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jeudi 2 juillet 2026

Pisse-Mémé ★★★★☆ de Cati Baur

Revigorante, cette BD !

En lisant la quatrième de couverture, ma fille m'a lancé « C'est tout toi, ça ! » Et je dois bien reconnaître qu'elle n'avait pas tort 😊

Un lieu où l'on vient autant pour partager que pour lire, refaire le monde, pratiquer le yoga, boire un verre, tisser des liens. C'est exactement le genre d'endroit qui me fait rêver.
« Si un jour on gagne au loto, on ouvre un bar à tisanes et on l'appelle Pisse-Mémé ! Chiche ?! Enfin faudrait de la bière aussi... Et des cours de yoga ! Et un coin librairie ! De la bière bio et locale ! »
J'ai beaucoup aimé suivre ces quatre femmes, toutes à un moment charnière de leur vie, qui décident de mettre leurs différences au service d'un projet commun. Leur aventure respire l'entraide, la sororité et l'envie de redonner du sens au quotidien.

Sous ses airs de comédie légère, Pisse-Mémé célèbre les rencontres, les élans collectifs et ces lieux où l'on recrée du lien. Une lecture pleine d'énergie, drôle et réconfortante, qui donne presque envie de tout plaquer pour ouvrir un café associatif 😉😅

Merci Émilie pour cette belle recommandation !

Vous connaissez un endrokt comme celui-ci ?Cette communauté vous ferait-elle, vous aussi, tout plaquer ? 



Quatrième de couverture

Quatre meufs autour de la quarantaine réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif où l’on pourrait lire, faire du yoga, passer du bon temps. Son nom : Pisse-mémé. Une comédie feel good qui évoque les oeuvres de Posy Simmonds et mêle astucieusement quatre parcours de vie, qui prenne le chemin d’une sororité heureuse !

Notes Biographiques :

« Je suis née à Genève en 1973. Après des études d’arts plastiques et une première vie de libraire, je deviens assistante d’édition et me fais connaître en animant un blog BD alors que ce média est à peine émergent. Aujourd’hui, je vis à Montpellier et j’alterne entre bande dessinée et illustration d’albums jeunesse tels que la série « quatre soeurs » avec Malika Ferdjoukh (2013) et « Vent Mauvais » (2020) chez Rue de Sèvres, ou encore la série « Igor » avec Nicolas Morlet (2019) chez Little Urban. (Quand je ne suis pas en train d’enseigner ces matières dans un institut d’arts appliqués.) Grande timide, insatiable observatrice de l’ombre, je pose un regard amusé et tendre sur mes contemporains. Je scrute les détails et m’applique à retranscrire tous les petits reliefs, qui donnent à la vie sa saveur, et à une fiction une allure d’authenticité : le mot juste, le ton d’un dialogue, le geste d’une main qui repousse une mèche de cheveux… tout est matière à raconter, au plus précis, les petites et les grandes histoires, la mesquinerie ou la sororité, les badineries du quotidien comme les espoirs déçus. En somme, j’aime tellement mettre les gens dans les cases que j’en ai fait mon métier. » On retrouve aujourd’hui Cati autour d’une comédie feel good dans laquelle elle raconte l’aventure de cinq femmes, quarantenaires, en quête de sens, réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif. Son nom : Pisse-Mémé ! « Pisse-Mémé » paraît en 2023 chez Dargaud. « Je suis née à Genève en 1973. Après des études d’arts plastiques et une première vie de libraire, je deviens assistante d’édition et me fais connaître en animant un blog BD alors que ce média est à peine émergent. Aujourd’hui, je vis à Montpellier et j’alterne entre bande dessinée et illustration d’albums jeunesse tels que la série « quatre soeurs » avec Malika Ferdjoukh (2013) et « Vent Mauvais » (2020) chez Rue de Sèvres, ou encore la série « Igor » avec Nicolas Morlet (2019) chez Little Urban. (Quand je ne suis pas en train d’enseigner ces matières dans un institut d’arts appliqués.) Grande timide, insatiable observatrice de l’ombre, je pose un regard amusé et tendre sur mes contemporains. Je scrute les détails et m’applique à retranscrire tous les petits reliefs, qui donnent à la vie sa saveur, et à une fiction une allure d’authenticité : le mot juste, le ton d’un dialogue, le geste d’une main qui repousse une mèche de cheveux… tout est matière à raconter, au plus précis, les petites et les grandes histoires, la mesquinerie ou la sororité, les badineries du quotidien comme les espoirs déçus. En somme, j’aime tellement mettre les gens dans les cases que j’en ai fait mon métier. » On retrouve aujourd’hui Cati autour d’une comédie feel good dans laquelle elle raconte l’aventure de cinq femmes, quarantenaires, en quête de sens, réunies autour d’un projet collectif : ouvrir un bar associatif. Son nom : Pisse-Mémé ! « Pisse-Mémé » paraît en 2023 chez Dargaud.

Éditions Dargaud,  avril 2023
120 pages 

jeudi 19 février 2026

Les femmes de Louxor ★★★★☆ de Claire Huynen

Dans Les femmes de Louxor de Claire Huynen, la chaleur est partout, dans la ville, dans les regards, dans la promesse amoureuse. On croit lire l’histoire d’une passion, on découvre peu à peu une histoire de glissement, de renoncement, d’emprise douce.

« De toute façon, qu’aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d’Égypte. Le soleil qui m’amollissait. J’avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n’avais d’autre choix que de l’aimer. Encore. »
L’amour s’annonce comme un refuge et devient frontière. Les repères se déplacent, la volonté se brouille, le choix se rétrécit. Le cœur avance là où l’instinct hésitait.

À un moment, le texte se brise sur un corps blessé trop tôt, quelques lignes suffisent pour faire monter les larmes. Rien d’appuyé, rien d'insistant, et pourtant impossible de détourner le regard intérieur.

