jeudi 27 juillet 2017

Le saloon des derniers mots doux ★★★☆☆ de Larry McMurtry


« Le Saloon des derniers mots doux est une ballade en prose 
dont les personnages flottent dans le temps ; 
leur légende et leur vie réelle correspondent rarement. 
En écrivant cet ouvrage, j’avais en tête le grand réalisateur John Ford : 
il est connu pour avoir déclaré qu’à choisir 
entre la légende et la réalité, 
mieux vaut écrire la légende. 
C’est donc ce que j’ai fait. »

Une parodie plutôt drôle et mélancolique des récits de western dans laquelle les légendes occupent une belle place et où le lecteur se retrouve plongé dans un Grand Ouest ayant quelque peu perdu de son panache, de sa superbe, un Ouest sauvage en voie de disparition. On y retrouve les troupeaux agités de bisons, les altercations, une terre et un climat inhospitaliers, mais les célèbres gâchettes ne sont plus en verve et passent leur temps à s'enfiler des coups et à rechercher la compagnie des femmes. Des femmes au caractère bien trempé qui le leur rendent bien.
Un court récit servi par une belle plume. J'en ai aimé la fin, un règlement de compte à O.K Coral en bonne et due forme, plutôt amusante, mais moins le rythme de ce récit, qui m'a un peu perturbée.
A contempler je dirais ...

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Une femme qui arrête pas de parler quand les hommes voudraient du silence, c'est une femme qui cherche les embrouilles.

- Ces cow-boys sont sûrement sur les routes depuis trente ou quarante jours, dit Doc. Ils vont vouloir du whiskey et des putains, et ils les voudront tout de suite.
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Quatrième de couverture

Fin XIXe siècle, Long Grass, presque dans le Kansas, mais pas tout à fait. Presque aussi dans le Nouveau-Mexique, mais pas tout à fait. Wyatt Earp et Doc Holliday sont, certes, des cow-boys, mais plus tout à fait. Ils observent leur monde qui s’échappe : s’ils dégainent, c’est pour rater toutes les cibles, alors ils se tirent dessus avec des balles à blanc pour se donner en spectacle. Le bétail part en cavalcade, les femmes demandent les hommes en mariage et dressent les mustangs, on poursuit des Indiens pour ne pas perdre la main… Dans ce monde à l’envers, les deux amis errent de ville en ville, une enseigne Saloon sous le bras, avec l’espoir de l’accrocher dans un lieu où ce mot aurait encore un sens.

Ce roman décalé qui joue les westerns chante avec tendresse et humour un Grand Ouest sauvage en passe de devenir un décor de carton-pâte.

Une oeuvre habilement menée, drôle et subversive...une comédie postmoderne. 
JOYCE CAROL OATES

Editions Gallmeister, octobre 2015, Nature Writing
212 pages, Traduit de l'américain par Laura Derajinski

Larry McMurtry est né le 3 juin 1936 à Archer City au Texas et grandit sur le ranch familial. Brillant étudiant, il suivra un cursus de lettres et publiera son premier roman à l’âge de vingt-cinq ans. Suivront plus de quarante livres dont plusieurs best-sellers. Six d'entre eux ont été adaptés à l’écran – notamment La Dernière Séance réalisé par Peter Bogdanovich et Tendres passions de James L. Brooks.
En 1969, Larry McMurtry, qui vient de déménager à Washington DC, ouvre une première librairie, Booked up, à Georgetown. Il ouvrira une seconde librairie en 1988 à Archer City qui était l'une des plus grandes librairies indépendantes des États-Unis avec un fonds de plus de 400 000 titres. Depuis 1992, il collabore avec les studios de Hollywood pour la rédaction de divers scénarios dont celui du Secret de Brokeback Mountain pour lequel il a remporté en 2006 un oscar. Son roman Lonesome Dove a obtenu le prix Pulitzer en 1986 avant d’être adapté pour la télévision.Larry McMurtry vit à Archer City, au Texas.

L'Oiseau du Bon Dieu ★★★★★ de James McBride

Un fabuleux roman lumineux, truculent, dur et violent et très drôle !, qui sublime la lutte armée et acharnée de John Brown contre l'esclavagiste, le vieux Brown, un blanc Irlandais, au visage plein de rides et de sillons, abolitionniste jusqu'au bout des ongles, capitaine servant dans l'armée du Prince de la Paix. Un jeune esclave afro-américain, Henry Shackleford, fraîchement libéré, affublé d'un surnom ridicule l'Echalotte par le Vieux qui le prend pour une fille, raconte son enrôlement dans cette lutte aux côtés de cet énigmatique personnage, décrit les actions entreprises par son libérateur, des actions éminemment courageuses, qui deviennent de plus en plus violentes et qui se solderont par une insurrection violente et meurtrière, à Harpers Ferry, à laquelle aucun esclave ne se participera. Parce que «Pourquoi se battre pour sa liberté quand vous pouvez vous enfuir pour la gagner ?» 
Une période de l'Histoire, certes romancée, mais décrite avec beaucoup de réalisme et d'humanité. Une écriture fluide, de belles descriptions, quelques répétitions parfois, qui peuvent agacer mais qui n'enlèvent rien à la grandeur de ce récit.
Une lecture pertinente et très instructive qui invite le lecteur à se faire une idée précise des conditions de vie des esclaves, de leur état d'esprit, de leurs peurs, de leurs craintes à s'engager dans une lutte abolitionniste, à engager leur vie, à quitter une zone de confort, relative, certes, mais néanmoins bien réel. «J'étais à nouveau esclave, c'est vrai, mais l'esclavage, c'est pas gênant quand vous avez eu votre mot à dire et une fois que vous vous y êtes habitué. Vous mangez à l’œil, vous avez un toit sur la tête gratuitement. C'est quelqu'un d'autre qui se casse la tête pour vous. C'était plus facile que d'être sur la piste, à éviter les bandes armées, à partager un écureuil rôti avec cinq autres types pendant que le Vieux s'adressait à Dieu et déblatérait sur ce truc rôti pendant une heure avant que vous puissiez toucher la bestiole, et, même à ce moment-là, il y avait pas assez de viande dessus pour boucher une petite partie du trou que vous aviez dans le ventre.» 
Un bel hommage à ce grand homme, qui m'était totalement inconnu (j'ai honte), et à ses actions menées au péril de sa vie et de celles de ses fils engagés à ses côtés, pour accomplir sa mission, celle d'éradiquer l'esclavage. Un personnage hors du commun, un humaniste fanatique qui s'en remettait à Dieu, le rédempteur. «Les prières du Vieux, c'était du spectacle plus que du son, en fait, de la sensation plus que de la sensibilité. Il fallait être là : le fumet du faisan brûlé embaumant l'air, l'immense prairie du Kansas tout autour, l'odeur du crottin de bison, les moustiques et le vent qui cingle d'un côté, et de l'autre, lui qui mâchonne le vent.»
«Pour aider sa cause, il était capable d'inventer toute une histoire en quelques secondes. Il était comme tous ceux qui partent en guerre. Il croyait que Dieu était de son côté. Dans une guerre, tout le monde a Dieu de son côté. Le problème, c'est que Dieu, Lui, Il dit jamais à personne pour qui Il est.» 
Un récit surprenant, haut en couleur, très prenant, dense, bourré d'actions, de rebondissements, de violence et d'humour. 
Si Quentin Tarantino pouvait s'emparer de ce récit pour l'adapter sur grand écran, ce serait topissime !

«Il y a des choses dans ce monde qui sont tout simplement pas faites pour se produire, 
pas au moment où on voudrait qu'elles se produisent, 
et on doit les garder dans le cœur, le temps de notre passage dans ce monde, 
comme un souvenir, une promesse pour le monde à venir. 
Il y a une récompense au bout de tout ça, 
mais quand même, c'est un sacré fardeau à porter.»

