Affichage des articles dont le libellé est Quête. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Quête. Afficher tous les articles

samedi 8 août 2026

Une pension en Italie ★★★★★ de Philippe Besson

Une pension en Italie parle de ce moment presque imperceptible où l'on cesse de vivre la vie que les autres ont écrite pour soi.

Sous le soleil écrasant de la Toscane, Philippe Besson remonte le fil d'un secret familial avec une infinie délicatesse. Plus qu'une enquête, c'est une quête. Celle d'un homme qui comprend enfin que sentir n'est pas savoir, et qu'il est parfois plus douloureux de se trahir que de tout perdre.
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens. »
J'ai été profondément touchée par cette histoire qui interroge le poids des rôles, des conventions, du regard des autres. Le roman dit avec beaucoup de pudeur le prix à payer pour être soi, sans jamais juger ses personnages.
Et comment ne pas parler de l'Italie 💚🤍❤️, chère à mon cœur ? Celle qui bruisse dans la langue, qui embaume les jardins, les Campari, les routes bordées de cyprès. Une Italie solaire et sensuelle où il semble enfin possible de respirer.
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
Ou quand certaines questions dépassent les pages d'un roman.
Un roman profondément humain sur l'affirmation de soi.

« On ne vient pas en Italie chercher des suavités, on vient y chercher la vie. »
Edward Morgan Forster, Avec vue sur l'Arno

« En quatre jours, il m'a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »
Robert James Waller, Sur la route de Madison »

« [...] je les ai vues ces photos, elles m'ont déconcerté, on n'imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle. »

« Si beaucoup ont choisi l'Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C'est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C'est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l'usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l'engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre. »

« Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu'il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu'on s'y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ? »

« [...] s'il s'est vu incapable de s'opposer à ce qui advenait, peu à peu il s'est rendu compte qu'il aimait follement ce déchaînement, cet emportement, en conséquence il y a consenti, l'a même recherché, il a éprouvé la sensation extraordinaire de se débarrasser d'entraves invisibles et pourtant si lourdes et de gagner sa liberté dans l'abandon.
Alors il a su.
Il a mesuré l'absolue distinction entre le sentir et le savoir.
Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. »

« Il songe alors et c'est vertigineux que parfois le hasard jette les dés d'une bien curieuse manière puisque, sans lui, il ne serait rien arrivé la veille, sans lui, il serait toujours le même homme, et en ce moment même, il roulerait vers Arezzo dans le but d'admirer les fresques de Piero della Francesca ainsi qu'il l'avait programmé. Mais le hasard explique-t-il tout ? Explique-t-il, par exemple, sa présence dans la chambre désertée ? Il aurait pu se faire violence et accompagner sa famille, ce n'est qu'un peu de fièvre, ce ne sont que quelques nausées, ce n'est qu'une fatigue passagère. Mais il a jugé préférable de laisser femme et enfants partir sans lui, et c'est bien lui qui a choisi de rester dans cette pensione où rôde l'homme qui, la veille, a produit sur lui le plus grand des bouleversements. »

« [...] Trieste.
Paul ne s'attendait pas à entendre ce nom. En voilà une ville singulière, songe-t-il, armé de son érudition. 
Nichée dans une sorte d'enclave, une virgule au pied des Alpes, aux confins des Balkans, sur la mer Adriatique, en face de Venise, qui la nargue, la méprise.
« La splendeur, c'est de l'autre côté », confirme Sandro, avec dépit ou dédain.
Et après, ce n'est plus l'Italie. D'ailleurs, pendant des siècles, Trieste n'a pas été en Italie. Longtemps autrichienne, un peu espagnole, revendiquée par les Serbes, les Slovènes, les Yougoslaves, occupée par les nazis, sous tutelle américaine à l'issue de la Seconde Guerre, elle n'est redevenue pleinement italienne que dix ans plus tôt.
« Tu penses que ça en fait un lieu formidable, autant d'influences, un creuset comme on dit, mais non, on ne sait pas où on habite. »
Berceau du fascisme avant d'être soumise aux partisans communistes.
« La politique a tout écrasé, tout sali. On n'a jamais eu le choix qu'entre des brutes. »
Une ville portuaire aux larges avenues rectilignes.
« Travailler aux chantiers navals, c'est la règle, c'est le destin des gens. »
Un grand canal, une place gigantesque, des palais à profusion, des ruines romaines, des villas somptueuses, des théâtres, des tours, des phares.
« C'est beau quand même, il ne faut pas croire. » »

« À quinze ans aussi, il comprend qu'il aime les garçons.
« C'étaient les seuls qui m'intéressaient. Pas ceux de mon âge, les grands, ceux de vingt-cinq, trente ans. »
Mais en Italie, un pays d'hommes, de familles et de curés, une nation où la virilité est exaltée, où avoir une femme et des enfants représente l'accomplissement d'une vie, où suivre les préceptes de la sainte Bible, qui condamne les déviances, est un réflexe, une exigence, ces inclinations sont impossibles, au point que beaucoup clament : « Ça n'existe pas par chez nous. »
« Alors j'ai fait semblant d'aimer les filles. »
Gomina dans les cheveux, assis jambes écartées à la terrasse des cafés, il les siffle sur leur passage et partage avec ses amis des exploits sexuels imaginaires. »

« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »

« Non, c'est presque indétectable, rassure-toi, les gens ne le voient pas, j'en suis sûr, d'abord parce qu'ils ne font pas attention, ils regardent leur nombril en premier, les gens, ensuite parce que c'est trop loin d'eux, et puis parce qu'ils n'ont pas d'imagination, ils se disent qu'un bon père de famille n'est pas autre chose qu'un bon père de famille, ils t'ont assigné un rôle, ils t'y laissent. Mais moi, j'ai appris à reconnaître cette chose-là. Et ça, pour le coup, tu la partages avec les hommes de Florence. C'est dans votre regard. Vous avez une façon de vous attarder, de vous attarder sur moi. Ça peut durer juste deux ou trois secondes mais ça suffit. Chez un homme normal, il n'y a pas ces deux ou trois secondes. Parfois, vous le faites volontairement, en vous assurant que personne ne va repérer votre petit manège. La plupart du temps, ça vous échappe. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. C'est le désir qui s'exprime, malgré vous. Et c'est ce qui s'est passé le premier soir, au dîner. Il y a eu ces deux ou trois secondes, malgré toi. C'est pour ça que je t'ai fixé. Et puis il y a la peur dans vos yeux. La peur de ce que vous ressentez, la peur d'être reconnu aussi. Ça fait comme une petite douleur, un rictus sur votre visage. J'ai vu cette peur quand on s'est parlé dans le jardin la première fois. Alors j'ai compris. J'ai compris ce que tu cachais. »

« « Mais, si tu veux savoir, je ne suis pas venu vers toi juste parce que ça m'a semblé possible, reprend Sandro.
- Ah non ? Alors pourquoi ?
- D'abord parce qu'il m'a ému, ton désir. »
Ce désir machinal et aussitôt contrarié.
« On est toujours flatté quand on plaît.
- C'était un réflexe narcissique, en somme, raille Paul.
- Voilà ! » »

« J'ai vu un Français, et ça voulait dire quelqu'un qui vient d'ailleurs. J'ai vu un type en train de lire un livre dans un jardin, derrière ses petites lunettes. J'ai vu de l'intelligence et de la douceur. Et j'ai pensé : j'ai envie d'être avec lui. C'est comme ça. C'est arrivé, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. »

« Paul se dit à propos de Sandro : voilà un homme qui a traversé des épreuves, affronté l'hostilité, frôlé la mort, connu l'arrachement à la terre de ses origines, accepté sa vérité pour être au clair dans sa tête, et qui démontre que la virilité n'est pas seulement ce qu'on prétend. »

« [...] il regrette de ne pas s'être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »

« Elle se dit que c'est cela aussi, et peut-être d'abord, les vacances : de la paresse, de l'inconsistance, de la légèreté, simplement humer l'air, offrir son visage et ses bras nus au soleil, négocier le prix d'un tissu dans un italien très approximatif avec un vendeur de mauvaise foi, boire des Campari. Elle a bien envie de poursuivre dans cette voie. »

« J'avais beau être un jeunot, je me suis posé des tas de questions, il ne faut pas croire. Au début, j'ai pensé que ça n'allait pas durer. Après, j'ai été avec des filles en me disant que ça allait régler mon problème. Je considérais que c'était comme une maladie. Une maladie, tu la soignes, tu t'en débarrasses. Et, quand j'ai rencontré Andrea, j'ai su. Ça m'a sauté à la gueule comme une évidence. Il fallait que j'arrête de me mentir. J'étais ça profondément, entièrement, exclusivement. »

« - Il faut se rendre compte qu'on n'est coupable de rien.
- Pourtant, si tu écoutes les gens, c'est un vice, ou un péché, ou un crime, ou une saloperie. Ce ne sont pas les mots qui manquent.
- C'est pas parce qu'ils sont nombreux à le penser qu'ils ont raison. Quand je l'ai compris, toute ma peur a fichu le camp. Toi aussi, tu devrais arrêter d'avoir peur, Paul. Arrêter d'agir sous le coup de la peur. Et arrêter de chercher à complaire à tout le monde. C'est pas les autres qui comptent, dans cette histoire. C'est toi. C'est de ta vie qu'on parle.
- La vie, tu la vis aussi pour les autres, avec les autres. Tu n'es pas tout seul sur cette terre.
- Sauf que c'est pas de la vraie vie, si tu n'as pas commencé par t'accepter tel que tu es. C'est de la comédie. Du conformisme. Tu ne crois pas qu'il est temps que tu t'acceptes ? »

« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »

« La version de Gaby est plus prosaïque, qui pose Paul en salaud, en félon, en fornicateur. Il récolte aussitôt l'anathème. Le fait même qu'il ait toujours été bien sous tous rapports, donc insoupçonnable, joue contre lui, devient une circonstance aggravante. Il est conspué tandis que l'épouse outragée suscite la sympathie, la commisération. »

« « Ce n'est pas juste étrange. Celui qui largue toutes les amarres le fait forcément pour des raisons profondes, il obéit à une obligation ardente, à une nécessité absolue. Alors soit Paul a commis un acte irréparable et répréhensible qui l'a contraint à disparaître, soit il a rencontré une situation qui l'a conduit à dissoudre, littéralement dissoudre l'homme qu'il était pour devenir celui qu'il devait être. Tu me suis ? » Ma mère relève les yeux et finit par murmurer : « Ton grand-père n'a commis aucun acte répréhensible. » Ainsi, par cette pirouette qui trahit ses hésitations et ses questionnements, ses soupçons et ses remords silencieux, ma mère donne corps à mes intuitions. Elle dit aussi comment on choisit l'aveuglement pour éviter les complications. »

Quatrième de couverture

Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.

Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.

PHILIPPE BESSON est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon.

Éditions Julliard,  janvier 2025
236 pages

samedi 7 mars 2026

L'Ourse qui danse ★★★★☆ de Simonetta Greggio

Un voyage sur la banquise, mais pas seulement. Dans ce récit, un homme déraciné retourne sur sa terre natale et doit réapprendre à vivre au contact de la nature, renouant avec les pratiques ancestrales.
C’est une sincère quête de sens, un texte engagé qui explore les problématiques sociales et environnementales des communautés inuites aujourd’hui. En arrachant les inuits à leur territoire, en détruisant le peuple inuit, c’est aussi de leur sagesse que nous perdons et dont nous aurions tant à apprendre.
Lecture introspective, qui pousse à réfléchir à notre manière d’habiter le monde et à notre rapport aux traditions. 
J'ai pensé parfois à "Croire aux fauves" de Nastassja Martin, par la justesse du regard porté sur l’humain et la nature.
Une reconnexion au Vivant. Émouvante. 
Une lecture qui n'est peut laisser indifférent !
« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

En mémoire de Laïka
Aux yeux si doux
Au bon sourire de chienne de rue 
Partie dans les étoiles
Et jamais revenue

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit.
À l'époque où tout ceci est arrivé, je n'avais pas quarante ans. J'habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l'univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.
Le reste du temps j'étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu'il y a à savoir.
Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi.
Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Nous étions liés par nos dialectes communs, nos chants et nos danses. Et nos méthodes de chasse, qui débutent avec nos pères et les pères de nos pères, dans une longue procession de chasseurs venus du blanc pays d'avant. Puis vous êtes arrivés et nous sommes devenus danois, groenlandais, canadiens. Vous êtes venus avec vos pasteurs et vos moteurs, vos alcools et vos maladies. Et nous avons commencé à ne plus voir notre propre nombril. Nous, qui étions comme des harengs, secs mais dodus aux bons endroits, sommes devenus obèses.
Qui mieux que nous sait qu'un animal ne peut être gras, dans l'impitoyable nature qui nous entoure ? Un animal qui n'est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L'homme n'est qu'un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d'eau et les hautes herbes de notre bref été. S'il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.
Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. Avez-vous déjà raclé la peau d'un saumon pour en faire les pages d'un cahier ? Avez-vous jamais pêché dans un trou de glace, à genoux dans vos pantalons de fourrure des heures et des heures durant, le visage qui devient aussi rouge qu'une fleur de rhododendron ? Avez-vous jamais dépecé un jeune phoque et croqué son foie cru, chaud, palpitant ?
Cela vous dégoûte. 
Lorsque vous avez échu parmi nous, vous avez été si dérangés par nos mœurs et nos pratiques que vous nous avez traités d'animaux humains. Humanoïdes, hominiens: vous avez décrété que nous n'étions pas vos semblables. Comme des ancêtres que vous auriez voulu oublier.
La peur et la gêne conduisent au déni. Après, il est difficile de revenir sur ses pas.
Je n'ai pas toujours été celui que je suis aujourd'hui, l'Inuit qui se tient fièrement devant vous dans ses peaux de bête et ses kamiks, ses bottes traditionnelles, et sur lui l'odeur des chiens et des cuirs. J'avais bien réussi à me camoufler, à me dissimuler. Je vous l'ai dit, je vous connais mieux que vous ne me connaissez.
Jeune homme, j'ai cru qu'en allant dans vos écoles, j'allais pouvoir mêler notre savoir ancestral au vôtre. J'ai cru que vous comprendriez si j'en parlais avec vos mots.
J'ai cru que vous sauriez ma peine si je touchais votre cœur.
J'étais moi-même dans le déni. Je n'avais pas compris que c'était une question de pouvoir, de suprématie. Une question d'argent là où je pensais qu'il s'agissait de respect.
Ne croyez pas que je vous mette au pilori. Car il y a une chose que j'ai comprise - et il m'a fallu tellement de temps pour m'en rendre compte que mes tempes sont devenues grises: vous n'avez pas conscience vous-mêmes de la vie de la mort ! - que vous nous imposez.
Que vous vous imposez.
Ou si vous préférez, que vous laissez vos hommes politiques et vos multinationales vous imposer.
Il m'aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début: que nous mourrons tous ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée. »

« Nous n'avons jamais appris à tenir un intérieur, comme vous dites nous sommes des errants, jamais nous n'avons imaginé nous sédentariser. Chez nous, lorsque quelqu'un meurt, on arrache les portes et les fenêtres pour que son esprit puisse s'envoler.
Voilà le cas que nous faisons de nos habitations.
Il me semblait comprendre plus de choses que je n'en avais comprises jusque-là. Je partais à la chasse avec nos équipements traditionnels, harpon, flèches, arc. Je croyais au pouvoir de la sagesse. À celui de la beauté. À la lutte à armes égales. »

« Autrefois, on se tassait sur un oumiak, un grand kayak communautaire. On risquait bravement sa vie au bout d'un harpon. Depuis, des moyens plus modernes avaient pris la place de ces chasses mythiques. Mais tuer une baleine reste l'un des grands rêves de tout chasseur, et je ne faisais pas exception à la règle. J'ai lu dans vos livres kabloonaks que ceux qui chassent la baleine chez vous sont pris de grande mélancolie au bout d'un moment. Car elle est, sans nul doute, l'une de nos sœurs les plus proches. Voir mourir un être qui nous ressemble, c'est plonger dans sa propre fin. La douleur de la baleine et son instinct de survie s'apparentent aux nôtres. Elle enfante comme les femmes humaines. Elle joue et chante comme nos filles. Elle nous regarde avec nos propres yeux. Ce qu'elle ressent, c'est ce que nous ressentons. Au fond de moi, j'ai toujours considéré que tuer et manger nos frères et sœurs nécessite du respect, et une forme particulière de ce que vous appelez prière. Mais il faut me rendre à l'évidence: ni le pouvoir de nos chamanes ni les plus hautes pensées de vos philosophes ne peuvent enrayer ce processus. Dans le grand tumulte du monde, nous n'entendons plus les voix. Nous ne savons plus ni aimer ni tuer, actes fondateurs de l'être humain.
Moi-même, je ne supportais plus ma lâcheté. J'étais parti. Ma quête ne faisait que commencer.
Je cherchais de toutes mes forces.
Quoi, je l'ignorais. »

« Ils jappaient, mais pas de peur ou de faim, plutôt de la pure joie de courir dans ces paysages de toute beauté. La lumière se faisait bleuâtre, la neige se muait en farine, puis en flaques que l'herbe très verte, presque phosphorescente, absorbait.
Le printemps explosait. »

« Nous sommes comme notre frère l'ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l'univers s'étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d'autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d'herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l'on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd'hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.
Comme notre frère l'ours, nous cherchons à retrouver notre place. Non: nous exigeons que l'on nous redonne notre place.
Car si l'ours et l'Inuit meurent, vous aussi vous mourrez. »

« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

« Celui qui n'a jamais observé les manifestations d'une pure douleur ne peut pas les imaginer. C'est le murmure fou de l'amour perdu à jamais. C'est le cri d'angoisse que le ciel lui-même ne peut contenir.
C'est ce que l'homme et l'animal ont en commun.
Le souffle de la vie, celui de la mort.
Cette peine nous réunit.
Tous les dieux inventés par les civilisations humaines nous envieront cela. »

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d'être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses - pétrole, métaux rares et lorsqu'ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir.
Mais aujourd'hui, à la différence des temps anciens, des êtres humains de tout bord, de toutes les couleurs, se sont alliés. Nous avons tous saisi que l'aiguille de l'horloge de l'Apocalypse, cette horloge conceptuelle créée au début de la guerre froide et mise à jour depuis 1947, et sur laquelle minuit représente la fin du monde, est à moins deux minutes du tocsin.
Des femmes et des hommes de bonne volonté se sont joints à nous. Je me souviens notamment d'un chercheur qui, découvrant l'existence d'ogives nucléaires sous la glace de notre pays, l'a dénoncé haut et fort, créant un conflit politique international majeur. Depuis, ces ogives ont été désamorcées, sauf l'une d'entre elles, qui a été perdue, et dont la présence hante les grandes puissances qui craignent la mauvaise rencontre avec un bateau ou un sous-marin.

Je suis aujourd'hui le porte-parole de ma communauté. J'ai été reçu à plusieurs reprises par différents présidents américains. Français. Danois. Je suis même allé en Russie, avec une délégation qui fut, brièvement, jetée en prison. Mais jamais je n'ai douté ne fût-ce qu'une minute de l'importance de ma mission. Et si mille fois j'ai été bouté hors d'un conseil d'administration, d'une banque ou de tout autre lieu de pouvoir, mille fois je suis retourné à l'attaque. J'ai souvent perdu. Parfois gagné.
Mais ce qui m'est arrivé alors que je songeais à raccrocher mes gants de boxe et à jouir d'une simple existence de grand-père, jamais je ne l'aurais imaginé. »

« Aujourd'hui on dénombre environ 150 000 Inuits sur la planète, dont 45 000 au Canada.
Les représentants de toutes les régions polaires (Alaska, Sibérie, Canada et Groenland) se réunissent lors des Conférences circumpolaires pour s'occuper des problèmes qui se posent en Arctique.
Le taux des suicides est plus élevé que jamais.
Les statuettes qu'ils fabriquent sont sculptées dans la stéatite.
La stéatite est une pierre tendre.
Une pierre sur laquelle la foudre est tombée.

La chercheuse Nastassja Martin, qui s'est battue contre un ours et a survécu, mais a eu une partie du visage dévoré, vit depuis dix ans dans les régions extrêmes du Nord.
Elle arrive aujourd'hui à cette conclusion :
« Derniers bastions de nature sauvage, Alaska et Kamtchatka condensent donc à l'heure actuelle nombre de tensions du monde moderne, depuis les conflits politiques des États rivaux qui se font face, aux problématiques énergétiques incontournables dans ces régions (le pétrole en Alaska et le gaz au Kamtchatka), jusqu'aux bouleversements écologiques qui ébranlent les écosystèmes préservés et sauvages qu'ils sont censés abriter et contenir. [...] Les sociétés indigènes qui y vivent depuis des milliers d'années doivent aujourd'hui composer avec un monde qui se délite de part en part. Les animaux migrateurs qu'ils chassent changent soudainement de trajectoire et deviennent introuvables; les forêts brûlent; la glace cède là où elle avait toujours tenu. Ces métamorphoses sont amplifiées par des conditions sociales extrêmement dures dans les villages, qui perdurent depuis l'arrivée des premiers missionnaires et explorateurs qui sédentarisèrent les indigènes en même temps qu'ils leur transmirent des maladies incurables qui allaient décimer leur population.
Nous pouvons, en Occident, entretenir l'idée que ce qui arrive aux autres ne nous arrivera pas, ou très tard : il s'agit d'une illusion. Les indigènes qui vivent dans les régions les plus touchées par le réchauffement sont en réalité aux avant-postes de quelque chose qui fonce sur nous aussi, et qui concernera très bientôt non plus seulement nos intellects, mais nos propres corps. »
To be continued.
*Extrait d'une interview publiée dans Libération le 17 mai 2019. »

Quatrième de couverture

Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Danois, Groenlandais et Canadiens étaient liés par leurs dialectes, leurs croyances, leurs coutumes en harmonie avec la nature environnante. Mais lorsque les « hommes blancs » sont arrivés, les intérêts des grandes puissances ont pré-valu, de nouvelles frontières ont été dessinées, et les familles ont été séparées. Parmi eux, un enfant grandit en « Occident », loin de ses parents déportés. Lorsque, devenu adulte, il retourne sur ses terres natales pour retrouver ses sœurs, il éprouve le besoin de renouer avec les pratiques ancestrales. La chasse rituelle qu'il entreprend va revêtir une dimension initiatique dès lors qu'il se trouve confronté à une ourse. Le cours des choses s'inverse: c'est l'animal qui aura le pouvoir de le main-tenir en vie - ou non.
Dans ce conte engagé et sensible, Simonetta Greggio met en lumière des modes de vie dits primitifs souvent oubliés, voire dédaignés, et rappelle combien l'homme n'est que l'un des hôtes de cette Terre.

« Un conte poétique et puissant, qui nous entraîne au fin fond de la banquise, à la découverte de la culture inuit. Un énorme coup de cœur pour cette pépite ! »
Librairie Le Hall du livre

Éditions Cambourakis,  août 2024
108 pages 

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025

lundi 19 janvier 2026

Des loups ordinaires ★★★☆☆ de Seth Kantner

« Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »
Ouvrir ce livre c'est partir à la découverte d'un territoire naturel sauvage, d'un milieu extrême, de faire face aux hurlements des loups, au silence de l'Arctique, de voir défiler devant nous un paysage glacé et sensiblement décrit, qui agit comme un personnage à part entière. 
"Des loups ordinaires" est une histoire de quête intérieure, qui explore l'identité, l'appartenance culturelle et sociale. Cutuk Hawcly est tiraillé entre deux mondes : celui de son héritage ancestral inuit et celui de la société "blanche" moderne. Un personnage complexe et imparfait qui ne se laisse pas appréhender si aisément et qui donne à réfléchir. Comment survivre à soi-même et à ses propres attentes ? Une immersion sensorielle garantie ! Certaines scènes impriment durablement la mémoire. Pourtant, ce n'est pas un livre qui vous offrira la plus grande distraction, je vous le déconseille si c'est ce que vous cherchez en premier lieu d'ailleurs. Ce livre n'est pas de tout repos, il dérange, questionne, en particulier notre rapport contemporain à la nature. On est loin des fantasmes de retour au sauvage. En lisant Seth Kantner, on réalise tout ce que nous avons cessé de comprendre de la nature. Et ça ce n'est pas un mince sujet...
« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Les loups tournèrent, leurs griffes s'agrippaient à la neige dure. Je visai à mains nues à présent, et le métal brûlait mes doigts. Sous la luminescence verte du ciel la meute de loups se dispersa vers le nord, de l'autre côté du lac. Les animaux que j'avais voulu tuer se mêlèrent et s'effacèrent. Ce loup combien de kilomètres avait-il parcourus sous cette lumière verte et vaporeuse, et depuis combien d'années ? Il avait eu froid, il avait eu faim pendant les tempêtes, il avait été trempé par la pluie d'été; il arpentait ce territoire que j'appelais le mien. Il connaissait chaque montagne, chaque sentier le long de chaque butte, bien mieux que je ne les connaîtrai jamais. Et moi, le loup, je le connaissais seulement mort. Je ne voulais pas être un Étranger. Pas ici aussi. Pourquoi n'avais-je jamais pensé de près à ça - qu'un animal possédait infiniment plus de savoirs que moi ? »

« La lune derrière le territoire, étroit, et rien à chasser. Vers le sud la meute dispersée avance dans le noir, seul ou à deux, vers la prise. La tension dans la meute, un membre manque à l'appel, des grondements rapides. Un loup passe la truffe à travers une rangée de saules. De pâles lueurs bleues ondulent là-haut. Il débouche sur un lac. Trois gros louveteaux suivent sa trace. Souvent ils s'arrêtent, se donnent des coups de museaux et flairent des tunnels de souris. Sur le lac désormais, leur regard perçant fixé sur une danse orangée, trouée dans la nuit, et l'odeur de la fumée, du sang, des humains et des chiens. Les loups l'entourent. Un renard passe promptement. Les louveteaux le pourchassent dans l'obscurité.
La meute s'immobilise avant les lueurs du feu. Elle hume la peur moite de l'humain et les os carbonisés. Elle entend la respiration rapide. Et puis le gros loup sent quelque chose d'autre, un parfum qui le ramène à sa jeunesse et à la perte de sa mère. Ce parfum le fait frémir. Un moment, et il éloigne la meute du danger de cette proie. La leur aussi porte maintenant l'odeur des humains. Partir, loin dans les montagnes. »

« Sur une serviette en papier, j'écrivis quelques mots. Abe, il fait chaud dans un avion. Une belle femme, grande, les cheveux bruns, veut que je mange. Alaska Airlines veut que je boive leur café. Je m'arrêtai, me demandant ce qu'Abe avait passé toute sa vie à nous apprendre. Peut-être Ne courez pas après l'argent, c'est être pauvre que vivre comme cela. Ne tuez pas les animaux pour la gloire, cela ferait de vous la pire des brutes. Mais qu'y avait-il de l'autre côté ? Que voulait-il que nous fassions ? Un instant plus tard, je devins plus magnanime. Soyez heureux - c'était cela qu'il avait essayé de nous enseigner. Mais les gens n'étaient-ils pas supposés être les meilleurs à ce qu'on leur avait appris, à ce qu'ils mettaient en pratique? Au village, les gamins étaient bons au basket et à jeter des pierres pour dégommer les hirondelles sur les câbles téléphoniques. D'une manière ou d'une autre, mon entraînement avait uniquement consisté à vouloir être heureux. »

« La toundra miroite, vaste et blanche, sous le soleil de mai. Le parfum de caribou dérive dans l'air, provocateur, murmure d'un troupeau qui se hâte vers le nord, de petits et de femelles gravides de viande, après trois semaines maigres depuis la dernière prise. Au nord, les montagnes dentellent le ciel. Les derniers arbres avant la limite forestière de l'Arctique arborent leurs pentes, et plus haut les rochers tachetés et la neige s'étirent contre le bleu. »

« Adorateurs d'autochtones. Une religion de marque. C'est comme dire qu'on va aller vivre dans une cabane, mais rester dans le rayon d'un supermarché. »

« Une partie de moi se sentait libre, à la maison, de retour sur le territoire, à manger des os à patiq et des baies; l'autre était flétrie de trop de café de cowboy et du choc des cultures. Ma peau semblait fine, et je ne voulais pas qu'il voie, au travers, les creux et le doute. »

« Quand tu es jeune, les collines sont faciles à gravir, dit Abe. L'avantage de vieillir, c'est qu'elles ne paraissent plus aussi hautes. »

« - Eh bien, je suis content que tu sois rentré. Et qu'Iris soit rentrée. En fin de compte, qu'est-ce que tu as aimé, en bas ? 
- Aller au cinéma, c'était marrant. Parfois au restaurant, et commander un sandwich BLT. 
Il eut l'air perplexe un instant, puis leva les sourcils - oui. 
« Mince, plein de choses sont difficiles à détester. Les petits paquets d'amandes sucrées-salées. C'est trop bon! Les machines à laver. Les lampes efficaces. Les sièges incroyablement confortables qui ne font pas mal au dos. Pas comme s'asseoir sur des bûches. »
Abe regardait ses pouces et écoutait avec un sourire vague; je me demandais s'il attendait que je me taise.
« C'est marrant. » J'entendis ma voix accélérer. « La vie là-bas, c'est... comme si tu t'épuisais avant qu'elle ne s'épuise. On dirait que les gens créent des fauteuils incroyables et puis... et puis, je sais pas. Ils s'asseyent dedans pour payer leurs factures ? Ils font des chaussures belles et chères, mais qui prennent l'eau. Les scientifiques qui sait ce qu'ils sont en train d'inventer, ou sur quel pauvre animal ils vont mettre le grappin pour ne pas avoir à sortir et à l'étudier vraiment. Les gens pensent à peine aux animaux. Ils débattent de l'avortement, mais ils s'énervent si tu ne "coupes" pas tes chiens. »
Je touchai la neige du pied. « Abe, tout est bizarre. Dans leurs prêches, les prédicateurs parlent du désastre... et t'as intérêt de donner de l'argent pour une réservation au paradis. Cet endroit est pourri, et tu peux juste t'en aller ? C'est comme ça que les Étrangers se comportent à Takunak. T'as de la peine pour Jésus. C'était vraiment un type bien, et plein de trucs mauvais sont faits avec son nom collé dessus. Ils parlent des rues en or au paradis. Pour quoi faire ? Le faire fondre ? Les gens volent autour du monde et crament du fuel pour apercevoir des moineaux rares. Ils descendent en hélicoptère à ski des montagnes plus hautes que les Dog Die, et s'inquiètent de savoir si la couleur de leurs bottes va bien avec celle de leur surpantalon. Quand j'imagine les humains comme un seul énorme troupeau ? Je vois l'hiver qui arrive et eux qui courent dans tous les sens en pensant au sexe ou en perdant leurs clés. » »

« Loin à l'est, les aurores boréales fouettaient et faisaient signes, traits vaporeux verts et roses. Rex aboya, et puis les chiens hurlèrent ; bas dans la distance un loup répondit aux chiens. Plus près, un autre loup hurla, et encore un autre. Quand tous furent silencieux de nouveau, je hurlai à mon tour. Personne autour pour se moquer ; je laissai l'envie se déverser aussi parfaitement que possible. Les cris flottèrent au-dessus des arbres - les loups se rapprochaient. Les poils se hérissèrent sur ma peau. Le calibre 30-30 de Janet était dans son fourreau sur le traîneau. J'étais content de n'avoir pas vidé le poisson et de laisser cette odeur alléchante s'échapper dans l'air. J'attrapai le tuuq. Allaient-ils me dévorer ? Me chier à travers le territoire ? De la merde blanche, dans des endroits battus par le vent, là où les animaux connaissaient des chemins secrets et des parfums, des murmures venus de la terre. J'eus un bref rictus ; dans une version hollywoodienne de ma vie, mon nom indien pourrait être "Merde Blanche". »

« Abe avait laissé du sel, des croquis, des bobines raidies de babiches faites maison pendues à un clou, des conserves de tabac remplies de pointes tordues, des bouts de charbon, des allumettes. Sur les planches déformées au-dessus du plan de travail de la cuisine, du poivre, un sachet en plastique de ciboulette séchée, un demi-centimètre de sauce Worcestershire dans une bouteille brune. Sur le sol la bouteille de vanille, vide, le bouchon balancé par des intrus assoiffés. Abe - optimiste et curieux - aimait laisser des morceaux de souvenirs flotter derrière lui. Il disait souvent que c'était pour cette raison que les Eskimos répandaient des déchets à travers le pays pour les souvenirs, pour ne pas se sentir seuls. Vous ne pouviez pas comprendre, ajoutait-il, avant d'avoir été perdus pendant des jours sans apercevoir le moindre signe d'un humain; alors, voir des déchets pouvait être fichtrement bien. »

« La neige s'étendait au loin, énorme et ondoyante, les congères écumantes des vagues dures et blanches. Les montagnes s'appuyaient contre le dos du ciel. Les engelures lançaient mon nez, mes joues, mon front, et l'eau s'étirait et gelait le long de mes paupières. Les loups régnaient sur des vallées entières dans ces montagnes, comme prévu. Enlevez le métal, pensai-je, et les humains sont à peine différents des animaux, abstraction faite de toute l'obsession sur les odeurs et les poils corporels ; remplacez la graisse dorsale et les os cachés par les plans d'épargne-retraite, les proies rapides par les fast-foods. Les loups étaient intelligents. Ils s'occupaient de leurs petits. Parfois ils manquaient d'endroit où s'enfuir, commettaient des erreurs, et mouraient.»

« L'homme balaya la salle des yeux, perplexe, puis remua des papiers, et se retira au cœur d'une forêt de mots trop hauts et d'anglais de comptable. La réunion suivit la piste des murmures et des petits cris. Sur les chaises en métal, nous rigolions de la manière dont l'homme avait prononcé le nom eskimo de Joe Smith. Nous avions entendu « ma bite ». Nous riions, non pas car nous étions méchants, mais parce que le rire faisait partie de la tradition, que nous y étions bons, et que, ce soir, nous nous souvenions encore comment faire. »

« - Elle ne voudrait pas vivre Là-Bas. Et moi, je sais vraiment pas si je voudrais vivre Ici. » Le canapé était confortable, et je fermai les yeux. « Je crois que je comprends ce que les gars ressentent. La vraie chasse, c'est fini. Regarde, je porte des bottes Sorel. Les pièges, ça paraît bidon ; les choses coûtent tellement cher, et les fourrures valent si peu. Une carrière de Blanc, avec une assurance ? Et une retraite ? Quelque chose manque en moi - c'est comme être né loup et choisir la vie d'un chien. »
Iris posa sa tasse sur le sol en contreplaqué abîmé. Il faisait froid, des têtes de clous givraient près de la porte. Elle glissa les pieds dans des chaussons en peau de phoque à perles, et surveilla la tourte aux myrtilles dans le four. « Eh bien. J'ai une petite carrière de fille blanche - il y a des problèmes, mais c'est la vie. Ça me plaît, ici. Je suis avec des enfants, j'essaye de changer les choses, j'ai un ordinateur et un téléphone. Si je voulais, je pourrais prendre un avion pour Fairbanks. Je peux monter voir Abe en traîneau. Tant de caribous sont passés à l'automne, ils pouvaient à peine laisser la piste d'atterrissage ouverte. Des ours... » Elle coupa la tourte vivement. « Tu sais, quand les gens disent que Takunak et la nature sauvage sont au milieu de nulle part ? Moi, je pense qu'elles sont au milieu de tout. »

Quatrième de couverture

« Certains livres rares ont ce pouvoir de vous toucher jusqu'à l'os et de rendre plus vaste un monde que vous croyez connaître. Des loups ordinaires est un de ces livres éblouissants : étranger comme un rêve, âpre et beau comme la vie. »
Barbara Kingsolver

Né et élevé en Arctique, Cutuk Hawcly a appris les règles de la chasse, de la pêche et du troc auprès du peuple inupiak. Seuls blancs à des kilomètres à la ronde, sa famille et lui vivent dans un igloo au beau milieu de la toundra, avec pour voisins les loups et les caribous. Après avoir été scolarisé en famille, il quitte le foyer pour étudier à l'université et découvre la vie urbaine, parfois plus hostile que la nature sauvage.

Roman d'apprentissage et de nature, largement inspiré par la vie de son auteur, Des loups ordinaires est une plongée unique dans un monde en voie de disparition. Avec puissance et poésie, Seth Kantner nous fait entendre les chants du loup, le hurlement meurtrier du blizzard et la rengaine entêtante de ceux qui veulent survivre à l'inhabitable.

Seth Kantner est né et a grandi dans la nature sauvage du nord de l'Alaska. Il a travaillé comme trappeur, pêcheur, jardinier, mécano, constructeur d'igloo, photographe et professeur. Livre culte traduit pour la première fois en France, Des loups ordinaires est son premier roman.

Éditions Buchet.Chastel,  janvier 2025
490 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Pouzargues