre d'un grand tétras. T'as déjà entendu ça, meuf ? Un bruit d'os qu'on casserait en morceaux. »

« Un prodige s'accomplit devant mes yeux. Le printemps éclate sans qu'on ait eu besoin de massacrer un ours, de lui lacérer la peau, d'humilier son corps, de faire bouillir ses chairs. La montagne a vengé les noisetiers, les carabes, les piérides, les ruisseaux, les ombles, les couleuvres, les pipits, les joubarbes, les châtaigniers, les criquets, les champignons, les calcaires, les punaises, les sorbiers, les empuses, les grès, les vairons, les lucanes, les mares, les frelons, les basaltes, les graines, les têtards, les nids, les chrysalides, les hermines, les bousiers.
Et moi.
Dans ce grand retournement du monde, de nouveaux sommets apparaissent, vierges de toute trace humaine. C'est pour ça que la montagne s'est renversée pour créer une terre nouvelle.
La voix de mes-sœurs-les-montagnes. - Nos sommets sont à toi, Mont Perdu. Viens. Viens. Nous te les offrons tous.
Voici ton monde. Tu y vivras en paix.
Je ramasse le petit corps grelottant entre mes pattes. Il me regarde sans pleurer. Tu n'es plus un humain désormais. Dorénavant tu vivras avec moi et un jour tu deviendras un ours.
Près de moi, une fleur d'églantier s'apprête à éclore sur une branche. Dans un silence qui ne sera plus jamais rompu par la folie des hommes, je commence l'ascension de la montagne nouvelle. »

Quatrième de couverture

Mont Perdu a des rêves qui ne sont pas ceux de son village des Pyrénées encore aux prises avec des traditions archaïques. L'adolescente, corpulente, lesbienne, victime de harcèlement, trouve refuge auprès des montagnes, les seules qui lui parlent et la comprennent. Et peu à peu, Mont Perdu va se métamorphoser en ourse. Transposant dans une langue actuelle, poétique et crue, une légende de femme sauvage, Grégory Le Floch nous conte la folle échappée d'une jeune héroïne queer à la croisée de tous les combats écologiques et humanistes de notre époque.

GRÉGORY LE FLOCH est né en 1986 en Normandie. Très repéré depuis son premier livre aux éditions de l'Ogre, il a depuis fait paraître un essai, Éloge de la plage, chez Rivages et deux romans chez Bourgois, Gloria, Gloria (prix Sade) et De parcourir le monde et d'y rôder, récompensé par le prix Wepler et le prix Décembre.

Éditions Seuil,  août 2025
229 pages 

mardi 18 novembre 2025

Les sentinelles ★★★★☆ de Jayne Anne Phillips

Première lecture de cette autrice avec ce roman historique polyphonique au souffle indéniablement romanesque, qui se passe après la guerre de Sécession, en Virginie occidentale. Plus que le récit des combats, l'autrice relate avec talent la violence de l’époque et la difficile reconstruction intérieure des survivants après la guerre, profondément meurtris dans leur chair mais surtout dans leur âme. 
Un livre exigeant qui mérite d'être lu à mon avis, pas uniquement parce qu'il a obtenu le Prix Pulitzer 2024 mais parce qu'il est profondément humain, intense, que la toile historique est riche et extrêmement bien documentée, parce qu'il est bouleversant...

« Certaines personnes avaient davantage de biens, elles possédaient ceci ou cela, des demeures, des magasins, des compagnies de chemin de fer, d'immenses domaines. D'autres... mouraient, devaient fuir, ou oubliaient jusqu'à leurs noms. L'endurance était la seule vraie force. Le courage des disparus telle une houle, une lame de fond, comme une force qui délimitait les jours, qui ouvrait le chemin. »

« Je suis montée dans la carriole et Papa m’a fait asseoir à côté de Maman, tous les trois sur la banquette de bois.
– Tiens-lui les mains, il m’a dit, comme elle aime. Reste bien près d’elle et empêche-la de bouger.
Je l’ai vu se baisser pour attacher la cheville de Maman à la sienne avec une corde ? J’avais chaud parce qu’il m’a forcée à porter un bonnet pour protéger ma peau et éviter les rides au coin des yeux ? Au cas où un jour, finalement, je deviendrais quelqu’un. »

« - Comment tu as eu ça ?
- La guerre, peut-être. Avant qu'on me défonce le crâne. Mais mon médecin pense que non. Il m'a dit que c'étaient des cicatrices, pas des blessures. Une violence plus ancienne qu'il a mieux valu oublier. Le vieux Dr O'Shea m'a adopté comme un fils, enfin presque, en me donnant son nom. Il fallait un nom pour l'hôpital et je ne me rappelais pas le mien. Ils ont étudié mon cas parce que j'étais un survivant. Ils m'ont fait faire ce cache-œil, et puis ils m'ont donné du travail à l'hôpital. J'ai transporté les blessés, du quai à l'hôpital en passant par l'ambulance, dès que j'ai repris des forces. Mon médecin m'a suivi pendant près de trois ans. Il m'a écrit une lettre de recommandation à la fin de la guerre et je suis revenu à la vie civile après avoir recouvré la santé, et j'ai débarqué ici. C'est un secret que je te confie, Chiendent. »

« - J'aurais voulu qu'une force vivante nous ait tous protégés, des hommes nous ont pourchassés, emprisonnés - ils nous ont asservis, ligotés, ils ont ravagé le pays. Et les justes ont souffert de la cruauté des autres. Les cicatrices laissées par la guerre ne s'effacent pas. Des générations...
- Tu parles de ce genre de choses avec le Dr Story ?
- Oui, et je sais qu'il est d'accord. Ce refuge est une bénédiction pour nous. Non seulement des murs qui nous protègent, mais un parc aux allées bordées de haies, des chemins où nous pouvons marcher, nous soigner et admirer la nature. Tu sais, il y a des poteaux et une clôture à l'intérieur de la haie mais la végétation les a recouverts, aussi haute et épaisse qu'un rempart vivant, si tu veux. Tout cela existait déjà sur le domaine, pour séparer les fermes, bien avant la guerre. »

« Pour toute clef, il n'a que le sourd battement de son cœur qui cogne, et elle n'ouvre aucun verrou. »

« Certaines personnes avaient davantage de biens, elles possédaient ceci ou cela, des demeures, des magasins, des compagnies de chemin de fer, d'immenses domaines. D'autres... mouraient, devaient fuir, ou oubliaient jusqu'à leurs noms. L'endurance était la seule vraie force. Le courage des disparus telle une houle, une lame de fond, comme une force qui délimitait les jours, qui ouvrait le chemin. »

Quatrième de couverture

1874, après la guerre de Sécession. Sur les routes de Virginie-Occidentale se croisent civils et soldats, renégats et vagabonds, affranchis et fugitifs. ConaLee, 12 ans, l'adulte de sa famille d'aussi loin qu'elle s'en souvienne, entreprend un voyage avec sa mère, qui n'a pas prononcé un mot depuis des mois, et l'homme qu'on lui a dit d'appeler « Papa ». Се vétéran sudiste, qui s'est imposé dans leur monde, les dépose à l'entrée de l'asile d'aliénés de Trans-Allegheny. Là, loin de leurs proches, se faisant passer pour une dame et sa bonne, mère et fille empruntent le long chemin de la guérison.

Une fois de plus, Jayne Anne Phillips tisse un récit envoûtant où la mémoire collective, les secrets familiaux et les fracas de l'Histoire se conjuguent. Dans une prose d'une beauté âpre, elle s'attache à dépeindre avec empathie les victimes, les blessés dans leur chair et leur âme. Et fait revivre une galerie de personnages mémorables: Dearbhla, la guérisseuse irlandaise, O'Shea, le veilleur de nuit amnésique ou encore Mrs Hexum, la cuisinière au grand cœur. Autant de sentinelles qui tentent à leur échelle de préserver un monde qui se délite et de réparer les vivants.

Née en 1952 en Virginie-Occidentale, JAYNE ANNE PHILLIPS est considérée comme l'une des figures majeures de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, ancrée dans le Sud-Est des États-Unis, est aujourd'hui traduite dans le monde entier. Elle est notamment l'autrice de Traits d'union et Lark et Termite (Bourgois, 2001 et 2009) et, plus récemment, de Tous les vivants (L'Olivier, 2016). Les Sentinelles, son dernier roman, a reçu le prestigieux prix Pulitzer en 2024.

Éditions Phébus,  août 2025
382 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Amfreville
Prix Pulitzer 2024