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samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025

samedi 18 avril 2026

À travers les champs bleus ★★★★☆ de Claire Keegan

J’ai lu À travers les champs bleus comme on entre dans un paysage, lentement, en laissant le regard s’habituer à la lumière, aux silences, aux détails. En prenant le temps de rester dans chaque histoire. Dès les premières pages, j’ai senti cette douceur si particulière chez Claire Keegan. Une écriture sans éclat apparent, mais qui vient toucher très profondément.
Ces huit nouvelles m’ont donné l’impression de m’approcher au plus près des vies, comme si je regardais par une fenêtre entrouverte. Il n’y a rien de spectaculaire, et pourtant l’amour empêché, les liens familiaux, la solitude, les élans contrariés, les rêves qu’on n’ose pas toujours suivre imprègnent ces pages, et ce n'est pas rien..
J’ai été particulièrement touchée par les personnages féminins. Leur manière d’habiter le monde, souvent en retrait, prises dans quelque chose de plus grand qu’elles, les traditions, les attentes, une forme de rudesse du quotidien. Il y a en elles des désirs puissants, des fissures, des résistances silencieuses. Ces moments presque imperceptibles où tout bascule où tout bascule serrent le cœur. Rien n’est appuyé. Tout passe par un geste, une pensée, un souvenir. 
Et puis ces descriptions de paysages irlandais 💚, on en parle ? ☺  Ils m’ont accompagnée tout au long de la lecture. Je les ai presque respirés, l’air chargé d’embruns, la lumière sur les champs, les odeurs, les saisons. Ils ne sont jamais là par hasard, ils disent quelque chose des personnages, de leur solitude ou de leur apaisement.
Certaines phrases continuent de résonner en moi, sur le fait de ne pas vouloir la même chose au même moment, sur cette délicatesse qui rend vulnérable, sur le poids du passé qui revient toujours.

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 
Ce n’est pas un livre spectaculaire, mais c’est typiquement le genre de lecture qui reste un peu après. Je l'ai refermé avec cette sensation particulière, celle d’avoir été touchée en douceur, mais profondément. Encore une fois, Claire Keegan me laisse des images persistantes et une émotion difficile à formuler, la même que j’avais ressentie avec "Ce genre de petites choses".

« Le ciel était nuageux mais prometteur, zébré de bleu. Là-bas dans l'océan, un ruban d'eau a formé une crête transparente et s'est brisé sur la plage. » LA MORT LENTE ET DOULOUREUSE 

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Des bribes de sa relation avec la fille de Lawlor lui viennent à l'esprit. Comme c'était merveilleux de la connaître intimement. Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. Elle disait qu'un homme ne pouvait pas se connaître et vivre seul. Elle croyait que l'amour menait à la connaissance physique. Ses opinions l'irritaient parfois, mais il ne réussissait jamais à lui donner tort. Il se rappelle cette soirée dans le salon, ses bras lisses parsemés de taches de rousseur. La manière dont elle s'est assise au bord du lit à Newry et lui a recousu son bouton de chemise. Le lendemain matin, leur dernier, ils sont restés couchés avec la fenêtre ouverte et il a rêvé que le vent lui emportait toutes ses taches de rousseur. Plus tard dans la matinée, lorsqu'elle a tourné la tête et l'a regardé, il a dit qu'il ne pouvait pas quitter la prêtrise. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Il pousse le portail en bois et l'écoute se refermer derrière lui. Il reste immobile et regarde le monde. Le printemps est arrivé, sec et prometteur. L'aulne se développe, ses grosses branches pâles cuivrées. Tout semble plus net à présent. La nuit s'est arcboutée contre les pieux de la clôture. Le râteau est un objet brillant, apprécié et usé.
Où est Dieu ? a-t-il demandé, et ce soir Dieu lui répond. Tout autour l'odeur âcre des groseilliers sauvages rend l'air piquant. Un agneau sort d'un profond sommeil et traverse le champ bleu. Là-haut, les étoiles ont pris leur place. Dieu est la nature.
Il se rappelle ces heures allongé nu avec la fille de Lawlor dans une chambre près de Newry. Il se rappelle tous ces pissenlits montés en graine et la déclaration qu'il a faite de l'aimer toujours. Il se rappelle cela, intégralement, et n'éprouve aucune honte. Comme c'est étrange d'être vivant. Bientôt, ce sera Pâques. Du travail l'attend, un sermon à écrire pour le dimanche des Rameaux. Par les champs, il grimpe vers la route, pensant à sa vie demain, son existence de prêtre, déchiffrant, du mieux qu'il peut, le langage chrétien des arbres. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Au bout de moins d'un an, la futilité de la vie conjugale l'a frappée douloureusement : la futilité de faire un lit, d'ouvrir et de fermer les rideaux. Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire. Et il n'y avait rien ou presque dans les environs d'Aghowle pour la divertir. Toutes les semaines, elle se rendait au village à vélo, mais Parkbridge se réduisait à un bureau de poste et à un pub avec magasin dont le propriétaire était d'une curiosité indiscrète.
« Victor se porte bien ? Voilà un homme remarquable, un travailleur remarquable. Il ne laisse pas les choses traîner. » » LA FILLE DU FORESTIER 

« Il était inhabituel que les voisins entrent dans cette maison, mais, quand ils y pénétraient, Martha racontait des histoires. En fait, elle avait un vrai talent de conteuse. Lors de ces rares soirées, ils la voyaient cueillir les fruits de son imagination et les révéler devant eux. Ils repartaient avec le souvenir non pas de la belle maison ancienne qui les impressionnait toujours, de l'homme à la mine soucieuse qui en était propriétaire ou de l'étrange groupe d'adolescents, mais de la femme dont les cheveux brun foncé flottaient plus librement au fil des heures et de ses mains pâles cueillant des histoires improbables comme des prunes vertes qui auraient mûri au fur et à mesure du récit près du feu. Ayant écouté ces histoires, les voisins avaient quelquefois trop peur pour ressortir dans la nuit et Deegan devait les raccompagner jusqu'à la route. Après de telles soirées, il emmenait toujours sa femme au lit pour lui donner, et se donner à lui-même, l'assurance qu'elle était exclusivement sienne. Il pensait parfois que c'était la raison pour laquelle elle racontait bien. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Judge se félicite de ne pas savoir parler. Il n'a jamais compris l'obligation qu'ont les humains de converser : les gens, quand ils parlent, disent des choses inutiles qui améliorent rarement, pour ne pas dire jamais, leur existence. Leurs paroles les attristent. Pourquoi ne peuvent-ils pas se taire et s'embrasser ? La femme pleure à présent. Il lui lèche la main. Elle a des traces de graisse et de beurre sur les doigts. En dessous, son odeur n'est pas sans évoquer celle de son mari. Tandis que le retriever lui nettoie la main, le désir de Martha de le chasser s'évanouit. Ce désir appartient à hier, est devenu une chose de plus dont elle ne sera peut-être jamais capable. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Pour Noël, la fillette reçoit un disque d'Abba qu'elle écoute deux fois et apprend par cœur. Waterloo est sa chanson préférée. Le père Noël descend par la cheminée et dépose un vélo d'occasion pour le cadet. Celui-ci espérait des machines pour sa ferme une herse pour semer le blé précoce ou une moissonneuse-batteuse, car ses betteraves sucrières sont quasi prêtes pour l'usine. Quelquefois il souhaite de la pluie. Leurs feuilles, qu'il a fabriquées avec des pneus de vélo, semblent sèches et ne grandissent pas. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Sa grand-mère, chez qui il a vécu pendant la rupture de ses parents, est morte maintenant. Il n'y a pas un seul jour où il ne souffre pas de cette absence. Elle disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l'avait poussée à remonter dans la voiture, elle a répondu : « L'époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. » Sa grand-mère est morte, mais il a vingt et un ans, il habite un endroit sur terre, il a d'excellentes notes à Harvard, il marche sur une plage au clair de lune sans aucune restriction de temps. » PRÈS DU BORD DE L'EAU

« L'espoir est toujours la dernière chose à mourir ; il l'avait appris enfant et l'avait vu, de ses propres yeux, soldat. » RENONCEMENT 

« Si elle se demandait, avant de dormir, ce que faisait le voisin dans le lit de l'autre côté du mur, elle ne s'appesantissait pas. Elle tâchait de ne s'appesantir sur rien. Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 

« LA NUIT DES SORBIERS*
Jadis à la campagne, dans toutes les maisons, les habitants se lavaient les pieds, comme ils le font maintenant, et une fois que l'on s'était lavé les pieds, il fallait toujours jeter l'eau dehors, car l'eau sale ne devait pas rester à l'intérieur de la maison durant la nuit. Les vieilles gens disaient toujours qu'un malheur risquait de s'abattre sur la maison si l'eau du bain de pieds restait à l'intérieur et n'était pas jetée, et elles disaient toujours, aussi, qu'au moment où l'on jetait l'eau dehors il fallait crier "Seachain ** !" de peur qu'un esprit ou une pauvre âme ne se trouve dans le passage. Mais là n'est pas la question, et je dois continuer mon histoire...»
D'après L'Eau du bain de pieds, un conte de fées irlandais.
*On attribue au sorbier des propriétés magiques et protectrices exceptionnelles. Dans la mythologie, il a un pouvoir d'enchantement. Son nom irlandais, caorthann, vient de taor, qui désigne à la fois une baie et une flamme claire. L'un de ses noms anglais, quicken tree, évoque ses effets toniques, vivifiants.
**Exclamation irlandaise qui signifie « Attention ! » . 

Quatrième de couverture

À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS. Plus tôt, les femmes étaient venues avec des fleurs, chacune d'une nuance de rouge plus foncée. Dans la chapelle, où ils attendaient, leur parfum était fort. L'organiste a lentement joué la toccata de Bach, mais un frémissement de doute se répandait sur les bancs.
Dès l'initiale de la nouvelle titre, avec ce frémissement de doute, Claire Keegan parvient à suggérer un trouble, que confirmeront les premiers balbutiements du prêtre au moment de célébrer le mariage.
Les huit nouvelles de ce recueil, pour l'essentiel enracinées dans la terre d'Irlande, évoquent le pouvoir dévastateur des mots (La Mort lente et douloureuse), les relations des pères et de leurs filles (Le Cadeau d'adieu, La Fille du forestier), les amours impossibles (À travers les champs bleus, Chevaux noirs, La Nuit des sorbiers), la force des préjugés (Près du bord de l'eau) ou le poids des traditions (Renoncement). Tout comme dans L'Antarctique (2010) et Les Trois Lumières (2011), le regard acéré et les phrases ciselées de l'écrivain en imposent. Sans jamais rien affirmer, Claire Keegan parvient, dans ses textes d'une beauté lapidaire, à susciter d'inoubliables émotions de lecture.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford.

Éditions Sabine Wespieser,  octobre 2012
256 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages 

samedi 22 février 2025

Où vont les larmes quand elles sèchent ★★★★☆ de Baptiste Beaulieu

Un shoot d'humanité !
Merci Baptiste Beaulieu. Aucune raison de demander pardon.
Vos mots sonnent si vrais, si justes. 
Écouter. Savoir écouter son prochain. Savoir écouter les silences aussi. Cela devrait être enseigner à la fac, oui !
« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »
Vos patients ont beaucoup de chance.
Vous donnez du sens à ce que vous faites. 
En partageant vos doutes, vos réflexions sur le sens de la vie notamment, vous m'avez touchée. Émue aux larmes ✨️ 
Vos larmes, aussi sèches soient-elles sont des larmes d'humanité ! 
« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« Ce qu'il faut, c'est qu'on soit naturel et calme Dans le bonheur comme dans le malheur, [...]
Et, à l'article de la mort, Se souvenir que le jour meurt, Que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure. Puisqu'il en est ainsi, ainsi soit-il...»
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro - Poésies d'Alvaro de Campos, traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, «Poésie», Gallimard, 1987. 

« Une polyarthrite, une fibromyalgie, un viol même, ça ne se vidange pas, ça ne s'extrait pas. « Matez-moi ce morceau, madame! On l'a enfin eue, votre boulimie ! » Et, sous le regard dégoûté mais soulagé de la patiente, flanquer le tout à la boîte à ordures, enfermé dans un mouchoir. On ne peut pas mettre la schizophrénie à la poubelle. On ne peut pas rabattre le couvercle sur tout ce qui heurte, blesse, gonfle, irrite, gratte, coule trop, ne coule pas, s'enflamme, etc. Impossible. Sinon quelqu'un en aurait déjà fait un business, c'est certain. Et je ne serais pas devenu médecin mais «videur de gens», comme certains vident les truites. Quel chasseur se cache en moi! Un trappeur, toujours en quête d'un furonculé! D'un échardé! D'un constipé! À deux doigts de me poster au rayon jus de pruneau et Hépar du Casino pour distribuer mes cartes de visite! J'aime les furoncles parce qu'ils me pro-curent une satisfaction immédiate, visible, palpable. Matérielle. »

« On ne devrait pas mourir sans en avoir l'âge. »

« Bref... Un froid, mais un froid ! À faire péter les tuiles des toits. Le temps du chagrin, je vous dis. Je me souviens de mes cours de médecine, comme quoi on attrape la fièvre par les extrémités, mais c'est rigoureusement faux: je vais mal, très mal, et ce n'est pas par les extrémités qu'elle arrive, ma pneu-monie, c'est par le cœur. Ça prend toute la place parfois, le cœur. Saleté de cœur ! »

« Double peine: tu ne sais plus pourquoi tu dois vivre dans un monde où l'amour peut tuer un gosse, et en plus tu te retrouves à servir de Courtepaille à une tribu de morbaks affamés. Buffet à volonté ! Dieu n'existe pas, pas plus que les vraies bonnes affaires ! La vie ne fait pas de cadeaux, ou alors ils sont toujours un peu empoisonnés. »

« Ma chance? Ne jamais avoir croisé dans les cou-loirs la famille du patient qui venait de rendre les clefs de sa vie. Parce qu'elle était là évidemment, la famille, quelque part derrière ces murs blancs, et susceptible d'entendre mon «Super» lancé avec la plus effrayante sincérité du monde.

Et moi de quitter définitivement l'hôpital deux mois plus tard parce que, eh quoi, je veux soigner! Pas jouer aux chaises musicales avec les vivants et les morts. Plus jamais je ne veux :
- réduire un patient à sa pathologie,
- me réjouir de la mort de quelqu'un.
Ce n'est pas pour cela qu'on devient soignant.
Certes, on ne peut pas sauver tout le monde, mais je suis, à cette heure de ma vie, trop jeune pour me ranger à cette idée. Ce merdier géant, cette poudrière hospitalière, nous sommes censés y incaner un certain idéal de vocation, d'humanité et de civilisation. »

« C'est juste un rêve mais il est plus réaliste que l'autre, celui où les hommes arrêteraient de taper des femmes. Faut vraiment rêver petit quand on est sur Terre: on minimise les risques d'être déçu. »

« Avant j'avais aussi un site Internet, avec adresse et horaires du cabinet. Nous l'avons supprimé avec mes associés. Trop de patients, mais même comme ça on déborde. Nous vivons dans un pays où les médecins se cachent pour survivre à leur journée de travail: de notre profession, cela ne dit rien, de ceux qui nous dirigent, cela dit tout.
Parfois, les patients poireautent dans le patio quand la salle d'attente dégueule. Une fois, la locataire du dessus, qui travaille à domicile comme traductrice pour l'ONU, s'est plainte de « la faune ». Une fois, encore, elle a jeté un seau d'eau glacé en plein hiver sur ce vieux M. Grimaldi qui s'était trompé d'interphone.
Trois semaines après, j'ai averti par écrit la locataire que ce patient, leucémique, était « malheureusement décédé d'une pneumonie contractée après le coup du seau d'eau ».
Ce n'était pas vrai, mais ça aura eu le mérite de la faire réfléchir. Elle s'est excusée et je l'ai traitée de connasse. Pour la beauté du geste. Je pense qu'elle aurait souhaité qu'on ne soigne que des vieilles dames à collier de perles. Mais on soigne tout le monde, du bourgeois au toxico, du gitan au col blanc, du vieillard au bambin, et du bobo au punk à chien - même qu'il m'est arrivé de soigner le chien !
À vrai dire, une connasse traductrice pour l'ONU, on la soignerait aussi. »

« Je ressemble à l'image qu'on pourrait se faire d'un médecin de famille. Je fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et j'ai des mocassins à glands, vous voyez ? Un médecin de famille, quoi, un vrai de vrai. Un matin, je suis sur mon vélo, beau comme Bellérophon sur Pégase, je quitte le domicile d'une patiente que son mec a confondue avec un punching-ball, je suis distrait, pense à cette guerre invisible que mènent les hommes contre les femmes et à un poème que je suis en train d'écrire, et j'ai aussi très envie de parachuter un gothique: c'est l'effet café + vélo + froid matinal, ça réveille un besoin urgent (faudrait réaliser une étude scientifique sur le sujet). Je pédale vite car je veux arriver au cabinet médical avant que des patients fassent la queue devant la porte d'entrée (c'est plus com-pliqué de se soulager avec dix souffrants en salle d'attente). Bref, guerre + poème + impératif naturel, je manque de percuter un autre vélo et, comme j'ai plus de sonnette (la vieille a été volée), je me surprends à faire « BLING BLING ! » avec la bouche. Je veux vraiment imiter une sonnette de vélo, mais j'ignore pourquoi, je ne crie pas « DRING DRING ! ». »

« Je ne sais par quels étranges chemins sa glycémie est inversement proportionnelle au degré d'attention que j'arrive à lui accorder. Elle a besoin d'être palpée, auscultée, pesée, mesurée en long en large et en travers. Et par-dessus tout : elle a besoin de parler, Mme Chahid. D'être écoutée. Plus je l'écoute au cabinet médical, meilleurs sont les résultats de sa prise de sang. Les voies du soignant sont impénétrables... »

« Au tout début de mon installation en ville, j'ai envie de lui dire, à Mme Chahid comme aux patients qui flanchent : « Courage, tenez le cap, ça en vaut le coup », mais je ne sais pas trop ce que j'entends par là.
« Ça », c'est l'odeur des pavés après la pluie en été.
« Ça », c'est la ville déserte et silencieuse au milieu de la nuit. « Ça », c'est les étoiles qu'on regarde en forêt avec des amis (ou seul, ça marche aussi). « Ça », c'est votre deuxième fils qui vous masse les pieds le soir.
« Ça », c'est le sel de la vie.
Mais ce ne serait pas très utile, je pense. Les gens comme Mme Chahid ne viennent pas à la consultation pour écouter ce que j'ai à dire: la plupart d'entre eux viennent juste pour parler. Se confier à un autre être humain. Moi ou un plombier, ça ne changerait pas grand-chose. Alors je hoche la tête et j'écoute. Faut bien quelqu'un pour s'y coller. Si demain on obtient le même résultat avec une silhouette de docteur découpée dans du carton, je resterai dans mon lit. Néanmoins, personne n'obtiendra le même résultat, et pour une bonne raison: pour le patient, c'est pas tout de vider son sac, il faut que le docteur en face s'intéresse à lui, à ses mystères, ceux dans la tête, ceux dans les artères, et ceux « devant-derrière qui lui font de l'air ». Ça manque vraiment aux gens, d'avoir quelqu'un qui s'intéresse à eux. Juste de temps en temps.
Les dix années d'études de médecine ne servent quasiment à rien d'autre. Mais motus: nul ne vous aura averti sur les bancs de la fac. On vous fait miroiter le statut social. Le prestige. Vous allez sauver des vies. Vous ne vous lèverez pas pour des queues de cerise ! Même que le soir, dans le miroir de votre salle de bains, vous vous direz : « J'ai été utile. J'en ai aidé combien ? »»

« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« On cherche tous une vérité. Ce qui nous manque. J'en sais rien. D'ailleurs, je ne sais rien du tout. Seulement qu'elle est affreuse en tout point, cette histoire. La maladie de M. Soares, avec ses perles de sang semées partout, le handicap de Mme Soares avec ses radiographies compulsives, l'appartement minuscule, les voisins minables, la barre d'immeuble atroce, peut-on faire plus misérable ? Leur vie, c'était une réunion du pire et de l'insupportable. Un résumé de l'enfer... Puis je me souviens qu'ils vivaient ensemble. Que sa femme l'aimait. Qu'il aimait sa femme. Ils ont eu au moins ça. Tout le monde ne peut pas en dire autant, et c'est sans aucun doute encore plus affreux, la vie, quand tu ne peux pas en dire autant. »

« Nouveau mouchoir. Qu'est-ce que ça me coûte en mouchoirs, la médecine générale! Dans mon bureau, on pleure à cause du petit caporal qui nous sert de patron, on pleure à cause du temps qui passe, on pleure à cause du corps qui fait mal, on pleure parce qu'on a fait mal à son corps, on pleure parce que la personne qu'on aime est partie aimer quelqu'un d'autre, on pleure parce que ceux qu'on aime s'en vont parfois d'où l'on ne revient pas. Dans ce cas, pleurer est comme leur adresser un ultime appel : Ne partez pas là-bas ! Mais ils partent. Et les larmes n'ont servi à rien. Les larmes, c'est un truc inutile contre la mort, mais qu'on n'a jamais cessé d'essayer quand même.
Ça va aller, monsieur Soares. Je suis sûr que vous allez y arriver ! Courage !
Y arriver ? Il me dit qu'y arriver, ça voudrait dire l'oublier et qu'il ne veut pas l'oublier, sa Charlotte, même un peu. D'après lui, c'est juste des mots comme ça, pour se débarrasser du problème. On ne se sort pas de tout dans la vie, il y a des blessures incurables, et, la prochaine fois, je ferai mieux de la fermer. Quant au courage, là n'est pas la question: il n'a pas le choix. C'est ça ou se laisser partir. »

« Je me sens stupide. On a tellement de phrases qui ne servent à rien dans la vie, qui meublent le vide laissé par l'éternelle vérité : on naît seul, on vit seul, et on est toujours seul à mourir. Avec des lacs de larmes plus ou moins étendus, et plus ou moins profonds.

Ça empêcherait de dormir, de savoir ça. Faudrait même pas le dire à haute voix. Que ça reste un secret entre adultes. »

« Bref, la peur, la peur, la peur, il y en a pour tous les goûts et pour tous les jours.
Quand est-ce qu'on arrête d'avoir peur? »

« Ou alors, plus simplement : « Le docteur aime bien les êtres humains, mais se méfie des hommes. Il sera du bon côté. » Elles se trompent : je ne me méfie pas des hommes, je les juge. Sévèrement. Et pour cause : j'en suis un. Je sais de quoi je parle ! »

« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »

« Je pourrais ne pas vous avertir. Parler comme si de rien n'était et dans quelques pages vous assé-ner cette mort d'un coup d'un seul, mais on n'est pas là pour ça. JE ne suis pas là pour faire pleurer dans les chaumières avec des histoires de chasse. Je dis juste ce que je vois. C'est dur, parfois, de dire ce que l'on voit. Mais un truc encore plus dur, c'est bien de voir ce que l'on voit. Quand on entre chez les gens, que ces gens sont malades, qu'ils s'accrochent à votre blouse et placent en vous tout leur espoir, on voit. Quo i? Nous. Tous dans notre vérité nue. Et c'est violent. Âpre. La « condition humaine », c'est bien l'expression la plus antinomique au monde, appelez-moi ça la condition inhumaine! Je refuse d'accepter la totalité du réel, je plaide coupable. Alors je fourre de la poésie où il ne faut pas, peut-être même comme il ne faudrait pas, mais c'est vrai que c'est facile, la poésie: pas besoin d'avoir appris. »

« « C'est quand, la dernière fois qu'on a fait une prise de sang, Josette ?»
Je viens de poser ma question sans vraiment y penser. Elle n'était pas prévue au programme. Et si je ne l'avais pas posée ? Et si nous n'avions pas programmé cette prise de sang ? Peut-être ne serait-elle pas morte. Peut-être qu'elle aurait eu « plus de temps ». Que sa vie ne serait pas passée à toute vitesse. Peut-être que le cancer est réapparu à partir du moment exact où j'ai tamponné l'ordonnance pour sa prise de sang... CHLACK! Et HOP! Un laissez-passer pour la mort! Paraît que la Lune n'existe pas si on cesse de la regarder...
À quoi ça tient, le destin ?
Est-ce que je ne surestime pas mon rôle dans toute cette putain d'histoire ? Personne n'a le pouvoir de faire apparaître un cancer chez les gens, hormis le radium sans doute, mais on n'a jamais vu de radium en blouse blanche. »

« Le monde, je l'ai vu parler un jour à travers Miran, un enfant syrien de onze ans que je ren-contre au cabinet médical en soignant son papa. Ses parents sont réfugiés. Quand Miran entre au cabinet, il me prend dans les bras comme si nous étions amis de longue date et me serre fort contre lui. Les patients en salle d'attente sourient, un peu gênés. Moi, je reste les bras ballants, lui tapote l'épaule, sans savoir comment réagir. C'est la première fois qu'on se voit, petit, fais pas ça! Ses parents, aidés d'une traductrice, m'expliquent que Miran souffre d'un handicap mental léger. Il est toujours ainsi, même avec les inconnus.
Pendant que tout ce petit monde s'installe à mon bureau, le gamin commente, tout sourire, les objets qu'il voit en les pointant du doigt. Il a l'air heureux de tout, je ne comprends rien. Mais ça me va. La traductrice raconte : la fuite depuis leur ville natale, les longs trajets en camion, les nuits sans dormir, la faim, la soif, le froid, la peur au ventre, la traversée périlleuse de la Méditerranée, les passeurs, l'argent qui circule de main en main, les humiliations, la Faucheuse omniprésente.
Pendant l'entretien, Miran est perché sur la table d'examen où il a grimpé tout seul. Il s'y balance d'avant en arrière, en chantonnant. Moi, sur le côté, je ne pipe rien, je ne parle pas syrien, mais elle est incroyablement belle, cette berceuse. À la fin, alors que l'oisillon Miran est encore sur sa branche, je me permets de demander aux parents :
C'est beau. On dirait une prière ou un poème... Elle signifie quoi, cette chanson ?
La traductrice m'explique. Miran ne chante pas. Il récite. Quand Miran se sent à l'aise, il aime s'asseoir et réciter la liste de toutes les personnes qu'il a rencontrées depuis qu'il est né. Il les connaît toutes par cœur! À force de répéter leurs prénoms! Tous les jours, il en ajoute de nouveaux. Tous ceux qui croisent sa route depuis sa naissance dans un pays en guerre jusqu'à son arrivée dans un pays en paix.
Une liste immense. Des visages. Des dizaines de visages. Qu'il honore. En chantant leurs prénoms. Il commence toujours par ceux des personnes de son quartier d'enfance. Combien de morts parmi ces noms-là ? »

« On met deux ans à apprendre à parler, mais faut toute une vie pour apprendre à se taire. »

« Peut-être que, parfois, le réel est tellement fort que la fiction paraît la solution ? Peut-être parce qu'une part de moi refusait d'admettre devant le patient que j'ignorais totalement comment l'aider ? »

« Mon métier, c'est gratouiller dans la nature humaine. Dans ce qu'elle a de meilleur comme dans ce qu'elle a de pire, mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui t'expliquent que c'est dans le pire qu'elle est la meilleure. Globalement, je crois qu'on bataille tous comme on peut, et qu'on est tous paumés. D'une façon ou d'une autre, qu'on sache ou non pleurer. »

« C'est indicible, ce qu'elle traverse, ce moment final où le corps et l'existence nous font comprendre qu'il va bientôt falloir rendre les clefs.
Au fond, elle voudrait arrêter de mourir. »

« Oui, j'en reviens à la gestion de la colère: vous n'imaginez pas comme c'est difficile, quand on va chez un malade toutes les semaines, qu'on s'échine à fourrer par-ci, par-là du confort fondamental, oh pas grand-chose, du petit plaisir basique, élémentaire, tout pour adoucir les derniers jours, et qu'on assiste impuissant au saccage de son travail par un type sans diplôme qui s'est formé en un week-end sur Internet. C'est pas des manières de faire croire aux mourants que c'est de leur faute s'ils ne verront pas leurs gosses grandir, ni ne pourront serrer leurs petits-enfants dans leurs bras: « Josette, fallait pas la manger, cette grosse orange bien juteuse et bien sucrée. Maintenant, faut passer à la caisse ! »
Je lui aurais bien dit deux mots, au naturopathe, mais il n'est jamais venu la visiter à domicile, Josette. Pour pas renifler l'odeur de la merde qu'il a étalée sur les murs, sûrement. J'imagine que même lui avait un minimum d'exigence morale : il ne lui aurait pas menti de cette manière s'il avait vu les draps blancs sur les miroirs de la salle de bains et, en train de mijoter sur la cuisinière, la cassolette d'eau aromatisée à l'eau.

Mais bon, ça lui a donné de l'espoir, à Josette (et à lui, 90 euros).
Moi, je prenais mon mal en patience. »

« Pourtant, ce qui constitue le cœur de notre métier reste l'angle mort de nos facultés : on ne nous apprend pas à écouter. Quel constat décourageant ! »

« La morale étant: les patients ne sont pas des livres, les soignants ne sont pas des lecteurs, ce sont tous des humains qui essaient de chercher un chat noir dans une pièce obscure en parlant des langues différentes. Mais vous savez quoi ? Ils ont tous une trouille bleue de la mort. »

« Après, c'est vrai qu'on est plus délicat avec une femme battue qu'avec un homme qui bat. Même si ça ne répare rien du tout. Pas les nez, en tout cas.
Au moment de partir, la main sur la poignée de porte, elle se tourne vers moi et me tend son télé-phone: sur l'écran, c'est elle, avec dix ans de moins et un vrai nez, celui d'origine, je veux dire.
- J'étais belle, docteur? Hein que j'étais belle, avant?
J'ai envie de pleurer d'un coup. Parce que c'est vrai. Elle était très belle.
Et son mari, à Mme Gonzales?
Il va bien, je crois. Faut dire qu'il est bâtonnier dans une grande ville. Le bâtonnier, c'est un peu comme le président des avocats. Sauf qu'il est élu par eux, avec qui il va boire des coups à la buvette du palais. Vous vous rendez compte ? C'est moins facile de couper le nez de sa femme et de s'en sortir quand t'es prolo...

J'ai cru que les larmes allaient enfin sortir avec cette histoire, mais non. Pleurer est un moyen pour le corps de témoigner de notre sens de la justice, et je ne suis pas moins sensible à l'injustice que n'importe qui. »

« Ce jour-là, Virginie m'aura démontré que, peut-être (je ne le saurai jamais avec certitude), rien n'est gratuit avec les hommes quand on est femme. Rien. 
Quel chemin parcouru avec Virginie ! Il a fallu qu'on s'apprivoise. Qu'elle m'accorde sa confiance. Une astuce qui réussit à chaque coup, j'ai remarqué, c'est, je cherche le terme qui convient, de res-pecter les gens. Voilà! Fou comme ça fonctionne de ne pas les considérer tel un bout de viande qu'on palpe, soupèse, ausculte, mais de vraiment les voir, je cherche le terme qui convient là encore, comme des êtres humains ? Suffisait d'y penser ! Avec Virginie, ce qui a consolidé son sentiment de sécurité, c'est quand je lui ai demandé: « Vous voulez bien que je vous examine ? », alors qu'elle venait juste pour une angine. Elle a dû se dire: « S'il me demande ça pour regarder dans ma gorge, il me le demandera pour le reste. »
Elle n'avait pas tort. Je demande tout le temps, pour tout, et pas seulement pour le reste.
C'est dingue, mais, dans notre société, des médecins s'inquiètent que les patientes se plaignent de ne pas avoir consenti à l'examen. Un confrère s'est exprimé l'autre soir, en réunion pluridisciplinaire : « J'ai peur qu'on nous accuse de viol parce qu'on pratique certains examens. » Il fronçait les sourcils et enfilait ses perles, l'air un peu ahuri et choqué, même qu'il a claironné : 
- Si tu vas chez ton gynécologue, tu sais bien que c'est pas pour faire un bridge !
J'ai repensé à toutes mes patientes... Ce qu'il veut dire, le confrère, c'est qu'une fois dans mon cabinet de médecin leur corps ne leur appartiendrait plus et que je serais subitement dépositaire d'un « consentement tacite et illimité ». Hey, Virginie! Vous entendez ? Je ne savais pas que ça existait, un pouvoir comme ça! Ça paraît même un peu dangereux. Quelle pensée fanée! Elle sent fort le « si tu montes chez un garçon après un restau, tu sais bien que c'est pas pour jouer au tennis » et autres bizarreries d'arrière-garde.
D'ailleurs, il commence où, ce consentement illimité ? Je peux aller tâter les couilles de M. Lopez en salle d'attente? Ou je dois attendre que la porte du bureau se referme sur Mme Laurent pour sauter sur ses seins ?
Il existe des tas de métiers où tu n'as même pas besoin de parler aux gens si tu ne les aimes pas. Nous, on choisit celui où on doit leur parler ET en plus les toucher. Oui, nous, soignants, on touche les gens, parfois même on touche leur sexe.
Du coup ?
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation avant.
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation pendant.
En fait, plus que bien, c'est normal.
C'est même plus que normal : obligatoire.
Et ce qui est encore plus obligatoire, c'est d'arrêter d'examiner le sexe des gens si les gens vous demandent d'arrêter. Même s'ils ont dit oui deux secondes plus tôt. Le consentement tacite et illimité n'existe pas. »

« Cette maladie est très peu étudiée : elle touche surtout les femmes, et on s'en fiche un peu beaucoup passionnément de la santé des femmes, alors qu'un mec qui n'arrive pas à bander représente une tragédie internationale. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une manière, pour une société où la culture du viol est omniprésente, d'oblitérer les consé-quences que peuvent avoir les violences sexuelles sur les victimes, et la manière dont ces violences si communes pourraient générer une maladie réelle.
Dans l'oreille de Mme Chahid, si bavarde Mme Chahid, il y a un cabinet médical où l'on peut parler et être écouté. Même pleurer à l'envi. Eh bien, savez-vous ce qu'il y a dans le vagin des femmes ? Sûrement pas un temple, où toutes ces conneries de féminin sacré les enferment dans des fables mythologisantes à la con, non. Pas de temple.
Mais je suis sûr qu'il y a dans le vagin des femmes un cabinet médical où mille hommes consultent. Des hommes fainéants, des hommes égoïstes, des hommes toxiques, des hommes beaucoup trop sûrs d'eux, des hommes qui ne pensent qu'à eux. Me relancez pas sur le sujet ! »

« Un homme qui doit, sa vie durant, remettre à un tiers le fruit de son travail et faire prospérer à la sueur de son front le tour de taille d'un patron développe à l'égard de la maladie une forme de fatalité effrayante. L'exploitation l'a rendu docile, même à l'égard de sa propre mort. »

« Parfois, une personne souffle: « Ça fait partie des choses qu'on dit qu'on fera et qu'on ne fait pas, c'est con. » 
Oui, c'est con. Sans doute qu'on ne devrait jamais remettre à plus tard, parce qu'il est toujours plus tard qu'on ne le pense dans la vie. »

« Je n'ai peut-être pas baisé, mais c'était sans doute les 20 balles les mieux investies de ma vie, parce qu'un grand calme se fait à l'intérieur de moi. Vous voyez, quand le ruisseau reprend sa forme après une crue? Voilà. Même que je pense souvent à cet homme, à sa gentillesse. Je voudrais le rassurer, je n'étais pas un mec bizarre, j'étais juste comme un enfant mort qu'il a fait reve-nir chez lui, à sa manière, bien moelleuse et bien tendre. Et gratuite, en plus. C'est pas fréquent, les choses gratuites dans la vie. Y a rien de plus précieux, même. Ça peut réconcilier des coins cassés en vous qui se tirent la gueule depuis longtemps. »

« Que les enfants meurent est la preuve irréfutable que, oui, ici-bas, rien ne ment. Évidemment, cette épiphanie personnelle ne dit rien ni du grand mystère de l'existence, ni de la question du bien ou du mal, mais elle me signifie dans son langage secret, et c'est prodigieux, que les choses sont ce qu'elles sont, et que si elles n'étaient pas ainsi, alors ce promeneur en contemplation devant le fleuve ne serait pas exactement ce promeneur, et je ne serais plus exactement non plus ce médecin qui pense, et pourrait pleurer en pensant à la mort de deux enfants. Oh, Alvaro, tu as bien raison, le monde ne ment pas. Et l'expérience des ans aidant, est-ce que j'y parviendrai un jour, à cette prouesse-là, moi : l'aimer, ce monde, et l'aimer sans rien attendre en retour, c'est-à-dire l'aimer pour rien ?
J'ai encore tellement de questions en moi, et si peu de réponses. Où est-elle, la vie, hein ? Où ? Est-ce que je passe à côté de la mienne ? Pourquoi fait-on mal à nos mères en venant ? Pourquoi se fait-on tant de mal tout le temps ? Et où est passée notre enfance ? Et les cafés au lait de nos grands-mères ? Qu'est-ce que c'est, l'Univers ? Et quelle est ma place dedans ? Qui mangera les vers qui nous mangeront ? Pourquoi c'est dur, un clou en fer ? Et pourquoi j'ai marché dessus? Pourquoi ça existe, la mélancolie ? Qu'est-ce qu'on pleure ? Et qui nous pleure ? Est-ce qu'on peut ramasser les larmes des autres pour les coller sur nos joues ? Pourquoi je ne me souviens pas de toute mon existence ? Dans quel trou sont tombées toutes mes plus belles années ? Où vont les larmes quand elles sèchent ? Pourquoi j'ai peur ? Où vont nos amours quand elles meurent? Et qu'est-ce que c'est, l'exil? Pourquoi je me sens seul, même à plusieurs? Est-ce que quelqu'un veut bien être mon frère? Ma sœur ? Est-ce qu'il y aura des bateaux pour moi ? Pour nous ? Un port paisible? Où accoster enfin ? Et un joli matin? Est-ce que tu me prêteras ta main? Aura-t-on connu le bonheur ? Est-ce qu'on n'aura plus peur, là-bas ? Plus jamais ? Est-ce que je me pose vraiment ces questions ? Quelle est ma place dans ce grand paysage ? Et pourquoi je veux toujours, toujours, demander pardon? Est-ce que quelqu'un écoutera ou lira ça ? Est-ce que quelqu'un écoute ou lit ça maintenant ? Est-ce que c'est seulement écrit ? L'ai-je vraiment dit à voix haute ? Est-ce que quelqu'un m'entend ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ?
Pardon d'avoir dit tout ça.
On va enfin pouvoir pleurer, maintenant. »

Quatrième de couverture

Jean a trente-six ans. Il fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et fait ses visites de médecin de famille à vélo. Il a supprimé son numéro de portable sur ses ordonnances. Son cabinet médical n'a plus de site Internet. Il a trop de patients: jusqu'au soir, ils débordent de la salle d'attente, dans le couloir, sur le patio.

Tous les jours, Jean entend des histoires. Parfois il les lit directement sur le corps des malades. Il lui arrive de se mettre en colère. Mais il ne pleure jamais. Ses larmes sont coincées dans sa gorge. Il ne sait plus comment pleurer depuis cette nuit où il lui a manqué six minutes.

Médecin généraliste dans le Sud-Ouest, Baptiste Beaulieu est l'auteur d'un récit Alors voilà. Les 1001 vies des Urgences (Fayard), traduit en quatorze langues, et de plusieurs romans qui sont autant de succès en librairie.

Éditions de l'Iconoclaste,  octobre 2023
272 pages