lundi 20 juillet 2026

Si maintenant j'oublie mon île ★★★★★ de Serge Airoldi

« Parler, écrire, c'est maçonner de la mémoire. »
Un rendez-vous avec l'Histoire. Bien plus que la traversée d'une vie.

Mike Brant n'est finalement qu'un point de départ. Un fil que Serge Airoldi déroule avec une infinie érudition pour remonter jusqu'à Moshé Brand, l'enfant né dans un camp d'internement britannique à Chypre, fils de survivants de la Shoah, héritier d'un silence et d'une douleur qui précèdent sa naissance.

À partir d'un simple vers « Si maintenant j'oublie mon île », l'auteur propose un texte singulier, à mi-chemin entre le récit, l'essai, la méditation et l'enquête. Il s'adresse à Moshé comme à un frère disparu, et cette adresse donne au livre une profonde intensité.

J'y ai trouvé de nombreuses digressions. Sur l'histoire des Juifs, les pogroms, les ghettos, Chypre, Famagouste, la Pologne, les artistes de l'époque, la littérature, ou encore la philosophie. Elles pourraient dérouter celles et ceux qui chercheraient une simple biographie. Pour ma part, elles m'ont semblé donner toute son épaisseur au texte. Parce qu'elles rappellent qu'aucune existence ne se comprend sans l'Histoire qui la traverse.

Serge Airoldi écrit avec une langue foisonnante, exigeante, parfois presque incantatoire. Une langue nourrie de références littéraires qui invite souvent à ralentir, à relire, à s'arrêter. J'ai étiqueté tellement de passages !
L'auteur relie hier à aujourd'hui. Il ne se contente pas d'évoquer la barbarie passée ; il interroge la montée actuelle de l'antisémitisme, les replis identitaires, les discours de haine et cette inquiétante facilité avec laquelle les hommes oublient.

Il rappelle combien la mémoire est une responsabilité. Écrire devient alors un acte de résistance, une façon d'empêcher l'effacement.

Il y a cette île aussi.
Chypre, carrefour des civilisations, terre de naissance de Mike Brant, elle-même fracturée, coupée en deux, devient une magnifique métaphore. Celle de l'exil, des frontières visibles et invisibles, des blessures que les hommes infligent aux territoires comme aux êtres.

Une lecture dense, profondément éclairante. Un livre qui dépasse largement la figure de Mike Brant pour nous parler de notre humanité, de ses faillites, de sa mémoire et de ce qu'il nous appartient encore de transmettre ✨️

📚 Challenge #laouviventleslivres Juillet : les îles ✅️

« Tu es mort ce 25 avril 1975. Tu t'es jeté dans le vide, à Paris. Des témoins disent avoir entendu un cri inhumain, une voix qui hurlait «non», quelque chose comme «non», et un choc violent. Et pendant toutes ces années, je t'ai laissé sédimenter en moi une collection de possibilités.
Vendredi 25 avril 1975. Un jour avant shabbat.
Je ne sais rien de shabbat. Je fréquente un autre livre que le Talmud et la Torah. Et d'ailleurs, affirmer que cet autre livre m'est familier n'est pas la vérité. Ce n'est qu'une vérité. Un semblant de vérité. La mienne, toute imparfaite. Elle consiste à voyager à ma façon dans cet autre livre comme je le fais depuis des décennies avec tellement de textes, certain, comme Flaubert, que l'important, c'est «l'orgie de littérature».
[...]
Le 25 avril 1975, j'avais huit ans. Je croyais alors que la matérialité des vivants de la télévision n'était en rien comparable à celle des vivants de mon entourage. De la vie, je ne savais que l'immédiat, le pli habituel des choses, des gens, les rides, les sourires, la gravité. Le lointain m'était inconnu. »

« À la télévision, les vivants n'étaient jamais que des vortex. Les courants chauds rencontraient les courants froids et une tornade naissait. Cloclo était électrique. Avenue Exelmans, seizième arrondissement, Paris, il n'avait pas encore eu l'idée saugrenue de redresser une applique depuis sa baignoire ou de faire qui sait quoi dans l'intimité de sa salle de bains. Brel clamait le nom d'Amsterdam. J'entendais le mot « putain » - les femmes infidèles d'Amsterdam sur lesquelles le chanteur pissait, disait-il, quelle chose extravagante que cette golden shower dont j'ignorais qu'elle pût nourrir le scénario d'un jeu sexuel - et si d'aventure la chanson de Brel me surprenait en présence d'adultes, je rougissais, feignant de ne pas avoir remarqué, ni les forêts de putains, ni la coupable miction. Johnny, suant toujours, était lourd comme un cheval mort depuis 1969, ne sachant pas, ne sachant plus, s'il existait encore. Tu te souviens de cette chanson de Jean Renard, n'est-ce pas, Moshé ? Tout le monde la chante encore. Et comment aurais-tu oublié quelque chose de Jean Renard ? »

« Il a de la cendre, dit-on d'un homme important chez les Touaregs. La dimension vient du fait que l'homme en question et sa famille avant lui et les générations qui l'ont précédé ont allumé un feu au même endroit, souvent. Toujours.
Avoir de la cendre signifie cette permanence dans le même lieu. Le nomadisme est un aspect du génome et de la mémorisation des géographies. L'errance forme l'identité et l'exil, une manière difficile et douloureuse de l'entre-deux. Mais seuls l'enracinement, la régula-rité du lieu fréquenté, posent la qualité et la vérité de l'homme, de son avenir et de son destin.
Combien parmi les tiens, Moshé, ont eu de la cendre ? Combien en ont eu dans les lieux de l'horreur ? »

« Je me disais: ce doit être pareil avec eux, les vivants de la télévision. Ils apparaissent à l'écran, ils viennent d'ailleurs, moi seul le sais, comme David Vincent le savait pour les envahisseurs - l'homme isolé, confronté à des forces invisibles et occultes. Les envahisseurs ont pris forme. Ils veulent de la cendre chez nous. Il faut convaincre un monde incrédule - a disbelieving world - que le cauchemar a déjà commencé. Ils essaient de nous infiltrer, de modifier la rigueur intangible de ce que nous sommes et peut-être y parviendront-ils. Peut-être y sont-ils déjà parvenus. Ils chantent, ils rient, ils me regardent dans les yeux, ils délivrent des messages secrets et, quand l'Ordre l'a décidé, ils disparaissent dans un halo, dans une cendre virtuelle. À l'époque, ce mot n'existait pas dans notre registre commun. Le réel était encore réel, à considérer, bien sûr qu'il fût un temps où le réel, dans la longue histoire, fut une seule fois bien réel. »

« Pour que l'affaire soit crédible, il faut inventer un scénario à la mesure des hommes. Il faut dire par exemple : « Ce matin, à onze heures quarante, le chanteur Mike Brant s'est jeté du sixième étage d'un appartement situé au numéro 6 de la rue Erlanger dans le seizième arrondissement de Paris. » Et voilà, c'est fini. On attend la fin d'un autre inveideur. Cloclo dans son bain, avenue Exelmans, si près de la rue Erlanger. Brel aux Marquises.  Joséphine Baker à Paris, treize jours avant toi, Moshé, après une attaque cérébrale. Que des endroits où l'on n'est pas. Où l'"on ne peut pas être", nous autres, les non-"inveideurs" qui pouvons replier l'auriculaire quand bon nous chante. »

« Jadis. J'aime beaucoup ce mot. Il vient de l'ancien français, le sais-tu, Moshé : ja a dis. Il y a déjà des jours. Quelque chose est passé. Quelque chose a eu lieu, s'est fragmenté, s'est reconstruit peut-être, s'est fait une raison et alors la chose, deux fois, dix fois, cent fois, a connu la même séquence, up, down, brisure, remodelage, cassure, nuit noire, brouillard, soleil, saisons, défaites, petit bonheur, effondrement.
Une phrase de Gaston Bachelard me revient : « L'ailleurs et le jadis sont plus forts que le hic et nunc. » Je crois bien qu'elle exprime tout de ton histoire, Moshé, des raisons même qui ont inventé ton chemin et des capillarités que ce parcours entretient avec une ascendance, un acide désoxyribonucléique. Un point de départ avec le commencement. Avant lui.

Tu vois, Moshé, ma théorie de l'auriculaire et des inveideurs en a pris un coup avec lui. C. Jérôme. Une fois, pour un carnaval dans notre ville, il est venu donner un gala. On disait comme cela de ton temps. Mon père était en coulisse. Il l'a vu de près, pas à distance. Il m'a dit ensuite que le chanteur était très sympathique, qu'il avait mangé des fruits, je crois, bu de l'eau, ri, dit des choses banales, signé des autographes, embrassé des filles, la femme d'un conseiller municipal, serré des mains. À moins de considérer suprêmement habile la stratégie des envahisseurs ce qu'il ne faut jamais négliger, tout laissait admettre ce jour-là, que le chanteur n'était pas un vortex, que son auriculaire était bel et bien flexible, comme nous tous, que c'était donc un frère, qu'il ne s'était pas, une fois, lancé à l'assaut de notre monde, qu'à la télé il étincelait, brillait de paillettes et que là, en vrai, il était homme, simplement homme parmi les hommes. Capable de faire le spectacle dans un tourbillon de lumières, de flashes, de spots, de drapeaux américains. Mais pas de disparaître, d'un claquement de doigts de ceux de l'Ordre, dans un halo rouge. Comme dans une fable à la télévision. Laissant derrière lui quelques cendres improbables. »

« LA VIE EST UNE GUERRE, tu le sais, Moshé.
Tes parents aussi le savaient. Toute ta parentèle. Tous les tiens. Ils l'ont toujours su.

Ton père, Fishel Brand, naît en 1903, à Biłgoraj, un petit village dans le sud-est de la Pologne, dans la voïvodie de Lublin. L'année suivante, au même endroit, vient au monde Yitskhok-Hersh Zynger dans une famille de tradition hassidique. Exilé aux États-Unis, il deviendra le célèbre écrivain Isaac Bashevis Singer, récompensé par le prix Nobel de littérature en 1978 pour « son art de conteur enthousiaste », justifia alors le comité. Un art « qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l'universalité de la condition humaine ».

Dans un de ses livres, La Famille Moskat, Singer écrit : « Par la fenêtre, il aperçut le ciel, les étoiles, les planètes, la Voie lactée. La brume blanchâtre qu'il était en train de contempler émanait de ces astres qui dataient de millénaires, du temps du patriarche Jacob, de la construction de la pyramide. Quelle chose étrange que de se trouver ici, au cinquième étage d'un immeuble sis dans la rue Nowolipki, et de se sentir en contact avec l'éternité du cosmos ! Quelle pensée étrange! Les mêmes lois qui commandent au soleil et à la lune, aux comètes et aux nébuleuses, gouvernent également la vie et la mort, Mussolini, Hitler, chaque butor nazi (...) réclamant à grands cris du sang juif. »

Qui sait de quelles étoiles, de quel soleil, de quelle lune et de quelle Voie lactée, Fishel s'est-il toujours souvenu jusqu'au bout de sa vie ?

Quelle couleur de la vie antérieure garde-t-on en mémoire, même pour s'illusionner un peu ? »

« Quand la guerre éclate, le beau nid se déchire. Les Juifs de Biłgoraj sont déportés. Qui sait ce que deviennent les femmes et les enfants dans ces aventures affreuses ? Pardon pour ces phrases lapidaires, Moshé. Quand je dis « déportés », quand je feins de m'interroger sur le sort des femmes et des enfants, ce sont des mots pauvres, des façons sommaires de questionner, je le sais. La réponse, nous la connaissons tous, hélas. Le drame absolu, térébrant, nous le savons à l'instant même de l'interrogation. Il faudrait un livre, une œuvre, des vies entières pour dire seulement la moindre des frayeurs de l'avant, avant la cassure, la blessure. Il faudrait autant de livres pour rapporter toutes les affres, tous les détails de cette fracture, pendant et après. Il faudrait des Aharon Appelfeld, des Marcel Cohen, des Primo Levi, tous les autres dont la voix a pu s'extraire de l'Anéantissement. Il faudrait des Paul Celan pour écrire jusqu'à la fin du monde cette « Fugue de mort ». Todesfuge.

Lait noir de l'aube nous le buvons le soir 
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit 
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs...

De tout cela, je suis incapable, bien sûr. Et je me sais illégitime de vouloir fouler ce territoire brisé. Pourtant, tout cela m'appartient et me déconstruit aussi. C'est mon histoire parce que c'est ton histoire, Moshé. »

« Parler, écrire, c'est maçonner de la mémoire, c'est façonner cet opus incertum qu'est toute tentative de vie. Ce n'est pas giberner avec le matériau futile, le vent dans les nuagelets. C'est enquéter. À tout prix enquêter. C'est faire haute politique, savoir comment habiter un espace. Épisser les torons disjoints par les trop nombreuses manœuvres. Parler, écrire, c'est quêter. C'est se mettre à l'affût. Trouver la voie de ce gibier si farouche, c'est déjà écrire. Je dis mémoire et aussitôt, j'affirme la nécessité de l'écrire. «Il faut écrire des livres », recommande l'Apocalypse dont je t'ai entretenu immédiatement, Moshé. J'affirme aussi l'injonction de conserver cet esprit-qui-fut, cette matérialité-qui-fut à la façon des Memorbücher, ces livres du souvenir des Morts que la communauté entretient depuis toujours pour extraire les disparus de la géhenne.
Memorbuch de Nuremberg en 1296.
Memorbuch de Metz, 1610-1724, de Francfort (1628-1907), de Fürth (de 1624 jusqu'à l'anéantissement total de la communauté pendant la Shoah). Tous les autres.
Partout des massacres, des synagogues brûlées, des tueries. Des hordes, « réclamant à grands cris du sang juif ». Le sang juif, sache-le, Moshé, est le sang du monde. Tous les sangs sont ceux du monde éternel. Tous les sangs. Tous. 
Sang de l'ange blessé. Sang éternel du sang éternel.

Et le souvenir de ce qu'écrit Simone Weil : « Le monde est fait par Dieu avec le cadavre du mal. »

Il faut écrire. Juifs, non-Juifs, là n'est plus la question. Plus jamais. Le géorama d'un monde avec dieu privé, privatif, n'a rien à voir avec le relief de l'âme. Un dieu lui-même a besoin d'une cendre antérieure. La question c'est l'homme avant l'homme, c'est nous avant nous, nous après nous, c'est nous qui avons besoin d'un témoin.

Écrire. Parce que le récit nous oblige. C'est notre ligne de conduite, notre faiblesse, notre hardiesse, notre possibilité - illusoire mais capitale - d'habiter un monde, c'est notre façon. »

« Et ton père, Moshé ?
Fishel s'engage dans un maquis pour combattre les nazis aux côtés de l'Armée rouge. La guerre passe, elle tue les pays, les espoirs, elle mêle le sang à la boue, l'essence à la bouche, les pierres aux ventres, elle s'achève maintenant, la vie reprend. Mais l'épouse chérie et Jacob ont disparu. Les corps sont absents. Quand tout s'arrache, tout devient blanc ou noir. Tout s'éteint dans la cendre froide. »

« La douleur se vit à corps absent. »

« Fishel pousse jusqu'en Allemagne. Un jour, il se trouve sur le quai de la gare de Pocking, en Bavière.
Pocking, c'est là qu'est morte, dans le grand âge, Leni Riefenstahl. C'était en 2003. Elle avait cent un ans. Danseuse, actrice, réalisatrice, photographe, elle a beaucoup servi le maléfice hitlérien. J'écris « maléfice » mais dans le fond, j'ignore comment évoquer ce qu'a fait ce barbare méphistophélique, syphilitique, parkinsonien, accoutumé aux drogues, la bouche garnie de dents gâtées et le ventre de flatulences incontrôlables. 

Maleficium : mauvaise action, méfait, crime. Maléfice ne suffit pas. Mauvaise action, méfait, et même crime ne suffisent pas. Ne disent pas assez. Ne contournent pas suffisamment le bloc de haine pour aller voir derrière ce qui anime vraiment la grimace infernale. 

Omineux, peut-être, conviendrait à cet individu et à ses cohortes. Omineux omen renvoie au présage funeste. Et dans cette singulière saloperie, je n'arrive pas à concevoir uniquement du passé mais aussi de l'avenir qui ne manquera pas de se rappeler à nous. C'est inévitable.

Le public découvre Leni Riefenstahl au cinéma en 1926 dans La Montagne sacrée un film réalisé par Arnold Fanck. Elle enchaîne alors les tournages : Le Grand Saut, L'Enfer blanc du Piz Palü, Tempête sur le mont Blanc et L'Ivresse blanche. La montagne dessine son théâtre. Elle construit sa gloire. 

Joseph Goebbels, futur ministre de la Propagande, découvre l'actrice à l'écran en 1929, lors d'une projection. Il écrit : « Une merveilleuse enfant, pleine de grâce et de charme ! » En 1932, Goebbels la rencontre, à l'hôtel Kaiserhof. Il note : « Très sympathique, intelligente et agréable personne. Nous conversons longtemps. Elle est très enthousiaste pour nous. » La même année, elle tourne La Lumière bleue. Toujours une histoire de montagne. Junta, une fille sauvage vit à l'écart du village avec Vigo, un berger. Elle seule sait escalader les versants voisins où les nuits de pleine lune, dans une grotte, brille une mystérieuse lumière bleue. Tonio, un peintre découvre le secret des cristaux de la grotte et trahit Junta en révélant l'accès aux villageois qui pillent le site. Junta se suicide de désespoir. L'histoire se veut une ode à la tolérance, au respect d'autrui. Lion d'argent à la Mostra de Venise. Il paraît qu'Hitler adorait cette autre nuit de cristal.
Dans ses Mémoires, Leni Riefenstahl se souvient d'un rassemblement politique au Sportpalast de Berlin en 1932. Elle consigne :
« discours (celui d'Hitler) exerçait sur moi une véritable fascination. » 

Le 18 mai 1932, elle écrit au Führer:
Très honoré Monsieur Hitler,
Pour la première fois de ma vie, j'ai assisté voici peu à un meeting politique [...] au Sportpalast. Je dois avouer que votre personne et l'enthousiasme des spectateurs m'ont impressionnée. Je souhaiterais faire [...] votre connaissance, mais malheureusement je dois quitter l'Allemagne pour quelques mois [...]. C'est pourquoi une rencontre avec vous avant mon départ sera sans doute impossible [...]. Une réponse de votre part me réjouirait grandement.
Salutations redoublées de votre Leni Riefenstahl

Elle rencontre finalement le très honoré Monsieur Hitler. Plus tard, elle tournera les célèbres films de propagande : La Victoire de la foi, Le Triomphe de la volonté, Jour de la liberté - Notre armée et aussi le fameux Dieux du stade à l'occasion des Jeux olympiques de Berlin.

En juin 1940, quand les troupes allemandes entrent dans Paris, Leni Riefenstahl adresse un télégramme à Hitler :
C'est avec une joie indicible et une grande émotion que nous partageons avec vous mon Führer cette grande victoire qu'est pour l'Allemagne et pour vous l'entrée des troupes allemandes dans Paris. Cela dépasse l'imagination humaine que d'être capable de réaliser des actes sans pré-cédent dans l'histoire de l'humanité. Comment pourrons-nous jamais vous remercier pour cela?

C'était le temps où ce sycophante de Robert Brasillach manquait de peu le prix Goncourt pour Les Sept Couleurs, roman d'inspiration fasciste, déclinant sept genres de narration. Magnifique exercice de style, dit-on. Mais de la crapulerie.
C'était le temps où Fishel devinait peut-être qu'il ne danserait pas toute sa vie. »

« Savons-nous seulement ce que furent les pogroms ? Une infamie bien sûr. Une intense barbarie. Fréquente, éruptive, systématique tout au long des siècles. Un jour, lisant Histoire de mon pigeonnier d'Isaac Babel, je suis tombé sur ces lignes. L'histoire ne se passait pas en Pologne mais dans la région d'Odessa. L'horreur - comme la lune, le soleil, l'éternité du cosmos - ignore les frontières. »

« Le monde n'est que boue, écrit Leopardi. E fango è il mondo.

Tu savais cela, Moshé, que la boue est le monde, que le monde est la boue, que la boue hait le monde, que les Cavaliers se partagent une grande part du monde, son quart, et qu'alors ils font périr les hommes par le glaive, par la famine et par les bêtes sauvages de la terre. Hourvari, charivari, diablerie, vénerie de l'homme contre l'homme. L'homme féral contre l'homme agneau. Hommeries éternelles. Hommes omineux, encore. Toujours. »

« Été 1941 : Pologne, pogrom, massacres tous azimuts. Tout le monde s'y met. Ukrainiens, Polonais, Allemands.

À Łódź, l'envahisseur allemand enferme maintenant les Juifs dans un ghetto. Ce mot vient de Venise, du vénitien sans doute, de la tradition talmudique peut-être. Il dit à la fois le lieu de la fonderie et celui de la séparation. Fusion/fission. La nuance est dans l'étrange écartèlement.

J'ignore ce qui me prend d'écrire sur la guerre, sur les guerres. Ne sait-on jamais ce qui nous pousse à écrire ? 
Écrit-on vraiment ce que l'on voudrait écrire? Je ne le crois pas. Je t'en ai déjà parlé, Moshé. J'ai lu, sous la plume de Marcel Cohen, cette idée partagée.

Je ne me sens pas d'écrire davantage sur le Mal, Moshé. Mais dans le même temps, une force étrange m'y pousse, me convoque à cette exigence. Pardonne-moi. Je sais que le désastre prend toujours soin du moindre détail. Maurice Blanchot a théorisé cela. C'est suffisant de le savoir. Tout cela m'accable, et de plus en plus d'ailleurs, à mesure que le temps nous éloigne de cette Catastrophe. Que d'autres bien plus informés que moi, plus légitimes aussi dans la reconstruction des faits, des drames, s'en chargent comme ils l'ont fait depuis l'ouverture au monde du Livre Noir. Le Sale Livre. Tous les livres affreux. »

« On peut toujours être un autre, meilleur. Mais qui est vraiment capable de cet allongeail sublime de la vie vertueuse ?

De Rumkowski, Czerniaków écrivit : « L'homme est incroyablement stupide et suffisant. Il est dangereux, de surcroît, puisqu'il s'obstine à raconter aux autorités que tout va pour le mieux dans sa petite délégation. » Les deux hommes se rencontrèrent lors d'un voyage de Rumkowski à Varsovie, au cours duquel le Judenälteste de Łódź distribuait des brochures vantant la productivité de ses usines. À Himmler, il expliqua : « Nous construisons une ville ouvrière, Herr Reichsführer. Et nous continuerons de travailler aussi longtemps que nous avons une dette envers vous. »

Voilà où nous en sommes, Moshé. Voilà ce qui pèse sur nos épaules pour toujours. Que l'on mesure son jugement à l'encontre de Rumkowski ou bien qu'on accable le bonhomme. Le tableau de l'homme et du monde est là. Et ce tableau m'écœure.

Environ trois mille Juifs de Łódź auraient survécu au Génocide. Ils ne sont plus qu'une poignée aujourd'hui à vivre dans ce haut lieu de l'industrie textile, jadis. Les nazis ont gagné. Une certaine Pologne antisémite aussi. La férocerie est toujours victorieuse. Tu sais, Moshé, une certaine Pologne actuelle me dérange beaucoup, me répugne même. Comme me révulse ce qui se dit, se fait, se pense en Hongrie, en Tchéquie, en Slovénie, en Roumanie, en Allemagne, en Italie. En France bien sûr. Aux États-Unis, au Brésil, en Indonésie. Partout, en somme, où la cruauté et la bêtise oublieuse de l'homme se répandent. »

« En Pologne, une loi a été votée en février 2018. Elle prévoit une peine de trois ans de prison contre les personnes coupables « d'attribuer à la nation ou à l'État polonais, de façon publique et en dépit des faits, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis commis par le III Reich allemand (...), de crimes de guerre ou d'autres crimes contre la paix et l'humanité ». Et s'il n'y avait que ça. Mais il y a le reste qui nous conduirait au bout des nuits si j'avais la force de tout consigner pour dire la pollution ahurissante, la politique affreuse, l'économie scélérate, la mort des petits enfants, des femmes, des hommes, la joue contre la boue, les conflits mortiferes, le travail abrutissant, l'esclavage partout, en tout lieu. Pour dire aussi les mensonges d'État, le vide abyssal dans lequel nous pousse l'idiotisme ravageur qui hérisse la planète, le goût immodéré pour ce qui nous abaisse, nous abrutit, nous réduit. Nous avilit. Que faire quand on sait cela ? Se jeter du sixième étage en hurlant « non » ? Accepter, déglutir, se taire, s'engouer et continuer, s'obstiner pendant les quelques décennies qui nous sont accordées, poursuivre en pleurant secrètement quand revient le printemps, quand le hasard d'une promenade nous offre le spectacle soudain d'un bouquet de jonquilles au bord d'un sentier, d'un faon que le hallier ne protège plus et que nos yeux déshabillent, persuadés que cette apparition nous sauvera, au moins le temps d'un cil ? »

« Voilà pourquoi nous ne dormirons jamais. Parce que le pire a eu lieu. Parce que le pire aura lieu à nouveau. Très vite. La semaine prochaine. Parce que le mensonge tue, et l'omission et le silence et le trop-plein de mots et tout le reste. »

« Quelle foutue sacralité justifiera une seule fois l'ignominie de ces déraillements de l'esprit ? Je m'emporte, Moshé, et je te prie de m'excuser de troubler le silence qui serait peut-être préférable. Je me fâche. Mais personne ne fera croire que ce pays de Pologne a tout entrepris afin que la Mort ne règne pas devant ses fenêtres, au bout du chemin, au coin du potager, à proximité de la marmite où bouillait la soupe aux choux des familles et de la quiétude pour qu'aucun acte antisémite, y compris une fois la guerre terminée, n'ait lieu. Jamais lieu.

Mais rien n'est simple, Moshé. Nous le savons et aucun texte, aucun témoignage, aucun repentir, même le plus long, le plus complet, le plus précis, exhaustif ne peut tout exorciser comme je ne sais quelle autorité morale, comme je ne sais quelle vertu, serait peut-être capable de s'y employer. Alors il faut subir, encore, toujours. Subir le temps, la mémoire enfouie, la disjonction, l'absence de ce qui devait venir un jour, s'épanouir une fois, avant que les sabres, les marteaux, les faucilles, les canons, les bombes et le zyklon n'accomplissent la sale besogne finale. »

« Ils voulaient partir, quitter cette première terre de maudissement, reconstruire, ailleurs.
Que reconstruit-on qui a été détruit à ce point ? Laminé ? Désintégré ? Ce lieu infernal où les nazis ont pissé, vomi, flatulé, où les chiens-loups ont rongé l'os humain et la carne, où plus rien ni personne n'a sou-dain plus parlé de quoi que ce soit ?
Plus rien. Rideau noir sur Pandémonium que nous savons être la grande capitale de Satan et de ses pairs. »

« Se taire est cette île des déportés. Nous le savons, ça se sait. Les déportés se sont tus. Que dire après ? À qui le dire ? Qui peut l'entendre ? »

« Dans Devant la parole, Valère Novarina écrit : « Le langage est une terre, un sol : ici sont des ondulations, là des traces, des failles ; ici des soulèvements, des entrailles, des plis ; là des effondrements, des gouffres ; ici des poussées. La langue est une matière innommable...»
Il écrit aussi : « Le mot, primitivement, est un enfoui : quelque chose le brise du dedans. »
Je crois, Moshé, que tu as vécu comme un enfoui, et tes mots avec. Quelque chose t'a détruit en intérieur, et les a brisés du dedans. Quelque chose s'est abîmé dans ton île. D'ailleurs, tu n'étais qu'une île je crois, portant comme un tatouage sur le cœur ces mots de Rilke: « D'île à île, il n'y a qu'une possibilité : de dangereux sauts... » »

« Tu as chanté, une fois : « Une hirondelle fait mon printemps. » Tu as chanté, aussi: « Si maintenant j'oublie mon île. » Le titre de la chanson était : Un grand bonheur. Rien que ça, Moshé. Un si grand bonheur. Tu as chanté tellement de choses, la main en avant, tendue vers le spectateur, jamais le doigt pointé comme Guy Lux, mais cette main qui avance et qui se retourne lentement pour que s'ouvre la paume. Comme un autre soleil.
Cette île que tu oublies maintenant, c'est Chypre. 
Tu aurais pu devenir matador de taureaux, garçon frêle aux yeux en lame de couteau, domptant la matière mise en œuvre. Matador juif chypriote d'origine polonaise cela aurait eu du ferment, de la levure. De la cendre. »

« Depuis toujours, l'île carrefour a noué les cultures, de la Crète minoenne, de la Grèce mycénienne et du bassin levantin. Les tutelles et les commanderies ont été pléthoriques : hellénique, romaine, byzantine, arabe, franque, vénitienne, ottomane et enfin britannique. Et toi, Moshé Brand, fils de Fishel Brand et de Bronia Rosenberg, juifs polonais, tu es né là. Dans l'île-cuivre. Tu es né à Famagouste. »

« Donc, tu as pris du temps avant de parler. Cinq ans. Cela aussi, nous le savons, ça se sait : les enfants de déportés reçoivent ce méchant héritage de la parole impossible de leurs parents, parole enfouie, parole brisée en dedans. Gelée. »

« lagour. Vivre, habiter, rester. 

Comment donner corps à ces verbes ? Comment don-ner vertèbres à ces corps ?

Les transferts à Chypre durent vingt mois, d'août 1946 à avril 1948 : cinquante-deux mille deux cent soixante personnes transitent par ces camps. Environ deux mille enfants y naissent, comme toi, Moshé. À la fin de 1946, un petit nombre de détenus est libéré pour des raisons humanitaires. Plus tard, la moitié des mille cinq cents certificats mensuels accordés par la puissance mandataire britannique est attribuée à des internés de Chypre. À la fin de 1947, les orphelins mais aussi les enfants en bas âge et leurs parents, soit près de quatre mille personnes sont autorisées à émigrer en Palestine. Les Britanniques ne libèrent les derniers internés qu'en janvier 1949. »

« La fracture date de ce jour où, en réponse à un putsch de nationalistes chypriotes grecs soutenus par les colonels d'Athènes, la Turquie envahit, puis occupe près de la moitié de l'île.
Ville portuaire de la côte Est, riche de ses remparts vénitiens, de son ancienne cathédrale Saint-Nicolas édi-fiée sous le règne de la dynastie française des Lusignan, devenue mosquée Lala-Mustapha-Pacha au XVI siècle, Famagouste est séparée du quartier de Varosia.
Autrefois, la station balnéaire était très prisée pour ses plages de sable blanc. L'été, des stars de cinéma comme Richard Burton, Liz Taylor ou Brigitte Bardot leur confiaient leur corps si précieux pour qu'ils prennent une couleur d'or. Ces gens-là logeaient à l'hôtel Largo, sur le boulevard John-Fitzgerald-Kennedy. En ce temps-là, la station comptait quarante-cinq hôtels et dix mille lits, soixante immeubles de studios à louer, trois mille commerces, vingt-quatre salles de spectacles, trois cent quatre-vingts bâtiments en construction. C'était la belle vie. On érigeait, on bétonnait, on colonisait l'espace. La modernité caracolait avec arrogance.
Aujourd'hui, c'est fini. Plus de fêtes galantes. Varosia est fantôme. Un no man's land.
Tu es né sur une île coupée en deux dans une ville dont une partie est devenue ombre, Moshé.
En 1960, au moment de l'indépendance, les Chypriotes grecs souhaitaient l'Enôsis avec la Grèce. L'unification avec la mère patrie. Les Chypriotes turcs, eux, voulaient le Taksim. La séparation avec leurs concitoyens grecs. Les ennemis. Un condensé de l'histoire du monde. Le blanc et noir.
Aujourd'hui, les cinq kilomètres carrés paradisiaques sont le territoire des ruines, la victoire des friches, des barbelés, des sacs de sable, du contrôle militaire pointilleux, des pancartes qui interdisent - « No Photo » -, de la ligne verte qui délimite deux mondes. »

« Entends leur lamento, d'où tu te trouves, Moshé, mesure son intensité tragique, et comprends enfin le monde que tu as quitté un jour et qui nous est arrivé.

Fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, murs, barbelés, hommes et femmes marchandises, à terre, amers tout cela, toujours en surabondance.

Depuis 56, près de deux mille ans de similitudes, d'écorcheries, de tyrannies, de guerres partout où existent les océans, les mers intérieures, les déserts, les prairies fécondes, les forteresses.
« Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l'intelligence », recommande saint Paul dans l'Épître aux Romains.
Saint-Paul était Paul de Tarse. Il était aussi Saül avant de se convertir.
Comment se transformer par le renouvellement de l'intelligence quand sévissent fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, guerres & guerres & guerres encore ? 
Avant d'être apôtre, Paul fut lui-même persécuteur des premiers disciples de Jésus. Il mourut décapité à Rome. »

« Tu dois te demander, Moshé quel est ce professeur d'histoire ? Où veut-il en venir ? Je t'avoue que je ne le sais moi-même. Je saisis simplement toute cette matière et j'en fais une glossolalie.

J'en viens aussi à ce constat effarant, Moshé, qu'avant la tête de Dandolo, il y eut des millions de têtes décapitées. Qu'après lui, d'autres millions ont suivi la route sanglante qui aiguise l'appétit d'horreurs des hommes barbares. À Famagouste, à Lépante, en toute éternité, partout ailleurs à Łódź, à Auschwitz, à Alep, à Aden, là où une vie ne devient jamais rien d'autre qu'une dis-traction pour le coutelas, le gaz, la bombe, et demain qui sait quelle autre méthode. »

« Zoran Mušič s'est éteint en 2005. Il a connu presque tout un siècle. Dans un entretien donné au Figaro en avril 1995, il disait : « Tous les jours, à toute heure, sur toute la planète, la barbarie ne cesse de grandir. L'homme, pour une idéologie, pour de l'argent, pour un peu plus de puissance, saccage ce qui pourrait être un paradis, abandonne sa liberté, sa dignité et rêve de bruit de bottes, de cadavres soumis, d'invasions barbares et de viols par le fer et le feu. » »

« Le vendredi 25 avril 1975, tu as pris ton petit déjeuner en écoutant cette nouvelle chanson qui allait devenir un tube posthume. Le mensonge désespéré d'un homme qui veut faire croire à ses retrouvailles avec un bonheur, malgré la séparation douloureuse. Inacceptée.

Dis-lui, 
Fais-ça pour moi, dis-lui 
Que j'ai bien fini, oui 
D'être malheureux. »

« Tu avais mal, Moshé, et ce mal est incurable. Ce mal pèse sans discernement dans la balance sinon pour déséquilibrer salement ce que la beauté espère, tendrement.
Mais avec le poids d'un pétale.
Je relis ces mots de Robert Musil, où il est question de « la nature ambiguë de la vie qui alourdit toute grande aspiration d'une aspiration plus vulgaire ». Musil écrit encore, et cela ne doit pas nous rassurer : « À tout pro-grès, elle lie une régression et à toute force une faiblesse ; elle ne donne à personne un droit qu'elle n'ait enlevé à un autre, elle n'ordonne aucun chaos sans créer de nou-veaux désordres, et elle semble ne provoquer le sublime que pour décorer la platitude. »
Je souffre de lire ces mots et, hélas, tout autour de moi, je ne leur trouve que de cruelles confirmations. »

« LA VIE EST UNE CATABASE, Moshé. Tôt ou tard, la chute survient et alors, s'approchent de toi les rives de l'Achéron et la confluence avec le Phlégéthon et le Cocyte où règnent Hadès et Perséphone. »

« La Dame de Bethléem profite d'un silence pour asséner : « Vous savez, la dépression fait tout faire, à commencer par le pire. » Je me sens suffisamment en confiance pour oser lui parler de cette malédiction qui frappe les jeunes artistes dont beaucoup meurent à vingt-sept ans: Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jean-Michel Basquiat... Elle ajoute : Amy Winehouse, et met un terme à la liste en assurant : « Vous savez, il n'y a aucune malédiction dans tout cela. Simplement, l'entourage. Soit il est bon et tout peut se passer à peu près correctement. Soit il est mauvais et alors... » »

« Dans l'édition du Petit Parisien, en date du 1er février 1943, Darquier s'illustre par une série de « projets ». Ce jour-là, le quotidien annonce la création de la Milice par Laval. Il consacre toute sa une et une grande place aux déclarations de Goering, de Goebbels et à « l'alternative » que pose Hitler : « Ou l'Allemagne et ses alliés remporteront la victoire ou la vague bolcheviste détruira l'Europe. » Darquier, lui, rêve notamment « d'instituer le port obligatoire de l'étoile jaune en zone non occupée », « d'interdire aux Juifs l'accès et l'exercice des fonctions publiques », « quels que soient la valeur intellectuelle et les services rendus par un individu juif, il n'en demeure pas moins qu'il est juif... ». L'objectif de Darquier est « d'éliminer progressivement l'influence juive » et de « reprendre en main l'éducation nationale du pays, en particulier celle de la jeunesse pour remettre en honneur les principes français issus de la race française qui ont fait de la France, pendant un millénaire, le premier pays du monde ». »

« La Dame de Bethléem fait la moue. Je viens de lui résumer cette histoire. Elle me dit ne pas comprendre comment s'articulent les forces du mal alors que l'intelligence peut conduire l'homme à des choses si hautes et si belles. »

Quatrième de couverture

« La vie est une errance, Moshé. Comment l'ignorerais-tu, toi dont les parents ont achevé leur périple européen dans le port de Marseille ? Ils voulaient partir, quitter cette première terre de maudissement, reconstruire, ailleurs.
Que reconstruit-on qui a été détruit à ce point ? Laminé ? Désintégré ? »

Peu nombreux se souviennent d'une chanson de Mike Brant intitulée "Un grand bonheur".
C'est un seul vers de cette chanson, « Si maintenant j'oublie mon île », qui a touché Serge Airoldi au point de prendre la plume.
Âgé de huit ans au moment du suicide de la star, l'auteur revient sur le parcours meurtri qui va de Moshé Brand, l'enfant du rêve israélien, à Mike Brant, la star de variété des années 1970, jusqu'à son suicide en 1975.
Sous un texte attachant et sensible, il fait redécouvrir la fragilité d'un homme à qui tout réussissait.

Serge Airoldi vit et travaille à Dax. Longtemps journaliste, il a publié plusieurs textes littéraires depuis 2004 : récits, fictions, poésies, traductions... Il collabore régulièrement à des revues.

Éditions de l'Antilope,  mai 2021
153 pages 

vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

lundi 6 juillet 2026

Ciel noir, Cœurs battants ★★★★☆ de Sarah Louise Butler

« Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »
Je me suis souvent demandé pourquoi certains souvenirs résistent au temps quand d'autres disparaissent.
Pourquoi le goût d'un fruit cueilli en été demeure intact, alors que des années entières s'effacent. Pourquoi une odeur de forêt ou le craquement d'une branche suffisent parfois à faire ressurgir un monde que l'on croyait perdu.
Ciel noir, cœurs battants m'a ramenée à ces questions.

Rufous entreprend une longue marche. Officiellement, il rejoint ses frère et sœurs. Mais au fond, il tente surtout de retrouver un territoire intérieur avant qu'il ne lui échappe définitivement. Sa maladie brouille les repères. Les souvenirs se dérobent, la réalité vacille. Pourtant, quelque chose continue de le guider.
La forêt.
J'ai aimé que Sarah Louise Butler lui donne une telle présence. Elle n'est pas seulement le décor d'une enfance ni le théâtre d'une aventure. Elle devient une mémoire à part entière. Elle garde la trace des cabanes, des courses entre les cèdres, des peurs, des joies, des liens. Comme si les lieux se souvenaient parfois mieux que nous.

Il y a aussi ce contraste si douloureux car pendant que l'esprit de Rufous se désagrège, la forêt, elle aussi, est dévorée par les flammes. Deux fragilités qui se répondent sans jamais se voler la vedette.

Je me suis attachée à Rufous, à ses hésitations, à son humour discret, à sa manière de continuer malgré l'incertitude. J'ai aimé que le roman ne cherche ni à expliquer ni à apitoyer. Il accueille simplement cette part de brouillard qui finit, un jour ou l'autre, par entrer dans toutes les vies. ✨️

La dernière page tournée, je me suis demandé ce qui, de moi, résisterait à l'oubli.
Peut-être pas les dates ni les visages avec une précision parfaite.
Peut-être simplement la sensation d'avoir été aimée. D'avoir appartenu à une fratrie, à une famille, à un paysage. D'avoir habité le regard d'un ami, ce territoire sans frontières où l'on est pleinement soi-même ( je pense à toi ma Coco ❤️). D'avoir eu, quelque part, une cabane, réelle ou imaginaire, où revenir lorsque le monde devenait trop vaste.

Un livre qui m'a donné l'impression d'écouter la mémoire elle-même. Fragile, capricieuse, incomplète, mais ô combien profondément vivante.

« La forêt de pruches et de cèdres qui abritait notre cabane était délimitée par la rivière à l'est, et par une route de campagne étroite qui la séparait de la longue chaîne de montagnes à l'ouest. Le camping était à plusieurs minutes de marche dans un sens, de même que le verger le plus proche dans l'autre sens. J'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient, pourchassant mon frère le long de la piste de cerfs, où personne ne pouvait nous voir. Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »

« Ma vie est imprévisible : tant pour les souvenirs qui perdurent que pour ceux qui m'échappent. »

« Ils disent que les plis de mon cerveau sont en train de s'aplanir, de se lisser. Ils ont déjà observé ce phénomène, parfois même chez des quadragénaires. Mais mes symptômes ne correspondent à aucun diagnostic précis. Les hallucinations pourraient être un signe de démence, mais il est rare qu'elles prennent un caractère spécifiquement zoologique comme les miennes. En revanche, il n'est apparemment pas inhabituel de faire une fixation sur ses souvenirs d'enfance. Mais le contraste entre la vivacité de ces souvenirs précoces et l'oubli de plusieurs décen-nies de ma vie d'adulte est atypique.
- Premier cas enregistré du syndrome de « Sugar Mountain », ai-je suggéré à un médecin.
Il était sans doute trop jeune pour connaître la chanson de Neil Young. Ou alors il n'avait pas envie de rire. »

« Voici ce que j'ai un diagnostic posé avec tant de réserves que, pendant un temps, j'ai cru avoir une chance de passer entre les mailles du filet. »

« Je suis sûr de me rappeler exactement le goût des macaronis, de la soupe, ainsi que des mûres et des myrtilles qui poussaient autour de la cabane. Des amélanches : d'abord trop vertes et aigres, puis juteuses et sucrées au cœur de l'été, ensuite fermentées lorsqu'elles prennent l'aspect de raisins secs au bout de leurs tiges. Je me souviens d'avoir détaché la viande chaude de la colonne vertébrale d'un lièvre, de la saveur délicieuse des protéines rôties dans ma bouche. Mais tant de choses sont moins nettes: des détails trop banals pour avoir été inventés, d'autres trop bizarres pour avoir réellement existé. Combien de choses ai-je mal interprétées ? Combien en ai-je imaginé ? Cet été-là, je croyais encore aux lutins, aux sorcières, à Superman et à Luke Skywalker. Je croyais que mamie était au ciel, à rire et à boire du thé sans jamais avoir besoin de se lever pour faire pipi. Je croyais mes sœurs et mon frère aînés invincibles. Et toutes ces croyances s'emmêlaient dans ma tête comme du fil de pêche. »

« Il suffit d'un instant pour que tout bascule. Un jour, l'univers est stable ; le lendemain, on se retrouve ballotté par des flots inconnus, loin du rivage. Égaré, minuscule, miraculé. »

« J'attends un moment avant de continuer en direction des montagnes, parmi les silhouettes fantomatiques des arbres enveloppés de fumée. Quelques minutes après le départ de l'ourse, je suis pris d'une violente nausée, qui me fait frissonner. Soudain, je suis extrêmement reconnaissant d'être encore en vie, quel que soit le temps qu'il me reste. C'est une chose que j'ai apprise de nombreuses fois, mais que je n'arrive pas à retenir : à quel point les dernières gouttes ces moments qu'adultes, nous sommes si prompts à laisser filer sont précieuses, lorsque la ligne d'arrivée qui nous attend depuis toujours apparaît subitement sous nos yeux. »

« Parmi toutes les choses qu'un enfant ne maîtrise pas encore, le contexte est peut-être la plus cruciale. Tout arrive pour la première fois et, lorsque nous finissons par être entièrement lucides, nous avons oublié le chemin qu'il nous a fallu parcourir pour cela. À 6 ans, je n'avais jamais reçu de lettre de personne. Et là, je tenais leurs mots dans mes mains, sur une feuille de papier. C'était incroyable. C'était un miracle. Ils allaient tous bien. Seannagh et Aoife ont eu beau m'expliquer que nous n'avions aucun moyen de leur faire parvenir mes lettres, je continuais à leur écrire quand même. Ils étaient tous là, quelque part. Plus ici, mais ailleurs. »

« On peut choisir de laisser derrière soi la foi dans laquelle on a été élevé. Mais certaines fragments refont surface quand on s'y attend le moins. Ça peut faire mal. C'est peut-être un soulagement, aussi, quand ça finit par sortir. »

« - On dirait le visage de quelqu'un d'autre. Quand on vieillit, on ne se sent pas différent, m'a-t-elle expliqué. Certaines choses commencent à s'effacer, d'autres prennent plus de consistance. Mais on reste soi-même. On réfléchit à ce qu'on aurait pu faire différemment, sans pouvoir revenir en arrière pour bénéficier d'une seconde chance. On le sait depuis le début, pourtant on n'arrive jamais tout à fait à le croire. On reste persuadé qu'il y aura une trappe de secours, vers la fin. Mais une fois qu'on s'en rapproche, on découvre qu'il n'y en a pas. Qu'il n'y en a jamais eu.
À 10 ans, je l'avais regardée les yeux ronds, ne comprenant rien à ce qu'elle racontait. »

« Calliope a couru devant Silv pour grimper à l'échelle la première.
Puis je me suis accroché pour monter à mon tour, mais mes mains ont glissé et je suis tombé à la renverse. Mon dos a heurté le sol, et j'ai eu le souffle coupé.
Au-dessus de moi : ni cèdres ni cabane. Uniquement le chemin de randonnée, un vieux pommier, un ciel noir de fumée. Je tends la main que j'avais posée sur mon torse et la découvre ridée et poussiéreuse. Dos douloureux, genou enflé, jambe amochée, poitrine comprimée. Nulle part ailleurs qu'ici, maintenant. »

« Le sentier se perd dans une zone brûlée si vaste que je n'en vois pas le bout. Quelques herbes qui ont déjà repoussé émergent du sol calciné ; de rares arbres sont encore debout, noirs de suie, creusés par les flammes. À mes pieds, un nid de merle d'Amérique est dangereusement à découvert sur le sol. Je m'appuie sur mon bâton pour l'observer de plus près et constate que les œufs ont cuit. Les coquilles bleu ciel craquelées révèlent le blanc dur en dessous, et tout est recouvert de cendres. »

« J'ouvre les yeux en entendant un grondement résonner à travers les montagnes. C'est le matin, et la fumée s'est complètement dissipée. Des nuages noirs filent dans le ciel. Les arbres se balancent et s'inclinent, des vaguelettes sillonnent la surface du lac. Le vent est frais et sent le pétrichor, une odeur minérale et humide. J'essaie de me lever, mais ma jambe blessée refuse catégoriquement de supporter mon poids. Je tâtonne à la recherche de mon bâton et je finis par réussir à me mettre debout. »

Quatrième de couverture

Rufous Flanagan, cartographe spécialisé dans le recensement des espèces en voie d'extinction, est lui-même sur le point de disparaître. Atteint d'une démence précoce qui s'attaque irrémédiablement à sa mémoire, il se lance un défi : revoir une dernière fois ses frères et sœurs, mais aussi, avant de l'avoir totalement oubliée, la cabane où ils ont trouvé refuge pendant plusieurs mois, des décennies plus tôt.
Commence une odyssée périlleuse, sur les sentiers isolés de Colombie-Britannique, alors que les feux de forêt font rage. Car Rufous doit affronter non seulement une nature hostile, mais surtout le démantèlement de son propre esprit. Ses souvenirs, tantôt vivaces, tantôt fugaces, deviennent une carte qui le guide dans un voyage où la frontière entre rêve et réalité s'estompe...

Lettre d'amour à un monde en sursis, Ciel noir, cœurs battants nous emmène à la recherche du temps perdu et d'une identité fracturée. Et réaffirme avec mélancolie la puissance des liens, familiaux ou choisis.

Diplômée en géographie, SARAH LOUISE BUTLER s'est toujours impliquée dans la protection de la nature. Elle vit au Canada, en Colombie-Britannique. Ciel noir, cœurs battants est son second roman, après Toutes les créatures, plébiscité par les lecteurs.

Éditions Phébus,  février 2026
254 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Charlène Busalli