vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages 

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