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«Je suis né homme de couleur, surtout oubliez pas ça. Mais pendant dix-sept ans, j'ai vécu en me faisant passer pour une femme.
[...] le pionnier blanc ordinaire, il était pas insensible à la notion d'espoir. La plupart de ces gens-là était tombés à court de cette denrée récemment, vu qu'ils étaient venus dans l'Ouest poussés par un rêve qui s'était pas réalisé comme c'était écrit, alors tout ce qui pouvait les aider à se lever le matin pour exterminer des Indiens et pas passer l'arme à gauche, à cause d'une fièvre ou des serpents à sonnette, c'était un changement bienvenu.
Que ce soit la vérité vraie ou pas, ça n'avait pas d'importance pour lui. Il changeait tout simplement la vérité, jusqu'à ce qu'elle lui convienne. C'était un vrai homme blanc, quoi.
[...] mentir était une chose qui venait naturellement à tous les Noirs au temps de l'esclavage, car aucun homme ni aucune femme dans la servitude a jamais prospéré en étalant ses véritables pensées devant son patron. Une personne de couleur passait une bonne partie de sa vie à faire semblant, et les Noirs qui sciaient du bois sans rien dire étaient ceux qui vivaient le plus longtemps.
Au temps de l'esclavage, un Noir était un chien misérable, mais un chien qu'avait de la "valeur".
L'esclave ordinaire a besoin de liberté, pas de paroles. Le Noir a entendu des paroles d'appel au sens moral pendant deux cent ans. On ne peut plus attendre. Est-ce que Toussaint Louverture a attendu les Français à Haïti ? Est-ce que Spartacus a attendu le gouvernement romain ? Est-ce que Garibaldi a attendu les Génois ?
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale)
Spruce Knob, West
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale)
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale) 
Spruce Knob
Un homme peut se cacher dans ces gorges pendant des années. Il y a du gibier. Plein de bois pour se construire un abri. Une armée forte de milliers d'hommes ne pourrait pas en déloger une petite troupe bien cachée. Dieu a posé Son pouce sur la terre et il a appuyé pour créer ces défilés pour les pauvres, l’Échalote. Je suis pas le premier à savoir ça. Spartacus, Toussaint Louverture, Garibaldi, ils le savaient tous. Ça a marché pour eux. Ils ont caché des milliers de soldats de cette manière. Dans ces tout petits défilés, des centaines de Noirs pourront se retrancher contre des milliers d'ennemis. La guerre de tranchées. Tu vois ?
Au bout d'une semaine de mon séjour, j'en avais par-dessus la tête de jouer à la fille, parce qu'une demoiselle, sur la piste, dans l'Ouest, elle pouvait cracher, chiquer, brailler, grogner et péter sans attirer plus d'attention sur elle qu'un oiseau qui picore des miettes de pain par terre. En fait, l'esclavagiste ordinaire trouvait même ce genre d'attitude carrément agréable chez une fille, vu qu'il y avait rien de mieux pour un gars dans les plaines que trouver une fille qui savait jouer aux cartes comme un homme et vider le fond d'une bouteille de whiskey à sa place quand il était bourré. 
J'avais l'impression que la vie des Noirs, là-bas, elle était pas très différente de ce qu'elle était dans l'Ouest, à mon avis,. C'était comme un lynchage collectif, interminable. Tout le monde parvenait à faire un discours sur les Noirs, sauf les Noirs.
Etre un noir, ça veut dire montrer votre meilleur visage à l’homme blanc tous les jours. Vous connaissez ses désirs, ses besoins et vous l’observez comme il faut. Mais lui, il connaît pas vos désirs. Il connaît pas vos besoins, ni vos sentiments, ni ce qu’il y a en vous, parce que vous n’êtes pas son égal, en aucune façon. Pour lui, vous êtes rien qu’un nègre. Une chose, comme un chien, ou une pelle ou un cheval.»
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Quatrième de couverture

En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain.

Dans cette épopée romanesque inventive et désopilante, récompensée par le prestigieux National Book Award en 2013, James McBride revisite avec un humour féroce et une verve truculente l’histoire de son pays et de l’un de ses héros les plus méconnus.

James McBride est né en 1957. Écrivain, scénariste, compositeur et musicien de jazz, il est saxophoniste au sein du groupe Rock Bottom Remainders. Il publie son premier livre en 1995, La Couleur d’une mère,un récit autobiographique devenu aujourd’hui un classique aux États-Unis. Son œuvre romanesque commencée en 2002 plonge au cœur de ses racines et de celles d’une Amérique qui n’a pas fini d’évoluer. L’Oiseau du Bon Dieu est son dernier roman.



À PROPOS DU LIVRE
L’Oiseau du Bon Dieu a remporté en 2013 le National Book Award, le plus prestigieux des prix littéraires américains et été élu Révélation étrangère de l'année 2015 par la rédaction du magazine Lire. Ce roman a également reçu le Prix des Lecteurs de La Librairie Nouvelle de Voiron en Isère.
Une adaptation cinématographique est en préparation.

Editions Gallmeister, août 2015
438 pages
Traduit de l'américain par François Happe
National Book Award

samedi 22 juillet 2017

Le jour avant le bonheur ★★★★★ de Erri De Luca

Plonger dans les romans d'Erri De Luca, c'est entrer dans un univers hors de notre temps, côtoyer des personnages attachants, avoir le sentiment de les connaître, de partager leur quotidien, baigner dans une atmosphère particulière et s'en imprégner, c'est un voyage qui ne s'oublie pas et qui invite à jouir pleinement de la vie. 
Ici, c'est une plongée dans Naples de l'après-guerre, Naples que l'auteur connaît bien, personnage à part entière dans ce récit, Naples magnifiée «Elle est belle la nuit, notre ville. Elle est pleine de danger, mais aussi de libertés. [...] La lumière du jour accuse, l'obscurité de la nuit donne l'absolution.», Naples chaude et vivante «Les ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde.»
Naples, témoin des quelques années d'adolescence du narrateur, que nous suivons, jeune orphelin vivant dans un basso (maison typiquement napolitaine) aux côtés de Don Gaetano, concierge de l'immeuble qui sera comme un père pour lui. Don Gaetano lui transmettra son savoir et les rudiments de la vie afin de lui permettre de voler de ses propres ailes. 
Don Gaetano narre l'histoire de Naples, narre la guerre, il raconte sa rencontre avec un Juif qu'il a caché pendant la guerre, ou encore comment les habitants de Naples se sont organisés pour repousser l'envahisseur...«Naples s'était consumée de larmes de guerre, elle se défoulait avec les Américains, c'était carnaval tous les jours. C'est à ce moment-là que j'ai compris la ville : monarchie et anarchie. Elle voulait un roi, mais pas de gouvernement. C'était une ville espagnole. L'Espagne a toujours connu la monarchie, mais aussi le plus fort mouvement anarchiste. Naples est espagnole, elle se trouve en Italie par erreur.» 
«Les histoires de Don Gaetano [...] étaient nombreuses et tenaient dans une seule personne. C'était parce qu'il avait vécu en bas, disait-il, et que les histoires sont des eaux qui vont au bout de la descente. Un homme est bassin de recueil d'histoires, plus il est en bas plus il en reçoit.», elles sont poignantes, suscitent l'émotion, témoignent de la richesse intérieure des Hommes et nous poussent aussi à nous interroger sur le bonheur, sa quête et ce qu'il en reste une fois le bonheur passé.
Les livres occupent une place importante dans ce récit, ils sont un moyen pour le narrateur d'échapper à la solitude, et comme dans "Trois chevaux", l'auteur partage une nouvelle fois de belles réflexions sur les livres «Les livres gardent l'empreinte d'une personne plus que les vêtements et les chaussures. Les héritiers s'en défont par exorcisme, pour se libérer du fantôme. Le prétexte est qu'on a besoin de place, qu'on étouffe sous les livres.» 
L'écriture est belle, sincère et juste, elle est fluide et transparente, empreinte de poésie, d'humanité et d'humilité. «L’écrivain doit être plus petit que la matière dont il parle.»
Sous le charme je suis tombée ...

«Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.»

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«Est-ce que les Juifs sont faits d'une autre substance ? Ils ne croient pas en Jésus-Christ et moi non plus. Ce sont des gens comme nous, nés et élevés ici, ils parlent le dialecte. Nous n'avions rien à voir avec les Allemands. Ils voulaient commander, pour finir ils mettaient les gens contre les murs et les fusillaient, ils dévalisaient les magasins. Mais quand est venu le moment de où la ville s'est jetée sur eux sur eux, ils couraient comme nous, ils perdaient toute leur morgue. Mais qu'est-ce qu'ils leur avaient fait aux Allemands, les Juifs ? On n'a jamais pu l'éclaircir. Chez nous, les gens ne savaient même pas que les Juifs, un peuple de l'Antiquité, existaient. Mais quand ils s'est agi de gagner de l'argent, alors tout le monde savait qui était juif. Si on mettait à prix la tête des Phéniciens, on était capable de les trouver chez nous, même de seconde main. Car il y avait des ordures qui servaient d'indics.
Les gens mettent toute une vie à remplir des étagères et les fils s’empressent de les vider et de tout jeter. Que mettent-ils sur les étagères, des fromages, du caciocavallo ? Il suffit que vous m’enleviez ça de là, me disent-ils. Et là se trouve la vie d’une personne, ses envies, ses achats, ses privations, la satisfaction de voir grandir sa propre culture centimètre par centimètre comme une plante.
Tu cherches à tout prix un saint. Il n'y en a pas, pas plus que des diables. Il y a des gens qui font quelques bonnes actions et une quantité de mauvaises. Pour en faire une bonne tous les moments se valent, mais pour en faire une mauvaise, il faut des occasions, des opportunités. La guerre est la meilleure occasion pour faire des saloperies. Elle donne la permission. En revanche, pour une bonne action, aucune permission n'est nécessaire.
Don Gaetano comprenait l'économie du pays en regardant la charrette du chiffonnier, ce que jetaient les gens. «Nous sommes en train de devenir des seigneurs, ils ont jeté une vieille baignoire, carrément, ils jettent même les matelas de laine, ils ont acheté ceux avec les ressorts. Ils jettent les machines à coudre à pédale. Ils croient au courant électrique comme à la vie éternelle, et s'il s'arrête ? »
La nature marche par couples, la scopa marche par désaccouplement. Le donneur de cartes a intérêt à conserver tout accouplé, l'adversaire, non. C'est une lutte entre l'ordre et le chaos. Laissez-moi prendre au sérieux le jeu de la scopa.
«Allez au bord de la mer et jetez une pierre dans l'eau pour moi.» Je pensais qu'il n'avait plus toute sa tête à force de rester là-dessous. Je lui ai répondu que je ne savais pas si j'irais de ce côté-là, que la ville se soulevait. «C'est un de nos rites, pour nous c'est le jour de l'an, demain. Nous le fêtons en septembre. Une pierre lancée dans l'eau est pour nous le geste qui nous délivre de nos fautes. L'année commence demain pour nous. Puisse le Nôtre faire d'aujourd'hui le jour avant le bonheur.»
Nous sommes montés au milieu des genêts, puis sur la pierraille. Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l'été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n'était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. Sur le bord du volcan, à la fin de la montée, je sentis que mon sexe avait gonflé. Je m'éloignai de don Gaetano prétextant un besoin urgent. Quelques pas en descente suffirent à m'enfermer dans la densité du nuage et j'évacuai mon envie, en la répandant sur la cendre compacte. Don Gaetano m'appela et je le retrouvai.«Ça c'est la nature, mon garçon, quand tu es seul dans un de ces coins perdus et que tu te connais.» J'étais étourdi, le nuage m'avait fait entrer dans son bain, il avait soufflé sa vapeur sur mon visage et me gardait enfermé. Les yeux ouverts ou clos, je voyais la même chose, un voile sur les paupières et le sang blanc qui montait jusqu'à la pointe de mon sexe. C'était la nature et je l'abordais pour la première fois.
C'était un soir qui élargissait les pores, tout ce que je voyais m'émerveillait. Pas de lune, les étoiles suffisaient pour voir loin. [...] Devant et au-dessus, le ciel débordait de galaxies. [...] En fait, il s'étendait à l’œil nu et ressemblait à un mimosa en mars, avec ses grappes fleuries, surchargé de points nébuleux, jetés pêle-mêle dans le feuillage, serrés au point de cacher le tronc. Ils descendaient au ras de la barque, je les voyais entre la barque et son béret bien enfoncé sur la tête. Cet homme, le pêcheur, n'y prêtait pas attention. Un homme pouvait-il vraiment s'habituer à ça ? Être au milieu des étoiles et ne pas les chasser de son dos ? Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.
Les désirs des enfants donnent des ordres à l'avenir. L'avenir est un serviteur lent, mais fidèle.
À l'âge des émotions, le cœur ne suffit pas à maîtriser la poussée du sang. Le monde tout autour est bien petit face à la grandeur qui se déchaîne dans la poitrine? C'est l'âge où une femme doit se réduire à la petite taille du monde. Un choc intérieur lui fait croire qu'elle n'y arrivera pas, se réduire demande une trop grande violence.
Elle détacha les mains de mes hanches et sortit de mon sexe tout le oui qui avait couru en elle. Mon oui d’épuisement et d’adieu, de bienvenue, le oui de la marionnette qui s’avachit sans la main qui tient ses fils. Je glissai sur le côté et je vis le lit taché de sang.« C’est le nôtre, c’est l’encre de notre pacte. Tu as mis en moi ton initiale, que j’ai attendue, intacte. Je lui donnerai un corps et un nom. »«Ils ne peuvent pas être vrais, don Gaetano, c'est une hallucination due au café bouillant.- Ils existent bien pourtant. C'est le dernier peuple inventé par le monde, le dernier arrivé. Ils savent la guerre et les autos. C'est un peuple de grands enfants. Si tu leur demandes où ils se trouvent, ils répondent : loin de chez nous. Ils existent. Pour eux, c'est nous les inexistants. Nous nous croisons, ils passent devant nous et ne nous voient pas. Ils vivent ici et ne voient même pas le volcan. J'ai lu dans le journal qu'un marin américain est tombé dans la bouche du Vésuve. Rien de bizarre, il ne l'a pas vu.»»

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Quatrième de couverture

Nous sommes à Naples, dans l’immédiat après-guerre. Un jeune orphelin, qui deviendra plus tard le narrateur de ce livre, vit sous la protection du concierge, don Gaetano. Ce dernier est un homme généreux et très attaché au bien-être du petit garçon, puis de l’adolescent. Il passe du temps avec lui, pour parler des années de guerre et de la libération de la ville par les Napolitains ou pour lui apprendre à jouer aux cartes. Il lui montre comment se rendre utile en effectuant de menus travaux et d’une certaine façon, il l’initie même à la sexualité en l’envoyant un soir chez une veuve habitant dans leur immeuble. Mais don Gaetano possède un autre don : il lit dans les pensées des gens, et il sait par conséquent que son jeune protégé reste hanté par l’image d’une jeune fille entraperçue un jour derrière une vitre, par hasard, lors d’une partie de football dans la cour de l’immeuble. Quand la jeune fille revient des années plus tard, le narrateur aura plus que jamais besoin de l’aide de don Gaetano… 
Dans la veine de Montedidio, ce nouveau livre du romancier italien s’impose comme un très grand roman de formation et d’initiation.

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, mai 2010
138 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin