lundi 16 février 2026

Au coeur de l'hiver ★★★★☆ de Jean-Marc Rochette

❄️ Lecture coup de froid et coup de clairvoyance.
Dans Au cœur de l'hiver, l'auteur ne raconte pas seulement un hiver en montagne : il interroge notre manière d’habiter le vivant.
Vivre de ses réserves. Ralentir. Accepter le silence. La pause. Sortir de la logique de consommation continue pour retrouver celle de l’attention. Ici, rien n’est dû : ni la chaleur, ni la lumière, ni la sécurité. Tout se prépare, tout se respecte.
La neige efface les traces, et avec elles nos illusions de maîtrise. Ne restent que le paysage immobile, le vent qui respire, les présences animales, le bruit du torrent. L’humain n’est plus au centre : il est un hôte parmi d’autres.
L’isolement devient une leçon d’humilité. Le temps s’étire, ralentit, respire autrement. On y réapprend la fragilité, la nôtre, et la justesse des gestes simples.
Entre blancheur absolue, percées de soleil et surgissements de sable rouge comme un rappel des autres extrêmes du monde, cette immersion agit comme un décapage intérieur. On y réapprend la mesure, la dépendance, le lien. 
Une parenthèse presque monastique, une thébaïde blanche et habitée.
Un livre qui ne célèbre pas la nature : il nous remet à notre place en son sein.
À lire pour respirer autrement, et peut-être, enfin, vivre moins contre le monde et davantage avec lui.
La nature ne nous appartient pas : c’est nous qui dépendons de sa patience, et elle s’épuise.

Merci Jean-Marc Rochette pour cette échappée belle, cette prise d’altitude sensible, et ce regard précieux sur le métier de dessinateur.❄️📚

« L'âme aide le corps, et à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa cage. »
Victor Hugo

« Car les sentiers durent en moyenne beaucoup plus longtemps que les empires, répondant à des besoins plus sérieux. »
Samivel 

« Le salariat, jour après jour, a grignoté votre existence.

« Il vous a laissé les samedis et les dimanches, et l'aumône du mois d'août. Vous avez oublié les saisons, vous êtes à côté de votre vie : attendre la fin de sa peine pour être libre. Le salariat promet le réveil à la tombée de la nuit. »

« Avoir enfin le privilège de l'ennui, ce révélateur de l'essentiel. »

« La beauté est comme un songe qui s'évanouit quand on n'y croit plus. »

« Ce fut tout et ce fut suffisant. Le jardin est une des choses qui vous fait le plus vite accepter dans un village. Un couple qui essaye de faire pousser des patates, c'est forcément rassurant. Yvette, une autre voisine, une petite femme vive et malicieuse, ancienne gardienne du refuge du Soreiller, vient aussi nous voir pour nous apporter quelques plans, du céleri éternel et de la menthe poivrée. Nous voilà adoptés. En quelques coups de pioche et pas mal d'ampoules, on est passés d'étrangers à cultivateurs de pommes de terre.
Ce qui, ici, équivaut à une ascension sociale foudroyante. »

« Alexandre Lacroix, philosophe, me rend visite. La soirée est agréable, bon vin et bonne discussion. Le sujet porte sur l'épochè, ce concept qui me fascine et qu'Alexandre maîtrise, cette mise en suspens de la thèse naturelle du monde. Nous parlons de Zénon, de Pyrrhon, d'Husserl. Le matin, je me réveille avec une gueule de bois étrange, excessive, malsaine. »

« Cela fait une demi-heure que nous avançons dans le bois.
Les arbres croulent sous le poids de cette neige lourde.
Au sol, plus aucun relief. Le sentier a disparu. Seul le mouvement de nos skis érafle cette paix. Les branches se courbent, les arbres sont endormis. La nature commence sa longue nuit. L'entrelacs des rameaux givrés fait des moucharabiehs de glace à la voûte céleste. Le sous-bois baigne dans la lumière ouatée que diffuse une rosace bleutée.
Ce bois, au printemps, bercé par le ronflement du torrent, est un enchantement. Les anciens champs de pommes de terre ont été colonisés par les bouleaux et quelques résineux. Le sol y est riche en champignons : amanites tue-mouches, cèpes, bolets, morilles, ces étranges petites cervelles de l'humus. L'ombre est douce, vibrante. C'est un lieu à piéger les dryades, ces nymphes des arbres. On le sent, elles tourbillonnent en légions. La sagesse antique nous apprend qu'un Grec devenu fou profana à la hache un bosquet habité par ces petites fées des forêts. Un sang noir se répandit des troncs abattus. Déméter, la Terre-Mère, déesse de l'agriculture et des moissons, lui lança une malédiction dans son sommeil. Autour de lui, plus rien qu'un pierrier stérile. Le blasphémateur, pour se nourrir, dut vendre tous ses biens, jusqu'à sa fille comme esclave, et il finit par se dévorer lui-même. L'allégorie est parlante. Les pierriers de la faim sont ici majoritaires, les bosquets sont rares, ils se battent contre le froid, l'érosion, l'altitude, mais Déméter les ensemence chaque année, et chaque année le printemps est une explosion. Où se cache la vie dans ce froid mordant et sous cette terre durcie ? »

« « Ça doit être agréable de se retrouver seuls au milieu de la nature, vivre au gré des éléments, mais moi, rester en tête-à-tête avec mon mari, et pendant trois mois ? Impossible. C'est sûr qu'on finirait par s'entretuer. » 
Effectivement il faut être sûr de sa relation, voire sûr de son amour pour ceux qui le connaissent. Les deux premières semaines nous ont rassurés. Le fait d'être entre nous nous repose. Comme pendant les premiers temps du confinement à Paris, nous retrouver seuls nous convient parfaitement. Étant tous deux des personnes d'habitudes, notre vie a très vite trouvé ses rituels. Nos journées sont rythmées par la préparation des repas, le travail, l'entretien du feu, les sorties à ski, la corvée de bois.
Nous ne cherchons pas, ou peu, la compagnie. « Quand on est plus de quatre, on est une bande de cons », disait Brassens. « A fortiori, moins de deux, c'est l'idéal », ajouta Desproges. D'expérience, je dirais que deux est le chiffre parfait. »

« Le corps aussi reprend sa réalité. Quand vous êtes séparés par sept kilomètres de neige, de congères et de couloirs d'avalanche de la première route carrossable, vous devenez très conscient de toutes vos actions. Vous faites attention à là où vous mettez les pieds. Vous devenez prudents en cuisine quand vous avez un couteau entre les mains. Vous réapprenez votre fragilité. Et pas uniquement lors de quelconques exploits inutiles, mais dans la vie de tous les jours. L'hélicoptère pourra toujours venir en cas de problème vital. Mais pas si la tempête fait rage. On le sait, on y pense et on en tient compte.
Et encore faut-il pouvoir prévenir les secours, car régulièrement nous avons des pannes de réseau. On retrouve un peu la vie des anciens, coupés de tout, et l'existence prend alors une tout autre saveur. »

« J'aimerais en profiter pour montrer à Christine le col de la Temple. C'est l'une des vues les plus époustouflantes des Écrins. Y monter en été est déjà une expérience inoubliable, alors imaginez ce panorama dans la totale solitude de l'hiver.
Ce col est pratiqué depuis très longtemps, c'est le passage le plus facile entre Vallouise et le Vénéon, une marche en haute altitude qui culmine à 3 301 mètres, entre le pic Coolidge et la face nord d'Ailefroide.
Côté soleil levant, le col donne sur le glacier Noir et une succession de faces nord : Pelvoux, pic Sans Nom, Coup de Sabre, Ailefroide Orientale, pointe Fourastier. L'altitude est parfaite pour admirer ces sommets, suffisamment élevée pour ne pas être écrasé par les mastodontes, et assez basse pour en ressentir pleinement la majesté. À la période chaude, c'est un concert ininterrompu de craquements, de mitrailles en tout genre. Chutes de pierres, blocs de glace qui se fracassent, explosent en mille débris et dévalent les faces pour finir en pluie sur les pierriers. Les montagnes travaillent, elles sont en mouvement. Elles respirent, de contractions en diastoles géologiques, jusqu'à leur fin et leur résurrection. La gravité, les amplitudes thermiques et la tectonique les façonnent, elles sont les marqueurs du temps.
Du côté du couchant, c'est une vue plongeante sur le Vénéon. Le panorama s'ouvre alors sur les Bans, la pointe Richardson, le Gioberney, les pics du Says, les tours de Boverjat, le Chéret, les Rouies, la pointe du Vallon des Étages, la cime de Clot Châtel, l'Encoula. Ici on peut entendre battre le cœur du massif et c'est un souffle. »

« Nous allons passer la nuit au refuge de Temple-Écrins, afin d'atteindre le col le lendemain matin. Je charge une claie de portage avec quelques kilos de bois, Christine porte le reste des vivres et le réchaud. Nous retrouver devant un feu, avec pour décor la face nord d'Ailefroide aspirée par un ciel étoilé, voilà qui vaut à mes yeux tous les palais de Venise et toutes les pyramides d'Égypte. »

« Le refuge se situe à 2 410 mètres d'altitude, donnant plein ouest, les couchants y sont toujours somptueux. Cette soirée ne va pas déroger à la règle. Le ciel devient fou, des nuages filaires à l'horizon donnent naissance à une incroyable subtilité de violets, de jaunes, de gris, chaque ton rivalise et pourtant s'harmonise à la perfection dans un chaos maîtrisé d'itérations. Nous sommes les seuls spectateurs de cette représentation cosmique qui d'habitude se joue sans public. La beauté existe-t-elle pour elle-même ? »

« Elle retrouve d'instinct un savoir de squaw. Je me rejoue Construire un feu de Jack London : n'avoir qu'une allumette, se dire que c'est une question de vie ou de mort, commencer par les brindilles les plus fines et les plus inflammables, les faire prendre au creux de ses mains, les déposer en retenant son souffle sur un lit de branchages, et alimenter les flammes naissantes jusqu'au brasier.
Nous sommes accroupis devant le foyer, au-dessus le ciel s'est ouvert, immense et profond, sur le vide et les étoiles. Un croissant de lune éclaire les montagnes. J'explique à Christine ce que j'ai appris en observant un vieux griot malien, au pied des monts Hombori : mettre ses mains paumes ouvertes vers le feu pour en récupérer l'énergie comme on recueille l'eau d'une source, les porter à son visage et boire la chaleur avec sa peau. Nous avons préparé le repas. Je la regarde pendant qu'elle mange, son visage est éclairé par les reflets dansants du petit brasier. Ce lieu est fait pour elle, elle est heureuse et le bonheur la rend encore plus belle. »

« Nous vivons sur une petite île paisible. Chaque espèce vaque à ses occupations, on s'observe de loin, chacun chez soi. C'est un monde clos, avec ses rituels et ses habitudes. Aucun bruit, si ce n'est le chuchotement du torrent. »

« Il y a des traces dans le ciel. Malgré la crise du Covid et l'arrêt partiel du trafic aérien, c'est la seule présence humaine perceptible.
Un couloir passe juste au-dessus de notre banc. Les jets fendent le bleu du ciel, cicatrices éphémères. Certains remontent vers le nord et croisent ceux qui descendent vers le sud. Quelles destinations ? Pretoria, Ouagadougou, Tanger, Jérusalem, Singapour, Sydney, Séoul, Pékin, Berlin, Stockholm, Londres, Paris ? Peut-être qu'un voyageur en ce moment jette un œil distrait par le hublot, et se dit : « Tiens ? Il y a des montagnes », avant de replonger dans son plateau-repas, remettre ses écouteurs et s'oublier dans le dernier James Cameron.
À l'avant, les très riches, ceux qui peuvent allonger leurs jambes, à l'arrière les moins riches, genoux sous le nez. Ils ont tous été contrôlés, canalisés, tamponnés, répertoriés. Il faut que ça file droit, fluidifier les flux, maximiser les profits. »

« La page se conclut sur le regard des deux humains. Dessinateur de bande dessinée est un métier laborieux, où tous les jours se ressemblent, où l'on passe sa vie assis sur une chaise à rêver des existences. »

« Au plus dur de l'hiver, seules deux cordées d'alpinistes se sont aventurées au cœur des Écrins. Les vallées qui entaillent le massif sont interminables et avalancheuses. Les marches d'approche sont infinies et pas de téléphérique pour gagner de l'altitude. Depuis les cimes se découvre un panorama vierge de toute présence humaine. Plus de pollution lumineuse, on ressent encore la profondeur et le mystère de la nuit. L'Oisans a gardé l'esprit des pionniers. »

« Après la tragédie, nos sorties, déjà très circonscrites, sont devenues microscopiques. Quand le manteau neigeux est instable, on ne quitte pas l'intérieur du hameau. Quand le froid fige les faces, nous nous accordons quelques percées hors du village.
En janvier, le soleil arrive à 11 h 40 sur la maison et, à 12h 30, l'ombre de la montagne le chasse en direction de la forêt. Alors, comme deux tournesols humains, nous suivons sa lumière pour profiter au maximum des bienfaits de sa chaleur. Nous montons un peu sur la route pour grappiller quelques rayons supplémentaires.
Ce jour-là, se réchauffant lui aussi au soleil, un aigle royal est posé dans un arbre au bord du torrent. Ces rapaces préfèrent d'habitude rester dans les hauteurs, perchés dans les parois avec le vide comme tremplin d'envol. Nous l'avons surpris, trop bas, trop près du sol. Son décollage est difficile, l'oblige à battre des ailes. Nous percevons l'éclat de son œil, il nous scrute, il nous jauge et on l'admire. Puis, en grands cercles, il s'élève au-dessus de la forêt, récupère quelques ascendants et rejoint son royaume.
Échange de regards entre deux espèces différentes et qui pourtant se retrouvent parce qu'elles partagent un lieu, une respiration, du sang, des os, la vie. Ce regard de l'aigle nous dit aussi les profondeurs. Le mystère de la pensée animiste, la communion secrète des vivants. Dans un territoire si aride, chaque rencontre est marquante : un chamois haut perché qui vous toise, une hermine qui, de petits bonds en petits bonds, d'hésitations en décisions, finit par venir vous inspecter à quelques centimètres, un grand gypaète qui vous survole.
Une fois à ma table à dessin, tous ces regards me poursuivent, pas d'arrière-monde dans leurs reflets. Je convoque leur secret. »

« L'éloignement, parfois, révèle l'attachement. »

« Ce lieu et la solitude m'ont remis dans mon axe. Ailleurs le monde me semble trouble, incertain, ici il devient net, évident ; mystère de l'incarnation. Cet hiver, je termine le dernier opus de mon triptyque alpin, La Dernière Reine. Je ne le sais pas encore, mais ce sera mon dernier roman graphique. »

« Sous une apparence austère, la nature ici sait se montrer généreuse. Sève de bouleau, pissenlits, orties, ail des ours, mélisse, plantain, roquette sauvage, pourpier, le cynorrhodon de l'églantier, les bourgeons de mélèze... Toutes ces feuilles, baies, racines sont comestibles, riches en vitamines et souvent médicinales. L'arrivée de la pomme de terre nous les a fait oublier, comme le reste.
Le génépi demeure. Il est le roi des montagnes. Christine, pour ne pas faire comme tout le monde, s'est prise de passion pour l'achillée, le faux génépi ou génépi bâtard, connu aussi sous le nom plus flatteur de « génépi du guide ». Elle en récolte début août pour des tisanes, des liqueurs, mais surtout pour parfumer la maison de son odeur camphrée. Comme un rituel incontournable, elle va en cueillir quelques brins dans un des endroits les plus grandioses du massif, le vallon de Bonne Pierre. L'achillée y pousse le long d'une moraine effilée, tranchante comme un rasoir de sable, aérienne. On y marche comme un funambule sur son câble. En dessous le glacier, au-dessus la face nord-ouest du Dôme de Neige, au centre la célèbre Mayer-Dibona, une voie impressionnante de mille mètres de haut ouverte en 1913, mais qui tient encore de nos jours une sérieuse réputation. Ce cirque est grandiose. On y ressent avec netteté notre condition d'éphémère, notre présence aussi insignifiante que celle de l'achillée, cette mal-aimée des rochers. »

« Le hameau est plongé dans l'ombre de début novembre à fin mars. Son ensoleillement est minimal et, pourtant, il semble baigner dans une lumière constante.
Le secret de cette étrangeté ? Ici, ciel et soleil ont déjà des éclats de Méditerranée. Le massif des Écrins se situe aux alentours du 45º parallèle, à la hauteur de Valence. Passée cette ville, sur l'autoroute, on sait d'instinct que Marseille n'est plus très loin, on entre en Provence.
Ainsi, pendant l'hiver, alors que le fond de la vallée reste dans l'ombre, le soleil irradie à pleine puissance les faces exposées au sud. Les pentes couvertes de neige réverbèrent les photons comme de gigantesques fours solaires. Des maelströms de particules lumineuses rebondissent sur l'adret pour illuminer par ricochet les parois les plus austères de l'ubac. »

« Je loue un très grand appartement sur la Seestraße, « la route du lac », un cent cinquante mètres carrés pour le prix d'un vingt mètres carrés à Paris. Les deux pièces qui donnent sur l'avenue sont bercées par le bruit incessant des tramways, mais à l'arrière, une immense pièce ouvre sur une cour intérieure silencieuse. On est à Wedding, un quartier populaire du nord de Berlin, célèbre pour une chanson de la fin des années vingt, Roter Wedding, Wedding la rouge, en souvenir d'une manifestation du 1 mai 1929 réprimée par la police: trente morts, des dizaines de blessés. Ici, il y a des arbres, des parcs, à vélo on est très rapidement au bord du Tegeler See, où l'on peut se baigner. Je passe mes journées à découvrir la ville: Prenzlauer Berg, Pankow, Neukölln, Kreuzberg. J'écume les musées, la fondation Nolde sur la Jägerstraße, le Heinrich Zille Museum, je me gave de la Neue Sachlichkeit à la Neue Nationalgalerie et souvent je refais le pèlerinage au musée Käthe Kollwitz à Charlottenburg.
Mon atelier est spacieux et clair, et l'éloignement, parfois, réveille des amours anciennes. Dans cette Prusse plate comme la main et austère comme un culte luthérien, je me mets à rêver à nouveau aux lacs limpides, aux couloirs de glace, aux grandes parois, aux nuages s'enroulant autour des sommets de granit, à l'odeur de la pluie sur les alpages de mon enfance. Avec une synchronicité de conte de fées, Élisabeth, la conservatrice du musée Géo-Charles à Échirolles, me contacte pour me proposer une exposition.
J'accepte avec enthousiasme, je lui propose un thème, ce sera Une journée particulière. »

« Les montagnes s'assèchent, c'est un fait, mais elles n'y perdront rien en beauté. La nature a horreur du laid, elle le transforme à grands coups d'entropie. Cette grande alchimiste, qui sait transmuter le carbone en diamant et créer la vie, a l'éternité pour tout réparer. Les dunes de sable pourpre qui marquent la fin du désert du Tanezrouft, juste avant d'arriver à Bordj Mokhtar, valent bien les grandes étendues de neige. La beauté est froide, immuable, les aménagements humains ne sont pas faits pour durer. Les nomades le savent : une tente et quelques traces vite effacées, être furtif et léger comme des fennecs. C'est une simple question de temps, les plus imposantes pyramides n'ont pas plus de permanence que les ergs du Sahara.
On ne construit pas un barrage contre le Pacifique. »

« Je me souviens d'une chute en descendant de la Tête de la Maye, un baptême du sang qui a fini à la clinique des Eaux Claires à Grenoble, quinze points de suture et un œil au beurre noir d'anthologie. Volontaire, elle a insisté, elle connaît maintenant le massif, les noms des sommets, les coins à champignons. Elle regarde ce monde, elle a de la passion et de la patience, elle attend avec dévotion le miracle de l'aube et du crépuscule, les branches qui plient sous le poids du givre, les oiseaux, les couleurs de l'automne, le bruit sourd du torrent. Maintenant elle est liée à cette vallée. »

« Christine reste en contact quotidien avec des rédactions parisiennes. Choc des cultures constant entre la récolte de sève, le ballet des aigles autour des parois, le retour des bergeronnettes, et les tableurs Excel et les présentations PowerPoint. Mais son rêve d'autonomie est en train de voir le jour. Depuis notre affût, elle pose les bases de sa future maison d'édition. Entre deux concerts de tronçonneuse et de hache de fendage, je travaille sur le futur Bestiaire des alpes, je lui lis mes premiers petits haïkus.
Christine me transmet sa passion pour ce projet et me donne surtout le courage d'oser écrire. Moi qui m'étais toujours vu comme le pire cancre de la place Saint-Bruno, pas foutu d'écrire trois lignes sans qu'elles soient bourrées de fautes d'orthographe, avec devant lui un avenir tout tracé de chaudronnier ou de chauffeur livreur - il n'y a pas de sot métier. Cette femme me pousse à la poésie à bientôt soixante-cinq ans. Le futur printemps nous donne aussi des ailes. »

Quatrième de couverture

J'ai bientôt soixante-quatre ans, une femme beaucoup plus jeune que moi est allongée à mes côtés, elle dort, confiante au milieu de nulle part, hors du temps, dehors un froid intersidéral enserre le refuge de son étreinte. Ma vie n'a été jusqu'à aujourd'hui qu'une longue résistance, résistance d'enfance, résistance d'adolescence, je suivais un destin de brise-glace. Je sens sa chaleur, j'entends sa respiration, la glace qui m'empêchait de vivre vient de fondre au cœur de l'hiver.

Les Étages Éditions,  mars 2024
189 pages 

dimanche 15 février 2026

Les griffes de la forêt ★★★★☆ de Gabriela Cabezón Cámara

J’ai failli abandonner ce livre.
Vraiment.
Je tournais autour, je butais sur la voix, sur les zones floues, sur ce personnage insaisissable. Je cherchais une ligne claire, le texte me donnait une dérive. Je voulais une trajectoire, il me proposait une mue.
Et puis j’ai changé de posture : j’ai cessé de vouloir suivre, j’ai accepté d’être déplacé·e. À partir de là, la rencontre s’est faite.

Les griffes de la forêt de Gabriela Cabezón Cámara n’est pas un roman qui guide, c’est un roman qui expose. Il nous laisse dans l’instabilité d’une voix, dans la fragmentation d’un récit, dans la matière vivante d’une langue. Ce choix formel, qui m’a d’abord tenue à distance, s’est révélé profondément cohérent avec son sujet : une identité en fuite, une histoire hors norme, un corps hors assignation.

Le livre imagine la fin possible, la fin rêvée, d’une nonne-soldat, Catalina de Erauso, ayant réellement existé. Mais loin de refermer une légende, il la rouvre. Il lui rend du trouble, du souffle, de la chair. Il ne fige pas : il libère. À travers cette réinvention, le roman interroge frontalement le genre, le pouvoir, la conquête, la domination des corps et des territoires. Il ne plaide pas, il incarne.

Et surtout : la nature.

Rarement j’ai lu une forêt aussi présente. Pas un décor, pas une toile de fond, une force. Une entité agissante. Un lieu de bascule. La végétation, la boue, l’eau, les bêtes, la chaleur, les odeurs : tout participe à la transformation. La forêt n’est pas l’exotisme du récit, elle est sa politique. Elle défait l’ordre imposé, elle offre un contre-monde, elle permet d’autres alliances, d’autres appartenances.
La langue porte cela avec une intensité presque organique : sensorielle, heurtée, poétique, traversée d’échos multiples. Elle mélange, déborde, résiste aux cadres, comme les êtres qu’elle raconte. Certaines pages sont d’une beauté sauvage, presque tactile.

C’est une littérature engagée mais jamais démonstrative. La cause n’est pas plaquée sur le récit : elle naît de la forme même, du point de vue adopté, des voix choisies. La fiction devient un acte de réparation symbolique : redonner récit à celles et ceux que l’Histoire a simplifiés, instrumentalisés ou effacés.
Je comprends désormais ce qui m’a déstabilisée : le livre ne cherche pas l’adhésion immédiate. Il demande un déplacement du lecteur. Une disponibilité. Une acceptation de l’incertain.
J’ai cru m’y perdre, j’y ai trouvé de l’ampleur.
Comme quoi certaines lectures ne s’aiment pas d’emblée.
Elles se gagnent.
Et elles restent.

« [...] je contemple les arbres et les lianes, des branches flexibles et de longues racines de l'air, elles deviennent un filet à la manière des pêcheurs ou non, non, plutôt à celle des araignées, d'une foule d'araignées qui se seraient mises à tisser les unes au-dessus, en dessous et dans les autres, oh, vertes et immenses et frémissantes, aussi frémissantes que tout ce qui vit, ma chère, comme toi et moi et les plantes, et aussi ses lézards et la forêt entière qui, il me faut te le raconter jusqu'à ce que tu le comprennes, est un animal composé de beaucoup d'animaux. Pour la traverser, impossible de marcher à la manière des personnes ; il n'y a ni chemins ni lignes droites, la forêt fait de toi son argile, elle te modèle avec des formes d'elle-même et voilà que tu voles insecte, que tu sautes singe, que tu rampes serpent. Tu vois, il n'y a rien de si étrange à ce que moi, qui fus ta petite adorée, je sois aujourd'hui, si tu veux, ton fils aîné américain: ta petite n'est plus la prieure dont tu avais rêvé ni le noble fruit de la noble semence de notre lignée, ta petite est un muletier respecté, un homme pacifique. Et, dans la forêt, un petit animal à deux, trois ou quatre pattes avec les autres animaux, ceux qui sont miens comme moi je suis leur, un petit animal finalement qui monte et descend et grimpe et contourne et saute et s'accroche aux lianes et s'enivre du parfum vénéneux des plantes grimpantes et voraces et des fleurs minuscules aux pétales si fragiles qu'ils résistent à peine à la plus légère brise, qui ploient sous le poids des gouttes car tout est toujours en train de goutter ici, et des papillons qui sont cela te plairait tellement de les voir de la taille du poing d'un homme de grande taille, ils sont plus grands que mes mains, ces papillons, plus grands que mes mains de soldat, ma tante, savais-tu qu'on m'a fait lieutenant et qu'on m'a donné des médailles ? Mais ça, ce n'était pas dans la forêt. »

« La forêt, c'est un volcan, ma tante, un volcan en une éternelle éruption lente, très lente, une éruption qui ne tue pas, qui fait naître le vert et qui palpite le vert en bouillonnant d'eau ici sur le sol de mon bois qui n'est pas du tout le mien, c'est moi plutôt qui suis sien, et qui est encore moins un bois, qui ne l'est pas du tout, ma tante: elle est forêt, forêt féroce, cette mienne forêt semblable aux sables que tu me racontais, oui, mais si tu la voyais, si tu sentais son odeur, tu la ferais tienne et tu deviendrais d'elle comme moi je le suis devenu et, ah, si tu touchais ses tiges et ses pétales et ses feuilles géantes et ses bestioles poilues et ses couleurs, parce que ici les couleurs se touchent, comme il est pâle ton arc-en-ciel de Saint-Sébastien, fantomatique dans la brume froide, mais pas ici, ici les couleurs sont dotées de chair car tout est doté de chair dans cette forêt où je demeure en compagnie de mes animaux et de mes serfs qui sont miens comme je fus tienne et tien et de notre bois dans notre Donostia quand j'étais jouvencelle, ma très chère tante. »

« L'énergie de la fuite a grandi en moi comme grandissent les petites racines dans les noix qu'à la veillée de Noël, il y a quarante ans, tu avais amoureusement conservées pour le lendemain, jour de la Nativité, essayant de calmer mes pleurs de petite fille et, bien entendu, tu y étais parvenue : j'eusse aimé être chez moi, tu le savais, mon âge était fort tendre et déjà j'avais été séparé de ma mère, de mon petit cheval bai, de mes frères et de leurs jeux militaires, de l'éclat du foyer dans ma cuisine. Rien de tout cela n'était mien mais à quatre ans je ne pouvais le savoir. Tu m'as assise sur tes genoux, tu as séché mes larmes, tu m'as montré une noix et tu as promis un arbre à mes yeux hagards. Promesse tenue. »

« ...Le jour suivant, au banquet de Noël, tu avais trois noix dans la main. L'une d'elles, toutes peut-être, serait un arbre, m'as-tu dit. Que l'arbre était tout entier contenu dans la noix, qu'il suffisait de lui donner humidité et paix, que je verrais bien. Tu as fendu une des extrémités de la coque avec un petit marteau. Tu as versé quelques gouttes d'eau dans le trou. Tu as pris un morceau de tissu, l'as mouillé dans le bol et en as enveloppé la noix. Tu m'as aidée à faire la même chose avec les deux autres. Nous les avons déposées dans un coin de la cave. Nous sommes allées chercher de la terre dans le bois de pins du couvent. Mes petites mains la ramassaient avec émotion, pleines d'un désir d'arbuste, de donner le jour. Je tremblais, ma tante, le jour où nous sommes arrivées et que deux noix avaient poussé des racines: c'était une petite queue-de-rat, mais de couleur blanche, à l'extrémité très pointue. C'est ce que tu m'as dit et je m'en souviens encore. Émerveillée, je n'ai pu te parler qu'en murmurant, il me semblait qu'on ne pouvait pas parler à voix haute face au miracle de la noix. J'ai su, si petite encore, que je me trouvais face au sacré, à la vie qui surgit, à ce qui, comprimé en un point unique, se déploie tout entier en des infinis.
Et il advint de moi ce qui était advenu de la noix : j'étais moi tout entier homme en moi fillette de la même façon que l'arbre nouveau est dans le fruit de l'arbre ancien. Ainsi grandit en moi le désir de fuir, celui de marcher à travers le monde, une petite racine qui devint tige et branches et feuilles et cime ronde, tout comme poussèrent mes jambes et mes cheveux et, oh, mes seins. Il était innocent, mon corps, ils étaient innocents la noix et l'arbre qui de la noix était né et avait poussé, et innocents aussi les oiseaux qui en lui, avec lui, vivent, et innocente l'ombre sous laquelle tu trouves peut-être refuge un après-midi d'été et qui est certainement aussi le refuge des moutons, des cochons, de la petite vache qui te fournit le lait de tes desserts. Et le refuge des noix. Tu me comprends ? Je crois que oui. Je me souviens comme tu vibrais, ma tante, comme ton corps frémissait lorsque tu me racontais les histoires des hommes, car tu me racontais également celles de Dieu et des saints et des anges et des vierges, mais pour ce qui est de vibrer, ton corps, ma petite tête sur tes genoux ne le sentait vibrer qu'avec les histoires des hommes, ceux du Monde Nouveau, l'Amérique et ses âmes innocentes elles aussi, mais condamnées. »

« Elle marche, la Vierge pure 
de l'Égypte à Bethléem 
et à mi-chemin 
l'Enfant avait soif.

- Ne demande pas d'eau, ma vie, 
ne demande pas d'eau, mon bien, 
car les fleuves qui descendent sont troubles 
et les ruisseaux aussi.

Là-bas, sur ces hauteurs, 
il y a une vieille orangeraie; 
un aveugle la garde, 
et que ne donnerait-il pas pour voir ?

- Petit aveugle, petit aveugle, 
si tu me donnais une orange 
pour que la soif de cet enfant 
soit un peu calmée.

- Ah, ma Dame, ma Dame ! 
prenez ce que vous voulez. 
La Vierge, parce qu'elle était Vierge, 
n'en prenait que trois.

L'Enfant, parce qu'il était Enfant, 
toutes les voulait prendre.

Dès que la Vierge fut partie, 
l'aveugle se mit à voir. 
- Qui était cette dame 
qui me fit tant de bien ? 
- C'était la Vierge Pure 
qui va de l'Égypte à Bethléem. »

« Ah, les perroquets, quelles beautés, il faudrait que tu les voies et alors tu comprendrais qu'ici les couleurs wivent, elles sont de chair et de plume, elles vibrent en bleu et piaillent en rouge, en jaune, en vert. Et ils apportèrent également des sagaies à Colomb qui leur donnait en échange des billes de verre et des grelots tout en étant à l'affût de l'or et il vit que certains d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils avaient dans le nez et par signe il parvint à comprendre qu'en allant vers le sud se trouvait un roi qui en possédait de grands vases. Il partit sans tarder en quête de l'or et lui, le Portugais, le Juif, l'Italien, lui notre amiral de la marine impériale espagnole, disait que cette île était fort grande et très plate et d'arbres très verts et de beaucoup d'eaux et qu'en son milieu se trouvait une lagune énorme, que cette île était sans aucune montagne, et que tout en elle était vert, que c'était un plaisir de la contempler, et que sa population était grandement paisible. La fillette que je fus écoutait ces paroles et je te demandais de les répéter jusqu'à les connaître par cœur afin de m'en souvenir lorsque cela serait nécessaire et je me perdais sur des nefs, je me voyais déjà naviguer, et ma chevelure se répandait telles de douces vagues, elle se déployait sur tes genoux de prieure, se désirant mer, devenant mer à force du désir de me liquéfier dans les fissures du couvent pour aller là où va toujours l'eau, c'est-à-dire vers l'eau. As-tu remarqué que l'eau est répartie en des portions parfois énormes et parfois très petites mais qu'elle aime se rassembler ? »

« J'ai passé trois jours et trois nuits dans notre bois donostien, celui qui est près du couvent et sur lequel tu gouvernais dans une quasi-innocence : tu gouvernais notre famille - la gouvernes-tu encore ? -, tu gouvernes avec le même naturel qu'une cause gouverne un effet. Ce fut une famille-cause que la mienne et j'ai su que prisonnière c'était non comme vous saviez ce qui était bon pour vous sans jamais douter, comme savent ceux qui commandent : de la même façon que l'on sait que les éclairs sont suivis du tonnerre. Ce sont ceux qui réussissent qui savent, le roi et le pape savent et de la même façon les gouverneurs savent. Les autres doutent de toutes sortes de doutes. Parfois malléables et parfois rigides comme des fers.
Ceux qui s'enfuient savent aussi, comme s'ils gouvernaient, car c'est sur eux-mêmes qu'ils gouvernent; s'ils doutaient, ils ne s'enfuiraient pas. As-tu remarqué que ceux qui s'en vont d'un pur désir de partir ont une certitude ? Une certitude de boussole, une direction qui est la distance avec leur point de départ, c'est ainsi, ce fut ainsi. Et ce sera ainsi. Alors et chaque fois depuis lors. J'ai su que prisonnière c'était non, que je préférais encore être chasseur, et je suis retournée dans un monde que pourtant je ne connaissais pas: c'était le souffle du bois qui m'appelait, celui des chevaux dont j'entendais le bruit des sabots depuis l'intérieur du couvent, celui des voix du dehors, le tintement métallique des épées, les pas lourds des hommes. Ta belle voix me racontant des contes d'un autre monde. La force de mes jambes qui me poussait à avancer. J'avais eu peur, pourtant, pendant des années. Jusqu'à ce que toi, ma tante, ma famille, tout mon amour, tu m'envoies aux matines chercher ton bréviaire et que je vois l'énorme clé, longue comme ma main et mon avant-bras, comme un long couteau, et sombre et ferreuse et lourde pour les implacables portes de notre couvent. Ce fut comme si je m'étais ouverte à moi, comme si les portes de moi-même-moi-même une cellule ombreuse et froide - se fussent ouvertes et que le soleil y eût pénétré. Qui, dans de telles conditions, refermerait les portes pour s'enfermer dans l'obscurité ? étant
Je n'ai pas douté : j'ai pris du fil et une aiguille, j'ai pris des ciseaux, j'ai pris quatre morceaux de tissu, et, oh, onze pièces de monnaie car les apôtres furent douze mais personne ne veut d'un traître dans ses rangs et je suis partie pour toujours. J'ai eu peur, il était minuit, je ne me rappelais pas avoir foulé un autre sol que les dalles grises du couvent et la terre de ses jardins, mais mes jambes n'ont pas eu peur et m'ont emmenée. Mes mains non plus n'ont pas tremblé, ma chère, elles ont pris ce qu'il y avait à prendre et ont ouvert ce qui devait être ouvert pour sortir, et mon corps a couru vers le bois comme celui d'un faon lorsque les yeux du tigre se posent finalement sur une autre bête ou sur le vol d'un insecte ou sur le fleuve. Et non, je ne savais presque rien, moi, j'étais innocente comme un animal en cage: si la cage est ouverte, on sort, ma tante, il n'y a rien à savoir. »

« Je sais que je veux te raconter cela, comment je fus d'abord prisonnière puis chasseur tandis que je traversais le monde en marchant, en chevauchant, en ramant ou en hissant des voiles ou à califourchon sur un petit âne et que je connaissais une liberté qui m'était, qui me fut toujours niée. Me l'est-elle encore ? Cette liberté, j'en jouis, elle m'appartient, c'est ma vie. Elle ne peut m'être interdite. Néanmoins, je doute, je me régis et pourtant je doute : est-elle mienne ? Ce qui m'est interdit peut-il être mien ? Ce que je suis pourrait-il ne pas m'appartenir ? Je ne me suis pas posé la question lors de cette première nuit dans les bois où m'avaient conduite mes jambes pour me protéger du regard des hommes qui eux non plus ne se demanderaient pas ce que faisait une jeune fille seule, dans l'obscurité, en habits de novice. Ma fuite fut une double épiphanie : j'ai su que je devrais m'habiller en garçon à chaque fois que je voudrais marcher. Mes jambes me l'ont imposé. La silice me l'a imposé : je devais m'en libérer, cela me fut révélé, ou je mourrais de gangrène, pourrie de douleur. Les murs du couvent me l'ont imposé. Et tes contes, la couture que j'ai apprise avec toi, nos dos toujours droits. Comprends-tu le paradoxe ? Je t'ai toujours obéi sans avoir jamais fait ce que tu voulais. Ou j'ai fait ce que tu voulais sans jamais t'avoir obéi. Je l'ai compris très récemment, ici, dans ma forêt, avec mes animaux, près de ces gens qui sont loin d'être aussi dociles que ceux de Colomb. »

« - Santé, mon seigneur ! Quel est le comble de la chance ?
- Eh bien je ne sais pas, trouver l'Eldorado alors que l'or n'intéresse plus personne ?
- Tomber dans une botte de paille et être piqué par l'aiguille ! »

« - Pour quelle raison suis-je venu ? Parfois, je l'oublie, mon très cher. Je voulais voir le monde, je voulais amasser de l'or, je voulais être quelqu'un, plus que je ne l'étais déjà, car je suis né noble mais de second rang. Mon père m'a laissé quelque chose, pas assez ; ma dame est noble également, et noble sa dot, mais je voulais gagner mes possessions à l'aide de mon épée. J'ai tout abandonné en Espagne dans l'espoir d'être bientôt prospère. Dix ans ont passé et j'y suis parvenu: je possède des terres et du bétail, j'ai mille Indiens et, si je le voulais, j'en aurais dix mille, je suis monté en grade et j'ai un bureau. Je veux rentrer. Je pourrais laisser mes possessions à la charge de quelqu'un qui les travaillerait et m'enverrait les doublons. Je veux manger des kokotxas et des porrusaldas, trinquer avec du vin d'Irulegi et du calimocho; je veux jouer du txistu et du tambourin, je veux danser l'aurresku et brûler le Markitos pendant le Carnaval. Et s'il y a bien quelque chose que je demande à Dieu, c'est de ne pas mourir comme, hélas, mon pauvre ami, entouré de sauvages en des terres fertiles, si loin des miens qu'il ne me serait même pas accordé de mourir dans ma langue.
- Mourir en basque, noble ambition: mourir chez soi, oh, si seulement. Mais il est mieux de boire, manger et danser à la maison, tu as raison. Fuir avant qu'il ne soit trop tard, retourner dans la patrie, pas comme le saint évêque, ce pauvre évêque, comme la Parque est cruelle. En tant que soldat, je l'ai vue tant de fois. Je l'ai esquivée et je l'ai donnée. Non, mieux vaut ne pas dire donner : qui peut donner ce qui est donné d'avance ? La seule certitude de ceux qui naissent, c'est qu'ils doivent mourir : la mort est toujours donnée. S'il y a quelque chose que nous avons fait en tant que soldats, ce fut de la précipiter, tu ne crois pas ?
- Tu es très intelligent, ça, tu es intelligent. Tu dis qu'il est impossible de tuer, que je n'ai tué personne. Comme tu es intelligent, ce que tu es intelligent. C'est à peine si j'ai précipité la mort de quelques-uns. Je suis un feu qui ne brûle pas, un saint assassin. Tu es très intelli-gent, ça tu l'es. Et moi, innocent.
- Chaque instant de la vie humaine est une nouvelle exécution par laquelle la vie me dit combien elle est fragile, combien elle est misérable, combien elle est vaine !»

« Il a dormi comme un tronc. Ce ne fut pas profond. Ni long. Il a dormi comme un tronc car les petits bras et les jambes des deux singes l'entouraient et les deux fillettes et la petite tête de Roja. Il sent la tiédeur des peaux. Les respirations miniatures. Antonio est un arbre. Et ses troupes, des branches. À tout moment il va commencer à pousser des feuilles et à donner de l'ombre. Bon, il en donne déjà, de l'ombre. Et il voit tout en vert. Il écarte d'un geste de la main le tendre enchaînement végétal avec lequel la forêt l'a couvert en s'aventurant dans la cabane. Le soleil va bientôt se coucher. Les nuées d'insectes s'intensifient déjà. Le jaguar rugit. Les fleurs se replient. On voit des yeux jaunes dans l'obscurité, des lucioles. Qu'attrapent les lucioles lors de leurs escapades ? De l'eau, elles doivent boire de l'eau comme tous les animaux, même les arbres. Sauf les hommes qui en boivent également mais aussi du vin et des liqueurs et de l'eau-de-vie et de la chicha. Il y a d'autres animaux qui boivent d'autres choses. Les moustiques, par exemple, qui, à l'instant même, s'agitent, grégaires, avec un enthousiasme de grands prédateurs. II ferait mieux de rallumer le feu qui est presque éteint. II se meut très lentement. Il dégage des bras et des jambes de son tronc. Il arrange les fillettes en formant une noix, Mitākuña et Michi en sont la graine, et Kuaru et Tekaka, la coquille qui les protège. Il les couvre tous avec la cape. Les faibles vivent toujours en hiver. Jamais il n'avait eu aussi froid que lorsqu'il ne tenait même plus debout et était tombé sans connaissance. Ou peut-être n'avait-ce pas été la faiblesse. Cela avait peut-être été le climat de la cordillère, là-bas tout en haut. Ou les deux. Il aime les voir comme ça, tranquilles. Michī ouvre les yeux, immenses sur son petit visage qui, oh, comment cela a-t-il pu avoir lieu aussi rapidement, n'est plus rachitique. Elle a les joues pleines. Elle les colle au corps d'Antonio, qui porte, maintenant, les yeux de Michī sur lui. Il les soutient comme des fruits qui viennent de naître. Quel travail que d'être un arbre. Il n'y avait jamais pensé. Même les pierres travaillent. Lui, il écrit ...»

« Je veux, pour commencer, te raconter d'où je t'écris : depuis cette forêt qui est, pour moi, une attente. J'attends, ma tante. De sortir vivant, bien sûr, mais sortir vers où, pourquoi. Cette forêt est immense, c'est un monde dans le monde. Plein d'eau : il pleut et pleut encore et cette pluie me fait goutter moi et les plantes et les animaux et on dirait que toutes ces gouttes s'unissent à celles des fleuves, des ruisseaux, des grandes et petites flaques et ne s'évaporent que pour mieux retomber sur nous. Je suis assis sur la berge d'une eau, un lac peut-être, au milieu des feuillages d'arbres épineux, sur une terre qui, chose étrange, n'est pas rouge. La terre est rouge dans cette forêt ou alors elle est faite d'énormes et douces pierres noires. »

« Je ne suis pas homme à me retenir, tu le verras. Et nous voici ici. Moi, te disais-je, sur les rives de cette eau, sous ce feuillage, sur cette terre marron clair infestée d'insectes qui n'ont d'autre plaisir que me mordre. Un homme a besoin d'un moment de solitude. Et un homme qui a toujours été seul, sauf quand il n'était pas un homme sur tes genoux, en a besoin comme de l'air qu'il respire. Je viens d'entendre le battement d'ailes d'un colibri, ah, ma tante, si tu pouvais voir cela, figure-toi un minuscule cœur couleur de nuit qui palpite incessamment et rapidement, tout entier vêtu d'arc-en-ciel, et peut-être alors pourras-tu entr'apercevoir une ombre de ce petit oiseau miraculeux qui aime butiner les fleurs avec sa tremblante et fulgurante frénésie. J'ai vu l'éclat bleuté de l'aile d'un grand anó qui a survolé l'eau. J'ai senti comment un geai agitait l'air chaud avec ses ailes, comment il parlait, comment le reste de la forêt a compris l'avertissement et les singes sont montés au plus haut et les autres oiseaux se sont envolés au plus loin et les rongeurs se sont enfoncés au plus profond. Un serpent rôde sans doute dans les parages. Ou un jaguar. Moi je me tiens immobile. Je sens le parfum enivrant d'un palo santo. De l'urine que j'ai moi-même répandue et qui s'est couverte de papillons noir et bleu dont le bleu brille comme la Méditerranée et de papillons orange et rouge et d'autres qui sont étranges et ont le numéro 88 dessiné sur l'envers de leurs ailes : sur la partie que l'on voit quand elles sont fermées, ma tante. Parce qu'ils les ouvrent et les ferment comme s'ils clignotaient. J'ai également regardé le nuage des insectes qui n'ont d'autre plaisir que de flotter sur l'eau. Je l'ai observé si longtemps, ma tante, que j'ai découvert qu'ils ne se mouillent pas. Oui, ils passent la journée à tomber sur l'eau, pas dedans, et reprennent leur vol en cherchant ou en trouvant allez savoir quoi, et non, ils ne se mouillent pas. Ils patinent sur l'eau. Et chaque fois qu'ils posent leurs pattes, ce petit choc crée des cercles. Des cercles parfaits qui se multiplient les uns les autres, toujours plus larges, jusqu'à disparaître. Et ils ne butent pas dans les cercles que créent les chocs des autres insectes, comme si chacun avait lieu sur une couche différente de l'eau et que celle-ci en eût des centaines, des milliers. Elle les a sûrement puisque je les vois. Je suis immobile, ma tante, d'une immobilité dont je n'avais plus souvenir depuis le jour où je t'ai fuie. Ou que je n'avais jamais connue, peut-être, puisque avant ce jour-là je m'étais vu obligé de chercher d'abord refuge en toi puis de chercher la porte de ton refuge. Je suis immobile, comme jamais auparavant. Et c'est cette immobilité qui me rend capable de me confesser, d'avoir le poids nécessaire pour être l'impact et le centre des cercles d'un impact, de nombreux impacts. Ils se sont organisés autour de moi et je peux te les dire. Je peux te dire, par exemple, que les fillettes me pèsent. Mais elles sont belles : leurs petites mains, la façon qu'a la plus jeune de m'attraper le doigt, leurs cheveux doux et fournis, leurs petits yeux pleins d'éclat, la façon qu'a la plus grande de me parler et me parler encore. Leurs sourires, ma tante, leurs petites langues roses de chiots. Elles me pèsent, ces fillettes : c'est à elle que je dois cette immobilité, cet arrêt, ces heures sans autre désir que de t'écrire, me gratter ou manger. Je m'en vais manger, ma tante, je sens déjà l'odeur des ragoûts indiens. Je dois, de plus, veiller sur mes fillettes. Sur mes ancres. Serait-ce la Vierge qui a voulu me donner des racines, ma tante, un terreau ? »

« J'ai été un animal féroce, ma tante. Et j'ai tué pour mon honneur ou pour ma vie ou parce que j'étais soldat ou parce que j'avançais déjà, comme le fait une avalanche, en semant la mort et en dégringolant, et qui peut arrêter une avalanche ? Une chanson, ma tante, des fillettes mal en point, un rêve à voix haute, une promesse mal faite. Une orange, ma chère. »

« Cette fois, c'est la bonne. Le capitaine est debout dans sa chambre. Chat lui apporte ses vêtements. Lui sert sa tisane. Le peigne jusqu'à ce que sa calvitie soit bien couverte. Lui rappelle de nouveau don Quichotte. Ignacio, malgré les rires, est mélancolique. Le théâtre du pouvoir le contrarie, il est fatigué. Mais s'il ne se met pas debout et n'ordonne pas les condamnations à mort, s'il ne se tient pas bien droit pendant l'exécution, comment pourra-t-il maintenir son autorité ? Dieu sait qu'il préférerait aller se baigner au fleuve. Passer la journée à flotter comme une jacinthe d'eau et à manger des raisins tandis que son nouveau secrétaire lui lit ce livre si drôle. Chat lui parle du travail des hommes. Comment ils se sont presque tous démenés en d'interminables labeurs pour remédier à leurs manquements. Comment ils ont capturé des Indiens avec de l'or. Comment ils les ont fait parler. Comment il s'est trouvé que l'un d'eux a dit que sous des arbres aux fleurs dorées sur la rive d'un certain fleuve il y avait des pépites. Comment seuls deux hommes sont revenus des cent qu'il avait envoyés. Comment ils sont blancs comme des fantômes et ne parlent pas. Comment la terreur les a dévorés et les retient dans ses entrailles. Comment il semblerait que ces terres soient celles d'Indiens chanteurs très habiles de leurs flèches. Ignacio lui ordonne de se taire. »

« - Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Le corps meurt, pas l'âme.
- Elle va avec Dieu, avec les anges salvages ?
- Mba'érepa ?
- Eh bien, s'il meurt en s'étant confessé, oui. Les anges ne sont pas des sauvages.
- Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Parce que le sauvage est méchant et idiot.
- Nahániri !
- Pourquoi il est idiot ?
- Parce qu'il ne connaît pas Dieu Notre Seigneur, ni les chevaux, ni la valeur de l'or, ni les armes à feu, ni le roi, Mitäkuña.
- Pourquoi il est méchant ?
- Eh bien, pour les mêmes raisons.
- Nahaniri !
- Nahaniri !
- Taisez-vous.
- Laissez-moi écrire encore un peu. »

Quatrième de couverture

Gabriela Cabezón Cámara, l’une des plus grandes plumes de la scène littéraire argentine, nous raconte l’histoire d’Antonio de Erauso, plus connu sous le nom de la « nonne-soldat ». Nous sommes au xviième siècle, et il a quitté son Espagne natale pour mener une carrière militaire aux Amériques. En conflit avec sa hiérarchie, Antonio s’est s’évadé du camp où l’armée occupante torture des autochtones, libérant deux jeunes Indiennes Guaranies pendant sa fuite. Caché dans la forêt, au milieu d’une nature féroce et luxuriante, Antonio écrit à sa tante pour lui raconter ses aventures.
Tenant à la fois de la confession et du testament, sa longue lettre relate l’enfance d’un aristocrate né dans un corps de femme au Pays basque, placé dans un couvent dont il a pris la fuite pour mener une vie d’aventure et de voyage. Soldat, courtisan et assassin, Antonio ne se repend de rien dans son geste d’écriture ; il est plutôt grisé par cette mise à nu absolue, après un quotidien d’errance et de dissimulation. Régulièrement interrompu par les deux filles qui l’accompagnent, Mitãkuña et Michï, Antonio prend soin d’elles pour tenir une promesse faite à la Vierge de l’orangeraie, qui lui a elle-même sauvé la vie…
Roman picaresque et réflexion sur la transformation, Les griffes de la forêt dépasse la question de l’identité de genre en explorant la complexité d’Antonio : conquistador lorsqu’il pose le pied pour la première fois dans le « Nouveau Monde », il prendra fait et cause pour les Indiens en choisissant le camp de la forêt. Ce nouveau livre de Gabriela Cabezón Cámara, déjà culte en Amérique latine, propose une nouvelle grammaire de l'amour dans laquelle le cinéma de Miyazaki, les prières en latin, et les chants basques se mêlent pour briser les carcans du Siècle d’or espagnol.

« L'écriture de Gabriela Cabezón Cámara est unique dans la littérature hispanique: un battement de cœur intrépide qui nous secoue et nous désarme devant la puissance silencieuse de la jungle et de ses créatures. »
Fernanda Melchor

Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine argentine née en 1968. Elle a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à l'écriture, de la vente de contrats d'assurance automobile au journalisme culturel. Elle est l'autrice de plusieurs romans et nouvelles, dont Les aventures de China Iron (LOgre, 2021) qui a été sélectionné pour le prestigieux International Booker Prize et le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Les griffes de la forêt, a remporté de nombreux prix littéraires, dont le plus important en Amérique latine le prix Sor Juana Inés de la Cruz 2024. Son œuvre est traduite en une quinzaine de langues.

***
Guillaume Contré est écrivain, traducteur et critique littéraire, notamment pour Le Matricule des anges. Il a traduit en français toute l'œuvre romanesque de Gabriela Cabezón Cámara.

Éditions Grasset,  septembre 2025
365 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré

lundi 9 février 2026

Les danseurs de l'aube ★★★★☆ de Marie Charrel

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

Fermer les yeux.
Écouter cette petite voix qui murmure que si l’on avance sans peur, quelque chose, quelqu’un, apparaîtra dans la brume. Une silhouette, un chapeau noir, une histoire à saisir avant qu’elle ne disparaisse.
J’ai refermé Les danseurs de l’aube avec cette sensation rare : celle d’avoir dansé avec les personnages, traversé leurs élans, leurs silences, leurs blessures.

Maria et Sylvin, Dolores et Imperio sur scène, dansent pour vivre, pour aimer, pour exister plus fort que le monde autour d’eux. Leur flamenco brûle de désir et de liberté. Leur rêve : les plus grandes scènes d’Europe. Mais l’Histoire fracasse les trajectoires individuelles et l’Europe, elle, s’enfonce dans l’exclusion, la traque, l’exode des populations juives, la peur organisée de la différence.
« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »
Marie Charrel tisse une double temporalité qui se répond avec une grande délicatesse. La danse devient mémoire. La mémoire devient résistance. Et la différence, encore et toujours, dérange, menace, expose. Marie Charrel montre comment les mêmes mécanismes traversent les époques : stigmatiser, classer, expulser, faire taire. Les artistes, les étrangers, les minorités, d’abord fascinants, puis suspects.
La double temporalité du roman agit comme un miroir : ce qui a eu lieu ne disparaît jamais vraiment. Les violences changent de visage, pas de logique.
Danser devient alors un geste politique. Créer, transmettre, aimer ; des actes de résistance.

J’ai aimé cette histoire profondément humaine, vibrante, incarnée. 
Un roman qui parle d’art, de transmission, de violence répétée d’une époque à l’autre, et de ce qui survit malgré tout : le mouvement, le geste, la trace.
La littérature ouvre des espaces intérieurs immenses.
Elle nous oblige à regarder, même quand on préférerait fermer les yeux.

Écouter cette petite voix qui dit que l’art peut sauver une trace, même quand l’Histoire tente d’effacer les corps, les noms, les cultures.
« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

« Les cendres tombent sur la ville comme une neige noire. Tandis que l'écho des sirènes déchire le ciel, les habitants évitent la foule, fuient les lieux publics en couvrant leurs visages et se terrent chez eux tels des animaux inquiets. Ils verrouillent les portes à double tour puis ordonnent aux enfants de s'enfermer dans leur chambre. Ils s'éloignent des fenêtres vibrant sous le passage des véhicules de police et allument le poste de télé-vision où ils observent, estourbis, les images de leurs propres rues promises au chaos. Quelles prévarications, quels péchés ont-ils omis de confesser pour que le sombre démiurge s'abatte sur leur paisible cité avec une telle violence ?
Les jours précédents, des centaines de cars venus de Suisse, Italie, Suède ont déversé sur les trottoirs des milliers d'activistes, militants, black blocs, pacifistes, altermondialistes, antifascistes survoltés, rêveurs aux mœurs rebelles. Certains se sont installés sur le port, près de l'ancien marché aux poissons. Beaucoup ont battu le pavé jusqu'au Schanzenviertel, le quartier alternatif de Hambourg, berceau des mouve-ments contestataires du pays. Dans les squats, les cafés, les appartements étroits et les tentes jetées à la va-vite sur l'herbe des parcs, ils ont gravé leurs slogans sur des banderoles: Le capitalisme c'est la mort », « G20 = dictature, Fuck la police ».

En lettres rouges, ils ont peint le mot d'ordre des trois jours à venir : « Bienvenue en enfer ».

L'enfer. Depuis le lever du jour, les habitants de Schanzenviertel ont le sentiment d'y vivre. Pendant qu'Angela Merkel, Christine Lagarde et les autres leaders du G20 devisent dans le huis-clos d'une salle hyper sécurisée, les affrontements explosent entre les forces antiterroristes et les manifestants dans le centre-ville. Près du théâtre Rote Flora, un premier cocktail Molotov vole au-dessus de la ligne formée par les militaires harnachés de casques et boucliers épais. Puis un second. Les hostilités sont ouvertes.
Dès lors, la folie s'empare de la ville: voitures brûlées, pillages, jets de pavés, canons à eau dégageant les corps des manifestants comme des fétus de paille. Des hommes hurlent. « Hambourg est en état de siège », décrivent les journalistes présents sur place. « Scènes de quasi-guerre civile ». « Les rues en proie aux flammes ».
Près de la mairie, des silhouettes d'argile défilent, zombies hantés par le spectre de la mort, des activistes aux vêtements emplâtrés de glaise dénonçant le somnambulisme des élites européennes. Au-dessus de leurs têtes, des volutes de fumée épaisse obscurcissent la ligne d'horizon: celles des véhicules incendiés dans Schanzenviertel, celles des colères légitimes, des espoirs consumés et des explosions de rage des militants déchaînés. Reclus dans leur thébaïde, les chefs d'État élaborent des accords sans lendemain tandis qu'à l'extérieur, Hambourg brûle. Partout, une colère sourde prend possession des corps. Partout ourdit une révolte brûlant les âmes et les peaux : le feu de l'adrénaline. 

Le reste du monde a les yeux rivés sur la ville allemande, les ambassades angoissent, les touristes se calfeutrent dans les hôtels, pas un habitant n'ignore l'anarchie du dehors, tous tremblent, à l'exception de deux individus. Ces deux créatures à part, soudain saisies par une urgence incandescente, se moquent pas mal du G20 et des manifestations contre sa tenue. Quelque part dans Sankt Pauli, ignorant la furie du moment, se fichant du désordre et des gaz lacrymogènes, ces deux cœurs purs se découvrent. Dans un coin douteux de ce quartier où s'épanouissent les êtres interlopes et les enfants cabossés, ils échappent au chaos des hommes. Pendant que les projectiles heurtent les visages et que les vitrines des commerces explosent sous le fra-cas des projectiles, ils courent dans la brume avec insouciance.
Depuis la veille, ils sont traversés par une intuition folle, un instinct comme il en vient une fois dans une vie, imposant son évidence à l'être entier, tier, plus enivrant que la plus puissante des absinthes. Pendant que les fantassins de l'ordre tendent leurs boucliers vers l'engeance révolutionnaire de Schanzenviertel, les deux gosses exaltés se frôlent et se dévoilent. Ils se touchent. Tels des animaux solitaires surpris par une rencontre inédite, ils parcourent le corps de l'autre. Pendant que Hambourg sombre un peu plus dans la confusion, ils se reconnaissent.
Cette conviction irradie leurs veines d'une énergie nouvelle, une alchimie les invitant à célébrer l'instant, à vivre plus fort puisqu'ils se sont enfin trouvés, eux qui jusqu'ici s'imaginaient seuls, ultimes exemplaires d'une espèce en voie d'extinction. Ils avaient tort. Sans se soucier de la foudre frappant le sol autour et de la fureur embrasant la ville, ils esquissent une danse. D'abord timidement. Puis de plus en plus vite, les pas de l'un invitant ceux de l'autre. Les bris de verre illuminent leurs pupilles d'enfants furieux, l'énergie brutale des rues gronde en eux. Une joie intense secoue leurs membres graciles. Ils bondissent sur l'asphalte et savourent chaque seconde car ils sont là, vivants, ancrés au monde: désormais ils seront inséparables, ils ne font plus qu'un. Des jumeaux, à la vie à la mort.


La nuit a été courte au pied du Rote Flora, théâtre squatté depuis trente ans par des artistes, des alternatifs, des soiffards et des pau-més au grand cœur. Les photographes des agences de presse se sont installés juste en face, vaguement dissimulés dans un café plus ou moins sûr. De là, le panorama sur la rue est parfait, cadré sur les banderoles tendues à même la façade du théâtre décadent : « La propriété c'est le vol », « Sauvons la planète », « À bas le G20  ». Ils n'ont qu'à attendre le bon moment. La scène idéale, celle où un activiste se pointera là, face à l'objectif, défiant le regard d'un policier patibulaire. Le genre d'images dont les journaux raffolent car résumant l'essentiel, se passant de mots: iconique.
Le photographe de l'AFP se frotte les yeux en avalant une tasse du café froid de la veille. Une migraine lui vrille le cerveau. Trois heures de sommeil et pas un cliché correct à envoyer au bureau, c'est la cata. Il se redresse en faisant craquer les os de ses longs doigts tachés de nicotine, avale un chewing-gum pour éteindre son haleine de bête, puis sort faire quelques pas, son appareil à la main - il ne s'en sépare jamais, au cas où.
La fumée des voitures brûlées appesantie par l'humidité de la nuit forme une brume étrange et poisseuse, collant au béton. La plupart des activistes dorment encore; à 6 h 43, il est trop tôt pour que les hostilités reprennent. Pourtant il sent qu'il doit se tenir là, objectif tendu face à l'aube, les sens en alerte. Attentif. Quelque chose est sur le point d'advenir.
Il attend quelques minutes, les muscles tendus par l'intuition, ce truc que les jeunes du métier lui envient : le sixième sens du vieux roublard. Impossible de l'expliquer. C'est comme ça, c'est tout. Il sait. Il doit se tenir là, patient. Autant qu'il le faudra. Une crampe commence à mordiller son avant-bras lorsqu'un bruit de talons rebondit sur l'asphalte humide du Schanzenviertel, sec et déterminé. Voilà. Il tend son appareil vers la brume épaisse.
Il aperçoit d'abord une main tendue vers le ciel, déchirant le brouillard enfanté par la nuit, puis un visage. Une jeune femme à la crinière noir d'ébène surgit. Elle frappe des pieds selon une chorégraphie méphistophélique, les yeux plongés dans ceux d'une créature tout aussi captivante, cheveux blonds rejetés en bataille sur les épaules, une fille ou peut-être un garçon, difficile à dire.
Leurs corps sont à demi engloutis par la brume, comme s'ils venaient de naître ici, maintenant, engendrés par le chaos de la nuit, échappés d'un rêve chamanique. Je tiens mon cliché. Le photographe mitraille les deux danseurs, la valse hispanique de leurs corps au milieu des détritus et des nuages accrochés à la terre, sublimes enfants. Avant qu'ils ne disparaissent, il court pour les rattraper :
- Vous êtes qui ? (Le couple lui jette un regard absent, sans interrompre sa danse folle.) Comment vous appelez-vous ? réitère le photographe, à bout de souffle.
Le garçon blond daigne se pencher vers lui et murmure, un sourire de défi aux lèvres :
- Imperio et Dolores.

Ils s'évaporent aussitôt mais le photographe n'en a cure; il se précipite au café, connecte son appareil à son ordinateur por-table et parcourt la vingtaine de clichés pris quelques instants plus tôt. Il s'agit d'être réactif. De faire parvenir son image au bureau avant les autres agenciers. Il sélectionne la meilleure photo, celle où les deux inconnus virevoltent dans la brume, tels deux fantômes surgis des limbes. Il écrit quelques lignes en guise de légende: « Imperio et Dolores, deux jeunes dansant à l'aube dans la brume des fumigènes, quartier de Schanzenviertel, manifestations contre le G20 ».
Il clique sur le bouton « envoyer», éteint son ordinateur et commande un café avec le sentiment du devoir accompli. II l'ignore encore, mais dans quelques heures, son cliché sera repris par la plupart des médias internationaux en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie et en Chine. Il sera diffusé au journal de 20 heures, analysé sur les plateaux télévisés, décrypté sur Internet. Il sera admiré, copié, étudié; il fera rêver, fantasmer et sera partagé plus d'un million de fois sur les réseaux sociaux.

Il l'ignore encore, mais la photographie des danseurs de l'aube est sur le point de changer le monde. »

«  Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec Mille et un rêves derrière nous et sans acte. »
Rainer MARIA RILKE, Notes sur la mélodie des choses.

« Pour chercher le duende, il n'existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu'il brûle le sang comme une pommade d'éclats de verre, qu'il épuise, qu'il rejette toute la douce géométrie apprise, qu'il brise les styles, qu'il s'appuie sur la douleur humaine qui n'a pas de consolation. »
Federico GARCIA LORCA, Jeu et Théorie du Duende.

« Le village. Celui où Iva a grandi. Un bourg poisseux, peuplé de Roms, qu'elles ont quitté il y a sept ans, abandonnant leur mai-son derrière elles parce qu'il n'y avait plus de travail, pas d'eau courante, pas d'espoir. Pour se rapprocher, aussi, du professeur auprès de qui Iva désirait perfectionner son flamenco. Depuis ces samedis soir d'enfance, lorsque tout le village se réunissait sur la place centrale, elle est passionnée par cet art fauve. Les vieux sortaient leurs instruments, les femmes tapaient des mains et soudain, la chaleur s'emparait des corps.
Nul ne savait, au juste, comment le flamenco était arrivé dans ce coin perdu de Hongrie, si loin de l'Espagne. Les accords des Carpates se mêlaient aux bulerias de l'Andalousie; la fatiga, la lassitude d'être ibérique, épousait le spleen de l'Est, le rythme vibrait sous les peaux telle une palpitation secrète. Chacun se laissait aller à la démesure ou à la gravité, aux pleurs ou à la joie. Chacun aspirait à devenir le mouvement, une ondulation pure, une flamme parmi les flammes. »

« Comment résumer en quelques phrases à quel point Sylvin a éclairé sa vie ?
Pas seulement la sienne, d'ailleurs. Celle de milliers d'autres admirateurs, éparpillés sur les cinq continents. Le danseur juif est mort sans savoir qu'en Allemagne, en France, en Espagne, au Brésil, une communauté secrète, dont la plupart des membres ne se connaissent pas, lui voue un culte païen, brûle des cierges en son honneur, trouve l'inspiration dans le courage avec lequel il a imposé sa façon de danser, glissant dans des vêtements féminins au cœur de la pénombre de Sankt Pauli, ondoyant devant des hommes qui voyaient en lui une déesse. Rubinstein savait à merveille se mouvoir comme une femme, lui qui assumait pourtant sans mal sa masculinité. »

« Double ? Nous le sommes tous, Lukas. Certaines personnes en font une force. D'autres préfèrent l'ignorer. L'important est d'être en paix avec cela : la complexité. »

« Écouter la petite voix lui soufflant que s'il ferme les yeux et se laisse guider sans peur, il apercevra lui aussi peut-être, un matin de brume, la silhouette au borsalino noir. »

« Cette douceur mêlée de violence, le rire et la gravité, la lumière côtoyant les ténèbres jusqu'à l'extase, ces éclats jetés à la voie lactée sont ceux du flamenco. Un flamenco revisité, transcendé ; cette fille en maîtrise si bien les codes qu'elle les réécrit avec l'aisance démiurge d'un phénix. »

« Dès l'instant où Iva et Lukas dansent, ils cessent d'être des maudits et échappent au chaos. Ils sèment de la douceur sur les plaies du monde. Ils ne sont plus l'Allemand et la Hongroise, ils brisent les chaînes, dansent envers et contre toutes les lois, comme l'ont fait autrefois, avant eux, Sylvin et Maria Rubinstein. Imperio et Dolores. »

« La vie n'est pas facile, au début du XXe siècle, pour les Juifs de Russie. La plupart sont relégués aux marges de l'empire.
Les pogroms font déjà rage. À chaque période trouble, chaque disette, ils sont les boucs émissaires des populations locales. Beaucoup fuient aux États-Unis ou en Europe de l'Ouest. Pendant la guerre de 1914, les Russes les accuseront d'être à la botte des Allemands : ils seront lynchés, pillés, les synagogues brûlées. Mais à Moscou, en 1913, Rachel se croit encore à l'abri. Elle est artiste, non pratiquante. Elle ne se sent guère concernée par ces événements qui se déroulent loin de la capitale. »

« Dans les années 1930, le flamenco est à la mode, mais il suffit d'observer ces deux-là quelques instants sur scène pour comprendre qu'ils ont quelque chose de plus. Un mystère. Une profondeur. Toute la mélancolie du Yiddishland accrochée à leurs pas, mêlée à un désir fou de liberté. L'ivresse des conquêtes à venir. »

« Sylvin est incapable de détacher les yeux de Maria. Ses che veux blonds sont noués en chignon faussement négligé, piqué de perles. Elle a posé du rouge carmin sur l'ourlet de ses lèvres, du vert émeraude sur ses paupières, quelques paillettes d'or sur ses pommettes slaves. Ce n'est pas la première fois qu'elle se maquille, bien sûr. Depuis qu'ils dansent à l'Adria, elle a appris auprès des autres filles l'art de sublimer son visage à l'aide d'un peu de poudre.
Ce soir, pourtant, il la voit comme pour la première fois. Après le spectacle, ils ont rejoint leurs amis Raquel et Moniek dans un tripot où des jeunes socialistes, sionistes, artistes, intellectuels débattent de la marche du monde: la crise économique par-tie des États-Unis avant de frapper l'Europe, la responsabilité des banquiers dans le krach de 1929, les excès de la Bourse, la montée des ligues fascistes. La nécessité, surtout, de créer un état social afin d'endiguer les inégalités.
Maria boit leurs paroles, contredit ceux qu'elle juge excessifs, rit aux éclats. Au gré de ces soirées, elle s'est forgé une opi-nion politique. Elle se reconnaît dans la gauche sioniste, les progressistes, se méfie des bolcheviques: elle n'a pas oublié comment ils ont chassé sa famille de Russie avant d'assassiner son père. Elle n'a plus grand-chose à voir avec la jeune dan-seuse timide et provinciale débarquée de Riga, quelques mois plus tôt.

Sylvin aussi a changé. Désormais il s'habille chez les élégants, fait venir des chaussures sur mesure de Budapest, ne sort jamais sans son borsalino. Il boit le thé avec les aristocrates russes que leur mère fréquente lors de ses visites à Varsovie, connaît chaque café de la ville, multiplie les amourettes avec les petites danseuses de l'Adria où chaque soir, leur flamenco est à l'af-fiche. Dolores et Imperio sont les nouvelles coqueluches que l'on s'arrache. Leur numéro a un parfum d'exotisme et de soleil, un mystère bouillonnant qu'ils tiennent des gitans de Brody.
Nous ne sommes plus des enfants, murmure-t-il en observant son propre reflet dans le grand miroir habillant le mur en face de lui.
Il y a quelques mois encore, on pouvait presque confondre les jumeaux. Ils partageaient les mêmes traits : pommettes hautes, bouche épaisse, longs sourcils dessinés au pinceau au-dessus d'une paire d'yeux bleu glace, en amande. Les cheveux de Sylvin étaient un peu plus foncés, mais pour peu qu'il les éclaircît et les laissât pousser, il aurait facilement pu se faire passer pour elle.
Mais ce n'est plus possible, désormais. Lorsque, au grand dam de Mme Litvinova, ils ont arrêté le classique pour se consacrer au flamenco, son corps s'est subitement mis à grandir. Muselés par l'excès des exercices préparant au ballet, ses os se sont élan-cés vers le ciel, ses muscles se sont étirés. Il dépasse désormais le mètre quatre-vingt-dix, comme son père, soit une tête de plus que Maria. Son front, son nez, ses mâchoires se sont allongés tandis que les joues de son enfance ont fondu, lui dessinant un visage d'homme. »

« Ernst Bloch, Otto Dix, Franz Kafka, Karl Marx, Rosa Luxemburg. Stefan Zweig, Sigmund Freud, Victor Hugo, André Gide, Ernest Hemingway, Jack London, James Joyce, Vladimir Nabokov. À Berlin, en 1933, les milliers de livres d'au-teurs jugés décadents par le régime nazi sont partis en fumée dans les autodafés, mais cela, Sylvin et Maria l'ignorent. Ils ne lisent pas les journaux, ou si peu. L'actualité ne les intéresse guère, ces choses-là sont faites pour les personnes sérieuses, les gens de bureau se levant tôt le matin, les adultes. Eux sont encore des enfants. Ils sont jeunes, beaux, le succès leur tend ses bras auréolés de gloire. Les contrats pleuvent. Chaque semaine, ils changent de ville: Budapest, Bucarest, Prague, Berlin.
Dans la capitale allemande, tout s'accélère encore. Ils se produisent au Wintergarten. En coulisses, ils marchent sur les pas de Caroline Otero, croisent Joséphine Baker et les vedettes du moment. Tout le monde les adore. On se les arrache. Personne ne se préoccupe de savoir s'ils sont juifs ou non; on les imagine espagnols. Ne dansent-ils pas le flamenco ? »

« S'il avait su que Varsovie serait presque entièrement détruite par les nazis, Sylvin l'aurait photographiée. Il aurait acheté un appareil pour graver sur la pellicule chaque rue, chaque café où il aimait tant laisser filer les heures en compagnie de ses amis artistes, chaque place où, en été, les élégantes se reposaient à l'ombre des arbres. Il aurait immortalisé chaque immeuble, chaque musée; muni d'un carnet et d'un crayon, il aurait croqué chaque porte en bois massif, chaque portail en fer forgé ornant les villas bourgeoises, chaque fenêtre, chaque cheminée.
Bien sûr, ces images n'auraient pas suffi. Elles n'auraient pas été à la hauteur de l'atmosphère si particulière de la ville. La magie de ses nuits, lorsque la fraîcheur de la Vistule remontait jusqu'aux terrasses bondées. La beauté de ses hivers, lorsque les toits se paraient d'un manteau de coton blanc. Mais il en aurait au moins gardé une trace. Un souvenir. Quelque chose de la Varsovie d'avant, plus belle encore que Paris, pétillante, sémillante, aventureuse. Unique. Là où tout a commencé pour Dolores et Imperio. »

« Iva saute sur scène et gagne l'ombre. Elle frappe des mains. Lukas reconnaît le rythme d'une solea et cela lui plaît. Celle-ci ne vient normalement qu'après le coucher du soleil, après la ferveur festive du repas et les emportements de l'alcool. La solea entre en scène à Theure où nos âmes s'échappent pour rejoindre les rayons d'opale de la lune, en paix pour quelques instants fugaces. Elle dévoile tout de l'être, ses contradictions, sa grandeur et sa chute. En un geste, elle condense la joie et les pleurs, la beauté et la cruauté de la vie.
Lukas tourne autour d'Iva. Il ôte l'élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sur ses mèches blondes.
Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d'ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d'Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinent des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée.
Jakub approche de la scène, d'abord incrédule. Il tire une chaise pour s'asseoir, cligne des yeux, frotte son visage; voilà qu'il transpire comme un animal. Sans savoir pourquoi, il se frappe la poitrine du poing. Tout en lui tressaille. Ce qu'il voit bouleverse ses mondes intérieurs, l'émotion écrase sa gorge; ces deux gosses sont, à plus d'un égard, hors catégorie. Les serveurs ont cessé de dresser les tables pour se tourner vers la scène, captivés.

Personne n'ose applaudir lorsqu'ils ont fini. Tous les observent, sourire aux lèvres, émus par la beauté de leurs corps. Désireux de prolonger l'extase soulevée par ce caravansérail doré. Jakub est le premier à sortir de sa transe. Il leur tend la main pour les aider à descendre de scène :
- Cette fois, on y est. Vos personnages existent. Vous commencez demain. »

« Lorsque Sylvin revient à lui, il n'est plus le même. Il a perdu du poids. Son visage s'est durci. Le feu de la haine a pris en lui, contre « Le Gris », les Allemands, Hitler. Il ne cessera jamais de brûler. »

« - Tu dois dormir, Maria. Demain, un long voyage t'attend.
- Impossible de trouver le sommeil sans savoir si Maman va bien. Alors, je relis Rilke. Tout ce qu'il écrit est si vrai. La vie se glisse entre ses mots. Il insuffle sa poésie au cœur des nuits froides. Madame Litvinova m'avait offert ce recueil avant que nous ne partions de Riga, tu te rappelles ? Il n'est pas encore publié, mais il circule sous le manteau. Un ami l'avait imprimé pour elle.
Sylvin ne s'en souvient pas. Il n'a jamais été porté sur la lecture. Il le regrette: s'il avait fait quelques efforts en la matière, Maria et lui auraient eu un peu plus encore à partager.
- Lis-m'en un peu, s'il te plaît.
Il s'allonge sur le lit auprès d'elle, pose la tête sur ses genoux et Maria commence :

Nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi les branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c'est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s'étendre sur des mondes entiers.
Et, si nous voulons témoigner de sa puissance, chacun de nous doit vouloir l'utiliser dans le sens qui est le plus propre à sa solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, plus émouvante et plus puissante est leur communauté. Et ce sont justement les plus solitaires qui ont la plus grande part à la communauté.
J'ai dit plus haut que celui-ci perçoit davantage, celui-là moins, de la vaste mélodie de la vie: corrélativement, une tâche plus ou moins grande lui incombe dans le grand orchestre. Celui qui percevrait la totalité de la mélodie serait à la fois le plus solitaire et le plus communautaire. Car il entendrait ce que personne n'entend. 
- C'est beau, dit-il, les yeux gonflés de sommeil. Crois-tu que nous fassions partie des solitaires, Maria ?
- Toi peut-être, Sylvin.

Le lendemain, il repense à ces mots lorsqu'il embrasse sa sœur sur le quai de gare. Il n'est pas sûr de les avoir compris. Pourtant ils résonneront longtemps en lui, lointains échos de la voix de Maria, vestige de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble.
Il regarde le train s'éloigner, la gorge serrée.
[...] »

« L'important n'est pas de créer des personnages, mais d'y croire. »

« Peut-on vraiment connaître le cœur d'un homme? L'endroit précis où naissent ses désirs. L'alcôve secrète où se forgent ses rêves. La source intime à l'origine de ses engagements, guidant sa conduite au quotidien. Ce pour quoi il est prêt à se battre et à mourir. La ligne qu'il dresse entre le bien et le mal. »

« Lorsqu'ils sont ensemble, le temps se suspend. D'une certaine façon, ils savent que leur aventure touchera à sa fin un jour ou l'autre. L'aube met toujours un terme aux plus doux de nos rêves. Alors, ils la prolongent autant que possible. Ils ne pensent déjà plus à la photo des danseurs de l'aube. Si certains y voient un symbole de leur liberté, tant mieux pour eux. Qu'est-ce que ça peut bien leur faire ? »

« Vers le soir, abandonne-toi à ton double destin : Honorer la terre, et faire signe aux étoiles filantes. »
François CHENG, Enfin le royaume.

« Il n'est au monde homme plus heureux que l'homme qui jouit librement d'un horizon bien dégagé. »
Dâmodara Krishna 

« Quand il était enfant, Manolo venait jouer ici à la nuit tombée. Son frère et lui avaient trouvé un passage pour entrer dans le palais sans payer. (Elle éclate de rire, s'attirant le regard fou-droyant d'un groupe de touristes allemands coiffés de bobs.) Sais-tu pourquoi il aimait cette cour plus que les autres ? Ces douze lions représentent les tribus d'Israël. Ils étaient là avant que l'Alhambra ne soit construit par les Arabes, héritage d'un vizir juif qui vivait ici depuis longtemps. Cette anecdote l'amusait beaucoup. Il disait : « Des lions juifs dans un palais musulman, tu imagines ? On dirait une blague de gitans. » »

« Il le répète souvent à ses élèves : en travaillant beaucoup, avec sérieux, ils pourront accomplir leurs rêves. Cela ne dépend que d'eux-mêmes. Inutile de prendre aux autres, de les écraser ou de les voler pour parvenir à cela. Le secret d'une vie heureuse réside dans l'amour de soi, pas dans la haine de l'autre. »

Quatrième de couverture

EUROPE CENTRALE – ANNEES TRENTE. Après avoir fui la révolution russe, les jumeaux Sylvin et Maria Rubinstein se découvrent un talent fulgurant pour le flamenco. Très vite, Varsovie, Berlin et même New York sont à leurs pieds. Lorsque le Continent sombre dans la guerre, les danseurs sont séparés, et Maria disparaît. Pour venger sa sœur tant aimée, Sylvin ira jusqu’à se glisser dans la peau d’une femme. Et c’est ainsi travesti qu’il s’engage dans la Résistance pour lutter contre les nazis.

HAMBOURG – 2017. Lukas, jeune homme à l’identité trouble, rencontre la sulfureuse Iva sur la scène où Sylvin dansait autrefois. Fuyant leur passé, ils partent à leur tour en road-trip dans l’Europe interlope. Au fil des cabarets, leur flamenco incandescent et métissé enflamme les passions. Mais il suscite, aussi, la violence et l’intolérance. Jusqu’à ce que Lukas commette l’irréparable pour protéger Iva...

À près d’un siècle de distance, Marie Charrel retrace le destin d’artistes épris de liberté, rattrapés par la folie du monde. Mais prêts à se battre jusqu’au bout pour défendre qui ils sont.

Les Éditions de l'Observatoire,  janvier 2021
256 pages