jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

J'ai été gênée par la tendresse qui transparaît dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il y a de l'amour. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit. déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles".

C'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. J'espérais en apprendre davantage sur son écriture et son imaginaire. Je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi avec un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages

vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

jeudi 3 septembre 2026

La Folie Océan ★★★★☆ de Vincent Océan

Et si l'océan était en train de nous prévenir ?

L'océan est en danger. Et avec lui, c'est notre propre équilibre que nous mettons en péril.

C'est peut-être ce que je retiendrai avant tout de La Folie Océan de Vincent Message : cette sensation vertigineuse de découvrir à quel point ce que nous appelons « nature » n'est pas un décor autour de nous, mais ce qui rend notre existence possible.

Maya est biologiste, spécialiste du plancton. Elle partage sa vie entre Paris, Bruno, son collègue de laboratoire, et Quentin, plus jeune qu'elle, qui vit en Bretagne et travaille dans la réserve des Sept-Îles. Quentin est aussi le fils d'un pêcheur dont l’activité a périclité et un militant engagé contre les ravages de la pêche industrielle.

Lorsqu'il commence à recevoir des menaces, le récit change progressivement de tonalité. Le combat écologique devient une affaire beaucoup plus sombre. Car lorsque les intérêts économiques sont menacés et que certaines pratiques sont dénoncées publiquement, ceux qui profitent du système ne reculent pas toujours devant la violence.

J'ai beaucoup aimé cette dimension du roman : la confrontation entre ceux qui tentent de protéger le vivant et ceux qui le considèrent avant tout comme une ressource à exploiter. La tension romanesque permet d'incarner des enjeux qui pourraient autrement rester abstraits. L'écologie n’est plus seulement une affaire de chiffres ou de rapports scientifiques : elle engage des territoires, des métiers et des vies humaines.

Vincent Message documente énormément son récit. Peut-être parfois trop. Le roman peine par moments à se détacher du documentaire et certaines pages sont de véritables exposés scientifiques. Mais je les ai trouvées passionnantes. J'ai découvert le monde fascinant du plancton, les cyanobactéries, les diatomées, les dinoflagellés : autant d'organismes minuscules dont dépend pourtant une immense partie de la vie sur Terre.

Une idée m'a particulièrement frappée : le phytoplancton produit environ la moitié de l'oxygène généré chaque année sur notre planète. Il participe également à la régulation du climat et constitue la base de nombreuses chaînes alimentaires marines. Ces êtres que nous ne regardons jamais sont donc indispensables à notre survie.

Nous apprenons à nommer le vivant au moment même où nous le faisons disparaître.

Quel étrange animal que l’être humain.

Le roman interroge ainsi notre incapacité à agir face à ce que nous savons pourtant déjà. Les rapports scientifiques s'accumulent. Les alertes se multiplient. Les associations dénoncent. Les militants s'épuisent. Et malgré tout, les intérêts économiques continuent de peser lourd.

Les aires marines protégées deviennent parfois des protections de papier. Les quotas sont contournés, les prises sous-déclarées et certains bateaux éteignent leur signal lorsqu'ils entrent dans des zones où ils n'ont pas le droit de pêcher. Derrière ces pratiques, il y a toujours la même logique : produire davantage, capturer davantage, gagner davantage.

L'appât du gain contre le vivant.

Et puis il y a la Bretagne. Ses ports, ses côtes, ses pêcheurs, ses oiseaux, ses phoques, ses tempêtes, mais aussi ses légendes. La mer n'est jamais très loin. Elle accompagne les personnages, les apaise et parfois les menace. Elle est une mémoire autant qu’un territoire.

J'ai particulièrement aimé ce passage où Maya cale son souffle sur celui du ressac :
« L'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. »
C'est peut-être l'une des plus belles idées du livre. Nous respirons sans y penser. Nous dépendons de l'océan sans même en avoir conscience. Nous avons oublié que nous appartenons au vivant.

Une autre scène m'a profondément marquée : le rêve de Maya sur la naissance des océans. Elle imagine les pluies qui deviennent des lacs, puis des mers, dans un gigantesque déluge. Elle se réveille en larmes et comprend que son cauchemar n'était pas le rêve, mais le réveil.

Le cauchemar, c'est le réel.

Pourtant, le roman ne s'abandonne pas complètement au désespoir. Il rappelle aussi que la nature est prodigue et que l'océan, lorsqu'on lui en laisse la possibilité, possède une étonnante capacité de régénération. Après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, l'écosystème littoral a ainsi retrouvé un fonctionnement à peu près normal en une quinzaine d’années.

Encore faudrait-il que nous cessions de lui faire du mal.

La Folie Océan est finalement un roman sur la destruction : celle des écosystèmes et des ressources, mais aussi celle des métiers et des êtres humains lorsque l’argent et le pouvoir deviennent les seules boussoles. Vincent Message entremêle l'intime, le scientifique et le politique, même si la matière documentaire prend parfois le pas sur les personnages et sur la fluidité du récit.
Cela ne m'a pas empêchée d'aimer ce livre pour tout ce qu'il m'a appris, pour la tension qui le traverse et pour les questions qu'il laisse derrière lui

À lire si vous aimez les romans documentaires, les récits engagés, la Bretagne, les histoires qui mêlent nature et politique, et si les questions écologiques vous intéressent.

Et surtout si, comme moi, vous aimez les livres qui nous obligent à regarder autrement ce qui était là, depuis toujours, sous nos yeux.

Même le plancton.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.

« Dans la région, tout le monde connaissait les menaces auxquelles s'exposaient celles et ceux qui alertaient sur les pollutions de l'eau liées aux rejets des élevages, ou sur les autres méfaits de l'agro-industrie, mais côté pêche les militants étaient moins attaqués. En commentaire des posts d'Atlantis, des anonymes rappelaient toujours que ceux qui critiquaient les ravages de la pêche étaient susceptibles, une nuit pluvieuse, de glisser sur un quai et de se retrouver au fond d'un port, mais personne jusque-là n'avait jugé utile de découvrir leur identité ou de les prendre au sérieux. »

« Le livre parlait des signes qui annoncent la mort, et que dans la tradition on appelait des intersignes. La personne à qui se manifeste l'intersigne, écrivait Le Braz, est rarement celle que la mort menace. Personne en revanche ne meurt sans qu'un proche, un ami, quelqu'un de son entourage en ait été prévenu par un présage. Les intersignes, a encore lu Quentin, sont comme l'ombre projetée en avant de ce qui doit arriver - et éteignant son chevet d'une main un peu tremblante, il a pensé que se remémorer cette croyance ancrée ici pendant des siècles n'avait rien de rassurant, et qu'il allait devoir ouvrir l'œil, et certainement se battre, pour échapper à la légende. »

« Compulsant ce pavé le soir, parce que le lire ne relevait pas à strictement parler de son travail en cours, Maya s'était mise à penser que les sapiens étaient des animaux décidément très singuliers, capables de baptiser avec soin deux millions d'espèces autour d'eux tout en œuvrant avec la plus grande énergie à en faire disparaître moitié autant. Comme elle avait grandi scotchée devant des documentaires animaliers, cela lui faisait drôle de se dire que depuis sa naissance en 1978, tandis que les limites planétaires se trouvaient franchies une à une et que l'humanité s'accroissait de trois milliards d'individus, les populations de vertébrés sauvages s'étaient effondrées des deux tiers. Sa carrière de biologiste coïncidait avec une destruction affolante du vivant sous l'effet des actions humaines : lorsqu'on réussissait à prendre conscience de ce que cela impliquait, il y avait de quoi sentir monter un vertige qui méritait de temps à autre une sieste de dix minutes. »

« Dans son discours d'accueil, le président de la plateforme avait eu des mots saisissants: puisque la biodiversité était huit fois moins couverte par les médias que les problèmes climatiques, leur rôle était de faire comprendre que la richesse des écosystèmes n'était pas qu'une question d'experts, mais le tissu de relations qui rendait la terre habitable et qui fournissait aux humains leur eau, leur nourriture, leur énergie. L'humanité était en train de saper les conditions de son existence, et leur but devait être d'enrayer cette dégradation générale : « Un changement pareil se heurte forcément à la résistance de ceux qui profitent le plus du statu quo. Seulement, si nous voulons survivre, il est temps de venir à bout de cette opposition. » »

« Maya s'était résignée depuis longtemps: elle savait que pour défendre les organismes planctoniques, rappeler ce qu'ils nous apportaient était un passage obligé. Il était impossible, sans cela, de susciter l'empathie. Contrairement aux dauphins ou aux manchots, les copépodes, les diatomées, les dinoflagellés attendraient pour devenir les héros de dessins animés, tandis que la majorité des gens pensaient que les virus et les bactéries étaient tous pathogènes, parce qu'ils n'entendaient parler que de ceux qui l'étaient. Même si, à titre personnel, eux étaient convaincus que la vie avait sa valeur propre, et qu'on ne pouvait pas la faire entrer dans un calcul coûts-bénéfices centré sur l'intérêt humain, ils allaient donc devoir consacrer une large partie de leur chapitre aux services écosystémiques que rendait le microplancton. Il y avait de quoi faire, puisqu'il produisait la moitié de l'oxygène contenu dans l'atmosphère, régulait le climat en stockant le CO, au fond des océans et constituait la base de toutes les chaînes alimentaires. »

« Si on passait un point de bascule qui les empêchait de se reproduire et de séquestrer le carbone, les conséquences sur le milieu marin seraient absolument dramatiques. »

« Dans l'esprit de Ruben, la cohérence parfaite était une quête impossible. « Je suis trop faible : je me laisse tenter. » Il craignait que leurs contemporains deviennent des moralistes à la petite semaine, quantifiant leurs impacts carbone, médisant de ceux qui faisaient moins d'efforts tout en les enviant secrètement : « Ça risque d'être moche à voir. » Maya a balayé d'un revers de la main : est-ce que ce serait vraiment plus triste que le consumérisme délirant de ces dernières décennies ? »

« « Les interdictions et les taxes sont jugées punitives [...]. S'entendre faire la morale est très désagréable, et devoir faire la morale n'est franchement pas agréable non plus. Tu tiens un discours alarmiste ? Les gens se bouchent les oreilles. Tu leur parles des merveilles du monde ? Ils sont comme toi et moi, ils prennent l'avion pour aller voir. Alors, il reste quoi, comme levier ? » Ce qui était certain, c'est que tant qu'il n'y aurait pas de pression plus forte de la société civile, les décideurs n'accéléreraient pas le tempo. Ils ne proposeraient jamais de réformes qu'ils savaient peu soutenues au sein de leur population. « Il va falloir qu'on réfléchisse à ça, aux relais de nos constats dans l'opinion, si on veut que notre boulot soit utile... » »

« Le but n'était pas seulement de ne pas se faire fliquer : il avait besoin que l'argent reste concret, et de le sentir s'écouler. La seule période où il avait eu une carte, il avait dépensé à tort et à travers. Quant au refus du smartphone, elle se demandait si ce n'était pas lui, en fait, qui avait adopté le positionnement le plus juste lorsqu'il était à la maison, il passait beaucoup de temps à lire la presse et à poster pour le compte d'Atlantis.
Dès qu'il était dehors, les réseaux redevenaient abstraits, il se concentrait sur son environnement et pouvait laisser le vent du large lui nettoyer la tête. »

« Il y avait un poème à écrire, il en était certain, sur ce qu'étaient les mains des pères. Les mains qui manient les machines, qui manient les outils. Elles travaillaient, ces mains, et fabriquaient, et réparaient. On les regardait d'autant plus que les pères se taisaient. D'une certaine façon, elles parlaient pour eux. Elles étaient abîmées. Marquées de brûlures et de cicatrices. Parfois elles caressaient, parfois elles agressaient. Le sang y circulait, plus chaud que dans celles des mères. Elles étaient vastes et enveloppantes, on aimait y glisser la sienne en sortant de l'eau gelée, ou les journées d'hiver. Mais quand ces mains tremblaient, lorsqu'elles n'étaient plus fiables, quand ce tremblement n'était plus retenu, dissimulé, mais qu'il attirait l'œil, alors tout foutait le camp. »

« Sur la plus grande de leurs banderoles, les sympathisants d'Atlantis avaient publié un avis de décès de la pêche artisanale: elle aurait survécu plusieurs dizaines de milliers d'années avant d'être coulée par le fond, avec la bénédiction des pouvoirs publics. L'accusation appuyait là où cela faisait mal chez les hommes de Néréos, et il était hors de question, côté manifestants, de se faire arracher la banderole: c'était dans cette zone que certains en étaient venus aux mains. »

« « Ce qu'ils font avec Néréos, a embrayé Jérémie, c'est du Vermeyden pur : comme leurs quotas leur paraissent étriqués par rapport à leur force de frappe, ils investissent dans d'autres pays, en rachetant des armements qu'ils bouffent de l'intérieur. » Le logo de Néréos et le nom de Lorient avaient beau être peints sur la coque de L'Endurance, le bateau débarquerait l'essentiel de ses prises dans les ports néerlandais, ne serait-ce que parce que leurs infrastructures étaient plus adaptées pour traiter les volumes que le chalutier capturerait. « Ce que nous ont expliqué les gens de Bloom, a insisté Dieter, c'est surtout que la fraude fait partie de leur modèle, à une échelle dont, je dois dire, je n'avais pas idée. » Leurs bateaux éteignaient leur signal AIS dès qu'ils détectaient des poissons qui les intéressaient dans une zone pour laquelle ils n'avaient pas de licence; ils utilisaient des maillages trop étroits, qui prenaient des poissons trop jeunes; ils sous-déclaraient leurs prises pour ne pas être restreints par les quotas, et lors du conditionnement, il leur arrivait de gonfler les poissons en injectant de l'eau dans leur chair, car c'était toujours un plaisir de vendre de l'eau congelée au prix auquel se vend le poisson. »

« De la bouche de ses collègues impliqués dans des négociations climatiques, elle avait entendu des histoires de personnes mises sous pression par les lobbys, mais pas de gens inquiétés explicitement, alors que partout dans le monde, des activistes se faisaient tuer pour avoir tenté de s'opposer à des chantiers industriels, à des projets de mines ou à la déforestation. Les camarades d'Atlantis avaient de la chance que dans la région les choses n'aillent pas aussi loin. C'était d'ailleurs ce que Quentin avait conclu, en l'assurant que si elles se reproduisaient, les menaces seraient destinées à lui pourrir la vie, mais pas à la lui enlever. »

« Même si sa curiosité naturaliste était devenue plus vive tout au long de son adolescence, elle n'avait jamais consacré une minute à penser aux cyanobactéries, alors qu'elles étaient plus nombreuses que les étoiles dans l'univers et qu'elles avaient passé plus d'un milliard d'années, dans l'océan primitif, à enrichir l'atmosphère en oxygène et à créer les conditions d'une vie plus complexe. S'imaginer chaque journée de ce milliard d'années, cela défiait l'entendement. Comprendre comment les bactéries et les archées avaient fini par engendrer les premiers eucaryotes aux chloroplastes capables de synthétiser la lumière était un vrai défi. Et dans le même mouvement, elle s'était rendu compte qu'elle n'avait jamais pensé à elle-même en termes biologiques. Elle ne s'était jamais dit, je suis une eucaryote, car mes cellules ont des noyaux. Ou bien, mon corps abrite plus de bactéries qu'il ne compte de cellules, ce n'est pas un monde clos, c'est un refuge qui héberge une communauté de vivants. »

« Les enseignements de biologie qui ne commencent pas dans la nature, [...], sont le début d'un malentendu. »

« Maya avait toujours aimé ce personnage qui donnait le tournis à Alice en ne cessant de disparaître, effaçant sa queue puis son corps tout en laissant persister le croissant de lune de son sourire. Ce talent pour la disparition lui était bien utile: quand la Reine de cœur, furieuse de son insolence, ordonnait qu'on lui tranche la tête, il échappait à la sentence en se volatilisant. La tactique adoptée par Emiliania s'apparentait à cela : lorsque les virus étaient peu nombreux à roder, l'algue flottait dans la majesté de son armure d'écailles; mais dès qu'ils attaquaient en masse, elle se faisait imperceptible, pour mieux tromper la mort.
Paru à l'automne 2008, l'article avait fait beaucoup de bruit. Les journalistes s'étaient montrés séduits par l'idée qu'une guerre qui se livrait depuis des millions d'années dans l'océan avait contribué à l'invention de la sexualité. Et au printemps suivant, Maya, projetée sous les feux de la rampe par les jeux de cache-cache de son algue invisible, avait enfin arrêté de courir et de faire du surplace en décrochant le Graal que représentait un poste au Centre national de la recherche scientifique. »

« Cinq jours après la parution de leur première vidéo, aucun média n'en parlait plus. Un chalutier géant qui tue trop de poissons, puis un patron qui ment plutôt que de reconnaître ses torts : ce n'était pas le scandale du siècle, il était naturel que d'autres actualités reprennent le dessus. Si une enquête sur l'incident finissait par être lancée, elle piétinerait dans les couloirs de la bureaucratie, et lorsque les résultats en seraient rendus publics, il y avait fort à parier que personne à part les militants zélés n'y accorderait d'importance. »

« De la maison de la rue de l'Amiral-Courbet, le rivage était beaucoup plus proche encore qu'à Locquémeau. Le soir, en se couchant, Maya laissait la fenêtre entrouverte et elle calait son souffle sur celui du ressac. C'est peut-être pour cela que la mer nous apaise, se disait-elle : l'eau nous indique le rythme pour respirer enfin. Et c'était sûrement pour ce genre de raisons qu'elle aimait tant plonger: les animaux marins n'oubliaient pas dans quel milieu ils habitaient, alors que les humains pouvaient passer des heures sans se sentir redevables ni à la terre qui les soutenait, ni à son atmosphère pour l'oxygène qu'elle leur offrait. Nous respirons sans y faire attention, se répétait Maya. Le plus souvent, nous respirons très pauvrement, comme si nous ne savions pas faire. »

« Comme beaucoup de curieux ce jour-là, Bruno, lui, s'était rendu à Portsall. L'équipage avait été hélitreuillé, les marins étaient sains et saufs. Perdu au milieu de la foule, il avait vu ce monstre qui se dressait à quelques encablures, la gueule béante, aussi haut qu'un immeuble, et puis la chape noire et luisante qui se déposait sur le rivage, en vaguelettes visqueuses. « La mer ne parlait plus... Elle ne faisait presque plus de bruit. J'ai tout de suite pensé que la Bretagne était foutue. Je craque pas souvent, comme tu sais, mais là... je t'assure que j'ai pleuré. » »

« « C'est là que je suis devenu écologiste... en me dégueulassant au contact de ce fioul. » Le soir, ils pesaient les paquets remplis de cadavres d'animaux sur les balances, et ils ont fini par arriver à un total de deux cent vingt-six mille tonnes de biomasse morte. « Et ça, c'est ce qu'on a retrouvé, donc ce qui s'est échoué, a souligné Bruno. Ça veut dire qu'il y avait bien plus. » Maya a avalé une longue gorgée de vin. Le frisson du désastre lui remontait dans le dos. »

« Dans sa vocation, bien sûr, mais aussi dans ses recherches actuelles: avoir constaté grâce au cas de l'Amoco que l'écosystème littoral, même massacré, était redevenu à peu près fonctionnel en une quinzaine d'années, c'était une chose à laquelle il pensait souvent, comme à un motif d'espoir. « Ah ça, j'y crois beaucoup, a ajouté Guillaume en levant son verre de calva. La nature est prodigue! Partout où on crée les conditions pour que l'océan se rétablisse, il peut se remettre assez vite de toute la violence qu'on lui inflige. Mais encore faudrait-il qu'on arrête de déconner... » »

« Cette nuit-là Maya a rêvé de la naissance des océans. Tantôt elle se trouvait dans un amphithéâtre où des chercheurs controversaient sur le sujet, tantôt elle flottait dans le cosmos tandis que des millions d'années défilaient sous ses yeux.
D'abord on avait cru que la terre était née sèche, comme l'est restée la lune, et que c'étaient les météorites, dont la pierre contenait de la vapeur, et les comètes composées de glace qui, en la percutant, avaient apporté l'eau. Puis on avait pensé que l'eau était prisonnière des planétésimaux qui s'étaient agrégés pour constituer la terre et qu'elle s'était dissoute dans le magma de leurs roches en fusion, avant que les volcans la recrachent. Protégée par la bulle qui enveloppait son corps fragile et immortel, Maya voyait cette eau qui s'évaporait lentement, mais que l'atmosphère retenait. Puis elle sentait sur toute sa peau le climat se refroidir, et c'est à ce moment-là que la pluie commençait, changeant les mares en lacs, les lacs en mers, s'abattant de partout, en un gigantesque déluge.
Une voix en elle se demandait si elle serait encore vivante lorsque la science tiendrait une réponse ferme sur ces sujets. Une autre voix lui soufflait que ces hypothèses ne valaient rien, et que c'était à elle d'inventer une nouvelle théorie. Et subitement, l'intuition la frappait. Elle se disait les océans sont nés des larmes. Ils recueillent l'humidité et le sel de nos corps. Ils sourdent des vieilles douleurs qui nous ravagent. Elle était sur le point de livrer cette évidence non seulement à ses collègues, mais à la foule composite de tous ceux qui vivaient sur terre, humains, animaux, végétaux, quand un rai de soleil a fini par la réveiller.
Son corps recroquevillé, les meubles de la chambre, les larmes baignant ses joues, et sur le vasistas les dernières gouttes de l'averse: elle a mis du temps à comprendre où elle avait dormi. C'était le premier étage de la maison de Toull Bihan, à Trégastel, chez Joséphine qui avait proposé de l'héberger pour qu'elle ne reste pas seule. Elle s'est dit qu'elle avait pleuré à cause de son cauchemar. Puis elle s'est rendu compte que non, c'était un très beau rêve, elle avait vu grandir l'océan, assisté aux prémices de la vie telle qu'il l'abritait, le cauchemar c'était de se réveiller, de sentir la vague du réel qui revenait la chercher pour l'emmener loin du rivage, là où les êtres humains sont si mal adaptés que souvent ils se noient. »

« La réunion a duré encore une demi-heure. Maya ne voulait pas partir avant la fin. Petite fille, a-t-elle songé, l'océan lui semblait un espace infini, où chacun pouvait naviguer à ses risques et périls mais selon son désir, et de ce point de vue elle comprenait la liberté que revendiquait Frankiz. Pourtant ce qu'elle avait découvert en travaillant sur le sujet, c'était à quel point les mers, près des côtes surtout, étaient des territoires cartographiés, où les libertés que s'autorisaient à prendre les uns pouvaient compromettre sans même qu'ils s'en rendent compte la survie des autres, où les intérêts des humains et des autres animaux entraient dans des contradictions sanglantes, et que les humains eux-mêmes se disputaient aussi âprement que dans les familles paysannes un lopin de terre fertile, de sorte que pour protéger le milieu, il fallait prendre en compte l'ensemble des intérêts particuliers et tous les attachements, comme le faisait Étienne, mais aussi savoir quelle vision on voulait transcrire dans le réel, pour combattre pied à pied, et avancer. »

« Bruno se montrait assez perplexe aussi sur l'extension de la réserve. Oh, il ne disait pas que c'était une mauvaise chose, ce serait très joli quand les ministres viendraient l'inaugurer, mais il avait le sentiment, à l'instar des membres de Frankiz, que la zone était déjà préservée des nuisances les plus dommageables et en particulier de l'impact de la surpêche. Pour jouer les bonnes élèves, se profiler comme une nation exemplaire, la France était en train de créer plein d'aires marines protégées. Le problème, c'est que lorsqu'on ne se contentait pas d'écouter les discours, mais qu'on se penchait sur les dossiers, on se rendait compte que la plupart de ces aires n'étaient protégées que sur le papier, puisque le statut n'impliquait pas de restrictions sérieuses et qu'on ne mettait pas les moyens pour s'assurer que les interdits étaient bien respectés. Maya ne voyait pas trop, de fait, comment l'équipe d'Étienne, même avec des effectifs plus fournis, serait en mesure de contrôler toute l'année ce qui se passait en mer dans un périmètre soixante-dix fois plus étendu que celui qu'elle gérait déjà.
« Je suis retombé là-dessus pas plus tard que la semaine dernière, a embrayé Bruno: dans la zone Atlantique, Manche, mer du Nord, ils revendiquent quarante pour cent d'aires marines, mais la protection intégrale et haute, sans pression de pêche, elle couvre moins de un pour cent... L'État se fout de notre gueule. Tu sais ce qu'ils sont en train de faire, quand on y réfléchit ? Ils créent des réserves si vastes qu'on ne pourra rien y interdire, parce que couper les flottes de pêche de coins qu'elles exploitent autant susciterait aussitôt une levée de boucliers. » Maya a acquiescé: il y avait malheureusement de bonnes raisons de craindre de la part des politiques ce genre d'hypocrisies. »

« On va pouvoir survivre en mangeant moins de poisson et sans pêcheries industrielles, hein, on le faisait encore il y a deux générations... En revanche on ne survivra pas si l'océan nous lâche et qu'on ne peut plus compter dessus pour réguler le climat. À un moment, il va falloir choisir. Et au vu des services que l'océan nous rend, je ne trouve pas que le dilemme soit si insurmontable, à condition de raisonner plus loin que le bout de son nez ou que le terme d'un mandat... »

« Quentin s'efforce de ne pas rester rivé sur lui, de promener aussi son regard sur les autres passagers et le paysage derrière les vitres. Pourtant, il ne peut pas s'empêcher de se demander ce que Thomas lit, se frottant les tempes comme il le faisait plus jeune. Il aimerait savoir si c'est la presse, un document de travail, des mails ou un roman, il rêverait que ce soit un recueil de poèmes mais ne se fait pas d'illusions, la poésie, les gens sérieux la tuent pour devenir adultes, ils n'ont, sauf exception, plus l'opiniâtreté ou la tendresse d'en lire dès lors qu'ils se trouvent accaparés par la conduite de leurs affaires. »

« En fait, se dit Quentin nuit après nuit, alors que les heures passent sans que le sommeil le libère de l'enfer de ses pensées, tout le système est conçu pour que les Jarnoux et leurs semblables étranglent les subalternes sans que cette mort à petit feu porte le nom de meurtre, tout est organisé pour que les faillites et les rachats et les plans de sortie de flotte soient aussi impeccablement légaux que l'asphyxie à bord de millions de poissons, tandis que les actions que des gens comme lui peuvent monter pour entraver leur politique sont condamnées à rester dérisoires, d'ordre strictement symbolique ou pour qu'elles ne le soient pas, requièrent de se mettre en tort et en danger. Ils ont des gens payés pour convaincre ceux qui font les lois et soigner leur réputation lorsque leurs adversaires l'écornent. Ils écrasent ceux qu'ils ont besoin d'écraser tout en conservant les mains propres, c'est ce qu'a toujours permis l'argent, être violent sans se couvrir ni de sang ni de honte, être trop haut pour se faire éclabousser, et de ce point de vue il est même étonnant qu'un ambitieux comme Ludovic se soit complu à un assassinat. En mer, ce jour-là, la tentation du crime parfait l'a peut-être saisi au cœur, au mépris de toute prudence. En dépit de l'orgueil rageur qu'il a mis dans son ascension, il a pu conserver le réflexe d'agir par lui-même, même quand il est question de faire un sale boulot - ou alors c'est Thomas qui ne l'a placé là que pour avoir à sa disposition un homme de confiance, qui lui doive presque tout et se charge des basses œuvres. »

« Il n'ignore pas que c'est un fantasme. Lui, ils ne lui ont pas dit un mot. Ludovic à la barre l'a salué de la main, puis a fait en sorte qu'il se noie. La longue confrontation où on donne à l'ennemi une chance de se justifier, donc de jouer la montre, de reprendre l'ascendant et même de prendre la fuite, c'est bon pour le cinéma. S'il se décide, il faudra qu'il agisse, sûrement pas qu'il leur laisse le temps de s'expliquer. Il lui faut juste conjurer la solide affection qu'ils lui inspirent encore. Balayer l'objection selon laquelle faire comme l'ennemi c'est se mettre à lui ressembler. Une justice idéale vaudrait mieux que la vengeance, mais ce n'est pas le cas de cette justice qui fout en taule en une semaine les casseurs de fin de manif et prend toujours quinze ans pour instruire les crimes des cols blancs, au point qu'il ne saurait pas citer un seul homme d'affaires ou un seul politique qui ait eu à purger une peine de prison ferme. »

Quatrième de couverture

Biologiste spécialiste du plancton, Maya partage la Bruno, qui travaille dans le même laboratoire qu'elle à Paris. Elle entretient aussi une liaison assumée avec Quentin, un homme plus jeune qui a grandi sur le littoral nord de la Bretagne. Devenu plongeur pour la réserve des Sept-Îles, il y suit les phoques gris et la plus importante colonie d'oiseaux de France, peuplée de fous de Bassan. Fils d'un pêcheur dont l'activité a périclité, Quentin milite contre les chalutiers industriels qui accaparent les ressources marines. L'été 2019, Maya se demande s'il ne serait pas temps de choisir entre les deux hommes qu'elle aime, surtout si elle veut un enfant. Lorsqu'elle rejoint Quentin sur la Côte de Granit rose, elle est frappée de le trouver si fébrile. Il faut dire qu'il a commencé à recevoir des menaces de mort.
Dans ce livre animé d'une fascination profonde pour l'ocean et la beauté de la vie qu'il abrite. Vincent Message explore avec un sens aigu du romanesque les conflits que fait naître la crise écologique.

VINCENT MESSAGE est auteur des romans Les Veilleurs (2009 prix Virgin-Lire), Défaite des maitres et possesseurs (2016. prix Orange du livre), Cora dans la spirale (2019) et Les Années sans soleil (2022), tous parus au Seuil et disponibles chez Points.

Éditions du Seuil,  août 2025
361 pages