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dimanche 14 juin 2026

Trois fois la colère ★★★★★♥ de Laurine Roux

Encore un coup de cœur !

« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Comment résister à un tel roman ? Laurine Roux signe un récit d'une rare intensité, porté par une écriture somptueuse, vivante. À travers trois générations, elle nous offre une histoire de domination, de pouvoir, de violence et de vengeance, mais aussi de transmission, de liberté et d'espérance.

Une fresque médiévale où chaque personnage semble porter sa part d'ombre et de lumière. Miou, Reine, Gala, Éphraïm, Guillaume ou encore Pietro...

Laurine Roux interroge les dogmes, la justice, la colère et le libre arbitre, sans jamais sacrifier la beauté du récit. Son regard sur la nature, les liens humains et la compassion éclaire les pages d'une lumière singulière 💙

Un roman puissant, intelligent et magnifiquement écrit, qui rappelle que lorsque l'ordre engendre le désordre, désobéir peut devenir un acte de justice.

En exergue 
« Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » 
GUILLAUME APOLLINAIRE, « L'AMOUR, LE DÉDAIN ET L'ESPÉRANCE », POÈMES À LOU 

« Il lui disait, "Mon esprit décide, mon corps n'a pas mal". L'adolescente avait répondu à cette suprême leçon en trouvant la force de sourire à son tour, le père et la fille pulvérisant l'horreur. »

« Reine boit les paroles de l'aïeul. L'histoire achevée, elle laisse les mots poudrer ses paupières d'or et de sang. Un soir, la gamine se tourne vers Enguerrand, Mon père est-il aussi brave que Beowulf ? Le seigneur déglutit, Oui, ton père est tout aussi brave. Satisfaite, l'enfant claironne, Alors il me tarde qu'il revienne pour nous conter ses exploits ! Le vieil homme invoque une soudaine fatigue. Il est temps d'aller se coucher, ces légendes ne sont bonnes qu'à faire des cauchemars. Au loin, un petit-duc entame sa veille lancinante. Dans son lit, Reine imagine Hugon quitter les terres impies, la main d'un roi infidèle au fond de sa besace ; revenu à Bure, il la tire du balluchon, la cloue sur la porte du château. »

« Pietro avait alors recueilli la bête dans sa bure, et s'était fait cette promesse : célébrer Dieu ne devait jamais l'empêcher de penser par lui-même. Sans quoi le Seigneur ne l'eût pas doté d'entendement. Sa liberté recouvrée, il avait réchauffé le lièvre contre sa poitrine et pris la route. »

« À la fin de l'office, pour y voir plus net, Pietro a fait quelques pas dans le jardin. L'herbe y pousse grasse, perlée de rosée. Le moindre carré de végétation loue la générosité de Dieu secondée par la main de l'homme. Ici, on a élagué, assaini les marécages, édifié, inventé des machines, des façons de démultiplier le vivant, de le fertiliser, de sorte que la simplicité et l'ingéniosité invitent à la halte. Se fiant à cette bonace, Pietro décide de séjourner une semaine ou deux aux Crots. »

« Pieds nus dans ses galoches, il rejoint Guillaume. Contrevenant au silence des matins, le franciscain rend grâce aux bourgeons des poiriers ainsi qu'aux ruches alignées devant le muret. Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous ses frères. Aucun ne mérite moins ses hommages qu'un évêque ou un cardinal. Frissonnant de piété, Guillaume ne se scandalise pas, la candeur de Pietro l'émeut. L'hiver et la maladie d'Éphraïm ont malmené son âme, les privations du Carême creusé ses flancs. Depuis des jours et des jours, il appelle de ses vœux le printemps. Et Pietro arrive avec Pâques et ses promesses de revif. Au milieu du jardin, le père sent sa poitrine s'élargir. Aussitôt se reprend : ce pèlerin, qui bat la campagne, qui a affronté l'alpe et l'eau glaciale de la Durance, pourquoi poserait-il son havresac ici ? Nul doute, il tracera sa route, c'est ainsi : les errants errent. Et lui, Guillaume Podor, homme de bâti, de pierres assemblées pour abriter le dialogue patient des âmes avec Dieu, il restera. Son corps lui pèse plus que jamais, englué dans l'épaisseur des heures, celle des blocs de calcaire, tant le franciscain, par effet de contraste, paraît sec de grand air, prêt à s'envoler. Un oiseau. Voilà ce que dessinera Guillaume dans le cartulaire. »

« Voilà comment Pietro infléchit les représentations de Guillaume. Il est néanmoins un sujet de divergence qui ne laisse d'outrer le bénédictin, d'autant que Pietro y revient sans cesse : le devoir de réclusion. Le Lombard se réfère à François d'Assise, qui incite à franchir les portes des monastères, à aller se frotter au pouls battant des villes et des faubourgs, le sabot souillé de fange, afin de ne jamais oublier que l'homme n'est qu'un homme. Chaque fois, les joues du prieur s'empourprent. La boue ? Abyssus abyssum invocat ! clame-t-il, soudain grandiloquent, remontant aux Latins et sur ses grands chevaux. L'abîme appelle l'abîme ! en remet-il une couche, s'inquiétant que l'on puisse bientôt officier dans les tavernes, À quand les maisons de tolérance ? Par jeu, Pietro le provoque, De belles plantes peuvent croître sur le fumier... Guillaume s'étouffe, C'est parfaitement... Parfaitement. Il en postillonne, en perd ses mots, seuls lui viennent ceux d'apostat, de sacrilège. Mais comme il ne veut surtout pas blesser son hôte, il se réfrène, et file épuiser son effarement en bêchant un carré de terre. Pietro le regarde, amusé.
Que Guillaume le veuille ou non, ces différends ouvrent des brèches en lui, introduisent des vacillements - une incitation à pondérer, à assouplir -, là où les dogmes indiquent une lueur unique. Éphraïm ne rate aucune de ces controverses, auxquelles il ne comprend pourtant pas grand-chose : jamais Guillaume ne lui paraît si vivant qu'à se défendre, et il adore lorsque le Lombard tente de calmer le père. Doté d'un pouvoir presque magique, son accent rocailleux embarque le gosse par-delà les montagnes, dessine des fenêtres aux murs. Avec Pietro, le rire n'est plus un péché. Le soir, dans le secret de leur cellule, le franciscain s'exclame, Attention aux araignées ! Et il fait grimper ses doigts le long des côtes du gamin. Le petit se tord, asphyxié, heureux. Pour rien au monde, il ne supporterait qu'on lui arrache cet asile. »

« De partout les oiseaux chantent - babil de corneilles, merles et huppes en goguette ; ça folichonne. »

« Le franciscain gagne sa cellule, se laisse choir à côté de l'adolescent. Qui ne dort pas, les yeux perdus dans le vide. Pietro remonte affectueusement la couverture sous le menton du gosse, suit les contours de la tache ornant sa nuque. Ils dessinent une île, dont le moine détaille la géographie - là, un cap, ici, une anse ; quant à cette échancrure, on pourrait y deviner une baie. Peut-être qu'en explorant ces confins, on dénicherait un trésor ? Éphraïm flotte, risette aux lèvres. Pietro poursuit. Il en est sûr, dans cette oasis, nulle bêtise, nulle violence, seulement des plages claires-badigeons de bleus, de beiges presque transparents. Il s'y voit, eux deux plus Guillaume, pêchant les pieds dans l'eau, faisant ensuite griller le poisson enveloppé de larges feuilles. Au-dessus de leurs têtes, ce serait un fouillis invraisemblable - palmes et lobes géants, pia-pia d'oiseaux bariolés sous l'épais couvert. De temps à autre, une plume se décrocherait, trait jaune biffant les sentiers volcaniques ; on épinglerait le trophée au mur de la cabane. La nuit, les grenouilles n'en finiraient pas de jacasser. Éphraïm ronronne, Ça ressemble à un rêve... »

« Le jeune homme s'en emplit les poumons, s'exerçant à distinguer les essences - érables sycomores, mélèzes, pins noirs, hêtres, cytises, ifs. D'autres effluves se devinent, aux notes troubles, mélange de cailloux, de groins, d'ailes, d'échines et de terre humide. Au milieu, une touche douce et féconde, indéfinissable, qui lui dit, Viens. »

« La force réside dans l'esprit. Les poings sont les ministres du cœur. »

« La mort a ses obscénités, et cueille même les marmots. »

« La jalousie a raclé son cœur. Ça le prend parfois, en bouffées de haine, comme des coliques, et c'est confit d'amertume qu'il grimpe la pente du château. »

« Quand l'ordre engendre le désordre, l'homme juste désobéit. »

« Il y a ce long silence. [...] On assemble les pièces, c'est brouillon, hasardeux - Voilà ce que Gala m'a conté. Ce que Clarisse et la vieille m'ont révélé. Une engeance terrible prend forme, marquée au fer rouge par le viol, le mensonge et la domination. À sa racine, un homme, que Reine honnit après l'avoir vénéré. Jadis héros, désormais monstre - bourreau de son grand-père, de sa mère, et de sa sœur. »

« Pietro voudrait trouver les bons mots, mais il est des peines trop vastes, trop profondes, qu'aucune douceur ne peut panser. Alors il reste debout, armé de sa seule compassion. »

« Elle seule saura - l'enfant dans son giron n'est pas de ces unions adoubées par le Saint-Siège, il est né d'un château en flammes, de l'injustice et de la déraison. »

« La colère est mauvaise conseillère. »

« Les cors résonnent de bon matin : l'ennemi est là, à l'autre bout de la plaine. De partout, le barouf des hommes se préparant au combat - lances qu'on affûte, pièces d'armure qui s'entrechoquent, marmites bouillant sur le feu, et les éternels conciliabules, sourds d'abord, puis perturbés par des éclats de voix. Ainsi se chorégraphie le désir d'écraser l'autre. Fureur à l'est comme à l'ouest. [...] La terre boira le sang des catholiques avec la même avidité que celui des impies, laissant au sol des flaques d'une même couleur dégueulasse. Quel sens donner à cela ? »

« Imaginer une manière de tracer les contours de ce qui est juste, de séparer le bon grain de l'ivraie, en se méfiant de son propre jugement comme de celui de Dieu : voilà ce à quoi elle doit s'atteler. »

Quatrième de couverture

« Avant tol, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Le temps des croisades. D'un coup d'épée, une jeune fille tue son grand-père, dit Hugon le. Terrible. Ce geste prend racine plusieurs générations en arrière, aux confins des Alpes, où jadis sont nés des triples affublés d'une mystérieuse tache au cou. Aucun des enfants - séparés au berceau - ne saura rien des deux autres, jusqu'à ce que le destin les entraîne tous dans une formidable épopée mélant rébellion, vengeance et soif de soif de justice
Dans Trois fois la colère, Laurine Roux s'empare des grandes questions qui taraudent notre modernité : la domination masculine, l'emprise du passé, les identités à inventer, la réparation des victimes. Le tout campe dans une nature souveraine, symbole de l'amour et de l'espoir.

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes. Elle est l'autrice d' Une immense sensation de calme, du Sanctuaire, de L'Autre Moitié du monde et de Sur l'épaule des géants, tous parus aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2025
244 pages

vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages 

dimanche 15 février 2026

Les griffes de la forêt ★★★★☆ de Gabriela Cabezón Cámara

J’ai failli abandonner ce livre.
Vraiment.
Je tournais autour, je butais sur la voix, sur les zones floues, sur ce personnage insaisissable. Je cherchais une ligne claire, le texte me donnait une dérive. Je voulais une trajectoire, il me proposait une mue.
Et puis j’ai changé de posture, j’ai cessé de vouloir suivre, de vouloir tout comprendre. À partir de là, la rencontre s’est faite.

Les griffes de la forêt de Gabriela Cabezón Cámara n’est pas un roman qui guide, c’est un roman qui expose. Il nous laisse dans l’instabilité d’une voix, dans la fragmentation d’un récit, dans la matière vivante d’une langue. Ce choix formel, qui m’a d’abord tenue à distance, s’est révélé profondément cohérent avec son sujet, une identité en fuite, une histoire hors norme, un corps hors assignation.

Le livre imagine la fin possible, la fin rêvée, d’une nonne-soldat, Catalina de Erauso, ayant réellement existé. Mais loin de refermer une légende, il la rouvre. Il lui rend du trouble, du souffle, de la chair. Il ne fige pas : il libère. À travers cette réinvention, le roman interroge frontalement le genre, le pouvoir, la conquête, la domination des corps et des territoires. Il ne plaide pas, il incarne.

Et surtout : la nature.

Rarement j’ai lu une forêt aussi présente. Pas un décor, pas une toile de fond, une force. Une entité agissante. Un lieu de bascule. La végétation, la boue, l’eau, les bêtes, la chaleur, les odeurs, tout participe à la transformation. La forêt n’est pas l’exotisme du récit, elle est sa politique. Elle défait l’ordre imposé, elle offre un contre-monde, elle permet d’autres alliances, d’autres appartenances.
La langue porte cela avec une intensité presque organique, sensorielle, heurtée, poétique, traversée d’échos multiples. Elle mélange, déborde, résiste aux cadres, comme les êtres qu’elle raconte. Certaines pages sont d’une beauté sauvage, presque tactile.

C’est une littérature engagée mais jamais démonstrative. La cause naît de la forme même, du point de vue adopté, des voix choisies. La fiction devient un acte de réparation symbolique, redonner récit à celles et ceux que l’Histoire a simplifiés, instrumentalisés ou effacés.
Il est déstabilisant ce livre car il ne cherche pas l’adhésion immédiate. Il demande une vraie disponibilité, et aussi une acceptation de l’incertain.
J’ai cru m’y perdre, j’y ai trouvé de l’ampleur.
Comme quoi certaines lectures ne s’aiment pas d’emblée. Elles se gagnent. Et elles restent.

« [...] je contemple les arbres et les lianes, des branches flexibles et de longues racines de l'air, elles deviennent un filet à la manière des pêcheurs ou non, non, plutôt à celle des araignées, d'une foule d'araignées qui se seraient mises à tisser les unes au-dessus, en dessous et dans les autres, oh, vertes et immenses et frémissantes, aussi frémissantes que tout ce qui vit, ma chère, comme toi et moi et les plantes, et aussi ses lézards et la forêt entière qui, il me faut te le raconter jusqu'à ce que tu le comprennes, est un animal composé de beaucoup d'animaux. Pour la traverser, impossible de marcher à la manière des personnes ; il n'y a ni chemins ni lignes droites, la forêt fait de toi son argile, elle te modèle avec des formes d'elle-même et voilà que tu voles insecte, que tu sautes singe, que tu rampes serpent. Tu vois, il n'y a rien de si étrange à ce que moi, qui fus ta petite adorée, je sois aujourd'hui, si tu veux, ton fils aîné américain: ta petite n'est plus la prieure dont tu avais rêvé ni le noble fruit de la noble semence de notre lignée, ta petite est un muletier respecté, un homme pacifique. Et, dans la forêt, un petit animal à deux, trois ou quatre pattes avec les autres animaux, ceux qui sont miens comme moi je suis leur, un petit animal finalement qui monte et descend et grimpe et contourne et saute et s'accroche aux lianes et s'enivre du parfum vénéneux des plantes grimpantes et voraces et des fleurs minuscules aux pétales si fragiles qu'ils résistent à peine à la plus légère brise, qui ploient sous le poids des gouttes car tout est toujours en train de goutter ici, et des papillons qui sont cela te plairait tellement de les voir de la taille du poing d'un homme de grande taille, ils sont plus grands que mes mains, ces papillons, plus grands que mes mains de soldat, ma tante, savais-tu qu'on m'a fait lieutenant et qu'on m'a donné des médailles ? Mais ça, ce n'était pas dans la forêt. »

« La forêt, c'est un volcan, ma tante, un volcan en une éternelle éruption lente, très lente, une éruption qui ne tue pas, qui fait naître le vert et qui palpite le vert en bouillonnant d'eau ici sur le sol de mon bois qui n'est pas du tout le mien, c'est moi plutôt qui suis sien, et qui est encore moins un bois, qui ne l'est pas du tout, ma tante: elle est forêt, forêt féroce, cette mienne forêt semblable aux sables que tu me racontais, oui, mais si tu la voyais, si tu sentais son odeur, tu la ferais tienne et tu deviendrais d'elle comme moi je le suis devenu et, ah, si tu touchais ses tiges et ses pétales et ses feuilles géantes et ses bestioles poilues et ses couleurs, parce que ici les couleurs se touchent, comme il est pâle ton arc-en-ciel de Saint-Sébastien, fantomatique dans la brume froide, mais pas ici, ici les couleurs sont dotées de chair car tout est doté de chair dans cette forêt où je demeure en compagnie de mes animaux et de mes serfs qui sont miens comme je fus tienne et tien et de notre bois dans notre Donostia quand j'étais jouvencelle, ma très chère tante. »

« L'énergie de la fuite a grandi en moi comme grandissent les petites racines dans les noix qu'à la veillée de Noël, il y a quarante ans, tu avais amoureusement conservées pour le lendemain, jour de la Nativité, essayant de calmer mes pleurs de petite fille et, bien entendu, tu y étais parvenue : j'eusse aimé être chez moi, tu le savais, mon âge était fort tendre et déjà j'avais été séparé de ma mère, de mon petit cheval bai, de mes frères et de leurs jeux militaires, de l'éclat du foyer dans ma cuisine. Rien de tout cela n'était mien mais à quatre ans je ne pouvais le savoir. Tu m'as assise sur tes genoux, tu as séché mes larmes, tu m'as montré une noix et tu as promis un arbre à mes yeux hagards. Promesse tenue. »

« ...Le jour suivant, au banquet de Noël, tu avais trois noix dans la main. L'une d'elles, toutes peut-être, serait un arbre, m'as-tu dit. Que l'arbre était tout entier contenu dans la noix, qu'il suffisait de lui donner humidité et paix, que je verrais bien. Tu as fendu une des extrémités de la coque avec un petit marteau. Tu as versé quelques gouttes d'eau dans le trou. Tu as pris un morceau de tissu, l'as mouillé dans le bol et en as enveloppé la noix. Tu m'as aidée à faire la même chose avec les deux autres. Nous les avons déposées dans un coin de la cave. Nous sommes allées chercher de la terre dans le bois de pins du couvent. Mes petites mains la ramassaient avec émotion, pleines d'un désir d'arbuste, de donner le jour. Je tremblais, ma tante, le jour où nous sommes arrivées et que deux noix avaient poussé des racines: c'était une petite queue-de-rat, mais de couleur blanche, à l'extrémité très pointue. C'est ce que tu m'as dit et je m'en souviens encore. Émerveillée, je n'ai pu te parler qu'en murmurant, il me semblait qu'on ne pouvait pas parler à voix haute face au miracle de la noix. J'ai su, si petite encore, que je me trouvais face au sacré, à la vie qui surgit, à ce qui, comprimé en un point unique, se déploie tout entier en des infinis.
Et il advint de moi ce qui était advenu de la noix : j'étais moi tout entier homme en moi fillette de la même façon que l'arbre nouveau est dans le fruit de l'arbre ancien. Ainsi grandit en moi le désir de fuir, celui de marcher à travers le monde, une petite racine qui devint tige et branches et feuilles et cime ronde, tout comme poussèrent mes jambes et mes cheveux et, oh, mes seins. Il était innocent, mon corps, ils étaient innocents la noix et l'arbre qui de la noix était né et avait poussé, et innocents aussi les oiseaux qui en lui, avec lui, vivent, et innocente l'ombre sous laquelle tu trouves peut-être refuge un après-midi d'été et qui est certainement aussi le refuge des moutons, des cochons, de la petite vache qui te fournit le lait de tes desserts. Et le refuge des noix. Tu me comprends ? Je crois que oui. Je me souviens comme tu vibrais, ma tante, comme ton corps frémissait lorsque tu me racontais les histoires des hommes, car tu me racontais également celles de Dieu et des saints et des anges et des vierges, mais pour ce qui est de vibrer, ton corps, ma petite tête sur tes genoux ne le sentait vibrer qu'avec les histoires des hommes, ceux du Monde Nouveau, l'Amérique et ses âmes innocentes elles aussi, mais condamnées. »

« Elle marche, la Vierge pure 
de l'Égypte à Bethléem 
et à mi-chemin 
l'Enfant avait soif.

- Ne demande pas d'eau, ma vie, 
ne demande pas d'eau, mon bien, 
car les fleuves qui descendent sont troubles 
et les ruisseaux aussi.

Là-bas, sur ces hauteurs, 
il y a une vieille orangeraie; 
un aveugle la garde, 
et que ne donnerait-il pas pour voir ?

- Petit aveugle, petit aveugle, 
si tu me donnais une orange 
pour que la soif de cet enfant 
soit un peu calmée.

- Ah, ma Dame, ma Dame ! 
prenez ce que vous voulez. 
La Vierge, parce qu'elle était Vierge, 
n'en prenait que trois.

L'Enfant, parce qu'il était Enfant, 
toutes les voulait prendre.

Dès que la Vierge fut partie, 
l'aveugle se mit à voir. 
- Qui était cette dame 
qui me fit tant de bien ? 
- C'était la Vierge Pure 
qui va de l'Égypte à Bethléem. »

« Ah, les perroquets, quelles beautés, il faudrait que tu les voies et alors tu comprendrais qu'ici les couleurs wivent, elles sont de chair et de plume, elles vibrent en bleu et piaillent en rouge, en jaune, en vert. Et ils apportèrent également des sagaies à Colomb qui leur donnait en échange des billes de verre et des grelots tout en étant à l'affût de l'or et il vit que certains d'entre eux en portaient un petit morceau suspendu à un trou qu'ils avaient dans le nez et par signe il parvint à comprendre qu'en allant vers le sud se trouvait un roi qui en possédait de grands vases. Il partit sans tarder en quête de l'or et lui, le Portugais, le Juif, l'Italien, lui notre amiral de la marine impériale espagnole, disait que cette île était fort grande et très plate et d'arbres très verts et de beaucoup d'eaux et qu'en son milieu se trouvait une lagune énorme, que cette île était sans aucune montagne, et que tout en elle était vert, que c'était un plaisir de la contempler, et que sa population était grandement paisible. La fillette que je fus écoutait ces paroles et je te demandais de les répéter jusqu'à les connaître par cœur afin de m'en souvenir lorsque cela serait nécessaire et je me perdais sur des nefs, je me voyais déjà naviguer, et ma chevelure se répandait telles de douces vagues, elle se déployait sur tes genoux de prieure, se désirant mer, devenant mer à force du désir de me liquéfier dans les fissures du couvent pour aller là où va toujours l'eau, c'est-à-dire vers l'eau. As-tu remarqué que l'eau est répartie en des portions parfois énormes et parfois très petites mais qu'elle aime se rassembler ? »

« J'ai passé trois jours et trois nuits dans notre bois donostien, celui qui est près du couvent et sur lequel tu gouvernais dans une quasi-innocence : tu gouvernais notre famille - la gouvernes-tu encore ? -, tu gouvernes avec le même naturel qu'une cause gouverne un effet. Ce fut une famille-cause que la mienne et j'ai su que prisonnière c'était non comme vous saviez ce qui était bon pour vous sans jamais douter, comme savent ceux qui commandent : de la même façon que l'on sait que les éclairs sont suivis du tonnerre. Ce sont ceux qui réussissent qui savent, le roi et le pape savent et de la même façon les gouverneurs savent. Les autres doutent de toutes sortes de doutes. Parfois malléables et parfois rigides comme des fers.
Ceux qui s'enfuient savent aussi, comme s'ils gouvernaient, car c'est sur eux-mêmes qu'ils gouvernent; s'ils doutaient, ils ne s'enfuiraient pas. As-tu remarqué que ceux qui s'en vont d'un pur désir de partir ont une certitude ? Une certitude de boussole, une direction qui est la distance avec leur point de départ, c'est ainsi, ce fut ainsi. Et ce sera ainsi. Alors et chaque fois depuis lors. J'ai su que prisonnière c'était non, que je préférais encore être chasseur, et je suis retournée dans un monde que pourtant je ne connaissais pas: c'était le souffle du bois qui m'appelait, celui des chevaux dont j'entendais le bruit des sabots depuis l'intérieur du couvent, celui des voix du dehors, le tintement métallique des épées, les pas lourds des hommes. Ta belle voix me racontant des contes d'un autre monde. La force de mes jambes qui me poussait à avancer. J'avais eu peur, pourtant, pendant des années. Jusqu'à ce que toi, ma tante, ma famille, tout mon amour, tu m'envoies aux matines chercher ton bréviaire et que je vois l'énorme clé, longue comme ma main et mon avant-bras, comme un long couteau, et sombre et ferreuse et lourde pour les implacables portes de notre couvent. Ce fut comme si je m'étais ouverte à moi, comme si les portes de moi-même-moi-même une cellule ombreuse et froide - se fussent ouvertes et que le soleil y eût pénétré. Qui, dans de telles conditions, refermerait les portes pour s'enfermer dans l'obscurité ? étant
Je n'ai pas douté : j'ai pris du fil et une aiguille, j'ai pris des ciseaux, j'ai pris quatre morceaux de tissu, et, oh, onze pièces de monnaie car les apôtres furent douze mais personne ne veut d'un traître dans ses rangs et je suis partie pour toujours. J'ai eu peur, il était minuit, je ne me rappelais pas avoir foulé un autre sol que les dalles grises du couvent et la terre de ses jardins, mais mes jambes n'ont pas eu peur et m'ont emmenée. Mes mains non plus n'ont pas tremblé, ma chère, elles ont pris ce qu'il y avait à prendre et ont ouvert ce qui devait être ouvert pour sortir, et mon corps a couru vers le bois comme celui d'un faon lorsque les yeux du tigre se posent finalement sur une autre bête ou sur le vol d'un insecte ou sur le fleuve. Et non, je ne savais presque rien, moi, j'étais innocente comme un animal en cage: si la cage est ouverte, on sort, ma tante, il n'y a rien à savoir. »

« Je sais que je veux te raconter cela, comment je fus d'abord prisonnière puis chasseur tandis que je traversais le monde en marchant, en chevauchant, en ramant ou en hissant des voiles ou à califourchon sur un petit âne et que je connaissais une liberté qui m'était, qui me fut toujours niée. Me l'est-elle encore ? Cette liberté, j'en jouis, elle m'appartient, c'est ma vie. Elle ne peut m'être interdite. Néanmoins, je doute, je me régis et pourtant je doute : est-elle mienne ? Ce qui m'est interdit peut-il être mien ? Ce que je suis pourrait-il ne pas m'appartenir ? Je ne me suis pas posé la question lors de cette première nuit dans les bois où m'avaient conduite mes jambes pour me protéger du regard des hommes qui eux non plus ne se demanderaient pas ce que faisait une jeune fille seule, dans l'obscurité, en habits de novice. Ma fuite fut une double épiphanie : j'ai su que je devrais m'habiller en garçon à chaque fois que je voudrais marcher. Mes jambes me l'ont imposé. La silice me l'a imposé : je devais m'en libérer, cela me fut révélé, ou je mourrais de gangrène, pourrie de douleur. Les murs du couvent me l'ont imposé. Et tes contes, la couture que j'ai apprise avec toi, nos dos toujours droits. Comprends-tu le paradoxe ? Je t'ai toujours obéi sans avoir jamais fait ce que tu voulais. Ou j'ai fait ce que tu voulais sans jamais t'avoir obéi. Je l'ai compris très récemment, ici, dans ma forêt, avec mes animaux, près de ces gens qui sont loin d'être aussi dociles que ceux de Colomb. »

« - Santé, mon seigneur ! Quel est le comble de la chance ?
- Eh bien je ne sais pas, trouver l'Eldorado alors que l'or n'intéresse plus personne ?
- Tomber dans une botte de paille et être piqué par l'aiguille ! »

« - Pour quelle raison suis-je venu ? Parfois, je l'oublie, mon très cher. Je voulais voir le monde, je voulais amasser de l'or, je voulais être quelqu'un, plus que je ne l'étais déjà, car je suis né noble mais de second rang. Mon père m'a laissé quelque chose, pas assez ; ma dame est noble également, et noble sa dot, mais je voulais gagner mes possessions à l'aide de mon épée. J'ai tout abandonné en Espagne dans l'espoir d'être bientôt prospère. Dix ans ont passé et j'y suis parvenu: je possède des terres et du bétail, j'ai mille Indiens et, si je le voulais, j'en aurais dix mille, je suis monté en grade et j'ai un bureau. Je veux rentrer. Je pourrais laisser mes possessions à la charge de quelqu'un qui les travaillerait et m'enverrait les doublons. Je veux manger des kokotxas et des porrusaldas, trinquer avec du vin d'Irulegi et du calimocho; je veux jouer du txistu et du tambourin, je veux danser l'aurresku et brûler le Markitos pendant le Carnaval. Et s'il y a bien quelque chose que je demande à Dieu, c'est de ne pas mourir comme, hélas, mon pauvre ami, entouré de sauvages en des terres fertiles, si loin des miens qu'il ne me serait même pas accordé de mourir dans ma langue.
- Mourir en basque, noble ambition: mourir chez soi, oh, si seulement. Mais il est mieux de boire, manger et danser à la maison, tu as raison. Fuir avant qu'il ne soit trop tard, retourner dans la patrie, pas comme le saint évêque, ce pauvre évêque, comme la Parque est cruelle. En tant que soldat, je l'ai vue tant de fois. Je l'ai esquivée et je l'ai donnée. Non, mieux vaut ne pas dire donner : qui peut donner ce qui est donné d'avance ? La seule certitude de ceux qui naissent, c'est qu'ils doivent mourir : la mort est toujours donnée. S'il y a quelque chose que nous avons fait en tant que soldats, ce fut de la précipiter, tu ne crois pas ?
- Tu es très intelligent, ça, tu es intelligent. Tu dis qu'il est impossible de tuer, que je n'ai tué personne. Comme tu es intelligent, ce que tu es intelligent. C'est à peine si j'ai précipité la mort de quelques-uns. Je suis un feu qui ne brûle pas, un saint assassin. Tu es très intelli-gent, ça tu l'es. Et moi, innocent.
- Chaque instant de la vie humaine est une nouvelle exécution par laquelle la vie me dit combien elle est fragile, combien elle est misérable, combien elle est vaine !»

« Il a dormi comme un tronc. Ce ne fut pas profond. Ni long. Il a dormi comme un tronc car les petits bras et les jambes des deux singes l'entouraient et les deux fillettes et la petite tête de Roja. Il sent la tiédeur des peaux. Les respirations miniatures. Antonio est un arbre. Et ses troupes, des branches. À tout moment il va commencer à pousser des feuilles et à donner de l'ombre. Bon, il en donne déjà, de l'ombre. Et il voit tout en vert. Il écarte d'un geste de la main le tendre enchaînement végétal avec lequel la forêt l'a couvert en s'aventurant dans la cabane. Le soleil va bientôt se coucher. Les nuées d'insectes s'intensifient déjà. Le jaguar rugit. Les fleurs se replient. On voit des yeux jaunes dans l'obscurité, des lucioles. Qu'attrapent les lucioles lors de leurs escapades ? De l'eau, elles doivent boire de l'eau comme tous les animaux, même les arbres. Sauf les hommes qui en boivent également mais aussi du vin et des liqueurs et de l'eau-de-vie et de la chicha. Il y a d'autres animaux qui boivent d'autres choses. Les moustiques, par exemple, qui, à l'instant même, s'agitent, grégaires, avec un enthousiasme de grands prédateurs. II ferait mieux de rallumer le feu qui est presque éteint. II se meut très lentement. Il dégage des bras et des jambes de son tronc. Il arrange les fillettes en formant une noix, Mitākuña et Michi en sont la graine, et Kuaru et Tekaka, la coquille qui les protège. Il les couvre tous avec la cape. Les faibles vivent toujours en hiver. Jamais il n'avait eu aussi froid que lorsqu'il ne tenait même plus debout et était tombé sans connaissance. Ou peut-être n'avait-ce pas été la faiblesse. Cela avait peut-être été le climat de la cordillère, là-bas tout en haut. Ou les deux. Il aime les voir comme ça, tranquilles. Michī ouvre les yeux, immenses sur son petit visage qui, oh, comment cela a-t-il pu avoir lieu aussi rapidement, n'est plus rachitique. Elle a les joues pleines. Elle les colle au corps d'Antonio, qui porte, maintenant, les yeux de Michī sur lui. Il les soutient comme des fruits qui viennent de naître. Quel travail que d'être un arbre. Il n'y avait jamais pensé. Même les pierres travaillent. Lui, il écrit ...»

« Je veux, pour commencer, te raconter d'où je t'écris : depuis cette forêt qui est, pour moi, une attente. J'attends, ma tante. De sortir vivant, bien sûr, mais sortir vers où, pourquoi. Cette forêt est immense, c'est un monde dans le monde. Plein d'eau : il pleut et pleut encore et cette pluie me fait goutter moi et les plantes et les animaux et on dirait que toutes ces gouttes s'unissent à celles des fleuves, des ruisseaux, des grandes et petites flaques et ne s'évaporent que pour mieux retomber sur nous. Je suis assis sur la berge d'une eau, un lac peut-être, au milieu des feuillages d'arbres épineux, sur une terre qui, chose étrange, n'est pas rouge. La terre est rouge dans cette forêt ou alors elle est faite d'énormes et douces pierres noires. »

« Je ne suis pas homme à me retenir, tu le verras. Et nous voici ici. Moi, te disais-je, sur les rives de cette eau, sous ce feuillage, sur cette terre marron clair infestée d'insectes qui n'ont d'autre plaisir que me mordre. Un homme a besoin d'un moment de solitude. Et un homme qui a toujours été seul, sauf quand il n'était pas un homme sur tes genoux, en a besoin comme de l'air qu'il respire. Je viens d'entendre le battement d'ailes d'un colibri, ah, ma tante, si tu pouvais voir cela, figure-toi un minuscule cœur couleur de nuit qui palpite incessamment et rapidement, tout entier vêtu d'arc-en-ciel, et peut-être alors pourras-tu entr'apercevoir une ombre de ce petit oiseau miraculeux qui aime butiner les fleurs avec sa tremblante et fulgurante frénésie. J'ai vu l'éclat bleuté de l'aile d'un grand anó qui a survolé l'eau. J'ai senti comment un geai agitait l'air chaud avec ses ailes, comment il parlait, comment le reste de la forêt a compris l'avertissement et les singes sont montés au plus haut et les autres oiseaux se sont envolés au plus loin et les rongeurs se sont enfoncés au plus profond. Un serpent rôde sans doute dans les parages. Ou un jaguar. Moi je me tiens immobile. Je sens le parfum enivrant d'un palo santo. De l'urine que j'ai moi-même répandue et qui s'est couverte de papillons noir et bleu dont le bleu brille comme la Méditerranée et de papillons orange et rouge et d'autres qui sont étranges et ont le numéro 88 dessiné sur l'envers de leurs ailes : sur la partie que l'on voit quand elles sont fermées, ma tante. Parce qu'ils les ouvrent et les ferment comme s'ils clignotaient. J'ai également regardé le nuage des insectes qui n'ont d'autre plaisir que de flotter sur l'eau. Je l'ai observé si longtemps, ma tante, que j'ai découvert qu'ils ne se mouillent pas. Oui, ils passent la journée à tomber sur l'eau, pas dedans, et reprennent leur vol en cherchant ou en trouvant allez savoir quoi, et non, ils ne se mouillent pas. Ils patinent sur l'eau. Et chaque fois qu'ils posent leurs pattes, ce petit choc crée des cercles. Des cercles parfaits qui se multiplient les uns les autres, toujours plus larges, jusqu'à disparaître. Et ils ne butent pas dans les cercles que créent les chocs des autres insectes, comme si chacun avait lieu sur une couche différente de l'eau et que celle-ci en eût des centaines, des milliers. Elle les a sûrement puisque je les vois. Je suis immobile, ma tante, d'une immobilité dont je n'avais plus souvenir depuis le jour où je t'ai fuie. Ou que je n'avais jamais connue, peut-être, puisque avant ce jour-là je m'étais vu obligé de chercher d'abord refuge en toi puis de chercher la porte de ton refuge. Je suis immobile, comme jamais auparavant. Et c'est cette immobilité qui me rend capable de me confesser, d'avoir le poids nécessaire pour être l'impact et le centre des cercles d'un impact, de nombreux impacts. Ils se sont organisés autour de moi et je peux te les dire. Je peux te dire, par exemple, que les fillettes me pèsent. Mais elles sont belles : leurs petites mains, la façon qu'a la plus jeune de m'attraper le doigt, leurs cheveux doux et fournis, leurs petits yeux pleins d'éclat, la façon qu'a la plus grande de me parler et me parler encore. Leurs sourires, ma tante, leurs petites langues roses de chiots. Elles me pèsent, ces fillettes : c'est à elle que je dois cette immobilité, cet arrêt, ces heures sans autre désir que de t'écrire, me gratter ou manger. Je m'en vais manger, ma tante, je sens déjà l'odeur des ragoûts indiens. Je dois, de plus, veiller sur mes fillettes. Sur mes ancres. Serait-ce la Vierge qui a voulu me donner des racines, ma tante, un terreau ? »

« J'ai été un animal féroce, ma tante. Et j'ai tué pour mon honneur ou pour ma vie ou parce que j'étais soldat ou parce que j'avançais déjà, comme le fait une avalanche, en semant la mort et en dégringolant, et qui peut arrêter une avalanche ? Une chanson, ma tante, des fillettes mal en point, un rêve à voix haute, une promesse mal faite. Une orange, ma chère. »

« Cette fois, c'est la bonne. Le capitaine est debout dans sa chambre. Chat lui apporte ses vêtements. Lui sert sa tisane. Le peigne jusqu'à ce que sa calvitie soit bien couverte. Lui rappelle de nouveau don Quichotte. Ignacio, malgré les rires, est mélancolique. Le théâtre du pouvoir le contrarie, il est fatigué. Mais s'il ne se met pas debout et n'ordonne pas les condamnations à mort, s'il ne se tient pas bien droit pendant l'exécution, comment pourra-t-il maintenir son autorité ? Dieu sait qu'il préférerait aller se baigner au fleuve. Passer la journée à flotter comme une jacinthe d'eau et à manger des raisins tandis que son nouveau secrétaire lui lit ce livre si drôle. Chat lui parle du travail des hommes. Comment ils se sont presque tous démenés en d'interminables labeurs pour remédier à leurs manquements. Comment ils ont capturé des Indiens avec de l'or. Comment ils les ont fait parler. Comment il s'est trouvé que l'un d'eux a dit que sous des arbres aux fleurs dorées sur la rive d'un certain fleuve il y avait des pépites. Comment seuls deux hommes sont revenus des cent qu'il avait envoyés. Comment ils sont blancs comme des fantômes et ne parlent pas. Comment la terreur les a dévorés et les retient dans ses entrailles. Comment il semblerait que ces terres soient celles d'Indiens chanteurs très habiles de leurs flèches. Ignacio lui ordonne de se taire. »

« - Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Le corps meurt, pas l'âme.
- Elle va avec Dieu, avec les anges salvages ?
- Mba'érepa ?
- Eh bien, s'il meurt en s'étant confessé, oui. Les anges ne sont pas des sauvages.
- Mba'erepa ?
- Parce que non, Michi. Parce que le sauvage est méchant et idiot.
- Nahániri !
- Pourquoi il est idiot ?
- Parce qu'il ne connaît pas Dieu Notre Seigneur, ni les chevaux, ni la valeur de l'or, ni les armes à feu, ni le roi, Mitäkuña.
- Pourquoi il est méchant ?
- Eh bien, pour les mêmes raisons.
- Nahaniri !
- Nahaniri !
- Taisez-vous.
- Laissez-moi écrire encore un peu. »

Quatrième de couverture

Gabriela Cabezón Cámara, l’une des plus grandes plumes de la scène littéraire argentine, nous raconte l’histoire d’Antonio de Erauso, plus connu sous le nom de la « nonne-soldat ». Nous sommes au xviième siècle, et il a quitté son Espagne natale pour mener une carrière militaire aux Amériques. En conflit avec sa hiérarchie, Antonio s’est s’évadé du camp où l’armée occupante torture des autochtones, libérant deux jeunes Indiennes Guaranies pendant sa fuite. Caché dans la forêt, au milieu d’une nature féroce et luxuriante, Antonio écrit à sa tante pour lui raconter ses aventures.
Tenant à la fois de la confession et du testament, sa longue lettre relate l’enfance d’un aristocrate né dans un corps de femme au Pays basque, placé dans un couvent dont il a pris la fuite pour mener une vie d’aventure et de voyage. Soldat, courtisan et assassin, Antonio ne se repend de rien dans son geste d’écriture ; il est plutôt grisé par cette mise à nu absolue, après un quotidien d’errance et de dissimulation. Régulièrement interrompu par les deux filles qui l’accompagnent, Mitãkuña et Michï, Antonio prend soin d’elles pour tenir une promesse faite à la Vierge de l’orangeraie, qui lui a elle-même sauvé la vie…
Roman picaresque et réflexion sur la transformation, Les griffes de la forêt dépasse la question de l’identité de genre en explorant la complexité d’Antonio : conquistador lorsqu’il pose le pied pour la première fois dans le « Nouveau Monde », il prendra fait et cause pour les Indiens en choisissant le camp de la forêt. Ce nouveau livre de Gabriela Cabezón Cámara, déjà culte en Amérique latine, propose une nouvelle grammaire de l'amour dans laquelle le cinéma de Miyazaki, les prières en latin, et les chants basques se mêlent pour briser les carcans du Siècle d’or espagnol.

« L'écriture de Gabriela Cabezón Cámara est unique dans la littérature hispanique: un battement de cœur intrépide qui nous secoue et nous désarme devant la puissance silencieuse de la jungle et de ses créatures. »
Fernanda Melchor

Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine argentine née en 1968. Elle a exercé de nombreux métiers avant de se consacrer à l'écriture, de la vente de contrats d'assurance automobile au journalisme culturel. Elle est l'autrice de plusieurs romans et nouvelles, dont Les aventures de China Iron (LOgre, 2021) qui a été sélectionné pour le prestigieux International Booker Prize et le prix Médicis étranger. Son dernier roman, Les griffes de la forêt, a remporté de nombreux prix littéraires, dont le plus important en Amérique latine le prix Sor Juana Inés de la Cruz 2024. Son œuvre est traduite en une quinzaine de langues.

***
Guillaume Contré est écrivain, traducteur et critique littéraire, notamment pour Le Matricule des anges. Il a traduit en français toute l'œuvre romanesque de Gabriela Cabezón Cámara.

Éditions Grasset,  septembre 2025
365 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Guillaume Contré

mercredi 28 janvier 2026

Mon vrai nom est Elisabeth ★★★★☆ d'Adèle Yon

Quand l'identité devient un trouble à corriger.
Betsy. Son vrai nom est Elisabeth. 
Elle est une femme qui a été invisibilisée, réduite à une absence.

Entre les lignes, une voix oubliée retrouve son souffle. 
Une lecture qui n'est pas seulement intellectuelle, mais profondément humaine, elle fissure le silence et redonne un nom à celle que l'on a voulu réduire au néant.

Il y a des histoires, même enfouies, qui méritent d'être racontées. Adèle Yon a mené son enquête et par la puissance de ses mots, le fantôme de son aïeule devient une présence bien vivante, insistante, inoubliable.
Ce n'est pas un témoignage direct, c'est une restitution, une tentative de ressusciter une présence effacée.

C'est un livre qui s'infiltre, qui m'a habitée ; elle murmure ce que le silence a trop longtemps tu. Certains passages sont bouleversants, non pas par une dramatisation facile, mais par la vérité de l'horreur silencieuse qu'ils dévoilent, et ils vont rester longtemps dans ma mémoire, après la dernière page..
Une lecture dérangeante, une lecture nécessaire.
« Quoi qu'il en soit, ce qui ne peut manquer de sauter aux yeux en découvrant les différents articles et cas de lobotomie est l'élément suivant : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l'opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie. »

« Je voulais l'approfondir, non comme une question, mais comme une blessure. »
Roland Barthes, La Chambre claire 

« Il est aisé de penser, maintenant qu'un homme est mort, mais pourtant si juste, que cette histoire ne pouvait mener qu'à ce point précis, qu'il fallait qu'un corps d'un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt. Mais n'est-ce pas précisément là que cette histoire peut commencer ?
Jean-Louis est mort, et les membres de ma famille se sont mis à parler.
Moi, je les enregistre. »

« Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu'à eux-mêmes, finissent par s'inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s'inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d'inceste, par exemple, alors que c'était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi? Parce qu'elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l'oublie.
Silence.
Mais en fait, qu'est-ce qu'elle avait ta mère? Je demande.
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n'a jamais été vraiment diagnostiquée.
Silence.
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène. »

« Ensuite, dit mon oncle, je collais les tirages dans un album. Ça faisait quelque chose de vraiment bizarre.
Tu l'as encore, cet album ? Je demande. Je me rends compte que je n'ai aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Betsy.
Non, je crois que je l'ai brûlé. Mais peut-être pas. Il faudrait que je regarde... Mais je pense quand même que je l'ai brûlé. Ou mis à la benne. Ça me dit quelque chose. De retomber dessus un jour, d'être surpris en le voyant, de trouver ça bizarre et de le flanquer à la poubelle pour
ne pas me poser davantage de questions. Bizarre ? Pourquoi ? Je demande.
Ça faisait quand même quelque chose de vraiment spécial. Toutes ces photographies de Betsy, seulement de Betsy, alignés dans un album de vacances...
Pendant combien de temps as-tu pris ces photographies? Je demande.
Mon oncle dit: Je ne sais pas. Pas mal de temps. Cinq ans ? Dix ans ? De mes dix à mes vingt ans peut-être. Je me souviens qu'au fur et à mesure des photos, elle changeait. Le temps passait. Elle perdait ses dents. Elle perdait ses cheveux. Et ses cavités de chaque côté du crâne devenaient de plus en plus visibles. Mais pour elle c'était comme si le temps s'était arrêté. Elle n'avait pas conscience de vieillir. Elle continuait à se comporter comme une jeune fille.
Dix ans. En réalité, dix étés. Car mon oncle la voyait surtout l'été, dans la propriété de vacances familiale à quelques kilomètres de La Trinité. Dix étés. Et lui, est-ce que son regard sur elle changeait ? Est-ce que de la curiosité, il est passé à la pitié, puis à l'empathie ? Est-ce qu'à force de la photographier, de la regarder vivre, il a appris à l'aimer ? 
Qui a aimé Betsy ?
Le lendemain de Noël, lorsque mon oncle, sur le point de partir, nous dit au revoir, il me glisse: Ma mère n'a pas le droit de tout garder pour elle. On a le droit de savoir. Si tu trouves des choses, on sera tous soulagés de les apprendre. On veut tous savoir. L'histoire de Betsy, elle n'appartient pas qu'à ma mère, elle appartient à toute la famille.
Elle nous appartient à tous.  »

« MOI - Je trouve qu'il y a plus de choses qui t'émeuvent que ce que tu dis.
LA FILLE AÎNÉE - C'est évident. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ai pas envie de souffrir. C'est probablement une protection. Et ne crois pas que je pleure, j'ai une poussière dans l'œil. »

« Le 1er février, je compose le numéro de l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, désormais Établissement Public de Santé Mentale Georges Daumézon. On transfère mon appel au bureau de la direction. A mon interlocutrice, je demande timidement si chercher le dossier médical de mon arrière-grand-mère, qui y est entrée autour de 1950, tient de l'absurdité. Très aimable, elle me répond que non, qu'elle reçoit souvent des demandes portant sur des périodes plus anciennes, que la mienne n'a rien d'étonnant. D'une voix à peine audible, elle ajoute que les informations que je cherche sont même peut-être un peu trop récentes, pas assez enfouies, pas assez oubliées pour qu'on accepte de me les communiquer. Il me faut remplir un formulaire de demande d'accès au dossier médical dans lequel, en tant qu'ayant droit d'une patiente décédée, il m'est possible de choisir entre trois motivations et trois seulement :
Connaître les causes de la mort du défunt
Défendre la mémoire du défunt, précisez le motif
Faire valoir un de vos droits, précisez lequel
Aucune case : Autre motif. Mais ce que je veux savoir n'appartient à aucune de ces trois cases. Ce que je veux savoir, moi, c'est si mon arrière-grand-mère était schizophrène comme on le dit. Ce que je veux savoir, moi, c'est s'il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu'au siècle des siècles. On coche quelle case, pour ça ? Je m'interroge quelques minutes sur la fable que je pourrais inventer pour l'une ou l'autre des raisons proposées celle de la mémoire du défunt me faisant tout particulièrement de l'œil avant de décider de ne cocher aucune des trois cases et de rédiger un mail pour exposer ma motivation : je dois impérativement accéder au dossier de mon arrière-grand-mère afin de m'assurer que le diagnostic de schizophrénie a un jour été posé et que la maladie mentale représente effectivement un risque pour sa descendance. Entendre pour moi. Je joins le certificat de décès de Betsy que ma grand-mère a accepté de me communiquer, ainsi qu'une copie de ma pièce d'identité et de mon livret de famille. L'assistante de direction m'indique avoir transmis ma demande au médecin responsable de la confidentialité et au juriste de l'hôpital.
Un mois plus tard, le secrétariat de l'EPSM Georges Daumézon m'informe par retour de mail que le dossier de Betsy n'a pas été retrouvé.
Le courrier contient néanmoins une pièce jointe.
Il s'agit de la fiche d'admission nominative de Betsy à Fleury-les-Aubrais sur laquelle: Se trouve confirmé le diagnostic de schizophrénie, espérant que cette information, quoique succincte, vous sera utile. »

« Nous, les filles de la famille. Les sœurs. Les cousines. À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge-là, c'est une période où l'on se construit. On a besoin de comprendre d'où l'on vient. D'une filiation. Et je n'ai pas fait exception à la règle. »

« C'est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d'un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c'est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu'elle a vu, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle n'a pas oublié. »

« Il dit : Je ne dis pas que l'attitude d'André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. »

« MOI - Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de....
LE FILS AÎNÉ - Non ! Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a cinquante ans. C'est de la mémoire fabriquée votre père vous a violée et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposé à mettre fin à ce silence. Totalement opposé. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma -  ça se dit en français, trauma  ? de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'oublie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science. Je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries.
Comme tous les gens un peu cultivés, j'ai u sur Freud bien évidemment, qui, si tu veux mon avis, est un désastre complet. Il a fait du mal au monde d'une manière incroyable cet homme. Il n'a dit que des conneries. Il y a un niveau de connerie chez Freud qui est difficile à imaginer. Quand tu regardes la chose de près, c'est hallucinant. Toutes les théories de Freud sur l'enfant, sur le moi, c'est n'importe quoi. Il n'y a pas d'évidence clinique, il n'y a rien. Il a inventé des choses. C'est extraordinaire. Je te garantis que les pauvres freudiens qui existaient encore il y a quelques années, ils se sont trouvés dans une mauvaise situation. C'est de la folie. »

« Cette séparation m'amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s'exprime-t-on mieux par écrit. On en sommes-nous ? Il m'est difficile de donner une réponse très exacte car j'ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d'abord, et c'est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d'état, vous à la maison, moi successivement à l'X et à l'École d'Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l'éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison: il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l'une ne cède généralement à l'autre. Et je crois que c'est la raison pour laquelle l'Église demande à la femme d'obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.
Il se fait tard, Betsy chérie, et je n'ai plus le temps de vous livrer d'autres réflexions. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
André »

« Mon mari en voudrait cinq, me dit ma cousine. Moi, je ne sais pas. Je les fais le plus vite possible, j'ai peur de ne pas avoir le courage de recommencer si je m'arrête. »

« Remonter un peu la lignée maternelle.
Je travaille mon génogramme pour 
désamorcer les traumas. 
Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue 
à travers la féminité.
Ça te parle ? »

« [...] je ressens qu'il y a quelque chose de très fort qui s'est passé au niveau de son corps. Je ne sais pas s'il y a eu des agressions ? Je ressens qu'il y a eu une espèce d'intolérance à la temporalité de son corps. Des moments de non-consentement ? L'hystérie, c'est la maladie de l'utérus, ça a été transformé après mais au départ c'est ça. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu'elle a d'être femme, dans la façon qu'elle a d'être mère, dans la façon dont ses enfants ont été conçus. Je ne sais pas comment dire. J'ai la sensation d'une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé. Si j'avais une patiente comme ça, c'est ça que je travaillerais. Ce passage forcé à l'âge adulte. Tu ne sais pas quand elle a eu ses règles ? Tu ne sais rien de ça ?
Je ne sais rien de ça.
Et toi, tu les as eues tôt ? me demande ma cousine.
Oui, très tôt.
Je les ai eues très tôt aussi, poursuit-elle. Ma mère aussi. Notre grand-mère aussi. Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de l'ordre de la lignée de femmes, qui est tellement violentée qu'il n'est pas anodin d'être femme dans cette famille. »

« L'oubli est là pour quelque chose. La temporalité du silence, du secret, est majeure. »

« Je crois que quand on s'approche de trop près des histoires - un peu le même problème en psychanalyse - déterre des choses qui n'étaient pas forcément importantes mais qui prennent soudain des dimensions fondamentales, comme si tout s'y était joué. »

« Comme tu ne sais pas ce tu vas trouver des choses qui vont remplir un autre récit qui risque de se solidifier. Là où je trouve que c'est dangereux, c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait un récit qui continue malgré nous. C'est là où il faut peut-être arrêter les lignées. Il ne faut pas que tes recherches deviennent de la masturbation. Au bout d'un moment, quand tu prends le pli d'être tout le temps en train de creuser, ou de réfléchir, ou de trouver des significations, tu finis par te les appliquer, à toi, à ta vie, à ton couple, et je crois que c'est comme ça que tu te casses la figure. Comme en thérapie : si le patient se met à chercher non-stop, s'il n'est pas capable de se mettre en pause, c'est le moment où il faut s'arrêter. Il faut le sortir de l'intellectualisation qui le coupe presque de tout ce qui peut être ressenti derrière. Le problème de l'intellectualisation, c'est qu'elle produit des récits. Et c'est un peu le syndrome de Blanche-Neige : il y a plein d'histoires, mais finalement, quid de la réalité ? quid des faits ? Il y a des lectures, il y a des liens, mais la réalité ? Je crois qu'on sait quand on arrive à la juste place, et quand on y arrive, on a justement tendance à moins vouloir réfléchir, à quitter les histoires pour être dans l'action, pour être dans le présent. »

« La presse à sensation, le pic à glace, la lobotomobie, participent de ce projet constant de Freeman de rendre la lobotomie, cognitivement, financièrement, affectivement, accessible et désirée du grand public. Il abandonne la blouse de médecin pour se constituer une persona proche du forain, dont le stand chirurgical s'ouvre sur les places des petites villes du pays comme celui d'un quelconque vendeur de glaces. Comme on se prête aux manipulations d'un magicien, les pères, les maris, les épouses, se présentent pour offrir le corps de leurs malades à l'expérimentation : les électrochocs réalisés avant l'opération en annuleront tout souvenir, le consentement du malade n'est pas requis, le tout ne dure même pas une heure... Allons-y ! On verra bien. 
[...]il aura fallu, pour que la lobotomie devienne une pratique de masse, sortir le spectacle du cadre scientifique intimiste pour le jouer dans la rue. Quelques années après la réception glaciale des premiers résultats de Moniz, l'heure de la psychochirurgie sonne lorsque, d'une invention réservée à une communauté de tiers, elle devient un spectacle populaire, dérangeant, mal famé, séduisant, comme avant elle : la guillotine, la morgue, le cinéma.»

« ΜΟΙ - Ça voulait dire quoi pour toi, la lobotomie ?
CELLE QUI N'A PAS DE PEUR (UNE PETITE-FILLE) - C'est juste le fait qu'on lui a enlevé une partie du cerveau qui, soi-disant, ne fonctionnait pas. On pensait qu'en enlevant des morceaux ça allait... je ne sais pas... se régénérer... en mieux ? Que ça allait enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »




« Au début, découper un quart de cochon me prend deux heures, peut-être davantage. Dans la cuisine surchauffée du restaurant de Marseille, saturée des gras fumants des pâtés en croûte que l'on cuit à la chaîne, la sueur dégouline le long de mes avant-bras et se mêle à l'humidité du porc qui rend sa dernière eau sous mes doigts. Je ne pense plus. La concentration est tout entière dans mes mains qui palpent et contournent sans que mes yeux n'aient bientôt plus à s'en mêler. La nuit, je découpe en rêve des carcasses par centaines et mes mains sans repos s'agitent sous les draps. Au matin, mes doigts sont gonflés, les courbatures les fouillent jusqu'au fond des os. Au bout de trois mois, le morceau ne me prend plus qu'une vingtaine de minutes. Je ferme les yeux. Mon couteau glisse dans les interstices. Mon oreille guette la mélodie bien connue de ce rituel : le chuintement entre le gras et la couenne, la lame qui crisse contre les os, les muscles qui se séparent comme un tissu qu'on déchire, le cartilage qui se brise, et enfin la viande sans squelette, divisée en des dizaines de petits morceaux roses.

résistance présentée par la substance blanche
sensation de mastic
la tranche de section du tissu blanc
laver la cavité au sérum

Je me demande quels sont les textures et les bruits de la lobotomie. Je me demande quel son fait le trépan lorsqu'il pénètre dans la boîte crânienne, quelle résistance le cerveau oppose au leucotome lorsque l'instrument sectionne les fibres séparant le lobe frontal du reste de l'organe. Je me demande si les mains du psychochirurgien souffrent à force de procédures, si elles exécutent seules leur petite danse à travers ses nuits. Je me demande si, comme je le fais face aux carcasses sans vie qui passent entre mes doigts, le psychochirurgien cesse de se représenter ceux qu'il soumet à son bistouri comme ayant un jour été des êtres vivants pour ne plus les identifier que comme une série d'instruments aux tonalités et au toucher variés sur lesquels interpréter son petit concert. Je me demande si, lorsqu'il accomplit ces gestes, le psychochirurgien a en tête l'usage auquel il les destine comme pour moi : pâté, pâté, pâté.

au moment où le dernier quadrant du deuxième côté est sectionné
brusque retour au calme
état confusionnel
état euphorique greffé sur un fond de confusion
état de choc
sueurs profuses 

Je me demande si le psychochirurgien suait lorsqu'il a plongé le leucotome dans la substance blanche qui séparait le lobe frontal du thalamus de Betsy.

Je me demande si la lobotomie a une odeur. »

« La question qui se pose est alors la suivante: qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment. »

« Les archives de l'Académie de Médecine, rue Bonaparte à Paris conservent plusieurs photographies du Dr Marcel David. Ce temple de la rigueur et de l'austérité qui jouxte l'École des Beaux-Arts témoigne-t-il d'une intimité ancienne entre ces deux pratiques ? Sur la sonnette, six cases, quatre cases remplies (Secrétariat, Bibliothèque, Porte, Chef de service) et deux vides : Néant, Néant. Humour de médecin ?
Le visage d'un acteur des années 1930, gendarme véreux d'un Duvivier ou patron cruel d'un Renoir. Un nez épais, des petits yeux rentrés et une bouche aux bords tombants. Un corps aussi imposant que son visage ; massif, monstrueux. Un de Gaulle en pâte à modeler qui aurait un peu fondu. Et des mains de boucher. Bon, un personnage de cauchemar en quelque sorte. Que peut-il être d'autre pour moi, celui qui a mené la danse, manié le scalpel entre les cheveux de mon arrière-grand-mère ? »

« Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps.
Or, ce discours a un avantage certain : il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter : la famille, le milieu et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter : le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupables.
Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que se soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le gène baladeur responsable de tant de maux. »

« Tout le noir qui est en moi, je l'ai mis dans la terre. Il n'y a que la création qui peut nous faire survivre. Je vis dans la survie, et après tout beaucoup d'artistes le disent: ce n'est pas la pire des façons de vivre. Ce n'est pas la pire. C'est l'aventure. »

« Considérés sous un angle intime, les documents d'archives sont d'une cruauté inouïe. Des lacunes organisées. Des récits qui omettent de dire qu'ils en sont et se parent des habits de la vérité, à grand renfort de tampons et d'en-têtes. Voilà, j'ai voulu panser la plaie par l'enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silence, écrasée par leurs archives pleines de silence. Que sommes-nous capables de mettre en place pour ne pas voir la souffrance? Pour qu'elle ne nous affecte pas ? Quels édifices, quelles institutions pour la tenir à distance ? J'ai cru retrouver Betsy par l'archive, par l'enquête, j'ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s'écrouler les uns après les autres.

Comprendre ne résout rien. Quand la nièce de Betsy m'a dit ces mots, j'ai cru que par comprendre elle entendait, comme on me l'a toujours appris, reconstituer une chaîne logique d'évènements expliquant le passage d'un point A à un point B. Aujourd'hui, je sais que par comprendre, elle voulait dire: Accroître sa palette affective de l'expérience de l'autre. Acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à sa place. L'histoire de Betsy m'a mise hors de moi. Intensément et intégralement hors de moi. La colère est arrivée doucement, quelques jours par mois, puis quelques jours par semaine, puis elle s'est installée. La colère est ce que nous avons en partage, nous, les descendants de Betsy, ce qu'elle avait, elle, avant, ce qu'on lui a pris et qui vomit en nous. Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans des carcasses glacées ? Quand je cuisine est-ce que moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l'homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis: la maison, la famille, les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ? Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Mais même entendu ainsi, c'est vrai, comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Elle les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. Est-ce qu'on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s'est construit ? Est-ce que Jean-Louis est mort d'être tombé sur la photographie d'identité qu'il gardait dans sa poche, et dont je ne doute plus, aujourd'hui, de laquelle il s'agissait (il y a quelques jours, j'ai retrouvé le même petit carré de papier dans la mienne, c'était la photographie de la chambre jaune, et pourtant c'est comme si je la voyais pour la première fois) ? Je veux bien croire que la peur tue, que la culpabilité tue, que le silence tue, mais je ne peux pas croire qu'on meure d'avoir regardé la souffrance en face. Moi, en tout cas, je ne suis pas morte. Et avant que la colère, la colère que nul ne m'a prise, ne se retire de ma plage intérieure, avant que la colère, ne laissant derrière elle qu'une vague nausée qui ne me brûlera plus que le fond de la gorge, ne déserte mes rochers, mes algues et mes galets et que ne demeurent sur le sable retourné et humide de ma conscience que quelques crabes inertes aux corps transparents que des mouettes affamées auront déjà évidés de leur bec, je me mettrai à écrire. Car, derrière les paravents, même s'il n'y a plus rien, même si le temps a tant passé qu'il ne reste que des cendres emportées par le vent ou par les flots dans le courant de la Seine, même si les souvenirs sont si anciens que seuls les paravents leur tenaient lieu de réalité, il y aura toujours quelque chose à inventer.
Après tout, la pensée a horreur du vide. »



Quatrième de couverture

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C'est à peu près tout. Les enfants d'Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n'en parlent pas à leurs enfants qui n'en parlent pas à leurs petits-enfants. "C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet."

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l'enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l'essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l'hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du xx siècle, d'une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

Éditions du Sous-sol,  février 2025
393 pages 
Prix Essai France Télévisions 2025
Prix du Barreau de Marseille 2025
Grand Prix des Lectrices Elle - Documents - 2025
Prix Régine Desforges 2025