mardi 15 septembre 2020

Pour seul cortège ★★★★☆ de Laurent Gaudé

Une échappée belle et tragique en terres antiques et mythiques, Laurent Gaudé réécrit le dernier grand voyage des morts d'un des plus grands conquérants, Alexandre et nous entraîne jusqu'au plus profond de son âme.

L'ultime expédition d'un homme "trop grand pour la vie", "un homme qui ne sait pas mourir". Une ultime chevauchée qui prend des allures de véritable épopée, une dernière danse entre la vie et la mort, où les voix des deux mondes, vivant et mort, se répondent dans ce dernier élan vers l'inconnu, la liberté, l'absolu, l'éternité.

À la mort d'Alexandre, c'est tout l'Empire qui se fissure, se déchire « Les reines meurent dans la fange, les nouveau-nés sont étouffés. On déchire les alliances et aiguise les fers. »  
Les pleureuses de ce monde englouti vont porter la douleur à travers le monde « [...] tant que le cortège parcourt le monde, Alexandre est là et il tient encore l'Empire, par son absence mais c'est une façon de le tenir. Si elles ne pleurent plus, tous penseront que le temps du deuil est révolu et alors ils se jetteront les uns sur les autres. »

Un très beau roman qui débute plutôt lentement. Il m'a fallu un certain temps avant de me familiariser avec les voix qui ouvrent l'histoire et le décor qui s'installe. 
J'ai particulièrement apprécié la voix de Dryptéis, une femme courageuse et fidèle à Alexandre jusqu'au bout. Elle aura passé sa vie à semer l'Empire, à fuir lieux et forme du pouvoir, à être une parmi tant d'autres, à se délester du poids de l'or qui coule dans ses veines pour trouver la paix, pour elle, pour son fils, pour être enfin « dans le coeur vif des choses où les instants passent avec lenteur et où tout est vital ». 
« Elle aime les lieux où les voix, dans les montagnes, se font avaler par les crevasses et où il ne reste qu'un silence vibrant de lumière. »
Laurent Gaudé est brillant dans ce registre, il nous livre un récit épique sur une légende de l'Histoire en toute simplicité...si j'ose dire. 
Une écriture prodigieuse, une construction savante et délicate pour permettre au lecteur d'avancer doucement, prudemment dans les pas de cet immense cortège funéraire, mystérieux et lumineux. 

Si le registre vous plaît, n'hésitez pas une seconde à vous lancer dans ce très beau roman !
« Ô mystère des mondes... Le temps chavire et les ombres paraissent. »

« Il sent, là, à l’instant où la douleur le brûle, que tout l’Empire va bruire d’une inquiétude et que personne n’est de taille à tenir l’immensité du royaume qu’il a forgé. »

« Marchez mes compagnons, cette nuit et les suivantes, Marchez jusqu'à ma mort s'il le faut, il voudrait leur parler, les supplier, Marchez. Il les sent, il n'y a rien de plus beau à cet instant pour lui que l'effort de ses compagnons qui avancent dans la nuit, le dos cassé, les muscles tendus, inquiets de son état, Ne me posez plus, il voudrait expirer ici, au milieu de leur souffle, sans jamais cesser d'avancer. »

«  Tout le monde s'interroge à voix basse et commente l'arrivée de la vieille Sisygambis. Ils essaient d'imaginer ce qu'elle dira lorsqu'elle sera au chevet du mourant et si elle a réellement le pouvoir, par les mots seuls, de dire la vie ou la mort du plus grand des conquérants. »

« Les mots lui ont été enlevés. Par la fièvre, par les dieux, par la mort déjà qui le lèche avant de l'engloutir... »

« Dryptéis se tient dans un coin de la chambre mais elle s'éclipse maintenant. Les généraux, eux aussi, quittent la pièce. Il est temps de laisser la mort entrer : qu'elle le soupèse, l'examine et voie si elle veut de lui ou pas. C'est ce que veut la tradition. Il faut la laisser s'approcher pour qu'elle le contemple, le lèche, le renifle en espérant peut-être qu'il ait encore la force de la chasser du pied ou, pourquoi pas, de lui faire peur ? ...»

«  Ce qu'elle voit en lui, à cet instant, elle ne saurait le décrire. Elle voit le mal qui le ronge, la douleur et l'usure mais elle voit aussi quelque chose qui se bat, quelque chose qui est capable de tout terrasser. Soudain, Alexandre sourit d'un sourire pâle comme une trouée de lumière un matin d'hiver, puis, visiblement apaisé, se rallonge, reprenant, en une seconde, son masque de fièvre et ses yeux de mourant. Sisygambis se tourne alors vers ceux qui sont là et dit d'une voix neutre : "Il a fini sa vie..." Aucun d'entre eux, Perses ou Macédoniens, ne réagit. Ils sont assommés. Mais elle n'a pas tout dit. Elle les regarde calmement, puis elle ajoute : "...Mais cet homme ne sait pas mourir." »

« Alexandre et la mort vont rester face à face pour se jauger. Tout le monde quitte la salle, tête basse, sidéré de voir qu'un homme peut conserver, à l'instant de mourir, avec une telle force, le plein éclat du vivant. »

« Des pas résonnent dans le couloir. Les diadoques arrivent. Ils sont tous là, les compagnons d'Alexandre, ceux de toujours, en grand habit d’apparat... Ils avancent tous, visages fermés, poings serrés sous les toges. Tout se joue maintenant... Lorsque les portes de la grande salle se referment, un silence profond tombe sur le palais, Babylone et l'Empire. La succession vient de commencer et personne, à cet instant, ne peut savoir qui vivra et qui périra. »

«  [...] la lenteur qui l'entoure est un leurre. La guerre a commencé. Ceux qui marchent tête basse dans les couloirs, ceux qui ont l'air de ne rien faire d'autre que de prier, se sont en fait déjà lancés dans la bataille. »

« Tout se fissure dans l'Empire. Les reines meurent dans la fange, les nouveau-nés sont étouffés. On déchire les alliances et aiguise les fers. Est-ce à cela qu'il lui sera désormais donné d'assister ? »

« “Peut-être n’ai-je été mise au monde que pour pleurer.” Pleureuse de son père d’abord, puis d’Héphaïstion et d’Alexandre. Pleureuse d’un monde englouti. »

« Les hommes de la garde royale l'aiment parce qu'ils trouvent qu'il y a dans sa voix un grain de douleur qui fait vaciller le monde. »

« [...] il est une chose qui reste solide, aussi solide que la puissance des montagnes, c'est le chant des femmes endeuillées. »

« C'est leur mission à elles : porter la douleur à travers le monde et elles se serrent pour ne pas l'oublier, car si elles cèdent à l'inquiétude, si elles se posent des questions et lèvent les yeux sur le monde, alors elles redeviendront des femmes qui ont peur de la guerre qui gronde, qui ont mal de ces milliers de stades parcourus, et elles pleureront avec moins de force et le cortège ne sera plus cette boule dure de deuil qui traverse la pays. Si elles cèdent, Alexandre sera oublié. 
[...] tant que le cortège parcourt le monde, Alexandre est là et il tient encore l'Empire, par son absence mais c'est une façon de le tenir. Si elles ne pleurent plus, tous penseront que le temps du deuil est révolu et alors ils se jetteront les uns sur les autres. »

« Elle se souvient d’Héphaistion qui lui parlait de la beauté de l’Egypte : « Les hommes, là-bas », disait-il, « ont la beauté des chats, et le silence est vaste. » »

« "Vous êtes la dernière escorte" ajoute-t-elle enfin, "les cavaliers du dernier souffle. C'est à vous qu'il incombe de l'accompagner jusqu'à l'immensité qu'il aimait tant." Ils pourraient lui baiser les mains pour ces paroles. Elle vient de donner un sens à leur chevauchée. »