Et puis, au milieu de cette brûlure, une autre présence, une femme face à une femme. Un lien sans capture. Une attention fine. Une parole qui n’impose rien mais éclaire. Une délicatesse rare. Une sororité qui ne sauve pas par héroïsme, mais par justesse.

Deux formes d’attachement se font face, l’une qui enferme en promettant l’absolu, l’autre qui accompagne sans jamais prendre.

Un roman troublant et touchant, sur l'emprise, où la lumière la plus douce n’est pas celle de l’amour, mais celle du regard d’une femme sur une autre.

Je découvre l'écriture de Claire Huynen et pas de doute, je lirai son  précédent livre.

Petit aparté : j’ai entendu “pas pour moi” en parlant de ce roman. Justement, la lecture n’est pas toujours là pour nous ressembler, parfois elle est là pour nous déplacer. Lire aussi ce qui dérange, éclaire et déplace le regard. 

« Aujourd'hui encore, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il a fait. Comment j'ai cédé si vite. Je l'ai aimé si vite. Je le soupçonne parfois d'avoir utilisé des méthodes. Des méthodes bien rodées. Comme un philtre d'amour. J'ai tout de suite été dépendante. Dépendante de l'amour qu'il avait soufflé en moi. Comme un verrier qui souffle dans la pâte chaude. Dans une matière brute. Et puis en un instant, le verre gonfle, le globe ou le vase s'arrondit. Et ça devient du verre. En un instant c'est solide. »

« J'ai su plus tard qu'ils en parlaient entre eux.
Qu'ils se passaient les trucs. Comme les prestidigitateurs de foire. Qu'il y avait comme un syndicat officieux d'amants d'Occidentales. Ils se transmettaient les méthodes, comme des tours de magie. Ceux qui marchaient, dont on ne voyait pas les ficelles. La disparition en faisait partie. C'était la première leçon, la plus facile, accessible aux apprentis séducteurs. Une recette bien rodée. »

« Elle continue à m'apprendre l'arabe. Je la comprends un peu. Mais nous nous limitons au registre des choses. Maintenant, elle me regarde. Il y a de la défiance, parfois, encore. Mais souvent elle oublie. Elle oublie que je suis la femme de Sayyed. Moi aussi. Enfin elle fait comme si. Peut-être que ça n'a plus vraiment d'importance pour elle. Ou peut-être est-ce l'ennui, les jours qui pèsent, enfermée solitaire.
Nous savons toutes les deux lorsque Sayyed revient. Il n'y a pas de signe entre nous, pas de parole pour l'annoncer, mais je m'en vais. Je m'en vais avant qu'il revienne.
C'est toujours chez elle qu'il rentre le soir. C'est par elle qu'il commence. C'est chez elle qu'il mange. Plus tard, après, il monte chez moi. »

« Tout est allé très vite. Je suis revenue à Louxor quelques semaines après. À l'aéroport, il m'a serré la main. Il m'a dit pas ici. Mais dès que nous sommes arrivés à l'hôtel, il m'a serrée dans ses bras. Il m'a serrée comme personne ne l'avait fait encore. J'étais comme prisonnière et heureuse. Il m'a dit enfin te voilà. Tu m'as tellement manqué. Il a dit d'autres choses mais c'était plus banal. La vie sans toi n'a pas de sens. Plus rien n'existe quand tu n'es pas là. J'étais comme mort. Des phrases toutes faites. Des phrases bien apprises. Mais ça non plus, personne ne me l'avait dit avant lui. Alors ça m'a fait plaisir. Et je l'ai cru. »

« [...] mes mains continuaient à la caresser. À l'étreindre. Et il y avait sur son visage un sourire. Un sourire à peine dessiné. Presque une esquisse. La chair de Hamsa ne frémissait pas. Je ne crois pas qu'elle ait ressenti de plaisir, peut-être un soulagement, le soulagement de la douleur. Mais ce qui m'a troublée alors, c'est la confiance.
C'est cela que disait son sourire. Elle se livrait à moi. Elle me faisait confiance. »

« En préparant mon voyage, en préparant mon exil, je n'avais pas eu peur. J'étais portée par une assurance intime, une conviction inébranlable. C'était là que je devais être. Auprès de Sayyed. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pensais plus qu'à lui. On m'a mise en garde pourtant. On m'a dit ne te précipite pas. Ne vends pas tout de suite ton appartement. Prends un congé sabbatique. Mais j'aurais eu l'impression de le trahir. De trahir Sayyed. De ne pas faire confiance à son amour. Alors j'ai tout bazardé, boulot, logement, amis, famille. Et les conseils avec. Je me disais qu'ils ne me comprenaient pas. Ils ne pouvaient pas comprendre cela, cet amour comme une évidence. C'est cela qui aurait dû m'alerter. C'est comme ça que cela commence toujours. On se dit que personne ne peut comprendre. C'est l'erreur que l'on fait toujours. »

« Deux voyages. Je n'ai fait que deux voyages avant de venir m'installer, de tout larguer. Deux voyages d'amour, deux séjours de promesses.
Ça a suffi. Ça a suffi pour m'enchaîner à lui. Pour s'implanter en moi. Pour saturer mes rêves.
Ça a suffi pour mater mon amour, pour dompter ma confiance. C'est cela que je me disais, je peux lui faire confiance. Alors il est responsable de ça, de la confiance qu'il a conquise. Il est responsable de moi. »

« Je n'ai rien vu de tout cela. Si, un jour il m'a emmenée au bord du canal pour voir la forêt de plumeaux. Mais la nuit était déjà tombée, ce n'était qu'une ombre chinoise. Et j'avais froid sur la moto. Pourtant, j'ai trouvé ça beau, parce qu'il me parlait, parce qu'il disait le soleil couchant. Il décrivait l'orange, le rose. Il découvrait ce que je ne voyais pas. Et parce qu'il m'avait emmenée. Il m'avait emmenée dans ses rêves, et les miens que j'avais choyés. »

« Le soufisme enseigne cela. Pour atteindre le cœur de l'autre, il faut commencer par le briser. Comprendre les désirs, cerner les faiblesses. Et les briser. Comme à grands coups de marteau. Rendre l'autre disponible, qu'il ne soit plus qu'un cœur vacant. Dans le soufisme, on veut du bien à l'autre. C'est destiné à l'ouvrir à Dieu. Je ne comprends pas bien cela mais c'est un geste bienveillant. Paraît-il.
Sayyed a grandi dans un entourage soufi. Il connaissait bien ces méthodes. Des formules solides, des techniques bien huilées. Il a dû se dire que ça pourrait marcher. Que ça pourrait marcher aussi pour séduire une femme, c'est encore de cœur que l'on parle. Alors il ne s'est pas embarrassé. Il ne s'est pas embarrassé de sacré et de tout ce fatras-là, de sagesse, de sublimation, de ces choses périmées. 
D'abord comprendre le désir de l'autre. Et pour aller plus vite, lui en mettre plein la tête, des désirs, des besoins, comme un appétit qu'on excite. Et après c'est facile, il suffit de le priver. Le temps qu'il faut, longtemps si possible, des fois qu'on aurait encore des réserves. Des réserves de patience. Il suffit d'attendre. D'attendre et de regarder. Regarder le désir qui prend toute la place, le désir qui gonfle sans qu'on n'ait plus besoin d'y toucher. Et la raison qui flanche, qui se cramponne à ça, concentrée et tendue vers l'envie. L'appétit en ivresse. Il n'y a plus que ça. Que ça et celui qui promet. Lui seul peut libérer. Alors le cœur forcément suit. Comme livré au sauveur. À celui-là qui peut.
C'est facile au fond. Même à comprendre, c'est facile. Pourtant je n'y ai rien compris. Quand j'ai été ferrée, brisée, j'ai cherché. Enfin, après, quand j'ai su que je ne pourrais plus rien y faire, que j'allais rester là, là entre Hamsa et lui, j'ai cherché à comprendre. J'ai pensé au destin, à un philtre d'amour, j'ai pensé à de la magie. Parce que je n'y comprenais rien. Pourtant c'était facile. Mais c'est trop tard. Maintenant j'ai accepté. »

« Quand il a dit j'ai droit à quatre femmes, je me suis sentie bête. Bête de n'avoir pas bien regardé le catéchisme, de n'avoir pas lu les petites lignes. Mais au fond ça n'a rien changé, ma foi et tout le reste. Au fond, il n'était pas obligé. On ne fait pas tout ce à quoi on a droit. Il avait aussi le droit de me frapper. »

« Un matin, en sortant, je l'ai trouvé là, couché sur le paillasson. Il s'est réveillé quand j'ai ouvert la porte. Il avait l'air d'un enfant. Ça a suffi. Ça a suffi à me faire oublier. La gifle, la colère, tout le reste. Ça et les mots qu'il m'a dits. C'était des mots comme au début, l'amour, le désespoir, tout le tintouin. Pour cela il savait y faire. Moi, j'étais prisonnière de ça. De ses mots et de son regard. En fait, j'étais heureuse, je crois. D'avoir retrouvé cela. Comme si l'amour recommençait. Il était passionné comme au début. Alors une gifle, ce n'était pas bien cher payé. Et il ne recommencerait plus. Il était à genoux à mes pieds lorsqu'il me l'a promis. De toute façon, qu'aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d'Égypte. Le soleil qui m'amollissait. J'avais brûlé mes vaisseaux. Je savais ma prison. Je n'avais d'autre choix que de l'aimer. Encore. »

« Ç'aurait pu être n'importe qui, pourvu que ça vienne d'Europe et que ça ait un peu d'argent. Que ça le sorte de la misère. Que ça lui offre une maison. Une épicerie. Une moto. Pas grand-chose au fond. Un peu d'argent. Ç'aurait pu être n'importe qui. Ç'a été moi. »

« Je n'avais rien dit à personne. Avant de partir m'installer avec Sayyed, j'avais demandé son avis à tout le monde. Et j'ai vu ce que ça avait donné.
C'est à peine si on n'avait pas levé les bras au ciel. J'étais folle, irresponsable, c'était ce qu'on disait, le plus souvent. Alors quand je me suis mariée, je n'ai rien dit à personne. Je ne voulais pas entendre encore tout cela. En fait, ce n'était pas ceux qui levaient les bras au ciel qui m'ont fait le plus de peine. Le plus dur, ça a été les silences. De ceux-là qui me regardaient avec tristesse, parfois avec pitié. Ils avaient raisonné, avant. Ils avaient tenté de me faire changer d'avis. Ils avaient demandé du temps. Attends un peu. Va le voir de temps en temps. N'envoie pas tout balader, comme ça, sur un coup de tête. Mais j'étais attirée comme par une force sourde. Un destin qui m'appelait. Alors, ces mots-là, contre le destin, ça ne fait ni chaud ni froid. Comme ça ne marchait pas, comme les mots n'ont jamais raison contre l'amour, après ils se sont tus. Ils me regardaient partir. C'est ça qui était dur. Car on ne peut rien répondre à un regard. Il y avait ma joie, que j'appelais bonheur, et en face c'était le silence. C'était comme un fossé qui se creusait entre nous. Moi j'étais d'un côté avec mon amour sourd, et eux, de plus en plus loin, répondaient en silence, venaient tout gâcher avec leur tristesse. Alors j'ai fermé les yeux. Je ne voulais plus voir ça. »

« Elle a dit je voudrais être comme toi. Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire. Si elle enviait ma liberté, celle d'une Européenne, celle de pouvoir choisir, partir, ou le lien qui m'unissait à Sayyed. Peut-être était-ce autre chose.
Lorsqu'elle m'a dit cela, je me suis sentie forte. J'ai aimé cette différence qu'elle marquait. Je l'ai prise dans mes bras. J'avais envie de la protéger. Mais de la protéger de quoi? Orgueilleuse que je suis. Je n'étais pas plus libre qu'elle et Sayyed ne m'aimait pas mieux. Nous avions choisi la même cage. Hamsa était plus forte que moi car elle savait la porte fermée. »

« Et puis ça se referme. Ça finit par se refermer. Mais au fond ça ne cicatrise jamais. Entre leurs jambes, elles ont une plaie. Entre leurs jambes sourd la trahison, la trahison des femmes qui leur ont infligé cela, celle de leurs mères qui les ont ligotées de leurs bras, qui ont permis cela, qui ne les ont pas protégées. Et qui les exhortent, dures, à arrêter de pleurer. »

« Hamsa s'est calmée. Elle a enfin avalé la pomme, puis elle a dit il a le droit. Il a le droit de me frapper. Dieu l'a voulu ainsi. Elle disait cela d'une voix blanche, comme si elle répétait une leçon. Pourtant, aux mouvements farouches de son corps, à ses mains serrées sur le manche du balai, à la manière dont elle faisait voltiger la poussière, pourtant on sentait qu'elle se révoltait. Son corps était en sédition.
Toute une mutinerie s'agitait là-dedans. Mais elle répétait il a le droit. »

« Voilà, Hamsa avait accepté. Elle avait accepté sa destinée, accepté ce que la communauté avait décidé pour elle, accepté de dépendre de ça. Elle avait accepté l'ordre, la loi qui ne s'écrit pas. Elle avait accepté d'appartenir, de faire partie de ça. Elle avait accepté qu'elle n'avait pas le choix parce que quand on fait partie d'un tout on n'a pas le choix de se détacher, de s'arracher, de s'extraire, de tout chambouler parce que ça ne nous va pas. En elle, il y avait un grondement, du bruit comme un orage. Mais elle le faisait taire, parce qu'elle n'aurait su qu'en faire. Ici, on n'appelle pas les petites filles Antigone. On ne leur raconte pas ces histoires-là, d'une jeune fille qui se lève, qui dit non. Ici, on appelle les petites filles la grâce, la beauté, la gaieté, l'innocence, le murmure. Je dis ça, mais même là d'où je viens, personne ne s'appelle Antigone. On n'appelle plus nulle part les petites filles Antigone. Il y a bien des Simone, des Rosa, des Louise, mais leur prénom ne veut rien dire, on ne les prédestine à rien. Elles en font ce qu'elles veulent. »

« Derrière une arête, un coude de la montagne, elles étaient là, les stèles de Méretseger. Des monolithes de grès, polis, usés et plantés dans la terre. Des hiéroglyphes à demi effacés racontaient des his-toires sur les pierres dressées. Nous nous sommes assises. Au loin, on devinait le Nil festonné de vert tendre. Sinon, c'était la pierre, le sable, le caillou. Des maisons, quelques temples, là, plus bas, immobiles. Mais surtout, il y avait le silence. Pas le silence des soirs qui est un silence de mille sons, bruyant d'insectes, de chiens errants, d'ânes qui s'invectivent. Pas celui des après-midi d'été où la chaleur écrase tout, où le bruit des machines, climatiseurs, ventilateurs, remplace le bruit de l'air. Le silence, là, protégé par Méretseger, était un silence dense, un silence sans bruit. Un silence plein d'une absence entière. C'était comme un pacte avec l'air, une immobilité des souffles.
Comme si le temps s'était retenu de respirer. »

« Je pense encore souvent à la montagne qui fut mon paysage. Chaque jour, sa couleur changeait et chaque matin, elle m'inspirait des mots qui ressemblaient à un poème. » Dans les remerciements. 

Quatrième de couverture

Elles sont des centaines à Louxor. Des Occidentales qui se sont installées sur la rive ouest, après avoir tout quitté pour épouser un Égyptien qui les a séduites lors d'une croisière sur le Nil. Mais en Égypte, où la polygamie est autorisée, une autre épouse, égyptienne celle-là, fait toujours partie de l'histoire. Entre la narratrice et l'autre femme de Sayyed, un lien étrange et beau se noue.
Dans ce roman à l'écriture parfaite, Claire Huynen nous entraîne dans l'exploration minutieuse du tourisme amoureux mais, surtout, restitue avec une grande justesse ce qui lie les femmes et, au-delà des détresses et des élans, dessine une géométrie humaine singulière.
Claire Huynen est Belge et vit à Paris. Elle a publié deux romans aux éditions Arléa.

Éditions Arléa,  mars 2025
144 pages
Prix Victor Rossel 2025

jeudi 24 avril 2025

Chiennes de garde ★★★★★ de Dahlia de la Cerda

Treize portraits de femmes.
Treize nouvelles, qui parfois se répondent et qui parfois aussi retournent les tripes, empreintes d'humour noir, elles confirment surtout qu'il ne fait pas bon être une femme au Mexique et dénoncent des tragédies. 
C'est poignant. Vif et tranchant. 

"Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante."

« Ça me rend triste de savoir qu'on nous a chassés parce qu'on avait la peau brune et peu de moyens, parce que c'est ce qui s'est passé. Le gouvernement a appelé ça "assainissement du centre historique" ; la simple vérité, c'est qu'ils voulaient nous chasser parce que nous n'étions pas beaux à voir, et que nous étions pauvres. Et même si on est pauvre et qu'on a le teint hâlé, on a le droit d'avoir un logement. Ici, dans la colonia, tu vois bien, notre maison est modeste mais digne. On a une grande cour remplie de plantes et de l'espace pour nos petits animaux. On élève des poules et des dindons, et il y a aussi une grande cuisine et quatre chambres. C'est par le travail et par l'effort qu'on a obtenu toutes ces petites choses, en famille. Les promoteurs et le gouvernement sont responsables de la violence, ils construisent des maisons inhumaines : des appartements de deux pièces et une salle de bains, même pas quarante mètres carrés. »
Nouvelle "Que Dieu nous pardonne" 

« Les gens me demandent pourquoi. Pourquoi si j'ai le capital économique, culturel et politique, je n'aspire pas au pouvoir. Il y a même des dames qui me traitent d'"ingrate" parce que je gâche une place pour laquelle plein de femmes ont donné leur vie avant moi. Mais attends, leur combat, en fait, c'était pour que j'aie le choix, pas pour m'obliger à prendre un poste juste parce qu'elles ont lutté au sein du mouvement des suffragettes. Tu comprends ?
La politique, ça ne m'intéresse pas, parce que les femmes au pouvoir ont tendance à masculiniser leur apparence ou à porter des tenues maternelles de peur de se faire traiter de salopes. Angela Merkel, par exemple, s'habille presque toujours en rose, en rose! comme une petite mamie gentille, mon amie. Elle a figuré au moins dix fois en tête de la liste des politiques les plus influents du monde. Regarde-la, observe bien et dis-moi un peu, qu'est-ce que tu vois ? Elle a anéanti sa féminité, comme ces femmes qui se coupent les cheveux quand elles se marient pour cesser d'être séduisantes, en signe de respect pour leurs époux. Argh, non, quelle horreur. »
Nouvelle  "Constanza"

« Comme tu peux le voir, je ne suis pas seulement un joli minois avec un corps super fit, je suis aussi une femme informée et cultivée. Je lis le journal tous les jours parce que même si le pouvoir ne m'intéresse pas, je veux être assise à côté de lui. Mon père m'a toujours dit que j'avais un charme étrange. Un peu comme Anne Boleyn, dont certains historiens affirment qu'elle était moche, mais attirante. Moi, en me regardant dans le miroir, je ne perçois pas ce charme. Je vois plutôt une belle femme, pas non plus une splendeur, mais belle tout court, oui. Mon père affirme que j'ai un truc spécial, la sérénité du visage, la capacité à être magnanime même pour les décisions les plus délicates, la docilité. Plus que tout, ce qui me rend attirante, c'est la docilité. »
Nouvelle "Constanza"

« Voleuse, voyou des rues, peut-être, mais avec des principes : je m'attaquais à des fils à papa, que des mecs, les meufs et les pauvres j'y touchais pas. Comme je suis dans le culte de la Santa Muerte, de la niña blanca, je sais que le mal que tu fais se retourne toujours contre toi. Et dépouiller des rupins, c'est pas de la méchanceté, c'est de la justice, n'est-ce pas chéri ? »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"

« J'ai mis mon pantalon kaki, une veste à capuche noire et je me suis collée une casquette. Parfois on doit tout risquer pour mettre à bouffer sur la table. "Mon pote, file-moi deux trois cailloux de crack et prête-moi ta machette." Il y a des opportunités qui te transforment en monstre. J'ai serré mon scapulaire de saint Judas et je me suis vouée au Diable, parce que pour ce genre d'affaires, tu peux pas compter sur Dieu. La vida loca a des conséquences, "les rêves volent, attrape qui peut". »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"




« Dans le dossier d'investigation, on disait que sur le chemin du retour, tu t'étais fait surprendre par au moins trois types, qui avaient essayé de te voler ton portable, mais que la situation avait dérapé. Dérapé ? Dérapé ? Ça veut dire quoi, une agression qui dérape ? J'ai demandé à l'enquêteur avec un nœud dans la gorge. Et je n'ai pas pu m'empêcher de faire la comparaison, monsieur le commissaire, si ç'avait été un homme, comment ça se serait passé, une attaque qui dérape ? Ils le tuent, ils le poignardent et voilà, fin de l'histoire. Mais pourquoi ils l'ont violée, torturée, étranglée ? Pourquoi une telle différence entre deux situations qui dérapent ? Parce que c'était une femme, il m'a répondu. Mais il a quand même refusé d'inscrire le féminicide comme circonstance aggravante. Je les hais, je les hais tellement. »
Nouvelle "La Huesera"

« Le Mexique est un énorme monstre qui dévore les femmes. Le Mexique est un désert fait de poudre d'os. Le Mexique est un cimetière de croix roses. Le Mexique est un pays qui déteste les femmes. Je suis devenue complètement obsédée par le sujet comme la fois où je me suis prise de passion pour Le Seigneur des Anneaux et où j'ai été jusqu'à apprendre l'alphabet elfique. C'est comme ça que je suis tombée sur l'histoire d'un père qui, dans sa quête de justice pour sa fille assassinée, s'est rendu à un meeting du maire de son village et lui a donné le dossier d'investigation en personne pour qu'il l'aide à résoudre l'affaire. Le politique a dit d'accord. Quelques heures plus tard, don Chema a retrouvé le dossier dans la poubelle. Ana s'est jetée d'un pont parce que les crétins qui l'avaient violée n'ont pas été envoyés en prison, et Teresa s'est suicidée quand ils ont laissé son mari violent sortir de prison. Des mères qui cherchent leurs filles. Des villes entières couvertes de croix roses. Des villes couvertes d'avis de disparition de jeunes filles. Des déserts d'os. Des lacs qui dévorent les femmes. Des femmes mortes qui surgissent des fleuves, des fossés, des sables du désert. Des corps jetés à la poubelle, dans des sacs noirs. De la pâtée pour chien. Des femmes jetables. Des femmes décapitées. Des femmes étranglées. Des femmes démembrées. Des femmes violées. »
Nouvelle "La Huesera"

« La psychologue commençait à croire que c'était peut-être vrai, que la vie n'était pas faite pour tout le monde, quand elle a eu l'idée de me raconter une histoire qu'elle avait lue dans un livre, il s'appelait "Les Jeunes Mortes", c'est ce qu'elle a dit.
La Huesera est une femme très vieille, très très ancienne, genre doña Bigotes. Hey, pause, d'ailleurs elle est morte, s'il te plaît, dis-moi qu'elle est là-bas avec toi et qu'elle te fait à bouffer. Bref, poursuivons. Toujours est-il que la Huesera vit quelque part dans l'âme. Et c'est où l'âme ? Dans le cerveau ? La Huesera vit dans le cerveau ? Bon, bref, la Huesera est une dame qui peut imiter le cri de tous les animaux, et d'ailleurs elle s'exprime plus par des miaulements, des croassements, des braillements et des cuicuis que par des mots. Son devoir, même si je pense que vu son nom, c'est assez éloquent, consiste à collecter les os. Bref, pour te la faire courte, il s'avère que, la Huesera collectionne les os, c'est son passe-temps, plus spécifiquement les os de loup. Elle les cherche, elle les rassemble, et quand elle a un squelette complet, elle allume un bûcher et reconstitue le corps du loup. Elle chante. Elle chante. Elle chante. Et va savoir comment, quel genre de sorcellerie c'est, ce truc, les os se couvrent de peau, de muscles et de poils, et soudain le loup se met à courir sur la route. Attends, ce n'est pas ça le plus fou. Le plus fou, c'est que tan-dis qu'il court en hurlant à la lune, le loup se transforme en femme. Une femme qui court en riant aux éclats.
À la fin de l'histoire, elle m'a dit : "Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante." »
Nouvelle "La Huesera"

Quatrième de couverture

"Le Mexique est un énorme monstre 
qui dévore les femmes. 
Le Mexique est un désert 
fait de poudre d'os.
Le Mexique est un cimetière 
de croix roses.
Le Mexique est un pays 
qui déteste les femmes."

Une jeune héritière d'un empire narco fait construire une tombe digne d'un palace à sa meilleure amie assassinée; une migrante tuée revient à la vie, bien résolue à se venger de ses agresseurs; une sorcière invoque le seigneur des Ténèbres pour se débarrasser de sa voisine et de ses chiens qui défèquent dans son jardin; une femme devient tueuse à gages pour subvenir aux besoins de sa famille... Qu'elles soient femmes au foyer, influenceuses, trafiquantes, riches ou pauvres, les héroïnes de Chiennes de garde sont déterminées à résoudre leurs problèmes par elles-mêmes, car elles savent que, s'il y a bien une chose sur laquelle elles ne peuvent pas compter, c'est sur l'aide de Dieu.

Composé de treize histoires liées, aussi féroces que fascinantes, ce premier livre de Dahlia de la Cerda décrit sans complaisance les difficultés et les dangers dus au simple fait d'être née femme au Mexique. Écrites à la première personne, ces histoires offrent au lecteur une plongée dans les différentes réalités, sociales et politiques, de ce pays. Dotée d'un talent immense pour restituer le discours de rue et d'une bonne dose d'humour noir, Dahlia de la Cerda nous rappelle que "la vie est une chienne, c'est pour ça qu'il faut ruer dans les brancards".

Dahlia de la Cerda Autrice et activiste, Dahlia de la Cerda vit à Aguascalientes (Mexique).
Diplômée en philosophie, elle a travaillé dans une usine, a été serveuse dans un bar et vendeuse dans un marché aux puces. En 2019, elle remporte le prestigieux Premio Nacional de Cuento Joven Comala pour Chiennes de garde. Elle codirige le collectif féministe Morras Help Morras.
 
Éditions du Sous-sol,  janvier 2024
234 pages
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Lise Belperron

mardi 25 février 2025

Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres ★★★★☆ d'Irène Sola

Des pages peuplées de démons et de fantômes, où vivants et morts cohabitent et où le temps fait bien ce qu'il veut. 
Plusieurs générations de femmes fortes, folles, courageuses ou quelque peu déglinguées s'entremêlent dans ce livre qui conte plusieurs pans de l'Histoire de l'Espagne ... en une journée !
La première femme de cette lignée, Joana, fait un pacte avec le démon, le rompt et condamne ainsi ses descendants à naître affublés d'un petit quelque chose en moins : l'un  l'orteil, l'autre un morceau de coeur, ou carrément l'anus. Il y a celle à qui il manquera la mémoire et l'autre les cils. Ou encore les  « 3 doigts de jambe ».
Bon vous l'aurez compris, elle est un peu barrée et étonnante cette lecture, j'en ai aimé son réalisme magique, son côté foisonnant. Pas évident, toutefois, de tirer au clair l'arbre généalogique de cette famille alors un conseil si vous entrez dans cette lecture, laissez vous happer par la destinée un peu folle de la famille Clavel se confrontant au démon farceur, à Franco, à la bêtise humaine, sans trop analyser la temporalité, ni réfléchir aux liens qui unissent les protagonistes et ainsi en savourer toute la substance.
Tout s'éclaire à la fin. Et c'est d'une beauté folle.

« Matin

for women live much more in the past than we do, he thought, they attach themselves to places !...
VIRGINIA WOOLF, Mrs Dalloway

La fenêtre de la cuisine était étroite et profonde comme le trou d'une oreille. Il s'y glissait une lumière indirecte, matinale, bleutée, qui amortissait les formes et les couleurs. Les murs décrépits et la hotte de la cheminée étaient blancs, les taches d'humidité, grises, le marbre, jaune, les craquelures de l'évier, noires, les armoires, de tonalités fumées, avec des poignées métalliques piquées de rouille, le sol était en carrelage grenat, les bancs, les chaises et la table étaient en bois de pin verni, avec différentes patines dues à l'usure. La cuisine avait deux portes. Une porte massive, avec deux marches, qui menait à une resserre violette et froide comme un foie. Et une autre avec des panneaux vitrés qui donnait sur l'entrée. L'entrée du mas était humide et sombre, comme une gueule. Ses murs rêches étaient la chair à l'intérieur des joues. Des poutres au plafond, comme un palais rayé, et un sol de roche, une langue usée après tant d'années passées à engloutir. Il y avait un meuble à chaussures plein de chaussures mises n'importe comment. Un banc. Un placard aux portes vermoulues, avec un loquet en bois. Trois crochets couverts de vestes, comme des bosses. Une caisse pleine de bouteilles vides. Aux murs étaient accrochés des instruments pour faire du fromage; une lyre et des moules en osier. Par terre, il y avait deux bidons à lait pour faire joli. La voûte de l'entrée, c'était des gencives. La porte fermée qui donnait à l'extérieur, des dents serrées. Un escalier carrelé, étroit comme une épine dorsale, conduisait à l'étage. Le fond de la gueule, c'était l'ouverture qui donnait sur une étable allongée, au sol de terre battu, avec une seule fenêtre, les murs garnis de mangeoires encastrées, une auge rudimentaire, des sacs, des bassines, une fourche, du fourrage et de la paille, une étagère métallique couverte d'outils et de poussière, une porte qui donnait sur une basse-cour. L'étable était divisée en deux. D'un côté il y avait quatre chèvres faméliques. De l'autre, un char. Une des chèvres était blanche. L'autre était brune. Le bouc était noir. Et il y avait un cabri, brun avec le museau blanc. Le char était doré et bleu, avec des coussins, des festons brodés, des franges en soie plissée et des étoiles peintes en or. 

1.... les femmes vivent beaucoup plus que nous dans le passé. Elles s'attachent aux lieux...» »

« Les mouches se posèrent à nouveau sur le marbre. Maintenant, elles ne s'élevaient plus dans les airs, elles léchaient les parcelles de nourriture. Elisabet et Blanca rincèrent les tripes. Elles les égouttèrent et les firent sauter avec de l'oignon haché, du persil et du vin. Et Blanca pensa que lorsque Margarida avait dit que dans cette maison n'entreraient plus jamais ni voleurs, ni charretiers, ni hommes du vice-roi, ni tonneliers, ni valets, ni maîtres louvetiers, ni soldats, ni prétendants, ni fils cadets, ni journaliers, ni commerçants, ni colporteurs honnêtes, ni vendeurs, ni marchands, ni charbonniers, ni soldats errants, ni passants, elle n'avait pas parlé de ne laisser y entrer ni fouines, ni femmes sales, ni genettes, ni belettes, ni traînées, ni catins, ni ramassis de vices, ni portes par où le démon se glisse à l'intérieur des hommes et en fait de grands pécheurs. Et c'est pourquoi, bien que Margarida ait crié: « Non, non, non! Qu'elle accouche dans la forêt, que les renards mangent son bébé ! », quand Blanca vit Elisabet dans la cour, comme un animal égaré au milieu du brouillard, elle la prit par la main et la fit entrer dans le mas. Elle avait les doigts gelés et le ventre encore plus gros et protubérant que celui que charriait Blanca. Elles avaient l'air d'un miroir. Et depuis ce jour Blanca et Elisabet s'étaient aimées. De toutes les façons qu'il y avait de s'aimer. Comme les chevreuils. Avec délicatesse. Comme les poules. Recroquevillées. Comme les canards, avec une force brutale. Comme les chèvres, dans l'affolement. Comme les lièvres, en jouant. Comme les chiens, assoiffées. Comme les mouches, mine de rien. Comme les chats, sans pitié. Comme les renards, avec coquetterie. Comme les porcs, comme s'il y avait des siècles qu'elles s'aimalent. »

« Bernadeta la croyait, détournait le regard et, au lieu de contempler Margarida, les yeux comme deux citrouilles, morte par terre, elle cherchait la chevrette. Et si, alors qu'elle était devenue une femme accomplie, elle était assaillie par ces brigands qui tuaient tous les habitants des mas à coups de couteau, ou les hommes pendus et écartelés, elle guettait le taureau. Et elle ne voyait pas comment ils les poignardaient, ni comment ils les coupaient en morceaux, et elle n'avait pas à regarder l'enfant gonflé d'excréments, ni l'homme qui chiait sur des vipères, ni les loups bleus qui vomissaient, parce que le taureau était gros comme une étreinte et remplissait son regard. Même quand sa mère avait exigé : « Où sont-ils ? Que sais-tu ? » Bernadeta s'était consolée en regardant le taureau, la chatte, le bouc, la chèvre et l'homme qui avait la bouche à la fois laide et jolie. D'abord, elle ne disait rien, parce qu'elle ne savait pas ce qui se passerait si elle répondait. Mais Angela avait tellement insisté, « Je veux que tu me dises », « Et après ? Et après ? Et après ? » que Bernadeta lui avait raconté comment ils avaient tué son père, son oncle et son frère, et sa mère était morte de chagrin, desséchée comme un morceau de jambon salé. »

« À partir de ce jour, Bernadeta se fourrait tous les jours dans ce repaire et, dans le ventre obscur de la montagne, enlaçait ce corps changeant et instable. Elle ouvrait les yeux et la seule chose qu'elle voyait, c'étaient des ténèbres bleues. Lilas, noires, violettes. Qui dansaient, jusqu'à ce que soudain l'obs-curité éclate. Brillante, orange, jaune, grenat. L'espace d'un instant, la lumière déchirait la noirceur. Ensuite, l'obscurité l'avalait. D'abord les éclats, puis le noir. Et davantage d'éclairs et encore plus de ténèbres. Mais, dans tout ce noir, il n'y avait pas d'hommes sans oreilles, ni de femmes sans visage, ni d'enfants gonflés pleins d'excréments, ni de nouveau-nés jaunes, ni de vipères, ni de loups, ni de pendus, ni d'écartelés, ni de femmes forcées, ni de gens poignardés. Rien que des flammes. Rien qu'un ciel toujours nocturne. Et soudain des claquements. Des fulgurances. Et des étoiles. Et ensuite une tempête sans fin. Il pleuvait et pleuvait, et il plut tellement que de la pluie infatigable naquirent les rivières et les lacs. L'eau était noire et avançait. Ensuite elle se retirait. Et la mer s'ouvrait et, de la blessure, il sortait du feu. Comme du sang. Les nuages s'effilochaient et on distinguait un soleil. Comme une fleur. Nouvelle. D'abord blanche. Plus tard, si jaune qu'elle tuait. Et elle se mettait à vrombir dès qu'elle s'élevait. La lune était grosse et rose et on aurait dit qu'on pouvait la toucher. Les étoiles s'allumaient et dégringolaient, avec leur queue, bleue. Il n'y avait ni maisons, ni arbres, ni montagnes. Il n'y avait pas de mas qui s'appelait mas Clavell, parce que tout était couvert d'eau. Les étoiles s'y précipitaient. Il en sortait des fumerolles. Et l'eau s'agitait, se lacérait et les sommets griffaient, là-haut, dans le fracas, pour se hausser. Mais les étoiles ne cessaient de tomber. Et les nuages revenaient et alors ils apportaient le froid et avec le froid, la glace. La mer gelait, blanche. Elle dégelait, bleue. Et alors venait la chaleur, qui desséchait tout. Ensuite la glace revenait. Puis à nouveau la chaleur. Et plus tard la mousse et les buissons et les arbres qui sortaient de l'eau et les insectes qui volaient et les fleurs et les poissons qui marchaient. Mais le froid ne se lassait jamais, ni la chaleur, ni les nuages, ni l'obscurité, ni les grenouilles laides, ni les crapauds revêches, ni les petits cochons de saint Antoine, qui étaient gros comme des chèvres, ni les mille-pattes comme des serpents, ni les lézards comme des chevaux, ni les poules monstrueuses, avec des dents à la place du bec et des peaux velues et des peaux squameuses et des peaux emplumées, qui se tuaient et se mangeaient les unes les autres. »

« Elle ne disait pas non plus qu'il y a deux miracles dans cette vie, le miracle de naître et le miracle de mourir, parce que Dolça avait sommeil. Ses yeux se fermaient et sa tête tombait en arrière. Et elle ne murmurait pas qu'elle aurait aimé lui répéter plus souvent qu'elle était la plus jolie chevrette de toutes les chevrettes, parce que Dolça ouvrait grand les paupières et regardait l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, tranquille. Assoupie. Contente. C'est pourquoi elle ne disait rien, Bernadeta. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Parce qu'on peut dire les malheurs et on peut dire le chagrin, on peut dire le remords et la culpabilité et on peut dire la mort et le mal et les choses que font les hommes. Les bonnes et les mauvaises. Mais on ne peut pas dire comment on fait une petite fille. Et il n'y a pas de mots pour expliquer comment tu l'as faite, parce que tu l'as faite comme la terre fait les arbres et les arbres font les branches et les branches font les fruits et les fruits font les graines. Dans l'obscurité. Depuis un lieu enfoui tellement profondément que tu ne savais pas que tu savais faire. »

« [...] en réalité c'étaient les années qui avaient perdu la tête, de plus en plus rapides, passagères, effrénées. Et dans cette maison et dans cette montagne et partout, si on y réfléchissait, le temps avait toujours fait ce qui lui passait par la tête. Maintenant, Marta était une femme qui avait une fille et Alexandra, qui aurait dû être un bébé emmailloté, était une grande jeune fille, dépourvue de patience, qui continuait de trouver la plupart des choses ridicules et mal faites. Et qui disait « Quels ânes ! » à tout bout de champ, d'une voix grave et aigre, qui faisait qu'on se demandait si c'était souhaitable ou pas, d'être un âne. Elle ressemblait à Elisabet, même si elle ne le savait pas. Mais elle était aussi prétentieuse que Dolça. Elle se prenait sans cesse en photo, fronçant les lèvres et penchant la tête. Et à chaque instant elle se plaignait de ce que le mas Clavell était une vieille maison et qu'il fallait la rénover, sur un ton digne de Margarida. Alexandra étudiait quelque chose que Bernadeta ne comprenait qu'à moitié, et non seulement elle ne faisait pas de rallyes, comme sa mère, mais elle ne conduisait même pas, parce que cette chevrette stricte et impatiente obtenait invariablement ce qu'elle voulait et elle n'avait aucun mal à se faire conduire là où elle voulait aller. Maintenant, elle fréquentait un garçon d'Olot qui l'emmenait ici et là, toute la journée. Les deux premières choses qu'Alexandra avait dites de ce garçon, c'était: « Il a une Audi » et « Sa maison a été rénovée ». Et un jour, alors que Bernadeta était encore en très bonne santé et qu'elles étaient assises toutes les trois dans la cour, elle leur avait raconté comment ils s'étaient rencontrés, quand elle travaillait dans la brigade de la jeunesse de la mairie. Le travail était « super ennuyeux » et on leur faisait porter des blouses orange « horribles », mais Alexandra avait raccourci la sienne pour la rendre moins laide, sans demander l'autorisation de la couper, parce qu'on ne la lui aurait pas donnée, si bien que quand on lui dit qu'elle ne pouvait pas la raccourcir, c'était trop tard et elle avait le ventre à l'air. Et elle leur disait : « La première fois qu'on s'est parlé, Eloi, qui était en vacances avec ses parents, m'a dit qu'il aimait bien le tee-shirt que je portais. Le tee-shirt orange raccourci. Et moi j'ai répondu quel âne, tu ne vois pas que je ressemble à une bombonne de butane ? » Marta et Bernadeta riaient et Marta avait demandé : « Tu l'as traité d'âne ? » et Alexandra avait répondu : « Bien sûr. »

Marta s'approcha du lit et Bernadeta lui prit la main comme si elle l'avait attrapée au vol. Elle l'approcha de sa poitrine. Elle dit, de sa voix rauque et reposée, qu'elle n'avait pas utilisée de toute la journée :
- On a été bien, toutes les deux. On s'est bien tenu compagnie. »

Quatrième de couverture

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l'aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l'honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu'ils ne devraient pas. Ceux d'Angela, qui n'a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d'un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d'observer. Ou d'autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l'oubli.

Éditions du Seuil, août 2024
183 pages
Traduit du catalan par Edmond Railllard