jeudi 14 mai 2026

La solitude selon Lydia Erneman ★★★★☆ de Rune Christiansen

Une lente et magnifique immersion dans le grand Nord, où défile sous nos yeux la vie de Lydia Erneman.
Une existence simple, rurale, presque silencieuse, où elle exerce son métier de vétérinaire avec une présence au monde bouleversante de justesse et où la philosophie s’invite à pas feutrés.
Ici, il ne se passe presque rien, et c'est certainement ce qui en fait toute sa beauté. Entrer dans la vie de Lydia, c'est accepter de ralentir. Se laisser porter par les paysages, les gestes du quotidien, les pensées qui dérivent, les rêves qui surgissent entre deux silences.

C'est observer le deuil d’une mère qui continue de vivre dans les replis du quotidien, la solitude d’un père « évidé et coupé du monde », la fragilité des êtres, les amours discrètes, les amitiés qui naissent doucement autour d’un repas, d’un verre partagé ou d’un après-midi de luge.

Rune Christiansen écrit la nature comme un souffle. Les arbres, la pluie, les animaux, la lumière, les saisons deviennent un langage à part entière. Certaines pages ont la douceur d'une prière. D'autres rappellent combien les « petits riens » contiennent parfois les plus grandes vérités.

Lydia a une bien belle façon d'habiter le réel, elle soigne, jardine, écoute, accompagne. Elle trouve dans son métier une forme d'évidence lumineuse, comme si prendre soin du vivant permettait aussi de tenir debout. Dans cette solitude choisie, jamais froide, jamais vide. Une solitude habitée de souvenirs, de musique, de contemplation et d'attention aux autres. Une solitude qui révèle Lydia peu à peu, avec infiniment de délicatesse.

Un roman contemplatif, sensible et profondément apaisant, qui demande simplement qu'on lui abandonne un peu de notre agitation pour mieux entendre battre le monde.

En exergue
« Là tu vivras loin de ton chez-toi et tu seras heureuse. »
EDITH SÖDERGRAN
« L'arbre étranger », in LE PAYS QUI N'EST PAS et POÈMES, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini (La Différence, 1992) 

« Ce que Lydia préférait, c'était l'été, depuis toujours. Elle pouvait alors barboter dans les fougères et les chardons, la tête emplie de mille rêveries. Et elle adorait gravir le versant abrupt qui menait du bosquet à une coupe, où fusaient de nouvelles pousses ; dire qu'elles allaient devenir des arbres colossaux dont les frondaisons luxuriantes empliraient presque le ciel, du moins si l'on était une fillette allongée dans l'herbe, les mains derrière la tête. À l'adolescence, il lui était souvent arrivé de s'étendre par terre simplement pour respirer, réfléchir, imaginer. C'était toujours au même endroit, là où le torrent escarpé rétrécis-sait et se divisait en deux cours d'eau plus étroits. Lydia pensait que, d'une certaine façon, c'était là qu'elle-même prenait sa source, débutait. Car il y avait forcément un début à tout, tout était forcément créé, l'ensemble du vivant développait de la puissance et de la force pour gagner du temps. Ce devait être le cas, elle le sentait, alors qu'elle était là, couchée sur le sol chaud de la forêt, et en une espèce de prière, il lui arrivait de lever la main et de la reposer sur sa poitrine, comme s'il fallait être préparée, comme si elle n'avait pas entièrement confiance dans l'oxygène qu'elle respirait. »

« Lydia poussait une porte et ressortait dans le jardin. L'eau gouttait des arbres. De grosses gouttes brillantes comme des billes. Sa mère était assise dans le fauteuil en osier. Elle observait sa fille avec amour, prononçait son nom: Lydia. Lydia. Sa petite chérie distraite. C'était une belle fille, mais n'était-elle pas un peu maigre ? Comment irait papa désormais ?

Plus un bruit dans les collines. 
L'oiseau s'endort, il est las. 
Mon cœur, après les combats, 
le calme te domine. 
L'effusif silence 
sans nom de la nuit 
ses tendres baisers dispense 
et dans son giron maternel me conduit. »

« Quand à l'heure du dîner le troupeau cherche de l'air, quand les vaches flairent les naseaux ouverts et courent la queue en l'air, on peut s'attendre à de l'orage.

Quand le cochon transporte de la paille dans sa gueule, la pluie s'annonce sous peu ; s'il ne veut pas se coucher le soir, la pluie est en vue pour le lendemain aussi.

Quand les grenouilles coassent bruyamment ou se présentent en nombre inhabituel, on aura bientôt de la pluie.

Quand les puces, les mouches et les moustiques sont insistants, la pluie ne tardera pas.

Si les moustiques dansent avec application et en grand nombre le soir, on peut en revanche s'attendre à du beau temps le lendemain. 

De même, le lendemain sera sans pluie si le scarabée vole le soir. Quand l'araignée tisse consciencieusement sa toile, du temps stable s'annonce, mais si elle est alanguie et dort, cela augure le mauvais temps. Si elle travaille sous la pluie, l'averse sera de courte durée.

Fourmis et coléoptères se préparent à la tempête bien des heures avant qu'elle ne frappe.

Si le chien mange de l'herbe, gémit et sent mauvais, il va pleuvoir.

Le chat aussi attend la pluie quand il mâche un brin d'herbe ou fait ses griffes.

D'ordinaire, quand les hirondelles volent si haut le soir qu'on les voit à peine, le lendemain sera beau. Si en revanche elles volent si bas qu'elles en fouettent presque la terre ou l'eau de leurs ailes, alors la pluie n'est pas loin.

Quand les pies construisent leur logis en hauteur, l'été sera pluvieux, mais si elles le construisent bas, de beaux mois se préparent.

Si les oies et les canards se baignent en se regrou-pant tout près les uns des autres, ils attendent la pluie.

Si la sauterelle saute bas, on peut s'attendre à du beau temps, quand elle saute haut, il va y avoir de l'orage et des intempéries.

Si on entend le pinson avant le lever du soleil, cela promet la pluie. Une abeille hors de sa ruche ne se laisse jamais surprendre par l'averse.

Les goélands cendrés annoncent la pluie quand ils volent en grands groupes vers la terre et se posent dans les champs. »

« Peu importait tout le reste si on ne pouvait pas avoir de foi et d'espérance. Devait-elle cette confiance à sa propre mère ? Elle n'aurait su le dire. Comment peut-on savoir avec certitude d'où l'on tient les choses ? Comment sait-on ce qui nous appartient ? Elle songea qu'elle faisait partie de ces voyageurs qui ont l'art d'oublier chez eux des bagages importants. »

« Elle raccrocha et s'allongea sur le canapé. Elle ferma les yeux. Elle était à bord d'un avion, cet avion s'élevait dans les nuages, et quelques secondes plus tard elle voyait l'ombre de la carlingue filer sur la surface ondoyante blanche. Elle se leva et alla dans la salle de bains. Elle se brossa les dents dans le noir, s'assit au bord de la baignoire. Qui va voler ? pensa-t-elle. Maman, dit-elle. Nul ne répondit. Bien sûr que nul ne répondit. Elle pensa à son père, là-bas, abandonné, vide, pas seulement vide, d'ailleurs, mais creux, car quand on perd la personne avec qui on a vécu une longue vie, on est évidé et coupé du monde, et la solitude souffle à travers soi. »

« Adolescente, Lydia avait rêvé d'un amoureux qui chérisse chacun de ses gestes. Cependant, bien que ni son père ni sa mère ne le lui aient dit directement, elle avait vite compris que les rêves de ce genre recelaient une certaine mesquinerie, presque de la méchanceté. Il fallait mener une vie digne, et au fond une vie digne était synonyme de vivre sans se faire remarquer. Mais cette insuffisance de son père, que renfermait-elle ? Le fait qu'il essayait de surmonter une réalité qui ne cessait de lui échapper ? Ou était-il importuné par le constat qu'un acte, une déception ou un instant de joie n'intervenaient jamais avec la précision d'un problème d'arithmétique ? »

« Elle resta à attendre dans la lumière rose, et alors qu'elle se tenait ainsi sans entreprendre quoi que ce soit, elle se sentit dégagée de toute inquiétude. C'était aussi stupéfiant qu'une lettre disparue de l'alphabet. »

« L'homme maigre et tendineux renfermait une lassitude que Lydia interpréta comme un symptôme de ce qu'il n'attendait plus personne. »

« Elle exécutait son travail avec une forme d'équilibre exubérant, la lumière la servait; en plein épisode critique, du sang et de la saleté jusqu'aux coudes, elle remarquait le doux gazouillis dehors au soleil. Elle était là où elle voulait être, dans le rural, le provincial. Elle se prit à penser que son existence paradoxale, la bonne satisfaction alanguie engendrée par le printemps lui avaient été offertes en cadeau. »

« Ce qu'elle aimait par-dessus tout était de s'occuper de son carré d'herbes aromatiques. Elle prenait grand plaisir à y œuvrer, dans le coin abrité du jardin, ce petit bout de terrain qu'elle ne cessait d'agrandir. Même au soleil couchant, il restait suffisamment de lumière, et Lydia continuait de jardiner jusqu'à la tombée du soir, elle creusait, désherbait, ratissait. Ces tâches renfermaient une lenteur particulière.
Et le luxuriant paysage miniature grouillait de tout petits êtres vivants qui rampaient tranquillement ou alors fuyaient, terrifiés, les mains appliquées de l'imposante créature. »

« Il n'y avait sûrement aucune vérité profonde dans cette observation, Lydia en était consciente, mais à cette table de cuisine peinte d'un rouge superbe, tout lui paraissait extraordinairement réel : le pain, la croûte croustillante qui s'ouvrait au moment où on l'arrachait, les miettes qui retombaient sur les assiettes et sur la table, tous ces détails bienfaisants. Et la conversation, quoiqu'elle se bloquât sans cesse, n'en semblait pas moins libératrice. Lydia se sentait si docile, si conciliante. C'était comme de dire: Ne veux-tu pas te joindre à moi comme je me joins à toi ? »

« Même un cheval de manège dans ane fête foraine pouvait éveiller les instincts de son cœur tendre, expliqua son père. Lydia répondit qu'elle ne s'en souvenait pas. De plus, la relation qu'elle entretenait avec les animaux n'avait nullement trait à un cœur tendre ni au sens du sacrifice. C'était plutôt le réel, le travail pratique qui l'attirait. Sa mère avait un jour déclaré qu'il fallait se donner de la peine pour maintenir les choses en vie, et elle avait bel et bien employé le mot « choses », cette notion démontrable et pragmatique à laquelle on a souvent recours y compris pour embrasser les éléments vivants du monde. Et dans le vocabulaire de sa mère, l'expression « il faut se donner de la peine » était synonyme d'honorabilité. »

« Depuis son enfance, elle suspectait que toutes les personnes qu'elle rencontrait finiraient par se ressembler si elle n'identifiait pas de moyen de les renouveler, et le secret, avait-elle découvert, était tout simplement de se renouveler soi-même, enfin tout simplement, c'était vite dit, changer n'avait rien de simple; rien ne va de soi quand on cherche à se métamorphoser. »

« Et c'était Vivaldi, la troisième sonate pour violoncelle, celle en la mineur. Elle la connaissait si bien, elle augmenta le volume, fredonnant et dirigeant délicatement de la main droite. Elle n'avait jamais parlé de musique avec son père, ni avec sa mère, du reste. Dans cette maison, l'usage n'avait jamais été de faire part de ce qu'on appré-ciait. Néanmoins, la maigre collection de disques était régulièrement utilisée depuis que Lydia était petite, et elle se souvenait que, lors de l'un de ses voyages à Stockholm, sa mère avait acheté une nouvelle pointe de lecture. Un diamant, ça semblait si somptuaire. Mais donc, ils n'exprimaient jamais qu'ils aimaient tel ou tel morceau de Vivaldi, de Haydn ou de Bach. Que disait toujours sa mère ? Que l'ouverture méritait qu'on lui réponde par de l'ouverture, et que ce qui était fermé méritait aussi qu'on y réponde par de l'ouverture. Lydia n'avait jamais su avec certitude ce qu'était censée signifier cette déclaration embrouillée, quelque chose de conciliant et d'indulgent, bien entendu, car c'était la délicatesse de sa mère qui parlait, sa signature presque; toujours vague et pleine de ménagements, des citations de la Bible, ou des phrases de son cru qui n'en semblaient pas moins être également des citations de la Bible. »

« Jolie fille, que faisais-tu sur le toit ce matin ? J'essayais de découvrir d'où soufflait le vent. Pourquoi voulais-tu savoir d'où soufflait le vent ? Parce que d'où vient le vent vient le bonheur. C'est donc pourquoi tu appelais le vent avec ta chanson ? Là où est le chant vient le bonheur. Et si à la place vient le chagrin ? Cela n'a aucune importance. Comment t'appelles-tu, petite chanteuse ? Seule la personne qui m'a baptisée le sait. Et qui t'a baptisée ? Je n'en ai pas la moindre idée. »

Quatrième de couverture

Ayant grandi comme enfant unique dans le nord de la Suède, Lydia est habituée à l'isolement. Quand elle part s'installer dans la campagne norvégienne pour exercer son métier de vétérinaire, elle adopte les rythmes de la vie rurale, occupe ses journées avec son amour des animaux, de la nature et du travail, oscille entre désir de contacts humains et solitude épanouie.

Dans ce roman d'une exceptionnelle beauté, couronné du prix Brage - le Goncourt norvégien -, Rune Christiansen dépeint avec une poésie délicate la profonde humanité d'une vie, la plénitude qui se cache derrière une apparente simplicité, la richesse des mondes intérieurs.

Poète et romancier, Rune Christiansen est l'auteur d'une quinzaine de livres unanimement salués par la critique qui lui ont valu les prix littéraires les plus prestigieux.

Sur l'auteur
Rune Christiansen a été poète avant de devenir romancier. Il a publié treize recueils de poèmes et onze romans, unanimement salués par la critique, qui portent tous le sceau d'un poète écrivain. Entre autres récompenses, il a reçu en 1996 le prix Halldis Moren Vesaas, et en 2014, le prix Brage, deux des prix littéraires norvégiens les plus prestigieux. L'Affaire des lubies du temps perdu a reçu le prix Transfuge du meilleur roman étranger.

Éditions Notabilia,  janvier 2026
280 pages
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

mardi 12 mai 2026

Je suis Romane Monnier ★★☆☆☆ de Delphine De Vigan

J'avais très envie de découvrir ce livre, dont les thèmes autour de l'identité numérique et de la place du téléphone dans nos vies me parlaient beaucoup. Malheureusement, la rencontre ne s'est pas vraiment faite. J'ai compris l'intention du roman et les questions qu'il soulève, très ancrées dans notre époque, mais je suis restée à distance du récit et des personnages.

Il m'a manqué une émotion, une vibration, quelque chose qui me relie davantage à cette histoire. Une lecture en demi-teinte pour moi, même si je suis certaine qu'elle pourra trouver un écho chez d'autres lecteurs.

« Lorsqu'il pense à ces années, à l'évocation de telle période ou de tel surnom, Thomas finit toujours par sourire. La légende les enveloppe d'une sorte de halo qui adoucit les contrastes sans abîmer les contours. »

« La mémoire de l'objet est immense, il le sait.
Cet objet de sept centimètres sur quinze, qui pèse moins de trois cents grammes, contient une vie. Il recèle le plus poétique et le plus prosaïque. Le plus exposé et le plus intime. Il abrite des confidences, des souvenirs, des déclarations. Des espoirs et des déceptions. Une multitude de rendez-vous et de conversations dérisoires. Des QR codes et des numéros client. Des disputes, des contrariétés et des pensées oubliées. Des cartes de fidélité et des lettres de rupture.
Cet objet est le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets. »

« Aujourd'hui, quand il regarde un film dont le héros trépigne devant une cabine téléphonique, ou une scène dans laquelle un téléphone en bakélite sonne en vain dans une maison vide, il se demande comment Léo peut percevoir ces images, si elle les ressent. Pour lui, la situation convoque immédiatement des souvenirs, des sensations, pour elle, c'est juste la reconstitution fictive, voire folklorique, d'un passé qu'elle n'a pas connu. Assis sur le canapé à côté de sa fille, il s'est souvent demandé si Léo (ou n'importe lequel de ses amis) pouvait réellement imaginer ces moments, ces états. Si elle pouvait éprouver ce mélange de liberté, d'impuissance et de mystère ne pas pouvoir joindre quelqu'un, être injoignable hors de chez soi. »

« Pour une raison incompréhensible, une jeune femme qu'il ne connaît pas, qu'il n'avait jamais vue, lui a confié son empreinte numérique dans le vaste monde. C'est un océan, ou un labyrinthe, une énigme aux multiples inconnues, qu'il lui appartient de résoudre. Peut-être simple-ment l'énigme d'une vie. »

« Ce matin, une notification surgit sur son téléphone pour lui annoncer que son temps d'écran a considérablement diminué. Ce qui lui semble assez cocasse vu qu'il passe une à deux heures, chaque soir... sur un autre téléphone.

Délaissé, son appareil redouble de ruses et de subterfuges pour attirer son attention : nouvelle alerte quant à la diminution de son activité physique, alerte aux écouteurs déconnectés, mise à jour logicielle à effectuer, multiplication des montages vidéo générés par l'application Photos sur fond de musique d'ascenseur. Car oui, depuis quelque temps, son téléphone l'invite régulièrement à la nostalgie : Léo au fil des ans, Voyage à Étretat, Le même jour il y a un an, Printemps 2021, À la plage, Réveillon de Noël, L'année en revue... Une véritable collection de souvenirs aux titres peu inspirés, que le smartphone produit sans qu'il n'ait rien demandé, comme si le passé devait être commémoré, comme s'il était nécessaire de se retourner à chaque étape, comme si tout pouvait se célébrer (y compris le dégât des eaux qui a détruit son plafond ou les obsèques d'un ami), comme s'il était facile de se voir vieillir, comme si la nostalgie ne pouvait pas démolir un homme. »

Quatrième de couverture

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j'exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide... qui n'existe plus. »

Qui est Romane Monnier ? D'elle, il ne reste qu'un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s'oppose à la nuit, D'après une histoire vraie (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses livres sont traduits dans le monde entier. 

Éditions Gallimard,  décembre 2025
334 pages 

lundi 11 mai 2026

London 53 ★★★★★ de Sophie Prat

London 53 est un livre qui s'imprime sur la peau.
Il est une lecture délicate et profonde, une caresse mélancolique, un frisson silencieux qui remonte jusqu’au bout des doigts.
Un roman d'une infinie douceur, traversé par la question des traces que l’on laisse, ou non.
Josiane est esthéticienne. Elle lime, polit, vernit, lisse. Elle tente de maintenir le désordre du monde à distance. Sa vie est réglée comme les présentoirs de son institut. Rien ne dépasse. Rien ne doit froisser. Jusqu'au jour où elle découvre qu’elle est adermatoglyphe.
À partir de là, la vie de Josiane vacille quelque peu.

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

Quelle splendeur dans l'écriture de Sophie Prat. Chaque phrase semble déposée avec une précision d'orfèvre.
La peau devient paysage. Les falaises gardent la mémoire des êtres. Les couleurs racontent les villes. Les ongles vernis deviennent des éclats de vie. Même les silences ont une texture.

J'ai été bouleversée par Josiane.
Par cette femme discrète, effacée presque, qui voudrait traverser l'existence sans déranger personne. Par cette manière qu'a le roman de parler des blessures invisibles, de la dignité des êtres, des failles que l'on cache sous le vernis.

Un livre empreint d'une belle humanité. Dans les gestes vers ceux qui ont fui, ceux qui cherchent encore leur place dans le monde, ceux qu'on oublie, qu'on ne veut pas voir.
Dans les corps abîmés.
Dans les peaux qui portent plus de mémoire que les mots.

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

Ce roman est une mue. Une lente fissure dans une vie peut-être trop lisse. Une réflexion magnifique sur l'identité, la mémoire, les cicatrices, les paysages qui nous façonnent et les êtres qui nous marquent au fer doux.

« La mémoire est une peau. »

J'avais rencontré Sophie Prat au Festival du Livre de Paris et j'avais aimé la délicatesse de nos échanges. Je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir découvert ses mots.
Et heureuse aussi de découvrir les éditions Quartier Libre, une maison indépendante qui semble déjà promettre de très belles pépites littéraires.

London 53 est un premier roman d'une grande beauté.

Une lecture à ne pas bouder, vraiment !!

« -Ton Georges est mort depuis plus de trois ans, Josie. Tu as cinquante-sept ans. La vie c'est comme du vernis, ça finit par partir. Tu mettras un mot sur la vitrine. Et puis nos poils attendront bien ! »

« En quelques années, son amour des coloris, des résines, des pigments et des nacres a fini par former chez elle la légende d'une cartographie secrète où les grandes villes du monde se décryptent par couleurs. En appliquant le Jaipur 302 sur les ongles d'une cliente, c'est l'orange vibrant des saris indiens, le flamboiement des guirlandes hindoues de marigolds que Josiane étale. Tout un monde à portée de doigts. »

« Georges s'était dit que Josiane devait avoir le cœur comme la craie bleue que l'on trouvait sous la Manche, fracturé par endroits. »

« Sans détour, elle avait demandé à Josiane si Josie était son vrai prénom, car elle trouvait ça joli. Le prénom Françoise, elle le jugeait «chiant». Elle n'avait pas laissé à Josiane le temps de répondre. Elle avait poursuivi sur le fait qu'elle l'invitait à la tutoyer ou la vouvoyer, parce qu'elle n'aimait pas s'entendre dire « on va », « on va passer au maillot, on va se tourner sur le ventre». Ça lui rappelait sa mère qui venait de mourir en maison de retraite et à qui les infirmières répétaient : « On va aller aux toilettes. On va prendre ses petites pilules. On va être gentille maintenant». Vraiment, elle n'aimait pas. C'était de l'empathie linguis-tique à deux sous, de la tournure pour faire comme si « on » se souciait. Fadaises. En maison de retraite, le personnel pourrait bien lui dire : « On va mourir tranquillement, Mme Baudard», elle n'en mourrait pas moins seule. Alors « On va passer au maillot, on va s'occuper des aisselles », pour elle, c'était un peu pareil. Ce serait toujours à elle que ça ferait mal. Elle ne disait pas cela parce qu'elle pensait que les esthéticiennes étaient des tortionnaires, non, elle disait juste qu'elle n'aimait pas ce tic de langage qui se donnait l'air de prendre une part de sa douleur.
Ne sachant que faire d'une telle tirade, Josiane avait simplement répondu qu'elle ne se prénommait pas Josie, mais Josiane. Françoise avait rebondi en déclarant qu'elle trouvait ça excitant, comme une identité double en quelque sorte. Josie au boulot. Josiane aux fourneaux. En tout cas, elle, il ne fallait pas l'appeler « madame », ni « Mme Baudard », mais simplement Françoise. »

« Le passé de Josiane est à l'image de la boutique de ses parents quincailliers, il est rangé. Josiane n'y revient donc jamais. Comme ses présentoirs et le reste de sa vie, elle a ordonné ses souvenirs. Rien ne dépasse, tout est à sa place. Cette absence d'empreintes, c'est une rayure sur un miroir, un article de magasin dans le mauvais rayonnage. Cela explique probablement pourquoi elle pense à ses parents, là, effondrée sur son canapé. À moins que ce ne soit à cause de la doublure de sa jupe qu'elle sent à l'arrière de sa cuisse gauche et qui va lui cisailler la peau si elle ne la remet pas correctement. Il y a un faux pli quelque part. »

« Ils l'avaient éduquée avec une affectueuse exigence, mais sans épanchement de ten-dresse et surtout selon une règle simple : ne pas déranger. Ni les choses, ni les gens. Ni le médecin, ni le linge. « Tout vient à point à qui tient ménage » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même » répétaient-ils à Josiane. Le jour de leur enterrement, elle s'était rendu compte qu'elle ne leur avait jamais dit « Je t'aime ». Eux non plus. Il ne fallait pas non plus incommoder les cœurs; ceux des Louyot semblaient vissés par un invisible tour de cruciforme. »

« Elle est adermatoglyphe. Oui, c'est un mot bien compliqué pour exprimer l'absence, le rien. Elle, à qui justement il n'arrive jamais rien et à qui cela convient très bien. Elle qui pense toujours que son destin est de ne pas en avoir. Elle qui veut une vie de linoléum, homogène, sans joints apparents, comme un sol d'hôpital. Elle qui tâche de passer inaperçue pour ne pas chiffonner quoi que ce soit, qui que ce soit. Elle, la femme sans trace, et voilà le hasard qui vient tout froisser, tout, sauf la pulpe de ses doigts. Cas exceptionnel, rareté. Un gène diffère. Dans le ventre de sa mère, elle aurait dû avoir au bout des doigts des tourbillons, des arches, des spirales. Elle est née lisse comme une vitre. Sans creux ni bosses. Pas de plis papillaires. Pas de minuties. »

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

« Derrière sa vitre, elle se sent invisible, invisible et plate. Plus plate que le sol des océans dont Georges lui parlait tant. Oui, il y avait aussi des montagnes au fond de la mer et, dans les plus grands abîmes océanographiques, là encore on trouvait du relief. On pouvait tout cartographier. Tout. Tout, sauf elle.
Derrière sa vitre, elle se sent sous la peau du monde, coincée sous la surface. »

« Quand elle parvient à leur niveau, elle ne voit que ça : des bouts de gens, des bouts de vie, des hommes déchirés. Elle s'étonne de ne pouvoir identifier clairement nulle couleur. La file est un pan de tissu délavé. Ah si, ça y est, cela lui fait penser aux wassingues grises bouclées avec leur liseré rouge qu'elle utilise pour nettoyer le sol de l'institut et qui, après usage, n'ont plus de couleur si ce n'est celle de la crasse. On a beau les passer à la machine, les fins liserés rouges disparaissent toujours, avalés, disloqués par la masse grisâtre devenue à peine chinée. Elle s'en veut de cette image de serpillière qui lui vient à l'esprit, pourtant, quand elle observe ces hommes, elle ne peut s'en empêcher : leurs visages sont flétris, leurs regards déteints. Avec son man-teau rouge, elle fait tache. »

« Il a dû pleuvoir ici [...], le paysage est de gouache, frais et neuf. Dans le Boulonnais, au grain le plus violent succède toujours une éclaircie éblouissante. La lumière semble toucher la terre pour la première fois, faisant éclater le vert des prairies, le blanc de chaux des phares et des villages au loin. »

« Il conduisait toujours quand ils venaient se promener ensemble entre les caps Gris-Nez et Blanc-Nez. Georges adorait cette départementale. Il ne cessait de répéter que les falaises étaient du temps rendu visible. Que l'on puisse rouler ou marcher sur l'ancien rivage de l'ère quaternaire sans le savoir lui était insupportable, alors à chaque fois il racontait à Josiane l'histoire de cette roche calcaire du Crétacé, des ammonites, marcassites et autres fossiles que les gens foulaient sans le savoir. Josiane l'écoutait, trouvait ça beau. Les nuages dessinaient leurs ombres sur les prés. »

« À la dixième semaine de la vie intra-utérine, c'est comme si la vie nous marquait de façon définitive. Une géographie intime nous est offerte pour toute notre existence. Seule notre croissance la modifie, mais toujours de façon homothétique, avec les mêmes proportions, les mêmes particularités, le même dessin. »

« On ne peut pas faire taire la peau, la peau refuse. La peau lutte. Elle ne capitule jamais. La vie n'a aucune prise sur les empreintes des hommes, mais les empreintes, elles, se remémorent toujours à eux, à cette part immuable qu'ils possèdent. Les empreintes sont notre pays, un paysage que l'on porte en soi et dont jamais on ne se défait. Mais alors, quel est le sien ? »

« Son petit quotidien lustré, le banal orchestré, la vie passée au vernis, la vie passée au tamis pour que rien ne dépasse, que rien ne se froisse, qu'aucun pli à l'âme ne se fasse. Voilà ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle doit protéger. Son ordinaire est ce qui la contient, ce qui lui convient, qui la rend invisible. L'absence d'empreintes est la preuve ultime qu'elle n'est personne et c'est très bien. »

« London 53. [...] :
- C'est le rouge de la garde de la reine d'Angleterre, la couleur de l'amour royal. Et puis, avec mon tunnel, j'ai un peu rapproché Londres de toi.
Les sentiments de Georges se terraient toujours derrière les tunneliers, les mètres cubes et les tractopelles. À chaque fois, ça faisait monter la mer dans les yeux de Josiane. »

« Elle trouve ça beau d'être la témoin muette de ces trois âges de la peau, de découvrir des ressemblances d'un épiderme à l'autre une carnation, un grain de beauté, des taches de rousseur. La peau a son caractère et, comme certains traits de personnalité, cela se transmet. Sous ses mains, Josiane aime sentir le tissu qui relie ces femmes entre elles, l'enveloppe fragile de leur monde qui tient ensemble leurs blessures et leurs naissances. »

« Le premier, je l'ai fait à Londres. C'est la marguerite. Il lui manque un pétale. Voyez ? dit-elle en montrant son omoplate. Le pétale « Je t'aime » qui manque, eh bien il est pour ma mère. Elle est morte. Quand j'ai expliqué ça à mon père, il a pleuré. Depuis, il me laisse faire. La pivoine, c'est différent. Je voulais me rappeler la première fois que je suis tombée amoureuse. Mon cœur, il était gros comme une pivoine, lourd et léger. Mon cœur il allait exploser, il ne faisait pas boum, il faisait bloom. Vous savez bloom, ça veut dire éclore en anglais. Eh bien moi, en quelque sorte, j'étais en train d'éclore. Vous voyez ? »

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

« Sans doute des êtres nous marquent-ils plus que d'autres, parce que sans le savoir ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. Voilà où Josiane en est : celle qu'elle a été, celle qui a aimé, rôde encore sous sa propre peau. Et celle qu'elle a été n'a attendu qu'une brèche dans sa mémoire, à l'affût d'un vol de goéland, d'un souffle d'argile, d'un bloom de pivoine, pour se faufiler, faire craquer la peau, le vernis et enfin, enfin déclencher sa mue. »

« Mille deux cents fois, on change d'épidermes dans une vie, mille deux cents fois, on part en lambeaux. Savoir danser sur ses copeaux, c'est peut-être cela apprendre à vivre. Devenir falaise, devenir plis, accepter d'être sans cesse ce qui vient et se retire, un paysage en devenir et dont on ne se défait jamais. La peau est une île. Il n'y a pas de peau sans blessures. Il n'y a pas de vie sans brisures. Il n'y a pas d'humus sans esquilles, ni fragments, ni plissures. La mémoire est une peau, une peau de cicatrices, de boursouflures. Dans ses replis, les souvenirs mènent leur existence, pareils aux oiseaux marins solitaires nichés dans les ourlets des falaises. Et il n'est pas permis aux falaises d'oublier, car elles tiennent sur ce qui a été. Le présent s'enroule sur le passé. Comme la peau de l'arbre sur le tronc. Et il n'est pas permis à l'arbre d'oublier. On ne peut pas être en exil de soi ni de sa peau. Ce soir, il est temps de s'écorcher, de s'écorcer, de danser sur soi, sur ses falaises et ses récifs. Ce soir, il est temps de se faire la peau. »

« Elle lui racontera aussi comment la jeune femme a planté ses yeux dans les siens, comment elle, Josiane, n'a pas pu s'en détacher, comment elle a senti quelque chose se graver en elle, profond et loin, comment elle s'est laissé dévisager, comment elle a accepté l'empreinte. Josiane sait désormais qu'il y a des images, des instants, des regards qui vous perforent l'âme, comme des inclusions dans la roche. Ils vont se nicher sous notre peau, se façonnent tels des diamants pour, un beau jour, se réveiller, remonter violemment à la surface comme la kimberlite. Oui, cela même qu'on a à peine perçu peut percer en nous, déplaçant tout, faisant vaciller les coœurs et s'écrouler les falaises. Ainsi va la peau des hommes, ainsi va aussi la peau du monde. »

« Toute la vie durant, nous portons sur nos mains, dans les plis, les replis et les crêtes papillaires notre singularité biométrique, mais rien de nos caresses, de nos blessures, ni des traces de ceux que nous avons aimés, de ceux que nous avons touchés, de ceux qui nous ont touchés. Que disent nos empreintes de ce que nous avons vécu ? Rien. Alors, comment peut-on décider du destin de femmes et d'hommes à partir d'empreintes sans mémoire ? »

Quatrième de couverture

2009, Audruicq, près de Calais.

Josiane, esthéticienne, mène une vie aussi lisse que la peau qu'elle promet à ses clientes. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse... Si administrativement tout se complique, c'est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être.

Dans un roman tendre et alerte, Sophie Prat interroge nos identités, les paysages qui nous façonnent, les empreintes invisibles qui nous relient aux autres.

Née en 1975, Sophie Prat a étudié l'histoire médiévale. Conceptrice-rédactrice free-lance, elle se forme actuellement à la biographie hospitalière. London 53 est son premier roman.

Éditions Quartier Libre,  janvier 2026
176 pages
Sélection Prix Hors-Concours 2026