mercredi 27 mai 2026

Cairns ★★★★☆ de Martin Baldysz

Il faut parfois peu de pages pour ouvrir de grands espaces intérieurs.
Dans un hameau norvégien battu par les vents, Sebastian Ribe, un jeune pasteur, part à la recherche de Kirsten Nesse, une bergère disparue et soupçonnée de meurtre. Pour traverser la montagne et ses brumes, il n'a qu'un guide possible, Reidar Skåren, le Montagnard. Un homme rongé par l'alcool, hanté par ses souvenirs, plus à l'aise parmi les pierres, les lacs et les bêtes qu'au milieu des hommes.
Commence alors une étrange traversée, physique autant qu'intérieure, dans une montagne où tout semble poreux, les rêves, les souvenirs, les légendes, les vivants et les morts.
J'ai été profondément saisie par l'atmosphère de ce roman. Une atmosphère crépusculaire, presque irréelle, où la nature paraît respirer, observer, murmurer. La montagne n'est pas un décor ici, elle est vraiment une présence. Une force sauvage et mystique qui révèle les failles, les manques, les regrets.
Martin Baldysz écrit avec une concision étonnante. Sur le moment, j'ai parfois eu l'impression d'un texte presque trop bref. Et pourtant, en refermant le livre puis en relisant mes passages annotés, je me suis rendu compte de tout ce qui restait. Des sensations, des odeurs, des visions. La mousse humide, les pierres noires, le goût du genévrier, le brouillard, les silhouettes dans la nuit. 
« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »
C'est un roman habité par le manque et le vertige. On y retrouve les thèmes du deuil, de la solitude, de la tentation, de la rédemption, et l'appel du sauvage aussi qui traverse tout le livre. L'auteur mêle l’onirisme aux paysages norvégiens. On sent qu'il connaît intimement cette terre de fjords et de montagnes ; chaque description semble née du vent, de la roche et des lacs.
Un texte bref, dense, étrange, parfois hypnotique.
Une excursion dans les tréfonds de l'âme humaine, au bord du vide, là où les cairns sont peut-être les derniers repères avant de se perdre.
J'ai refermé ce livre avec davantage des images qu'avec des certitudes 😉
« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »
Lu dans la cadre du challenge #laouviventleslivres et le thème de la.montagne en ce mois de mai.

« [...] il ressentait l'appel du large. L'appel d'une vie simple, où la seule chose qui comptait était de ne pas passer par-dessus bord ; il apprendrait le reste sur le tas. Mais qui serait là pour l'accueillir quand il reviendrait après des mois de pêche dans les flots furieux ? Qui l'attendrait au bout de la grève et l'accompagnerait à Skåra, jusqu'à cette chaude maison dont il aurait rêvé durant cet éprouvant voyage ? À qui raconterait-il la vie en mer et les péripéties de cette fabuleuse expédition ? »

« L'homme d'Église jeta un coup d'œil à la bouteille vide et se mit à rire. Puis il adressa à Reidar un regard si chaleureux que ce dernier eut presque pitié de lui-même. Cependant, il ressentait une vive émotion. Était-ce le salut que le pasteur lui apportait là, comme il allait le faire avec la fille Nesse ?
- Nous avons tous un démon qui couve au fond de nous, n'est-ce pas ?
Reidar opina. Un démon, oui, voilà ce que c'était : un démon brûlant qui cognait au fond de lui. Une barrière. Des griffes diaboliques dont il aurait du mal à se défaire le lendemain, mais, à cet instant précis, un chant résonnait dans sa tête. »

« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »

« En goûtant le breuvage, les yeux clos, il eut l'impres-sion de tomber dans un buisson de genévriers, comme lorsqu'il était enfant. Un goût poivré se répandit au fond de lui, une odeur de mousse et de terre retournée. Puis l'odeur d'un cheval marchant d'un pas lourd dans une neige épaisse. »

« L'air frais se déversa à l'intérieur, et il resta là, à se demander d'où venait l'odeur de la nuit, si fraîche et si agréable. Dieu qu'il se sentait bien. Bien et libre. La nuit, en montagne, tout rentrait dans l'ordre, en quelque sorte. Certes, il était un peu ivre, mais il avait les idées claires. Sa tête frétillait comme un filet plein de harengs ! Ses pensées s'envolaient par la fenêtre, et certaines revenaient droit vers lui. Il se mit à rire en songeant au pasteur, dehors, et à Indis, dans le fournil, pendant que lui se tenait là, à la fenêtre. Puis il se palpa le crâne, soudain plus étourdi que d'ordinaire. Quelque chose n'allait pas. Était-ce la route qui avait épuisé toutes ses forces et qui, combinée à la boisson, provoquait des démangeaisons dans son ventre et ses jambes ? Il avait l'impression que quelqu'un se penchait sur lui, la main tendue pour fermer la fenêtre. Il sursauta et regarda autour de lui avec la désagréable impression d'être observé. »

« Kirsten Nesse. Était-ce elle qui lui était apparue en rêve ? Elle qui avait tendu le bras pour fermer la fenêtre ? Le temps semblait s'être effondré. Reidar voyait son père faucher l'herbe sous un soleil éblouissant. Il voyait le regard luisant de sa mère, gisant dans son cercueil. Les yeux écarquillés de l'églefin lorsque le couteau passait sur sa chair. La laine froide des agneaux enterrés dans le marais. Elles étaient si étranges, ces images qui peuplaient ses rêves dans la lumière vacillante d'un feu effrayé. »

« Rester là et garder les bêtes dans la montagne, puis les ramener aux bergères et s'endormir au crépuscule. Comme il regrettait ces jours heureux. »

« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »

« La vallée, le troupeau et la maison, tout ça lui paraissait loin. Les moutons, il y pensait, mais le reste pouvait tomber aux oubliettes. C'était ici, en haut, que le vent soufflait. C'était ici, en haut, que les poissons remontaient à la surface et que des choses enfouies se réveillaient au fond de lui, que le chant du coucou, aux accents solennels, se révélait différent des cris qui alimentaient les superstitions des villageois. Ici, le corbeau qui volait au-dessus de sa tête ne laissait présager ni conflit ni inimitié. Ici, on était seul avec tout. Ici, les bergères s'occupaient des bêtes. Ici, le plongeon appelait depuis les lacs avoisinants, caché entre les reliefs, et lorsque tout le monde dormait et que Reidar flottait, nu, dans son lac de montagne, il l'entendait au cœur de l'obscurité. »

« Dans cette nuit qui brouillait les contours du monde, tout était si intensément vivant. Il écouta, flaira, respira. Passa ses mains sur la bruyère sèche. De bonnes touffes de bruyère sèche qui le rassuraient. »

« Un cairn.
Elle rejoint avec recueillement les pierres empilées devant elle. C'est la preuve qu'elle n'est pas perdue dans un autre monde. Elle pourra retrouver le chemin de chez elle, pour peu que ce brouillard se dissipe. Elle s'assied à côté du cairn comme s'il s'agissait d'un vieil ami, veillant néanmoins à ne pas le toucher. Comme les pierres sont noires, observe-t-elle. Ses doigts les effleurent, et elle laisse échapper de petits sanglots. Rien ne pousse sur ces pierres, ni lichen ni mousse, et ce constat l'apaise. Des pierres noires empilées les unes sur les autres. Une tour. Un cairn. Un lieu de passage. Ici, au milieu de tout ce gris, de cette lumière infinie. Elle brûle de le toucher, mais elle n'ose pas. Maintenant qu'elle a étanché sa soif, la faim la tenaille, et elle a la gorge si serrée qu'elle est prise de nausées. »

Quatrième de couverture

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d'un homme et la disparition d'une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d'aller à la rencontre de la disparue. Pour s'aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l'aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Entre ces pages crépusculaires, au bord du vide, la montagne seule connaît le cœur des hommes et révèle leur vrai visage.
Martin Baldysz est né en 1977 dans le district de Sunnmøre, entre mer et montagne. Profondément attaché à sa région natale, il vit aujourd'hui avec sa famille dans une ferme en pleine nature. Ses romans, imprégnés de mythologie nordique, puisent leurs racines dans l'Ouest norvégien.

« Baldysz révèle comme personne la splendeur et les dangers de la montagne... »
Dagbladet

« Un véritable tour de force : c'est entre les lignes que résonne intensément ce roman d'une extrême concision. »
Stavanger Aftenblad

Éditions Paulsen,  janvier 2025
112 pages
Traduit du norvégien par Marina Heide

lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025