« L'âme d'Alexandre est là, elle embrasse tout et tournoie. La beauté des terres lascives qu'elle traverse l'enivre. Les femmes aux nattes épaisses et aux bracelets d'or qu'ils dépassent parfois sur la route le fascinent, "Nous y sommes", dit-elle, comme si elle buvait le pays qui l'entoure avec avidité. "Rien ne meurt ici, les enfants ont dans les yeux la gravité des vieillards." Les jours et les nuits se succèdent et s'entremêlent. Ce n'est plus qu'une marche immense vers le delta du Gange. »

« Elle a sauvé cela au moins, un fils qui ne soulèvera aucune armée et ne sera frappé d’aucun sort, un fils, sorti de son corps, à qui elle n’a pas donné de nom mais qui vit, ignorant du monde et libre. »

« Elle n'a jamais été aussi vivante que là, sur ce rocher. Elle est dans le coeur vif des choses où les instants passent avec lenteur et où tout est vital. »

Quatrième de couverture

En plein banquet, à Babylone, au milieu de la musique et des rires, soudain Alexandre s’écroule, terrassé par la fièvre.

Ses généraux se pressent autour de lui, redoutant la fin mais préparant la suite, se disputant déjà l’héritage – et le privilège d’emporter sa dépouille.
Des confins de l’Inde, un étrange messager se hâte vers Babylone. Et d’un temple éloigné où elle s’est réfugiée pour se cacher du monde, on tire une jeune femme de sang royal : le destin l’appelle à nouveau auprès de l’homme qui a vaincu son père…
Le devoir et l’ambition, l’amour et la fidélité, le deuil et l’errance mènent les personnages vers l’ivresse d’une dernière chevauchée.
Porté par une écriture au souffle épique, Pour seul cortège les accompagne dans cet ultime voyage qui les affranchit de l’Histoire, leur ouvrant l’infini de la légende.

Éditions Actes Sud, août 2012
190 pages

vendredi 11 septembre 2020

Nickel Boys ★★★★☆ de Colson Whitehead

La "Nickel Academy" a bel et bien existé, sous un autre nom, certes, et il est effroyable d'apprendre en lisant le dernier opus de Colson Whitehead la réalité des événements liés à cet endroit ... Une maison de correction dont le but était de remettre les délinquants sur le droit chemin. Jusque là, rien d'anormal. Sauf que bien entendu, derrière cet honorable but, se cache de sombres travers, le détournement de fonds en est un par exemple. Mais il y a bien pire, bien plus effroyable, bien plus scandaleux, inhumain, bien plus exécrable...une usine à souffrances...
« On peut cacher bien des choses dans un demi hectare de terre. »
Dans l'enceinte de la Nickel Academy, la justice n'a pas pignon sur rue, être noir n'est pas un atout et empire conditions de vie et traitements, « [...] les criminels violents étaient du côté du personnel » . La perversion, le sadisme qui y règnent, en font définitivement un endroit cauchemardesque et pour nous lecteur, "Nickel Boys" est une plongée dans l'obscurité de l'être humain ...
Un récit touchant, émouvant, effrayant aussi qui mérite sa distinction. 
Une plume remarquable. 
Le retournement final saisissant.   
Un personnage principal attachant et une histoire d'amitié lumineuse. Elwood, je ne suis pas prête de vous oublier ...
« Nous devons croire dans notre âme que nous sommes quelqu'un, que nous ne sommes pas rien, que nous valons quelque chose, et nous devons arpenter chaque jour les avenues de la vie avec dignité, en gardant à l'esprit que nous sommes quelqu'un. » Martin Luther King 

« Le jour de la rentrée, les élèves de Lincoln High School recevaient leurs nouveaux manuels d'occasion récupérés auprès du lycée blanc de l'autre côté de la rue. Sachant où partaient leurs livres, les élèves blancs les avaient annotés à l'intention de leurs successeurs : Va te pendre, le nègre ! Tu pues. Va chier. Le mois de septembre était une découverte des épithètes en vogue chez la jeunesse blanche de Tallahassee, épithètes qui, à l'instar de la longueur des ourlets et des coupes de cheveux, variaient d'une année sur l'autre. Quelle humiliation d'ouvrir un manuel de biologie à la page du système digestif et de tomber sur un Crève sale NÈGRE, mais au fil de l'année scolaire, les élèves cessaient progressivement de prêter attention aux diverses insultes et suggestions déplacées. Comment tenir jusqu'au soir si chaque ignominie vous envoyait au fond du trou ? Il fallait apprendre à ne pas se laisser distraire. »

« Ces protestations, c'était un truc pour les jeunes et elle n'avait pas le coeur à ça. On n'outrepasse pas impunément sa condition. Soit Dieu lui reprocherait d'avoir pris plus que sa part, soit les Blancs lui apprendraient à ne pas réclamer davantage de miettes qu'ils ne daignaient lui en donner, mais dans tous les cas elle le paierait. Son père n'avait pas cédé le passage à une Blanche sur le trottoir de Tennessee Avenue et il l'avait payé. Monty, son mari, avait de son côté tenté d'intercéder et il l'avait payé aussi. Le père d'Elwood, Percy, avait trop réfléchi quand il s'était engagé dans l'armée, si bien que, à son retour, Tallahassee n'était plus assez grande pour tout ce qu'il avait dans la tête. Et maintenant, Elwood. Elle avait acheté ce disque de Martin Luther King à un vendeur ambulant devant le Richmond, et c'étaient dix cents les moins bien dépensés de toute sa vie. Ce disque ne contenait rien d'autre que des idées. »

« Il pensa au discours de Martin Luther King devant des lycéens de Washington, dans lequel il parlait des humiliations infligées par les lois de Jim Crow, qu'il était impératif de convertir en action. "Rien ne pourra autant enrichir votre esprit. Vous en retirerez un sentiment de noblesse rare qui ne peut germer que de l'amour et de l'altruisme envers votre prochain. Faites de l'humanité votre profession. Faites-en un élément central de votre vie. »

« Harriet avait rarement eu l'occasion de faire ses adieux à ceux qu'elle aimait. Son père était mort en prison parce qu'une Blanche l'avait accusé de ne pas s'être écarté de son chemin sur le trottoir. Contact présomptueux, selon la terminologie des lois Jim Crow. »


« Les garçons disaient que ce nom de "Nickel" était en fait une référence à la pièce de monnaie, parce que leurs vies ne valaient même pas cinq cents, mais ce n'était qu'une légende. »

« [...] toutes ces fractures, ces crânes enfoncés et ces cages thoraciques criblées de chevrotine. Déjà que les dépouilles mises au jour dans le cimetière officiel étaient suspectes, qu'avait-il pu arriver à celles qui étaient enterrées dans la partie non signalée ? »

« Mais entendre, c'était aussi voir, à grands coups de pinceau sur la toile de l'esprit.»

« La violence est le seul levier qui soit assez puissant pour faire avancer le monde. »

« La majorité des garçons qui connaissaient l'existence des anneaux dans les troncs sont morts aujourd'hui. Le fer, lui, est toujours là. Rouillé. Profond dans la pulpe des arbres. Il parle à qui veut l'écouter. »

« Ils éclatèrent de rire car ils savaient que l'épicerie ne servait pas les clients noirs, et parfois le rire réussissait à faire tomber quelques briques du mur de la ségrégation, si haut et si large. »


Quatrième de couverture

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Couronné en 2017 par le prix Pulitzer pour Underdground Railroad puis en 2020 pour Nickel Boys, Colson Whitehead s’inscrit dans la lignée des rares romanciers distingués à deux reprises par cette prestigieuse récompense, à l’instar de William Faulkner et John Updike. S’inspirant de faits réels, il continue d’explorer l’inguérissable blessure raciale de l’Amérique et donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau.
Éditions Albin Michel, août 2020
259 pages
Prix Pulitzer 2020

jeudi 10 septembre 2020

Une bête au paradis ★★★★☆ de Cécile Coulon

"Une bête au paradis" se lit d'une traite, vite, peut-être un peu trop vite...oui mais voilà la langue est belle,  écriture acérée, tranchante, des chapitres brefs, de belles métaphores, une puissance descriptive accrocheuse des personnages, de leurs sentiments, de leur âme « [...] un frère défait [...] aux yeux baignés de larmes et de peine » « Le vert si dur, si beau de ce regard avalé par le temps se transformait en gris, un gris de terre, un gris de jument, un gris qui ternissait tout, amplifiait les petites peurs, les angoisses sans importance. » ....
Alors, oui, je me suis laissée happer par ce petit coin de paradis, dans cette ferme témoin de souvenirs accumulés depuis plusieurs générations, témoin des dures conditions de vie en milieu rural et qui résiste au temps grâce à la vaillance, au courage de deux femmes, Émilienne la grand-mère et Blanche sa petite-fille. 
On pénètre dans l'intimité de cette famille et l'on découvre que la vie dans ce paradis n'est pas toujours simple, ni rose, que l'espoir cède en un éclair de temps sa place au désespoir, que les rancoeurs, les regrets ternissent l'atmosphère, qu'il est un environnement hostile à la quête du bonheur et que comme tout Paradis ... il est bel et bien empoisonné
« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »
Une ambiance particulière dans ce roman et une atmosphère qui se noircit et devient au fil des pages de plus en plus pesante, étouffante jusqu'à la chute ... prévisible (ça c'est un peu dommage !). 
Il est question de trahison, de vengeance, d'attachement viscéral à la terre, de passions, de chagrins, d'amour aussi « Comment guérir d’un amour vivant ? » ...dans un environnement circonscrit à la ferme et ses proches alentour. 
Alors que notre familiarité avec la terre s'effrite de plus en plus et que le mode de vie urbain est privilégié dans notre société, ce livre est un hymne aux racines, à la terre ; la confrontation urbain-rural, vie nourricière-population urbanisée qui occupe la toile de fond de ce roman, le rend justement très intéressant.
« Déjà, ailleurs, on s'armait contre la concurrence, d'une cruauté sans pareille, moderne, dévorante, indifférente ; la concurrence sonnait ses cloches dans les campagnes, aux informations on évoquait la détresse des agriculteurs, on parlait des suicides, des impayés, de la solitude affreuse. »
« On construirait bientôt des maisons qui se ressembleraient, jumelles multipliées, fonctionnelles, la ville arriverait avec ses bras de goudron, de peinture et de péages, elle viendrait jusqu'au Paradis et il ferait partie de cette ville rampante. Les hommes et les animaux mourraient pour que les villes continuent de grandir, dévorantes. »
Des personnages denses et bouleversants, à l'exception d'un d'entre eux, que je n'ai pas su percer...

Des verbes comme titres de chapitres qui pourraient résumer à eux seuls ce roman de vies brisées :
Faire mal, Protéger, Construire, Surmonter, Grandir, Tuer, Naître, Observer, Risquer, Fuir, Se tordre, Rêver, Percevoir, Savoir, Guérir, Continuer, Dire, Avoir faim, Séduire, Cacher, Battre, Rencontrer, Sécher, Frapper, Aider, Vieillir, Soigner, Revenir, Attendre, Se retrouver, Aimer encore, Y croire, Être heureux, Vendre, Tomber, Avouer, Pleurer, Cogner, Lire, Remplir, Venger, Surgir, Vaincre, Vivre...

Troisième rencontre avec la plume de Cécile Coulon, et ce ne sera pas la dernière. 

Roman de la rentrée littéraire de septembre dernier, j'arrive un peu après la bataille...Lu pourtant en novembre 2019... Chez moi, il y a la pile de livres à lire (immense) et celle de livres "hérisson", bourrés de post-its marque-pages et de bouts de papier rassemblant mes idées, à chroniquer (conséquente) ;-))

« Ses lèvres vinrent sur les miennes se poser
Et je sentis au coeur une vague brûlante. »
Jules Supervielle, « Le portrait »

« De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d'un vert épais, un vert d'orage et d'herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu'au chemin où un pieu de bois surmonté d'un écriteau indique : VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS. »

« Au début il cognait sans raison, simplement parce qu'il faisait partie des hommes dont les poings avaient remplacé la bouche, les coups les mots. »

« Lorsque Louis avait réalisé que Blanche n'était plus une petite fille, il se ferma sur lui-même, plein d'une honte, d'une violence qui rappelait celle de son père. Non pas qu'il voulût lever la main sur Blanche : au contraire, cette main qui enfonçait des pieux de bois dans la terre mouillée du Paradis, menait les vaches aux prés, cette main, il voulait qu'elle danse autour des cheveux de Blanche, qu'elle frôle sa nuque, qu'elle l'enveloppe comme quelques années plus tôt l'édredon avait adouci ses blessures. Quand il la vit se transformer sous ses yeux, Louis comprit pourquoi Émilienne avait laissé la petite prendre la grande chambre. »

« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »

« [...] elle laissa l'eau froide couler sur ses doigts, se demandant si c'était cela, la caresse d'un garçon, quelque chose de très rafraîchissant par un après-midi brûlant. »

« Ils remontèrent au Paradis en silence, Louis marchait devant. A mi-chemin de la butte il tendit la main pour que Blanche se hisse plus rapidement, mais elle esquiva son geste et devança, soudain enhardie. Alors Louis comprit qu'ici la mort était une affaire de famille que l'on réglait naturellement, ainsi que l'on plie un drap propre. »

« Il n'avait pas pu, ce n'était pas que son corps refuse de la besogne, au contraire, mais Alexandre n'était pas un garçon de grange, d’œufs, de de cornes, Alexandre n'était pas un garçon de marécage, de lisier, de grenouilles, Alexandre était un homme impatient dont les rêves dévorants dépassaient les contours du Paradis, et l'amour qu'il portait à Blanche, son amour d'adolescent, vif, éblouissant, ne suffisait pas à l'immobiliser en ces terres, près de ses pauvres parents, de leur maison étroite, près de la vieillesse d’Émilienne et du regard noir de Louis, près de la mélancolie quotidienne de Gabriel qu'il évitait à tout prix, craignant d'être contaminé par elle. »

« Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d'orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d'une ogresse affamée, d'une rudesse et d'une solidité à toute épreuve, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d'elle s'appuyaient sur ce corps pour rester debout. »

« [...] apprendre vite ou mourir. Apprendre vite ou rester à l'arrière du troupeau, et rester à l'arrière du troupeau, pour une fille sans parents que n'attendaient qu'une ferme et un commis amoureux, c'était perdu d'avance. Blanche n'était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d'une grande vivacité d'esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers les plaines de son chagrin. »

« [...] dans ce silence de campagne, elle lui ordonnait de prendre modèle, de continuer, de ne pas se laisser happer par les trous de l'existence qui s'ouvraient devant lui. Elle lui enseignait qu'apprendre à vivre consistait à contourner ces trous. »

« [...] colères et coups sont des fleurs qui poussent en toute saison, même dans des yeux secs, même dans des corps aimés, même dans des coeurs réparés. »

« [Elle] devint une ombre. Une ombre besogneuse, fermée, une ombre de rage et d'abandon. Elle se déplaçait dans sa vie comme une fantôme dans une forteresse, rasant les murs pour s'y enfoncer, devenant invisible ...»

« [...] on ne gère pas un domaine avec des yeux pleins de larmes. »

« [...] il y avait en lui un arbre noir depuis l'enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombent de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés. »

« [Il] lui avait déchiré le coeur comme on craque le papier d'un premier cadeau d'anniversaire. »

« Entendre le prénom d'Alexandre avait réveillé chez elle une bête, créature de désir et de larmes. »

« C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d'accueillir d'autres matelots que ceux du passé, dont le pont s'est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C'est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir. »

Quatrième de couverture

La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.

« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.

Éditions L'Iconoclaste, août 2019
346 pages
Prix littéraire Le Monde 2019