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lundi 18 août 2025

Du temps qu'il fait ★★★★☆ de Bergsveinn Birgisson

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »
Entre terre et mer, "Du temps qu'il fait" nous transporte littéralement en Islande ; l'immersion est garantie ! 
Des pages qui sentent bon les embruns, chargées de solidarité, de lenteur, de mélancolie, de tempêtes, de convivialité, d'amour, d'humour, de poésie et de sagesse... Un beau programme et des pages qui font un bien fou.

« Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. », avouez que c'est tentant, non ?

« Quand le philosophe est arrivé dans le coin

Jolie brise soufflant de l'est et mer assez agitée. Pas de coup de chien aujourd'hui. J'ai pris une tonne hier, en trois heures environ. Beau poisson.
En route vers le port, je me suis demandé si ce n'avait été qu'un pur hasard que je fasse cette bonne pêche, sur les bancs de Selbrún. Il me semblait avoir senti quelque chose. Quelque chose m'avait conduit là-bas, peut-être que la journée d'hier était entièrement planifiée. Ou bien n'était-ce que le hasard ? Et alors Gusi, Bensi, Kalli et Ebbi, Sigursteinn le chef de file et sa femme, le pasteur et tous les autres ne seraient ici dans le fjord de Geirmundur que par pur hasard, ou bien était-ce notre destin préétabli ? Et qui est-ce qui décide ? Il m'est venu alors à l'idée la toile d'araignée dans l'entrepôt et je me suis demandé si nous n'étions pas comme les mouches qu'elle attrape et ficelle. Quelqu'un nous a peut-être capturés de même dans une sorte de filet du destin pour nous bloquer dans le fjord de Geirmundur.
Mais non, ça ne tient pas debout. Parce que nous pouvons parfaitement aller ailleurs, comme Dósi, si cela nous chante. Nous devons donc pouvoir choisir aussi, mais est-ce que nous distinguons la toile d'araignée qui nous tient prisonniers ? Peut-être que nul ne la voit sauf Dieu, et possiblement Bensi avec ses grosses jumelles. Par bonne visibilité, il peut voir jusqu'à l'autre fjord. »

« Il énonça alors que la philosophie cherchait en tout cas la vérité et ne la fabriquait pas, comme la religion. »

« Gusi demanda tranquillement au philosophe pourquoi les gens devraient en fait étudier la philosophie.
Le philosophe regarda ses paumes avec sérieux pendant un long moment, comme s'il cherchait vraiment à soigner sa réponse, avant de dire enfin : Je ne sais pas pour les autres, mais moi j'étudie la philosophie pour mieux comprendre le monde. »

« Thorsteinn s'est étonné pendant longtemps du fait que sa Snæfrídur ne voulait pas se réveiller, prendre ses aiguilles à tricoter ni rien. Quand les gens de la ferme lui ont dit que Snæfrídur était morte, il a eu ces mots : Ah, elle est morte ? C'est la première fois que ça lui arrive.
Et c'est qu'il avait raison, le vieux Thorsteinn.
Le bout de pré autour de l'église était devenu verdoyant, la mer au-delà était bleue et le ciel, avec ses coussinets blancs, était prêt pour le Christ. La mer était assez grosse et le grondement du ressac se mêlait au sermon du pasteur qui parlait de la vie future et de l'importance d'avoir étanché sa soif à l'eau de la vie comme la défunte Snæfrídur, avant d'arriver dans l'au-delà.
Les moutons bêlaient et broutaient l'herbe autour de l'église et l'on pouvait bien s'imaginer que c'étaient des anges.
Ebbi et Bensi font partie du chœur, outre deux couples qui viennent de la campagne, et c'est incroyable à quel point leurs voix sont bien accordées quand ils chantent. Bien que tout le reste dans la façon d'être des deux frères soit antagoniste et contradictoire, c'est à croire que la merveilleuse harmonie engendrée par leurs voix efface toutes les oppositions. Debout près de l'orgue, ils sont comme deux algues ondoyant près du rivage en parfaite synchronisation et le cœur de l'église se met à battre, projetant la prière dans la voûte au-dessus. Assis à côté de moi, Gusi chantonnait à l'unisson. Comment arrangerait-il l'église si sa religion avait son mot à dire ? Un grand flétan luisant en guise de retable et une peau de phoque étirée et punaisée sur la croix ?
C'est ainsi qu'on a chanté dans une petite église en bois au bord de l'océan, le ressac accompagnant chaque verset et un rayon de soleil, traversant le voile des nuages, s'est posé sur les iles au large. »

« Les moutons sont-ils des anges ?

Ça dépend de comment on voit les choses, cher Halldór. Ils sont dodus et bien frisés. Et au service des hommes, de sorte que ta question est assurément fondée. Là-dessus, le pasteur se mit à rire comme un soufflet de forge qui se remplit d'air, ou comme quand on marche sur un poisson gras à moitié mort. »

« Les rubans d'algues roulaient paresseusement d'avant en arrière dans l'eau basse du rivage, faisant penser à un chœur d'église.
Qu'est-ce qu'on pourra bien faire dans cet autre monde ?
C'est sûrement une excellente croyance, dit Gusi, que l'on devienne esprit aux cieux après la mort. Mais moi, je ne tarderais pas à m'ennuyer. J'en aurais vite ras-le-bol, mon vieux, si je n'avais pas la possibilité de sortir en mer pour pêcher. Et je prie l'auteur des poissons, où qu'il veuille me mettre, de me laisser sortir en mer pour la pêche, comme j'en ai l'habitude.
Mais peux-tu être sûr qu'il y ait une vie quelconque après la mort ? demandai-je.
La réponse est bien simple, mon p'tit vieux, dit-il en enfilant un hameçon sur la ligne: On l'exigera. »

« De la félicité spirituelle et de la graisse de phoque

Vent du nord. Grosse mer qui se brise sur le promontoire de Hamarshöfði et l'on finit par se sentir brisé soi-même.
Une fois de plus, je taille mon crayon pour relater les événements qui ont lieu ici, dans le fjord de Geirmundur. Je ne sais pas pourquoi je suis tout le temps en train de tailler mon crayon. Il ne se passe jamais rien ici. Il n'y a que quelques mecs dans le fjord qui s'en vont pêcher la morue qu'on envoie à Reykjavík, où elle est mise à plat et salée avant d'être envoyée au Portugal, où la señorita Periglesi invite ses voisins à une garden-party où tout le monde danse au son de la guitare, et tout le monde est content au grand soleil en mangeant le poisson venu des hauts-fonds de Hámundur. Ici, il ne se passe rien et on ne danse pas. Toujours pas d'aide-ménagère. Ici, il n'y a pas d'histoire d'amour. Ici, il n'y a pas même un cheval. Pas de bagarres, pas de coups fourrés et pas d'embrouilles, pas de héros et pas de rusés renards. Rien que quelques mecs sans aide-ménagère, qui pêchent du poisson sur les côtes. Pas étonnant qu'on ait envie de la suivre, la morue, jusque chez Mme Periglesi, ou bien de contourner la péninsule comme Dósi, attiré par les millions avec toutes leurs paillettes.
Il n'est pourtant pas sûr qu'on puisse trouver là-bas, à l'étranger, du poisson faisandé et de la graisse de phoque. Je ne connais rien qui puisse égaler cela : quand les coups de vent d'ouest couchent les linaigrettes des marais, s'allonger sur la banquette après avoir mangé du poisson faisandé et de la graisse de phoque. On se redresse peut-être, en appui sur un coude, pour dire à ceux qui passent dans le couloir quelque chose de bien médité sur le temps qu'il fait, du genre : le vent va bientôt tourner au sud. Le courant d'air de la fenêtre et les rayons du soleil se fondent alors dans la poitrine et l'on entend cette étrange et joyeuse musique qui semble venir d'une radio éloignée et, tout à coup, on est passé de l'autre côté et on rêve, par exemple, de nuages en forme de grosses bonnes femmes toutes nues qui se tapent en riant sur le bedon, de sorte qu'on reprend ses esprits, le cœur plein de gratitude d'exister sur la terre. »

« Regardez le cercle de montagnes autour de vous, les gars ! Quel touriste ne s'éclaterait pas en un tel endroit ! Ce à quoi les habitants d'ici doivent penser, c'est à développer les services et trouver des distractions pour les touristes. D'après les dernières données de l'économie, le tourisme est le facteur le plus sûr, celui qui a le plus de potentiel de croissance de toutes les perspectives d'avenir.
L'humeur du pasteur s'assombrit alors ; il ne peut jamais se retenir. Il se mit à siffler en regardant les nuages avant de couper la parole au député : Il me semble que le vent est bel et bien en train de tourner au nord. C'est la bise ! ajouta-t-il en regardant droit dans les yeux le nouveau député, manifestement effaré d'un tel accueil. Mais qu'est-ce que ça peut faire, poursuivit le pasteur, si nous suivons cette nouvelle annonciation et nous lançons dans le tourisme, il n'y a qu'à changer les bateaux de pêche en boutiques flottantes où l'on vendra des hot-dogs et des souvenirs aux touristes et puis on n'a qu'à apprendre à dire bonjour en dix langues et envoyer promener tout ce qui touche à la météo. Il me montra du doigt en disant qu'on pourrait bientôt faire de moi un mannequin de cire, m'entourer d'un musée et me désigner comme ayant été le dernier pêcheur indépendant d'Islande.
Il faut discuter de ces choses-là avec sérieux, et pas de badinage de ce genre, observa le député en posant sur le pasteur un regard grave.
Et le prêtre s'emporta alors comme l'autre fois il monta sur ses grands chevaux au point de faire voler toute politesse en éclats et se lança dans un discours tonitruant sur le maudit capitalisme, ajoutant que le discours du député ne pouvait être pris au sérieux puisqu'il émanait d'un représentant de l'initiative individuelle. Des filaments de nuages voilèrent le soleil, mais quelques rayons faisaient encore luire le front moite du député.
Ce sont vous et vos semblables, poursuivit le pasteur, qui êtes justement en train de dépouiller les habitants de la province de toute possibilité de vivre par leurs propres moyens. Vous vous en foutez bien que tout se désertifie par ici parce que, selon votre économie à l'américaine, ça ne vaut pas la peine d'avoir des êtres humains dans les campagnes, sauf en plein été quand vous venez admirer les montagnes et réclamer des hot-dogs. Vous ne voulez pas voir de petits bonshommes pêcher dans les fjords, ce que vous voulez, c'est ratisser toutes les eaux du littoral et aspirer chaque petit poisson dans des chalutiers-usines pleins de robots. Parce que c'est ce qu'il y a de plus rentable selon votre système économique. Vous ne voulez pas de fou-tue vie culturelle en province, et pas de culture du tout d'une manière générale. On a calculé depuis longtemps que ça ne rapporte rien de permettre aux petits bonshommes de subsister.
Vous n'avez absolument rien compris aux objectifs de l'idéologie du parti conservateur, remarqua le député avec un petit rire.
Pour moi, les fidèles du parti conservateur de l'Indépendance n'existent pas, dit le pasteur. Je ne sais pas ce que c'est. On a écrit des livres là-dessus, montré et démontré qu'un homme soi-disant indépendant, ça n'existe pas, pas plus qu'un homme libre. C'est un malentendu qui repose sur la notion selon laquelle le monde tournerait autour de ce qu'on appelle l'individu - qui est une invention relativement récente - et qu'il n'y aurait rien d'autre dans l'univers que l'individu. Si vous étiez versé en physique contemporaine, vous comprendriez mieux que le phénomène « individu » n'existe pas, car il y a toujours au moins quatre échantillons de tout, aussi bien des particules que des individus.
Le député restait immobile, se tenant à quatre pour faire preuve de patience, tout en ricanant.
Le pasteur poursuivit : Pour moi, il n'y a que deux sortes d'hommes en politique : il y a les donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre et les socialistes. Ces donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre adhèrent à ce qu'ils appellent « l'entreprise individuelle » et ils sont déjà experts en fraude fiscale à l'âge de vingt ans, ont fondé une entreprise à trente ans, sont devenus des notables ventripotents à quarante, s'adonnant à l'œnologie et à la chasse, et à cinquante ans, ils deviennent francs-maçons dans l'espoir de récupérer une âme qu'ils ont vendue depuis longtemps... »

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »

« Il y a une chose de sûre, a dit Daniel en venant à notre rencontre pour nous souhaiter le bonjour et amorcer la conversation, c'est que le mouton est le seul bestiau à la surface de la terre qui ne pense pas.
Le poète n'était pas sur la même longueur d'onde et a dit : Je pense, donc je suis, plaçant sous sa protection ses amis du pré. Le fermier s'est mis à rire et a répliqué - comme s'il n'avait rien fait de toute sa vie que répondre aux philosophes : Il me semble bien que les brebis là-bas démentent votre théorie: elles ne pensent pas, et pourtant elles existent.
Ce n'est pas ma théorie, rétorqua le poète d'une voix empreinte de colère étouffée, c'est un philosophe français qui a dit ça au Moyen Âge : Cogito ergo sum.
Français ? Et qu'est-ce que les Français peuvent bien savoir des moutons islandais ? a dit Daniel le fermier en escaladant la clôture pour aller battre le rappel des moutons dans le pré.
Le poète s'est tu un moment, à croire que Daniel l'avait désarçonné avec sa faconde, que le Reykjavikois n'était pas en mesure d'apprécier. Puis Snægrímur le poète s'est rapproché de moi pour me confier avec conviction : Cet homme-là est Homo sapiens. C'est facile d'être Homo sapiens. C'est dans le cœur que commence le fouillis. »

« Le silence plana un moment dans le salon, où seul le courant d'air se fit entendre. Mais aucune réponse ne vint, si ce n'est un flot de paroles du poète d'où il ressortait qu'il avait acquis depuis longtemps un sain dégoût pour cette culture de l'argent, où quelques individus indélicats ratissent à leur profit les ressources du pays, où tout s'écrase devant les impératifs du marché et des gros richards qui auront acheté tout le pays avant qu'on n'y prenne garde, où la plupart des artistes ne sont rien d'autre que des clowns minables ou des bombes sexuelles à demi nues à la solde des magnats de la mode, pour dire aux jeunes filles comment s'habiller. Le poète ajouta ensuite avec une ardente conviction : Enfin, est-ce que vraiment personne ne se rend compte de tout cela ? Est-ce que personne ne réalise l'absence de valeurs spirituelles dans tout ceci ? Il nous regardait et le pasteur hochait la tête en émettant un oui après l'autre, oui, c'est vrai, oui, oui.
On n'entend ni ne voit plus de cœurs s'ouvrir nulle part, poursuivit le poète, on ne trouve plus nulle part de pur poème, ni de sentiment humain; n'était-ce pas pourtant le pivot de la vie ? Et en présence de cette bouse, le poète est comme une mouche qui soupire, une mouche dont tout le monde se fout.
Le pasteur se leva lentement, s'avança vers le poète qui était visiblement ému par lui-même et dit, les yeux au ciel, avec un sanglot dans la voix :
C'est un ange de Dieu qui vous a envoyé.
Puis il prit le poète dans ses bras et le serra très fort, les yeux embués de larmes, disant que c'était l'esprit qui avait triomphé du monde.
Je dois dire que les sentiments ardents de ces deux hommes m'émurent et je vis que deux âmes s'étaient rencontrées là, sur la même longueur d'onde. Ils s'entretinrent ainsi des multiples faces de la méchanceté des temps modernes pendant toute la soirée. Le prêtre parlait de faire la révolution et pleurait de joie du fait qu'on lui ait envoyé une telle âme, saine et vivante. Et c'est ainsi qu'un prêtre et un poète déplorèrent le sort du monde, ici à la campagne, tout juste au sud du fjord le plus septentrional des régions habitées de l'Islande. »

« L'autre jour, j'ai montré cette petite bibliothèque à Snægrímur le poète et il s'est mis à rire et à se moquer, avec des rendez-vous compte au fur et à mesure qu'il sortait les livres de leurs étagères. Mais il était visiblement ému, et c'est ainsi que je me suis toujours imaginé les poètes : très émotifs. Je lui ai montré le livre en peau de phoque avec ses drôles de lettres, où l'on parle de « tattuo » dans les pays de l'Inde, ce qui doit être la même chose que tatouage, puisqu'il y est dit que « la chair est piquée d'aiguilles et des couleurs sont frottées dans les os ». Snægrímur le poète a trouvé que c'était rudement bien dit. »

« Je sais bien d'où elle vient, cette femme. Elle vient du désert privé de bonté de Reykjavík et elle est, en outre, le rejeton de notre époque qui en est également dépourvue. Quelles sortes de personnes, à ton avis, proviennent de cette société de Reykjavík ? C'est cette engeance qui sue à force de stress et de commérages, au téléphone pendant la journée, se vautre devant la télé le soir, mâchonne des antidépresseurs et a du mal à déchírer l'emballage en plastique de sa pizza ? Comment un cœur pur pourrait-il jaillir de l'absence totale de spiritualité ? Pourquoi la bonté surgirait-elle de l'absence totale de bonté ? Ces minettes à ecstasy, laisse-les où elles sont, à Reykjavík, conclut le pasteur. Le temps présent n'est qu'un gros idiot, mon cher Halldór. Tu peux aussi bien arpenter la grève en tapant sur une barrique échouée qu'en tirer quelque chose de sensé. On peut s'estimer heureux de pouvoir résister ici pour le moment.
Je lui ai dit alors que c'était comme si elle m'avait brisé le cœur, qu'elle m'avait traité de petit pêcheur de rien du tout, comme si je ne méritais pas d'avoir une bonne amie comme les autres et étais condamné à rester toujours à l'écart, et j'ai eu une toute petite voix avec des sanglots dans la gorge, là, à la table de la cuisine. J'étais en mal de chaleur compréhensive, de phrases bienveillantes disant que j'étais normal, mais le pasteur a poursuivi dans la même gamme :
Pauvre homme d'aujourd'hui, qui brûle d'avoir des rapports fabuleux avec des blondinettes et aspire à avoir du fric plein les poches. Qui fixe de ses yeux vides les chiffres du cours de la Bourse, déboussolé et sans réaction aux conneries des médias. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne sait pas qu'on se fout de lui quand il croit être son propre maître à la poursuite de ses rêves, qui ne se doute pas que son rêve est le produit d'habitants sans âme des grandes villes d'Amérique. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne connaît ni la nature autour de lui, ni la vie dans son propre cœur. Pauvre...
C'est alors que je me suis levé en disant que je n'étais pas venu pour écouter des discours sur le foutu temps présent, et je suis sorti.
Le pasteur a crié derrière moi que le malheur, si on creuse la question, tient pourtant bien au fait qu'une foule de gens sont en train de s'éloigner et de devenir méchants les uns envers les autres. Le commercialisme est en train de venir à bout de la bonté chez les humains.
Je me contrefous de ce qui se passe dans le monde, lui ai-je répondu devant la maison. Je n'ai pas besoin de votre désespérance, j'ai seulement envie de vivre et de faire partie du monde ! »

« Quand Gusi est allé pêcher au cours d'un week-end de pêche interdite

Légère brise de sud-est aujourd'hui et taches ensoleillées courant sur le rivage, mais quand j'écris ces lignes vers minuit, le vent a mis des nuages sur les montagnes et souffle du nord.
Oui, c'est maintenant un week-end d'interdiction de pêche et pour nous, pêcheurs saisonniers à la ligne de fond, il n'y a aucun moyen de s'en sortir. Ça m'a donc fait drôle de me réveiller ce matin au bruit insistant de grattements sur le gravier: quelqu'un traînait un bac du hangar de préparation du poisson, sur le terre-plein et jusqu'au ponton. Quand je suis descendu, Gusi était en train de ravitailler en mazout L'Aigle des mers, dont le moteur ronronnait.
Le temps me plaît sacrément bien, les gars, calme plat, mais légère brise quand même au large et ça dérive un peu, une foule d'oiseaux et une baleine tout au nord: ça grouille sûrement de petits poissons dans les remous du courant.
T'es pas un peu cinglé ? a fait Ebbi, ouvrant des yeux éberlués derrière ses lunettes rafistolées avec du scotch; si la Direction des pêches l'apprend, ils vont te tuer.
Tuer, a dit Bensi, ils ne peuvent tuer personne, et d'ajouter que le mieux serait de faire du café et de sortir en mer aussitôt. Gusi a attrapé ses affaires pour le café et dit en descendant l'échelle à reculons: Je ne sais plus de quel côté est la folie. Je pêche ici depuis cinquante ans et je n'ai même pas droit à un seul kilo de quota; comment se fait-il que ce soient des gens de Reykjavík, qui n'ont jamais pissé dans l'eau salée, qui possèdent tout le poisson de nos parages? La nature s'est chargée de m'interdire assez de sorties en un demi-siècle pour que je n'aie pas besoin d'interdictions de la part de types de la capitale. C'est l'auteur des poissons qui a créé tout ce qu'il y a ici, et la première chose qu'il m'a dite ce matin quand je me suis réveillé, c'est de sortir en mer et de mettre ma ligne à l'eau.

Tu es plus têtu que le diable en personne, Dufgus Timóteusarson, a énoncé Kalli en pissant du ponton. J'ai jeté l'amarre à Gusi qui avait sorti la tête par la lucarne de la timonerie comme un vrai capitaine pour nous dire de la lâcher, il allait voir maintenant si ça mordait. Et puis L'Aigle des mers s'est éloigné, longeant le brise-lames en ronronnant.
Ebbi se faisait beaucoup de souci, pensant que ce fantasme du créateur des poissons finirait par plonger Gusi dans de sacrées emmerdes. Peut-être Ebbi n'a-t-il pas compris que Gusi use de cette formule pour désigner Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'anxiété d'Ebbi ne s'est pas avérée tout à fait sans fondements.
Ça a dû être avant midi que quelque individu sans scrupule l'a dénoncé, car on a entendu aux informations de midi que le vaisseau garde-côte Ægir, qui effectuait des manœuvres dans la baie de Selir, avait été envoyé à la rencontre d'un petit bateau soupçonné de pratiquer la pêche alors qu'elle était interdite ce jour-là. Kalli pensait que ça avait dû être un de ces salopards de pêcheurs à seine qui avait donné Gusi et il faisait les cent pas dans la cuisine en soufflant la fumée de son cigare London Docks par les narines. L'atmosphère était tendue chez nous et j'ai senti l'union se resserrer entre nous, qui étions restés. »

« Maintenant, les sommets vers le nord sont chargés de nuages à perte de vue et la fenêtre traduit le message en vent du nord, car elle dit ouhhh, et on peut aller se coucher. Bensi a rêvé que quatre bonnes femmes bien grassouillettes s'en prenaient à lui, ce qui laisse présager, comme avant, quatre jours de mauvais temps pour la pêche, si ce n'est quatre semaines. »

« Ce que je veux dire, c'est que pendant qu'on regarde les nuages, il ne se passe rien d'autre, et c'est peut-être bête à dire, mais ça me plaît de plus en plus de regarder les nuages. C'est alors comme si quelque chose d'une autre nature se produisait. On échoue à terre comme un bout de bois et on respire plus légèrement dans un autre temps. L'esprit devient prodigieux et rien ne vous vient à l'idée. On n'a peut-être pas besoin de voir défiler mille ans de splendeurs comme dans les livres et les films, mais seulement une seconde d'une autre sorte de temps, comme ça. L'espace de quelques instants, ça vous est complètement égal que votre vie soit un échec total. Quand vous regardez les nuages.
Et quand on a cessé de pêcher, qu'on est mort et devenu esprit, qu'est-ce qu'il vous reste à faire, sinon à vous installer sur un de ces nuages pour écouter des jeunes filles nues jouer des sonates pour violon et pour manger des mangues; et comme vous planez sur un nuage, votre tignasse spirituelle doit sans doute flotter dans la brise qui s'élève des montagnes et l'on est en quelque sorte brillant d'excellence, chatouillé par des nuages sans fin; et les copains naviguent sur les nuages alentour, dans le bleu éternel, et l'on s'interpelle pour demander ce que ça a donné sur les nuages des uns et des autres.
Mais avant même de s'en rendre compte, on a envie de viande de mouton salée, ou on a besoin de pisser et alors il n'y a plus de nuages. Et puis c'est l'ouverture de la période de pêche dans une semaine au jour près: debout à cinq heures, écouter la météo, cornflakes, faire du café pour le thermos, emporter les baquets à bord, prendre du mazout, larguer les amarres, faire route, chercher, mettre la ligne à l'eau, faire la dandinette, chercher, mettre la sonde à l'eau, remonter, faire route vers le port, débarquer, bouffer, dormir et espérer reprendre bientôt contact avec des nuages. »

« Pourquoi appartenir à quelque confession, à quelque institution du pouvoir qui a fabriqué des notions telles que celles de péché et d'absolution, dont on s'est servi pendant des siècles, pour opprimer les gens ? Je peux parfaitement pratiquer ma foi tout seul, a poursuivi le Bolungarvíkois. Je n'ai pas besoin d'un Dieu en colère au-dessus de ma tête. La religion est une fabrication des hommes comme n'importe quelle autre, c'est impossible d'escamoter la chose, ajouta-t-il sur un ton plus doux avant de passer la balle au prêtre en riant, comme si la gravité de l'expression de celui-ci lui faisait peur; à moins le cœur ne suivit plus les paroles. 
Vous n'avez pas besoin d'appartenir à une confession, a dit le pasteur. Votre foi est parfaite et indépendante. Vous feriez mieux de mettre le cap sur les fjords du Glacier et de vous faire ermite que de bonimenter ici. Vous n'avez en revanche rien compris à l'essence de la foi. Vous êtes totalement inconscient de la beauté de la foi véritable, avec votre morgue et votre arrogance.
Le pasteur s'échauffait de plus en plus en fixant Ármann qui regardait le trottoir en intercalant des non, non, et des ce n'est pas vrai.
On trouve que le prêtre aurait dû s'en tenir là, mais il a poursuivi sur son terrain sans frontières, exactement comme avec le député l'autre jour. Des gens s'étaient approchés de cette discussion animée entre un païen et un chrétien, et Ebbi et Bensi se tenaient de chaque côté du Bolungarvíkois, formant avec lui une sorte de trinité, quoi que cela puisse vouloir dire. Si je me souviens bien, le pasteur a dit :
Vous reprochez aux gens d'appartenir à une confession, mais en réalité, vous reprochez aux autres de ne pas adhérer à la vôtre. Et la vôtre est la confession des petits génies réalistes qui sont parvenus à la conclusion que l'homme n'est qu'une bestiole comme les autres. Et vous détestez celui qui ne reconnaît pas votre sagesse.
Je n'ai jamais dit ça ! Au contraire ! a répliqué le Bolungarvíkois en essayant de se défendre.
Il ne vous vient pas à l'idée, petit génie, que vous adhérez à une autre religion, bien plus fanatique - le fondamentalisme. 
Vous voulez, dépouiller le croyant de l'aspiration et de l'espoir que vous avez jetés aux orties quand vous vous êtes rallié au réalisme. Laissez-moi seulement vous dire (et il pointa du doigt la tête du bonhomme) que vous vous êtes mis dans la tête des vers naïfs de mirliton. Votre réalisme équivaut à n'importe quelle fiction, en pire. Vous êtes là sur le terre-plein, étranger au village, et vous vous mettez à vous épancher avec l'épandeur à purin de l'histoire, pour que d'autres renoncent à leur foi en Dieu et en l'homme, et vous prêchez pour les sacrifices et la gymnastique avec quelques déesses Freyja toutes nues. Vous êtes planté là et vous faites la guerre à la religion, sans vous douter que je vous aurais assommé depuis longtemps s'il n'y avait pas de religion ici.
Dites donc, faites gaffe à ce que vous dites! a sifflé le Bolungarvíkois qui s'était empourpré, retenu par Bensi et Ebbi qui le maintenaient tout en essayant de leur mieux de calmer le pasteur avec des allons, allons en alternance avec des eh bien, eh bien.
Le pasteur a émis alors des paroles telles qu'elles ont fait sursauter le petit groupe que nous formions tout autour, et qu'elles sont restées gravées dans ma mémoire. Il a dit ceci: En réalité vous voulez me tuer, me clouer sur une croix pour la seule raison que je crois et espère qu'il existe quelque chose de meilleur. Puis il a ajouté: C'est la foi qui l'emporte et vous, vous pouvez aller au diable !
Là-dessus, il a décoché un sacré coup de poing dans la gueule du Bolungarvíkois.
Celui-ci s'est effondré tandis que les gens tout autour restaient bouche bée. Personne n'a pipé mot. Puis on a entendu la voix d'une petite fille par-derrière : Le pasteur a assommé Ármann. Quelqu'un d'autre a dit que cet homme-là devrait aller à l'asile, visant sans doute le prêtre. »

« La première chose que les enfants apprennent est la crainte d'être à part, et de ce fait, il est exclu pour eux de percevoir ce monde avec des yeux d'enfants. Les diktats de la mode et les sociétés sportives leur volent leur jeunesse et, plus tard, ils seront accablés de défaitisme une fois que la société les aura poussés dans un combat sans fin avec les institutions bancaires.
Et les gens n'oublient le vide et leurs dettes aux banques que juste le temps d'un orgasme le soir. Les gens sont, pour la plupart, aliénés à eux-mêmes et à leurs enfants qui se grillent la cervelle avec leurs smartphones et l'ecstasy ; à l'âge mûr, les gens sont devenus amorphes à force d'envie permanente d'argent, d'avidité de meubles et de concupiscence, et sont, par conséquent, incapables de percevoir la vie sous une autre forme que celle de l'argent et de la chair ; et l'histoire s'achève avec des petits vieux amers qui n'ont rien d'intelligent à dire aux jeunes et le soleil brille sur tout ce petit monde-là, en perdant quatre millions de tonnes de sa masse par seconde à faire avancer cette histoire mal foutue, et il faut bien se demander si ça en vaut la peine, tout bien considéré.
Si ce n'est pas le sens de la vie de prendre part à tout cela, pour quoi devons-nous vivre ? demandai-je.
Le pasteur répondit : Nous ne devons pas vivre pour quoi que ce soit, et nous ne devons pas vivre tout court. Nous devons faire voler notre ego en éclats et nous fondre au ciel bleu derrière les montagnes noircies. Nous devons plonger dans les ténèbres de l'inconnu et supprimer en nous tout ce qui nous est propre, afin de pouvoir fusionner avec ce qui est grand. Nous ne devons rien faire sinon renoncer et remettre tout entre les mains de Dieu.
Ainsi en était-il chez le prêtre, tandis que nous nous tenions dans la cour, que le crépuscule tombait sur le fjord et que le ciel devenait bleu foncé autour des montagnes. Je l'ai accompagné à la bergerie et l'ai aidé à donner du fourrage aux moutons.
Il est drôle, le pasteur. »

« J'ai longtemps observé la nature, ici le long des côtes. Il me semble même y comprendre quelque chose. Tandis que je ne pige rien à la façon de penser et d'agir des hommes. Je suis sûr, par exemple, que les sternes arctiques qui pondent par ici sur les coteaux savent qu'elles sont liées à la vie autour d'elles, liées au rayon de soleil qui allume la photosynthèse dans la mer, liées aux lançons qui naissent sur les hauts-fonds de sorte que les petits ont de quoi se nourrir et le cycle de la vie se maintient. La vie et l'amour du prochain, c'est être lié à autre chose que soi-même, et c'est ainsi qu'on se trouve soi-même. Mais les gens veulent vivre libres et indépendants et n'être liés par rien d'autre que leur propre volonté. Et on achète tellement de choses dans les boutiques maintenant qu'on croirait presque que Dieu est mort. Les gens se retrouvent alors avec eux-mêmes sur les bras et disent que c'est la liberté qui doit gouverner le monde. Et puis on écrit de gros livres et on tient des discours sans fin sur la question de savoir pourquoi les gens ont de plus en plus l'impression d'être des conteneurs rouillés, oubliés sur le quai du port. Les gens se détachent des autres pour se chercher eux-mêmes. L'herbe sèche dans les prés - a-t-elle entendu pareille chose ? Le poste émetteur est sur la mauvaise longueur d'onde et tout le bla-bla-bla ne sert à rien. Celui qui ne se lie pas n'est pas vivant. »

