samedi 7 novembre 2026

Le joli-bois ★★★★★ de Sujee Godard

Joli-bois vient toucher quelque chose de profond, remuer bien au-delà des mots. On en referme les pages avec le sentiment d'avoir rencontré une part d'humanité dans ce qu'elle a de plus fragile.

Il y a parfois de jolies coïncidences. Le hasard a fait se croiser nos chemins, ceux de Sujee et le mien, au salon Lisons Libres 2026, comme pour accompagner la rencontre que j'allais faire avec son livre.

Noah avait deux ans lorsqu'on l'a déposée dans cette famille qui n'était pas la sienne. Une enfance dans une grande maison à la campagne, où derrière les apparences se cachent les blessures, les secrets et une violence qui ne dit pas toujours son nom.

Avec une écriture hypnotisante, Sujee Godard nous entraîne dans les méandres de cette enfance placée. Celle de Noah, mais surtout celle de Yanis, son frère de cœur, qui subit les coups, les humiliations et les mots qui abîment. Noah, elle, est davantage épargnée. Elle voit, elle entend, elle sait. Mais elle se tait. Comment dénoncer ceux dont on dépend ? Comment comprendre la violence des adultes quand on est encore une enfant qui cherche simplement à être aimée ?
« Ce silence aussi violent que les coups. Tous complices. »
Les blessures ne disparaissent pas avec le temps. Elles se glissent dans les silences, les angoisses, les relations aux autres, jusque dans la perception que l'on a de soi. Noah grandit avec une drôle de définition de l'amour et le sentiment de ne pas avoir le droit d'être malheureuse, comme si la souffrance devait se mesurer et se justifier. C'est cette culpabilité qui la ronge encore à l'âge adulte et qui m'a bouleversée : avoir été moins maltraitée, comme si cela donnait moins le droit d'avoir mal.
« Entre l'amour et la violence, un million de possibilités… Ils les épuisaient toutes. »
Inspirée de son propre vécu, cette autofiction prend aussi une autre dimension lorsque l'on sait que Sujee Godard, elle-même placée en famille d'accueil à deux ans, est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Sans jamais excuser l'inexcusable, elle interroge la transmission. Les Hosberg ont eux aussi leurs blessures, leurs manques, et ne peuvent donner ce qu'ils n'ont jamais reçu.

Mais au milieu de cette noirceur, il y a des échappées.

D'abord, le joli-bois, lieu essentiel de cette histoire. C'est là que Noah et Yanis passent leurs journées, le cœur enfin apaisé. Un endroit presque magique, où l'on entend le chant des oiseaux, le bruit des rongeurs sous les feuillages, les insectes par milliers, la terre et les arbres. Et quand la chance sourit, au détour du soir, le regard vif d'une biche ou d'un renard, à peine une seconde, comme le début d'un secret bien gardé.
Dans ce refuge, plus de regards à craindre, plus de gestes à redouter. Noah y observe le vivant avec une infinie délicatesse et rêve d'être des leurs, comme Mowgli.
Le joli-bois est l'envers de la grande maison.  Là-bas, on se tait pour survivre ; ici, on respire.

Il y a aussi les livres, l'art, ces œuvres qui lui ouvrent des portes et lui offrent une présence, une forme de sécurité. Et l'écriture, cette fugue silencieuse où elle dépose ce qu'elle n'a jamais pu dire.
« Ma fugue à moi est l'écriture, la parole me fait peur. Je préfère le silence des mots sur le papier. »
Peut-être que le chemin commence là : comprendre qu'on n'a pas à comparer les souffrances, qu'on n'a pas à oublier pour avancer, et que notre histoire, aussi douloureuse soit-elle, ne nous condamne pas à la reproduire.

Derrière les sourires, derrière les enfants qui semblent aller bien, il y a parfois des histoires que personne ne soupçonne.

Une lumière affleure malgré tout, discrète mais tenace, à travers les mots, la nature, les rencontres.

On ne choisit pas toujours les racines dans lesquelles on grandit. Mais on peut apprendre à faire pousser autre chose.

Une étreinte salutaire que celle des mots.

Et cet espoir, surtout, que le silence ne soit plus jamais un héritage.

« Le jour de mon arrivée au monde, je pense avoir ressenti l'âme avariée de ma mère.

Celle-ci s'est propagée dans la mienne avant même que je n'ouvre les yeux.

J'ai aussitôt absorbé le vide de mon père une curieuse invisibilité dans sa présence qui n'était qu'éphémère. »

« Nous vivons chez Anne et Henry Hosberg, chacun avec sa propre histoire silencieuse. Nous sommes des petites souris, ou plutôt des chats de gouttière abrités par une grande maison à hauteur sous plafond remarquable. »

« Yanis a très vite remarqué que quelque chose devait clocher chez lui. Quand on est enfant on pense que la déviance vient de nous, les adultes semblent intouchables et admirables, solides comme des murs en béton. »

« Les Hosberg enferment régulièrement Yanis dans sa chambre, le couvrent d'insultes et de coups. Une phrase revient régulièrement : « Retourne avec les gens de ton espèce. » De quelle espèce peuvent-ils bien parler ?

À table, au dîner, Yanis a vomi dans son assiette. Anne lui ordonne de manger, son vomi mélangé au poisson et au riz. La chienne des Hosberg vient lécher les mains de l'enfant, ce qui provoque rires et moqueries de la part des Hosberg et de Leïla. Si Ortie avait pu parler et aller chercher de l'aide, elle l'aurait fait. Elle avait compris. Parfois, mieux vaut être proche des chiens plutôt que des humains.

Nous allons à l'école, côtoyons d'autres adultes ; des institutrices, des parents d'élèves. Yanis est marqué sur le dos, les bras, les jambes. Personne ne voit ou plutôt personne ne dit rien. Je me demande comment c'est possible.

Ce silence aussi violent que les coups. Tous complices. »

« Nous, nous passons nos journées entières dans la nature, le cœur apaisé car la forêt est notre havre de paix. C'est un endroit magique, où l'on entend le chant des oiseaux, le bruit des rongeurs sous les feuillages, les insectes par milliers, la terre et les arbres.

Et, quand nous avons de la chance, il nous arrive le soir de croiser furtivement une biche, un renard. Nous entrevoyons un regard vif, perçant, à peine une seconde, comme le début d'un secret bien gardé. Je m'imagine être des leurs, à l'image de Mowgli dans Le Livre de la jungle que j'ai déjà visionné une dizaine de fois. »

« Après d'épaisses secondes, il laisse tomber l'ustensile au sol et part en courant, le claquement du couteau sur le carrelage résonne dans ma tête, mes oreilles bourdonnent, je ne crois pas à ce qui vient de se dérouler sous mes yeux. Aujourd'hui, la violence est montée d'un cran. J'ai l'impression de me retrouver dans une scène de film dramatique au milieu des personnages phares. Je veux le rattraper, le consoler, lui dire que tout se terminera un jour, on vivra tous les deux dans notre cabane, à l'abri des menaces extérieures, on sera juste lui et moi, à prendre soin l'un de l'autre. On sera notre famille. Il n'y aura plus aucune violence, juste de la douceur, on vivra comme sur un nuage, entourés d'animaux et de fleurs sauvages. »

« Et pour être honnête, plus d'une fois j'ai pensé à leur rendre leur liberté, à ouvrir les portes en ferraille de leur cage. Mais j'ai bien trop peur de me faire prendre.

Moi aussi je suis soumise aux Hosberg, la seule différence est qu'ils ne veulent pas me bouffer donc je m'en sors bien. »

« J'ai beaucoup pensé à Olivia, j'aurais voulu voir leur vie à tous les trois. C'était difficile de les imaginer être une famille. Il n'y avait rien entre ces murs qui pouvait m'aider à la connaître un peu. Aucune trace de son passage, c'était comme si elle n'avait pas existé, comme si rien de tout ça n'avait eu lieu. Était-ce la raison de leur colère ? De ce silence et de cette rage qui les hantaient ? Ne parler de rien, tout effacer, ne pas admettre ses émotions, rester froid, solide, neutre : c'était comme ça avec les Hosberg. Et nous, on devenait comme eux avec le temps. »

« Leur compagnie est simple et silencieuse. Parfois j'en prends un, délicatement, je sens ses pattes en mouvement se promener sur la paume de ma main tendue jusqu'à l'extrémité de mes doigts, comme un effleurement, d'une extrême légèreté. Par maladresse et pour mon grand malheur il m'arrive d'en tuer quelques-uns: l'injustice de la nature, qui nous a offert des corps si différents. Ces minuscules créatures vulnérables par leur taille de grain de riz, et moi, enfant, qui en un seul geste malhabile a le pouvoir de vie ou de mort sur eux. Quelle horreur, quelle affreuse responsabilité. Pourquoi ne sommes-nous pas tous égaux face à nos chances de survie ? Les cloportes possèdent une espérance de vie allant de un à trois ans. C'est bien trop peu. Ces crustacés terrestres appelés aussi des porcellions vivent en secret, il faut les chercher pour pouvoir les observer.

Comme eux, je suis planquée, vivant dans l'ombre par sécurité, avec le sentiment d'un danger gravitant partout autour. »

« Parfois, leurs disputes concernent des histoires de famille que je ne comprends pas. Des querelles périmées, qui continuent de pourrir leur vie. Pour être comme ils sont, ça ne fait aucun doute qu'ils n'ont eux-mêmes pas été élevés dans la douceur et l'odeur du chocolat chaud au réveil. Ils ont tous les deux manqué d'amour, de dialogue, ils ne savent pas parler, ils ne connaissent que le silence et la dureté. Quand on s'est tu toute sa vie, on explose, ça doit sortir de n'importe quelle façon. On a besoin de cracher le feu que l'on renferme depuis des années, il y a de la colère, la colère de ne pas avoir pu s'exprimer lorsque l'on en avait besoin. En y repensant aujourd'hui, je sais qu'ils ont eux aussi été élevés par des caméléons. »

« J'aimerais savoir comment on fait pour se sortir du circuit que l'on a toujours connu, celui dans lequel on s'est construit. S'ils n'y sont pas arrivés, est-ce de leur faute ? ou bien est-ce l'enfance qui colle à la peau si fort, comme une tique qui vous aspire le sang ? 
Je m'en étais fait un défi, une promesse, je ne voulais pas leur ressembler. L'enfance ne resterait pas collée à ma peau, je l'arracherais de mes deux mains, tant pis si ça s'infecte. »

« Les lions mangent les gazelles

Anne Hosberg était la seule fille d'une fratrie de quatre. La souffre-douleur de sa famille. Sa mère ne voulait pas de fille, elle contemplait ses fils, les voyait grands, forts, intelligents, elle en était fière. Fière de se promener avec ses trois beaux garçons, comme on promène trois lions. Les gens la regardaient avec admiration, elle se pavanait. « Ce sont mes créatures, ce sont mes hommes », répétait-elle cent fois, mille fois.

Elle fut prise de honte lorsqu'elle donna naissance à Anne. Qu'allait-elle bien pouvoir faire d'une fille? «Une fille ça s'éduque, un garçon ça s'élève », disait-elle. « Elle va me faire perdre mon temps cette petite, elle n'est pas dotée des mêmes capacités que ses frères, elle est creuse, mièvre, sotte, c'est une fille bon sang ! »

Son père était un homme travailleur, responsable, qui aimait chacun de ses enfants. Anne avait eu cette brève chance d'être aimée par son père, décédé d'un cancer lorsqu'elle avait 8 ans. Il lui avait donné beaucoup d'attention pour équilibrer le manque d'amour de sa mère. Elle était la fille de son père. »

« Je me souviens de ce qu'Anne Hosberg m'a dit un jour : « Si tu fuis, on te rattrape, quand on te rattrape, tu payes ta fuite, tu payes cher, on te casse la gueule c'est simple. Peu importe ce que tu fuis, tu paieras tôt ou tard. C'est indéniable. »

Elle a pris la place des lions. »

« Je dois réapprendre à être seule. Ma solitude revient me couvrir comme un manteau d'hiver trop épais que l'on porterait en automne. Qu'importe, j'ai appris que l'humain est capable de s'adapter à chaque situation, très vite. »

« Je me suis tout de même fait des amis en deuxième année de lycée. Je passe beaucoup de temps isolée à lire. Dans les livres je découvre l'art, Cézanne, Matisse, Duchamp, Klein, Frida Kahlo... Je suis subjuguée par les formes, les couleurs, la magie qui ressortent des œuvres que j'observe sur les pages. J'ai la sensation que des portes s'ouvrent, que le monde possède des secrets intimes non dévoilés. Yves Klein a créé une couleur, Marcel Duchamp a fait entrer un urinoir dans un musée, Frida Kahlo, lorsqu'elle était alitée, passait ses journées à peindre. Tout cela me paraît inaccessible, d'un autre monde, je veux en savoir plus. L'art, la littérature me tiennent compagnie. »

« J'apprendrai plus tard que son père a été en prison pour pédophilie sur un membre de sa famille de notre famille car j'en fais partie malgré moi. Je ne sais pas si ma mère a été une de ses victimes. Je n'ai pas les clés pour comprendre. Les secrets sont une tradition dans beaucoup de familles. J'arrive juste à déceler son âme meurtrie, ses gestes maladroits, ses tentatives de rapprochements ratées. J'ai peur de l'inconnu, je n'ai aucun souvenir de mes deux premières années de vie passées auprès d'elle. Je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la grande maison des Hosberg, leur violence, les chamailleries avec les autres enfants gardés, le paysage qui défile à travers la fenêtre du bus scolaire et ma relation fraternelle avec Yanis. »

« Moi-même je ne sais pas qui je suis, d'où je viens vraiment, ni même où est-ce que j'irai. Je m'appelle Noah. En hébreu Noah signifie « consolation ». Il faudrait peut-être partir de ce prénom donné par mes parents. Peut-être étais-je ici pour consoler leur peine, pour la porter. Je suis alourdie des secrets et des tourments qu'ils portent en eux. Je peux sentir ce poids, comme une tache qui se propage au creux de mon estomac. Une vie de consolation, voilà ce qu'ils m'ont légué. Je ne connais presque rien de ma propre famille et à la question du médecin « Y a-t-il des personnes qui ont du diabète dans votre famille ? ou d'autres maladies héréditaires ? » je ne peux répondre, je dis non. Je sais seulement que ma mère est dépressive, je ne sais pas si c'est héréditaire. À la question « Que font tes parents dans la vie ? » je réponds qu'ils travaillent dans le social et la vente de fruits et légumes. J'affirme cela en décrivant les Hosberg. Le tout est de passer inaperçue, ne pas rentrer dans les détails. »

« Il faut beaucoup d'imagination pour vivre une vie dans le déni comme je l'ai fait. J'ai eu plusieurs vies ou plutôt survies imaginaires. Je suis chanteuse, danseuse, star de téléréalité, sportive de haut niveau, actrice, et je passe mon temps à répondre à des interviews inventées dans ma tête. J'adore ça, je brille, les gens m'acclament et m'aiment. Je suis un personnage portant un autre statut que celui d'une enfant de la DDASS.

La DDASS, c'est le terme utilisé pour les enfants qui ont des parents défectueux. Je l'entends parfois dans la bouche des gens, « ce gosse vient de la DDASS » ou « les enfants de la DDASS faut pas les laisser traîner dans la rue le soir, ils sont la future délinquance ». Je ne sais même pas vraiment la signification de ce terme, je sais juste que ce n'est pas un signe de réussite ou de gloire d'y être associée. »

« Entre l'amour et la violence, un million de possibilités... Ils les épuisaient toutes. »

« Je grandis avec une mauvaise définition de l'amour. »

« J'accorde une grande importance au fait de savoir courir vite et dans la durée. C'est une force de se savoir en capacité de fuir le danger. Pouvoir courir sans s'arrêter ni se retourner, courir à sentir ses poumons se serrer, et se relâcher brutalement. Sentir son corps imploser et exploser sous les foulées. Ne pas subir la vitesse, la vivre à l'intérieur de ses tripes, sentir son cœur suivre le rythme et s'adapter à l'allure. Prendre le temps de la vivre vraiment chaque seconde, dans un souffle à demi coupé par l'intensité. Celle qui vous rapproche de la mort et qui en même temps vous ancre à la vie. Peut-être qu'Anne aurait pu s'échapper de la torture de ses frères si elle avait éprouvé cette intensité. »

« L'art et la littérature m'ont accompagnée durant toute ma jeunesse, ils sont le moyen que j'ai trouvé pour vivre d'autres vies, à travers des livres et des images, pour me sentir proche de quelqu'un, de quelque chose et en sécurité. Je me sens redevable envers les œuvres qui m'ont permis et me permettent encore de m'accrocher lors de mes moments de solitude extrême, et de connaître des émotions nouvelles. »

« Il me faut du temps pour m'adapter à ce nouvel environnement. Des murs blancs, un parquet couleur bois. Pas de fleurs. Il y a quelque chose de non vivant. Dénué de toute violence. Une simplicité perturbante. »

« Te revoir

C'est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes.
Romain Gary, La Vie devant soi

J'attendais un signe, mais pas si brutal.

Comment sait-il que je suis à Paris, dans la même ville que lui ? Je ne l'ai jamais contacté après son départ, nous avions pourtant échangé nos numéros lorsque nous vivions encore sous le même toit. Mon arrivée dans la capitale date d'un mois et je n'ai pas réussi à lui écrire. Par peur, par incertitude, par honte. Deux ans durant lesquels nous n'avons rien échangé. Deux ans c'est court et en même temps si long. Assez pour faire de nous des inconnus. »

« Je repense à Yanis. À notre dernière discussion. Lui voulait tout oublier, moi avec le reste. Il me conseillait de faire de même. Je me demande s'il y parvient, s'il m'a déjà effacée de sa mémoire, s'il a déjà tout effacé de sa mémoire. Pour ma part, je n'y arriverai pas. Et ce n'est finalement pas si grave. Peut-être que je n'ai pas besoin d'oublier pour avancer, que je ne peux simplement pas oublier et je dois l'accepter. »

« Dans cette grande maison, j'ai tout connu. L'excès, la brutalité et la joie, l'humiliation et la douceur, l'ignorance, le silence et la sauvagerie, la sécurité et la menace, le rapport de force et la gaieté, l'affection, l'incompréhension, la vie qui ne pardonne rien et imprègne ses réminiscences à l'intérieur de notre mémoire. »

« Solitude et Instagram

Solitude : douce absence de regards.
Milan Kundera, L'Immortalité »

« Cette armure contre le bruit, les sirènes de pompier, l'agitation, le chahut des passants. Les cours vous protègent du reste du monde. »

« Je commence à comprendre comment l'amour fonctionne. Il se déclenche, se remplace, se multiplie, se soustrait, s'oublie, et vous laisse sur le bas-côté, à observer silencieusement votre défaite. L'amour amoureux est comme l'idée que je me fais de la famille : défectueuse, lâche, maladroite, traître. J'aime Julien. Il ne le saura probablement pas, car je me tais comme je l'ai toujours fait. Il y a des habitudes qui s'accrochent à vous. »

« Pourrie gâtée

Il y a les crises d'angoisses nocturnes, mais de quoi j'me plains ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?

Comme dit Anne, je n'ai jamais manqué de rien, j'ai tout eu. Bien plus qu'une enfant qui a eu ses deux parents. Je n'avais qu'à demander pour obtenir une nouvelle paire de baskets, un nouvel iPhone, j'ai même eu une voiture, une fois le permis en poche.

Alors pourquoi je chiale sans cesse au fond de mon lit ? Pourquoi j'ai ce coup de poing dans le ventre qui vient me percuter régulièrement ? des migraines atroces où je pourrais me cogner le crâne contre le mur jusqu'à ce que ça s'arrête ?

Les mains tremblantes et les joues brûlantes, je suis couverte de honte. Je n'ai pas le droit d'être malheureuse, je n'ai pas eu à me laver dans l'eau glacée du bac de pâturage ni à bouffer mon vomi. Moi j'ai été gâtée et ça m'a pourrie, j'ai toujours fermé ma gueule et je pue de l'intérieur à m'en faire vomir au-dessus de la cuvette qui je suis. J'ai eu la vie facile, pourtant il y a des nuits où je me retrouve à même le sol, sur le carrelage froid de la salle de bain avec l'envie de crever au fond de la gorge. Même pour la mort, je n'ai pas assez de courage. »

« Yanis, je ne sens pas ta douleur, je ne l'ai pas vécue, mais je l'ai vue, j'ai assisté à ces scènes monstrueuses. Je restais silencieuse. Je ne savais pas comment me positionner. Puis tu es parti, j'ai voulu effacer ces horreurs de ma mémoire, comme si elles n'avaient jamais existé, comme si je les avais inventées. J'aurais tellement aimé effacer ta douleur, me battre pour une justice. Je ne suis pas si courageuse. Je me déteste de ne pas l'avoir été quand tu en avais besoin. À tant vouloir tout effacer, j'en avais même oublié nos réveillons et ces histoires qui font peur, je te suppliais de me les raconter, encore et encore. Car à tes côtés, je n'avais peur de rien. »

« Ma fugue à moi est l'écriture, la parole me fait peur. Je préfère le silence des mots sur le papier. Le calme profond au cœur de la nuit, c'est ce dont j'ai besoin en ce moment afin de reprendre mes esprits. »

« Qu'est-ce qu'ils ont fait d'ailleurs ? Non, je ne veux pas y repenser. Dégagez mes souvenirs, vous n'êtes plus les bienvenus. Laissez-moi profiter de la chaleur d'une maison et d'une famille qui prend soin de moi. Laissez-moi sans cette foutue culpabilité qui me dévore l'estomac. »

« En brisant le silence, nous ne sommes plus seuls. Dans un monde qui transmet et banalise la violence de génération en génération, certaines vies sont biaisées. »

Quatrième de couverture

« J'avais deux ans lorsqu'on m'a déposée dans cette famille qui n'était pas la mienne.

Livrée comme un colis.

Mon maigre corps d'enfant était fébrile, mes pas hésitants.

Pourtant, quand je regarde cette photo de mon arrivée, je me vois en train de sourire. Je tiens dans la main un pissenlit que je tends en direction de l'objectif, comme si je voulais l'offrir à quelqu'un. »

Placée en famille d'accueil alors qu'elle a deux ans, Sujee Godard passe son enfance à la campagne. Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle se tourne vers le secteur associatif et devient travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Le joli-bois est une autofiction inspirée de son vécu. Dans ce texte tout en subtilité, l'autrice ne fait pas le procès des familles d'accueil; elle parle surtout de l'enfance et tout particulièrement de celles qui furent marquées par la violence. Un livre indispensable pour toutes les personnes qui veulent écouter et entendre.

Éditions Double Ponctuation, 22 janvier 2026
200 pages 

jeudi 5 novembre 2026

Ne cherche pas le chaos ★★★★☆ de Marion Brunet

Peut-on aimer sans transmettre ?
Peut-on transmettre sans parler ?

Un roman qui vient remuer des choses enfouies. Des souvenirs, des questions, des silences aussi.

Avec Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet m'a ramenée vers ces histoires familiales que l'on ne raconte pas. Ces morceaux de passé que l'on devine, ces souvenirs que l'on aurait aimé entendre, ces racines que l'on cherche parfois bien tard à comprendre.

Je crois que c'est aussi pour cela que l'histoire de Pablo m'a touchée.

Pablo a fui le Chili, la dictature de Pinochet, la prison, la torture. Il a quitté un pays qu'il aimait autant qu'il l'avait fait souffrir. Depuis, il vit en France, avec ses blessures, ses souvenirs et tout ce qu'il n'a jamais réussi à raconter. À sa fille Victoria, il a donné son amour, mais il lui a caché son passé. Pour la protéger, croit-il.

Mais peut-on vraiment protéger ses enfants de ce qui nous a construits, ou détruits ?

En partant seule au Chili, Victoria va contraindre son père à retourner vers ce qu'il a fui. Vers les morts, les amis, les combats de sa jeunesse. Vers cette mémoire qui ne cesse de le poursuivre, jusque dans son corps meurtri et ses nuits peuplées de cauchemars.

Je n'ai pas lu un essai sur la dictature chilienne, le deuil d'Allende ou le parcours d'un combattant. J'ai lu ce qui peut briser un destin. J'ai lu les traces que cette cassure laisse dans une vie, puis dans celles qui suivent. J'ai lu le poids du silence, le repentir, la réparation. Et l'amour, aussi. Comme un remède, peut-être.

Car Pablo aime sa fille. Profondément. Mais il ne sait pas comment lui transmettre cette histoire qui lui appartient et dont elle est pourtant l'héritière. Il voudrait lui laisser la liberté de faire pousser ses propres racines, sans comprendre qu'en taisant les siennes, il la prive aussi d'une part d'elle-même.

Heureusement, il y a la poésie, ces mots des autres que Pablo récite, scande, partage. Toute l'histoire du Chili semble tenir dans ces vers, tandis que la sienne reste enfouie. La littérature devient alors un langage commun, un chemin possible vers l'autre, quand les mots personnels manquent encore.

Mais il faudra bien ouvrir les portes fermées. Accepter de remuer la mémoire, aussi douloureuse soit-elle.

Et comme si le passé ne suffisait pas, le présent vient nous rappeler combien l'Histoire est fragile. Le retour des idées d'extrême droite au Chili, les inquiétudes de Victoria, cette jeunesse qui se soulève, hier comme aujourd'hui ... Tout résonne étrangement avec notre actualité. Les combats changent de visage, mais certaines menaces demeurent. Rien n'est jamais malheureusement définitivement acquis.

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »
Cette phrase, je la garde avec moi.

Parce que transmettre, ce n'est pas seulement raconter ce qui a été. C'est aussi donner à comprendre, permettre de questionner, de choisir, de résister. C'est accepter que nos enfants regardent notre histoire en face, avec leurs propres yeux.

Si je devais nuancer mon enthousiasme, ce serait sur de petites choses : quelques chemins du récit, comme le retour au pays ou la quête des origines, m'ont semblé un peu attendus, et j'aurais parfois aimé que les silences aient davantage de place, ou que Pablo et Victoria dévoilent encore un peu plus de leurs failles. Mais c'est leur lien que je retiens, et il m'a profondément touchée.

Un roman sur la mémoire et les silences, sur les blessures qui traversent les générations, mais aussi sur ce qui peut encore nous relier.

Que reste-t-il de nous dans ce que nous ne racontons pas ?

« Gracias a la vida que me ha dado tanto. »
(« Merci à la vie, qui m'a tant donné. »)
Violetta Parra, « Gracias a la vida »

« On nous a demandé
doucement
presque à l'oreille
de crier
Víve je ne sais qui.
Pour le reste
il y a ces pierres qui nous écrasent, et le vent. »
Gonzalo Rojas, « D'en bas »

« En 1990, Pablo est arrivé en France, malgré le retour de la démocratie au Chili. Il n'était plus en danger quand il est monté dans l'avion pour rejoindre le Vieux Continent. Libéré de prison, rien ne l'empêchait de rester. En quittant Santiago, il était incapable d'analy-ser précisément les raisons de son départ, il se sauvait et chantonnait les vers de Fernando Alegría : 

Ma patrie c'était des chants sur des guitares rouges.
Patrie, lumière et drapeau
Aux poings levés,
Tu refleuriras,
Tu renaîtras.

La poésie était déjà sa béquille mais il y pensait alors en espagnol. Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l'aime toujours, on sait ce qu'on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève. »

« Ce soir-là quand ils émergent, en sueur et au sol, de ces premières empoignades, saturés de plaisir et sans se connaître vraiment, ils sont exactement là où ils veulent être. Comme au début de chaque malentendu, de chaque grande histoire d'amour. »

« Sans baisser la garde, lançant ses poings entre chaque strophe, Pablo scande :
- Parmi ceux qui mâchonnent ici leur pain d'infortune, Il existe un vieux gladiateur vaincu
- Tu parles de moi, là, gringo !
- Tais-toi, Hafed, j'ai pas fini. Qui peut encore pleurer l'éloignement, Choisir les menus de la tristesse
- Ah, là c'est toi.
- Et se vouer à l'illusion que, malgré tout, C'est un survivant à la folie atomique. »

« La mort de Marta, il n'en a parlé à personne. Pourtant, le coup d'État est au cœur des conversations des enfants dans la cour de récréation. Mais Pablo a vu les corps amoncelés, a senti l'odeur des morts. Il est incapable de partager cette douleur avec qui que ce soit pas même avec sa mère. Pablo a quelques amis, qu'il invite rarement à la maison. De toute façon, les premiers voisins sont à dix minutes de route avec le pick-up, une demi-heure par les bois. Torres del Paine, c'est le bout du bout du monde. »

« Il a chanté, récité, scandé, il a raconté et lu. La poésie, les chansons, les contes. Toute l'histoire du Chili s'y trouve, c'est seulement la sienne qu'il a mise de côté, enfouie comme un cœur nucléaire dans une gangue de béton. Depuis qu'il est revenu à Santiago, le béton fond. »

« Pablo traîne son corps et sa jambe qui boite le long des avenues, reconnaît tout, absolument tout, comme s'il avait fui Santiago hier. Pourtant la ville a changé, la mode aussi, les enseignes lumineuses et les marques américaines puent la défaite. La ville boite, elle aussi, entre un avenir inquiétant et un passé de terreur - traumatisme collectif mis sous silence. Bien sûr, il y a ceux qui disent qu'il faut avancer, que ressasser ne répare rien. Mais qu'il s'agisse de Pablo ou du Chili, oublier le passé ne le fera jamais disparaître. Sans doute Victoria l'a-t-elle compris, et cette pensée effleure Pablo comme une ortie vivace et urticante. L'homme se rebelle contre l'idée, le père ne peut s'empêcher de lâcher un soupir d'admiration. »

« Elle tend son visage vers la fenêtre. C'est beau quand même, elle n'y échappe pas. C'est difficile de vouloir quitter quelque chose qui semble désirable mais dans lequel on coule. Cette maison, c'était une respiration, un tournant, un lieu pour être heureux. Florence ne l'est pas. Ce n'est pas à cause de la lumière, ni de la pluie d'ailleurs, ce n'est la faute de personne. Elle a besoin de prendre l'air, de travailler, de renouer avec ce qui la fait vibrer, inventer d'autres décors que le sien, rêver des univers changeants où des êtres imaginaires s'agiteront le temps d'un tournage. Qu'on ne vienne pas lui dire que son désir est petit par rapport à l'immense gratification de la maternité. Son désir est immense et primordial, elle a besoin de créer autre chose qu'un bébé. Ce n'est pas une fuite. Elle aime sa fille, pas de doute là-dessus. »

« Florence se sent déchirée entre un immense soulagement et une tristesse collante, mélange de culpabilité et de chagrin. La liberté a toujours un prix, elle le sait. »

« Encore aujourd'hui, alors qu'ils vivent ici depuis plusieurs mois, il est parfois stoppé dans un mouvement, une pensée, traversé par le calme dont il prend soudain conscience. Oiseaux, branches, ressac, pluie, il ne s'agit pas de silence absolu mais d'absence humaine. Une absence familière qui lui saisit la peau et ne l'encombre pas. Il y a le village tout de même, et leur maison n'est isolée que d'un kilomètre du premier voisin, mais en dehors de la période estivale, le chemin des douaniers est vide de promeneurs, l'horizon clair du moindre voilier, les bois sans chasseurs. Il tire sur sa clope, regarde sa fille endormie. »

« Foutue blessure, foutue vieillesse. Hafed a beau lui dire que l'âge se loge dans la tête, Pablo sait quand le corps s'effondre, rue ou s'enflamme. Il serre les dents, écoute sa douleur comme une vieille amie pénible. »

« Comme chaque fois qu'il s'arrête au haras, il se demande s'il devrait lui parler. Dire à sa fille d'où elle vient, de qui elle tient. En taisant son passé, en coupant les racines, il la laisse libre de faire pousser les siennes où elle veut, c'est ce qu'il pense la plupart du temps. Il se dit aussi que c'est son passé à lui, qu'il a déjà un mal fou à le laisser derrière lui, alors le refiler à sa fille, certainement pas. Ils s'engueulent à ce sujet, Florence et lui. Florence est persuadée qu'il devrait parler, raconter - à elle, déjà, mais aussi à sa fille. Il y pense parfois puis repousse cette idée, il ne saurait même pas comment faire, ni pourquoi. Par où commencer, et puis la gamine a autre chose à faire que d'écouter les histoires de son père. S'il parle des chevaux, il faudra parler de son propre père, de sa mère, de son frère et de sa sœur. Pablo n'en voit pas l'intérêt. Il voit très bien l'intérêt de ne pas le faire. »

« Monter sur le ring fâché avec son entraîneur, c'est une belle connerie. Si, en plus, l'odeur des chevaux et des herbes humides vous tient les sinus et la jambe, le cœur et l'esprit, c'est signe que le danger rôde. La mélancolie n'a rien à faire sur un ring, pas plus que les remords. »

« Longtemps, le sexe a sauvé leur couple. Lorsque Florence ou Pablo se fatiguaient de l'autre et de ses mauvaises habitudes, baiser était leur sésame. Le désir des couples s'érode, c'est la leçon du temps, mais parfois, pour des raisons qui échappent à la logique commune, certains corps y dérogent. Lorsqu'ils se touchent au quotidien, se croisent nus dans la salle de bain, c'est toujours la même décharge érotique qui les saisit. Leurs peaux s'accordent, leurs sexes s'attirent et aucun os de hanche ne gêne leurs ébats, aucun excès ne dérange l'autre, ils redeviennent des animaux tendus que seul l'orgasme - qu'ils atteignent invariablement l'un et l'autre - peut apaiser. Si la situa-tion réjouit Pablo, Florence redoute cette symbiose qui l'empêche de prendre une décision. Parfois, après avoir fait l'amour, elle se lève et ouvre grand la fenêtre. Il faut qu'il fasse froid, elle a besoin de glacer sa peau pour atténuer le lien que crée cette intimité des corps. C'est un piège, elle le sait. Pablo reste l'homme qu'elle a rencontré, elle ne peut pas lui reprocher sa constance. Pourtant c'est justement ce qu'elle lui reproche. L'absence de changement, la satisfaction d'une vie qui ne bouge pas. »

« C'est la première fois qu'il a besoin de Florence. Et c'est difficile à admettre, d'avoir besoin d'elle, quand ce n'est pas dans une déclaration d'amour. J'ai besoin de toi, sans toi je meurs, laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, c'est joli et rassurant. J'ai besoin de toi pour aller aux toilettes, beaucoup moins. C'est drôle, pense Pablo, elle est la seule à qui il est prêt à se montrer dans cet état, et elle est la seule à ne pas être capable de l'accepter dans cet état. À petits pas claudicants, il parvient jusqu'à la cuisine, pisse dans l'évier et se sert un whisky. »

« Reste Victoria

Pablo ouvre les yeux, ses poignets sont attachés au lit en fer, le militaire se penche au-dessus de lui.
- Dans les couilles, cette fois-ci, cabrón ?
L'homme tient les pinces, Pablo est nu, anticipe la douleur - flamboyante, insoutenable. Ses chevilles aussi sont entravées, les jambes suffisamment écartées pour que le militaire ait accès à la partie la plus fragile de son corps, la plus intime. Au moment où l'électricité le traverse, il hurle.
Dans la maison bretonne, Pablo halète, les yeux grands ouverts sur le noir de la chambre. Il tâtonne dans le lit vide, Florence est partie il y a deux ans mais il lui arrive encore de vérifier. Tout va bien, il n'est pas dans les locaux de la police politique chilienne, il est chez lui. Le moelleux du matelas ne parvient pas à chasser la sensation du métal, l'intention du militaire, la posture d'animal exposé. Pas plus qu'une autre présence, un visage caché dans l'ombre du rêve, qu'il n'arrive pas à identifier. La douleur boursoufle les contours du cauchemar. »

« Les nuits de Pablo sont peuplées de cauchemars alimentés par l'impuissance, l'impossibilité de retourner se battre sur un ring, de travailler comme travaille un homme, de soulever des montagnes, de faire l'amour à une femme. Il touche des aides, vit de peu. Et va toujours à la balnéothérapie rééduquer sa jambe débile, entretenir le reste de son corps. Il claudique souvent jusqu'à la mer, quitte à en souffrir, et Hafed lui a prêté de l'argent pour acheter une voiture automatique. Il lit, boit toujours un café au comptoir avec les gars du coin, un whisky occa-sionnel avec Carole, il savoure les saisons qui passent et insulte la pluie maintenant qu'il risque la chute sur les trottoirs glissants. Au fond, il n'est pas si malheureux. »

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »

« À ce jeu ils excellent, Pablo a contaminé sa fille. Quand ils communiquent mal, la littérature comble parfois la distance. Ils ne s'en sortent pas si mal. »

« Il y a la complicité, le respect profond des espaces intimes - il n'entre jamais dans sa chambre sans avoir frappé, la laisse lire des heures, ne la force à rien sauf à vider le lave-vaisselle, et elle peut voir ses amis quand elle veut puisqu'elle en a quelques-uns à présent. Avec lui, il y a la possibilité du rire, du partage, mais il peut se fermer soudainement, refuser tout échange. Pour l'instant, elle respecte les pièces interdites, même si elle a de plus en plus envie de pousser les portes fermées, de comprendre, de savoir. Elle devine surtout, sans le formaliser encore, qu'une part de vérité lui revient, que dans le passé de son père se nichent ses propres racines. Elle respecte les pièces interdites, oui, mais elle grandit. Pablo le sent, qui boutonne lentement son pull, les sourcils froncés.
- On rentre à la maison ?
- On rentre à la maison.
Pablo se met au volant. Les questions de Victoria forment un nuage sombre qui menace la joie du moment et lui fait mal. La douleur n'est rien, un simple signal vital. Sois sage, ô ma douleur. »

« On avait son âge quand on a commencé à se battre, à prendre des risques. Quand on a vécu le pire. Ne me dis pas qu'on n'avait pas l'âge de comprendre ce qu'on faisait. »

« - Tu vas arrêter de dire n'importe quoi ? s'énerve Catalina. T'es son père, non ? T'es chilien ou pas ? Alors le Chili vit en elle comme il vit en toi, quoi que tu te racontes depuis trente-cinq ans. »

« Il continue comme s'il n'avait pas entendu, les yeux fixés sur ses mains qui serrent le verre.
- Je voulais la protéger des morts, de la mort, et moi avec.
Catalina pose sa main sur son poignet.
- Tu te rends compte, Pablo ? Tu te rends compte qu'on est vivants ?
Pablo baisse la tête, le visage fermé, condamné à vivre avec les morts, il le sait bien. Catalina lui secoue l'épaule.
- Je ne te parle pas de pleurer pour les morts, on l'a assez fait, et bien sûr qu'on le fera encore. Je te parle de nous réjouir.
Elle appuie son propos avec les mains qu'elle agite devant leurs yeux. Puis refait le niveau des verres pour tout le monde.
- Pablito, on est vivants ! Cette ordure ne nous a pas crevés. Ce pays révèle toujours des surprises. Des idées, la lutte contre l'injustice. Regarde, en 2019, les gens dans la rue étaient encore plus nombreux qu'à notre époque.
- Et maintenant, ils vont voter pour l'extrême droite. Kast est un admirateur de Pinochet, Catalina.
- Justement. Il est peut-être temps de parler d'histoire à ta fille, de lui dire d'où elle vient, ce que toi, tu as traversé.
La tête secouée par un refus tenace, Pablo s'enfonce dans son obstination. Il vide son verre et se lève.
- Je ne vois pas le rapport. Dis-moi où je peux dormir, Catalina. Je suis fatigué. »

« Il chuchote un poème de Conrado Nalé Roxlo, un Argentin qu'il a découvert en France. Sa jambe valide s'agite sous le drap, secouée de soubresauts nerveux.

Le vin renversé de ma coupe, 
que mon ennemi et mon chien le boivent, 
et que sur les cendres de ma maison 
dansent les ivrognes.

Moi, je veux m'enivrer de ma propre soif 
jusqu'à devenir une statue de feu.

Dites à mes amis que je suis mort.

Il aimerait pleurer maintenant pour ne plus avoir à le faire face à sa fille ou ses amis, mais ses yeux sont secs.
Le poème tourne en boucle dans sa tête, envahissant. Tout se mélange, poésie et mémoire, les morceaux de sa vie s'intercalent et le colonisent. Il lui faudrait un autre verre de pisco pour anéantir les rouages qui s'accélèrent et rendent le sommeil impossible. Et s'il finissait par s'endormir et qu'il se réveille en hurlant ? Fumer, oui. L'apaisement viendra, léger sans doute, mais la familia-rité d'une cigarette grillée dans la cuisine silencieuse lui fera du bien, il en est sûr. »

« La photo ?
La photo, il se souvient du jour où elle a été prise, en mai de cette année-là. À l'appel de la Confédération des travailleurs du cuivre, une journée nationale de protestation est organisée. Peu de temps auparavant, les trois amis se sont glissés dans des petites manifestations de rue, ont distribué des tracts d'appel à la grève, collé des affiches.
Sur les murs ont fleuri des slogans contre Pinochet.
Le jour de la grève, Roberto tient la main de Catalina.
Ils marchent tous les trois aux côtés d'autres militants, ceux du Mapu, le Movimiento de Acción Popular Unitaria, ceux du Parti communiste, des alliés naturels, opposants à la dictature. Tous ont perdu des leurs, rêvent d'un Chili libre. Ils portent le deuil d'Allende et d'un État social, veulent voir tomber Pinochet. Pablo est au cœur de la lutte, il en vibre d'excitation. »

« Mais ici, aux abords de la faculté, ils sont déterminés et nombreux, pensent tenir un siège, d'autant qu'ils ont bloqué la circulation. L'arrivée des camions militaires exacerbe leur colère. Pablo ressent tout de façon démultipliée. C'est sa première confrontation directe avec la dictature. Enfin, il est là où il voulait être, au cœur de l'action. Il est ce qu'il rêvait de devenir : un combattant, pas un paysan. »

« Demain, ils apprendront que des manifestants ont été tués dans les quartiers les plus pauvres de Santiago. Des feux vont brûler toute la nuit, des foyers de révolte aux intersections d'avenues pour empêcher les militaires de s'y engager avec leurs véhicules. Mais ce soir, les étudiants rescapés se rejoignent dans le grand amphi pour panser leurs plaies et organiser la suite. Ils s'étreignent, se réconfortent, s'échangent des cigarettes et des accolades. Ils ont échappé aux militaires, ils sont vivants et à l'abri. Dans l'amphi, une fille qui travaille pour le Comité des droits de l'homme prend des photos. Les images serviront à documenter la lutte et les violences, dit-elle. Ils hésitent à offrir leur visage à découvert - c'est un risque, mais la fille est fiable et elle leur promet un tirage. »

« Que c'est douloureux, de remuer la mémoire. »

« - Je ne comprends pas comment c'est possible.
- C'est partout dans le monde, papa. Ça revient. Regarde l'Italie, la Hongrie, la République tchèque. Et ce qu'il se passe aux États-Unis.
Il ne la savait pas si préoccupée par la politique, l'état du monde. Intéressée, oui, mais cet emportement, cette inquiétude disent autre chose. Victoria vit les dangers des idéologies sécuritaires et nationalistes dans sa chair. Les chiens ne font pas des chats. Ou Le sang ne saurait mentir, aurait dit sa mère.
- En France aussi l'extrême droite monte, tu le sais. Et ici, au Chili... J'en ai parlé avec Roberto et Catalina, ici ça revient. Les Chiliens ne peuvent même pas dire On n'a jamais essayé.
Pablo secoue la tête, une chape de plomb autour du cœur. Soixante ans, partir et revenir pour voir les mêmes idées avaler son pays. »

« Une immense tristesse s'abat sur lui, une pluie de cendres qui touche toutes ses terminaisons nerveuses. Le retour de l'extrême droite au Chili est d'une telle violence qu'il en tremble. »

Quatrième de couverture

Peut-on aimer sans transmettre?
Peut-on transmettre sans parler?

Pablo, exilé chilien installé en France depuis plus de trente ans, a élevé sa fille dans l'amour et le silence, prenant soin de lui cacher un passé marqué par la dictature, la prison et l'exil. Lorsque, à dix-huit ans, Victoria part seule au Chili, laissant son père sans nouvelles du jour au lendemain, ce dernier est contraint de revenir dans le pays qu'il a fui. Soudain confronté à une page terrifiante de sa vie autant qu'à son propre enfermement dans la douleur, sa quête devient dès lors un chemin de vérité.

Avec une économie de mots et une tension magistralement orchestrée, Marion Brunet signe un roman incandescent où l'intime embrasse l'Histoire, où la violence politique marque les corps et les liens familiaux, et où la parole s'impose comme la seule issue pour se réconcilier avec soi-même.

Éditions Albin Michel,  août 2026
287 pages 

samedi 31 octobre 2026

La chambre fougère ★★★★☆ de Céline Righi

Il y a des livres qui se lisent doucement, qui demandent que l'on prenne le temps de s'y installer, de se laisser porter par leurs mots et leurs silences.

La chambre fougère est complètement de ceux-là.

Avec Erna et Pain-Beurre, frère et sœur jumeaux, Céline Righi tisse une histoire de liens fraternels, de famille et de blessures anciennes. Deux enfants qui ont grandi entre les absences, les secrets et les rancœurs, sous la coupe d'une tante-sœur dont le prénom, Vandeline, n'est pas un prénom mais « une arête ». Deux êtres profondément liés, parfois jusqu'à l'étouffement. Car la gémellité est ici une bénédiction autant qu'une prison. Comment avancer lorsque l'autre est devenu une part de soi ?

Il y a dans ce roman une mélancolie particulière, celle des souvenirs qui remontent, des paysages que l'on quitte, de l'enfance que l'on regarde derrière soi. Comme ces malles de grenier que Pain-Beurre garde pour la fin, pleines d'odeurs de chagrin et de naphtaline, et qu'il faut pourtant ouvrir un jour. Car il y a des héritages dont on ne se défait pas, à commencer par le « linge sale de famille ».

La nature, elle, est partout. Foisonnante, presque ensorcelante. La forêt, les fougères, les ruisseaux, les bêtes, et cette nuit qui « bavardait, qui avait sa langue ». Tout semble habité. Erna, avec son regard vairon qui n'est pas celui d'une petite fille, sait voir ce que les autres ne voient pas. Elle s'arrête devant une feuille, observe une fourmi, écoute le vent.
« Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. »
Là où le réalisme se fissure, le conte affleure : une salamandre de plâtre qui menace, un cerf qui protège. Peu à peu, on se laisse gagner par cette manière d'habiter le monde, attentive aux êtres et aux choses, même les plus infimes.

C'est aussi un roman sur le chemin qu'il faut parfois parcourir pour se délester de ses colères, dénouer les fils du passé et apprendre à pardonner. Sans que cela efface les blessures ni les absences.
« Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »
J'ai aimé cette écriture singulière, qui fait surgir les paysages, les odeurs et les silences avec une grande justesse. Les mots sont choisis, travaillés, ils ont une musique. La langue de Céline Righi est de celles qui respirent.

Un roman comme une promenade en forêt, où l'on avance à son rythme, où l'on s'arrête parfois pour regarder une lumière entre les arbres, écouter un ruisseau ou suivre le mouvement d'une feuille.

Une belle histoire à savourer lentement. Et dont on referme les pages avec le sentiment que certaines présences ne nous quittent jamais vraiment.

« IL FALLAIT S'ÉLOIGNER DES CENDRES. Laisser derrière soi le cerf, la martre et le renard, la terre hermine des grands hivers, et les nuits pures persillées d'étoiles. Abandonner un pays de sapins pour le Bourg maussade où la brique a pris le dessus. Ici, tout est pavés, venelles, fortifications. La chlorophylle manque. Il faudra faire avec la pierre.
C'est lui qui s'était occupé de tout, il le fallait bien. Et il en avait eu, du fil à retordre. Trois jours et deux nuits pour vider la chaumière: meubles, vaisselle, linge, outils... C'étaient les malles, au grenier, qui l'avaient achevé. Il les avait gardées pour la fin. Comme les haricots verts qu'il repoussait au bord de l'assiette, enfant. Erna, elle, faisait l'inverse. Elle avalait d'abord ce qui rebutait en se pinçant le nez, puis elle savourait le reste tandis qu'il mâchonnait son supplice, l'estomac déjà trop plein.
Les malles. Il s'y était enfoncé jusqu'aux coudes. Sortir les souvenirs, affronter chaque objet, farfouiller dans la famille - son histoire, ses odeurs de chagrin et de naphtaline -, les mains pleines d'un cambouis de mémoire. Le châle de la grand-mère, la casquette du grand-père. Et les robes criardes de la tante-sœur, qu'elle enfilait pour faire la belle, au bal. Il aurait mille fois préféré démêler des anguilles plu-tôt que de toucher ses affaires, à la tante-sœur. Il a encore du mal à la nommer. Ça coince, ça lui reste en travers. Vandeline. Ce n'est pas un prénom : c'est une arête. Il avait tout emballé sans ménagement - pour en finir. Il n'avait rien voulu garder. Sauf la salamandre, sans trop savoir pour-quoi. Petit, cette bestiole en plâtre lui fichait une peur bleue. Pourtant, il l'avait emportée. C'était plus fort que lui.
Le Grand Guilou avait rappliqué pour lui donner un coup de main, sans qu'on le sonne. Il avait franchi la porte, murmuré un bonjour, pas plus. Les bras aussi larges que le cœur, celui-là. Toujours prêt à aider. Et puis porter des cartons, ça le changeait des assiettes à frotter et des saoulots à consoler, là-bas, à l'Auberge.
Lui, il aurait pu dire quelques mots à ce gaillard qui s'échinait à lui alléger la corvée, mais on ne se refait pas. Il était taiseux, comme la grand-mère. Dès le biberon, elle l'avait nourri au lait et au silence. »

« « Les conflits, ça vous pourrit tout : la terre, le ciel et les hommes », il avait ajouté, cul-sec. Puis, la bouche amère : « Y a des fois, vaudrait mieux être une bête. N'importe laquelle. Tu dors, tu manges, tu te casses pas la tête. » »

« Il ne s'éloigne jamais bien loin. La peur de laisser Erna seule - ou plutôt, sans lui - le ramène vite en arrière. Léonie veille, pourtant. Douce, attentive. Il pourrait se reposer sur elle. Se reposer tout court, même. Mais la gémellité est une bénédiction autant qu'une prison. On se sent à la fois porté et enchaîné par l'autre. Depuis deux ans, Pain-Beurre suffoque dans la chambre fougère.
Mais c'est pire encore dès qu'il s'en éloigne. »

« Jour de lessive.
Il a lavé les draps, la chemise de nuit, mais le matelas, lui, est fichu. Il l'a frotté à mains nues avec une rage sourde. Plus il frottait, plus il bouillait. Contre la tante-sœur, contre tout. Qu'est-ce qu'ils y pouvaient, eux ? Ils n'avaient rien demandé. Ils auraient voulu un père et une mère, comme tout le monde. Un arbre qui pousse droit. Une histoire sans trous. Après-midi poisseuse sous le poids du printemps, il a frotté, encore. Il a pensé à la vipère qui leur avait sucé le sang, pourri leur enfance, vicié leur air. Il a frotté jusqu'à se faire mal. L'épuisement creuse ses traits, les draps souillés d'urine lui soulèvent le cœur. Mais ce n'est rien. Comparé au poids du linge sale de famille. »

«Vandeline l'appelait Toc-Toc : « Elle débloque, celle-là. » Erna s'en moquait. Elle vivait dans son monde. Un jour qu'elle s'amusait, assise sur le carrelage humide du couloir, une feuille de lis de Saint-Joseph - qui, deux fois l'an, ouvrait d'énormes trompettes orange - était tombée. Erna l'avait caressée doucement avec l'intuition d'avoir été, elle aussi, dans une autre vie, une reine végétale. Elle retrou vait une amie. Pain-Beurre la regardait depuis la table de la pièce sans nom. On aurait juré qu'elle et la plante se murmuraient des secrets. La tante-sœur avait surgi, le mépris au bout de la langue: « Qu'est-ce que tu fabriques ici, toi ? » Erna avait sursauté, lâché la feuille. « Laisse-moi tranquille. Je me souviens de moi. » L'autre n'avait rien compris. Mais quelque chose l'avait figée. Vandeline aurait voulu s'enfuir mais Erna la tenait tout entière dans ses yeux. L'un vert pâle, l'autre marron. Ce regard vairon n'était pas celui d'une petite fille.
Le monde d'Erna. Sans murs, sans objets, sans âge. Elle soutenait qu'on ne voyait jamais qu'un petit bout des choses, qu'on portait tous des œillères. « Tu sais, Pain-Beurre, tout est vivant. Les étoiles, le vent, les torrents. Un esprit vit dans la pierre. Quand ça ne parle pas, quand ça ne remue pas, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de vie. » »

« Elle restait en retrait, fascinée par les flammes, sourde à la musique et aux rires. Elle écoutait le feu lui raconter les mystères qui traversent les âges. »

« Parfois, Pain-Beurre songeait aux nuits d'avant au Hameau. Les soirs d'été, le ruisseau, la hulotte et le grillon entraient en chœur dans la chambre. Tout se confondait en une rumeur vivante. La nuit bavardait, qui avait sa langue. Ici, rien. Sauf le bruit qui court. Ou alors, il faut attendre l'aube, guetter un pauvre pépiement dans le gris souris du ciel. »

« Erna pouvait interrompre la partie pour une feuille, une brindille, une limace traînant ses fils d'argent. Et si par malheur elle tombait sur une fourmilière, c'en était fini du loup. Il fallait se taire et regarder les ouvrières au travail. Erna voyait le détail. Que lui ignorait: une antenne, une patte, là où il ne distinguait qu'une motte qui remuait. »

« Vandeline n'aimait pas les mots. Elle les tordait, les mâchait. Maltraitait la langue autant que les vivants. Erna et lui res-taient figés sur leur chaise, dans la pièce sans nom. Leur cachot d'enfance. Lui, il priait sans religion. Pour que Bomi revienne. Qu'elle les sauve. Erna, parfois, tournait les yeux vers la tante-sœur. Qui la fixait, moqueuse, pointant la salamandre du bout de l'ongle. Erna la mordait du regard. Lui se mettait à pleurer. Quand ça ne l'amusait plus, Vandeline les laissait seuls, courait chez la voisine pour par-ler d'histoires de filles et de garçons, ou des gens du Village qu'elle habillait pour l'hiver. Les jumeaux ne la dénonçaient pas. Sinon, la salamandre les poisonnerait. »

« Il marche entre deux mondes. Tout se bouscule. Son enfance qui tire sur sa manche. Et sous cette manche, le cercle de feu, brûlant plus fort à chaque pas. Il avance à travers champ. De la brume monte de la terre. C'est le matin, mais tout semble vouloir mourir. Sauf un faisan, qui cherche son chemin pour regagner le bois. « Reste perdu, faisan, que je voie tes couleurs allumer le champ gris », il pense. »

« Les souvenirs se sont effrités. Les petits plats de Bomi, le pain craquant de Bépo, la fièvre des Noël, tout est tombé dans le ravin du passé. Ne reste qu'une image, celle du cerf magnifique. Il ne saurait dire pourquoi, mais il se sent protégé par cette apparition. Il prend le premier sentier et s'enfonce dans le bois. C'est à la belle étoile qu'il dormira. Il s'effondre sous un grand saule, près d'un ruisseau. Et il pleure, encore saoul, laissant le silence et la nuit le recouvrir. Erna a toujours été son phare. Sans elle, plus rien ne tient. Il est fendu en deux, comme le Village et le Hameau. Erna et lui forment un même territoire. »

« Les digitales. Hautes, mouvantes. Le vent s'engouffre. Elles dansent. Se penchent, se redressent, fouettées par l'invisible. Une révérence, une autre. Ce feu rose veille sur l'entrée du massif. Une sentinelle de grandes fées végétales qui appelle irrésistiblement vers la futaie. »

« Ça remonte, enfin. Le relief s'adoucit. Le lieu consent le laisser passer. La forêt se rhabille, recoud sur elle sa peau verte ourlée de myrtilliers, de fougères, de silènes, de spirées, d'autres espèces encore dont il ignore le nom. Erna, elle, saurait. Plus haut, enfin, un replat. Une mousse peau de lézard tapisse le sous-bois. À part quelques cris d'oiseaux et le coassement d'un sonneur, l'endroit semble vide.
Il flotte ici un air ancien, un souffle de préhistoire. »

« Dans le bois verdoyant, il plante les branches de buis. À mains nues, il creuse, gratte la terre fraîche, se heurte aux cailloux, se râpe les phalanges jusqu'à ouvrir un trou assez profond. Et prononce un mot: pardon. Il paraît que le buis sait traverser les siècles. Qu'il oppose à l'hiver son feuillage têtu. On s'en servait, autrefois, comme support d'écriture, en enduisant de cire son bois résistant. On y gravait ses pensées. Pain-Beurre se souvient, un jour, il avait dit à Erna : écrire, pour lui, c'était être plus que vivant. »

Quatrième de couverture

Erna souffre d'un mal étrange. Son frère jumeau, Pain-Beurre, prêt à tous les sacrifices pour sauver sa sœur, prend la décision de quitter leur terre natale située au cœur de la forêt. Pragmatique, déterminé, il place sa foi dans les médecins, qui n'exercent plus que dans les bourgs. Mais l'exil peut-il guérir et éloigner le passé ?

Dans ce roman empreint de réalisme magique où affleurent les motifs du conte, Céline Righi explore la puissance des liens fraternels, interroge avec finesse l'ambiguïté des forces qui nous traversent, et rappelle que les hommes - comme les plantes - peuvent tout autant guérir qu'empoisonner.

Née en 1973, Céline Righi réside à Strasbourg. Chanteuse et parolière, elle prête sa plume à de nombreux artistes et anime des ateliers d'écriture. Elle est l'auteur de Berline et des Choses de la nuit, publiés aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2026
110 pages