jeudi 25 juin 2026

Toutes les époques sont dégueulasses ★★★★★ de Laure Murat

Je referme ce court essai avec la sensation d'avoir vu plus clair dans un débat souvent caricaturé. Laure Murat y défend une idée simple mais convaincante. Plutôt que récrire les œuvres du passé, mieux vaut les contextualiser. Une réflexion accessible, nuancée et particulièrement stimulante sur la liberté de création, la mémoire et notre rapport aux classiques. 📚☀️


« Pour voir clair dans ce tunnel, j'aimerais profiter de la double orthographe du mot pour proposer une distinction sur le sens du geste impliqué dans chaque opération. À partir de ce qui va suivre, j'emploierai donc, d'une part, le verbe réécrire (ou le substantif réécriture) pour désigner l'action qui consiste à réinventer, à partir d'un texte existant, une forme et une vision nouvelles comme l'a fait, par exemple, Racine en écrivant La Thébaïde, Iphigénie, Andromaque ou Phèdre à partir d'Euripide. Entrent également dans cette catégorie la traduction, l'adaptation, mais aussi le pastiche ou encore la réécriture inhérente au processus de l'écriture même, dans le sens où un auteur reprend inlassablement son propre manuscrit - « écrire, c'est réécrire », comme on sait. D'autre part, j'utiliserai le verbe récrire (ou le substantif récriture) pour désigner tout ce qui a trait au remaniement d'un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique. C'est le travail des correcteurs ou des correctrices, des cabinets d'avocats chargés par les maisons d'édition d'éviter les procès, des sensitivity readers (ou démineurs éditoriaux), par exemple. On comprend facilement où se situe la ligne de partage des eaux: la réécriture relève de l'art et de l'acte créateur, la récriture de la correction et de l'altération. »

« Quelle qu'elle soit (adaptation, traduc-tion, etc.), la réécriture suppose la transformation d'un objet A en un objet A'. Lorsque Bizet adapte Carmen à l'opéra, il réécrit l'œuvre de Mérimée, au sens où il crée une œuvre originale en musique à partir d'un texte adapté aux besoins de la scène par les deux librettistes, Meilhac et Halévy. L'adaptation induit l'intervention d'un créateur (trois, en l'espèce) et un changement de destination. Dans le cas de la traduction, c'est la destination linguistique qui oblige le traducteur ou la traductrice à trouver une équivalence pour un public et un contexte étrangers. Il y a donc transposition, voire transfiguration de l'œuvre de départ, pour produire un objet poétique nouveau.
Que font les éditeurs lorsqu'ils publient un texte de Ian Fleming (1908-1964), d'Agatha Christie (1890-1976) ou de Roald Dahl (1916-1990) dont certains passages ont été amendés ? S'agit-il de réécriture au sens de création ? ou plutôt de récriture au sens de remaniement ? C'est en analysant les critères de ces révisions que l'on comprend la nature de l'opération. Or ce qui frappe d'abord, c'est leur incohérence. »

« James Bond et Miss Marple sont dans un bateau

Qu'on remplace le N-word², fréquent dans les aventures de James Bond, par black man ou African American, pourquoi pas ? Mais pourquoi laisser, dans Goldfinger (1959), cette remarque sur les Coréens qui seraient « lower than apes in the mammalian hierarchy » (« inférieurs aux singes dans la hiérarchie des mammifères³ ») ? Les sensitivity readers n'ont pas cru bon non plus de supprimer, dans Casino Royal, l'expression « the sweet tang of rape » (« la saveur piquante du viol ») ou, dans L'espion qui m'aimait, cette phrase placée dans la bouche d'une femme que Bond vient de sauver de deux agresseurs... avant de coucher avec elle, bien sûr : « All women love semi-rape. They love to be taken. It was sweet brutality against my bruised body that made his act of love so piercingly wonderful » (« Toutes les femmes aiment être plus ou moins violées. Elles aiment être prises. C'est la douce brutalité contre mon corps meurtri qui a rendu son acte d'amour si merveilleusement pénétrant »).
Quelle logique à tout cela ? Où placer le curseur ? Intervenir pour lutter contre les stéréotypes, mais jusqu'où? Jusqu'à éviter de fâcher les associations noires, en laissant les Coréens se faire insulter car il y a moins de chances qu'ils protestent ? »

« Le racisme, le colonialisme, l'antisémi-tisme sont des idéologies. Extirper d'un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d'une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. Si on peut toujours corriger la lettre, il est impossible de réformer l'esprit, qui dicte en sous-main l'intrigue et imprègne les raisonnements, où le sens de la hiérarchie, l'évidence de la domination blanche, la séparation des classes sociales, la supériorité des hommes sur les femmes sont un présupposé, une conviction indiscutable et indiscutée. Dans Ils étaient dix, par exemple, un personnage explique qu'il a laissé mourir vingt et un Noirs dans la savane africaine, en leur volant leur ration de nourriture, au motif que le premier devoir de l'être humain est d'assurer sa propre survie sans manquer d'ajouter : « Les indigènes ne se soucient pas de mourir, vous savez. Ils n'ont pas les mêmes sentiments que les Européens 10. » Quelle logique y a-t-il à enlever le mot « nègre » et à laisser de telles horreurs, ou de telles inepties, comme on voudra ? Ces exemples montrent que la récriture est par définition vouée à l'échec. C'est une demi-mesure, qui ne peut pas remplir le programme qu'elle s'est fixé. Car on ne s'attaque pas à l'inconscient collectif ou à « l'esprit du temps » par des interventions ponctuelles cosmétiques. »

