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mercredi 20 août 2025

La librairie sur la colline ★★★★☆ d'Alba Donati

Parler des livres. Commandés. Aimés. Partagés. Sauvés. Donnés. Glanés. Cultes. Des livres qui sauvent la vie. Parce que "Lire est un remède fantastique, magique [...]". C'est ce que nous propose, entre autres, Alba Donati dans ce bel hommage aux livres, aux librairies indépendantes - ces puissants connecteurs -,  mais aussi à la nature, à la solidarité, l'amitié.
Qu'il fut bon, ces derniers jours, d'arpenter cette librairie Sopra la Penna et contempler le jardin enchanté et  les montagnes apuanes qui l'entourent, de découvrir cette belle communauté qui gravite autour, ces aimants des mots, des pages. Il est des lectures où il fait bon s'abandonner, se déconnecter du présent, celle-ci s'y prête très bien à mon humble avis. Elle pourrait même avoir le pouvoir de redonner vie à de vieux rêves plus ou moins enfouis, qui sait ?
« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »
Une passionnée de livres, déterminée coûte que coûte à maintenir sa librairie et qui nous parle de sa passion, mais pas que, que demander de mieux ! Merci infiniment Karine pour avoir mis ce livre sur ma route. Une belle parenthèse. J'irais bien y faire un tour aussi dans cette librairie !
Ma wishlist livresque s'est enrichie, au passage, de quelques références  😅
« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Romano, j'aimerais ouvrir une librairie là où je vis.
- Bien, combien d'habitants y a-t-il?
- 180.
- Bon, 180 000 divisé par...
- Pas 180 000, 180.
Tu es folle. »
Conversation téléphonique avec Romano Montroni, ancien directeur des librairies Feltrinelli.

« Il était une fois une maison de poupée qui appartenait à une reine... une maison de poupée si joliment fabriquée qu'on venait parfois de loin pour l'admirer. »
Vita Sackville-West, Les Secrets et enchantements de la maison de poupée de la reine d'Angleterre 

« L'idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu'on nomme l'enfance.»

« Je termine les paquets pour la dame de Salerne et ses deux filles. Voilà comment m'est venue l'idée d'ouvrir une librairie dans un petit village de la haute Toscane, au sommet d'une colline, entre le mont Prato Fiorito et les Alpes apuanes. Cette idée m'est venue pour qu'une mère de Salerne puisse offrir à ses filles deux cartons pleins en hommage à Emily Dickinson. »

« Papa n'est pas étranger à la librairie. C'est lui qui m'a appris à écrire, à l'âge de cinq ans, si bien qu'un an plus tard j'étais capable de rédiger de petites lettres à l'intention de tante Feny, alors gouvernante à Gênes. Né, comme nous tous, dans une famille pauvre, papa était l'aîné de six enfants: Rolando, Valerio, Aldo, Maria Grazia, Valeria et Rina. Chacun plus excentrique que l'autre. 
Il a vu le jour en 1931. Pendant la guerre, il s'était engagé dans la Résistance comme un adulte, écoutait Radio Londres et se déclarait antifasciste. Au village, tout le monde était antifasciste. En cela, Lucignana est exceptionnel. Pas de déférence pour les puissants : tous ceux qui se présentent en bombant le torse dans un rôle quelconque finissent par se ridiculiser comme les doctes docteurs de Pinocchio. On prétend que, sous le fascisme, Lucignana était la seule agglomération d'Italie à ne compter aucun encarté. Venus de la ville, des individus déguisés en petits chefs de parti se présentaient au village et n'y trouvaient personne. Les habitants se cachaient dans les champs, dans les cabanes, dans les séchoirs, et adieu carte. »

« La jeunesse dotée d'intelligence me séduit. Mais, c'est vrai, [...] , nous avons « nos livres », qui ne sont pas ceux qu'on trouve partout. La librairie est comme une bibliothèque personnelle ; les livres, qu'ils soient récents ou non, doivent avoir un sens, celui d'avoir été choisis pour trôner sur tel ou tel rayonnage. Des choix arbitraires ? Peut-être. Comme la décision de séparer les romancières des romanciers. Je l'ai prise d'instinct. Puis, en réfléchissant, je me suis dit : les femmes qui écrivent sont un phénomène du siècle dernier. Et puisqu'elles écrivent après avoir gardé le silence pendant des siècles, elles ont certainement un tas de choses à raconter et elles les racontent probablement d'autres façons. Alors n'est-il pas logique qu'elles aient deux ou trois étagères pour elles toutes seules ? »

« « Tu as l'air triste, de quoi as-tu besoin pour être plus heureuse ? »
Je souris.
« Eh bien, en ce moment, de dix mille euros.
- Bon, tu les auras cet après-midi.
- ... »
Elle m'embrasse et des larmes montent à ses yeux bleus.
« C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie. »
Tessa nous a offert un marque-page qui est devenu notre signet officiel. On peut y lire ces mots : « Ma maman, Jean Martin, m'a appris à prendre soin des autres. Mon père, Grenville, a recueilli des malheureux le long de la route et leur a offert des opportunités. Son propre père le lui avait enseigné malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il avait grandi. »
Ces quelques lignes sont signées de la mère de Tessa, Lynn Holden Wiechmann. Oui, Holden, elle s'appelle Lynn Holden¹.

Commandes du jour: Hopper de Mark Strand, Les femmes qui achètent des fleurs de Vanessa Montfort, Cuore cavo de Viola Di Grado, Le Garçon sauvage de Paolo Cognetti. »

1. Allusion à la Scuola Holden, école d'écriture fondée en 1994 par Alessandro Baricco, elle-même baptisée de la sorte en hommage au personnage de J. D. Salinger, Holden Caufield. 

« Dans le très beau livre de Rabih Alameddine intitulé Les Vies de papier, une femme, qui vit à Beyrouth, esseulée et sans but, traduit tous les livres qu'elle aime. Son appartement est rempli de feuilles de papier, de livres traduits par amour et éparpillés dans toutes les pièces. Dans celui de l'étage supérieur se retrouvent tous les après-midi trois amies qui discutent, se maquillent, racontent la vie du dehors. Un chœur scénique pour sa solitude. Eh bien, je me représentais ces femmes ainsi, comme Iole, Redenta et Mery, et leurs voix comme une musique tantôt douce, tantôt frénétique et nécessaire. Voilà, Les Vies de papier est l'un des romans que je continuerai de conseiller, même s'il est sorti il y a une dizaine d'années.

Commandes du jour : Trop de bonheur d'Alice Munro, Il romanzo di Moscardino d'Enrico Pea, Le Bruit des choses qui commencent d'Evita Greco, Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Jane Austen de Virginia Woolf, Le cose semplici de Luca Doninelli. »

« Lucignana n'est pas peuplé de reines, mais de nombreuses fées. De toute façon, pour le rallier, comme dit mon amie Anna D'Elia, il faut traverser la forêt de Brocéliande. Certes, c'est une promenade de santé, pour elle qui a l'habitude de traduire les denses forêts de mots d'Antoine Volodine.
Derrière la forêt habitent les fées : la librairie leur appartient. "Crowd". »

« Il y a un rayon de la librairie que j'aime tout particulièrement. Celui des biographies. Disons qu'entre Proust et Sainte-Beuve, j'ai toujours penché pour Sainte-Beuve. Les écrivains ne font pas d'exercices de mathématiques, ils puisent dans les nœuds et les obsessions, dans les zones d'inexistence. »

« À New York, j'avais déniché un exemplaire de "La Cloche de détresse" de Sylvia Plath chez les bouquinistes qui sont installés autour de Central Park. Le seul roman qu'elle ait écrit, signé d'un pseudonyme, Victoria Lucas. Je l'avais placé dans la librairie à côté de deux autres livres achetés au même endroit, ils formaient un brelan d'as qui me paraissait très protecteur. "La Cloche de détresse" trônait auprès de "L'Année de la pensée magique" de Joan Didion et de "La Porte" de Magda Szabó*, dans une traduction d'Ali Smith. Avoir trouvé mes trois livres cultes au même endroit m'avait évoqué l'inéluctable parcours d'amour qui est inscrit dans nos vies. Puis tout a brûlé et cela m'a beaucoup chagrinée. Mais nous avions en tête la canne de Virginia. Verticale, malgré la pluie battante et le vent. »

« Le petit monde qui tourne autour de la poésie croit que tout se résume à l'algébrique Valerio Magrelli ou à l'ésotérique Milo De Angelis, alors qu'il existe aussi le tragique Roberto Carifi. En tant que libraire, j'essaie de corriger les déformations des petits potentats éditoriaux en aménageant des rayons alternatifs, des vitrines subversives. De petits gestes, certes, mais durables. 
Les choses n'oublient pas, elles ont trop de mémoire. »
1. Roberto Carifi, "Amorosa sempre", La Nave di Teseo, 2018. Notre traduction. 

« Le thé est une étape fondamentale de la visite de la librairie. Chaud en hiver et froid en été. L'hiver, nous utilisons un thé produit en Espagne qui se décline en d'innombrables parfums. On part de la base : the vert, noir, rouge, blanc. Puis on choisit entre vanille, bergamote, ginseng, mangue, lime, curcuma, gingembre, cannelle, mandarine, miel et citron.
L'emballage de ce thé a une allure mexicaine, du fait de ses couleurs vives et bien agencées. Nous l'avons baptisé le thé de Frida Kahlo. Le thé qui vient du Kent se présente tout autrement. English tea in English box. Ce sont des boîtes de collection ornées du portrait d'un écrivain ou d'une écrivaine. À chaque auteur ou livre, un thé particulier 
: Jane Austen, thé vert chinois aux pétales de rose; Charlotte Brontë, thé vert chinois aux fleurs de jasmin ; Alice au pays des merveilles, fraise et mélange de fruits : morceaux de pomme, hibiscus, baies de sureau, églantier et ananas. Le mélange de Mary Shelley, très particulier, contient du thé noir et des violettes; celui des Quatre Filles du Docteur March s'inspire du gâteau Red Velvet : thé noir, chocolat et vanille. »

« Naturellement, là où il y a un excellent thé, il y a forcément de bonnes confitures, et dans ce domaine nous nous sommes surpassées. À l'origine de ces merveilles, une femme fascinante qui semble tout droit sortie d'un film de Bernardo Bertolucci. Elle s'appelle Anna et elle est violoncelliste. Une violoncelliste qui joue dans l'orchestre du Maggio Musicale Fiorentino depuis 1983. Anna aime cuisiner. Elle utilise deux patronymes différents, l'un pour la musique, l'autre pour la gastronomie. Ses yeux gris trahissent une beauté au long cours. J'ignore ce qu'elle a entre les mains, quel enchantement les guide dans ses réalisations. Elle a donné un nom à sa passion : Une nouvelle musique à la cuisine.
Elle incarne bien la définition de Colette selon laquelle la cuisine, la vraie cuisine, est l'œuvre de femmes qui goûtent, rêvent un moment, ajoutent un filet d'huile, une pincée de sel, une branchette de thym, pèsent sans balance, mesurent le temps sans horloge, surveillent leur rôti avec les yeux de l'âme et mélangent les œufs, le beurre et la farine au gré de leur inspiration, telles de bienveillantes sorcières.
Ensemble nous avons inventé les confitures littéraires. J'ai étudié, cherché, humé les goûts des écrivains et des écrivaines, ou de leurs personnages, et Anna y a ajouté sa fantaisie. Elle a produit la confiture Virginia Woolf avec des oranges amères et du whisky ; celle de Jane Austen avec des pommes, du citron vert et de la cannelle ; celle de Colette avec des prunes sauvages et de l'anis étoilé; celle de Dino Campana et Sibilla Aleramo avec des poires sauvages cueillies sur un arbre séculaire de la villa de Bivigliano, non loin de Marradi, le bourg natal de Dino Campana, et cuites dans du vin rouge épicé. De petits chefs-d'œuvre dont nos visiteuses raffolent. On a demandé plusieurs fois à Anna d'exporter ses confitures littéraires, mais elle a toujours refusé, nous sommes d'accord : on ne les trouve que chez nous. »

« L'après-midi s'est conclu par un bon thé à la rose, des biscuits en forme de cœur confectionnés par Donatella et des beignets de Tiziana. La pandémie nous offre - et ce n'est certes pas dans son programme - de nouvelles habitudes. Elle nous offre le temps du dimanche, un temps sans devoirs ni tâches. Un temps consacré. »

« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Hier soir, en jetant un coup d'œil dans le réfrigérateur et en y remarquant un excès d'œufs et de beurre, je me suis lancée dans la confection d'un gâteau Margherita sans balance. J'ai dit : si Colette y parvenait, je peux y parvenir moi aussi. Trois œufs, un peu de sucre, un peu de farine, un sachet de levure, un peu de lait chaud et un peu de beurre fondu. Et voilà. Trente minutes au four, et un résultat merveilleux. J'étais heureuse d'avoir su mesurer ce « peu ». Le peu « de ceux qui pèsent sans balance » est ce qui affole les critiques, les philologues, parce qu'il s'agit d'une pure invention, d'une syllabation innée qu'il est impossible d'enseigner, de cataloguer, de régler. Un filet d'huile à discrétion est une défaite académique. Alors vivent les George Steiner, les Cesare Garboli, les Colette et les Virginia Woolf, les Elsa Morante, tous ceux et celles qui savaient qu'on fait de la littérature avec un filet d'huile. »

« Robert Frost disait : « Un poème commence comme une boule dans la gorge, un sentiment du mal, une nostalgie, un mal d'amour¹. » »
1. Robert Frost, The Letters of Robert Frost to Louis Untermeyer, Holt, Rinehart and Winston, 1963. Notre traduction. 

« Je t'embellis tout doucement, mon jardin, en attendant que quelqu'un s'asseye, hume, bondisse, feuillette, sirote, demande, plisse les paupières, heureux. »

« Les hirondelles parlent comme nous, mais chez elles la note de la perpétuelle jeunesse semble innée. »

« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »

« Avoir un bon emploi, avoir quarante ans, et savoir que ça ne suffit pas. Que faire ? Attendre la retraite pour se consacrer enfin à ses propres passions ? La retraite arrive quand la santé s'en va. Nous avons attendu trop longtemps pour être ce que nous désirons. Alexandre Soljenitsyne ne dit-il pas, dans ce terrible livre qu'est "Le Pavillon des cancéreux", qu'à force de ne plus être soi-même, « les cellules de notre cœur que la nature a créées pour la joie, inutiles, dégénèrent¹ ». »
1. Alexandre Soljenitsyne, Le Pavillon des cancéreux, traduction de M. et A. Aucouturier, L. et G. Nivat, J.-P. Sémon, Éditions Julliard, 1968.

« La librairie est une école, une fenêtre sur un 
monde que nous pensons connaître et qui n'est pas vrai. La vérité, c'est qu'il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d'un détail qui cloche. Et quand « le compte des dés n'est pas bon », comme dirait Montale, il ne reste plus aux auteurs et autrices qu'à accueillir la contradiction, à s'aventurer dans les rues obscures du moi, à être l'obscurité même, il n'y a pas d'autre solution. Je pense au début de "La Storia" d'Elsa Morante, quand Gunther, le jeune soldat allemand au regard désespéré, viole Iduzza, institutrice dans le quartier de San Lorenzo, à Rome. Une violence est une violence, néanmoins Elsa Morante n'est pas une juge. Elsa se glisse dans ce regard désespéré, dans cette « horrible et solitaire mélancolie » et y voit reflété le regard d'Iduzza, y trouve l'enfance, accrochée à eux telle une infirmité. Elle y trouve ce qui les unit, non ce qui les sépare. Il faut s'habituer à ce regard de l'arrière, du bas, du haut, de loin, de près que les écrivains mettent en scène. Les certitudes, les mots d'ordre se perdent, mais il arrive parfois, comme ce fut le cas pour Alberto Manguel, que nous soyons émus. En relisant le début de l'histoire, en entrant chez Iduzza à l'instant où se consume cet acte de violence ou d'amour, on aurait envie de dire : pardonnez-nous cette intrusion... »

« « Maman, je veux redevenir petite et vivre toujours avec toi. »
Voilà ce qu'elle m'a dit, en larmes. Il n'y a pas de psychanalyse qui tienne quand votre fille vous lance cette phrase : vous lâchez tout et allez la rejoindre.
J'ai préparé des boulettes à la sauce tomate, des blancs de poulet au lait, de la purée de pommes de terre, j'ai recréé la cellule primordiale. En réalité, Laura est juste effrayée par cette maudite école, par l'examen de fin d'études secondaires, par l'obligation de grandir. »

« Il n'est pas nécessaire de comprendre à fond la vie, mais il est indispensable de rencontrer la tendresse. Elle vous pénètre et vous traverse, vous fait vous mouvoir, vous guide. Comme dans le jeu du Mikado, un individu en sauve un autre. Un par un. Un par un. Et nous ne nous retournons pas sur les personnes que nous avons sauvées, car, c'est bien connu, cela porte malheur. Nous regardons toujours vers l'avant, vers la prochaine. »

« Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m'enrichit pas. D'une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l'une son enfance, dans une autre sa mère, dans une autre encore sa sœur emportée par la diphtérie avant sa naissance, et à chaque événement correspond un livre. Si je le voulais, je pourrais moi aussi écrire pendant vingt ans. J'ai une pièce pour la violence sexuelle, une deuxième pour une grave maladie, une troisième pour une fille soumise à sa naissance à la pose d'un switch artériel, une quatrième pour ma mère, une cinquième pour mon père; bref, il y a de quoi fouiller toute la vie.
Ce sont des actions qui requièrent de l'attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l'attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine. »

« J'aimerais avoir plus de fleurs, plus de Primula auricula, plus de Primula pulverulenta, plus de Rosa gallica, plus de Dianthus gratianopolitanus, plus d'Ortensia macrophylla, plus de Plumbago capensis, plus de Paeonia officinalis, plus de Lavandula angustifolia. Mon rosier grimpant est malade, il souffre, il perd ses feuilles, qui jaunissent de plus en plus. Manque-t-il d'azote ? Reçoit-il trop de phosphore ? Trop d'eau ? Trop de soleil ? Le pot est-il trop petit ? Les fleurs et les êtres souffrent pour de nombreuses raisons, et il est très difficile d'y remédier. »

« Voilà ce que je répondrai à tous ceux qui me demandent comment l'idée d'ouvrir une librairie dans un endroit perdu m'est venue à l'esprit. L'endroit ne sait pas qu'il est perdu et, que je sache, Puerto Viejo de Talamanca est peut-être un endroit perdu. Le fait est que, pour moi, cet endroit perdu est le centre du monde parce que je le regarde avec les yeux d'une fillette qui a gravi des marches branlantes et vécu dans des maisons glaciales, par des hivers glaciaux ; une fillette qui a réparé les choses cassées avec les moyens dont elle disposait. Réparé un poème de Seamus Heaney me revient à l'esprit, « La réparation de la poésie ». « Oui, Madame, j'ai ouvert une librairie ici, dans un lieu perdu qui ne sait pas qu'il est perdu, parce que je devais réparer des marches, des radiateurs, des salles de bains. Je les ai arrangés ainsi, avec les livres que j'ai le plus aimés. »
Maintenant que j'ai terminé mes réparations, j'ai tout loisir de me consacrer à celles des maisons d'autrui.
Et pour ne pas succomber à cette longue période de travail, aggravée par les maladies, les incendies et les pandémies, il serait peut-être utile d'établir une liste des choses qui me mettent en joie. Les listes sauvent la vie, alimentent la petite flamme de notre mémoire, comme le disait Umberto Eco à propos du « vertige de la liste ».
Je commence donc :
- le message vocal de Laura qui m'apprend qu'elle participe à la manifestation transféministe comme s'il s'agissait d'un événement aussi banal qu'aller faire ses courses au supermarché et qui me prie de ne pas répondre à son fiancé qui naturellement la cherche, ne la trouve pas, s'énerve et, de surcroît, « ne connaît même pas la différence entre un gay et un hétéro » ;
- les messages vocaux de Raffaella qui me décrit, de Milan, la joie de recevoir nos paquets ;
- la démarche de Maicol qui parcourt à grandes enjambées les rues pavées du village en menant sa vie à toute allure ;
- la décision de ma nièce Rebecca d'intégrer le groupe de bénévoles de la libre que sa misanthropie accouchera d'un phénomène inattendu;
- l'existence de mon père ;
- le café que je vais bientôt prendre avec Tessa qui vient de Lucques à moto le matin pour m'apporter les marque-pages de la librairie qu'elle nous offre depuis toujours et où figure sur un côté une citation de sa mère, Lynn ;
- le jour où, lors du colloque de Lucques, Emanuele Trevi et le photographe Giovanni Giovannetti ont été surpris par un vigile, piazza San Michele, en train de fumer un pétard dans une voiture. Mais ce vigile n'était autre que l'écrivain Vincenzo Pardini et tout s'est terminé par des bourrades amicales;
- Ernesto et maman enlacés sur le canapé;
- [...]. »

Quatrième de couverture


« La vérité, c’est qu’il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d’un détail qui cloche. »

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour réaliser son rêve : ouvrir une librairie en Toscane, dans le village de son enfance. L’aventure semble rapidement vouée à l’échec. Perchée sur une colline, avec moins de deux cents habitants dans les environs, la librairie doit affronter un incendie destructeur, puis les restrictions du confinement. Mais alors que tout paraît perdu, il s’organise autour d’Alba un étonnant et formidable mouvement de solidarité.

Ce récit inspirant et plein d’humanité est celui d’une femme passionnée qui rêvait de changer de vie.

« J’ai savouré ce manifeste érudit et charmant. Une ode aux librairies indépendantes et aux doux dingues qui se battent chaque jour pour les faire exister. »
Libération

« Cette librairie est une petite forteresse de résistance féministe et poétique qui a fini par prendre la forme d’un livre. Une épopée hors du commun. »
Le Monde des livres

Éditions Christian Bourgois, mars 2024
304 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

lundi 18 août 2025

Du temps qu'il fait ★★★★☆ de Bergsveinn Birgisson

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »
Entre terre et mer, "Du temps qu'il fait" nous transporte littéralement en Islande ; l'immersion est garantie ! 
Des pages qui sentent bon les embruns, chargées de solidarité, de lenteur, de mélancolie, de tempêtes, de convivialité, d'amour, d'humour, de poésie et de sagesse... Un beau programme et des pages qui font un bien fou.

« Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. », avouez que c'est tentant, non ?

« Quand le philosophe est arrivé dans le coin

Jolie brise soufflant de l'est et mer assez agitée. Pas de coup de chien aujourd'hui. J'ai pris une tonne hier, en trois heures environ. Beau poisson.
En route vers le port, je me suis demandé si ce n'avait été qu'un pur hasard que je fasse cette bonne pêche, sur les bancs de Selbrún. Il me semblait avoir senti quelque chose. Quelque chose m'avait conduit là-bas, peut-être que la journée d'hier était entièrement planifiée. Ou bien n'était-ce que le hasard ? Et alors Gusi, Bensi, Kalli et Ebbi, Sigursteinn le chef de file et sa femme, le pasteur et tous les autres ne seraient ici dans le fjord de Geirmundur que par pur hasard, ou bien était-ce notre destin préétabli ? Et qui est-ce qui décide ? Il m'est venu alors à l'idée la toile d'araignée dans l'entrepôt et je me suis demandé si nous n'étions pas comme les mouches qu'elle attrape et ficelle. Quelqu'un nous a peut-être capturés de même dans une sorte de filet du destin pour nous bloquer dans le fjord de Geirmundur.
Mais non, ça ne tient pas debout. Parce que nous pouvons parfaitement aller ailleurs, comme Dósi, si cela nous chante. Nous devons donc pouvoir choisir aussi, mais est-ce que nous distinguons la toile d'araignée qui nous tient prisonniers ? Peut-être que nul ne la voit sauf Dieu, et possiblement Bensi avec ses grosses jumelles. Par bonne visibilité, il peut voir jusqu'à l'autre fjord. »

« Il énonça alors que la philosophie cherchait en tout cas la vérité et ne la fabriquait pas, comme la religion. »

« Gusi demanda tranquillement au philosophe pourquoi les gens devraient en fait étudier la philosophie.
Le philosophe regarda ses paumes avec sérieux pendant un long moment, comme s'il cherchait vraiment à soigner sa réponse, avant de dire enfin : Je ne sais pas pour les autres, mais moi j'étudie la philosophie pour mieux comprendre le monde. »

« Thorsteinn s'est étonné pendant longtemps du fait que sa Snæfrídur ne voulait pas se réveiller, prendre ses aiguilles à tricoter ni rien. Quand les gens de la ferme lui ont dit que Snæfrídur était morte, il a eu ces mots : Ah, elle est morte ? C'est la première fois que ça lui arrive.
Et c'est qu'il avait raison, le vieux Thorsteinn.
Le bout de pré autour de l'église était devenu verdoyant, la mer au-delà était bleue et le ciel, avec ses coussinets blancs, était prêt pour le Christ. La mer était assez grosse et le grondement du ressac se mêlait au sermon du pasteur qui parlait de la vie future et de l'importance d'avoir étanché sa soif à l'eau de la vie comme la défunte Snæfrídur, avant d'arriver dans l'au-delà.
Les moutons bêlaient et broutaient l'herbe autour de l'église et l'on pouvait bien s'imaginer que c'étaient des anges.
Ebbi et Bensi font partie du chœur, outre deux couples qui viennent de la campagne, et c'est incroyable à quel point leurs voix sont bien accordées quand ils chantent. Bien que tout le reste dans la façon d'être des deux frères soit antagoniste et contradictoire, c'est à croire que la merveilleuse harmonie engendrée par leurs voix efface toutes les oppositions. Debout près de l'orgue, ils sont comme deux algues ondoyant près du rivage en parfaite synchronisation et le cœur de l'église se met à battre, projetant la prière dans la voûte au-dessus. Assis à côté de moi, Gusi chantonnait à l'unisson. Comment arrangerait-il l'église si sa religion avait son mot à dire ? Un grand flétan luisant en guise de retable et une peau de phoque étirée et punaisée sur la croix ?
C'est ainsi qu'on a chanté dans une petite église en bois au bord de l'océan, le ressac accompagnant chaque verset et un rayon de soleil, traversant le voile des nuages, s'est posé sur les iles au large. »

« Les moutons sont-ils des anges ?

Ça dépend de comment on voit les choses, cher Halldór. Ils sont dodus et bien frisés. Et au service des hommes, de sorte que ta question est assurément fondée. Là-dessus, le pasteur se mit à rire comme un soufflet de forge qui se remplit d'air, ou comme quand on marche sur un poisson gras à moitié mort. »

« Les rubans d'algues roulaient paresseusement d'avant en arrière dans l'eau basse du rivage, faisant penser à un chœur d'église.
Qu'est-ce qu'on pourra bien faire dans cet autre monde ?
C'est sûrement une excellente croyance, dit Gusi, que l'on devienne esprit aux cieux après la mort. Mais moi, je ne tarderais pas à m'ennuyer. J'en aurais vite ras-le-bol, mon vieux, si je n'avais pas la possibilité de sortir en mer pour pêcher. Et je prie l'auteur des poissons, où qu'il veuille me mettre, de me laisser sortir en mer pour la pêche, comme j'en ai l'habitude.
Mais peux-tu être sûr qu'il y ait une vie quelconque après la mort ? demandai-je.
La réponse est bien simple, mon p'tit vieux, dit-il en enfilant un hameçon sur la ligne: On l'exigera. »

« De la félicité spirituelle et de la graisse de phoque

Vent du nord. Grosse mer qui se brise sur le promontoire de Hamarshöfði et l'on finit par se sentir brisé soi-même.
Une fois de plus, je taille mon crayon pour relater les événements qui ont lieu ici, dans le fjord de Geirmundur. Je ne sais pas pourquoi je suis tout le temps en train de tailler mon crayon. Il ne se passe jamais rien ici. Il n'y a que quelques mecs dans le fjord qui s'en vont pêcher la morue qu'on envoie à Reykjavík, où elle est mise à plat et salée avant d'être envoyée au Portugal, où la señorita Periglesi invite ses voisins à une garden-party où tout le monde danse au son de la guitare, et tout le monde est content au grand soleil en mangeant le poisson venu des hauts-fonds de Hámundur. Ici, il ne se passe rien et on ne danse pas. Toujours pas d'aide-ménagère. Ici, il n'y a pas d'histoire d'amour. Ici, il n'y a pas même un cheval. Pas de bagarres, pas de coups fourrés et pas d'embrouilles, pas de héros et pas de rusés renards. Rien que quelques mecs sans aide-ménagère, qui pêchent du poisson sur les côtes. Pas étonnant qu'on ait envie de la suivre, la morue, jusque chez Mme Periglesi, ou bien de contourner la péninsule comme Dósi, attiré par les millions avec toutes leurs paillettes.
Il n'est pourtant pas sûr qu'on puisse trouver là-bas, à l'étranger, du poisson faisandé et de la graisse de phoque. Je ne connais rien qui puisse égaler cela : quand les coups de vent d'ouest couchent les linaigrettes des marais, s'allonger sur la banquette après avoir mangé du poisson faisandé et de la graisse de phoque. On se redresse peut-être, en appui sur un coude, pour dire à ceux qui passent dans le couloir quelque chose de bien médité sur le temps qu'il fait, du genre : le vent va bientôt tourner au sud. Le courant d'air de la fenêtre et les rayons du soleil se fondent alors dans la poitrine et l'on entend cette étrange et joyeuse musique qui semble venir d'une radio éloignée et, tout à coup, on est passé de l'autre côté et on rêve, par exemple, de nuages en forme de grosses bonnes femmes toutes nues qui se tapent en riant sur le bedon, de sorte qu'on reprend ses esprits, le cœur plein de gratitude d'exister sur la terre. »

« Regardez le cercle de montagnes autour de vous, les gars ! Quel touriste ne s'éclaterait pas en un tel endroit ! Ce à quoi les habitants d'ici doivent penser, c'est à développer les services et trouver des distractions pour les touristes. D'après les dernières données de l'économie, le tourisme est le facteur le plus sûr, celui qui a le plus de potentiel de croissance de toutes les perspectives d'avenir.
L'humeur du pasteur s'assombrit alors ; il ne peut jamais se retenir. Il se mit à siffler en regardant les nuages avant de couper la parole au député : Il me semble que le vent est bel et bien en train de tourner au nord. C'est la bise ! ajouta-t-il en regardant droit dans les yeux le nouveau député, manifestement effaré d'un tel accueil. Mais qu'est-ce que ça peut faire, poursuivit le pasteur, si nous suivons cette nouvelle annonciation et nous lançons dans le tourisme, il n'y a qu'à changer les bateaux de pêche en boutiques flottantes où l'on vendra des hot-dogs et des souvenirs aux touristes et puis on n'a qu'à apprendre à dire bonjour en dix langues et envoyer promener tout ce qui touche à la météo. Il me montra du doigt en disant qu'on pourrait bientôt faire de moi un mannequin de cire, m'entourer d'un musée et me désigner comme ayant été le dernier pêcheur indépendant d'Islande.
Il faut discuter de ces choses-là avec sérieux, et pas de badinage de ce genre, observa le député en posant sur le pasteur un regard grave.
Et le prêtre s'emporta alors comme l'autre fois il monta sur ses grands chevaux au point de faire voler toute politesse en éclats et se lança dans un discours tonitruant sur le maudit capitalisme, ajoutant que le discours du député ne pouvait être pris au sérieux puisqu'il émanait d'un représentant de l'initiative individuelle. Des filaments de nuages voilèrent le soleil, mais quelques rayons faisaient encore luire le front moite du député.
Ce sont vous et vos semblables, poursuivit le pasteur, qui êtes justement en train de dépouiller les habitants de la province de toute possibilité de vivre par leurs propres moyens. Vous vous en foutez bien que tout se désertifie par ici parce que, selon votre économie à l'américaine, ça ne vaut pas la peine d'avoir des êtres humains dans les campagnes, sauf en plein été quand vous venez admirer les montagnes et réclamer des hot-dogs. Vous ne voulez pas voir de petits bonshommes pêcher dans les fjords, ce que vous voulez, c'est ratisser toutes les eaux du littoral et aspirer chaque petit poisson dans des chalutiers-usines pleins de robots. Parce que c'est ce qu'il y a de plus rentable selon votre système économique. Vous ne voulez pas de fou-tue vie culturelle en province, et pas de culture du tout d'une manière générale. On a calculé depuis longtemps que ça ne rapporte rien de permettre aux petits bonshommes de subsister.
Vous n'avez absolument rien compris aux objectifs de l'idéologie du parti conservateur, remarqua le député avec un petit rire.
Pour moi, les fidèles du parti conservateur de l'Indépendance n'existent pas, dit le pasteur. Je ne sais pas ce que c'est. On a écrit des livres là-dessus, montré et démontré qu'un homme soi-disant indépendant, ça n'existe pas, pas plus qu'un homme libre. C'est un malentendu qui repose sur la notion selon laquelle le monde tournerait autour de ce qu'on appelle l'individu - qui est une invention relativement récente - et qu'il n'y aurait rien d'autre dans l'univers que l'individu. Si vous étiez versé en physique contemporaine, vous comprendriez mieux que le phénomène « individu » n'existe pas, car il y a toujours au moins quatre échantillons de tout, aussi bien des particules que des individus.
Le député restait immobile, se tenant à quatre pour faire preuve de patience, tout en ricanant.
Le pasteur poursuivit : Pour moi, il n'y a que deux sortes d'hommes en politique : il y a les donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre et les socialistes. Ces donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre adhèrent à ce qu'ils appellent « l'entreprise individuelle » et ils sont déjà experts en fraude fiscale à l'âge de vingt ans, ont fondé une entreprise à trente ans, sont devenus des notables ventripotents à quarante, s'adonnant à l'œnologie et à la chasse, et à cinquante ans, ils deviennent francs-maçons dans l'espoir de récupérer une âme qu'ils ont vendue depuis longtemps... »

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »

« Il y a une chose de sûre, a dit Daniel en venant à notre rencontre pour nous souhaiter le bonjour et amorcer la conversation, c'est que le mouton est le seul bestiau à la surface de la terre qui ne pense pas.
Le poète n'était pas sur la même longueur d'onde et a dit : Je pense, donc je suis, plaçant sous sa protection ses amis du pré. Le fermier s'est mis à rire et a répliqué - comme s'il n'avait rien fait de toute sa vie que répondre aux philosophes : Il me semble bien que les brebis là-bas démentent votre théorie: elles ne pensent pas, et pourtant elles existent.
Ce n'est pas ma théorie, rétorqua le poète d'une voix empreinte de colère étouffée, c'est un philosophe français qui a dit ça au Moyen Âge : Cogito ergo sum.
Français ? Et qu'est-ce que les Français peuvent bien savoir des moutons islandais ? a dit Daniel le fermier en escaladant la clôture pour aller battre le rappel des moutons dans le pré.
Le poète s'est tu un moment, à croire que Daniel l'avait désarçonné avec sa faconde, que le Reykjavikois n'était pas en mesure d'apprécier. Puis Snægrímur le poète s'est rapproché de moi pour me confier avec conviction : Cet homme-là est Homo sapiens. C'est facile d'être Homo sapiens. C'est dans le cœur que commence le fouillis. »

« Le silence plana un moment dans le salon, où seul le courant d'air se fit entendre. Mais aucune réponse ne vint, si ce n'est un flot de paroles du poète d'où il ressortait qu'il avait acquis depuis longtemps un sain dégoût pour cette culture de l'argent, où quelques individus indélicats ratissent à leur profit les ressources du pays, où tout s'écrase devant les impératifs du marché et des gros richards qui auront acheté tout le pays avant qu'on n'y prenne garde, où la plupart des artistes ne sont rien d'autre que des clowns minables ou des bombes sexuelles à demi nues à la solde des magnats de la mode, pour dire aux jeunes filles comment s'habiller. Le poète ajouta ensuite avec une ardente conviction : Enfin, est-ce que vraiment personne ne se rend compte de tout cela ? Est-ce que personne ne réalise l'absence de valeurs spirituelles dans tout ceci ? Il nous regardait et le pasteur hochait la tête en émettant un oui après l'autre, oui, c'est vrai, oui, oui.
On n'entend ni ne voit plus de cœurs s'ouvrir nulle part, poursuivit le poète, on ne trouve plus nulle part de pur poème, ni de sentiment humain; n'était-ce pas pourtant le pivot de la vie ? Et en présence de cette bouse, le poète est comme une mouche qui soupire, une mouche dont tout le monde se fout.
Le pasteur se leva lentement, s'avança vers le poète qui était visiblement ému par lui-même et dit, les yeux au ciel, avec un sanglot dans la voix :
C'est un ange de Dieu qui vous a envoyé.
Puis il prit le poète dans ses bras et le serra très fort, les yeux embués de larmes, disant que c'était l'esprit qui avait triomphé du monde.
Je dois dire que les sentiments ardents de ces deux hommes m'émurent et je vis que deux âmes s'étaient rencontrées là, sur la même longueur d'onde. Ils s'entretinrent ainsi des multiples faces de la méchanceté des temps modernes pendant toute la soirée. Le prêtre parlait de faire la révolution et pleurait de joie du fait qu'on lui ait envoyé une telle âme, saine et vivante. Et c'est ainsi qu'un prêtre et un poète déplorèrent le sort du monde, ici à la campagne, tout juste au sud du fjord le plus septentrional des régions habitées de l'Islande. »

« L'autre jour, j'ai montré cette petite bibliothèque à Snægrímur le poète et il s'est mis à rire et à se moquer, avec des rendez-vous compte au fur et à mesure qu'il sortait les livres de leurs étagères. Mais il était visiblement ému, et c'est ainsi que je me suis toujours imaginé les poètes : très émotifs. Je lui ai montré le livre en peau de phoque avec ses drôles de lettres, où l'on parle de « tattuo » dans les pays de l'Inde, ce qui doit être la même chose que tatouage, puisqu'il y est dit que « la chair est piquée d'aiguilles et des couleurs sont frottées dans les os ». Snægrímur le poète a trouvé que c'était rudement bien dit. »

« Je sais bien d'où elle vient, cette femme. Elle vient du désert privé de bonté de Reykjavík et elle est, en outre, le rejeton de notre époque qui en est également dépourvue. Quelles sortes de personnes, à ton avis, proviennent de cette société de Reykjavík ? C'est cette engeance qui sue à force de stress et de commérages, au téléphone pendant la journée, se vautre devant la télé le soir, mâchonne des antidépresseurs et a du mal à déchírer l'emballage en plastique de sa pizza ? Comment un cœur pur pourrait-il jaillir de l'absence totale de spiritualité ? Pourquoi la bonté surgirait-elle de l'absence totale de bonté ? Ces minettes à ecstasy, laisse-les où elles sont, à Reykjavík, conclut le pasteur. Le temps présent n'est qu'un gros idiot, mon cher Halldór. Tu peux aussi bien arpenter la grève en tapant sur une barrique échouée qu'en tirer quelque chose de sensé. On peut s'estimer heureux de pouvoir résister ici pour le moment.
Je lui ai dit alors que c'était comme si elle m'avait brisé le cœur, qu'elle m'avait traité de petit pêcheur de rien du tout, comme si je ne méritais pas d'avoir une bonne amie comme les autres et étais condamné à rester toujours à l'écart, et j'ai eu une toute petite voix avec des sanglots dans la gorge, là, à la table de la cuisine. J'étais en mal de chaleur compréhensive, de phrases bienveillantes disant que j'étais normal, mais le pasteur a poursuivi dans la même gamme :
Pauvre homme d'aujourd'hui, qui brûle d'avoir des rapports fabuleux avec des blondinettes et aspire à avoir du fric plein les poches. Qui fixe de ses yeux vides les chiffres du cours de la Bourse, déboussolé et sans réaction aux conneries des médias. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne sait pas qu'on se fout de lui quand il croit être son propre maître à la poursuite de ses rêves, qui ne se doute pas que son rêve est le produit d'habitants sans âme des grandes villes d'Amérique. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne connaît ni la nature autour de lui, ni la vie dans son propre cœur. Pauvre...
C'est alors que je me suis levé en disant que je n'étais pas venu pour écouter des discours sur le foutu temps présent, et je suis sorti.
Le pasteur a crié derrière moi que le malheur, si on creuse la question, tient pourtant bien au fait qu'une foule de gens sont en train de s'éloigner et de devenir méchants les uns envers les autres. Le commercialisme est en train de venir à bout de la bonté chez les humains.
Je me contrefous de ce qui se passe dans le monde, lui ai-je répondu devant la maison. Je n'ai pas besoin de votre désespérance, j'ai seulement envie de vivre et de faire partie du monde ! »

« Quand Gusi est allé pêcher au cours d'un week-end de pêche interdite

Légère brise de sud-est aujourd'hui et taches ensoleillées courant sur le rivage, mais quand j'écris ces lignes vers minuit, le vent a mis des nuages sur les montagnes et souffle du nord.
Oui, c'est maintenant un week-end d'interdiction de pêche et pour nous, pêcheurs saisonniers à la ligne de fond, il n'y a aucun moyen de s'en sortir. Ça m'a donc fait drôle de me réveiller ce matin au bruit insistant de grattements sur le gravier: quelqu'un traînait un bac du hangar de préparation du poisson, sur le terre-plein et jusqu'au ponton. Quand je suis descendu, Gusi était en train de ravitailler en mazout L'Aigle des mers, dont le moteur ronronnait.
Le temps me plaît sacrément bien, les gars, calme plat, mais légère brise quand même au large et ça dérive un peu, une foule d'oiseaux et une baleine tout au nord: ça grouille sûrement de petits poissons dans les remous du courant.
T'es pas un peu cinglé ? a fait Ebbi, ouvrant des yeux éberlués derrière ses lunettes rafistolées avec du scotch; si la Direction des pêches l'apprend, ils vont te tuer.
Tuer, a dit Bensi, ils ne peuvent tuer personne, et d'ajouter que le mieux serait de faire du café et de sortir en mer aussitôt. Gusi a attrapé ses affaires pour le café et dit en descendant l'échelle à reculons: Je ne sais plus de quel côté est la folie. Je pêche ici depuis cinquante ans et je n'ai même pas droit à un seul kilo de quota; comment se fait-il que ce soient des gens de Reykjavík, qui n'ont jamais pissé dans l'eau salée, qui possèdent tout le poisson de nos parages? La nature s'est chargée de m'interdire assez de sorties en un demi-siècle pour que je n'aie pas besoin d'interdictions de la part de types de la capitale. C'est l'auteur des poissons qui a créé tout ce qu'il y a ici, et la première chose qu'il m'a dite ce matin quand je me suis réveillé, c'est de sortir en mer et de mettre ma ligne à l'eau.

Tu es plus têtu que le diable en personne, Dufgus Timóteusarson, a énoncé Kalli en pissant du ponton. J'ai jeté l'amarre à Gusi qui avait sorti la tête par la lucarne de la timonerie comme un vrai capitaine pour nous dire de la lâcher, il allait voir maintenant si ça mordait. Et puis L'Aigle des mers s'est éloigné, longeant le brise-lames en ronronnant.
Ebbi se faisait beaucoup de souci, pensant que ce fantasme du créateur des poissons finirait par plonger Gusi dans de sacrées emmerdes. Peut-être Ebbi n'a-t-il pas compris que Gusi use de cette formule pour désigner Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'anxiété d'Ebbi ne s'est pas avérée tout à fait sans fondements.
Ça a dû être avant midi que quelque individu sans scrupule l'a dénoncé, car on a entendu aux informations de midi que le vaisseau garde-côte Ægir, qui effectuait des manœuvres dans la baie de Selir, avait été envoyé à la rencontre d'un petit bateau soupçonné de pratiquer la pêche alors qu'elle était interdite ce jour-là. Kalli pensait que ça avait dû être un de ces salopards de pêcheurs à seine qui avait donné Gusi et il faisait les cent pas dans la cuisine en soufflant la fumée de son cigare London Docks par les narines. L'atmosphère était tendue chez nous et j'ai senti l'union se resserrer entre nous, qui étions restés. »

« Maintenant, les sommets vers le nord sont chargés de nuages à perte de vue et la fenêtre traduit le message en vent du nord, car elle dit ouhhh, et on peut aller se coucher. Bensi a rêvé que quatre bonnes femmes bien grassouillettes s'en prenaient à lui, ce qui laisse présager, comme avant, quatre jours de mauvais temps pour la pêche, si ce n'est quatre semaines. »

« Ce que je veux dire, c'est que pendant qu'on regarde les nuages, il ne se passe rien d'autre, et c'est peut-être bête à dire, mais ça me plaît de plus en plus de regarder les nuages. C'est alors comme si quelque chose d'une autre nature se produisait. On échoue à terre comme un bout de bois et on respire plus légèrement dans un autre temps. L'esprit devient prodigieux et rien ne vous vient à l'idée. On n'a peut-être pas besoin de voir défiler mille ans de splendeurs comme dans les livres et les films, mais seulement une seconde d'une autre sorte de temps, comme ça. L'espace de quelques instants, ça vous est complètement égal que votre vie soit un échec total. Quand vous regardez les nuages.
Et quand on a cessé de pêcher, qu'on est mort et devenu esprit, qu'est-ce qu'il vous reste à faire, sinon à vous installer sur un de ces nuages pour écouter des jeunes filles nues jouer des sonates pour violon et pour manger des mangues; et comme vous planez sur un nuage, votre tignasse spirituelle doit sans doute flotter dans la brise qui s'élève des montagnes et l'on est en quelque sorte brillant d'excellence, chatouillé par des nuages sans fin; et les copains naviguent sur les nuages alentour, dans le bleu éternel, et l'on s'interpelle pour demander ce que ça a donné sur les nuages des uns et des autres.
Mais avant même de s'en rendre compte, on a envie de viande de mouton salée, ou on a besoin de pisser et alors il n'y a plus de nuages. Et puis c'est l'ouverture de la période de pêche dans une semaine au jour près: debout à cinq heures, écouter la météo, cornflakes, faire du café pour le thermos, emporter les baquets à bord, prendre du mazout, larguer les amarres, faire route, chercher, mettre la ligne à l'eau, faire la dandinette, chercher, mettre la sonde à l'eau, remonter, faire route vers le port, débarquer, bouffer, dormir et espérer reprendre bientôt contact avec des nuages. »

« Pourquoi appartenir à quelque confession, à quelque institution du pouvoir qui a fabriqué des notions telles que celles de péché et d'absolution, dont on s'est servi pendant des siècles, pour opprimer les gens ? Je peux parfaitement pratiquer ma foi tout seul, a poursuivi le Bolungarvíkois. Je n'ai pas besoin d'un Dieu en colère au-dessus de ma tête. La religion est une fabrication des hommes comme n'importe quelle autre, c'est impossible d'escamoter la chose, ajouta-t-il sur un ton plus doux avant de passer la balle au prêtre en riant, comme si la gravité de l'expression de celui-ci lui faisait peur; à moins le cœur ne suivit plus les paroles. 
Vous n'avez pas besoin d'appartenir à une confession, a dit le pasteur. Votre foi est parfaite et indépendante. Vous feriez mieux de mettre le cap sur les fjords du Glacier et de vous faire ermite que de bonimenter ici. Vous n'avez en revanche rien compris à l'essence de la foi. Vous êtes totalement inconscient de la beauté de la foi véritable, avec votre morgue et votre arrogance.
Le pasteur s'échauffait de plus en plus en fixant Ármann qui regardait le trottoir en intercalant des non, non, et des ce n'est pas vrai.
On trouve que le prêtre aurait dû s'en tenir là, mais il a poursuivi sur son terrain sans frontières, exactement comme avec le député l'autre jour. Des gens s'étaient approchés de cette discussion animée entre un païen et un chrétien, et Ebbi et Bensi se tenaient de chaque côté du Bolungarvíkois, formant avec lui une sorte de trinité, quoi que cela puisse vouloir dire. Si je me souviens bien, le pasteur a dit :
Vous reprochez aux gens d'appartenir à une confession, mais en réalité, vous reprochez aux autres de ne pas adhérer à la vôtre. Et la vôtre est la confession des petits génies réalistes qui sont parvenus à la conclusion que l'homme n'est qu'une bestiole comme les autres. Et vous détestez celui qui ne reconnaît pas votre sagesse.
Je n'ai jamais dit ça ! Au contraire ! a répliqué le Bolungarvíkois en essayant de se défendre.
Il ne vous vient pas à l'idée, petit génie, que vous adhérez à une autre religion, bien plus fanatique - le fondamentalisme. 
Vous voulez, dépouiller le croyant de l'aspiration et de l'espoir que vous avez jetés aux orties quand vous vous êtes rallié au réalisme. Laissez-moi seulement vous dire (et il pointa du doigt la tête du bonhomme) que vous vous êtes mis dans la tête des vers naïfs de mirliton. Votre réalisme équivaut à n'importe quelle fiction, en pire. Vous êtes là sur le terre-plein, étranger au village, et vous vous mettez à vous épancher avec l'épandeur à purin de l'histoire, pour que d'autres renoncent à leur foi en Dieu et en l'homme, et vous prêchez pour les sacrifices et la gymnastique avec quelques déesses Freyja toutes nues. Vous êtes planté là et vous faites la guerre à la religion, sans vous douter que je vous aurais assommé depuis longtemps s'il n'y avait pas de religion ici.
Dites donc, faites gaffe à ce que vous dites! a sifflé le Bolungarvíkois qui s'était empourpré, retenu par Bensi et Ebbi qui le maintenaient tout en essayant de leur mieux de calmer le pasteur avec des allons, allons en alternance avec des eh bien, eh bien.
Le pasteur a émis alors des paroles telles qu'elles ont fait sursauter le petit groupe que nous formions tout autour, et qu'elles sont restées gravées dans ma mémoire. Il a dit ceci: En réalité vous voulez me tuer, me clouer sur une croix pour la seule raison que je crois et espère qu'il existe quelque chose de meilleur. Puis il a ajouté: C'est la foi qui l'emporte et vous, vous pouvez aller au diable !
Là-dessus, il a décoché un sacré coup de poing dans la gueule du Bolungarvíkois.
Celui-ci s'est effondré tandis que les gens tout autour restaient bouche bée. Personne n'a pipé mot. Puis on a entendu la voix d'une petite fille par-derrière : Le pasteur a assommé Ármann. Quelqu'un d'autre a dit que cet homme-là devrait aller à l'asile, visant sans doute le prêtre. »

« La première chose que les enfants apprennent est la crainte d'être à part, et de ce fait, il est exclu pour eux de percevoir ce monde avec des yeux d'enfants. Les diktats de la mode et les sociétés sportives leur volent leur jeunesse et, plus tard, ils seront accablés de défaitisme une fois que la société les aura poussés dans un combat sans fin avec les institutions bancaires.
Et les gens n'oublient le vide et leurs dettes aux banques que juste le temps d'un orgasme le soir. Les gens sont, pour la plupart, aliénés à eux-mêmes et à leurs enfants qui se grillent la cervelle avec leurs smartphones et l'ecstasy ; à l'âge mûr, les gens sont devenus amorphes à force d'envie permanente d'argent, d'avidité de meubles et de concupiscence, et sont, par conséquent, incapables de percevoir la vie sous une autre forme que celle de l'argent et de la chair ; et l'histoire s'achève avec des petits vieux amers qui n'ont rien d'intelligent à dire aux jeunes et le soleil brille sur tout ce petit monde-là, en perdant quatre millions de tonnes de sa masse par seconde à faire avancer cette histoire mal foutue, et il faut bien se demander si ça en vaut la peine, tout bien considéré.
Si ce n'est pas le sens de la vie de prendre part à tout cela, pour quoi devons-nous vivre ? demandai-je.
Le pasteur répondit : Nous ne devons pas vivre pour quoi que ce soit, et nous ne devons pas vivre tout court. Nous devons faire voler notre ego en éclats et nous fondre au ciel bleu derrière les montagnes noircies. Nous devons plonger dans les ténèbres de l'inconnu et supprimer en nous tout ce qui nous est propre, afin de pouvoir fusionner avec ce qui est grand. Nous ne devons rien faire sinon renoncer et remettre tout entre les mains de Dieu.
Ainsi en était-il chez le prêtre, tandis que nous nous tenions dans la cour, que le crépuscule tombait sur le fjord et que le ciel devenait bleu foncé autour des montagnes. Je l'ai accompagné à la bergerie et l'ai aidé à donner du fourrage aux moutons.
Il est drôle, le pasteur. »

« J'ai longtemps observé la nature, ici le long des côtes. Il me semble même y comprendre quelque chose. Tandis que je ne pige rien à la façon de penser et d'agir des hommes. Je suis sûr, par exemple, que les sternes arctiques qui pondent par ici sur les coteaux savent qu'elles sont liées à la vie autour d'elles, liées au rayon de soleil qui allume la photosynthèse dans la mer, liées aux lançons qui naissent sur les hauts-fonds de sorte que les petits ont de quoi se nourrir et le cycle de la vie se maintient. La vie et l'amour du prochain, c'est être lié à autre chose que soi-même, et c'est ainsi qu'on se trouve soi-même. Mais les gens veulent vivre libres et indépendants et n'être liés par rien d'autre que leur propre volonté. Et on achète tellement de choses dans les boutiques maintenant qu'on croirait presque que Dieu est mort. Les gens se retrouvent alors avec eux-mêmes sur les bras et disent que c'est la liberté qui doit gouverner le monde. Et puis on écrit de gros livres et on tient des discours sans fin sur la question de savoir pourquoi les gens ont de plus en plus l'impression d'être des conteneurs rouillés, oubliés sur le quai du port. Les gens se détachent des autres pour se chercher eux-mêmes. L'herbe sèche dans les prés - a-t-elle entendu pareille chose ? Le poste émetteur est sur la mauvaise longueur d'onde et tout le bla-bla-bla ne sert à rien. Celui qui ne se lie pas n'est pas vivant. »

« Un vent solaire de l'ouest secoue les portes de ses rafales, ce qui donne de l'air à l'âme. Temps qui interdit la pêche. »

« Tu en as gros sur le cœur, cher Halldór, tu n'as pas besoin de me dire quoi que ce soit.
Quand tu viens ici, tu vois un bossu paralysé sur son grabat. Mais laisse-moi te dire que je suis libre. Mon âme plane dans un ciel serein, chatouillée par les altocumulus, et ma joie est sans bornes. Elle est débordante et je n'ai rien fait. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que je ne peux rien faire et que j'ai accepté le fait de n'être capable de rien. Je remercie Dieu pour chaque jour que j'ai à passer ici sur mon grabat, à regarder par la fenêtre et à penser à toutes sortes d'idioties pour m'amuser. Je suis vivant, mais la vie ne se prend pas dans mes pattes, c'est pourquoi je suis libre dans une certaine mesure. Toi, tu es prisonnier de la vie et en pleine tempête, et c'est peut-être une consolation de dire que le vent est un esclave, la rivière est entravée tous les jours et l'oiseau est le jouet des hautes sphères. Il n'y a pas de liberté là où il y a de la vie, mais la vie ne se remplit de défauts que lorsqu'on ne la prend pas comme elle est. C'est difficile de déchiffrer la vie, comme lorsqu'on entend l'écho d'une voix humaine dans le lointain sans savoir si elle rit ou si elle pleure. Mais la vie te le fait toujours savoir, quand tu fais une erreur. On se retrouve parfois en marge de la société humaine, le cœur serré. On est fouetté de diverses manières et si tu fouettes quelqu'un assez longtemps, tu n'auras plus besoin de le cravacher davantage. Il se fouettera lui-même désormais. Les hommes veulent se faire mal s'ils en trouvent le moyen ; c'est une vieille croyance. Si une voiture est garée longtemps au même endroit, il est probable qu'un chien finira par pisser sur ses pneus. Et c'est l'antique dureté de nos aïeux qui fait irruption chez les faibles ; c'est la voix qui te dit que tu es un incapable. Ils respirent aussi par tes trous, les ancêtres. Un paysage est toujours sans fard. Un paysage est comme il est, et c'est ainsi qu'on devrait se regarder soi-même. Les hommes ne sont jamais contents et pensent que certains sommets ne devraient pas exister en eux, que quelques monticules devraient être plus élevés. Leur regard est stupide. Leur vision est stupide et ils sont, pour la plupart, stupides. Toutes choses sont comme elles sont. On ne laboure pas son salon avec une vieille charrue. Il faut que tu te réconcilies avec le paysage et que tu reconnaisses l'oisillon en toi qui est amer de se sentir laissé pour compte et méprisé. Il faut que tu répondes à son appel. Il est aussi vivant qu'autrefois, parce qu'il vit à l'heure du pays. Ce qui pèse sur ton esprit, c'est en réalité le beau sentiment de la vie qui t'appelle, mais tu ne veux pas te remémorer ta navigation. Il faut que tu laisses l'écume des vagues te nettoyer. 
La congère dans la ravine du Col s'est maintenue cet été. Tout finit par fondre.
Les paroles du vieux Jónmundur s'envolaient par la fenêtre. J'étais ému ; les larmes sont montées et il a été mon ami quand le bouleversement m'a submergé, entraînant les pleurs dans la nudité de mon dénuement moral; j'ai pleuré dans les bras du bossu alité qui était de tous l'esprit le plus sain et l'âme la plus tendre.
Le vent est à l'ouest et gonflé de joie. »

« Réflexion au petit matin

Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. »

« Je me suis mis à pêcher sur mon propre bateau, à observer le temps qu'il fait et à regarder le bout du fjord par mauvais temps. J'avais touché le fond comme le flétan et c'est pourquoi j'ai regardé vers le ciel, comme lui. Je me suis plongé dans la méditation sur les nuages, entrecoupée de périodes de dépression où je me disais que je n'étais que de la crotte d'aiglefin, qu'un pauvre type avarié qui ne mériterait jamais d'avoir une bonne amie ni d'appartenir à une famille. »

Quatrième de couverture

Ils forment une minuscule communauté de pêcheurs islandais dans un fjord oublié de, Dieu, perdu près du pôle Nord. Une poignée d'irréductibles, sans enfants ni femmes, soumis aux caprices de la météo et des poissons. Parmi eux, le timide Halldór prend la plume pour chroniquer le quotidien de ces hommes qui rêvent d'une "aide-ménagère", voudraient rester tels qu'ils sont mais sans archaïsme: être tout de même d'ici et de maintenant. Avec humour et. poésie, Halldór raconte une existence faite de labeur et de plaisirs simples, de chamailleries et d'élans d'amitié. Dans son journal, ce n'est rien de moins que le cœur et l'âme de l'Islande qu'il capture.

Né à Reykjavík en 1971, Bergsveinn Birgisson est l'auteur de trois recueils de poésie et de quatre Tomans, dont La Lettre à Helga (Zulma, 2013), best-seller international traduit dans une douzaine de pays et adapté au théâtre. Paru en 2003 en Islande, Du temps qu'il fait, son premier roman, est enfin traduit en français.

Éditions Gaïa,  avril 2020
254 pages
Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson

jeudi 22 avril 2021

Beyrouth 2020 Journal d'un effondrement ★★★★★ de Charif Majdalani

Les mots saisissants, percutants et poétiques de Charif Majdalani claquent
et c'est une réalité bien triste qui nous saute aux yeux : le Liban est devenu un territoire fissuré, brisé, urbanisé à outrance. À un carrefour convoité entre l'Orient et l'Occident, il n'est plus que spéculation, gouverné par une élite oligarchique. 
« Sur un mur, ce graffiti que j'ai noté il y a quelques jours et qui procède à une belle inversion : Le régime souhaite la chute du peuple. »
Une gouvernance orchestrée par des pilleurs, des prédateurs sans vergogne, véreux et corrompus ; et la catastrophe survenue l'été dernier est une lourde et effroyable conséquence directe de cette très mauvaise gestion de l' État. 
« Rentables, très rentables en revanche, le port et le service des douanes par où passent tous les jours des milliers de tonnes de marchandises, l'aéroport, le service d'enregistrement des véhicules motorisés, le casino du Liban. Autant d'institutions qui toutes possédèrent à un moment ou à un autre leurs propres caisses noires, dont les comptes sont absolument opaques depuis trente ans et où auraient disparu plus de vingt milliards de dollars. »
Les Libanais traversent des turbulences d'une violence inouïe depuis des années. 
« Il y a quelques années, une revue littéraire m'a proposé d'écrire une dystopie qui aurait pour cadre le Liban ou le monde arabe. J'ai imaginé une histoire de spéculations immobilières à grande échelle à Beyrouth, comme il y en a tant eu durant ces dernières années, de buildings et de centres d'affaires ultra-modernes bâtis par des mafias liées au pouvoir sur des terrains gagnés en compressant les millions de tonnes de déchets dans la mer. Un monde d'affairisme glauque, environné de dorures et les pieds dans les ordures. »
Charif Majdalani aime son pays et nous livre ici un témoignage absolument bouleversant et un portrait cinglant de ce Liban en déroute. 
« Nous ne partirons pas de ce pays, nous resterons ici, nous serons de nouveau heureux, nous rirons de nouveau, et si les salauds que vous protégez ne partent pas , eux, nous irons boire et danser sur leurs tombes. »
Un livre poignant !

« Sur les réseaux sociaux, la même chose, inlassablement, jusqu'à la nausée. L'effondrement économique, la ruine du pays, le contrôle des capitaux, les taux de change et la livre en chute libre, l'inflation, la pénurie qui guette. »

« Le hasard a quelque chose de romanesque, voire de tragique. C'est il y a cent ans exactement, en 1920, que l’État libanais a été fondé, et on ne peut que rester rêveur devant l'ironie du sort qui fait advenir la ruine d'un pays à la date même de sa naissance, et au moment même où l'on s'apprête à en célébrer le centenaire. Jusqu'où remonter sur ces cent années, dans la généalogie du désastre ? »

« [...] Brigitte Bardot qui, après avoir tourné dans Beyrouth, décréta qu'elle était déçue, c'était trop occidental à son goût. Elle pensait sans doute trouver des chameaux, des ânes et des almées autour de bassins décorés à la mauresque. Or non, c'est le rock et le twist que l'on dansait, le ski nautique et les minijupes faisaient fureur, et tout cela, juste avant l'effondrement, alors que par ailleurs, dans les banlieues et autour des camps, des batailles rangées se déroulaient entre les milices palestiniennes et celles des partis chrétiens et que le Sud du pays échappait au contrôle de l’État. Nous étions alors comme les habitants qui vivent au pied d'un volcan, qui cultivent leurs terres si fertiles, travaillent à s'enrichir, passent du bon temps en entendant les rugissements réguliers depuis les entrailles de la terre et des tremblements sous leurs pieds mais n'en ont cure, haussent les épaules, prétendent que ça a toujours été comme ça et que ça le sera encore longtemps. Jusqu'au jour où tout est emporté. »
« [...] Alagna chantait à Beiteddine, Placido Domingo à Baalbek et l'élection de Miss Europe se déroulait au Liban. Une nouvelle fois, ce fut la danse au pied d'un volcan qui grondait et dont on refusait d'entendre les menaces, ou sur les bords du gouffre dans lequel on finit par tomber. »

« Il y a quelques années, une revue littéraire m'a proposé d'écrire une dystopie qui aurait pour cadre le Liban ou le monde arabe. J'ai imaginé une histoire de spéculations immobilières à grande échelle à Beyrouth, comme il y en a tant eu durant ces dernières années, de buildings et de centres d'affaires ultra-modernes bâtis par des mafias liées au pouvoir sur des terrains gagnés en compressant les millions de tonnes de déchets dans la mer. Un monde d'affairisme glauque, environné de dorures et les pieds dans les ordures. »

« Loin de s'achever avec le retour de la paix, la dérégulation, qui aboutit à une urbanisation effrénée et à des dégâts écologiques irrémédiables, se poursuivit sous la funeste IIe République, durant laquelle tous les excès furent légalisés, tant qu'ils pouvaient rapporter de l'argent, encore de l'argent, toujours de l'argent. J'ai décrit tous ces mécanismes dans L'Empereur à pied, que peu de lecteurs ont interprété aussi comme un roman sur la destruction de l'environnement et la ruine d'un pays par la violence physique qui lui était infligée. Pendant trente ans, l'édification de mastodontes immobiliers défigura les villes autant que les montagnes. Des individus ou des groupes anciennement proches des milices, et devenus en temps de paix des promoteurs et des milliardaires sans scrupules dans l'orbite du pouvoir, mirent la main sur des pans entiers de côtes et de plages en les bâtissant et en les privatisant arbitrairement. La même espèce d'hommes éventra, fracassa, dépeça des montagnes entières pour en extraire le sable nécessaire aux cimenteries, et ces carrières causèrent des béances atroces dans certains des plus paysages du pays. Durant les années 2008 et 2009, une publicité financée par par des groupes écologistes représentait le Liban sous les traits d'une superbe jeune femme recevant progressivement des coups, des blessures, des plaies, des échardes, jusqu'à à en être défigurée et rendue horrible à voir. La publicité choqua, et on l'interdit. Le déni était encore très fort, on ne voulait rien voir. Pourtant, le visage défiguré du pays était sous nos yeux en permanence, et le travail de destruction tous les jours accru. Des contrats faramineux étaient sans cesse signés, des horreurs ne cessaient de s'élever en contrevenant aux lois. Les décrets sur la fermeture des carrières étaient bafoués et les plages publiques spoliées ne furent jamais restituées parce qu'elles appartenaient de fait à des membres de la caste qui tenait l’État en otage. »

« Rentables, très rentables en revanche, le port et le service des douanes par où passent tous les jours des milliers de tonnes de marchandises, l'aéroport, le service d'enregistrement des véhicules motorisés, le casino du Liban. Autant d'institutions qui toutes possédèrent à un moment ou à un autre leurs propres caisses noires, dont les comptes sont absolument opaques depuis trente ans et où auraient disparu plus de vingt milliards de dollars. »

« Sur un mur, ce graffiti que j'ai noté il y a quelques jours et qui procède à une belle inversion : Le régime souhaite la chute du peuple. »

« [...] le 4 août 2020, à 18h07, la cargaison, ou ce qui en reste, chauffée par l'incendie, ou emportée par l'explosion d'un dépôt d'armes, ou bombardée, explose. Six années d'opacité et d'irresponsabilité, résultat de trente années de corruption et de mensonges, de politiques mafieuses, de collusions entre les divers services de l’État, les divers ministères, les partis politiques et leur clientèle, de manigances géopolitiques aberrantes et de sinistres logiques guerrières planifiées par des milices criminelles se concentrent, se condensent de manière terrifiante et génèrent les cinq secondes de l'apocalypse. »

« Dans de nombreuses demeures historiques des quartiers ravagés de Beyrouth, les décors et les mobiliers anciens ne sont plus que poussière, ruines et gravats. La lente et méticuleuse sédimentation du temps a été balayée en un clin d’œil par le souffle d'un présent vengeur et incompréhensiblement cruel. »
« Durant la journée, le moral remonte un peu, au spectacle notamment de cette immense jeunesse qui s'est levée comme un seul homme pour prendre sur elle d'effacer les traces du cauchemar et d'aider à commencer à rebâtir, en l'absence de l’État voyou dont tout le monde vomit jusqu'aux plus anonymes de ses représentants et les chasse dès qu'ils osent apparaître sur le terrain au milieu des ruines. Au spectacle aussi de la mobilisation de la société civile soutenue par un élan international immense, et du travail solidaire d'un peuple entier qui a décidé qu'il ne plierait pas ou, s'il avait plié sous la violence du coup porté, ne casserait pas.  »

« Nous ne partirons pas de ce pays, nous resterons ici, nous serons de nouveau heureux, nous rirons de nouveau, et si les salauds que vous protégez ne partent pas , eux, nous irons boire et danser sur leurs tombes. »

« [...] ce silence, cette paix immense des montagnes, comme ultimes témoins de ce que dut être le statisme éternel de la planète avant l'irruption du temps et de l'Histoire, et avant le désordre, la ruine et l'entropie que les hommes ne cessent de produire depuis qu'ils ont commencé à s'agiter sur la Terre. »

« J'écris ces lignes assis sur la terrasse. Il fait très chaud mais une brise tiède s'est levée et souffle avec conviction. Sous la poussée de ses rafales, une canette vide roule le long de la rue tranquille, bondissant comme un cabri, dans un joyeux cliquetis, parfois sourd, parfois plus sonore, comme les clochettes d'un maigre troupeau de chèvres, et disparaît, emportée. »

Quatrième de couverture

Au début de l’été 2020, dans un Liban ruiné par la crise économique et l’inflation, dans un Beyrouth épuisé qui se soulève pour une vraie démocratie alors que le monde est pétrifié par le coronavirus, Charif Majdalani entame la rédaction d’un journal. Il entend témoigner de cette période terrible et déroutante, la confronter à son expérience, à ses réflexions et à ses émotions – peut-être aussi espère-t-il la supporter grâce à l’écriture.

Cette chronique de l’étouffement et de l’effondrement, non dénuée d’une paradoxale légèreté, se trouve percutée le 4 août par l’explosion dans le port de la ville de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium. Devenu témoignage du cataclysme, ce récit très sensible aux détails du quotidien dresse le portrait d’une cité stupéfiée par la violence de sa propre histoire, dont les habitants chancellent puis se redressent, jouets d’un destin aussi hasardeux que cruel.

Éditions Actes Sud, L'orient des livres, octobre 2020
149 pages
Prix spécial du Jury Femina 2020