dimanche 11 octobre 2026

L'année perdue de la tortue verte ★★★★☆ de Victoria Sarazin

Réparer le monde par la beauté ?

Un caddie abandonné sous un chêne. Des livres. Un cahier. Et une femme que l'on ne connaît pas encore, dont les mots vont peu à peu faire surgir une histoire d'amour, une histoire d'amitié, des vies entières et bien davantage encore.

Avec L'Année perdue de la tortue verte, Victoria Sarazin signe un roman singulier, impossible à enfermer dans une seule catégorie. Roman policier, récit amoureux, enquête littéraire, correspondance, récit dans le récit. Les histoires s'emboîtent, les voix se répondent, les temporalités se déplacent, laissant au lecteur le soin de recomposer les fragments.

Au cœur du dispositif, Alphonsine, jeune policière maniaque des microbes, découvre ce mystérieux cahier et se met à le lire. Dans ses pages se raconte une « non-histoire » d'amour, une idylle qui n'a jamais véritablement été vécue et qui, pourtant, bouleverse profondément celle qui l'écrit. Une histoire nourrie d'attentes, de fantasmes, de solitude et de mots, où l'imaginaire finit par donner au réel une existence presque plus tangible que celle du quotidien.

La littérature se glisse dans les conversations, les lettres, les souvenirs, les réflexions des personnages. Tolstoï, Baudelaire, Barthes, Racine, Hemingway, Gary, Adorno... Les références littéraires et artistiques sont nombreuses, mais jamais gratuites.

Les histoires que l'on invente peuvent-elles devenir des histoires vécues ? Un amour doit-il être consommé pour être véritable? Une « non-histoire » est-elle nécessairement une histoire ratée ? Et que reste-t-il d'une relation lorsque le réel n'a jamais vraiment eu lieu ?

L'Année perdue de la tortue verte est un roman profondément habité par l'art. Les tableaux, les livres, les dessins, les murs, la mer deviennent autant de lieux de refuge ou de résistance.

Réparer le monde par la beauté.

Recension complète dans la Revue littéraire Le Contre Hasard :

« Où était à présent cette étrange amoureuse du bout du monde ? Comment lui remettre sa correspondance ? Était-ce elle qui avait peint ce chat énigmatique? Quel lien avec la vieille pochtronne ? Où était-elle passée, celle-ci ? Finalement, le seul butin tangible de cette étrange nuit, c'était ce tableau surréaliste au zénith d'une bibliothèque qui contenait Fondation et Jonathan Livingstone le Goéland... Il ne pouvait pas ne pas y avoir de lien. La réponse se cache presque toujours dans les livres. C'était sans doute par là qu'il fallait commencer à chercher.
Mais d'abord rentrer. Se changer. Dormir un peu. »

« PREAMBULE 4

(Mon Dieu, ça en fait, des préambules...)

Donc j'ai envie de n'écrire qu'à toi... Le fait est qu'après réflexion, j'ai trouvé le moyen de contourner cette petite difficulté. Mon histoire d'amour, qui n'en est pas une, je sais bien, mais qui, sous ma plume, fais moi confiance, va en devenir une belle, j'invente à merveille et je rêve encore mieux, Emma Bovary, tu connais ? Mon fantasme de grand amour, tu peux me croire, je vais te le ciseler, je vais te l'écrire si bien que quand tu me liras, tu penseras l'avoir vécu, tu ne pourras plus fermer les yeux sans le sentir, sans le voir, tes nuits seront noires et profondes comme des gouffres, si habitées que tu regretteras chaque réveil, je vais te faire détester les matins. Quand tu me liras...
Ou pas.
Cette histoire que je vais écrire sous ton regard, je sais bien que tu ne la liras pas, allez, et pour tout dire, c'est préférable, car dans cette histoire, tu n'as pas un très beau rôle. En même temps, tu n'as pas non plus le rôle du crétin de base des histoires d'amour qui finissent mal. Non. Disons que tu as le rôle de l'amour, ce qui est déjà en soi une belle niaiserie. Une niaiserie majuscule. Une niaiserie sublime. Que l'on apprête ma robe de bure. J'ai toujours su que je finirais au cloître. Je suis d'autant plus tranquille à l'idée que tu ne la lises pas, cette histoire, que je vais l'écrire à la première personne et si tu l'avais lue, tu aurais pu avoir l'impression d'être toi, alors que je t'assure que tu ne l'es pas.
Moi-même, je ne suis pas du tout moi.
Et encore une fois, qu'importe. Quand bien même. »

« C'est quoi, se comporter comme si on était immortel ?
Je ne sais pas... C'est super beau. Mais super imprudent aussi. Ma mère est un super héros, elle a décidé de sauver le monde. Elle est super libre en fait et se comporte comme si le danger n'existait pas. Allez, venez, elle vous plaît déjà, je le sens. La proposition est super honnête en plus. Vous verrez sur place de quoi il retourne. Avec en prime le soleil, la mer et Napoléon !
Qu'est-ce que Napoléon vient faire dans cette histoire ?
Je suis prête à venir vous chercher si vous voulez. Laissez-vous faire.
Il n'en est pas question. Je ne sais pas. Je vais réfléchir. Je vous recontacterai. OK ? »

« APARTÉ

Tu te souviens, tu m'as un jour demandé de te raconter mes histoires d'après divorce en pensant qu'elles étaient des échecs et je sais que tu ne m'as pas crue quand je t'ai dit que je n'avais jamais connu d'échecs puisque je ne vivais que des non-histoires.

Maintenant que toi aussi tu te rajoutes à cette bizarre liste d'histoires non vécues, je peux bien t'écrire ce que je n'ai jamais eu l'occasion de te dire. Jamais l'occasion parce que je n'ai jamais partagé de vrais moments avec toi. De moments hors batterie, de moments hors connexion. Nous n'avons jamais pris notre petit-déjeuner ensemble dans une cuisine ensoleillée et il semble que nous ne le prendrons jamais dans une cuisine pluvieuse non plus, pas plus que nous ne partagerons aucun de ces moments de vie commune, si faciles à voler pourtant.
J'écris que tu es une non-histoire, c'est vrai et c'est faux, bien sûr. Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... Tu es ma seule vraie histoire. Même si tu n'es pas réel.
C'est tout moi, ça. Ma seule grande vraie histoire d'amour est aussi ma première vraie non-histoire.
Je suis ta Belle et tu es mon Seigneur. Voilà, c'est ça. Tu es ma merveilleuse, mon immense non-histoire d'amour.
Bravo, vraiment. »

« Les terres que nous n'avons pas achetées, nous les avons conquises selon les lois de la guerre. Mais leurs anciens occupants font ce que nous avons fait avant eux, quand nous aussi nous avons perdu notre terre. Ils se sont assis par terre et ils pleurent à notre porte et s'arrachent les joues, alors nous cherchons un arrangement. Toutes nos propositions sont rejetées, mais nous ne lâchons pas l'affaire. Nous nous entêtons à rêver de trouver une solution à une situation qui n'en a pas. Qui n'en aura pas déjà tant que les dirigeants adverses seront si corrompus et tant que leurs enfants grandiront dans la haine. Je ne dis pas que tous nos enfants les aiment, mais il ne nous est pas venu à l'idée de leur enseigner l'amertume ni l'animosité, quand pour les enfants palestiniens exhortés à devenir des martyrs, nous tuer relève de la quête initiatique.
Alors, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? On essaie comme on peut de contrer le terrorisme qui a été si bien activé. Qui est exécré dans le monde entier, mais pas chez nous, où il attendrit parce qu'on lui trouve de bonnes raisons.
Face aux jeunesses jihadistes, on essaie de rester dignes, de sauver qui peut l'être, de ne pas exercer de légitime défense inconsidérée déjà, alors on vise les jambes, du coup, on nous accuse de chercher à estropier exprès des enfants. Et c'est vrai que ce sont des enfants, et c'est vrai qu'ils sont estropiés. Nous enterrons nos enfants assassinés par des enfants et nous n'avons pas assez de larmes.
Depuis un certain temps, on a décidé de tenter autre chose. On essaie de nouvelles formules dissuasives. On s'attaque aux pierres. On détruit la maison de chaque terroriste. On a mis sur pied des méthodes très sophistiquées pour évacuer la zone et cibler la maison de l'assassin et juste celle-là. Marquer les esprits sans faire de victimes. Et ça marche. L'impact est tout à fait significatif. Les attentats suicides ont drastiquement baissé depuis cette pratique. Le monde entier nous est bien entendu comme toujours tombé dessus. Comme si on avait besoin du monde pour nous sentir coupables toujours.
Le regard de Solange se perd sur la mer. Alphonsine est un peu interdite. Elle n'avait jamais imaginé tout ça. Elle n'y avait jamais réfléchi non plus. Elle a envie de mettre sa main sur celle de Solange, sans gant.
Mais bien sûr, elle ne le fait pas. »

Quatrième de couverture

« Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... »

Une policière maniaque des microbes, Alphonsine, tombe sur un caddie abandonné sous un chêne. Pas de cadavre, mais une forêt de livres et un cahier rempli de lettres, de mails, de récits étranges écrits par une femme que l'enquêtrice surnomme bientôt « la tortue ».

Dans ces pages se déplie une non-histoire d'amour: une passion qui ne se vit pas vraiment, qui se nourrit d'attente, de digressions, de fuites, d'humour et de douleur.

Roman d'enquêtes croisées, policière, amoureuse, littéraire, L'année perdue de la tortue verte explore ce qui arrive aux histoires qu'on n'ose pas vivre, aux manuscrits qui dorment dans un caddie, et à ces amours qui restent suspendues quelque part entre la mer, la page et le silence.

Victoria Sarazin vit à Yafo, en Israël. C'est son premier roman.

Éditions Métalepse,  septembre 2026
225 pages 

samedi 10 octobre 2026

L'Aquarium ★★★★★♥ d'Anne Cathrine Bomann

Derrière la vitre

« Une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

Que j'ai aimé ce livre.

Dans L'Aquarium, il y a l'endroit et il y a l'envers. L'endroit, ce sont les beaux tableaux de verre que viennent admirer les visiteurs. L'envers, ce sont les bassins des blessés, les projets non présentables, les finitions cachées « comme à l'arrière d'un tricot ». Vigga, stagiaire un peu perdue, passe de l'un à l'autre. Elle découvre que « toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons », et qu'une belle prison reste une prison.

Elle fait aussi la connaissance de Rosa, la pieuvre, dont le corps change de couleur pendant le sommeil, comme si elle rêvait. Trois cœurs, des bras qui pensent, des yeux derrière lesquels « s'étendaient des paysages à l'infini ». Vigga la regarde. Rosa la regarde aussi. Ce passage est tellement touchant. Ce regard, c'est tout le livre. Reconnaître que l'autre n'est pas là pour notre bon vouloir, qu'il a « ses propres raisons de traverser la vie ».

Mais la vitre n'enferme pas que Rosa. Vigga se cogne à ses propres parois, « les murs qui vivent en moi », et cherche dans le monde ce qu'elle ne trouve pas en elle. Avec Maiken, sa meilleure amie, elle confond longtemps un amour qui retient avec un amour qui laisse libre. Elle voudrait préserver leur complicité, les nuits à parler dans le noir, cette certitude d'être l'une à l'autre alors que Maiken est enceinte. Mais comment aimer sans retenir ? Comment accepter que les liens se transforment sans y voir une perte ?

Anne Cathrine Bomann mêle la précision des observations scientifiques à une poésie très douce. Les passages sur la pieuvre m'ont passionnée, et la fin m'a profondément émue. Le mouvement peut être une bonne chose malgré tout, les liens aussi ont besoin de mouvement. 

Un immense coup de cœur pour les mots de cette autrice, pour ce qu'elle donne à voir et à penser. Un livre qui nous rapproche du vivant, nous ouvre à ce qui nous échappe et nous rappelle que les êtres que nous aimons ne nous appartiennent pas.
« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. »

« J'ai un bourdonnement dans les oreilles, dû à la profondeur ou à la hauteur.
C'est la pression de l'autre côté de la paroi. »
TOMAS TRANSTRÖMER 

« Il arrive que les pieuvres changent de couleur et transforment l'architecture de leur peau pendant qu'elles dorment. Certains scientifiques pensent que ce phénomène est comparable au fait de parler dans son sommeil pour un être humain. Que le corps trahit ainsi un être pendant son sommeil, qu'il joue avec ce qui se déroule à l'intérieur. Que la pieuvre, derrière ses yeux clos, est en plein dans une chasse excitante ou dans une bagarre. Et que les couleurs qui la parcourent offrent aux voyeurs que nous sommes de rêver avec elle.
Je l'ai vu, moi, ce phénomène, j'ai vu les rêves modifier ton corps. Si je parviens à dormir cette nuit, j'espère rêver de toi. »

« Ils ne paient pas pour voir souffrir des animaux, la maladie, la mort et tout ce que personne n'a envie de voir sont donc cachés ici, dans l'envers du décor, tout comme sont cachées les finitions à l'arrière d'un tricot. Ici il y a les bassins remplis d'animaux blessés en observation, des poissons en attente d'un nouvel abri et des projets à moitié terminés, non présentables. Johannes m'a tout montré et - c'est assez incroyable - il n'a pas honte le moins du monde. »

« En effet, même si l'on fait tout notre possible pour obtenir un aquarium qui ressemble à un morceau de fond marin, ou à un bord de lac d'Amazonie, ce n'est jamais rien de plus qu'un bocal carré. Les algues ne peuvent pas pousser dans la mince couche de sable que nous avons mise, les racines ne poussent pas dans le verre. En principe, toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons ici, tout comme le seraient les animaux si nous ne purifiions ni n'oxygénions leur eau ni ne leur donnions des doses adéquates de nourriture. »

« La séparation entre l'envers et l'endroit fonctionne, ce sont vraiment de beaux tableaux, qu'ils ont créés dans les aquariums. Mais une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

« J'écris : La pieuvre vit seule la plupart du temps, en dehors d'un groupe, et, contrairement à l'être humain, elle a développé une intelligence essentiellement asociale.
Son évolution est une histoire de complexité solitaire et idiosyncratique.
Une intelligence essentiellement asociale, cela me rappelle quelqu'un. Ma propre évolution ? Une histoire d'idiosyncrasie solitaire parfois idiote.
Quand on pense que j'ai eu la possibilité de te rencontrer ! Que nous nous sommes séparées il y a six-cent-millions d'années pour finalement nous retrouver ! »

« [...] c'est peut-être aussi simple que cela, on aime les gens qui vous mettent en valeur. Je n'ai jamais été la préférée, ni dans ma famille ni ailleurs. Certainement parce que je n'ai pas cette capacité à faire en sorte que les gens se sentent valorisés. Mais avec Maiken, grâce à la façon dont elle me regarde, je deviens une autre. Du coup, ce qui chez moi semble habituellement froid et distancié devient intéressant. »

« Vous avez dit bec ?
Mais Johannes se contente de sourire de son sourire énigmatique. Rosa est juste sous la surface de l'eau maintenant, elle n'est plus grise mais d'un violet rougeâtre plus sombre. Excitation peut-être, ou curiosité ? Je plisse les yeux et me lance. Puis je tends la main à nouveau.
Rosa reste en position d'attente quelques secondes, puis elle pose le bout d'un de ses bras sur le dos de ma main. C'est mince et élastique, la peau est ferme et presque sèche, complètement différente du corps visqueux d'escargot auquel je m'attendais.
Tu as de la chance, dit Johannes. Trois de ses bras sont enroulés autour de mon poignet maintenant. Elle n'aime pas toujours le goût des gens. »

« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. Qu'elle y existait vraiment et m'étudiait, autant que moi je l'étudiais. »

« Imagine avoir deux tiers de ton cerveau répartis dans tes bras, dit Johannes d'un ton rêveur, et à cet instant j'ai une bouffée d'affection pour lui. En effet, il a raison; imagine pouvoir goûter et sentir avec les mains et saisir une pensée de l'une pendant que l'autre joue avec un coquillage. »

« ELLE EST EN COLÈRE AUJOURD'HUI.

C'est ce que dit Johannes un matin, et je mets du temps à comprendre qu'il parle de la mer. De la mer comme d'une puissance féminine avec sa volonté propre et ses sentiments incontrôlables, maintenant que le vent projette les vagues contre l'Aquarium. Je n'y avais jamais pensé de cette façon. La mer n'avait pas de genre pour moi, pas de sentiments, elle se contentait d'exister, exactement comme les animaux. Une grenouille, une anguille, une perche. Des yeux vides d'expression, des créatures portées par l'instinct sans aucune conscience. Avant, je ne m'imaginais absolu-ment pas que certains portaient des œufs, d'autres de la semence, je n'attachais d'intérêt qu'à leurs couleurs, leur taille, à la limite leur goût quand j'en mangeais. Pareil pour Rosa. Au début, je n'avais aucun langage pour déchiffrer son monde, elle m'apparaissait aussi simple qu'un gribouillis sur un morceau de papier. Mais quelque chose est en train de basculer ; les mouvements monotones des lavettes, des couteaux et de tous les crustacés congelés passent à l'arrière-plan et je me sens à ma place ici, au centre de la respiration bourdonnante de l'Aquarium. Plus j'apprends à connaître les noms des animaux, plus je comprends tout ce que représente une créature comme Rosa, plus ce nouvel univers s'ouvre à moi. »

« Elle porte la belle couleur corail qu'elle a souvent, la cavité de son manteau bouge en rythme et envoie des jets d'eau sale par l'entonnoir qui dépasse comme un petit tuba sous un repli de sa peau. Et d'un seul coup, sans raison, elle change d'apparence. Un rouge plus vif l'envahit et vire ensuite au brun, tout le temps d'une respiration. De lisse comme de la soie, sa peau se rétracte en ce qui ressemble à de la chair de poule, puis se transforme ensuite en une surface noueuse ornée de délicates cornes, puis elle change encore de couleur. Un frémissement la parcourt et dissout la couleur bleuâtre dans son corps jusqu'à ce qu'elle redevienne orange pâle. Les excroissances aussi ont maintenant disparu, le tout a pris moins d'une minute. Les paupières de Rosa semblent fermées à présent, on dirait qu'elle dort. Mais de quoi ai-je été témoin ? »

« Je m'appuie au dos de ma chaise, je sais bien avec qui je suis d'accord. Je suis d'accord avec ceux qui me disent que même si Rosa est privée de liberté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans ses rêves au moins, elle est libre de tournoyer au fond de la mer, tandis que le courant caresse son manteau et que des bancs de poissons coralliens étincelants remplissent le vide des heures d'éveil. »

« Dans les eaux européennes, on utilise une série de différentes méthodes d'abattage des pieuvres, par exemple découper leur cerveau, les cogner, retourner leur manteau et étouffer l'animal en le suspendant dans un sac en filet. Les chercheurs ne recommandent aucune de ces méthodes. En fait, ils ne parviennent pas à trouver une façon de tuer les pieuvres qui soit à la fois humaine et applicable à grande échelle. Ils recommandent la poursuite des recherches.
Être en vie, être capable d'éprouver des sentiments comme l'angoisse et le malaise et voir son corps découpé en morceaux qui vont être jetés dans une casserole d'eau bouillante.
Je ferme le rapport. La plupart d'entre nous refusons ce savoir dès qu'on l'a reçu. Pas si étonnant ?
Es-tu toujours là ? »

« Deux de ses bras dépassent de la grotte comme une plante exotique, ses yeux sont ouverts, mais elle ne bouge pas un seul muscle. Elle ne se donne aucun mal, ni pour moi de ce côté ni pour les futurs visiteurs, qui vont se placer devant son aquarium, lever leurs télé-phones et peut-être même frapper sur la paroi pour lui faire faire son numéro. Et je me rends compte que l'un des aspects les plus horribles commun aux foyers et aux aquariums est qu'ils risquent de nous faire oublier que les autres ne sont pas là pour notre bon vouloir. Qu'ils ont leurs propres raisons de traverser la vie. »

« La réalité de Rosa : survivre dans quelques litres d'eau sans requins, sans courant et sans étendues infinies. Se cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté un monde qu'elle ne comprend pas et auquel elle n'a pas accès.
Ma réalité : survivre dans une ville sans air pur, sans signification, sans étendues infinies. Me cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté quelque chose que je ne comprends pas et à quoi je n'ai pas accès. Me lever tous les matins en cherchant dans le monde ce que je ne possède même pas en moi. »

« Pourquoi trouvons-nous si étonnant que les animaux soient intelligents ? Comment ai-je pu jusqu'à récemment m'imaginer que les animaux de l'Aquarium étaient totalement insignifiants ?
Sur la vidéo, le labre sort de l'image en nageant, mais au lieu de se calmer, mes pensées s'évadent en un fantasme pénible au sujet de la souffrance causée par un hameçon à plusieurs ardillons qui transperce la joue. Je m'imagine être entraînée par l'hameçon et me dépouiller de ma peau pour échapper au pire. Je m'ima-gine être soulevée et arrachée à mon environnement familier, en manque d'air, pour être tout de suite rejetée à l'eau avec une blessure à la joue comme un stigmate que l'eau peut traverser à sa guise, sans jamais comprendre ce qui m'est arrivé. »

« Tu es une meilleure personne que moi, lui disais-je, et en effet, j'étais remplie de mauvaises pensées. Surtout à mon égard, et pour être sincère, à l'égard aussi de beaucoup de ceux avec lesquels nous venions de passer la soirée.
C'est que je ne suis pas aussi dur avec moi-même que toi, me répondait-il en me prenant la main.
Au-dessus de moi se déploie le ciel, c'est une belle journée lumineuse. Je laisse passer un métro de plus. »

« C'est une règle absurde que celle qui nous impose de vivre avec ceux dont on partage le sang par hasard, dit-elle un jour après une scène semblable, alors que toutes les deux nous cueillions des framboises d'un rouge profond dans les buissons du fond du jardin. C'est à toi de choisir ton propre clan.
On aurait cru qu'elle parlait de loups hurlants ou d'oiseaux dans le ciel et je l'ai adorée pour cette phrase. Le goût des baies douces-amères, le dessin des taches de jus sur nos doigts.
Si je devais désigner mon clan aujourd'hui et si j'avais le choix, je prendrais Maiken et Grand-mère. »

« Ce n'est que des années plus tard que je l'ai compris : le sentiment de distance n'a rien à voir avec les lois de la physique, la faute en est aux murs qui vivent en moi. »

« Dehors, le jour se lève, un étau de fatigue m'enserre le front. Pourtant je continue. Ce n'est plus si loin.
Même si personne ne sait avec exactitude ce qu'est la conscience, nous, les êtres humains, avons longtemps pensé que nous étions les seules créatures sur terre à en posséder une. L'expérience d'être un sujet agissant et pensant, la capacité à appréhender en une seule image les impressions venant de nous et de notre environnement et d'y réfléchir. Une sorte de niveau d'être supérieur.
Puis est venue l'idée que certains animaux pourraient partager cette expérience. Le chimpanzé par exemple, et que dire du chien et du dauphin ? Des cochons et des corbeaux ? Comment déterminer si un être avec lequel on ne communique pas possède une conscience ?
Un bon point de départ de réflexion est la vie émotionnelle et une forme d'intelligence. Aujourd'hui, on sait que la pieuvre a très vraisemblablement des expériences de douleur et de mal-être. Qu'elle trouve sa route dans des labyrinthes, qu'elle ouvre des récipients fermés contenant de la nourriture et qu'avec le temps elle va de plus en plus vite pour résoudre le même type de tâches. Les pieuvres en captivité préfèrent certains soigneurs à d'autres et leur comportement en découle. Quoi de plus ? La pieuvre ressent-elle quelque chose qui ressemble à du discernement ou à de la satisfaction quand elle s'occupe de ses œufs, a-t-elle peur de mourir quand un requin la prend en chasse en mer? Es-tu quelqu'un ? En te regardant, je n'en ai aucun doute.
Personne ne sait vraiment ce qu'est la conscience, mais nous en avons l'expérience. Un regard personnel, une manière d'être nous. Un point de vue. Comment se représenter l'éventualité d'une conscience chez un être dont nous ne partageons ni la structure du cerveau ni la forme du corps ?
Mais moi, je te sens et je te sens me sentir. Je sais que nous avons connu des expériences communes: toi qui montes à la surface du bassin et enroules tes bras autour des miens. Moi qui m'ouvre à toi.
Il y a les choses telles qu'elles sont : l'eau, le crabe, mon visage. Et puis il y a la façon dont les choses se manifestent à nous. L'eau pour moi : un élément étranger, le sel, qui pique les yeux, la sensation de mouillé. La pesanteur de s'y mouvoir, l'impossibilité d'y respirer. »

« Je cherche le mot amitié sur Google et trouve une vidéo sur YouTube. Elle parle des personnes avec lesquelles nous passons notre temps au cours de notre vie. D'abord la famille, bien sûr, puis les amis, des relations passionnantes que nous avons choisies nous-mêmes. Puis les collègues, le ou la partenaire, les enfants; les membres de sa famille d'origine deviennent des gens que l'on voit à de grandes occasions et des gens qui nous aident pour les enfants, contrairement aux amis qu'il faut caser dans le planning: quelques heures au jardin, une petite sortie au café puis passent des semaines, des mois d'ici la fois suivante. Se rencontrer pour échanger sur la vie qui se passe ailleurs. Puis dans un bouquet final, toutes les courbes colorées qui tombent comme des miroirs inversés, du temps qui ne fait que s'élever de plus en plus vers la mort : le temps passé avec nous-mêmes. »

« Dans cette image de moi en train de ramasser les dépouilles provenant des personnes les plus importantes de ma vie, quelque chose me frappe. La façon dont on se persuade aussi facilement que l'on est la personne qui aime le plus parce que l'on est la personne qui en fait trop. La façon dont j'ai pu tant de fois confondre un comportement défaillant avec un amour défaillant, alors qu'en réalité il l'était peut-être surtout chez moi. »

« Certains jours l'Aquarium est un miroir. Le homard, dans son cercueil, la tête détournée et les pinces si lourdes qu'il est impossible de les soulever, Rosa, dans sa cage de verre, son attitude solitaire, des parties de son corps pressées contre quelque chose, en attente. J'en apprends de plus en plus sur elle. Que c'est une prédatrice. Qu'elle est curieuse et intelligente, qu'elle aime jouer et s'accrocher à moi quand elle en a l'occаsion et que ses trois cœurs battent à un rythme particulier. Pourtant, je me souviendrai d'elle comme : seule, calme, de l'autre côté de la paroi de verre. Parce que c'est ainsi qu'elle me ressemble le plus. »

« En vérité je suis assise à cette table pour en lire plus sur tes œufs, en vérité je suis ici pour trouver une solution si elle existe, mais je suis obligée de m'en approcher avec précaution. Ton corps extraordinaire.
Je regarde donc une vidéo du cerveau de la pieuvre, replié autour de l'œsophage, de son bec qui ressemble à celui du perroquet avec une mandibule inférieure acérée comme un rasoir. Derrière le bec, sur la langue, se trouve une rangée de dents minuscules dont la pieuvre se sert pour creuser des trous dans la coquille de ses proies afin d'y injecter son venin paralysant.
Tu es une prédatrice hautement spécialisée, je lis : La pieuvre par des mouvements vibratoires de l'arrière de son corps injecte une sécrétion empoisonnée dans la cavité branchiale de sa proie. Pour récapituler: des bras pensants, un bec cornu, des mâchoires puissantes, une langue râpeuse, du venin. Trois cœurs. Un cerveau qui s'étend comme du lierre à travers le corps.
Ton sang est bleu vert parce que tu utilises l'hémocyanine pour stocker ton oxygène, tu utilises le cuivre là où j'utilise le fer. Du sang bleu. Je pense aux petites capsules de cyanure glissées sous la langue pendant la guerre, je pense à la mort bleue. »

« Ne t'attends pas à ce qu'elle reprenne contact.
Je me redresse, Johannes est apparemment venu en avance lui aussi.
Là-bas non plus, ce n'est pas donné à tout le monde de trouver un partenaire. Il fait un signe de tête vers la mer. Il ne faut donc pas avoir de la peine pour elle. Pondre les œufs et en prendre bien soin, c'est la chose la plus naturelle qu'elle puisse faire.
Je comprends qu'il essaie de m'aider et je vois bien ce qu'il y a d'absurde à être si bouleversée par un simple animal. Il y a des souffrances bien pires, je n'ai qu'à regarder autour de moi, je le sais. Mais cela ne change rien au fait qu'un être que j'ai appris à aimer va bientôt mourir de faim sous mes yeux. Rosa est en train d'exécuter sa dernière performance dans une cage de verre, et c'est un crève-cœur qu'elle fasse ainsi sa sortie. Ma belle et sage amie ne comprend ni la farce qu'est devenue sa vie ni sa propre illusion personnelle : qu'elle va passer les jours qui lui restent à soigner des dépouilles vides comme si c'était une question de vie ou de mort. »

« CELA NE SERT À RIEN de ressasser, tout le monde le sait. On ne peut pas revenir en arrière. Et encore : si seulement je n'avais pas eu ce poste à l'Aquarium. Si seulement Maiken n'était pas allée à cette fête il y a deux ans, là où Daniel était barman, si seulement j'avais été du genre à dire oui au lieu de non, elle ne serait peut-être jamais rentrée avec lui cette nuit-là. Si seulement ma grand-mère n'était pas morte ou si Kasper n'était pas parti. Si seulement je m'étais sentie un peu plus à l'aise en ce monde depuis le début.
Il n'y a évidemment aucun lien de cause à effet entre ces événements, je le sais, mais pour l'instant, c'est ce que je ressens. Comme si un enchaînement de malheurs m'avait amenée jusqu'ici, et que, pendant ce temps, si je m'étais une seule fois surprise moi-même ou avais été un peu meilleure, je n'en serais pas là aujourd'hui. »

« ELLES SONT LÀ DANS LE LIT. Maiken, calée par deux oreillers dans le dos, et Bodil sur son sein, incroyablement petite et si neuve. Je m'assois sur le bord du lit et serre précautionneusement la main de Maiken. Tout ce que nous avons vécu ensemble s'accumule en un nœud tendre dans la gorge et je ne peux m'empêcher de penser combien ces six derniers mois auraient pu être plus faciles sans toute cette eau qui s'est soudain infiltrée dans ma vie. Qui ne connaît le rêve de pouvoir tout conserver en un seul moment parfait, à la plage, dans la cuisine en faisant la vaisselle, rien qu'elle et moi ? Mais malgré tout, je me souviens aussi de ce que Johannes m'a appris sur le courant : combien l'eau devient souillée et pauvre en oxygène, ce qui rend la vie impossible.
Que le mouvement peut être une bonne chose malgré tout. Alors, de ce mouvement que je connais si bien, le visage marqué par la fatigue et par ce qui ressemble au bonheur, Maiken me tend son enfant pour que je la prenne. »

Quatrième de couverture

Vigga est une jeune femme introvertie qui souhaite que son monde ne change jamais. La seule chose qui l'intéresse est d'être auprès de sa meilleure amie, Maiken. Or, leur complicité repose sur un délicat équilibre. Quand Maiken tombe enceinte, Vigga panique à l'idée de perdre son unique amie. Elle qui vogue de contrat précaire en période de chômage vient de débuter comme stagiaire à l'Océan, l'aquarium public où elle rencontre Rosa, une pieuvre exceptionnelle qui va remuer sa vie. Rosa a la capacité de changer de cou-leur en dormant, n'a pas de squelette, ses bras peuvent se mouvoir de façon autonome, même s'allonger du double de leur longueur, et surtout, elle possède une très grande intelligence essentiellement asociale. Vigga a enfin déniché son alter ego et se lance à corps perdu, « une aiguille de boussole plantée dans la poitrine », dans cette relation interespèces qui la pousse à s'interroger sur son identité profonde et sa perception du monde. Mais elle devra aussi apprendre que tout ce qui vit doit mourir.

Éditions La Peuplade, novembre 2025
289 pages
Traduit du danois par Christine Berlioz et L'aile Flinck Thullesen 

vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages