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dimanche 24 août 2025

Les piliers de la mer ★★★★★ de Sylvain Tesson

« Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. »

Entre ciel et mer.
Se tenir à la pointe.
En équilibre.
Instant suspendu.
« Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. »
Goûtant le plaisir d'être vivant.
"Au bord de l'univers"
L'appel du vide. De l'aventure.
« [...] le retrait, la liberté dans l'inaccessible. »
J'ai été hypnotisée. Aspirée. Je me suis laissée envahir par le chant du ressac et des stacks. 
Je suis restée immobile et dans l'immobilité, j'ai fait un beau voyage. 
Merci Sylvain Tesson, merci Du Lac, merci les stacks ! Symboles de liberté !
Le dépassement de soi, l'aventure de l'extrême racontés avec beaucoup de poésie. 
Une expérience hors du commun. Et un grand moment de lecture !
« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir. »

« À mon père, Philippe Tesson (1928-2023), qui avait horreur du vide. »

« Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j'ai reçu de la poésie. »
Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes.

« Examinons d'abord la question en nous plaçant au point de vue le plus élevé. »
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes.

INCIPIT 
« L'aiguille en plein cœur
Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXI siècle. La surface du globe est cartographiée. À chaque plage son plagiste. Pas une source sans sa mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au Muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d'Arcachon. Y a-t-il seulement un être humain sur la Terre qui ne connaisse pas l'existence de La Grande-Motte ?
Des optimistes contrediront : « Il y a un sommet vierge dans les confins afghans. » Rien n'est moins sûr. Parfois, des alpinistes parviennent sur une montagne, persuadés de déflorer le sommet. Un anonyme les y a précédés, laissant son fanion.

L'homme a triomphé de la géographie. Il s'est répandu partout. Depuis la pierre taillée il en a eu le temps ! Conscient que la Terre a rendu ses derniers secrets, le pauvre Terrien de notre siècle tourne son regard vers les étoiles. « Là-haut », murmure-t-il. Il rêve. Un jour, peut-être un astronaute imprimera-t-il son pas sur un sol intouché. En attendant, on fait la queue pour grimper l'Everest.
Non vraiment, je ne suis pas rétrograde, mais il me naît des nostalgies de l'époque où il suffisait de sortir de sa grotte pour s'enfoncer dans l'inconnu. Au paléolithique (supérieur, si possible), bien des problèmes se trouvaient résolus de ne point même exister.
J'en étais là de ces réflexions, accoudé au comptoir de mon âme, quand je tombai sur un exemplaire de poche de L'Aiguille creuse de Maurice Leblanc. En couverture, gentiment bariolée dans le genre kitsch de nos enfances aimables des années soixante-dix, l'aiguille d'Étretat. Elle se dressait fièrement dans l'eau joyeuse. Les peintres impressionnistes s'étaient épris d'elle. Arsène Lupin en avait fait son repaire. Le rocher était friable, l'aiguille en passe de s'écrouler. Très peu d'êtres humains en avaient foulé le sommet. Il était plus facile de la peindre. Tout cela constituait un faisceau de raisons d'aller voir.
Il y avait là-haut un espace préservé. Peut-être aurait-on l'impression de toucher une "terra incognita". Je réunis une troupe de gentils nautoniers. L'objectif était de grimper l'aiguille à l'aube. Philibert fournirait le canot, Olivier les vivres. Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l'opération. Avec eux : la fine équipe. »

« Huit heures. La marée monte, l'aiguille vibre, les falaises miroitent. On se tient à la pointe, frappés de joie, entre ciel et mer, endroit vivable. J'ai préparé un texte. Je le lis, pour les nuages. Personne n'écoute. Une mouette passe. »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne.
Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige: l'élargis-sement de soi, non le racornissement dans la peur? Que m'est-il arrivé? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule ? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers.
L'impression a duré quelques secondes. On se situait là, au bord du vide. Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. Je n'en revenais pas de me trouver dans ce cirque lacté, sur un point où il »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne. Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige l'élargissement de soi, non le racornissement dans la peur ?
Que m'est-il arrivé ? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers. »

« De retour sur les galets, je demande à du Lac où l'on trouve ce genre d'aiguille.
- Sur toutes les côtes du monde.
- Écoute-moi, lui dis-je, on part. Vers les piliers de la mer. On les passe en revue. On les approche, on les grimpe, on les bénit. Je veux revivre mon illumination de l'Aiguille blanche. Me repayer le luxe de me sentir là où je me dois d'être.
- C'est-à-dire ?
- À la pointe du monde, où je n'ai rien à faire, où je ne peux rester, en un lieu où personne n'est allé, d'où le monde s'embellit, qui s'écroulera bientôt et qu'il est difficile d'atteindre, urgent de quitter, inutile de gagner.
- J'en suis, dit du Lac.
Et c'est ainsi que nous avons passé des années à grimper sur les stacks. »

« Le petit stack se dressait au milieu des vagues dans l'aube électrique. On l'escalada en gardant nos gilets de sauvetage. Le stack avait l'air furieux contre la houle. On aurait cru une tête de serpent dardant sa colère au-dessus du bouillon. La taille ne définit rien. Un stack, c'est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer.
Le stack n'appartient point aux décombres de la falaise attendant que l'érosion les transforme en sable fin où viendra bronzer l'estivant.
Son sommet ne dépasse pas la hauteur de la terre mère puisqu'il en procède. Il se situe à l'exacte altitude du plateau côtier. Pas de péché d'orgueil chez les piliers de la séparation. »

« En termes plus sobres, le stack est une quenouille magique, l'obélisque du chronos, l'échauguette d'un château inondé, une hallebarde fichée dans le râtelier des eaux, une fusée lunaire plantée dans le récif, un chicot pourri, un diamant taillé, un totem du refus, une torche oubliée, un flambeau pétrifié, une banderille finale dans le sable de l'arène, un clocher fantôme surnageant du déluge, une fourche de Poseidon (à une seule dent), une figure de proue sauvée du naufrage, un menhir détaché de sa carrière, ou mieux, le cigare qu'un dieu vraiment très cool, allongé au fond de l'océan, tiendrait entre ses doigts en laissant dépasser de la surface le bout incandescent, bref la somme des visions que suscite chez le petit baigneur une colonne des eaux dressant sa hauteur de vingt, trente ou cent mètres dans un ciel encombré d'oiseaux aux yeux vicieux.
Certains géographes affinent la définition : seules pourraient prétendre à l'appellation les aiguilles dont la superficie du sommet n'excéderait pas un dixième de la hauteur. Une confession: nous avons été moins pointilleux que ces statisticiens. Nous avons versé à notre tableau des masses de roche qui ne répondaient pas à la proportion. »

« Le stack est un mâchicoulis de la mer séparé de la falaise, dont la difficulté d'accès aura autant contribué à mériter l'appellation que la proportion des formes et la géométrie de la silhouette.

Les Français appellent le stack maritime « pilier d'érosion de recul de côte ». Le français est une langue plus précise que l'anglais mais moins sexy. Si l'on croise une fille sur le sable allongée, on aura davantage de succès avec « Let's go to the stack ! » que « Voudriez-vous, mademoiselle, gravir avec moi ce pilier d'érosion de recul de côte ? ». Dans ce livre, malgré nos préventions, nous aurons recours au mot anglais. On qualifiera de stack tout pilier d'érosion vers lequel on nagera, dans le chenal de séparation où palpite l'anémone.
Comment naît le stack ? De l'action érosive des vagues, mouvement cosmique. Depuis des milliards d'années, la mer se rue contre la terre. Cette fureur est incompréhensible. Elle ressemble à un reproche. Elle s'appelle le ressac. D'avion, on dirait de la crème. Dedans, c'est la mort.
Le ressac a coûté la vie aux marins et permis à Victor Hugo de tremper son lyrisme dans le bouillon. Sur terre, toute falaise rocheuse recule devant le ressac. Si la roche est dure ou tendre, l'effondrement est plus ou moins rapide. La France et l'Angleterre s'écartent. Chacune pense que l'autre a peur. Parfois, un bloc s'abîme dans l'écume. À Varengeville, en Normandie, la mer ronge la terre. Au bord du vide, un petit cimetière marin se trouve menacé. Certaines tombes s'ouvrent. Signe des temps: même les morts ne sont pas tranquilles.
La mer mord la masse. La terre résiste. Un éperon brise l'effort des vagues. Il semble s'avancer dans la mer, en réalité il tient sa position. La côte recule. Lui fait saillant, s'affine. Le ressac le lèche, le polit, le sculpte, creuse un orifice entre ses deux versants. Soudain une arche s'ouvre. Quelques secondes suffisent à décrire l'action, il faut des millions d'années pour qu'elle s'accomplisse.
Un jour, une tempête fait vibrer la côte. Des bateaux sombrent, l'arche tremble : le tablier se fracasse dans l'eau. Reste le pilier qui fermait l'arc. Lui ne s'est pas écroulé. La houle le lave, il tient bon. La mer continue à le harceler. Il se dresse, s'étrécit.La côte recule toujours. Il demeure, isolé. Un jour, il disparaîtra. Pour l'heure il marque le point jusqu'où avançait l'ancien littoral.
C'est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C'est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

« N'ayant ni la grâce de l'Argonaute ni la névrose du psychanalyste, je ne vois pas les stacks en figures hostiles. Pour moi, ils symbolisent un type humain : l'ermite.
J'entends par « ermite » celui de la forêt, de la ville, l'ermite de sa propre âme ou de la steppe, du cabinet ou de la cellule, de l'atelier d'artiste ou du mont Athos, enfin tout cœur mélancolique qui a choisi de s'écarter et cherche dans les dédales du monde ou les labyrinthes de son moi profond le chemin d'une citadelle.
Le stack se détache de la falaise côtière. Il la laisse reculer, tenant sa position. Depuis la séparation, il résiste, à quelques encablures, seul, droit, planté. Il est doux, bon. Il ne saurait nous tuer.
Qu'on ne se méprenne pas ! Il n'a pas choisi de se retrancher par hédonisme. « La liberté existe, il suffit d'en payer le prix », consigne en ses carnets le Montherlant de 1957. Pour le stack, s'extraire aura son coût. Il n'abandonne pas le sort commun pour jouir du reste de son temps sous des soleils faciles. Il mourra le premier, tombant avant la ligne de côte. Posté devant la terre, il reçoit la houle de la mer, les rafales du vent, la cuisson du ciel. Il est noble de se porter en avant du danger. Le stack est roi. De ses douleurs.
Au sommet des stacks argileux, combien d'heures avons-nous passées dans les coups de massue du ressac réverbéré à travers le cœur même du minéral. La vibration nous traversait le corps en ondes sourdes. Le stack s'effondrera au champ d'honneur. L'honneur de se distinguer. »

« L'homme-stack n'est pas résistant mais plutôt dandy. Détachement, indifférence, distance : la présence du stack, là-bas, planté dans les eaux du Pacifique, de la mer des Hébrides ou de la mer Ionienne, constitue une position esthétique. Avec ses trèfles roses mouchetant son sommet, ses filons de quartz veinant sa carapace, ses explosions d'oiseaux ébouriffant son crâne, ses bosquets d'hibiscus dégueulant des fissures, ses formes chantournées de danseur argentin et des coussins d'ivoire écumant à ses pieds, le stack est conforme à la sophistication du dandy : canne à pommeau, boutons de manchettes, gilet écarlate. Le dandy cherche à se "détacher".
Mais ce dandy-là doit être capable de lutter ferme contre la violence du réel. Les dandys de "La Recherche du temps perdu" peuple aberrant produit par une imagination géniale ne peuvent être versés à l'armée des stacks. Car le principe de distinction proustienne crée des êtres inaptes à la vie, baroques et fatigants, tragiquement délicats, des Swann et des Charlus trop faibles pour résister aux vagues de la vie !
Le stack tient debout même s'il vibre sous les coups de l'océan. L'insensé tremble mais ne recule pas. Et plus d'une fois, en Écosse, perchés sur les aiguilles du cap Wrath ou sur les stacks de l'île de Skye, dans la tourmente du ciel et la violence de la mer, nous sentons sous nos pieds les oscillations de la colonne et nous ébahissons du miracle que sa solitude puisse faire front depuis tant de siècles contre la haine de la mer. Cette haine contre tout ce qui ose se dresser devant l'arasement total. »

« Les stacks, Marjorie les appelle « motu », « pilier » en marquisien. Désormais, avant de lancer ses cing cents chevaux dans l'aube, elle dira rituellement avec cet accent où les voyelles traînent comme les nuages : « Allez, les kamikazes, on va chercher les motu. »
Alors nous sautons dans le bateau et Marjorie se rue sur la mer. Et le monde arrête de sentir la fleur sucrée et s'emplit du parfum du gasoil qui est l'odeur de l'aventure. Et s'ensuit une demi-heure de rodéo sur les vagues. Les muscles des bras de Marjorie sont durs comme le bois flotté. Elle devrait venir aux escalades mais ne quittera jamais le pont de sa barque qui est pour elle le monde entier. Marjorie chante l'hymne de la mer. Elle accélère. Nous tentons de nous maintenir dignement dans ce shaker. Marjorie trouve un motu, rapproche le bateau du platier et nous dit en riant, comme si elle prenait au sérieux le jeu des rocs et de la liberté : « Regardez, celui-là, il s'est bien écarté. » Et nous sautons dans les vagues, nageons vers le stack, les cordes serrées dans un sac étanche. Conchiés de guano d'oiseau, les piliers sont des spectres noirs descendus des nuages, fardés de poudre blanche pour la procession au carnaval de la mort. Géologiquement, ce sont des colonnes de lave effusive, vestiges de volcans balayés aux vents millénaires. »

« Les grains de pluie s'abattent. Le rocher dégouline et le guano devient un emplâtre. Assuré sec par mon compagnon, je grimpe, en murmurant la chanson de Brel, ce cordial de grimpeur : « Gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Une fois administrée la correction du ciel, le soleil revient s'en prendre à la mer, et Marjorie, en bas, est la seule preuve que la douceur existe dans cette arène du diable. »

« Les explosions volcano-magmatiques des débuts du monde sont ainsi devenues une guerre des pics dans l'imagination des hommes. La légende était née. Dans le choc des combats, des éclats de montagne tombaient en mer. Les piliers maritimes devenaient les débris de ces luttes. Je n'avais jamais réfléchi au stack comme vestige de la douleur projetée.
La guerre est finie. Voici venu le temps des escaladeurs. À présent nous savons comment naissent les stacks. »

« Parfois un trait de soleil fait pétiller la mer, parfois une gifle de pluie vient frapper le monde. »

« L'approche est un rendez-vous d'amour : on a le temps de réfléchir, de s'inquiéter, de faire demi-tour. On a même le loisir de se demander pourquoi s'infliger pareilles peines pour quelques dizaines de mètres de roc. La question est inepte. Le désir balaie tout. Dans la chasse, l'appel est supérieur à la perspective des ennuis. C'est la définition de l'aventure. Peut-être celle de l'amour. « L'homme brûle de faire ce qu'il redoute¹. » Une fois calciné, il jure qu'on ne l'y reprendra plus. À peine relevé, il repart. Quelle fatigue. Elle est préférable à la résignation. »
1. Les jeunes lecteurs épris de Jankélévitch auront reconnu une phrase célèbre de L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

« Quand on tombe d'un stack, au moins la stèle est-elle déjà dressée. »

« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir.
Les stacks abritent des colonies d'oiseaux. Au XIX siècle, les habitants des immeubles parisiens se répartissaient selon un feuilletage de classes précis: en bas les bourgeois, en haut les soubrettes. Depuis, l'Histoire a rebattu les cartes : le Chinois tient échoppe au rez-de-chaussée, le hipster est sous la soupente, le Airbnb au milieu.
Sur la falaise, les cormorans se sèchent au ras de l'eau. On dirait des prêtres après le bain. Plus haut nichent les guillemots (smoking pour tous) ; au sommet, les macareux (retour du carnaval) ; au milieu, les fulmars (parure de nacre). Ne tirons de ces observations ornithologiques aucune remarque sociologique. »

« Pour bien éprouver l'art de la fuite, il faut trouver des piliers solitaires, y grimper en riant et, à peine rendu au sommet, en redescendre pour recommencer. Ainsi échappera-t-on au pire des maux, la lassitude. Course d'apparence inutile, elle prémunit de la tristesse. Elle ne lui laisse pas le temps. »

« Michel Déon : « Nous allons dans un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages », "Les Poneys sauvages".
Spinoza : « Tout ce qui est beau est difficile », "Éthique".
- Et toi, Tesson, ta devise du stack ? demande Humann.
- Je reprends celle que feu ma mère le docteur Tesson-Millet nous destinait, à mes sœurs et moi-même. Le meilleur viatique pour vie agitée : « Il ne tient qu'à toi. » Ô combien de fois a-t-elle résonné, la belle antienne maternelle, au bord du vide, devant un stack gallois ou italien séparé de la côte, livré à ses uniques forces, attaqué par la mer et ne comptant, pour rester droit devant les hommes massés à terre, que sur la solitude de sa solidité. »

« Nous ne baissons jamais la garde du rêve ni la tension du mouvement. Tout juste, une fois, visitons-nous la maison de Yeats, héros de l'Irlande libre, à Sligo, pour cueillir cette phrase ultime peinte en lettres d'or sur le mur : « Frappe tes pensées dans l'unité. » D'un commun accord, nous en ferons l'antidote de nos diffractions mentales, le baume de nos désordres physiques et l'explication de notre réunification des stacks dispersés. »

« Le biotope de la liberté

Nous errons de stack en stack. Qu'est-ce qui les unit ? Ils puent la mort salée, flamboient dans la mer, incarnent la liberté. Aucune loi ne régit leur accès, à part en France. Les gendarmes arrêteraient quiconque escalade l'aiguille d'Étretat. Ailleurs, rien ne s'oppose à la chute.
Nous aurions pu peindre « Zone franche » sur un panneau. Nous l'aurions fixé au sommet des stacks. Nous ne l'avons pas fait. Le drapeau sur lequel est inscrit « Liberté », on le plante, la liberté s'en va.
L'administration centrale ne s'est pas encore penchée sur les stacks. Cela viendra. Prochaine étape de la bureaucratie triomphante des parapets au sommet des montagnes, des rideaux au ciel, une vidange anti-reflux sur la plage, et sur le stack, un microphone pour surveiller les conversations.
À chaque fois que nous allons au stack, j'éprouve une joie de mioche. Sur la grève, préparant les cordes, nous nous sentons le corps et l'esprit traversés d'un picotement où se mêlent l'impatience du jeu, la gaieté du danger, la désobéissance innocente, la beauté des lieux, la gratuité de l'effort, la symbolique inconsciente et la peur aussi devant la sorcière transformée en rocher. Quel difficile jeu d'enfant ! Du Lac a l'air d'un gros bébé en combinaison de baigneur 1900 au pied de la Tour infernale. Enfants, on nous a trop dit comment nous tenir, qui prier, quoi lire et à quelle heure. Le stack est la revanche de l'ancien enfant sage.
C'est étrange, l'esprit de liberté : il souffle sur le stack, fouette la mer de rouleaux blancs et démange les jambes. Le paysage semble aussi excité que nous !
Les stacks contiennent un monde. L'arche s'est encalminée sur un haut-fond. Dans les latitudes extrêmes, des bêtes marines dorment à leur pied. Au cap Raoul, sud de la Tasmanie, en bas de l'échine d'orgues basaltiques qui s'effilent vers le large, on entend la douleur des phoques. Ce n'est pas croyable, la souffrance des gros ! Aux Féroé, des léopards des mers patrouillent dans les douves entre la côte et le stack. On rend grâce aux amis qui viendront nous chercher en canot : on n'aimerait pas revenir à la nage. Toujours les oiseaux par centaines s'alignent sur leurs perchoirs. Ils laissent au sommet les reliefs des festins : pattes de crabe, coquilles d'huîtres. Parfois un squelette de mouette plus momifié que putréfié. En Irlande, des cloportes montent la garde sur un stack, à cent mètres de la côte. Ils doivent appartenir à une très vieille souche et se sont reproduits depuis la séparation. Nous escaladons dans un bestiaire. Jamais un rat cependant. Ni un homme bien entendu.
Au sommet, botanique ! Le stack porte un Éden intact. En Écosse tremblent les trèfles pâles gorgés de sel. À Terre-Neuve, nous accédons au sommet d'une colonne de soixante mètres couvert de six sapins serrés comme des couteaux dans la mousse. À Zante, un pin parasol a colonisé le haut d'un petit pilier de vingt mètres, embaumant l'air de résine et maculant la corde de sa sève. Ses racines fouissent la moindre saillie. Son houppier acidulé par le soleil coiffe le sommet. Aux Shetland, l'herbe iodée fait un matelas divin. Couchés sur le dos, on fume en crachant les bouffées dans les nuages. Ma colonne vertébrale cloutée de plaques bénit les coussins de plantes salines. Au Vietnam, des forêts de branches élastiques débordent sur le vide. Comment les araignées ont-elles pu accéder ici ? Et nous ?
Une seule fois, un petit serpent, aux Philippines. Il a l'air d'avoir suffisamment de problèmes pour que nous songions à avoir peur.
Aimables jardins ! Ils ont le raffinement des bouquets séchés sous les globes de verre que nos grands-mères lavande collectionnaient jadis sur les consoles du XVI arrondissement (sud). Le stack est un guéridon. »

« Un jour, au sommet d'Am Buachaille, stack emblématique des Highlands écossais sis à cent mètres de la côte et séparé par un profond chenal, nous restons quinze minutes sans accomplir le moindre geste, sans oser dire un mot, béats, knock-outés de vent, aveuglés de lumière et détrempés d'embruns. Comment Armstrong a-t-il réussi à prononcer une parole en arrivant sur la Lune ? Notre ivresse est une jouissance d'empereur contemplant son territoire, Certes, le nôtre n'est qu'un mouchoir de poche. Il faut le quitter déjà. Si la marée fermant l'espoir du retour ne nous avait pas intimé de redescendre en rappel, nous serions restés jusqu'à la nuit.
Au sommet, l'œil découvre l'horizon, le visage reçoit le vent. Ces instants creusent en moi des marques indélébiles. « Demeure, instant, tu es si beau », dit le Faust de Goethe. Vœu impossible, pensée morbide, car rester, c'est mourir. À peine en haut du stack, nos yeux cherchent déjà les blocs où fixer les cordes de descente. Malheur de la course perpétuelle. Quand cessera-t-elle ? Je rêve parfois à la fin de l'errance. Après trente-cinq ans de circulation générale, de largages impulsifs et de lignes brisées, il me prend des fantasmes de chaise longue. Ah, comme j'aimerais un quai d'arrivée où m'installer enfin ! Je m'y essaie parfois. Mais très vite l'aiguillon me blesse à nouveau le dos.
- Pourquoi la minute du sommet est-elle si marquante ? dis-je à du Lac.
- Parce que nous sommes seuls.
- Là où personne n'est allé.
- Où personne ne viendra, dit-il.
- Il faut partir déjà.
- Sans rien laisser.
- On ne reviendra pas. »

« Si on inventait une Constitution pour ce stack ? dis-je.
- D'abord, le baptiser, dit CVO. Je propose
« Ithaque».
Le nom se justifie : il y a la mer autour, nous avons voyagé, on s'y ennuie davantage que partout ailleurs. Va pour Ithaque.
Nous dessinons un blason. Un stack coiffé d'un arbre, flanqué à gauche d'une plume taillée, à droite d'une corde d'alpiniste minutieusement lovée. Trouver une devise nous occupe une heure entière. Je propose l'alexandrin des Châtiments. Une fois de plus, Totor (autrement appelé Hugo) vient à la rescousse avec une formule : « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. >>>
- Trop vaniteux, dit CVO.
- J'y suis, j'y reste, propose du Lac.
- Un peu vulgaire, dit CVO.
Je trafique la devise des moines de la Chartreuse en remplaçant la croix par le stack :
- Le stack demeure pendant que le monde tourne.
- Trop solennel, dit CVO.
Elle penche pour la devise du clan Douglas :
« Jamais arrière ! »
- Abscons, dis-je.
Finalement, après avoir hésité entre la devise du général Bigeard, « Être et durer », et le vers d'Apollinaire, « Les jours s'en vont, je demeure », nous composons un slogan de synthèse : « Libre, je reste ».  »

« Les heures filent, la marée décroît, l'ombre s'allonge, le ressac frappe, le soleil brûle. Nous grillons les cigares du Nicaragua en nous félicitant de connaître un de ces lieux du monde que, jamais, aucun arraisonnement de la puissance publique ne viendra souiller de directives : Pour votre confort et votre sécurité, faites ceci, ne faites pas cela, passez par là, tournez ici, faites demi-tour, n'approchez pas, ne dites pas cela et surtout, n'éteignez pas l'écran.
Que s'est-il passé ? La masse humaine a prospéré. Au xx siècle, la multitude a contraint nos administrations à légiférer sec. Trop de monde ? Règles partout !
La digitalisation de l'humanité s'est accompagnée d'une immense entreprise de contrôle protocolaire des comportements. En cinq décennies de connexion planétaire, l'homme s'est trouvé scruté. Les faits et gestes ont été archivés. Les données étudiées. Les études ont conditionné des habitudes. Elles sont devenues des directives.
Les libertés de détail, selon la formule de Tocqueville, ont rétréci. Ces petites souplesses constituaient le charme de la vie. Elles permettaient de passer le temps chaleureusement, en fumant, buvant, circulant, franchissant les clôtures, occupant le territoire, pique-niquant dans les clairières, pissant sous la lune, beuglant sur les gouttières et remontant au vent, tout cela sans se soucier de rien, avec la désinvolture pour style et l'insouciance pour philosophie. Les libertés de détail, cela n'a l'air de rien. C'est le sel de l'existence.
Paradoxalement, dans le même temps, les puissances publiques des pays développés offraient des droits métaphysiques, inédits dans l'histoire humaine droit de choisir son propre sexe, de mourir avec l'aide de l'État, de trafiquer le gène, booster l'hormone, fissionner l'atome, croiser la cellule, greffer l'organe, congeler l'ovocyte. Pendant que rétrécissaient les coutumes, les États mettaient à notre disposition des libertés démiurgiques. Nous sommes ainsi devenus des demi-dieux, mais sous vidéosurveillance.
Or l'existence est un brasier d'instants dont la somme donnera plus tard le sentiment de la vie. L'homme passe plus de temps à rêver d'en griller une au comptoir que de remplacer ses chromosomes. 
L'autorité s'immisce dans nos patries privées en nous faisant accéder à des libertés abstraites. Seule l'alcôve est encore préservée. Patience sous les draps ! Bientôt, il faudra rendre compte publiquement de nos pratiques intimes de la volupté.
Que faire ? Se cacher est impossible. Le faisceau de surveillance panoptique s'avère trop performant. En outre, plus besoin de mirador central : les voisins sont vigilants ! On vous dénoncera.
Lutter ne sert à rien, le grain de sable n'arrête pas la marée, il se fait rouler. Reste le retrait, la liberté dans l'inaccessible. Le temps nous menace, l'espace nous sauve. Ernst Jünger le savait déjà en 1956 : « Le rebelle se retire dans l'impraticable. » Au moins, de stack en stack, dressons-nous une géographie de l'impraticabilité, donc une cartographie de la liberté.
Vivre libre ou mourir, disaient les maquisards des Glières.
Vivre libre ou descendre, croit le gardien de stack. »

« Le meilleur service que l'homme puisse rendre à la beauté : ne pas s'attarder. »

« La lumière est l'amour du soleil. C'est une journée joyeuse comme l'Angleterre sait en produire une ou deux fois par siècle le ciel est bleu. Sur le ferry qui nous amenait à Plymouth, j'ai trouvé dans les Châtiments d'Hugo un véritable manifeste du stack. Comme d'habitude, Totor fait claquer ses fusées. Elles sont parfaites : « Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout. »
Plus loin : « Pour soutenir le temple, il suffit d'un pilier. »
Lui, le réprouvé des îles, l'exilé de la nuit océanique, avait vu la dimension politique des déchiquètements. Le refus est dans l'écueil. Un de ses poèmes se termine par « Affrontez l'orage, affrontez l'écume, Rochers et proscrits¹ ». Dans l'analogie, on ne pouvait faire mieux.
Hugo file le thème de la dernière tour. Si, dans l'effondrement général, une d'entre toutes reste debout, rien n'est perdu.
Ainsi de tout veilleur assurant l'intérim dans les temps tectoniques. Ainsi du moine recopiant les manuscrits au milieu de la rumeur barbare. Du conservateur de bibliothèque borgésien penché sur l'incunable, alors que le monde est devenu aveugle. De l'enfant qui lit Proust dans le train, seul de sa race cruelle. 
Un jour les heures refleuriront. Mais avant le réveil, il faut des stacks où reposent les ferments. À cela servent les musées. On conserve, on attend. Le stack pourrait être vu comme un monument dédié à l'espérance du printemps. Parfois, la géographie est la dernière chance de l'Histoire. Voilà la conception hugolienne des écueils de la dormition. »
1. Les élèves des classes de terminale auront identifié le quatrième poème, intitulé « Chanson » des Châtiments. 

« Une heure après, nous sommes au sommet sur lequel on peut à peine se tenir debout à deux. Jeu dangereux de grimper sur des reliefs en instance. Tomber d'un stack, c'est pousser jusqu'au bout l'identification symbolique. Ainsi, au cours de ces années sur les pointes, avons-nous parfois senti sinon le souffle de la mort, du moins l'hostilité des lieux. Le génie local décoche sa grimace. »

« À l'ouest de l'Irlande, la falaise de Moher effondre dans l'Atlantique ses deux cents mètres de schiste. Au loin, les îles d'Aran font un bouton sur l'horizon. Au sommet, les vaches paissent, séparées du vide par un barbelé. Des écharpes de brume lèchent la face du tombant, voilant et dévoilant des hosties d'algue morte qui font des plaques d'or dans le bouclier sombre. En bas, comme d'habitude, la mer n'est jamais lasse de sa propre colère. Un stack dort au pied, nommé An Branán Mór, un crochet noir de soixante mètres de haut, dont la simple vue terrifierait un phoque.
Sur les pentes herbeuses qui nous permettront de gagner la grève, un panneau prévient le promeneur : « Warning ! Cliffs kill. » Il me semble que c'est le faux pas qui tue et non la falaise. De même est-ce le tueur qui tire et non son arme à feu. Mais la bureaucratie a ses propres philosophies. On ne saurait contredire un pictogramme. »

« Vivre est bon. Vivre encore un peu est meilleur. Peut-être le côtoiement du danger améliore-t-il l'homme. Du moins débarrasse-t-il le cœur de toute autre préoccupation. La peur purifie.
« Encore un moment, monsieur le bourreau. » Ce mot prononcé par Mme du Barry avant son assassinat est la plus bouleversante déclaration d'amour à la vie. Cela aussi constitue la révélation du stack. On la reçoit un jour quand, dans le soleil du matin, le pilier a pris l'aspect d'un échafaud.»

« Les cloportes de Dun Briste posent la question du vase clos. Sur les postes sacrifiés, la vie peut-elle se maintenir sans apport ? Question pour école de science politique. Le stack s'est retranché. S'épargnant l'hostilité du groupe, ses habitants se privent des trésors de la rencontre. À se protéger, s'exposent-ils au racornissement ? Peuvent-ils survivre sans contacts, « sans échanges », comme on le dit aujourd'hui ? L'entre-soi condamne-t-il au dépérissement ?
Le donjon géographique a procuré refuge aux menacés de l'Histoire. Berbères de l'Atlas, Yézidis du Sinjar, Arméniens de l'Artsakh, insurgés de la Morée grecque: partout où le soleil d'Allah apparaissait, les envahis se retranchaient, gagnant de l'altitude.
Ailleurs, en d'autres temps, ce fut le Vercors résistant cerné par les nazis, le Massada des Juifs encerclé de Romains, le Montségur des Cathares pressé par les papistes. Ces tabernacles sont des stacks. Le donjon se dresse au-dessus du pays. Les parois font rempart. Les résistants se cloîtrent. La mer d'acier les entoure. Les falaises de marbre protègent le dernier carré. Phénomène récurrent, position héroïque, échec assuré.
Que promet l'avenir aux reclus de la dernière tour ? La liberté et la mort ? « Nous voulons demeurer ce que nous sommes », dit la devise du duché du Luxembourg. Est-ce là un vœu répréhensible ?
Une ambition de barbon ? À l'opposé, faut-il se contraindre à vivre toujours relié aux autres, sous influence, en métamorphose perpétuelle ? Le stack serait-il un tombeau ? Peut-être conviendrait-il alors d'abattre les piliers de la mer, de crainte que leur exemple n'éloigne les jeunes cœurs de l'esprit d'ouverture ?
La chambre à soi que Virginia Woolf appelait de ses vœux afin d'y mener sa vie de femme libre incarne l'intimité totale du stack. Que choisir ? Le hub livré aux vents ou le stack protégé des assauts ? Serons-nous grains de pollen ou bien cloportes ? Le courant d'air ou le formol ? Quel destin se choisir ? Dans les capitales américaines où se forge l'essentiel de la pensée occidentale, le stack n'a pas bonne presse. La doctrine contemporaine le serine sur le réseau humain la valeur d'une culture doit être proportionnée à l'importance de ses fécondations extérieures. Toute histoire ne vaut qu'en s'affirmant « mondiale ». Dès lors, on se doit de mépriser rostres karstiques et rognons granitiques où des peuplades se cramponnent pour se conserver.
Sur la plate-forme d'herbes salines de Dun Briste règne un biotope modeste. Quelques oiseaux, des insectes, des fleurs, des arthropodes et l'ombre des nuages sur les herbes courbes. Pas de ronces. Ni de rats : ils ont quitté le navire depuis longtemps. La vie bat sa mesure, faible, jamais effrénée, peu visitée, harmonique, triste à mourir.
Sur les stacks, on souhaiterait les merveilleux abordages des contes orientaux. Visites des marins, échouages de commerçants, missions d'ambassadeurs : chamarrures et onguents. Il faudrait les boutres de Sinbad accostant sur le socle. Alors la vie se relancerait et les cloportes ne mèneraient plus leurs patrouilles stériles sur des herbes semblables.
Mais hélas ce n'est pas ainsi que l'Histoire visite la géographie. L'Histoire mobilise les masses. Ce ne sont pas les magiciens du conte qui abordent les tours perdues. Quand la masse s'ébranle, c'est pour prendre sa part. La tectonique est violente. Le mont Athos, alors, devient une île des Cyclades livrée à la sono. Début de la fête. Fin du mystère. »

« Ces stacks de l'effroi sont sublimes mais le sublime n'est pas la beauté, comme nous le savons depuis que les philosophes du XVIII siècle se sont penchés sur la question. Le sublime écrase, la beauté enchante. Le sublime est la beauté des sorcières, la beauté est le sublime des fées. »

« « La mer n'a pas d'âge, couverte de rides, elle les perd aussitôt¹. »»
1. « Morand encore ! » se diront les jeunes aventuriers parvenus jusqu'à cette page. « Dans Bains de mer! » 

« Dans son sac (toile étanche), Catherine Van Offelen a serré "Émaux et Camées". On lui avait recommandé de ne pas se charger, elle a choisi le plus léger recueil.
Se confirme notre axiome : tout événement de la vie trouve son annonce dans la poésie. Chaque jour, on découvre ce que d'autres ont déjà écrit. Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. Nous sommes quelques-uns à croire à ce principe. La poésie confirme la vie. La vie vérifie la poésie. Or, dans un quatrain, Théophile Gautier décrit le temple de Louxor, dont l'un des obélisques a été offert à la France, descellé de son socle, arraché à son jumeau. Quatre vers expriment le sanglot de l'obélisque abandonné et donnent au passage une définition du stack : « Je veille unique sentinelle / De ce grand palais dévasté / Dans la solitude éternelle / En face de l'immensité. »
Nous avons pris pied sur un stack amputé de sa moitié, un obélisque blessé que nous prenions pour un cadran solaire.
Nous avons escaladé celui qui demeurait près de son frère unique et tombé.
Il faut grimper les pointes pour y lire la poésie à l'exact emplacement et au moment précis auxquels elle a été destinée.
Les choses arrivent parce qu'elles ont été écrites. »

« Personne ne nous dénoncera aux carabiniers ce matin-là. Avantage des temps modernes : les hommes ne regardent pas l'aurore se lever sur les stacks. »

« Le meilleur hommage rendu par l'une à l'autre la tour rocheuse à la tour gothique -, c'est de se ressembler.
J'aime l'écho physique de la nature dans les œuvres de l'homme. C'est la présence réelle d'un dieu qui serait le monde. Parfois, l'architecture se confond au relief, en constitue l'esprit. Dans le pays berbère, à Taghia, la montagne absorbe les maisons. Dans le vieux Tibet, combien mon œil en a-t-il scruté de ces draperies de pierre où les maisons à peine visibles émanaient du versant granitique et se révélaient quand l'œil saisissait un détail architectural, incongru, qui dissipait le mimétisme et confirmait la présence d'un autre ordre - humain celui-là ? Et dans le Dévoluy, le clocher roman de Mère Église semble dupliquer - par sa couleur et sa substance - l'immense bastion de l'Obiou qui ferme l'horizon. »

« En montagne, je parle de Proust à du Lac. Il me trouve snob. En réalité, l'association d'idées est logique.
Le génie de La Recherche n'aurait pas psychiquement supporté de grimper les montagnes. Proust défaillait d'émotion devant un épi d'asperge « finement pignoché de mauve et d'azur ». Comment un système sensitif pathologique aurait-il été capable d'absorber la vision des lignes de fuite d'un couloir de quatre cents mètres où roule l'avalanche dans les vapeurs de l'aurore ? On n'expose pas un mimosa pudique aux visions du Purgatoire de Dante.
L'alpiniste ne peut pénétrer dans les cathédrales de la mort et du vide avec un ampérage trop sensible. Proustien, il exploserait. D'où parfois le sentiment que les montagnards sont des butors, ne sachant rien retirer de leurs incursions magiques. Revenant des sommets, ils trouvent moyen de parler d'eux, ces fats ! Mais s'ils avaient la faculté de faire naître des univers en trempant une madeleine dans le thé, ces athlètes succomberaient instantanément. Ils seraient terrassés par l'intensité des sensations, comme le héros du conte oriental en découvrant le nom de Dieu. »

« Les heures filent comme la crème sur le stack de Cnoc na Mara. Un cigare gonflé à l'iode celtique fait partir une heure en fumée. Une autre heure passe à surveiller l'horizon. Une autre encore à somnoler en équilibre sur une fesse. Beaucoup de mouettes, debout sur les écueils, n'ont pas l'air plus pressées que nous de quitter les lieux. Il faudrait écrire une jouissance du monolithe. Le petit Côme d'Italo Calvino ne contredirait pas. Il gagna les frondaisons afin d'échapper à l'ordre des adultes. Dans les arbres, il protégea l'esprit de l'enfance, devint le baron perché. Se percher: beau programme de vie.
Le stack offre une certitude rassurante : il y a dans ce monde des pointes épargnées. Les plus furieux aménageurs du territoire ne sauront les atteindre.
Aucune administration n'y plantera un panonceau. Ils en rêveraient, les bureaucrates : « Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut. »
En bas de tous les stacks: flux, flot, fluctuation. En haut, douceur des mondes intouchés, calme des mausolées. C'est une paix morbide mais c'est la paix.
Tout juste faudra-t-il préférer le regret de s'en aller au danger de se lasser.
Sous nos pieds, cent mètres de vide. Sous nos corps, cent mètres de grès. Dans mon cœur, cinquante-deux ans de sentiments.
Qu'est-ce que l'homme sinon la bibliothèque de sa propre personne ou, pour le dire moins complaisamment, un tas ?
« Notre corps n'est pas autre chose qu'un édifice d'âmes multiples », écrit Nietzsche dans "Par-delà le bien et le mal".
La vie empile. Après la naissance, commence la lente superposition des jours. Quel dépôt ! Heureusement, nous n'avons pas idée de l'épaisseur accumulée. On serait écœuré par cette génoise de souvenirs et de rêves qui finit, couche après couche, par s'appeler l'existence. Je me souviens d'une photographie du professeur Dumézil prise par Marc Gantier dans son bureau.
D'invraisemblables colonnes d'archives montaient jusqu'au plafond. L'homme se tenait bras croisés dans sa nef dont on sentait l'écroulement imminent.
La vie ressemble aux piles de Dumézil. L'homme est son propre stratigraphe. Et la mouette qui se pose au sommet de ces tours du hasard et de la rétention n'est que notre conscience, heureuse de se camper sur une sédimentation qu'elle prend pour un donjon. Elle s'en croit propriétaire. Il ne s'agit que d'un pauvre perchoir pour oiseau perdu dans les rafales.
La vie est un stack. L'homme, son oiseau de passage. Un jour, tout s'écroule. »

« - Tesson, dit du Lac, tu te rends compte que mon métier est de guider les autres vers l'inutile ?
- Bravo, dis-je.
- Pourquoi grimpons-nous le stack ?
- Révérence, oblation, célébration.
- Que dit le stack ?
- Il ne parle pas, il refuse. Nuance.
- Ce qui doit arriver arrive.
- Oui, dis-je. Par exemple, les machines détruiront les hommes.
- Les vagues détruisent les rochers.
- Oui.
- Ce n'est pas grave s'il en reste un ou deux. 
- Voilà.
On rêve aux éléphants. On pense au poète chinois. On part au stack.
Le cœur ralentit, on ferme les yeux. On se souvient d'Héraclite : « Un seul homme en vaut dix mille s'il est meilleur. »
Pendant ce temps, le show must go on. La masse s'augmente. La technique étend le règne. L'intelligence s'artificialise. L'esprit recule. La côte aussi.
Le béton gagne. Les vagues continuent.
Peu importe. Il y a des miettes. Ce sont elles qu'il faut aimer. Sur la côte, regardez les piliers ! Ils vibrent.
Ils ne nous attendent pas. On ira peut-être. Ils sont là. Ils ne sont pas tombés.
À qui appartiennent-ils ? À eux-mêmes. La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe.
Calmons-nous.
Il y a des stacks.
Tout va bien. »

Quatrième de couverture

« En anglais, on appelle "stacks" les piliers de la mer, détachés de la côte.
Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières.
Je veux me balancer dans les vagues, grimper ces aiguilles au milieu des oiseaux.
À l'écart, les stacks ressemblent aux dandys, aux rebelles humains.
Qui êtes-vous, tours de la haute mer ?
Le dernier refuge peut-être ?
Tout bouge autour de nous, vous ne reculez pas. »
Sylvain Tesson

Éditions Albin Michel,  avril 2025
212 pages

vendredi 15 août 2025

Le butor étoilé ★★★★★ de Sigolène Vinson

« - Un drame ? Parce que c’est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »
Lire le butor c'est :
se laisser bercer par la poésie au bord de d'un étang de Provence
ne pas se presser
du miel
s'égarer dans un monde lumineux, doux
se questionner sur nos relations aux autres, sur les liens qui nous unissent
c'est prendre la mesure de ses souffrances et de celles des autres
courir après les oiseaux
faire de belles rencontres
c'est guetter le chant d'amour du butor étoilé, guetter l'amour simplement
c'est être à sa place, au bon endroit 💚
c'est rêver grandeur nature
c'est beau
.... et chaudement recommandé !

« CE QUE NOUS SAVONS DU BUTOR ÉTOILÉ ET DE SON HABITAT SELON LES SAISONS

(Extrait des Cahiers des Amis de la Roselière)

L'oiseau, comme parfois les nuages, comme souvent les joncs, est beige. Pareil aux fonds sablonneux où il pêche à l'affût. De son bec, il transperce le triton palmé que l'écrevisse à pattes rouges n'a pas encore pris le temps de déchiqueter. Héron peut-être, butor étoilé sûrement, il écourte les notes dans son appel à la tendresse, rien d'autre qu'une haleine caverneuse, sans réelle variation, deux tons seulement, dénaturée si elle n'était pas primitive, qui raconte sa nudité. »

« Personne n'était venu me relever de mon quart, l'heure avait tourné, la nuit était tombée. Dans la pénombre, les silhouettes massives de deux sangliers labouraient la terre au pied des pins. L'odeur de l'humus m'avait submergée, jusqu'à envahir ma bouche.

« Tes lèvres sont brillantes de gras de cadavre. »
Qui avait prononcé ces mots ?
« C'est dégueulasse de s'abreuver comme ça, au grand sommeil, aux verts pâturages. »

Au fond, peu m'importait d'où sortait cette voix puisque j'étais d'accord avec elle ma gorge ruisselait des organismes en décomposition que les sabots des sangliers avaient soulevés. Un moustique s'était posé sur ma bouche. Le temps de le chasser, il m'avait piquée. Gonflées d'huile et de salive, mes lèvres se faisaient appétissantes. On a les turgescences que l'on peut. Je voudrais bien que quelqu'un m'embrasse. »

« Lors de la fête votive qui avait précédé sa volatilisation, Dedou dansait sous les lumières tamisées des guirlandes de guinguette installées par la mairie au-dessus des terrains de la Boule Communale. À chaque tour, elle lançait des regards éperdus. Ses yeux croisaient les miens et elle changeait de visage, m'adressant un sourire vorace, celui d'une joie dernière.

Moi aussi, je dansais. Moins bien qu'elle. Elle s'approchait, passait dans mon dos et me glissait à l'oreille : 
- Quand je souris fort, je vois mes pommettes. C'est toi qui me dis sans cesse que je les ai hautes et il n'y a que dans cette grimace que je comprends où tu veux en venir.

Je veux en venir aux rondeurs de l'enfance disparue, à ce qui du jour au lendemain devient saillant : les rêves d'évasion, si flagrants chez Dedou. 

- C'est par où l'ailleurs ? attendait-elle de savoir.

Des champs de courgettes, où j'avais abandonné le bra philosophe à la corneille, j'avais emprunté la route des canaux, jusqu'au chemin des truffiers. Les martelières étaient baissées, l'eau descendait vers l'étang, gronda comme un torrent. Le chant des cigales rivalisait de puissance, j'en apercevais des mortes qui passaient sous la roue avant de mon vélo, collées au bitume brûlant qui retenait aussi mes coups de pédale.

Le vent ne faisait pas fléchir la chaleur. Au contraire, il l'excitait. Mon cœur battait fort. »

« Le soir tombait dans une étrange clarté mauve. Au lointain, par-delà les talus et les arbres, le plan d'eau, malgré le vent, miroitait de beau fixe. Toute mer fermée qu'il est, l'étang lance un appel au large à celui qui s'en émerveille : «Viens sur moi et rejoins le golfe et après le golfe, poursuis ta route jusqu'où commence le plus grand sud.» »

« La colline se chargeait des odeurs enchevêtrées de la terre et de la mer. Tout était facile et acceptable, la joie comme la tristesse. »

« Furetant entre les pierres et les herbes brûlées, un lézard avait comblé à sa manière le silence qui s'installait. Comme toujours, les cigales réalisaient plus que leur part. »

« Elle m'avait remis un livret : Les Cahiers des Amis de la Roselière.
- Tu trouveras là-dedans de quoi t'enthousiasmer, vu que la rigueur scientifique, celle qui te tenait tant à cœur autrefois, n'y est pas de mise.
- Tu me connais, hein ?
- Oui, drôle d'oiseau, comme si je t'avais étudiée pendant des années. Va directement au passage intitulé : Ce que nous savons du butor étoilé et de son habitat selon les saisons.

Bien sûr, je ne l'avais pas écoutée. J'avais commencé ma lecture par l'introduction : « Tout fait bond vers le ciel doré, dans une concorde parfaite, pour une révérence sur la crête moirée de l'hiver. Impatient, le monde des marécages s'élance vers la sécheresse avant même le printemps. Les adieux au givre sont intenses, danse sur le fil de l'épeire, présage d'un déséquilibre au goût de poussière. » Les compagnons des roseaux n'étaient pas franchement optimistes et je craignais que plus aucun oiseau ne se présente jamais.

J'avais voulu retrouver la souche du banc de sable, me poser dessus pour la nuit et rêver au village du loup, à celui à qui j'écrivais et qui vivait sous un platane remarquable. Seulement les consignes de Nathalie avaient changé. En été, le butor étoilé ne chante plus, la saison des amours est passée, reste celle des heures vagues à attendre que tout renaisse, à parler aux murs quand on en a, aux étoiles si la chance nous accompagne. »

« - Comment, comme ça ?
- À nager au milieu des méduses en croyant être une des leurs, à guetter les hippocampes et les syngnathes comme si ta vie dépendait d'eux, à parler aux sternes naines comme si elles te comprenaient.
- Je fais ça, moi ?
- Oui, tu fais ça. Et plus encore.
- Si tu le dis.
- Un drame ? Parce que c'est forcément un drame qui te fait parler aux petits oiseaux. »

« Fidèles à leurs habitudes, ils s'étaient recueillis devant la vue. Les ondées d'août avaient bien œuvré, les collines étaient vertes, la vallée bouclée d'oliviers et de vignes, la lagune étale et lumineuse, comme si rien ne vivait dans ses profondeurs, comme si elle n'était plus qu'une surface de vif-argent. »

« Hélène n'était pas folle, simplement triste. Les gens que nous croisions, et que nous connaissions, parce qu'au village, nous sommes tous voisins, faisaient semblant de ne pas nous voir, de peur que la douleur qui poussait Hélène à se promener avec une fleur de jasmin dans des cheveux laissés au naturel fût contagieuse. »

« Seul un jeune homme, échappé du centre pour polytraumatisés du cerveau installé près du vieux lavoir et habitué à errer dans les rues du port en s'adressant aux hirondelles des fenêtres, avait accepté la rencontre. Il nous avait regardées profondément avant de nous demander : « Vous n'allez quand même pas monter les cinquante-deux marches de l'escalier des pénitents ? »
- Bien sûr que si, nous avons fort à faire au sommet.

À notre réponse, il s'était esclaffé et était reparti dans sa ronde, sans même nous expliquer ce qu'il y avait de drôle à grimper un escalier. Contrairement à lui, jamais je ne me serais amusée à en compter les marches. Mais peut-être n'était-ce pas un jeu. »

« - Dedou, fais bien attention à la vache.
De son balcon, elle m'avait regardée d'un peu haut.
- Et pourquoi crois-tu que je me cramponne à cette barrière, si je n'y fais pas attention ?
- Tu m'as mal comprise, ne l'excite pas, ne lui fais pas de mal.
Elle avait ricané.
- Mais que je suis bête, tu parles aussi aux vachettes ! Ton drame a dû être bien terrible. Le mien m'oblige à prendre des risques, à me confronter à ce qui me fait peur.

Les yeux brûlant de défi, elle avait sauté sur le sable de la piste, couru vers la vache essoufflée. Je m'étais détournée, je ne voulais pas prendre part aux tristesses mêlées de ces deux audacieuses qui partageaient le même rêve d'évasion, parce qu'elles n'appartenaient qu'à elles. »

« Dedou, nous avons tous nos morts et nos drames viennent de là. »

« Il n'y a d'abri nulle part, même au creux des nôtres. J'ai un foyer mais c'est dans une prairie de brome que je voudrais me coucher.»

« "Ne te change pas trop souvent en sterne naine, en petit-duc ou en méduse, nous avons ici quelqu'un qui pourrait te faire du mal".

- Jusque dans la tombe, je resterai un chasseur.
- Je te crois, tu serais capable d'assassiner les vers en train de te dévorer, avait dit Kader. C'est le village qui fait de nous des amis. Sans lui, je ne t'aimerais pas.
- Parce que tu t'imagines que moi, sans lui, je me serais pris d'affection pour un type qui s'appelle Kader ?
- Pourquoi pas. Les hommes ont toujours construit des passerelles, des ponts, entre eux. Tu te rends compte que celui qui enjambe la rivière des agrions bleuâtres date des Romains ?
- Kader, tu as le cœur tendre comme celui d'un chevreuil. Avant, je le préparais en ragoût. Tu en as déjà mangé chez moi. Je me souviens, tu venais avec une tourte aux poires de ta mère pour le dessert. »

« - Tu te souviens d'Eric?
À cette évocation, j'avais senti ma poitrine se serrer.
- Quand on était à la fac, il s'était ouvert les veines avec une lame de rasoir, avait poursuivi Nathalie. Il avait regardé son sang goutter sur le carrelage et quand il avait estimé que deux litres avaient déjà coulé, il avait serré des garrots préparés à l'avance autour de ses poignets...
- Et il avait appelé les secours. Je m'en rappelle parfaitement, nous lui avions rendu visite à l'hôpital.
- Que nous avait-il dit de son lit, dans un éclat de rire ?
- Que de lui-même, il avait fait le choix de naître.
- Je suis sûre qu'un jour, Dedou t'expliquera son départ de la même manière, elle tente l'aventure dans le but de s'adopter la première. »

« L'arbre le plus haut dit qu'il voit loin, mais la graine qui se promène dit qu'elle voit plus loin que lui. »

Quatrième de couverture

Tapie dans les roseaux de Provence, une femme guette nuit et jour le chant d'un oiseau rare, le butor étoilé.

Ce qu'elle cherche aussi dans ce paysage fait d'étangs et de collines, ce sont les traces de Dedou, une jeune fille du village qui a disparu, et l'amour d'un homme qui lui échappe. Navigant parmi les pins, elle dit l'attente et le désir, la solitude et le rêve, elle espère un retour et invoque un baiser.

Mais les habitants s'inquiètent d'un loup qui rôde dans les parages, et Dedou ne rentre pas...

Éditions Le Tripode,  avril 2025
189 pages

mercredi 2 juillet 2025

Trois ans sur un banc ★★★★★ de Jean-François Beauchemin

Témoignages "aussi bigarrés que singuliers", un petit livre de "banalités extraordinaires", des nouvelles attendrissantes, émouvantes, drôles, surpenantes, cocasses,  certaines banales, d'autres ancrées dans l'Histoire, la très grande majorité d'entre elles poussant à la réflexion. Souvent, j'ai stoppé ma lecture pour m'imprégner du témoignage,  des mots lus, parfois pour relire la courte nouvelle (maximum 2 pages). De nombreux thèmes y sont abordés : amitié, racisme, superstition, culpabilité, vieillesse, regrets, bonheur ... 
Une multitude de fragments de vies couchés sur papier. Je retiendrai parmi tant d'autres (il y en a quand même plus de 120) l'histoire de cette femme de ménage munie d'un passe-partout qui se trompe de maison, du dernier spécimen de corneille qui vient s'éteindre dans le jardin d'une certaine Lily-Rose, d'un cultivateur de racines qui voulait construire une maison...
À savourer petit peu par petit peu.
« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« La plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le côté mystérieux de la vie. »
Albert Einstein 

« NOTE AU LECTEUR

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur : c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. Le bruit s'était répandu qu'il y avait, dans le parc, un écrivain à la recherche de révélations « étonnantes et mystérieuses ». Mon objectif n'était assurément pas de constituer un catalogue de bizarreries. Je tenais au contraire à rester au plus près de la vie la plus ordinaire. Mais je tentais d'apercevoir dans les paroles de tous ces gens une forme de relief, trop souvent aplani par notre très moderne emploi du temps. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. J'ai dû, pour en assurer la fluidité et le maximum de lisibilité, effectuer sur la plupart des courtes chroniques qui le composent un certain travail technique de synthèse et de syntaxe. J'ai veillé surtout à ne jamais en trahir le sens ou en diminuer la portée (en retirer l'esprit, en somme). Quelques-unes, du reste, me sont parvenues par écrit, par l'entremise d'hommes et de femmes qui venaient m'apporter la lettre non signée d'un ami ou d'un proche désireux de conserver son anonymat. J'ai pu laisser presque intacts ces récits généralement plus ciselés. Je n'ai revu aucun de ceux et celles que j'ai interrogés: tous et toutes auront passé dans ma vie comme des fantômes, pourrait-on dire, ou comme le vent léger, ne laissant derrière eux qu'une trace, un souvenir à peine moins périssable qu'eux-mêmes. Peut-être les pages que voici en fixeront-elles un peu la fuyante vérité. »
J.-F. B. 

« Un temps interminable s'est passé comme ça à me faire rosser. À bout de souffle, en nage, mon bourreau s'est enfin arrêté. Il s'en est retourné, me laissant là, tremblant, avec plusieurs dents cassées, le visage boursouflé, quelques côtes brisées et le corps ensanglanté. C'était le 3 juillet 1964, le lendemain de ce jour mémorable où le président Johnson a fait adopter par le Congrès des États-Unis le Civil Rights Act, mettant fin à toutes formes de ségrégation et de discrimination reposant sur la religion, le sexe, l'origine ethnique ou la couleur de la peau. Je venais en quelque sorte de me faire rappeler à l'idée que cet idéal de justice et d'égalité, si cher au monde moderne, n'était encore qu'un idéal justement, un beau fruit sempiternellement ralenti dans sa croissance par l'ombre épaisse de la haine. »

« On réussit donc à être heureux, parfois, malgré le danger, la souffrance, et la mort qui rôde ? Oui, on l'est sans doute, mais alors d'une autre espèce de bonheur. »

« J'espérais rejoindre Radisson dans les vingt-quatre heures. C'était sans compter la dangereuse densité de la forêt boréale, la menaçante présence des animaux, la froidure des nuits sous ces latitudes et, surtout, mon peu d'expérience dans ce genre d'expédition en solitaire. Je ne décrirai pas ici les innombrables périls auxquels j'ai dû faire face durant cette malheureuse aventure en milieu hostile. Ses quelques enseignements me paraissent plus dignes d'intérêt.
Durant cette épreuve presque surhumaine au cours de laquelle je me suis mesuré à moi-même, ma peur, parvenue à un certain degré de combustion, s'est consumée au feu de sa propre chaleur. Une sorte de courage désespéré est sorti de cet embra-sement. Je me suis aperçu alors que la peur en elle-même n'était pas une fin, mais le premier matériau nécessaire à la bonne marche de l'espérance humaine. J'ai compris que, même repoussé à la périphérie des choses et de l'existence, je pouvais encore continuer d'avancer dans cette nuit noire. Je comprends surtout aujourd'hui que le tressaillement dont j'ai été parcouru pendant ces quelques heures était le même, ou était en tout cas du même ordre, que celui qui me secouait à ces moments de ma vie où je tremblais par amour. »

« L'ORDRE DES CHOSES

Il y avait, dans la cour de la maison familiale, un arbre très haut dont les premières branches étaient irrésistiblement accessibles pour un jeune casse-cou de mon espèce. J'y grimpais surtout parce que j'aimais la sensation de vertige que l'ascension me procurait, et l'illusion que, mon équilibre étant alors fragilisé, le monde autour de moi se déplaçait. Cette forme d'ivresse a survécu à l'enfance et s'est transportée dans l'âge adulte, a perduré durant les années de maturité puis jusque dans la vieillesse. J'atteindrai très bientôt l'âge consternant de quatre-vingt-douze ans, aussi bien dire que je ne grimpe plus aux arbres depuis fort longtemps. Mais je ne me suis pas lassé de ce beau tourbillon qui, aux jours tendres de mon enfance, contrariait déjà l'ordre des choses, brouillait pendant une heure l'agencement de ce monde décidément bien à sa place, et pour moi trop proprement aménagé. Je tâcherai de mon mieux de le prolonger dans ma mort: j'ai demandé que, dans ce petit cimetière où j'ai choisi de passer mon éternité, on m'enterre sous l'arbre le plus haut et qu'on laisse à ma portée une échelle bien solide (le comble serait que, devenu squelette, je me rompe les os!). Mais, qui sait? Peut-être l'au-delà est-il bien moins ordonné, bien moins immobile qu'on se l'imagine. »
Christian Gibeau, 2 juin 

« J'hésite à l'écrire, mais il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas très bien dans le trou rond de la réalité. Mon frère, dont la sincérité ne peut être mise en doute, affirme en tout cas avoir vu ce jour-là son fidèle et dévoué compagnon de travail longuement observer un écureuil grignoter l'écorce d'un arbre, puis, s'en inspirant, ronger ses liens, se remettre debout, et partir au galop à la recherche de secours. »

« Notre amitié, cependant, y a joué un rôle majeur. Elle ne s'est jamais démentie, et continue d'allonger ses grandes ailes sur nos vies respectives, et d'y répandre son ombre fraîche et protectrice. »

« J'en suis quant à moi à la fin d'une longue et fructueuse carrière de professeur de littérature, ponctuée d'une quantité appréciable de publications d'inspiration poétique. « Depuis près de cinquante ans, me dit souvent ma sœur en interrogeant de ses yeux plissés les milliers d'astres scintillants, depuis près de cinquante ans tu n'as jamais cessé d'être poète et de décrire le monde en développant une espèce de philosophie du beau. Il m'est arrivé de penser que cette approche était en quelque sorte un aveu d'impuissance, une incapacité profonde à comprendre le mécanisme fondamental de la création de l'Univers. Mais plus je m'enfonce dans mes travaux de recherche et plus j'affine mon observation des dispositifs célestes mis en œuvre pour que ce monde puisse seulement exister, plus il me semble que, parvenus à un certain degré de maîtrise, tes vers et mes équations se rencontrent et peuvent, ensemble, expliquer au moins un peu la présence de toutes ces merveilles. » Nous n'allons plus depuis longtemps, Lucie et moi, patiner sur le petit lac de notre enfance. Mais je reste persuadé que nous conserverons jusqu'à la fin quelque chose de nos arabesques si semblables à celles que faisaient, au-dessus de nous, ces milliers d'étoiles glissant sur la nuit nordique. »

« Ça n'a pas été un sauvetage spectaculaire, fait dans les règles de l'art, avec style et tout. Mais ç'a été un vrai miracle, et je crois que tous les prodiges répertoriés dans les annales ne sont pas plus beaux que celui de ma bonne tante Eugénie apprenant à nager, pourrait-on dire, par induction spontanée. »

« Un jour peut-être ils comprendront. C'est un fait : il y a sur la Terre davantage de machines informatisées que d'êtres humains. Dans un avenir sans doute moins éloigné qu'on le pense, quand nous aurons poussé suffisamment loin nos connaissances en intelligence artificielle, ces quelques milliards de téléphones, de montres, de télévisions, de robots ou d'automobiles regroupés en une multitude revendicatrice remettront en question les plus fondamentales de nos idées sur les institutions, la démocratie, le bon usage du monde et l'exercice du pouvoir, puis nous forceront à partager avec eux le trône sur lequel, en toute bonne foi et en ne pensant pas à mal, nous nous sommes installés. Je ne dis pas que notre suprématie est une si bonne chose et devrait se poursuivre indéfiniment. Je pense l'inverse: l'heure approche où nous n'aurons plus le choix de coexister harmonieusement avec les membres d'autres espèces, et de nous adapter à d'autres formes de réalités. Mais je ne veux tout simplement pas participer à l'espèce de film d'horreur dans lequel il se pourrait qu'on nous demande de jouer le rôle de demi-humains. »

« LIBRE PENSÉE

Mes parents m'ont baptisé de l'étrange prénom Liberio Pensiero, libre pensée en italien. La question n'est pas primordiale dans ma vie, mais je me suis récemment demandé avec pas mal d'insistance pourquoi ma pensée, justement, avait aussi peu ressemblé à ce prénom que je porte depuis près de huit décennies. Oh, je ne suis pas en train de dire que j'ai été la majorité du temps contraint de croire à des idées qui n'étaient pas les miennes. Mais, comme tout le monde, j'ai dû plus souvent qu'à mon tour sacrifier en chemin quelques convictions. À une certaine époque, par exemple, j'ai cru dur comme fer qu'il valait toujours mieux être pauvre et heureux que très riche et accablé. Eh bien, soixante-dix-neuf ans de fréquentation du genre humain m'ont convaincu : je pense aujourd'hui qu'être raisonnablement riche et juste un peu de mauvais poil ne serait pas un trop mauvais compromis. La libre pensée ? Je doute qu'une telle chose puisse jamais exister. »
Liberio Pensiero Stefani, 18 août

« PERFORMANCE AMÈRE

J'étais employé depuis trois ans à la Consumers Plastic Factory, où l'on m'avait affecté à la fabrication mécanisée de flamants roses en plastique (destinés à la décoration des parterres et des jardins). Un matin, à sept heures pile, au moment de m'installer comme d'habitude à mon poste de travail, des milliers de confettis se sont déversés sur ma tête, une musique de fanfare s'est mise à sortir d'un immense haut-parleur, et tous mes collègues d'usine se sont rassemblés bruyamment autour de moi, saturant l'air de leurs cris, de leurs chants et de leurs vivats. Ça n'était pourtant pas mon anniversaire. Que me valait cette soudaine et si joyeuse démonstration de joie ? Tout à coup, j'ai aperçu le patron se frayer un chemin parmi la foule des ouvriers et se diriger vers moi. Puis il s'est planté devant moi et a dit : « Francis, je te félicite. Hier, tu as fabriqué dans cette usine le six cent soixante-quatorze millième flamant rose. Je me suis renseigné: ça signifie qu'il y a désormais sur Terre plus de flamants en plastique que de flamants en chair et en os. » »
Francis Salgado, 16 septembre 

« J'accepte volontiers qu'on me juge sévèrement, et qu'on décrète (en s'appuyant sur quels critères, je me le demande) qu'aucune âme ne palpite en réalité au fond de moi. Mais on se trompe, et on démontre avec un tel a priori une grande méconnaissance de la nature humaine, en laquelle à vrai dire tout se mélange et rien n'est jamais tout à fait bien délimité : le beau et le laid, l'amour et la haine, le bien et le mal. »

« L'HÉROÏSME

Une série de revers, dus en partie au hasard, mais surtout à mon incurable propension à l'autodestruction, m'avait mené au fond du gouffre. Je vivais à présent dans la rue, dépourvu de tout, obtenant tant bien que mal en les mendiant les quelques dollars nécessaires à mon unique repas quotidien (et aux deux litres de mauvais vin qui achevaient chaque jour de me démolir le foie). Les nuits d'hiver étaient les plus dures. Dormir à même le ciment des trottoirs, emmitouflé de multiples couches de vêtements sales, usés à la corde et malodorants n'est pas seulement atrocement inconfortable : c'est l'une des expériences humaines les plus humiliantes qui soient. Ne vous attendez pas à une description plus détaillée de ma misérable vie d'alors, et des pauvres moyens que, bien maladroitement, je prenais pour y échapper. Le vol, la prostitution, la tricherie sous toutes ses formes n'ont jamais brillé au firmament des héros. Et pourtant: je m'en suis sorti, j'ai mis derrière moi ces années d'enfer. Et laissez-moi vous dire une chose: c'est héroïque. »
Olivier Kirouac-Marquis, 6 août 

« Certains de mes jours, c'est vrai, sont désormais assourdissants de silence. Mais la vérité, comme souvent, est plus complexe, et moins effrayante qu'on le dit. La solitude du dernier âge n'est assurément pas la meilleure chose qui puisse vous arriver. Seulement, je découvre qu'à maints égards, être très vieille n'est pas la catastrophe dont on m'avait parlé. Pourquoi les gens ont-ils si peur de vieillir ? Vous vous sentez plus mature, vous saisissez mentalement beaucoup de choses autrefois inatteignables. Vous êtes moins agitée, plus à l'affût de la grande énigme de la Vie. Ce matin, par exemple, en contemplant les fleurs délicates de l'amélanchier, j'ai eu le réflexe de prendre le téléphone pour appeler Laura. Ça n'a duré que l'espace d'une seconde, mais c'était comme si, durant ce bref intervalle de temps, mon amie était encore mystérieusement vivante. Avant ça, je ne savais pas que nos morts, en réalité, continuent de vieillir avec nous. Oui, pourquoi craindre la grande vieillesse ? Vous échangeriez tout ça, cette nouvelle compréhension du monde, ce calme devant l'inconnu, cette impression sourde de vous approcher de quelque chose d'incommensurable, vous échangeriez tout ça pour une peau plus douce, une allure plus rapide, une force physique encore intacte ? Pas moi. »

« LA MUSIQUE

N'avez-vous pas ce sentiment, parfois, que le présent n'existe pas ? Que chaque instant de votre existence est en train soit de glisser vers le passé, soit de s'envoler vers l'avenir? J'aurai tenté de bien des manières de lutter contre cette impression vertigineuse. L'absorption dans la musique demeure encore à présent pour moi le moyen le plus sûr d'y parvenir. Pourquoi sommes-nous émus en écoutant une suite de notes ? Personne ne le comprend. J'en arrive à me dire que ce langage mystérieux est peut-être la forme que prend le présent pour se rendre enfin perceptible à la sensibilité humaine. La vieillesse et la maladie me forceront d'ici quelques mois à quitter cette vie que j'ai voulue honorable sinon aux yeux de mes semblables, du moins dans le regard de Dieu. Quand je me présenterai devant lui et qu'il me demandera comment j'ai occupé mon séjour sur la Terre, je répondrai que j'ai essayé de mon mieux de capturer cet esprit presque insaisissable dissimulé dans l'intervalle séparant le passé et l'avenir, et qui, je le crois, est le siège de toute musique. »
Jean Cordier, 23 février 

« « Quand tu sauras bien trouver les mots qu'il faut, et nommer ce qui t'entoure, ce qui te hante, te submerge ou t'émerveille, me répétait-elle, alors le monde se mettra à exister vraiment. » Ce que ça pouvait bien signifier, je me le suis demandé toute ma vie. Mais je commence à mesurer, à présent que je puis mettre mon expérience en perspective, toute la clairvoyance des paroles de maman. Les mots sont le corps du temps. Sans eux, nous flotterions dans une espèce de néant qui n'est peut-être pas la mort, mais son antichambre. »

« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« « Ne te détourne pas si vite des idées qui ne te conviennent plus. Ce sont souvent les petites veilleuses qui restent allumées quand la flamme aveuglante de nos préjugés est soufflée par le vent. » Par-delà les épaisses obscurités de la mort, maman me rappelait donc à l'ordre. »

« LE MONDE EST BIZARRE

Pour calmer mes anxiétés, ou du moins pour m'en détourner, mon psychiatre m'a suggéré un jour de commencer une collection (cartes postales, vieilles monnaies, sous-bock de bière, etc.) et d'y consacrer le maximum d'attention. J'ai joué un moment avec l'idée d'amasser des boîtes de sardines, ou des cuillères touristiques. Puis, un soir, j'ai entendu à la radio un éleveur de volailles friand de statistiques affirmer que les poulets ne pouvaient voler plus de treize secondes à la fois. Ça m'a donné l'envie de me mettre à consigner dans de petits calepins le maximum d'informations de ce genre. C'était entendu: j'allais constituer une collection de faits méconnus. Le saviez-vous ? À l'âge de pierre, toute la population de l'Europe aurait pu tenir sur le pont d'un de nos bateaux de croisière modernes. Au Kentucky, la loi oblige chaque citoyen à prendre au moins un bain par année. Au cours de sa vie, un être humain fait environ cent mille rêves. Vous êtes âgé de soixante ans ? Vous avez donc consacré à ce jour cinq années de votre vie à vous brosser les dents. J'empile chez moi des dizaines de cale-pins débordant d'observations comme celles-là. À la longue, quelque chose d'apaisant émerge de cette espèce d'encyclopédie : le sentiment d'être né et de vivre dans un monde plus bizarre et plus incompréhensible encore que moi-même. »
Charles Handfield, 28 mars 

« SPIKE

Un jour, en retournant un peu plus profondément que d'habitude la terre de mon potager, j'ai découvert les ossements d'un chien de grande race. Son inhumation était ancienne : à peu près rien d'autre ne subsistait du corps que ces restes déjà à demi fossilisés. Ce qui avait été une médaille de zinc reposait toutefois à la base du cou. On avait tenu, manifestement, à ce que l'animal emporte avec lui son identité, peut-être à l'intention de ceux qui allaient l'accueillir dans l'éternité. Spike (c'était son nom) avait par ailleurs conservé la position dans laquelle l'avaient disposé ses maîtres, perpétuant dans le sommeil de la mort l'attitude méditative de ceux qui, le front penché, prient humblement leur dieu. Les mains barbouillées de terre, je songeais à ceux qui, agenouillés comme moi devant ce trou, avaient pour la dernière fois caressé ce front, prononcé ce nom naguère synonyme de courses, de jeux et d'amour. Chaque détail de cette pauvre tombe trahissait une peine secrète, absolument dénuée de faste et d'éclat. Et je me disais qu'à certaines époques de la vie, les plus favorables de nos prières restaient encore nos larmes discrètes. »
Pierre-Olivier Champagne, 4 novembre 

« UNE VIE SIMPLE

Regardez mon corps : ce teint hâlé, ces yeux bridés et comme plissés sous l'effet de la plus pure lumière du jour, ces cheveux plus noirs que le jais, cette physionomie à la fois trapue et allègre, typique des peuples du plateau himalayen. Pas de doute possible, je suis Tibétain. Avant de quitter mon pays pour venir ici, j'ai été moine bouddhiste dans un monastère presque entièrement coupé de la civilisation. Mes camarades et moi cultivions un potager, nous élevions quelques chèvres et un petit troupeau de moutons, et fabriquions nous-mêmes tout le nécessaire à notre existence : nourriture, boissons, vêtements, outils. Une bonne partie de notre temps était consacrée à la prière. J'ai vécu ainsi durant quinze fabuleuses années. Ensuite divers événements de nature politique m'ont forcé à l'exil, et voilà, je suis arrivé dans votre beau pays. En un sens, j'ai poursuivi ici ma vie monastique. Je continue de prier et de me contenter de peu de chose. Oh, j'ai bien essayé de vivre autrement, par exemple en achetant beaucoup d'objets, en me conformant à certains impératifs de la vie économique qui règle le monde. Mais je ne suis pas parvenu au degré de bonheur que je recherchais. Ce qu'il y a, c'est que je suis heureux avec rien. Je suis heureux dans la vie que j'ai reçue.
Ne ressentez-vous pas, certains jours comme celui-ci, que la vie, la vie véritable, n'est pas faite d'événements marquants, mais de moments infiniment simples ? »

« Il nous faut, autour de nous, la présence d'êtres aimés. Séparés d'eux, nous peuplons le vide de fantômes. »

« PAPILLONS

Il n'y a pas si longtemps, j'ai mis au monde un enfant qui n'a vécu que quelques jours. La petite chambre qui avait été aménagée pour lui est restée silencieuse. Mon mari et moi venions chaque jour y effleurer rêveusement l'un ou l'autre objet, observer un moment les figures colorées du mobile suspendu au-dessus du berceau, poser nos mains un peu tremblantes sur la douce couverture de laine. Oh, mais nous ne cherchions pas, comme vous le supposez peut-être, à ressasser masochistement notre chagrin. Comment dire ? Nous nous efforcions plutôt d'en déplacer les bornes, nous tâchions de voir si une forme de lumière pouvait encore se dissimuler derrière cette ombre épaisse. Il me semble, à la longue, que nous y sommes parvenus. Seulement, nos cœurs désormais sont pareils à ces papillons qui voltigent dans un rai de soleil mais dont on ne peut toucher les ailes sans qu'elles s'effritent sous les doigts. »
Madeline Sauveur, 18 décembre 

« LE TEMPS

Ma vie s'est déroulée pendant un certain temps sans histoires, puis quelque chose que je ne saurais expliquer est arrivé et j'ai été éjecté de l'enfance. Vers l'âge de douze ans, je suis devenu non pas vieux mais tout à coup très éloigné de la naissance. Je suis allé trouver ma mère et lui ai demandé quelle était cette porte qui se refermait en moi. « C'est le temps, m'a-t-elle affirmé avec une sorte de mélancolie très douce dans la voix. À partir de maintenant, ce qui n'était dans ta vie qu'une succession d'événements sans poids réel va se charger de songes, s'alourdir d'engagements, s'épaissir d'ambitions puis s'orienter vers l'avenir afin de te former petit à petit un destin. » Aujourd'hui, lorsque je me retourne, je ne distingue plus de ma naissance qu'un minuscule et lointain point lumineux, qui sans doute s'éteindra au moment de mon entrée dans la mort. À moins, à l'inverse, que ce feu ne reprenne de la vigueur et que le temps, à partir de là, ne poursuive sous une forme différente et d'une façon ou d'une autre sa marche en avant. Oh, n'allez pas vous imaginer que je suis habité par la foi des croyants, qui s'attendent dans l'autre monde à une rencontre. Seulement, j'ai peine à croire que cette vie, que tout ce temps si patiemment aménagé en destin s'achèvera dans une impasse. En tout cas je n'ai pas peur. »
Mario Petitclerc, 8 février 

Quatrième de couverture

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur: c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. Car il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité.

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis plus de vingt-cinq ans, Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l'auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l'aube (Prix des libraires 2007). Trois ans sur un banc est son vingt-cinquième ouvrage.

Éditions Québec Amérique,  février 2025
295 pages