vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

samedi 3 octobre 2026

Les évadés du convoi 53 ★★★★★ de Benjamin Fogel

Comment concevoir l'inconcevable ?

Certainement la question qui m'a accompagnée tout au long de ma lecture des Évadés du convoi 53.

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. Plus d'un millier de Juifs sont emmenés vers Sobibór. Treize d'entre eux vont tenter de s'évader.

Mais avant cette évasion, Benjamin Fogel nous raconte l'« avant ». Celui où l'on ne sait pas encore. Celui où l'on cherche à comprendre ce qui arrive, où l'on veut croire que tout finira par s'arranger.

Paul se pense français avant d'être juif. Sa famille est française. Elle a toujours vécu en France, travaillé, aimé, chanté, ri.

Alors pourquoi seraient-ils en danger ?

On voudrait pouvoir leur dire ce que l'on sait, nous, lecteurs. Leur dire de partir. De fuir. De ne pas croire. Mais eux avancent dans cette histoire avec leurs propres repères, leurs espoirs, leurs incompréhensions.

Et c'est terrifiant.

À Drancy, l'absurde devient quotidien. Les règles sont arbitraires. Les hommes disparaissent. On ne sait pas pourquoi certains sont épargnés, pourquoi d'autres sont emmenés. On s'accroche aux rumeurs, aux nouvelles venues de l'extérieur, à un geste, une parole, un espoir, même minuscule.

Et malgré tout, on continue à vivre.

On parle des repas du shabbat, des carpes farcies qui nageaient encore dans la baignoire familiale, des boulettes de pain azyme plongées dans le bouillon.

On chante.

On rit parfois.

On s'entraide.

La musique devient un lien. Une façon de rester ensemble, de rester humain.

Alors qu'on cherche à les réduire à une catégorie, à leur retirer leur identité, leur liberté, leur dignité, ils continuent à être des fils, des frères, des pères, des amis. Des hommes avec leurs défauts, leurs contradictions, leurs désirs, leurs peurs.

Pas des héros.

Des hommes qui essaient de survivre.

D'ailleurs, revenons à cette évasion.

Treize hommes qui tentent le tout pour le tout.

Treize hommes qui refusent de se laisser conduire vers une mort qu'ils ne peuvent encore pleinement imaginer.

Benjamin Fogel ne fait pas de leur courage une légende. La peur est là. Le doute aussi. Et parfois même la culpabilité de celui qui s'échappe quand d'autres restent derrière lui.

Car survivre, c'est aussi vivre avec ceux que l'on n'a pas pu sauver.

Et au milieu de cette histoire terrible, j'ai ressenti comme un souffle, une reconnexion à ce qui devrait être une de nos principales préoccupations : la nature.

La neige. Le silence. La beauté presque intacte d'un paysage.

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse » rendent alors d'autant plus absurde la situation.
« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau.

Il espère qu'il va neiger à nouveau. »
Ce passage ....

Comment le monde peut-il être si beau lorsque les hommes sont capables d'une telle haine ?

Mais quelle contradiction impossible entre la beauté du vivant et la folie meurtrière des hommes !

Vient ensuite l'après.

Parce que survivre ne signifie pas que tout est fini.

Le corps garde les traces. Les souvenirs aussi. Certaines blessures ne se referment jamais complètement.

Cette histoire est celle du grand-père de Benjamin Fogel. En la racontant, il transmet une mémoire familiale, mais il nous la confie aussi.

Et ces mots de Paul, des années après sa déportation semblent résumer ce que cette lecture laisse derrière elle :

« Les hommes sont des hommes. »

Après tout ce qu'il a vécu, cette phrase toute simple m'a bouleversée.

Parce qu'elle dit l'essentiel.

Parce qu'elle nous rappelle aussi combien vite nous pouvons oublier.

L'Histoire.

Ce qu'elle nous a appris.

Ce que la haine, le racisme, l'antisémitisme et la déshumanisation peuvent produire lorsque l'on cesse de voir l'autre comme un être humain.

Une lecture poignante, nécessaire.

Pour ne pas oublier.

Pour transmettre.

Et peut-être, surtout, pour rester vigilants.

« Pour mon père, Bernard, et sa sœur, Hélène.

Pour ma fille, Judith.

À la mémoire de Paul Fogel, Robert Fogel, Sylvain Kaufmann, Hugues Steiner, Jacob Reymann, Léon Foucksman, Bernard Rozenberg, Sacha Benno Breslerman, Pierre-Jacques Braunschweig, Gilbert Koffmann, Angelino Schwarzwald, Jean Kotz et Josek Goldberg. »

« L'héroïsme est une valeur surcotée de nos jours. On devient militaire pour défendre son pays, pas pour se suicider collectivement. Ça m'aurait fait une belle jambe de crever là-bas pour que les boches marchent quand même sur Paris. »

« Robert liste les mets qu'il aimerait avaler au lendemain de la guerre. Plus que la liberté perdue, c'est la nostalgie des plats servis lors des shabbats en famille des raviolis au bœuf noyés dans la sauce, des boulettes de farine de pain azyme plongées dans le bouillon, et des carpes farcies, qui s'agitaient dans la baignoire avant d'être assommées et cuisinées par les tantes de Paul - qui les amène à parler de l'ancien temps. Chez les Fogel, faire le shabbat a toujours été un rite culturel, une occasion de manger, chanter et rire ensemble, sans s'inquiéter de l'heure qui tourne. Armand, tout comme Hélène et sa fratrie - ses trois sœurs et ses deux frères, Albert et Léon, ne vénère pas Dieu. La religion est une lubie d'Israël Schneidermann, le père d'Hélène. Originaire de Varsovie, en Pologne, il a immigré en France avec ses six enfants, en 1892, après une étape en Angleterre, vite quittée à cause des obligations militaires imposées aux citoyens et de la difficulté d'y vivre pleinement sa judéité. Pour faire plaisir à leur grand-père, Robert et Paul ont appris l'hébreu et fait leur bar-mitsva. Mais aussitôt lu le passage de la Torah sélectionné par Israël, ils ont tout oublié du langage rituel de leurs aïeux. Pour les Fogel, être juif signifie moins croire en une entité supérieure qu'aux vertus des bons moments en famille. Israël, trop âgé pour faire sa loi, n'impose plus aucune pratique religieuse. »

« Robert entonne Shalom aleichem de sa voix d'opéra, bientôt soutenue par celle de leur père. Le visage fatigué d'Israël se détend. Hélène et lui battent la mesure. Face à la bonne humeur générale, Paul se demande à quel point ses proches font semblant. Sous leur air guilleret, ils sont peut-être dévorés par une terreur qu'ils préfèrent taire. À l'instar de ses parents, Paul répète à l'envi ne pas être en danger. Il est français. Et les Français ne seront pas envoyés en Allemagne. Il est un citoyen à part entière. Sa famille a déjà prouvé sa loyauté à la France: au quotidien et au combat. C'est en confiance qu'Armand les a poussés à s'inscrire sur les registres spéciaux et à faire tamponner leurs papiers du mot « Juif », un tampon à l'encre rouge, de 1,5 centi-mètre de large sur 3,5 de long. Robert, lui aussi, en est convaincu: tous les Juifs de Paris qui devaient être déportés ont été arrêtés l'été dernier, lors de la rafle du vélodrome d'Hiver. Mais ne se voilent-ils pas collectivement la face ? La publication des ordonnances successives ne laisse pas place au doute. On les a humiliés, rabaissés, traités comme des moins-que-rien. L'impensable s'est déjà produit.

Paul trouverait injuste qu'on le mette en prison parce qu'il est juif, lui qui se fiche bien de la religion, et qui se sent moins juif que tout. Paul est français avant d'être juif. Paul est parisien avant d'être juif. Paul est même menui-sier avant d'être juif. S'il devait définir son identité, sa judéité n'arriverait pas dans les dix premières caractéristiques citées. Pour autant, la certitude d'être dans son bon droit ne dissipe pas ses angoisses nocturnes et les mau-vais pressentiments associés. Il sait qu'il fuit la vie et que celle-ci ne tardera pas à le rattraper. Il aurait dû reprendre son poste à la menuiserie, plutôt que de traînasser dans sa chambre. Il devra payer, non pour sa judéité, mais pour sa paresse. En faire le moins possible est une préoccupation constante chez lui.

Bien qu'il ne s'épanche pas, de peur de voir ses inquié-tudes partagées, la hantise de l'arrestation le ronge. Chaque nuit, Paul se réveille en sueur. Ses cauchemars sont quotidiens. Les Allemands viennent le chercher par la peau des fesses pour le remettre au boulot. Ou bien ils s'en prennent à Robert. Cette frousse lancinante lui fait regretter le manque d'initiative de ses parents. Lui et son frère ont insisté à de multiples reprises pour que la famille quitte Paris, mais chaque fois Armand a haussé les épaules et répondu : « C'est bon pour les bourgeois ça. Nous n'avons ni les moyens ni le réseau nécessaires pour tout abandonner. » Rester à Paris est un mauvais calcul. Ils devraient fuir en zone libre. Coûte que coûte. »

« Une des nombreuses absurdités qu'Hugues ne s'explique pas. Neuf mois qu'il est à Drancy et il ne comprend toujours rien au fonctionnement du camp. Successivement mouroir, camp d'internement et camp de transit parfois les trois en même temps, Drancy est une aberration qui met en échec la pensée humaine. On ne peut pas s'y déplacer sans risquer à tout moment d'at-tirer l'attention d'un policier mal intentionné, investi des pleins pouvoirs. Le moindre geste, aussi inoffensif soit-il, la moindre parole peuvent engendrer une punition, voire être passibles du mitard. Un sourire à un ami, et un coup peut s'abattre sur vous. La liste exhaustive des interdictions n'est affichée nulle part. Chaque policier peut inventer et modifier celle-ci selon son bon vouloir. Il n'y a pas de règlement officiel, mais s'il existait, l'inhumanité en serait l'un des principes fondateurs. »

« Un gus, ancien assistant d'un avocat aryen, lequel n'avait rien pu faire pour le sauver, lui a dévoilé la stratégie des Allemands: hiérarchiser les Juifs pour mieux les diviser, conférant à certains le rôle d'encadrant ou de sous-encadrant, octroyant privilèges et protection temporaire à d'autres, obligés de fermer les yeux pour ne pas perdre leur statut, quand ceux placés arbitrairement en bas de l'échelle subissaient les coups et la brutalité des gendarmes. Hugues a compris qu'il faisait partie des cibles. Des moins-que-rien. Il fallait qu'il quitte cet endroit. »

« Survivre ou mourir n'était à Drancy qu'une question de chance. Sylvain, comme les autres, devait composer avec la difficulté de voir disparaître ses amis et ses connaissances. On croisait des gens dans la cour, dans la queue pour les latrines, on échangeait quelques mots à voix basse. On partageait espérance et douleur, et un jour on réalisait qu'ils n'étaient plus là, mais partis pour cet ailleurs sur lequel on entendait les pires rumeurs. »

« Malgré l'hostilité du lieu, les internés se démenaient pour refaire société. Hugues n'avait pas d'éducation religieuse et n'avait jamais fait grand cas de sa judéité. Auparavant, il vivait au 242 rue du Faubourg-Saint-Antoine, chez son père et sa belle-mère, Manou, aryenne et non juive, dans une ambiance où chacun laissait ses croyances de côté - il voyait sa mère principalement pen-dant les vacances. Il ne savait pas qu'il existait un état d'esprit juif, une manière juive d'habiter le monde. En dépit de la haine endurée, il était désormais fier d'être juif. Même s'il ne comprenait pas bien la nature de cette identité, il avait la conviction d'appartenir à un peuple. »

« Ce sera bientôt l'instant de vérité. Depuis la fenêtre, Hugues observe les maisons des bons Français, qui se comportent comme si de rien n'était. S'il les avait en face de lui, il insulterait ces enfoirés qui jouissent de la vie sans se préoccuper de ceux qui crèvent à quelques mètres de leur meublé. Il va se coucher, avec sa terrible boule au ventre pour seule compagnie. La présence du couteau, caché sous son oreiller, lui fait fantasmer des actes héroïques, qu'il doute d'être capable de réaliser.
Les jours suivants, Hugues reste dans l'expectative, tan-dis que Sylvain se démène pour leur éviter d'être inscrits sur la liste. Seul motif de réjouissance pour Hugues : son père, Charles, n'a toujours pas été transféré à Drancy. Avec un peu de chance, il passera entre les mailles du filet.
Le 28 février 1943, quand un car dépose les derniers Juifs arrêtés, Hugues et Sylvain n'ont pas encore été déportés. Hugues regarde ces gens qui rejoignent Drancy, sans savoir qu'ils n'y resteront que quelques jours, le temps de se voir attribuer une place dans un convoi. Parmi eux, Paul et Robert Fogel, accompagnés de leurs parents. »

« Les rumeurs contradictoires avaient même pour effet d'adoucir la réalité. Drancy est bien le plus grand ghetto de France. 
Les premiers jours, elle essaye de se raisonner. On ne laisse pas les innocents en prison. Aucun pays ne tolérerait ça, y compris en temps de guerre. Tout s'arrangera une fois l'absence de délit et leur nationalité française prouvées. Malgré cette évidence, elle ne peut pas s'empêcher de pleurer. Elle a entendu un homme dire à un médecin juif arrivé après eux que Drancy est l'anti-chambre de la mort. Depuis, elle souhaite à la fois fuir loin de cet endroit et y rester pour ne pas connaître la prochaine étape. Au moins peut-elle se réjouir de ne pas avoir été séparée d'Armand et de ses enfants, contrairement à leur voisin de lit, marié religieusement, sans régularisation civile, qui a été placé dans un bloc différent de celui de sa femme. »

« La musique reste le ciment des âmes juives [...]. »

« Hélène ne peut pas rester silencieuse face à l'injustice. Elle doit rencontrer les dirigeants du camp, leur expliquer leur innocence. Les policiers ont dit que Robert côtoyait des non-juifs au travail. Mais si c'est arrivé, c'était forcément contre sa volonté. Elle doit plaider leur cause. Elle a entendu parler d'un chef d'escalier qui aide les gens. Sylvain Kaufmann, c'est ainsi qu'il s'appelle. Il aurait réussi à faire libérer un type en disant que sa mère n'était pas juive, que son père n'était pas son père, qu'il était l'enfant de l'amant, un Allemand reparti dans son pays après la Première Guerre mondiale. Les autorités l'ont cru et l'homme a été remis en liberté. Il se trouve que ce Sylvain Kaufmann aime écouter Robert chanter. La musique reste le ciment des âmes juives, et elle l'a vu assister religieuse-ment à une prestation de son fils. Sylvain pourra peut-être les aider à prouver leur probité. Ou mieux, à leur obtenir un « certificat de non-appartenance à la race juive ». Ce serait mérité, tant Hélène, malgré les remontrances de son père, n'a jamais prié Dieu. »

« Depuis son arrivée à Drancy, Robert fuit ses parents. Le désespoir gangrène sa mère, tandis que son père minimise la gravité de la situation pour la rassurer. Il ne leur en veut pas. Ils réagissent comme ils peuvent, abasourdis par les événements. Ce qui rend à Robert leur présence insupportable, c'est d'être à l'origine de leur malheur. Dans les larmes d'Hélène, il voit sa faute. Dans l'attitude prévenante d'Armand, il débusque sa lâcheté. Sa famille le savait frivole, enclin à s'amouracher de la première jolie fille venue, mais jamais ils ne l'auraient imaginé privé de bon sens. Il a été incapable de contenir sa concupiscence. De retenir un temps ses élans. Il était même sincèrement tombé amoureux de Lucie et de Charlotte. Il lui a été impossible de choisir. L'idée d'abandonner l'une pour l'autre le plongeait dans un mal-être qu'il a préféré enfouir sous une conduite volage. Il voulait l'une et l'autre, quitte à mentir. Quitte à blesser. Quitte à tout perdre. »

« Il s'est cru au-dessus des lois, confiant dans sa jeunesse, sûr que la chance lui sourirait, parce qu'il était un gars malin, talentueux et débrouillard. Il n'a pas écouté son père. Il portait négligemment l'étoile jaune, se comportait à l'hôpital comme un citoyen lambda ce qu'il était persuadé d'être. Et, par-dessus tout, à l'heure où les bons Français patriotes dénonçaient les Juifs sans le moindre état d'âme, il a trahi une jeune catholique sensible, persuadée que, les combats finis, Robert deviendrait son époux; une ardeur qu'il n'a jamais temporisée et dont il s'est enivré, fier de la passion qu'il suscitait dans le cœur de Lucie, sans s'inquiéter des ravages que causeraient ses tromperies si elles venaient à être révélées. »

« Malgré ses mauvais pressentiments, Robert s'efforce de rester du côté des optimistes, convaincus que les Juifs sont bien traités à Pitchipoï, parce qu'on les laisse emporter leurs bagages ; parce qu'on leur échange leur argent contre des reçus, qu'ils pourront une fois arrivés à destination convertir en monnaie locale ; parce que des cartes postales, vantant des conditions de vie décentes, ont été envoyées par des déportés depuis la Pologne. « S'il s'agissait d'en finir avec les Juifs, les Allemands ne se donneraient pas autant de mal pour brouiller les pistes, lui dit un gars. Ma main à couper qu'il fait bon vivre dans les camps de travail germaniques, comparé à Drancy. » Robert acquiesce, mais à l'intérieur de lui ses entrailles sont en charpie. Il n'est pas dupe de l'autopersuasion à l'œuvre. »

« - C'est mieux que rien, déclare Sylvain en s'emparant des outils de fortune. Je savais que je pouvais compter sur toi.
- Je ne comprends pas comment tu fais, Sylvain.
- Pour faire quoi ?
- Pour rester optimiste.
- Je ne suis pas optimiste, rétorque Sylvain. Je n'ai pas cette naïveté. Mais je refuse de mourir. C'est difficile de le percevoir en ces temps sombres, mais Dieu est avec nous !
- Et il y a des raisons de se réjouir.
- Je ne vois pas lesquelles.
- Tu te souviens des sœurs Rosenberg ?
- Paulette et Sophie.
- Avant mon départ pour Beaune-la-Rolande, j'ai reçu une carte de Sophie. Elle et sa sœur vont bien. Elles pensent à nous. Sophie me donne aussi des nouvelles du rabbin Élie Bloch, dont je t'avais parlé. Il ne baisse pas les bras et continue la lutte. »

« Sur le quai, les corps compressés les uns contre les autres n'arrivent plus à masquer leur odeur de peur, amplifiée par le passage de flambeau des vaincus aux vainqueurs. Une transpiration âcre, qui humidifie des vêtements déjà sales. Classés et orientés par les Allemands, mais déclassés et désorientés par les événements, les internés se serrent, se collent, se soutiennent. Les familles se cherchent, se retrouvent, avant d'être à nouveau séparées. Les coins des valises cognent les genoux et les cuisses, chacun faisant son possible pour se faufiler avec ses bagages, ultime rempart avant la déshumanisation, et protéger ses dernières possessions matérielles, après la vérification et le tri réalisés par les chefs de groupe au moment du départ. « Tant qu'ils nous laissent nos affaires, il y a de l'espoir », pense Robert. L'espoir de ne pas vivre dans le dénuement le plus total. De ne pas être réduit au rang d'animal dont on exploite les ressources avant l'abattage. Un espoir si mince qu'il ne peut influer sur sa décision de s'évader. Un espoir qui n'est pas un moindre mal, mais une moindre mort. Une mort repoussée. Une mort vers laquelle ses parents, Armand et Hélène, se dirigent sans la moindre chance d'en dévier. À ce compte, foutu pour foutu, Robert devrait convaincre son père de s'enfuir avec eux. Mais ce serait officialiser qu'Hélène est une morte en sursis, qu'ils doivent abandonner à son sort. Une pensée qu'il ne peut concevoir. Et encore moins formuler. »

« Leur projet d'évasion est voué à l'échec. Ils ne pourront jamais percer cette coque. Ils vont devoir s'entasser dans ces voitures sinistres, dénuées en apparence d'ouvertures laissant passer la lumière. Sur la façade du convoi, on peut lire « hommes : 40 / chevaux en long : 8 ».
- Tu crois que l'inscription date d'avant la guerre ou que ce sont les Allemands qui l'ont ajoutée ? demande Paul à son frère.
- Transporter des Juifs dans des wagons de marchandises ? Il n'y a que les nazis pour avoir de telles idées.
- J'ai un oncle qui travaillait au chemin de fer, intervient Jacob Reymann, qui faisait partie de la chambrée de Sylvain Kaufmann. Ces trains-là ont toujours transporté des hommes sur de courtes distances, pour des questions pratiques. Le problème, ce n'est pas de savoir si ces wagons sont faits pour accueillir des gens, mais combien ils peuvent en contenir. Regardez combien nous sommes... On ne va jamais tous rentrer.
Ils vont nous parquer comme des animaux. »

« Ils sont 13 forcenés prêts à s'évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. « Comment savoir, songe Paul, qui ne veut penser à rien, et seulement se laisser porter par l'espoir. »

« Il est à l'abri. Le voilà soulagé. Mais soulagé de quoi ? D'être en vie ? Perdu en territoire ennemi, le visage en sang, alors qu'un millier de Juifs, avec qui il a partagé peines et souffrances, se dirigent vers une mort quasi certaine ? Soulagé que les nazis s'emparent du monde, et que son peuple s'apprête à disparaître de la surface de la Terre ? Une bouffée de colère le traverse. Sylvain refuse cette injustice. Il connaît son Dieu. Une telle cruauté ne pourra pas triompher longtemps. Il doit se focaliser sur sa survie et celle de ses camarades. Mais une inquiétude le saisit. Hugues, Paul et Robert auraient-ils pu être happés comme lui par le train, et ne pas s'en tirer ? Ou repérés par un garde ? Non, ils vont arriver d'une minute à l'autre. Eux aussi ont dû encaisser le choc, puis s'éloigner des voies. Sylvain plonge son regard dans la nuit, espérant y distinguer les silhouettes de ses amis venus le rejoindre. »

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau. 
Il espère qu'il va neiger à nouveau. »

« Le jeune homme est manchot. « C'est de naissance », lui dit Paul, traduisant en simultané les paroles de Johanna. Un bras manquant ne fait pas de Hans un poids pour la société, mais l'a prémuni d'une carrière dans la Wehrmacht. C'est un tel soulagement de le savoir diminué. « Il est comme nous », pense Pierre-Jacques, et cette idée lui fend le cœur, car il réalise en la formulant que c'est ainsi que le monde considère désormais les Juifs des êtres diminués, des invalides qui ne cochent pas les cases. En réalité, Hans n'est pas diminué. Il ne correspond simplement pas aux fantasmes mythologiques des nazis. En cela, Hans est un allié des Juifs, des Tsiganes, des communistes, des homosexuels et des vagabonds. »

« Face au ridicule de la situation, Gilbert Koffmann voudrait se laisser aller, glousser lui aussi un bon coup. Car la mort ne tardera pas à arriver, et c'est peut-être sa dernière occasion de rigoler. Il aime ça, rire. Et manger. Et boire. Et faire l'amour. Et tout ça va disparaître, emporté par une balle qui lui transpercera le cœur.
Le rire ne vient pas. Il est bloqué quelque part dans ses entrailles. La seule chose qui vient, c'est une terrible envie de pisser, la vessie comprimée par la peur.
L'un des agents braille des mots en allemand. Gilbert ne comprend pas ce qu'il dit, mais ça doit ressembler à  « Mettez-moi ces charlots au trou ! » »

« Il fallait de sacrées tripes pour tuer des centaines de personnes par jour, en appuyant soi-même sur la détente ou en prononçant les ordres sans ciller. Il ne fallait ni fléchir ni blêmir. Ne pas laisser le doute s'immiscer, maîtriser les haut-le-cœur, contrecarrer les émotions qui nuisent à la haine. Préserver son autorité. Justifier sa place par sa constance et son imperturbabilité. Si personne ne s'était aperçu de rien, Heinz Hellenbroich le savait en son for intérieur : il n'avait pas été à la hauteur. Ne pas considérer les Juifs comme des êtres humains ne changeait rien à l'affaire. Tuer quotidiennement des centaines d'animaux lui aurait provoqué les mêmes douleurs au ventre, les mêmes pico-tements colorés sur les joues. Il n'était pas l'homme qu'il croyait être. »

« Il espérait que la suite de son existence adoucirait la douleur. La Shoah s'exprimait chez lui à travers ses stigmates. Paul avait des crises d'épilepsie post-traumatiques, consécutives aux coups sur la tête reçus dans les camps. Il prenait des barbituriques pour contrôler les convulsions. Il mentionnait la déportation comme la cause de sa condition, sans s'appesantir. Il se concentrait sur le présent, dans l'espoir de s'inventer un futur, ignorant combien ces deux années dans les camps avaient irrévocablement modifié sa personnalité. »

« « Si vous aviez un message à leur transmettre, qu'est-ce que vous leur diriez ? » ajoute Jacky Assoun. « Je dirais que l'antisémitisme primaire, comme il l'a été en Allemagne, c'est la pire des choses, répond Paul. Non seulement l'antisémitisme, mais le racisme. C'est la même chose. Parce qu'avec tout ce qu'il se passe actuellement dans le monde... Les uns contre les autres, parce que celui-ci est musulman, celui-ci est catholique, celui-ci est orthodoxe... Et les bagarres qui s'en suivent ! C'est affreux. Je considère ça comme du racisme, encore que le mot racisme... La race, ça n'existe pas. Les hommes sont des hommes. »
Cette réponse, Paul l'a formulée il y a trente ans. C'est une phrase spontanée, qu'il n'avait pas préparée, et qu'il a prononcée après un entretien éprouvant durant lequel il a raconté sa déportation, de son arrestation au décès de son frère. Ce n'est pas la réponse d'un politique, d'un philosophe ou d'un intellectuel ayant consacré sa vie au monde des idées. On ne formulerait plus les choses ainsi, mais cela reste les mots de mon grand-père. Et après tout ce qu'il a vécu, on peut y trouver une forme de vérité. Non pas l'espoir que plus jamais de telles atrocités ne se reproduiront, mais l'effarement de constater qu'elles se perpétuent. »

« « Cher Sylvain, je ne saurais jamais de quelle façon compenser ce que je te dois, c'est-à-dire tout. Tu sais donc que d'être parmi les survivants nous rapproche encore plus l'un de l'autre et pour cela encore merci. Je t'embrasse fraternellement. Ton obligé. Paul Fogel »

Quatrième de couverture

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. À son bord, plus de mille Juifs déportés vers le camp d'extermination de Sobibór, en Pologne. Treize d'entre eux vont tenter le tout pour le tout afin d'échapper à la mort. Ce roman haletant raconte leur incroyable évasion.

Les évadés du convoi 53 retrace une histoire vraie, celle de Paul Fogel, le grand-père de l'auteur, et de ses compagnons d'infortune. Une histoire de survie au cœur de l'Allemagne nazie, où la force du collectif apparaît comme le dernier espoir des condamnés.

Écrivain et éditeur, Benjamin Fogel est notamment l'auteur de « La Trilogie de la transparence » (Rivages/noir, 2019-2024).

Éditions Gallimard,  février 2026
295 pages 

samedi 26 septembre 2026

Alors c'est bien ★★★★☆ de Clémentine Mélois

Un livre sur le deuil qui nous donne envie de regarder la vie 🩷
Clémentine Mélois raconte les derniers jours de son père, le sculpteur Bernard Mélois, puis sa mort et les jours qui suivent. Mais elle raconte surtout un homme, une famille, une enfance, une maison, un atelier, des objets ... et tout ce qui continue de vivre après quelqu'un.
J'ai aimé la construction du récit, cette alternance entre souvenirs, réflexions, références, anecdotes et dialogues avec son père. Ces échanges sont d'une tendresse folle. Il y a de l'humour partout, même au cœur de ce qui fait mal. Jamais de pathos. La mort est là, évidemment, mais elle cohabite avec les lasagnes encore chaudes, les chiens joyeux, les bricolages, les disputes, les blagues et les chansons. Et ce passage merveilleux autour d'un simple porte-savon. Un petit objet retrouvé dans les ruines d'une maison d'enfance devient soudain le point de départ d'une histoire familiale, de la guerre, des vacances, des grands-parents, de l'enfance. Comme si les objets minuscules savaient mieux que nous retenir ce qui menace de disparaître.
J'ai été particulièrement touchée par cette famille aimante, bienveillante, profondément complice, et par ce père qui transmet à ses filles son humour inquiet, son amour des mots et son besoin viscéral de créer.
« On ne peut pas tout raconter d'une vie. »
Alors Clémentine Mélois choisit des fragments. Quelques images. Quelques paroles. Des souvenirs parfois drôles, parfois bouleversants. Qui font qu'une vie reste.

J'ai attendu avant de lire ce livre. Peut-être parce que je savais qu'il allait faire remonter mes propres souvenirs, vieux de plus de dix ans maintenant.
Il l'a fait.
Et je suis heureuse d'avoir attendu le bon moment pour aller à sa rencontre.

« Pour en revenir aux cercueils, j'ai trouvé qu'ils étaient chers d'autant que c'est un achat ingrat. Encore pire que de devoir payer une police d'assurance, changer ses fenêtres ou la courroie de distribution de sa Twingo. «C'est bête, se dit-on, avec ça j'aurais pu m'offrir des vacances à Tahiti ». Enfin, c'est ainsi, on le sait bien : la vie est faite de beaucoup de courroies de distribution à changer, et de très peu de vacances à Tahiti.
Quoi qu'il en soit, le choix a été vite fait. Pas besoin de réfléchir. Nous avons pris le cercueil le plus simple, en bois de peuplier brut. Qu'importent leur prix ou leur particule, les cercueils aux noms d'écrivains étaient tous égaux dans la laideur, en bois ultra verni avec des poi-gnées tarabiscotées. Papa avait dit: « Je veux une caisse en bois, quatre planches et un couvercle», et de toute façon nous avions prévu de le peindre. J'en avais discuté avec lui quelques jours plus tôt. »

« - On va peindre ton cercueil, Papa. Quelle couleur tu voudrais ? Rouge ? Jaune ? Ou alors doré à la feuille, comme un sarcophage !
- Oh non, vous n'allez pas user de la feuille d'or pour ça... Le bleu de la croix, ça sera bien. »

« Une fois mariés, mes parents sont venus s'installer à La Ferté-Milon, dans une petite maison en bordure de forêt appelée La Folie. Mon père y avait un atelier qui tombait en ruine, et ma mère un tout petit endroit à elle, pompeusement appelé son « boudoir ». C'était la seule pièce à posséder un poêle et lorsqu'on le poussait à fond, on pouvait atteindre une chaleur tropicale.
Le confort, pour le reste, était rudimentaire. Pour avoir de l'eau, il fallait la tirer au puits ou, en hiver, faire fondre la neige. Mes parents s'en fichaient. De toute façon, à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire installer une salle de bains double vasque » ou une « suite parentale avec dressing ». 
Sur une pierre dans l'encadrement de la porte, Papa avait gravé en lettres capitales : « Ici l'on vit heureux », et ce bonheur se sent sur les photos en noir et blanc et les images saccadées des films en super-huit. Il y avait un âne, un chien, des chats et une chèvre. Le linge séchait sur le fil barbelé du pré d'en face. Un bœuf, un jour, avait ruminé un t-shirt, ressorti troué comme une passoire. L'âne Basile avait volé par la fenêtre le pantalon de mon père, qui avait dù le poursuivre en slip à travers le jardin. Des tableaux, des sculptures et des objets astucieux occupaient déjà tout l'espace: un gros œil motorisé qui regardait autour de lui; une bicyclette enceinte d'un tout petit vélo; une chèvre en plâtre; une femme nue avec une tête en crâne de chat, qui ouvrait et refermait son manteau quand on pressait un interrupteur ; un Christ en croix dont les bras ballants pouvaient être remontés en tirant sur une ficelle; une sculpture d'araignée aux pattes de trois mètres de haut, entre lesquelles Barbara faisait du tricycle ; et aussi un cheval à roulettes ancien. C'est ce cheval qui avait permis à Papa de gagner l'estime de son beau-père, bricoleur de génie, comme lui. Il l'avait trouvé en morceaux au tas d'ordures, et l'avait reconstitué comme un puzzle. L'artiste incapable de couper du bois et de saigner le cochon était peut-être fréquentable. »

« - Tu sais, avec Michèle, on s'est aimés! Elle avait dix-neuf ans quand je l'ai rencontrée. Au restaurant uni-versitaire, elle m'échangeait ses choucroutes contre des yaourts... C'est pour ça qu'à l'anniversaire de ses vingt ans, je lui avais offert vingt yaourts...
- Cette année, tu aurais pu lui en offrir quatre-vingts, mais ça aurait fait beaucoup de yaourts !
- Sans elle, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. Pendant quinze ans, on a vécu avec son seul salaire. Elle se levait tous les matins pour aller travailler, pour que je puisse faire mes sculptures sans avoir à me soucier de questions d'argent. Il faut l'associer à mon œuvre! C'est elle et c'est moi! On forme une équipe !
- Je sais tout ça, Papa, tu l'as déjà dit...
- Oui, mais je veux que tout le monde le sache ! »

« Mon père disait que le fond importait plus que la forme et chacune de ses sculptures naissait d'abord d'une idée et d'un titre. Des titres astucieux, inspirés de ses grandes amours ou de ses réactions épidermiques face à ce qui l'agaçait, et dans lesquels il laissait libre cours à son anarchisme, sa tendresse, sa poésie, son antimilitarisme et son anticapitalisme. Nous sommes le monde à nous deux, au hasard, est un hommage à ma mère, au couple qu'ils formaient, à leur complicité ; Le Grand Égologiste se moque de la récupération de l'écologie par les politiques; Les Faux Poètes est né de son irritation à l'égard des mondains qui voudraient paraître ce qu'ils ne sont pas... En manière d'hommage, il choisissait aussi des personnages ou des objets parmi les tableaux inscrits dans l'imaginaire collectif, et il en faisait des sculptures : la table de la chambre de Van Gogh à Arles, une nature morte de Cézanne ou de Morandi, une petite fille de Paolo Uccello, de Vélasquez ou Breughel, et des figures grimaçantes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Il commençait par faire des esquisses sous différents angles. Agrandies et accrochées au mur de son atelier, elles lui servaient à réaliser une structure en fer à béton, « véritable dessin en volume » qui formait l'ossature du corps à venir.
Mon père, à cette étape du travail, avait l'œil flou pendant plusieurs semaines. Comme l'oncle fameux bricoleur dans la chanson de Boris Vian, il répondait à nos questions par monosyllabes, trop occupé à regarder fixement nos chaussures pour voir comment elles étaient lacées, à analyser la forme d'une oreille ou la courbure d'une épaule. 
Je le revois assis à table, citer Jean Racine tout en beurrant généreusement une tartine : « La tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire ! » Une fois la structure terminée, la sculpture était faite : il ne restait qu'à l'ha-biller de tôles colorées, découpées au chalumeau dans des faitouts, des brocs et des seaux hygiéniques. Il lui fallait deux jours pour souder une main, une semaine pour concevoir le mouvement d'un bras, trois mois pour achever une grande sculpture et beaucoup de Petite Fleur interrompus de « nom de Dieu ! ». Car l'émail casse si on le plie, et chacune des tôles devait s'adapter parfaitement à la forme désirée: ainsi, une louche devenait l'extrémité d'une chaussure; l'anse d'une cafetière servait à faire un doigt ; un bidet était transformé en visage.
Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J'aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d'une serrure. J'observais avec émotion ce cœur d'émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu'il ne soit caché à jamais. »

« Peut-être est-ce le cas pour la plupart des parents ? Il est certain qu'aux yeux de mon père, nous sommes restées des enfants pour toujours. Chacune de nous trois avait son champ d'expertise bien défini. Barbara partageait sa virtuosité pratique : pour ses six ans, il lui avait offert un établi, avec de vrais outils à sa mesure dont il avait peint le manche en orange. Mathilde avait le don des langues : c'est à elle qu'il avait confié le soin de concevoir les dizaines d'exemplaires de son livre d'artiste The Thing, qu'il voulait plus traduit que La Bible une manicule s'y répète de page en page, jusqu'à pointer un petit trou fait à l'emporte-pièce, au centre du livre. La chose. Das Ding. அந்த பாெரீள. . Quant à moi, j'étais un écrivain à lunettes et à joues roses de six ans et demi. Il y a quelques années, à la sortie de l'un de mes livres, j'avais un peu traîné à lui envoyer un exemplaire. Il m'avait demandé un fichier PDF, qu'il avait imprimé, relié et qu'il s'était dédicacé : « À mon vieux père ». Le titre était composé à l'aide de grosses lettres en bois peintes, collées à la Néoprène.
Après chaque dispute, Maman me disait: « Mais enfin, c'est de ta faute, Clémentine ! Quand tu fais quelque chose, il faut le cacher, tu sais très bien qu'il ne peut pas s'en empêcher ! »
La grandiloquence de notre père lorsqu'il parlait d'art nous agaçait, mes sœurs et moi. Sa légèreté et son humour étaient escamotés au profit de grandes phrases sur la création démiurgique et autres citations immortelles de Rodin ou de Verlaine. Lui qui allait jusqu'à apposer sa signature d'artiste sur les mots adressés à l'institutrice ne comprenait pas que je ne signe pas tout ce que je faisais. Un jour, je lui avais amené un prototype de plaque émaillée Licence poétique que je venais de sérigraphier. Ce n'était qu'un essai, mais il avait insisté pour que je le signe. Devant mon refus à obtempérer, il avait gravé « Caca boudin » au dos de la plaque, avec une écriture d'enfant. Obstination contre Obstination. Panda contre Panda. Barbara, elle, résume les choses ainsi : « Oh oui, vous étiez chiants ! » »

« - Vous avez commandé le cercueil ?
- Ah non, Papa, ça c'est notre limite. On peut parler de tout, mais commander le cercueil alors que tu es encore vivant, ça ce n'est pas possible !
- C'est bien de s'y prendre à l'avance. Peut-être qu'il y a des ruptures de stock, tu vois...
- Ah non, non, non !
- Bon, bon. »

« Le soir, j'avais les mains aussi noires que celles de mon père. J'ai eu beau frotter, impossible de les ravoir - comme la clef dans l'histoire de Barbe-Bleue. J'avais toujours pensé qu'il ne se lavait pas sérieusement les mains, mais j'avais médit. La poussière de métal s'incruste, et il est très difficile de s'en débarrasser. J'avais appris quelque chose. »

« - Verte, une mouche à merde...
- ... volait, virevoltait
- ... venait, allait
- ... de miel, à lait...
- ... qui pourtant ne tenaient ni le goût ni l'odeur de ce que par nature goûtent les mouches...
- ... vertes, à merde.

- Tu te souviens de mon poème ?
- Ben oui, Pap.
- Comment ça se fait ?
- Je l'aime bien. »

« Heureusement, tout est soluble dans le temps. Comme l'écrivait Proust à la fin de la Recherche : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. » Peu à peu, la vie a repris son cours normal place du Vieux-Marché. Si ça avait été à refaire, mon père l'aurait refait. Tout bien réfléchi, il était sorti de son atelier, avait découvert un monde inconnu et vécu des choses exceptionnelles, ça valait quand même le coup. Il continua à travailler dans son atelier en chantant Petite Fleur, comme toujours. Quoi qu'il arrive - et même s'il avait été tout seul dans une grotte -, il aurait créé avec la même absolue nécessité. »

« Chez mes sœurs et chez moi aussi, il y a des sculptures, des tableaux et des objets partout. Je pourrais raconter l'histoire de chacun.
Il était une fois un porte-savon. Je l'ai ramassé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, en bordure d'une galaxie désignée sous le nom de Voie lactée, sur la troisième des planètes principales du système solaire, sur le continent européen, en France, dans la région Bretagne, dans le département du Morbihan, sur la commune de Pleucadeuc, près de Malestroit, dans les ruines d'une petite maison au milieu des bois du Lézigot, sur le sol de ce qui fut une cuisine qui n'existe plus que dans nos mémoires.
Aux origines de ce porte-savon, il y a un grand jardin traversé par un ruisseau. Mon grand-père y faisait pous-ser des fleurs et des arbres. Sur les photos, c'est un bel homme à l'air malicieux. Il porte des moustaches et un pantalon à pinces incroyablement large, de ceux en vogue à son époque.
Pour ranger ses outils de jardin, le bel homme à moustaches avait besoin d'une remise. Il confia les travaux à un maçon qui, pris de zèle, lui construisit une maisonnette. Deux pièces, une cheminée, un grenier, le tout nappé de crépi rose à la mode italienne.
J'ai découvert récemment que pour s'éviter les tracas d'une demande de permis de construire, on peut aujourd'hui commander sur internet des abris de jardin en kit de toutes les formes : pavillon miniature avec auvent, petit chalet, mini manoir et même (pour 3999 euros moins les options) un étonnant «tonneau de camping en bois massif, classé dans la rubrique « abris insolites ». Mais mon histoire se passe il y a longtemps, internet et les chalets de loisir double pente n'existaient pas encore.
Aux origines de ce souvenir, de ces décombres et de ce porte-savon, c'est la guerre, et l'action se déroule en noir et blanc. Trois parachutistes français sont blessés dans un maquis de la région. Déguisés en nonnes, ils sont cachés dans un cloître. Puis mon grand-père les conduit en charrette dans sa cabane au milieu des bois. Mes tantes, alors adolescentes, vont leur porter à manger. « Reste ici, nous allons nourrir le perroquet d'une dame », disent-elles à mon père, trop jeune pour les accompagner.
La maison rose n'a encore ni porte ni fenêtres, lorsque le bruit court que l'armée allemande s'apprête à dynamiter les deux ponts qui mènent à la ville, pour freiner l'avancée des Américains. Ma famille part se mettre à l'abri au Lézigot. Ils barricadent les ouvertures à l'aide de planches et s'allongent pour la nuit sur des sacs emplis de fougères. De là, ils entendent exploser les ponts.

Coupure publicitaire, musique, fondu enchaîné : la guerre est finie mais l'image reste en noir et blanc. La maison est désormais terminée, elle une porte et des fenêtres, et Papa y passe l'été avec son père. Le petit Bernard est trop maigre, et sa mère se fait du souci. L'idée de cette villégiature est de l'engraisser en lui donnant du bon air et des pommes de terre écrasées dans du lait. Pour en avoir du frais, mon grand-père achète une vache qui vient de mettre bas. Après l'été, quand il n'en a plus besoin, il la revend. 

[...] 
Nous partions tôt le matin de La Ferté-Milon. La route était longue. Au volant d'une Méhari en plastique vert pleine comme un œuf, qui prenait l'eau et peinait à dépasser les 100 km/h, mon père était environné par la fumée de sa pipe. Ma mère était assise à ses côtés. À l'arrière, mes deux sœurs, moi petite au milieu et, à nos pieds, Maja, notre énorme chienne berger briard. Avec le recul, cette expédition me semble héroïque. Cette époque-là aussi appartient au passé. Sur les photographies aux couleurs vives, tout le monde a trop de cheveux, même la chienne. Je suis une enfant rigolote aux joues du haut et du bas rebondies, ma mère n'a aucun souci à se faire, pas besoin d'acheter de vache pour me donner du lait.

C'est drôle, les moments paisibles n'ont rien de particulier à raconter. Ils se confondent et s'agglomèrent en une sensation globale d'où émergent quelques images sans grand intérêt : un canif ou un bol avec son prénom peint à la main achetés au tabac-presse de Malestroit ; la sculpture d'un bœuf sur le pignon de l'église dont l'ombre projette le parfait profil de Voltaire; notre mère qui compte les mailles de son tricot sur un fond uni de végétation. Je ne sais plus ce que nous faisions, l'été au Lézigot, mais c'était bien. 
Ça s'est arrêté brusquement en 1986, quand ma grand-mère est morte. Nous n'avions plus de raison de revenir dans la région, et puis cela devait faire de la peine à Papa. Les vacances étaient finies.

Nous n'y sommes retournés qu'une fois, il y a six ans. Mon père avait les cheveux blancs, et il était déjà fatigué. Cette fois, c'est moi qui conduisais, et il m'indiquait le chemin : « Tu prends la route de Saint-Congard, et on tournera de ce côté-là. À gauche. Non, l'autre gauche ! Enfin, par là, quoi. »
Il est rare de pouvoir vraiment marcher dans un souvenir. À chaque fois qu'il m'est arrivé de repasser dans un endroit où j'ai vécu, les lieux m'étaient devenus étrangement étrangers. Je ne m'y sentais plus chez moi. Un immeuble s'était construit, la boulangerie était devenue une boutique de e-cigarettes, la rue n'était plus à sens unique. Rien n'était plus pareil. C'est une sensation curieuse que de se sentir touriste dans une rue jadis si familière.
[...] 
Cette journée d'automne est déjà loin, mais c'est comme si j'y étais encore. Le porte-savon est accroché au-dessus de mon évier. J'y tiens énormément. Je l'ai trouvé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, au Lézigot, dans une maisonnette au crépi rose près de Pleucadeuc. Il y était déjà pendant la guerre, quand le savon venait à manquer. Il était encore là quand nous étions enfants, Papa et moi, lui maigrichon et moi gras-souillette. Quand mon grand-père allait puiser de l'eau orange au ruisseau pour faire le café, quand mes sœurs pêchaient et que ma mère comptait ses mailles. Et pendant ces autres jours d'été qui se suffisent à eux-mêmes et que tout le monde a oubliés. »

« - Mon père a eu une belle vie, lui aussi... Rhoo, c'était quand même un drôle de type... Ça doit être de lui que nous tenons l'humour familial ! Il avait deux alambics, qu'il menait de ferme en ferme. Le travail ne lui prenait que six mois dans l'année, et le reste du temps, il le consacrait à s'occuper de son jardin, au Lézigot. Il y avait des rosiers par centaines. Il faisait venir ses plantes de Nantes, par le canal de Nantes à Brest.
- Maman dit qu'il avait un accent breton à couper au couteau et qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait !
- Oh oui, c'est drôle, elle dit ça. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je n'en ai que des souvenirs merveilleux. Je donnerais un jour du temps qu'il me reste pour passer une heure avec lui.
- Avant, tu disais que tu donnerais une semaine pour passer un jour avec lui.
- Oui tu vois, je m'adapte. »

« Nous avons vécu les deux semaines qui ont suivi en état d'hypnose, comme dans un rêve. Je garde de ces journées un sentiment étrange et flou d'urgence, de joie, de fatigue, de tristesse et de tendresse mêlées. Papa n'en avait plus pour longtemps, il le savait et nous aussi. Nous ignorions de combien de temps exactement nous disposions, mais il s'affaiblissait chaque jour un peu plus, et personne ne se faisait d'illusions. Chaque moment passé ensemble comptait. Il fallait lui dire ce que nous avions à lui dire, lui poser les questions qu'il fallait lui poser, il fallait apaiser sa douleur et notre chagrin, il fallait qu'il voie son atelier transformé et puisse imaginer ce que serait cet endroit quand il ne serait plus là. Il fallait faire tout cela sans trop réfléchir, sans se laisser rattraper par le désespoir ni tomber d'épuisement - Maman avait le visage creusé et Barbara des yeux terrifiés. Moi, je ne sais pas quelle tête j'avais, ce n'était pas le moment de se regarder dans la glace. »

« Dans des périodes comme celles-là, les paroles compatissantes ne servent à rien, et je ne connais pas de plus grand réconfort que le miracle de lasagnes encore chaudes, d'un cake au citron et d'un raccordement électrique tout neuf au plafond d'un atelier. »

« - Tu ne manges rien...
- Écoute, ma petite chérie, il faut que je t'explique quelque chose. Pour moi, tout a un goût de carton. Les frites et les gâteaux, les tartines de beurre, tout. Je me force à manger parce que je vous aime, mais je n'ai envie de rien.
- Je pourrais te refaire de la bouillie comme te faisait mamie quand tu étais petit, avec de la farine et du lait.
- Oui, ça je pourrais essayer d'en manger. Mais la sienne n'était pas pareille, elle accrochait au fond de la casserole, la cuillère tenait toute droite dedans.
- Je sais bien, j'ai essayé de la faire trop cuire, comme elle, mais la casserole est en Tefal alors ça n'attache pas... »

« - Ah, quelle vacherie, quand même ! J'aurais préféré vivre en me croyant en bonne santé plutôt que mourir en me sachant malade. »

« Savoir qu'il s'agissait d'une douce agonie ne nous était d'aucun réconfort. La mort n'est pas une chose qui prête au relativisme. »

« Quiconque a un jour observé une croûte de fromage au microscope ne peut se leurrer sur la vacuité de nos existences. En regardant à travers la lunette, on voit des acariens (appelés « artisons ») vaquer à leurs occupations. On ne sait quelles pensées s'agitent derrière leurs yeux noirs, ni vers quel rendez-vous ils se hâtent. On ignore s'ils ont des joies, des peurs ou des souvenirs. Mais en les regardant, on comprend que nous sommes, comme eux, des insectes insignifiants, voués à la mort et à l'oubli, perdus dans l'infinité de l'Univers sans cesse en expansion. Cette idée est insupportable. Pour ne pas y penser, l'humain est obligé de faire diversion. Ceux d'entre nous qui ne se démènent pas pour leur survie s'occupent à n'importe quoi d'autre: ils déclenchent des guerres ou militent contre l'immigration. Ils s'accrochent à leurs certitudes, collectionnent des fèves ou des boîtes à biscuits, signent des pétitions, baisent tant qu'ils peuvent, bricolent par-ci par-là, se passionnent pour des polices d'assurance, repassent leurs slips, font des réunions ou achètent la dernière voiture toutes options. Tout, plutôt que regarder la mort en face.
Mais ces jours-là, je n'avais pas le choix. »

« Nous étions complètement perdues. Avant d'y être confrontées, nous ne savions rien des mystères qui entourent la mort d'un proche. Nous découvrions qu'il ne suffisait pas de faire des travaux dans l'atelier ou de bomber un déambulateur pour que tout se passe au mieux. »

« L'humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d'aventures. C'est un peu ce que nous étions, ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au cœur d'une forêt, serrés autour d'un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.
Après ça, nous sommes allés promener Gommette.
Sa joie était drôle à voir. Elle exultait, frétillant de partout, poussant des aboiements d'excitation, secouant une chaussure, mâchouillant sa laisse, inconsciente du drame et de notre stupeur.
Un ticket gagnant, un bon mot, l'été et un chien content, tout cela était irréel, en inadéquation avec ce qu'aurait dû être notre humeur. Tout avait changé, mais rien n'était différent, la vie continuait. »

« Pour saisir les préoccupations d'une époque, il suffit d'écouter des chansons populaires. Celles d'aujourd'hui parlent pour la plupart de chagrins d'amour. Du temps des yéyés, on chantait l'interdiction de coucher avant le mariage. Les chansons du Moyen Âge, elles, avaient toutes quelque chose à voir avec la mort, le plus souvent prématurée. Cela faisait partie de la vie. Le jeune François Villon, avant de partir en voyage, avait écrit son testament, selon l'usage de l'époque. Car lui savait déjà que ce monde n'est qu'abusion - il n'est qui contre mort résiste, ne qui treuve provision. »

« L'habitude des masques mortuaires de cire ou de plâtre s'est aussi perdue. Ils étaient réalisés à des fins de commémoration ou d'expertise médico-légale et l'on trouve encore toute une collection de visages de grands hommes saisis quelques minutes après leur mort. Les masques de Napoléon, Dante, Beethoven ou Tolstoï ferment les yeux : ils ne pensent plus à conquérir le monde, à composer la rime, le roman ou l'accord parfaits on dirait qu'ils se reposent. Le moulage le plus célèbre est celui d'une jeune femme au doux sourire, une inconnue prétendument noyée dans la Seine. Elle fut l'objet d'un engouement populaire. Rilke en parle dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge, elle est la « Joconde suicidée » de l'Auré-lien d'Aragon, Nabokov lui consacre un poème et elle a même inspiré Guillaume Musso. En 1960 comble de la consécration, l'inconnue de la Seine servit de modèle à « Resusci Anne », le mannequin utilisé pour les entraînements à la réanimation - des noyés et des autres - par le bouche-à-bouche. Elle gagna par là même le surnom de femme la plus embrassée du monde».
J'ai vaguement pensé à mouler le visage de Papa, mais je nous imaginais mal arriver au funérarium avec une bassine et un sac de plâtre. Ça en aurait mis partout, et Maman n'aurait certainement pas été d'accord. Je n'ai pas non plus osé faire de belle photographie à la façon de Victor Hugo immortalisé par les studios Nadar. Mon père aurait sans doute apprécié la solennité du procédé, mais les temps changent, et j'étais déjà à mon maximum. »

« Lorsque nous avons tous été réunis autour du cercueil, Barbara a distribué aux enfants des pistolets à bulles peints du même bleu. « Papa disait qu'il ne cherchait pas ses idées, mais qu'elles lui venaient spontanément, comme des bulles viennent éclater à la surface d'une cuve en fermentation, a-t-elle dit. Il n'est plus avec nous, mais ses idées sont toujours là. » Les enfants se sont égaillés entre les tombes, une nuée de bulles de savon s'est élevée dans les airs, voletant joyeusement au-dessus de nos têtes. Alors, Barbara s'est mise à jouer à l'accordéon un air qu'elle avait composé lorsque notre père était à l'hôpital. Elle s'accompagnait en soufflant dans un étrange instrument de son invention, fait d'un tube en plastique gainé de tissu, dont le son doux et mélancolique faisait penser à celui d'un thérémine. »

« On ne peut pas tout raconter d'une vie, surtout lorsqu'elle a été beaucoup vécue et qu'elle est vue à hauteur d'enfant. Lorsqu'on referme un livre, il ne nous reste en tête que quelques passages, une impression diffuse, des souvenirs plus ou moins fidèles, parfois une phrase seulement. S'il m'arrive d'oublier les images, j'ai la mémoire précise des mots, et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de mon père. »

Quatrième de couverture

Il faut que je raconte cette histoire tant qu'il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j'ai peur que les souvenirs s'en aillent avec elle, comme un rêve qui s'échappe au réveil et qu'on ne peut retenir. Avec ce bleu, j'ai peint le cercueil de Papa.

Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d'étincelles. Alors qu'il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d'enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une cœuvre d'art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d'une cérémonie digne d'un concert au Stade de France: l'autrice raconte cette période irréelle et l'histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.

D'une fantaisie irrésistible, Alors c'est bien offre un regard sensible et inattendu sur la perte et la filiation. C'est aussi l'hommage de l'artiste Clémentine Mélois à son père, ce bricoleur de génie qui lui a transmis son humour inquiet, son amour des mots et son vital élan de création.

Clémentine Mélois est artiste plasticienne et écrivaine. Membre de l'Oulipo, elle est notamment l'autrice, aux Éditions Grasset, de Cent titres (2014), Sinon j'oublie (2017) et Dehors, la tempête (2020).

Éditions l'arbalète gallimard,  juin 2024
202 pages