dimanche 31 mai 2026

On l'appelait Bennie Diamond ★★★★☆ de Michaël Dichter

À mon tour, j'ai découvert "On l'appelait Bennie Diamond" et ... j'ai beaucoup aimé !

Trois générations qui se répondent en silence.
Des pères et des fils qui s'aiment maladroitement, se déçoivent, tentent malgré tout de transmettre quelque chose d'eux-mêmes.
Et il y a Benyanim, dit Bennie. Un enfant fasciné moins par le diamant lui-même que par ce qu'il révèle des hommes, à savoir le pouvoir, le respect, le désir d'être regardé autrement.
Dans les ruelles du quartier des diamantaires d'Anvers, Michaël Dichter nous offre un magnifique roman d'apprentissage traversé de passions, de secrets et de blessures enfouies.
Un roman sur ce que l'on hérite malgré soi. Sur ces chemins que l'on tente de tracer alors même que le passé continue de nous retenir.
Le diamant est bien plus qu'une pierre précieuse ici. Il devient un symbole. Celui d'un être que la vie façonne, transforme et abîme parfois aussi.
Impossible de lâcher Bennie tant son désir de devenir est puissant.
Plus il avance, plus il comprend qu'on ne quitte jamais complètement le monde dont on vient.
Un roman dense, vibrant, profondément humain.
« Ton chemin, personne ne l’a tracé avant toi. »

En exergue 
« Le Saint Béni soit-Il
ne met pas Ses créatures à l'épreuve
au-delà de leurs capacités. »
Talmud, traité Berakhot 5 b 

« - Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté. »

« - Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t'apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t'aider à révéler ce qu'il y a de plus beau en toi. »

« Un symbole de pureté et d'avenir, disait-il, mais pour Moshé, c'est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils. »

« Bennie, fasciné, les observe sans relâche. Ce n'est pas la prière qui capte son attention, ni les gestes rituels, mais l'éclat des objets, la manière qu'ils ont de conférer une importance à ceux qui les portent. Ce n'est pas la richesse en elle-même qui l'attire, mais l'effet qu'elle produit : le respect, l'assurance, la façon dont les autres baissent les yeux ou hochent la tête. »

« À cet instant, elle n'est plus seulement sa mère. Elle est une protectrice qui, sans hausser la voix, a su faire reculer la peur.
Et Bennie, le cœur gonflé d'admiration et d'amour, se fait une promesse: un jour, il sera comme elle. »

« Bennie serre les dents.
Il apprendra. Il apprendra à lire tout ça.
Pas seulement les mots, mais aussi ce qu'ils cachent.
Cette pensée est plus forte que l'humiliation du jour. »

« - Tu ne dois pas avoir peur de marcher là où personne n'ose aller.
Puis elle cite le Talmud :
- Derekh she'adam rotseh leilekh bah, molikhin oto - « La voie qu'un homme veut emprunter, c'est celle où on le conduit. » Tu cherches quelque chose, Bennie. Et un jour, tu comprendras pourquoi. 
Elle sourit faiblement, son regard brillant d'un éclat complice.
- Mais fais-le avec ta tête, pas seulement avec ton cœur. »

« Mais, lentement, Moshé s'approche de Bennie, pose une main sur son épaule et l'embrasse sur la joue.
Une manière de lui dire qu'il sera toujours là, même s'il aurait souhaité un autre chemin pour lui. »

« Leur vie est un tourbillon de passion et d'improvisation.
Ils n'ont rien et ils ont tout. »

« - [...] ici, c'est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l'acheteur proposer, c'est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité. »

« Il n'a plus de haine, plus vraiment.
Juste une gêne persistante, un inconfort profond. Yéhuda l'attire autant qu'il le trouble. Sa force, son aplomb, son pouvoir; tout cela le fascine. Mais quand il pense à lui, l'image de son père, seul et humilié, vient le hanter. Bennie est pris entre deux mondes: celui qu'on lui a transmis, et celui qu'il pourrait conquérir. »

