samedi 24 octobre 2026

Bivouac ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

« Nous ne défendons pas la Nature.
Nous sommes la Nature qui se défend. »

Cette phrase en exergue 💚

Avec Raphaëlle, Anouk et une poignée d'écoguerriers, Gabrielle Filteau-Chiba nous entraîne dans les forêts du Québec, là où un projet d'oléoduc menace des arbres centenaires et tout un écosystème. Ils s'installent dans un bivouac, zone libre et fragile, pour tenter d'empêcher les machines d'entrer.

Bivouac, un roman militant donc. Mais pas que...
C'est aussi un roman sur le vivant. Sur la beauté qui nous relie au monde et que nous ne savons plus toujours regarder. Sur ces forêts, ces fleurs, ces oiseaux, ces animaux qui deviennent peu à peu les compagnons d'une lutte dont l'urgence ne cesse de grandir.

C'est aussi un roman sur l'engagement et ce qu'il fait à ceux qui choisissent de ne plus détourner le regard.
« L'activisme vampirise », écrit Gabrielle Filteau-Chiba. Il prend toute la place, éloigne de la vie d'avant, bouleverse les certitudes et finit parfois par faire vaciller les frontières entre le bien et le mal, entre résistance et violence.

Car jusqu'où peut-on aller pour protéger ce que l'on aime ?

Le roman ne donne pas de réponse simple. Il montre la fatigue, la peur, les blessures, la culpabilité, l'écoanxiété. Mais aussi la force du collectif, la solidarité, l'amour et cette conviction que tant que nous nous battons, il reste une possibilité d'agir.

Tout cela s'incarne aussi dans la langue. Fougueuse, charnelle, parfois brutale, souvent traversée par la poésie du territoire. Une langue qui sait aussi bien faire entendre la colère que s'attarder sur une fleur sauvage ou le vol des outardes.
« On a tous besoin de se nourrir de beauté et de se laisser bercer par les mots du territoire. »
Cette beauté qui n'est jamais décorative. Parce qu'elle est précisément ce que nous risquons de perdre.

Une lecture nécessaire, oui. Pour bousculer nos consciences. Pour entendre celles et ceux qui alertent depuis longtemps. Pour regarder autrement ce que nous appelons encore « la Nature », comme si nous pouvions nous tenir à distance d'elle.

Ces réflexions ont résonné cette semaine, lors de ma rencontre avec Erling Kagge à la Maison de la Norvège, à l’occasion du lancement de son livre Pôle Nord, aux éditions Paulsen. Il y a partagé ces mots : « L’humanité se sent supérieure à la Nature, et c’est une grande erreur pour elle. »

Car si nous sommes la Nature qui se défend, alors ce que nous détruisons autour de nous, c’est aussi une part de nous-mêmes.

En exergue
« Nous ne défendons pas la Nature.
Nous sommes la Nature qui se défend. »
- Leitmotiv écologiste rendu célèbre par la RESISTENCIA INDÍGENA (traduction libre)

Bivouac : n. m. du suisse allemand Biwacht, « garde supplémentaire de nuit », installation provisoire en plein air de troupes en campagne. 

« On voulait se battre pour tous ceux qui nous conseillaient de détourner le regard de ce qui dérange, riant de nos idéaux soi-disant incompatibles avec la sacro-sainte croissance économique. Nous étions convaincus qu'il suffisait d'une étincelle pour les réveiller.
C'est plus dur que ça, finalement. »

« Notre Terre est en feu, mais ça leur importe moins que la fructification de leur pension. Les dérèglements climatiques engendrent des tempêtes monstres, comme cette vague de froid qui me scie les bras. L'écolo en moi me pousse à croire que je n'ai pas fini de servir la cause, que je dois continuer de marcher, qu'il faut que je m'en sorte, quitte à perdre quelques doigts. L'autre voix de ma conscience fait contrepoids, soufflant à mon oreille: T'es pas fatigué de te battre, de te mettre tout le monde à dos, de porter tout ce poids sur tes épaules ? On en a vu d'autres, hein, Cowboy ? On n'est pas faits en chocolat.
Bientôt, il fera noir comme dans le cul d'un ours. La fatigue telle une chape de plomb de plus en plus lourde sur mes épaules, je combats l'envie de me coucher par terre. Qu'il serait bon de me laisser aller dans la neige et le sommeil rien qu'un peu.
J'allume mon GPS. C'est là ou c'est jamais. Bip bip bip. Mes coordonnées. Bingo. Le point de rendez-vous, par là. La pile chargée à 97%. J'arrête de mourir. Je vais pouvoir me sortir vivant du bois.
Déesse soit louée. »

« Nous comptons sur la couverture médiatique des procès pour diffuser largement notre message. Il est fondamental que l'opinion publique soit de notre côté afin de réussir à sensibiliser et à rassembler une masse critique de citoyens autour d'un projet collectif: assoiffer le capitalisme en réduisant notre consommation au maximum et en occupant le territoire convoité par les pétrolières et les forestières. Le but ? Que les gens comprennent la nécessité de militer, de sorte que le politique entende enfin la science, et l'urgence de changer le cap de notre Titanic. »

« Mes yeux parcourent les murs tapissés de cartes et d'images. On dirait une classe de géographie ou de foresterie. Les vitres côté stationnement sont recouvertes d'une membrane plastique qui laisse pénétrer une lumière mielleuse. On ne discerne des arbres dehors que leurs jeux d'ombres, leur masse sombre. Tout au fond, une ardoise noire, où les gestes circulaires pour effacer la craie ont formé des nuages. Au centre, fraîchement notée, cette citation que je connais :

Ce qui amène le triomphe des révolutions, c'est moins peut-être l'habileté des meneurs 
que les fautes, la maladresse ou les crimes 
des gouvernements.
- HORACE PAULÉUS SANNON »

« À la volée, j'étudie les feuilles épinglées aux murs. Je reconnais certains visages sur les coupures de journaux, qui me rappellent des missions précédentes. Les grandes luttes anticapitalistes de notre ère. Les figures de proue des mouvements de justice sociale et climatique. Des organigrammes liant des lobbyistes aux élus, des présidents aux chambres de commerce, des chaires d'université aux pharmacos. Autant de stratégies d'abus de pouvoir souillant l'environnement, asservissant les gens. Je ne peux m'empêcher de sourire en lisant sur un carton blanc, au mur :

Le public préfere les opprimés aux autorités. Brandissez vos faiblesses, elles vous protégeront.
Lorsque les autorités auront recours à la violence, 
elles briseront le lien de confiance 
entre le citoyen et son gouvernement. »

« L'activisme vampirise - il prend toute la place, car il fait sens. Et puis, les secrets supposent une certaine aliénation. Je pourrais reprendre ma vie d'avant, celle où j'avais le temps de peindre toute la nuit, de rejoindre les amis autour d'un verre et de bruncher le dimanche avec mon père et ma mère. Mais le fossé s'est trop creusé. Il me semble insensé et carrément égoïste de baisser les bras maintenant. Marius m'a fait la promesse solennelle dès nos débuts que je pourrais redevenir l'homme d'avant, si c'est ce que je veux vraiment. Mais plus rien n'est comme avant ! Et quel serait le sens de ma vie, sans la gratification immense de déjouer les pollueurs, sans les précieux moments passés dans des forêts anciennes, et intactes grâce à nos efforts ? Oui, ça vaut le coup d'être toujours sur le qui-vive, d'exister à la dérobée. »

« Face à la destruction de son habitat, le peuple a un devoir d'opposition. »

« J'pense que tous les êtres sensibles ressentent la souffrance de la Terre. C'est la maladie de notre génération, l'écoanxiété. Et j'espère qu'elle est contagieuse, cette peur, cette angoisse-là, parce qu'il faut agir. Pis ça presse. »

« Il me prend par le bras et me guide jusqu'à son véhicule, dont le hayon arrière est grand ouvert. Sa paume est chaude. Il ne lâche pas ma main.
On s'assoit parmi l'équipement, de part et d'autre d'une boîte en carton remplie de brochures aux vraies couleurs des projets pétroliers : noir, brun et rouge.
Ça me fait penser à cette phrase de Taqawan...

Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains.

Car oui, les minières et pétrolières et gazières et forestières qui éventrent les territoires sauvages ont du sang sur les mains. Nous avons oublié d'où nous venons, pour les laisser faire. Nous sommes les fils et les filles de colons accueillis chez les Premières Nations. »

« À l'orée du bois, les clintonies boréales sont déjà en fleurs. Une fois mes tâches solitaires accomplies, je me perds dans les centaines d'acres forestiers derrière la ferme, marchant d'une talle en floraison à l'autre, cueillant des plantes médicinales et parfois un bouquet odorant pour ma chambre. Coronilles bigarrées roses et blanches, épervières orangées, kalmias et lupins violets. Plonger mon nez dans les fleurs sauvages, heureuse comme une petite fille qui s'invente des raisons savantes de faire l'école buissonnière. »

« À la radio on annonce en boucle la menace de la tordeuse d'épinette, on somme les propriétaires de boisés de contacter leurs conseillers forestiers et de procéder à des coupes préventives. Les scieries régionales s'en réjouissent et se pètent les bretelles. C'est en mai que les jeunes chenilles éclosent sur les bourgeons, m'apprend-on. Puis le premier ministre de l'Alberta vante les bons emplois qui découleraient du projet Patriot-Pipeline, qui doit voir le jour, question de souveraineté énergétique pancanadienne de mes deux fesses. Enfin, le candidat conservateur au fédéral ose dire qu'il « interdira toute opposition aux oléoducs » s'il est élu.

Il nous faut un pays. Vous ne nous intuberez pas de force. »

« Le Bivouac, c'est une zone libre: un cam-pement autonome. Comme j'expliquais à Anouk tantôt, le gouvernement ne peut pas nous chasser des terres publiques tant que nos installations sont temporaires et qu'on les bouge après sept mois. Bref, nous allons occuper pacifiquement la forêt en attendant que la machinerie débarque. D'ici là, nous formerons un laboratoire vivant de tactiques, d'entraide et d'innovation hors réseau. C'est un aspect essentiel de notre mission : que de nouveaux activistes soient touchés par ce qu'on fait, soient attirés ici. Il faut que tous les groupes citoyens se tendent la main. Et enfin, pour réussir, il faut tisser ensemble une grande chaîne humaine. On ne les laissera pas passer. »

« Aimer Anouk. Aimer Raphaëlle. Aimer toutes ces militantes et tous ces militants, devenus femmes et hommes des bois débrouillards, aidants, si enracinés dans cette lutte. Je me doute que cette énergie positive qui nous lie tous émane du réseau raci-naire du centenaire chez qui nous vivons. Gros Pin. Aimer l'Arbre. Vivre, pour la première fois, un amour non compliqué. Apprendre à connaître deux femmes qui s'aiment sans mesquineries, qui arrivent à créer une forme nouvelle d'intimité, revoyant les limites, les frontières, à la lumière des émotions, des besoins qui ressurgissent. Aimer Coyote. Me promener avec elles, femmes et femelles de tête. Parler de l'Arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Parler de mon plus grand péché. Tout confesser. Dire à voix haute son nom, que j'ai enfin fini par trouver. Albert Bouthiller, papa de Jasper, mari d'Hortense. Tous deux décédés dans un accident de voiture, il y a dix ans. Tu étais veuf, tu avais enterré un fils, âgé de seulement quatre ans. J'ai lu tous les articles. Il ne reste que tes parents. Le soir de la Saint-Jean, Cat, Monk, Flash et Eagle m'ont tout déballé ce que nos pairs avaient œuvré à faire, chez les Bouthiller, en guise de réparation. Donc, Marius disait vrai. Mais ça n'apaise pas ma peine. J'ai leur fils sur la conscience. Je ne pourrai jamais vivre là où on entend les cris de locomotive et de freinage d'un train. J'ai pris une vie.
Même si je m'en sens indigne, je te supplie, Déesse, d'épargner les filles de la Forêt. »

« Mais qu'a-t-on fait de mal, sinon exiger qu'on sacre la paix à la Forêt ? Pourquoi notre amour de la Terre est-il si dérangeant ? C'est seulement parce que personne ne nous écoute qu'il a fallu s'en prendre à la machinerie. J'en conviens : ça doit être dur à avaler que nous soyons si nombreux à être prêts à sacrifier notre liberté. Pour les arbres. 
Notre comité juridique est en feu. Ils ont matière à poursuivre et espoir de gagner. Nous sommes devant les tribunaux, à cogner à la dernière porte de la démocratie - parce que notre pétition n'a pas fait le poids, notre demande de protection du parc a été tablettée, nos militants, arrêtés et blessés. La non-acceptabilité sociale des coupes à blanc et de ce nouveau projet d'oléoduc ne suffisait pas. L'absence totale de consultation des Premières Nations non plus. Comment se fait-il que des compagnies aient le feu vert en l'absence d'évaluations environnementales, sans même avoir obtenu le consentement éclairé des principaux affectés ? Les lobbies des forestières et des pétrolières ont corrompu le système, tout simplement. Il y a de ça bien, bien longtemps. »

« Les outardes brisent le gris, dissipent mes pensées de leurs cris serrés. Leurs ailes captent le soleil, biseautant l'azur. Elles brillent, et ça m'éblouit. Puis la mort frappe encore. Crépitement de détonations. Quelque part tout proche, sur la rive d'un petit lac ou en plein centre d'une coupe à blanc, ils ont posé des appelants, des caches camouflage, et ils déchirent l'air jusqu'à transpercer leur chair.
Pow et pow pow pow encore.
Les oies pleuvent sur Terre. J'essuie mes paumes sur mes cargos et flatte ma protégée. Si on ne fait rien, l'homme finira par avoir tout tué. »

« J'ai peur pour mon pays. Peur qu'on le bulldoze pour qu'une poignée de friqués aient raison de nos derniers îlots de biodiversité. Sur l'écran du téléviseur se succèdent les feux de forêt en Californie, en Alberta, en Australie et en Sibérie.
C'est soir de débat, rendez-vous national. Le chef conservateur est le plus charismatique, ça fait peur. Il se défend de faire reculer les droits des femmes, et tous ces sujets-diversions, abordés du bout des lèvres. Histoire qu'on tombe dans un débat de société qu'on a déjà fait, le temps qu'on nous entube.
Je suis le fil de mes pensées, inquiète pour ma santé mentale. Dans ma tête, un tourbillon de sable. Je carbure aux cafés d'hôpital, je bouffe de la malbouffe d'hôpital, je fume des pétards à la chaîne, j'écoute la télé-lobotomie. Je me couche contre toi et caresse l'intérieur indemne de ton bras droit, chuchote à ton oreille des je t'aime humides.
Tu ne bouges pas d'un poil. »

« On a tous besoin de se nourrir de beauté et de se laisser bercer par les mots du territoire. »

« On a condamné l'Habitat à la peine de mort. Mon corps qui s'éteint à petit feu. Je n'en veux plus.
Haut-Kamouraska, beauté mythologique, tu meurs toi aussi. On le sent dans l'air, ton bois bûché, tes champs couverts de purin liquide, tes rivières brunes de boue.
Je pars vers un ciel d'où l'on ne verra plus aucun carnage.
Dans la noirceur stellaire, je me laisse guider par la Grande Ourse, baignée de blancheur. Nitescence. Je ressens enfin une apesanteur, sorte de soulagement.
Merci, Mère Nature, plus forte que tout, que nous. Tu es toute-puissante. Tu renverseras la donne. »

« 8 octobre

Cher journal,

Ce matin, une suie dorée s'accroche au ciel, obstrue les rayons du soleil. Vision apocalyptique de feux de forêt, qui colorent l'horizon, et de fines particules, qui cheminent du Maine jusqu'à nos poumons. La une des journaux qui traînent dans la salle d'attente oppose la progression des feux à la pénurie de climatiseurs. Le capitalisme profite de la crise. Tout un chacun s'équipe pour se rafraîchir.
La grande extinction dont parlaient les scientifiques est enclenchée. Les feux gagnent du terrain. Toutes ces étendues rasées à blanc dans les années passées, tous les copeaux laissés pour morts, autant de matières combustibles que nous avons abandonnées, comme une invitation. Nous avons déroulé un tapis rouge au malheur.
J'ai toujours associé l'automne à l'odeur des feuilles au sol juste après la pluie. Mais il ne pleut plus, ici. Je me demande si les éclaircies lunaires dans le Haut-Pays ne font pas partie des raisons pour lesquelles les nuages ne s'arrêtent plus au passage. Les vents les poussent plus à l'est, où l'on tente d'endiguer les inondations, bâtissant des murets de poches de sable, tandis qu'à Rimouski, le ciel est jaune de poussières d'arbres. »

« Je t'enverrai des lucioles dans le noir, et le jour, je ressusciterai des monarques. Je jouerai de la flûte dans les ruisseaux jusqu'à ta rivière. Je te ferai dan-ser des aurores boréales, je t'aimerai du plus loin des dernières paillettes du cosmos. Je viendrai te bercer dans tes insomnies. Je tairai tous les bruits.
Ma grand-mère et mon arrière-grand-mère me tirent vers elles. Je dois traverser des barrières de feu, trouver ma voie. Ne pleure pas comme ça, Anouk. Pense aux renards croisés. Pense au petit roux qui pousse en toi.
Je te quitte, mon amour.
Pardonne-moi »

« Nous y resterons jusqu'à l'hiver, s'il le faut. Et nous y reviendrons, chaque printemps. Nous nous enchaînerons à tous les arbres. Parce qu'il y a là une biodiversité fragile et des arbres anciens à protéger. En pleine urgence climatique, nous avons toutes et tous mis nos vies personnelles de côté pour le bien commun. Et je peux vous prévenir que ce n'est pas terminé. Nous allons créer une aire protégée, avec le consentement du gouvernement ou non. Car nous avons le consentement de la population, notre démarche s'appuie sur la science et nous avons le devoir moral de faire obstacle aux forestières et aux pétrolières. Et nous serons féroces parce que tant que nous nous battrons, il y aura de l'espoir. »

« J'aimerais m'excuser pour les ruses des Blancs depuis quatre cents ans. Mais je n'ai pas besoin de parler, elle me sourit comme si elle savait déjà tout ça. Du doigt, elle me pointe une femme, là-bas, vêtue d'une peau d'ours noir.
Elle danse. Et boum. Les tambours retentissent. Boum. Les battements de nos cœurs s'unissent. Je ferme les yeux et me laisse bercer par leurs chants. »

« Boum. Vocifère avec mes pairs des slogans d'amour pour notre Terre-Mère. Boum. Nos pieds font vibrer la route. Une poussière de terre jaune monte en l'air, étincelante comme de l'or, tandis que j'admire les œuvres d'art peintes toute la nuit sur chaque bout de carton et de contre-plaqué qu'ils ont pu trouver.

Espace naturel protégé 
Guerriers pour la forêt 
Urgence climat
Pas de planète B 
Terrien, sans terre, t'es rien Justice mes fesses
Debout pour nos ressources 
Forêts debout 
Coule pas chez nous 
Phoque le mercure
Pas de Nature, pas de futur
Moins de riches, plus de ruches
Sauvons les ours polaires, pas les actionnaires 
Que le pétrole sale reste dans le sol
Arrête de niquer ta mer
La croissance tue
Quand c'est fondu, c'est foutu 
Nous sommes la Nature qui se défend
Territoire non cédé
Terres publiques au peuple 
Penser le changement au lieu de changer le pansement 
C'est pas nous les utopistes Foraska ne passera pas 
Mecimite 'kulankeyutomon skitkomiq »

« Nous avions occulté cette éventualité, pourtant si réelle et palpable partout dans le monde. Ces cataclysmes qui font table rase de tous nos petits enjeux d'échelle humaine. »

Quatrième de couverture

« Gabrielle Filteau-Chiba fait de sa plume fougueuse, lyrique et engagée une arme pour provoquer l'action et la prise de conscience. »
LE DEVOIR

Raphaëlle et Anouk ont passé l'hiver dans une yourte en Gaspésie, hors du temps et du monde. Lorsqu'elles entendent parler du projet d'oléoduc qui doit traverser les terres du Kamouraska et menace de raser leur forêt bien-aimée, elles savent qu'elles n'ont plus le choix. Elles rejoignent l'opération Bivouac, aux côtés d'un groupe d'écoguerriers, et se lancent à corps perdu dans la protection du territoire. La lutte s'annonce féroce, car là où certains voient une nature à préserver, d'autres voient une ressource à exploiter. Mais Raphaëlle et Anouk n'ont pas dit leur dernier mot.

Gabrielle Filteau-Chiba signe un grand roman d'amour et d'aventure, sous la cime des arbres centenaires.

Gabrielle Filteau-Chiba écrit, traduit et défend la beauté des régions sauvages du Québec. Après le succès international d'Encabanée, Sauvagines (Stock, 2022), son deuxième roman, a été finaliste du Prix des Libraires, du prix France-Québec, du prix Orange du Livre, du prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, du prix Joseph Kessel et du prix François Sommer. Bivouac, son troisième roman, a reçu le prix de l'Association des des Laurentides et est en cours auteurs d'adaptation audiovisuelle. Grâce aux droits d'auteur de son œuvre déjà traduite en six langues, elle a acquis une vaste forêt en montagne pour la protéger. Et ce n'est qu'un début !

Éditions Stock,  février 2023
403 pages

vendredi 16 octobre 2026

Mastodonte ★★★★★ d'Anaïs Pélier

Destination : le plus hostile des paradis sous les quarantièmes rugissants.

Pour des sensations fortes !

Mais quelle aventure australe !

Glaçante.

Criminelle.

Violente.

Une nature hostile, magnifiquement décrite, dont on sent la morsure du froid, la force des éléments, la beauté sauvage. Une lecture impossible à lâcher.

Et derrière cette expédition hors du commun, la folie des hommes. Leur soif d'adrénaline, leur besoin de puissance, leur désir de trophées. Une course à la démesure où chacun veut posséder ce que l'autre ne pourra jamais avoir. Quitte à détruire ce qui ne pourra jamais être remplacé.

L'ego. L'argent. L'impunité.
Jusqu'où peut-on aller au nom du plaisir ?

Avec Mastodonte, on apprend énormément sur la faune sauvage et les paysages des terres australes. On mesure la richesse et la fragilité de ces territoires extrêmes. On découvre aussi que la science, même lorsqu'elle se met au service du vivant, n'est pas toujours tendre avec lui.

B-142 en a fait les frais. B-142, cet éléphant de mer dont j'ai adoré entendre la voix. Un autre regard sur le monde. Celui d'un animal qui subit les gestes des hommes, leurs prélèvements, leur présence. Celui d'un vivant qui n'a rien demandé et dont nous disposons pourtant si facilement.

Sur cette île, les hommes sont venus pour dominer. Ils ont les armes, l'argent, les machines. Mais Crozet ne se laisse pas conquérir. Elle éprouve les corps, malmène les certitudes, rabaisse les orgueils. Et soudain, ces hommes si puissants semblent bien dérisoires.

Nous sommes en 2031. Et pourtant, cette histoire nous parle d'aujourd'hui. Du tourisme de luxe aux safaris de milliardaires, certaines pratiques disent la même chose de ce vivant qui devient un terrain de jeu, l'animal un trophée, et l'argent semble autoriser toutes les transgressions.

Jusqu'où peut-on acheter le droit de disposer du vivant ?
Jusqu'où peut-on pousser le sentiment d'impunité ?

J'y étais. Vraiment.
Et je ne suis pas prête d'en revenir.

Caravanes m'attend maintenant, mais il va me falloir un peu de temps pour quitter ces terres australes.

Merci, Anaïs Pélier, pour vos mots, votre histoire et le partage de vos expériences hors du commun. Nos rencontres à La Griffe Noire puis à la librairie Albin Michel ont incontestablement donné du souffle à ma lecture. Votre vie est incroyable. Merci de nous ouvrir ainsi les portes de ces morceaux de bout du monde.

« Hormis la vingtaine de marins de l'équipage, le Seagull III n'accueille à son bord que quatre passagers, riches à en crever, qui ont payé à prix d'or le privilège de se rendre sur l'île de la Possession. Un rêve de Robinson pour milliardaires en quête de sensations fortes et d'expériences inédites.
Et lui ? N'est-il pas un pirate comme les autres dans cette sinistre mascarade ? Pire encore, un traître.
Les yeux rivés droit devant lui, il s'oublie dans la con-templation de l'océan. À perte de vue, des vagues aux crêtes écumantes. Bientôt, Crozet percera l'horizon. »

« Me voilà plaqué sur une surface froide et lisse.
Soudain on m'étire, comme si l'on voulait m'arracher la tête. Les Autres palpent ma peau, arrachent des poils sur mon dos, des vibrisses à mon museau. On me mutile, petit bout par petit bout. Un éclair traverse ma palmure, et une griffe glacée brûle la chair entre mes ongles. »

« Les Autres, déjà, attaquent une nouvelle proie. Leur jeu cruel n'a pas de fin. Terrifier, torturer, puis nous libérer. Ils sont plus vils que les prédateurs qui cherchent à se nourrir, plus lâches que les mâles qui s'affrontent pour se reproduire. Ces bêtes-là ne savent que semer la peur sans récolter la vie. »

« 17 septembre 2021

B-421 a trois jours. Pour fêter ça, je lui ai offert un joli piercing en plastique orange, et son nom en lettres capitales. La petite boule de poils m'a donné du fil à retordre, mais j'en suis venue à bout. Je l'ai mesuré sous toutes ses coutures, j'ai prélevé son sang et les sécrétions de presque tous ses orifices. Une fois rentrée au laboratoire de Strasbourg, je saurai tout de lui: sa généalogie, son microbiote intestinal, le moindre de ses chromosomes.
Astrid »

« La science ne se fait pas devant les écrans, mais sur le dos de l'animal. »

« La mort nourrit la vie. Les charognards, spectateurs vigilants, s'empressent autour du cadavre. Leurs becs percent, éventrent. D'abord le cloaque, l'orifice tendre d'où ils déroulent les viscères huileux. Ensuite, les yeux. Les oiseaux au plumage ensanglanté se disputent les plus beaux morceaux de la carcasse encore chaude. Leurs cris couvrent le roulement des vagues et du vent. Pour eux aussi, la saison des amours est une orgie. »

« Le Monde, 18 juillet 2030

TERRAIN AVEC VUE MER :
LE PLUS GRAND DOMAINE MARITIME FRANÇAIS VENDU À LA DÉCOUPE

La nouvelle a déclenché de vives polémiques dans le milieu scientifique : les Terres australes et antarctiques françaises sont à vendre. Dans ce contexte de crise sans précédent, le gouvernement fait les fonds de tiroir et n'hésite pas à céder à des investisseurs privés des pans entiers du territoire national.
Situées dans l'hémisphère Sud, les TAAF comprennent les îles Saint-Paul et Amsterdam, les archipels des Kerguelen et Crozet, ainsi que les îles Éparses dans le canal du Mozambique.
La valeur de ces territoires tient essentiellement à leur zone économique exclusive maritime de quelque 2500000 km², ce qui en fait le plus vaste domaine maritime de France. Néanmoins, à force de coupes budgétaires, la Marine nationale n'est plus en mesure d'en assurer la surveillance. Voilà maintenant deux ans que le CNRS n'envoie plus d'équipes scientifiques sur le terrain. D'après sa présidente, Maryam Reza, «la recherche en biologie marine dans les Terres australes n'a plus de raison d'être, si ce n'est de documenter, impuissante, l'agonie fulgurante de ce territoire sauvage ». »

« Jusqu'à présent, Martial n'a tué que des mouches et des araignées. Entre deux séances de tir, à bord du bateau, il a consciencieusement suivi les cours de la Bourse et les transactions des traders. Wallace, lui, trépigne d'impatience depuis qu'il a embarqué à bord du Seagull III. Las d'écraser la concurrence dans l'âpre combat de la mondialisation, il est venu chercher à Crozet une nouvelle forme de gloire. Un face-à-face avec une nature sauvage, la preuve absolue de son courage et de sa force. Habitué aux safaris classiques avec véhicule tout-terrain et petit personnel corvéable à merci, il est séduit par le dénuement de l'île de la Possession. L'hostilité des lieux ne fait qu'attiser son désir de conquête. »

« - Ne vous y fiez pas, tout peut changer d'un instant à l'autre, répond Nathan en forçant un sourire. Attendez la prochaine tempête, et vous verrez qu'ici l'enfer n'est jamais loin du paradis. Crozet la superbe, Crozet la garce, l'une ne va pas sans l'autre. »

« La crosse glisse entre ses mains moites, et le recul du dernier tir lui meurtrit cruellement l'épaule. En vain : l'albatros disparaît au large. Dépité, Martial abaisse son fusil sans quitter des yeux la silhouette effilée de son trophée manqué. »

« Je comprends parfaitement! s'emporte Louise en brandissant sa prise. Des oiseaux rares chassés au bout du monde.
Une bien jolie histoire à raconter dans les prochains galas.
La belle affaire ! »

« Malgré lui, Nathan savoure le désarroi des chasseurs. Ils ont débarqué sur l'île bouffis d'orgueil et suréquipés. Les voilà couverts de la même boue, de la même sueur rance. Sans armes et sans machines, ils se révèlent pathétiques. »

« L'île se mérite ainsi, sans artifices, un pas après l'autre. »

« Arrivée dans le hall du Biomar, elle entend la tempête se déchaîner. Le bâtiment entier gémit sous les assauts. Au loin, la vitre du dernier bureau cède sous une bourrasque, et les quarantièmes rugissants s'engouffrent dans les laboratoires abandonnés. Dans le couloir, les cadres photos sont projetés au sol dans un fracas de verre et de bois brisés. Lorsqu'elle ouvre la porte, un violent appel d'air fait danser les cirés pendus aux patères. Les fantômes d'Alfred Faure se réveillent tandis que l'eau et le vent éventrent ce vestige du monde d'avant. »

« - Il n'est pas donné au premier venu de tuer un grand prédateur, ma chérie. J'y vois même une certaine noblesse. Mes trophées sont la preuve d'un rare courage, qui mérite d'être reconnu.
- Ils sont surtout la preuve de ton ego démesuré ! »

« - Le J.-B. Charcot ?
- C'était le nom du bateau des frères Rallier du Baty quand ils se sont rendus aux Kerguelen en 1907 pour cartographier l'archipel et en répertorier la faune et la flore. Six hommes, arrivés à bord d'un ketch de vingt mètres de long, qui ont réussi à survivre ici plus d'un an, coupés du monde.
- Louise a lu leur récit pendant notre traversée. Un ouvrage édifiant, n'est-ce pas ?
Sans dire un mot malgré le regard insistant de son grand-père, Louise repose sa tasse vide et dispose les filets de poisson dans les assiettes. L'enfant sous la femme boude en silence.
- De véritables héros. Ils ont vécu de chasse, de pêche et de la cueillette des choux de Kerguelen. Mais vous en seriez certainement capable, vous aussi, reprend Nathan, incertain de l'effet de sa flatterie.
Un coup d'épée dans l'eau. Le visage de Louise se ferme.
- Ils ont abattu des centaines d'éléphants de mer pour financer leur prétendue expédition scientifique, lance-t-elle en fusillant Nathan du regard. Un vrai massacre à ciel ouvert pour exporter quelques bidons d'huile en Australie. En matière d'héroïsme, on a fait mieux.
Nathan baisse les yeux sous le feu nourri de la riposte, secrètement soulagé de n'être jamais devenu père. Théodore, de son côté, ne peut réprimer un sourire. Il n'a pas coutume de voir un autre que lui subir les leçons d'éthique de sa petite-fille, et le spectacle ne manque pas de piquant. La tentative de séduction pathétique de leur guide est un désastre, Louise s'acharne contre lui avec une vigueur redoublée. »

« La chasse aux trophées n'a pas de sens. Elle ne sert qu'à rassurer les hommes sur leur capacité à dominer. »

« Dans sa bouche, c'est un reproche plus qu'un constat. Nathan n'ose plus intervenir. Il voudrait approuver Louise, embrasser ses convictions. Pendant près de vingt ans, lui aussi a contribué à la préservation de l'environnement. Mais aujourd'hui son hypocrisie crève les yeux. D'agent de la Réserve Naturelle au service des espèces endémiques, le voilà désormais garde-chasse pour nantis en quête de gibier exotique. Il touche une commission juteuse sur chaque bête abattue. Depuis longtemps, l'utopiste en lui s'est résigné. La disparition des espèces sauvages étant inévitable, il a choisi de spéculer sur la rareté des spécimens en voie d'extinction. Foutu pour foutu, autant ne pas se retrouver les mains vides.
Et puis, les études ont parlé : la chasse aux trophées est l'activité touristique la moins polluante. Mieux vaut trois milliardaires pistant un félin à abattre qu'une armée de touristes de classe moyenne, vols charters et bibelots made in China. »

« Ici, pas de manchots, pas d'otaries, pas d'oiseaux. L'air est immobile et minéral. La végétation claire qui borde le lit du cours d'eau ne suffit pas à contrer le sentiment de désolation qu'inspire la vallée des Géants. Wallace frissonne. L'absence d'horizon l'angoisse. »

« -Et vous, vous n'êtes pas venu sur cette île pour vos talents de rabatteur. Qu'est-ce qui vous amène ici ?
- Il faut bien vivre, lâche-t-il entre ses lèvres pincées.
-Vous êtes amoureux de cet endroit, ça crève les yeux.
Vous passez votre temps à rêvasser, plongé dans vos souvenirs, à caresser les cailloux et les planches comme s'ils vous racontaient le paradis perdu. Ce fusil dans vos mains, ça n'a aucun sens.
- Le travail ne court pas les rues pour un naturaliste.
- Donc, sans transition, vous devenez rabatteur ?
- Décidément, vous êtes un homme de conviction !
- Mon métier, ici, c'était de traquer les espèces invasives. »

« Pour la première fois, il lui semble que l'ile est animée d'une volonté hostile. »

« L'homme n'a pas sa place sur l'île de la Possession. Il faut être un foutu manchot ou une vacherie d'éléphant pour se vautrer dans ce décor en noir et gris dont la désolation pousserait au suicide tout être normalement constitué.
Foutues vacances au bout du monde ! »

« Rien de tel que des billets verts pour panser les blessures d'amour-propre. »

« La mer a des crocs. »

« Cet Autre qui rôdait autour de la femelle, cet intrus qui convoitait mon harem, je l'ai broyé comme un insecte, un fragile coquillage brisé en mille morceaux. Comment des créatures aussi frêles peuvent-elles provoquer un tel carnage ? Les Autres ne sont la proie d'aucun et la menace de tous. Le seul combat qu'ils connaissent, c'est celui qui mène à la mort. »

Quatrième de couverture

2030, Île de la Possession, Terres Australes et Antarctiques.
En pleine crise financière, la France est contrainte de céder à un magnat du tourisme sa plus grande Réserve naturelle. L'île de la
Possession accueillera désormais des safaris de luxe.
Quatre milliardaires débarquent sur ce caillou battu par les vents, éloigné de toute civilisation, pour rafler les restes d'une faune au bord de l'extinction. Et comme tout ce qui est rare est cher, chacun veut repartir avec le plus précieux des trophées: le dernier des mastodontes. Entre rivalités et trahisons, les accidents se multiplient. Et si l'île n'était pas aussi déserte qu'ils le croient ?
Sur cette terre sauvage, les chasseurs peuvent à tout moment devenir des proies faciles.

Anaïs Pélier est née à Angers en 1983. Après des études de médecine, elle part à l'aventure avec un stéthoscope dans son sac à dos et s'engage dans des missions humanitaires en Afghanistan, en Centrafrique, en brousse sénégalaise et dans les Marquises. Sa fascination pour les Terres Australes l'entraîne en 2011 sur l'île d'Amsterdam, puis à Crozet et à Kerguelen. Librement inspiré de ses voyages dans ces archipels reculés, Mastodonte est son deuxième roman.

« Un carnage grandeur nature, immersif à souhait, orchestré de main de maître. Que la chasse commence ! » Arnaud, Librairie La Griffe Noire

Éditions Paulsen, septembre  2026
312 pages

mercredi 14 octobre 2026

Les grues volent vers le sud ★★★★☆ de Lisa Ridzén

Après Une toute petite fissure, qui aborde lui aussi la dépendance et ses conséquences, je replonge dans cette thématique avec Les grues volent vers le sud, de Lisa Ridzén.

Bo a quatre-vingt-neuf ans. Il se raconte. Son quotidien, son chien Sixten, son fidèle compagnon. Sa femme, Fredrika, qui lui manque et vit désormais en EHPAD, atteinte de démence. Les souvenirs, ceux d'une vie entière, avec ses blessures et ses silences. Son fils, sa petite-fille, les aides à domicile qui passent plusieurs fois par jour. 

Car Bo est dépendant. Son corps le freine, sa mémoire vacille, ses repères se dérobent. Les autres commencent à décider pour lui, au nom de ce qui est bon pour lui.

Et pourtant...
Il reste un homme. Avec ses envies, ses colères, ses doutes. Il veut garder Sixten auprès de lui, continuer à vivre chez lui, conserver un peu de liberté.

L'écriture nous place au plus près de son quotidien, dans ces gestes ordinaires qui deviennent des obstacles. Ouvrir un bocal de harengs, se lever, marcher jusqu'à la forêt. Des "riens" finalement ...jusqu'au jour où ils ne vont plus de soi.
« Comme des oiseaux morts tombés du ciel, elles se fracassent à un endroit où personne ne va jamais. »
Bo parle de ses paroles, de celles que plus personne ne semble entendre. Comme un rappel pour nous lecteur que la dépendance, c'est aussi cette place qui se rétrécit, cette liberté que l'on perd, parfois jusqu'à ne plus être entendu.

Pour autant, la lenteur du récit et certaines répétitions ont fini par me lasser. Elles épousent certes le rythme des journées de Bo, ce quotidien qui se resserre et cette mémoire qui revient sur les mêmes souvenirs. Mais ce qui fait sens dans la construction du roman a aussi, par moments, quelque peu freiné mon élan.

Je suis néanmoins restée sensible à ce qui se joue derrière la vieillesse et la perte d'autonomie. Car il y a aussi les blessures familiales, les mots que l'on n'a pas su dire, l'amour que l'on peine à exprimer. Bo reste cet enfant qui attend encore la reconnaissance de son père, mais aussi cet homme qui voudrait apaiser les choses avec son propre fils avant qu'il ne soit trop tard. Peut-on réparer en quelques instants ce qui s'est construit dans le silence pendant des décennies ?

Sixten.
Les promenades dans la prairie.
Les fleurs.
Les grues qui traversent le ciel.
Le vivant poursuit son mouvement tandis que le monde de Bo se rétrécit. Il reste pourtant attentif à cette beauté qui l'entoure. Une présence, un lien, une façon de continuer à habiter le monde 💚💙

Ce roman n'a pas été un coup de cœur, contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là. Mais il a réveillé en moi des émotions et des souvenirs.

J'ai vécu de près l'accompagnement d'une personne dont la maladie s'installait. Je sais combien il est difficile de trouver la juste distance, d'aider sans déposséder, de respecter l'autre tout en cherchant à le protéger.

Et je sais que je n'ai pas été à la hauteur.

Comment continuer à voir la personne lorsque la maladie prend tant de place ?

Pas simple.

Seulement cette conviction que la vieillesse et la dépendance ne devraient jamais nous faire oublier ce qui demeure vivant en chacun. Un cœur qui bat, des désirs, une histoire, des liens. Et cette dignité qui ne disparaît pas lorsque le corps commence à lâcher.


« Personne ne m'a jamais dit qu'il était normal que les yeux s'humidifient si facilement avec l'âge. Que les larmes trouvent un support dans la plupart des souvenirs. »

« Je voulais me lever, taper du poing sur la table et demander comment ça pouvait être normal, bon sang, d'avoir des mains qui ne pouvaient même pas ouvrir le couvercle d'un bocal de harengs. Comment on pouvait être obligé de choisir entre ça et tomber raide mort. Mais les mots que je cherchais s'étaient envolés. »

« Abandonner ? Qui a abandonné qui ? je veux demander. Ce n'est pas toi qui restes assis ici avec toute une vie de souvenirs dans un corps qui s'éteint lentement. »

« Je suppose qu'il fait référence à ta mémoire et je suis d'accord avec lui. C'est bizarre tout ce qui a disparu en toi. Toute notre vie. Mais je m'imagine qu'il doit encore rester quelque chose. Des souvenirs qui refont surface dans tes rêves. Des images qui défilent parfois devant tes yeux quand tu regardes par la fenêtre. Peut-être que je me dis ça pour que ce ne soit pas trop douloureux. »

« Un son de trompette interrompt mes pensées et deux oiseaux majestueux volent juste au-dessus de moi. Les premières grues de l'année. Je m'arrête et je les suis du regard. J'observe leurs ailes puissantes qui battent régulièrement et propulsent les grands oiseaux vers l'avant. Je me promets qu'avant qu'elles ne repartent vers le sud, j'aurai quitté cet endroit. »

« Ingrid m'assure qu'on va prendre les choses au jour le jour, et je lui fais confiance. Elle ferme le robinet, s'essuie les mains sur le torchon et le suspend au crochet à côté de l'évier. Toi, tu l'accrochais toujours à la poignée de la porte du four.
Puis elle tire la chaise et s'assied en face de moi.
- Alors, qu'est-ce que tu as écrit dans la lettre ?
- Hein ?
- Eh bien, tu as dit que tu avais écrit une lettre à Fredrika que tu devais poster l'autre nuit, qu'est-ce que tu as écrit alors ? a redemandé Ingrid.
- Bah, je fais, mais ma poitrine s'allège.
Ingrid reste assise sur sa chaise, les yeux toujours fixés sur moi.
- C'était un rêve, j'explique. Ou un souvenir en fait, ou plutôt, j'ai rêvé d'un souvenir on peut dire.
Je tousse et je crache dans la tasse. Ingrid me donne un bout d'essuie-tout, le regard toujours fixé sur mon visage.
- Quel souvenir ?
- C'est un peu idiot, je dis avant de me taire.
Ingrid me fait signe de continuer.
- C'était la nuit de la Saint-Jean, l'année avant notre mariage, à Fredrika et moi. Elle voulait absolument qu'on sorte cueillir des fleurs. Tu sais, pour en mettre sept sous son oreiller et rêver de son futur mari. Pour s'assurer que j'étais le bon.
Je m'interromps, les joues en feu.
- Eh bien, c'était sage de sa part, dit Ingrid. Elle n'allait quand même pas acheter chat en poche non plus.
J'éclate de rire.
- Non, je suppose que non.
- Mais ça a marché, elle a dû rêver de la bonne personne alors ?
- C'est ce qu'elle a prétendu, je dis, incapable de retenir mon rire.
Tu t'es précipitée vers moi le lendemain.
- Tu étais avec moi toute la nuit. C'est étrange, non ? tu as dit, et je ne sais pas qui a ri le plus fort.
Je t'ai soulevée et je t'ai fait tournoyer encore et encore.
Les glaires s'accumulent et je crache à nouveau dans la tasse, tout ce que je peux. Ingrid se lève et va chercher un verre d'eau. Elle se déplace avec agilité, on l'entend à peine marcher sur le sol de la cuisine.
- Tiens, elle dit en me tendant le verre.
Je bois une gorgée et ma gorge semble se dégager un peu.
- Je crois que ni toi ni moi on ne croit à ces fleurs de la Saint-Jean, elle dit au bout d'un moment. Mais c'était une sacrée chance pour toi qu'aucun autre type ne soit apparu dans son rêve cette nuit-là. »

« - Chuuut, je dis tout bas en levant mon index devant ma bouche et en désignant la famille de grues d'un signe de tête.
Il écarquille les yeux.
- Le petit vient tout juste d'apprendre à voler, je lui murmure à l'oreille.
Les oiseaux se sont réfugiés à la lisière de la forêt.
Les magnifiques plumes de leurs queues se balancent tandis qu'ils se promènent, négligemment, en picorant dans la prée.
- Maintenant, ils doivent manger pour faire des réserves, je chuchote. Avant de partir vers le sud, à l'automne.
Hans hoche la tête, pensif.
Bien qu'on soit tout près, les grues n'ont pas l'air de se soucier de notre présence. On se fond dans la nuit estivale. Il y a quelque chose de spécial à pouvoir observer les animaux sauvages de cette façon. D'être le témoin, d'une certaine manière, du cours de la vie.
Soudain, un bruit retentit sur le chemin de gravier et la petite famille s'envole en battant des ailes. La boîte de conserve contenant les vers est tombée à côté de la roue arrière. Je lance un regard agacé à Hans qui essaye de redresser les cannes à pêche dans ses bras.
Au moment où je m'apprête à le traiter d'empoté, il tourne son visage vers moi.
- Désolé, il articule.
Il y a quelque chose de si triste en lui que ça me serre la poitrine et je ne parviens pas à dire quoi que ce soit. »

« Je contemple notre fils de cinquante-sept ans. Il n'y a rien de comparable à ça. Élever un être humain.
Personne ne nous avait prévenus avant que tu tombes enceinte. Que ça allait être aussi difficile que ça. Com-ment est-ce que quelque chose d'aussi naturel que d'avoir un enfant peut-il être aussi compliqué ?
Je caresse la tête de Sixten et je pense à l'accord que j'ai passé avec moi-même. Que je voulais tout régler avant que ce soit mon tour. Que je ne voulais pas qu'il reste des tensions entre nous avant la fin. Je ne veux pas qu'il ait à ruminer sur ceci ou cela.
Hans emporte le sac avec la veste dans l'entrée et revient avec un sac en papier contenant des provisions. Une lassitude m'envahit, comme si j'avais marché toute une journée et que je devais encore marcher une journée de plus.
- Ils avaient la confiture que tu aimes en promotion, dit Hans en brandissant le sac Coop.
Son regard est chaleureux et son discret sourire me rappelle le tien, et c'est comme si tu étais là, l'espace d'un instant. »

« Dès le moment où Hans en a parlé, je me suis opposé à ce qu'ils la remplacent par ce qu'ils appellent un lit adapté. Je dors mieux sur la banquette de la cuisine. Mais plus personne ne prête attention à mes paroles rauques. Comme des oiseaux morts tombés du ciel, elles se fracassent à un endroit où personne ne va jamais. »

« Quand je reviens des toilettes, ils ont déjà chargé la banquette dans le camion. Hans pousse le nouveau lit dans le coin et bloque les roulettes. Au moins, j'ai pu choisir où le mettre. Là où la banquette a toujours été.

Le camion s'en va et on reste un moment à ne rien dire et à contempler le lit. L'horloge égrène son tic-tac. Il est comme les lits d'hôpital. Comme celui dans lequel tu as dormi à la maternité quand Hans est né. Ou celui qui se trouvait dans ma chambre quand j'ai été opéré du cœur. Comme celui dans lequel tu dors chaque nuit maintenant. »

« Si seulement il consacrait la moitié du temps qu'il passe à envahir et mettre ma maison sens dessus des sous à sortir avec Sixten, il n'y aurait pas de problème, je pense. »

« SIXTEN EST AU MILIEU DE LA CUISINE, les oreilles dressées, et son regard rivé sur moi. Comme il le fait quand il a envie de faire pipi. Je pose mon téléphone sur la table. Marita vient d'appeler pour prendre des nouvelles, savoir si j'avais besoin d'aide. J'ai promis de la prévenir si c'était le cas. J'ai envisagé un moment de lui parler de Sixten, mais je me suis ravisé. Elle a sûrement assez de soucis comme ça.
Je suis fatigué et j'ai surtout envie de rester allongé dans mon lit, mais j'attrape la poignée qui se balance au-dessus de ma tête et je me hisse en position assise.
Le thé a refroidi dans la tasse, j'ai dû m'endormir après le petit-déjeuner. Le bord de mon pain s'est asséché, mais le fromage de petit lait à tartiner est encore mou. Sixten fait un tour sur lui-même avant de se diriger vers la porte d'entrée, où il attend que je lui mette son collier.
Je suis pris de vertiges quand je me lève et je dois m'agripper à la table jusqu'à ce que les points noirs disparaissent. J'ai oublié où j'ai laissé mes pantoufles. Marcher sans elles sur le sol dur de la cuisine me fait mal aux pieds.
Sixten se précipite dehors dès que j'ouvre la porte. Mais, même si tout son corps frémit d'excitation, il m'attend patiemment juste devant le seuil.
Je me tiens à l'étagère à chapeaux et j'enfonce d'abord un pied puis l'autre dans mes bottes en caoutchouc. J'ai remonté mes épaisses chaussettes bien au-dessus du mollet par-dessus mon pantalon de survêtement pour qu'il ne se retrousse pas.
Dès que je referme la porte, Sixten s'élance en direction de la forêt derrière la maison. Je le suis, il prend le sentier dans les arbres qui protègent le bâtiment du vent. »

« Je contemple la mer de fleurs. Bleues, blanches, jaunes et vertes. Trèfles, campanules, et ces grandes fleurs orange si belles.
Je ne vois pas Sixten, mais les fleurs et l'herbe ondulent là où il court plus loin. Comme un tourbillon qui balaye la prée.
Bientôt, ils vont tout faucher, tout mettre en balles pour l'hiver. On sait alors que les couleurs de l'automne approchent, que les trembles à la lisière de la forêt vont bientôt virer au rouge.
Si tu avais été là, tu aurais cueilli un bouquet, tu aurais dit qu'il fallait en profiter.
Mes jambes me paraissent plus solides et je décide de faire le tour de la prée, de passer en bas de l'ancien chemin de la forêt puis de remonter par la route devant les boîtes aux lettres. Ce n'est pas très loin, mais il y a pas mal de montées et de descentes.
Je suis content de ne pas porter de couche, j'ai l'impression d'être plus agile et mon pas est plus léger. J'accélère tout en cherchant Sixten du regard. Les pommes de pin craquent sous mes pieds, il y en a beaucoup cette année. Sixten arrive en courant avec un bâton mais s'arrête à quelques mètres de moi. Il est le seul de mes chiens à avoir jamais fait ça. Il veut que je lui lance des objets, mais ne me les rapporte jamais, donc je dois en trouver moi-même de nouveaux. J'ai essayé de lui apprendre à rapporter quand il était chiot, mais sans succès. »

« La douche m'a fait du bien. Johanna était tellement déterminée que je n'ai pas pu dire non.
Ce n'est pas négociable, qu'elle a dit en tournant brusquement les talons pour entrer dans la salle de bain et enfiler le tablier et les gants en plastique.
Je ne m'en étais pas rendu compte dans la prée, mais quand je suis rentré à la maison, j'étais gelé jusqu'aux os. Johanna m'a frotté jusqu'à ce que ma peau devienne rouge. Elle m'a savonné les cheveux et la barbe et je n'ai pas protesté. Elle m'a donné un pantalon de survêtement et une chemise propre. Je l'ai laissé me mettre une couche sans m'y opposer et j'ai trouvé cela agréable quand elle m'a bordé dans mon lit.
Je tourne la tête, d'abord à gauche, puis à droite. Ce nouveau lit me donne l'impression d'être au milieu d'un océan. Je ne comprends pas pourquoi on a besoin de tant de place pour dormir. Hans n'arrête pas de dire à quel point il est pratique, mais je le trouve encombrant et horrible.
Je tripote la télécommande. Ils appellent ça un lit adapté mais je me demande pour qui, parce que ce truc n'est vraiment pas adapté à moi. Même si le type du service de matériel paramédical et Hans m'ont montré comment je peux redresser le haut du lit, je ne me souviens plus comment faire maintenant. J'attrape la tasse de thé posée sur la table de nuit et j'en bois une gorgée. »

« - Allô oui, Bo Andersson à l'appareil.
- Papy, comment vas-tu ?
Elle a l'air stressée.
Sa voix me serre la poitrine et j'ai l'impression que je vais me mettre à pleurer, mais je ravale mes larmes.
- Papa vient de m'appeler pour me raconter que les aides à domicile t'ont trouvé dans la forêt ! elle dit avant que j'aie le temps de répondre. Que tu es tombé en promenant Sixten ?
Oui, oui, je confirme en riant sans savoir pourquoi. Je voulais juste faire une petite promenade avec Sixten et puis j'ai trébuché, j'ajoute rapidement pour ne pas avoir l'air faible.
Ellinor soupire bruyamment.
Je ne me suis pas fait mal, tu n'as pas à t'inquiéter.
Bien sûr que je m'inquiète. Tu aurais pu te casser une jambe et rester coincé là-bas.
Mais ici, dans ce lit d'hôpital, personne ne s'inquiète que j'y reste coincé. Je lance un regard noir vers Sixten, qui tend l'oreille. »

« Je me tenais là, à côté de son lit. Il avait l'air si misérable que ça me remuait en dedans. Je me souvenais de la conversation téléphonique quelques semaines plus tôt. Il y avait quelque chose en moi qui voulait poser une main sur son épaule.
Après cette histoire avec Buster, et en vieillissant, j'avais réalisé que je n'avais rien à attendre de cette personne. Alors je l'avais écarté de ma vie. Je lui avais tourné le dos et j'avais construit ma propre vie, telle que je la voulais.
Et pourtant, elle n'a pas disparu, cette envie en moi qu'il me regarde. D'un regard qui dise : « Bien joué, Во. » »

Quatrième de couverture

Bo n'a plus beaucoup de temps devant lui. A quatre-vingt-neuf ans, il vit isolé dans un village suédois et sa santé décline rapidement. Sa solitude n'est troublée que par le va-et-vient de ses aides à domicile. Parmi les rares choses qui lui restent, il y a les appels à son meilleur ami et la fidèle compagnie de Sixten, son gros chien auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Bo aime s'endormir avec lui, sa main enfouie dans l'épais pelage. Quand son fils juge qu'il ne peut plus s'occuper d'un tel animal, l'orgueilleux Bo plonge dans un tourbillon d'émotions. Père et fils n'ont jamais su communiquer. Comment dire aujourd'hui ce qui compte vraiment ? Bo dresse le bilan de sa vie, de ses liens familiaux, et se penche sur la façon imparfaite dont il a exprimé son amour au fil des ans.

Bestseller international profondément émouvant, gagnant du Prix du livre de l'année en Suède, Les grues volent vers le sud est le récit d'une dernière réconciliation. Lisa Ridzén célèbre la beauté des lumières du crépuscule avec une œuvre irrésistible, traduite dans plus de quarante langues.

Lisa Ridzén est née en 1988 en Suède. Elle est doctorante en sociologie et étudie les normes de la masculinité dans les communautés rurales du Norrland, région où elle vit. Plusieurs fois primé, Les grues volent vers le sud est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2026
423 pages
Traduit du suédois par Catherine Renaud