Clémentine Mélois raconte les derniers jours de son père, le sculpteur Bernard Mélois, puis sa mort et les jours qui suivent. Mais elle raconte surtout un homme, une famille, une enfance, une maison, un atelier, des objets ... et tout ce qui continue de vivre après quelqu'un.
J'ai aimé la construction du récit, cette alternance entre souvenirs, réflexions, références, anecdotes et dialogues avec son père. Ces échanges sont d'une tendresse folle. Il y a de l'humour partout, même au cœur de ce qui fait mal. Jamais de pathos. La mort est là, évidemment, mais elle cohabite avec les lasagnes encore chaudes, les chiens joyeux, les bricolages, les disputes, les blagues et les chansons. Et ce passage merveilleux autour d'un simple porte-savon. Un petit objet retrouvé dans les ruines d'une maison d'enfance devient soudain le point de départ d'une histoire familiale, de la guerre, des vacances, des grands-parents, de l'enfance. Comme si les objets minuscules savaient mieux que nous retenir ce qui menace de disparaître.
J'ai été particulièrement touchée par cette famille aimante, bienveillante, profondément complice, et par ce père qui transmet à ses filles son humour inquiet, son amour des mots et son besoin viscéral de créer.
« On ne peut pas tout raconter d'une vie. »
Alors Clémentine Mélois choisit des fragments. Quelques images. Quelques paroles. Des souvenirs parfois drôles, parfois bouleversants. Qui font qu'une vie reste.
J'ai attendu avant de lire ce livre. Peut-être parce que je savais qu'il allait faire remonter mes propres souvenirs, vieux de plus de dix ans maintenant.
Il l'a fait.
Et je suis heureuse d'avoir attendu le bon moment pour aller à sa rencontre.
« Pour en revenir aux cercueils, j'ai trouvé qu'ils étaient chers d'autant que c'est un achat ingrat. Encore pire que de devoir payer une police d'assurance, changer ses fenêtres ou la courroie de distribution de sa Twingo. «C'est bête, se dit-on, avec ça j'aurais pu m'offrir des vacances à Tahiti ». Enfin, c'est ainsi, on le sait bien : la vie est faite de beaucoup de courroies de distribution à changer, et de très peu de vacances à Tahiti.
Quoi qu'il en soit, le choix a été vite fait. Pas besoin de réfléchir. Nous avons pris le cercueil le plus simple, en bois de peuplier brut. Qu'importent leur prix ou leur particule, les cercueils aux noms d'écrivains étaient tous égaux dans la laideur, en bois ultra verni avec des poi-gnées tarabiscotées. Papa avait dit: « Je veux une caisse en bois, quatre planches et un couvercle», et de toute façon nous avions prévu de le peindre. J'en avais discuté avec lui quelques jours plus tôt. »
« - On va peindre ton cercueil, Papa. Quelle couleur tu voudrais ? Rouge ? Jaune ? Ou alors doré à la feuille, comme un sarcophage !
- Oh non, vous n'allez pas user de la feuille d'or pour ça... Le bleu de la croix, ça sera bien. »
« Une fois mariés, mes parents sont venus s'installer à La Ferté-Milon, dans une petite maison en bordure de forêt appelée La Folie. Mon père y avait un atelier qui tombait en ruine, et ma mère un tout petit endroit à elle, pompeusement appelé son « boudoir ». C'était la seule pièce à posséder un poêle et lorsqu'on le poussait à fond, on pouvait atteindre une chaleur tropicale.
Le confort, pour le reste, était rudimentaire. Pour avoir de l'eau, il fallait la tirer au puits ou, en hiver, faire fondre la neige. Mes parents s'en fichaient. De toute façon, à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire installer une salle de bains double vasque » ou une « suite parentale avec dressing ».
Sur une pierre dans l'encadrement de la porte, Papa avait gravé en lettres capitales : « Ici l'on vit heureux », et ce bonheur se sent sur les photos en noir et blanc et les images saccadées des films en super-huit. Il y avait un âne, un chien, des chats et une chèvre. Le linge séchait sur le fil barbelé du pré d'en face. Un bœuf, un jour, avait ruminé un t-shirt, ressorti troué comme une passoire. L'âne Basile avait volé par la fenêtre le pantalon de mon père, qui avait dù le poursuivre en slip à travers le jardin. Des tableaux, des sculptures et des objets astucieux occupaient déjà tout l'espace: un gros œil motorisé qui regardait autour de lui; une bicyclette enceinte d'un tout petit vélo; une chèvre en plâtre; une femme nue avec une tête en crâne de chat, qui ouvrait et refermait son manteau quand on pressait un interrupteur ; un Christ en croix dont les bras ballants pouvaient être remontés en tirant sur une ficelle; une sculpture d'araignée aux pattes de trois mètres de haut, entre lesquelles Barbara faisait du tricycle ; et aussi un cheval à roulettes ancien. C'est ce cheval qui avait permis à Papa de gagner l'estime de son beau-père, bricoleur de génie, comme lui. Il l'avait trouvé en morceaux au tas d'ordures, et l'avait reconstitué comme un puzzle. L'artiste incapable de couper du bois et de saigner le cochon était peut-être fréquentable. »
« - Tu sais, avec Michèle, on s'est aimés! Elle avait dix-neuf ans quand je l'ai rencontrée. Au restaurant uni-versitaire, elle m'échangeait ses choucroutes contre des yaourts... C'est pour ça qu'à l'anniversaire de ses vingt ans, je lui avais offert vingt yaourts...
- Cette année, tu aurais pu lui en offrir quatre-vingts, mais ça aurait fait beaucoup de yaourts !
- Sans elle, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. Pendant quinze ans, on a vécu avec son seul salaire. Elle se levait tous les matins pour aller travailler, pour que je puisse faire mes sculptures sans avoir à me soucier de questions d'argent. Il faut l'associer à mon œuvre! C'est elle et c'est moi! On forme une équipe !
- Je sais tout ça, Papa, tu l'as déjà dit...
- Oui, mais je veux que tout le monde le sache ! »
« Mon père disait que le fond importait plus que la forme et chacune de ses sculptures naissait d'abord d'une idée et d'un titre. Des titres astucieux, inspirés de ses grandes amours ou de ses réactions épidermiques face à ce qui l'agaçait, et dans lesquels il laissait libre cours à son anarchisme, sa tendresse, sa poésie, son antimilitarisme et son anticapitalisme. Nous sommes le monde à nous deux, au hasard, est un hommage à ma mère, au couple qu'ils formaient, à leur complicité ; Le Grand Égologiste se moque de la récupération de l'écologie par les politiques; Les Faux Poètes est né de son irritation à l'égard des mondains qui voudraient paraître ce qu'ils ne sont pas... En manière d'hommage, il choisissait aussi des personnages ou des objets parmi les tableaux inscrits dans l'imaginaire collectif, et il en faisait des sculptures : la table de la chambre de Van Gogh à Arles, une nature morte de Cézanne ou de Morandi, une petite fille de Paolo Uccello, de Vélasquez ou Breughel, et des figures grimaçantes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Il commençait par faire des esquisses sous différents angles. Agrandies et accrochées au mur de son atelier, elles lui servaient à réaliser une structure en fer à béton, « véritable dessin en volume » qui formait l'ossature du corps à venir.
Mon père, à cette étape du travail, avait l'œil flou pendant plusieurs semaines. Comme l'oncle fameux bricoleur dans la chanson de Boris Vian, il répondait à nos questions par monosyllabes, trop occupé à regarder fixement nos chaussures pour voir comment elles étaient lacées, à analyser la forme d'une oreille ou la courbure d'une épaule.
Je le revois assis à table, citer Jean Racine tout en beurrant généreusement une tartine : « La tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire ! » Une fois la structure terminée, la sculpture était faite : il ne restait qu'à l'ha-biller de tôles colorées, découpées au chalumeau dans des faitouts, des brocs et des seaux hygiéniques. Il lui fallait deux jours pour souder une main, une semaine pour concevoir le mouvement d'un bras, trois mois pour achever une grande sculpture et beaucoup de Petite Fleur interrompus de « nom de Dieu ! ». Car l'émail casse si on le plie, et chacune des tôles devait s'adapter parfaitement à la forme désirée: ainsi, une louche devenait l'extrémité d'une chaussure; l'anse d'une cafetière servait à faire un doigt ; un bidet était transformé en visage.
Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J'aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d'une serrure. J'observais avec émotion ce cœur d'émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu'il ne soit caché à jamais. »
« Peut-être est-ce le cas pour la plupart des parents ? Il est certain qu'aux yeux de mon père, nous sommes restées des enfants pour toujours. Chacune de nous trois avait son champ d'expertise bien défini. Barbara partageait sa virtuosité pratique : pour ses six ans, il lui avait offert un établi, avec de vrais outils à sa mesure dont il avait peint le manche en orange. Mathilde avait le don des langues : c'est à elle qu'il avait confié le soin de concevoir les dizaines d'exemplaires de son livre d'artiste The Thing, qu'il voulait plus traduit que La Bible une manicule s'y répète de page en page, jusqu'à pointer un petit trou fait à l'emporte-pièce, au centre du livre. La chose. Das Ding. அந்த பாெரீள. . Quant à moi, j'étais un écrivain à lunettes et à joues roses de six ans et demi. Il y a quelques années, à la sortie de l'un de mes livres, j'avais un peu traîné à lui envoyer un exemplaire. Il m'avait demandé un fichier PDF, qu'il avait imprimé, relié et qu'il s'était dédicacé : « À mon vieux père ». Le titre était composé à l'aide de grosses lettres en bois peintes, collées à la Néoprène.
Après chaque dispute, Maman me disait: « Mais enfin, c'est de ta faute, Clémentine ! Quand tu fais quelque chose, il faut le cacher, tu sais très bien qu'il ne peut pas s'en empêcher ! »
La grandiloquence de notre père lorsqu'il parlait d'art nous agaçait, mes sœurs et moi. Sa légèreté et son humour étaient escamotés au profit de grandes phrases sur la création démiurgique et autres citations immortelles de Rodin ou de Verlaine. Lui qui allait jusqu'à apposer sa signature d'artiste sur les mots adressés à l'institutrice ne comprenait pas que je ne signe pas tout ce que je faisais. Un jour, je lui avais amené un prototype de plaque émaillée Licence poétique que je venais de sérigraphier. Ce n'était qu'un essai, mais il avait insisté pour que je le signe. Devant mon refus à obtempérer, il avait gravé « Caca boudin » au dos de la plaque, avec une écriture d'enfant. Obstination contre Obstination. Panda contre Panda. Barbara, elle, résume les choses ainsi : « Oh oui, vous étiez chiants ! » »
« - Vous avez commandé le cercueil ?
- Ah non, Papa, ça c'est notre limite. On peut parler de tout, mais commander le cercueil alors que tu es encore vivant, ça ce n'est pas possible !
- C'est bien de s'y prendre à l'avance. Peut-être qu'il y a des ruptures de stock, tu vois...
- Ah non, non, non !
- Bon, bon. »
« Le soir, j'avais les mains aussi noires que celles de mon père. J'ai eu beau frotter, impossible de les ravoir - comme la clef dans l'histoire de Barbe-Bleue. J'avais toujours pensé qu'il ne se lavait pas sérieusement les mains, mais j'avais médit. La poussière de métal s'incruste, et il est très difficile de s'en débarrasser. J'avais appris quelque chose. »
« - Verte, une mouche à merde...
- ... volait, virevoltait
- ... venait, allait
- ... de miel, à lait...
- ... qui pourtant ne tenaient ni le goût ni l'odeur de ce que par nature goûtent les mouches...
- ... vertes, à merde.
- Tu te souviens de mon poème ?
- Ben oui, Pap.
- Comment ça se fait ?
- Je l'aime bien. »
« Heureusement, tout est soluble dans le temps. Comme l'écrivait Proust à la fin de la Recherche : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. » Peu à peu, la vie a repris son cours normal place du Vieux-Marché. Si ça avait été à refaire, mon père l'aurait refait. Tout bien réfléchi, il était sorti de son atelier, avait découvert un monde inconnu et vécu des choses exceptionnelles, ça valait quand même le coup. Il continua à travailler dans son atelier en chantant Petite Fleur, comme toujours. Quoi qu'il arrive - et même s'il avait été tout seul dans une grotte -, il aurait créé avec la même absolue nécessité. »
« Chez mes sœurs et chez moi aussi, il y a des sculptures, des tableaux et des objets partout. Je pourrais raconter l'histoire de chacun.
Il était une fois un porte-savon. Je l'ai ramassé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, en bordure d'une galaxie désignée sous le nom de Voie lactée, sur la troisième des planètes principales du système solaire, sur le continent européen, en France, dans la région Bretagne, dans le département du Morbihan, sur la commune de Pleucadeuc, près de Malestroit, dans les ruines d'une petite maison au milieu des bois du Lézigot, sur le sol de ce qui fut une cuisine qui n'existe plus que dans nos mémoires.
Aux origines de ce porte-savon, il y a un grand jardin traversé par un ruisseau. Mon grand-père y faisait pous-ser des fleurs et des arbres. Sur les photos, c'est un bel homme à l'air malicieux. Il porte des moustaches et un pantalon à pinces incroyablement large, de ceux en vogue à son époque.
Pour ranger ses outils de jardin, le bel homme à moustaches avait besoin d'une remise. Il confia les travaux à un maçon qui, pris de zèle, lui construisit une maisonnette. Deux pièces, une cheminée, un grenier, le tout nappé de crépi rose à la mode italienne.
J'ai découvert récemment que pour s'éviter les tracas d'une demande de permis de construire, on peut aujourd'hui commander sur internet des abris de jardin en kit de toutes les formes : pavillon miniature avec auvent, petit chalet, mini manoir et même (pour 3999 euros moins les options) un étonnant «tonneau de camping en bois massif, classé dans la rubrique « abris insolites ». Mais mon histoire se passe il y a longtemps, internet et les chalets de loisir double pente n'existaient pas encore.
Aux origines de ce souvenir, de ces décombres et de ce porte-savon, c'est la guerre, et l'action se déroule en noir et blanc. Trois parachutistes français sont blessés dans un maquis de la région. Déguisés en nonnes, ils sont cachés dans un cloître. Puis mon grand-père les conduit en charrette dans sa cabane au milieu des bois. Mes tantes, alors adolescentes, vont leur porter à manger. « Reste ici, nous allons nourrir le perroquet d'une dame », disent-elles à mon père, trop jeune pour les accompagner.
La maison rose n'a encore ni porte ni fenêtres, lorsque le bruit court que l'armée allemande s'apprête à dynamiter les deux ponts qui mènent à la ville, pour freiner l'avancée des Américains. Ma famille part se mettre à l'abri au Lézigot. Ils barricadent les ouvertures à l'aide de planches et s'allongent pour la nuit sur des sacs emplis de fougères. De là, ils entendent exploser les ponts.
Coupure publicitaire, musique, fondu enchaîné : la guerre est finie mais l'image reste en noir et blanc. La maison est désormais terminée, elle une porte et des fenêtres, et Papa y passe l'été avec son père. Le petit Bernard est trop maigre, et sa mère se fait du souci. L'idée de cette villégiature est de l'engraisser en lui donnant du bon air et des pommes de terre écrasées dans du lait. Pour en avoir du frais, mon grand-père achète une vache qui vient de mettre bas. Après l'été, quand il n'en a plus besoin, il la revend.
[...]
Nous partions tôt le matin de La Ferté-Milon. La route était longue. Au volant d'une Méhari en plastique vert pleine comme un œuf, qui prenait l'eau et peinait à dépasser les 100 km/h, mon père était environné par la fumée de sa pipe. Ma mère était assise à ses côtés. À l'arrière, mes deux sœurs, moi petite au milieu et, à nos pieds, Maja, notre énorme chienne berger briard. Avec le recul, cette expédition me semble héroïque. Cette époque-là aussi appartient au passé. Sur les photographies aux couleurs vives, tout le monde a trop de cheveux, même la chienne. Je suis une enfant rigolote aux joues du haut et du bas rebondies, ma mère n'a aucun souci à se faire, pas besoin d'acheter de vache pour me donner du lait.
C'est drôle, les moments paisibles n'ont rien de particulier à raconter. Ils se confondent et s'agglomèrent en une sensation globale d'où émergent quelques images sans grand intérêt : un canif ou un bol avec son prénom peint à la main achetés au tabac-presse de Malestroit ; la sculpture d'un bœuf sur le pignon de l'église dont l'ombre projette le parfait profil de Voltaire; notre mère qui compte les mailles de son tricot sur un fond uni de végétation. Je ne sais plus ce que nous faisions, l'été au Lézigot, mais c'était bien.
Ça s'est arrêté brusquement en 1986, quand ma grand-mère est morte. Nous n'avions plus de raison de revenir dans la région, et puis cela devait faire de la peine à Papa. Les vacances étaient finies.
Nous n'y sommes retournés qu'une fois, il y a six ans. Mon père avait les cheveux blancs, et il était déjà fatigué. Cette fois, c'est moi qui conduisais, et il m'indiquait le chemin : « Tu prends la route de Saint-Congard, et on tournera de ce côté-là. À gauche. Non, l'autre gauche ! Enfin, par là, quoi. »
Il est rare de pouvoir vraiment marcher dans un souvenir. À chaque fois qu'il m'est arrivé de repasser dans un endroit où j'ai vécu, les lieux m'étaient devenus étrangement étrangers. Je ne m'y sentais plus chez moi. Un immeuble s'était construit, la boulangerie était devenue une boutique de e-cigarettes, la rue n'était plus à sens unique. Rien n'était plus pareil. C'est une sensation curieuse que de se sentir touriste dans une rue jadis si familière.
[...]
Cette journée d'automne est déjà loin, mais c'est comme si j'y étais encore. Le porte-savon est accroché au-dessus de mon évier. J'y tiens énormément. Je l'ai trouvé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, au Lézigot, dans une maisonnette au crépi rose près de Pleucadeuc. Il y était déjà pendant la guerre, quand le savon venait à manquer. Il était encore là quand nous étions enfants, Papa et moi, lui maigrichon et moi gras-souillette. Quand mon grand-père allait puiser de l'eau orange au ruisseau pour faire le café, quand mes sœurs pêchaient et que ma mère comptait ses mailles. Et pendant ces autres jours d'été qui se suffisent à eux-mêmes et que tout le monde a oubliés. »
« - Mon père a eu une belle vie, lui aussi... Rhoo, c'était quand même un drôle de type... Ça doit être de lui que nous tenons l'humour familial ! Il avait deux alambics, qu'il menait de ferme en ferme. Le travail ne lui prenait que six mois dans l'année, et le reste du temps, il le consacrait à s'occuper de son jardin, au Lézigot. Il y avait des rosiers par centaines. Il faisait venir ses plantes de Nantes, par le canal de Nantes à Brest.
- Maman dit qu'il avait un accent breton à couper au couteau et qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait !
- Oh oui, c'est drôle, elle dit ça. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je n'en ai que des souvenirs merveilleux. Je donnerais un jour du temps qu'il me reste pour passer une heure avec lui.
- Avant, tu disais que tu donnerais une semaine pour passer un jour avec lui.
- Oui tu vois, je m'adapte. »
« Nous avons vécu les deux semaines qui ont suivi en état d'hypnose, comme dans un rêve. Je garde de ces journées un sentiment étrange et flou d'urgence, de joie, de fatigue, de tristesse et de tendresse mêlées. Papa n'en avait plus pour longtemps, il le savait et nous aussi. Nous ignorions de combien de temps exactement nous disposions, mais il s'affaiblissait chaque jour un peu plus, et personne ne se faisait d'illusions. Chaque moment passé ensemble comptait. Il fallait lui dire ce que nous avions à lui dire, lui poser les questions qu'il fallait lui poser, il fallait apaiser sa douleur et notre chagrin, il fallait qu'il voie son atelier transformé et puisse imaginer ce que serait cet endroit quand il ne serait plus là. Il fallait faire tout cela sans trop réfléchir, sans se laisser rattraper par le désespoir ni tomber d'épuisement - Maman avait le visage creusé et Barbara des yeux terrifiés. Moi, je ne sais pas quelle tête j'avais, ce n'était pas le moment de se regarder dans la glace. »
« Dans des périodes comme celles-là, les paroles compatissantes ne servent à rien, et je ne connais pas de plus grand réconfort que le miracle de lasagnes encore chaudes, d'un cake au citron et d'un raccordement électrique tout neuf au plafond d'un atelier. »
« - Tu ne manges rien...
- Écoute, ma petite chérie, il faut que je t'explique quelque chose. Pour moi, tout a un goût de carton. Les frites et les gâteaux, les tartines de beurre, tout. Je me force à manger parce que je vous aime, mais je n'ai envie de rien.
- Je pourrais te refaire de la bouillie comme te faisait mamie quand tu étais petit, avec de la farine et du lait.
- Oui, ça je pourrais essayer d'en manger. Mais la sienne n'était pas pareille, elle accrochait au fond de la casserole, la cuillère tenait toute droite dedans.
- Je sais bien, j'ai essayé de la faire trop cuire, comme elle, mais la casserole est en Tefal alors ça n'attache pas... »« - Ah, quelle vacherie, quand même ! J'aurais préféré vivre en me croyant en bonne santé plutôt que mourir en me sachant malade. »
« Savoir qu'il s'agissait d'une douce agonie ne nous était d'aucun réconfort. La mort n'est pas une chose qui prête au relativisme. »
« Quiconque a un jour observé une croûte de fromage au microscope ne peut se leurrer sur la vacuité de nos existences. En regardant à travers la lunette, on voit des acariens (appelés « artisons ») vaquer à leurs occupations. On ne sait quelles pensées s'agitent derrière leurs yeux noirs, ni vers quel rendez-vous ils se hâtent. On ignore s'ils ont des joies, des peurs ou des souvenirs. Mais en les regardant, on comprend que nous sommes, comme eux, des insectes insignifiants, voués à la mort et à l'oubli, perdus dans l'infinité de l'Univers sans cesse en expansion. Cette idée est insupportable. Pour ne pas y penser, l'humain est obligé de faire diversion. Ceux d'entre nous qui ne se démènent pas pour leur survie s'occupent à n'importe quoi d'autre: ils déclenchent des guerres ou militent contre l'immigration. Ils s'accrochent à leurs certitudes, collectionnent des fèves ou des boîtes à biscuits, signent des pétitions, baisent tant qu'ils peuvent, bricolent par-ci par-là, se passionnent pour des polices d'assurance, repassent leurs slips, font des réunions ou achètent la dernière voiture toutes options. Tout, plutôt que regarder la mort en face.
Mais ces jours-là, je n'avais pas le choix. »
« Nous étions complètement perdues. Avant d'y être confrontées, nous ne savions rien des mystères qui entourent la mort d'un proche. Nous découvrions qu'il ne suffisait pas de faire des travaux dans l'atelier ou de bomber un déambulateur pour que tout se passe au mieux. »
« L'humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d'aventures. C'est un peu ce que nous étions, ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au cœur d'une forêt, serrés autour d'un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.
Après ça, nous sommes allés promener Gommette.
Sa joie était drôle à voir. Elle exultait, frétillant de partout, poussant des aboiements d'excitation, secouant une chaussure, mâchouillant sa laisse, inconsciente du drame et de notre stupeur.
Un ticket gagnant, un bon mot, l'été et un chien content, tout cela était irréel, en inadéquation avec ce qu'aurait dû être notre humeur. Tout avait changé, mais rien n'était différent, la vie continuait. »
« Pour saisir les préoccupations d'une époque, il suffit d'écouter des chansons populaires. Celles d'aujourd'hui parlent pour la plupart de chagrins d'amour. Du temps des yéyés, on chantait l'interdiction de coucher avant le mariage. Les chansons du Moyen Âge, elles, avaient toutes quelque chose à voir avec la mort, le plus souvent prématurée. Cela faisait partie de la vie. Le jeune François Villon, avant de partir en voyage, avait écrit son testament, selon l'usage de l'époque. Car lui savait déjà que ce monde n'est qu'abusion - il n'est qui contre mort résiste, ne qui treuve provision. »
« L'habitude des masques mortuaires de cire ou de plâtre s'est aussi perdue. Ils étaient réalisés à des fins de commémoration ou d'expertise médico-légale et l'on trouve encore toute une collection de visages de grands hommes saisis quelques minutes après leur mort. Les masques de Napoléon, Dante, Beethoven ou Tolstoï ferment les yeux : ils ne pensent plus à conquérir le monde, à composer la rime, le roman ou l'accord parfaits on dirait qu'ils se reposent. Le moulage le plus célèbre est celui d'une jeune femme au doux sourire, une inconnue prétendument noyée dans la Seine. Elle fut l'objet d'un engouement populaire. Rilke en parle dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge, elle est la « Joconde suicidée » de l'Auré-lien d'Aragon, Nabokov lui consacre un poème et elle a même inspiré Guillaume Musso. En 1960 comble de la consécration, l'inconnue de la Seine servit de modèle à « Resusci Anne », le mannequin utilisé pour les entraînements à la réanimation - des noyés et des autres - par le bouche-à-bouche. Elle gagna par là même le surnom de femme la plus embrassée du monde».
J'ai vaguement pensé à mouler le visage de Papa, mais je nous imaginais mal arriver au funérarium avec une bassine et un sac de plâtre. Ça en aurait mis partout, et Maman n'aurait certainement pas été d'accord. Je n'ai pas non plus osé faire de belle photographie à la façon de Victor Hugo immortalisé par les studios Nadar. Mon père aurait sans doute apprécié la solennité du procédé, mais les temps changent, et j'étais déjà à mon maximum. »
« Lorsque nous avons tous été réunis autour du cercueil, Barbara a distribué aux enfants des pistolets à bulles peints du même bleu. « Papa disait qu'il ne cherchait pas ses idées, mais qu'elles lui venaient spontanément, comme des bulles viennent éclater à la surface d'une cuve en fermentation, a-t-elle dit. Il n'est plus avec nous, mais ses idées sont toujours là. » Les enfants se sont égaillés entre les tombes, une nuée de bulles de savon s'est élevée dans les airs, voletant joyeusement au-dessus de nos têtes. Alors, Barbara s'est mise à jouer à l'accordéon un air qu'elle avait composé lorsque notre père était à l'hôpital. Elle s'accompagnait en soufflant dans un étrange instrument de son invention, fait d'un tube en plastique gainé de tissu, dont le son doux et mélancolique faisait penser à celui d'un thérémine. »
« On ne peut pas tout raconter d'une vie, surtout lorsqu'elle a été beaucoup vécue et qu'elle est vue à hauteur d'enfant. Lorsqu'on referme un livre, il ne nous reste en tête que quelques passages, une impression diffuse, des souvenirs plus ou moins fidèles, parfois une phrase seulement. S'il m'arrive d'oublier les images, j'ai la mémoire précise des mots, et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de mon père. »
Quatrième de couverture
Il faut que je raconte cette histoire tant qu'il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j'ai peur que les souvenirs s'en aillent avec elle, comme un rêve qui s'échappe au réveil et qu'on ne peut retenir. Avec ce bleu, j'ai peint le cercueil de Papa.
Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d'étincelles. Alors qu'il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d'enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une cœuvre d'art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d'une cérémonie digne d'un concert au Stade de France: l'autrice raconte cette période irréelle et l'histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.
D'une fantaisie irrésistible, Alors c'est bien offre un regard sensible et inattendu sur la perte et la filiation. C'est aussi l'hommage de l'artiste Clémentine Mélois à son père, ce bricoleur de génie qui lui a transmis son humour inquiet, son amour des mots et son vital élan de création.
Clémentine Mélois est artiste plasticienne et écrivaine. Membre de l'Oulipo, elle est notamment l'autrice, aux Éditions Grasset, de Cent titres (2014), Sinon j'oublie (2017) et Dehors, la tempête (2020).
Éditions l'arbalète gallimard, juin 2024
202 pages


