jeudi 11 juin 2026

Le Roman d'Alexandre ★★★★★♥ de Louis Meunier

🏔💚💙Coup de coeur.

Louis Meunier raconte la guerre, mais surtout ce qui lui résiste. La beauté, l'amour, les montagnes et les histoires. 
« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »
J'ai voyagé loin. Très loin.

Ces pages  nous entraînent dans les montagnes de Savoie et de l'Hindou Kouch, sur les traces d'Alexandre, soldat français envoyé en Afghanistan. Mais ce roman est bien plus qu'un récit de guerre. C'est un conte moderne où se croisent des destins bouleversants, où l'amitié, l'amour, la fraternité et la transmission tentent de survivre au milieu de la violence des hommes.
À travers une écriture d'une grande beauté, poétique sans jamais perdre sa justesse, l'auteur donne à voir toute la complexité de l'Afghanistan.  Ses blessures, ses contradictions, ses traditions, mais aussi la dignité de celles et ceux qui y vivent. Certains passages sur la guerre nouent l'estomac, d'autres illuminent par leur humanité.
« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus touchée. Cette réflexion sur les récits qui nous façonnent, nous relient les uns aux autres et traversent les générations. Les mots de Louis Meunier m'ont émue aux larmes. Ils racontent la folie des hommes, mais aussi l'amour,  les montagnes, les histoires, la mémoire qui demeurent quand tout semble chanceler.

Un roman magnifique, habité par le souffle du sauvage et la beauté des sommets.
« Il sait que l'on ne revient jamais indemne dane sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »
Je vais y rester un moment dans ces montagnes. 
Et cette phrase ...
« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »
À lire 💙💙💙

« Du ciel tombent des cordes
Faut-il y grimper ou s'y pendre ? »
Feu! Chatterton 

« Si mon histoire arrive jusqu'à vous, c'est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l'or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu'elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l'état de poussière. 

D'autres ont tenté avant de régner sur l'étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s'entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu'elle est aveuglée par la même fièvre et qu'elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.

J'ai dans ma poche une pièce en or jaune à l'effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n'importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n'a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c'est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière. »

« Raconter, c'est résister. Transmettre, c'est croire qu'une étincelle, même infime, peut défier l'effacement. »

« [...] je sais qu'après moi subsistera quelque chose de plus tenace que la mémoire d'un homme : une histoire. Celle d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. »

« Avec sa viande et les pouvoirs de son corps disséqué, l'animal représente le salut de son épouse et de la lignée Bosson. Pierre va prendre sa chair et tirer un bon prix du reste. Cette grosse chèvre sauvage est une pharmacopée ambulante. Son bézoard¹ guérit de la dysenterie et des affections respiratoires, son sang soulage les calculs rénaux, ses cornes réduites en poudre soignent l'anémie. Et sa croix de cœur, le cartilage logé entre les ventricules de son organe vital, est un talisman qui confère à celui qui le porte sa vigueur, son endurance et sa résistance au froid. C'est à cause de cette petite croix fichée dans la partie la plus intime de son être que le bouquetin a été exterminé. »
1. Mot originaire des montagnes de Perse qui signifie « remède au poison » et désigne une concrétion ronde constituée d'un agrégat de débris végétaux présente dans l'estomac des ruminants. 

« La guerre, toujours la guerre. Les royaumes naissent, s'élèvent dans l'éclat du fer et du feu, et s'effondrent dans la poussière. Chaque siècle voit surgir de nouveaux prétendants, qui veulent graver leur règne dans la pierre pour laisser derrière eux des preuves de leur puissance, mais seul le sol garde la mémoire de leurs passages, mêlant les cendres d'hier à la boue de demain. Les hommes, avec leurs machines volantes réduisant le monde à la taille d'un poing, ne parviennent jamais à retenir entre leurs doigts le temps qui s'échappe. »

« Il sait que l'on ne revient jamais indemne d'une sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »

« Marie pense au temps révolu, à ce qui ne reviendra pas. À son enfance écoulée dans les odeurs de paille, de lait, de feu de bois. Au quotidien rythmé par les saisons, aux gestes qu'on répétait sans y penser. »

« Aristote aurait dit qu'il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. Alexandre a toujours pensé que l'adage s'appliquait aussi à la montagne, surtout quand on y fait la guerre. Aux risques de l'altitude s'ajoutent ceux du métier de soldat : les mines, les tirs embusqués, et tous les dangers invisibles, plus sournois encore, qui s'immiscent sous le gilet pare-balles, collent au corps, s'emparent de l'esprit et rongent la volonté plus méchamment que toutes les salves d'artillerie. »

« C'est biologique. Les affres et les joies intenses s'impriment dans les gènes. Provoquées par la peur ou le désir, la douleur ou l'amour, elles voyagent dans le temps en passagères clandestines, se transmettent d'une génération à l'autre. Elles restent tapies des années durant sans se manifester et, sans préavis, remontent à la surface, murmurent les injonctions déposées par une cohorte d'ancêtres, commandent de fuir ou de succomber devant la courbe d'une montagne, la ligne d'un visage, la lumière après une nuit sans fin, la chaleur des pierres que le matin ranime. »

« Ils se demandent s'ils rentreront les pieds devant, s'ils devront tuer pour vivre, s'ils auront à tourner leurs FAMAS contre des enfants, s'ils reviendront avec un membre en moins et une névrose en plus, un stress post-traumatique qui les hantera le reste de leurs jours et de leurs nuits. »

« Le Cam est le seul à ne pas s'en faire, il regarde un film sur son téléphone portable en faisant tourner un hand spinner entre ses doigts comme si c'était la roue du destin. Un film drôle, apparemment. Les éclats de son rire ample couvrent le bruit du moteur. Cet homme a la sagesse de ceux qui ont passé leur existence en équilibre au bord d'un précipice, il sait que demain n'est promis à personne. Il s'en remet à la providence car la vie relève du miracle et la mort fait partie du métier. Il danse tant que la musique joue. »

« Étranger à sa propre histoire, écartelé entre deux mondes, il découvre la réalité d'une guerre qu'il avait imaginée à sens unique. »

« - Il est plus facile d'être en guerre avec des ennemis sages que d'être en paix avec des amis qui manquent de raison.
La force tranquille émanant du vieil homme s'accorde avec la douceur de ses traits. Ce n'est plus un aveugle mais une voix, sage et profonde.
- L'Afghanistan subit les fléaux de la guerre depuis trop longtemps, nos jeunes n'ont jamais connu autre chose que les combats. Mes yeux qui ne voient plus pleurent sur les tombes des enfants à qui on a arraché la vie, ils se désolent devant le sort des mères qui souffrent sans pouvoir faire entendre leurs cris, ils se lamentent face aux pères qui croient défendre leur honneur en prenant leurs kalach-nikovs. Il est temps de faire taire les armes, l'horizon ne pourra s'éclaircir que si l'on met un terme au cycle de la vengeance! Le vrai djihad est celui que mène l'homme contre lui-même pour ouvrir son cœur au Très-Haut, qui veille sur toute chose. Arrêtez de brûler, de tuer, de répondre à vos ennemis ! Souvenez-vous que la vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu, chaque homme en ramasse un morceau en croyant qu'il contient toute la vérité. L'islam est une religion de paix, « n'attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée¹». »
1. Coran, sourate Al Isra, 33:43. 

« Tous les hameaux, tous les hommes de la vallée se sont donné rendez-vous au bazar. Ceux qui n'ont pas été invités à la jirga sont là aussi. Basir repère deux combattants de l'Ingénieur, qui déambulent avec des regards brûlants de colère. Des frustrés, dangereux parce qu'ils n'ont rien à défendre de ce qui fait un homme. Ni femme, ni or, ni terre¹. Ils doivent patienter jusqu'à l'au-delà pour avoir tout cela, ils n'en peuvent plus d'attendre leur paradis. Ils ont faim et débordent de haine. Ils marchent côte à côte entre les échoppes en lançant des flammes avec leurs yeux pour intimider les passants sans les kalachnikovs qu'ils ne pourront sortir qu'à la nuit tombée. Basir baisse la tête, s'occupe en ouvrant une grenade. Ne rien avoir à faire avec les talibans et les étrangers est toujours la meilleure façon de se ménager un avenir. »
1. La femme, l'or, la terre », « zan, zar, zameen » en pachtoune, sont les trois piliers de l'honneur et les trois causes pour lesquelles un homme peut être amené à prendre les armes. 

« L'homme a une soif infinie de pouvoir et une idée de l'amour incompatible avec la vertu. Pour prouver son attachement, il veut posséder et soumettre - la liberté, la virginité des femmes, l'immanence de Dieu, toutes ces choses qui n'existent plus une fois qu'on les enferme et qu'on les fait saigner. Quand il réalise qu'il les a perdues, il en fait une question de fierté, il saisit son arme et fait couler plus de sang. »

« Aujourd'hui l'Afghanistan est le foyer d'une fureur sans visage, sans mémoire, sans beauté. La colère frappe sans héritage et sans horizon, elle anéantit le passé pour que le présent se croie pur. Les mains qui façonnaient le divin ne serrent plus que des armes. Là où l'on peignait des fresques célestes, on brise les statues, on efface les visages. Les dieux sont décapités, les saints dynamités, les femmes voilées jusqu'à disparaître, comme si la beauté elle-même était devenue une menace. Là où l'art célébrait la vie, la fécondité, la joie d'exister, on prêche la mort avec des mots sacrés transformés en lames. Les montagnes n'abritent plus les sages et les conteurs, qui liaient les hommes par les récits et apaisaient la nuit par la parole, mais les faiseurs d'ombres, qui invoquent l'apocalypse à coups de balles et de prières. Vous me direz que l'on peut à la fois célébrer la vie et répandre la mort, comme ces hommes de guerre qui, le matin, taillent leurs rosiers en récitant des poèmes et, l'après-midi, mutilent des corps sans trembler - ils sont quelques-uns dans la vallée. »

« Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, ce sont les cœurs dans les poitrines¹.»
1. Coran, sourate Al Haj, 22:46.

« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »

« Chacun aura un avis sur la situation, mais ici les gars ne comprennent rien, seulement que cela fait un mois qu'ils sont en Afghanistan, et que la mort, qui les traquait comme un prédateur patient et méthodique, vient de s'inviter sur leur base pour y prélever son lot d'âmes en clamant que ce petit bout de territoire, qu'ils pensaient citadelle, n'est qu'un piège placé au centre de son terrain de chasse. »

« Chaque Afghan qu'ils tuent engendre dix talibans avec la vengeance chevillée au corps. Ils ont appris à leurs dépens les mathématiques de la guerre. »

« On avait discuté, de ses moutons, des hivers, de ce qu'il appelait « le souffle des montagnes ». On lui avait demandé ce que ça voulait dire, il avait haussé les épaules : « Leur force, leur patience. Elles nous tiennent debout, même quand tout vacille. » »

« Il n'est qu'un figurant dans l'histoire d'un autre, un enfant qui s'est fait berner par des légendes de chamois volant au secours des humains et des fables de chasseurs alpins courant sur les hauts plateaux, escaladant les faces gelées, traversant les massifs pour bloquer la voie à l'ennemi, sauver une vallée, faire triompher le bien. Le garçon tournait tour à tour les yeux vers son père, vers sa mère, vers les sommets, et pensait avoir trouvé un projet de vie conciliant héritage familial, montagne et justice. Foutaises ! »

« La montagne est la mère des Afghans. Elle fait d'eux des éleveurs et des agriculteurs humbles face au cycle des saisons mais forts de l'immensité qui les entoure, n'acceptant pour autorité que celle d'un dieu régnant sur des sommets si hauts qu'ils crèvent le ciel. Elle donne sa couleur ocre à la terre dans laquelle ils puisent leur pitance, aux maisons de leurs villages accrochés aux coteaux, à leur peau qui absorbe le soleil. À la fois nourricière et meurtrière, elle alterne les étés brûlants et les hivers glacés pour ne laisser vivre que les plus forts. Son sous-sol regorge de richesses, de l'or, du lapis-lazuli, du cuivre et toutes sortes de minerais précieux, pourtant à la surface elle n'engendre que la pauvreté. Elle est implacable mais transforme en beauté toute l'opulence qu'elle ne transmet pas aux hommes et offre au regard des paysages saisissants, comme si Dieu avait choisi l'Hindou Kouch pour placer en un même lieu l'enfer et le paradis, et qu'il compensait tous les fléaux qu'il inflige aux Afghans en leur permettant de profiter d'une nature merveilleuse. C'est parce qu'ils habitent le plus somptueux décor de montagnes que, depuis l'antiquité, les étrangers sont si nombreux à défiler dans son pays, m'a raconté avec conviction un agriculteur par l'intermédiaire de l'interprète. Les Afghans sont fiers, aussi chauvins que les Français. Cet homme, qui n'est jamais sorti de sa vallée, n'a pas besoin de voyager pour vérifier ce qu'il annonce. Il en est sûr et je crois que tu lui donnerais raison. »

« En fin de journée, le soleil pose une lueur rose sur les cimes, teinte la roche de reflets dorés, et fait ressortir le vert intense dans lequel baigne le fond des vallées. Alors on sent grandir en soi une envie de s'élever vers le ciel et on a l'impression de toucher à l'essentiel. »

« Il se demande ce qu'il fait parmi cette bande d'étrangers qui voudraient sauver son pays avec de l'argent, du feu et de grandes paroles. Il les trouve sympathiques. Un peu naïfs, parfois grossiers, mais plutôt dignes de respect. Ils sont beaux, en bonne santé, et n'ont goûté au malheur qu'à travers les déboires de leurs missions. Ils ont la supériorité des armes et leurs idéaux sont nobles. Ils obéissent à des maîtres qui ne sont pas pires que les autres, pas des saints, juste des charla-tans qui bâtissent des empires sur des monceaux de men-songes et ne savent pas que le pouvoir passe aussi vite que les hommes. »

« Il ne sait pas que c'est le même vent qui souffle sur les crêtes des Alpes et celles de l'Hindou Kouch. Et que la neige, partout, recouvre les blessures de la même blancheur. Elle dérobe les pas des bergers comme ceux des soldats, sans faire de différence. On parle de deux mondes. Deux pays, deux cultures, deux histoires. La roche ne fait pas de distinction, elle parle la langue du temps. »

« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »

« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »

« Comment Dieu décide-t-il de la répartition géographique des âmes ? À qui attribue-t-il le châtiment de naître dans cette partie du monde ? Ici, un enfant qui survit aux maladies affrontera la faim et la guerre. Il sera privé des bonheurs matériels et devra se contenter de joies simples : écouter les histoires de ses parents, adorer un Dieu omnipotent, s'émerveiller devant la beauté de la Création. Est-ce que cela suffit à nourrir une existence ? »

« [...] ce pays où la vie est éphémère, où le prix d'une femme se compte en moutons, où les familles fêtent la naissance d'une brebis et pleurent celle d'une fille. »

« Ils s'embrassaient, s'allongeaient sur l'herbe, se couvraient de caresses et laissaient les murmures de la rivière porter leur ivresse. »

« Même s'ils vivent dans la douleur, les Afghans ont pour eux la beauté du monde. »

« Il sait que les mots, lorsqu'ils sont justes, peuvent rallumer la lumière là où elle vacille, faire fleurir un sens nouveau sur les ruines du désespoir. »

« Je n'ai rien de plus que ces mots : la grandeur se forge dans l'épreuve, seule l'obscurité des vallées prépare l'âme à la lumière des cimes. »

« À mesure que les titres se succèdent, elle devine la violence qui encercle les Français. Avec elle, l'Occident redécouvre que la guerre engendre la mort.

Il n'y a pas si longtemps, on ne discutait pas de chaque vie perdue. C'était la guerre, la vraie. Des masses lancées au front comme du bétail, des morts par milliers, des villes vidées de leurs jeunes, des familles réduites à des noms gravés sur des monuments. Campagne de Russie : 400000 morts en six mois. Verdun, 300000 en dix mois. Waterloo, 10000 en une seule journée. Maintenant, on s'indigne quand on perd cinq soldats dans un attentat. Comme si la guerre devait être propre, sans égratignures.

Dans un rêve noir et blanc
Tu perdais tout ton sang 
Dans une bataille perdue 
Tu me disais : Oui, c'est foutu ! 
Le progrès, le profit ont volé tant de vies 
Et les nouveaux messies 
Nous plongent dans la nuit

T'en fais pas, Cathy, je rentrerai. Les chiffres sont de mon côté : aujourd'hui la guerre fait moins de victimes que les accidents de la route, le tabac ou les violences conjugales des vies qui s'éteignent loin des caméras, dans des carambolages, des cancers, des coups, et qui n'intéressent personne en dehors des statistiques sanitaires. La société de paix a ses zones d'ombre, ses victimes qui s'accumulent sans mobilisation ni grand discours. »

« La vie est un voyage dans l'hiver et la nuit. Les hommes avancent sans carte, les yeux levés vers le ciel comme s'il allait leur offrir son assentiment ou déverser sa colère. Ils espèrent autant qu'ils craignent ce qui vient d'en haut, le tonnerre et la main de Dieu. Moi, ce que je redoute, c'est ce qu'ils font sous le ciel quand ils croient que Dieu les regarde, les choisit, les absout. C'est là, dans le sillage d'une bénédiction, qu'ils commettent leurs actes les plus sombres. »

« Dis, maman, est-ce que les histoires finissent par exister quand on y croit assez fort ? »

« Si tu ne reviens pas, quelque chose disparaîtra. Quelque chose que je ne pourrai pas recoudre. Ni avec du fil rouge. Ni avec la foi. »

« Qui appelle-t-on lorsque la mort n'est plus une hypothèse mais une présence ? Alexandre respire comme un homme qui se noie. Il a le mal de ceux qui ont passé trop de temps sur les hauteurs : « Quand un homme avale le ciel, son esprit s'embrume et il étouffe par le haut », disait son père. L'air glacé s'infiltre par les poumons, monte jusqu'au cerveau, prend possession de l'âme et la tire hors du corps pour l'offrir à la montagne. »

« On reste toujours du pays de son enfance. Elle n'est pas d'ici, cette ville où la violence et la cruauté débordent, rendent les jours pesants, dangereux. Elle est des vallées profondes, des ciels tranchants, des torrents glacés que l'on traverse en riant, des jours qui passent dans la lumière des cols, des soirs qui se tissent autour des flammes aux sons d'une guimbarde pour chanter l'amour, la mémoire des anciens, la beauté de la création. C'est ce monde-là qu'elle a dans le ventre, ce monde qu'elle veut donner à son enfant. »

« - [...] Vous êtes nos invités, pourtant votre présence interroge. L'Afghanistan est en guerre, aucun recoin du pays n'est épargné. Des soldats étrangers prennent posi-tion dans nos montagnes pour y faire rugir leurs armes.
Dites-nous : qu'espèrent-ils accomplir ici ?
Alexandre baisse la tête.
- Ils disent qu'ils viennent apporter la paix et la démocratie.
Des rires parcourent l'assistance. Le chef fronce les sourcils, ses yeux sondent ceux d'Alexandre.
- La paix, avec des armes ?
- Parfois, il faut se battre pour la paix.
- Ah donc, pour soigner un malade, on commence par lui briser les os ?
Alexandre ne répond pas.
- Et la démocratie, poursuit le chef, elle arrive comment ? Dans des sacs, sur des camions ? Vous la déversez dans nos rivières en espérant qu'elle irrigue nos villages ? »

« Entre les voleurs qui pillent nos forêts, les talibans qui imposent leurs lois, les étrangers qui apportent leurs dieux, et tous les autres qui brandissent leurs vérités, le sang se répand en vain. Les empires bâtis sur l'orgueil passent, seules les montagnes demeurent. »

« Un chemin rude, incertain, escarpé comme un sentier d'altitude, où chaque pas vous élève si vous gardez le cœur ouvert. Les hommes craignent l'amour, qui engendre un monde qu'ils ne peuvent pas contrôler, pourtant il est la voie. « Par l'amour, tout ce qui est amer devient doux, le cuivre devient or, la lie devient vin, la douleur devient remède, le mort devient vivant¹. » Alors je vous dis de vivre. Pleinement, sans regret ni rancune. Pensez à moi, et portez la lumière dans vos cœurs pour aller plus loin que la douleur. »
1. D'après Djalal-el-din Rumi, Mathnawî, Livre I.

Quatrième de couverture

« L'histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L'histoire d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s'arranger avec les cartes que le destin lui a données. »

Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s'apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d'Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c'est là qu'il est né. Lancé sur les traces d'un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l'Hindou Kouch et découvrir une vérité qu'on lui cache depuis toujours.

Conte moderne, Le Roman d'Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l'intemporalité de la tragédie humaine.

Réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society et de la Société des explorateurs français, Louis Meunier a arpenté les montagnes d'Asie pendant vingt ans. Le Roman d'Alexandre est son quatrième livre et son premier roman.

Éditions Calmann-Levy,  mai 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mercredi 10 juin 2026

L'éveil ★★★★★♥ d'Elizabeth Rush

🌎❄️ Coup de cœur.
Embarquer à bord d'un brise-glace en direction du glacier Thwaites, l'un des plus surveillés de la planète, et en revenir profondément transformée. Observer un monde qui se défait tout en espérant donner naissance à un autre. Voilà ce que propose Elizabeth Rush dans ce récit hors du commun.

Une expédition scientifique en Antarctique, dans laquelle l'autrice explore bien davantage que la fonte des glaces. Elle interroge notre rapport au vivant, au changement climatique, à la communauté, au soin porté aux autres, au temps, au corps, à la transmission, mais aussi à son propre désir de maternité. Entre le vêlage des glaciers et la possibilité de donner naissance, elle tisse des liens inattendus et bouleversants servis par  une écriture qui ne cherche pas à démontrer mais à explorer. Elle part avec ses questions, ses incertitudes, ses contradictions. Comment agir dans un monde qui change si vite ? Comment envisager l'avenir ? Comment accueillir la vie alors que le dernier continent se fragmente sous nos yeux ?
C'est sans doute ce qui rend le voyage si vivant ; le lecteur découvre en même temps qu'elle.

Elizabeth Rush a cette capacité à tenir ensemble des choses que l'on oppose souvent comme la science et l'émotion, la rigueur et l'émerveillement, l'inquiétude et l'espoir, la fonte des glaces et le désir de donner la vie. Elle écrit avec une humilité rare. Elle embarque sans savoir exactement ce qu'elle va trouver. Elle observe, écoute, doute, apprend. Cette posture donne vraiment au livre une profondeur particulière.

Elle est vraiment fascinante cette aventure collective menée dans l'un des endroits les plus inaccessibles du monde. Les pages consacrées aux scientifiques, aux marins, aux techniciens et à la vie à bord est un formidable portrait de l'intelligence humaine lorsqu'elle coopère. Même les passages les plus techniques restent passionnants tant ils sont incarnés par celles et ceux qui consacrent leur vie à comprendre notre planète.

Il y a cette idée qui revient souvent dans cet essai, celle que certaines réalités ne peuvent être comprises uniquement par l'intellect. Il faut les éprouver physiquement, émotionnellement. Se tenir devant un glacier qui vêle. Désirer un enfant sans savoir si ce désir pourra se réaliser. Habiter cette zone d'incertitude.
« Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier [...] pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer. »
L'Éveil est un récit de voyage, une réflexion écologique, une chronique de bord, une méditation sur la maternité et sur notre place dans le monde. Il est riche, intelligent et profondément humain.

J'ai ouvert L'Éveil en pensant partir vers l'Antarctique, vers un glacier mythique, vers une mission scientifique hors norme. Et puis, sans vraiment m'en rendre compte, je me suis retrouvée à réfléchir à des questions beaucoup plus vastes.
Je crois que c'est précisément le genre de livre qui rappelle pourquoi on aime tant lire.

Et pour continuer, Elizabeth Rush nous partages ces notes en fin d'ouvrage. Voici quelques références d'articles issues de ces notes :

Essai "First passage" d'Elizabeth Rush illustré par les magnifiques photos d'Erika Blumenfeld disponible ici : https://orionmagazine.org/article/first-passage/ 

Tasha Snow, coordonnatrice des médias, a créé un blog intitulé Snow on Ice. Elle y raconte certaines de ses expériences à bord, vues sous un autre angle. Tasha Snow, «Snow on Ice: Setting Sail #2», ITGC, 30 janvier 2019.
https://tsnow03.github.io/?utm_source=ig&utm_medium=social&utm_content=link_in_bio&fbclid=PAb21jcASThmxleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZA81NjcwNjczNDMzNTI0MjcAAafv34Q5-5FHOsGEoerPqffoSfBJHSk1X7mFbeQsGm_AwmBEY0EccNQdooEDXQ_aem_vCVIZQpKJqIx2upX5PQfrA

Préambule à la présentation des personnages 
« En janvier 2019, 57 personnes mettent le cap vers le glacier Thwaites à bord du R/V* Nathaniel B. Palmer. Près de la moitié d'entre eux sont des membres d'équipage ou du personnel de la base de recherches. L'autre moitié est constituée de scientifiques subventionnés et d'une poignée de journalistes. La liste ci-dessous présente ceux qui figurent dans ce livre : elle est classée par domaine de compétences, avec mention du pays d'origine entre parenthèses. Les scientifiques se répartissent entre trois équipes. Les projets GHC et THOR cherchent à reconstituer l'évolution dans le temps de la calotte glaciaire à partir des données géologiques prélevées dans la glace et les sédiments. L'équipe TARSAN observe les interactions actuelles entre l'océan et la glace. La somme de leurs travaux doit nous permettre de mieux comprendre le comportement actuel et futur du glacier Thwaites, entreprise qui serait impossible sans le travail, la créativité et l'attention du personnel de bord du Palmer. »
*Abréviation de research vessel, (navire océanographique).

« DÉPARTS

LE DÉCOR : Punta Arenas, Chili. La troisième ville la plus méridionale au monde. En janvier, le soleil se couche à minuit. Un groupe de cormorans drapés dans leur smoking de plumes, des yeux ronds d'un bleu stupéfiant - se chamaillent par manque de place sur une jetée. Encore plus au sud, la glace qui recouvre le dernier continent est en train de fondre. Certains considèrent ce moment charnière (et les nombreux autres à venir) comme le début de la fin. Certains voient les prémices de l'insurrection dans la dislocation fracassante des glaciers. »

« Qui sait quand tout cela a commencé ? Quand nous nous sommes retrouvés si étroitement liés l'un à l'autre, happés par la glace, obsédés par les annonces de fins déjà en marche, par l'idée de donner la vie alors que nos tiroirs fourre-tout débordent, que les méduses s'échouent sur la plage, que les plantes pollinisatrices continuent de fleurir même au mois d'octobre, bien après la saison des monarques ? Que faire de tout cela ? Que faire au milieu de tout cela ? Chacun d'entre nous commence à sa manière. Et pourtant, le commencement est le même pour tous. »

« Miami existera-t-il encore dans cent ans ? Ce sera au Thwaites d'en décider.
C'est du moins la théorie partagée par de nombreux scientifiques, raison pour laquelle le magazine Rolling Stone l'a surnommé le « glacier de l'Apocalypse » il y a quelques années. Mais personne ne s'était encore rendu sur sa zone de vêlage (l'endroit où le glacier se disloque dans la mer), si bien que la plupart de nos hypothèses sur son évolution reposent sur un mélange de science et de spéculation, de modélisations désuètes sur fond d'anxiété croissante. Plus nous en apprenons sur le Thwaites, plus nous comprenons à quel point nos prévisions sur la vitesse de l'élévation du niveau de la mer sont ténues, car basées en premier lieu sur des processus physiques déjà observés par les humains. Il est tout à fait possible qu'au point le plus froid de la planète, dans un lieu qu'aucun d'entre nous n'a jamais approché de près et encore moins inventorié avec la rigoureuse méthodologie appelée par la science, l'un des plus gros glaciers au monde s'écarte du scénario que nous avons imaginé pour lui et remette en cause nos projections même les plus poussées.
Cette possibilité m'effrayait autant qu'elle m'intriguait, si bien que j'ai envoyé ma lettre de candidature à la résidence Antarctic Artists and Writers de la NSF avec l'étrange espoir d'assister moi-même aux effets de cette transformation. Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier, voir de jeunes icebergs dégringoler dans l'océan comme des éboulements de falaise pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer à savoir que la dislocation de l'Antarctique pourrait bien redessiner les cartes du monde entier. »

« Dans une lettre adressée à sa famille, l'autrice explique pourquoi sa collègue et elle ont décidé de se rendre au pôle Sud. Ce n'est ni la soif de conquête ni la curiosité scientifique qui les ont attirées en Antarctique, précise-t-[Dre Jerri Nielsen] : « Nous sommes la raison même de notre présence. Nous sommes là l'une pour l'autre [...] Nous venons pour nous comprendre et nous soutenir d'une manière qui n'est pas de ce siècle, pas de cette époque. »
Bien après avoir terminé ma lecture, je resterai marquée non par les détails éprouvants du développement de sa maladie, mais par sa description de la communauté humaine qui se tisse autour d'elle durant la longue nuit antarctique, des soins et de l'attention des membres de l'équipe les uns envers les autres, et surtout ceux qui souffrent. Vingt ans après la parution de ce livre, alors que nous vivons sans doute les moments les plus clivants de l'histoire moderne, je me sens à la fois émue et épouvantée à l'idée de forger des liens aussi étroits avec de parfaits inconnus. »

« Pendant longtemps, l'Antarctique est resté loin de mes pensées. Je n'avais jamais réfléchi au fait que, jusqu'à récemment encore, ce lieu n'était qu'une idée abstraite pour nous.
Aristote se représentait la Terre comme une sphère avec des courants de climat glacial tournoyant autour des pôles. Cinq cents ans plus tard, Ptolémée avançait que si le monde était rond, il devait bien y avoir quelque chose de très lourd à sa base pour l'empêcher de basculer de son axe, comme un large territoire faisant office d'ancrage. Son nom à pro-prement parler n'est apparu qu'au début du XVI siècle et provient du grec arktikos, qui signifie « de la Grande Ourse » en référence à Ursa Major, la plus grande constellation de l'hémisphère Nord. Des siècles avant que l'humanité le découvre physiquement, antarktikós était perçu comme l'antithèse du familier, un ballast glacial dominé par des étoiles inconnues. »

« « Je dirais qu'on doit avoir plus d'une cinquantaine de spécimens autour de nous parce qu'on voit une bonne vingtaine de jets, explique Gui. Et quand on en voit vingt, ça veut dire qu'on peut multiplier le nombre d'animaux par deux. »
Trois panaches supplémentaires s'élèvent vers le ciel, diaphanes dans la lumière du soir.
« Je crois que c'est très bon signe, dis-je, aussi bien à lui qu'à moi.
- Nous partons pour une durée exceptionnellement longue. »
Gui me désigne Punta Arenas et les trois morros ocres qui la surplombent. C'est la dernière fois avant des mois que nous voyons des rues, des voitures, des panneaux publicitaires et d'autres humains, toutes choses qui rétrécissent à mesure que nous nous éloignons de la côte.
« Bienvenue en mer », ajoute Gui d'une voix émerveillée. »

« L'isolement et le déséquilibre entre les sexes contribuaient largement à l'incidence élevée des violences sexuelles lors des expéditions polaires à ce jour, mais je commençais aussi à soupçonner le langage métaphorique biaisé des récits consacrés à l'Antarctique d'influencer et de façonner la manière dont le dernier continent est perçu, non seulement par les quelques femmes qui y travaillent, mais aussi par toutes celles qui vivent à des milliers de kilomètres et ne l'appréhendent qu'à travers les mots. »

« Le problème du storytelling autour de l'Antarctique n'est pas tant l'étroitesse du point de vue des explorateurs, limité par leur propre contexte historique, mais son influence disproportionnée sur notre vision du continent, réduisant tout ce qu'il contient à une poignée de clichés. Si nous avions plutôt appris à considérer l'Antarctique non pas comme un trophée à gagner, mais comme un acteur légitime de son histoire, une entité qui nous façonne autant que nous la façonnons ? Si nous en venions à le voir comme un être vivant et non un objet inerte, une aubaine et non plus une menace, le messager du changement plutôt que de l'apocalypse ? En sortant de la douche pour me sécher, j'étais parvenue à la conclusion qu'il me fallait désormais considérer l'Antarctique non plus comme un avant-poste solitaire à l'extrémité de la Terre, mais comme un lieu où la vie commence. »

« [...] avant d'essayer de mettre un humain au monde, je voyagerais jusqu'à ses confins, là où la survie est difficile, pour être le témoin de l'impact de notre espèce sur le seul continent dépourvu de population autochtone, ce territoire qui appartient en théorie à nous tous. Je m'apprête à vivre des choses dont je n'ai pas la moindre idée. J'ignore comment cette expédition affectera mon désir d'enfant, pas plus que je ne sais comment ce désir affectera la glace ou le récit que je ferai de mon expérience. Au seuil de cette année qui n'en est pas tout à fait une, je vis, à bien des égards, un moment charnière. Je n'assisterai peut-être qu'au vêlage d'un glacier. Je rentrerai peut-être chez moi pour faire grandir un autre corps dans le mien. C'est un peu troublant de voir ces deux hypothèses se côtoyer dans ma tête - l'une symbole de désintégration, l'autre de création. Les humains ont longtemps projeté leurs désirs et leurs craintes sur la glace, et je ne fais pas exception à la règle. Plus je me sens bancale, tiraillée dans deux directions à la fois, plus s'impose en moi, comme une évidence, le projet de chroniquer les étapes de mon double périple vers l'Antarctique et la maternité. »

« ANNA :
Pour répondre aux enjeux majeurs qui se présentent à nous, nous devons établir des passerelles entre nations, entre domaines de compétences et entre individus. Et nous avons chacun notre personnalité. L'isolement de l'Antarctique, et de la mer d'Amundsen en particulier, fait que si vous avez besoin de données qui remontent à plus d'une année, ce ne sera pas forcément vous qui irez les chercher. Chaque fois que j'ai un pincement au cœur en me disant : Oh, ce serait tellement plus simple de faire ça moi-même, je me ressaisis. C'est justement grâce à la collaboration que les recherches à long terme, celles qui documentent le mieux le changement climatique, sont possibles. 
[...]
MEGHAN :
Avant de venir ici, j'ai fait des interventions devant des classes de CE1 et de CMs dans l'école où enseigne ma mère. Ils voulaient tous savoir combien il existe d'espèces de manchots, et s'il y avait des ours polaires. La réponse est non. Ils voulaient savoir jusqu'où la température descendait. Ils voulaient savoir si j'allais nager dans la mer. La réponse est non. Je n'aime pas trop le froid. Je n'aime pas du tout le froid, même. Mais vous savez quelle était la question qui revenait le plus souvent ? Combien de gens sont morts en Antarctique ?

LUKE :
Tout le monde rêve de voir la glace de près. Nous, d'un point de vue strictement opérationnel, on nous apprend que plus on peut l'éviter, mieux c'est. Il n'y a aucune raison de s'approcher d'elle. Aucune.

RICK :
Personne n'a envie de heurter un iceberg. On fera tout pour éviter ça. »

« J'ai envie de savoir qui je deviens sans tous les trucs dont je crois avoir besoin. »

« LINDSEY :
Je travaille en mer depuis mes 18 ans. J'ai chopé le virus. J'adore cette communauté qui se forme instantanément à bord. Il y a une interaction différente qui relie les humains sur un bateau.
Mon mari (Carmen Greto, l'un des techniciens sur le Palmer] aime travailler en mer lui aussi. Il faut un certain tempérament pour partir bosser loin de chez soi pendant des mois et renoncer aux conditions de vie auxquelles on est habitué sur la terre ferme. J'ai toujours pensé que ce serait intéressant de faire venir un psy à bord pour comprendre ce qui se passe à un niveau inter-personnel quand des gens se retrouvent isolés en mer pendant une période donnée.
Ma journée démarre à 7 heures du matin. Mon premier réflexe, c'est de regarder par le hublot pour voir où on est. Hier soir, avant d'aller me coucher, j'ai compris qu'on quittait la station de carburant pour aller au quai technique et passer la douane. Mais il y a eu changement de programme au milieu de la nuit parce qu'à mon réveil, on était de retour au quai Magallanes. D'après le capitaine, les vérifications système ont révélé une avarie au niveau du gouvernail, donc on a fait demi-tour. C'est très rare qu'il y ait un problème avec le bateau.
Les plongeurs sont descendus. Je ne sais pas encore ce qu'ils ont trouvé. Mais il y avait une grosse flaque dans le couloir au pied du tableau blanc, qui était recouvert de croquis de gouvernail. J'en ai déduit que quelqu'un avait plongé sous la coque et essayé de décrire ce qu'il avait vu. J'espère qu'on pourra repartir bientôt, mais je préfère ne pas donner d'estimation parce que quand on calcule un délai, on se fixe des attentes. Je ne dirai qu'une chose : à départ houleux, traversée tranquille. »

« L'imagerie satellite montre que, rien que cette année, le glacier s'apprête à perdre 50 milliards de tonnes de glace, soit l'équivalent de la grande pyramide de Khéops multipliée par 8 000. »

« Quand j'essaie de comprendre pourquoi, quand j'essaie de penser au-delà de la simple arithmétique de mon empreinte carbone en choisissant de me rendre jusqu'au Thwaites ou d'avoir un enfant - quand je justifie ces décisions par leurs potentiels bienfaits, par exemple en me disant que nos recherches et nos témoignages contribueront peut-être à la mise en place de règles environnementales plus strictes qui, à leur tour, réduiront singulièrement l'empreinte carbone de mon enfant, je m'aperçois que je suis sur la défensive.
Aurais-je du mal à assumer mes propres contradictions ? »

« BECKY :
J'aime bien le fait de ne pas savoir, parfois. »

« Prévoyez des pyjamas de rechange , m'a conseillé le directeur de la communication du British Antarctic Survey durant un appel en visio avant mon départ. Il y a de fortes chances pour que vous soyez malade pendant la traversée du détroit de Drake. Et je trouve toujours moins intimidant de demander de l'aide à des inconnus quand je me sens à peu près présentable. »

« MEGHAN :
Vivre en ces temps de transition géologique accélérée, c'est... dur. Très dur. Le plus éprouvant, c'est de réaliser qu'on assiste à des changements qui se produisent en une décennie alors qu'avant, ça mettait des milliers ou des centaines de millénaires. La vitesse du changement - c'est ça qui est terrifiant. Le peu de temps que prennent désormais ces transformations massives. »

« DANS LA GLACE
LE DÉCOR : Ici, dans le berceau de certaines couleurs - abricot, citron, bouton de rose, nectarine. Toutes naissent dans le ciel austral maculé de traînées de confiture. »

« Ce que je sais, c'est que tous les icebergs naissent des glaciers. D'après le New Oxford American Dictionary, « vêler » (en anglais, to calve) signifie mettre bas pour une vache ou produire un iceberg en se séparant d'une masse de glace. Chacune de ces définitions tant pour le monde animal que pour les glaciers - décrit le moment où quelque chose en produit une deuxième. Une scission, un épanouissement, un nouveau départ. Cet écho linguistique m'a toujours enchantée et permis d'envisager l'Antarctique non comme une île inhospitalière tout en bas de la Terre, mais comme une mère, un être suffisamment puissant pour mettre une nouvelle vie au monde. Pourtant, à mesure que j'observe ce gros patapouf bancal, mon émerveillement à l'idée que les grands glaciers d'Antarctique nous répondent, à des milliers de kilomètres, en accouchant d'icebergs porteurs de sombres avertissements, me semble soudain déplacé. Quel niveau de gravité avons-nous atteint pour qu'un parent concède un tel sacrifice ? »

« LUKE :
Je me souviens de mon premier iceberg. Je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre, alors j'ai sorti mon appareil pour prendre quelques photos. Puis je suis retourné m'occuper faire mon quart du bateau. En mode concentration maximale. Il faut toujours remettre son attention sur le radar et sur ce qui se passe juste devant le bateau. On a beau voir des tonnes d'icebergs, chacun d'eux est unique. Ils ont tous leurs caractéristiques. Prends celui-là, par exemple - on dirait un cygne. J'ai dû en voir des milliers, mais je ne m'en lasse pas. Et c'est génial de voir la réaction des petits nouveaux à bord. Ça fait plaisir de les voir aussi heureux. »

« Je reste encore des heures sur le pont, dans ma tenue de grand froid, à regarder la glace s'ouvrir et se refermer autour du bateau. Je suis happée par sa musique laborieuse: son crépitement et son craquement à mesure que les lignes de pression s'accentuent, la cascade sifflante qui s'écoule d'un fragment de banquise renversé avec, à l'arrière-plan, ce son qui ressemble à s'y méprendre au chant d'une baleine. Je n'ai pourtant pas la moindre idée de la manière dont tout ce système - l'épaisse écorce de glace de mer, les organismes monocellulaires qui élisent domicile juste en dessous, le krill et les phoques qui s'en nourrissent - s'est mis en place. Quand je vais m'asseoir sous l'épicéa rouge dans mon jardin, je sais qu'il est né d'une pomme de pin remplie de graines et picorée par des mésanges à tête noire. Je sais comment opère le tremblement saisonnier qui fait sortir la graine hors de sa cosse protectrice quand la température s'y prête, car j'ai toujours vécu auprès de ces arbres. Mais ici, je n'ai aucun repère. Aucun moyen de comprendre, même de façon intuitive, les processus qui ont donné naissance à ce paysage surréaliste, tout droit sorti d'un univers à la Dr Seuss. »

« SCOTT :
Dans la majeure partie de l'Antarctique, si vous faites vos besoins par terre, ça n'ira nulle part pendant des centaines ou des milliers d'années. Donc comme on dit, rien ne se perd, tout se récupère: si vous devez faire pipi, ce sera dans une bouteille que vous jetterez dans une poubelle à la fin de la journée. Si vous devez faire plus que soulager votre vessie, prenez un bidon de quinze litres. Ici, on peut aussi aller en zone intertidale. La solution, c'est la dilution. »

« BP s'est offert deux pages dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post et plusieurs autres grands journaux nationaux. Ils ont placardé des affiches aux intersections de nos grandes villes. Diffusé des spots de trente secondes sur les principales chaînes de télé et avant certaines vidéos en ligne. En l'espace de quelques mois, le calculateur d'empreinte carbone de BP a reçu plus de un million de visites. En d'autres termes, l'affirmation selon laquelle les individus sont responsables à la fois de la crise climatique et de son ralentissement par le biais de leurs choix de consommation a été inventée et martelée dans nos cerveaux par l'un des plus gros pollueurs au monde. En découvrant que c'est BP (qui a émis plus de 34 milliards de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère depuis 1965 et engrangé plus de 332 milliards de dollars de profit depuis 1990) qui a conçu et propagé l'outil auquel tant d'entre nous, y compris moi-même, se réfèrent comme une évidence, ma stupéfaction cède vite la place à la colère. »

« ÎLES
LE DÉCOR : Ciel d'eau (nom) : Dans le Sud profond, quand la lumière touche la surface de l'océan et renvoie une teinte bleuie. Ce n'est pas un signe annonciateur de tempête. Ici, c'est même tout le contraire: un synonyme de sécurité, quelque chose qu'on espère, la pleine mer au lieu de la glace. Durant toute la matinée, le bateau navigue à travers ce bleu si particulier jusqu'à ce qu'il atteigne la terre. »

« Becky descend son bandeau lavande sur ses oreilles et me demande comment je décrirais ce bleu étrange qui émaille les endroits où la glace semble piquetée de trous. « C'est un bleu qui semble nous ramener en arrière dans le temps, dis-je.
- Très poétique, commente Becky. Mais c'est vrai : quand nous voyons cette couleur, nous explorons le passé de notre planète. » »

« « La stabilité de l'Antarctique a peut-être un lien avec l'importance des villes portuaires, le commerce maritime international et le développement du colonialisme, dis-je. Si le niveau des mers avait grimpé de un mètre par siècle tandis que les Européens "découvraient" les Amériques, les choses auraient peut-être évolué différemment. »
S'ils n'avaient pas été si enclins à piller les terres et à réduire des peuples en esclavage pour les faire trimer sans relâche sur ces territoires volés, nous vivrions peut-être dans un présent où le coût de la combustion des matières premières, entre autres, serait plus élevé. La distance qui nous sépare d'un avenir viable ne serait pas si vaste. Plus nous discutons, plus il apparaît que l'ensemble de la cryosphère - les 46 000 glaciers qui s'étendent entre les plus hauts sommets de l'Himalaya et parmi les impressionnantes cuvettes basaltiques de Patagonie, partout sur Terre où l'eau s'est retrouvée piégée en froide suspension - dicte de nombreux aspects de nos vies. Voir acquiescer le géophysicien assis en face de moi est une révélation : cela me libère du sentiment quelque peu gênant que je ne faisais que plaquer la vision des peuples indigènes de l'autre pôle sur la glace pour y projeter ce que je voulais voir.
L'écrivain islandais Andri Snær Magnason s'empare du sujet de l'effet stabilisant et protecteur - voire nourricier - de la glace dans son ouvrage Du temps et de l'eau, sorte de réflexion sur le pouvoir et les promesses d'une vie en conversation avec les glaciers. En découvrant que le mythe de la naissance du monde à partir d'une vache sacrée (parfois née elle-même de la gelée blanche) est présent à la fois dans la mythologie nordique et dans les textes sacrés hindous, il écrit :
Soudain, les connexions commencent à se mettre en place [...] Une vache née du givre est une métaphore parfaite pour un glacier. L'eau glaciaire n'est pas de l'eau ordinaire. Sa blancheur de lait lui vient des minéraux dissous qu'elle contient.
En Islande, comme dans la vallée de l'Indus, tout le monde ou presque vit au rythme saisonnier de l'eau de fonte qui s'écoule des sommets. Que des mythes originels issus de ces deux régions du monde établissent un lien symbolique entre les glaciers et la maternité, un lien reposant sur leur caractère nourricier et leur capacité à créer des communautés, voilà qui ne me surprend pas. »

« [...] au lieu d'être célébrées pour les sacrifices qu'elles sont prêtes à faire, les femmes qui travaillent aux pôles sont souvent considérées comme un fardeau : non seulement leur présence nécessite un soutien « supplémentaire », mais elle prive leurs proches restés à la maison du soutien qui est attendu d'elles. Pendant que je me préparais à mon expédition en Antarctique, deux des questions qui m'étaient le plus fréquemment posées étaient : « Ton mari part avec toi ? » et « Tu laisses des enfants derrière toi ? » Chaque fois, cela me faisait l'effet d'une attaque. J'imagine Rob subissant le même interrogatoire et je ne peux m'empêcher de pouffer de rire - les questions semblent parfaitement absurdes dans l'autre sens. »

« LINDSEY :
Quand on rencontre quelqu'un qui a grandi dans une fratrie de treize enfants... Je sais que c'était indispensable autrefois pour assurer les travaux de la ferme, mais aujourd'hui, je panique rien qu'à l'idée. Un enfant, pas plus : c'est mon chiffre. Par une corrélation étrange, c'est là que le message sur le changement climatique se manifeste chez moi. Je ne crois pas que je pourrais ou que je voudrais en avoir plus, parce que j'ai bien vu l'impact que nous avons sur l'Antarctique. »

« ALI :
Il faut apprendre à être flexible - d'une flexibilité totale. La vie à bord du bateau est autant une question de science qu'une ques tion d'adaptation aux changements permanents d'un jour à l'autre, parfois même d'une heure à l'autre. Peut-être que ça nous apprend à être résilients et à accepter le changement de manière générale. »

« Je passe ma dernière demi-heure sur terre à griffonner des cartes postales pour mes proches et mes amis. Celle-ci est adressée à mon mari :
Amour, lumière et chaleur dans ma nuit antarctique. Me voici tout en bas du monde, mais tu es avec moi dans le souffle du vent qui soulève la neige et l'emporte en longs rubans de den-telle aérienne vers le haut des montagnes. Tu es la roche sous mes pas et ici dans mon cœur. Le feu qui brille fort, fort, fort.
A jamais. Je t'aime. »

« À reprendre les échanges avec mes camarades de bord. À consigner les récits de naissance et les témoignages de ceux dont le travail rend le nôtre possible. À me montrer toujours plus attentive à leurs besoins, comme ils se montrent attentifs aux miens. Plus convaincue que jamais que le soin, sous toutes ses formes, est un geste réparateur - surtout lorsqu'il est offert librement, et non dicté par des siècles de conventions genrées ou d'attentes économiques. Plus portée que jamais par l'idée que l'acte de compassion, surtout envers ce qui ne nous appartient pas - ni par propriété ni par lien biologique - « est le travail rigoureux et inlassable de toute une vie », comme l'écrit Maggie Nelson dans "De la liberté", même si elle nous prévient : « Ce n'est pas quelque chose qu'on réussit toujours. » Notre mise en œuvre sera sans doute imparfaite, mais cela ne nous empêche pas d'essayer. »

« La bordure grise du Thwaites vacille dans le crépuscule.
Nous longeons ses contours, entrons dans ses criques, contournons ses curieux promontoires. Nous avançons lentement, comme sur un fil. Le dernier voile d'obscurité de la nuit s'estompe pour céder la place à une aube bleuie, et d'autres me rejoignent dehors pour voir enfin se révéler ce que chacun de nous attendait - depuis des semaines, des mois, voire des années pour certains. Le silence est total. Quand quelqu'un veut dire quelque chose, il chuchote, comme si nous nous trouvions dans une immense cathédrale à ciel ouvert. Après notre long voyage en mer, nous posons enfin notre regard sur le glacier qui nous a réunis ici. Rick tient la barre, attentif, le capitaine à ses côtés, et nous dirige le long de l'insondable ligne de fracture du Thwaites, son cœur de lait qui saigne dans la mer. »

« LARS :
Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans le fait de voyager en bateau. Ce n'est pas comme de monter dans un avion et de se retrouver sur place en un claquement de doigts. Non, en bateau, on prend le temps d'arriver. »

« [...] aucun geste et aucun mot ne semble à la hauteur de ce qui est devant nous, ce calme trompeur qu'il nous est impossible d'appréhender. »

« LA BAIE ANONYME
LE DÉCOR : Aucun humain n'a jamais posé les yeux sur tout ceci. Quand l'autrice prononce ces mots devant ses camarades de bord, ils les répètent à leur tour, mais la chose semble toujours irréelle. Elle se retient de leur demander ce qu'ils ressentent, car son instinct lui dit que pour l'instant, comme elle, ils sont incapables de l'exprimer. Découvrent-ils un lieu nouveau, ou sont-ils en train de s'y noyer ? Rien n'est clair autour du dernier continent. Elle qui croyait que la glace lui permettrait de comprendre s'ils se tenaient à la fin du monde ou à l'aube du prochain. »

« Durant la première moitié du XX siècle, la principale motivation des expéditions en Antarctique était la conquête territoriale : le Royaume-Uni, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la France, le Chili et l'Argentine réclamaient chacun leur part du gâteau. Mais en 1958, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ces nations, auxquelles s'ajoutèrent l'URSS et les États-Unis (malgré l'escalade de la guerre froide), participèrent à la plus grande entreprise de coopération scientifique jamais initiée dans l'histoire de l'humanité : l'Année géophysique internationale (ou AGI). L'idée était d'étudier la planète et son environnement avec une attention particulière portée aux pôles, devenus plus accessibles grâce à l'évolution de la technologie. Des dizaines de milliers de scientifiques issus de 67 nations différentes participèrent au projet. Leurs travaux aboutirent au lancement des premiers satellites orbitaires, à la découverte de la ceinture de radiation de Van Allen, et au début de l'observation systématique de l'atmosphère et de la glace en Antarctique. »

« BASTIEN :
Quand tu merdes, tu perds 10% de tes travaux, mais si tu passes ton temps à t'en faire, c'est 20% de foutus en l'air. Pour moi, les scientifiques qui bossent en Antarctique sont comme les autres. C'est juste qu'on se retrouve dans des situations avec des délais compliqués et qu'on nous fournit toutes les ressources nécessaires - genre, quatre repas cuisinés par jour - pour qu'on se sorte les doigts du fion et qu'on avance. C'est stressant, bien sûr. Mais le plus dur, c'est de devoir tenir deux mois à ce rythme. C'est là que l'expérience fait la différence.

ANNA :
Tous les gens à bord ont une mentalité positive, donc on accepte le fait que l'erreur est humaine. Ce n'est pas toujours le cas, croyez-moi. Souvent, il y a une personne ou un groupe de gens à qui on n'a surtout pas envie d'avouer qu'on s'est planté, parce qu'on sait qu'ils vont jubiler. C'est parce que le monde universitaire a tendance à promouvoir la compétition, et non la collaboration. Mais ici, on a le droit d'avouer : J'ai merdé dans les grandes largeurs, parce que les autres vont éclater de rire en disant : Ouais, bienvenue au club. Et là-dessus, quelqu'un va ajouter : Tiens, t'as essayé cette autre méthode ?

ALI :
Sur un navire océanographique comme celui-là, où il se passe tellement de choses et où les gens courent dans tous les sens, ça arrive qu'on casse un truc en le faisant tomber. Ça arrive qu'on fasse des erreurs. Mais on n'a pas le choix : on nettoie ses conneries, et on avance »

« Quand j'ai commencé, je n'avais aucun modèle dont m'inspirer. L'océanographie est un monde dominé par les hommes, et c'est encore pire dans les régions polaires. Mais c'est en train de changer. Notre seule présence ici permet à des jeunes femmes de s'imaginer un avenir dans la science polaire. Mes filles sont fières de moi, de ce que j'ai choisi de faire de ma vie. Mais c'était dur pour elles quand elles étaient petites. Je m'en rends compte aujourd'hui. Elles en ont un peu payé le prix. La plus jeune a 19 ans, l'aînée 21, donc je sais au moins qu'elles s'en sont bien sorties. Maintenant, elles se chamaillent pour savoir qui héritera de mon appart si je meurs. »

« KELLY :
On dit que les choses évoluent à un rythme glaciaire, mais cette métaphore n'est plus vraiment d'actualité. Ces glaciers n'ont plus du tout la lenteur d'autrefois. »

« LARS :
C'était vraiment une journée magnifique. N'essaie même pas d'essayer de la décrire. C'est impossible. Tu peux prendre toutes les photos que tu voudras, filmer des vidéos - qui seront forcément superbes... Je crois que rien ne pourra jamais restituer ce qu'on ressent ici. Les icebergs, la banquise, la glace pilée, les plateformes de glace. Ces paysages incroyables, le ciel si bleu, le soleil, les phoques sur les morceaux de banquise, ceux qu'on a attrapés, ceux qu'on a réussi à marquer... C'est juste magnifique. D'une beauté pure, évidente. On a aussi assisté à un tsunami et ça, c'était quelque chose. »

« ALI :
En glaciologie, on a tout une gamme de mots pour décrire la glace, qui ne s'appliquent à rien d'autre sur la planète. Comme ligne d'échouement ou déformation ductile. C'est un lexique assez rigide. Il n'y a pas vraiment de termes plus familiers pour décrire ces phénomènes. Toute une partie de l'histoire de la glace n'a jamais été écrite nulle part, en tout cas, pas dans ce qu'on reconnaît comme une langue. J'interprète ce que je vois dans les sédi-ments, dans le fond marin et, à partir de là, j'invente une histoire dans ma tête. »

« Ensemble, nous regar-dons les oiseaux dessiner des huit derrière le bateau et tisser une élégante conversation entre ciel et mer. »

« « Pendant deux mois, notre fumée a été la seule chose visible dans l'air à part les oiseaux », fais-je observer. À présent, je ne sais plus si ces volutes grises au loin sur la ligne d'horizon proviennent de nous ou d'un autre bateau. Mais leur origine exacte importe peu. Qu'elles s'élèvent de la cheminée du Palmer ou de la raffinerie Gregorio située à proximité, ce sont les nôtres, quoi qu'il arrive - que nous naviguions vers l'Antarctique ou restions chez nous, que nous ayons des enfants ou veillions sur ceux de nos amis, aucun de nos choix individuels ne fera disparaître notre empreinte humaine de l'air ni ne permettra au Thwaites de rester figé dans le temps. »

« ÉPILOGUE
LE DÉCOR : Presque un an jour pour jour après avoir pris la mer (curieux comme cela continue de se produire, comme si un mois de janvier en reflétait un autre), l'autrice se trouve en Oregon, blottie contre le flanc du massif des Cascades, sa cabane à cheval sur la frontière entre la pluie et la neige. C'est là qu'elle travaille à la première ébauche de ce livre un livre qui racontera une histoire de maternité et de recul glaciaire. Un livre sur une communauté qui se délite tout en se soudant. Que de jours précieux, noyés dans la brume, bénédictions de jade, mini-joyaux à savourer avant que la maîtrise de son temps lui échappe. À la fin de la résidence, son mari et elle redescendent de la montagne en voiture et serpentent le long du fleuve McKenzie jusqu'à la bibliothèque de boue pour y voir les carottes prélevées et échantillonnées durant l'expédition. »

« Je croyais à tort que les propos de ces scientifiques suffiraient à transmettre l'ampleur de la transformation radicale qui se joue là-bas, loin du regard de la plupart d'entre nous. Je croyais que moi aussi, j'allais revenir de cette aventure en ayant emmagasiné un peu de ce savoir. Que je serais témoin de ce changement et qu'en retour, cela allait transformer ma façon de vivre. Mais lorsqu'un individu part à la recherche de signes de transformation en Antarctique, il ne perçoit qu'une fraction infime d'un tableau qui le dépasse.
Imaginez que vous contempliez une forêt nordique, non la façade d'un glacier. Votre regard pourrait s'attarder sur la ramure souple d'une pruche au revers moucheté de sacs d'œufs déposés par le puceron lanigère, une espèce envahissante; ou bien sur un chêne noir à larges feuilles qui prospère malgré la sécheresse ; ou encore, sur un tangara écarlate affaibli ou un pic à ventre roux fraîchement arrivé. Certaines de ces images montrent des espèces en déclin, et d'autres en plein essor, mais aucune prise isolément ne saurait donner une vision complète de la forêt. Non seulement parce qu'elles sont limitées dans leur portée, mais parce qu'elles sont incapables de nous montrer le bouleversement à l'œuvre. Incapables de nous montrer comment la douceur des hivers permet au puceron lanigère d'élargir son territoire, ce qui entraîne un recul des populations de pruches; inca-pables de nous montrer que les pics à ventre rouge migrent vers le nord pour suivre leur niche thermique tandis que les tangaras ne cessent de décliner. La seule façon de dresser un tableau le plus complet possible, c'est de mettre chaque observation en regard d'une autre, inlassablement, au fil du temps, jusqu'à ce qu'une trame émerge. »

Quatrième de couverture

AU BOUT DE CETTE GRANDE AVENTURE EN ANTARCTIQUE: L'ESPOIR.

En 2019, des scientifiques embarquent durant plusieurs mois sur un navire brise-glace pour approcher au plus près l'immense glacier Thwaites. Leur objectif : en apprendre le plus possible sur cette partie du globe où aucun humain n'a pu se risquer jusque-là, et documenter le changement cli-matique. Elizabeth Rush raconte cette expérience de l'extrême avec modernité et audace : elle valorise la dimension collective et scientifique de l'aventure, en même temps qu'elle se questionne sur son désir d'enfant.
Entre émerveillement, réflexions personnelles et rationalité scientifique, L'Éveil est un grand récit de voyage contemporain dans un monde en bouleversement.

Elizabeth Rush, née aux États-Unis, écrit depuis plus de dix ans sur les conséquences du changement climatique. Son travail a été finaliste du prestigieux prix Pulitzer de non-fiction. L'Éveil a reçu de nombreuses récompenses aux États-Unis.

Éditions Marchialy,  février 2026
496 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny

vendredi 5 juin 2026

Crush ★★★☆☆ de Momo Yamaguchi

Avec Crush, Momo Yamaguchi nous plonge dans les pensées les plus intimes de Mika, jeune Tokyoïte de vingt-quatre ans, célibataire, solitaire et en quête de quelque chose qui ressemble à une vie pleinement vécue.

Je ne suis probablement pas la lectrice idéale de ce roman. J'y suis entrée en espérant découvrir davantage le Japon contemporain ; j'y ai surtout trouvé le journal intérieur d'une jeune femme aux prises avec ses désirs, ses déceptions amoureuses, sa solitude et son mal-être. Les scènes de sexe et le langage parfois très cru m'ont souvent tenue à distance.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté faite de messages, de rendez-vous ratés et de fantasmes, le roman dresse un portrait assez saisissant d'une génération. Une génération qui scrute son reflet dans les réseaux sociaux, mesure sa valeur au regard des autres, collectionne les relations sans parvenir à combler un sentiment de vide persistant.
J'ai été davantage touchée par ce qui émerge en arrière-plan. La relation tendre de Mika avec ses parents et sa grand-mère, l'évocation d'un Japon loin des cartes postales, les réflexions sur le monde du travail, la pression sociale et l'épuisement qui gangrènent la société japonaise. Certains passages, souvent teintés d'un humour désabusé, se révèlent particulièrement justes.

Momo Yamaguchi possède une plume vive, mordante et sans filtre. Elle n'embellit rien. Son héroïne est parfois agaçante, souvent lucide, toujours profondément humaine dans ses contradictions.

Une lecture qui ne m'a pas totalement convaincue mais qui m'a permis d'entrevoir les fragilités, les aspirations et les désillusions d'une partie de la jeunesse contemporaine.

Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud pour la découverte de ce roman.

« Souvent, je glisse dans le sommeil comme ça : repue, avec une légère envie de crever.
Légère, on a dit, tout comme quand je rentre à pied du boulot à 23 heures, ce qui est présentement le cas, et que je dois éviter les flaques de vomi et les cacas de chiens comme si je jouais à la marelle dans cette ville moche qui est la mienne. Tokyo peut foutre le bourdon. Je n'arrive pas à y retrouver ce qu'on peut voir dans les vidéos des gaijin sur TikTok, ce tourbillon un peu mystique de néons et de gratte-ciels scintillants. Je trouve juste ça laid, un méli-mélo d'immeubles rectangulaires et de gens surmenés, d'hommes crachant ou vomissant dans les rues, qui ont fait du monde entier leurs chiottes.
À l'intérieur de la cuvette, j'avance. J'avance. »

« Tout le monde, sauf Tai et Nana et ma famille, ces gens à qui j'envoie chaque jour des messages et qui semblent pourtant les moins bien renseignés à mon propos. J'adresse à Nana photos et selfies, auxquels elle répond OMG VEINARDE J'AI TROP LE SEUM, et je me complais dans le rôle de la fille qu'on envie. Mes parents, qui m'expriment leur amour, non avec des mots car nous sommes asiatiques, mais en me demandant si je mange bien et en exigeant des visuels de mes plats, et je me rends soudain compte que personne au monde ne se soucie autant qu'eux de ce qui transite par mon œsophage : si ce n'est pas ça, l'amour, alors c'est quoi ? Ma mère veut que je fasse attention aux pickpockets et aux violeurs, mon père veut que je lui envoie les horaires et le numéro de mon vol retour afin qu'il puisse venir me chercher à l'aéroport. Tai m'écrit reviens vite et tout à coup, peu importe que je sois seule, dans un bistrot à l'étranger, en train d'engloutir un ragoût de canard hors de prix, parce que mon écran illuminé de ses mots me ravive, me redonne de la force. Je glisse mon téléphone dans ma poche et souris, laisse 25% de pourboire et quitte le restaurant sur les ailes légères de l'amour. »

« Je lui ai confié mon précieux cœur et il joue au squash avec, le cognant négligemment contre les murs, l'envoyant régulièrement rebondir à coups de raquette: il n'en a tout simplement rien à carrer. S'il insiste pour continuer à me décevoir sans arrêt, qu'il en soit ainsi je jonglerai moi aussi, comme Nana. Il ne me laisse pas d'autre choix. »

« J'enfile mon masque et mon armure. Je prépare ma toile, appliquant d'abord une base à l'acide hyaluronique et une crème pour le visage d'une marque française, puis une fine couche de fond de teint glowy, un fard à paupières violet irisé, un blush liquide rose pâle, de l'eye-liner bordeaux, deux couches de mascara brun cuivré et une touche de gloss. Je sculpte mes pommettes avec une précision d'orfèvre, je passe une houppette de poudre sur mon visage. J'enfile une chemise oversize en soie rose et des créoles en plastique de la même couleur, un jean délavé et des ballerines argentées. Regardez-la, naturellement chic. Ses pieds sentent peut-être mauvais, mais elle incarne parfaitement l'air du temps.
Nana est, comme toujours, irrésistible dans son haut transparent et sa jupe plissée à carreaux qui est pratiquement une invitation à passer la main dessous, ses collants en résille ornés de strass et ses mocassins noirs à plateforme ; une Lolita sortie tout droit d'une hallucination fiévreuse. Deux couches de fond de teint et de correcteur lui ont rendu sa peau, et ses lèvres boudeuses sont colorées d'une encre cerise.
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", je déclare d'un ton solennel.
Elle rit et entrechoque sa canette contre la mienne. »

« Les Meufs Canons sont toujours en train de se crêper le chignon entre elles, et Nana ne fait pas exception à la règle elle est à l'heure actuelle embarquée dans une vilaine querelle qui l'oppose à Sakura, une autre Meuf Canon qui a commis le péché capital de coucher avec l'un de ses ex, ce qui constitue une violation claire du Code d'honneur, qui stipule que vous pouvez fusionner vos âmes, votre garde-robe, mais pas la liste de vos conquêtes et targets. En représailles, Sakura s'est mise à organiser des dîners avec leurs amis communs sans inviter Nana.
Il est de mon devoir de révéler que Sakura bosse sacrément dur pour faire partie du club des Meufs Canons : au naturel, elle n'est pas très belle ; peut-être même un peu laide par temps de pluie ou si on plisse les yeux ; mais elle a une peau parfaite et surbotoxée. À cela viennent s'ajouter une manucure entretenue avec soin et des extensions de cils papillonnantes qui rehaussent un physique autrement banal. Une silhouette remarquable, grâce à des troubles alimentaires et une pratique régulière du Pilates, ainsi qu'un bonnet C qui remue comme de la gelée et dont la rumeur dit qu'il ne serait pas tout à fait naturel. Mais son assurance, elle, est en tout point authentique, et chaque centimètre carré de sa peau, chaque jeté de cheveux, chaque rire grave et rauque traduit une confiance en elle indéboulonnable: aucune somme au monde ne peut acheter ça. Elle est, sans conteste, une Meuf Canon. »

« Parfois, je me sens si seule que j'ai envie de mourir, même si bien sûr je ne ferais jamais ça, parce que ma mère dit que c'est le pire péché qu'un enfant puisse commettre envers ses parents, mourir avant eux, et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de la manière dont je m'y prendrais sauter, comme tous les autres ? Ce serait le moyen le plus simple, mais pensez au pauvre conducteur de métro et à tous ces usagers éclaboussés de sang en retard pour aller travailler, sans parler de la grosse amende de plusieurs millions de yens que mes parents devraient payer. J'ai le vertige, donc pas question de me jeter d'un immeuble trop haut, mais sauter de trop bas c'est risquer de finir handicapé à vie. Pas fan des médicaments. Plutôt douillette. Je passe mon tour pour le seppuku, merci. »

« Il me retourne comme une tortue sur sa carapace et commence à me pilonner, et moi, je suis là genre "Hé, coucou, désolée de te déranger : juste pour te dire que je n'ai pas de terminaisons nerveuses au fond". Sauf que bien sûr, au lieu de le dire à voix haute, je me contente de le penser, le dos de ma main pressé contre ma bouche, la tête tournée légèrement sur le côté, les yeux fermés comme si la sensation était trop délicieuse pour être supportée, parce que j'ai un super profil, surtout de ce côté-là. Je baisse un peu le front, dans l'espoir de sentir mes aisselles pour m'assurer que mon déodorant à la noix de coco fait correctement son job. Alors que je suis en plein contrôle de routine de mes odeurs corporelles, il me retourne à nouveau comme une foutue crêpe : me voilà à quatre pattes, quand je n'avais rien demandé. Je commence à ressentir un léger mal de mer à force de tanguer d'avant en arrière. Je me réconforte en calculant toutes les calories que j'ai dû brûler depuis le début ; chaque coup de reins équivaut selon moi à une calorie. Au moins, pas besoin d'aller à la salle cette semaine. »

« "Je me sens tellement remplaçable ! me confie-t-elle, la voix un peu tremblante - et je lui assure qu'elle l'est très certainement.
- Ô Cuisse Légère, ne commets pas la méprise de te croire indispensable à l'Entreprise. L'Entreprise se fiche bien que tu sois morte ou vive ! Elle compte te presser comme une orange trop mûre, jusqu'à extraire la dernière goutte de jus et jeter ta carcasse fruitée sans l'ombre d'un remords ! La dure réalité, c'est que tu pourrais disparaître demain que l'Entreprise ne s'effondrerait pas pour autant. Au mieux, on trouverait ton absence gênante, un bref accroc dans le bon déroulé des affaires. N'oublie pas que le concept du « métier idéal » est intrinsèquement capitaliste, un fantasme qu'on nous vend pour abolir la frontière entre travail et vie privée, car si tu aimes ce que tu fais, ce n'est plus un travail : c'est désormais ta vie. Ce qui est un récit particulièrement pernicieux, car ton travail ne te définit pas. Ce qui te fait partir en fou rire entrecoupé de bruits de cochon, ce qui te fait pleurer quand tu es seule, tes espoirs, tes valeurs, tes insécurités, les livres que tu lis, ce que tu repousses avec ton couteau dans ton assiette ou planques sous une feuille de laitue au restaurant, ce qui te fait trembler de colère, ce qui te fait chanter de joie, les personnes que tu aimes, que tu embrasses, que tu baises, tous les détails banals de ton existence comme ta marque préférée de chips, la façon dont tu laces tes chaussures, dont tu marches, dont tu épluches une pomme : ce sont ces choses-là, et bien d'autres encore, qui te définissent en tant que personne. Pas l'intitulé de ton poste, ni ton salaire, ni tes heures sup, ni ton rendement, ni tes indicateurs de performance, ni ta valeur ajoutée à l'Entreprise. L'Entreprise, on l'emmerde." »

« J'appelle Obaachan le lendemain et elle me raconte tout ce qu'elle sait du dernier karōshi en date : une fille qui a sauté d'un immeuble pour se transformer en confiture de fraises sur un trottoir qu'il a fallu racler après, laissant derrière elle une mère célibataire qu'elle travaillait si dur à aider financièrement, mais tout cela n'a servi à rien car elle était si fatiguée, tout le temps fatiguée, trop fatiguée. L'entreprise qui l'avait embauchée est un puissant conglomérat, mais même eux n'ont pas pu étouffer l'affaire, malgré tous leurs autres employés mystérieusement décédés dont ils s'étaient assurés que les médias ne parleraient pas, parce que cette histoire a tous les ingrédients nécessaires pour faire la une : les inégalités de classe criantes de l'un des pays les plus riches du monde, le mépris impitoyable des grands groupes pour la dignité humaine, la mère isolée dans une société profondément patriarcale et, au cœur de tout ça, une jeune femme partie trop tôt. Même âge que moi.
Un peu trop accro aux chaînes d'info en continu, ma chère grand-mère. Avec un faible pour les histoires les plus sordides. Elle me raconte celle-là d'un ton haletant, avant de s'enquérir de ma santé. "Est-ce que tu manges bien ?" : c'est toujours la première question qu'elle me pose. C'est sa façon de me signifier que je suis son petit-enfant préféré. »

« [...] Obaachan me demande comment va le travail, et j'omets gaiement de lui détailler la vérité : que ma fonction est avant tout d'être jeune et de verser à boire à des hommes lors de dîners d'entreprise, comme une vulgaire prostituée, que mon travail n'a aucun sens, et que je suis désespérément amoureuse de deux garçons qui ne m'aiment pas en retour.
Elle préférerait que je sois femme au foyer, je crois. Elle ne le formule jamais explicitement, parce que ma mère travaille aussi à plein temps - comment pourrait-il en être autrement, étant donné le contexte économique ? et que ce serait très rétrograde de sa part de l'avouer, tout à fait inapproprié même, mais elle veut systématiquement savoir comment va mon travail et, en retour, je lui réponds que mon travail n'est pas si mal, que c'est loin d'être aussi terrible que ce qu'on dit à la télé et que je suis toujours de retour à la maison à une heure raisonnable. »

« Les fantômes n'ont pas de jambes, mais leur corps se prolonge par de longues racines qui s'enroulent autour de la maison et du quartier de ma grand-mère, qui s'entortillent autour d'elle, alors comment pourrait-elle les abandonner ? Ils reposent sur ses épaules pendant qu'elle boit son thé. Chaque matin, sur l'autel, dans sa chambre, elle allume de l'encens puis salue sa mère et son défunt mari avec des offrandes, nourriture et fleurs, afin qu'ils ne souffrent pas de la faim. »

Quatrième de couverture

Métro, boulot, sexto

24 ans, célibataire, en CDI ; Mika étouffe dans la vie confortable et solitaire qu'elle s'est construite, Dans le bureau vitré en périphérie de Tokyo qui lui vole ses journées, elle attend qu'il se passe quelque chose. Drôle, brillante et seule, elle n'a jamais touché aucun homme et ses soirées trop sages débordent de fantasmes.
Un été, elle franchit le cap elle démissionne et écrit à un jeune Américain croisé sur la plage - crush instantané. C'est le début d'une longue série de rencontres. Au fil des kilomètres de messages et des nuits sans sommeil, elle découvre l'amour avec un très petit "a" : des hommes vaguement indisponibles, pas exactement aimants, sexuellement approximatifs. Comment continuer à les désirer ? Que faire de sa solitude? Et si l'amour existait hors des modèles datés qui paralysent nos vies sentimentales ?

Avec une franchise désarmante, Momo Yamaguchi retrace l'itinéraire d'une femme qui ose enfin explorer ses désirs, en se dégageant de ceux que les hommes ont plaqués sur elle.

Momo Yamaguchi est née à Tokyo et a fait ses études aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui dans le Sud de Londres. Crush est son premier roman.

Éditions Actes Sud,  mai 2026
332 pages
Traduit de langage par Mathilde Janin