« [...] où est la solution? Elle est très simple. Vous jugez James Bond sexiste, Agatha Christie raciste et démodée ? Eh bien, arrêtez de les lire, ainsi que ceux et celles qui perpétuent des stéréotypes. Passez à autre chose. Tournez-vous vers des livres contemporains, qui ne baigneront pas dans  l'atmosphère des années 1930 et les relents de la xénophobie. Choisissez de lire ce qui correspond à votre temps. Mais gardez bien en tête, pour reprendre la formule d'Antonin Artaud, que « toutes les époques sont dégueulasses » et que, fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels. »

« Roald Dahl et la « protection de l'enfance »

On pourrait de la même façon s'interroger sur les choix qui ont présidé aux édulcorations dans les textes de Roald Dahl, officiellement pour « protéger les enfants », lesquels jubilent à ses histoires macabres. Si on veut protéger les enfants, il y a plus efficace que de les priver de la férocité de Roald Dahl : c'est par exemple de leur épargner la nullité confondante de la télévision, la violence de la pornographie sur internet et les vidéos de décapitations sur Facebook où L'Origine du monde de Courbet est, en revanche, floutée. »

« C'est une façon on ne peut plus hypocrite de signaler et d'étouffer dans le même mouvement l'antisémitisme de Roald Dahl, dont il ne se cachait pas, estimant entre autres que les Juifs avaient quelque chose qui « provoquait naturellement l'animosité » et que Hitler, tout atroce qu'il fût (quand même), ne les avait pas choisis « par hasard » 13. Les sorcières, dont les « grands nez » ont été rabotés dans la nouvelle version, n'ont en revanche pas pu changer d'activités: imprimer leur propre monnaie et contrôler le monde. Air connu ? L'accent yiddish (phonétiquement retranscrit) de la Grande Sorcière est ainsi resté intact, lorsqu'elle déclare par exemple : « Money is not a prrroblem to us vitches as you know very well » (« L'arrrgent n'est pas un prrroblème pour nous sorrrcières comme fous le safez drès bien »). Comme le dit Zoe Dubno, qui a décortiqué la question dans le Guardian : « Il faudrait réécrire entièrement le roman pour supprimer les attitudes antisémites qui sous-tendent l'intrigue. » Mais, comme on l'a compris, ce n'est pas du tout le propos des vertueux éditeurs. »

« Dans la plupart des cas, la visée n'est pas prioritairement la morale, l'antiracisme ou la lutte contre les violences sexistes, comme on essaie de nous le faire croire, mais plus simplement l'argent. Car ces œuvres, qui sont toutes des best-sellers mondiaux, sont en passe de ne plus correspondre aux attentes des nouvelles générations. C'est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à ces nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n'est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix.
Autrement dit, et j'aimerais insister sur ce point, ce que la doxa attribue à longueur d'articles et de tribunes indignées à la « police de la pensée », à la « censure woke », à cette « moraline » héritée du « puritanisme américain », toute cette soupe que l'on nous sert sur toutes les radios et dans les débats télévisés, n'est rien d'autre que le pur produit du cynisme de l'économie néolibérale. L'erreur fatale de la gauche bien intentionnée et authentiquement antiraciste est de tomber dans ce piège pervers, qui voudrait faire passer pour des améliorations, voire une modernisation de la lecture, de vulgaires trucages intéressés, motivés par l'appât du gain. »

« Faites de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes, et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l'histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante. »

« Faut-il rappeler que seul l'auteur devrait être en droit de modifier son texte? »

« La récriture n'est pas une fausse bonne idée. C'est une vraie mauvaise idée, qui ouvre la voie à tous les abus. Car jusqu'où remonter dans le temps et sur quels textes intervenir ? Pour corriger quoi ? La misogynie d'Homère, l'antisémitisme de Voltaire, l'obscénité de Sade, l'homophobie de Marguerite Duras ou de Simone de Beauvoir ? Exaspérée par ces campagnes de révisions et pour en pointer l'absurdité, Joyce Carol Oates postait sur X le 26 mars 2023 : « Next, Louis-Ferdinand Céline. » »

« Comment caractériser l'arrogance des éditeurs et des ayants droit, détenteurs du droit moral, à s'octroyer la possibilité de modifier une œuvre à leur gré, en fonction du vent ? En vertu de quelle légitimité intellectuelle ? Il faut être absolument ignorant et méprisant de ce que coûte une phrase à un écrivain, ignorant du temps, de l'effort, du soin qu'il met à chaque mot pour songer seulement à modifier l'intégrité d'un texte que l'auteur n'est plus là pour défendre. Et on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteuri-sation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature. »

« Dans un article de février 2022, Joanne Harris, présidente de la Société des auteurs britanniques, soulignait « qu'on ne s'offusque pas des auteurs de polars qui consultent des détectives ou de ceux qui interrogent les professionnels de santé avant d'écrire sur l'hôpital. "Quand on écrit sur le handicap, la transidentité, les sans-abri, les prostituées, d'autres ethnies ou cultures, on peut trouver utile de consulter des personnes qui ont plus d'expérience" ». Ce qui me semble, person-nellement, frappé au coin du bon sens.
Cette position est partagée par Kev Lambert, jeune écrivain québécois dont le roman Que notre joie demeure (Le Nouvel Attila, 2023) s'était retrouvé propulsé sur la première liste du Goncourt. Quelques jours auparavant, il avait déclaré sur Instagram avoir fait appel à Chloé Savoie-Bernard, une poétesse et professeure de littérature d'origine haïtienne, afin d'éviter les stéréotypes pour son personnage de Pierre-Moïse, haïtien : « Chloé s'est assurée que je ne dise pas trop de bêtises, que je ne tombe dans certains pièges de la représentation des personnes noires par des auteur-es blanche-s. Elle m'a aussi aidé à étayer ce personnage, à l'approfondir, à le complexi-fier. Et d'ajouter : « La lecture sensible, contrairement à ce qu'en disent les réaction-naires, n'est pas une censure. Elle amplifie la liberté d'écriture et la richesse du texte. [...] Je compte travailler de cette manière pour tous mes prochains romans. »
Il n'en fallait pas plus pour déclencher la colère de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt pour Nos enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui revendiquera sur Instagram le droit de « se planter » et d'en assumer la responsabilité, sans avoir recours à aucun intervenant extérieur. Dans une prose injurieuse, plus typique des pamphlétaires de droite que des écrivains de gauche dont il se réclame, il déclarera : « Mais faire de professionnels des sensibilités, d'experts des stéréotypes, de spécialistes de ce qui s'accepte et s'ose à un moment donné la boussole de notre travail, voilà qui nous laisse pour le moins circonspects. Qu'on s'en vante, voilà qui au mieux est amusant, à la vérité pitoyable. Qu'on discrédite d'un mot ceux qui pensent que la littérature n'a rien à faire avec ces douanes d'un nouveau genre, et sous-entendre qu'ils font le jeu des oppressions en cours, c'est tout bonnement une saloperie. » »

« Entre laisser tel quel et amender au risque de dénaturer une œuvre, il existe néan-moins une troisième voie : la contextualisation, souvent réclamée pour « encadrer » une œuvre, avertir et mettre en garde, sous forme de préfaces, de postfaces et de notes en bas de page. L'exemple le plus célèbre est bien sûr Tintin au Congo. »

« Comme dans tant de situations, on sait plus ou moins et on ne veut pas voir. On rapporte que Hergé aurait d'ailleurs confié : « C'est vrai que certains dessins, je n'en suis pas fier. Mais vous pouvez me croire : si j'avais su à l'époque la nature des persécutions et la "solution finale", je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d'autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir. » »

« La préface a de plus l'avantage de ne pas intervenir dans le texte mais de l'introduire, c'est-à-dire de rester au seuil. Chacune est par ailleurs libre de la lire, ou pas. À l'heure actuelle, je ne vois pas de meilleure solution pour reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes, tout en évitant les écueils de la récriture. »

« Le problème soulevé par Tiphaine Samoyault est un vrai problème pédagogique. J'y suis d'autant plus sensible que j'enseigne en Californie depuis près de vingt ans et que je suis moi-même confrontée à ces conflits entre liberté d'expression, fidélité à l'intégrité d'un texte et respect d'autrui. C'est ce que j'appellerai la frontière délicate entre le « safe space » (l'idée que le campus doit être un espace sûr, respectueux et bienveillant, notamment pour les populations discri-minées) et la « comfort zone » (cette zone de confort intellectuel, qui condamne, en vertu d'une sorte d'orthopédie mentale, les sujets épineux). Si je souscris pleinement au premier, je lutte fermement contre le second.
Comment ? En faisant des choix. 
Non pas des choix d'évitement (éliminer d'emblée les textes jugés problématiques ou remplacer les mots qui fâchent), mais des choix pédagogiques, destinés à complexifier une question. Il me semble d'autant plus intéressant de considérer que l'auteur des articles « Pour les Juifs » (Le Figaro, 16 mai 1896) et surtout « J'accuse...! » (L'Aurore, 13 janvier 1898), Émile Zola donc, ait fait d'un de ses personnages de L'Argent (1891) le contempteur de « toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques 40». De même, je convoquerais sans hésitation le regrettable « Discours sur l'Afrique » (18 mai 1879) de Victor Hugo (source d'inspiration du beaucoup plus effrayant « Discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy de 2007), pour éclairer les contradictions de l'antiesclavagiste déterminé que fut toute sa vie l'auteur de "Bug-Jargal" (1826). Je prends ici à dessein des exemples grossiers, non pas pour trouver des « excuses » à ces auteurs canoniques, dans une vision simpliste où un bien contrebalancerait un mal, mais pour essayer de faire sentir toute l'ambiguïté d'une pensée prise à un moment donné, historiquement informé. »

« Depuis la révolution romantique, l'œuvre d'art, en se libérant des contraintes morales, religieuses et idéologiques, a gagné un statut d'autonomie, qui est le marqueur même de la modernité, au point de la rendre intouchable. Ce statut serait-il en train de vaciller ? Car les assauts sont nombreux pour remettre en question ce qui fait la spécificité de l'artiste et de sa liberté d'expression. Parallèlement, des affaires récentes (Ruggia, Matzneff, Jacquot, Doillon, etc.) ont montré à quel point ce statut de toute-puissance avait servi d'alibi pour couvrir des pratiques pédocriminelles. Il appartient au XXI° siècle de relever ce défi sur les conflits de l'art et de la morale. Et cela ne se fera pas, ne pourra pas se faire en falsifiant les œuvres, comme on met la poussière sous le tapis, mais en faisant preuve de lucidité face au canon, de courage intellectuel et, surtout, de créativité. Car la seule option pour sortir par le haut de cette ornière reste, encore et toujours, l'inventivité. Plutôt que de procéder à un petit trafic des textes du passé répondre par le pouvoir de l'imagination; plutôt que récrire médiocrement : réécrire avec esprit, comme l'a prouvé Pénélope Bagieu avec Sacrées sorcières (Gallimard, 2019), réinterprétation du roman de Roald Dahl sous la forme d'une bande dessinée réjouissante, où elle introduit une petite fille et se débarrasse, entre autres, de l'accent douteux de la Grande Sorcière. Hommage sans ambiguïté au génie du créa-teur britannique, Sacrées sorcières est une œuvre à part entière, adaptée à la légitimité de nos exigences contemporaines. Elle ne contrefait rien, elle réinvente et donne une seconde vie à un classique, soudain revivifié, contemporain 53. Un autre exemple inspirant vient d'être donné par le grand écrivain américain Percival Everett, avec son roman James (Doubleday, 2024). Le livre, salué à juste titre comme un tour de force par la critique, reprend Les Aventures de Huckleberry Finn mais du point de vue de l'esclave, esclave lettré et ironique, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui est aussi le narrateur de sa propre histoire. Enfin. »

2. N-word est la formule euphémisée, élaborée dans les années 1990, pour éviter de dire le mot nigger (nègre). Ce cas très particulier, spécifique à l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation, est aussi l'un des rares exemples de mots tabous de la langue aux États-Unis, que seuls les Noirs sont autorisés à utiliser. Lorsqu'on est blanc, reprendre par exemple les paroles d'une chanson de rap chantée par un Noir où figure le mot nigger est considéré comme une offense. En France, « nègre » peut être neutre ou péjoratif, en fonction du contexte et de l'époque. La négritude, mouvement fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Paulette et Jane Nardal et Léon-Gontran Damas entre autres, a repris l'insulte pour en faire une fierté, ce qui n'a pas suffi à renverser sa charge négative. Aujourd'hui, plus personne, outre des racistes assumés, ne songerait à employer ce mot. Même le mot « Noir » suscite en français des contournements, comme en témoignent les mots de substitution Black ou, en verlan, renoi. Précisons encore qu'en Haïti « nègre » signifie « homme », raison pour laquelle quelqu'un comme Dany Laferrière, auteur de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer (Montréal, VLB, 1985) continue de l'utiliser. 

Quatrième de couverture

Depuis quelques années, un malaise s'est installé dans la culture contemporaine. Ici on récrit des textes classiques ou certains best-sellers pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations.

Et si la question qui sous-tend ce vaste débat était mal posée ? S'il s'agissait, dans bien des cas, d'argent et non d'éthique ? Et si la censure n'était pas du côté qu'on croit ? Et si les précautions prises à tout contextualiser produisaient à terme un effet pervers ?

À l'aide de quelques exemples, Laure Murat tente de rebattre les cartes d'une polémique qui, à force d'amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et de sa dimension politique.

Laure Murat est écrivaine et professeure à l'UCLA. Depuis #MeToo, elle intervient régulièrement dans la presse sur les guerres culturelles entre la France et les États-Unis. Son dernier livre, Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023), a obtenu le prix Médicis essai.

Éditions Verdier,  les Arts de lire, mai 2025
76 pages

mercredi 24 juin 2026

Taqawan ★★★★☆ d'Éric Plamondon

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Cette phrase de la quatrième de couverture donne immédiatement le ton de Taqawan.

Je ne connaissais rien ou presque des événements survenus en 1981 dans la réserve mi'gmaq de Restigouche. Éric Plamondon s'appuie sur cette page méconnue de l'histoire québécoise pour construire un récit aussi instructif que percutant.

Sous couvert d'un fait divers sordide et révoltant, il nous entraîne dans une multitude de sujets. Le saumon, la Gaspésie, les peuples autochtones, le colonialisme, le racisme, le poids des mots, la notion de territoire ou encore la transmission. Même Céline Dion trouve sa place dans ce récit singulier.
J'ai été frappée par la richesse de ces courts chapitres qui, les uns après les autres, éclairent un pan de l'Histoire et révèlent les mécanismes d'une domination installée depuis des siècles. L'auteur montre comment un peuple a été dépossédé de ses terres, de ses ressources et parfois même de son identité, tout en continuant à résister.
J'ai également été sensible aux passages consacrés au rapport des Mi'gmaq à la nature. Leur vision du monde, fondée sur l'équilibre et le respect du vivant, entre en résonance avec les réflexions que le roman porte sur l'avidité humaine et ses conséquences.

Dense sans être difficile d'accès, Taqawan est un livre qui interpelle autant qu'il instruit. Une lecture qui invite à regarder autrement une histoire trop souvent racontée du seul point de vue des vainqueurs.
Et qui donne vraiment tout son sens à cette phrase citée en tout début de chronique.


« « Un Indien ne s'agenouille devant personne. » Alors les forces de l'ordre redoublent de coups, s'enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu'ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu'un, on doit toujours s'attendre au pire.
L'humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l'action, la raison s'éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. Dans les contrats d'engagement de certaines unités spéciales, des clauses obligent le signataire à éliminer les membres de sa propre famille si on lui en donne l'ordre. Des hommes tueront leurs propres enfants si on les leur désigne d'un coup de menton.
Alors quand on lâche une bande de gars de Québec dans une réserve, ça finit avec des côtes cassées et des épaules luxées - au mieux. »

« Ce n'était qu'un rêve
Ce n'était qu'un rêve
Mais si beau qu'il était vrai
Comme un jour qui se lève

C'est ainsi que Céline Dion a fait irruption dans le Québec des années quatre-vingt. C'est sa mère qui a écrit les paroles de la chanson, des mots si poignants, une poésie si troublante, débordante de harpes, d'hirondelles et de gentils papillons ! Trois ans plus tard, le 10 septembre 1984, Céline a seize ans et chante "Une colombe est partie en voyage" devant le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. Ce sera la consécration. Mais le 19 juin 1981, pendant que des milliers de Québécois regardent Céline à la télé pour la première fois, des centaines d'Amérindiens fortifient les barricades autour de la réserve de Restigouche en prévision d'une seconde descente.
Ce n'est pas qu'un rêve. »

« Le père crie le nom de sa fille et le gardien répond : «Dégage, t'as rien à faire icitte. » Le gardien est armé. Le père dit qu'il cherche sa fille et le gardien lui tire une balle de .22 dans le genou droit à vingt mètres de distance. La balle traverse la rotule. Le fémur est brisé. C'est pour ça qu'il a une jambe de bois. C'est pour ça qu'il boite depuis dix ans. Il traîne dans son corps l'imbécillité d'un homme qu'on avait armé pour la défense d'un bâtiment en démolition, une école en train de disparaître. On a détruit l'école parce qu'on n'a pas réussi à faire cohabiter les enfants mi'gmaq et les enfants québécois. Ils étaient pourtant tous gaspésiens. »

« Pourquoi ? L'une des mères explique qu'ils sont venus voler les filets. Une autre répond que le gouvernement veut leur interdire de pêcher le saumon. Une troisième dit que ça a toujours été comme ça mais qu'on va s'en sortir, ils ne l'emporteront pas au paradis. Une quatrième prie la bonne sainte Anne. »

« Pendant le Moyen Âge, on défend aux meuniers et autres maîtres de moulins de bloquer entièrement une rivière. Il est obligatoire de laisser un espace de montaison pour le saumon. Celui qui ne respecte pas cette règle est passible d'emprisonnement. Et ainsi de suite, sur chaque rivière, de chaque pays, jusqu'au Nouveau Monde, quand l'homme blanc et la femme blanche font la rencontre d'un peuple qui n'a jamais eu besoin de réfréner son avidité par des lois. Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus. »

« On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

« Les Vikings avaient peut-être réussi à y passer quelques mois froids, mais les premiers Français venus construire des maisons à Port-Royal, à Tadoussac et à Québec, seraient tous morts sans l'aide des sauvages. Océane sait cela. Son peuple a sauvé les Blancs puis les Blancs les ont peu à peu décimés. Sans réussir à les exterminer. Les réserves ont remplacé les guerres. Même contenus dans de ridicules portions de terre, ils ont survécu. Même si leur territoire, leur lieu de vie est passé de milliers de kilomètres carrés à une mince bande de quarante kilomètres carrés, ils sont toujours là. »

« GESPEG

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l'Atlantique leur a barré la route, quand l'avancée est devenue impossible, ils se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d'ailleurs allaient s'emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

« SAUVAGES

Des Indiens, ce sont des Indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde. Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens. Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu'on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu'on traite de sauvages durant quatre siècles ? »

« LE BISON DU NORD-OUEST

Dans l'Ouest des États-Unis, au milieu du dix-neu-vième siècle, pendant qu'Herman Melville écrit Moby Dick, des hommes à cheval, armés de longs fusils, abattent les troupeaux de bisons. Pour certains, il s'agissait d'une stratégie d'élimination des Indiens. De nombreux peuples millénaires de ces contrées ayant basé leur existence sur la symbiose avec le bison, l'exterminer suffisait à faire disparaître ceux qui en vivaient. Un siècle plus tard, l'histoire de ces milliers de carcasses pourrissant au milieu des plaines du Wyoming ou du Dakota souligne la cruauté des colonisateurs. On parle désormais d'un génocide par tuerie interposée.
Dans l'Ouest, l'homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l'Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coup de barrages, de nasses et de filets jusqu'à l'épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés. »

« TOBOGGAN

En langue mi'gmaq, le mot toboggan signifie «luge». En français, le dictionnaire définit le mot micmacs ainsi : « Arrangements secrets et compliqués afin de parvenir à ses fins ; manigances, menées obscures et embrouillées dans un but intéressé. » Le terme micmac viendrait de la locution verbale du moyen néerlandais muyte maken qui signifie «faire une émeute». Cela n'a rien à voir avec le nom du peuple qui vit dans le Nord-Est de l'Amérique depuis des millénaires. Pourtant, quand les Mi'gmaq de Restigouche se révoltent en juin 1981, leur nom indien rallie l'idée de révolte de la définition française, comme si l'homonymie faisait du toboggan entre la Hollande et l'Amérique. »

« Selon lui, René Lévesque se foutait du saumon. Pourquoi se serait-il préoccupé des six tonnes annuelles pêchées dans le sud de la Gaspésie par les Indiens alors que les pêcheurs sportifs de l'Est du Canada en sortaient cent fois plus, huit cents tonnes l'an, de la Nouvelle-Écosse jusqu'à Terre-Neuve ? C'était encore pire au large des côtes. Les bateaux-usines capturaient trois mille tonnes de saumon par saison (et ça, c'était sans compter les centaines de tonnes d'autres poissons rejetés à la mer parce que trop petits ou pas assez rentables). Selon l'avocat en question, cette descente ordonnée par le ministre était un tir de semonce de Québec en direction d'Ottawa.
C'était une manière pour René Lévesque de mettre de la pression sur le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau. Les réserves indiennes du Canada relevant du gouvernement fédéral, s'y attaquer était une manière de remettre en cause le pouvoir central. Après l'échec du référendum québécois, Trudeau avait accé-léré les négociations pour modifier la constitution du pays et y adjoindre une charte des droits et libertés qui amoindrirait le pouvoir des provinces. On parlait du rapatriement de la Constitution, puisque le pays était une monarchie constitutionnelle toujours gérée par la couronne britannique. Donc Lévesque avait fait cette descente pour «faire chier Ottawa». Le conflit entre le Québec et le Canada s'invitait dans les affaires indiennes »

« COMME UN OS

Quand ils font griller la viande de castor sur le feu, les Mi'gmaq conservent précieusement les os de l'animal. Quand ils font cuire une outarde dans la braise, après avoir brûlé les plumes et rôti l'oiseau, ils en récoltent soigneusement le squelette. Quand ils mangent du poisson, les arêtes qui ne serviront pas d'ornements ou d'aiguilles sont minutieusement préservées. Si un chien s'empare d'un seul bout d'os, c'est un mauvais présage. Après le repas, les reliques des poissons sont rendues à la mer. Après le festin, les os du castor sont rejetés près des huttes de ses congénères. Après la mangeaille, les ailes, les cuisses, la tête, et la carcasse du grand oiseau sont remises dans la rivière ou dans le lac. C'est ainsi depuis des millénaires. Pour que les poissons reviennent, pour que les oiseaux réapparaissent, pour que les castors continuent de nourrir le peuple, comme l'orignal, le lièvre et l'ours, il faut redonner à la nature ce que la nature nous a donné. D'ailleurs, depuis que cette tradition n'est plus observée, il y a parfois dans le cours des choses comme un os. »

« TERRE NATALE

C'est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d'une communauté à un moment précis quelque part. Mais d'où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours : défendre son territoire, son identité, sa langue ? D'où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l'espèce humaine se batte et s'entretue au nom d'un lieu, d'une famille, d'une différence irréductible ? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

« J'ai peur. J'ai peur de retourner là-bas. C'est pas normal de vivre dans une réserve. »

« REVE D'ENFANT

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu'on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu'ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n'a pas marché. Ils n'ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L'homme blanc a voulu imposer à l'Indien en un siècle ce qu'il a mis des millénaires à développer et à intérioriser: agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l'herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n'a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l'offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d'ajustement. Le saumon, celui qu'il suffisait d'attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre. »

« Il ne faut jamais perdre de vue qu'à un pour cent près, nous sommes tous des chimpanzés. »

« La nuit des Longs Couteaux aurait lieu cinq mois plus tard, le 4 novembre, neuf provinces du Canada et le gouvernement fédéral de Trudeau ayant décidé du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec. Cette entente, qui allait renouveler la Constitution canadienne en 1982, fut un coup dur porté aux nationalistes québécois mais, en revanche, une victoire pour les autochtones, qui se voyaient reconnaître leurs droits ancestraux et leur statut de peuples distincts.
Comme le dirait plus tard Lucien Lessard, le ministre responsable de la guerre du saumon et des raids à Restigouche : « Pour être un peuple, il faut avoir sa langue, sa culture et sa terre... » »

Quatrième de couverture

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s'emparer des filets des Indiens mig'maq. Émeutes, répression et crise d'ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l'immensité d'un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source...
Histoire de luttes et de pêche, d'amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d'un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Éric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d'années. Il est l'auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Éditions Quidam Éditeur,  janvier 2018
208 pages
Prix France-Québec 2018 / Prix des chroniqueurs 2018 -Toulouse Polars du Sud / Honneur 2018 de la Cause littéraire / Prix Lire à La Suze 2019 / Prix 2019-2020 des lycéens et apprentis Région PACA / Grand Prix du livre audio Polar Plume de paon 2021 

lundi 22 juin 2026

Le chant du sol ★★★☆☆ de Julien Denormandie

Le Sol est partout sous nos pieds et pourtant nous l'oublions. C'est à lui que Julien Denormandie choisit de donner la parole dans ce court conte écologique où survient un événement inattendu car le Sol se met en grève.

L'idée est originale et permet d'aborder de façon accessible des sujets essentiels comme la biodiversité souterraine, le rôle des vers de terre, le stockage du carbone, l'artificialisation des terres ou encore notre rapport à l'agriculture. Le récit se lit facilement et a le mérite de rappeler que le Sol n'est pas un simple support mais un écosystème vivant dont dépend notre avenir.
« Le Sol nous est indispensable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant. »
Pourtant, malgré la pertinence du propos, je suis restée un peu à distance. Comme le souligne Erik Orsenna dans sa préface, ce livre entend « sonner l'alarme ». Mais cette alerte n'est-elle pas lancée depuis longtemps déjà par de nombreux scientifiques, agronomes et naturalistes ? Le constat est largement posé, les diagnostics sont connus. Au-delà des mots, des essais et des prises de conscience, quelles actions concrètes suivront ?

Les mots sont nécessaires pour sensibiliser, mais ils interrogent aussi notre capacité collective à agir. Car pendant que les alertes se multiplient, les sols, eux, continuent de s'appauvrir, de s'artificialiser et de disparaître sous le béton.
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
Nous dépendons bien davantage du Sol qu'il ne dépend de nous et le Chant du Sol en conte pédagogique nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée avec justesse.
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations. »
Une lecture intéressante, même si elle ne m'a pas autant marquée que d'autres ouvrages consacrés à ce sujet, notamment "Humus", dont la puissance romanesque et la profondeur m'avaient davantage embarquée.

« Enfin !
Depuis si longtemps qu'on le tenait pour négligeable, juste bon à piétiner, à forer pour faire jaillir du pétrole, à creuser pour extirper des métaux plus ou moins précieux, à entrebâiller pour recevoir des tombes, des métros et des canalisations.
Pour le reste, rarement étudié dans toutes ses dimensions. Bien moins que le ciel et par suite bien moins connu que lui.
Donc plus vraiment protégé.
Et jamais, jamais remercié.
Alors que nous lui devons la vie.
Le Sol.

Pourtant économiste des « matières premières », je n'avais pas la moindre idée de son fonctionnement, de son habitat, de sa fragilité.
Heureusement, quoique toujours trop tardivement, un certain nombre de professeurs, à commencer par Gilles Boeuf et Marc-André Selosse, ont entrepris de me déniaiser. Mais j'avais du mal à comprendre, c'était compliqué, et j'ai cette maladie d'avoir besoin d'une histoire pour cela. « Il était une fois » est la phrase magique qui m'ouvre le cerveau.
Voilà pourquoi merci à Julien, Julien Denormandie !
Je le connais depuis des années. Et ensemble, ce qui éloigne à jamais ou rapproche pour toujours, nous avons écrit Nourrir sans dévaster, un livre d'échanges, parfois tendus, et de conviction, toujours partagée, sur notre passion commune pour l'agriculture et notre infini respect pour les agriculteurs.
Un beau jour, il m'a tendu des feuilles.
- C'est pour toi. Et pour les enfants. J'ai osé.
- De quoi ça parle ?
- Tu devrais plutôt me demander : de qui ça parle ? Ou même qui parle ?
J'ai lu d'une traite.
Pour sonner l'alarme, Julien, l'ingénieur et ex-ministre, s'est fait conteur.
Nous avions souvent parlé de ces métamorphoses nécessaires. Alertant sur la rareté croissante de l'eau, je n'avais rencontré qu'un intérêt poli mais lointain. L'eau n'est qu'une matière, même si la plus absolument nécessaire. Pour cette raison, maintenant je donne voix aux rivières et aux fleuves, en les présentant pour ce qu'ils sont autant d'êtres vivants. Julien, pour de semblables raisons d'urgence et de pédagogie, a suivi le même parcours.
Pas facile pour un scientifique ! Ces doctes-là sont irremplaçables, bien sûr ! Mais ils ont tendance à se méfier des comparaisons et à répéter jusqu'à plus soif :
« C'est plus complexe que ça ! »
Julien a donc osé.
Et vous allez voir, le résultat est saisissant.
Il était une fois le Sol.
S'ensuit un bref et formidable texte. Où s'agite la planète entière, des puissants en costume aux vers de terre.
Quelle histoire, pleine de bruit et de fureur, d'aveuglement vaincu par l'évidence !
Avec, chemin faisant, le portrait de notre indispensable.
Le premier moteur de la Vie.
Le Sol.
Enfin compris.
Donc peut-être enfin, bientôt, considéré comme il le mérite. »
Préface écrite par Erik Orsenna

« Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même. »
Franklin D. Roosevelt, 1937

« Le Sol, qui ne suscitait donc guère de passion avant qu'il n'entre en grève, était désormais au centre de toutes les discussions. Même les plus puissants de ce monde n'avaient que ce nom à la bouche. Il faut dire que leurs intérêts économiques étaient directement menacés. Pour quelles revendications ? Ils l'ignoraient. « Assurément, le pouvoir de l'argent ne sert à rien en pareille circonstance », se disait monsieur Victor en se rendant à l'invitation du patronat, avenue Bosquet dans le 7º arrondissement de Paris. »

« - Grâce aux vers de terre et à leurs compagnons, les Sols stockent 1 500 milliards de tonnes de carbone organique, deux fois plus que la quantité de carbone présente dans l'atmosphère. Sans cette action, la planète brûlera, et nous avec. 
Monsieur Victor n'avait pas besoin de ces explications. Il baissa son regard sur les quarante-deux parcelles puis le releva pour le fixer au loin. Il voyait déjà les premières feuilles d'automne s'accumuler sur le Sol, faute d'activité des lombrics. « Si cela continue, l'amas de feuilles va atteindre l'horizon. Darwin avait raison, les vers de terre sont peut-être les animaux les plus importants sur la planète », soupira-t-il. »

« « Mon Dieu, où est passée l'odeur du Sol humide ? Cette odeur reconnaissable parmi tant d'autres. Celle qui suit l'averse ou la rosée du matin ! » s'écria-t-il.
Monsieur Victor se souvenait de ses recherches sur cette odeur de terre mouillée, le pétrichor « sang des dieux qui coule dans la pierre », selon l'étymologie. Il savait qu'elle était liée à des bactéries qui dégageaient des molécules odorantes. Il se jeta au Sol. Le renifla. Encore et encore. Il creusa avec son couteau de fines tranchées, espérant libérer une odeur. Mais rien n'y faisait. Le Sol ne sentait plus !
« Cela veut donc dire que les bactéries sont elles aussi entrées en grève. »
Monsieur Victor blêmit.
« Sans les bactéries, qui va décomposer la matière organique et en faire des nutriments disponibles pour les racines des plantes ? » »

« « Peut-être qu'il aurait été bon, et depuis fort longtemps, d'écouter le Sol. Ce qu'il a enfoui, au prix de millénaires, nous aurions dû le laisser sous terre. Ce qu'il nous offre, nous devrions l'utiliser avec parcimonie. La nature ne laisse rien au hasard », dit-il en face de la caméra.
Puis monsieur Victor étala une carte sur la table du studio télé, une carte Michelin jaune exactement.
« Regardez ces espaces, dit-il d'une voix profonde. Les maisons, les routes, tout ce que nous avons bâti est représenté en noir. Les forêts sont en vert et les rivières en bleu. Eh bien, le Sol, lui, sur toutes les cartes, il est en blanc. En blanc, la couleur du vide ! »
Monsieur Victor continua, ne se laissant pas perturber par les tentatives de l'intervieweur.
« Ce blanc cache un monde entier, un univers souvent invisible et pourtant vibrant. Chaque parcelle de ce blanc est pleine de minéraux, de bactéries, champignons, insectes, petits et grands organismes. Le Sol nous est indispen-sable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant, 59% des espèces terrestres vivent sous nos pieds. » »

« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations, y compris celle que nous sommes en train d'écrire. Il mérite considération. »

« C'est simple, reprit-il, les mains posées sur la table pour soutenir son propos. Depuis des décennies, nos recherches génétiques se sont concentrées sur l'optimisation des rendements. On a sélectionné des plantes avec des racines courtes capables de produire rapidement de larges épis et de longues tiges grâce à l'apport massif d'engrais. Mais, à force de raccourcir les racines, on a oublié ce qu'elles apportaient au Sol : de la matière organique et des nutriments. Elles le structurent et le composent. Il faut ramener les racines longues. »

« « Le commerce doit se faire avec le moins de barrières possible. Chaque pays doit pouvoir exporter et importer comme bon lui semble, et tirer les avantages de son modèle de production. N'oubliez jamais les enseignements d'Adam Smith et de David Ricardo, les pères des avantages com-paratifs », expliquait-il.
Mais comment peut-il dire des âneries pareilles ! Abel éructait dans son Renault Scenic. Il s'arrêta sur le bord de la route et composa le numéro de l'émission de radio. Une, puis deux, puis trois sonneries avant qu'une charmante personne ne le prenne au téléphone et n'accepte que sa question soit posée à l'antenne. Une question aussi simple que pertinente : « Et que dites-vous du tourteau de soja et de colza qui vient des Amériques et que je suis obligé de donner à manger à mes vaches ? Il est issu de la déforestation et d'une agriculture intensive en pesticides. Nous n'aurions même pas le droit de le produire chez nous. Interdisez ce commerce déloyal. »
Abel dut se contenter d'une courte réponse : « Les cent soixante-quatre membres de l'OMC ne sont pas d'accord entre eux, donc rien ne bougera. »
« Mais combien de temps faudra-t-il encore avant que le gendarme du commerce se réveille ? » se demanda Abel.
Les amas de feuilles continuaient à s'empiler autour de lui.
Les tapis de moisissures aussi. »

« Alexandra savait. Elle voyait la catastrophe se profiler. Mais, à la différence d'Éric, elle refusait d'abandonner. Il devait y avoir une solution. Son regard tomba sur un dossier. Une photo. L'éco-quartier des Rives-du-Bohrie, situé à Ostwald, au sud de l'agglomération strasbourgeoise. Les zones humides y étaient préservées, des espaces naturels reconstitués, les immeubles étaient majoritairement en bois et matériaux biosourcés, les toits étaient végétalisés, l'aménagement épousait la topographie, il semblait s'adapter au territoire, et non tenter de le dompter. »

« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »

« Savez-vous combien d'habits achète un indi-vidu chaque année ? Quarante en moyenne en France, près de soixante-dix aux États-Unis, c'est énorme ! Alors même que c'est l'une des industries les plus polluantes. Songez un peu, la production de vêtements émet plus de CO₂ que les avions et bateaux combinés ! Il faut 2 700 litres d'eau pour produire un tee-shirt, 7 500 litres pour un jean. Et que dire de la pollution des Sols ? La culture du coton, c'est 25% des pesticides déversés chaque année. L'industrie textile utilise plus de 8 000 substances chimiques, dont certaines sont rejetées directement dans les rivières, contaminant les eaux en métaux lourds ou colorants toxiques... »

« Et si le capitalisme était en fait chronophobe ? En 1748, le père fondateur des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin, enseigna à un jeune commerçant que le temps, c'est de l'argent. Depuis lors, chaque minute mal utilisée est considérée comme un manque à gagner. Une course effrénée sans ligne d'arrivée, des sociétés construites autour d'une quête épuisante à l'optimisation. Une autre voie est-elle possible ? Souvenons-nous des physiocrates, ces penseurs du xvIII siècle, pour qui le revenu n'est rien sans renouvellement de la ressource. Écoutons Olivier Hamant, chercheur et biologiste du xxr siècle, qui propose un antidote au culte de la performance, à savoir la robustesse. Celle enseignée par le vivant qui a su s'adapter et survivre à 5,8 milliards d'années d'incertitudes et de fluctuations. Enfin, acceptons qu'il soit impossible de maximiser performance et robustesse en même temps. »

« Le Sol avait effacé les nuances, les arômes, les clins d'œil aux saisons. Il avait cessé d'être généreux. »

Quatrième de couverture

Il y a des personnages que nous regardons sans réellement les voir, que nous pensons connaitre mais dont nous ignorons tout, que nous croyons aimer mais sans considération.
Et si le Sol se mettait en grève ? Lui, cet ami précieux qui nous veut du bien. Lui, qui souffre en silence.
Un conte ne relate pas une véritable histoire. Il peut, en revanche, reposer sur des éléments réels.
Ainsi, tout débute dans la capitale, un 22 septembre, par un étrange bruit...

Éditions du Seuil,  février 2026
156 pages