J'avais découvert la plume d'Éric Pessan avec "Ma tempête" et j'en gardais un souvenir marquant. Je ne savais pas vraiment ce qui m'attendait en ouvrant "On ne verra pas les fleurs le long de la route", et j'ai été emportée dès les premières pages.
On plonge dans un monde ravagé par le dérèglement climatique, où les livres ont disparu et où lire est devenu un savoir presque oublié.
Éric Pessan construit une œuvre singulière et audacieuse. Plus de mille citations d'auteurs s'entrelacent à son propre texte sans jamais l'étouffer. Au contraire, elles lui donnent une ampleur et une résonance remarquables.
Passé le léger vertige des premières pages, quel bonheur de se laisser porter par ce chœur de voix venues de toutes les époques et de tous les horizons. Un texte qui emprunte plusieurs chemins, celui d'un roman d'anticipation, d'un manifeste écologique, d'une réflexion politique, d'une déclaration d'amour aux livres et à l'écriture.
J'ai aimé sa colère, sa lucidité, mais aussi son immense foi dans la littérature. Car derrière cette dystopie parfois sombre se cache avant tout une ode à la littérature. à sa capacité de nous faire penser le monde, de transmettre et de préserver la mémoire des hommes.
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser. »
Une lecture exigeante parfois, foisonnante toujours, qui m'a donné envie de noter des dizaines de références et de retourner fouiller dans ma bibliothèque.
Une très belle traversée littéraire.
« les flashs
spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon
crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent
mes jours
et hantent mes nuits. »
« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »
« Tu traces des mots sur un carnet. Des vers. Un poème. "C'est quand tu es ivre de chagrin que tu écris"¹¹2. "Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd'hui indispensable"¹¹3, je répondrais la poésie. Ta poésie. Tu as perçu ma présence, tu relèves les yeux vers moi, souris faiblement. Je m'efforce de masquer ma fébrilité. J'ai envie de te lire, là, tout de suite, mais je ne veux ni te presser ni te bousculer "ni te brouiller les idées"¹¹4. Un matin, "tu m'écriras un poème et je le porterai agrafé sur mon cœur jusqu'à mon dernier jours"¹¹5. »
112. René Char, Fureur et mystère, Poésie, Gallimard, p.139
113. Elias Canetti, La conscience des mots, trad. Roger Lewinter, Le Livre de Poche, p.262
114. Italo Calvino, Le Vicomte pourfendu, trad. Juliette Bertrand, Le Livre de Poche, p.107
115. Patricia Schonstein, Angeli, trad. Brice Matthieussent, L'Éclose, p.50
116. Charles Monselet, La journée du marchand de vin, Séquences, p.42
« combien les mots du Mini
stre sont creux et mensongers
orduriers
des chiens mordant au visage
putain !
les responsables sont ceux qui laissent les
températures
dépasser les 45°C
ceux qui rendent l'air étouffant
et collent les vêtements à ma peau
je ne peux plus porter de soutien-gorge
il fait trop chaud
les coutures me blessent »
« J'ai lu quelque part que "si les conducteurs de SUV étaient une nation, en 2018, elle aurait été à la septième place pour les émissions de CO2"¹90. On fonce, on rit, j'espère que la réparation coûtera un bras au propriétaire. "N'importe quel acte, si extravagant soit-il, contient en lui une chaîne d'actions infinies et successives"¹91. Je rêve encore d'une contamination, d'un soulèvement, d'une révolution, je rêve qu'en apercevant le pare-brise brisé, quelqu'un aura alors envie d'imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l'art, il ira crever des pneus de 4x4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d'un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d'une action collective. »
190. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, La Fabrique.
191. Bruce Bégout, L'éblouissement des bords de route, Verticales, p.97
« Je me suis approché du plus gros et plus voyant des yachts, un coup d'aiguille a percé le préservatif rempli de peinture, une petite impulsion et le tour était joué. Je m'en remettais à "l'imprévisiblité d'un processus spontané"212, je m'en remettais au vent. Le village où nous nous trouvons est un port de plaisance où les ultra-riches exhibent leur mépris. »
212. Jean-Hubert Gailliot, Le soleil, L'Olivier, p.236
« Je farfouille dans les CD, la musique que j'écoute n'est pas stockée dans un nuage ou captée par un réseau 5G, d'une certaine façon elle existe, mes doigts peuvent la toucher, l'extraire d'un boitier cristal ou cartonné, la glisser dans la fente de l'autoradio. Elle possède une matérialité identique à celle des livres, j'ai entendu à la radio que seul 0,01% de la population ne possède pas de smartphone. Je me demande à quel moment ne pas en posséder sera interdit. »
« À un moment, tu as arrêté de marcher, tu ne disais rien, tu t'es approchée de moi et tu as eu ce geste incroyable : tu as glissé ta main sur ma joue. Ton geste "a lavé mon visage de sa noirceur"319. C'était un geste de pure tendresse, un geste d'apaisement, un geste quasiment maternel. Je ne sais plus si tu as parlé, je ne me souviens que du contact de ta paume fraîche contre ma peau. Tu souriais. Tu cherchais à apaiser mon éternelle colère contre le monde. »
319. Kalim-è-Kâchâni, « L'opprobre de la vie », in Anthologie de la poésie persanne, textes choisis par Z. Safa, trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, p.285
« Les livres parlent littéralement, "c'est bien commode"344, hommes et femmes sont devenus analphabètes; pour lire il faut porter à son oreille, on enregistre ses notes, ses pensées, ses textes, on stocke des milliards de téras de données dans des datacenters de plus en plus volumineux, nécessitant de plus en plus d'énergie et de plus en plus de sources de refroidissements, et "forcément personne ne nous écoute"345. Les pays occidentaux ont été les premiers à abandonner l'écriture et la lecture, peu à peu suivis par une bonne partie du monde, et paradoxe des paradoxes - seuls les intégristes religieux continuent aujourd'hui d'apprendre le maniement des mots à leurs adeptes dans quelques écoles coraniques, talmudiques ou catholiques ultra-orthodoxes et traditionnalistes. »
344. Murray Leinster, Un logique nommé Joe, trad. Monique Lebailly, Le Passager clandestin, p.7
345. Fausto Paravidino, Peanuts, trad. Philippe Di Meo, L'Arche, p.27
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser, "c'est un mouvement de désir toujours relancé ; un mouvement vivace, joyeux-grave, illuminé, joueur et implacable en même temps, constamment animé par une fantastique invention verbale"347. "Je veux écrire"348. "Lire était aussi une façon de vivre"349. "C'est quelque chose que j'ai déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre entre les lignes"350. Je ne dis pas que les podcasts et autres créations orales sont mauvaises ou inintéressantes, les créateurs se sont emparés du son et de l'image avec grâce et talent, il y a dans les œuvres sonores autant d'impertinence, de contestation, d'esprit critique qu'autrefois dans les livres, il y a également autant d'opportunisme, de misères bâclées et moutonnières qu'il y en avait dans la littérature. Des "projets soi-disant artistiques que favorise et subventionne le gouvernement pour relancer l'économie"351. "Libéralisme triomphant"352. Rien n'a changé, rien ne change, sinon que le son et les pictogrammes ne remplaceront jamais l'écrit. "Ce qui le différencie d'avec le texte, d'avec la parole pure"353, c'est que l'écrit permet de s'installer dans une continuité. L'écriture est l'une des bases de nos civilisations, l'histoire nous a appris qu'elle progresse plus par évolution que révolution, la place prépondérante de l'image et du son n'aurait jamais dû chasser l'écriture. Mon rêve est de continuer à tenir entre mes mains "un livre qui est complètement abîmé à force d'être lu"354. »
347. Georges Didi-Huberman, Aperçues, Éditions de Minuit, p.71
348. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, p.225
349. Salman Rushdie, Joseph Anton, trad. Gérard Meudal, Folio, Gallimard, p.165
350. Kôbô Abe, Rendez-vous secret, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, p.131
351. Stéphane Vanderhaeghe, P.R.O.T.O.C.O.L., Quidam, p.181
352. Stéphane Vanderhaeghe, ibid., p.253
353. Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Folio, Gallimard, p.164
354. Thomas Bernhard, « Trois jours », in Récits 1971-1982, trad. Claude Porcell, Quarto, Gallimard, p.32
« Celles et ceux qui balancent leurs ordures par terre n'ont rien à foutre du changement climatique, de la pollution, de la politesse, et - je pourrais le jurer - de la disparition de la littérature, je suis certain que tout est lié. Je voudrais tellement croire "encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens"360, chaque jour le monde semble vouloir me prouver le contraire. »
360. Juan José Saer, Glose, trad. Laure Bataillon, Le Tripode, p.81-82
« C'est fou, des gens sont prêts à se battre pour protéger un commerce, on part en courant, on saute quasiment par-dessus les barrières; attirés par les bruits et la bousculade les agents de sécurité sont tous entrés dans le magasin; au moment de franchir la porte, je m'arrête, me retourne.
"Le plus fascinant dans la vie, c'est ce qu'on ne peut pas acheter: l'amitié, un beau coucher de soleil, le sourire d'un enfant, l'amour d'une mère... "372 [...]. »
« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
"Le mieux, c'est de tout garder dans sa cervelle où personne n'ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d'extraits d'histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..." 373
L'idée est belle, très romanesque, mais je n'ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c'est la grande différence avec notre époque ; "le plus suffoquant"374 c'est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu'en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu'autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. "Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l'homme est ainsi" 375. Pas une dictature, non. "La crise climatique est un révélateur d'absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d'imaginer apprendre à mourir qu'apprendre à se battre"376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. "Nous sommes des pétards et nous n'attendons qu'une allumette"377. Et - pour en revenir à Bradbury - la fin de sa fiction ne m'a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, "la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité"378. Nous avons besoin d'écrits. "Les années s'assemblent en siècles et pendant ce temps, ici"379, nous devons écrire.
Pour ma part, je n'ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser "au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d'art, d'ordre, de mémoire, de jugement"380.
Je connais la chanson : "Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation"381. Je m'en fous un peu, je n'ai plus assez d'énergie pour être théorique, j'agis. »
373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L'Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703
« Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser "suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent"395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que "lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art"396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, "je n'ai guère d'illusion à ce sujet"397, il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. "Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état"398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, "il me semble"399. "Mais rien, jamais n'abolit notre enfance"400. »
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L'Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J'ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51
« Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix "est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilha au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants"407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique. »
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21
« Incorrigible, je ne peux m'empêcher de rêver à ce que l'on finisse par massacrer l'ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d'"utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes"424. »
424. Natsume Sôseki, Oreiller d'herbes, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Rivages poche, p.122
« On saccage la planète et on se rassure en portant notre sac jaune jusqu'au bac de recyclage. "Le monde est simple en somme. Sauf, bien sûr, qu'il touche à sa fin"474. "Le futur ne promet rien"475. »
475. Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, La Découverte, p.12
« Le processus d'autodestruction du monde "a en lui des roues dentées dont je ne comprends pas l'angle d'attaque"494. Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l'épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n'avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant "c'est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d'une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance"495. "Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d'un tableau, de la perfection d'une musique ou d'un poème"496. Alors j'écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis "un mélancolique qui décide de se mesurer au monde"497. »
494. R.A. Lafferty, Autobiographie d'une machine ktistèque, trad. Guy Abadia, Robert Laffont, p.140
495. Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, L'Arche, p.85
496. Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d'une poupée, trad. Françoise Rosset, Gallimard, p.86
497. Juan José Saer, Lignes du Quichotte, trad. Michèle Planel, Verdier, p.25
« Je suis née pour tourner des pages
m'embarquer à bord du Pequod
traverser la Mancha derrière le Quichotte
partager la journée de Clarissa Dalloway
m'inventer des romances avec Emma Bovary
m'étonner aux côtés de Pangloss
rire du père Ubu
m'horrifier des hommes avec Ferdinand
Bardamu
observer la frontière avec Giovanni Drogo
suivre tous les Ulysse
Je n'ai pas envie de vivre recroquevillée
en boule
sans jamais laisser dépasser une main hors des
draps
je n'ai pas envie de vivre en étant bénie
par les mêmes qui abandonnent les mots
font-ils semblant de croire que les paroles
demeurent
suspendues en l'air
jusqu'où sont-ils dupes de leurs propres
mensonges
J'ai senti ma colère mourir à l'intérieur
ç'aurait été confortable
renoncer enfin
me contenter de jouir de respirer
me clouer au présent
en oubliant le passé
en niant le futur
m'apaiser
déposer mes inquiétudes dans la poussière sèche
Je suis née aussi pour rôder dans les rues
courir les champs
ne pas craindre perpétuellement
les orages
les tsunamis
les ouragans
les crues
les sécheresses
les épuisements des sols et des ciels et des mers
[...]
je suis née pour lutter
je suis née pour être entière
je suis née pour la colère
la certitude a fauché ma journée
j'ai repris la route »
« Un entrepreneur parle de sa réussite, je veux changer de station mais tu retiens ma main. Ça t'intéresse d'écouter, ça t'intéresse de savoir comment ce type est devenu millionnaire en torpillant plusieurs entreprises. Il fanfaronne en expliquant sa stratégie, il a racheté des boîtes pour "les endetter jusqu'aux sinus"880 pour ensuite "pomper les mannes des aides, les régionales, les étatiques et les supra-étatiques"881, Son cynisme me donne envie de vomir, je me demande si la journaliste va lui rire au nez, va l'insulter, va l'accuser de profiter du système, mais non: la finance n'a aucune morale, je crois percevoir une sincère admiration dans la voix de l'intervieweuse. Pourtant, "si vous avez vraiment appris à penser, à être attentifs, alors vous saurez qu'il y a d'autres options"882. La finance paraît être le seul modèle possible. "Au contraire représentez-vous un monde autre"883, je pense, un monde d'échanges et de trocs, sans spéculation... Un reportage commence sur l'augmentation des sans-banques : les gens trop démunis par les crises et l'inflation voient leurs comptes supprimés, plus aucune banque n'accepte de les accueillir. Et sans compte bancaire, ils s'enfoncent dans une spirale infernale de paupérisation, leur existence devient "un exil, une solitude, une torture"884. Sans compte bancaire, pas de logement, pas de travail, la rue, la mort. "Le client est toujours, quasi, le plus faible. L'argent vous appartient, la manière de le dépenser si peu. Le relevé de compte est un rapport d'autopsie"885.
"Va crever !"886 [...] »
880. Nicole Caligaris, Ubu roi, Belfond, p.153
881. Nicole Caligaris, ibid.
882. David Foster Wallace, C'est de l'eau, trad. Francis Kerline, L'Olivier, p.96
883. Rabelais, « Le Tiers Livre », in Œuvres complètes, Éditions du Seuil, p.386
884. Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons, trad. Claude Imbert revue par Marie Elven, GF Flammarion, p.173
885. Joy Sorman, Déontologie, in Béatrice Merkel, Capricci, p.16
886. Magda Szabó, La Porte, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, p.129
« Sans la littérature, la société "devenait semblable à une énorme machine tournant à vide"961, elle seule peut nous arracher à "l'actualité banale de notre vie commune"962. »
961. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Folio, Gallimard, p.140
962. Pierre Klossowski, Roberte ce soir, Éditions de Minuit, p.36
« Parfois, j'écoute la radio, j'entends les efforts d'Israël pour finir de réduire en cendres la bande de Gaza, j'entends les ouragans et les cyclones, les îles subitement englouties, l'inflation en miroir du profit des plus riches, l'"immense tristesse"1003 d'un monde devenant chaque jour un peu moins habitable. "Les pratiques d'exploitation planétaires actuelles répondent massivement à une économie de marché développée sur le mode libéral avec un objectif de profit immédiat"1004. "La hargne incompréhensible, sauvage"1005, du monde ne me contamine plus.
Tant pis si tout est foutu. "J'ai à vivre..."1006
Je coupe vite la radio, "le monde est un esclave"1007.
Notre combat est certainement dérisoire, il repose sur une conviction unique : "le livre est indestructible"1008.»
1003. Dennis Wheatley, La découverte de l'Atlantide, trad. A.H. Ponte, Néo, p.19
1004. Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, éditions du commun, p.41
1005. Jacques-François Piquet, Rue Stern, La Différence, p.142
1006. Jean Anouilh, Cher Antoine, Folio, Gallimard, p.112
1007. Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Allia, p.101
1008. George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Folio, Gallimard, p.252
Quatrième de couverture
« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »
Dans un monde au bord de l'effondrement climatique, les livres n'existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.
Alors qu'ils parcourent les routes, fuyant incendies et ravages, un homme et une femme commencent à écrire. Pour que les histoires perdurent, ils puisent dans les centaines d'œuvres littéraires gravées en eux et tissent les mémoires d'un monde en perdition.
Éric Pessan mêle avec brio son écriture à plus de mille citations d'œuvres pour créer une fiction d'anticipation hors-norme, à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et les plus grandes créations de l'OuLiPo.
Éric Pessan est né à Bordeaux.
Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempète, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain.
Éditions Aux Forges de Vulcain, janvier 2026
203 pages












