lundi 11 mai 2026

London 53 ★★★★★ de Sophie Prat

London 53 est un livre qui s'imprime sur la peau.
Il est une lecture délicate et profonde, une caresse mélancolique, un frisson silencieux qui remonte jusqu’au bout des doigts.
Un roman d'une infinie douceur, traversé par la question des traces que l’on laisse, ou non.
Josiane est esthéticienne. Elle lime, polit, vernit, lisse. Elle tente de maintenir le désordre du monde à distance. Sa vie est réglée comme les présentoirs de son institut. Rien ne dépasse. Rien ne doit froisser. Jusqu'au jour où elle découvre qu’elle est adermatoglyphe.
À partir de là, la vie de Josiane vacille quelque peu.

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

Quelle splendeur dans l'écriture de Sophie Prat. Chaque phrase semble déposée avec une précision d'orfèvre.
La peau devient paysage. Les falaises gardent la mémoire des êtres. Les couleurs racontent les villes. Les ongles vernis deviennent des éclats de vie. Même les silences ont une texture.

J'ai été bouleversée par Josiane.
Par cette femme discrète, effacée presque, qui voudrait traverser l'existence sans déranger personne. Par cette manière qu'a le roman de parler des blessures invisibles, de la dignité des êtres, des failles que l'on cache sous le vernis.

Un livre empreint d'une belle humanité. Dans les gestes vers ceux qui ont fui, ceux qui cherchent encore leur place dans le monde, ceux qu'on oublie, qu'on ne veut pas voir.
Dans les corps abîmés.
Dans les peaux qui portent plus de mémoire que les mots.

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

Ce roman est une mue. Une lente fissure dans une vie peut-être trop lisse. Une réflexion magnifique sur l'identité, la mémoire, les cicatrices, les paysages qui nous façonnent et les êtres qui nous marquent au fer doux.

« La mémoire est une peau. »

J'avais rencontré Sophie Prat au Festival du Livre de Paris et j'avais aimé la délicatesse de nos échanges. Je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir découvert ses mots.
Et heureuse aussi de découvrir les éditions Quartier Libre, une maison indépendante qui semble déjà promettre de très belles pépites littéraires.

London 53 est un premier roman d'une grande beauté.

Une lecture à ne pas bouder, vraiment !!

« -Ton Georges est mort depuis plus de trois ans, Josie. Tu as cinquante-sept ans. La vie c'est comme du vernis, ça finit par partir. Tu mettras un mot sur la vitrine. Et puis nos poils attendront bien ! »

« En quelques années, son amour des coloris, des résines, des pigments et des nacres a fini par former chez elle la légende d'une cartographie secrète où les grandes villes du monde se décryptent par couleurs. En appliquant le Jaipur 302 sur les ongles d'une cliente, c'est l'orange vibrant des saris indiens, le flamboiement des guirlandes hindoues de marigolds que Josiane étale. Tout un monde à portée de doigts. »

« Georges s'était dit que Josiane devait avoir le cœur comme la craie bleue que l'on trouvait sous la Manche, fracturé par endroits. »

« Sans détour, elle avait demandé à Josiane si Josie était son vrai prénom, car elle trouvait ça joli. Le prénom Françoise, elle le jugeait «chiant». Elle n'avait pas laissé à Josiane le temps de répondre. Elle avait poursuivi sur le fait qu'elle l'invitait à la tutoyer ou la vouvoyer, parce qu'elle n'aimait pas s'entendre dire « on va », « on va passer au maillot, on va se tourner sur le ventre». Ça lui rappelait sa mère qui venait de mourir en maison de retraite et à qui les infirmières répétaient : « On va aller aux toilettes. On va prendre ses petites pilules. On va être gentille maintenant». Vraiment, elle n'aimait pas. C'était de l'empathie linguis-tique à deux sous, de la tournure pour faire comme si « on » se souciait. Fadaises. En maison de retraite, le personnel pourrait bien lui dire : « On va mourir tranquillement, Mme Baudard», elle n'en mourrait pas moins seule. Alors « On va passer au maillot, on va s'occuper des aisselles », pour elle, c'était un peu pareil. Ce serait toujours à elle que ça ferait mal. Elle ne disait pas cela parce qu'elle pensait que les esthéticiennes étaient des tortionnaires, non, elle disait juste qu'elle n'aimait pas ce tic de langage qui se donnait l'air de prendre une part de sa douleur.
Ne sachant que faire d'une telle tirade, Josiane avait simplement répondu qu'elle ne se prénommait pas Josie, mais Josiane. Françoise avait rebondi en déclarant qu'elle trouvait ça excitant, comme une identité double en quelque sorte. Josie au boulot. Josiane aux fourneaux. En tout cas, elle, il ne fallait pas l'appeler « madame », ni « Mme Baudard », mais simplement Françoise. »

« Le passé de Josiane est à l'image de la boutique de ses parents quincailliers, il est rangé. Josiane n'y revient donc jamais. Comme ses présentoirs et le reste de sa vie, elle a ordonné ses souvenirs. Rien ne dépasse, tout est à sa place. Cette absence d'empreintes, c'est une rayure sur un miroir, un article de magasin dans le mauvais rayonnage. Cela explique probablement pourquoi elle pense à ses parents, là, effondrée sur son canapé. À moins que ce ne soit à cause de la doublure de sa jupe qu'elle sent à l'arrière de sa cuisse gauche et qui va lui cisailler la peau si elle ne la remet pas correctement. Il y a un faux pli quelque part. »

« Ils l'avaient éduquée avec une affectueuse exigence, mais sans épanchement de ten-dresse et surtout selon une règle simple : ne pas déranger. Ni les choses, ni les gens. Ni le médecin, ni le linge. « Tout vient à point à qui tient ménage » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même » répétaient-ils à Josiane. Le jour de leur enterrement, elle s'était rendu compte qu'elle ne leur avait jamais dit « Je t'aime ». Eux non plus. Il ne fallait pas non plus incommoder les cœurs; ceux des Louyot semblaient vissés par un invisible tour de cruciforme. »

« Elle est adermatoglyphe. Oui, c'est un mot bien compliqué pour exprimer l'absence, le rien. Elle, à qui justement il n'arrive jamais rien et à qui cela convient très bien. Elle qui pense toujours que son destin est de ne pas en avoir. Elle qui veut une vie de linoléum, homogène, sans joints apparents, comme un sol d'hôpital. Elle qui tâche de passer inaperçue pour ne pas chiffonner quoi que ce soit, qui que ce soit. Elle, la femme sans trace, et voilà le hasard qui vient tout froisser, tout, sauf la pulpe de ses doigts. Cas exceptionnel, rareté. Un gène diffère. Dans le ventre de sa mère, elle aurait dû avoir au bout des doigts des tourbillons, des arches, des spirales. Elle est née lisse comme une vitre. Sans creux ni bosses. Pas de plis papillaires. Pas de minuties. »

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

« Derrière sa vitre, elle se sent invisible, invisible et plate. Plus plate que le sol des océans dont Georges lui parlait tant. Oui, il y avait aussi des montagnes au fond de la mer et, dans les plus grands abîmes océanographiques, là encore on trouvait du relief. On pouvait tout cartographier. Tout. Tout, sauf elle.
Derrière sa vitre, elle se sent sous la peau du monde, coincée sous la surface. »

« Quand elle parvient à leur niveau, elle ne voit que ça : des bouts de gens, des bouts de vie, des hommes déchirés. Elle s'étonne de ne pouvoir identifier clairement nulle couleur. La file est un pan de tissu délavé. Ah si, ça y est, cela lui fait penser aux wassingues grises bouclées avec leur liseré rouge qu'elle utilise pour nettoyer le sol de l'institut et qui, après usage, n'ont plus de couleur si ce n'est celle de la crasse. On a beau les passer à la machine, les fins liserés rouges disparaissent toujours, avalés, disloqués par la masse grisâtre devenue à peine chinée. Elle s'en veut de cette image de serpillière qui lui vient à l'esprit, pourtant, quand elle observe ces hommes, elle ne peut s'en empêcher : leurs visages sont flétris, leurs regards déteints. Avec son man-teau rouge, elle fait tache. »

« Il a dû pleuvoir ici [...], le paysage est de gouache, frais et neuf. Dans le Boulonnais, au grain le plus violent succède toujours une éclaircie éblouissante. La lumière semble toucher la terre pour la première fois, faisant éclater le vert des prairies, le blanc de chaux des phares et des villages au loin. »

« Il conduisait toujours quand ils venaient se promener ensemble entre les caps Gris-Nez et Blanc-Nez. Georges adorait cette départementale. Il ne cessait de répéter que les falaises étaient du temps rendu visible. Que l'on puisse rouler ou marcher sur l'ancien rivage de l'ère quaternaire sans le savoir lui était insupportable, alors à chaque fois il racontait à Josiane l'histoire de cette roche calcaire du Crétacé, des ammonites, marcassites et autres fossiles que les gens foulaient sans le savoir. Josiane l'écoutait, trouvait ça beau. Les nuages dessinaient leurs ombres sur les prés. »

« À la dixième semaine de la vie intra-utérine, c'est comme si la vie nous marquait de façon définitive. Une géographie intime nous est offerte pour toute notre existence. Seule notre croissance la modifie, mais toujours de façon homothétique, avec les mêmes proportions, les mêmes particularités, le même dessin. »

« On ne peut pas faire taire la peau, la peau refuse. La peau lutte. Elle ne capitule jamais. La vie n'a aucune prise sur les empreintes des hommes, mais les empreintes, elles, se remémorent toujours à eux, à cette part immuable qu'ils possèdent. Les empreintes sont notre pays, un paysage que l'on porte en soi et dont jamais on ne se défait. Mais alors, quel est le sien ? »

« Son petit quotidien lustré, le banal orchestré, la vie passée au vernis, la vie passée au tamis pour que rien ne dépasse, que rien ne se froisse, qu'aucun pli à l'âme ne se fasse. Voilà ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle doit protéger. Son ordinaire est ce qui la contient, ce qui lui convient, qui la rend invisible. L'absence d'empreintes est la preuve ultime qu'elle n'est personne et c'est très bien. »

« London 53. [...] :
- C'est le rouge de la garde de la reine d'Angleterre, la couleur de l'amour royal. Et puis, avec mon tunnel, j'ai un peu rapproché Londres de toi.
Les sentiments de Georges se terraient toujours derrière les tunneliers, les mètres cubes et les tractopelles. À chaque fois, ça faisait monter la mer dans les yeux de Josiane. »

« Elle trouve ça beau d'être la témoin muette de ces trois âges de la peau, de découvrir des ressemblances d'un épiderme à l'autre une carnation, un grain de beauté, des taches de rousseur. La peau a son caractère et, comme certains traits de personnalité, cela se transmet. Sous ses mains, Josiane aime sentir le tissu qui relie ces femmes entre elles, l'enveloppe fragile de leur monde qui tient ensemble leurs blessures et leurs naissances. »

« Le premier, je l'ai fait à Londres. C'est la marguerite. Il lui manque un pétale. Voyez ? dit-elle en montrant son omoplate. Le pétale « Je t'aime » qui manque, eh bien il est pour ma mère. Elle est morte. Quand j'ai expliqué ça à mon père, il a pleuré. Depuis, il me laisse faire. La pivoine, c'est différent. Je voulais me rappeler la première fois que je suis tombée amoureuse. Mon cœur, il était gros comme une pivoine, lourd et léger. Mon cœur il allait exploser, il ne faisait pas boum, il faisait bloom. Vous savez bloom, ça veut dire éclore en anglais. Eh bien moi, en quelque sorte, j'étais en train d'éclore. Vous voyez ? »

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

« Sans doute des êtres nous marquent-ils plus que d'autres, parce que sans le savoir ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. Voilà où Josiane en est : celle qu'elle a été, celle qui a aimé, rôde encore sous sa propre peau. Et celle qu'elle a été n'a attendu qu'une brèche dans sa mémoire, à l'affût d'un vol de goéland, d'un souffle d'argile, d'un bloom de pivoine, pour se faufiler, faire craquer la peau, le vernis et enfin, enfin déclencher sa mue. »

