mercredi 29 avril 2026

Traverser les forêts ★★★★★♥ de Caroline Hinault

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. [...] Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »
Et c'est le réel qui s’invite.
Pas celui, lointain, que l’on croit réservé aux journaux. Non. Celui qui grince, qui déborde, qui infiltre les conversations ordinaires.
Des paroles qui heurtent.
Qui écœurent.
Parce qu’on les a déjà entendues.
Parce que "Traverser les forêts" de Caroline Hinault n’a rien d’une dystopie. C’est inspiré de faits récents. C'est une réalité.
« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »
À presque rien. Un basculement.
Et tu deviens un migrant. Un "sans-lieu".
Ce roman m’a happée.
Par sa langue, somptueuse, charnelle, presque organique.
Par cette forêt que l’on ne lit pas, mais que l’on traverse, où la beauté côtoie l’insoutenable.
On y entre. On s’y perd. On y tremble.

Les trajectoires s’y croisent. Une journaliste en exil, réfugiée dans l’écriture. Une femme qui revient dans la maison de son enfance.
Deux hommes que tout oppose.
Et, en lisière,  en plein cœur aussi, celles et ceux qui marchent, fuient, chutent, espèrent.

Difficile de ne pas penser à La Divine Comédie, souvent citée par l'autrice dans ce livre et en exergue notamment « Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
Comme chez Dante, il faut traverser. Descendre. Se confronter.
Mais ici, pas d’allégorie rassurante.
Juste notre monde.
Sa violence nue.
Son indifférence.
« [...] mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »
Des phrases qui griffent. Qui restent.
Un roman sur les frontières.
Celles des pays. Celles des corps. Celles que l’on dresse entre "eux" et "nous".

💥 Coup de cœur.

À lire pour ne pas détourner les yeux.
À lire pour ne pas simplifier.
À lire pour que, peut-être, quelque chose se fissure.
Dans les regards.
Dans les mots.
Dans les certitudes.
Un livre qui m’a apaisée autant qu’il m’a mise en colère. Et c’est sans doute pour ça qu’il est indispensable, il met en colère, mais redonne de l’humanité là où elle disparaît.
Merci Francine et Camille pour ce merveilleux challenge #laouviventleslivres, une découverte qui m’a profondément émue.
« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

En exergue 
« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
La Divine Comédie, Dante Alighieri 

« Bessem, son cousin, n'est plus étudiant en architecture. Jeune homme à fossette sur le menton, irrésistible virgule de peau. Fini le beau gosse sensible, l'intellectuel un peu fragile qui l'agaçait pour ça justement. Sa préciosité séduisante alors qu'elle, Alma, est depuis toujours un petit corps trempé dans l'énergie. Le rire. Le muscle. Le gras aussi, gourmandise oblige. Une fille solide, charpentée, pleine de vie sous ses cheveux noirs tenus en queue-de-cheval altière. Un bulldozer là où on attendrait d'elle la discrétion d'un pneu crevé. Son cousin est de plus en plus maigre. Évanescent. En guise de fossette charmeuse, il porte désormais un deuxième sourire grave sur le visage. Il est devenu un migrant. Comme elle. Un sans-lieu. Dossier trop faible. Épaisseur d'existence insuffisante pour espérer entamer des poursuites. La sentence géopolitique est tombée. Aller simple pour les limbes de la haine ou de l'indifférence. »

« Deux grandes parenthèses de chaque côté de la bouche montraient qu'il savait sans doute rire aussi, mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »

« L'obscurité s'épaissit. Bientôt la nuit. Une biche s'échappe d'un taillis, les poignarde de sa grâce. »

« Les troncs reviennent. Masquent Nour dans le canapé. Nour l'intellectuelle. Alma est une bizarrerie tonique dans une famille de gens trop calmes et cultivés. Une boule d'énergie chez les lettreux, qui se rêve cheffe cuisinière dans le restaurant bondé d'une capitale européenne. Le futur architecte, l'esprit délicat, c'est son cousin Bessem. Pas elle. Celle qui savait et aimait les mots, l'histoire, la mythologie, c'était sa sœur Nour au corps à jamais dispersé dans l'attentat de l'université. Pas elle. Mais est-ce qu'une sans-lieu peut se permettre d'avoir des deuils ? Des contradictions intimes saupoudrées d'amandes grillées ? La guerre a décidé pour elle d'une tout autre hiérarchie des souffrances. »

« L'avancée dans la forêt est difficile. Ça n'est pas une forêt balisée, domestiquée, innervée de sentiers. C'est un monde inversé où les feuilles bruissent comme autant de bouches maudites cousues par le vent. De leur vie, ils n'ont jamais eu si froid. N'ont jamais vu de tels arbres. En telle quantité. On dirait un monde imaginaire. Une planète inexplorée où poussent d'immenses totems. Le sol est spongieux, s'étend en marécages où ils s'enfoncent parfois jusqu'aux mollets avant de faire demi-tour. Ils passent trois jours et trois nuits dans la forêt. Trempés. Hagards. Croisent d'autres groupes. Irakiens. Yéménites. Afghans. Syriens comme eux. Échangent quelques informations comme ils peuvent. Repartent. Ne parviennent pas à franchir la frontière. »

« Tu peux marcher ? Oui. Il n'y a plus rien à dire. Après quelques minutes de stupeur, ils ramassent leurs maigres effets et se remettent en marche. Il leur semble désormais avancer aux côtés de leur propre mort, randonneuse sans visage, endurante et patiente, qui attend l'ultime coup de mou, la chute, la blessure, pour les prendre et les bercer enfin de ses bras d'os.
Et puis finalement la mort ne veut pas d'eux. Pas encore. »

« Se coller à Bessem recroquevillé en chien de fusil dans le nid de terre et se caler tout au fond de la cavité pour se protéger du vent à la surface. Réussir à s'endormir le ventre si creux qu'il lui semble avoir le dos convexe. Ne pas laisser de place aux questions obsédantes ni chercher à ressaisir la chronologie des événements. L'épuisement dilue tout. Le temps est un savon qui lui glisse entre les mains. Plus tard, peut-être, elle essaiera de ressaisir le fil. Mais, à ce moment-là, elle dépose au fond du trou les miettes de sa réalité, se concentre pour ne plus bouger et laisser la nuit entrer en elle. »

« L'obscurité prend possession de son corps. Gonfle sa peau d'une terreur acoustique inédite. Il n'y a plus le craquement de leurs pas pour ralentir le silence. Les bruits de la forêt glissent dans son oreille comme des lames de rasoir sur les joues de la nuit. À la lueur de la lune, Alma fixe le lichen, ces nuages végétaux qui flottent sur les bouts de bois morts et les racines crochues. Là, une touffe kaki frangée de blanc, emmêlée comme une chevelure bouclée le matin. Juste à côté, coulant le long de la souche, une grosse plaque de lichen ras, étrange constellation dont elle distingue encore le jaune pus et le blanc salive qui fleurit en corolles. Si elle en avait la force, elle la soulèverait comme les croûtes de genoux, enfant, qui planquaient sous la douleur le drôle de monde des plaies à vif. Il faut dormir collé à une souche d'arbre pour entrer à ce point dans la chair du lichen. Y lire des paysages et des formes. Chercher dans sa dentelle végétale quelque chose qui vous brouille les sens et le cœur. Malgré la nuit, les yeux lourds, le grelottement permanent de son corps, Alma fixe la matière étrange. Cherche à rétrécir. À se faire fourmi pour voyager dans ses lobes. Elle devient ce tout petit insecte aux longues antennes qu'elle parvient encore à distinguer et qui arpente les arcanes du labyrinthe miniature. Si elle survit, la liste s'allonge, si elle survit, elle se renseignera sur ces mystérieux organismes. Elle aimerait savoir si ce sont des parasites. Des déchets. Des verrues d'arbres. Ou bien s'il existe une interaction positive. Une symbiose possible entre eux et le tronc. Et même si la présence de certains lichens n'est pas finalement l'indice d'une forêt en bonne santé. Mais ça y est. Son corps à bout cesse de trembler, tenu dans la main ferme du sommeil. »

« Retour à la case départ pour Nina, fille du bûcheron et de la couturière, sans aucune bonne fée penchée au-dessus du berceau. Ce lieu, c'est un héritage trop lourd, exactement comme ces tasses de tisane qu'elle laisse traîner, dans lesquelles auraient longtemps infusé l'amour parental et les souvenirs d'enfance, mais dont les feuilles molles et détrempées ont désormais l'arrière-goût des rêves refroidis. »

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. Puis un jeune homme déclare que ça suffit de payer pour l'Europe, qu'il n'en peut plus de vivre dans une véritable zone de guerre, avec des contrôles, des militaires omniprésents, sans même parler du bruit infernal des camions, des hélicoptères et des drones qui traquent les migrants dans la forêt nuit et jour. Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »

« Une journaliste biélorusse, dont le nom n'est pas cité mais qui vit en Pologne depuis plu-sieurs mois, s'emballe sur la situation qu'elle qualifie de dramatique. D'une voix dure mais bizarrement chuchotée, elle accuse le dictateur de son pays d'orchestrer « une guerre hybride », d'avoir fait acheminer des réfugiés pour en instrumentaliser ensuite la présence en les « braquant » contre l'Europe pour se venger de sanctions à son égard. Quant au gouvernement polonais, elle l'accuse de bafouer le droit international en pratiquant le pushback, des renvois forcés illégaux, et en interdisant l'accès à la zone entre les deux frontières devenue un point aveugle du monde, inaccessible aux humanitaires, aux journalistes, aux non-résidents. La femme, visiblement très en colère, alerte sur la situation de centaines de demandeurs d'asile piégés dans l'une des plus vieilles forêts d'Europe, sans abri, ni eau, ni nourriture. Il y a des familles, des.
Nina change de station, elle en a assez entendu. Chacun ses malheurs, gros chêne ou petit bois. Elle songe que le monde est mal fait décidément, qu'il existe aussi des sortes d'exils pour ceux qui vivent toute leur vie là où ils sont nés sans avoir réussi à partir.
En taillant le chou, la phrase lui revient comme un boomerang. Ils sont encore humains, après tout. Elle a, non pas un doute, ça ne va pas jusque-là. Mais il y a comme une écharde glissée sous son crâne, qui la pique de son petit point vif et lui racle les gravillons de la conscience. Ça lui roule dans l'oreille, c'est désagréable. Est-ce que la réunion d'hier soir était faite pour elle ? Particulièrement les paroles énergiques de Wiktor qui appelait à débusquer les migrants là où ils se terrent, ses mots d'invasion, de contamination, de défense des valeurs de la patrie éternelle ? »

« En une fraction de seconde, la forêt te dresse les vibrisses et t'écarquille les sinus pour y planter sa marque odorifère : une fragrance unique d'herbes sauvages, de résine et d'organismes en décomposition. Pendant que ton guide tente d'ouvrir la porte de la cahute-cyclope - le cadenas lui donne visiblement du fil à retordre -, tu en fais rapidement le tour, en observes le bardage et les nœuds du bois, micro-cyclones qu'on dirait pris au piège du fleuve des veines. Sous tes chaussures, tu sens grouiller tout un monde dans le sol de feuilles et de brindilles. »

« Il se tait et tu devines qu'il se demande la même chose que toi. Que peuvent-ils bien se raconter ces arbres ? Ont-ils des bavardages et même des persiflages de voisinage, des échanges philosophiques ? Évoquent-ils entre eux la pire des espèces opportunistes, ni chenille processionnaire ni plante invasive, mais bipède agité qui s'acharne à inventer des dieux d'air et d'or pour mieux s'entretuer en leurs noms ? Tu songes qu'il ne doit pas y avoir beaucoup d'arbres, à part peut-être les plus végétalistes, ou les plus férus d'exopolitique, pour s'émouvoir ou s'inquiéter de l'autodestruction annoncée d'Homo sapiens. »

« Te voilà à peine arrivée et déjà la forêt absorbe le temps et tord l'espace pour mieux suspendre ton existence à la corde du silence. »

« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

« Longtemps, il s'est dit que l'amour était vraiment une affaire impossible à cause de ça justement: on voudrait à la fois vivre avec et sans l'autre, c'est insoluble.
Tu acquiesces et penses à Kolia et à la ligne physique jamais franchie entre vous, l'entre-deux confus dans lequel vous vous situez. Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l'on peut même parfois passer des années, en frontaliers d'une vie fantasmée. »

« [...] la forêt s'entremêle avec les fils de l'existence humaine, dont les subjectivités vivantes se rencontrent, se traversent et coopèrent pour tisser ensemble un dessin unique. »

« J'écris depuis une forêt.
Un puits d'arbres bordé de rage où pleuvent des gouttes d'éternité.
Vous qui lisez ce blog, savez les raisons pour lesquelles j'ai dû quitter Minsk. 
Depuis le mois d'août dernier et la sixième élection de notre président », la répression opérée par le régime sur les médias indépendants n'a cessé de se durcir. De nombreux journaux européens ont pourtant titré sur les fraudes électorales, mais les mots n'ont de valeur que mus par une grammaire commune. Si quelques-uns en mâchent la matière pour en recracher une tout autre bouillie sémantique, repeindre les pans de la réalité aux couleurs de leur seul délire, ils ne sont plus que glaires immondes.
Mais je m'égare.
Et c'est dangereux, dans une forêt.
Vous savez qu'à la rédaction du journal, nous avons couvert de notre mieux les manifestations de ces derniers mois. De nombreux étudiants ont été molestés, arrêtés, certains torturés.
Plusieurs collègues d'une rédaction en ligne ont été jetés en prison, menacés de quinze ans de détention pour « haute trahison ». Il a fallu prendre une décision. Nous l'avons prise.
La plupart de mes amis et collègues sont actuellement à Varsovie. Cela aurait pu être mon cas aussi, mais j'ai eu la possibilité, par le biais d'une ONG environnementale dont je suis le travail depuis plusieurs années, de venir me « réfugier » dans une forêt exceptionnelle. Au moins jusqu'au début de l'automne.
J'avoue ne pas réussir à me projeter jusque-là.
Pourquoi vous écrire cela ?
Vous n'êtes pas sans savoir qu'il n'est pas dans mes habitudes d'employer le « je ». Pendant toutes ces années, mon métier a plutôt consisté à me défaire de ma subjectivité pour saisir des pans entiers de réalité partagée et rendre compte de ce qui s'approchait le plus d'une vérité commune - laquelle fuit de plus en plus de tous côtés, s'écoule obstinément dans les fleuves boueux des flux de communication du monde entier. 
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai écrit, travaillé, publié pour le maintien d'une information indépendante, et contre les abus du régime, tout contre sa répression, sa censure et ses compromis sions de marionnette russe. Toutes ces années, je n'ai reculé ni devant le risque ni devant l'étrange dépossession volontaire de ma vie qui s'opérait au profit de la Cause, plus juste, plus grande que moi : jusqu'à quel point ? Était-ce du sacrifice ? Peut-être, mais j'y perdais moins que j'y trouvais.
J'ai résisté à ma façon, enquêtant et écrivant sur tous les ingrédients d'une dictature qui ne dit pas son nom : mainmise sur les médias, culte surmesure, fraudes électorales, répression systématique des opposants, toujours le même pudding autoritaire saupoudré d'idéologie nationaliste et réactionnaire afin que jamais la levure d'une opinion publique n'enfle, que jamais d'autres voix ne prennent conscience d'elles-mêmes, de leur nombre, de leur puissance, que jamais elles ne s'agrègent en mie épaisse et consistante.
J'ai vécu pour mon métier, animée d'une foi en un monde plus juste et, sans doute aussi, portée par la fièvre addictive que confèrent les luttes collectives. Pourquoi, me direz-vous, ai-je accepté de me jeter encore et toujours dans une telle bataille ? D'où me venait cette éthique lourde comme une armure que j'enfilais sans rechigner ?
Sans doute du moteur insondable de ma soif de justice, mais aussi de ce que chacun de mes amis et collègues autour de moi donnait, comme dans ces pyramides humaines maintenues par la seule pression qu'exercent les corps les uns contre les autres. Un seul d'entre nous eût-il exprimé un découragement, tout se fût écroulé comme un château de cartes. Alors, au contraire, chacun donnait encore et toujours un peu plus de lui-même, enchaîné en une sorte de contrat tacite à l'effort d'autrui et à ses propres démons. 
Certains vont sans doute se dire qu'on se fout bien de mes états d'âme de journaliste paumée, et qu'ils veulent juste retrouver ma plume aiguisée.
Mais désormais, exilée dans cette forêt, je ne peux plus démêler le je du nous.
Je découvre que toute solitude, même la plus extrême, est liée aux autres. Peut-être même tournée vers eux.
Quand on m'a fait cette proposition d'exil forestier, quelque chose s'est ouvert en moi, supplantant la douleur de devoir tout quitter, ou plutôt la doublant, à la façon d'une pièce thermocollante qui permet tout juste de faire tenir un vêtement mille fois rapiécé.
J'ai ressenti le désir puissant de voir où la forêt me mènerait.
Acculée au départ, à l'exil, il m'a semblé que la forêt pourrait m'aider à tailler quelque chose de nouveau en moi, comme une pointe de crayon qui ne demandait qu'à s'enfoncer autrement dans les plis du réel.
Je savais pourtant qu'il n'y avait aucune chance pour que je me transforme du jour au lendemain en forestière épanouie, moi qui ai poussé comme une tige de métal dans la banlieue industrielle de Minsk. Je n'allais pas chantonner dans les layons tel un petit chaperon rouge d'occasion (de rouge, je n'ai jamais eu que les cheveux, aujourd'hui rayés de gris car le temps s'amuse à dévaler mon crâne sur d'irrésistibles toboggans de cendre). Naïve, je crois l'avoir rarement été. J'ai trop lu, trop vite, trop tôt, et désormais trop eu accès à la crudité de la réalité et à la complexité humaine pour ignorer l'existence de grands méchants loups en chacun de nous.
Oserais-je finalement formuler l'idée grandiloquente que j'ai cru saisir là l'occasion de transformer un départ forcé en une quête obscure dont j'ignore moi-même l'objet ? Qu'importe. 
Je ne cherche pas à me justifier. Simplement à traduire ce qui a lieu. Pourquoi ? me direz-vous encore. (Voyez comme je suis seule, j'imagine notre dialogue.)
Peut-être justement parce que je me trouve dans une forêt immense, aussi sublime qu'inquiétante.
Parce qu'il y a, au moment même où j'écris ces mots, des arbres et des bêtes autour de moi qui me renvoient sans cesse à ma place de chaînon vivant et remodèlent l'échelle des valeurs humaines.
Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'écrire ceci est ma façon de traverser la solitude et ne pas devenir folle. »

« Alma n'aspire qu'à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c'est bien qu'il y a une raison suffisante. C'est bien que ce qu'ils s'apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d'une partie d'eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu'ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu'on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu'y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours. »

« [...] la vie ne peut pas être le regret qu'on en a de son vivant. »

« Quelle heure est-il ? Plus rien ne semble pris dans la scansion du temps, parti râler ailleurs en les laissant là, sur le carreau d'une éternité fissurée. »

« Comment apercevoir encore l'humain sous l'écorce de la misère ? Comment y lire encore un avenir ? »

« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »

« [...] moi aussi j'ai dû accepter à un moment de ma vie que la plupart des gens ne veulent pas s'approcher de ce qui ressemble le plus à une vérité. Ça se saurait, si l'humain carburait au rationnel. En tout cas, je crois qu'il y a pour chacun les vérités auxquelles on veut bien se frotter et, pour toi comme pour moi, j'ai l'impression qu'elles sont politiques. Et puis il y a celles qu'on évite sans cesse, qu'on contourne en se dessinant des excuses, en s'inventant des empêchements, des montagnes d'obstacles parce que, dans le fond, on est terrorisé à l'idée de se regarder en face. Alors on consolide chaque jour le ciment de notre petit récit intérieur. C'est fou ce qu'on est capable de faire pour s'aveugler sur nos propres contradictions, à commencer par les faire porter par d'autres, afin de ne pas entendre ce qu'on veut, ni combien on a peur de ce qu'on désire. J'ai compris ça, quand j'ai quitté ma femme. Et crois-moi, ça n'a pas été sans douleur. »

« J'écris depuis une forêt.
Je ne crois pas que le sens de la vie soit niché dans un recoin de mon être, et encore moins qu'il va m'être révélé en fixant les branches d'un noisetier. Je n'ai toujours cru qu'en un sens qui se bâtissait dans l'interaction et la rencontre. Avec un bison. La forêt. Un homme des bois. Toutes formes d'altérité.
Il y a peu, j'ai d'ailleurs dit à mon seul ami ici - un homme-mésange qui vole jusqu'à ma clairière de temps en temps -, que je ne supportais plus l'état de mon pays et du monde, et que face à l'océan de cynisme et de violence dans lequel nous barbotons tous les jours, je ne voyais plus comment ne pas désespérer, ni comment pouvoir encore créer, oser l'affront du geste d'écrire, le texte impossible, pendant que le monde est là, la gueule béante de cruauté, sa carapace d'écailles fendue au flanc.
Oui, la noirceur du monde me mange les paupières et le langage n'est jamais à la hauteur du réel, ni du tombeau que l'homme se creuse.
Mais alors, lui ai-je demandé, faut-il se taire et tendre la joue nue à l'uppercut de la réalité? Cracher sur l'art, l'écrabouiller une bonne fois pour toutes dans sa flaque de représentation, en finir avec la poésie, laisser le laid dans son jus, la beauté dans sa lumière ? Est-ce que la plus haute exigence d'écriture ne se résout que dans le silence ? Après tout, à quoi bon vouloir exister et se battre avec des mots et des idées ?
Mon ami a ramassé une feuille de hêtre qu'il a fait rouler entre ses doigts et m'a lancé : peut-être pour pouvoir continuer à se poser librement ces questions ? II a ajouté qu'écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d'autres choses, c'était tenter, et qu'il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.
Alors c'est vrai, j'ai choisi l'impureté du texte, l'exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J'ai choisi le langage, car quoi d'autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d'autre que le taillage des mots pour tenter d'habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?
Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d'animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c'est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours: synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.
Je suis donc devenue une femme qui prend une douche froide par semaine mais qui sent son corps se ranimer au contact d'un homme-mésange, de la marche en sous-bois et de la lecture quotidienne, une femme des lisières qui aiguise, bon an mal an, dans son arrière-cuisine forestière, des lames poétiques qui ne sauveront ni le monde ni elle, mais qui cherchent seulement à faire une petite entaille au réel, un coude de lumière.
On peut y voir une forme d'égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l'art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps pas aussi vite que la privation d'eau, de nourriture, de soin.
Je crois pourtant que c'est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l'absurde. »

« Il sait oui, que cette forêt primaire qu'il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d'en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d'un paradis qui ne veut pas d'eux. »

« Alma sait déjà que la souffrance de la perte ne suffira pas à faire taire le monde et les oiseaux. Elle sait que la terre continuera son inexorable rotation. Que rien ne manquera à ceux qui n'ont rien perdu. Et c'est un trop grand et douloureux savoir de mesurer sa solitude à l'aune d'une mort bouchonnée comme un non-événement dans le poing du ciel, balancée à la corbeille de la nuit dans l'indifférence de tous. »

« J'écris depuis une forêt devenue piège où des gens souffrent et espèrent.
Pour eux, chaque heure saigne en silence.
Avisant mon exemplaire de Dante sur la table, l'homme-mésange m'a demandé l'autre jour: Alors, c'est comment, L'Enfer ?
Au départ, lui ai-je répondu, j'étais sidérée par les supplices décrits par Dante, la modernité du texte et l'implacable cruauté des descriptions qui forment une chambre d'écho presque insoutenable avec le monde d'aujourd'hui. Comment, en effet, ne pas être impressionnée par l'imagination d'un poète florentin du XIII siècle qui a produit un texte à la fois proche de la science-fiction et apte à ouvrir de telles catégories d'images et de pensées, une sorte de galerie du « mal » commis et subi, un festival d'êtres vils, cruels, malhonnêtes et de corps suppliciés, affamés, mutilés, désespérés ? 
Comment ne pas être sidérée aussi en songeant que tant de personnes endurent mais en dehors de toute fiction, de toute mise en scène du fantasme religieux du péché, bien commode pour justifier les souffrances décrites - des atrocités du même acabit, comme si le poète avait anticipé notre nécessaire besoin de représentation de l'horreur ?
D'ailleurs, pourquoi, en dehors de notre élan voyeuriste, est-ce L'Enfer qui a marqué les esprits de tout l'Occident et pas la splendeur du Paradis vers laquelle tend pourtant toute l'œuvre ? Qui se souvient du Paradis? Pire: qui le désire ?
Nous ne sommes pas des êtres assoiffés du bonheur d'autrui, ni même sans doute du nôtre, voilà ce que m'a rappelé L'Enfer, ai-je dit à l'homme-mésange. Mais cela n'empêche pas d'aspirer à ce que la paix soit désirable, en dehors de toute morale religieuse. Sans doute même que tout notre processus d'« humanisation » est un cheminement qui doit être guidé par un idéal de raison tout en ayant conscience de notre propre irrationalité, notre agressivité latente et notre fascination pour le mal dont la possibilité semble logée en chacun de nous comme des atomes froids qui ne demandent qu'à entrer en collision avec autrui - et contre lesquels il nous faut sans cesse lutter.
Il me semblait justement que l'homme-mésange était de ceux qui réussissaient à habiter la tranquillité, à la rendre grisante. Quand je lui ai dit ça, il a soulevé un sourcil, circonspect, et m'a lancé : Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c'est ce désir de paradis en nous. »

« J'ai quitté la forêt.
Son pouvoir de métamorphose, ses chemins de traverse et ses carrefours inattendus.
L'homme-mésange m'a raconté qu'un jour, enfant, il s'y était perdu. C'était au début de l'automne, comme aujourd'hui. Il devait avoir huit ou neuf ans et était allé jouer tout seul et trop loin sous les arbres. Il connaissait pourtant cette partie de la forêt comme sa poche et savait que d'autres lui étaient interdites.
Mais ce jour-là, poursuivant de son arc en bois des créatures imaginaires, il s'était enfoncé dans les broussailles, n'avait pas fait attention au changement de végétation autour de lui ni pris conscience qu'il n'était plus sur des sentiers connus mais tout simplement perdu sous des sapins immenses. Il avait disparu plusieurs heures. L'obscurité était tombée.
Il était seul, dans le noir et le froid, incapable de retrouver son chemin.
Et puis il avait tendu l'oreille et perçu un bruit lointain, insistant, de plus en plus distinct. C'était son père, venu avec sa camionnette jusqu'à la lisière et qui klaxonnait sans répit pour le guider dans la forêt obscure. Parfois on se perd aussi pour que quelqu'un vienne nous chercher.
J'ai détaché mes cheveux.
J'aime en sentir le poids de lianes libres sur mes épaules.
Demain matin, je serai loin.
Je signerai le bail de la lutte, à nouveau, différemment.
J'imaginerai l'hiver arriver, la neige écarlate.
Je regarderai dehors, par le carreau du langage.
Une coulure se formera, que je poursuivrai de l'index, avant d'en essuyer la larme dans le cadre du bois. 
Et je songerai, même si la panse du monde se gonfle chaque jour d'horreur et que le temps déroule sous nos pieds son suaire silencieux, qu'il existe des printemps. »

Quatrième de couverture

Trois femmes, une forêt.
La forêt c'est la dernière forêt primaire d'Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d'une grande faune disparue ailleurs. C'est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C'est là qu'est revenue s'installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l'Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l'ancienne maison forestière de ses parents. C'est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu'Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu'elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d'événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l'automne 2021.
Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.
Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes.

Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse.

Éditions Rouergue, Collection La Brune,  mars 2024
183 pages 

Une forêt ★★★★☆ de Jean-Yves Jouannais

Une histoire totalement improbable, et pourtant. À Brême, juste après la guerre, une commission s’interroge très sérieusement "faut-il « dénazifier » des mainates qui sifflent l’hymne nazi ?"
Dit comme ça, on pourrait sourire. Mais très vite, le malaise s’installe.

J’ai été happée par ce mélange d’érudition et d’absurde, où tout semble minutieusement documenté, et pourtant tout vacille. À commencer par cette question vertigineuse « Comment traduire des gazouillis en termes de droit [...] ? »

À travers le capitaine Lenz, un peu perdu dans cette mission insensée, c’est toute la mécanique de la dénazification qui se grippe sous nos yeux. À force de vouloir tout juger, tout classer, tout purifier, on finit par toucher à quelque chose d’aveugle, presque inquiétant. Répétée jusqu’à l’absurde, « dénazifier les instituteurs, les ouvriers, les cheminots[...] », elle finit par révéler ses limites.

Ce que j’ai trouvé très fort, c’est cette manière de montrer l’absurdité sans jamais forcer le trait. L’humour est feutré, mais il pique juste où il faut. Et derrière, il y a cette impression persistante, celle d’un monde qui cherche à se reconstruire sans vraiment savoir comment penser ce qu’il vient de traverser. Une sensation d’étrangeté diffuse, comme si l’Histoire elle-même avait perdu ses repères.

La forêt, elle, devient presque un refuge. Un lieu à part, chargé de mémoire, où résonnent encore des fragments du passé. Une forêt où, peut-être, ce sont moins les oiseaux que les hommes qu’il faudrait interroger.

Et puis il y a aussi ces silhouettes en arrière-plan, les femmes des ruines, les vies brisées, la culpabilité qui circule sans jamais vraiment trouver où se poser. Un conte philosophique qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, mais qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur la responsabilité, la mémoire, la justice et sur cette étrange tendance humaine à vouloir donner du sens là où il n’y en a peut-être pas. 

Il m’a parfois déroutée, souvent fascinée. 
Une lecture singulière, subtile, parfois déstabilisante certes, à condition d'accepter de ne pas tout comprendre de cette grave farce.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.
« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »

En exergue 
« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus: il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres.»
François-René de Chateaubriand

« Si moi, Aguirre, je veux que les oiseaux meurent sur les arbres, les oiseaux mourront sur les arbres. »
Aguirre, la colère de Dieu 

« Et maintenant il se retrouvait à cet endroit abîmé du monde, sans idée de ce que l'on attendait de lui. Il resta longtemps ainsi, le front appuyé contre la vitre, étonné de ne pas se sentir malheureux. »

« Tout en mangeant ses œufs au plat, il relut sa lettre de mission. Elle s'ouvrait par un récapitulatif des accords de Potsdam du 2 août 1945. Ces accords réaffirmaient les engagements pris à Berlin le 5 juin 1945 par les quatre membres de l'alliance antihitlérienne, un mois après la capitulation sans conditions du Troisième Reich. L'URSS, les États-Unis, l'Angleterre, la France annonçaient assumer les compétences régaliennes, administratives et économiques de l'État allemand. Cette proclamation les engageait à démilitariser, décartelliser, démocratiser et dénazifier la société dans son entier. »

« À la fin, le major général W. Owen n'était pas loin de délirer. Il en donnait l'impression. Ses tempes s'étaient ornées d'une couronne de sueur. S'arrêtant brusquement de parler, il sembla sortir d'une fièvre. Mettant brutalement fin au rendez-vous, il raccompagna le capitaine Lenz, sans un regard, jusqu'au seuil de son bureau. Au moment de tourner les talons, Lenz entendit le général lui demander, d'une voix redevenue raisonnable : « Avez-vous, au moins, des enfants, capitaine ? » et la porte claquer avant qu'il puisse lui répondre. Le capitaine Lenz ne reverrait pas le major général W. Owen. On ne descend jamais deux fois dans le même fleuve. On ne revoit jamais deux fois la même personne. Il le regretta sur l'instant. La question intime du général, bien que de pure convention, l'avait touché. Surtout, ces mots en trop, « au moins ». « Au moins », pourquoi cette formule comme du cyanure dans quoi la phrase aurait été trempée ? Elle avait éveillé en lui un besoin de s'épancher. Ce besoin lui restait maintenant sur le cœur. »

« Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d'aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu'il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l'égout d'un hammam de Khartoum. »

« Ce temps passé à suivre les berges de la Weser, chaque soir, depuis son arrivée à Brême, était-ce du temps allemand ou du temps américain, du temps à lui, du temps soustrait à celui de sa vie ? En tant qu'occupant, était-ce du temps qu'il récupérait sur les vaincus ? Au même titre que les cargaisons de charbon, les machines-outils, les prototypes de fusées, les tableaux des musées. Ou bien occuper, être un occupant, cela lui coûtait-il de son propre temps ? Est-ce que c'était ça, occuper un pays ? Occuper son propre temps dans le pays en question ? »

« - Si je vous suis, c'est le procès d'une forêt qu'il s'agirait d'instruire...
- Vous n'êtes pas loin du compte, capitaine Lenz. »

« Du duvet en cristaux, essentiellement, mais augmenté d'antimoine, d'arsenic, de débris calcinés. La blancheur du givre dominait, mais au premier contact un crissement métallique se faisait entendre. C'était une ouate truquée. Ce qui tombait sans discontinuer sur ce pays, dès avant les bombardements, les incendies des villes, les campagnes consumées, les braseros dans les caves inondées parce que cela avait commencé avec les autodafés, les bûchers, l'haleine des crématoriums, c'était du charbon. Charbon qui cliquetait, deux ans après la fin de la guerre, sur les vitres des maisons. »

« Georg Niege, les yeux au plafond, déclama :  "Considérez les corbeaux ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier; et Dieu les nourrit. Combien valez-vous mieux que les oiseaux !" Vous reconnaissez ? Saint Luc. Oui. » Il étendait les bras, qu'il avait longs et décharnés. Un pasteur inspiré, des psaumes plein la bouche, en mal de chaires saintes. « L'unité de la SS que nous évoquons s'est entraînée dans ces bois des années 30 jusqu'à la fin de la guerre. Chaque jour, durant ces années, il s'est trouvé des centaines d'hommes en armes à courir sur les chemins, à tirer sur les troncs, à hurler des ordres dans les clairières. Surtout, pour ce qui nous concerne, à entonner, du matin au soir, des chants militaires... Et parmi ces chants, le Horst-Wessel-Lied, qui fut, de 1933 jusqu'à la fin, l'hymne officiel du Troisième Reich. Dans cette forêt, ou à sa lisière, comme dans toute forêt, vivaient mésanges, grives, fauvettes, éperviers, pics, hiboux. Mais également, plus problématique, une population de mainates, qu'on appelle également "merles des Indes". Ces volatiles, mieux que les perroquets, imitent à la perfection la voix humaine. C'est ainsi que les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu'ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l'idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. »

« Une musaraigne anxieuse qui s'agite sans trêve, qui peut périr de peur un excès d'hormones l'empoisonne, tant elle représente une proie facile et le sait. Le programme de ses abris souterrains a été commandité par le Führer dès 1936. Dès cette date l'Allemagne n'est pas encore en guerre, Hitler songe à s'enterrer. Il n'a déclaré cette guerre que pour vivre sous terre, alternant ses siestes morveuses et ses trottinements de souriceau, pissant son ersatz de thé, hurlant contre ses généraux, se recouchant dans son lit défait pour épuiser ses dernières réserves lipidiques. Hitler fut cette musaraigne craintive qui mit à sac le monde à la seule fin de pouvoir hiberner et se suicider au fond de son terrier. »

« À chaque fois qu'il se mettait en marche, il lui semblait pénétrer dans l'intérieur d'une contrée ennemie. Contrarié par des décors inhumains, il n'en persistait pas moins à aller de l'avant. Il arrivait bientôt en face d'un chemin couvert de neige que l'excès du froid avait durcie. Il butait sur des tranchées antichars demeurées béantes. L'arrêtait, par sa fange et par sa puanteur, le bras mort d'une rivière. Le triste aspect des lieux, l'horreur de ces solitudes l'épouvantaient. Il se croyait aux extrémités du monde habité. Ses regards sombraient dans cette nature partout inanimée. Il voulait s'en retourner avant que le ciel même et la lumière viennent à lui manquer. L'espoir était épuisé. En lui, le dépit était le sentiment le plus solide. Il aurait pu le peser. Il lui était arrivé, une fin d'après-midi, d'hésiter davantage que d'habitude. Il était revenu sur ses pas, avant de reprendre sa marche en avant, s'était ravisé, avant de repartir et enfin, sans y songer vraiment, d'amorcer un retour vers l'hôtel. À soixante ans, il ne se souvenait pas de périodes de sa vie où il se serait vraiment senti exister. II avait toujours éprouvé une certaine indifférence à l'égard de lui-même. Là, au bord de cette rivière inconnue, parmi ces sous-bois décorés d'aluminium, dans des moments qui, comme tous les autres, ne lui appartenaient en rien, il lui semblait s'apercevoir de plus loin encore. Ce qu'il percevait de sa personne, c'était une silhouette que l'éloignement écrasait, une figurine plat d'étain dépourvue d'épaisseur. »

« Ça l'intriguait. Ou était-ce simplement qu'il avait le temps d'y songer ? Quand des phrases lui venaient, pourtant percluses de complexes, il lui arrivait de vouloir se coucher dedans. Non pas qu'il les trouvât belles, mais le simple fait de s'en sentir capable lui plaisait. À cette époque, il se tint très près de l'écriture. Un rien aurait pu l'entraîner à former des phrases. Cette proximité seule suffisait à lui donner satisfaction. Il lui semblait regarder par-dessus le mur d'une vaste propriété. Il y admirait des arbres très beaux. Les oiseaux qui y nichaient n'avaient pas encore été baptisés. Mais il pressentait que s'il s'était accordé le droit d'écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C'est-à-dire qu'il n'était pas un écrivain du genre qu'il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu'il se sentait capable d'écrire. Ce qu'il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l'aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu'il n'aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s'il l'avait apprécié, qu'il n'aurait pu être son vin préféré. »

« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »

« Le vieil homme répondit : « Ce que nous reconnaissons comme étant notre mission, nous, "Commission principale de dénazification de la cité de Brême", c'est, en premier lieu, de désigner et condamner les citoyens coupables d'avoir servi le régime hitlérien, en second lieu de faire en sorte que la propagation dans le temps et l'espace d'éléments culturels spécifiquement nazis puisse être jugulée, et ce, définitivement. Or, comme nous l'avons déjà dit et répété, ces oiseaux de la forêt de Hasbruch sont coupables à nos yeux, comme à nos oreilles, de siffler un hymne nazi. Cet entêtement même est criminel, nul ne peut le nier. » Jacob Lenz reprit la parole : « Mais, monsieur Niege, constatez combien il est difficile de caractériser ce phénomène et d'estimer s'il y a bien là trouble à l'ordre public. Comment traduire des gazouillis en termes de droit, statuer si ces comportements, somme toute naturels, sont du ressort de notre juridiction ? Et puis, vous le dites vous-même, ces oiseaux sifflent un air interdit, mais les témoins affirment n'en pas reconnaître les paroles. Ils ne font aucune propagande. Puisque seuls les mots, les phrases, sont susceptibles d'en produire.
- Non, détrompez-vous, capitaine Lenz. Cette interdiction de diffuser ou d'interpréter un chant nazi, laquelle interdiction découle directement du procès de Nuremberg, concerne tout aussi bien la mélodie. Ainsi, même avec d'autres paroles, fussent-elles apolitiques, grivoises, burlesques, ou tout ce que vous voudrez, ce chant demeure illégal. En Autriche, des dispositions similaires s'appliquent en vertu d'une loi votée cette année même. » »

« - J'ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l'abri, sauf s'il est éclairé par un projecteur.
- Oui, on n'a pas le droit d'abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. »

« La greffière répondit : « Ici, en zone américaine, à partir de la loi de Libération, il leur a été adressé par la poste sur la base d'un recensement.
- Fort bien. C'est là que je voulais en venir. Avant même de se demander si certains, parmi nos volatiles suspectés de nazisme, savaient, dans un premier temps, lire, puis, dans un second temps, écrire, je voudrais savoir si, à votre connaissance, chacun d'entre eux disposait d'une adresse postale à laquelle aurait pu lui être adressé le fameux questionnaire ? »
Le visage du vieux Niege grinça de tout son fer-blanc. Si les temps avaient été autres, la faim moins pressante, la honte plus discrète, peut-être aurait-il été capable de sourire. Mais l'époque était au grincement. Lui, le vieux Niege, et tous les autres vivaient de rouille, et rien dans ce monde n'aurait pu les sauver de cette raideur. »

« Le capitaine Jacob Lenz se trouvait d'humeur légère ce matin-là. Ces profonds étrangers avec lesquels il partageait ses journées depuis un an, il les voyait soudainement comme des partenaires de jeu. D'un jeu absurde dont personne ne maîtrisait les règles, mais dont le principe premier était de les distraire. Ou simplement de les occuper. Qui était le metteur en scène de cette farce ? Cela importait peu. Nul ne s'en souciait. Tous étaient là pour ne pas avoir froid, puisque l'hiver était de retour. Et puis pour passer le temps, penser à autre chose qu'au deuil et à l'humiliation, sûrement pas pour juger de la compromission d'une bande d'oiseaux dans les crimes du nazisme. Le capitaine Jacob Lenz entreprit de leur raconter l'histoire d'un bataillon américain durant la bataille de Normandie. « Après la prise de Cherbourg, les hommes du VIII corps ont avancé vers le secteur de La Haye-du-Puits. Là, du 3 au 14 juillet, ils se sont retrouvés prisonniers du bocage, bloqués par les haies. Un bataillon tenait une position le long d'une voie de chemin de fer. Temps magnifique. Un matin, on entendit une balle siffler. Une autre. Une autre encore. On les mit en alerte. Ils creusèrent des trous, s'enfoncèrent dans la terre. Les journées devinrent très longues. Ils ne comprenaient pas ce qui les menaçait. On ne voyait rien en face. Ils s'assoupissaient, recroquevillés dans leur abri. Dans leur sommeil, ils mordaient la terre. Cela sifflait toujours. Sans détonation. L'incompréhension les rendait malades. Après une semaine d'angoisse, ils découvrirent l'ennemi: des merles qui imitaient le bruit des balles. En un mois de bataille, ces oiseaux avaient adopté ces nouveaux chants. Et s'en servaient pour s'appeler, de part et d'autre des prés.
- Jolie anecdote, ironisa le vieux Niege, mais j'avoue ne pas voir le lien avec notre affaire.
Il n'y en a pas, effectivement. Et s'il n'y en a pas, c'est parce qu'à aucun moment les officiers de ce bataillon de l'armée américaine n'ont songé à traîner ces merles normands devant un tribunal militaire, et encore moins à les conduire devant un peloton d'exécution pour fait de trahison ou de collusion avec l'ennemi. »
Le vieux Niege s'étranglait de rage. Se forçant à sourire comme si on lui faisait une mauvaise blague, il répétait : « Vous êtes un sophiste, mon capitaine. Un sacré sophiste, ne pensez-vous pas ? » Il misait sur une intonation vaguement interrogative pour ne pas sembler se dresser contre l'Américain, mais sa fureur était réelle. »

« Enfin, il parvint à dire : « Je n'en sais rien. Je n'y comprends pas grand-chose. » Il tenta d'expliquer à Irma et à son fils l'affaire des oiseaux parleurs. Il constata aussitôt qu'il était incapable de résumer cette histoire, une histoire dans laquelle il baignait pourtant depuis son arrivée à Brême. Après un an, il ne savait toujours pas ce dont il s'agissait. Si c'était une histoire capitale ou mineure, s'il y avait un enjeu à ce dossier, et si oui, dans quel domaine ? Et lui, dans cette commission, siégeant parmi ces Allemands apathiques, qu'est-ce que ça signifiait ? En quoi pouvait-il être concerné par ce tribunal de fantoches, dans ce pays mort, si loin de sa vie ? Et surtout, qui avait pu songer à le convoquer, avait pu estimer qu'il serait l'homme de la situation ? Il bredouilla, pas très éloigné des larmes. Le silence s'installa de nouveau dans le salon. »

« Tout recommençait. C'était encore la même réunion, la même situation. Des paroles, des arguments, des sentences qui se répétaient depuis des mois. Et tous autant qu'ils étaient, du moins pour ceux qui s'exprimaient, qui faisaient semblant d'en être, de croire à ce qu'ils faisaient, l'affaire des oiseaux était devenue une pure abstraction. Une équation logique dont on avait oublié qu'elle nichait à deux pas de là, au cœur d'une chênaie magnifique, parmi les odeurs de champignons, les grognements des sangliers. La commission n'avait pas pris l'initiative, par exemple, de se déplacer, d'aller voir, entendre ces fameux oiseaux parleurs. Le capitaine Lenz s'en plaignit. « J'aurais aimé que l'on se rende dans ces clairières où chantent les mainates. N'auriez-vous pas envie d'entendre les oisillons au moment de la becquée ?
- Êtes-vous sérieux, le cri des oisillons, à cette saison ? Vous nous faites là un drôle de numéro d'ornithologie ! » »

« L'un des derniers soirs avant son départ, le capitaine Lenz dîna à l'hôtel avec Irma Meseritscher. Depuis qu'il avait appris l'arrestation de son fils, il avait lâchement évité de la croiser. Il ne s'était pas senti capable de lui adresser la parole. Qu'est-on censé dire à la mère d'un criminel de guerre ? II n'en avait aucune idée. Et encore moins le courage pour tenter la chose. Mais là, ce soir-là, alors qu'il avait fait en sorte de rentrer très tard, elle était assise dans la grande salle. L'attendait-elle ? C'est elle qui proposa de dîner avec lui. Il lui demanda si elle avait des nouvelles d'Oskar. Elle n'en avait aucune. Elle lui dit qu'il ne fallait pas qu'il se force à parler de son fils, que maintenant elle était morte, que plus rien n'avait de sens. Que quelque chose avait fini, qui ne reviendrait plus. Elle ajouta qu'elle était étonnée de constater que la plus grande tristesse peut être un allègement. « Je suis montée très haut. Je monte encore. Je vois tout minuscule. Bientôt invisibles, l'odeur de ma mère; Stalingrad; Noël 41 notre dernier en famille ; les ruines de Brême; l'encre de mes cahiers d'écolière; les crimes de mon fils, et moi-même, plus insignifiante que tout parmi ces choses infimes... » Après un silence, elle ajouta : « Mais vous, votre tristesse, elle semble si lourde. Elle n'est pas comme la mienne. C'est que la mienne est encore neuve. Peut-être que c'est autre chose chez vous. Mais en tout cas, ça fait le contraire de vous alléger, n'est-ce pas ?» »

Quatrième de couverture

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S'il n'avait aucun intérêt dans l'affaire, c'est qu'il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu'ils n'étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l'ennui. »

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L'Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans œuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l'auteur du cycle de conférences-performances, L'Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

Les Éditions de l'Observatoire,  mai 2022
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

dimanche 26 avril 2026

Ces lignes qui tracent mon corps ★★★★★♥ de Mansoureh Kamari

Son corps.
À 9 ans, il ne lui appartient déjà plus.
Il devient celui des lois.
Celui du père.
Celui d’un système qui décide à sa place.
Mansoureh Kamari trace ces lignes-là, celles d’une enfance confisquée, d’un corps contrôlé, d’une vie assignée.
Être fille, puis femme, en Iran,  c’est apprendre très tôt que sa liberté est conditionnelle. Que l’on peut être jugée, mariée, contrainte, avant même d’avoir grandi.
Les planches sont d’une beauté brute. Sans détour. Sans fard.
Elles dénoncent autant qu’elles bouleversent.
Ce roman graphique n’est pas seulement beau.
Il est politique.
Il est nécessaire.
Parce que pendant que certaines racontent, d’autres résistent encore.
Femmes. Vie. Liberté.
À lire ! Merci à toutes celles qui ont mis ce livre sur ma route 🫶🏻

« A FEMINIST IS ANY WOMAN WHO TELLS THE TRUTH ABOUT HER LIFE »
CITATION ATTRIBUÉE
À VIRGINIA WOOLF 










POUR ALLER PLUS LOIN

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La loi s'applique aux filles dès l'âge de 9 ans, qui est l'age minimum de la responsabilité pénale pour les filles en Iran. Dans la pratique, les autorités ont imposé le port obligatoire du voile aux filles dès l'âge de 7 ans, au début de l'école élémentaire. En 2002. Iran a relevé l'âge légal minimum du mariage pour les filles. passant de 9 a 13 ans (15 ans pour les garçons). Pourtant, aujourd'hui encore, des filles peuvent être mariées plus jeunes avec l'approbation d'un juge et le consentement parental. L'age de la responsabilité pénale reste extrêmement bas. 9 ans pour les filles, ce qui signifie qu'elles peuvent être poursuivies et condamnées comme des adultes alors qu'elles sont encore des enfants. Malgré les efforts de nombreuses avocates, avocats et militantes iraniennes des droits humains, cet âge na toujours pas été modifié Selon le Centre national iranien des statistiques (NSC), 25 900 filles et 15 garçons de moins de 15 ans se sont mariés en Iran au cours de l'année persane 1401 (de mars 2022 à mars 2023).

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En 2025, malgré les lois pénales iraniennes qui prévoient des peines de prison de 3 à 10 ans pour les meurtres commis par les pères sur leurs enfants, les violences domestiques, notamment les meurtres dits « d'honneur », demeurent une réalité tragique Le 25 janvier 2025, Kani Abdollahi, une jeune fille de 17 ans originaire de Piranshahr, a été tuée par son père à l'aide d'un couteau. Le motif évoqué était une relation amoureuse jugée « déshonorante » par la famille. Le 12 mai 2020, Romina Ashrafi, une fille de 14 ans originaire de Talesh, a été tuée par son père. Ce dernier, après avoir consulté un avocat de ses connaissances et s'être assuré qu'en tant que tuteur légal, il ne risquait pas la peine de mort pour le meurtre de son enfant, l'a tuée à l'aide d'une faucille. Finalement, le tribunal l'a condamné à 9 ans de prison. Le 16 avril 2025, Fatemeh Soltani, âgée de 17 ans, a été poignardée à mort par son père devant son lieu de travail à Eslamshahr, dans la province de Téhéran. Ces cas illustrent une tendance inquiétante, malgré les peines prévues par la loi. Selon des statistiques officielles, environ 50% des meurtres de femmes en Iran sont commis par des membres de leur famille, et jusqu'à 45% des meurtres dans certaines provinces traditionnelles sont des meurtres dits « d'honneur »

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En Iran, la projection de films étrangers dans les cinémas est rare en raison de la censure Cependant, lorsque je vivais à Téhéran, il existait quelques centres artistiques et culturels, comme Hozeh Honari, qui proposaient des projections de divers films réservées aux membres.

ÊTRE FEMME EN IRAN AUJOURD'HUI

En 2022, le mouvement Femmes, Vie, Liberté, né après le décès de Mahsa Amini en septembre 2022, a marqué un tournant dans la lutte pour les droits des femmes en Iran. Ce soulèvement a été le plus vaste défi au régime islamique depuis sa fondation, avec des manifestations dans plus de 100 villes. Malgré la répression violente. les femmes iraniennes ont continué à défier les lois sur le voile obligatoire

En septembre 2023, le parlement iranien a adopté une loi renforçant les sanctions contre les femmes ne respectant pas ces règles, avec des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans en cas de récidive. Le rapport 2023 du Forum économique mondial a classé Iran 143º sur 146 pays en termes d'égalité des sexes, soulignant un fossé profond dans la participation économique et politique des femmes.

En dépit de ces défis, des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, continuent de lutter pour les droits des femmes, même sous menace constante d'emprisonnement. Le mouvement « Femmes, Vie. Liberté » demeure un symbole de résistance et de résilience face à l'oppression systémique des femmes en Iran.

Quatrième de couverture

« APRÈS MON DEPART D'IRAN, JE NE PENSAIS QU'À ALLER DE L'AVANT ET OUBLIER LA TERREUR PERMANENTE DANS LAQUELLE J'AVAIS VÉCU.

MÊME SI LES PEURS DU PASSÉ SONT TENACES ET RÉVÈLENT DES BLESSURES PROFONDES, JE CONTINUE DE DESSINER ET D'AVANCER.

J'ESSAYE D'ACCEPTER MON PASSÉ COMME CONSTITUTIF DE QUI JE SUIS ET DE LE LAISSER TRANSPARAÎTRE POUR AFFRONTER MES DÉMONS, MEME AVEC MES LIGNES BRISÉES ET IMPARFAITES. »

Éditions Casterman,  septembre 2025
195 pages