dimanche 1 mars 2026

Il n'a jamais été trop tard ★★★★★ de Lola Lafon

« P.-S.
Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits ? [...] Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions [...] ? Ou, au contraire, [...] s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »
Ce recueil de chroniques écrites en 2023 est bref, mais d’une densité rare. Captivant, intelligent, souvent bouleversant. Ça décape. Ça percute. Ça oblige à s’arrêter.
Chez moi, il est devenu un livre hérisson, truffé de post-its, presque à chaque page une phrase à retenir, à relire, à laisser infuser. Lola Lafon écrit des fragments de vie qui résonnent intimement. Elle interroge le silence, les renoncements, le courage, la mémoire, le réel et ses faux-semblants.
J’ai été touchée par de nombreux passages, et je ne résiste pas à vous partager celui-ci sur les rencontres littéraires ;-) :
« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »
Tout est là : cette façon qu’elle a de déplacer légèrement le regard, de fissurer les évidences. Elle parle de littérature, bien sûr, mais aussi de ce besoin vital de raconter et d’écouter des histoires pour tenir debout.
Et puis ce conseil (de son papa), que j’ai envie d’encadrer :
« Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. »
Une invitation à ne pas se laisser engloutir, à préserver une ligne d’horizon même dans la tourmente.

Un livre qui questionne, qui réveille, qui accompagne.
Si ce n’est pas déjà fait… foncez !

« Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. »
Joyce Carol Oates,
Confessions d'un gang de filles

« La réalité n'est envisageable dans son entier qu'une fois qu'elle a éclaté en mille morceaux. »
Semezdin Mehmedinović,
Sarajevo Blues

« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »

« Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. On essaye de rattraper ce qui se dissipe, on revient sur ses pas et sur ceux des autres, on ne quitte pas trop vite les lieux, on tente de contredire notre persistance à avancer : écrire comme on retient, par la main ou par le cœur. Comme on raconte à un ami des silhouettes furtives, à peine rencontrées, tout juste croisées. »

« Dans le train, j'entends une jeune femme dire qu'elle a « coché toutes les cases qui comptent dans la vie ».
Peut-être écrit-on aussi pour garder la trace des cases qu'on aura sautées, par inadvertance ou par choix. Celles dont on se sera extirpée, aussi. Le langage est un geste, écrire, un mouvement. »

« Les « fêtes » nous vrillent le cœur, elles écorchent, épuisent ; qu'on s'y jette avec l'espoir de les « réussir », de retrouver une féerie fantasmée datant de notre enfance, ou qu'on les contourne. Ce que les fêtes célèbrent est une addition de normes, une impitoyable suite de critères affectifs ou économiques : famille épanouie, enfants photogéniques, appartement décoré, cadeaux de goût, mets d'exception. L'injonction à être réunis et ravis de l'être nous laisse un peu sonnés aux premiers jours de l'année nouvelle. »

« Janvier est un mot dérivé de Janus, nom du dieu des portes, des transitions, des passages et des commencements dans la mythologie romaine.
Janvier ferme la porte au nez du faste clinquant de décembre, pour faire place à des lueurs délicates, incertaines, celles de mots inusités le reste de l'année : les vœux.
Tous les ans, on s'y pliera. On enverra SMS, vocaux, GIF. On sera banal sans s'en soucier, on sera grandiloquent sans complexe, on s'emparera de mots immenses, BONHEUR SANTÉ AMOUR, on mentira avec fougue à des quasi-inconnus, des noms qui stagnent dans nos répertoires téléphoniques depuis des lustres.
Le début d'année court-circuite les convenances : quelle douceur, cette urgence à envoyer un SMS de vœux à une voisine à laquelle on n'ose pas même proposer un verre.
On refait communauté. On se veut du bien, on s'enquiert les uns des autres, on se met en quête de belles pensées, de poèmes à offrir. On s'autorise à baisser la garde, à délaisser notre tendance à l'ironie. On se souhaite une bonne santé sans craindre la moquerie. On dit je te souhaite comme on enlace. On dit douceur, on dit allégresse, des mots qu'on n'écrit jamais. Envolé notre cynisme chic.
Janvier nous révèle à nous-mêmes, plus inquiets, plus fragiles : oui, on se souhaite d'être en bonne santé parce qu'on a peur, on se souhaite de s'aimer parce qu'on a peur. Est-ce ridicule ? Certainement. Moi qui me targue de n'être superstitieuse en rien, je conserve le SMS exalté d'un ou une inconnue, je n'oserai l'effacer qu'une fois l'année achevée.
On ne sait jamais.
Quant à nos souhaits les plus secrets, nos bonnes résolutions, janvier est indulgent : il sait qu'elles n'auront aucun effet, on ne sera pas plus discipliné qu'en 2022, mais qu'importe ; Virginia Woolf elle-même, le 2 janvier 1931, se promettait d'« être libre et douce avec moi-même, ne pas me perdre dans des fêtes : plutôt m'asseoir, seule et en privé dans la pièce, pour lire ».
On m'opposera que c'est bien joli, mais n'est-ce pas un déni de réalité en ces temps de guerre, de révolutions réprimées, de lois assenées à coups de 49.3 ?
Pourquoi, comment se souhaiter quoi que ce soit en ce moment ? On est rouillés, sait-on encore en faire, nous qui sommes tellement rompus à commenter l'actualité, rompus à constater amèrement ou rageusement, toujours constater ce sur quoi on a si peu de prise ?
C'est/pas/possible/ça ! répète le monsieur du métro...
Comment ne pas s'incliner devant la noirceur d'un horizon chaotique ? C'est précisément pour ceci, parce que rien, en ce début d'année, ne semble possible, qu'il nous faut persévérer à prendre à bras-le-corps les mots fatigués.
Si écrire, c'est croire au langage, chaque année, à la même date, nous renouvelons ce modeste acte de foi, en quête d'un écho dans l'obscurité, nous souhaitons à tâtons. Regardez-vous essayer. »

« Nous vous évaluons d'un seul coup d'œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut. Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards.
[...]
Il y a quelques jours, vous m'avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s'apprêtait à vous laisser un ticket-restaurant s'est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou un dégoût. Celles et ceux que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux.
En photo, un révélateur est « un bain chimique où l'on trempe le cliché pour faire apparaître l'image encore invisible ». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l'arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.
Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d'évaluer.
Il y a quelques semaines, lors des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu'on en finisse avec les prix, une hiérarchie qui oppose les comédiennes les unes aux autres.
Si l'industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n'en est pas question. Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Et ce médecin, efficace ? Ça n'est pas tant notre avis que l'on sollicite que notre goût de la sanction, du classement, que l'on excite. S'il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée.
Elle est laide, cette pensée qui nous traverse quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux... Notre passion pour la bienveillance ce mot dont on se gargarise à longueur de posts Instagram et d'ouvrages de développement personnel - trouve sa limite.
Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ? Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux.
Demain, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n'allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l'idée de trébucher, de faillir et de vous ressembler. »

« Derrière les acrobates, aux côtés des gymnastes, une silhouette se tient prête, qui tend le bras au cas où il faudrait stabiliser une figure. Cette silhouette est une guetteuse de peurs, attentive aux moindres signes de déséquilibre. On peut s'élancer dans le vide. Elle sera là.
Peut-être l'amitié ressemble-t-elle à cette discrète vigilance : on parera à ce qui adviendra. On rappellera. On appellera. On écrira. On réécrira. Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« P.-S.

Je crois à nos silences vagabonds 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos horizons déglingués 
Et l'humeur des nuages que tu traduis pour moi

Je crois à l'huile jetée sur le feu 
Au temps gagné à le perdre à deux 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos odyssées déglinguées 
Au visage des nuages que tu traduis pour moi

Aux prochaines minutes, puisqu'on les a »

« Je ne sais ce que contient cette féminisation fantasmée, mais on peut s'inquiéter que ce terme soit une telle hantise, un repoussoir. Pendant que certains s'affolent des « dérives » du féminisme, les chiffres, eux, ne tergiversent pas : une femme sur dix est ou sera victime de violences sexuelles. En 2020, d'après une étude du ministère de la Justice, seuls 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation.
Le "backlash", qui est aussi le titre de l'essai écrit par Susan Faludi en 1991, peut être traduit par « contre-offensive ». « Après les poussées d'émancipation des femmes, on observe souvent une réaction politique qui provoque une régression de leurs droits et de leurs libertés », explique l'historienne Christine Bard.
Cette contre-offensive dit en substance que le mouvement encourageant la prise de parole des victimes va un peu loin. Que les droits, on en a bien assez. Peut-être même déjà trop. Si ça continue, on va finir par être trop égales. Allez savoir ce qu'on en ferait, de ces droits, si personne ne siffle la fin de notre récré. »

« C'est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l'avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d'avoir ce qu'on ne désire pas. »

« P.-S.

Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu'on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu'on n'a pas faits, les mots qu'on n'a pas dits, s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Sommes-nous, ainsi que le clamait la marque Marionnaud en 2016, par essence, toutes « born to be a beautiful maman » ? Quid de celles qui ne le sont pas, mères? Faudrait-il les considérer comme des déserteuses de la féminité, des évadées de la norme, qui tourneraient le dos à un quelconque destin biologique ?
Si être mère était une profession, celle-ci aurait bien besoin d'être défendue par un syndicat. Une vidéo vue plus de dix millions de fois sur YouTube met en scène un faux entretien d'embauche dans lequel le recruteur annonce aux postulantes les conditions du poste à pourvoir : « directrice des opérations ».
Il leur faudra être debout presque tout le temps. Être capables de porter une charge d'une trentaine de kilos. Le poste exige d'excellentes compétences de négociatrice. Il faut avoir des notions de médecine, de comptabilité, et être rompue au management de crise. Être capable, aussi, de manier une quinzaine de projets à la fois. Enfin, elles n'auront ni congés, ni salaire, ni jamais de promotion ; elles travailleront plus de cent trente-cinq heures par semaine, sept jours sur sept, dans un environnement souvent chaotique. Est-ce bien légal ? s'interroge, perplexe, une des candidates. Le poste à pourvoir est, bien sûr, celui de mère.
La maternité a beau être la valeur ajoutée des princesses et autres influenceuses, dont on célèbre avec ferveur et ad nauseam le « baby bump », pour les anonymes, le surmenage guette.
À l'heure où on s'inquiète de la future profession de ses enfants dès le primaire et où on leur apprend à « se focaliser sur leurs objectifs », peut-être faudrait-il songer à mettre à l'honneur une pratique amateure de la maternité.
Est amateur, pour le dictionnaire, celui ou celle qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose. Est amateur celui ou celle qui aime, apprécie.
Est amateure celle-là que je croise régulièrement dans un cours de danse classique de niveau avancé, elle est interne à l'hôpital mais s'esquinte les pieds dans ses pointes avec passion, le visage tendu par l'effort. Est amateur ce jeune homme qui, sur Instagram, envoie à ses auteurs favoris ses fiches de lecture extrêmement détaillées de leur dernier roman. Amateurs, aussi, celles et ceux qui servent à leurs amis des plats de grands cuisiniers aux mille ingrédients. Amateurs, celles et ceux qui s'essayent à la tierce, la quinte, dans une chorale de quartier. Des amateurs qui n'ont d'autre désir que celui-ci: faire aussi bien que possible ce qu'ils aiment.
L'amateurisme est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses. C'est notre spécialité, à chacun. Amateurs pas très éclairés, nous abordons chaque moment de notre existence en trébuchant, sans savoir aucun. Nous sommes des amoureux amateurs, sans savoir-faire ni expertise, qui nous heurtons depuis des siècles aux mêmes peines, aux mêmes malentendus, usant des mêmes serments emphatiques et maladroits. De l'existence, nous ne connaîtrons que ça, jusqu'à la fin: la velléité de bien faire. Et il nous faudra mourir, aussi, en amateurs, sans en avoir la moindre expérience.
La maternité ne fait pas exception: qu'elle ait porté son enfant ou pas, aucune mère ne sait l'être, ce rôle s'improvise, s'apprend sur le tas, en solitaire.
Pour Wikipédia, celles qu'on fêtera demain sont majuscules, ce sont des Mères, comme on parlerait de déesses toutes-puissantes ; les autres, elles, mères amateures, ont préféré sauter du piédestal pour aller faire la fête ailleurs, loin des flatteries liturgiques, commerciales et politiques. »

« Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs jours avec les lycéens d'une classe de seconde. J'étais invitée à leur raconter mon parcours.
Que leur évoquait-il ce mot ?
Un cheval lustré dressé à sauter des haies ? Des alpinistes organisant leur parcours d'arête ? Des soldats rampant dans la boue d'un parcours du combattant ? Ou un sport collectif, l'audace urbaine de corps agiles bondissant d'un muret à un banc, parkour, parcours ?
À ces adolescents très inquiets de leur avenir et déjà préoccupés de commettre une quelconque erreur de parcours dans leurs études, j'ai proposé que nous cherchions l'étymologie du mot « erreur ». Il vient du latin error : l'action d'aller çà ou là, de faire un détour.
Nous avons ensuite rédigé un éloge du détour louant l'importance de perdre son temps, de consentir à l'escale, et de parfois, littéralement, perdre le nord.
Le détour est une décision de rupture, sans but précis, c'est un supplément de présent; le temps qu'on détourne à nos lignes droites se dédouble, il contient ce qui se dérobe à nous, le détour est un autre tracé possible, en pointillé, c'est une suspension, une question, aussi, celle du temps et de l'usage qu'on en fait.
Le temps est écoulé. Nahel n'ira jamais çà ou là. Pour lui, nuls points de suspension, rien qu'un point final. La mort n'a fait aucun détour. Nahel s'est pris la mort en plein cœur, une mort statistique. Mourir, c'est emporter avec soi son périple, une facette du monde. Serons-nous capables de ne pas laisser ce prénom vaciller dans l'oubli ? J'ai conservé dans mon téléphone une photo prise au printemps, celle d'un mur tagué de quelques mots. Une courte phrase que je ne me résous pas à effacer : « Vous rêvez qu'on s'habitue ? » »

« Août

On ne savait plus grand-chose de sa vie et, cet été, on apprend la mort de la chanteuse Sinéad O'Connor.
Sur le Net, elle est une « artiste engagée qui dénonce les abus sexuels perpétrés au sein de l'Église catholique sur les enfants, un mal endémique non sanctionné par la hiérarchie ».
Son visage a accompagné mes années 90. Celui d'une jeune femme pâle aux traits aigus, qui, dans le clip de la chanson de Prince "Nothing Compares 2 U", pleurait face caméra sans nous quitter des yeux. On assistait à sa peine comme à un spectacle, cette douleur nous prenait à témoin, et finalement c'est nous qui pleurions. »

« J'aimais Sinéad O'Connor parce qu'on la traitait de folle et que nous n'étions pas assez folles. Nous étions traversées d'éclairs qu'on ne savait pas faire exploser. Elle parlait aussi fort qu'on murmurait, qu'on se conformait. Qu'on se taisait, encore. En quelque sorte, elle nous vengeait. »

« L'écriture est sœur du silence et du vacillement.
Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit.
Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l'écrire. »

« P.-S.

Devient-on, adulte, celle qui aurait pu nous sauver de notre adolescence ? »

« À force de chercher à esquiver l'attente, l'événement m'échappe, j'en perds quelque chose d'ineffable, de précieux. »

« La jeune femme dont on commémore le décès aujourd'hui était porteuse des mêmes espoirs que ceux de milliers d'Iraniennes et d'Iraniens : Mahsa Amini, morte à vingt-deux ans en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». Il y a un an tout juste, sa silhouette a surgi de l'ombre, d'un pays-prison à ciel ouvert.
Ce 16 septembre, les familles des victimes de la police iranienne s'apprêtent à essayer de célébrer le premier anniversaire du soulèvement de 2022 « Femme, Vie, Liberté ». Essayer, car elles sont menacées, arrêtées, emprisonnées, interrogées, flagellées, les tombes de leurs proches assassinés sont dégradées, détruites.
Attendons-les. Attendons-le encore, ce petit point à l'horizon, l'espérance qu'il ne faut pas quitter des yeux. »

« J'ai beau croire au pouvoir des mots, force est de constater qu'ils peuvent se muer en une banale marchandise. Le langage est devenu une succursale de fast fashion où nos propos sont des « avis » qu'on se fabrique à la hâte, et en taille unique. Le bavardage virtuel nous transforme en bateleurs qui usons de mots comme d'objets dont on s'empare, dont on se pare, de pauvres colifichets qui ne servent plus qu'à se signaler, à se faire voir, à vérifier ce qu'on vaut sur le marché de l'opinion. 
Êtes-vous pour ou contre la prise d'otages ? Pour ou contre le bombardement de civils?
Les réseaux sociaux sont une immense salle peuplée d'êtres qui spéculent sur leur propre valeur. À midi, l'humanisme domine, deux heures plus tard, cette valeur ne rapporte plus rien, alors on changera habilement de file sur l'autoroute numérique. Il faut du flux, du contenu, peu importe de quoi il est constitué, de quelles images, de quelles déclarations, ces racolages de partis en manque d'électeurs.
Un mort vaut-il un autre mort ? On les estime, on en discute. On argue, fort de son opinion sur la mort, les morts, des morts. On « prend » position comme on s'empare d'un bastion, fiers d'être les premiers à s'y trouver, même si cette position est intenable, ignoble. On y règne, brièvement.
L'autophagie est un trouble mental ; les personnes qui en sont atteintes s'automutilent et dévorent leur propre chair : c'est ainsi qu'il va, le monde, c'est ainsi que nous allons.
Le 4 octobre 2023, il y a un siècle, des centaines de femmes israéliennes et palestiniennes ont marché ensemble pour la paix, membres de deux associations à l'initiative de l'événement : le mouvement israélien Women Wage Peace (Les femmes œuvrent pour la paix) et l'association palestinienne Women of the Sun (Les femmes du soleil). Leur objectif : « Faire entendre la voix des femmes et appeler nos dirigeants à se mettre à la table des négociations pour trouver un accord politique et mettre fin au conflit qui oppose nos deux peuples. »
S'il faut aujourd'hui vérifier la nationalité d'un cadavre avant d'être sûr qu'on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« Nous voilà devenus supporters acharnés d'un camp contre un autre, nous voilà arbitres, décrétant que celui-ci triche, que celui-là ment.
Nous sommes fiers d'arborer des raisonnements qui ressemblent à des forteresses. De tristes certitudes défendues par deux mots : oui mais.
On admettra qu'il y a eu viols de masse le 7 octobre, oui mais.
On admettra qu'il y a massacre de civils à Gaza, oui mais.
On conviendra qu'il est terrible d'être otages, oui mais.
Quand les mots les plus pauvres donnent le ton à un débat, il est temps d'observer une pause, avant d'avoir définitivement perdu ce que l'on appelle éthique, si on veut. On pourra dire aussi décence, conscience.
Nous ne voyons même plus ce qu'il y a d'obscène à parler plus fort que celles et ceux qui au cœur du désastre, le subissent, ce quotidien cauchemardesque. »

« On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Mais on pourra dire qu'on ne savait pas quoi faire de ce qu'on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l'homme. 
Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson.
Avoir été de celles qui n'ont pas pu se défendre, de celles qui ont dû s'en expliquer, s'en justifier devant des policiers, devant une juge, face à un procureur, avec des proches, aussi, avoir été de celles qu'on a soumises à des expertises psychologiques pour leur octroyer ce qu'il faut bien appeler un certificat de crédibilité, celui de « bonne victime » : de ça, on ne se console pas tout à fait.
Cet hiver 2023-2024, les témoignages de victimes déferlent sur les réseaux sociaux, dans la presse.
On débat. On feint de découvrir ce qu'on sait déjà. On s'émeut que la parole des femmes se « libère », comme on parlerait du courage des oiseaux ; des milliers d'oiseaux revenus, une fois encore, cogner à la vitre, qui chantent follement, à peine étourdis par un vent glacé. »

« Janvier

En ces premiers jours de l'année, où on rêve et on souhaite, mon vœu est qu'on arrête de célébrer la force et le courage des femmes. Qu'en 2024 on leur accorde la possibilité de ne pas être formidables. De ne plus être courageuses. Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser.
Qu'elles soient premières concernées ou simples soutiens des victimes de violences sexuelles, elles sont nombreuses à être épuisées, qui prennent de plein fouet la remise en cause de leur parole ou l'indifférence.
Aujourd'hui, à ceux qui se tiennent en retrait tout en assurant les femmes de leur soutien, j'aimerais demander : où est-il, ce soutien ? Pourquoi est-il si mesuré, pour ne pas dire inexistant ? Est-ce l'illusion que sur ce champ de bataille ils ne connaissent personne ? Qu'aucune proche n'est touchée ? Est-ce un déni de ces évidences-là : que grandir dans la peau d'une femme, c'est, au mieux, avoir échappé au pire. C'est, dès l'enfance, se méfier, craindre ceux qu'on est éduquées à aimer. C'est avoir le choix entre renoncer à être libre ou risquer sa vie. C'est perdre un temps infini à élaborer des stratégies de vigilance, au quotidien : une armure qui finit par ressembler à une cage. »

« Si, en 2024, tout ceci fait toujours débat, alors, assurément, c'est le moment d'extirper de l'ombre ce que tant de femmes dissimulent à leur fils, à leur mari, à leurs amis.
Qu'elles racontent. Qu'elles leur disent à quel âge elles ont eu, pour la première fois, le sentiment d'être une proie. À quel âge, la main brutalement intrusive d'un ami de la famille, d'un oncle, d'un grand-père, d'un médecin ? L'insistance aveugle d'un petit ami, à l'adolescence ? À quel âge, le souffle court, la gorge serrée, la nausée et la rage ? La révélation qu'on parle sans être entendue ou crue ? À quel âge, l'apprentissage du silence ?
Interrogez votre grand-mère. Votre mère. Demandez à vos sœurs. À vos copines. À vos collègues. Questionnez celles dont l'entourage vante la « solidité ». À celles qui assurent qu'il ne leur est jamais rien arrivé de grave, demandez ce qui leur est arrivé de pas grave.
Demandez aux femmes le nombre de fois où elles ont « consenti » au sexe sous la pression, qu'elle soit amoureuse, économique, professionnelle ou affective. Parce que c'était plus simple. Parce qu'on n'osait pas faire autrement. Dire oui parce qu'on n'a pas appris à dire non.
Ces mots qui vous seront confiés, considérez-les comme une photographie révélée; celle d'un espace souterrain que vous ignorez: le paysage intime, tristement secret, des femmes que vous côtoyez. Ces mots formeront une liste, une énumération aride, répétitive. Vous entendrez, je le crains, les mêmes détails, les mêmes souvenirs.
Vous arguez que vous n'êtes pas responsables de ce que d'autres commettent. Mais ces « autres », ce sont vos amis, vos collègues, vos voisins, vos pères, vos fils. Vous les connaissez. Votre rôle ne peut se borner à endosser celui, flatteur, du type bien qui compatit. De celui qui attend, en coulisses, l'issue d'un combat qui ne le regarde jamais.
N'attendez pas des femmes qu'elles changent seules les règles d'un système dont elles sont victimes, d'un ordre du monde qu'elles n'ont pas contribué à créer.
Les tribunes, les livres, les films, les podcasts de celles qui combattent l'impunité sont empreints de trop de colère ? Vous n'avez pas idée de l'ampleur de cette colère, qu'elle soit toute neuve ou ancienne, si ancienne, comme celle qui vrille votre mère, votre grand-mère. Vous n'en avez pas idée car elles ont dû apprendre à la taire. À ne pas déranger.
N'exigez pas sans cesse de celles qui parlent qu'elles vous rassurent sur votre probité. Acceptez que leurs mots vous inquiètent. Acceptez de voir vos certitudes, vos désirs, questionnés. Et renversés. 
Enfin, ne vous targuez pas d'être des alliés. Agissez et laissez les concernées en décider.
Y a-t-il trop d'impératifs dans ce texte ? C'est que le temps presse. Manque-t-il de nuances ? Ce mot justifiant qu'on reste prudemment spectateur. Ce mot qui met à égalité toutes les postures.
En 2024, souhaitez à celles qui, sans relâche, alertent, d'avoir ce luxe dont vous jouissez : pouvoir parler d'autre chose. Penser à autre chose. Écrire autre chose. Prenez le relais, reprenez ce qui, dans ce mouvement mondial, vous appartient, aussi. »

« Janvier, encore

Quand les eaux sales et usées débordent, il est recommandé, pour éviter une aggravation de la situation, de protéger les ouvertures et de localiser l'origine de l'incident.
La besogne est ardue, car les discours fétides qui entachent notre commun viennent de toutes parts : populismes de droite, de gauche, il y a un défaut d'étanchéité avéré entre les différentes familles politiques et le locataire de la maison présidentielle s'en accommode très bien.
Combien de temps avant que ces errances idéologiques, cette eau brunasse dans laquelle on barbote, nous contaminent tous ? Cette gale de l'âme, on l'a vue venir. »

« Ne pas désirer avoir d'enfant, ou en avoir un seul, n'est ni une faute ni un manquement à un quelconque devoir national, auquel on devrait se soumettre. »

« Aujourd'hui, voici les enfants au cœur d'une équation publique. Sont-ils assez nombreux ? Ou faut-il en ajouter encore à la recette politique, des bébés ? Des enfants-enjeux, jetés, eux aussi, dans l'eau sale.
Une affaire ancienne...
En 1907, la politique nataliste française est défendue par tous, socialistes compris. Seuls quelques anarchistes s'alarment. Le capitalisme naissant exige de la chair à travail exploitable, qui, bientôt, se muera en chair à canon. Émilie Lamotte, jeune institutrice passionnée de pédagogie, écrit alors : « Au lieu des malheureux élevés en tas (conséquence fatale de leur nombre) ayant appris à l'école la discipline et la contrainte en perdant toute originalité et toute joie, imaginez l'enfant chercheur, robuste et éveillé qu'on considère comme un individu et non comme une unité et qui se développe lui-même dans son sens. [...] Représentez-vous l'être plein d'initiative, de sagacité, d'appétit de la recherche et exempt de préjugés qui en résulterait et dites si quelqu'un serait capable de l'astreindre à la hideuse et abjecte "production" qui fait la richesse des riches ? Jamais, car il aura acquis le savoir et gardé l'instinct. Dans ces conditions, le monde est à lui, il saura bien y vivre ! » Et c'est en majuscules qu'Émilie Lamotte conclut:

« ET CEUX QUI ONT BESOIN D'ESCLAVES SERONT OBLIGÉS D'EN CHERCHER AILLEURS. » »

« Bienveillance ? Humanité ? Les ricanements fusent : que de grands mots naïfs, quand l'heure est au combat.
Mais de quel combat s'agit-il, ici, en France ? Qu'a-t-on gagné ? Au désastre, on a ajouté du désastre, les morts, on les a tués une seconde fois, chaque fois qu'on a tergiversé, estimant au gramme près la dose d'empathie convenant aux affamés, aux bombardés, aux violées.
Les guerres lointaines nous offrent la possibilité de nous voir tels que nous sommes, en un miroir accablant, un désert d'humanité. »

« En 1933, l'écrivain Francis Scott Fitzgerald adresse cette lettre à sa fille de onze ans, une succession de conseils parmi lesquels ceux-ci:

« Ne te soucie pas du passé, ne te soucie pas du futur, ne te soucie pas de grandir, ne te soucie pas de te faire dépasser par qui que ce soit [...], ne te soucie pas des échecs sauf si tu en es responsable, ne te soucie pas des insectes en général, ne te soucie pas des parents. Ne te soucie pas des garçons. » Ces recommandations qui font lever les yeux au ciel quand on est adolescente. Ces petites phrases qui préparent doucement à la suite préviennent qu'un jour on sera seule. L'absence à venir, inimaginable, des parents est disséminée dans leurs inquiétudes. Leur vieillissement puis leur mort sont le monstre caché sous le lit, celui dont tous les parents promettent bien imprudemment qu'il n'existe pas. Les parents mentent, et puis ils meurent. Et ils emportent avec eux l'enfant qu'on a été. »

« Le grand âge, c'est être devenu celle, celui à qui on ne s'adresse plus. Dont on parle mais avec qui on ne discute pas. Celui, celle à qui demande que des nouvelles de sa santé. Le grand âge, c'est apprendre à se faire tout petit, c'est être envahi de cette peur de déranger, d'encombrer, c'est faire montre d'une gratitude démesurée, c'est dire à sa propre fille : « Merci d'avoir appelé. »
C'est devenir la personne qu'on presse, aussi, de ne pas ralentir le mouvement: la vieillesse de mon chien m'a renvoyé notre incapacité à supporter le ralentissement.
Voyez notre agacement, quand, aux caisses des magasins, des doigts déformés par l'arthrite peinent à ouvrir un porte-monnaie. Voyez notre exaspération quand nous sommes coincés derrière un véhicule qui n'avance pas assez vite.
Voyez ce qu'on fuit : cette prescience que vieillir n'est pas, en vérité, un problème esthétique dont on se débarrassera chez un chirurgien ou chez Sephora.
Un jour, tout ralentira: nos démarches, nos gestes, nous ne serons plus ces êtres efficaces, nous ne serons plus dans la course. La lenteur à venir est un état de nos vies, un ultime paysage. »

« Mon chien, à qui je n'ai jamais réussi à apprendre quoi que ce soit, m'a appris, lui, que ne plus être admirée est peut-être une liberté retrouvée. Il m'a appris que ceux qui se détournent des êtres vieillissants sont déjà presque morts. Il m'a appris que ne plus suivre le mouvement est une respiration, une renaissance, la dernière. J'espère être à la hauteur de sa leçon. »

« Il n'est pas besoin d'aller pointer du doigt des cultures qu'on qualifie de moyenâgeuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d'une épouse n'est qu'un bien, qu'on s'échangera sur le Net, qu'on offrira à d'autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose.
On dit qu'elle est digne, Gisèle. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L'indignité, c'est elle qui lui fait face. »

« Le viol est une terrible démocratie: n'importe qui peut en être victime. Derrière Gisèle, une foule de témoignages oubliés attendent, rangés, archivés, niés, classés sans suite. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre société bataille pour qu'il n'en reste pas un mot, aucune trace, donne la nausée. Celle-ci ? Elle a parlé un peu trop tard. Celle-là ? Elle portait un crop top. Bien trop dévêtue, c'est suspect. Cette autre ? Elle était voilée. Bien trop vêtue, c'est suspect. Celle-là ? Elle avait quatorze ans, que faisaient ses parents. Celle-ci ? Elle avait trente-neuf ans, que faisait-elle avec des rugbymen de vingt et un. Elle avait bien accepté de prendre un verre ? Aucun verre n'est gratuit. Non non ma fille, tu n'iras pas du tout danser.
Celle-ci, assassinée par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une « personnalité écrasante ». Elle était dominante. Cette autre ? Elle était « frustrante », ne consentant pas à tous les actes sexuels.
Toutes soupçonnables, toutes soupçonnées, sommées de prouver qu'elles sont bien « crédibles ». Des allumeuses, qui déclenchent l'incendie dans lequel elles périront. Il est bien rodé, ce monologue des agresseurs, et on le connaît, je le connais, tu le connais, qui distille ce poison : il y aurait des « raisons » à ce qu'ils ont commis, des explications.
Cette inversion des responsabilités, on l'a vécue, on l'a subie. On aura été violée parce que.
Et on a été élevées à les écouter, à les comprendre, même, toutes les raisons pour lesquelles on aura été brisées, bousillées. On a été bien entraînées, rompues à faire plaisir, à satisfaire, à plaire. Mais jamais assez.
Il y a, dans le film "La Nuit du 12", de Dominik Moll, ces mots, si simples, que prononce le personnage du policier qui enquête sur le féminicide : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Cette phrase a la modestie d'un début. Elle reprend à zéro. Ce quelque chose, il va falloir le regarder en face. Par quel bout le défaire ?
Gisèle a été l'objet d'une entreprise de destruction menée par un homme, son mari, qui n'a rien laissé au hasard ; un système, pensé, organisé dans ses moindres détails. Elle a vécu un calvaire; mais qu'on ne fasse pas d'elle une martyre, une de ces icônes muettes au regard baissé qu'on aime à célébrer et à plaindre, justement parce qu'elles le restent, muettes. En refusant le huis clos, Gisèle exige de nous que nous voyions, que nous lisions, que nous écoutions. C'est bien le minimum.
Qu'on n'accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles.
L'hommage rendu aux mortes, le soutien aux violées, qu'il fasse un boucan d'enfer, qu'il soit un chaos inoubliable, durable. Qu'il soit une question obsédante, enfin. »

« L'art est un récit, une histoire en cours qui tente de nous retenir quelques instants, qu'on ne passe pas trop vite à autre chose; c'est un cri, une lettre qu'on adresse à ceux qui le sont encore, vivants. Une façon de tenir tête à ce qu'on nomme le réel.
Nous ne sommes ni diplomates ni chefs d'État, pourtant notre devoir est immense : celui de continuer à imaginer l'inimaginable, qu'on appelle ça la paix, la vie ou l'Histoire. « Ce dont il faut se souvenir, c'est avant tout ce qu'il reste à faire. » Ernst Bloch. »

« En France, cet automne 2024, la tendance est à une augmentation de la peur des incivilités et de la délinquance. Les craintes liées au changement climatique, elles, sont en légère baisse. Sur l'échelle des anxiétés, en novembre, le devenir de la planète n'arrive pas à la cheville d'un vol de téléphone portable.
En faisant le tour de différents sondages du même type, on constate qu'ils sont environ un pour cent à ne s'inquiéter de rien. À dire vrai, ceux-là m'inquiètent beaucoup.
L'inquiétude, du bas latin inquietudo (agitation, trouble) est « l'état de celui ou de celle qui bouge, qui est en mouvement ». Loin de n'être qu'une sensation, c'est une dynamique. Il y a une respiration dans l'inquiétude, un allant.
Pourtant, elle traverse une mauvaise passe, l'inquiétude. La voilà traquée et chassée de toutes parts, indésirable. Elle alarme, l'intranquillité, c'est un symptôme, une fièvre à faire baisser.
Êtes-vous inquiets ? Ça se soigne. Les thérapeutes rivalisent de solutions, de trucs pour la surmonter et la vaincre. Elle est enivrante, cette promesse, l'illusion qu'on pourrait ainsi nettoyer ses pensées, débarrasser son esprit comme on le ferait d'un placard, le balayer, ce petit gravier insistant. Pourquoi persisterait-on à boiter quand on peut parcourir sa vie d'un pas alerte ?
Dans son baromètre annuel de la précarité, le Secours populaire révèle qu'au vu de l'augmentation des factures, 43% des Français interrogés chauffent peu ou pas du tout leur logement quand il fait froid, un sur trois est régulièrement dans l'incapacité matérielle de faire trois repas par jour et six millions de Français n'ont pas de médecin traitant.
Ne t'inquiète pas, pense à autre chose, susurre ce monde en ruine à ses habitants claudicants.
Bien sûr qu'elle est agréable, la compagnie allègre de ceux qui cultivent la faculté de passer au travers du monde sans en être ébréchés. Mais elle laisse un goût amer, aussi, cette légèreté du déni érigé en art de vivre.
Je propose qu'on réhabilite l'inquiétude. Inquiétons-nous. Au lieu d'en faire une hydre à combattre, étudions-la dans toutes ses nuances, puisqu'il nous faut coexister.
Si s'inquiéter est considéré comme une déficience, j'aime à penser que c'est une belle faiblesse, un penchant: la capacité à être ébranlé, renversé, même.
Nous sommes des inquiets parce que nous sommes en vie. Parce que nous voyons, parce que nous entendons. C'est un aveu d'humanité.
Un des sens inusités et vieillis du mot « inquiétude » désigne une chaise à bascule, en vogue aux XVIII et XIX siècles. Enfourchons-le, ce petit cheval accusé de tous les maux. On les a chevillées à l'âme, nos inquiétudes, et si les miennes ne ressemblent pas tout à fait aux vôtres, elles ont en commun leur mystère. »

« À quoi penses-tu ? À rien et j'y vagabonde. J'en explore tous les recoins. »

Quatrième de couverture

« Ce livre est une histoire en cours. Celle d'un hier si proche et d'un demain qui tremble un peu. Ce présent qui bouscule, malmène, comment l'habiter, dans quel sens s'en saisir ? Comme il est étroit, cet interstice-là, entre hier et demain, dans lequel l'actualité nous regarde. Elle reflète le monde, mais aussi des événements minuscules en nous, des souvenirs, des questions, des inquiétudes. Ces pages ne sont pas le lieu d'un territoire conquis, d'un terrain marqué de certitudes. Ce livre est l'histoire de ce qui nous traverse, une histoire qu'on conjuguerait à tous les singuliers. »
L.L.

Lola Lafon est l'autrice de sept livres, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse et Quand tu écouteras cette chanson (Stock, 2022), prix Décembre, prix Les Inrockuptibles et Grand Prix des lectrices ELLE 2023.

Éditions Stock,  janvier 2025
227 pages

mercredi 25 février 2026

Aednan, Terre Mère ★★★★★ de Linnea Axelsson

❄️ Une lecture habitée. Une belle traversée en terre sami.
Un texte fort.
Avec Aednan, Terre Mère, Linnea Axelsson nous ouvre les veines d’un peuple et les racines d’une famille. Trois générations sami, prises dans l’étau d’une histoire de dépossession, d’effacement, de persécution. Et pourtant, ce n’est jamais un récit figé dans la plainte : c’est un chant. Un chant libre. Un chant debout. Elle met en accusation un système. Celui d’États nordiques qui se pensent exemplaires, progressistes, mais qui ont méthodiquement marginalisé le peuple sami.
« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »
En vers libres, l’autrice tisse une fresque où la terre respire, où les rennes traversent les frontières imposées, où la langue vacille mais ne meurt pas. On s’imprègne peu à peu de ces fragments de vie, de ces silences transmis, de ces blessures rentrées. La force du texte tient à ses vers libres, d’une douceur presque fragile, mais traversés d’une colère sourde.
Il y a dans ces pages une douceur presque fragile, celle des gestes quotidiens, des liens invisibles, et, en même temps, une violence sourde : celle de l’arrachement culturel, des politiques d’assimilation, du déracinement. Un livre qui ne hurle pas, il expose. Il montre comment la violence politique infiltre l’intime. Comment les décisions administratives deviennent des silences familiaux. Comment le déracinement se transmet comme une cicatrice invisible.
Et puis ce barrage suédois.
Symbole d’un progrès décidé d’en haut, qui submerge des terres ancestrales et fracture des vies. Sous couvert de modernité, on noie une culture. 
Le dépaysement est total, mais il n’est pas exotique. Il est intime. On marche dans la neige, on sent le vent sur les plateaux, on entend le craquement du gel. Et l’on comprend que cette terre n’est pas un décor : elle est une mémoire vivante. Une mère.
✨️Il y a eu cet instant suspendu, il y a quelques mois, dans les locaux de Babelio. La rencontre avec l’autrice. La voix posée d'une lectrice. Les mots dits à voix haute. Les notes improvisées du musicien Mathieu Lecoq qui enveloppaient les vers d’une douceur vibrante.
💙 C’est là que le texte m’a saisie. Dans cette alchimie rare entre parole et musique, j’ai senti la force tellurique de Aednan. Depuis, le livre ne m’a plus quittée.
Il est doux, ce temps partagé avec cette famille.
Il est bouleversant aussi.
« Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Elles ont commencé à paître

Elles resteront
calmes encore
quelques heures

Quand elles seront bien réveillées

Elles reprendront
leur route vers l'ouest
là où naîtront leurs petits

Les dents broient
et ruminent la nourriture

Dans l'eau des entrailles
les faons piétinent
la chaleur
de ceux qui ne sont pas encore nés »

« Laissez le feu 
vous tenir compagnie
Souvenez-vous que ceux 
qui vous manquent et travaillent 
loin là-bas
contemplent
les mêmes étoiles

Dans la même braise 
mourante ils reposent 
leurs regards fatigués

La couronne de notre fils 
aux cheveux noirs

Quand Aslat est venu au monde
Jamais je n'avais vu 
de cheveux 
si noirs
et si épais 
que les siens »

« J'étais la forêt qui 
s'épaississait
autour de la grande 
route forestière 
déboisée 
autrefois
Là où le renne de tête 
a frotté ses bois

As-tu senti Maman 
dans ta main
alors que tu étais occupée à 
traire la femelle apprivoisée 
qui a ensuite disparu 
parmi les arbres
À la recherche de lichens 
et de champignons et pour lécher 
l'urine répandue au sol 
J'étais le poids 
de la pierre que vous avez rapportée 
de la côte
pour la déposer sur 
ma tombe »

« Au beau milieu des pâturages 
le Suédois vint à nous 
sous des nuages chargés de pluie
Pour discourir longuement 
parmi les femelles en chaleur 
de notre troupeau
Il était mandaté 
par les hommes 
des trois royaumes

les Suédois les Norvégiens 
et les Finlandais

Dans un monde étranger 
à celui des rennes 
plusieurs familles avaient été désignées

Nous devions contraindre 
nos troupeaux à paître 
sur des terres inconnues

Nous allions être expulsés 
des forêts des montagnes 
des lacs »

« La mémoire du troupeau
les pas du nouveau-né 
qui toujours
nous ramenaient chez nous
Désormais ils verraient le jour 
sur d'autres terres
Chaque nouveau pas 
vers la maison cet automne 
était un renoncement à 
nos vies »

« Nous ne pourrions plus jamais 
nous asseoir à la pointe de l'île 
là où l'océan polissait 
les galets »

« Paroisse de Karesuando 
Hiver 1920 (Ristin)

Les doigts du Suédois 
partout dans ma bouche
les vêtements éparpillés 
au sol
Moi qui croyais 
que c'était pour mes 
mauvaises dents
que le médecin itinérant était venu
Avec des instruments durs 
il prit mes mesures 
parmi une assemblée d'hommes savants
En faisant crisser 
leur plume acérée
ils me transpercèrent 
de part en part

Je compris qu'une 
silhouette trapue 
prenait forme 
sur leurs documents
L'encre royale 
dessinait 
une race animale
Les chaînes 
de notre soumission
dégrafèrent 
la ceinture cousue de mes mains
Ma poitrine tombait 
leur dégoût transpirait
Je les vis 
plisser leurs 
nez fins
et rire 
en même temps »

« Ça parle de nous

C'est le médecin itinérant
suédois
qui a écrit le livre

Il dit
Je vais te montrer quelque chose
j'attends
Pendant que le livre sur les genoux 
ils y recherchent
une page précise
Il désigne la photo 
qu'ils ont prise cette fois-là
un cliché de notre Nila
Ber-Joná pointe 
l'index 
en dessous de l'image
et le parent 
épelle pour nous 
la légende
Individu faible d'esprit »

« Le ressac couchait 
sans relâche les vagues 
les unes sur les autres »

« Dans son lit le fleuve respirait 
se prélassait au soleil
Les feuilles jaunies avaient 
commencé à sécher
Les broussailles à se faire plus rares
et les rochers 
brouillaient les sentiers 
sous mes pieds »

« Je sentais 
que le courant 
doucement 
m'entraînait
jusqu'à la mer
Là où le fleuve 
se fond 
dans les vagues
Au large du golfe de Botnie
et se mêle 
aux autres fleuves
Le Julevätno mêlant ses eaux 
à celles du Gájnajädno 
du Vuojatätno et 
du fleuve Pite
peut-être y avait-il 
encore d'autres fleuves
Encore d'autres rivières 
des chemins glacés en hiver
où nos dialectes avaient 
voyagé et s'étaient propagés 
tout autour de la Terre
Jusqu'à ce que Vattenfall
construise des barrages 
sur les anciennes voies d'eau 
exploite le moindre ruisseau
Remplisse ses 
lourdes citernes 
d'inondations futures 
crée de nouveaux lacs 
de sorte que le fleuve 
doit chercher son chemin »

« Le jaune vif de la lumière d'automne
se répand parmi
les feuilles tendres
rayonne depuis 
la confiture de mûres arctiques
Que Maman 
a sortie »

« Raconte comment
c'était à l'École des Nomades 
Maman
Je dois faire 
une rédaction sur toi 
à l'école

Je ne voulais
pas en parler
Pas si brutalement
Avec Rolf qui écoutait
et Per qui me dévisageait 
avec curiosité

Les fils tressés du silence 
crépitent à l'abri »

« Cette commode lie-de-vin 
haute et lourde
Qui est devenue presque 
comme le barrage là-bas
Une digue
à laquelle se heurte 
le flot des événements
dans un vaste 
tourbillon glacé 
où se mêlent 
toutes les époques
Se dissolvent les couleurs 
de chaque sentiment »

« Le village same de Girjas
assignait l'État suédois en justice
Au sujet des droits de chasse 
et de pêche dans les environs de la localité
Tu as dit
Girjas a gagné Maman
nous avons gagné au tribunal 
de Gällivare
Nous attendons maintenant 
que l'État
fasse appel
[...]
Est-ce qu'une confiance nouvelle 
envers l'État 
allait maintenant émerger
Ou est-ce que le Grand Suédois 
s'équipait d'une armure 
encore plus lourde
en prévision 
d'un combat d'envergure

Que fais-tu donc Sandra 
que vois-tu comme horizon 
pour ta lutte

au-delà de ta propre voix

Combien de fois
ne m'as-tu pas 
demandé de raconter 

Raconte
ta vie Maman
dis-tu

sans te rendre compte 
combien je suis gênée 
quand tu déclares

Il faut que tu écrives
ton histoire
Maman

écris le récit de ta vie
raconte ton parcours

Je n'ai pas réussi 
à t'expliquer
 Sandra combien
je trouve inapproprié
Que tu désignes
le fait que 
je sois venue au monde 
et que je vive encore

sous le nom de parcours »

« La langue suédoise
a pris possession
de mes pensées

Le same dormait
depuis longtemps 
tout au fond de moi 
de honte
de soumission

Recroquevillé
sur lui-même

Une voix qui tressaillait
à peine perceptible 

presque impossible 
à discerner

L'Histoire suédoise 
des rois ambitieux 
des grandes nations puissantes
exaltait la classe entière
jusqu'à l'extase
oui quasiment l'extase

Mais pas
un mot
sur notre histoire

Comme si nous et
nos parents
n'avions jamais existé

jamais
rien fait »

« Elle a écouté avec 
des trésors de patience
chaque mot que 
je n'ai pas dit »

« Lui aussi va-t-il 
avoir un enfant ici 
un jour

Quelle langue 
parleront 
ses petits-enfants

De quels oiseaux et de quels arbres 
vont-ils apprendre 
le nom

quelles chansons 
chanteront-ils

Sur le soleil et le vent

La guerre et les hommes

les riches et les pauvres »

« Il est allongé 
sur l'herbe jaunie
il regarde l'eau
Je suis assise sur un rocher

Mes doigts caressent 
la surface rugueuse 
de la pierre
et la nature 
autour de nous 
m'emmène ailleurs

Vers un paysage 
plus désertique
Qui existe peut-être aussi 

C'est tout au nord 
près de la côte norvégienne

D'énormes blocs de pierre 
y crépitent les uns 
contre les autres

Les vents de l'Atlantique 
s'engouffrent 
entre les rochers

Je les entends jouer 
sur le rivage
comme ils joueraient 
sur un orgue monumental »

« Quelles histoires
Maman leur a-t-elle transmises 
ces petites pelotes de fil qu'elle dévide

Qu'ils vont serrer le long du chemin 
suivre et démêler
De leurs mains 
sensibles 
qui perçoivent tout
décèlent ce qui flotte dans l'air 
la moindre atmosphère

Maman ce que 
j'ai vécu aujourd'hui

Si tu avais vu 
ces hommes dans le jury 
leur âge

Que penses-tu qu'ils 
ont appris sur les 
Sames à l'école 

Combien de temps
aura 
l'avocat de Girjas
pour leur expliquer

Tout ce
qu'une fois adultes 
ils n'ont pas voulu savoir

Avant qu'ils cessent d'écouter 
se détournent de nous

Qu'ils nous excusent 
si nous perturbons
leurs rêves

qu'ils nous pardonnent

Mais l'ère du progrès 
et la conscience du monde
ne résument pas 
la totalité de l'histoire de leur pays

Notre pays à nous 
ils ne l'ont en fait 
jamais vu

Savent-ils seulement

que nous avons été écartelés 
entre quatre nations

Alors que notre pays

ce territoire
au nom immémorial

S'étend depuis toujours 
sur tout le nord
de la Scandinavie 
et un fragment de la Russie

Donc qu'ils nous pardonnent 
si nous contrarions 
leurs cartes

Et n'est-il pas 
bientôt temps

que leurs enfants aussi 
commencent à entendre 
la voix de notre 
histoire commune

Vous les enfants nordiques 
qui envisagez si facilement l'avenir

Comme vous seriez 
impuissants 
sans votre passé »

« Autrefois 
brillait ici 
un soleil plus froid

le soleil 
des anciens hivers

Ces dernières années 
nous luttons contre 
le réchauffement

qui fait fondre la neige»

« Elle dort l'armure 
sur le dos

Dire que je ne me 
souviens pas quand 
elle a été couronnée

quand elle a pris sa décision

Elle a appris le same 
et cousu des kolts 
alors que moi je conduisais 
comme embrumé
un camion qui 
n'était pas le mien 
Sur des routes 
qui n'étaient pas 
les miennes »

« Ma voix est faite de nostalgie
Celle de Sandra est belliqueuse »

« Enfant vivant 
enfant robuste

Le parfum de peau 
qui émane de tes cheveux

Le parfum de 
sang tiède 
le parfum de mer 
et de sel

Le parfum de l'abîme 
sous la peau scintillante 
aussi mince qu'une feuille 
de ce visage aux yeux clos

J'ai un enfant

Je maintiens le temps 
en vie 
dans mes bras

Où allons-nous échouer 
nos carcasses 
Manal

Ne sommes-nous 
pas déjà à la maison »

Quatrième de couverture

À l'aube du xx siècle, le nomadisme vit ses dernières heures. Alors que de nouvelles frontières contraignent les éleveurs de rennes sames à modifier leurs routes de transhumance, le jeune Aslat grimpe sur une falaise pour trouver son chemin et bascule dans le vide. Cette tragédie amorce la dispersion du clan familial.

Une génération plus tard, Lise, arrachée à ses parents et dépouillée de la langue de ses ancêtres, s'interroge sur son héritage culturel. C'est sa fille, Sandra, incarnation de la résistance autochtone, qui mettra fin à cette tentative d'effacement, un siècle après le début de cette épopée.

Un texte poignant, qui donne voix aux vivants et aux morts pour raconter l'histoire d'un monde en voie de disparition.

Née en 1980 d'une mère same et d'un père suédois, Linnea Axelsson a grandi à l'extrême nord de la Suède. Poète et romancière, elle fait une entrée remarquée en littérature dès la publication de son premier texte, Adnan, récompensé par le Prix August. Elle vit aujourd'hui à Stockholm.

Prix August
« La puissance de cette voix poétique est telle que le temps semble s'arrêter. »
Dagens Nyheter

Éditions Paulsen, Collection La Grande Ourse,  août 2025
510 pages
Traduit du suédois par Rachel Erdmann 
Prix August

Prix Norrland

Prix Svenska Dagbladet

Finaliste du National Book Award en littérature étrangère

dimanche 22 février 2026

Pauvre ★★★★★♥ de Katriona O' Sullivan

Il y a des livres qui déplacent quelque chose en nous. "Pauvre" (déjà ce titre !) fait partie de ceux-là.
Il est une autobiographie bouleversante, âpre, sans fard. L’autrice raconte une enfance dont elle a été arrachée trop tôt, dans une famille ravagée par l'addiction, dans un foyer devenu « champ de ruines » et des parents junkies, alcooliques et incontrôlables. Une vie dans les tranchées.
« Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité. »
Mais ce livre ne parle pas que d’elle. Il parle d’un système. D’une société qui classe, qui assigne, qui détermine très tôt ce que vous vaudrez. D’un monde où l’on parle de "mérite" sans jamais interroger le point de départ. L’accès aux études, ici, apparaît pour ce qu’il est souvent : un privilège. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque dans les quartiers pauvres. « La vérité, c’est que nous perdons beaucoup d’esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »
Ce qui manque, ce sont les filets de sécurité. Les relais. Les adultes stables. Les espaces où l’on peut exister sans honte.
Ce que montre ce récit, avec une lucidité implacable, c’est la violence silencieuse des inégalités sociales : grandir en ayant faim, en ayant peur, grandir persuadée que l’on ne vaut rien.
« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l’intérieur. »
Et pourtant, il y a ces "espaces sécurisés", une classe, un foyer, un centre, une maison des jeunes, où, pour la première fois, quelqu’un regarde sans juger et tend la main et qui prouvent qu'un autre destin est possible.
« Les espaces sécurisés sont vitaux. Pour les gens comme moi, ils sont trop rares. »
Sans ces rencontres, sans ces mains tendues, que serait-elle devenue ? Combien d’autres n’ont jamais croisé ces mains-là ?
Il y a dans ces pages une vérité nue sur l’addiction, non comme faute morale, mais comme maladie, et sur ce que signifie grandir dans le chaos. Et pourtant, il y a aussi l’amour. Un amour intact, presque paradoxal, pour ces parents défaillants.
« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. »
Et surtout cette phrase qui résonne comme une vérité universelle : « J'avais besoin d'éducation. » 
L’éducation comme salut.
Comme réparation.
Comme outil de justice sociale.

Et qui écrit, au terme de ce chemin :
« J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages. […] Je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre. »

❤️ Lecture coup de ❤️
Parce qu’elle ne romantise rien.
Parce qu’elle dérange.
Parce qu’elle rappelle que le talent ne manque pas dans les quartiers pauvres, ce qui manque, ce sont les chances.
Lecture bouleversante. Lecture nécessaire. Une claque sociale ce livre 👊🏻

« À la petite fille de sept ans que j'étais autrefois.
Je suis là pour toi. »

« PROLOGUE

J'AI ENTENDU CE QUE le docteur a dit et mon père aussi. Mais le temps que nous descendions les deux étages et sortions sur le perron, mon père avait rebattu les cartes.
« Si vous arrêtez de fumer maintenant, Tony, venait de lui expliquer l'oncologue, vous avez une bonne chance de vous en tirer. »
Dès que nos pieds ont franchi le seuil, papa a allumé une cigarette. Puis il a enfoncé son briquet dans son paquet de Benson, qu'il a remis dans la poche de sa chemise. Il portait toujours des chemises à carreaux à manches courtes, mon papa.
Je l'ai fixé de mes yeux incrédules. Sentant mon regard, il s'est redressé, a levé le menton et tiré sur sa cigarette avant de recracher la fumée par ses narines.
« Papa... »
Sa cigarette pointait entre son index et son majeur ; il l'a fait passer entre son index et son pouce. Il s'est grandi encore un peu plus, a bombé le torse. À cause de sa petite taille, il ne connaissait que cette technique pour se donner l'air imposant quand il était sur la défensive.
« Le docteur a dit que tu devais arrêter de fumer, papa. »
Il a secoué la tête, serré les lèvres au point de les faire disparaître et détourné le regard. 
« Non, ce n'est pas ce qu'il a dit», a-t-il répondu. Toujours cette élocution si soignée. « Je dois réduire un peu ma consommation de cigarettes, c'est tout. »
Nom de Dieu.
Tony O'Sullivan, mon père, est mort moins d'un an plus tard.
Mais c'est là, devant l'entrée de l'hôpital, que je l'ai perdu. C'est à ce moment-là, tandis qu'il se tenait dans son nuage de fumée et de déni, que ça s'est terminé pour moi. Je pourrais dire que j'ai craqué, mais ce n'est pas vrai. Je me suis détachée, comme le font parfois lors d'un tremblement de terre ces énormes câbles qui retiennent les ponts. Les milliers de fils qui me reliaient à cet homme, toutes les petites connexions que j'avais avec lui, ces choses ont cédé en silence.
Toutes les personnes que j'avais un jour été, la petite fille de trois ans, celle de sept ans, de quinze ans, toutes nous le regardions et, enfin, nous comprenions.
Il s'en fiche.
Il ne nous aime pas, il n'en a jamais rien eu à faire de nous.
Rien n'avait d'importance pour Tony O'Sullivan. Certainement pas moi qui me tenais devant lui, moi et mon cœur brisé par l'annonce de la maladie de mon père, par sa volonté de fumer jusqu'à en mourir. Rien n'avait d'importance pour lui, rien n'en avait jamais eu. Ni nous, ses enfants, ni ma mère, ni notre combat de tous les jours pour survivre, ni rien. La seule chose qui comptait pour Tony, c'était la clope entre ses doigts. Il le savait ; je le savais. Tout ce que nous avions traversé ensemble - nom de Dieu ! -, il s'en foutait. De nous, de tout. 
Mon père était un drogué.
Et, alors que tous ces liens que j'avais imaginés, prenant mes désirs pour des réalités, rompaient d'un coup d'un seul, je me suis retrouvée à l'observer depuis l'autre rive, éloignée comme jamais je ne l'avais été de cet homme impossible, ce gâchis intellectuel et moral. Toute ma vie je l'avais aimé désespérément, cet homme, mais lui ne vivait que pour ses cigarettes, son héroïne, son alcool et ses femmes. Mon père se résumait à ses addictions.
D'une chiquenaude, il a envoyé les cendres de sa Benson par terre entre nous. Je les ai regardées. Il n'y aurait pas de soudaine révélation, pas pour Tony. Rien ne viendrait arrêter sa chute. Rien de ce que je pourrais faire ne l'aiderait. Rien ne lui permettrait de renaître de ses propres cendres.
À quoi bon lui dire quoi que ce soit ? J'étais le seul phénix, la seule de nous deux qui échapperait à ce désastre. Les leçons, les transformations, l'ascension hors de cette fosse puante où j'étais née, ça ne concernerait que moi.
Que moi.
Jamais je n'ai eu à prendre conscience de quelque chose de plus triste. »

« Cette banlieue s'appelle Hillfields, et la presse la décrit comme la ligne de front de Coventry. C'est une des zones les plus misérables de Grande-Bretagne. Là-bas, à l'époque, la détresse nous cernait de toutes parts ; comme si on avait parqué les pauvres dans cet enclos géant afin qu'ils restent groupés et bien cachés. »

« Ma mère l'avait, cet instinct, cet amour maternel. Il était bel et bien en elle. Le problème, c'est que, pour qu'il se manifeste, on devait se faire percuter par une voiture. »

« En grandissant, j'ai pris conscience de certaines choses et mon amusement a été remplacé par de l'appréhension.
Quand il nous rendait visite, John Bean apportait toujours de la drogue. Ses visites tournaient à la catastrophe. Au fil des ans, il est devenu de plus en plus pâle, de plus en plus émacié, les pétards dans sa bouche ont été remplacés par des aiguilles dans son bras et j'ai vu mes parents le suivre sur cette pente. C'était ce genre d'ami là, celui qui s'accroche à vous et vous entraîne dans sa chute. »

« Je me suis transformée. La petite fille dont le corps était un instrument de liberté, quelque chose qui lui servait à bouger, à jouer, à courir - elle est restée là. Une nouvelle personne est apparue, une personne dont le corps avait invité cette terreur. »

« Ces policiers ne nous voyaient pas comme des enfants ou des victimes. Non, ils nous voyaient comme de la vermine, ils portaient sur nous le même regard qu'un fermier porterait sur une tanière de renardeaux. Et ils nous traitaient à l'avenant, comme des animaux. »

« « Pourquoi tu n'as pas de stylo ? Pourquoi tu n'as jamais de stylo ? » me demandait-elle toutes les semaines. Elle me faisait constamment la guerre à ce sujet. Je haussais les épaules et je lui répondais que je l'avais oublié.
Si je n'avais pas de stylo, chère Mme Smythe, pauvre conne, c'est parce que mes parents étaient des junkies, que ma famille était un champ de ruines, qu'il n'y avait pas de stylo chez moi et que je n'avais pas d'argent pour m'en acheter un. Ah, et ceux que je volais sur votre bureau pour m'épargner cette conversation épuisante, eh bien mes parents les sortaient de mon cartable et s'en servaient comme pipe pour leurs drogues. »

« Être frère et sœur dans une famille comme la nôtre, ce n'est pas facile. Nous avons connu notre lot de prises de bec et de brouilles sérieuses, mais nous nous aimons les uns les autres, même quand de vieilles douleurs compliquent nos relations et, pendant un temps, nous empêchent de nous parler. Au bout du compte, nous conservons ce passé commun et, bien qu'il arrive que nous nous le rappelions différemment, nous restons liés par notre enfance tourmentée. Même si nous ne pouvons pas forcément en parler les yeux dans les yeux, ce lien subsiste.

Blanchardstown, le 3 juin 2022

Salut Matt,

C'est Katriona, ta sœur. Je voulais t'écrire parce que dernièrement j'ai beaucoup parlé de toi, dans ce livre. Me remémorer tous les trucs affreux qui se sont passés chez nous n'a pas été facile, mais ça a eu le mérite de me rappeler à quel point je tiens à toi. C'est important que tu le saches. Je t'aime et tu me manques, c'est pour ça que je t'écris. 
Ces gamins que nous étions, ces gamins qui se levaient tôt et préparaient des sandwichs au sucre en en répandant partout sur le plan de travail, ces gamins qui partaient à l'école plusieurs heures en avance pour arriver les premiers et avoir la cour de récréation rien que pour eux, ces gamins sont encore en nous, bien que nous ayons changé, bien que du temps se soit écoulé. Nous sommes encore ces gamins.
[...]
Puis, après que Bob m'a fait du mal, les choses ont changé. Parce qu'il s'en était pris à moi et pas à toi. Peut-être que c'est simplement devenu trop difficile pour moi de rester proche de qui que ce soit; je ne savais plus qui j'étais, alors j'ai rompu le lien si fort qui nous unissait et nous ne l'avons jamais retrouvé. De bien des façons, on peut dire que l'histoire de ma vie est l'histoire de comment je t'ai perdu. Une histoire racontée au travers d'histoires que tu as vécues toi aussi.
Même si maman était plus tendre avec toi et papa plus tendre avec moi, on s'en fichait, car c'est toi qui comptais pour moi et moi qui comptais pour toi.
Je me souviens comme j'étais heureuse que tu puisses enfin aller à l'école avec moi. Mais toi tu ne voulais pas. Sur les marches, tu as donné des coups de pied à maman parce que tu refusais qu'elle te laisse. Ça m'a scandalisée. Tu me faisais honte dans l'endroit qui me tenait le plus à cœur à l'époque en tout cas, car j'étais dans la classe de M™ Arkinson et elle m'aimait et me montrait que j'avais de la valeur. Mais il faut dire que, toi aussi, tu m'as aimée et donné confiance en moi, à ta façon...
Entre cette première rentrée des classes où tu criais à en perdre la voix et la situation dans laquelle tu te trouves aujourd'hui, pour toi comme pour moi le chemin s'est révélé accidenté et douloureux. Peu importe, tu es mon frère. Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité.
Mais j'ai réussi à m'en sortir. Je croyais que, si j'arrivais à m'en sortir, je pourrais t'aider à faire pareil, à remonter à la surface. Je voulais que tu voies cette lumière et éprouves cette liberté.
Je me tiens au-dessus de la tranchée et je repense à tout ça tandis que, toi, tu es encore en bas. Parce que j'ai coupé la corde. 
J'essayais de vous aider à monter, tous, mais le poids était tel que c'est moi qui ai failli retomber. Alors j'ai coupé la corde. Et toi, tu es resté en bas. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu sauver ni maman, ni papa, ni personne. Il n'y a que moi que j'ai pu sauver. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais voilà.
Tu as fait des choses terribles, mais je te vois encore tel que tu es, le petit frère qui me rendait la vie plus facile. Le petit frère qui a souffert autant que moi, bien que différemment. Celui qui ne reculait devant rien pour me faire rire et oublier la souffrance.
Tu es mon frère, Matthew, et il n'y a que nous cinq qui nous souvenons de ces années-là.

Je t'embrasse,

Katriona»

« Pour moi, l'école était un lieu de conflit incessant. Je voulais les informations qu'on vous donnait en cours, mais j'avais du mal avec l'autorité. Telle qu'elle est organisée, l'école ne convient pas à tous les enfants, et elle ne me convenait pas. Je détestais les interactions, les questions, les conversations et tout ce qu'il revient à un élève de savoir gérer dans une école moderne.
Ce conflit n'est pas facile à décrire la tension entre désirer l'éducation, mais ne pas vouloir tout ce qui l'accompagne. Je pense que la honte a joué un rôle important dans un grand nombre des décisions que j'ai prises au cours de ma scolarité. Je ne voulais pas être vue. Ma famille, ce que nous étions, ce que nous faisions, je sais à quel point ça suscitait la désapprobation et le mépris. Comme j'étais tout le temps anxieuse et en colère, le moindre commentaire, la moindre question qu'on m'adressait déclenchait une réaction agressive.
J'étais isolée et complètement frustrée. Je voulais une autre vie, pas celle-ci. Je détestais me retrouver environnée de gens qui possédaient ce qu'il me manquait: une jolie maison, des vêtements corrects, de la nourriture, de l'amour. Je croyais que, s'ils possédaient ces choses, c'est parce qu'ils valaient mieux que moi. Ils avaient réussi ce que j'avais raté. Je voulais vraiment ces choses, mais j'ignorais comment les obtenir; je ne savais même pas qu'il était possible de me battre pour les obtenir. »

« [...] j'ai appris qu'attaquer les autres ne permet pas de masquer ses propres faiblesses. »

« Mon propre corps est devenu mon ennemi. Je n'étais pas responsable de ses formes ; je ne pouvais pas en changer, de même que je ne contrôlais pas le regard que les hommes portaient sur lui. Et pourtant on m'a culpabilisée. »

« Bizarrement, mon premier appartement se trouvait dans la tour Stoneycroft du quartier de Bromford la tour du logement que j'avais squatté précédemment. Soixante mètres de haut, vingt étages d'apparts. Construite en 1965, une époque où entasser les pauvres les uns sur les autres semblait une excellente solution pour libérer des terrains où les riches pourraient construire leurs belles demeures. En réalité, ces apparts étaient autant de cercueils parqués à l'intérieur d'un mausolée.
La tour Stoneycroft a finalement été détruite en 2011.
Bon débarras. »

« Être livrée à moi-même dans une société qui me demandait sans cesse de faire mes preuves et ne tolérait pas le moindre faux pas, c'était éprouvant. À cause de mon enfance, j'avais du mal à voir ma propre valeur et j'éprouvais le besoin constant d'être rassurée. Me considérer moi-même comme une mère célibataire absolument nulle, ça ne pouvait mener qu'à la catastrophe. »

« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l'intérieur. »

« J'y ai réfléchi tellement souvent, me repassant dans la tête les souvenirs que j'ai gardés d'eux, voyant tantôt mon père comme le méchant de l'histoire, tantôt ma mère. Qui était coupable ? Ma mère, telle Ève attirant mon père avec sa pomme, le précipitant dans la débauche ? Je sais bien que non.
Car je suis ma mère. Elle est moi. Nous sommes des femmes du sous-prolétariat. Doublement opprimées, donc. Elle aussi croyait que sa valeur correspondait à celle que voulait bien lui accorder un homme elle se jaugeait à l'aune de l'amour que mon père lui portait, ou non. Voilà la vérité. La différence entre nous, c'est qu'elle m'a servi d'exemple. J'ai pu apprendre de ses erreurs. Je voulais une vie meilleure pour mon fils. »

« Quand vous grandissez dans un environnement dangereux, avec des parents toxicomanes et alcooliques, dysfonctionnels et imprévisibles, vous apprenez à être constamment en alerte. La méfiance s'impose comme une nécessité pour survivre. Je suppose que tous les animaux possèdent un instinct similaire. Imaginez un mammifère né dans un lieu qui grouille de serpents et un autre né dans un lieu où il n'y a aucun serpent. Le premier tressaillira au moindre frisson dans l'herbe, non ?
Je tressaillais sans cesse. Quand je rencontrais un représentant de l'autorité, j'étais instantanément suspicieuse, instantanément méfiante. Pour rigoler, j'appelais ça mon « détecteur de conneries », mais dans les faits c'était un détecteur de danger.
"Y a-t-il des serpents ici ?" »

« Je regrette de vivre au sein d'une culture qui traite les femmes ayant besoin d'aide comme des criminelles. »

« Il est difficile de nager à contre-courant, vous comprenez. Il est beaucoup plus facile de se laisser porter. Si toute votre vie vous n'avez connu que le stress et le chaos, c'est ce courant-là que vous aurez tendance à suivre, même s'il vous entraîne dans des eaux toujours plus profondes. En psychologie, on appelle ça la zone de confort ; c'est là que nous sommes le plus à l'aise. Une fois que nous avons établi notre norme, nous avons tendance à nous y conformer, à rester dans le registre qui nous convient. À cette époque, ma zone de confort, c'étaient paradoxalement le stress et la peur : les émotions qui avaient caractérisé la plus grande partie de ma vie. Voilà pourquoi, lorsque je suis retombée dans l'autodestruction, je n'ai eu qu'à soulever les pieds et à me laisser emporter par le courant. C'était aussi une façon de me reposer, de cesser de lutter. J'étais plus à l'aise avec la peur et l'échec. Quand je me sentais trop mal, c'étaient eux que je recherchais. »

« Bien sûr, les souffrances que Tony O'Sullivan avait causées n'étaient pas son seul legs. Mon père m'a appris un tas de choses: le soupçon, la méfiance, la haine. Il m'a mise en danger, abandonnée à des prédateurs comme Bob et, jusqu'au bout, il a fait passer ses addictions en premier. Tout cela est vrai.
Mais c'est lui, aussi, qui m'a donné des livres, montré comment les lire et transmis la soif de connaissance qui m'a permis d'échapper à cet univers. Quand j'étais gamine, mon père prenait un livre, le jetait à mes pieds ou sur le canapé à côté de moi, puis me disait : « Lis ça, tu vas pouvoir découvrir la Russie. » Et de ce pas je me retrouvais absorbée dans un roman sur la guerre froide, apprenant un peu d'histoire tout en vivant des situations extrêmement tendues et périlleuses dans les pages du livre, mais aussi, parfois, dans le monde qui m'attendait quand je le refermais. »

« Ces mentions très bien décernées à des essais rédigés grâce à tout le savoir que j'avais puisé dans la vaste bibliothèque de Trinity College, je les avais méritées. Je le savais, alors pourquoi ne le ressentais-je pas pleinement ?
Probablement parce que tout me rappelait sans cesse que je vivais dans une ville structurée autour d'un système de classes caché. L'Irlande fait mine de ne pas avoir de classes, et officiellement c'est peut-être le cas, mais la population est cruellement divisée par castes juge en fonction du côté de la rue où vous habitez. »

« J'étais arrivée au bout de quelque chose, j'avais franchi la dernière étape, j'étais épuisée physiquement et psychologiquement, mais j'éprouvais enfin un sentiment de plénitude. J'avais obtenu ce dont j'avais besoin de cet endroit. Ce qu'il me manquait, je l'avais trouvé.
La sécurité, l'amour, une famille et la capacité de réfléchir par moi-même. Les tranchées dans lesquelles j'étais née, je les avais laissées derrière moi. Et au bout de cette longue et prudente ascension, il s'avérait que tout ce que je désirais, c'était la compagnie de Dave et de mes enfants. »

« Katriona Marianne O'Sullivan.
Pisseuse. Cracra. Racaille. Bouboule. Bouche à pipe. Fille-mère. Parasite. Bonne à rien. Plouc. Garce. Salope. Idiote. Idiote. Idiote. Idiote.
Docteur en psychologie.
Fille. Épouse. Mère.
Tous ces mots faisaient partie de moi, de mon histoire, et j'avais l'intention de la raconter. J'allais serrer dans mes bras cette petite gamine, cette ado, cette jeune femme perdue au cœur brisé, et lui dire : « Je suis là pour toi. Et regarde, tu t'en es sortie. » C'est vrai, je m'en étais sortie.
Je suis descendue de l'estrade sans lâcher Dave des yeux. Mes pieds ont foulé le vénérable carrelage de la salle d'examen de Trinity - l'endroit que j'avais cru si important - tandis que je remontais l'allée pour rejoindre ma famille. J'ai pris mon petit garçon dans mes bras, Dave s'est levé et m'a pris la main, puis nous avons quitté la salle et retrouvé les tendres rayons du soleil de Dublin.
« Alors, docteur ? m'a-t-il dit. Que comptez-vous faire maintenant ?
- Rentrer à la maison avec vous. » »

« ÉPILOGUE

NOTRE SOCIÉTÉ N'AIME rien tant que les histoires où l'on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu'un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l'explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l'est pas.
Pour préparer ce livre, j'ai dressé une liste de toutes les personnes qui ont joué un rôle dans ma vie. J'ai noté mes souvenirs de chacune d'entre elles, l'impact qu'elles avaient eu sur moi à l'époque et la manière dont cet impact m'affecte encore. Et en notant tout ça, il m'a semblé discerner un thème, un fil conducteur : à intervalles plus ou moins réguliers, quelqu'un apparaissait dans ma vie et m'aidait à avancer sur mon chemin.
Certaines des personnes sur cette liste m'ont poussée, d'autres m'ont tirée. Certaines ont continué de m'accompagner et d'autres m'ont regardée m'éloigner.
J'ai commencé à voir ma vie comme la traversée d'une rivière, rendue possible grâce une série de pierres de gué.
Parfois je me sentais incapable de sauter sur la pierre suivante ; parfois je ne la voyais même pas. Mais toujours quelqu'un est apparu pour me montrer comment sauter ou quelle direction prendre. Parmi ces personnes, une ou deux sont allées jusqu'à poser la pierre devant moi et me pousser dessus. Et toutes elles ont su voir au-delà de ma condition. Elles ont su me voir moi. 
[...]
La plus grande partie de ma vie, c'est comme si je l'avais passée coincée au fond d'une tranchée. La honte liée à ma pauvreté me donnait l'impression d'être seule à essayer de me frayer un chemin dans la boue qui m'engloutissait jusqu'au cou; or la chose la plus importante que j'ai apprise en racontant mon histoire, c'est que, dans les passages les plus difficiles, on m'a portée. Je ne me suis pas hissée hors de cette tranchée toute seule on m'a tirée vers la surface. Bien sûr, j'ai travaillé dur, mais sans les associations, sans les centres sociaux, sans les formations proposées par le gouvernement, sans le financement public, sans le programme d'accès à Trinity, sans les aides accordées par l'université et par l'État, sans le soutien d'amis comme Joe Dowling et Audrey et tout mon merveilleux réseau de connaissances au centre-ville de Dublin, jamais je ne m'en serais sortie.

C'est extraordinaire à quel point j'ai eu de la chance.

Car je sais où je me trouverais à l'heure actuelle si ces gens n'étaient pas apparus dans ma vie au moment où ils sont apparus, s'ils ne m'avaient pas appréciée ou s'ils n'avaient pas vu quelque chose en moi qui les avait poussés à m'aider.

Je voulais écrire ce livre pour consigner mes souvenirs quelque part, pour les partager et surtout pour peut-être donner de l'espoir à quelqu'un comme moi. Je ne veux pas qu'on me considère comme un symbole ou je ne sais quelle « incarnation de la réussite ». S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes pour faire preuve de compassion envers moi, si elles n'avaient pas été aussi déterminées à pousser hors de ce fossé cette fille désespérée et emplie de colère, je ne serais jamais arrivée nulle part.
Rien n'a changé depuis mon enfance. Je vois des gens comme moi qui luttent encore pour joindre les deux bouts, essayant de survivre en tirant parti au mieux du système. Je sais que j'ai eu de la chance - j'ai atterri dans une ville en plein essor, à une époque où l'on finançait des programmes destinés à sortir les gens de la pauvreté.
Et je n'ignore pas que, dès la fin du boom économique, on s'est empressé de réduire ces programmes à peau de chagrin ou de les supprimer carrément. Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit; aujourd'hui, il est beaucoup plus difficile pour les pauvres d'accéder à l'éducation que j'ai reçue. Les gens comme moi doivent de nouveau se montrer extrêmement reconnaissants si on daigne mettre à leur portée le moindre marchepied. 
[...] Les pauvres comme mes parents et moi sont aussi nombreux à se faire détruire par la drogue qu'il y a quarante ans. Le pourcentage n'a pas varié. La science n'a jamais été entièrement capable d'expliquer pourquoi un homme ou une femme en bonne santé se retrouve à abuser d'une substance au point de finir par se vider de son sang. Et on ne sait toujours pas pourquoi, même quand ils ont frôlé la mort, les toxicomanes et les alcooliques replongent encore et encore.
Les gens parlent de l'addiction comme s'il s'agissait d'une question de morale; pour eux, les personnes dépendantes sont coupables de faire les mauvais choix et de se comporter de manière égoïste. Petite, c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi. Pareil pour les ambulanciers qui débarquaient chez nous - à leurs yeux, l'addiction était une offense faite à la société. Même nous, les enfants, ils considéraient que nous appartenions à une classe inférieure ne méritant ni leur compassion ni leur protection. Ils nous tenaient pour responsables du chaos de nos vies. 
[...]
Mon opinion personnelle est qu'à l'origine d'une addiction il y a une combinaison d'histoire familiale, de traumatisme, de biologie, de pressions et de jugements exercés par la société. Le moteur de l'addiction, c'est un désir non pas pour la substance elle-même, mais pour l'échappatoire qu'elle procure, permettant de fuir la douleur du traumatisme et les conséquences de la pauvreté. Mes études m'ont appris que les parties du cerveau concernées par la maîtrise du comportement et par le plaisir s'activent différemment selon l'environnement dans lequel une personne a grandi. Les recherches montrent que le cerveau des bébés élevés dans un environnement marqué par la pauvreté, les dysfonctionnements et les traumatismes ne réagit pas comme celui des bébés élevés dans un environnement aimant et nourrissant. Les bébés comme moi - les bébés comme mes parents ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. 
Nous vivons dans une société profondément inégalitaire et les groupes qui souffrent ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de la zone de confort dans laquelle ils se maintiennent pour survivre. Cela aiderait peut-être à briser ce cycle funeste si, au lieu de juger les gens, nous pouvions prendre des mesures pour nous attaquer aux causes premières de l'addiction. Je sais qu'en lisant ces lignes certains penseront que je justifie les mauvaises conduites. Et la responsabilité individuelle ? diront-ils. Toutes mes études m'ont appris que le choix est un mythe : notre chemin a été tracé par notre passé et il est très rare que nous puissions le faire dévier de sa trajectoire. Elles sont peu nombreuses et très chanceuses, les personnes qui comme moi ont pu échapper au destin auquel les condamnait l'addiction de leurs parents. »

« Pauvre. Le titre de ce livre, je l'ai choisi pour susciter une réaction. Selon vos origines, il vous rappellera peut-être une réalité qui vous fera frissonner, ou il vous incitera à faire un don à une association caritative... ou peut-être hausserez-vous les épaules, estimant qu'il est naturel que certaines personnes soient tout au bas de l'échelle. « Pauvre » est un mot qui va droit au but, bien davantage que des termes comme « défavorisés », « déshérités », « démunis », « sous-prolétariat ». Ils ont chacun leur utilité, mais ne saisissent pas la réalité viscérale que j'ai connue en grandissant. Que des milliers d'enfants connaissent actuellement.
Être pauvre impacte tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes. Quand on pense à la pauvreté, on s'imagine des enfants en haillons, errant pieds nus dans les rues. Bien sûr que la pauvreté se caractérise par le manque d'argent et de biens matériels pendant une grande partie de ma vie, je ne possédais rien, littéralement. Mais être « pauvre », pour moi, c'était aussi estimer que je n'avais aucune valeur. C'était le manque de nourriture intellectuelle, le manque de stimulation, le manque de sécurité, le manque de relations. Être pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver.
Aujourd'hui encore, devenue adulte, je sens les répercussions de cette enfance. J'éprouve de la culpabilité d'avoir été élevée comme j'ai été élevée. Je déteste l'avouer on se débarrasse très difficilement de la honte résiduelle, mais j'avais plus de vingt ans quand j'ai enfin pris l'habitude de me brosser les dents régulièrement.
À moins qu'on me tende une brosse et qu'on me conduise vers un lavabo, comme à Keresley Grange, ça ne me venait pas à l'esprit. Et même dans ces cas-là, je ne faisais qu'écraser brièvement les poils sur mes dents de devant.
Si personne ne vous a montré comment faire... »

« Avoir grandi dans la pauvreté est l'indicateur le plus sûr que vous risquez de souffrir d'asthme, d'un cancer, d'une maladie cardiaque ou mentale, que vous allez faire de la prison, devenir toxicomane, divorcer, mourir ou vous suicider. Notre société a beau savoir tout ça, nous laissons encore des enfants partir à l'école sans rien dans le ventre, nous les laissons encore vivre dans des environnements rendus dangereux par la drogue et l'alcool. »

« Toute personne qui souhaite suivre des études y a droit, ou devrait y avoir droit. Et lorsqu'il existe des barrières - le coût, le transport, l'assiduité, des proches qui ont besoin de vous, une vie de famille compliquée -, le défi consiste à imaginer des solutions. Les établissements d'enseignement doivent assumer leurs responsabilités et aider les étudiants en difficulté. On a beau proposer les « mêmes » opportunités aux gens quelles que soient leurs origines sociales, nous vivons dans un système où ceux qui ont grandi dans un environnement stable et sécurisé peuvent s'en saisir alors qu'on ne prend pas en compte les obstacles rencontrés par les autres. En matière d'éducation, nous avons besoin d'équité, pas d'égalité. Si une personne n'arrive pas à y voir clair parce que le monde s'écroule autour d'elle, nous devons la hisser jusqu'à un endroit où la vue est dégagée. Voilà une chose dont Irena avait pleinement conscience le jour où je l'ai rencontrée dans les bureaux du programme d'accès de Trinity.
Ce n'est pas une coïncidence si les membres de ma communauté sont balayeurs, agents d'entretien ou serveurs, tandis que les membres de la classe moyenne sont médecins ou avocats. Ce n'est pas dû à une différence de capacités intellectuelles. C'est une question d'opportunité, d'argent et de soutien. Dès la naissance, les membres de la classe moyenne disposent très largement de ces choses; les pauvres n'ont accès à aucune d'entre elles. La vérité, c'est que nous perdons beaucoup d'esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »

« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. Je pense que cet amour est le plus pur de tous. Je sais que j'étais une enfant d'addicts, et que la seule que j'ai pu sauver, c'est moi. Mais, en me sauvant moi-même, j'ai aussi sauvé quelque chose de mes parents.
En écrivant ce livre, j'en ai peut-être appris davantage sur moi que je ne le souhaitais, j'ai peut-être fait remonter davantage de souvenirs que je ne le voulais et j'ai redécouvert mes parents sous un jour entièrement nouveau. Et, honnêtement ? Putain, ce que j'en ai bavé.
Mais c'est fait. J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages et il ne me paraît plus si lourd. Je l'ai partagé avec vous et maintenant je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre.
Et raccord. »

Quatrième de couverture

Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine.

Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant - à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition.
La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle.
Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.

KATRIONA O'SULLIVAN est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. Elle a été admise à l'âge de vingt ans, en 1998, au programme d'accès à Trinity College. Aujourd'hui maîtresse de conférences au département de psychologie de l'université de Maynooth, elle travaille sur des projets d'éducation et d'inclusion. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin.

Éditions Sabine Wespieser,  septembre 2025
302 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Simon Baril