mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages

dimanche 15 mars 2026

Le chant de la rivière ★★★★☆ de Wendy Delorme

Une jeune femme s’échappe quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse.
Avec un projet d’écriture en tête. Un autre dans son ventre, peut-être.
Tout proche de la maison, une rivière coule. Ou plutôt, elle a coulé.
Aujourd’hui "domestiquée", souterraine, elle se rappelle à elle par des clapotis, des murmures, des bruits mystérieux dans les tuyaux.
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
La rivière nous parle à nous aussi, lecteurs.
Elle raconte l’histoire de Clara et Meni.
Une histoire d’amour interdite.
Une histoire ancienne qui va se mêler à celle de la jeune femme, comme deux courants qui finissent par se rejoindre.
« Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Les mots de Wendy Delorme sont d’une grande délicatesse. Les miens ne sauraient en dire toute la beauté.
Je dirai simplement que dans ces pages coulent la poésie, la nature y est partout, le vent souffle entre les lignes et la rivière, narratrice, habite pleinement le récit. « La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
Elles apportent aussi une réflexion sensible et sous-jacente sur le dérèglement de notre monde.

Un texte court, lumineux et politique, où l’amour, la mémoire et l’eau continuent de circuler sous la surface. 
Un texte qui m’a fait vibrer, qui m’a fait voyager dans les Alpes et dans le cœur de Clara.
Une surprise à la fin du livre, en plus des remerciements, tellement inspirants, l’autrice nous donne à voir un peu les coulisses de l’écriture de ce livre. Et c’est d’une grande émotion ❤️
Photo prise à l’endroit où le cours d’eau breton, le Yar, se jette dans l’océan.

Incipit
« La rivière
Je suis liquide, je suis mélodie. On m'a presque oubliée. Mais j'étais autrefois puissante et indomptée. Je pouvais emporter, grondante, sur mon passage, tout ce qui s'approchait de moi un peu trop près, et coucher dans mon lit et rouler dans mes pierres, tirer vers les abysses des plaines en contrebas les âmes inconscientes s'aventurant sans gué dans mes flots bouillonnants.
C'était il y a longtemps.
La forêt tout d'abord s'est refermée sur moi, après que tout mon flux a été dévié, aspiré par les hommes dans des tuyaux affreux de plastique jaune et noir. On les voit affleurer en haut dans les alpages, traverser çà et là un chemin de randonnée au milieu d'un pré. Les moins attentifs trébuchent parfois dessus, s'étonnant de trouver sur un sentier perdu dans la montagne ce serpent de caoutchouc rutilant au soleil, qui replonge sous terre quelques mètres plus loin. Si on m'entend gronder, on ne me voit plus couler, nul ne sait où je prends ma source, sauf les quelques-uns qui restent préposés à l'irrigation des prairies en hauteur, et m'ont domestiquée. 
Toujours la faute des hommes.
On ne sait plus que j'existe. Seul un mince trait bleu, sur les cartes humaines dessinant la région, indique ma présence invisible à l'œil nu. Je suis souterraine depuis des années. En bas de la forêt qui couvre la montagne en dessous des alpages, je longe la maison, cette large bâtisse longtemps abandonnée, ancienne bergerie dont la rénovation au début de ce siècle a jugulé mes eaux.
Je coule au robinet. M'épands dans les chasses d'eau. On m'a ainsi domptée, étiolant ma vigueur, salissant ma clarté autrefois cristalline. Mais mes forces anciennes au printemps se ravivent, et les tuyaux de cuivre au creux des murs de pierres se disjoignent peu à peu. Goutte à goutte, je ruisselle. Je reprends du terrain. »

« Être venue ici, regarder et sentir les arbres alentour, les bêtes qui se faufilent, les parfums qui se mêlent, me rend la certitude qu'il est encore temps d'espérer en la vie. J'y retrouve ce qu'on a perdu depuis longtemps, dans les villes et les plaines : la verdure abondante dans la fraîcheur fertile, tout ce qui bruisse et croît au cycle des saisons qui persistent en hauteur, quand plus bas on ne sait plus ce que c'est que l'automne ni le froid de l'hiver. »

« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »

« L'eau a une mémoire. Les humains qui l'oublient et qui m'ont entravée, m'ont laissée m'engorger et m'ont canalisée ont, eux, la mémoire courte. Mais l'eau, même dans leur corps, conserve les souvenirs, l'empreinte du passé.
Je n'ai pas toujours été ainsi. Jugulée, empêchée.
Je n'ai même pas toujours eu cette forme-là. J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a bien longtemps. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Celles et ceux qui se souvenaient d'elle, ici dans la montagne et en bas au village, ont tous disparu depuis des décennies.
Si j'étais douée de langage, celui des humains, je pourrais porter jusqu'à eux son histoire. Mais nul ne sait déchiffrer ma mélodie grondante, hormis le vent qui seul me répond d'un murmure apaisant. Personne ne tend assez l'oreille pour m'écouter vraiment, pourtant je porte en moi l'écho d'une vie humaine, qui ne veut pas qu'on l'oublie. »

« J'irriguais l'abreuvoir d'un léger ruisselet dévié de mes flots dévalant la forêt toute proche. À l'époque, les humains prélevaient de mon flux juste ce dont ils ou elles avaient besoin et je courais encore libre et entière, jusqu'au creux de la vallée. L'été, Maria lavait son linge à même les grosses pierres plates lissées par mon courant, au plus près de ma rive - le lavoir du village était beaucoup plus bas, elle ne s'y rendait que pour les grandes occasions. Je diluais le savon qu'elle fabriquait avec la cendre de son foyer et le suif des moutons, dont elle chassait l'odeur avec des macérats de plantes odorantes qu'elle cueillait au printemps. À l'abreuvoir, elle remplissait des seaux pour faire cuire la soupe ou baigner la petite, se contentant elle-même d'eau fraîche ou même glaciale, selon les saisons. »

« Je repense à cette phrase d'une autrice que j'admire, et au lien secret unissant celles et ceux qui ont l'écriture pour raison d'être et pour vocation. Elle m'a dit, un jour que nous parlions d'écrire : « Le texte a ses raisons. » Le texte a ses raisons, et celui-là me fuit. »

« En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire.
L'amour comme bouclier, l'amour comme espérance, comme force de révolte. L'amour qui s'élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. Je ne peux pas faire semblant. Il me faut laisser choir le masque citadin, l'approche intellectuelle et même l'esprit critique un peu désabusé qui prévaut aujourd'hui, né de ce sentiment d'impuissance totale devant l'état du monde.
Je ne sais pas encore exactement quelle autre his-toire je pourrais tisser, quelles seraient ses couleurs et sa tonalité. Mais je sens confusément que si je dois écrire sur l'amour, je dois rester au plus près de ce qu'il a de primal, en tant qu'émotion. De non codé socialement. De non pré-écrit dans nos mythes, nos légendes, toutes nos séries télé, nos scripts de séduction. Pour cela, il me faut m'écarter du discours sociologique et du bruit médiatique. Ça tombe bien, je n'ai pas de réseau ici. Rien d'autre que la montagne, le ciel, la forêt, ce bruit d'eau mystérieux qui vient du sous-bois. »

« Je sais de quoi je parle, crois-moi. Les gens n'aiment pas qu'une femme vive sa vie sans homme, si rien ne l'y oblige. Tu ne pourras pas rester seule ici dans la montagne. »

« Un univers empli de toutes les variations que prend la voix du vent : frémissante, gémissante, chantante ou hurlante à travers les pins sombres et les immenses mélèzes à la couleur de feu. La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »

« Quelque chose qui fera venir à moi la phrase initiale, celle par laquelle tout commence, celle qui contient en germe le récit à venir. Lorsque je trouverai l'origine des flots que j'entends s'écouler, j'y puiserai l'histoire que je dois écrire, pour laquelle je suis ici. Je me laisserai avaler, glisser sous la surface, comme on se laisse aller au fil du courant, en se laissant porter. J'aime cette apesanteur. Il me faut accepter de descendre en moi-même, pour entendre l'écho qui résiste aux années et dessiner en mots la sensation si vive, intacte et renversante, surgissant en même temps que résonne le nom, la voix de l'être aimé. »

« Meni et Leo étaient habitués à cette curiosité mêlée de crainte qui souvent entoure les enfants nés jumeaux.
Curiosité et crainte qui peuvent rendre les autres enfants railleurs, défiants ou méchants, mais qui solidifiaient leur entente fraternelle. Personne ne pouvait faire de mal à Meni en présence de Leo, sauf leur père. »

« Après cela, le désir coula entre elles comme le flot d'un torrent qui ne put s'endiguer. »

« Et si nous n'étions pas nées sur cette montagne, 
n'avions pas grandi sur ce versant-là, 
auprès de cette rivière, 
que celle-ci n'avait pas la mémoire de nos voix ? 
Et si nous n'étions pas nées pour nous aimer, 
dans le secret des arbres qui chantent notre histoire, 
lorsque bruisse le vent qui porte nos secrets ? 
Toujours, je pense à toi. »

« Le cri de Meni se perdit dans le vent. Qui n'en a jamais oublié l'écho. »

« Nous avons cette chance inouïe toi et moi de pouvoir nous aimer, de pouvoir vivre ensemble. Dans d'autres temps, ou même d'autres lieux à notre époque, je ne pourrais t'appeler « mon amour ». Notre histoire aurait été cachée, tu n'aurais pu être qui tu es. Nous aurions vécu une vie que nous n'aurions pas choisie. Peut-être même ne nous aurait-on pas laissé vivre. »

« Je crains l'abro-gation de l'union civile pour les couples de même sexe, union pour laquelle nous avons bravé les croisades de conservateurs et de fascistes, avons manifesté durant des années et gagné de haute lutte. Je tremble en y pensant. Si tu n'avais pas changé d'état civil nous ne pourrions envisager de former une famille. Et je m'inquiète du sort des personnes de ton peuple, celles et ceux qui ont traversé les frontières du genre que la morale cadenasse, les tranchées de la binarité qui sépare les deux classes que sont l'homme et la femme, telles que les conçoivent ceux qui attisent la haine. La haine qui gronde partout, contre celles et ceux qu'on appelle « déviants » ou contre les « étrangers » même s'ils sont nés ici, même s'ils fuient un pays en guerre, les bombes et la famine. Toutes les vies excentrées, apatrides, celles qui sont sorties des scripts pré-écrits ou ont quitté leur pays de gré ou bien de force, entendent gronder le son des slogans d'extrême droîte qui assènent la vision d'un monde terrifiant. »

« J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a maintenant un siècle. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Je me souviens pour elle. J'ai une histoire à dire. Il faut que son amour ne soit pas oublié. Alors, je gronde sous terre en écho au passé, je rugis dans la pierre, je fais parfois chanter les longs tuyaux de cuivre.
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond.
Le vent a retenu le souvenir de Meni. »

« Je crois que je devine quelle histoire je porte. Celle d'une jeune femme qui, prise dans les rets d'une époque où son amour ne pouvait exister, où certains affluents du désir se trouvaient jugulés, empêchés et vite domestiqués, se changea en rivière. »

« Le soir tombe, et je sens monter l'humidité. Je vais laisser cette fois la buée me gagner, l'eau qui vient du sol et qui n'a jusqu'ici trouvé où se répandre. Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »

Extrait de l'épilogue 
« Tout un univers inspiré d'un lieu que j'ai aimé sitôt que j'y suis arrivée, qui me rappelait la montagne au pied de laquelle j'ai grandi, pas très loin de celle-ci. Un lieu qui a fait venir à moi la suite d'un texte commencé voici quelques années, l'histoire d'une rivière oubliée des humains. Un texte qui avait besoin que je rencontre ce lieu pour que son histoire vienne chanter à mon oreille.
Le texte a ses raisons, celui-ci devait naître de ce lieu précis. Parfois j'ai l'impression que Clara et Meni ont vraiment existé. Elles sont si présentes en moi, qui ai vécu plusieurs mois à leurs côtés dans mon imaginaire, qu'elles me semblent réelles. Je sais qu'elles n'ont pas vécu dans ce monde-ci, qu'elles sont faites de mots sur du papier, de la chair d'un récit que j'avais besoin de tisser, mais j'ai l'intuition que leur histoire témoigne des mille réalités des amours interdites, autrefois comme aujourd'hui. »

Quatrième de couverture

Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond. Le vent a retenu le souvenir de Meni.

Dans ce roman envoûtant, Wendy Delorme nous plonge dans deux histoires d'amour qui se font écho à deux époques différentes, nous donnant à entendre la mémoire de vies minoritaires, dans un récit où Les éléments, l'eau, le vent, les arbres et les pierres deviennent des personnages à part entière.

Wendy Delorme est une écrivaine, performeuse et féministe, membre du collectif d'autriX RER Q. Elle est aussi enseignante-chercheuse à l'université.

Les Éditions de l'Observatoire, mars 2025
175 pages 

mercredi 11 mars 2026

Nous serons tempête ★★★★☆ de Jesmyn Ward

Elle s'appelle Arese, pour sa maman. Annis pour les autres. Et son histoire est une tempête. 

« Arese : celle qui vient au bon moment. »

La toute première arme a été la main de sa mère. « Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »
Les maisons de ses maîtres sont des monstres.
Elle a marché de longs jours, attachée, ensanglantée.
Elle a subi l'horreur.
Elle a vu l'horreur.
Sa bonne étoile porte le nom de sa grand-mère, Aza. Elle est aussi tempête.
Ses alliées, les abeilles. Le bourdonnement de la ruche.
Il y a eu aussi la douceur de Safi, « la paume de Maman… le baiser barbu de mes abeilles… la chanson de miel de Mary… la brume fraîche d'Aza », il y a eu aussi Phyllis, Emil, Esther…des compagnons de route, de labeur. Il y a eu aussi de la gaieté dans son souffle.
« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »
Ces pages racontent l'esclavage.
La tragédie de l'esclavage.
« Cet enfer immense et débordant de larmes. »
Oui continuons à lire sur l'esclavage : pour le devoir de mémoire, pour faire entendre les voix des esclaves et de leurs descendants, pour nous rappeler qu'un système d’oppression peut être normalisé par toute une société, et pour ne jamais oublier la puissance de la résistance humaine.
Ces pages sont nécessaires.
« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souvenance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »
La nature occupe une place essentielle dans ce roman. Elle accompagne, elle protège,  elle murmure. Un écho à ma lecture de La Colonie. Ici aussi, Arese/Annis remercie Celles-qui-prennent-et-donnent.

"Nous serons tempête" est un roman puissant, traversé de douleur, de mémoire et de lumière que je ne peux que conseiller. Dans ces pages, il y a l’horreur de l’esclavage, mais aussi la force des ancêtres et le murmure des abeilles 💛💚

« Quand elle a été vendue, sa mère s'est évanouie ou est tombée raide morte, elle n'a jamais su. Elle a essayé de se précipiter vers sa mère, mais l'homme qui l'avait achetée l'en a empêchée. Il l'a emmenée.
Il l'a poussée comme du bétail... 
Elle n'a plus jamais revu ses parents. »
Entretien avec Will Ann ROGERS, 
extrait de Born in Slavery : Slave Narratives From the Federal Writers' Project, 1936 to 1938

« Il y avait un bateau, 
l'Henrietta Marie, 
qui se fracassait contre une mer en furie, 
et il y avait des fers 
et la femme sur le pont 
écartait les jambes en feulant un cri.
... et j'y étais moi aussi, 
déferlant avec tous les autres... »
Nikky FINNEY, « Shark Bite », 
extrait de The World Is Round

«... Chère rivière chantante pleine De mon sang, sommes-nous aussi bruyants sous

La surface? Est-ce le sang qui lie

Les frères? Ou est-ce le Mississippi 
Qui coule à travers la plus grasse veine 
De l'Amérique ? »
Jericho BROWN, « Langston's Blues », 
extrait de The New Testament »

« LA TOUTE PREMIÈRE arme que j'ai tenue a été la main de ma mère. J'étais petite à l'époque, le ventre rebondi. Cette nuit-là, ma mère m'a réveillée et m'a emmenée dans les bois de la Caroline, profond, très profond dans le murmure des arbres noirs en l'absence du soleil. Les os de ses doigts des lames dans leur fourreau, mais cela je l'ignorais encore. On a marché jusqu'à une petite clairière au centre de laquelle il y avait un arbre foudroyé, loin de la maison tarabiscotée couleur crème où vit mon maître, derrière les rizières. Loin de mon maître, qui est aussi blanc que ma mère est noire. Loin de cet homme qui dit nous posséder, cet homme dont les exigences réduisent ma mère à un fil noir dans sa cuisine sombre et exiguë, où elle passe l'essentiel de son temps à trimer pour le nourrir ainsi que ses deux filles grassouillettes et blanches comme le lait. J'avais des os d'oiseau, ma tête arrivant à peine à l'épaule de ma mère. Durant cette nuit il y a si longtemps, ma mère s'est agenouillée au-dessus d'une fourche dans les racines de l'arbre et a déterré deux bâtons longs et fins: l'un avait un bout pointu et ressemblait à une lance, l'autre était grossièrement taillé et aussi sinueux qu'un serpent. »

« Je dis, « Maman.
- Je serai toujours avec toi », dit ma maman, mais moi je pense, "Non c'est faux", tandis qu'un des hommes de Géorgie, aux bras épais et au visage couvert de poussière, l'arrache à moi. C'est elle que mon maître a choisi de mettre en vente.
Je dis, « Non. »
Je pense, "Encore une", et reprends ma mère à l'homme, la serre contre moi telle une lance. Il remet la main sur elle et tire, et on est trois au milieu d'une foule à nous empoigner sur le chemin, et pour finir l'Homme de Géorgie dégaine son pistolet et tire un coup dans l'air. La peur nous immobilise mais elle ne peut calmer mon amour, mon désir effréné de garder ma mère ici, ici, ici. Je tombe dans la poussière et m'enroule autour de ses jambes.
Dans ses jupes, j'articule, « Maman. » Sa main libre trouve mon cuir chevelu.
Je pense, "Encore une respiration". »

« Le doigt de Safi un lien vivant. À le sentir si doux, à comprendre qu'il y a d'autres personnes dans ce monde affreux qui me toucheront avec bonté, je pourrais me mettre à pleurer. Mais je pense aussi aux lances enfouies à l'orée de la clairière, qui tendent l'air comme avant un orage. Ma mère. Je me place derrière Safi, plus petite que moi, je prends ses épaules entre mes bras et je reste là, collée à elle. Je cligne des yeux pour tenter d'effacer le souvenir de Maman. De ressentir ce que ça ferait d'être aimée à nouveau. »

« À cet instant, je me rends compte que toute ma vie j'ai marché vers la corde. Toutes ces journées à trimer, toutes ces nuits sans dormir. Depuis le début je marchais vers cette corde effilochée et noire. Vers cet homme blanc qui m'attache aux autres femmes du convoi. Certaines tirent. Certaines pleurent. Certaines serrent contre elles des bébés qui braillent, femmes aux boyaux pourris, hommes aux yeux doux, enfants grelottants massés autour de nous dans le froid et la pénombre avant l'aube. Vers cette mort avant la mort. Cette vente. Nan, Cleo et ma mère parlaient souvent de ce que ça fait d'être vendue - on le faisait toutes, vu qu'on entendait des histoires colportées d'une ferme à l'autre, d'un camp de travail à un autre. "Le cul sale", disait le gamin envoyé acheter de la ferraille à notre forgeron. "Des fers partout", disait l'homme envoyé vendre des bêtes. "L'air abattu", disait le maréchal-ferrant qui soignait les chevaux dans les comtés du riz. L'enfer, a dit ma mère, "et on est tous les jours plus nombreux à y aller". »

« Cet enfer immense et débordant de larmes. »

« On s'est blotties l'une contre l'autre dans la terre, toujours enveloppées de gaze, elle a entouré mon bras avec le sien qui était plus foncé et elle a posé la joue sur mon dos. Deux enfants pleines de souffrance qui avaient faim d'amour. »

« Le vent s'écoule telle une rivière dans la cime des arbres. »

« Quand vient mon tour de boire dans la tasse, je n'ai pas l'impression qu'un trait divin me traverse, je sens uniquement la corde lâche de la perte. »

« [...] mon vrai nom, celui que ma mère m'a
donné avant que mon maître ne le réduise à Annis. Arese.
Arese : celle qui vient au bon moment. »

« - Et ma maman, vous l'avez connue? je demande.
- C'était quoi son nom? il demande.
- Sasha, je réponds.
- Elle savait faire quelque chose ? » Il parle de tisser ou de coudre, d'un talent qui aurait assuré sa réputation dans plusieurs comtés. J'ai envie de répondre, "Elle pouvait faire tourner un bâton tellement vite qu'on ne le voyait plus, et quand il fendait l'air il bourdonnait comme les ailes d'un colibri. Elle était petite, mince et musclée, aussi forte que les serpents qui grimpent aux arbres. Ses mains étaient pas douces parce qu'elle passait sa vie à cuisiner, allumer, ranger, nettoyer et laver, mais sa manière de les poser sur moi était douce. Sauf que cette histoire n'est pas pour lui. C'est la mienne, et c'est tout ce qui me fait tenir debout." »

« Pourquoi a-t-elle choisi de s'appeler comme Mama Aza ? Je ne trouve pas la réponse dans les empreintes laissées par celle qui me précède. Il n'y a rien à déchiffrer dans la boue.
La tempête amenée par l'esprit a tout coloré en rouille : les mains, le chemin qui n'en finit pas, le ciel à travers les hauts pins hérissés d'aiguilles aussi pointues et droites que des petits couteaux. Si j'appelle Aza, viendra-t-elle à moi pendant qu'on marche ? Apportera-t-elle le calme et la fraîcheur avec son nuage d'orage ? Elle a beau ressembler au cœur d'un ouragan, ses jupes de vent et son visage strié d'éclairs ont quelque chose d'apaisant. Ils sont une coupure dans cette marche. Chaque kilomètre est plus pénible que le précédent sous le soleil qui grimpe dans le ciel, et j'ai de plus en plus de mal à me la remémorer: à sentir comment son arrivée, étrange et nouvelle, m'a permis d'oublier la corde et les blessures. »

« « Cet endroit, il m'appelle aussi fort que toi et ton convoi. Il m'implore. Partout il y a des prières. Partout ils ont besoin de moi. » Elle est devenue encore plus grande, au point que je dois lever les yeux pour voir la tempête qui tourbillonne sur son visage. « La ville des vivants, la ville des morts et de tous ceux qui sont entre les deux. » Les nuages bouillonnent sur sa bouche, ses joues, ses yeux ; elle est une colonne de tempête, je n'entends plus rien d'autre que sa voix. « La Nouvelle-Orléans. » »

« Je m'écroule à côté de Phyllis, je pose ma tête contre la brique, ferme les yeux et tente de me souvenir que la proximité des abeilles m'a enseigné à ne pas bouger, à taire ma joie. Me souvenir qu'il y a un jour eu de la gaieté dans mon souffle. »

« Ces hommes me font penser à des vers sortis d'un tronc à moitié pourri. Ils épluchent les femmes, l'une après l'autre, les emmènent, et nous ne sommes plus qu'une poignée devant la palissade. Chaque fois qu'un homme au teint pâle approche, je sais d'avance comment il va s'y prendre pour m'enfoncer plus profondément dans ce purgatoire et je lui fais comprendre que je ne me laisserai pas faire. Que je sais trouver les champi-gnons poussant dans les recoins les plus sombres des bois et que je pourrais les apporter à sa table. Je ne le dis pas, mais ils saisissent: je sais m'occuper d'une maison, d'une cuisine, je peux tout à fait cacher ces champignons dans leur dîner. »

« [...] je savais qu'un jour ou l'autre je serais à la merci des mains de mon maître. Qu'il en plaquerait une sur ma bouche pour que ses filles rougeaudes n'entendent rien d'autre que le tuteur leur disant de sa voix monocorde: « Nulle douleur plus grande que des temps heureux se ressouvenir dans la misère. » Qu'il me battrait comme il battait ma mère. Je savais que neuf mois plus tard environ, je risquerais de donner naissance à un bébé mal formé. »

« Je me retourne et souffle sur la terre, mais c'est un mauvais sol, imprégné de sueur, de pisse, de vomi et d'excréments, de désespoir et de peur acides. Aucune vie ici, aucun contact aimant sauf dans ma mémoire, une mémoire qui plane au-dessus de Phyllis endormie et qui bouillonne de souve-nance et de douleur. Tout est plus vif dans le silence. »

« - Pour commencer à connaître l'Eau, dit Aza, tu devras mieux comprendre cet esprit. Et tu devras mieux comprendre le temps, l'univers. L'esprit qui prédit parle en énigmes parce que c'est ainsi qu'elle voit. L'univers n'est pas une ligne droite, un sentier étroit. L'univers est une énigme, un assemblage oblique de lieux, de voix, d'événements. Mais Celle-qui-prédit, elle voit un chemin, le chemin le plus vraisemblable qui te mènera à la liberté. Et pour l'emprunter, tu dois accepter d'être vendue à cette femme, lui proposer ce dont elle a besoin parce qu'il faut qu'elle t'achète et t'emmène loin de cette ville. Une fois que tu auras quitté cet endroit, tu pourras t'élever, mais pas avant. »

« Je veux m'élever. Je veux les étoiles. Mais je ne peux pas obéir à ce que dit la voyante. Mon espoir, mon désir de liberté sont une offrande trop précieuse. Je me méfie d'Aza, bien qu'elle admette avoir des limites et des désirs. Bien qu'elle soit liée par des règles. Je ne peux pas me vendre; je ne peux pas me renier contre un calice d'argent, un gobelet en cristal, une nappe en dentelle. Je sens le renoncement dans ma poitrine, aussi gras qu'une larve d'abeille, humide et luisante, qui réclame du miel, davantage de vie. Il palpite en même temps que mon cœur. Coule avec mon sang.
Je dis, « Non. » Un panache de poussière se dépose en poudre sur mes lèvres : résidus d'os. « C'est ce que tu as dit à ma mère ? De se vendre, de boiter jusqu'à un autre enfer si elle voulait s'élever ? » Mes paroles, la terre sur laquelle je suis étendue: amères. Ça aspire l'humidité de ma bouche.
Me dessèche. Me broie et m'empêche de parler. »

« Ta mère ... était une tempête à elle seule. »

« À la fin des étés durant lesquels mes abeilles avaient fabriqué du miel et pondu sans répit, quand le froid s'annonçait lentement, je les laissais tranquilles. Chaque automne, j'avais la sensation d'une perte quand je chipais pour la dernière fois un morceau de rayon dégoulinant de miel. Je ressens la même chose en me forçant à répondre à cette femme avec son visage sec comme le sable et ses yeux secs comme le ciel, dans ce lieu qui ne connaîtra jamais la neige. Une vague de désespoir en lui disant ce qu'elle a envie d'entendre. Mais je refuse que cet homme me vende pour que d'autres hommes me passent dessus. Et je ne lui ferai pas le cadeau de me garder pour lui une fois que j'aurai chassé tous ceux qui désiraient m'acheter. »

« Je demande, « Tu as des gens qui sont restés derrière ?
- Une fille. Je me disais que si elle savait faire des choses, si elle savait lever des filets, pétrir et cuire. » Elle baisse à nouveau les yeux, respire un grand coup, et je comprends qu'elle s'efforce d'expulser l'émotion le plus vite possible.
Que cet amour lui fait mal car il n'a nulle part où aller : un vent qui gratte des pierres gelées par l'hiver. « Je pensais que je pourrais lui apprendre quelque chose qui la sauverait de ça. Mais tout ce que j'ai fait, ça leur a seulement facilité la tâche pour m'envoyer ici. » »

« Esther n'a pas besoin de regarder où elle marche, mais moi si ; des insectes bourdonnent tout autour dans les herbes. L'éveil du jour crépite comme les braises d'un feu neuf. »

« On plie, on soulève, on transporte, on reprise, on allume, on se dépêche et on range. On fait des allers-retours au puits et à la rivière pour apporter de l'eau aux champs, où les ouvriers sont courbés sur les cannes à sucre. Les tiges paraissent déjà plus hautes qu'hier et s'élancent vers le ciel dans les derniers feux de l'été. Je n'ai jamais vu de champs si vastes, ni un si grand nombre de personnes cassées en deux par le travail. Leur dos: arrondi, noir, une meute de coccinelles. L'air: imprégné de fumier. Les vieux et les enfants désherbent en pataugeant dans la boue jusqu'aux chevilles. Personne ne lève les yeux vers l'étendue bleue où Aza flotte, les bras écartés, pour faire applaudir les feuilles des arbres. Elle envoie une brise grâce à laquelle la transpiration émaillant les peaux s'évapore.
Elle caresse la peau nue de ceux qui triment dans les champs, la plupart des hommes enlevant leur chemise pour travailler. »

« Les contremaitres nous observent en criant, perchés sur leurs chevaux. Les enfants s'élancent en premier, cavalent dans les rangées en tapant sur la file de rongeurs noirs qui détalent entre les pousses, ralentis par leur festin de la nuit. Les femmes et les hommes trottent moins vite derrière les rats en fuite. Mary, elle, fonce comme une flèche et tout à coup elle devient Safi, la plus rapide d'entre nous lorsqu'on aidait aux récoltes pendant notre enfance, qu'on distribuait de l'eau et emportait les sacs de riz. Les rats tombent l'un après l'autre sous ses coups. Je la suis, Esther à côté de moi, mais les tiges sont trop hautes, trop pleines d'été, et on y voit mal; on se contente des retardataires, des égarés, mais ça fait quand même du bien de manier ce bâton noueux, d'imaginer ma mère près de moi à la place d'Esther, fouettant l'air de sa lance et frappant sans répit ceux qui nous maltraitent. Il n'y a pas de chants, plus aucun chuchotis, uniquement les coups sourds et la mort. Les plus petits enfants suivent les chasseurs et ramassent les rats par la queue puis les transportent en grappes comme des fruits marron et dégoulinants. Alors que le jour point à travers les arbres, les chasseurs se regroupent au milieu du champ pour mettre en commun leurs trophées. »

« Je suis sèche à l'intérieur, je suis la terre entourant les racines d'une plante flétrie. Affamée et frustrée. »

« Son cœur, le battement d'une aile contre ma joue. »

« Tandis que je planais au-dessus des champs dans mon rêve, puisque de même qu'Aza je voyais tout, j'ai vu le désespoir qui rongeait ceux qui rampaient entre les cannes à sucre et dans cette autre ruche qu'est la maison. Mais j'ai aussi vu une artère verte qui traversait le centre de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant une artère qui trouverait la force de fleurir. Une artère dans laquelle mes abeilles identifieraient l'espoir fertile du miel. Je me suis demandé si c'était pour ça que la terre m'avait ordonné d'être calme, si Celles-qui-prennent-et-donnent voulaient me faire comprendre ceci mes gens peuvent retourner ce qui les maltraite pour consolider leurs liens, semer et récolter, s'entourer d'une armure de graisse, d'un espoir qui vibrera dans les boucles de leurs cheveux et l'encre de leur peau. Leur cœur bourdonne d'un espoir immense: les miens chantent dans les champs. Est-ce de ça que voulait parler Aza en disant que mes gens s'élèveraient ?

Je me recroqueville sur le sol de l'office et je rêve en respirant des cendres. »

« Après le long trajet vers le sud, je pensais que les blessures de la marche m'avaient réduite à rien, mais à présent je me rends compte que la dame, la maison, les champs peuvent m'en prendre encore plus. Du trait qu'est devenue ma cuisse à la grotte de mon ventre, des ravines entre mes côtes à la cuillère de ma nuque, cette propriété me dépouille du peu qu'il reste de moi. Safi aimait mes jambes : parfois, quand on marchait dans les bois, elle s'accroupissait pour toucher l'arrière de mes cuisses, les fossettes de mes genoux, le galbe de mes mollets. Avec un grand sourire, elle disait, Regarde-toi. Mais regarde. Ma jupe se balance autour de mes jambes; elles sont maigres, on dirait des branches tombées sous un drap d'eau. Safi aurait du mal à me reconnaître - si
un jour je la revois, elle aura du mal à me reconnaître. La tristesse monte dans ma gorge et m'étrangle. »

« Je sais ce qu'Aza ne dit pas, je l'ai deviné dans son histoire. La confiance qu'elle réclame est une sorte de vénération, notre dépendance une offrande, notre considération une forme d'amour. Elle veut que nous soyons ses enfants. Elle veut être notre mère. »

« Elle achève la complainte de Saint-Malo, l'homme qui mena certains d'entre nous vers d'autres mondes. Sa voix s'attarde, c'est la croûte de la tarte au bord du plat, ce plat qu'on gratte dans les coins chauds de la cuisine, la croûte beurrée et son goût riche, ses pointes de cannelle et de muscade, et le sucre qu'on sème et qu'on arrose et qu'on bat pour le réduire en pulpe, en brins qui fusent vers le ciel, le sucre dont on sent l'odeur quand on se penche au-dessus de la tige verdoyante, des fibres riches, alors l'espace d'un instant, d'une rapide inspiration, l'estomac se sent comblé, comblé et cependant déchiré, si bien que je le fais, j'inspire un grand coup afin d'attirer en moi le reste de douceur que conserve l'air, extraire de l'obscurité la chanson de miel de Mary et l'absorber, de sorte que, durant un bref instant dans les boyaux de cette maison dégénérée, la tendresse effleure mes os. »

« Voilà pourquoi Aza a dit que les femmes de ma lignée chantent. Voilà pourquoi elle a dit qu'on est spéciales. On siffle; on regarde. Vois, a dit la terre. Nos vies tout entières ont été des offrandes; cette vision est ce qui m'a été accordé en retour. »

« Je frotte mes doigts contre ma jupe et m'émerveille d'être là, agenouillée au milieu des ombres qui s'étirent. Comment se fait-il que je ne sois auprès d'aucun de mes gens ? Que je porte la vie sur une hanche et la mort sur l'autre ? »

« Le sol étouffé par les feuilles et hérissé d'épines recèle tant de choses. Je cherche avec les mains, le passe au crible. Quand je lève les yeux, le soleil s'est déversé sur tout l'ouest, simple jaune d'œuf entre les branches des arbres. Je me suis égarée. »

« Une odeur verte et sucrée éclôt tout autour de nous. L'espace d'un instant, elle m'emplit et j'arrive à imaginer que je suis rassasiée, que la farine, le sucre et la graisse, les sablés à moitié mangés et les gâteaux entamés que j'ai goûtés quelques fois dans les assiettes délaissées ont suffi à me remplir l'estomac. Un goût qui me revient facilement en bouche: doux, beurré. Des aliments faits pour attiser l'appétit, dont la délicatesse se condense dans la bouche comme une brume: sitôt inspirée, sitôt dissipée. Le soleil cogne sur le champ. J'expire, et je suis vide à nouveau. »

« Tu es triste. Et belle. Pareille qu'un renard efflanqué. Et le mal que le monde te fait ne peut rien y changer. »

« Je suis consciente de ce qui arrive aux gens qui s'échappent. Les voleurs rameutent leurs hommes, leurs chiens à la bave

épaisse et aux crocs pointus, et ils se lancent à leurs trousses pour les voler une fois encore. Et quand ils les retrouvent, ils leur passent une corde autour des mains, des pieds et du cou. Ils les battent avec du cuir, des planches. Ils chauffent de l'acier au rouge et les marquent sur les joues, le dos. Ils leur enfilent des colliers métalliques à pointes. Ils leur mettent des fers aux pieds ; ils obligent les femmes enceintes à trimer jusqu'au terme. Je veux. Je veux pouvoir me laisser pousser les cheveux, chercher ma nourriture et manger sans avoir à me cacher, m'asseoir au soleil et me gratter le crâne pour faire partir les tracas, respirer sans que la terreur m'étrangle, décider mes secondes, mes minutes, mes jours. J'ai assez souffert. »

« Une nouvelle pensée surgit en moi, une petite idée musclée par la nage et couverte de duvet : Je veux évoluer dans un monde que j'aurai façonné moi-même. »

Quatrième de couverture

La toute première arme que j'ai tenue a été la main de ma mère.

Annis est encore une enfant quand sa mère est vendue à un autre propriétaire. Et n'est guère plus âgée quand son maître, qui est aussi l'homme qui a violé sa mère, se débarrasse d'elle avec d'autres esclaves.

Lors de leur terrible marche vers les plantations de La Nouvelle-Orléans, Annis tente de se raccrocher à la vie et aux enseignements de sa mère : se battre, toujours, avec les armes et les sagesses qu'elle lui a transmises. Avec la mémoire aussi, celle de ces femmes qui, avant d'être arrachées à leur terre, ont été les guerrières des rois du Dahomey. Et avec la seule force qui lui reste, sa connaissance des plantes, des abeilles, de cette nature qui semble si hostile aux yeux des Blancs et qui pourtant est nourricière pour qui l'honore.

Et puis, quand Annis se sent sombrer, elle peut encore implorer Aza, l'esprit de sa grand-mère, capable de faire gronder l'orage et tomber la pluie. Celle qui, quand la faim et la douleur se font trop fortes, lui murmure qu'un jour, elle et ses frères et sœurs de malheur seront tempête...

Après six ans d'attente, Jesmyn Ward, seule femme double lauréate du National Book Award, est de retour avec un roman puissant et lyrique qui nous plonge au cœur de la tragédie de l'esclavage.

Jesmyn Ward est née à DeLisle, dans l'État du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour l'université. Après son premier roman, Ligne de fracture (2014; 10/18, 2019), elle explose sur la scène internationale en remportant le National Book Award pour Bois Sauvage (2012; 10/18, 2019). Ses Mémoires, Les Moissons funèbres (10/18, 2019), se sont vus récompensés du MacArthur Genius Grant. Avec Le Chant des revenants (2019; 10/18, 2020), Jesmyn Ward a accompli un exploit inédit: être la première femme double lauréate du National Book Award. Le roman a aussi remporté le Grand Prix des lectrices Elle et le prix du Meilleur Livre étranger. Après six ans d'absence, elle revient avec Nous serons tempête, d'ores et déjà qualifié de classique par la critique américaine.

Jesmyn Ward enseigne la littérature à l'université de Tulane, en Lousiane, où elle réside.

Éditions Belfond,  mai 2025
237 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé