vendredi 15 mai 2026

11h02, le vent se lève ★★★★☆ de Sacha Bertrand

Les horloges se sont arrêtées.
Figées sur 11 h 02.

Dans un monde ravagé par « l’amer », un vent hostile et meurtrier, Myriam survit recluse dans un refuge isolé au cœur du massif. Autour d'elle, la montagne, les bêtes, le silence et les livres.

« Le temps a limé les aspérités, l’usage a évacué le superflu. Ne reste que l’essentiel pour la survie du corps et de l’esprit : des outils, des provisions, des livres. »

Un jour, elle découvre un enfant sauvage. Jonas. Elle le recueille, l'élève, le façonne. Entre protection et domination, amour et emprise, un lien troublant se tisse peu à peu.

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

J'ai beaucoup aimé cette dystopie âpre et profondément sensorielle, où la nature occupe une place immense.
Le vent, les falaises, les forêts, les animaux, tout semble vivant, sauvage, presque primitif. Les descriptions du massif sont magnifiques, d'une puissance incroyable.
Sacha Bertrand interroge avec finesse notre rapport au vivant (c'est un peu mon thème de prédilection en ce moment ;-) , à la liberté, à la transmission et à l’instinct. Une nouvelle fois, l'homme apparaît comme un loup pour l'homme.
J'ai aussi été touchée par la place accordée aux livres, véritables refuges dans ce monde hostile. « Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais… »
Un roman dur, poétique et immersif, porté par une atmosphère de fin du monde plutôt fascinante.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres sur le thème de la montagne en ce mois de mai.

En exergue 
« Les champs étaient noirs.
La terre labourée ne se laisse pas éclairer par la lune. »
Jean Giono, Que ma joie demeure.

« Le monde sauvage n'est pas un luxe mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale que l'eau et le pain.
Une civilisation qui détruit le peu qui lui reste de sauvage, de rare, d'originel, se coupe de ses origines et trahit le principe même de civilisation. »
Edward Abbey, Désert solitaire. 

« Il fallait faire vite. Chaque saison apportait son lot de fléaux dans l'indifférence générale. Chaque nouvelle aberration écologique était considérée avec détachement, comme si la conscience humaine, déconnectée du vivant, avait été anesthésiée.
De jour en jour, l'air était devenu lourd, sale et épais. Ils avaient été les premiers à porter un masque à gaz, à amasser des stocks de survie, à envisager la fuite. Les regards avaient d'abord été vaguement soupçonneux, puis franchement hostiles. Ils ne s'en souciaient guère. Quand toutes les horloges du monde se figeraient et que le ciel serait aboli, ils sauraient quoi faire. »

« Le temps a limé les aspérités, l'usage a évacué le superflu. Ne reste que l'essentiel pour la survie du corps et de l'esprit : des outils, des provisions, des livres. »

« Les forêts tremblent sous les assauts des bourrasques, tout se cache et tout attend, tout s'efface sous cet incessant bruit de fond qui attaque les nerfs et glace les sangs. Le monde se dissout dans l'amer. Le paysage est une page blanche sur laquelle rien ne s'imprime. »

« Le massif se dresse.
Ses falaises, murs millénaires, parois taillées dans la pierre, lames effilées défiant le vide, forment une barrière de roche érodée. Une partie du monde s'est soulevée, comme s'il avait voulu se séparer de lui-même. Lancées à l'assaut de l'éther, les pentes s'étirent et se cassent pour laisser place au vertige. Les plateaux s'inclinent et s'imbriquent les uns en travers des autres. Les failles se poussent et se tordent, se rejettent et s'étreignent dans un même mouvement.
Les barres rocheuses couronnent le front fier et ridé du massif, cette tête droite et sèche ornée de dentelle de forêt.
C'est un pays molaire, unique, un assemblage chaotique de crêtes déchiquetées. Elles s'étirent, infinies, sous le vent qui forme les reliefs brisés. C'est un pays de landes oscillant entre ciel et terre, un pays d'à-pics vertigineux, un pays précipice, isolé du reste du monde, un gigantesque îlot de roches acérées, de taillis épineux et de prairies crénelées. »

« L'ombre de la forêt grignote les alpages. Le bruit qui s'en élève sature l'espace : des garnisons de geais, sittelles, bruants, tarins, mésanges, chacun défendant son nid, ses réserves, son terrain de chasse, autant de territoires enchâssés dans celui de Myriam. Car c'est elle qui règne sur ce monde accidenté d'incompréhensibles chants, d'arêtes tranchantes et d'à-pics. Elle seule sait nommer le sainfoin, l'épine-vinette, le mélèze et la mésange, la tramontane et le granit. »

« Elle déroule sa liste en progressant sur la crête.
Sa psalmodie s'éparpille autour d'elle. Sa voix se loge dans un trou de mulot, se prend dans les filets d'une toile d'araignée, se perche sur l'aile d'un rapace. Quoi qu'elle en pense, ses mots ne se perdent pas dans le silence. Relayés en subtiles vibrations, ils se propagent dans l'air et prennent une signification nouvelle. Dans le massif, chaque animal réagit à sa manière à cette litanie. Ils se terrent, se pelotonnent, s'enfuient. Ils savent que la Grande Prédatrice rôde. Son chant rituel n'est qu'une affirmation de sa domination sur le territoire. D'un bout à l'autre de son royaume, seul l'écho lui répond. »

« Elle est la seule à percevoir l'entêtante pulsation réverbérée par ses tympans. En réalité, rien ne trouble le calme de la clairière, rien sinon ce silence inhabituel, le bruit du monde bâillonné entre les branches. C'est à peine si Myriam se doute que la vie retient son souffle partout où elle va. Deux univers se côtoient, se chevauchent, s'épousent et se heurtent sans même le savoir. Jusqu'à ce qu'un pas incertain s'avance, jusqu'à ce qu'une main timide se tende. Jusqu'à cet instant précis. 
La vie est comme en suspens. Sous les yeux de l'observatrice tapie dans les broussailles, une tête terreuse s'extrait d'un repli du sol et hume l'air. Ses narines frémissantes ne repèrent ni l'odeur acide de la sueur qui perle sur son front ni celle, âcre, de la fumée qui imprègne ses vêtements.
Le vent joue en sa faveur. Elle dévore des yeux le petit être.
Pâle sous sa saleté et couvert d'un léger duvet, il s'accroupit au sol et scrute les environs avec méfiance. D'un grognement, il met en garde le silence. Ses muscles se tendent sous sa peau, son dos se hérisse. Myriam étouffe une exclamation.
Elle tressaille et une brindille se brise.
Aussitôt, les yeux du petit être se braquent sur l'intruse.
Il pousse un feulement de panique et replonge dans sa tanière. Myriam reste immobile. L'humidité du sol perce ses vêtements. Elle est de nouveau seule. Le froid gagne ses os. »

« Les jours se fondent les uns dans les autres, ils s'agglutinent en un caillot dense qui serre le cœur. »

« Il scrute ses gestes avec une acuité nouvelle. Il doit comprendre que sa survie ne dépend que d'elle. C'est à ce prix qu'elle gagnera sa loyauté. Un tour de main après l'autre, elle dompte les instincts, étouffe les pulsions, déchiffre l'esprit inculte pour y planter un jardin bien ordonné.
Cet enfant sera à son image : il lira les livres de sa bibliothèque et nommera le monde avec les mots qu'elle lui aura appris. Elle sera tout pour lui. Pour la première fois depuis que les horloges se sont figées, elle pense au futur. Les sirènes de l'abîme, dans ses oreilles, ont cessé leurs mélodies lugubres. »

« Avoir une raison de vivre, elle avait oublié ce que c'était. Quand elle sera sûre d'être celle de Jonas, tout ira bien. »

« Le jardin, l'exercice, la corvée de bois, la chasse, la préparation de la viande, le tannage des peaux, l'eau qu'on va chercher à la source, la récolte du miel et de la cire, la lessive, le comptage des brebis... Du matin au soir, les jours se découpent en tranches nettes. La vie prend la forme de la cabane, droite et ordonnée.
Le massif devient le paysage, les animaux du gibier. Les êtres humains, comme nous, ont un nom propre. Le reste est sale.
Il y a tellement de choses à apprendre que j'arrête de penser à ma tanière. J'en rêve parfois, la nuit, mais la perspective a changé. J'avance sur mes deux jambes, maintenant. »

« - Allez, viens mettre tes chaussures. Il fait froid.
Ce n'est pas vrai. Le bonheur chauffe les sangs. »

« La corde rugueuse ne scie plus la peau de Jonas. Désormais, c'est le pouvoir des mots qui attache l'enfant à sa mère d'adoption. Tantôt un pont, tantôt une entrave : un lien unique au monde. »

« Les livres ont le pouvoir de faire briller le soleil en pleine nuit, de recouvrir les hurlements du vent mauvais et de faire rentrer dans ma tête des choses énormes villes, planètes, océans. Le plus fascinant, c'est la foule qui vit à l'intérieur des pages.
Parfois, les personnages les plus vivants et les plus courageux s'échappent du livre et viennent chuchoter à mon oreille. Ce n'est plus la voix de mon ventre que j'entends, c'est la leur. Je me sens moins seul.
Mes nouveaux amis me suivent sur la crête, au potager, à la bergerie. Avant, je parlais avec eux sans me cacher, mais j'ai compris qu'il valait mieux discuter en silence. Myriam est furieuse quand j'adresse la parole à quelqu'un d'autre. Et quand elle crie, je n'entends plus les voix de mes amis. »

« Le ventre ne forme plus une attache suffisante. Le cœur est plus fidèle, mais on ne peut pas lui faire confiance, il est à l'origine de toutes les trahisons. C'est la soif de l'esprit qu'elle doit étancher, maintenant. »

« 11 h 02 : au cœur du néant.
Le vent mauvais couche les blés et l'amer se propage sur le monde, opaque et lourd, dans le ciel aboli. Les idées, les pensées, les couleurs et les sentiments se diluent, remplacés par le brouillard et le mugissement des rafales.
Le jardin de lauzes, cet univers dans l'univers, subit les mêmes assauts que le monde dont il s'inspire. L'amer abrase le schiste et ternit les pigments. Un à un, les dessins s'effacent et les ardoises retrouvent leur apparence originelle, simples fragments de montagnes. »

« L'amour de Myriam est une bête féroce. »

« Chaque matin, adossée à un arbre, Calamity Jane m'attend. Pister le gibier avec elle est exaltant. Elle m'apprend de nouvelles astuces chaque jour, j'ai l'impression de voir le monde avec des yeux animaux. Je me sens si heureux avec elle que j'espère secrètement ne jamais retrouver sa jument. Tant pis pour le pacte. Le cœur et l'estomac jonglent avec une sensation étrange, venue des tripes. Je n'ai qu'une série de mots vagues pour la définir : élan, désir, chaleur. Calamity Jane éveille en moi un appétit que je ne connaissais pas. J'ai toujours faim d'elle, de sa peau, de sa voix, de tout ce qu'elle sait du monde. Dans la forêt, les cerfs se sont tus. Dans mon cœur, sous ma peau, le brame commence à peine. »

« Je rêve de retourner dans les bras de l'hiver, d'échapper à celle qui m'a volé à la forêt. »

« Mes pensées dérivent doucement, chargées d'impossibles fêtes, et le sommeil finit par m'emporter. Je sais que célébrer la vie n'éloigne pas la mort. Mais l'histoire n'a pas besoin de s'écrire seulement à l'encre noire. »

« Dehors, l'averse a rincé l'atmosphère. Le paysage est si propre, les montagnes à portée de main : tout respire l'envie et la curiosité. C'est un matin rempli de possibles, on dirait que la lumière se pose pour la première fois sur un monde nouveau. »

« Si je sors un jour d'ici, je jure de lui obéir ; j'ai compris la leçon. Je ferai tout ce qu'elle veut. Sauf en ce qui concerne la brèche. L'horizon s'entête à l'arrière de mon crâne. Dans le noir, c'est la seule chose qui ait encore un éclat. »

« La nuit s'éternise, elle appuie sur les nerfs et noircit la vie. Les bruits et les odeurs s'effacent de mon esprit. J'oublie la caresse des fougères, le clapotis de la source et les reflets du soleil dans l'eau du lac. L'absence de Nemo, surtout, me donne l'impression d'un membre fantôme. Cloîtré dans la cabane, mon corps tend vers sa part manquante - la part du dehors. Sans elle, mes muscles s'atrophient, mes yeux ne voient que le vide et je n'ai plus aucune envie. Les livres n'y peuvent rien. Les mots nourrissent la tête; ils ne font pas battre le sang dans les veines. L'ailleurs se trouve à l'air libre, entre les lignes de crêtes. »

« Avant de me remettre en chemin, je m'approche d'une congère soufflée par le vent. Dans la neige, je façonne sept silhouettes qui se dressent face au ciel. Sous mes doigts, Buck, Vendredi, Gaston, le capitaine Achab, Calamity Jane et les deux Mohicans prennent vie. Lorsqu'ils commencent à transpirer sous la lumière de l'après-midi, je leur fais mes adieux. Là où je vais, ils ne peuvent pas me suivre. »

Quatrième de couverture

Une cabane surplombant d'immenses parois de granit, deux masques à gaz, une horloge figée sur 11h02. Du monde d'avant, il ne reste que Myriam. À intervalles réguliers, une brume toxique s'élève de l'abîme où gisent les vestiges de la civilisation et dévaste tout sur son passage. Voilà sept ans que Myriam lutte seule pour sa survie. Et puis elle le trouve, lui, le petit être de la tanière, un enfant sauvage. Elle l'appellera Jonas, ce sera son rempart contre la solitude. De la vie, du langage, des livres, de la survie en milieu hostile, elle lui apprendra tout. Elle sera tout pour lui. Mais à une condition: il ne doit appartenir qu'à elle.
Un roman féroce sur l'emprise et une ode à la vie sauvage.

Né en 1995, Sacha Bertrand a grandi dans la vallée du Champsaur. Arpenteur attentif et observateur assidu de la nature, ses paysages intérieurs ressemblent à ceux des massifs du Vercors, du Dévoluy et des Écrins, qu'il connaît intimement, mais aussi à ceux de ses auteurs favoris, parmi lesquels Jean Giono, Herman Melville et Ursula K. Le Guin. Diplômé des Beaux-Arts de Grenoble où il développe sa pratique de l'écriture en lien avec le paysage, il travaille à la Cinémathèque de Montagne de Gap. 11h02, le vent se lève est son premier roman.

Éditions Paulsen,  mai 2025
348 pages 

jeudi 14 mai 2026

La solitude selon Lydia Erneman ★★★★☆ de Rune Christiansen

Une lente et magnifique immersion dans le grand Nord, où défile sous nos yeux la vie de Lydia Erneman.
Une existence simple, rurale, presque silencieuse, où elle exerce son métier de vétérinaire avec une présence au monde bouleversante de justesse et où la philosophie s’invite à pas feutrés.
Ici, il ne se passe presque rien, et c'est certainement ce qui en fait toute sa beauté. Entrer dans la vie de Lydia, c'est accepter de ralentir. Se laisser porter par les paysages, les gestes du quotidien, les pensées qui dérivent, les rêves qui surgissent entre deux silences.

C'est observer le deuil d’une mère qui continue de vivre dans les replis du quotidien, la solitude d’un père « évidé et coupé du monde », la fragilité des êtres, les amours discrètes, les amitiés qui naissent doucement autour d’un repas, d’un verre partagé ou d’un après-midi de luge.

Rune Christiansen écrit la nature comme un souffle. Les arbres, la pluie, les animaux, la lumière, les saisons deviennent un langage à part entière. Certaines pages ont la douceur d'une prière. D'autres rappellent combien les « petits riens » contiennent parfois les plus grandes vérités.

Lydia a une bien belle façon d'habiter le réel, elle soigne, jardine, écoute, accompagne. Elle trouve dans son métier une forme d'évidence lumineuse, comme si prendre soin du vivant permettait aussi de tenir debout. Dans cette solitude choisie, jamais froide, jamais vide. Une solitude habitée de souvenirs, de musique, de contemplation et d'attention aux autres. Une solitude qui révèle Lydia peu à peu, avec infiniment de délicatesse.

Un roman contemplatif, sensible et profondément apaisant, qui demande simplement qu'on lui abandonne un peu de notre agitation pour mieux entendre battre le monde.

En exergue
« Là tu vivras loin de ton chez-toi et tu seras heureuse. »
EDITH SÖDERGRAN
« L'arbre étranger », in LE PAYS QUI N'EST PAS et POÈMES, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini (La Différence, 1992) 

« Ce que Lydia préférait, c'était l'été, depuis toujours. Elle pouvait alors barboter dans les fougères et les chardons, la tête emplie de mille rêveries. Et elle adorait gravir le versant abrupt qui menait du bosquet à une coupe, où fusaient de nouvelles pousses ; dire qu'elles allaient devenir des arbres colossaux dont les frondaisons luxuriantes empliraient presque le ciel, du moins si l'on était une fillette allongée dans l'herbe, les mains derrière la tête. À l'adolescence, il lui était souvent arrivé de s'étendre par terre simplement pour respirer, réfléchir, imaginer. C'était toujours au même endroit, là où le torrent escarpé rétrécis-sait et se divisait en deux cours d'eau plus étroits. Lydia pensait que, d'une certaine façon, c'était là qu'elle-même prenait sa source, débutait. Car il y avait forcément un début à tout, tout était forcément créé, l'ensemble du vivant développait de la puissance et de la force pour gagner du temps. Ce devait être le cas, elle le sentait, alors qu'elle était là, couchée sur le sol chaud de la forêt, et en une espèce de prière, il lui arrivait de lever la main et de la reposer sur sa poitrine, comme s'il fallait être préparée, comme si elle n'avait pas entièrement confiance dans l'oxygène qu'elle respirait. »

« Lydia poussait une porte et ressortait dans le jardin. L'eau gouttait des arbres. De grosses gouttes brillantes comme des billes. Sa mère était assise dans le fauteuil en osier. Elle observait sa fille avec amour, prononçait son nom: Lydia. Lydia. Sa petite chérie distraite. C'était une belle fille, mais n'était-elle pas un peu maigre ? Comment irait papa désormais ?

Plus un bruit dans les collines. 
L'oiseau s'endort, il est las. 
Mon cœur, après les combats, 
le calme te domine. 
L'effusif silence 
sans nom de la nuit 
ses tendres baisers dispense 
et dans son giron maternel me conduit. »

« Quand à l'heure du dîner le troupeau cherche de l'air, quand les vaches flairent les naseaux ouverts et courent la queue en l'air, on peut s'attendre à de l'orage.

Quand le cochon transporte de la paille dans sa gueule, la pluie s'annonce sous peu ; s'il ne veut pas se coucher le soir, la pluie est en vue pour le lendemain aussi.

Quand les grenouilles coassent bruyamment ou se présentent en nombre inhabituel, on aura bientôt de la pluie.

Quand les puces, les mouches et les moustiques sont insistants, la pluie ne tardera pas.

Si les moustiques dansent avec application et en grand nombre le soir, on peut en revanche s'attendre à du beau temps le lendemain. 

De même, le lendemain sera sans pluie si le scarabée vole le soir. Quand l'araignée tisse consciencieusement sa toile, du temps stable s'annonce, mais si elle est alanguie et dort, cela augure le mauvais temps. Si elle travaille sous la pluie, l'averse sera de courte durée.

Fourmis et coléoptères se préparent à la tempête bien des heures avant qu'elle ne frappe.

Si le chien mange de l'herbe, gémit et sent mauvais, il va pleuvoir.

Le chat aussi attend la pluie quand il mâche un brin d'herbe ou fait ses griffes.

D'ordinaire, quand les hirondelles volent si haut le soir qu'on les voit à peine, le lendemain sera beau. Si en revanche elles volent si bas qu'elles en fouettent presque la terre ou l'eau de leurs ailes, alors la pluie n'est pas loin.

Quand les pies construisent leur logis en hauteur, l'été sera pluvieux, mais si elles le construisent bas, de beaux mois se préparent.

Si les oies et les canards se baignent en se regrou-pant tout près les uns des autres, ils attendent la pluie.

Si la sauterelle saute bas, on peut s'attendre à du beau temps, quand elle saute haut, il va y avoir de l'orage et des intempéries.

Si on entend le pinson avant le lever du soleil, cela promet la pluie. Une abeille hors de sa ruche ne se laisse jamais surprendre par l'averse.

Les goélands cendrés annoncent la pluie quand ils volent en grands groupes vers la terre et se posent dans les champs. »

« Peu importait tout le reste si on ne pouvait pas avoir de foi et d'espérance. Devait-elle cette confiance à sa propre mère ? Elle n'aurait su le dire. Comment peut-on savoir avec certitude d'où l'on tient les choses ? Comment sait-on ce qui nous appartient ? Elle songea qu'elle faisait partie de ces voyageurs qui ont l'art d'oublier chez eux des bagages importants. »

« Elle raccrocha et s'allongea sur le canapé. Elle ferma les yeux. Elle était à bord d'un avion, cet avion s'élevait dans les nuages, et quelques secondes plus tard elle voyait l'ombre de la carlingue filer sur la surface ondoyante blanche. Elle se leva et alla dans la salle de bains. Elle se brossa les dents dans le noir, s'assit au bord de la baignoire. Qui va voler ? pensa-t-elle. Maman, dit-elle. Nul ne répondit. Bien sûr que nul ne répondit. Elle pensa à son père, là-bas, abandonné, vide, pas seulement vide, d'ailleurs, mais creux, car quand on perd la personne avec qui on a vécu une longue vie, on est évidé et coupé du monde, et la solitude souffle à travers soi. »

« Adolescente, Lydia avait rêvé d'un amoureux qui chérisse chacun de ses gestes. Cependant, bien que ni son père ni sa mère ne le lui aient dit directement, elle avait vite compris que les rêves de ce genre recelaient une certaine mesquinerie, presque de la méchanceté. Il fallait mener une vie digne, et au fond une vie digne était synonyme de vivre sans se faire remarquer. Mais cette insuffisance de son père, que renfermait-elle ? Le fait qu'il essayait de surmonter une réalité qui ne cessait de lui échapper ? Ou était-il importuné par le constat qu'un acte, une déception ou un instant de joie n'intervenaient jamais avec la précision d'un problème d'arithmétique ? »

« Elle resta à attendre dans la lumière rose, et alors qu'elle se tenait ainsi sans entreprendre quoi que ce soit, elle se sentit dégagée de toute inquiétude. C'était aussi stupéfiant qu'une lettre disparue de l'alphabet. »

« L'homme maigre et tendineux renfermait une lassitude que Lydia interpréta comme un symptôme de ce qu'il n'attendait plus personne. »

« Elle exécutait son travail avec une forme d'équilibre exubérant, la lumière la servait; en plein épisode critique, du sang et de la saleté jusqu'aux coudes, elle remarquait le doux gazouillis dehors au soleil. Elle était là où elle voulait être, dans le rural, le provincial. Elle se prit à penser que son existence paradoxale, la bonne satisfaction alanguie engendrée par le printemps lui avaient été offertes en cadeau. »

« Ce qu'elle aimait par-dessus tout était de s'occuper de son carré d'herbes aromatiques. Elle prenait grand plaisir à y œuvrer, dans le coin abrité du jardin, ce petit bout de terrain qu'elle ne cessait d'agrandir. Même au soleil couchant, il restait suffisamment de lumière, et Lydia continuait de jardiner jusqu'à la tombée du soir, elle creusait, désherbait, ratissait. Ces tâches renfermaient une lenteur particulière.
Et le luxuriant paysage miniature grouillait de tout petits êtres vivants qui rampaient tranquillement ou alors fuyaient, terrifiés, les mains appliquées de l'imposante créature. »

« Il n'y avait sûrement aucune vérité profonde dans cette observation, Lydia en était consciente, mais à cette table de cuisine peinte d'un rouge superbe, tout lui paraissait extraordinairement réel : le pain, la croûte croustillante qui s'ouvrait au moment où on l'arrachait, les miettes qui retombaient sur les assiettes et sur la table, tous ces détails bienfaisants. Et la conversation, quoiqu'elle se bloquât sans cesse, n'en semblait pas moins libératrice. Lydia se sentait si docile, si conciliante. C'était comme de dire: Ne veux-tu pas te joindre à moi comme je me joins à toi ? »

« Même un cheval de manège dans ane fête foraine pouvait éveiller les instincts de son cœur tendre, expliqua son père. Lydia répondit qu'elle ne s'en souvenait pas. De plus, la relation qu'elle entretenait avec les animaux n'avait nullement trait à un cœur tendre ni au sens du sacrifice. C'était plutôt le réel, le travail pratique qui l'attirait. Sa mère avait un jour déclaré qu'il fallait se donner de la peine pour maintenir les choses en vie, et elle avait bel et bien employé le mot « choses », cette notion démontrable et pragmatique à laquelle on a souvent recours y compris pour embrasser les éléments vivants du monde. Et dans le vocabulaire de sa mère, l'expression « il faut se donner de la peine » était synonyme d'honorabilité. »

« Depuis son enfance, elle suspectait que toutes les personnes qu'elle rencontrait finiraient par se ressembler si elle n'identifiait pas de moyen de les renouveler, et le secret, avait-elle découvert, était tout simplement de se renouveler soi-même, enfin tout simplement, c'était vite dit, changer n'avait rien de simple; rien ne va de soi quand on cherche à se métamorphoser. »

« Et c'était Vivaldi, la troisième sonate pour violoncelle, celle en la mineur. Elle la connaissait si bien, elle augmenta le volume, fredonnant et dirigeant délicatement de la main droite. Elle n'avait jamais parlé de musique avec son père, ni avec sa mère, du reste. Dans cette maison, l'usage n'avait jamais été de faire part de ce qu'on appré-ciait. Néanmoins, la maigre collection de disques était régulièrement utilisée depuis que Lydia était petite, et elle se souvenait que, lors de l'un de ses voyages à Stockholm, sa mère avait acheté une nouvelle pointe de lecture. Un diamant, ça semblait si somptuaire. Mais donc, ils n'exprimaient jamais qu'ils aimaient tel ou tel morceau de Vivaldi, de Haydn ou de Bach. Que disait toujours sa mère ? Que l'ouverture méritait qu'on lui réponde par de l'ouverture, et que ce qui était fermé méritait aussi qu'on y réponde par de l'ouverture. Lydia n'avait jamais su avec certitude ce qu'était censée signifier cette déclaration embrouillée, quelque chose de conciliant et d'indulgent, bien entendu, car c'était la délicatesse de sa mère qui parlait, sa signature presque; toujours vague et pleine de ménagements, des citations de la Bible, ou des phrases de son cru qui n'en semblaient pas moins être également des citations de la Bible. »

« Jolie fille, que faisais-tu sur le toit ce matin ? J'essayais de découvrir d'où soufflait le vent. Pourquoi voulais-tu savoir d'où soufflait le vent ? Parce que d'où vient le vent vient le bonheur. C'est donc pourquoi tu appelais le vent avec ta chanson ? Là où est le chant vient le bonheur. Et si à la place vient le chagrin ? Cela n'a aucune importance. Comment t'appelles-tu, petite chanteuse ? Seule la personne qui m'a baptisée le sait. Et qui t'a baptisée ? Je n'en ai pas la moindre idée. »

Quatrième de couverture

Ayant grandi comme enfant unique dans le nord de la Suède, Lydia est habituée à l'isolement. Quand elle part s'installer dans la campagne norvégienne pour exercer son métier de vétérinaire, elle adopte les rythmes de la vie rurale, occupe ses journées avec son amour des animaux, de la nature et du travail, oscille entre désir de contacts humains et solitude épanouie.

Dans ce roman d'une exceptionnelle beauté, couronné du prix Brage - le Goncourt norvégien -, Rune Christiansen dépeint avec une poésie délicate la profonde humanité d'une vie, la plénitude qui se cache derrière une apparente simplicité, la richesse des mondes intérieurs.

Poète et romancier, Rune Christiansen est l'auteur d'une quinzaine de livres unanimement salués par la critique qui lui ont valu les prix littéraires les plus prestigieux.

Sur l'auteur
Rune Christiansen a été poète avant de devenir romancier. Il a publié treize recueils de poèmes et onze romans, unanimement salués par la critique, qui portent tous le sceau d'un poète écrivain. Entre autres récompenses, il a reçu en 1996 le prix Halldis Moren Vesaas, et en 2014, le prix Brage, deux des prix littéraires norvégiens les plus prestigieux. L'Affaire des lubies du temps perdu a reçu le prix Transfuge du meilleur roman étranger.

Éditions Notabilia,  janvier 2026
280 pages
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

mardi 12 mai 2026

Je suis Romane Monnier ★★☆☆☆ de Delphine De Vigan

J'avais très envie de découvrir ce livre, dont les thèmes autour de l'identité numérique et de la place du téléphone dans nos vies me parlaient beaucoup. Malheureusement, la rencontre ne s'est pas vraiment faite. J'ai compris l'intention du roman et les questions qu'il soulève, très ancrées dans notre époque, mais je suis restée à distance du récit et des personnages.

Il m'a manqué une émotion, une vibration, quelque chose qui me relie davantage à cette histoire. Une lecture en demi-teinte pour moi, même si je suis certaine qu'elle pourra trouver un écho chez d'autres lecteurs.

« Lorsqu'il pense à ces années, à l'évocation de telle période ou de tel surnom, Thomas finit toujours par sourire. La légende les enveloppe d'une sorte de halo qui adoucit les contrastes sans abîmer les contours. »

« La mémoire de l'objet est immense, il le sait.
Cet objet de sept centimètres sur quinze, qui pèse moins de trois cents grammes, contient une vie. Il recèle le plus poétique et le plus prosaïque. Le plus exposé et le plus intime. Il abrite des confidences, des souvenirs, des déclarations. Des espoirs et des déceptions. Une multitude de rendez-vous et de conversations dérisoires. Des QR codes et des numéros client. Des disputes, des contrariétés et des pensées oubliées. Des cartes de fidélité et des lettres de rupture.
Cet objet est le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets. »

« Aujourd'hui, quand il regarde un film dont le héros trépigne devant une cabine téléphonique, ou une scène dans laquelle un téléphone en bakélite sonne en vain dans une maison vide, il se demande comment Léo peut percevoir ces images, si elle les ressent. Pour lui, la situation convoque immédiatement des souvenirs, des sensations, pour elle, c'est juste la reconstitution fictive, voire folklorique, d'un passé qu'elle n'a pas connu. Assis sur le canapé à côté de sa fille, il s'est souvent demandé si Léo (ou n'importe lequel de ses amis) pouvait réellement imaginer ces moments, ces états. Si elle pouvait éprouver ce mélange de liberté, d'impuissance et de mystère ne pas pouvoir joindre quelqu'un, être injoignable hors de chez soi. »

« Pour une raison incompréhensible, une jeune femme qu'il ne connaît pas, qu'il n'avait jamais vue, lui a confié son empreinte numérique dans le vaste monde. C'est un océan, ou un labyrinthe, une énigme aux multiples inconnues, qu'il lui appartient de résoudre. Peut-être simple-ment l'énigme d'une vie. »

« Ce matin, une notification surgit sur son téléphone pour lui annoncer que son temps d'écran a considérablement diminué. Ce qui lui semble assez cocasse vu qu'il passe une à deux heures, chaque soir... sur un autre téléphone.

Délaissé, son appareil redouble de ruses et de subterfuges pour attirer son attention : nouvelle alerte quant à la diminution de son activité physique, alerte aux écouteurs déconnectés, mise à jour logicielle à effectuer, multiplication des montages vidéo générés par l'application Photos sur fond de musique d'ascenseur. Car oui, depuis quelque temps, son téléphone l'invite régulièrement à la nostalgie : Léo au fil des ans, Voyage à Étretat, Le même jour il y a un an, Printemps 2021, À la plage, Réveillon de Noël, L'année en revue... Une véritable collection de souvenirs aux titres peu inspirés, que le smartphone produit sans qu'il n'ait rien demandé, comme si le passé devait être commémoré, comme s'il était nécessaire de se retourner à chaque étape, comme si tout pouvait se célébrer (y compris le dégât des eaux qui a détruit son plafond ou les obsèques d'un ami), comme s'il était facile de se voir vieillir, comme si la nostalgie ne pouvait pas démolir un homme. »

Quatrième de couverture

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j'exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide... qui n'existe plus. »

Qui est Romane Monnier ? D'elle, il ne reste qu'un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s'oppose à la nuit, D'après une histoire vraie (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses livres sont traduits dans le monde entier. 

Éditions Gallimard,  décembre 2025
334 pages