vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

lundi 6 juillet 2026

Ciel noir, Cœurs battants ★★★★☆ de Sarah Louise Butler

« Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »
Je me suis souvent demandé pourquoi certains souvenirs résistent au temps quand d'autres disparaissent.
Pourquoi le goût d'un fruit cueilli en été demeure intact, alors que des années entières s'effacent. Pourquoi une odeur de forêt ou le craquement d'une branche suffisent parfois à faire ressurgir un monde que l'on croyait perdu.
Ciel noir, cœurs battants m'a ramenée à ces questions.

Rufous entreprend une longue marche. Officiellement, il rejoint ses frère et sœurs. Mais au fond, il tente surtout de retrouver un territoire intérieur avant qu'il ne lui échappe définitivement. Sa maladie brouille les repères. Les souvenirs se dérobent, la réalité vacille. Pourtant, quelque chose continue de le guider.
La forêt.
J'ai aimé que Sarah Louise Butler lui donne une telle présence. Elle n'est pas seulement le décor d'une enfance ni le théâtre d'une aventure. Elle devient une mémoire à part entière. Elle garde la trace des cabanes, des courses entre les cèdres, des peurs, des joies, des liens. Comme si les lieux se souvenaient parfois mieux que nous.

Il y a aussi ce contraste si douloureux car pendant que l'esprit de Rufous se désagrège, la forêt, elle aussi, est dévorée par les flammes. Deux fragilités qui se répondent sans jamais se voler la vedette.

Je me suis attachée à Rufous, à ses hésitations, à son humour discret, à sa manière de continuer malgré l'incertitude. J'ai aimé que le roman ne cherche ni à expliquer ni à apitoyer. Il accueille simplement cette part de brouillard qui finit, un jour ou l'autre, par entrer dans toutes les vies. ✨️

La dernière page tournée, je me suis demandé ce qui, de moi, résisterait à l'oubli.
Peut-être pas les dates ni les visages avec une précision parfaite.
Peut-être simplement la sensation d'avoir été aimée. D'avoir appartenu à une fratrie, à une famille, à un paysage. D'avoir habité le regard d'un ami, ce territoire sans frontières où l'on est pleinement soi-même ( je pense à toi ma Coco ❤️). D'avoir eu, quelque part, une cabane, réelle ou imaginaire, où revenir lorsque le monde devenait trop vaste.

Un livre qui m'a donné l'impression d'écouter la mémoire elle-même. Fragile, capricieuse, incomplète, mais ô combien profondément vivante.

« La forêt de pruches et de cèdres qui abritait notre cabane était délimitée par la rivière à l'est, et par une route de campagne étroite qui la séparait de la longue chaîne de montagnes à l'ouest. Le camping était à plusieurs minutes de marche dans un sens, de même que le verger le plus proche dans l'autre sens. J'ai couru aussi vite que mes petites jambes me le permettaient, pourchassant mon frère le long de la piste de cerfs, où personne ne pouvait nous voir. Nous étions tout seuls, mais ensemble. C'était ça qui comptait. »

« Ma vie est imprévisible : tant pour les souvenirs qui perdurent que pour ceux qui m'échappent. »

« Ils disent que les plis de mon cerveau sont en train de s'aplanir, de se lisser. Ils ont déjà observé ce phénomène, parfois même chez des quadragénaires. Mais mes symptômes ne correspondent à aucun diagnostic précis. Les hallucinations pourraient être un signe de démence, mais il est rare qu'elles prennent un caractère spécifiquement zoologique comme les miennes. En revanche, il n'est apparemment pas inhabituel de faire une fixation sur ses souvenirs d'enfance. Mais le contraste entre la vivacité de ces souvenirs précoces et l'oubli de plusieurs décen-nies de ma vie d'adulte est atypique.
- Premier cas enregistré du syndrome de « Sugar Mountain », ai-je suggéré à un médecin.
Il était sans doute trop jeune pour connaître la chanson de Neil Young. Ou alors il n'avait pas envie de rire. »

« Voici ce que j'ai un diagnostic posé avec tant de réserves que, pendant un temps, j'ai cru avoir une chance de passer entre les mailles du filet. »

« Je suis sûr de me rappeler exactement le goût des macaronis, de la soupe, ainsi que des mûres et des myrtilles qui poussaient autour de la cabane. Des amélanches : d'abord trop vertes et aigres, puis juteuses et sucrées au cœur de l'été, ensuite fermentées lorsqu'elles prennent l'aspect de raisins secs au bout de leurs tiges. Je me souviens d'avoir détaché la viande chaude de la colonne vertébrale d'un lièvre, de la saveur délicieuse des protéines rôties dans ma bouche. Mais tant de choses sont moins nettes: des détails trop banals pour avoir été inventés, d'autres trop bizarres pour avoir réellement existé. Combien de choses ai-je mal interprétées ? Combien en ai-je imaginé ? Cet été-là, je croyais encore aux lutins, aux sorcières, à Superman et à Luke Skywalker. Je croyais que mamie était au ciel, à rire et à boire du thé sans jamais avoir besoin de se lever pour faire pipi. Je croyais mes sœurs et mon frère aînés invincibles. Et toutes ces croyances s'emmêlaient dans ma tête comme du fil de pêche. »

« Il suffit d'un instant pour que tout bascule. Un jour, l'univers est stable ; le lendemain, on se retrouve ballotté par des flots inconnus, loin du rivage. Égaré, minuscule, miraculé. »

« J'attends un moment avant de continuer en direction des montagnes, parmi les silhouettes fantomatiques des arbres enveloppés de fumée. Quelques minutes après le départ de l'ourse, je suis pris d'une violente nausée, qui me fait frissonner. Soudain, je suis extrêmement reconnaissant d'être encore en vie, quel que soit le temps qu'il me reste. C'est une chose que j'ai apprise de nombreuses fois, mais que je n'arrive pas à retenir : à quel point les dernières gouttes ces moments qu'adultes, nous sommes si prompts à laisser filer sont précieuses, lorsque la ligne d'arrivée qui nous attend depuis toujours apparaît subitement sous nos yeux. »

« Parmi toutes les choses qu'un enfant ne maîtrise pas encore, le contexte est peut-être la plus cruciale. Tout arrive pour la première fois et, lorsque nous finissons par être entièrement lucides, nous avons oublié le chemin qu'il nous a fallu parcourir pour cela. À 6 ans, je n'avais jamais reçu de lettre de personne. Et là, je tenais leurs mots dans mes mains, sur une feuille de papier. C'était incroyable. C'était un miracle. Ils allaient tous bien. Seannagh et Aoife ont eu beau m'expliquer que nous n'avions aucun moyen de leur faire parvenir mes lettres, je continuais à leur écrire quand même. Ils étaient tous là, quelque part. Plus ici, mais ailleurs. »

« On peut choisir de laisser derrière soi la foi dans laquelle on a été élevé. Mais certaines fragments refont surface quand on s'y attend le moins. Ça peut faire mal. C'est peut-être un soulagement, aussi, quand ça finit par sortir. »

« - On dirait le visage de quelqu'un d'autre. Quand on vieillit, on ne se sent pas différent, m'a-t-elle expliqué. Certaines choses commencent à s'effacer, d'autres prennent plus de consistance. Mais on reste soi-même. On réfléchit à ce qu'on aurait pu faire différemment, sans pouvoir revenir en arrière pour bénéficier d'une seconde chance. On le sait depuis le début, pourtant on n'arrive jamais tout à fait à le croire. On reste persuadé qu'il y aura une trappe de secours, vers la fin. Mais une fois qu'on s'en rapproche, on découvre qu'il n'y en a pas. Qu'il n'y en a jamais eu.
À 10 ans, je l'avais regardée les yeux ronds, ne comprenant rien à ce qu'elle racontait. »

« Calliope a couru devant Silv pour grimper à l'échelle la première.
Puis je me suis accroché pour monter à mon tour, mais mes mains ont glissé et je suis tombé à la renverse. Mon dos a heurté le sol, et j'ai eu le souffle coupé.
Au-dessus de moi : ni cèdres ni cabane. Uniquement le chemin de randonnée, un vieux pommier, un ciel noir de fumée. Je tends la main que j'avais posée sur mon torse et la découvre ridée et poussiéreuse. Dos douloureux, genou enflé, jambe amochée, poitrine comprimée. Nulle part ailleurs qu'ici, maintenant. »

« Le sentier se perd dans une zone brûlée si vaste que je n'en vois pas le bout. Quelques herbes qui ont déjà repoussé émergent du sol calciné ; de rares arbres sont encore debout, noirs de suie, creusés par les flammes. À mes pieds, un nid de merle d'Amérique est dangereusement à découvert sur le sol. Je m'appuie sur mon bâton pour l'observer de plus près et constate que les œufs ont cuit. Les coquilles bleu ciel craquelées révèlent le blanc dur en dessous, et tout est recouvert de cendres. »

« J'ouvre les yeux en entendant un grondement résonner à travers les montagnes. C'est le matin, et la fumée s'est complètement dissipée. Des nuages noirs filent dans le ciel. Les arbres se balancent et s'inclinent, des vaguelettes sillonnent la surface du lac. Le vent est frais et sent le pétrichor, une odeur minérale et humide. J'essaie de me lever, mais ma jambe blessée refuse catégoriquement de supporter mon poids. Je tâtonne à la recherche de mon bâton et je finis par réussir à me mettre debout. »

Quatrième de couverture

Rufous Flanagan, cartographe spécialisé dans le recensement des espèces en voie d'extinction, est lui-même sur le point de disparaître. Atteint d'une démence précoce qui s'attaque irrémédiablement à sa mémoire, il se lance un défi : revoir une dernière fois ses frères et sœurs, mais aussi, avant de l'avoir totalement oubliée, la cabane où ils ont trouvé refuge pendant plusieurs mois, des décennies plus tôt.
Commence une odyssée périlleuse, sur les sentiers isolés de Colombie-Britannique, alors que les feux de forêt font rage. Car Rufous doit affronter non seulement une nature hostile, mais surtout le démantèlement de son propre esprit. Ses souvenirs, tantôt vivaces, tantôt fugaces, deviennent une carte qui le guide dans un voyage où la frontière entre rêve et réalité s'estompe...

Lettre d'amour à un monde en sursis, Ciel noir, cœurs battants nous emmène à la recherche du temps perdu et d'une identité fracturée. Et réaffirme avec mélancolie la puissance des liens, familiaux ou choisis.

Diplômée en géographie, SARAH LOUISE BUTLER s'est toujours impliquée dans la protection de la nature. Elle vit au Canada, en Colombie-Britannique. Ciel noir, cœurs battants est son second roman, après Toutes les créatures, plébiscité par les lecteurs.

Éditions Phébus,  février 2026
254 pages
Traduit de l'anglais (Canada) par Charlène Busalli

samedi 4 juillet 2026

La meilleure façon de marcher ★★★★☆ de Ben Montgomery

Vous avez envie de marcher ?
Pas pour battre un record. Pas pour aller quelque part.
Simplement pour remettre un pied devant l'autre et respirer un peu plus librement ?
Alors ce livre vous attend !

"La meilleure façon de marcher" raconte l'histoire d'Emma Gatewood, cette Américaine de 67 ans qui, en 1955, devient la première femme à parcourir d'une seule traite les 3 500 kilomètres du sentier des Appalaches. Mère de onze enfants, grand-mère de vingt-trois petits-enfants, elle quitte un matin sa maison en disant simplement qu'elle « part faire un tour ».
On pourrait croire que ce livre célèbre un exploit. J'y ai surtout lu une émancipation.
Car derrière cette silhouette frêle chaussée de simples Keds se cache une femme qui a longtemps vécu sous l'emprise d'un mari violent. La forêt n'est pas un terrain de jeu, mais plutôt un refuge. Et la marche, une manière de reprendre possession de sa vie.

« Parce que j'en avais envie. »
Elle s'autorise enfin à n'obéir qu'à son propre désir.

J'ai aimé que Ben Montgomery ne fasse pas d'Emma une héroïne inaccessible. Journaliste avant d'être écrivain, il s'appuie sur les archives, les témoignages et le contexte historique pour retracer son parcours avec beaucoup de précision. Cette approche documentaire donne parfois au récit un ton plus journalistique que romanesque ; c'est sans doute la seule petite réserve que je garderai de cette lecture. Mais elle n'enlève rien à l'admiration que suscite cette femme.

Au fil des pages, c'est aussi un magnifique hommage à la marche qui se dessine. Thoreau, Hippocrate, Stevenson ou encore Dickens s'invitent dans le récit pour rappeler combien marcher nourrit autant le corps que l'esprit. Les descriptions des Appalaches donnent envie de ralentir, de lever les yeux, d'écouter le silence des bois.
« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement. La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears (en exergue)
« Plus je vieillis, plus je vais vite. », disait Emma Gatewood, citée en exergue. Comme si les années nous apprenaient enfin dans quelle direction marcher.
Une lecture inspirante, lumineuse, qui rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin de sa propre liberté. Et que parfois, le plus grand des voyages commence par une décision que l'on ne doit qu'à soi-même ✨️

« [...] le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme. »

« On ne s'aventure pas dans les bois pour vivre à la dure, mais pour trouver un apaisement.
La vie de tous les jours est déjà assez dure. » George Washington Sears

« Maintenant ou jamais. »
Henry David Thoreau

« Plus je vieillis, plus je vais vite. »
Emma Gatewood 

« Nous sommes le 3 mai 1955 et la voilà enfin, ses Keds bien lacées aux pieds, sur l'extrémité sud du sentier des Appalaches, le plus long chemin de randonnée au monde. Devant elle, les cimes percent l'horizon bleu-noir et s'étirent vers le ciel. Cette femme, mère de onze enfants et grand-mère de vingt-trois petits-enfants, se tient debout face à un paysage hostile, fait de rivières enragées et de roches menaçantes. Elle en a rêvé, de ce chemin. Chez elle, dans l'Ohio, où elle entretenait son jardin et gardait ses petits-enfants, elle y pensait sans cesse, impatiente d'avoir enfin la liberté de s'échapper. Il a fallu qu'elle attende jusqu'à ses 67 ans pour pouvoir s'y lancer. »

« Devant elle, à présent, se déploie une incroyable étendue d'ormes, de châtaigniers, de tsugas, de cornouillers, d'épicéas, de sapins et d'érables à sucre. Bientôt, elle découvrira des ruisseaux étincelants, des torrents déchaînés, des paysages à couper le souffle. »

« Elle ne dévoilera jamais la raison profonde. Jamais elle ne montrera ses dents cassées ou ses côtes fracturées aux journalistes et aux caméras, jamais elle n'évoquera la ville aux sombres secrets, ni sa nuit passée dans une cellule de prison. Elle se présentera comme veuve. Oui. Elle leur dira avoir trouvé du réconfort dans la nature, loin de la poussière de la civilisation. Elle citera la phrase que son père lui répétait : « Ne traîne pas les pieds. » Un conseil qu'elle tâchait d'appliquer, leur dira-t-elle, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, à travers la vallée de l'ombre de la mort. »

« Lorsque des rivières de bitume se répandirent dans les vallées, l'Amérique motorisée découvrit le monde ouvrier et minier, mais aussi une région en pleine mutation. Dans les années 1950, l'alliance des techniques agricoles rudimentaires et la perte d'emplois míniers au profit des machines provoqua un exode des Appalaches. Ceux qui restèrent étaient suffisamment endurcis, ou suffisamment malins, pour survivre.
Tel est le territoire que foule Emma Gatewood. Elle chemine à travers une région incomprise, tissée d'amour et de danger, d'hospitalité et de venin, sur un sentier conçu par autrui comme la meilleure façon de traverser un paysage à la beauté rugueuse.
Elle a accepté l'invitation de marcher dans les pas de ses prédécesseurs - cette armée civile d'urbanistes, d'environnementalistes, de défricheurs et de devenir, d'une certaine façon, une pèlerine.
Elle vient des contreforts et, bien qu'elle ne sache pas exactement à quoi s'attendre, ne se sent pas totalement étrangère à ces lieux. »

« Les fleurs sont en pleine éclosion : les sanguínaires, les trilles, les violettes, les bleuets, les sabots-de-Vénus, les galanes. À l'orée du bois, un éclat attire son attention, une merveille qu'elle ne reverra pas avant plus de 3 000 kilomètres, comme un cadeau des Cherokees : un cornouiller à fleurs roses. »

« Après un copieux repas, ils longèrent la rivière Ohio en diligence pour se rendre à Gallipolis, puis dans la famille d'Emma au-dessus de Northup, où ils passèrent leur nuit de noces dans une  chambre bricolée à l'aide de draps tendus autour du lit. Ensuite, ils prirent le chemin du petit chalet que P.C. possédait, sur une colline surplombant Sugar Creek.
La lune de miel fut de courte durée. P.C. ne tarda pas à traiter Emma comme sa chose, à se servir d'elle comme domestique. Elle devait balayer, construire des clôtures, faire sécher les feuilles de tabac, mélanger le ciment. Ce n'était pas la vie qu'elle avait imaginée, mais elle fit de son mieux pour s'en accommoder.
Ils n'étaient mariés que depuis trois mois lorsqu'il se mit à la battre. »

« Ce sentier est l'œuvre d'un rêveur, un certain Benton MacKaye. Diplômé de Harvard, il raconte en avoir eu l'inspiration au cours d'une randonnée de six semaines, faite après ses études. Alors qu'il se tenait sur la montagne Stratton dans le Vermont, il a imaginé un chemin pédestre perché sur les sommets et traversant la chaîne sur toute sa longueur.
En 1921, l'idée a mûri dans son esprit, et des amis le convainquent de décrire sa vision dans un article pour le Journal of the American Institute of Architects. MacKaye y écrit que le but du sentier serait « d'étendre l'environnement primitif et de poser des limites à l'environnement métropolitain », en offrant une majestueuse colonne vertébrale accessible à tous ceux qui se sont amassés dans les villes de la côte est. Après la publication de son papier, MacKaye cherche à impliquer des clubs de randonnée, des avocats, et d'autres groupes susceptibles d'aider à mettre son plan à exécution. Des centaines de personnes contribuent au projet, traçant et cartographiant des sections du sentier, fouillant dans les actes de propriété et les dossiers fiscaux des palais de justice, avec l'idée de bricoler ensemble et de préserver pour le public la plus longue piste de randonnée ininterrompue du monde. »

« En juin 1862, soit 93 ans avant le voyage d'Emma, Henry David Thoreau avait prédit ce déclin dans son essai De la marche³, publié à l'époque par la revue Atlantic Monthly :
« Actuellement, dans ces régions, la majeure partie de la terre appartient à tous ; le paysage n'est la propriété de personne, et le marcheur jouit d'une certaine liberté. Mais le jour viendra peut-être où ce paysage se verra divisé en terrains d'agrément dont une poignée d'individus profiteront et tireront un plaisir tout relatif ; lorsque se multiplieront les clôtures, lorsque les pièges à humains et autres machines visant à confiner l'homme à la route publique seront inventés, lorsque marcher sur la surface du monde créé par Dieu sera considéré comme une intrusion sur les terres de quelque individu. Avoir l'exclusivité d'une chose nous prive de la véritable jouissance que cette chose pourrait nous apporter. Profitons donc pleinement de ce qui nous est donné, avant que n'adviennent ces jours funestes. » »
3. Paru en français dans une traduction de Thierry Gillybœuf, Fayard, 2020. 

« Les anthropologues estiment que l'homme primitif marchait 32 kilomètres par jour. Dans l'Antiquité déjà, on attribuait à la marche des bénéfices aussi bien physiques que mentaux. L'écrivain romain Pline l'Ancien (23-79 apr. J.-C.) décrivait la marche comme l'un des « remèdes dépendant de la volonté de l'individu ». Le médecin grec Hippocrate la considérait comme « le meilleur médicament pour l'homme » et prescrivait sa pratique pour traiter les problèmes émotionnels, les hallucinations et les troubles digestifs. Aristote faisait ses cours en marchant. À travers les siècles, les plus grands penseurs, écrivains et poètes vantèrent les vertus de la marche. Léonard de Vinci conçut des rues surélevées pour protéger les marcheurs de la circulation des charrettes. Un jour, Jean-Sébastien Bach parcourut 320 kilomètres à pied pour aller écouter un grand organiste.
William Wordsworth aurait quant à lui marché 290 000 kilomètres au cours de sa vie. Dans son essai Night Walks, Charles Dickens saisit l'état extatique à la frontière de la folie de ses nuits sans sommeil et conclut ainsi : « La marche est synonyme de bonheur. La marche est synonyme de bonne santé. » Robert Louis Stevenson parlait de son côté de « la grande camaraderie des chemins » et des « rencontres brèves mais précieuses que seuls les promeneurs connaissent ». 
Plus récemment, les écrivains connaissant les bénéfices du mouvement n'ont eu de cesse de condamner l'apathie du monde, la paresse généralisée.
« Bien sûr, les gens continuent de marcher, ironise en 1912 un journaliste du Saturday Night. C'est-à-dire qu'ils traînent les pieds sur leurs propres territoires, de la porte de chez eux jusqu'à leur voiture ou un taxi... La véritable pratique de la marche, cependant, est aussi éteinte que le dodo. »
« Ils disent ne pas avoir le temps de marcher - et attendent quinze minutes pour qu'un bus les amène 200 mètres plus loin », écrit Edmund Lester Pearson en 1925. « Ils prétendent être pressés, très occupés, extrêmement dynamiques ; en réalité, ils sont paresseux. Une poignée d'originaux - des gamins, essentiellement font de la bicyclette. »
Les jours funestes dont parlait Thoreau sont arrivés et le pays, clés de voiture en main, troque de façon dramatique ses pieds contre des pneus. Le bilan humain est ahurissant: le nombre d'accidents de la route explose, les voitures tuent près de 30 per-sonnes par jour et en blessent 700. Un journaliste du Saturday Evening Post qualifie le phénomène de « conflit » entre l'homme et l'automobile. « Le piéton, écrit-il, risquerait moins sa vie dans la savane africaine infestée de lions ou sur un territoire de tigres mangeurs d'hommes qu'en traversant une rue du centre-ville à la tombée de la nuit ».
C'est à ce moment-là, au milieu de la confluence de l'ingénierie mécanique et de la construction autoroutière, que le sentier des Appalaches - surnommé « le chemin du peuple » - à présent tracé dans sa totalité, est ouvert au public. Il offre la possibilité de s'évader pour une journée, une semaine ou un mois, et invite à se perdre dans la nature sauvage.
Un homme du nom de Harold Allen résume ainsi son attrait : 

Lointain pour la solitude, 
étroit pour une compagnie choisie, 
sinueux pour le loisir,
isolé pour la contemplation,
le Sentier ne mène pas seulement du nord au sud
mais conduit l'homme vers son propre corps, son esprit, son âme.

En 1948, Earl Shaffer est le premier à le parcourir de bout en bout d'une seule traite, le premier thru-hiker. À la suite de cette prouesse, il écrit :

J'y repensais comme à une sorte de rêve éveillé, habité de soleil, d'ombre et de pluie
Avec la certitude, déjà, que l'envie me viendrait souvent de repartir
Sur les collines côtoyant les nuages, surplombant le monde entier
Près du cairn battu par le vent où des yeux émerveillés accueillirent les premiers le jour naissant
De marcher encore là où glissent les nuages blancs, loin du fracas de la ville
Et de boire, à la gloire du Long Sentier Perché, l'eau claire et fraîche de la montagne.»

« À l'origine, le sentier des Appalaches est pensé comme un espace infini de nature sauvage où le marcheur est invité à flâner à sa guise. Personne n'envisage alors de le parcourir d'une traite, dans sa totalité. Par fragments, oui. Ou pour une randonnée à la journée. Mais y marcher cinq mois durant, confronter son corps à la terre, tester les limites de son endurance physique et mentale, n'est pas le but. Le parcours se conçoit alors en termes de sections, comme un bœuf se découpe en morceaux. Même si l'on goûte à chaque partie de la bête, il ne s'agit pas de la dévorer tout entière. Avant 1948, personne n'aurait même pu imaginer qu'une telle prouesse était réalisable. »

« Emma a l'habitude de s'échapper dans la nature. Cela remonte à loin.
« J'ai toujours beaucoup marché dans les bois, dira-t-elle à un journaliste des années plus tard. Le calme et le silence des forêts m'attirent, et j'aime la paix qui y règne. »
Les gens la prenaient pour une folle, à l'époque. Mais pour elle la nature était un refuge, loin de son foyer dirigé par un tyran.
Plus tard, elle confia à ses enfants que leur père ne lui infligeait pas seulement des coups de poing qui la laissaient avec les yeux au beurre noir et les lèvres en sang. Elle était aussi l'objet de son appétit sexuel insatiable, il exigeait qu'elle se donne à lui souvent plusieurs fois par jour. Ils ignoraient ce fait à l'époque, mais avaient l'habitude que leur mère vienne chercher la paix dans leurs lits, quand elle ne pouvait plus supporter d'être allongée près de lui. »

« Une fois de plus, on l'a reconnue. Les nouvelles vont vite, La fameuse dépêche de The Associated Press rédigée à Boonsboro a même circulé jusqu'au comté de Gallia, où le journal local a publié un autre article sur la nouvelle célébrité de la région.
Depuis son départ « vers le sud » un matin d'avril, on ignorait où elle se trouvait. Jusqu'à vendredi après-midi, quand la nouvelle de sa progression sur le sentier arriva de Boonsboro, dans le Maryland. Cette randonnée débute sur le mont Oglethorpe, traverse quatorze États, huit forêts nationales et deux parcs nationaux, et s'achève au sommet du mont Katahdin, à quelque 1 580 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

« Devant Emma, à travers les nuages bas et noirs qui filent vers le nord le matin du 9 août, se dresse le plus haut sommet du Massachusetts : le mont Greylock. Si les monts Berkshires qu'elle vient de dépasser sont lumineux et accueillants, celui-ci, culminant à 1 063 mètres d'altitude, représente un défi de taille.
Cette montagne a nourri l'imagination de certains des plus grands écrivains américains. Herman Melville s'est inspiré du mont Greylock lorsqu'il travaillait sur Moby-Dick, cent cinq ans avant qu'Emma foule ces terres. Depuis la fenêtre de son bureau à Pittsfield, il pouvait voir les flancs de cette montagne semblables à ceux d'une baleine. Dans Sept jours sur le fleuve, Henry David Thoreau a raconté l'ascension qu'il en fit en 1844, un an avant sa découverte de l'étang de Walden.
À travers leurs écrits, les deux hommes ont saisi le caractère exceptionnel de cette montagne tout en lui conférant un pouvoir très différent. Dans « La Véranda », nouvelle de Melville, le narrateur part en quête d'une lumière magique aperçue au sommet du mont Greylock. Lorsqu'il arrive sur les hauteurs et découvre que la lumière ne vient pas d'une fée mais d'une jeune orpheline isolée, elle-même intriguée par la lumière qu'elle aperçoit en contrebas, le mont symbolise une quête qui n'aura jamais de fin. Thoreau met en scène une quête similaire, en revanche la femme qu'il rencontre sur la montagne a « des yeux étincelants de vie », et le narrateur n'a qu'une envie : revenir passer du temps dans ce lieu si paisible. Pendant des dizaines d'années, les universitaires s'interrogeront sur ces points de vue opposés du mont Greylock et sur le thème de la nature représentée par une femme sur une montagne. Mais peu questionneront les raisons pour lesquelles ces femmes se trouvent ainsi prisonnières, isolées du monde d'en bas. »

« Bien des choses font un foyer,
Livres, ficelles, petits papiers,
Peigne et brosse pour se coiffer,
Un fauteuil où tricoter, 
Une bible, une horloge, des chants, Sur le feu des plats mijotant.
Des petits pieds qui courent 
Dans l'escalier ou dans la cour, 
Des tas de jouets sur le plancher,
Petits trains, voitures et poupées. 
Du linge d'enfants et un couffin, 
Le miaulement d'un chaton qui a faim. 
L'aboiement d'un chien vigilant
Lorsque passe un visiteur gênant.
Une mère douce et bienveillante, 
Avec les siens toujours patiente.
Un monde béni habite ces murs, 
En plus du paiement des factures.
Un esprit qui rassemble les gens, 
Dans les épreuves, par tous les temps. 
Chaque jour la bonté doit régner, 
Pour qu'un foyer soit éclairé. »

« Elle marche pour elle, elle marche pour être elle-même. »

« Quand un journaliste lui demande ce qui l'a poussée à faire tout ça, elle répond : « Certaines personnes pensent que c'est de la folie, mais j'y trouve de la sérénité, quelque chose qui satisfait ma nature. Les bois me comblent de joie. La forêt est un endroit tranquille et la nature est magnifique. Je n'ai pas envie de rester assise sur un fauteuil à bascule. Je veux être active. »
Elle confie avoir trouvé le sentier mieux entretenu cette année-là. Ses critiques après sa première randonnée ont encouragé les clubs de randonneurs à nettoyer et baliser certaines sections. C'est en partie grâce à ces améliorations qu'elle met quelques jours de moins pour arriver à destination. »

« Ils pensent qu'aucune femme de mon âge ne ferait une chose pareille, à moins d'être payée pour ça. C'est drôle. Je travaille comme une mule au terrain de camping. Et quand j'annonce que je pars marcher, on me dit que ce n'est pas raisonnable à mon âge. Il y a quelque temps, je suis montée sur le toit pour scier une branche d'arbre, et personne n'a rien trouvé à redire à ça. »

« Elle se vantait d'être la seule des thru-hikers du sentier à l'avoir vraiment vécu à la dure, et elle avait probablement raison, dit Ed Garvey à la fin de sa vie. Il lui manquait le matériel que les randonneurs considèrent absolument indispensable, mais elle possédait un ingrédient en particulier, l'envie, dans une quantité si débordante que tout le reste était superflu. »

« Parmi toutes les réponses qu'elle fit à la presse, il y en a une qui me semble plus pertinente que les autres, une affirmation qui tient autant de la vérité que de la provocation. C'est aussi une phrase qui trahit un secret, qui contient autant d'audace que de non-dits. Quelque chose de beau et d'indépendant, de mystérieux et de courageux. Une volonté de fuir se lit en filigrane. Fuir la violence et l'oppression. Fuir l'âge et les obligations. La phrase se clôt par un point mais pourrait aussi bien se terminer par un point d'interrogation. Quelques mots qui donnent la migraine. Une réponse frustrante, mais qui se suffit à elle-même.
« Parce que j'en avais envie. » »

Quatrième de couverture

Emma Gatewood fut la première femme à parcourir dans sa totalité le mythique sentier des Appalaches.
À l'âge de 67 ans, elle a marché 3500 kilomètres à travers les forêts américaines. 3500 kilomètres de tempêtes, de nuits à la belle étoile. 3500 kilomètres en petites chaussures de toile, avec un baluchon pour seul bagage. Aux siens, elle écrit qu'elle est « partie faire un tour ».
Élevée dans la pauvreté, victime de violences conjugales, cette mère de famille échappe à un destin tragique. Pas à pas, avec un courage et une détermination qui forcent l'admiration, Emma Gatewood parvient à reconquérir sa liberté.
Ce récit lumineux nous invite à mettre un pied devant l'autre pour découvrir, à ses côtés, la meilleure façon de marcher.
Écrivain et journaliste, Ben Montgomery a eu accès aux archives inédites d'Emma Gatewood. Dès sa parution, La meilleure façon de marcher s'est imposé comme un best-seller et a été récompensé par le National Outdoor Book Award.

« Une lecture qui apaise et émerveille. »
Kirkus Reviews

Éditions Paulsen,  avril 2026
277 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ghez