« Mille deux cents fois, on change d'épidermes dans une vie, mille deux cents fois, on part en lambeaux. Savoir danser sur ses copeaux, c'est peut-être cela apprendre à vivre. Devenir falaise, devenir plis, accepter d'être sans cesse ce qui vient et se retire, un paysage en devenir et dont on ne se défait jamais. La peau est une île. Il n'y a pas de peau sans blessures. Il n'y a pas de vie sans brisures. Il n'y a pas d'humus sans esquilles, ni fragments, ni plissures. La mémoire est une peau, une peau de cicatrices, de boursouflures. Dans ses replis, les souvenirs mènent leur existence, pareils aux oiseaux marins solitaires nichés dans les ourlets des falaises. Et il n'est pas permis aux falaises d'oublier, car elles tiennent sur ce qui a été. Le présent s'enroule sur le passé. Comme la peau de l'arbre sur le tronc. Et il n'est pas permis à l'arbre d'oublier. On ne peut pas être en exil de soi ni de sa peau. Ce soir, il est temps de s'écorcher, de s'écorcer, de danser sur soi, sur ses falaises et ses récifs. Ce soir, il est temps de se faire la peau. »

« Elle lui racontera aussi comment la jeune femme a planté ses yeux dans les siens, comment elle, Josiane, n'a pas pu s'en détacher, comment elle a senti quelque chose se graver en elle, profond et loin, comment elle s'est laissé dévisager, comment elle a accepté l'empreinte. Josiane sait désormais qu'il y a des images, des instants, des regards qui vous perforent l'âme, comme des inclusions dans la roche. Ils vont se nicher sous notre peau, se façonnent tels des diamants pour, un beau jour, se réveiller, remonter violemment à la surface comme la kimberlite. Oui, cela même qu'on a à peine perçu peut percer en nous, déplaçant tout, faisant vaciller les coœurs et s'écrouler les falaises. Ainsi va la peau des hommes, ainsi va aussi la peau du monde. »

« Toute la vie durant, nous portons sur nos mains, dans les plis, les replis et les crêtes papillaires notre singularité biométrique, mais rien de nos caresses, de nos blessures, ni des traces de ceux que nous avons aimés, de ceux que nous avons touchés, de ceux qui nous ont touchés. Que disent nos empreintes de ce que nous avons vécu ? Rien. Alors, comment peut-on décider du destin de femmes et d'hommes à partir d'empreintes sans mémoire ? »

Quatrième de couverture

2009, Audruicq, près de Calais.

Josiane, esthéticienne, mène une vie aussi lisse que la peau qu'elle promet à ses clientes. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse... Si administrativement tout se complique, c'est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être.

Dans un roman tendre et alerte, Sophie Prat interroge nos identités, les paysages qui nous façonnent, les empreintes invisibles qui nous relient aux autres.

Née en 1975, Sophie Prat a étudié l'histoire médiévale. Conceptrice-rédactrice free-lance, elle se forme actuellement à la biographie hospitalière. London 53 est son premier roman.

Éditions Quartier Libre,  janvier 2026
176 pages
Sélection Prix Hors-Concours 2026

dimanche 10 mai 2026

Les deux mégots ★★★★★ de Geoffrey Le Guilcher

PROCÉDURE À CHARGE. CONSTERNANT.
Invraisemblable.
Digne d'une série noire, et pourtant bien réel.
Dans ces pages, ce n’est pas une fiction qui se joue, mais le calvaire d'une famille broyée par une machine judiciaire incapable de se remettre en question.

Les deux mégots est un livre qui remue profondément.
Poignant, vertigineux, fouillé, extrêmement bien écrit. Impossible de rester indemne face à cette histoire. Et impossible à lâcher une fois commencé !

Comment peut-on condamner sans preuve ?
Comment une succession d'approximations, de théories hasardeuses, d'acharnement et de biais peut-elle envoyer une innocente en prison ?

Au fil de cette contre-enquête, on découvre des interrogatoires destructeurs, des expertises tordues, des négligences sidérantes, une forme d'aveuglement institutionnel glaçant.
Et surtout cette incapacité terrible de la justice à reconnaître ses erreurs une fois la mécanique enclenchée. 
« L'incapacité de la justice à se corriger. » C'est peut-être ce qu'il y a de plus effrayant ici.

Impossible aussi de ne pas penser à d'autres affaires judiciaires françaises qui ont laissé des traces durables dans les consciences, tant certaines dérives semblent se répéter.

Admiration immense pour le courage d'Edwige Alessandri et de ses proches.
Survivre à une telle violence institutionnelle relève déjà de l'exploit.

Autour d'elle la force, notamment de ses parents, du détective privé Jean‑François Abgrall, du journaliste Emmanuel Charlot, des témoins, des soutiens inattendus témoignant au péril de leur vie. Tous ceux qui ont refusé de laisser sombrer cette femme dans l’injustice et l’oubli.

Le livre questionne profondément notre rapport à la justice et aux forces de l'ordre.
Sans généraliser, heureusement que tous ne fonctionnent pas ainsi, il montre combien certains comportements empreints de mépris, d'orgueil ou de certitudes peuvent devenir destructeurs.
« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »
Une lecture le cœur serré.
Une lecture qui met profondément mal à l'aise.
Une lecture nécessaire aussi.

À lire absolument.

« Le meurtre date de juillet 2000, et j'ai l'impression de parcourir une inquisition, une enquête irrationnelle, déconnectée de son époque. Quelque part dans le Vaucluse, quelques hommes (un juge, un procureur et de nombreux gendarmes) ont cru avoir attrapé une meurtrière manipulatrice, une veuve noire, diront certains journaux. »

« Edwige Alessandri a été condamnée pour meurtre ; elle connu quatre prisons différentes ; elle était riche, elle n'a plus un sou ; elle a été privée de ses deux enfants durant des années. Pourquoi ? Comment est-on passé d'un cambriolage à un maricide ? »

« La psychologue lui lit une phrase qui devient bientôt son mantra : « La vie m'a tout pris sauf la lune. » Même quand on croit avoir tout perdu, il reste des choses auxquelles s'accrocher. Au fil des entretiens, tous les jeudis, Edwige se rend compte qu'on ne lui a peut-être pas tout pris. Elle n'a pas oublié qui elle est. Ce qu'elle a fait dans sa vie - travailler et élever ses enfants. Et ce qu'elle n'a pas fait - tuer son mari. »

« Abgrall déteste les injustices. Il ne supporte pas davantage ceux qui les rendent possibles. Un jour, à propos d'une erreur judiciaire qu'il tentait de réparer, un magistrat de la Cour de cassation lui a dit : « Ne vaut-il pas mieux une injustice qu'un grand désordre ? » Abgrall a aussitôt classé le magistrat dans la catégorie des "ennemis". Ses principes ont fini par le pousser à quitter la gendarmerie. L'esprit de corps, les ratés que l'on dissimule, le manque de formation, la bêtise de certains chefs. Surtout la bêtise de ce qu'il appelle « la petite hiérarchie », plus attachée à son grade qu'à sa fonction de service public. Des chefs à qui on ne doit jamais répondre par un simple « oui », sous peine d'être relancé par un : « Oui qui ? » Réponse attendue : « Oui chef». Ceux-là, Abgrall les surnomme les « Ouiki ». »

« Il se fixe une première règle : il ne travaillera pas pour un client qui a tué. Non qu'il assimile les assassins à des monstres, loin de là. « Tout le monde peut tuer, m'explique-t-il. Notre équilibre psychique peut être rompu par quantité de situations. C'est comme le suicide, ceux qui n'y connaissent rien vont dire : "C'est un lâche, il n'a pas pensé à nous." Mais, en fait, ça n'a rien à voir. » S'il refuse d'aider les assassins, c'est par conviction. Il choisit de consacrer son temps aux victimes et aux personnes qu'il estime innocentes. Pour qu'il s'engage dans une affaire, un critère domine : « Si je sais que je peux changer une vie, je prends l'affaire. » »

« Avec le temps, Abgrall l'a constaté, certains pénalistes deviennent aussi durs et insensibles que des pierres. Ils défendent des coupables comme des innocents, sans sourciller, et évitent les croisades personnelles. Maître Roubaud est de ceux-là, un vieux routier du droit, star du barreau de Carpentras. Pourtant, il croit sa cliente.
Un brin solennel, Jean-François Abgrall déclame par téléphone sa toute nouvelle devise à maître Roubaud : « Si votre cliente est innocente, je l'aide. Si elle impliquée dans le meurtre de son mari, elle se débrouillera sans moi. » Et le détective saute dans un train pour Carpentras. »

« Contrôler son imagination. Rationaliser. Noter ses premières impressions. Ne pas confondre une théorie initiale et la vérité. Entretenir le doute nécessaire. Ces règles l'habitent depuis la découverte de son premier crime. »

« Abgrall soumet alors la structure grammaticale de la phrase « Omar m'a tuer » à plusieurs laboratoires spécialistes des langues étrangères. En parallèle, il conseille à l'avocat Jacques Vergès de faire une demande d'actes auprès du Juge : chercher de l'ADN dans le sang. Bingo. On y trouve un ADN masculin, et ce n'est pas celui d'Omar. « Par ailleurs, à l'heure supposée du crime, Omar Raddad était à une fête religieuse devant de nombreux témoins. Afin de contourner cet élément qui ne collait pas avec leur scénario, les enquêteurs ont fait changer la date de la mort au légiste. C'est un scandale. » »

« Dans chaque erreur judiciaire étudiée, Jean-François Abgrall a constaté des fautes de la part des services d'enquête. De faux aveux ; des preuves passées sous silence ; des indices interprétés en dépit du bon sens. Bref, de la mauvaise foi et de l'incompétence, ou même des manipulations. Parfois, les trois fléaux s'additionnent. Alors les faits s'effacent, et n'importe quel scénario peut devenir vérité judiciaire. »

« Dans son cauchemar sans fin, Edwige se raccroche à une lueur nouvelle. Le détective a accepté de prendre son affaire. Elle ne l'a jamais rencontré, ne sait même pas à quoi il ressemble, mais, par l'intermédiaire de ses parents, elle sait désormais qu'il la pense innocente. Et, comme ses codétenues Françoise et Rose, comme la psychologue et le curé, chaque personne qui la croit devient précieuse, comme un pavé supplémentaire posé sur le chemin de la vérité. »

« Une partie d'elle semble toujours emprisonnée dans cette nuit où sa vie a basculé. »

« Abgrall résume : les chargés d'enquête - le Juge et les gendarmes, donc - ont un objectif unique dans ce dossier : « découvrir un mobile au crime et mettre en opposition les membres de la famille ou leurs proches connaissances. Chaque interrogatoire, chaque audition tente de faire "craquer" le témoin. » »

« L'appel à des psychologues, relève le détective, tente de conforter ce sentiment de secret caché par la famille. Les expertises ordonnées sortent du cadre pour se transformer pour certaines en de nouvelles interprétations tout aussi désastreuses, puisque non fondées scientifiquement. »

« Le 13 novembre 2002, David Pujadas, présentateur du 20 heures de France 2, lance un sujet de son journal : « Vous estimez que les magistrats sont injustes ou passifs, eh bien, embauchez un enquêteur privé, un détective à l'américaine. Voici un exemple précis : l'affaire Alessandri, qui agite la riche campagne d'Avignon. Edwige Alessandri, 42 ans. Elle est soupçonnée du meurtre de son mari. Après deux ans de prison, elle vient d'être libérée et elle est bien décidée à faire mener ses propres investigations. C'est l'enquête de cette édition, elle est signée Florence Bouquillat. » Première image du reportage : l'avocat Michel Roubaud dans son bureau encombré de dossiers. Face à lui, Edwige Alessandri, arborant des cheveux gris et une coupe garçonne, et le détective Jean-François Abgrall. Edwige semble à deux doigts de chavirer à chaque mot prononcé. Ça lui coûte d'être là, et ça se voit. Mais elle tient bon et étrille les gendarmes : « Je me demande comment ils ont pu penser ça, quoi. Je veux dire, ils avaient tous les éléments pour aller plus loin, pour chercher ailleurs que ma piste. Enfin, il me semble. Ils sont allés au bout de rien du tout. » »

« Assez vite, j'ai acquis la conviction qu'il fallait disséquer ce dossier-édifice avec la patience d'un horloger. C'était le seul moyen de mettre en évidence la construction artificielle et insidieuse de la culpabilité d'Edwige Alessandri. Surtout, ne laisser aucun détail, aucun élément, aucun recoin dans l'ombre. »

« Le 30 juillet 2003, le Juge originel signe la mise en accusation d'Edwige Alessandri. Le document constitue l'aboutissement de deux ans et demi de travail du Juge et des gendarmes. C'est le moment de dire la « vérité « issue des investigations.
En théorie, l'instruction est réalisée à charge et à décharge, c'est-à-dire en cherchant autant les preuves de culpabilité que d'innocence d'une personne mise en cause. Ici, le magistrat semble obnubilé par la création d'une liste ininterrompue d'éléments permettant d'affirmer qu'Edwige Alessandri a menti chaque fois qu'elle a parlé.
En replongeant dans chaque audition, chaque acte d'enquête, il apparaît que, presque systématiquement, le Juge a transformé les analyses des experts et parfois travesti les résultats de ses propres investigations. Plus ponctuellement, les gendarmes et le magistrat se sont même appuyés sur des preuves imaginaires. »

« Dans son pamphlet, "Éloge de la barbarie judiciaire", Lévy a dévoilé ce qu'il pensait d'une enquête menée par un juge et par la police : Dans la première phase de la procédure, les enquêteurs ont creusé un lit profond dont le cours a été dessiné par eux de manière arbitraire. Après eux, les travailleurs de justice vont ouvrir les vannes d'une eau qui va s'engouffrer dans le lit préparé pour elle. Il suffira de régler le débit en fonction de la profondeur du lit pour offrir à la vue et aux sens une rivière harmonieuse et paisible. Les juges qui se succèdent peuvent modifier le débit de la rivière ou même l'assécher mais ils n'en changent pas le cours. Qu'ils ne soient pas malveillants importe peu car, devant la profondeur du trou et la nécessité de prendre la pelle et le râteau pour dévier le courant liquide, il leur faudrait une raison objective de soupçonner les enquêteurs de partialité. Et, cette raison, ils ne l'ont pas. S'ils l'avaient, ils commenceraient par la repousser de toute la force de leur croyance dans la fiabilité de l'institution à laquelle ils participent. »
En résumé, peu importe que les enquêteurs du dossier d'Edwige aient été ou non partiaux et déloyaux. On ne peut jamais prouver ce genre de chose. Inutile également d'aller plaider le fond du dossier. Selon l'avocat, il est vain de chercher à démontrer l'intrusion dans la Gasqui alors que tout le dossier s'échine à montrer le contraire. Le fleuve a été creusé, il coule désormais dans un sens bien précis. Et il faut en tenir compte. »

« Elle pleure souvent, tous les jours, en fait. « Je crois que le chagrin, au vrai sens du terme, je sais ce que c'est », m'a-t-elle glissé un jour, stupéfaite de mettre des mots sur ce qu'elle avait traversé. »

« En février 2009, lors du troisième procès d'Edwige, à Lyon, la balance de la justice a failli basculer. C'est en tout cas ce qu'affirme, un an après le procès, l'une des jurés, face à la caméra d'un journaliste de Canal+*. Pour cette femme, au vu des conversations qu'elle avait avec les autres jurés tous les midis, la condamnation d'Edwige « n'était pas logique ». « Tout le monde a toujours douté, précise-t-elle. On [n'a] jamais vu un [juré] qui a dit qu'il était sûr qu'elle était coupable. Jamais. Le doute n'a pas bénéficié à Edwige Alessandri, ça, c'est sûr. » »
* Ce journaliste s'appelle Emmanuel Charlot, il a joué un rôle important dans cette histoire, dans quelques chapitres nous reviendrons sur la grande qualité de ses investigations. 

« Il ne faut pas y voir malice, l'un des problèmes récurrents des longues procédures s'illustre ici, la justice n'a pas bonne mémoire. Des informations se perdent d'un service à l'autre. Les dossiers sont vastes et mal maîtrisés, même par le président d'un tribunal qui vient de juger une affaire. Comment pourrait-il en être autrement pour un magistrat qui traite des piles et des piles de dossiers ? Sachant qu'il faut lire 7000 pages pour embrasser le seul dossier Alessandri.
Comme l'a théorisé maître Lévy dans ses livres, dans un tel océan, on navigue sur le bateau affrété par les services d'enquêtes - le juge d'instruction et les gendarmes, en l'occurrence. Et si ce navire a perdu le nord depuis longtemps, il n'arrivera jamais à bon port. »

« L'avocat Thierry Lévy demandait aussi que soit exploré l'environnement » de l'intéressé. Le policier suit les consignes à la lettre. Parmi les « jeunes » que Guillaume C. fréquentait alors à Loriol-du-Comtat, lesquels le ramenaient à Pernes-les-Fontaines ? L'homme évoque alors un ami chauffeur routier, un certain Cyril B., âgé de deux ans de plus que lui. En décembre 2024, dans l'affaire des viols de Mazan, Cyril B. figurera parmi les 51 hommes reconnus coupables de viol sur Gisèle Pélicot, et il sera condamné à neuf ans de prison - Mazan se situe à dix kilomètres de Pernes-les-Fontaines. Guillaume C. ne se souvient pas des noms de ses autres amis. « Parler, toujours parler, cela me fatigue », ajoute-t-il. »

« Même mission : auditionner Béatrice F. Toujours pas de protection. Pas davantage d'investigations sur l'ex-concubin et l'oncle, tous deux multirécidivistes, Contacté par les policiers sur son lieu de travail, Mathieu R. met en cause l'inaction de la police et de la justice pour protéger sa famille. Les policiers rétorquent que « les deux dossiers sont distincts ». Étrange raisonnement puisque, selon Béatrice F., l'auteur des menaces de mort est la même personne qui lui a confié la véritable histoire de l'affaire Alessandri...n
Le procureur de Carpentras fait alors appel au médecin légiste Giorgi - celui qui a avait été sollicité quatre mois après le meurtre de Richard Alessandri pour une analyse de la scène de crime d'après photos. Il lui demande de vérifier la réalité de l'aphonie de Béatrice F. Ce sera la seule vérification suggérée par le parquet de Carpentras.

Les policiers se rendent au domicile de Béatrice F. et témoignent une nouvelle fois de sa voix « faible et fatiguée ». Le 9 août 2012, le parquet de Carpentras clôt sa quatrième procédure.
Heureusement, un journaliste indépendant, un détective privé et une enquêtrice de la police judiciaire ne l'entendent pas de cette oreille. Cette femme et ces deux hommes vont réaliser de véritables investigations sur l'affaire Alessandri, des investigations qui vont tout changer. »

« La toile d'araignée tissée par le Juge originel et les gendarme n'a donc été ni analysée ni détricotée. Et c'est la tragédie de cette affaire. Personne ne soupçonne le moindre acharnement à construire la culpabilité d'Edwige Alessandri. Le sentiment général est le suivant : faute d'ADN identifié sur les mégots à l'époque, les gendarmes et le Juge ne disposaient pas de toutes les informations nécessaires à la manifestation de la vérité.
Nous l'avons vu, rien n'est plus éloigné de la réalité. L'innocence d'Edwige aurait dû prévaloir sans même que l'ADN d'un cambrioleur local ne soit trouvé sur deux mégots. Sans même que deux témoignages ne viennent appuyer cette preuve matérielle.
Tout ça, ni Nathalie Galabert ni les magistrats de la Cour de cassation n'en sont conscients en 2013. Et la Cour de cassation confie la suite du destin d'Edwige... à la cour d'appel de Nîmes. La même juridiction qui a fait condamner Edwige en première instance (à Avignon) et en appel (à Nîmes). »

« 103. ET MAINTENANT ?

Les erreurs judiciaires sont un peu comme des accidents d'avion. Quand on examine un seul crash, on découvre toujours un événement singulier (des oiseaux dans un réacteur ou une sonde Pitot encrassée par du givre), mais quand on étudie plusieurs crashs, des causes récurrentes et souvent combinées apparaissent (erreur de pilotage, panne, météo extrême...). Dans l'histoire d'Edwige, il y a les deux : des événements singuliers et des causes récurrentes.

La nuit du meurtre de Richard Alessandri, il y a d'abord le quiproquo dû à un opérateur du SAMU qui dit : « Une femme a tué son mari. » Il y a le substitut du procureur et les gendarmes qui, arrivés sur les lieux du crime, se montrent déjà soupçonneux et le resteront. Il y a, dix jours plus tard, un juge qui leur emboîte le pas. Il y a aussi de l'incompétence à plusieurs niveaux, de l'acharnement, de la misogynie, de l'aveuglement, des torsions d'expertises, des déductions hasardeuses et des preuves qui n'en sont pas. Un cocktail venimeux qui envoie une innocente en prison pour un crime qu'elle n'a pas commis.
Puis, une fois que l'injustice initiale a été commise, autre chose entre en jeu, quelque chose qui interroge jusqu'à l'essence même de la justice française : l'incapacité de celle-ci à se corriger. »

Quatrième de couverture

Le 16 juillet 2000, vers minuit, Richard Alessandri est assassiné dans son lit. Edwige Alessandri, sa femme, affirme s'être réveillée au son d'un coup de feu et avoir entendu un homme dire : "Merde, le coup est parti, tirez-vous !" Un cambriolage qui tourne mal ? Le juge et les gendarmes chargés de l'affaire n'y croient pas. Ils accusent la veuve. Celle-ci sera condamnée à trois reprises pour l'assassinat de son mari.

Des années après les faits, coup de théâtre. De L'ADN séquencé sur deux mégots trouvés sur les lieux du crime "parle" enfin il appartient à un cambrioleur local.

Après trois ans d'investigation, le journaliste Geoffrey Le Guilcher démontre comment les enquêteurs ont inventé des preuves contre Edwige Alessandri et révèle qui sont les véritables coupables.

Ce livre réalise une double prouesse: il prouve l'innocence d'une femme et il résout un crime.

Geoffrey Le Guilcher est journaliste indépendant, il travaille pour des médias comme Le Monde ou Mediapart. Il est l'auteur de plusieurs livres d'enquête comme Steak Machine (Goutte d'Or, 2017) et co-auteur de la BD Sarkozy Kadhafi, des billets et des bombes (Delcourt, 2019). Les Deux Mégots est son premier cold case.

Éditions Goutte d'Or,  janvier 2026
483 pages 

vendredi 8 mai 2026

Les grandes occasions ★★★★☆ d'Alexandra Matine

« Elle confine. Elle conserve. Elle remplit. Il faut qu'ils soient là tous. C'est suffisant. Dans la famille, on ne cherche pas à savoir si on s'aime. Si on se parle. Si on se comprend. On est là. Si on est là, ça suffit. C'est tout ce qu'elle veut, ses enfants ensemble avec elle. Avec Reza aussi. Évidemment tous. »
Lu au soleil cet après-midi. Et pourtant, c'est une mélancolie douce et tenace qui s'est installée tout au long de ma lecture.
À l’aube de sa vie, Esther réunit sa famille autour d’un déjeuner. Une table, des silences, des souvenirs qui remontent. Peu à peu se dessine le portrait d’une femme qui s'est effacée au fil des années, presque naturellement, jusqu'à disparaître derrière les besoins des autres.
C'est toute une famille que le roman observe avec finesse, les fissures, les non-dits, les blessures anciennes, les éclats laissés par une histoire familiale qui s’est lentement disloquée.
« La tapisserie d’Esther s’étire. Se distend. Craque par endroits. »
J'ai beaucoup aimé la délicatesse avec laquelle Alexandra Matine parle de la maternité, de l'éducation, du poids des héritages familiaux. Le regard porté sur Esther est d'une grande justesse. Celui porté sur Reza aussi, marqué par une enfance pauvre, un père violent, des blessures qui infusent jusque dans la manière d'aimer et d'élever ses propres enfants, particulièrement Alexandre, l'aîné.
Et puis il y a cette rencontre entre deux cultures, à Téhéran, lorsqu'ils sont encore étudiants, elle infirmière, lui en médecine. De très belles pages, parfois lumineuses, parfois âpres, notamment lorsque surgit la figure du père.
Un roman sensible et profondément humain sur ce que l’on transmet malgré soi. Sur les familles qui tiennent parfois davantage par habitude, présence ou loyauté silencieuse que par les mots ou les gestes d'amour.
Une lecture émouvante. Triste aussi. Mais traversée d’une grande tendresse.
« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« C'est si incontrôlable, le chagrin d'une mère. »

« Alexandre n'a pas reçu de coups. D'accord. Pas comme ceux de Reza. Reza aimait le rappeler. Il n'y avait pas eu de coups. À peine de l'intimidation. Mais pas de coups, ça ne veut pas dire pas de cicatrices. Esther n'avait pas pu le protéger. Elle n'y avait pas pensé. Elle l'avait laissé au premier plan, sur la ligne de front. L'enfant de la ligne de front. »

« Il s'échappe dans les bras de Pénélope. Et plus tard dans les yeux de ses filles. Il s'échappe derrière l'épouvantail formidable. Il échappe aux brûlures du père. »

« Esther marche vers la gare avec sa robe légère. C'est l'été. Une chaleur réconfortante. Pas quelque chose d'oppressant. Une chaleur qui complimente le corps. Un vent discret passe à travers sa robe, effleure sa peau. Et c'est comme si sa robe était le vent. Il y a du monde dans les rues. Le bruissement d'une excitation. Il fera encore chaud ce soir. On pourra rester dehors. Personne n'aura besoin de rentrer. Personne n'aura peur de la nuit fraîche. C'est la première nuit chaude de l'année. Les terrasses des cafés se répandent sur les trottoirs, ne laissant plus qu'un mince passage pour les piétons. Il y a de l'excitation dans l'air.
Esther dans sa robe de vent marche au milieu. Elle sent des regards. Il y a de plus en plus de regards ici. Plus qu'à la ferme, c'est évident. Elle les sent. Elle ne les rend pas. Elle marche sur la pointe des pieds dans sa robe claire que le vent plaque contre ses cuisses. Ça ne l'intéresse pas. Jusque-là, ça ne l'a jamais intéressée. Elle a encore un visage d'enfant. Et quand elle se voit dans le miroir ça lui rappelle qu'elle est encore une enfant, lui confirme pourquoi ça ne l'intéresse pas. »

« Un ton qui accuse la fracture entre eux. Comme s'il n'avait pas osé en parler avant, et attendait qu'elle fasse quelque chose de travers. Il fallait l'incident parfait qui ouvrirait la plaie. Il fallait qu'elle sente les odeurs de rose et de pistache quand pour lui il n'y avait que la crasse et ses relents fétides. Il fallait ça pour qu'il lui dise qu'elle n'est qu'une touriste. Que Téhéran pue. « Téhéran sent la misère et la mort et la viande pourrie que les bouchers jettent dans les rues pour les chiens de la nuit. » Il dit que lui aussi se battait pour cette viande. Que c'est à peine de la viande. Des os. Avec un peu de chair à racler autour. »

« Elle voulait en savoir plus sur son pays, tout simplement. Pour en savoir plus sur lui. Elle pensait, en visitant l'Iran, trouver l'âme de Reza, trouver ce qu'il avait enfoui de pur. À la place, elle a trouvé un bidonville. Un amas de douleur et de tristesse et d'injustice trop enchevêtré pour qu'elle puisse espérer y pénétrer. »

« Sur le chemin de la mer, pourtant, il parle. Mais pas de lui. Il parle des esturgeons. Il parle de la pêche. Il lui décrit le mode de vie des pêcheurs. À quoi ressemble leur journée. Il dit que Chermine est pêcheur. Que lui aussi il aurait dû être pêcheur. Que c'est ce que son père voulait. Qu'il n'y avait pas assez d'argent pour que les deux fils étudient. Qu'il fallait qu'il y en ait un qui reste avec leur mère. Il ne continue pas. »

« C'est ici, dans un demi-sommeil, assise sur un tapis persan, qu'Esther invente un motif. Elle prend des fils orange et noirs et bistre. Et aussi de la soie blanche. Elle les noue. Elle tisse son visage. Elle coud ses grands yeux noirs et son petit nez busqué. Et elle mêle au sang au goût de rance et de métal l'odeur du riz chaud, de la cardamome et du thé vermeil. »

« Elle a essayé de les retenir autour d'elle. Elle a essayé de les tenir dans sa tapisserie, de les nouer les uns aux autres pour qu'ils ne s'éloignent pas. Elle croyait que c'était une fin. Qu'elle construisait une œuvre. Elle ne se rendait pas compte qu'il n'y avait pas de fin. »

« Esther n'avait pas pu prévoir ce qui se passerait entre les deux frères. Si elle l'avait prévu, qu'aurait-elle pu changer ? Ce n'est pas totalement leur faute. Ils n'ont pas eu d'exemple. Ils n'ont jamais vu la mère et le père se parler. Se parler vraiment. Se parler d'autre chose que du repas, de la journée qui vient de se passer, des ragots. Ce n'est jamais rien qu'informatif. Le temps qu'il fait aussi. On ne parle pas du futur. On ne parle pas du temps qu'il va faire. C'est déjà un espoir. Et l'espoir, c'est la naïveté, c'est la faiblesse. Partager un espoir. Dire tout simplement « j'espère qu'il fera beau », c'est déjà trop d'aveu. Ça met les autres mal à l'aise. Ils ne peuvent pas répondre à ça. Un souhait. « J'espère qu'il fera beau. » Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a pas de phrase après ça. Qu'est-ce qu'on pourrait promettre ? Quand il y a de telles phrases, on s'énerve. Les parents s'énervent. »

« C'est ça qui ronge la famille. Cet évitement. Cet évitement pour garder les non-dits non dits. Il vaut mieux ne pas rester trop longtemps ensemble, sinon ça va sortir. C'est inévitable. Alors on s'évite. Ils vivent les yeux baissés. Jamais de vrais regards échangés entre les frères et les sœurs. Non plus avec la mère et le père. Regards en coin. Regards animaux. D'animaux qui se tournent autour. La trêve autour du point d'eau le soir. La trêve autour de la maison l'été. Ça peut se passer en un regard. Ils ont peur. C'est une peur de leur sang. Une peur des énervements formidables qui suivent les confidences et les espoirs.
La maison ne peut pas résoudre le silence. Elle le confirme. Elle le construit. Ce n'est pas un point d'attache. Un point de rendez-vous. C'est une manifestation du silence. C'est toute la violence de la famille qui s'accepte entre ses murs. Qui remplit la maison. Un isolement total du monde où la famille n'a plus à faire semblant. »

« Il dit « j'ai l'impression de t'avoir toujours connue ». On dit souvent aux gens dont on tombe amoureux « c'est comme si je t'avais toujours connu ». Parce qu'on est surpris de ressentir ça. Un étranger qui devient familier aussi vite, c'est surprenant. C'est inoubliable. C'est choquant même. Alors ça ne peut être que de l'amour. L'étranger qui est familier. »

« Aimer un petit-enfant est un amour différent. Ce n'est pas un amour obligatoire. Au début c'est un amour un peu diffus. C'est une tendresse d'abord. Une tendresse pour la chair de notre enfant qui se multiplie. C'est un ensemble de gestes. C'est l'amour obligatoire et compulsif qu'on a pour son enfant qui se reflète dans la tendresse qu'on a pour le nouvel enfant. Il est à la grand-mère. Pas totalement à elle bien sûr, mais il est aussi à elle. Elle ne peut pas l'ignorer. Il y a cette idée qu'elle a rendu cet enfant possible. Que cette petite chair légère et moelleuse vient de sa chair sèche et ridée. C'est une surprise. Comme si son corps avait donné quelque chose. Comme si son corps pouvait encore donner et créer. Esther prend ses petits-enfants dans ses bras, contre sa peau ridée qui est aussi leur peau fraîche. Et le sang dans leurs veines bat au même rythme. Les parents n'aiment pas. Les mères et les pères les lui reprennent vite. Ils n'osent pas les lui laisser. Et s'ils l'aimaient plus que nous ? »

« Entre les enfants il y a le silence, et la violence de ce silence. Avec les petits-enfants, le silence est une pudeur. Le silence est une douceur. Il n'y a pas besoin de parler. C'est un silence calme. Totalement calme. Un silence qui n'annonce rien. Un silence qui est content d'être là. Un silence qui se vit. Ce n'est pas une anxiété. Pas une appréhension. Après la mort d'Esther, le silence des phrases que l'on n'a pas finies enflera. Il prendra cette figure inquiète. Cet aspect d'annonce. D'oracle. Le silence deviendra grondement. »

« Il faut dire aussi que les parents n'ont pas très envie qu'Esther prenne trop de place. Ça reste une grand-mère. Elle doit rester à sa place. Les parents veulent maîtriser leur éducation. Ils ont des principes. Ils veulent apprendre à leurs enfants à ne pas manger autant, à se tenir droits, à demander la permission pour sortir de table, à ne pas grignoter entre les repas, à ne pas mettre les pieds sur le canapé. Ils veulent décider de ce que les enfants mangent, de ce que les enfants disent, de ce que les enfants lisent ou regardent. Et chaque parent a des principes différents. Les parents connaissent le danger de mettre des enfants en contact avec d'autres principes. Ça rend les enfants exigeants. »

« La grand-mère est une enfance éternelle. »

« Elle pense, je leur construis des souvenirs qu'ils pourront tenir entre leurs mains. Elle a raison. C'est important pour une grand-mère de créer des souvenirs qu'on peut toucher, qu'on peut caresser et sentir. C'est important surtout pour Esther qui mourra avant que ses petits-enfants soient adultes. Avant qu'il y ait un amour adulte entre eux. Avant qu'ils viennent la voir pour autre chose que les déguisements. Ils ne se souviendront pas de conversations avec elle, mais ils auront des tissus et de minuscules pulls pour leurs poupées. Et l'odeur de la laine. »

« Les journées coulent légères et chaudes. Chaque jour ressemble au suivant. C'est rassurant de savoir ça.
Esther aime avoir cette certitude. Demain encore, il y aura la marche sous les pins, et les pieds qui glissent et la chanson. Et l'après-midi le silence apaisant des petits-enfants qui jouent. Le silence apaisant percé des cris des petits-enfants qui rient. »

« Après ça, il n'y a plus que pour les grandes occasions qu'ils se voient. Esther invite tout le monde. Certains viennent. D'autres passent. Les parents gardent leurs enfants près d'eux. On ne veut plus les laisser seuls avec la grand-mère. Avec l'empoisonneuse, la preneuse d'otages. De loin, on a l'illusion que tout le monde est autour de la table. Ça fait grande famille. Ça fait famille au complet. On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. Dans la famille, on aime savoir. On aime connaître. On aime être celui qui a la bonne réponse. Alors quand on l'a, on crie. On crie fort. »

Quatrième de couverture

Sur la terrasse, la table est dressée. Esther attend ses enfants pour le déjeuner. Depuis quelques années, ça n'arrive plus. Mais aujourd'hui, elle va réussir : ils seront tous réunis. La chaleur de juillet est écrasante et l'heure tourne. Certains sont en retard, d'autres ne viendront pas. Alors, Esther comble les silences, fait revivre mille histoires. Celles de sa famille. Son œuvre inachevable.

« On joue à des jeux parce qu'on ne veut pas se parler. On joue au Trivial Pursuit pour se poser des questions dont on connaît les réponses. Ça crie beaucoup. »

Alexandra Matine, née en 1984 à Paris, vit aujourd'hui à Amsterdam. En prenant conscience de la vulnérabilité des liens familiaux. elle compose, comme en apnée, Les Grandes Occasions, roman-gigogne sur la construction et l'éclatement d'une fratrie, le chagrin de voir s'éloigner ses enfants.

Éditions Les Avrils,  avril 2020
249 pages