« Un vent solaire de l'ouest secoue les portes de ses rafales, ce qui donne de l'air à l'âme. Temps qui interdit la pêche. »

« Tu en as gros sur le cœur, cher Halldór, tu n'as pas besoin de me dire quoi que ce soit.
Quand tu viens ici, tu vois un bossu paralysé sur son grabat. Mais laisse-moi te dire que je suis libre. Mon âme plane dans un ciel serein, chatouillée par les altocumulus, et ma joie est sans bornes. Elle est débordante et je n'ai rien fait. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que je ne peux rien faire et que j'ai accepté le fait de n'être capable de rien. Je remercie Dieu pour chaque jour que j'ai à passer ici sur mon grabat, à regarder par la fenêtre et à penser à toutes sortes d'idioties pour m'amuser. Je suis vivant, mais la vie ne se prend pas dans mes pattes, c'est pourquoi je suis libre dans une certaine mesure. Toi, tu es prisonnier de la vie et en pleine tempête, et c'est peut-être une consolation de dire que le vent est un esclave, la rivière est entravée tous les jours et l'oiseau est le jouet des hautes sphères. Il n'y a pas de liberté là où il y a de la vie, mais la vie ne se remplit de défauts que lorsqu'on ne la prend pas comme elle est. C'est difficile de déchiffrer la vie, comme lorsqu'on entend l'écho d'une voix humaine dans le lointain sans savoir si elle rit ou si elle pleure. Mais la vie te le fait toujours savoir, quand tu fais une erreur. On se retrouve parfois en marge de la société humaine, le cœur serré. On est fouetté de diverses manières et si tu fouettes quelqu'un assez longtemps, tu n'auras plus besoin de le cravacher davantage. Il se fouettera lui-même désormais. Les hommes veulent se faire mal s'ils en trouvent le moyen ; c'est une vieille croyance. Si une voiture est garée longtemps au même endroit, il est probable qu'un chien finira par pisser sur ses pneus. Et c'est l'antique dureté de nos aïeux qui fait irruption chez les faibles ; c'est la voix qui te dit que tu es un incapable. Ils respirent aussi par tes trous, les ancêtres. Un paysage est toujours sans fard. Un paysage est comme il est, et c'est ainsi qu'on devrait se regarder soi-même. Les hommes ne sont jamais contents et pensent que certains sommets ne devraient pas exister en eux, que quelques monticules devraient être plus élevés. Leur regard est stupide. Leur vision est stupide et ils sont, pour la plupart, stupides. Toutes choses sont comme elles sont. On ne laboure pas son salon avec une vieille charrue. Il faut que tu te réconcilies avec le paysage et que tu reconnaisses l'oisillon en toi qui est amer de se sentir laissé pour compte et méprisé. Il faut que tu répondes à son appel. Il est aussi vivant qu'autrefois, parce qu'il vit à l'heure du pays. Ce qui pèse sur ton esprit, c'est en réalité le beau sentiment de la vie qui t'appelle, mais tu ne veux pas te remémorer ta navigation. Il faut que tu laisses l'écume des vagues te nettoyer. 
La congère dans la ravine du Col s'est maintenue cet été. Tout finit par fondre.
Les paroles du vieux Jónmundur s'envolaient par la fenêtre. J'étais ému ; les larmes sont montées et il a été mon ami quand le bouleversement m'a submergé, entraînant les pleurs dans la nudité de mon dénuement moral; j'ai pleuré dans les bras du bossu alité qui était de tous l'esprit le plus sain et l'âme la plus tendre.
Le vent est à l'ouest et gonflé de joie. »

« Réflexion au petit matin

Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. »

« Je me suis mis à pêcher sur mon propre bateau, à observer le temps qu'il fait et à regarder le bout du fjord par mauvais temps. J'avais touché le fond comme le flétan et c'est pourquoi j'ai regardé vers le ciel, comme lui. Je me suis plongé dans la méditation sur les nuages, entrecoupée de périodes de dépression où je me disais que je n'étais que de la crotte d'aiglefin, qu'un pauvre type avarié qui ne mériterait jamais d'avoir une bonne amie ni d'appartenir à une famille. »

Quatrième de couverture

Ils forment une minuscule communauté de pêcheurs islandais dans un fjord oublié de, Dieu, perdu près du pôle Nord. Une poignée d'irréductibles, sans enfants ni femmes, soumis aux caprices de la météo et des poissons. Parmi eux, le timide Halldór prend la plume pour chroniquer le quotidien de ces hommes qui rêvent d'une "aide-ménagère", voudraient rester tels qu'ils sont mais sans archaïsme: être tout de même d'ici et de maintenant. Avec humour et. poésie, Halldór raconte une existence faite de labeur et de plaisirs simples, de chamailleries et d'élans d'amitié. Dans son journal, ce n'est rien de moins que le cœur et l'âme de l'Islande qu'il capture.

Né à Reykjavík en 1971, Bergsveinn Birgisson est l'auteur de trois recueils de poésie et de quatre Tomans, dont La Lettre à Helga (Zulma, 2013), best-seller international traduit dans une douzaine de pays et adapté au théâtre. Paru en 2003 en Islande, Du temps qu'il fait, son premier roman, est enfin traduit en français.

Éditions Gaïa,  avril 2020
254 pages
Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson

mercredi 22 janvier 2025

Le Berger de l'Avent ★★★★★ de Gunnar Gunnarsson

Une de mes dernières lectures de 2024.

« Celui qui n'a jamais bu de café dans un trou, sous la terre, au milieu de montagnes désolées, quand le blizzard hurle et qu'au-dehors il fait tente degrés en dessous de zéro, celui-là ne connait pas le goût du café...»

Mon voyage de l'Avent.
Une belle aventure découverte à Noël.
Une aventure toute en simplicité qui m'a touchée, qui dit le froid, la glace, la perte des repères, qui dit la solidarité, le courage, la sagesse, qui raconte l'Islande. 
« Va doucement, va calmement
Et lentement mais sûrement 
Après la nuit, viendra le jour 
Après les éclairs, le tonnerre »
Une quête inspirée d'un fait divers qui tient à une allumette qui craque. En peu de mots, avec un sens du détail aiguisé, Gunnar Gunnarsson crée une atmosphère qui laissera derrière elle comme une empreinte indélébile, c'est fabuleux , c'est divin, ça se mange sans faim !
« Lande pierreuse et vent debout
Donnent pied sûr et bon genou
Celui qui demeure à l'abri
Passe à côté de la vraie vie »
Vous connaissez ?

La postface de Jon Kalman Stefánsson est un régal aussi !

« Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l'un pour l'autre. Mais dans la montagne, le sentiment d'isolement prend un tour différent. Tant qu'on entend d'autres voix que la sienne, tant qu'on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l'univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux. »

INCIPIT 
« Le premier dimanche de l'Avent marquait le début des préparatifs pour les fêtes de Noël. Chacun s'y préparait à sa manière, mais celle de Benedikt n'ap- partenait qu'à lui. Ce jour-là, si le temps le permettait, il se mettait en route. Il plaçait dans sa besace quelques provisions, des chaussettes de laine, une paire de souliers neufs en cuir, un réchaud, un petit bidon d'essence. Et il partait vers les montagnes, dans une région où l'on ne trouvait plus, à cette époque de l'année, que les oiseaux de proie les plus résistants, des renards et quelques moutons égarés. C'étaient ceux-là qu'il allait chercher; ceux qui s'étaient séparés du troupeau échappant ainsi aux grands rassemblements d'automne. Pouvait-on les laisser crever de froid et de faim sur les sommets, sous prétexte que personne n'avait le courage de partir à leur recherche ? C'étaient des êtres vivants, de chair et de sang. Il se sentait responsable d'eux. Son objectif était simple: les retrouver et les ramener avant que Noël n'apporte sa bénédiction à la terre, ainsi que la paix et la joie dans le cœur des hommes de bonne volonté.
Benedikt partait toujours seul pour ce pèlerinage de l'Avent. Enfin, pas vraiment seul. Disons plutôt qu'il n'avait aucune compagnie humaine. Mais son chien et, le plus souvent, son bélier le suivaient. Cette année-là, le chien s'appelait Leó. C'était, comme Benedikt aimait à le dire, un «vrai pape». Le bélier, il l'avait baptisé Roc, car il était solide comme un rocher.
Depuis des années, tous les trois étaient inséparables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.
Il fallait ajouter un quatrième membre à ce groupe, Faxi le cheval, excellente monture au demeurant mais dont les pattes trop faibles et le corps trop massif risquaient de s'enfoncer dans la neige poudreuse. Il n'aurait pas résisté non plus aux conditions difficiles ni aux rations réduites dont les autres se contentaient. Benedikt et Leó le quittèrent à regret, même si ce n'était que pour quelques jours, tandis que Roc faisait preuve de son habituelle sérénité.
Et, par cette journée d'hiver, voici la trinité en marche. Leó devant, la langue pendante, tout joyeux malgré le froid perçant. Roc à la suite, modeste, comme d'habitude, et Benedikt enfin, traînant ses skis derrière lui. La couche de neige, en basse altitude, était trop poudreuse pour soutenir le poids d'un skieur, impossible de faire autrement: il fallait patauger dans tout ça, butant contre des mottes de terre ou des rochers. Aïe ! C'était dur d'avancer ! Comme tous les chiens, Leó était partout en même temps, ivre de bonheur. De temps en temps, incapable de contrôler sa joie, il sautait sur Benedikt en soulevant un nuage de neige et mendiait caresses et encouragements. »

« Benedikt poussa un profond soupir. C'était fini pour aujourd'hui. Il se retourna et regarda le chemin parcouru. Sa main reposait sur une des cornes du bélier et il sentait monter la chaleur de l'animal; de l'autre côté, Leó remuait la queue. Ils se tenaient ainsi, et le temps semblait immobile; une atmosphère de sainteté flottait autour d'eux. Le berger n'imaginait pas pour autant que les cieux allaient s'entrouvrir, mais il y avait sûrement une petite faille. Non, il n'était pas seul. Pas complètement abandonné. Il regardait autour de lui, faisant sien tout ce que son regard embrassait. L'obscurité envahissait la campagne et la lune se devinait derrière les nuages, et les nuages étaient pareils à des montagnes de glace flottante, aussi réelles que celles qui pâlissaient à l'horizon. Un soir comme celui-ci, avec le lac gelé recouvert de neige, la terre paraissait plus plate que d'habitude. Et, au milieu de cet univers livide, presque fondu dans l'obscurité, un homme se tenait avec ses amis les plus proches, Roc le bélier et le chien Leó. Cet univers était le sien. Le sien et le leur. Il était un élément de cet univers. Il pouvait le toucher de ses mains. L'atteindre avec ses yeux, sa pensée. Sans doute n'en avait-il pas conscience, pas plus qu'il n'avait remarqué qu'il s'était arrêté et qu'il restait là, immo- bile, à regarder au loin. D'habitude, il quittait la ferme de Botn longtemps avant l'aurore et, quand le jour se levait, il était déjà haut dans la montagne. Il ressentit tout à coup une sorte de vide intérieur, une nostalgie bizarre qu'il aurait été bien en peine de définir ou d'expliquer. Était-ce parce qu'il abandonnait, pour quelques jours, les terres habitées ou parce que, chaque fois qu'il les quittait ainsi, il pensait au jour où il devrait s'en séparer à jamais ? L'homme s'accroche à ce qu'il est, à ce qu'il possède, jusqu'à la tombe. Il redoute de perdre la vie - réalité des réalités, fragilité des fragilités. Il craint la solitude qui est la condition même de son existence. Il a peur d'être oublié des autres et peut-être de Dieu. Maigre consolation : si tout se passe bien, il a des chances d'être enseveli dans sa terre, ancré là pour l'éternité. De l'au-delà, il espère bien avoir vue sur son coin. Impossible qu'il en soit autrement. »

« Soudain, Benedikt renifle quelques flocons de neige, quelques flocons épars qui tombent doucement et qui, à son avis, n'ont rien à faire là. Jusqu'à présent, il a refusé de s'en apercevoir. Il n'est pas du tout content de ce qui se prépare. On peut s'attendre à un changement, et pas en mieux. Il observe la lune. Pour ça oui, il y a des chutes de neige en perspective, pire peut-être. Roc, qui connaît bien son affaire, a été particulièrement lent aujourd'hui. Seul Leó, en bon chien qu'il est, considère le futur avec une joyeuse insouciance, ondulant de la queue, prêt aux décou- vertes, aux aventures de toutes sortes, heureux seulement d'exister. Il y a des moments où sa conduite irrite Benedikt. Quel idiot! Mais il se reprend, lui attrape amicalement l'oreille. C'est son vieux copain, son camarade. Cependant, il ne peut libérer son esprit d'une sorte de pressentiment. Ni le ciel, ni la terre ne lui paraissent de bon augure. Il s'enfonce lourdement dans la neige molle, il grimpe la pente dans ce qui reste de lumière du jour, sans pouvoir trouver le calme. Il connaît trop les signes du mauvais temps. Aurait-il dû rester chez lui ? Sa besace lui semble soudain si lourde qu'il la laisse tomber sur la pierre retenant la corde du bélier et se tourne vers la porte. Mais il n'a pas besoin de frapper. D'ailleurs, il ne se souvient pas d'avoir jamais eu à le faire à Botn, du moins pas un dimanche d'Avent. »

« [...] comme chacun sait, les voies du destin sont impénétrables, la chance favorise toujours ceux qui croient en elle. »

« Lande pierreuse et vent debout 
Donnent pied sûr et bon genou 
Celui qui demeure à l'abri 
Passe à côté de la vraie vie

C'était une chanson à usage personnel, parfaite quand le vent souffle et disperse les paroles. Aucune raison de la chanter pour les autres. Aucun risque, d'ailleurs, qu'ils l'entendent. »

« Va doucement, va calmement
Et lentement mais sûrement 
Après la nuit, viendra le jour 
Après les éclairs, le tonnerre »

« Il fut un temps où il craignait la mort. La vie aussi, en fait. Surtout la vie. Il avait peur. C'était il y a bien longtemps. La peur, il l'avait laissée dans la montagne. Une grande quiétude, désormais, régnait en lui, et autour de lui. Même dans les montagnes. »

« L'air irriguait son cerveau comme une source. Il s'en emplissait. Il faisait penser à un homme sur le point de se noyer et qui parvient, soudain, à sortir la tête de l'eau. Marcher seul, dans cette immensité, c'était sa vie, le but de son existence. Tout pouvait survenir, il était prêt. Il n'avait plus de soucis, sauf un peut-être : qui marcherait sur ses traces, après sa mort ? Mais, ici comme ailleurs, il se trouverait bien un homme pour en remplacer un autre. »

« Était-il pensable que Roc, Leó ou Faxi n'aient pas d'âme ? Ça voudrait dire que leur innocence et leur confiance auraient moins de valeur que l'incons- tance des hommes ? Quel que soit son successeur, il ne pouvait souhaiter mieux que ces trois-là. Avec de tels compagnons, on n'est jamais seul au monde. Il leur devait tant ! Un jour, pourtant, il aurait à prendre cette décision : une balle dans le crâne pour l'un, et un coup de couteau pour l'autre. Malgré le caractère sacré, inviolable, de la relation entre un homme et un animal, il y a le prix à payer : la responsabilité. On est maître de leur vie mais aussi de leur mort. En toute conscience. C'est ainsi. La vie fait mal, parfois. Ceux qui ont dû prendre cette décision le savent. En un sens, les animaux sont destinés au sacrifice. Mais quand on suit le droit chemin, est-ce que toute vie n'est pas sacrifice ?
N'y pensons plus. De toute façon, ce n'est pas facile à comprendre. Une seule chose était sûre, ils cheminaient ensemble, sous la lune, entre les montagnes silencieuses, et ils poursuivaient un but qu'ils connaissaient tous les trois. Un but modeste, oui, mais incontestable. »

« L'histoire elle-même, dans toute sa simplicité, est parfaitement classique : l'homme seul face aux éléments, à la nature. Mais s'y ajoutent le style et les réflexions de l'auteur. Motivées ou non par le récit, elles paraissent à la fois familières et empreintes d'une profonde sagesse, et sont dévoilées à travers des gestes simples :

Le fermier rit sans répondre et, en passant, il moucha la mèche entre ses doigts. C'est une preuve de compassion, que de ne pas laisser brûler une chandelle pour rien. »

« L'un des traits les plus frappants du Berger de l'Avent, qui vaut également pour L'Église sur la montagne, ce sont les descriptions météorologiques. Je ne me souviens pas d'avoir lu des scènes de tempête aussi puissantes et réalistes que celles de Gunnar - sauf peut-être chez Joseph Conrad. Il m'arrive souvent de penser à Gunnar quand je lis les passages où Conrad décrit la violence des tempêtes en haute mer, et je pense à Conrad quand Gunnar parle du blizzard dans les montagnes. Ils sont si convaincants lorsqu'ils évoquent les déchaînements des forces naturelles, que le lecteur se recroqueville instinctivement, une réaction somme toute normale quand on est confronté à des forces qui échappent à notre contrôle. Quelque chose au plus profond de notre mémoire nous commande de nous pelotonner, de nous faire tout petit, de redevenir de minuscules mammiferes, de nous blottir dans un trou à l'approche d'une chose incroyablement grande: un dinosaure ou une météorite. N'y a-t-il pas une parenté entre Gunnar et Conrad? Et je ne parle pas uniquement de leur capa- cité exceptionnelle à décrire les aléas du climat. Gunnar est un Islandais qui écrit en danois, appris à l'adolescence ; Conrad est un Polonais qui écrit en anglais, aussi appris à l'adolescence. Tous deux réputés pour l'impeccable maîtrise de leur langue d'écriture, ils surpassent la plupart de leurs pairs dont c'est la langue maternelle. Ils sont animés de préoccupations philosophiques et misent beaucoup sur la structure narrative - ce sont des romanciers par excel- lence. Il est évident que Gunnar connaissait Conrad: la plupart de ses œuvres étaient déjà traduites en danois quand Gunnar a posé le pied au Danemark - pour conquérir le monde, sans doute. »

« Comment un auteur s'y prend-il, en effet, pour remplir les pages de mots et d'événements en évitant de s'immiscer ? Par quels moyens créera-t-il du mouvement et de la vie autour de Benedikt qui va son chemin, quittant ses terres et sa ferme pour se retrouver seul au beau milieu des contrées sauvages, qui peuvent être si hostiles à l'homme? Seul? Que dis-je! Il est tout sauf seul. Ils sont trois - la Sainte Trinité! Cela dit, c'est une chose d'avoir un chien et un bélier pour compagnons de route, mais c'en est une autre de leur donner des traits de caractère aussi clairs et personnels que ceux de Leó et de Roc. On oublie, en général, qu'on a affaire à un homme et deux animaux - ce sont tout simplement trois compagnons. Roc est sérieux, grave, mais digne de confiance et courageux; Leó est plus facétieux, mais se rend indispensable dans les moments diffi- ciles. En réalité, il vole parfois la vedette. Gunnar glisse une demi-phrase par-ci par-là, de simples remarques sur les chiens, mais de façon à ce que le lecteur sourie et s'amuse un instant du monde. Le doute est dissipé dès le début: ces trois-là sont d'abord et avant tout des compagnons, pas un homme et deux animaux. Gunnar veut qu'on comprenne parfaite- ment que leurs liens sont de ceux qui rendent la vie précieuse et font du monde un endroit habitable:

Depuis des années, tous les trois étaient insépa- rables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.

Cette description de la relation entre Benedikt, Leó et Roc est un excellent exemple de la manière dont Gunnar amplifie l'univers du livre : les choses simples ont un attrait familier - je dirais presque universel. On n'est pas seulement plongé dans une série d'événements, mais aussi dans des réflexions sur la vie elle-même, sur la nature profonde des choses. Voici un autre exemple: le premier jour, Benedikt arrive à Botn, où le vrai voyage va commencer. Botn est la ferme la plus en altitude, elle surplombe toute la vallée, et au-delà, il n'y a que les terres inhabitées. Benedikt se trouve donc à une sorte de frontière. Le court passage qui l'exprime repose non seulement sur une philosophie poétique, mais aussi sur une description sensible et dramatique des différences fondamentales entre la vie parmi les hommes et la vie sur les hautes terres désertes. Ici, le lecteur comprend ce qui attend Benedikt: 
" Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l'un pour l'autre. Mais dans la montagne, le sentiment d'isolement prend un tour différent. Tant qu'on entend d'autres voix que la sienne, tant qu'on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l'univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux." »

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Quatrième de couverture

Gunnar Gunnarsson est né et mort à Reykjavik (1889- 1975). Il a grandi dans une très modeste ferme à l'est de l'Islande, a publié son premier recueil de poèmes à seize ans, avant de partir au Danemark pour étudier, et y accomplir son destin d'écrivain. Auteur d'une œuvre riche de nombreux romans et nouvelles, il a été plus d'une fois pressenti pour le Nobel de littérature.

Le Berger de l'Avent est une histoire simple et belle qui nous parle de l'Islande, de sa rudesse somptueuse et de ceux qui y vivent. Elle nous parle aussi magnifiquement de détermination et de solidarité.

« En moins de cent pages, Gunnar Gunnarsson nous mène au bout du monde. Son récit inspira, dit-on, Le Vieil Homme et la mer, de Hemingway. Mais ici pas trace de lutte ni d'esprit de conquête. Chacun suit son chemin, blanc sur blanc, convaincu qu'il n'en existe pas d'autre, comme si la paix promise aux hommes de bonne volonté leur avait été enfin accordée. »
GABRIELLE ROLIN, L'Express 

Comme chaque année début décembre, Benedikt se met en chemin avec ses deux fidèles compagnons, son chien Leó et son bélier Roc, avant que l'hiver ne s'abatte pour de bon sur les terres d'Islande. Ce qui compte avant tout pour ces trois arpenteurs au cœur simple, ce sont les moutons égarés qu'il faut ramener au bercail.

Ils avancent, toujours plus loin, de refuge en abri de fortune, dans ce royaume de neige où la terre et le ciel se confondent, avec pour seuls guides quelques rochers et les étoiles. En égaux ils partagent la couche et les vivres. Mais cette année, le blizzard furieux les prend en embuscade...

Gunnar Gunnarsson, écrivain islandais majeur du xx siècle, a été plus d'une fois pressenti pour le prix Nobel. Le Berger de l'Avent est un trésor de la littérature universelle.

« Un chef-d'œuvre, un texte hors du temps. »
Jón Kalman Stefánsson


Les Éditions Zulma,  mai 2022
88 pages
Traduit de l'islandais par Gérard Lemarquis et María S. Gunnarsdóttir
 

mercredi 28 avril 2021

Lumière d'été, puis vient la nuit ★★★★★ de Jón Kalman Stefánsson

Jón Kalman Stefánsson saisit pour nous des instants de vies dans un petit village islandais qui n'abrite ni cimetière ni église et dans lequel il ne s'y passe, en apparence, pas grand chose. Le temps s'y écoule comme il doit s'écouler, il impose sa marque sur ses paysages, sur son économie, il trace sa route. L'auteur s'interroge sur le sens de la vie et en se faisant le chroniqueur de ce petit village islandais, en nous racontant les histoires de ses habitants, il nous offre un semblant de réponses. Pourquoi vivons-nous ?
« Il y a tellement de choses que nous ne comprenons pas, et nous redoutons parfois de poser les questions qui nous dévoilent et nous exposent, entièrement nus, aux yeux du monde. »
À travers les portraits des habitants de ce village, c'est une description universelle de l'humain que nous lisons, avec ses mystères, ses chimères, ses fantômes, ses joies, ses peines, ses doutes, ses angoisses, ses rêves, ses pertes, ses jalousies, ses vengeances … parfois à la limite de la raison. Parmi ces habitants, il y en a un « qui porte la voûte céleste dans sa tête », un hurluberlu Astronome qui rêve en latin, il y a Ágústa, une postière bien fouineuse, Elísabet, une jeune femme séduisante qui suscite jalousie dans bien des chaumières, il y a Davíð, un jeune homme doux et rêveur qui se prend dans les filets d'un premier amour, Jonas, capable de transformer le monde grâce à ses pinceaux … et tant d'autres qui ont su m'émouvoir, me bouleverser. Connaît-on vraiment quelqu'un ? Nous « ne percevons la plupart du temps que la surface sous laquelle se déploient des mondes dont nous ne soupçonnons même pas l'existence. » 

Jón Kalman Stefánsson raconte la vie, la mort, l'amour, la passion, il raconte aussi notre monde d'aujourd'hui, celui où tout va plus vite, où l'on ne prend pas ou plus le temps de prendre le temps, où nous devenons impatients, un monde qui se dérobe sous nos pieds
« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu'est-ce que la vie ? La vie, c'est quand Jónas pense à la courbe de l'aile d'un oiseau, c'est quand il s'endort, bercé par la respiration profonde de Pórgrimur, oui, c'est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l'espace qui sépare cette vie de la mort, d'ailleurs cette espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner ? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice - où ils avanceraient et reculeraient à leur guise ? »
Il y a de la lumière dans les écrits de Jón Kalman Stefánsson, une lumière intérieure douce et tamisée, scintillant de poésie. 

INCIPIT
« [Nous nous apprêtions à écrire que la particularité du village consistait précisément à n'en avoir aucune, or cette affirmation n'est pas tout à fait juste. Certes, il existe d'autres lieux où la plupart des bâtiments ont moins de quatre-vingt-dix ans, des ports de pêche qui ne peuvent s'enorgueillir d'être le berceau de quelque célébrité, d'aucun individu qui se serait illustré en sport, en politique, en littérature ou dans le domaine du crime. Il semble cependant qu'il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres - nous n'avons pas d'église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l'allure à notre environnement, le doux tintement des cloches réjouit les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l'éternité. Les cimetières sont peuplés d'arbres qui se peuplent à leur tour d'oiseaux qui gazouillent. Sólrún, la directrice de l'école primaire, a tenté par deux fois de lancer une pétition demandant une église, un cimetière et un pasteur. Elle a tout au plus rassemblé treize signatures, ce qui ne suffit pas à obtenir un pasteur, et moins encore une église ou un cimetière. Nous mourons évidemment comme tout le monde, mais beaucoup d'entre nous atteignent un âge plus que respectable. La proportion d'octogénaires est plus élevée que nulle part ailleurs en Islande, ce qui est sans doute la seconde particularité de notre village. Une dizaine d'habitants sont presque centenaires, on dirait que la mort les a oubliés et nous les entendons rire le soir quand ils jouent au mini-golf sur la pelouse derrière la maison de retraite. Personne n'a jamais réussi à découvrir le secret de cette longévité, mais peu importe, qu'il tienne au régime alimentaire, à la conception de la vie ou à l'orientation des montagnes, nous soupçonnons qu'elle s'explique justement par la distance qui nous sépare du cimetière le plus proche. Voilà pourquoi nous rechignons à signer la pétition de Sólrún, intimement convaincus que celui qui y apposerait son paraphe signerait son arrêt de mort et que, tout simplement, il appellerait sur lui la camarde. Ce sont sans doute là des divagations, mais les élucubrations semblent parfois convaincantes dès qu'il s'agit de la mort.
À part ça, il n'y a rien d'extraordinaire à dire de nous. … ]»

« Le village est plus ou moins au centre de la province. Au nord, au sud et à l'est, il y a la campagne, et à l'ouest, l'océan. C'est agréable de promener son regard sur le fjord bien qu'il n'ait jamais été poissonneux. Au printemps, il attire des oiseaux des tourbières joyeux et optimistes, ses rives regorgent de toutes sortes de coquillages, au loin, des milliers d'îles et d'écueils surgissent de l'eau comme une denture aléatoire - et le soir, le soleil répand son sang à la surface de l'océan, alors, nous méditons sur la mort. Vous faites peut-être partie de ceux qui trouvent ça malsain, qui se disent que ces pensées alourdissent l'être humain, qu'elles l'emplissent de désespoir, qu'elles endommagent ses veines et ses artères, mais nous affirmons qu'il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous jamais réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ? C'est une pensée rudement déplaisante, le hasard est souvent aveugle, ce qui réduit notre existence à un ensemble de tâtonnements, cette vie qui semble aller dans toutes les directions et s'achève le plus souvent au beau milieu d'une phrase - peut-être est-ce justement pour cette raison que nous allons vous raconter les histoires de notre village et des campagnes environnantes. »

« Celui qui rêve en latin est fait d'un bois fort peu banal. »

« Il est fort probable qu'une chose se brise en vous, peut-être même la corde du coeur, lorsque celui que vous pensez connaître de fond en comble, qui vous a séduite, que vous avez épousé et avec qui vous avez des enfants, une maison et des souvenirs, devient un beau jour un parfait inconnu. Certes, il est stupide d'imaginer connaître quelqu'un de fond en comble, chacun abrite toujours en lui des recoins sombres parfois aussi vastes que des palais, mais tout de même, elle avait épousé un homme plutôt jeune en prise avec la société, un des piliers du village, un homme qui influait sur notre existence, une entreprise en sommeil avait prospéré sous sa direction et engrangé des bénéfices, il avait été un exemple, une espérance, un ancrage, puis une nuit, il avait rêvé en latin, langue qu'il était parti apprendre à la capitale et il était rentré au village avec ses nouveaux yeux. »

« Vient l'été, vient l'hiver, lumière incandescente et nuits de goudron. »

« Tout a débuté au milieu des années 70, le monde était différent, tous les Beatles étaient vivants, on prenait l'avion sans redouter les terroristes, les routes étaient moins rapides, plus tortueuses, les distances plus longues, le monde semblait plus vaste et le bureau de postes était un carrefour d'échanges. »

« C'est dans le silence que se conserve l'or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude, découvre tant de choses, le silence s'infiltre dans les chairs, apaise le coeur, calme l'angoisse et emplit la pièce où vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu'au-dehors, le présent se déchaîne, c'est un sprinter, c'est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l'attraper. Hélas, le silence fuit les foules, il ne survit pas longtemps au sein des multitudes et ne tarde pas à s'éclipser. »

« La mer est profonde, elle change de couleur, on dirait qu'elle respire. Heureusement qu'elle est là, parfois, les journées s'écoulent sans que rien ne se passe, alors, nous observons le fjord qui bleuit, qui verdit puis s'assombrit comme une apocalypse. Mais s'il est vrai que l'immobilité est le rêve secret de la vitesse, nous devrions peut-être créé ici une maison de repos qui accueillerait les citadins souffrant de stress, non seulement ceux de Reykjavik, mais aussi de Londres, de Copenhague, de New York ou de Berlin. Venez donc vous ressourcer dans un lieu où il n'arrive jamais rien, où rien ne bouge en dehors de la mer, des nuages et de quelques chats domestiques. Certes, cette publicité serait quelque peu mensongère, mais quelles réclames ne le sont pas ? Celui qui travaille dans ce domaine doit être capable de nous persuader que l'inutile est nécessaire, et cela fonctionne à merveille puisque nos vies s'emplissent peu à peu d'objets futiles et de moments dénués de valeur, nous croulons tant sous les gadgets que nous peinons à garder la tête hors de l'eau. »

« Vous savez comment ça se passe aujourd'hui, nous avons tout ce dont rêvaient nos ancêtres, nous vivons beaucoup plus longtemps, nous sommes en meilleure santé, nous ne connaissons pas la faim, nous ne la ressentons que lorsque nous faisons un régime ou quand nous restons bloqués un peu trop longtemps dans un interminable bouchon, nous nous soucions de notre ligne, nous subissons des interventions de chirurgie mammaire, nous combattons la calvitie, nous rêvons de dents parfaitement alignées et nous aimerions connaître un plus grand nombre de recettes de cuisine, beaucoup d'entre nous travaillent trop et chez les hommes, la taille du membre est proportionnelle au temps passé au boulot. Nous nageons dans l'opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c'est un véritable casse-tête, pourquoi donc vivons-nous ? Cela dit, la plage de notre village est belle, elle forme un arc de cercle, mesure à peine un kilomètre, c'est apaisant de rester là à regarder une chose plus vaste que nous. La mer est éternelle, lit-on quelque part, c'est hélas n'importe quoi, tout change, le soleil mourra, les mers s'assècheront, les grands hommes sombreront dans l'oubli, mais comparée à la vie d'un être humain, la mer est en effet éternelle. »

« On ne perçoit le poids des chaînes que lorsqu'elles se brisent. »

« Les larmes ont la forme d'une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu'à la fin tout meurt et il ne reste rien. »

« La nuit longue et sombre nous prive de tout bon sens - et parfois, le monde n'a pas une once de bonté. »

« Votre livre doit compter, il doit toucher les gens. Vous devez aborder les conflits dans le travail, parler des batailles engagées pour régler les problèmes de la nation, de vos alliés et adversaires politiques, mais vous ne devez pas pour autant éviter de mentionner vos difficultés personnelles, et même si ce n'est pas notre objectif, rien n'est aussi vendeur qu'un livre pimenté d'une petite dose de malheur, ce serait hypocrite de dire le contraire. Nous avons tous été confrontés à des tragédies, pourquoi refuser d'en parler ? Et Finnur, n'oubliez pas que vous devez aussi emmener vos lecteurs dans le lit conjugal, vous devez pleurer et vous devez haïr pendant le processus d'écriture. Soyez sans pitié, soyez chaleureux, soyez sincère. C'est la sainte trinité à l'origine de tous les bons livres. »

« D'aucuns claironnent que les héros de chaque époque sont à l'image de leur temps et de leur environnement. Il y a un demi-siècle, nos modèles étaient peut-être les astronautes en qui nous voyions la grandeur de l'esprit humain, ils représentent le triomphe de la science, l'accès à de nouveaux univers, une forme de témérité, nous n'affirmons pas que tout cela était caractéristique de cette période, loin de là, les symboles procèdent toujours par excès de simplification, mais tout de même - les héros de chaque époque sont un miroir de l'air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l'homme en a besoin, c'est dans sa nature. Les grandes figures d'aujourd'hui ne sont-elles pas les journalistes, les architectes d'intérieur et les cuisiniers ? »

« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu'est-ce que la vie ? La vie, c'est quand Jónas pense à la courbe de l'aile d'un oiseau, c'est quand il s'endort, bercé par la respiration profonde de Pórgrimur, oui, c'est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l'espace qui sépare cette vie de la mort, d'ailleurs cette espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner ? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice - où ils avanceraient et reculeraient à leur guise ? »

« On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d'entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L'homme est un être complexe, un labyrinthe où l'on se perd quand on cherche des explications. »

« C'est étrange, ce pouvoir qu'a le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile. »

« Pourquoi ai-je vécu, s'est interrogée notre tante sur son lit de mort, nous avons ouvert la bouche pour lui donner une réponse bien que n'en ayant aucune, puis elle a rendu l'âme, parce que la mort nous devance toujours d'une bonne distance.
Nous avons vu la nuit venir sur les montagnes, nous étions dehors, l'air a vibré d'un léger frémissement puis une boule de feu s'est levée à l'est. Pourquoi vivons-nous, existe-t-il un réponse à cette question ? Certains soirs, avant que le sommeil nous gagne, quand le jour et son agitation ont pris fin, allongés dans nos lits, nous écoutons les battements de notre sang, la nuit entre par les fenêtres, et tout à coup s'éveille le soupçon insistant et désagréable que nous n'avons pas mis la journée à profit comme il se doit, qu'il y a une chose que nous aurions dû faire, mais dont nous avons oublié jusqu'à la nature. Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l'Histoire nous n'avons vécu dans un tel confort, que l'individu n'a jamais eu à ce point la possibilité d'influer sur son environnement, qu'il n'a jamais été aussi simple de s'engager, mais que la volonté de le faire n'a jamais été aussi rare - comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d'une telle situation ? »

« […]pourquoi ai-je vécu ? Faut-il voir en ces récits sur nos vies et nos morts au village et dans les campagnes voisines une tentative de réponse à cette question, ainsi qu'aux doutes et incertitudes qu'elle engendre ? 
Nous parlons, nous écrivons, nous relatons une foule de menus et grands événements pour essayer de comprendre, pour tenter de mettre la main sur les mystères, voire d'en saisir le coeur, lequel se dérobe avec la constance de l'arc-en-ciel. D'antiques récits affirment que l'Homme ne saurait contempler Dieu sans mourir, il en va sans doute ainsi de ce que nous cherchons - c'est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c'est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d'été. Avons-nous un rôle, autre que celui d'embrasser des lèvres ; savez-vous comment on dit Je te désire, en latin? Et à propos, savez-vous comment le dire en islandais ? »

« […] il en va souvent ainsi, le monde déborde de rêves qui jamais n'adviennent, ils s'évaporent et vont se poser telles des gouttes de rosée sur la voûte céleste et la nuit les change en étoiles. »

« Matthías a su s'y prendre pour nous amener à envisager ce en quoi nous voyons des évidences du quotidien comme de ridicules chimères. Des fantômes, dit-il, pourquoi pas, il y a bien des choses plus absurdes que ça, permettez-moi de vous en offrir un exemple frappant : des millions, et même des dizaines de millions de gens sont persuadés que les quinquagénaires américains blancs sont une bénédiction pour les nations de ce monde - des hommes conservateurs, bornés et belliqueux, aveugles à la fibre délicate qui constitue la vie, dangereux pour l'équilibre fragile de notre planète. Or, au lieu de les combattre, nous les encensons. »

« C'est surprenant de constater à quel point, autrefois, le temps passait plus lentement, quand nous regardons un film de Bogart tourné il y a soixante ans, on a l'impression que les minutes s'étirent, que les événements sont plus espacés et qu'il est par conséquent plus aisé de se frayer un chemin à travers l'existence, mêmes les balles de fusil sont plus lentes. Aujourd'hui, tout va plus vite. Le montage des films et des feuilletons est conçu pour accentuer la rapidité de l'action, on change constamment d'angle de prise de vues, nous avons presque cessé de cligner des yeux tant nous craignons de manquer une scène, un détail important, dans ce cas, que ferions-nous du journal de la veille ? »

« […] la vie semble parfois d'autant plus vaste que le lieu qui l'abrite est petit. »

« […] l'être humain est très doué pour laisser ses propres chimères l'abuser. »

« […] ceux qui ont le même âge se ressemble de plus en plus au fil des ans, le passé envahit toujours plus nos vies lorsqu'on atteint les quarante ans. »

« Nous avons tous besoin d'aller chez le médecin, à la pharmacie, sinon pour nous-mêmes, du moins pour accompagner nos enfants, à la consultation des nourrissons, ils sont pesés, ils sont mesurés, on entreprend immédiatement de nous classer, de nous situer, de nous transformer en points sur des graphiques, nous sommes évalués par rapport à la moyenne, vaccinés contre presque tout sauf la tristesse, les déceptions, la mort. »

Quatrième de couverture

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.
Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu - il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. Lumière d’été, puis vient la nuit charme, émeut, bouleverse.

Éditions Grasset, août 2020
316 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Deuxième sélection du Prix Médicis 2020

mardi 2 février 2021

Ásta ★★★★★ de Jón Kalman Stefánsson

© Lonely Planet Montage Seriallectrice 
Le récit d'une vie, celle d'Ásta, de sa naissance dans les années 50 à ses vieux jours, et l'auteur nous convie « dans l'univers qui la voit naître, [...] cette atmosphère, cet air du temps qui retient le ciel [...] ».

Ásta sans sa lettre a finale signifie amour en islandais, et dans l'esprit de la maman d'Ásta, Helga, il « était censé leur rappeler et signaler au monde à quel point l'amour est toujours à porter de main toujours »
Un doux et beau voyage comme sait nous les proposer Jón Kalman Stefánsson. Une plume qui m'a conquise depuis un moment déjà, et qui me ravit encore aujourd'hui.
Une construction originale et l'auteur lui-même nous rappelle qu'il « est impossible de raconter une histoire sans s'égarer, sans emprunter des chemins incertains, sans avancer et reculer , non seulement une fois mais au moins trois--- ---car nous vivons en même temps à toutes les époques ». 

🎶🎶  Quand va et vient 
Le paradis des uns et des autres
Quand va et vient 
Le courant qui nous mène jusqu'à l'autre   🎶🎶
Stéfi Celma 

J'ai regardé ces vies au creux des vagues qui s'enroulent, au travers d'un œilleton brillamment manipulé par Jón Kalman Stefánsson. J'étais la Norvégienne aux côtés de Sigvaldi, et je l'ai écouté me raconter toutes les petites choses de la vie, les souvenirs, les émotions, les sentiments, les relations fraternelles, les fuites, la mort, la joie, le bonheur de vivre, des réflexions sur le rôle de la littérature, de la poésie, sur la politique de l'Islande, sur l'environnement, la mélancolie, la tristesse, la découverte de l'amour, l'amour dans toute son ivresse charnelle et psychologique, l'aventure de l'amour, ses premiers émois, ses désillusions, ses tourments, ses difficultés, ses peurs, ses joies et ses tristesses quand l'amour perd de sa tiédeur, qu'il s'affadit, qu'il s'égare ... 
« Face au jour qui, véloce, décline, les tourments t'enseigneront que les hommes connaissent amour, deuil, larmes et douleur. »
J'aime définitivement sa plume, et celle du traducteur.
« On dirait parfois qu'un seul et même chemin 
mène au bonheur et au désespoir
- mais à part ça, tout va bien, non ? »
Les histoires contées par Jón Kalman Stefánsson, empreintes de sagesse et de philosophie, sont « trop puissantes pour sombrer dans l'oubli. Ou peut-être trop vraies ? Trop douloureuses ? »
« Souvent, nous ne voyons que ce qui est grand et saillant parmi une foule de détails, nous oublions de regarder ou d'écouter l'infime. [...] Peu de choses sur terre sont plus belles que la discrétion, quand elle s'accompagne de douceur et non de soumission. »

« L'Islande est un pays archaïque, à strictement parler, elle est entrée dans le vingtième siècle il y a tout juste dix ans [...] »

« Dehors, il gèle à pierre fendre, aussi bien entre les maisons de Reykjavik que dans le vaste monde où le froid qui s'est installé entre les États-Unis et l'Union soviétique fige la vie de millions de gens. Sigvaldi allonge doucement sa femme sur le lit, si doucement qu'on pourrait croire qu'elle est en porcelaine, son membre glisse à l'extérieur, mais elle se dépêche de le guider pour qu'il entre à nouveau en elle, les lèvres se cherchent dans la pénombre, les langues s'entremêlent et Sigvaldi se remet à bouger en elle, il bouge doucement, il ne veut pas jouir tout de suite. Bien sûr qu'il doit bouger doucement afin de prolonger son séjour au sein de ces délices car la vie de l'homme est si courte, en soi, elle n'est pas plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. Voilà pourquoi nous devons faire durer pleinement et entièrement les moments où notre existence tout entière vibre. Où elle s'approfondit au point, parfois, de devenir bonheur. 
Pas beaucoup plus longue que l'espace qui sépare le jour de la nuit. »

« Personne ne se doutait que la mort était tapie en elle, qu'elle s'était installée, recroquevillée, patiente, mais que bientôt, elle se lèverait, se déploierait et l'emporterait. Certains collectionnent des timbres, d'autres des livres, d'autres encore de l'argent, la mort collectionne les vies et elle n'en a jamais assez, il lui reste toujours de la place. »

« Certains se rappellent avec précision le jour, l'heure, la minute voire l'instant où leur enfance a pris fin, et c'est rarement de bon augure. Ceux pour qui l'enfance s'éloigne si lentement qu'elle ne disparaît jamais tout à fait sont nettement plus chanceux, ils continuent d'abriter au fond d'eux l'enfant qu'ils ont été. »

« Et maintenant, ils traversent cet endroit qui ressemble plus à une symphonie qu'à un paysage.
Cette terre désolée, ce soleil froid.
À gauche, des montagnes vertigineuses, çà et là, d'épaisses plaques de neige descendent jusqu'à la route. À droite, le fjord d'un gris glacial [...]. »

« Les informations se sont achevées sur une longue interview du ministre de l’Éducation qui s'alarmait des assauts de plus en plus préoccupants de l'anglais, ou plus précisément de l'américain, contre la langue islandaise - comme on pouvait le constater dans les propos de ces jeunes alcoolisés qui semblaient ne plus savoir à quel moment ils s'exprimaient en anglais ou en islandais. La langue islandaise est l'or de la nation, déclarait le ministre - [...] »

« Ici le bruit de la houle est assourdissant.
Il est écrit quelque part que la houle est le cri de l'abîme. Une colère immémoriale. Colère contre quoi, je ne saurais le dire. Peut-être contre la mort. Ou la vie elle-même, son injustice, bien que je ne voie pas vraiment en quoi la mer et ses profondeurs pourraient avoir une opinion sur la vie et la mort. Mais je sais si peu de choses - et ici, le bruit de la houle est assourdissant. Je n'ai pratiquement pas dormi de la nuit. La vie et Ásta m'ont tenu éveillé. Je me suis longtemps tourné dans mon lit et le sommeil s'éloignait chaque fois que je fermais les yeux. J'ai fini par jeter l'éponge, je me suis levé et je suis resté assis à mon bureau, à regarder la nuit sans étoiles tandis que le temps passait comme un train de ténèbres. »

« Nous leur vendons la nuit, la mer et le vent. On leur fait enfiler des vareuses de pêcheurs bien raides qui puent le poisson, on leur offre des repas simples et rustiques sous la pluie battante en disant que c'est là un luxe exotique, m'a confié le voisin en riant. »

« Mais c'est génial ! Je veux dire, d'avoir un écrivain dans cette maison. Les touristes vont être rudement contents. Pour beaucoup d'étrangers qui séjournent à Strönd, l'Islande, c'est avant tout le pays des aurores boréales, de la nature, de la littérature, de la poésie et des macareux moines. Et de Björk, évidemment. Mais comme je ne peux leur promettre ni Björk ni les macareux, ce n'est pas mal d'avoir un écrivain islandais sous la main, et c'est nettement mieux qu'un jacuzzi ou une pluie d'étoiles filantes ! »

« Écrire, c'est lutter contre la mort. »

« Tu as toujours été comme ça. Persuadé qu'on pouvait calculer sa route dans sa vie, et la suivre jusqu'au bout sans dévier. Cette certitude t'a comment dire, affublé d'un lest, d'un ballast qui me faisait honte étant jeune, mais aujourd'hui, je suis heureux qu'il existe car il t'offre ce que la plupart des gens appellent le bonheur. Et qui est effectivement le bonheur, même si on se demande s'il ne serait pas plus juste dans certains cas de parler de sécurité ou de havre. Mais bon, ce que je voulais surtout te dire, c'est ça : Bois et tais-toi ! »

« [...] à son réveil, il avait eu l'impression que le diable en personne s'était servi de lui comme serpillière pour lessiver le sol de l'enfer. »

« [...] le fermier s'appelle Árni, elle est presque déçue qu'il ait un prénom car il y a des gens à qui aucun prénom ne convient, des gens à qui ne sied que le silence. »

« [...] je suis aussi naïf que la plupart des gens et je gobe les illusions dont nous nourrissent les politiques et les groupes d'intérêts, je suis un galérien qui ne se méfie de rien, plongé dans les entrailles de la frégate des puissances du marché. Mais c'est différent dès que je me mets à écrire. Alors tout change ! L'écriture libère des choses en moi. Ça te semblera  peut-être étrange, mais quand j'écris, je deviens plus grand que l'homme que je suis. Oui, je me transforme en une corde sensible qui tremble entre le visible et l'invisible. Il existe  au minimum deux mondes, mon cher frère. D'une part, celui que nous voyons tous, celui dont te parlent les journaux, ce qu'on dit à voix haute - et d'autre part, il y a cet univers secret. Toutes ces choses que nous omettons de dire, que nous taisons, que nous cachons, que nous refusons de reconnaître. C'est là que résident toutes nos peurs. C'est aussi là que demeurent nos espoirs déçus, ou ce que nous n'avons pas eu le courage de conquérir. Ce monde, tu l'appelles poésie, et tu le prends pour de la pure invention. Mais que tu veuilles ou non, cette maudite poésie est parfois la seule chose qui soit capable de cerner l'existence telle qu'elle est vraiment. »

« [...] vous devrez accepter d'avoir des opinions divergentes. Certains trouvent le monde plus beau quand il pleut, d'autres affirment que le ciel semble empli de larmes, ce qui les attriste. Qui a raison ? Qui a tort ? »

« [...] où est la vie, si ce n'est dans le sourire d'un enfant ? »

« Nous sommes bien, nous sommes ensemble, ce n'est pas si souvent, et la vie est courte. Quand nous l'aurons perdue, il sera trop tard pour tout - absolument tout - et nous n'aurons aucun moyen de revenir en arrière. Les mots périront, les oiseaux feront silence, et si tu ne profites pas de la vie, lorsque viendra le moment suprême, tu auras l'impression que ton plus grand péché a été de trop te presser sans jamais essayer de faire durer les bons moments. Que tu as trop rarement tenté de ralentir le temps et de laisser tout le reste attendre. La meilleure façon de contrer la mort, c'est de se constituer des souvenirs qui, plus tard auront le pouvoir de caresser doucement et d'apaiser les blessures de la vie. Voilà, nous sommes en train de vivre un de ces moments-là mon cher frère ! »

« [...] des pavés issus des 1001 chefs-d'oeuvre : ces 1001 que vous devez lire avant de mourir. 
Avant de mourir.
Êtes-vous censés ne lire que ceux-là ? Et pourquoi ces livres-là, vous permettront-ils d'apostropher la mort, vous donneront-ils quelques longueurs d'avance au sein de l'éternité ? La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ? »

« Je suis malheureux d'apprendre qu'elle s'inquiète. L'inquiétude alourdit les journées, je le sais. C'est impardonnable de causer du souci à son enfant. Et je fais de mon mieux pour faire semblant que tout va bien. Parfois, il vaut mieux mentir. Parfois. Vous êtes dans une impasse, votre coeur s'égare et vous ne trouvez plus le chemin pour rentrer chez vous. Peut-être a-t-il disparu. Alors, que faire ?
Puis votre fille vous téléphone en disant qu'elle s'inquiète.Vous n'aviez pas envisagé que votre mal de vivre serait une meurtrissure dans sa vie. La tristesse nous rend égoïstes, elle amoindrit notre capacité d'empathie. 
J'ai écouté sa voix, limpide, fragile. J'ai fermé les yeux en imaginant son sourire. Combien d'années devrai-je passer en enfer si c'est par ma faute qu'il s'efface ? »

« Notre châtiment à court terme est Donald Trump. La punition à long terme est une terre ravagée, des guerres civiles, et des dérèglements climatiques dus au réchauffement de la planète. »
« Peu de choses sont plus belles en ce monde qu'un paysage au clair de lune. Celui qui n'est jamais sorti en août sous la clarté de l'astre de la nuit quand les montagnes n'ont plus rien de terrestre, que la mer s'est changée en miroir d'argent et les touffes d'herbe en chiens endormis - celui-là n'a jamais vraiment vécu et il faut qu'il y remédie. »

« Mon gros ourson, qu'est-ce que l'amour - et comment l'évaluer autrement que par la douleur de l'absence ? »

« Il est plus facile de vivre en baissant les yeux. L'ignorance vous rend libre alors que la connaissance vous emprisonne dans la toile de la responsabilité. »


« Le dieu de de la consommation n'est en rien différent des divinités antiques : il exige des sacrifices.
Le premier de ces sacrifices, c'est celui du simple bon sens.µ
Dès que nous y avons renoncé, nous ne tardons pas à nous comporter en troupeau, ce qui nous rend tous égaux, comme dans le socialisme ou encore à en croire le message du Christ. »

Quatrième de couverture

Reykjavik, au début des années 50. Sigvaldi et Helga décident de nommer leur deuxième fille Ásta, d’après une grande héroïne de la littérature islandaise. Un prénom signifiant – à une lettre près – amour en islandais qui ne peut que porter chance à leur fille… Des années plus tard, Sigvaldi tombe d’une échelle et se remémore toute son existence : il n’a pas été un père à la hauteur, et la vie d’Ásta n’a pas tenu cette promesse de bonheur.
Jón Kalman Stefánsson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Ásta et de Jósef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur.

« Jón Kalman Stefánsson est le premier écrivain
à avoir introduit l'éternité dans les lettres islandaises. »
Auður Ava Ólafsdóttir

Éditions Grasset, août 2018
491 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury