Joli-bois vient toucher quelque chose de profond, remuer bien au-delà des mots. On en referme les pages avec le sentiment d'avoir rencontré une part d'humanité dans ce qu'elle a de plus fragile.
Il y a parfois de jolies coïncidences. Le hasard a fait se croiser nos chemins, ceux de Sujee et le mien, au salon Lisons Libres 2026, comme pour accompagner la rencontre que j'allais faire avec son livre.
Noah avait deux ans lorsqu'on l'a déposée dans cette famille qui n'était pas la sienne. Une enfance dans une grande maison à la campagne, où derrière les apparences se cachent les blessures, les secrets et une violence qui ne dit pas toujours son nom.
Avec une écriture hypnotisante, Sujee Godard nous entraîne dans les méandres de cette enfance placée. Celle de Noah, mais surtout celle de Yanis, son frère de cœur, qui subit les coups, les humiliations et les mots qui abîment. Noah, elle, est davantage épargnée. Elle voit, elle entend, elle sait. Mais elle se tait. Comment dénoncer ceux dont on dépend ? Comment comprendre la violence des adultes quand on est encore une enfant qui cherche simplement à être aimée ?
« Ce silence aussi violent que les coups. Tous complices. »
Les blessures ne disparaissent pas avec le temps. Elles se glissent dans les silences, les angoisses, les relations aux autres, jusque dans la perception que l'on a de soi. Noah grandit avec une drôle de définition de l'amour et le sentiment de ne pas avoir le droit d'être malheureuse, comme si la souffrance devait se mesurer et se justifier. C'est cette culpabilité qui la ronge encore à l'âge adulte et qui m'a bouleversée : avoir été moins maltraitée, comme si cela donnait moins le droit d'avoir mal.
« Entre l'amour et la violence, un million de possibilités… Ils les épuisaient toutes. »
Inspirée de son propre vécu, cette autofiction prend aussi une autre dimension lorsque l'on sait que Sujee Godard, elle-même placée en famille d'accueil à deux ans, est devenue travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Sans jamais excuser l'inexcusable, elle interroge la transmission. Les Hosberg ont eux aussi leurs blessures, leurs manques, et ne peuvent donner ce qu'ils n'ont jamais reçu.
Mais au milieu de cette noirceur, il y a des échappées.
D'abord, le joli-bois, lieu essentiel de cette histoire. C'est là que Noah et Yanis passent leurs journées, le cœur enfin apaisé. Un endroit presque magique, où l'on entend le chant des oiseaux, le bruit des rongeurs sous les feuillages, les insectes par milliers, la terre et les arbres. Et quand la chance sourit, au détour du soir, le regard vif d'une biche ou d'un renard, à peine une seconde, comme le début d'un secret bien gardé.
Dans ce refuge, plus de regards à craindre, plus de gestes à redouter. Noah y observe le vivant avec une infinie délicatesse et rêve d'être des leurs, comme Mowgli.
Le joli-bois est l'envers de la grande maison. Là-bas, on se tait pour survivre ; ici, on respire.
Il y a aussi les livres, l'art, ces œuvres qui lui ouvrent des portes et lui offrent une présence, une forme de sécurité. Et l'écriture, cette fugue silencieuse où elle dépose ce qu'elle n'a jamais pu dire.
« Ma fugue à moi est l'écriture, la parole me fait peur. Je préfère le silence des mots sur le papier. »
Peut-être que le chemin commence là : comprendre qu'on n'a pas à comparer les souffrances, qu'on n'a pas à oublier pour avancer, et que notre histoire, aussi douloureuse soit-elle, ne nous condamne pas à la reproduire.
Derrière les sourires, derrière les enfants qui semblent aller bien, il y a parfois des histoires que personne ne soupçonne.
Une lumière affleure malgré tout, discrète mais tenace, à travers les mots, la nature, les rencontres.
On ne choisit pas toujours les racines dans lesquelles on grandit. Mais on peut apprendre à faire pousser autre chose.
Une étreinte salutaire que celle des mots.
Et cet espoir, surtout, que le silence ne soit plus jamais un héritage.
« Le jour de mon arrivée au monde, je pense avoir ressenti l'âme avariée de ma mère.
Celle-ci s'est propagée dans la mienne avant même que je n'ouvre les yeux.
J'ai aussitôt absorbé le vide de mon père une curieuse invisibilité dans sa présence qui n'était qu'éphémère. »
« Nous vivons chez Anne et Henry Hosberg, chacun avec sa propre histoire silencieuse. Nous sommes des petites souris, ou plutôt des chats de gouttière abrités par une grande maison à hauteur sous plafond remarquable. »
« Yanis a très vite remarqué que quelque chose devait clocher chez lui. Quand on est enfant on pense que la déviance vient de nous, les adultes semblent intouchables et admirables, solides comme des murs en béton. »
« Les Hosberg enferment régulièrement Yanis dans sa chambre, le couvrent d'insultes et de coups. Une phrase revient régulièrement : « Retourne avec les gens de ton espèce. » De quelle espèce peuvent-ils bien parler ?
À table, au dîner, Yanis a vomi dans son assiette. Anne lui ordonne de manger, son vomi mélangé au poisson et au riz. La chienne des Hosberg vient lécher les mains de l'enfant, ce qui provoque rires et moqueries de la part des Hosberg et de Leïla. Si Ortie avait pu parler et aller chercher de l'aide, elle l'aurait fait. Elle avait compris. Parfois, mieux vaut être proche des chiens plutôt que des humains.
Nous allons à l'école, côtoyons d'autres adultes ; des institutrices, des parents d'élèves. Yanis est marqué sur le dos, les bras, les jambes. Personne ne voit ou plutôt personne ne dit rien. Je me demande comment c'est possible.
Ce silence aussi violent que les coups. Tous complices. »
« Nous, nous passons nos journées entières dans la nature, le cœur apaisé car la forêt est notre havre de paix. C'est un endroit magique, où l'on entend le chant des oiseaux, le bruit des rongeurs sous les feuillages, les insectes par milliers, la terre et les arbres.
Et, quand nous avons de la chance, il nous arrive le soir de croiser furtivement une biche, un renard. Nous entrevoyons un regard vif, perçant, à peine une seconde, comme le début d'un secret bien gardé. Je m'imagine être des leurs, à l'image de Mowgli dans Le Livre de la jungle que j'ai déjà visionné une dizaine de fois. »
« Après d'épaisses secondes, il laisse tomber l'ustensile au sol et part en courant, le claquement du couteau sur le carrelage résonne dans ma tête, mes oreilles bourdonnent, je ne crois pas à ce qui vient de se dérouler sous mes yeux. Aujourd'hui, la violence est montée d'un cran. J'ai l'impression de me retrouver dans une scène de film dramatique au milieu des personnages phares. Je veux le rattraper, le consoler, lui dire que tout se terminera un jour, on vivra tous les deux dans notre cabane, à l'abri des menaces extérieures, on sera juste lui et moi, à prendre soin l'un de l'autre. On sera notre famille. Il n'y aura plus aucune violence, juste de la douceur, on vivra comme sur un nuage, entourés d'animaux et de fleurs sauvages. »
« Et pour être honnête, plus d'une fois j'ai pensé à leur rendre leur liberté, à ouvrir les portes en ferraille de leur cage. Mais j'ai bien trop peur de me faire prendre.
Moi aussi je suis soumise aux Hosberg, la seule différence est qu'ils ne veulent pas me bouffer donc je m'en sors bien. »
« J'ai beaucoup pensé à Olivia, j'aurais voulu voir leur vie à tous les trois. C'était difficile de les imaginer être une famille. Il n'y avait rien entre ces murs qui pouvait m'aider à la connaître un peu. Aucune trace de son passage, c'était comme si elle n'avait pas existé, comme si rien de tout ça n'avait eu lieu. Était-ce la raison de leur colère ? De ce silence et de cette rage qui les hantaient ? Ne parler de rien, tout effacer, ne pas admettre ses émotions, rester froid, solide, neutre : c'était comme ça avec les Hosberg. Et nous, on devenait comme eux avec le temps. »
« Leur compagnie est simple et silencieuse. Parfois j'en prends un, délicatement, je sens ses pattes en mouvement se promener sur la paume de ma main tendue jusqu'à l'extrémité de mes doigts, comme un effleurement, d'une extrême légèreté. Par maladresse et pour mon grand malheur il m'arrive d'en tuer quelques-uns: l'injustice de la nature, qui nous a offert des corps si différents. Ces minuscules créatures vulnérables par leur taille de grain de riz, et moi, enfant, qui en un seul geste malhabile a le pouvoir de vie ou de mort sur eux. Quelle horreur, quelle affreuse responsabilité. Pourquoi ne sommes-nous pas tous égaux face à nos chances de survie ? Les cloportes possèdent une espérance de vie allant de un à trois ans. C'est bien trop peu. Ces crustacés terrestres appelés aussi des porcellions vivent en secret, il faut les chercher pour pouvoir les observer.
Comme eux, je suis planquée, vivant dans l'ombre par sécurité, avec le sentiment d'un danger gravitant partout autour. »
« Parfois, leurs disputes concernent des histoires de famille que je ne comprends pas. Des querelles périmées, qui continuent de pourrir leur vie. Pour être comme ils sont, ça ne fait aucun doute qu'ils n'ont eux-mêmes pas été élevés dans la douceur et l'odeur du chocolat chaud au réveil. Ils ont tous les deux manqué d'amour, de dialogue, ils ne savent pas parler, ils ne connaissent que le silence et la dureté. Quand on s'est tu toute sa vie, on explose, ça doit sortir de n'importe quelle façon. On a besoin de cracher le feu que l'on renferme depuis des années, il y a de la colère, la colère de ne pas avoir pu s'exprimer lorsque l'on en avait besoin. En y repensant aujourd'hui, je sais qu'ils ont eux aussi été élevés par des caméléons. »
« J'aimerais savoir comment on fait pour se sortir du circuit que l'on a toujours connu, celui dans lequel on s'est construit. S'ils n'y sont pas arrivés, est-ce de leur faute ? ou bien est-ce l'enfance qui colle à la peau si fort, comme une tique qui vous aspire le sang ?
Je m'en étais fait un défi, une promesse, je ne voulais pas leur ressembler. L'enfance ne resterait pas collée à ma peau, je l'arracherais de mes deux mains, tant pis si ça s'infecte. »
« Les lions mangent les gazelles
Anne Hosberg était la seule fille d'une fratrie de quatre. La souffre-douleur de sa famille. Sa mère ne voulait pas de fille, elle contemplait ses fils, les voyait grands, forts, intelligents, elle en était fière. Fière de se promener avec ses trois beaux garçons, comme on promène trois lions. Les gens la regardaient avec admiration, elle se pavanait. « Ce sont mes créatures, ce sont mes hommes », répétait-elle cent fois, mille fois.
Elle fut prise de honte lorsqu'elle donna naissance à Anne. Qu'allait-elle bien pouvoir faire d'une fille? «Une fille ça s'éduque, un garçon ça s'élève », disait-elle. « Elle va me faire perdre mon temps cette petite, elle n'est pas dotée des mêmes capacités que ses frères, elle est creuse, mièvre, sotte, c'est une fille bon sang ! »
Son père était un homme travailleur, responsable, qui aimait chacun de ses enfants. Anne avait eu cette brève chance d'être aimée par son père, décédé d'un cancer lorsqu'elle avait 8 ans. Il lui avait donné beaucoup d'attention pour équilibrer le manque d'amour de sa mère. Elle était la fille de son père. »
« Je me souviens de ce qu'Anne Hosberg m'a dit un jour : « Si tu fuis, on te rattrape, quand on te rattrape, tu payes ta fuite, tu payes cher, on te casse la gueule c'est simple. Peu importe ce que tu fuis, tu paieras tôt ou tard. C'est indéniable. »
Elle a pris la place des lions. »
« Je dois réapprendre à être seule. Ma solitude revient me couvrir comme un manteau d'hiver trop épais que l'on porterait en automne. Qu'importe, j'ai appris que l'humain est capable de s'adapter à chaque situation, très vite. »
« Je me suis tout de même fait des amis en deuxième année de lycée. Je passe beaucoup de temps isolée à lire. Dans les livres je découvre l'art, Cézanne, Matisse, Duchamp, Klein, Frida Kahlo... Je suis subjuguée par les formes, les couleurs, la magie qui ressortent des œuvres que j'observe sur les pages. J'ai la sensation que des portes s'ouvrent, que le monde possède des secrets intimes non dévoilés. Yves Klein a créé une couleur, Marcel Duchamp a fait entrer un urinoir dans un musée, Frida Kahlo, lorsqu'elle était alitée, passait ses journées à peindre. Tout cela me paraît inaccessible, d'un autre monde, je veux en savoir plus. L'art, la littérature me tiennent compagnie. »
« J'apprendrai plus tard que son père a été en prison pour pédophilie sur un membre de sa famille de notre famille car j'en fais partie malgré moi. Je ne sais pas si ma mère a été une de ses victimes. Je n'ai pas les clés pour comprendre. Les secrets sont une tradition dans beaucoup de familles. J'arrive juste à déceler son âme meurtrie, ses gestes maladroits, ses tentatives de rapprochements ratées. J'ai peur de l'inconnu, je n'ai aucun souvenir de mes deux premières années de vie passées auprès d'elle. Je n'ai aucun repère, avec elle. Mes seuls repères sont la grande maison des Hosberg, leur violence, les chamailleries avec les autres enfants gardés, le paysage qui défile à travers la fenêtre du bus scolaire et ma relation fraternelle avec Yanis. »
« Moi-même je ne sais pas qui je suis, d'où je viens vraiment, ni même où est-ce que j'irai. Je m'appelle Noah. En hébreu Noah signifie « consolation ». Il faudrait peut-être partir de ce prénom donné par mes parents. Peut-être étais-je ici pour consoler leur peine, pour la porter. Je suis alourdie des secrets et des tourments qu'ils portent en eux. Je peux sentir ce poids, comme une tache qui se propage au creux de mon estomac. Une vie de consolation, voilà ce qu'ils m'ont légué. Je ne connais presque rien de ma propre famille et à la question du médecin « Y a-t-il des personnes qui ont du diabète dans votre famille ? ou d'autres maladies héréditaires ? » je ne peux répondre, je dis non. Je sais seulement que ma mère est dépressive, je ne sais pas si c'est héréditaire. À la question « Que font tes parents dans la vie ? » je réponds qu'ils travaillent dans le social et la vente de fruits et légumes. J'affirme cela en décrivant les Hosberg. Le tout est de passer inaperçue, ne pas rentrer dans les détails. »
« Il faut beaucoup d'imagination pour vivre une vie dans le déni comme je l'ai fait. J'ai eu plusieurs vies ou plutôt survies imaginaires. Je suis chanteuse, danseuse, star de téléréalité, sportive de haut niveau, actrice, et je passe mon temps à répondre à des interviews inventées dans ma tête. J'adore ça, je brille, les gens m'acclament et m'aiment. Je suis un personnage portant un autre statut que celui d'une enfant de la DDASS.
La DDASS, c'est le terme utilisé pour les enfants qui ont des parents défectueux. Je l'entends parfois dans la bouche des gens, « ce gosse vient de la DDASS » ou « les enfants de la DDASS faut pas les laisser traîner dans la rue le soir, ils sont la future délinquance ». Je ne sais même pas vraiment la signification de ce terme, je sais juste que ce n'est pas un signe de réussite ou de gloire d'y être associée. »
« Entre l'amour et la violence, un million de possibilités... Ils les épuisaient toutes. »
« Je grandis avec une mauvaise définition de l'amour. »
« J'accorde une grande importance au fait de savoir courir vite et dans la durée. C'est une force de se savoir en capacité de fuir le danger. Pouvoir courir sans s'arrêter ni se retourner, courir à sentir ses poumons se serrer, et se relâcher brutalement. Sentir son corps imploser et exploser sous les foulées. Ne pas subir la vitesse, la vivre à l'intérieur de ses tripes, sentir son cœur suivre le rythme et s'adapter à l'allure. Prendre le temps de la vivre vraiment chaque seconde, dans un souffle à demi coupé par l'intensité. Celle qui vous rapproche de la mort et qui en même temps vous ancre à la vie. Peut-être qu'Anne aurait pu s'échapper de la torture de ses frères si elle avait éprouvé cette intensité. »
« L'art et la littérature m'ont accompagnée durant toute ma jeunesse, ils sont le moyen que j'ai trouvé pour vivre d'autres vies, à travers des livres et des images, pour me sentir proche de quelqu'un, de quelque chose et en sécurité. Je me sens redevable envers les œuvres qui m'ont permis et me permettent encore de m'accrocher lors de mes moments de solitude extrême, et de connaître des émotions nouvelles. »
« Il me faut du temps pour m'adapter à ce nouvel environnement. Des murs blancs, un parquet couleur bois. Pas de fleurs. Il y a quelque chose de non vivant. Dénué de toute violence. Une simplicité perturbante. »
« Te revoir
C'est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes.
Romain Gary, La Vie devant soi
J'attendais un signe, mais pas si brutal.
Comment sait-il que je suis à Paris, dans la même ville que lui ? Je ne l'ai jamais contacté après son départ, nous avions pourtant échangé nos numéros lorsque nous vivions encore sous le même toit. Mon arrivée dans la capitale date d'un mois et je n'ai pas réussi à lui écrire. Par peur, par incertitude, par honte. Deux ans durant lesquels nous n'avons rien échangé. Deux ans c'est court et en même temps si long. Assez pour faire de nous des inconnus. »
« Je repense à Yanis. À notre dernière discussion. Lui voulait tout oublier, moi avec le reste. Il me conseillait de faire de même. Je me demande s'il y parvient, s'il m'a déjà effacée de sa mémoire, s'il a déjà tout effacé de sa mémoire. Pour ma part, je n'y arriverai pas. Et ce n'est finalement pas si grave. Peut-être que je n'ai pas besoin d'oublier pour avancer, que je ne peux simplement pas oublier et je dois l'accepter. »
« Dans cette grande maison, j'ai tout connu. L'excès, la brutalité et la joie, l'humiliation et la douceur, l'ignorance, le silence et la sauvagerie, la sécurité et la menace, le rapport de force et la gaieté, l'affection, l'incompréhension, la vie qui ne pardonne rien et imprègne ses réminiscences à l'intérieur de notre mémoire. »
« Solitude et Instagram
Solitude : douce absence de regards.
Milan Kundera, L'Immortalité »
« Cette armure contre le bruit, les sirènes de pompier, l'agitation, le chahut des passants. Les cours vous protègent du reste du monde. »
« Je commence à comprendre comment l'amour fonctionne. Il se déclenche, se remplace, se multiplie, se soustrait, s'oublie, et vous laisse sur le bas-côté, à observer silencieusement votre défaite. L'amour amoureux est comme l'idée que je me fais de la famille : défectueuse, lâche, maladroite, traître. J'aime Julien. Il ne le saura probablement pas, car je me tais comme je l'ai toujours fait. Il y a des habitudes qui s'accrochent à vous. »
« Pourrie gâtée
Il y a les crises d'angoisses nocturnes, mais de quoi j'me plains ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
Comme dit Anne, je n'ai jamais manqué de rien, j'ai tout eu. Bien plus qu'une enfant qui a eu ses deux parents. Je n'avais qu'à demander pour obtenir une nouvelle paire de baskets, un nouvel iPhone, j'ai même eu une voiture, une fois le permis en poche.
Alors pourquoi je chiale sans cesse au fond de mon lit ? Pourquoi j'ai ce coup de poing dans le ventre qui vient me percuter régulièrement ? des migraines atroces où je pourrais me cogner le crâne contre le mur jusqu'à ce que ça s'arrête ?
Les mains tremblantes et les joues brûlantes, je suis couverte de honte. Je n'ai pas le droit d'être malheureuse, je n'ai pas eu à me laver dans l'eau glacée du bac de pâturage ni à bouffer mon vomi. Moi j'ai été gâtée et ça m'a pourrie, j'ai toujours fermé ma gueule et je pue de l'intérieur à m'en faire vomir au-dessus de la cuvette qui je suis. J'ai eu la vie facile, pourtant il y a des nuits où je me retrouve à même le sol, sur le carrelage froid de la salle de bain avec l'envie de crever au fond de la gorge. Même pour la mort, je n'ai pas assez de courage. »
« Yanis, je ne sens pas ta douleur, je ne l'ai pas vécue, mais je l'ai vue, j'ai assisté à ces scènes monstrueuses. Je restais silencieuse. Je ne savais pas comment me positionner. Puis tu es parti, j'ai voulu effacer ces horreurs de ma mémoire, comme si elles n'avaient jamais existé, comme si je les avais inventées. J'aurais tellement aimé effacer ta douleur, me battre pour une justice. Je ne suis pas si courageuse. Je me déteste de ne pas l'avoir été quand tu en avais besoin. À tant vouloir tout effacer, j'en avais même oublié nos réveillons et ces histoires qui font peur, je te suppliais de me les raconter, encore et encore. Car à tes côtés, je n'avais peur de rien. »
« Ma fugue à moi est l'écriture, la parole me fait peur. Je préfère le silence des mots sur le papier. Le calme profond au cœur de la nuit, c'est ce dont j'ai besoin en ce moment afin de reprendre mes esprits. »
« Qu'est-ce qu'ils ont fait d'ailleurs ? Non, je ne veux pas y repenser. Dégagez mes souvenirs, vous n'êtes plus les bienvenus. Laissez-moi profiter de la chaleur d'une maison et d'une famille qui prend soin de moi. Laissez-moi sans cette foutue culpabilité qui me dévore l'estomac. »
« En brisant le silence, nous ne sommes plus seuls. Dans un monde qui transmet et banalise la violence de génération en génération, certaines vies sont biaisées. »
Quatrième de couverture
« J'avais deux ans lorsqu'on m'a déposée dans cette famille qui n'était pas la mienne.
Livrée comme un colis.
Mon maigre corps d'enfant était fébrile, mes pas hésitants.
Pourtant, quand je regarde cette photo de mon arrivée, je me vois en train de sourire. Je tiens dans la main un pissenlit que je tends en direction de l'objectif, comme si je voulais l'offrir à quelqu'un. »
Placée en famille d'accueil alors qu'elle a deux ans, Sujee Godard passe son enfance à la campagne. Après avoir rejoint Paris pour ses études, elle se tourne vers le secteur associatif et devient travailleuse sociale auprès de femmes victimes de violence. Le joli-bois est une autofiction inspirée de son vécu. Dans ce texte tout en subtilité, l'autrice ne fait pas le procès des familles d'accueil; elle parle surtout de l'enfance et tout particulièrement de celles qui furent marquées par la violence. Un livre indispensable pour toutes les personnes qui veulent écouter et entendre.
Éditions Double Ponctuation, 22 janvier 2026
200 pages


