❄️ Lecture coup de froid et coup de clairvoyance.
Dans Au cœur de l'hiver, l'auteur ne raconte pas seulement un hiver en montagne : il interroge notre manière d’habiter le vivant.
Vivre de ses réserves. Ralentir. Accepter le silence. La pause. Sortir de la logique de consommation continue pour retrouver celle de l’attention. Ici, rien n’est dû : ni la chaleur, ni la lumière, ni la sécurité. Tout se prépare, tout se respecte.
La neige efface les traces, et avec elles nos illusions de maîtrise. Ne restent que le paysage immobile, le vent qui respire, les présences animales, le bruit du torrent. L’humain n’est plus au centre : il est un hôte parmi d’autres.
L’isolement devient une leçon d’humilité. Le temps s’étire, ralentit, respire autrement. On y réapprend la fragilité, la nôtre, et la justesse des gestes simples.
Entre blancheur absolue, percées de soleil et surgissements de sable rouge comme un rappel des autres extrêmes du monde, cette immersion agit comme un décapage intérieur. On y réapprend la mesure, la dépendance, le lien.
Une parenthèse presque monastique, une thébaïde blanche et habitée.
Un livre qui ne célèbre pas la nature : il nous remet à notre place en son sein.
À lire pour respirer autrement, et peut-être, enfin, vivre moins contre le monde et davantage avec lui.
La nature ne nous appartient pas : c’est nous qui dépendons de sa patience, et elle s’épuise.
Merci Jean-Marc Rochette pour cette échappée belle, cette prise d’altitude sensible, et ce regard précieux sur le métier de dessinateur.❄️📚
« L'âme aide le corps, et à de certains moments le soulève. C'est le seul oiseau qui soutienne sa cage. »
Victor Hugo
« Car les sentiers durent en moyenne beaucoup plus longtemps que les empires, répondant à des besoins plus sérieux. »
Samivel
« Le salariat, jour après jour, a grignoté votre existence.
« Il vous a laissé les samedis et les dimanches, et l'aumône du mois d'août. Vous avez oublié les saisons, vous êtes à côté de votre vie : attendre la fin de sa peine pour être libre. Le salariat promet le réveil à la tombée de la nuit. »
« Avoir enfin le privilège de l'ennui, ce révélateur de l'essentiel. »
« La beauté est comme un songe qui s'évanouit quand on n'y croit plus. »
« Ce fut tout et ce fut suffisant. Le jardin est une des choses qui vous fait le plus vite accepter dans un village. Un couple qui essaye de faire pousser des patates, c'est forcément rassurant. Yvette, une autre voisine, une petite femme vive et malicieuse, ancienne gardienne du refuge du Soreiller, vient aussi nous voir pour nous apporter quelques plans, du céleri éternel et de la menthe poivrée. Nous voilà adoptés. En quelques coups de pioche et pas mal d'ampoules, on est passés d'étrangers à cultivateurs de pommes de terre.
Ce qui, ici, équivaut à une ascension sociale foudroyante. »
« Alexandre Lacroix, philosophe, me rend visite. La soirée est agréable, bon vin et bonne discussion. Le sujet porte sur l'épochè, ce concept qui me fascine et qu'Alexandre maîtrise, cette mise en suspens de la thèse naturelle du monde. Nous parlons de Zénon, de Pyrrhon, d'Husserl. Le matin, je me réveille avec une gueule de bois étrange, excessive, malsaine. »
« Cela fait une demi-heure que nous avançons dans le bois.
Les arbres croulent sous le poids de cette neige lourde.
Au sol, plus aucun relief. Le sentier a disparu. Seul le mouvement de nos skis érafle cette paix. Les branches se courbent, les arbres sont endormis. La nature commence sa longue nuit. L'entrelacs des rameaux givrés fait des moucharabiehs de glace à la voûte céleste. Le sous-bois baigne dans la lumière ouatée que diffuse une rosace bleutée.
Ce bois, au printemps, bercé par le ronflement du torrent, est un enchantement. Les anciens champs de pommes de terre ont été colonisés par les bouleaux et quelques résineux. Le sol y est riche en champignons : amanites tue-mouches, cèpes, bolets, morilles, ces étranges petites cervelles de l'humus. L'ombre est douce, vibrante. C'est un lieu à piéger les dryades, ces nymphes des arbres. On le sent, elles tourbillonnent en légions. La sagesse antique nous apprend qu'un Grec devenu fou profana à la hache un bosquet habité par ces petites fées des forêts. Un sang noir se répandit des troncs abattus. Déméter, la Terre-Mère, déesse de l'agriculture et des moissons, lui lança une malédiction dans son sommeil. Autour de lui, plus rien qu'un pierrier stérile. Le blasphémateur, pour se nourrir, dut vendre tous ses biens, jusqu'à sa fille comme esclave, et il finit par se dévorer lui-même. L'allégorie est parlante. Les pierriers de la faim sont ici majoritaires, les bosquets sont rares, ils se battent contre le froid, l'érosion, l'altitude, mais Déméter les ensemence chaque année, et chaque année le printemps est une explosion. Où se cache la vie dans ce froid mordant et sous cette terre durcie ? »
« « Ça doit être agréable de se retrouver seuls au milieu de la nature, vivre au gré des éléments, mais moi, rester en tête-à-tête avec mon mari, et pendant trois mois ? Impossible. C'est sûr qu'on finirait par s'entretuer. »
Effectivement il faut être sûr de sa relation, voire sûr de son amour pour ceux qui le connaissent. Les deux premières semaines nous ont rassurés. Le fait d'être entre nous nous repose. Comme pendant les premiers temps du confinement à Paris, nous retrouver seuls nous convient parfaitement. Étant tous deux des personnes d'habitudes, notre vie a très vite trouvé ses rituels. Nos journées sont rythmées par la préparation des repas, le travail, l'entretien du feu, les sorties à ski, la corvée de bois.
Nous ne cherchons pas, ou peu, la compagnie. « Quand on est plus de quatre, on est une bande de cons », disait Brassens. « A fortiori, moins de deux, c'est l'idéal », ajouta Desproges. D'expérience, je dirais que deux est le chiffre parfait. »
« Le corps aussi reprend sa réalité. Quand vous êtes séparés par sept kilomètres de neige, de congères et de couloirs d'avalanche de la première route carrossable, vous devenez très conscient de toutes vos actions. Vous faites attention à là où vous mettez les pieds. Vous devenez prudents en cuisine quand vous avez un couteau entre les mains. Vous réapprenez votre fragilité. Et pas uniquement lors de quelconques exploits inutiles, mais dans la vie de tous les jours. L'hélicoptère pourra toujours venir en cas de problème vital. Mais pas si la tempête fait rage. On le sait, on y pense et on en tient compte.
Et encore faut-il pouvoir prévenir les secours, car régulièrement nous avons des pannes de réseau. On retrouve un peu la vie des anciens, coupés de tout, et l'existence prend alors une tout autre saveur. »
« J'aimerais en profiter pour montrer à Christine le col de la Temple. C'est l'une des vues les plus époustouflantes des Écrins. Y monter en été est déjà une expérience inoubliable, alors imaginez ce panorama dans la totale solitude de l'hiver.
Ce col est pratiqué depuis très longtemps, c'est le passage le plus facile entre Vallouise et le Vénéon, une marche en haute altitude qui culmine à 3 301 mètres, entre le pic Coolidge et la face nord d'Ailefroide.
Côté soleil levant, le col donne sur le glacier Noir et une succession de faces nord : Pelvoux, pic Sans Nom, Coup de Sabre, Ailefroide Orientale, pointe Fourastier. L'altitude est parfaite pour admirer ces sommets, suffisamment élevée pour ne pas être écrasé par les mastodontes, et assez basse pour en ressentir pleinement la majesté. À la période chaude, c'est un concert ininterrompu de craquements, de mitrailles en tout genre. Chutes de pierres, blocs de glace qui se fracassent, explosent en mille débris et dévalent les faces pour finir en pluie sur les pierriers. Les montagnes travaillent, elles sont en mouvement. Elles respirent, de contractions en diastoles géologiques, jusqu'à leur fin et leur résurrection. La gravité, les amplitudes thermiques et la tectonique les façonnent, elles sont les marqueurs du temps.
Du côté du couchant, c'est une vue plongeante sur le Vénéon. Le panorama s'ouvre alors sur les Bans, la pointe Richardson, le Gioberney, les pics du Says, les tours de Boverjat, le Chéret, les Rouies, la pointe du Vallon des Étages, la cime de Clot Châtel, l'Encoula. Ici on peut entendre battre le cœur du massif et c'est un souffle. »
« Nous allons passer la nuit au refuge de Temple-Écrins, afin d'atteindre le col le lendemain matin. Je charge une claie de portage avec quelques kilos de bois, Christine porte le reste des vivres et le réchaud. Nous retrouver devant un feu, avec pour décor la face nord d'Ailefroide aspirée par un ciel étoilé, voilà qui vaut à mes yeux tous les palais de Venise et toutes les pyramides d'Égypte. »
« Le refuge se situe à 2 410 mètres d'altitude, donnant plein ouest, les couchants y sont toujours somptueux. Cette soirée ne va pas déroger à la règle. Le ciel devient fou, des nuages filaires à l'horizon donnent naissance à une incroyable subtilité de violets, de jaunes, de gris, chaque ton rivalise et pourtant s'harmonise à la perfection dans un chaos maîtrisé d'itérations. Nous sommes les seuls spectateurs de cette représentation cosmique qui d'habitude se joue sans public. La beauté existe-t-elle pour elle-même ? »
« Elle retrouve d'instinct un savoir de squaw. Je me rejoue Construire un feu de Jack London : n'avoir qu'une allumette, se dire que c'est une question de vie ou de mort, commencer par les brindilles les plus fines et les plus inflammables, les faire prendre au creux de ses mains, les déposer en retenant son souffle sur un lit de branchages, et alimenter les flammes naissantes jusqu'au brasier.
Nous sommes accroupis devant le foyer, au-dessus le ciel s'est ouvert, immense et profond, sur le vide et les étoiles. Un croissant de lune éclaire les montagnes. J'explique à Christine ce que j'ai appris en observant un vieux griot malien, au pied des monts Hombori : mettre ses mains paumes ouvertes vers le feu pour en récupérer l'énergie comme on recueille l'eau d'une source, les porter à son visage et boire la chaleur avec sa peau. Nous avons préparé le repas. Je la regarde pendant qu'elle mange, son visage est éclairé par les reflets dansants du petit brasier. Ce lieu est fait pour elle, elle est heureuse et le bonheur la rend encore plus belle. »
« Nous vivons sur une petite île paisible. Chaque espèce vaque à ses occupations, on s'observe de loin, chacun chez soi. C'est un monde clos, avec ses rituels et ses habitudes. Aucun bruit, si ce n'est le chuchotement du torrent. »
« Il y a des traces dans le ciel. Malgré la crise du Covid et l'arrêt partiel du trafic aérien, c'est la seule présence humaine perceptible.
Un couloir passe juste au-dessus de notre banc. Les jets fendent le bleu du ciel, cicatrices éphémères. Certains remontent vers le nord et croisent ceux qui descendent vers le sud. Quelles destinations ? Pretoria, Ouagadougou, Tanger, Jérusalem, Singapour, Sydney, Séoul, Pékin, Berlin, Stockholm, Londres, Paris ? Peut-être qu'un voyageur en ce moment jette un œil distrait par le hublot, et se dit : « Tiens ? Il y a des montagnes », avant de replonger dans son plateau-repas, remettre ses écouteurs et s'oublier dans le dernier James Cameron.
À l'avant, les très riches, ceux qui peuvent allonger leurs jambes, à l'arrière les moins riches, genoux sous le nez. Ils ont tous été contrôlés, canalisés, tamponnés, répertoriés. Il faut que ça file droit, fluidifier les flux, maximiser les profits. »
« La page se conclut sur le regard des deux humains. Dessinateur de bande dessinée est un métier laborieux, où tous les jours se ressemblent, où l'on passe sa vie assis sur une chaise à rêver des existences. »
« Au plus dur de l'hiver, seules deux cordées d'alpinistes se sont aventurées au cœur des Écrins. Les vallées qui entaillent le massif sont interminables et avalancheuses. Les marches d'approche sont infinies et pas de téléphérique pour gagner de l'altitude. Depuis les cimes se découvre un panorama vierge de toute présence humaine. Plus de pollution lumineuse, on ressent encore la profondeur et le mystère de la nuit. L'Oisans a gardé l'esprit des pionniers. »
« Après la tragédie, nos sorties, déjà très circonscrites, sont devenues microscopiques. Quand le manteau neigeux est instable, on ne quitte pas l'intérieur du hameau. Quand le froid fige les faces, nous nous accordons quelques percées hors du village.
En janvier, le soleil arrive à 11 h 40 sur la maison et, à 12h 30, l'ombre de la montagne le chasse en direction de la forêt. Alors, comme deux tournesols humains, nous suivons sa lumière pour profiter au maximum des bienfaits de sa chaleur. Nous montons un peu sur la route pour grappiller quelques rayons supplémentaires.
Ce jour-là, se réchauffant lui aussi au soleil, un aigle royal est posé dans un arbre au bord du torrent. Ces rapaces préfèrent d'habitude rester dans les hauteurs, perchés dans les parois avec le vide comme tremplin d'envol. Nous l'avons surpris, trop bas, trop près du sol. Son décollage est difficile, l'oblige à battre des ailes. Nous percevons l'éclat de son œil, il nous scrute, il nous jauge et on l'admire. Puis, en grands cercles, il s'élève au-dessus de la forêt, récupère quelques ascendants et rejoint son royaume.
Échange de regards entre deux espèces différentes et qui pourtant se retrouvent parce qu'elles partagent un lieu, une respiration, du sang, des os, la vie. Ce regard de l'aigle nous dit aussi les profondeurs. Le mystère de la pensée animiste, la communion secrète des vivants. Dans un territoire si aride, chaque rencontre est marquante : un chamois haut perché qui vous toise, une hermine qui, de petits bonds en petits bonds, d'hésitations en décisions, finit par venir vous inspecter à quelques centimètres, un grand gypaète qui vous survole.
Une fois à ma table à dessin, tous ces regards me poursuivent, pas d'arrière-monde dans leurs reflets. Je convoque leur secret. »
« L'éloignement, parfois, révèle l'attachement. »
« Ce lieu et la solitude m'ont remis dans mon axe. Ailleurs le monde me semble trouble, incertain, ici il devient net, évident ; mystère de l'incarnation. Cet hiver, je termine le dernier opus de mon triptyque alpin, La Dernière Reine. Je ne le sais pas encore, mais ce sera mon dernier roman graphique. »
« Sous une apparence austère, la nature ici sait se montrer généreuse. Sève de bouleau, pissenlits, orties, ail des ours, mélisse, plantain, roquette sauvage, pourpier, le cynorrhodon de l'églantier, les bourgeons de mélèze... Toutes ces feuilles, baies, racines sont comestibles, riches en vitamines et souvent médicinales. L'arrivée de la pomme de terre nous les a fait oublier, comme le reste.
Le génépi demeure. Il est le roi des montagnes. Christine, pour ne pas faire comme tout le monde, s'est prise de passion pour l'achillée, le faux génépi ou génépi bâtard, connu aussi sous le nom plus flatteur de « génépi du guide ». Elle en récolte début août pour des tisanes, des liqueurs, mais surtout pour parfumer la maison de son odeur camphrée. Comme un rituel incontournable, elle va en cueillir quelques brins dans un des endroits les plus grandioses du massif, le vallon de Bonne Pierre. L'achillée y pousse le long d'une moraine effilée, tranchante comme un rasoir de sable, aérienne. On y marche comme un funambule sur son câble. En dessous le glacier, au-dessus la face nord-ouest du Dôme de Neige, au centre la célèbre Mayer-Dibona, une voie impressionnante de mille mètres de haut ouverte en 1913, mais qui tient encore de nos jours une sérieuse réputation. Ce cirque est grandiose. On y ressent avec netteté notre condition d'éphémère, notre présence aussi insignifiante que celle de l'achillée, cette mal-aimée des rochers. »
« Le hameau est plongé dans l'ombre de début novembre à fin mars. Son ensoleillement est minimal et, pourtant, il semble baigner dans une lumière constante.
Le secret de cette étrangeté ? Ici, ciel et soleil ont déjà des éclats de Méditerranée. Le massif des Écrins se situe aux alentours du 45º parallèle, à la hauteur de Valence. Passée cette ville, sur l'autoroute, on sait d'instinct que Marseille n'est plus très loin, on entre en Provence.
Ainsi, pendant l'hiver, alors que le fond de la vallée reste dans l'ombre, le soleil irradie à pleine puissance les faces exposées au sud. Les pentes couvertes de neige réverbèrent les photons comme de gigantesques fours solaires. Des maelströms de particules lumineuses rebondissent sur l'adret pour illuminer par ricochet les parois les plus austères de l'ubac. »
« Je loue un très grand appartement sur la Seestraße, « la route du lac », un cent cinquante mètres carrés pour le prix d'un vingt mètres carrés à Paris. Les deux pièces qui donnent sur l'avenue sont bercées par le bruit incessant des tramways, mais à l'arrière, une immense pièce ouvre sur une cour intérieure silencieuse. On est à Wedding, un quartier populaire du nord de Berlin, célèbre pour une chanson de la fin des années vingt, Roter Wedding, Wedding la rouge, en souvenir d'une manifestation du 1 mai 1929 réprimée par la police: trente morts, des dizaines de blessés. Ici, il y a des arbres, des parcs, à vélo on est très rapidement au bord du Tegeler See, où l'on peut se baigner. Je passe mes journées à découvrir la ville: Prenzlauer Berg, Pankow, Neukölln, Kreuzberg. J'écume les musées, la fondation Nolde sur la Jägerstraße, le Heinrich Zille Museum, je me gave de la Neue Sachlichkeit à la Neue Nationalgalerie et souvent je refais le pèlerinage au musée Käthe Kollwitz à Charlottenburg.
Mon atelier est spacieux et clair, et l'éloignement, parfois, réveille des amours anciennes. Dans cette Prusse plate comme la main et austère comme un culte luthérien, je me mets à rêver à nouveau aux lacs limpides, aux couloirs de glace, aux grandes parois, aux nuages s'enroulant autour des sommets de granit, à l'odeur de la pluie sur les alpages de mon enfance. Avec une synchronicité de conte de fées, Élisabeth, la conservatrice du musée Géo-Charles à Échirolles, me contacte pour me proposer une exposition.
J'accepte avec enthousiasme, je lui propose un thème, ce sera Une journée particulière. »
« Les montagnes s'assèchent, c'est un fait, mais elles n'y perdront rien en beauté. La nature a horreur du laid, elle le transforme à grands coups d'entropie. Cette grande alchimiste, qui sait transmuter le carbone en diamant et créer la vie, a l'éternité pour tout réparer. Les dunes de sable pourpre qui marquent la fin du désert du Tanezrouft, juste avant d'arriver à Bordj Mokhtar, valent bien les grandes étendues de neige. La beauté est froide, immuable, les aménagements humains ne sont pas faits pour durer. Les nomades le savent : une tente et quelques traces vite effacées, être furtif et léger comme des fennecs. C'est une simple question de temps, les plus imposantes pyramides n'ont pas plus de permanence que les ergs du Sahara.
On ne construit pas un barrage contre le Pacifique. »
« Je me souviens d'une chute en descendant de la Tête de la Maye, un baptême du sang qui a fini à la clinique des Eaux Claires à Grenoble, quinze points de suture et un œil au beurre noir d'anthologie. Volontaire, elle a insisté, elle connaît maintenant le massif, les noms des sommets, les coins à champignons. Elle regarde ce monde, elle a de la passion et de la patience, elle attend avec dévotion le miracle de l'aube et du crépuscule, les branches qui plient sous le poids du givre, les oiseaux, les couleurs de l'automne, le bruit sourd du torrent. Maintenant elle est liée à cette vallée. »
« Christine reste en contact quotidien avec des rédactions parisiennes. Choc des cultures constant entre la récolte de sève, le ballet des aigles autour des parois, le retour des bergeronnettes, et les tableurs Excel et les présentations PowerPoint. Mais son rêve d'autonomie est en train de voir le jour. Depuis notre affût, elle pose les bases de sa future maison d'édition. Entre deux concerts de tronçonneuse et de hache de fendage, je travaille sur le futur Bestiaire des alpes, je lui lis mes premiers petits haïkus.
Christine me transmet sa passion pour ce projet et me donne surtout le courage d'oser écrire. Moi qui m'étais toujours vu comme le pire cancre de la place Saint-Bruno, pas foutu d'écrire trois lignes sans qu'elles soient bourrées de fautes d'orthographe, avec devant lui un avenir tout tracé de chaudronnier ou de chauffeur livreur - il n'y a pas de sot métier. Cette femme me pousse à la poésie à bientôt soixante-cinq ans. Le futur printemps nous donne aussi des ailes. »
Quatrième de couverture
J'ai bientôt soixante-quatre ans, une femme beaucoup plus jeune que moi est allongée à mes côtés, elle dort, confiante au milieu de nulle part, hors du temps, dehors un froid intersidéral enserre le refuge de son étreinte. Ma vie n'a été jusqu'à aujourd'hui qu'une longue résistance, résistance d'enfance, résistance d'adolescence, je suivais un destin de brise-glace. Je sens sa chaleur, j'entends sa respiration, la glace qui m'empêchait de vivre vient de fondre au cœur de l'hiver.
Les Étages Éditions, mars 2024
189 pages