« Bennie perfectionne ses techniques, ajuste ses stratégies, peaufine ses intuitions. Il apprend à lire les clients, à anticiper leurs attentes. Chaque transaction le rapproche un peu plus de ce monde, de ses codes, de ses règles tacites.
Mais parfois, au détour d'une rue, dans un silence entre deux négociations, une sensation furtive le traverse. Comme si quelque chose glissait derrière lui, imperceptiblement.
Il ne saurait dire quand exactement il a commencé à le sentir, mais il le sait à mesure qu'il s'enfonce ici, un autre monde s'éloigne. »

« Une alliance. Tout est toujours un marché, une négociation. »

« Pour la garder, pour se garder, il ne doit plus seulement être.
Il doit devenir. »

« Et pourtant, au matin, alors qu'il l'observe, paisible dans son sommeil, un doute se crée en lui, insidieux. Il devrait être heureux. Tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il a rêvé, il l'a enfin. Ève est là, auprès de lui.
Il voudrait s'abandonner à ce bonheur, le prendre comme il vient, sans chercher plus loin.
Est-ce que cela suffit pour la garder ? Est-ce qu'un instant volé dans la nuit peut cimenter quelque chose de plus grand ? »

« Ils le savent tous les deux, même si aucun ne le dit. Son père ne la laissera pas s'en aller. Pas tant qu'elle a un rôle à jouer dans ses projets. Pas tant qu'elle est encore un pion sur son échiquier. Alors elle reste. Prisonnière d'un équilibre fragile qu'elle n'a pas choisi. »

« Toi non plus, on ne voulait pas de toi ici. Moshé aurait préféré que tu restes loin de tout ça, pas vrai ? »

« Et c'est là qu'il a compris : lui était encore là, mais le monde qu'il avait connu était déjà en train de disparaître. »

« Il est exactement là où il était avant de vouloir être ailleurs. »

« Ce que je veux dire, Bennie, c'est que ton chemin, personne ne l'a tracé avant toi. Il n'existe pas encore. Qu'il passe la foi ou non, par le diamant ou autre chose, peu importe. Ce qui compte, c'est que tu sois prêt à le créer toi-même. Mais si un jour tu te perds... »

« Toute votre vie, vous avez fui. Moi, j'affronte. »

« J'ai toujours su que tu portais plus que ton propre poids, poursuit-il. Depuis que tu es enfant, je vois dans tes yeux que tu te bats pour réparer quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Quatrième de couverture

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu'à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c'est plus fort que lui : la prière l'ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c'est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.

Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n'est pas vue d'un bon œil par les puissants de la ville - pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?

Michaël Dichter signe un ambitieux roman d'appren-tissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l'appelait Bennie Diamond est son premier roman.

Éditions Les Léonides,  novembre 2025
396 pages
Grand Prix RTL Lire 2026

samedi 30 mai 2026

Petit pas ★★★★★ de Marion Richez

Petit pas.
À petits pas.
« Tout doucettement. »
On entre dans l'histoire de Mathilde et Martin. Deux très jeunes parents, sans bagages, vivant avec presque rien. Peu à peu, on apprend à les connaître, à les comprendre. Et puis survient cette rencontre lumineuse avec Annie, la voisine.

Quelle belle histoire. 
Un roman à hauteur du cœur. Solidaire, profondément humain, traversé d'une tendresse infinie. 
Une douceur qui serre autant qu'elle réchauffe.
Derrière l'apparente simplicité du récit se cache un immense message d'amour, de bonté et de réparation. Comment refaire naître la vie après les traumatismes de l'enfance, les abandons, les silences et le chaos. Des traumatismes qui laissent des traces, même longtemps après.

Marion Richez écrit les failles, la précarité, l'épuisement des jeunes parents, mais aussi ce qui peut encore sauver.
Une présence.
Une écoute.
Un peu de chaleur humaine.
Annie devient alors bien plus qu'une voisine. Elle est une main tendue, une lente réouverture au monde, la preuve qu'une gentillesse sincère peut encore exister.

Un livre qui fait réfléchir sur l'indifférence de notre époque qui s'infiltre peu à peu entre les êtres, et sur ce besoin vital de recréer du lien, de transmettre, de prendre soin.

Et quelle écriture ! Une langue sensible. Il me reste des images magnifiques en tête et certaines pages semblent suspendre le temps.
« C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
"Petit pas" est une caresse. Une manière plus douce de regarder les autres.

En exergue 
« Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.
Je n'ai pas de demeure, je fais du Hara ma demeure.
Je n'ai pas de fortune, je fais de mon écoute ma richesse.
Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.
Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.
Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.
Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château. »
EXTRAITS DU SERMENT DU SAMOURAÏ 

« Pendant mon dodo papa tape sur maman, mais maman crie donc elle est vivante.
Puis c'est devant moi qu'il la tape, mais elle ne dit rien donc c'est normal.
Elle ne se laissera pas couper comme un ver, elle est forte ma mère.
Ensuite, c'est mon tour. Quand il change de visage.
Je n'ai jamais rien connu d'autre et je grandis tavelée comme une vieille pomme qui aurait roulé du panier.
Je ne retrouverai pas la fraîcheur des autres petites reinettes de mon âge, bien brillantes.
À quinze ans je suis déjà vieille et je ne le sais pas.
Mon tort a sans doute été de tout accepter.
Les mots qui auraient dû nommer restent collés dans ma gorge.
Je ne sais pas dire, pas dénoncer, je trahirais.
Alors rien ne changera, et sur mon dos, sur celui des autres comme moi, sur celui de nos enfants, silencieux comme nous, Passeront les chaussures des puissants. »

« À présent ils sont aux jeux. Le petit est encore tout seul; mais les autres ne vont pas tarder à débouler, retrouver souffle sous l'ombrage du parc, y faire le deuil de leur été. Bientôt ils seront là, qui chargeront l'espace de leurs tensions; elles s'enrouleront autour des jambes de Jean avant de se défaire, impuissantes: car lui n'a pas encore été marqué par l'école où l'on reste assis tout le jour, entassés. Il est indemne, pour un an encore. »

« Il y a toujours quelque chose qui peut se passer, et quand elle ne supporte plus les regards qui quelquefois tombent sur son ventre et remontent, surpris, pour lourdement estimer son trop jeune âge, quand elle ne sait pas comment répondre à ces sourires gênés qu'elle ne déchiffre pas, quand la tête lui tourne de trop de gens, elle n'a qu'à faire ce qu'elle fait de mieux depuis deux ans : regarder Jean, ne regarder que lui, sans cesse, alimenter sa réserve silencieuse de regards, le trésor impalpable qu'elle lui constitue pour sa vie d'adulte et qui lui fera un jour, sans qu'il s'en rende vraiment compte, comme un vêtement d'or. »

« Elle sort de la baignoire, leste malgré l'imposante demi-planète qu'elle arbore au-devant d'elle. Elle se retourne vers le miroir: c'est bien son visage, lisse et sans traces, trompeur, et, hormis le regard grave, ce n'est plus vraiment le sien, changé par la présence, dans son ventre, du nouvel être qui s'y est invité il y a sept mois. L'identité de Mathilde est comme brouillée; et c'est cette interférence nouvelle qu'elle observe curieusement, sur ce visage qu'elle ne reconnaît pas.
Dans le séjour elle va nue, avec cette démarche souveraine de femme au bassin habité. Elle n'est plus la jeune fille que tant d'autres sont encore à son âge. Jean l'a consacrée. Elle en porte les marques sur ses seins et ses hanches restées larges. Le nouveau ventre, qui croît plus loin encore, se violace au niveau du nombril et tiraille. Elle passe un tee-shirt de Martin qui lui couvre les fesses, laissant nues ses longues cuisses.
Après Jean, ils avaient refait l'amour, elle était retombée enceinte. Bien sûr qu'elle n'aurait plus voulu d'autre enfant; déjà Jean était de trop. Sa venue avait fait dérailler irrémédiablement le cours d'une vie qui n'avait pas commencé. »

« Dans le séjour baigné d'une eau de violette, elle tombe en arrêt : par la fenêtre, le ciel est mauve. Les voix des clochards se sont tues. Il n'y a plus une voiture. Les cris des martinets ricochent partout dans la pièce. C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »

« Martin et Mathilde vivaient dans un grand vide balafré de blessures, plus sournoises de n'être pas vraiment vues ; et ce fut dans ces nuits sans sommeil, où Jean pleurait sans cesse, la tête endolorie par les forceps, que Martin découvrit l'autre visage de Mathilde.
Il eut devant lui une étrangère, un visage déshabité où ne régnait que la haine, une main prête à frapper pour faire taire le bébé. Il fut glacé à l'idée de vivre auprès d'un tel chaos. »

« Et chacun vit dans son monde, dans sa communauté, sans jamais entrer dans celle des autres, sans lien possible, car il n'y a pas là une véritable ville pour créer du liant entre les êtres, où chacun recevrait un peu de son âme et de sa force rien qu'en habitant dedans, comme tétant une mère, que tous aimeraient d'amour. »

« Elle a déjà vu cette femme. C'est celle avec le vélo bleu et l'anorak rose, comme cousu avec des pétales de cerisier. Celle aux longs cheveux blancs. Il lui arrive de la croiser, dans le couloir, ou bien au parc. Elle a chaque fois un bonjour, et pour Jean un vrai sourire. Mais Mathilde ne lui a jamais vraiment prêté attention. Elle n'était qu'une silhouette anonyme dans le décor inerte de la ville.
Pas pour Jean : toujours, le regard secret qu'ils s'échangeaient scintillait comme une piste magique dans le territoire de sa vie.
Mathilde a honte, soudain, de prendre les êtres pour des choses, de ne pas s'intéresser, à rien ni à personne. Elle se sent seule; mais n'est-ce pas aussi un peu de sa faute? Elle n'était pas comme ça avant. À moins que si? Comment s'est infiltré en elle l'air du temps, toute cette indifférence ?
Martin, de son côté, roule sans un mot. Comment en est-il arrivé à ne pas connaître la femme qui habite juste en face de chez eux ? Et comment se fait-il qu'elle soit si gentille ? Et comment se fait-il qu'il trouve ça si extraordinaire qu'elle soit si gentille ? Et d'une gentillesse qui ne serait pas la faiblesse qu'on leur vend, mais une force, une vraie puissance ? On peut donc demeu-rer humain, aujourd'hui ? Comment a-t-elle fait ? »

« Martin en un éclair revoit ses étés dans le jardin de son grand-père en Auvergne, les grosses laitues pommées, les framboises, les groseilles, la silhouette du vieux toujours penchée sur ses allées, à sarcler, le soleil éclaboussant son dos, tandis que lui et sa grand-mère équeutaient les haricots, une cuvette entre les pieds. Où est-ce que cela s'en est allé ? »

« Personne ne lui avait dit avant. Personne ne lui avait jamais dit qu'il fallait repousser fermement les facilités du monde, lesquelles s'offraient pourtant avec tant d'attrait. »

« Martin se retient de pleurer. Comme il voudrait, à cet instant, faire partie d'un clan, avoir une tribu qui fasse cercle autour de ses enfants, et puis une vie qui tienne debout, un monde qui ait du sens. »

« Léger, léger, brin à brin, la savante tisane comme le nid d'un oiseau. Les herbes sèches se froissent sous sa main. Pour finir, Annie ouvre un bocal qu'elle fait respirer à Mathilde ; ce sont des roses, de son petit jardin, qu'elle cueille elle-même sur le rosier ancien, sacrifiant certains des boutons du printemps. Ça aide à ouvrir, explique-t-elle. Les roses sentent l'Inde, trouve Mathilde. »

« D'ailleurs, elle ne parle pas vraiment : elle dépose plutôt sur une nappe de silence quelques mots anodins, des brins de bavardage, qui ne le percent pas.
Mathilde goûte aussi à plein cette atmosphère saine qu'Annie répand autour d'elle, ces mots convenables qu'elle emploie pour parler, éduquée dans un temps où cela comptait de bien dire et de bien nommer.
Un petit moment, Annie fait sa mamie grisée par l'aubaine d'une oreille attentive, déversant d'un seul coup la parole de tout un jour.
Qu'est-ce que vous faisiez avant ? demande Mathilde tout à coup. Aussitôt, Annie lui lance un regard vif.
Je travaillais à l'ANPE. Tu sais, Pôle emploi.
Mathilde est un peu surprise. Annie lui semble tellement patinée par la retraite, qu'il lui est impossible de l'imaginer dans l'affairement d'une vie active. Mais peut-être qu'elle a toujours été ainsi, dans l'ouvert, comme un végétal, même au milieu des autres et de leurs peines. Cela lui va bien, d'ailleurs, de chercher des solutions.
Mathilde n'ose pas poser d'autres questions. Celle-là est presque déjà de trop.
Il est temps de boire la tisane, Annie en lance le signal en portant la tasse à ses lèvres. Par habitude, elle a détourné la tête vers la fenêtre, et Mathilde fait de même, se demandant ce qu'elle peut bien y voir. »

« Leur timide au revoir est dans l'invisible une étreinte. »

« Le fils rêve.
Il rêve de ce fluide inépuisable et tranquille refait chaque matin, comme né du jour, si dense et si léger, dont il s'est nourri, qu'il n'a retrouvé chez personne. Pas même chez Maud. C'est cet enveloppement-là qui lui a tissé, pour la vie, sa douceur, sa force à lui; il est d'elle, ce sentiment que tout est bien, cette confiance, qui lui est restée, d'enfant aimé, dont il enveloppe à présent son enfant. Il est temps d'aller seul désormais.
Quand il se réveille, ses joues sont trempées de larmes, il est malheureux, un peu consolé aussi; son crâne est lourd de trop peu de sommeil. Combien de temps a-t-il dormi ? »

« Les poumons ont commencé à guérir. Mathilde avait toujours du chagrin, mais quelque chose était changé. Elle ne voulait plus mourir; elle voulait demeurer dans la présence d'Annie, différemment bien sûr que lorsqu'elle était là, mais avec elle. Lentement, Mathilde découvrait les traces de sa présence à l'intérieur d'elle; et ces traces, non seulement étaient là, mais chaque jour faisaient de nouvelles pousses. Mathilde aurait cru que ça n'allait pas rester, que sans Annie qui contrecar-rait tout, elle ne tarderait pas à redevenir celle qu'elle était avant. C'est le contraire qui s'est passé. Il était trop tard pour revenir en arrière. Annie avait semé, et tout avait pris, tout avait germé.
Quelques jours plus tard, Martin a reparlé de la maison de son grand-père - celle des bons souvenirs d'été. Ils s'appelaient encore de temps en temps, Martin venait justement de prendre des nouvelles. En bordure du jardin, disait le pépé, des pavillons flambant neufs avaient poussé en une saison, là où étaient aupa-ravant les prairies. Mais il avait assuré à Martin qu'il ferait pousser des haies, quand il en aurait le temps. Et qu'il ne vendrait pas ses champs, a-t-il ajouté, après un silence. »

Quatrième de couverture

Petit pas raconte l'histoire d'une rencontre, d'un doux miracle. Martin et Mathilde n'ont même pas vingt ans et ils ont déjà renoncé à leurs rêves d'adolescents. Depuis la nais-sance de leur fils Jean, ils peinent à maintenir la tête hors de l'eau. Mathilde est de nouveau enceinte, leur famille n'est pas prête à les aider et ils sont condamnés à la vie grise des petites gens qu'une société compétitive écrase et oublie. Et puis une main se tend. Celle d'Annie, leur voisine. Une dame retraitée, une femme modeste, qui ne gaspille rien, se hâte lentement, connaît les plantes et la valeur de l'entraide. Annie, c'est une écoute, un dimanche au potager, un plat d'endives, un peu de temps donné à l'enfant. Pas à pas, Martin et Mathilde se redressent, refleurissent et préparent l'arrivée de leur petite fille. Le temps ralentit et la vie renaît. Marion Richez nous procure un roman qui pénètre le corps et agit comme un baume. Un texte dont l'horizon est solidaire, une méditation politique à l'échelle d'une jeune famille.

Éditions La Peuplade,  octobre 2025
158 pages 

mercredi 27 mai 2026

Cairns ★★★★☆ de Martin Baldysz

Il faut parfois peu de pages pour ouvrir de grands espaces intérieurs.
Dans un hameau norvégien battu par les vents, Sebastian Ribe, un jeune pasteur, part à la recherche de Kirsten Nesse, une bergère disparue et soupçonnée de meurtre. Pour traverser la montagne et ses brumes, il n'a qu'un guide possible, Reidar Skåren, le Montagnard. Un homme rongé par l'alcool, hanté par ses souvenirs, plus à l'aise parmi les pierres, les lacs et les bêtes qu'au milieu des hommes.
Commence alors une étrange traversée, physique autant qu'intérieure, dans une montagne où tout semble poreux, les rêves, les souvenirs, les légendes, les vivants et les morts.
J'ai été profondément saisie par l'atmosphère de ce roman. Une atmosphère crépusculaire, presque irréelle, où la nature paraît respirer, observer, murmurer. La montagne n'est pas un décor ici, elle est vraiment une présence. Une force sauvage et mystique qui révèle les failles, les manques, les regrets.
Martin Baldysz écrit avec une concision étonnante. Sur le moment, j'ai parfois eu l'impression d'un texte presque trop bref. Et pourtant, en refermant le livre puis en relisant mes passages annotés, je me suis rendu compte de tout ce qui restait. Des sensations, des odeurs, des visions. La mousse humide, les pierres noires, le goût du genévrier, le brouillard, les silhouettes dans la nuit. 
« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »
C'est un roman habité par le manque et le vertige. On y retrouve les thèmes du deuil, de la solitude, de la tentation, de la rédemption, et l'appel du sauvage aussi qui traverse tout le livre. L'auteur mêle l’onirisme aux paysages norvégiens. On sent qu'il connaît intimement cette terre de fjords et de montagnes ; chaque description semble née du vent, de la roche et des lacs.
Un texte bref, dense, étrange, parfois hypnotique.
Une excursion dans les tréfonds de l'âme humaine, au bord du vide, là où les cairns sont peut-être les derniers repères avant de se perdre.
J'ai refermé ce livre avec davantage des images qu'avec des certitudes 😉
« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »
Lu dans la cadre du challenge #laouviventleslivres et le thème de la.montagne en ce mois de mai.

« [...] il ressentait l'appel du large. L'appel d'une vie simple, où la seule chose qui comptait était de ne pas passer par-dessus bord ; il apprendrait le reste sur le tas. Mais qui serait là pour l'accueillir quand il reviendrait après des mois de pêche dans les flots furieux ? Qui l'attendrait au bout de la grève et l'accompagnerait à Skåra, jusqu'à cette chaude maison dont il aurait rêvé durant cet éprouvant voyage ? À qui raconterait-il la vie en mer et les péripéties de cette fabuleuse expédition ? »

« L'homme d'Église jeta un coup d'œil à la bouteille vide et se mit à rire. Puis il adressa à Reidar un regard si chaleureux que ce dernier eut presque pitié de lui-même. Cependant, il ressentait une vive émotion. Était-ce le salut que le pasteur lui apportait là, comme il allait le faire avec la fille Nesse ?
- Nous avons tous un démon qui couve au fond de nous, n'est-ce pas ?
Reidar opina. Un démon, oui, voilà ce que c'était : un démon brûlant qui cognait au fond de lui. Une barrière. Des griffes diaboliques dont il aurait du mal à se défaire le lendemain, mais, à cet instant précis, un chant résonnait dans sa tête. »

« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »

« En goûtant le breuvage, les yeux clos, il eut l'impres-sion de tomber dans un buisson de genévriers, comme lorsqu'il était enfant. Un goût poivré se répandit au fond de lui, une odeur de mousse et de terre retournée. Puis l'odeur d'un cheval marchant d'un pas lourd dans une neige épaisse. »

« L'air frais se déversa à l'intérieur, et il resta là, à se demander d'où venait l'odeur de la nuit, si fraîche et si agréable. Dieu qu'il se sentait bien. Bien et libre. La nuit, en montagne, tout rentrait dans l'ordre, en quelque sorte. Certes, il était un peu ivre, mais il avait les idées claires. Sa tête frétillait comme un filet plein de harengs ! Ses pensées s'envolaient par la fenêtre, et certaines revenaient droit vers lui. Il se mit à rire en songeant au pasteur, dehors, et à Indis, dans le fournil, pendant que lui se tenait là, à la fenêtre. Puis il se palpa le crâne, soudain plus étourdi que d'ordinaire. Quelque chose n'allait pas. Était-ce la route qui avait épuisé toutes ses forces et qui, combinée à la boisson, provoquait des démangeaisons dans son ventre et ses jambes ? Il avait l'impression que quelqu'un se penchait sur lui, la main tendue pour fermer la fenêtre. Il sursauta et regarda autour de lui avec la désagréable impression d'être observé. »

« Kirsten Nesse. Était-ce elle qui lui était apparue en rêve ? Elle qui avait tendu le bras pour fermer la fenêtre ? Le temps semblait s'être effondré. Reidar voyait son père faucher l'herbe sous un soleil éblouissant. Il voyait le regard luisant de sa mère, gisant dans son cercueil. Les yeux écarquillés de l'églefin lorsque le couteau passait sur sa chair. La laine froide des agneaux enterrés dans le marais. Elles étaient si étranges, ces images qui peuplaient ses rêves dans la lumière vacillante d'un feu effrayé. »

« Rester là et garder les bêtes dans la montagne, puis les ramener aux bergères et s'endormir au crépuscule. Comme il regrettait ces jours heureux. »

« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »

« La vallée, le troupeau et la maison, tout ça lui paraissait loin. Les moutons, il y pensait, mais le reste pouvait tomber aux oubliettes. C'était ici, en haut, que le vent soufflait. C'était ici, en haut, que les poissons remontaient à la surface et que des choses enfouies se réveillaient au fond de lui, que le chant du coucou, aux accents solennels, se révélait différent des cris qui alimentaient les superstitions des villageois. Ici, le corbeau qui volait au-dessus de sa tête ne laissait présager ni conflit ni inimitié. Ici, on était seul avec tout. Ici, les bergères s'occupaient des bêtes. Ici, le plongeon appelait depuis les lacs avoisinants, caché entre les reliefs, et lorsque tout le monde dormait et que Reidar flottait, nu, dans son lac de montagne, il l'entendait au cœur de l'obscurité. »

« Dans cette nuit qui brouillait les contours du monde, tout était si intensément vivant. Il écouta, flaira, respira. Passa ses mains sur la bruyère sèche. De bonnes touffes de bruyère sèche qui le rassuraient. »

« Un cairn.
Elle rejoint avec recueillement les pierres empilées devant elle. C'est la preuve qu'elle n'est pas perdue dans un autre monde. Elle pourra retrouver le chemin de chez elle, pour peu que ce brouillard se dissipe. Elle s'assied à côté du cairn comme s'il s'agissait d'un vieil ami, veillant néanmoins à ne pas le toucher. Comme les pierres sont noires, observe-t-elle. Ses doigts les effleurent, et elle laisse échapper de petits sanglots. Rien ne pousse sur ces pierres, ni lichen ni mousse, et ce constat l'apaise. Des pierres noires empilées les unes sur les autres. Une tour. Un cairn. Un lieu de passage. Ici, au milieu de tout ce gris, de cette lumière infinie. Elle brûle de le toucher, mais elle n'ose pas. Maintenant qu'elle a étanché sa soif, la faim la tenaille, et elle a la gorge si serrée qu'elle est prise de nausées. »

Quatrième de couverture

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d'un homme et la disparition d'une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d'aller à la rencontre de la disparue. Pour s'aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l'aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Entre ces pages crépusculaires, au bord du vide, la montagne seule connaît le cœur des hommes et révèle leur vrai visage.
Martin Baldysz est né en 1977 dans le district de Sunnmøre, entre mer et montagne. Profondément attaché à sa région natale, il vit aujourd'hui avec sa famille dans une ferme en pleine nature. Ses romans, imprégnés de mythologie nordique, puisent leurs racines dans l'Ouest norvégien.

« Baldysz révèle comme personne la splendeur et les dangers de la montagne... »
Dagbladet

« Un véritable tour de force : c'est entre les lignes que résonne intensément ce roman d'une extrême concision. »
Stavanger Aftenblad

Éditions Paulsen,  janvier 2025
112 pages
Traduit du norvégien par Marina Heide