mardi 2 juin 2026

J'ai effacé les preuves ★★★★☆ d'Olivier Adam

Hier soir, les poèmes ont quitté la page.

À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous. 
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.

J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer. 
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoire
je ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir". 
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.

Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.

Une très belle soirée de poésie.

Merci Olivier Adam !

Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant 
de mon cerveau d'aéroport 
une radio intérieure 
branchée en permanence 
qui ne s'éteint que la nuit 
et encore 
qui saoule et déblatère 
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent

les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie 
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris

parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout 
et que je me suis trompé 
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »

« le bon coin

il faudra bien 
un jour ou l'autre 
rendre l'âme 
mais qui en voudra 
à qui la confier 
à quelle adresse quel atelier 
quel diagnostic 
qui voudra bien la réparer 
quel niveau d'usure 
obsolescence programmée 
bonne aux ordures 
bonne à jeter

un jour ou l'autre il faudra bien 
mais vous pouvez vous déplacer 
cinquième étage 
mer intérieure escalier B 
quasi neuve 
très peu servie jamais portée 
dans l'état où vous m'avez 
laissé »

« entre-deux

jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »

« les vieux amis

tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait

faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment

rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle 
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes

et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde 
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »

Extrait du poème "dimanche matin
« on ne se levait jamais très tard 
grand-père apportait les croissants 
on était encore loin du soir 
rien ne pesait encore vraiment »

« curriculum vitæ

pas de contours pas de racines 
appellation      non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)

sans pedigree sans distinction 
difficile à      localiser 
sans confrérie sans confession 
impossible à     identifier 
pas d'assurance pas d'onction 
pas de contrat     pas de collier 
sans patrimoine et sans actions 
sans carte de        fidélité
(et qu'il en soit ainsi 
       et que tout reste à inventer)  »

Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien 
écrire n'a jamais guéri quiconque 
prescriptions de complaisance 
médication sans ordonnance 
marché noir de la résilience 
contrefaçon d'anxiolytiques 
méditation trip égotique 
thérapie de charlatans 
chirurgie de faux savants 
experts autoproclamés 
du développement 
autocentré »

« banquette arrière

on écoutait Nino Ferrer 
en longeant la presqu'île 
et je voyais se découper 
vos visages d'enfants 
dans le miroir du rétroviseur

les champs tombaient dans la mer 
les falaises à l'équerre 
les cornichons Mirza 
l'arbre noir Madureira 
c'était bien notre genre 
et je nous reconnais bien là 
c'était nous portrait craché 
de passer en un éclair 
du soleil aux glaciers 
des lueurs au gravier 
comme sables 
comme marée 
sous le ciel qui se traîne »

« l'identité

rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités

présentez-nous vos papiers
définis
assignés

rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés

redites-nous où vous alliez
amincis
délavés

qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués

qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée

quelle patrie
quelle armée »

« l'impuissance (#2)

que murmurent tes entailles 
le sang qui perle à ton bras 
le secret ou la faille 
qui tremble sous la lame 
quel cri aux lèvres closes 
quel effroi sur tes cuisses 
comment veux-tu que je t'entende 
comment veux-tu que je t'atteigne »

Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons 
de toutes confessions 
obédiences pareilles aux mêmes 
parfois même inventées 
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez 
comme si quelqu'un avait besoin de ça 
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie 
[...] »

Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais 
pour ce qui me concernait 
écrire n'était qu'épiphanie 
jubilation 
présence décuplée 
au monde aux autres et à moi-même 
une incandescence 
une aventure 
mais sans doute qu'à me lire 
rien de tout cela 
ne sautait aux yeux

alors voilà ai-je pensé 
il me faudra un jour 
rectifier »

Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois 
à quelle adresse qui m'a parlé 
de Carver de Pialat 
de Leonard de Virginia 
qui m'a guidé dans ces rayons 
municipaux alphabétiques 
abcd Dubois 
efgh Holder 
et quels amis encore 
pour le rire et les clopes 
[...] »

Quatrième de couverture

je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces 
j'ai effacé les preuves 
j'ai joué avec le feu 
et la pellicule a cramé 
par négligence 
en pyromane 
en incendiaire
Le choix de l'éditeur

La petite musique d'Olivier Adam... 
On le sait, son univers est celui 
des lisières, des boîtes en fer-blanc 
emplies de polaroïds et de souvenirs, 
des lieux que l'on aime mais que 
l'on finit par quitter. Paris et sa 
banlieue, la façade atlantique, les 
plages à marée basse, les presqu'îles, 
et ce « cœur finistère », matelot ou 
flibustier, qui « cède aux falaises » 
et s'en remet au ressac. Le poète, 
qui publie ici son deuxième recueil, 
est en quête d'une mer intérieure, 
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu 
commun à tous les êtres, où l'on 
pourrait accueillir l'exilé, l'ami 
désespéré et les fantômes de nos 
vies. Un lieu où l'on n'entend pas 
la rengaine mesquine de l'identité, 
de l'origine et du rejet. Un lieu 
où vivre libre, sans assignation à 
résidence, ni faillite de la solidarité.

www.editions-brunodoucey.com


Éditions Bruno Doucey,  mai 2026
365 pages 

dimanche 31 mai 2026

On l'appelait Bennie Diamond ★★★★☆ de Michaël Dichter

À mon tour, j'ai découvert "On l'appelait Bennie Diamond" et ... j'ai beaucoup aimé !

Trois générations qui se répondent en silence.
Des pères et des fils qui s'aiment maladroitement, se déçoivent, tentent malgré tout de transmettre quelque chose d'eux-mêmes.
Et il y a Benyanim, dit Bennie. Un enfant fasciné moins par le diamant lui-même que par ce qu'il révèle des hommes, à savoir le pouvoir, le respect, le désir d'être regardé autrement.
Dans les ruelles du quartier des diamantaires d'Anvers, Michaël Dichter nous offre un magnifique roman d'apprentissage traversé de passions, de secrets et de blessures enfouies.
Un roman sur ce que l'on hérite malgré soi. Sur ces chemins que l'on tente de tracer alors même que le passé continue de nous retenir.
Le diamant est bien plus qu'une pierre précieuse ici. Il devient un symbole. Celui d'un être que la vie façonne, transforme et abîme parfois aussi.
Impossible de lâcher Bennie tant son désir de devenir est puissant.
Plus il avance, plus il comprend qu'on ne quitte jamais complètement le monde dont on vient.
Un roman dense, vibrant, profondément humain.
« Ton chemin, personne ne l’a tracé avant toi. »

En exergue 
« Le Saint Béni soit-Il
ne met pas Ses créatures à l'épreuve
au-delà de leurs capacités. »
Talmud, traité Berakhot 5 b 

« - Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté. »

« - Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t'apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t'aider à révéler ce qu'il y a de plus beau en toi. »

« Un symbole de pureté et d'avenir, disait-il, mais pour Moshé, c'est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils. »

« Bennie, fasciné, les observe sans relâche. Ce n'est pas la prière qui capte son attention, ni les gestes rituels, mais l'éclat des objets, la manière qu'ils ont de conférer une importance à ceux qui les portent. Ce n'est pas la richesse en elle-même qui l'attire, mais l'effet qu'elle produit : le respect, l'assurance, la façon dont les autres baissent les yeux ou hochent la tête. »

« À cet instant, elle n'est plus seulement sa mère. Elle est une protectrice qui, sans hausser la voix, a su faire reculer la peur.
Et Bennie, le cœur gonflé d'admiration et d'amour, se fait une promesse: un jour, il sera comme elle. »

« Bennie serre les dents.
Il apprendra. Il apprendra à lire tout ça.
Pas seulement les mots, mais aussi ce qu'ils cachent.
Cette pensée est plus forte que l'humiliation du jour. »

« - Tu ne dois pas avoir peur de marcher là où personne n'ose aller.
Puis elle cite le Talmud :
- Derekh she'adam rotseh leilekh bah, molikhin oto - « La voie qu'un homme veut emprunter, c'est celle où on le conduit. » Tu cherches quelque chose, Bennie. Et un jour, tu comprendras pourquoi. 
Elle sourit faiblement, son regard brillant d'un éclat complice.
- Mais fais-le avec ta tête, pas seulement avec ton cœur. »

« Mais, lentement, Moshé s'approche de Bennie, pose une main sur son épaule et l'embrasse sur la joue.
Une manière de lui dire qu'il sera toujours là, même s'il aurait souhaité un autre chemin pour lui. »

« Leur vie est un tourbillon de passion et d'improvisation.
Ils n'ont rien et ils ont tout. »

« - [...] ici, c'est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l'acheteur proposer, c'est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité. »

« Il n'a plus de haine, plus vraiment.
Juste une gêne persistante, un inconfort profond. Yéhuda l'attire autant qu'il le trouble. Sa force, son aplomb, son pouvoir; tout cela le fascine. Mais quand il pense à lui, l'image de son père, seul et humilié, vient le hanter. Bennie est pris entre deux mondes: celui qu'on lui a transmis, et celui qu'il pourrait conquérir. »

« Bennie perfectionne ses techniques, ajuste ses stratégies, peaufine ses intuitions. Il apprend à lire les clients, à anticiper leurs attentes. Chaque transaction le rapproche un peu plus de ce monde, de ses codes, de ses règles tacites.
Mais parfois, au détour d'une rue, dans un silence entre deux négociations, une sensation furtive le traverse. Comme si quelque chose glissait derrière lui, imperceptiblement.
Il ne saurait dire quand exactement il a commencé à le sentir, mais il le sait à mesure qu'il s'enfonce ici, un autre monde s'éloigne. »

« Une alliance. Tout est toujours un marché, une négociation. »

« Pour la garder, pour se garder, il ne doit plus seulement être.
Il doit devenir. »

« Et pourtant, au matin, alors qu'il l'observe, paisible dans son sommeil, un doute se crée en lui, insidieux. Il devrait être heureux. Tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il a rêvé, il l'a enfin. Ève est là, auprès de lui.
Il voudrait s'abandonner à ce bonheur, le prendre comme il vient, sans chercher plus loin.
Est-ce que cela suffit pour la garder ? Est-ce qu'un instant volé dans la nuit peut cimenter quelque chose de plus grand ? »

« Ils le savent tous les deux, même si aucun ne le dit. Son père ne la laissera pas s'en aller. Pas tant qu'elle a un rôle à jouer dans ses projets. Pas tant qu'elle est encore un pion sur son échiquier. Alors elle reste. Prisonnière d'un équilibre fragile qu'elle n'a pas choisi. »

« Toi non plus, on ne voulait pas de toi ici. Moshé aurait préféré que tu restes loin de tout ça, pas vrai ? »

« Et c'est là qu'il a compris : lui était encore là, mais le monde qu'il avait connu était déjà en train de disparaître. »

« Il est exactement là où il était avant de vouloir être ailleurs. »

« Ce que je veux dire, Bennie, c'est que ton chemin, personne ne l'a tracé avant toi. Il n'existe pas encore. Qu'il passe la foi ou non, par le diamant ou autre chose, peu importe. Ce qui compte, c'est que tu sois prêt à le créer toi-même. Mais si un jour tu te perds... »

« Toute votre vie, vous avez fui. Moi, j'affronte. »

« J'ai toujours su que tu portais plus que ton propre poids, poursuit-il. Depuis que tu es enfant, je vois dans tes yeux que tu te bats pour réparer quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Quatrième de couverture

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu'à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c'est plus fort que lui : la prière l'ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c'est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.

Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n'est pas vue d'un bon œil par les puissants de la ville - pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?

Michaël Dichter signe un ambitieux roman d'appren-tissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l'appelait Bennie Diamond est son premier roman.

Éditions Les Léonides,  novembre 2025
396 pages
Grand Prix RTL Lire 2026
Prix Page des Libraires 2026

samedi 30 mai 2026

Petit pas ★★★★★ de Marion Richez

Petit pas.
À petits pas.
« Tout doucettement. »
On entre dans l'histoire de Mathilde et Martin. Deux très jeunes parents, sans bagages, vivant avec presque rien. Peu à peu, on apprend à les connaître, à les comprendre. Et puis survient cette rencontre lumineuse avec Annie, la voisine.

Quelle belle histoire. 
Un roman à hauteur du cœur. Solidaire, profondément humain, traversé d'une tendresse infinie. 
Une douceur qui serre autant qu'elle réchauffe.
Derrière l'apparente simplicité du récit se cache un immense message d'amour, de bonté et de réparation. Comment refaire naître la vie après les traumatismes de l'enfance, les abandons, les silences et le chaos. Des traumatismes qui laissent des traces, même longtemps après.

Marion Richez écrit les failles, la précarité, l'épuisement des jeunes parents, mais aussi ce qui peut encore sauver.
Une présence.
Une écoute.
Un peu de chaleur humaine.
Annie devient alors bien plus qu'une voisine. Elle est une main tendue, une lente réouverture au monde, la preuve qu'une gentillesse sincère peut encore exister.

Un livre qui fait réfléchir sur l'indifférence de notre époque qui s'infiltre peu à peu entre les êtres, et sur ce besoin vital de recréer du lien, de transmettre, de prendre soin.

Et quelle écriture ! Une langue sensible. Il me reste des images magnifiques en tête et certaines pages semblent suspendre le temps.
« C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
"Petit pas" est une caresse. Une manière plus douce de regarder les autres.

En exergue 
« Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.
Je n'ai pas de demeure, je fais du Hara ma demeure.
Je n'ai pas de fortune, je fais de mon écoute ma richesse.
Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.
Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.
Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.
Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château. »
EXTRAITS DU SERMENT DU SAMOURAÏ 

« Pendant mon dodo papa tape sur maman, mais maman crie donc elle est vivante.
Puis c'est devant moi qu'il la tape, mais elle ne dit rien donc c'est normal.
Elle ne se laissera pas couper comme un ver, elle est forte ma mère.
Ensuite, c'est mon tour. Quand il change de visage.
Je n'ai jamais rien connu d'autre et je grandis tavelée comme une vieille pomme qui aurait roulé du panier.
Je ne retrouverai pas la fraîcheur des autres petites reinettes de mon âge, bien brillantes.
À quinze ans je suis déjà vieille et je ne le sais pas.
Mon tort a sans doute été de tout accepter.
Les mots qui auraient dû nommer restent collés dans ma gorge.
Je ne sais pas dire, pas dénoncer, je trahirais.
Alors rien ne changera, et sur mon dos, sur celui des autres comme moi, sur celui de nos enfants, silencieux comme nous, Passeront les chaussures des puissants. »

« À présent ils sont aux jeux. Le petit est encore tout seul; mais les autres ne vont pas tarder à débouler, retrouver souffle sous l'ombrage du parc, y faire le deuil de leur été. Bientôt ils seront là, qui chargeront l'espace de leurs tensions; elles s'enrouleront autour des jambes de Jean avant de se défaire, impuissantes: car lui n'a pas encore été marqué par l'école où l'on reste assis tout le jour, entassés. Il est indemne, pour un an encore. »

« Il y a toujours quelque chose qui peut se passer, et quand elle ne supporte plus les regards qui quelquefois tombent sur son ventre et remontent, surpris, pour lourdement estimer son trop jeune âge, quand elle ne sait pas comment répondre à ces sourires gênés qu'elle ne déchiffre pas, quand la tête lui tourne de trop de gens, elle n'a qu'à faire ce qu'elle fait de mieux depuis deux ans : regarder Jean, ne regarder que lui, sans cesse, alimenter sa réserve silencieuse de regards, le trésor impalpable qu'elle lui constitue pour sa vie d'adulte et qui lui fera un jour, sans qu'il s'en rende vraiment compte, comme un vêtement d'or. »

« Elle sort de la baignoire, leste malgré l'imposante demi-planète qu'elle arbore au-devant d'elle. Elle se retourne vers le miroir: c'est bien son visage, lisse et sans traces, trompeur, et, hormis le regard grave, ce n'est plus vraiment le sien, changé par la présence, dans son ventre, du nouvel être qui s'y est invité il y a sept mois. L'identité de Mathilde est comme brouillée; et c'est cette interférence nouvelle qu'elle observe curieusement, sur ce visage qu'elle ne reconnaît pas.
Dans le séjour elle va nue, avec cette démarche souveraine de femme au bassin habité. Elle n'est plus la jeune fille que tant d'autres sont encore à son âge. Jean l'a consacrée. Elle en porte les marques sur ses seins et ses hanches restées larges. Le nouveau ventre, qui croît plus loin encore, se violace au niveau du nombril et tiraille. Elle passe un tee-shirt de Martin qui lui couvre les fesses, laissant nues ses longues cuisses.
Après Jean, ils avaient refait l'amour, elle était retombée enceinte. Bien sûr qu'elle n'aurait plus voulu d'autre enfant; déjà Jean était de trop. Sa venue avait fait dérailler irrémédiablement le cours d'une vie qui n'avait pas commencé. »

« Dans le séjour baigné d'une eau de violette, elle tombe en arrêt : par la fenêtre, le ciel est mauve. Les voix des clochards se sont tues. Il n'y a plus une voiture. Les cris des martinets ricochent partout dans la pièce. C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »

« Martin et Mathilde vivaient dans un grand vide balafré de blessures, plus sournoises de n'être pas vraiment vues ; et ce fut dans ces nuits sans sommeil, où Jean pleurait sans cesse, la tête endolorie par les forceps, que Martin découvrit l'autre visage de Mathilde.
Il eut devant lui une étrangère, un visage déshabité où ne régnait que la haine, une main prête à frapper pour faire taire le bébé. Il fut glacé à l'idée de vivre auprès d'un tel chaos. »

« Et chacun vit dans son monde, dans sa communauté, sans jamais entrer dans celle des autres, sans lien possible, car il n'y a pas là une véritable ville pour créer du liant entre les êtres, où chacun recevrait un peu de son âme et de sa force rien qu'en habitant dedans, comme tétant une mère, que tous aimeraient d'amour. »

« Elle a déjà vu cette femme. C'est celle avec le vélo bleu et l'anorak rose, comme cousu avec des pétales de cerisier. Celle aux longs cheveux blancs. Il lui arrive de la croiser, dans le couloir, ou bien au parc. Elle a chaque fois un bonjour, et pour Jean un vrai sourire. Mais Mathilde ne lui a jamais vraiment prêté attention. Elle n'était qu'une silhouette anonyme dans le décor inerte de la ville.
Pas pour Jean : toujours, le regard secret qu'ils s'échangeaient scintillait comme une piste magique dans le territoire de sa vie.
Mathilde a honte, soudain, de prendre les êtres pour des choses, de ne pas s'intéresser, à rien ni à personne. Elle se sent seule; mais n'est-ce pas aussi un peu de sa faute? Elle n'était pas comme ça avant. À moins que si? Comment s'est infiltré en elle l'air du temps, toute cette indifférence ?
Martin, de son côté, roule sans un mot. Comment en est-il arrivé à ne pas connaître la femme qui habite juste en face de chez eux ? Et comment se fait-il qu'elle soit si gentille ? Et comment se fait-il qu'il trouve ça si extraordinaire qu'elle soit si gentille ? Et d'une gentillesse qui ne serait pas la faiblesse qu'on leur vend, mais une force, une vraie puissance ? On peut donc demeu-rer humain, aujourd'hui ? Comment a-t-elle fait ? »

« Martin en un éclair revoit ses étés dans le jardin de son grand-père en Auvergne, les grosses laitues pommées, les framboises, les groseilles, la silhouette du vieux toujours penchée sur ses allées, à sarcler, le soleil éclaboussant son dos, tandis que lui et sa grand-mère équeutaient les haricots, une cuvette entre les pieds. Où est-ce que cela s'en est allé ? »

« Personne ne lui avait dit avant. Personne ne lui avait jamais dit qu'il fallait repousser fermement les facilités du monde, lesquelles s'offraient pourtant avec tant d'attrait. »

« Martin se retient de pleurer. Comme il voudrait, à cet instant, faire partie d'un clan, avoir une tribu qui fasse cercle autour de ses enfants, et puis une vie qui tienne debout, un monde qui ait du sens. »

« Léger, léger, brin à brin, la savante tisane comme le nid d'un oiseau. Les herbes sèches se froissent sous sa main. Pour finir, Annie ouvre un bocal qu'elle fait respirer à Mathilde ; ce sont des roses, de son petit jardin, qu'elle cueille elle-même sur le rosier ancien, sacrifiant certains des boutons du printemps. Ça aide à ouvrir, explique-t-elle. Les roses sentent l'Inde, trouve Mathilde. »

« D'ailleurs, elle ne parle pas vraiment : elle dépose plutôt sur une nappe de silence quelques mots anodins, des brins de bavardage, qui ne le percent pas.
Mathilde goûte aussi à plein cette atmosphère saine qu'Annie répand autour d'elle, ces mots convenables qu'elle emploie pour parler, éduquée dans un temps où cela comptait de bien dire et de bien nommer.
Un petit moment, Annie fait sa mamie grisée par l'aubaine d'une oreille attentive, déversant d'un seul coup la parole de tout un jour.
Qu'est-ce que vous faisiez avant ? demande Mathilde tout à coup. Aussitôt, Annie lui lance un regard vif.
Je travaillais à l'ANPE. Tu sais, Pôle emploi.
Mathilde est un peu surprise. Annie lui semble tellement patinée par la retraite, qu'il lui est impossible de l'imaginer dans l'affairement d'une vie active. Mais peut-être qu'elle a toujours été ainsi, dans l'ouvert, comme un végétal, même au milieu des autres et de leurs peines. Cela lui va bien, d'ailleurs, de chercher des solutions.
Mathilde n'ose pas poser d'autres questions. Celle-là est presque déjà de trop.
Il est temps de boire la tisane, Annie en lance le signal en portant la tasse à ses lèvres. Par habitude, elle a détourné la tête vers la fenêtre, et Mathilde fait de même, se demandant ce qu'elle peut bien y voir. »

« Leur timide au revoir est dans l'invisible une étreinte. »

« Le fils rêve.
Il rêve de ce fluide inépuisable et tranquille refait chaque matin, comme né du jour, si dense et si léger, dont il s'est nourri, qu'il n'a retrouvé chez personne. Pas même chez Maud. C'est cet enveloppement-là qui lui a tissé, pour la vie, sa douceur, sa force à lui; il est d'elle, ce sentiment que tout est bien, cette confiance, qui lui est restée, d'enfant aimé, dont il enveloppe à présent son enfant. Il est temps d'aller seul désormais.
Quand il se réveille, ses joues sont trempées de larmes, il est malheureux, un peu consolé aussi; son crâne est lourd de trop peu de sommeil. Combien de temps a-t-il dormi ? »

« Les poumons ont commencé à guérir. Mathilde avait toujours du chagrin, mais quelque chose était changé. Elle ne voulait plus mourir; elle voulait demeurer dans la présence d'Annie, différemment bien sûr que lorsqu'elle était là, mais avec elle. Lentement, Mathilde découvrait les traces de sa présence à l'intérieur d'elle; et ces traces, non seulement étaient là, mais chaque jour faisaient de nouvelles pousses. Mathilde aurait cru que ça n'allait pas rester, que sans Annie qui contrecar-rait tout, elle ne tarderait pas à redevenir celle qu'elle était avant. C'est le contraire qui s'est passé. Il était trop tard pour revenir en arrière. Annie avait semé, et tout avait pris, tout avait germé.
Quelques jours plus tard, Martin a reparlé de la maison de son grand-père - celle des bons souvenirs d'été. Ils s'appelaient encore de temps en temps, Martin venait justement de prendre des nouvelles. En bordure du jardin, disait le pépé, des pavillons flambant neufs avaient poussé en une saison, là où étaient aupa-ravant les prairies. Mais il avait assuré à Martin qu'il ferait pousser des haies, quand il en aurait le temps. Et qu'il ne vendrait pas ses champs, a-t-il ajouté, après un silence. »

Quatrième de couverture

Petit pas raconte l'histoire d'une rencontre, d'un doux miracle. Martin et Mathilde n'ont même pas vingt ans et ils ont déjà renoncé à leurs rêves d'adolescents. Depuis la nais-sance de leur fils Jean, ils peinent à maintenir la tête hors de l'eau. Mathilde est de nouveau enceinte, leur famille n'est pas prête à les aider et ils sont condamnés à la vie grise des petites gens qu'une société compétitive écrase et oublie. Et puis une main se tend. Celle d'Annie, leur voisine. Une dame retraitée, une femme modeste, qui ne gaspille rien, se hâte lentement, connaît les plantes et la valeur de l'entraide. Annie, c'est une écoute, un dimanche au potager, un plat d'endives, un peu de temps donné à l'enfant. Pas à pas, Martin et Mathilde se redressent, refleurissent et préparent l'arrivée de leur petite fille. Le temps ralentit et la vie renaît. Marion Richez nous procure un roman qui pénètre le corps et agit comme un baume. Un texte dont l'horizon est solidaire, une méditation politique à l'échelle d'une jeune famille.

Éditions La Peuplade,  octobre 2025
158 pages