mercredi 24 juin 2026

Taqawan ★★★★☆ d'Éric Plamondon

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Cette phrase de la quatrième de couverture donne immédiatement le ton de Taqawan.

Je ne connaissais rien ou presque des événements survenus en 1981 dans la réserve mi'gmaq de Restigouche. Éric Plamondon s'appuie sur cette page méconnue de l'histoire québécoise pour construire un récit aussi instructif que percutant.

Sous couvert d'un fait divers sordide et révoltant, il nous entraîne dans une multitude de sujets. Le saumon, la Gaspésie, les peuples autochtones, le colonialisme, le racisme, le poids des mots, la notion de territoire ou encore la transmission. Même Céline Dion trouve sa place dans ce récit singulier.
J'ai été frappée par la richesse de ces courts chapitres qui, les uns après les autres, éclairent un pan de l'Histoire et révèlent les mécanismes d'une domination installée depuis des siècles. L'auteur montre comment un peuple a été dépossédé de ses terres, de ses ressources et parfois même de son identité, tout en continuant à résister.
J'ai également été sensible aux passages consacrés au rapport des Mi'gmaq à la nature. Leur vision du monde, fondée sur l'équilibre et le respect du vivant, entre en résonance avec les réflexions que le roman porte sur l'avidité humaine et ses conséquences.

Dense sans être difficile d'accès, Taqawan est un livre qui interpelle autant qu'il instruit. Une lecture qui invite à regarder autrement une histoire trop souvent racontée du seul point de vue des vainqueurs.
Et qui donne vraiment tout son sens à cette phrase citée en tout début de chronique.


« « Un Indien ne s'agenouille devant personne. » Alors les forces de l'ordre redoublent de coups, s'enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu'ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu'un, on doit toujours s'attendre au pire.
L'humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l'action, la raison s'éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. Dans les contrats d'engagement de certaines unités spéciales, des clauses obligent le signataire à éliminer les membres de sa propre famille si on lui en donne l'ordre. Des hommes tueront leurs propres enfants si on les leur désigne d'un coup de menton.
Alors quand on lâche une bande de gars de Québec dans une réserve, ça finit avec des côtes cassées et des épaules luxées - au mieux. »

« Ce n'était qu'un rêve
Ce n'était qu'un rêve
Mais si beau qu'il était vrai
Comme un jour qui se lève

C'est ainsi que Céline Dion a fait irruption dans le Québec des années quatre-vingt. C'est sa mère qui a écrit les paroles de la chanson, des mots si poignants, une poésie si troublante, débordante de harpes, d'hirondelles et de gentils papillons ! Trois ans plus tard, le 10 septembre 1984, Céline a seize ans et chante "Une colombe est partie en voyage" devant le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. Ce sera la consécration. Mais le 19 juin 1981, pendant que des milliers de Québécois regardent Céline à la télé pour la première fois, des centaines d'Amérindiens fortifient les barricades autour de la réserve de Restigouche en prévision d'une seconde descente.
Ce n'est pas qu'un rêve. »

« Le père crie le nom de sa fille et le gardien répond : «Dégage, t'as rien à faire icitte. » Le gardien est armé. Le père dit qu'il cherche sa fille et le gardien lui tire une balle de .22 dans le genou droit à vingt mètres de distance. La balle traverse la rotule. Le fémur est brisé. C'est pour ça qu'il a une jambe de bois. C'est pour ça qu'il boite depuis dix ans. Il traîne dans son corps l'imbécillité d'un homme qu'on avait armé pour la défense d'un bâtiment en démolition, une école en train de disparaître. On a détruit l'école parce qu'on n'a pas réussi à faire cohabiter les enfants mi'gmaq et les enfants québécois. Ils étaient pourtant tous gaspésiens. »

« Pourquoi ? L'une des mères explique qu'ils sont venus voler les filets. Une autre répond que le gouvernement veut leur interdire de pêcher le saumon. Une troisième dit que ça a toujours été comme ça mais qu'on va s'en sortir, ils ne l'emporteront pas au paradis. Une quatrième prie la bonne sainte Anne. »

« Pendant le Moyen Âge, on défend aux meuniers et autres maîtres de moulins de bloquer entièrement une rivière. Il est obligatoire de laisser un espace de montaison pour le saumon. Celui qui ne respecte pas cette règle est passible d'emprisonnement. Et ainsi de suite, sur chaque rivière, de chaque pays, jusqu'au Nouveau Monde, quand l'homme blanc et la femme blanche font la rencontre d'un peuple qui n'a jamais eu besoin de réfréner son avidité par des lois. Depuis des millénaires, la sagesse de l'évidence suffit à ce peuple : si on pêche trop de poissons cette année, il y en aura moins l'année prochaine. Si on pêche trop de poissons pendant des années, un jour il n'y en aura plus. »

« On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s'y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Le ministre a dit, la police exécute. Elle répand la parole de l'ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

« Les Vikings avaient peut-être réussi à y passer quelques mois froids, mais les premiers Français venus construire des maisons à Port-Royal, à Tadoussac et à Québec, seraient tous morts sans l'aide des sauvages. Océane sait cela. Son peuple a sauvé les Blancs puis les Blancs les ont peu à peu décimés. Sans réussir à les exterminer. Les réserves ont remplacé les guerres. Même contenus dans de ridicules portions de terre, ils ont survécu. Même si leur territoire, leur lieu de vie est passé de milliers de kilomètres carrés à une mince bande de quarante kilomètres carrés, ils sont toujours là. »

« GESPEG

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l'Atlantique leur a barré la route, quand l'avancée est devenue impossible, ils se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d'ailleurs allaient s'emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

« SAUVAGES

Des Indiens, ce sont des Indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde. Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens. Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. Il faut se méfier des mots. Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. Celui qu'on traite de bâtard toute sa vie pour lui signifier sa différence ne voit pas le monde du même œil que celui qui a connu son père. Quel monde pour un peuple qu'on traite de sauvages durant quatre siècles ? »

« LE BISON DU NORD-OUEST

Dans l'Ouest des États-Unis, au milieu du dix-neu-vième siècle, pendant qu'Herman Melville écrit Moby Dick, des hommes à cheval, armés de longs fusils, abattent les troupeaux de bisons. Pour certains, il s'agissait d'une stratégie d'élimination des Indiens. De nombreux peuples millénaires de ces contrées ayant basé leur existence sur la symbiose avec le bison, l'exterminer suffisait à faire disparaître ceux qui en vivaient. Un siècle plus tard, l'histoire de ces milliers de carcasses pourrissant au milieu des plaines du Wyoming ou du Dakota souligne la cruauté des colonisateurs. On parle désormais d'un génocide par tuerie interposée.
Dans l'Ouest, l'homme blanc a réussi à éliminer les Indiens en éliminant les bisons. Dans l'Est, il y avait des saumons. On les a pêchés à coup de barrages, de nasses et de filets jusqu'à l'épuisement des stocks. Les Indiens aussi sont épuisés. »

« TOBOGGAN

En langue mi'gmaq, le mot toboggan signifie «luge». En français, le dictionnaire définit le mot micmacs ainsi : « Arrangements secrets et compliqués afin de parvenir à ses fins ; manigances, menées obscures et embrouillées dans un but intéressé. » Le terme micmac viendrait de la locution verbale du moyen néerlandais muyte maken qui signifie «faire une émeute». Cela n'a rien à voir avec le nom du peuple qui vit dans le Nord-Est de l'Amérique depuis des millénaires. Pourtant, quand les Mi'gmaq de Restigouche se révoltent en juin 1981, leur nom indien rallie l'idée de révolte de la définition française, comme si l'homonymie faisait du toboggan entre la Hollande et l'Amérique. »

« Selon lui, René Lévesque se foutait du saumon. Pourquoi se serait-il préoccupé des six tonnes annuelles pêchées dans le sud de la Gaspésie par les Indiens alors que les pêcheurs sportifs de l'Est du Canada en sortaient cent fois plus, huit cents tonnes l'an, de la Nouvelle-Écosse jusqu'à Terre-Neuve ? C'était encore pire au large des côtes. Les bateaux-usines capturaient trois mille tonnes de saumon par saison (et ça, c'était sans compter les centaines de tonnes d'autres poissons rejetés à la mer parce que trop petits ou pas assez rentables). Selon l'avocat en question, cette descente ordonnée par le ministre était un tir de semonce de Québec en direction d'Ottawa.
C'était une manière pour René Lévesque de mettre de la pression sur le gouvernement fédéral de Pierre-Elliot Trudeau. Les réserves indiennes du Canada relevant du gouvernement fédéral, s'y attaquer était une manière de remettre en cause le pouvoir central. Après l'échec du référendum québécois, Trudeau avait accé-léré les négociations pour modifier la constitution du pays et y adjoindre une charte des droits et libertés qui amoindrirait le pouvoir des provinces. On parlait du rapatriement de la Constitution, puisque le pays était une monarchie constitutionnelle toujours gérée par la couronne britannique. Donc Lévesque avait fait cette descente pour «faire chier Ottawa». Le conflit entre le Québec et le Canada s'invitait dans les affaires indiennes »

« COMME UN OS

Quand ils font griller la viande de castor sur le feu, les Mi'gmaq conservent précieusement les os de l'animal. Quand ils font cuire une outarde dans la braise, après avoir brûlé les plumes et rôti l'oiseau, ils en récoltent soigneusement le squelette. Quand ils mangent du poisson, les arêtes qui ne serviront pas d'ornements ou d'aiguilles sont minutieusement préservées. Si un chien s'empare d'un seul bout d'os, c'est un mauvais présage. Après le repas, les reliques des poissons sont rendues à la mer. Après le festin, les os du castor sont rejetés près des huttes de ses congénères. Après la mangeaille, les ailes, les cuisses, la tête, et la carcasse du grand oiseau sont remises dans la rivière ou dans le lac. C'est ainsi depuis des millénaires. Pour que les poissons reviennent, pour que les oiseaux réapparaissent, pour que les castors continuent de nourrir le peuple, comme l'orignal, le lièvre et l'ours, il faut redonner à la nature ce que la nature nous a donné. D'ailleurs, depuis que cette tradition n'est plus observée, il y a parfois dans le cours des choses comme un os. »

« TERRE NATALE

C'est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d'une communauté à un moment précis quelque part. Mais d'où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours : défendre son territoire, son identité, sa langue ? D'où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l'espèce humaine se batte et s'entretue au nom d'un lieu, d'une famille, d'une différence irréductible ? Pourquoi mourir pour tout ça ? »

« J'ai peur. J'ai peur de retourner là-bas. C'est pas normal de vivre dans une réserve. »

« REVE D'ENFANT

Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu'on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu'ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n'a pas marché. Ils n'ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L'homme blanc a voulu imposer à l'Indien en un siècle ce qu'il a mis des millénaires à développer et à intérioriser: agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l'herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n'a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l'offre et la demande, le profit, le marché. À Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d'ajustement. Le saumon, celui qu'il suffisait d'attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre. »

« Il ne faut jamais perdre de vue qu'à un pour cent près, nous sommes tous des chimpanzés. »

« La nuit des Longs Couteaux aurait lieu cinq mois plus tard, le 4 novembre, neuf provinces du Canada et le gouvernement fédéral de Trudeau ayant décidé du rapatriement de la Constitution sans l'accord du Québec. Cette entente, qui allait renouveler la Constitution canadienne en 1982, fut un coup dur porté aux nationalistes québécois mais, en revanche, une victoire pour les autochtones, qui se voyaient reconnaître leurs droits ancestraux et leur statut de peuples distincts.
Comme le dirait plus tard Lucien Lessard, le ministre responsable de la guerre du saumon et des raids à Restigouche : « Pour être un peuple, il faut avoir sa langue, sa culture et sa terre... » »

Quatrième de couverture

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. »

Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s'emparer des filets des Indiens mig'maq. Émeutes, répression et crise d'ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l'immensité d'un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source...
Histoire de luttes et de pêche, d'amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d'un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Éric Plamondon est né à Québec en 1969 et vit dans la région de Bordeaux depuis une vingtaine d'années. Il est l'auteur de la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S.

Éditions Quidam Éditeur,  janvier 2018
208 pages
Prix France-Québec 2018 / Prix des chroniqueurs 2018 -Toulouse Polars du Sud / Honneur 2018 de la Cause littéraire / Prix Lire à La Suze 2019 / Prix 2019-2020 des lycéens et apprentis Région PACA / Grand Prix du livre audio Polar Plume de paon 2021 

lundi 22 juin 2026

Le chant du sol ★★★☆☆ de Julien Denormandie

Le Sol est partout sous nos pieds et pourtant nous l'oublions. C'est à lui que Julien Denormandie choisit de donner la parole dans ce court conte écologique où survient un événement inattendu car le Sol se met en grève.

L'idée est originale et permet d'aborder de façon accessible des sujets essentiels comme la biodiversité souterraine, le rôle des vers de terre, le stockage du carbone, l'artificialisation des terres ou encore notre rapport à l'agriculture. Le récit se lit facilement et a le mérite de rappeler que le Sol n'est pas un simple support mais un écosystème vivant dont dépend notre avenir.
« Le Sol nous est indispensable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant. »
Pourtant, malgré la pertinence du propos, je suis restée un peu à distance. Comme le souligne Erik Orsenna dans sa préface, ce livre entend « sonner l'alarme ». Mais cette alerte n'est-elle pas lancée depuis longtemps déjà par de nombreux scientifiques, agronomes et naturalistes ? Le constat est largement posé, les diagnostics sont connus. Au-delà des mots, des essais et des prises de conscience, quelles actions concrètes suivront ?

Les mots sont nécessaires pour sensibiliser, mais ils interrogent aussi notre capacité collective à agir. Car pendant que les alertes se multiplient, les sols, eux, continuent de s'appauvrir, de s'artificialiser et de disparaître sous le béton.
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
Nous dépendons bien davantage du Sol qu'il ne dépend de nous et le Chant du Sol en conte pédagogique nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée avec justesse.
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations. »
Une lecture intéressante, même si elle ne m'a pas autant marquée que d'autres ouvrages consacrés à ce sujet, notamment "Humus", dont la puissance romanesque et la profondeur m'avaient davantage embarquée.

« Enfin !
Depuis si longtemps qu'on le tenait pour négligeable, juste bon à piétiner, à forer pour faire jaillir du pétrole, à creuser pour extirper des métaux plus ou moins précieux, à entrebâiller pour recevoir des tombes, des métros et des canalisations.
Pour le reste, rarement étudié dans toutes ses dimensions. Bien moins que le ciel et par suite bien moins connu que lui.
Donc plus vraiment protégé.
Et jamais, jamais remercié.
Alors que nous lui devons la vie.
Le Sol.

Pourtant économiste des « matières premières », je n'avais pas la moindre idée de son fonctionnement, de son habitat, de sa fragilité.
Heureusement, quoique toujours trop tardivement, un certain nombre de professeurs, à commencer par Gilles Boeuf et Marc-André Selosse, ont entrepris de me déniaiser. Mais j'avais du mal à comprendre, c'était compliqué, et j'ai cette maladie d'avoir besoin d'une histoire pour cela. « Il était une fois » est la phrase magique qui m'ouvre le cerveau.
Voilà pourquoi merci à Julien, Julien Denormandie !
Je le connais depuis des années. Et ensemble, ce qui éloigne à jamais ou rapproche pour toujours, nous avons écrit Nourrir sans dévaster, un livre d'échanges, parfois tendus, et de conviction, toujours partagée, sur notre passion commune pour l'agriculture et notre infini respect pour les agriculteurs.
Un beau jour, il m'a tendu des feuilles.
- C'est pour toi. Et pour les enfants. J'ai osé.
- De quoi ça parle ?
- Tu devrais plutôt me demander : de qui ça parle ? Ou même qui parle ?
J'ai lu d'une traite.
Pour sonner l'alarme, Julien, l'ingénieur et ex-ministre, s'est fait conteur.
Nous avions souvent parlé de ces métamorphoses nécessaires. Alertant sur la rareté croissante de l'eau, je n'avais rencontré qu'un intérêt poli mais lointain. L'eau n'est qu'une matière, même si la plus absolument nécessaire. Pour cette raison, maintenant je donne voix aux rivières et aux fleuves, en les présentant pour ce qu'ils sont autant d'êtres vivants. Julien, pour de semblables raisons d'urgence et de pédagogie, a suivi le même parcours.
Pas facile pour un scientifique ! Ces doctes-là sont irremplaçables, bien sûr ! Mais ils ont tendance à se méfier des comparaisons et à répéter jusqu'à plus soif :
« C'est plus complexe que ça ! »
Julien a donc osé.
Et vous allez voir, le résultat est saisissant.
Il était une fois le Sol.
S'ensuit un bref et formidable texte. Où s'agite la planète entière, des puissants en costume aux vers de terre.
Quelle histoire, pleine de bruit et de fureur, d'aveuglement vaincu par l'évidence !
Avec, chemin faisant, le portrait de notre indispensable.
Le premier moteur de la Vie.
Le Sol.
Enfin compris.
Donc peut-être enfin, bientôt, considéré comme il le mérite. »
Préface écrite par Erik Orsenna

« Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même. »
Franklin D. Roosevelt, 1937

« Le Sol, qui ne suscitait donc guère de passion avant qu'il n'entre en grève, était désormais au centre de toutes les discussions. Même les plus puissants de ce monde n'avaient que ce nom à la bouche. Il faut dire que leurs intérêts économiques étaient directement menacés. Pour quelles revendications ? Ils l'ignoraient. « Assurément, le pouvoir de l'argent ne sert à rien en pareille circonstance », se disait monsieur Victor en se rendant à l'invitation du patronat, avenue Bosquet dans le 7º arrondissement de Paris. »

« - Grâce aux vers de terre et à leurs compagnons, les Sols stockent 1 500 milliards de tonnes de carbone organique, deux fois plus que la quantité de carbone présente dans l'atmosphère. Sans cette action, la planète brûlera, et nous avec. 
Monsieur Victor n'avait pas besoin de ces explications. Il baissa son regard sur les quarante-deux parcelles puis le releva pour le fixer au loin. Il voyait déjà les premières feuilles d'automne s'accumuler sur le Sol, faute d'activité des lombrics. « Si cela continue, l'amas de feuilles va atteindre l'horizon. Darwin avait raison, les vers de terre sont peut-être les animaux les plus importants sur la planète », soupira-t-il. »

« « Mon Dieu, où est passée l'odeur du Sol humide ? Cette odeur reconnaissable parmi tant d'autres. Celle qui suit l'averse ou la rosée du matin ! » s'écria-t-il.
Monsieur Victor se souvenait de ses recherches sur cette odeur de terre mouillée, le pétrichor « sang des dieux qui coule dans la pierre », selon l'étymologie. Il savait qu'elle était liée à des bactéries qui dégageaient des molécules odorantes. Il se jeta au Sol. Le renifla. Encore et encore. Il creusa avec son couteau de fines tranchées, espérant libérer une odeur. Mais rien n'y faisait. Le Sol ne sentait plus !
« Cela veut donc dire que les bactéries sont elles aussi entrées en grève. »
Monsieur Victor blêmit.
« Sans les bactéries, qui va décomposer la matière organique et en faire des nutriments disponibles pour les racines des plantes ? » »

« « Peut-être qu'il aurait été bon, et depuis fort longtemps, d'écouter le Sol. Ce qu'il a enfoui, au prix de millénaires, nous aurions dû le laisser sous terre. Ce qu'il nous offre, nous devrions l'utiliser avec parcimonie. La nature ne laisse rien au hasard », dit-il en face de la caméra.
Puis monsieur Victor étala une carte sur la table du studio télé, une carte Michelin jaune exactement.
« Regardez ces espaces, dit-il d'une voix profonde. Les maisons, les routes, tout ce que nous avons bâti est représenté en noir. Les forêts sont en vert et les rivières en bleu. Eh bien, le Sol, lui, sur toutes les cartes, il est en blanc. En blanc, la couleur du vide ! »
Monsieur Victor continua, ne se laissant pas perturber par les tentatives de l'intervieweur.
« Ce blanc cache un monde entier, un univers souvent invisible et pourtant vibrant. Chaque parcelle de ce blanc est pleine de minéraux, de bactéries, champignons, insectes, petits et grands organismes. Le Sol nous est indispen-sable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant, 59% des espèces terrestres vivent sous nos pieds. » »

« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations, y compris celle que nous sommes en train d'écrire. Il mérite considération. »

« C'est simple, reprit-il, les mains posées sur la table pour soutenir son propos. Depuis des décennies, nos recherches génétiques se sont concentrées sur l'optimisation des rendements. On a sélectionné des plantes avec des racines courtes capables de produire rapidement de larges épis et de longues tiges grâce à l'apport massif d'engrais. Mais, à force de raccourcir les racines, on a oublié ce qu'elles apportaient au Sol : de la matière organique et des nutriments. Elles le structurent et le composent. Il faut ramener les racines longues. »

« « Le commerce doit se faire avec le moins de barrières possible. Chaque pays doit pouvoir exporter et importer comme bon lui semble, et tirer les avantages de son modèle de production. N'oubliez jamais les enseignements d'Adam Smith et de David Ricardo, les pères des avantages com-paratifs », expliquait-il.
Mais comment peut-il dire des âneries pareilles ! Abel éructait dans son Renault Scenic. Il s'arrêta sur le bord de la route et composa le numéro de l'émission de radio. Une, puis deux, puis trois sonneries avant qu'une charmante personne ne le prenne au téléphone et n'accepte que sa question soit posée à l'antenne. Une question aussi simple que pertinente : « Et que dites-vous du tourteau de soja et de colza qui vient des Amériques et que je suis obligé de donner à manger à mes vaches ? Il est issu de la déforestation et d'une agriculture intensive en pesticides. Nous n'aurions même pas le droit de le produire chez nous. Interdisez ce commerce déloyal. »
Abel dut se contenter d'une courte réponse : « Les cent soixante-quatre membres de l'OMC ne sont pas d'accord entre eux, donc rien ne bougera. »
« Mais combien de temps faudra-t-il encore avant que le gendarme du commerce se réveille ? » se demanda Abel.
Les amas de feuilles continuaient à s'empiler autour de lui.
Les tapis de moisissures aussi. »

« Alexandra savait. Elle voyait la catastrophe se profiler. Mais, à la différence d'Éric, elle refusait d'abandonner. Il devait y avoir une solution. Son regard tomba sur un dossier. Une photo. L'éco-quartier des Rives-du-Bohrie, situé à Ostwald, au sud de l'agglomération strasbourgeoise. Les zones humides y étaient préservées, des espaces naturels reconstitués, les immeubles étaient majoritairement en bois et matériaux biosourcés, les toits étaient végétalisés, l'aménagement épousait la topographie, il semblait s'adapter au territoire, et non tenter de le dompter. »

« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »

« Savez-vous combien d'habits achète un indi-vidu chaque année ? Quarante en moyenne en France, près de soixante-dix aux États-Unis, c'est énorme ! Alors même que c'est l'une des industries les plus polluantes. Songez un peu, la production de vêtements émet plus de CO₂ que les avions et bateaux combinés ! Il faut 2 700 litres d'eau pour produire un tee-shirt, 7 500 litres pour un jean. Et que dire de la pollution des Sols ? La culture du coton, c'est 25% des pesticides déversés chaque année. L'industrie textile utilise plus de 8 000 substances chimiques, dont certaines sont rejetées directement dans les rivières, contaminant les eaux en métaux lourds ou colorants toxiques... »

« Et si le capitalisme était en fait chronophobe ? En 1748, le père fondateur des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin, enseigna à un jeune commerçant que le temps, c'est de l'argent. Depuis lors, chaque minute mal utilisée est considérée comme un manque à gagner. Une course effrénée sans ligne d'arrivée, des sociétés construites autour d'une quête épuisante à l'optimisation. Une autre voie est-elle possible ? Souvenons-nous des physiocrates, ces penseurs du xvIII siècle, pour qui le revenu n'est rien sans renouvellement de la ressource. Écoutons Olivier Hamant, chercheur et biologiste du xxr siècle, qui propose un antidote au culte de la performance, à savoir la robustesse. Celle enseignée par le vivant qui a su s'adapter et survivre à 5,8 milliards d'années d'incertitudes et de fluctuations. Enfin, acceptons qu'il soit impossible de maximiser performance et robustesse en même temps. »

« Le Sol avait effacé les nuances, les arômes, les clins d'œil aux saisons. Il avait cessé d'être généreux. »

Quatrième de couverture

Il y a des personnages que nous regardons sans réellement les voir, que nous pensons connaitre mais dont nous ignorons tout, que nous croyons aimer mais sans considération.
Et si le Sol se mettait en grève ? Lui, cet ami précieux qui nous veut du bien. Lui, qui souffre en silence.
Un conte ne relate pas une véritable histoire. Il peut, en revanche, reposer sur des éléments réels.
Ainsi, tout débute dans la capitale, un 22 septembre, par un étrange bruit...

Éditions du Seuil,  février 2026
156 pages

samedi 20 juin 2026

Les Soeurs Blue ★★★★☆ de Coco Mellors

J'ai dévoré ce roman 💙
Difficile de lâcher les sœurs Blue tant elles sont extravagantes, attachantes, agaçantes parfois, mais profondément humaines. Coco Mellors - que je découvre avec ce roman - signe un roman vibrant sur la famille, le deuil, l'addiction, la culpabilité et surtout sur ce lien si particulier qui unit les sœurs.

Sa plume est fluide, vive, drôle, juste. J'ai ri beaucoup, j'ai été émue aussi. J'ai tourné les pages sans m'en rendre compte tandis que je découvrais les failles, les blessures et les espoirs de chacune de ces quatre femmes. J'ai aimé leurs personnalités si différentes, leur cheminement, leurs erreurs, leurs combats. J'ai surtout aimé les voir s'aimer malgré tout ce qui les a tiraillées et meurtries.

Il y a des passages sur la boxe que j'ai trouvés vraiment forts. Bien plus qu'un simple sport, elle apparaît ici presque comme une métaphore de la vie ✨️ apprendre à encaisser, à répondre plutôt qu'à réagir, continuer à avancer malgré les coups.

« Une sœur n'est pas une amie. »
Une phrase simple qui ouvre sur des pages magnifiques sur ce lien originel, complexe, indéfectible, parfois douloureux aussi.

Cette lecture a d'ailleurs trouvé un écho très personnel en moi. J'ai une sœur jumelle avec laquelle j'ai pris mes distances pour diverses raisons. Alors, à plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans ces pages. Je me suis souvenue de nous, avant que nos vies d'adultes, de femmes, d'épouses et de mères, avant que certains événements douloureux ne nous éloignent. Une lecture qui n'a donc pas toujours été confortable, mais qui m'a touchée en plein cœur.

Les passages consacrés à la douleur, au deuil et à l'addiction m'ont saisie aussi 🥺 Coco Mellors trouve les mots justes pour parler de ce qui semble parfois impossible à exprimer. 
« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »
Un roman généreux, émouvant, lumineux malgré les épreuves qu'il traverse. Un très beau moment de lecture 🤍

« Une sœur n'est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu'est l'amitié ? C'est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d'intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n'est pas la même chose qu'être amies. On ne se choisit pas, et on n'a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître.
On fait partie l'une de l'autre, depuis le premier instant. Vous n'avez qu'à regarder un cordon ombilical - robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel - et le comparer à un bracelet d'amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie. »

« « Vivre à L.A., c'est comme sortir avec quelqu'un de très beau mais qui n'a rien d'intéressant à racon-ter, décréta Avery. Au début c'est sympa, parce que quand même, c'est beau à regarder, mais on finit par se rendre compte qu'on a besoin de fréquenter des gens qui lisent des livres et qui ne se sont pas fait refaire le nez. »
Bonnie fronça les sourcils. Avery avait-elle seulement mis les pieds à L.A. au cours de la dernière décennie ? Comment pouvait-elle prétendre savoir ce que c'était que d'y vivre ? »

« À l'entraînement, Bonnie avait appris la différence entre répondre et réagir. Répondre consistait à se servir des outils qu'on lui avait enseignés afin de contrer une attaque, de manière froide et objective et en accord avec sa stratégie. Réagir, en revanche, c'était fonctionner uniquement à l'adrénaline, ce qui exposait en général à plus de danger encore. Dans la lumière du petit matin, au milieu de son salon vide, Bonnie baissa les yeux sur ses chaussures et ses pieds ravagés. Et pour la première fois depuis la mort de Nicky, elle s'autorisa à pleurer. »

« - J'avais arrêté de venir pendant un petit moment.
- Pourquoi ?
- Honnêtement ?
- Ouais.
- Je n'étais plus capable d'écouter les gens parler de Dieu en boucle.
Charlie avait haussé les sourcils.
« Continue.
' Disons que... J'en avais assez d'entendre dire que la Puissance Supérieure ne nous éprouve pas au-delà de ce qu'on peut supporter. Si c'était le cas, il n'y aurait pas les viols, les enfants battus, l'inceste, les violences domestiques, et les gens ne souffriraient pas de stress post-traumatique ou de trauma complexe ou d'addictions invalidantes, qui découlent tous directement du fait d'être éprouvé au-delà de ce qu'on peut supporter. » »

« Je crois que les choses arrivent, avait-elle dit. Point barre. Ça s'arrête là. Il nous arrive des choses et on doit apprendre à vivre avec, tant qu'il n'est pas question de suicide, bien sûr. Si on arrive à y trouver du sens, tant mieux, mais dans le cas contraire, on doit quand même vivre avec. Le sens, on le plaque dessus après coup, c'est une façon de s'anesthésier. "Arrivent" est le seul mot dans cette phrase qui soit empirique. Le reste, ça aide juste à dormir la nuit.  »

« Le langage savait s'en saisir, mais pas la mater. Chaque fois que Nicky tentait de trouver les mots justes, la douleur semblait changer de forme. Parfois, elle disait que c'était un élancement sourd, funeste et implacable, comme un ciel s'obscurcissant avant l'orage. Parfois, c'étaient des décharges électriques brûlantes qui lui vrillaient tout le corps et la forçaient à se plier en deux, le souffle coupé. Ou bien elle disait qu'elle sentait comme des vagues déchaînées, qui gagnaient en puissance avant de venir s'écraser sur le rivage. Et ce rivage supplicié qui luttait inlassablement, c'était son ventre. Et une fois que la douleur avait disparu, Nicky se mettait à l'attendre comme un mari volage parti en claquant la porte mais qui finirait toujours par revenir. Parfois, disait-elle, l'attente était pire que le mal.
Si les mots étaient défaillants, les chiffres ne valaient guère mieux. Combien de fois avait-on demandé à Nicky d'évaluer sa propre douleur sur une échelle de un à dix ? C'était un casse-tête insoluble : en choisissant un chiffre trop bas, elle était presque certaine de ne pas obtenir de quoi suffisamment la soulager et en visant trop haut elle se ferait traiter d'hystérique et ne serait pas entendue. Quel était le nombre magique ? Elle avait tenté six, sept, huit, neuf... Elle n'avait jamais osé s'envisager comme un dix. Avery l'avait vue se tordre de douleur dans des salles d'attente d'hôpital et dans des cabinets de médecins, à essayer désespérément de trouver la combinaison adéquate de mots et de chiffres qui déverrouillerait l'accès au soulagement permanent. »

« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »

« L'amour qu'elle portait à ses sœurs était trop problématique, trop envahissant. »

« La main humaine n'est pas taillée pour détruire. Vingt-sept os dans chacune, pour la plupart pas plu épais qu'une cigarette slim. C'est pourquoi un bon bandage est essentiel, et c'est là que l'entraîneur entre en scène. La transformation cosmique que tout boxeur doit subir avant d'entrer sur le ring, cette révolution qui le fait passer de mortel à combattant, démarre à l'instant où l'entraîneur commence à lui bander les mains. »

« En Angleterre, il y avait un dicton chez les fans de football : C'est l'espoir qui tue. La défaite est toujours plus amère quand on s'est laissé aller à espérer la victoire. Ne pas rêver au-dessus de ses moyens, c'était ainsi qu'aimaient vivre les Britanniques. L'instinct de se protéger sous couvert de pragmatisme. C'était ainsi que leur mère avait toujours fonctionné. Mais Avery était américaine. Elle croyait à l'espoir, elle en avait bouffé au petit déjeuner, au même titre que ses céréales et que les infos locales qui racontaient les exploits de gens ordi-naires qui avaient sauté sur les voies du métro pour sauver de parfaits inconnus. Et il n'y avait pas meilleure allégorie de l'espoir que l'abstinence. »

« Et si l'addiction était de famille, peut-être la guérison l'était-elle aussi. Oh, voilà qu'il était de retour, enflant démesurément à l'intérieur d'elle, ce penchant puéril, haut en couleur, typique-ment américain: l'optimisme. Peut-être que ça fonctionnera pour Lucky, songea-t-elle. Peut-être que tout ira bien pour elle. Elle ne pouvait s'en empêcher. Ces peut-être fleurissaient en elle, puissants et poétiques comme des pissenlits, ces mauvaises herbes ravissantes qui s'invitaient sans prévenir et savaient toujours trouver les fissures où pousser. Elle laissa l'espoir monter, monter et monter encore. »

« D'après mon expérience, [...] c'est ne pas faire qui est le plus difficile. »

Quatrième de couverture

« Ce portrait complexe de quatre soeurs est extrémement nuancé et captivant. »
Vogue

Les sœurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :

Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.

Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.

Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.

Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois sœurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial.
Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.

Un roman vif, drôle et émouvant de l'étoile montante de la littérature américaine.

Éditions Calmann Levy,  mars 2026
494 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville