Cette phrase, je vais la garder précieusement au creux de moi.
Cinq femmes, Louise, Carmen, Amira, Iris, Maria, cinq tranches de vie reliées par un fil invisible : L'Art de la joie de Goliarda Sapienza. Burn-out, deuil, maladie, maternité qui engloutit, quête de sa place… Sabrina Delarue aborde tout cela avec humour et tendresse, et une écriture fluide qui joue elle aussi avec l'effet Venturi : deux êtres légers, et voilà qu'ils se rapprochent au lieu de s'éloigner.
J'ai aimé toutes ces femmes. Amira, surtout, avec sa drôlerie qui pique, sa fatigue d'« être là sans y être », de « louer son temps sans se louer elle-même ». Elle m'a fait sourire et serré le cœur dans la même page.
Ce roman dit les fatigues qu'on tait, les luttes intimes, les courages minuscules. Ces petits mouvements par lesquels on tente de reprendre sa vie en main, de trouver sa place, ou simplement d'avancer.
Et ce passage, que je ne peux pas garder pour moi :
« Antoine. AN-TOI-NE.En toi ? Il a été en toi ! Oui.EN TOI.Et pour le NE ?Né. En toi né.Oui c'est bien ça.EN-TOI-NÉ : Antoine.Antoine.Antoine.Son prénom.Antoine.Sur le bout de ma langue, le crocodile n'est plus qu'une petite peau.Le beurre s'affaisse en flaques translucides. »
Voilà ce que j'aime chez les Éditions du Sonneur : des autrices et des auteurs qui font éclater les mots, avec une profondeur et une justesse incroyables. J'ai eu la chance de découvrir ce roman grâce à un concours, avec La chambre fougère, que j'avais tant aimé. Merci pour ce cadeau 🤍
« EFFET VENTURI (physique) :
Si l'on souffle sur un corps léger,
il se déplace,
mais si l'on souffle entre deux corps légers, ils ne s'éloignent pas,
au contraire : ils se rapprochent. »
« Antoine. AN-TΟΙ-ΝΕ.
En toi ? Il a été en toi ! Oui.
ΕΝ ΤΟΙ.
Et pour le NE ?
Né. En toi né.
Oui c'est bien ça.
EN-TOI-NÉ : Antoine.
Antoine.
Antoine.
Son prénom.
Antoine.
Sur le bout de ma langue, le crocodile n'est plus qu'une
petite peau.
Le beurre s'affaisse en flaques translucides. »
« Comme je t'aime. Comme ça m'épuise de t'aimer à ce point.
Elles en font quoi de tout cet amour les autres mamans ?
C'est engloutissant. »
« Je veux avoir ses dents. Je veux son buffet et son peignoir en satin. Je veux tout.
Je refile sans problème à une autre mon balluchon.
Mon nom à coucher dehors.
Et la peau idoine.
Et l'histoire qui va avec, éclatée dans les cartons de déménagement.
Des cris et du malheur. Comme dit ma mère, Zohra la furax.
Sa façon de résumer son mariage avec mon père.
Des cris et du malheur.
Plus cinq enfants.
Quatre fils.
Et une fille.
Des cris.
Et du malheur ?
Merci petite mère.
Zapper de vie. Zapper d'histoire. »
« J'étais bien en arrivant pourtant, quand je lui ai serré la main.
Quand j'ai pris place en face de lui, je tenais le cap.
Le bon rythme, la bonne respiration.
Tout allait bien jusqu'à ce qu'il me demande, tout allait bien jusqu'à ce qu'il me pose sa rituelle question d'une voix neutre : « Alors, comment ça va Louise ? »
Son air surpris quand je me suis effondrée.
J'imagine qu'il doit avoir l'habitude, il en voit défiler sur cette chaise des fous, des malades, des folles. Si les gens sont assis là, face à lui, c'est bien que par définition il y a quelque chose qui cloche.
Et m'entendre essayer de débiter tout de même, comme si de rien n'était, la suite de phrases que j'avais préparées, le texte censé le convaincre que j'étais presque guérie, en bonne voie, et qu'il était temps à présent pour moi de reprendre le travail.
Pathétique. »
« Sans toi Monsieur Connard, je n'aurais jamais deviné où s'enfilait la capsule, tu es trop fort.
Je me mets en mode cruche. Pas d'embrouilles. J'ai pigé ça maintenant.
Ça les perturbe s'ils apprennent mon niveau d'étude. Ça bouscule leur grille mentale. Ils deviennent agressifs, ou pire, ils deviennent spirituels pour me séduire. Fatigant.
Faut se couler dans la place, se substituer à l'absente, sans faire de vague, point barre. »
« Si je signais un de vos sacro-saints CDI, je me donne quelques semaines pour prendre dix kilos.
En berne, bernée, bernique.
Pas la grosse queue d'un doute.
Un gros loukoum en guise d'hôtesse d'accueil, ça vous
plairait toujours les mecs ?
Non ?
Standardiste, ce n'est pas pour vous.
No future, no sky.
Cherchez ailleurs Amira. »
« Tout ce mouvement, toute cette beauté, cette vie, ce fourmillement - magnifiques - de la nature, partout dans le monde, qui restent ignorés, et n'existent pour rien. Perdus. Pour toujours. »
« Se redresser. Caresser du regard une dernière fois le paysage plein d'eau.
Tous ces verts tendres. Joyeux et tristes.
Ici je dépose ma mélancolie.
Je te demande, nature accueillante, de la prendre en charge.
Pour moi.
À ma place. »
« Deux heures encore. C'est mortel.
Deux heures de ma life, et je vais espérer qu'elles passent
le plus vite possible.
C'est tordu.
C'est tout ce que j'ai à moi : du temps.
Et je dois le gaspiller. Le mettre en dépôt.
Laisser d'autres l'occuper si pauvrement. Si ingratement.
Louer mon temps.
C'est malade quand on y pense.
Un moyen de louer mon temps sans me louer moi-même en même temps ?
Être là, sans y être ?
La cerise, c'est qu'être là à enchaîner ces tâches merdiques va me siphonner le cerveau. À chaque fois, c'est idem. Je n'aurai plus de jus pour quoi que ce soit d'autre pendant trois putains de longues semaines. Je le sais d'avance.
Trois semaines pour que dalle.
Pas une seule ligne ne me sortira du citron pour ma thèse, point mort. »
« La sécheresse de ton cœur, l'étroitesse de ta morale. Ta quête des moindres petits profits. Sur mon dos. Sur mon temps. Sur mes primes. Sur ma vie.
Ce n'est pas mon chien qui est mort. C'est mon père.
La phrase tourne en boucle dans ma tête. À devenir presque assourdissante.
Ce n'est pas mon chien, c'est mon père.
Pas mon chien.
Mon père.
Celle qui venait ici chaque jour pour accomplir tous ces gestes, toutes ces tâches, dire toutes ces phrases, faire tous ces sourires, c'était moi.
Une étrangère.
Et pourtant c'est bien sa fatigue à elle, à celle que j'étais, qui est imprimée dans mon corps.
Dans mon âme. Aujourd'hui.
Je n'ai rien accompli.
Si je mourais demain, on écrirait : « Elle n'a jamais raté une couleur de sa vie. Paix à son âme. »
On écrirait : « Elle oubliait le prénom de son fils mais jamais celui de ses clientes. Grâce lui soit rendue. » »
« DÉSORMAIS LA TRISTESSE EST LÀ. Comme une terre. Tout se construit sur cette terre de tristesse désormais.
La conscience de leur solitude ne quitte plus Maria et Louise. L'une et l'autre savent qu'il y a entre elles et le monde cette solitude, qui délimite leur corps et marque une frontière nette.
Détourées.
C'est comme ça qu'elles se voient désormais.
Les contours de leur vie, de leur existence, elles les perçoivent avec clairvoyance désormais. Elles ont compris la nature de ce qu'elles sont. Elles l'acceptent.
Cela s'accompagne d'un soulagement, car la plupart des luttes passées sont devenues vaines. Elles vont pouvoir arrêter ces batailles épuisantes.
Cela s'accompagne d'une incommensurable tristesse, car, précisément, la plupart des luttes passées sont devenues vaines. Elles se demandent, l'une et l'autre, de quoi
sera fait leur désir désormais. Elles se demandent comment bâtir sur un effondrement. Leur parole s'est tarie.
Elles ont l'intuition, l'une et l'autre, chacune à leur façon, que leur progression sera faite de mouvements inédits désormais. Organiques. De petites avancées fines, invisibles et surtout involontaires.
Elles sont tristes et soulagées. Et sur cette terre de tristesse, ce qu'elles édifieront, ce qu'elles engendreront, dira ces vérités comprises désormais. »
« Sur la terre de tristesse, poussent les petites joies. »
« On ne devrait pas pouvoir contempler la vie de son fils dans son entier.
Ceux qu'on a vu naître, on ne devrait pas les voir mourir.
On ne devrait pas se retrouver avec leur vie achevée entre nos mains.
Je sens les petites vibrations inquiétantes. L'aspiration n'est pas loin.
Refermer l'accès à cette poche de douleur. Elle est là, tout au fond de moi. Ne pas la sonder trop avant. Ne pas y dis-paraître.
Elle est là. Il suffit que je regarde mes mains, et elle s'ouvre.
Rester à la surface.
Dans cet endroit où savoir que tu es mort ne se relie à aucune réalité.
Lire.
Oui.
L'Art de la joie, il est là.
Un exemplaire tout neuf. Alors il faut reprendre la lecture
depuis le début, c'est la règle.
Ah non il n'est pas neuf, il y a une dédicace.
Où sont mes lunettes ?
Je t'aime Maman.
Carmen.
N'arrive pas à détacher mon regard des mots écrits par ma fille. Captivée par leur dessin, joliment tracé par le stylo. Des boucles, des vagues, un fil qui se délie avec grâce.
Ces arabesques ouvrent un chemin vers les tropiques.
La page est soleil qui éblouit.
Les nuages se dissolvent en grosse pluie qui tombe en arcs de couleurs, et s'impriment au papier dès que les gouttes le touchent. »
« La vie est facétieuse.
Une certitude profonde prend place et impose son calme :
quelque chose s'est dénoué, la grande mécanique s'est dégrippée, son destin à partir d'aujourd'hui va renouveler son cours.
Quelque chose va venir.
Elle perçoit des trépignements d'impatience dans ses veines. Pour la première fois peut-être, elle a hâte de vivre sa vie, d'en écrire les palpitants chapitres. »
« - Tu sais on a souvent peur d'échouer, mais c'est de ne pas essayer qui est un échec. On apprend en faisant, même en faisant des erreurs. Quand on se retourne, on s'aperçoit que tout a compté, qu'il n'y a rien eu d'inutile.
Louise pèse chacune de ses phrases avec précaution.
Elle observe le chemin opéré par ses mots dans le regard de Carmen qui hoche la tête. Elle juge que c'est assez pour cette fois, mais se promet bien d'y revenir. Cette jeune fille, elle a l'impression qu'elle pourrait l'aider. Elle découvre avec étonnement qu'elle en aurait la force. »
« Carmen se poste entre eux deux, glisse un bras sous celui de son père et de l'autre enserre les épaules de sa mère. Elle commence tout bas à chanter en espagnol.
Hoy en mi ventana brilla el sol
Y el corazón
Se pone triste contemplando la ciudad
Porque te vas
René sourit. Enfants, Manuel et Carmen hurlaient ces paroles à l'arrière de la voiture quand ils partaient en vacances.
La voix de Carmen est rejointe par celle de Maria. »
« Je tremble, mais je détache les pieds du sable et,
ne fixant plus que le sentier de la lune,
j'avance vers l'horizon. »
GOLIARDA SAPIENZA, L'ART DE LA JOIE
Quatrième de couverture
Il y a Louise, mère constamment débordée, qui a peur de ne pas être à la hauteur. Et Maria, qui se relève, avec sa dignité habituelle, de la maladie. Il y a aussi Iris, qui se demande comment trouver l'amour quand on est infirmière de nuit. Et puis Carmen, qui cherche sa place auprès de ses parents, avec toute la puissance de sa douceur. Enfin il y a Amira, étudiante qui fuit une brillante carrière en enchaînant petits boulots et missions d'intérim.
Cinq femmes, cinq destins reliés par un lien invisible: le roman L'Art de la joie de Goliarda Sapienza.
Dans Les Petits Courages, Sabrina Delarue explore avec humour et tendresse les métamorphoses silencieuses et les luttes intimes qui transforment une vie.
Comédienne, metteuse en scène et conseillère artistique depuis près de trente ans, Sabrina Delarue navigue entre le théâtre et le cinéma documentaire. Les Petits Courages est son premier roman.
Les Éditions du Sonneur, 13 août 2026
172 pages

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire