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samedi 22 février 2025

Où vont les larmes quand elles sèchent ★★★★☆ de Baptiste Beaulieu

Un shoot d'humanité !
Merci Baptiste Beaulieu. Aucune raison de demander pardon.
Vos mots sonnent si vrais, si justes. 
Écouter. Savoir écouter son prochain. Savoir écouter les silences aussi. Cela devrait être enseigner à la fac, oui !
« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »
Vos patients ont beaucoup de chance.
Vous donnez du sens à ce que vous faites. 
En partageant vos doutes, vos réflexions sur le sens de la vie notamment, vous m'avez touchée. Émue aux larmes ✨️ 
Vos larmes, aussi sèches soient-elles sont des larmes d'humanité ! 
« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« Ce qu'il faut, c'est qu'on soit naturel et calme Dans le bonheur comme dans le malheur, [...]
Et, à l'article de la mort, Se souvenir que le jour meurt, Que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure. Puisqu'il en est ainsi, ainsi soit-il...»
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro - Poésies d'Alvaro de Campos, traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, «Poésie», Gallimard, 1987. 

« Une polyarthrite, une fibromyalgie, un viol même, ça ne se vidange pas, ça ne s'extrait pas. « Matez-moi ce morceau, madame! On l'a enfin eue, votre boulimie ! » Et, sous le regard dégoûté mais soulagé de la patiente, flanquer le tout à la boîte à ordures, enfermé dans un mouchoir. On ne peut pas mettre la schizophrénie à la poubelle. On ne peut pas rabattre le couvercle sur tout ce qui heurte, blesse, gonfle, irrite, gratte, coule trop, ne coule pas, s'enflamme, etc. Impossible. Sinon quelqu'un en aurait déjà fait un business, c'est certain. Et je ne serais pas devenu médecin mais «videur de gens», comme certains vident les truites. Quel chasseur se cache en moi! Un trappeur, toujours en quête d'un furonculé! D'un échardé! D'un constipé! À deux doigts de me poster au rayon jus de pruneau et Hépar du Casino pour distribuer mes cartes de visite! J'aime les furoncles parce qu'ils me pro-curent une satisfaction immédiate, visible, palpable. Matérielle. »

« On ne devrait pas mourir sans en avoir l'âge. »

« Bref... Un froid, mais un froid ! À faire péter les tuiles des toits. Le temps du chagrin, je vous dis. Je me souviens de mes cours de médecine, comme quoi on attrape la fièvre par les extrémités, mais c'est rigoureusement faux: je vais mal, très mal, et ce n'est pas par les extrémités qu'elle arrive, ma pneu-monie, c'est par le cœur. Ça prend toute la place parfois, le cœur. Saleté de cœur ! »

« Double peine: tu ne sais plus pourquoi tu dois vivre dans un monde où l'amour peut tuer un gosse, et en plus tu te retrouves à servir de Courtepaille à une tribu de morbaks affamés. Buffet à volonté ! Dieu n'existe pas, pas plus que les vraies bonnes affaires ! La vie ne fait pas de cadeaux, ou alors ils sont toujours un peu empoisonnés. »

« Ma chance? Ne jamais avoir croisé dans les cou-loirs la famille du patient qui venait de rendre les clefs de sa vie. Parce qu'elle était là évidemment, la famille, quelque part derrière ces murs blancs, et susceptible d'entendre mon «Super» lancé avec la plus effrayante sincérité du monde.

Et moi de quitter définitivement l'hôpital deux mois plus tard parce que, eh quoi, je veux soigner! Pas jouer aux chaises musicales avec les vivants et les morts. Plus jamais je ne veux :
- réduire un patient à sa pathologie,
- me réjouir de la mort de quelqu'un.
Ce n'est pas pour cela qu'on devient soignant.
Certes, on ne peut pas sauver tout le monde, mais je suis, à cette heure de ma vie, trop jeune pour me ranger à cette idée. Ce merdier géant, cette poudrière hospitalière, nous sommes censés y incaner un certain idéal de vocation, d'humanité et de civilisation. »

« C'est juste un rêve mais il est plus réaliste que l'autre, celui où les hommes arrêteraient de taper des femmes. Faut vraiment rêver petit quand on est sur Terre: on minimise les risques d'être déçu. »

« Avant j'avais aussi un site Internet, avec adresse et horaires du cabinet. Nous l'avons supprimé avec mes associés. Trop de patients, mais même comme ça on déborde. Nous vivons dans un pays où les médecins se cachent pour survivre à leur journée de travail: de notre profession, cela ne dit rien, de ceux qui nous dirigent, cela dit tout.
Parfois, les patients poireautent dans le patio quand la salle d'attente dégueule. Une fois, la locataire du dessus, qui travaille à domicile comme traductrice pour l'ONU, s'est plainte de « la faune ». Une fois, encore, elle a jeté un seau d'eau glacé en plein hiver sur ce vieux M. Grimaldi qui s'était trompé d'interphone.
Trois semaines après, j'ai averti par écrit la locataire que ce patient, leucémique, était « malheureusement décédé d'une pneumonie contractée après le coup du seau d'eau ».
Ce n'était pas vrai, mais ça aura eu le mérite de la faire réfléchir. Elle s'est excusée et je l'ai traitée de connasse. Pour la beauté du geste. Je pense qu'elle aurait souhaité qu'on ne soigne que des vieilles dames à collier de perles. Mais on soigne tout le monde, du bourgeois au toxico, du gitan au col blanc, du vieillard au bambin, et du bobo au punk à chien - même qu'il m'est arrivé de soigner le chien !
À vrai dire, une connasse traductrice pour l'ONU, on la soignerait aussi. »

« Je ressemble à l'image qu'on pourrait se faire d'un médecin de famille. Je fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et j'ai des mocassins à glands, vous voyez ? Un médecin de famille, quoi, un vrai de vrai. Un matin, je suis sur mon vélo, beau comme Bellérophon sur Pégase, je quitte le domicile d'une patiente que son mec a confondue avec un punching-ball, je suis distrait, pense à cette guerre invisible que mènent les hommes contre les femmes et à un poème que je suis en train d'écrire, et j'ai aussi très envie de parachuter un gothique: c'est l'effet café + vélo + froid matinal, ça réveille un besoin urgent (faudrait réaliser une étude scientifique sur le sujet). Je pédale vite car je veux arriver au cabinet médical avant que des patients fassent la queue devant la porte d'entrée (c'est plus com-pliqué de se soulager avec dix souffrants en salle d'attente). Bref, guerre + poème + impératif naturel, je manque de percuter un autre vélo et, comme j'ai plus de sonnette (la vieille a été volée), je me surprends à faire « BLING BLING ! » avec la bouche. Je veux vraiment imiter une sonnette de vélo, mais j'ignore pourquoi, je ne crie pas « DRING DRING ! ». »

« Je ne sais par quels étranges chemins sa glycémie est inversement proportionnelle au degré d'attention que j'arrive à lui accorder. Elle a besoin d'être palpée, auscultée, pesée, mesurée en long en large et en travers. Et par-dessus tout : elle a besoin de parler, Mme Chahid. D'être écoutée. Plus je l'écoute au cabinet médical, meilleurs sont les résultats de sa prise de sang. Les voies du soignant sont impénétrables... »

« Au tout début de mon installation en ville, j'ai envie de lui dire, à Mme Chahid comme aux patients qui flanchent : « Courage, tenez le cap, ça en vaut le coup », mais je ne sais pas trop ce que j'entends par là.
« Ça », c'est l'odeur des pavés après la pluie en été.
« Ça », c'est la ville déserte et silencieuse au milieu de la nuit. « Ça », c'est les étoiles qu'on regarde en forêt avec des amis (ou seul, ça marche aussi). « Ça », c'est votre deuxième fils qui vous masse les pieds le soir.
« Ça », c'est le sel de la vie.
Mais ce ne serait pas très utile, je pense. Les gens comme Mme Chahid ne viennent pas à la consultation pour écouter ce que j'ai à dire: la plupart d'entre eux viennent juste pour parler. Se confier à un autre être humain. Moi ou un plombier, ça ne changerait pas grand-chose. Alors je hoche la tête et j'écoute. Faut bien quelqu'un pour s'y coller. Si demain on obtient le même résultat avec une silhouette de docteur découpée dans du carton, je resterai dans mon lit. Néanmoins, personne n'obtiendra le même résultat, et pour une bonne raison: pour le patient, c'est pas tout de vider son sac, il faut que le docteur en face s'intéresse à lui, à ses mystères, ceux dans la tête, ceux dans les artères, et ceux « devant-derrière qui lui font de l'air ». Ça manque vraiment aux gens, d'avoir quelqu'un qui s'intéresse à eux. Juste de temps en temps.
Les dix années d'études de médecine ne servent quasiment à rien d'autre. Mais motus: nul ne vous aura averti sur les bancs de la fac. On vous fait miroiter le statut social. Le prestige. Vous allez sauver des vies. Vous ne vous lèverez pas pour des queues de cerise ! Même que le soir, dans le miroir de votre salle de bains, vous vous direz : « J'ai été utile. J'en ai aidé combien ? »»

« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« On cherche tous une vérité. Ce qui nous manque. J'en sais rien. D'ailleurs, je ne sais rien du tout. Seulement qu'elle est affreuse en tout point, cette histoire. La maladie de M. Soares, avec ses perles de sang semées partout, le handicap de Mme Soares avec ses radiographies compulsives, l'appartement minuscule, les voisins minables, la barre d'immeuble atroce, peut-on faire plus misérable ? Leur vie, c'était une réunion du pire et de l'insupportable. Un résumé de l'enfer... Puis je me souviens qu'ils vivaient ensemble. Que sa femme l'aimait. Qu'il aimait sa femme. Ils ont eu au moins ça. Tout le monde ne peut pas en dire autant, et c'est sans aucun doute encore plus affreux, la vie, quand tu ne peux pas en dire autant. »

« Nouveau mouchoir. Qu'est-ce que ça me coûte en mouchoirs, la médecine générale! Dans mon bureau, on pleure à cause du petit caporal qui nous sert de patron, on pleure à cause du temps qui passe, on pleure à cause du corps qui fait mal, on pleure parce qu'on a fait mal à son corps, on pleure parce que la personne qu'on aime est partie aimer quelqu'un d'autre, on pleure parce que ceux qu'on aime s'en vont parfois d'où l'on ne revient pas. Dans ce cas, pleurer est comme leur adresser un ultime appel : Ne partez pas là-bas ! Mais ils partent. Et les larmes n'ont servi à rien. Les larmes, c'est un truc inutile contre la mort, mais qu'on n'a jamais cessé d'essayer quand même.
Ça va aller, monsieur Soares. Je suis sûr que vous allez y arriver ! Courage !
Y arriver ? Il me dit qu'y arriver, ça voudrait dire l'oublier et qu'il ne veut pas l'oublier, sa Charlotte, même un peu. D'après lui, c'est juste des mots comme ça, pour se débarrasser du problème. On ne se sort pas de tout dans la vie, il y a des blessures incurables, et, la prochaine fois, je ferai mieux de la fermer. Quant au courage, là n'est pas la question: il n'a pas le choix. C'est ça ou se laisser partir. »

« Je me sens stupide. On a tellement de phrases qui ne servent à rien dans la vie, qui meublent le vide laissé par l'éternelle vérité : on naît seul, on vit seul, et on est toujours seul à mourir. Avec des lacs de larmes plus ou moins étendus, et plus ou moins profonds.

Ça empêcherait de dormir, de savoir ça. Faudrait même pas le dire à haute voix. Que ça reste un secret entre adultes. »

« Bref, la peur, la peur, la peur, il y en a pour tous les goûts et pour tous les jours.
Quand est-ce qu'on arrête d'avoir peur? »

« Ou alors, plus simplement : « Le docteur aime bien les êtres humains, mais se méfie des hommes. Il sera du bon côté. » Elles se trompent : je ne me méfie pas des hommes, je les juge. Sévèrement. Et pour cause : j'en suis un. Je sais de quoi je parle ! »

« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »

« Je pourrais ne pas vous avertir. Parler comme si de rien n'était et dans quelques pages vous assé-ner cette mort d'un coup d'un seul, mais on n'est pas là pour ça. JE ne suis pas là pour faire pleurer dans les chaumières avec des histoires de chasse. Je dis juste ce que je vois. C'est dur, parfois, de dire ce que l'on voit. Mais un truc encore plus dur, c'est bien de voir ce que l'on voit. Quand on entre chez les gens, que ces gens sont malades, qu'ils s'accrochent à votre blouse et placent en vous tout leur espoir, on voit. Quo i? Nous. Tous dans notre vérité nue. Et c'est violent. Âpre. La « condition humaine », c'est bien l'expression la plus antinomique au monde, appelez-moi ça la condition inhumaine! Je refuse d'accepter la totalité du réel, je plaide coupable. Alors je fourre de la poésie où il ne faut pas, peut-être même comme il ne faudrait pas, mais c'est vrai que c'est facile, la poésie: pas besoin d'avoir appris. »

« « C'est quand, la dernière fois qu'on a fait une prise de sang, Josette ?»
Je viens de poser ma question sans vraiment y penser. Elle n'était pas prévue au programme. Et si je ne l'avais pas posée ? Et si nous n'avions pas programmé cette prise de sang ? Peut-être ne serait-elle pas morte. Peut-être qu'elle aurait eu « plus de temps ». Que sa vie ne serait pas passée à toute vitesse. Peut-être que le cancer est réapparu à partir du moment exact où j'ai tamponné l'ordonnance pour sa prise de sang... CHLACK! Et HOP! Un laissez-passer pour la mort! Paraît que la Lune n'existe pas si on cesse de la regarder...
À quoi ça tient, le destin ?
Est-ce que je ne surestime pas mon rôle dans toute cette putain d'histoire ? Personne n'a le pouvoir de faire apparaître un cancer chez les gens, hormis le radium sans doute, mais on n'a jamais vu de radium en blouse blanche. »

« Le monde, je l'ai vu parler un jour à travers Miran, un enfant syrien de onze ans que je ren-contre au cabinet médical en soignant son papa. Ses parents sont réfugiés. Quand Miran entre au cabinet, il me prend dans les bras comme si nous étions amis de longue date et me serre fort contre lui. Les patients en salle d'attente sourient, un peu gênés. Moi, je reste les bras ballants, lui tapote l'épaule, sans savoir comment réagir. C'est la première fois qu'on se voit, petit, fais pas ça! Ses parents, aidés d'une traductrice, m'expliquent que Miran souffre d'un handicap mental léger. Il est toujours ainsi, même avec les inconnus.
Pendant que tout ce petit monde s'installe à mon bureau, le gamin commente, tout sourire, les objets qu'il voit en les pointant du doigt. Il a l'air heureux de tout, je ne comprends rien. Mais ça me va. La traductrice raconte : la fuite depuis leur ville natale, les longs trajets en camion, les nuits sans dormir, la faim, la soif, le froid, la peur au ventre, la traversée périlleuse de la Méditerranée, les passeurs, l'argent qui circule de main en main, les humiliations, la Faucheuse omniprésente.
Pendant l'entretien, Miran est perché sur la table d'examen où il a grimpé tout seul. Il s'y balance d'avant en arrière, en chantonnant. Moi, sur le côté, je ne pipe rien, je ne parle pas syrien, mais elle est incroyablement belle, cette berceuse. À la fin, alors que l'oisillon Miran est encore sur sa branche, je me permets de demander aux parents :
C'est beau. On dirait une prière ou un poème... Elle signifie quoi, cette chanson ?
La traductrice m'explique. Miran ne chante pas. Il récite. Quand Miran se sent à l'aise, il aime s'asseoir et réciter la liste de toutes les personnes qu'il a rencontrées depuis qu'il est né. Il les connaît toutes par cœur! À force de répéter leurs prénoms! Tous les jours, il en ajoute de nouveaux. Tous ceux qui croisent sa route depuis sa naissance dans un pays en guerre jusqu'à son arrivée dans un pays en paix.
Une liste immense. Des visages. Des dizaines de visages. Qu'il honore. En chantant leurs prénoms. Il commence toujours par ceux des personnes de son quartier d'enfance. Combien de morts parmi ces noms-là ? »

« On met deux ans à apprendre à parler, mais faut toute une vie pour apprendre à se taire. »

« Peut-être que, parfois, le réel est tellement fort que la fiction paraît la solution ? Peut-être parce qu'une part de moi refusait d'admettre devant le patient que j'ignorais totalement comment l'aider ? »

« Mon métier, c'est gratouiller dans la nature humaine. Dans ce qu'elle a de meilleur comme dans ce qu'elle a de pire, mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui t'expliquent que c'est dans le pire qu'elle est la meilleure. Globalement, je crois qu'on bataille tous comme on peut, et qu'on est tous paumés. D'une façon ou d'une autre, qu'on sache ou non pleurer. »

« C'est indicible, ce qu'elle traverse, ce moment final où le corps et l'existence nous font comprendre qu'il va bientôt falloir rendre les clefs.
Au fond, elle voudrait arrêter de mourir. »

« Oui, j'en reviens à la gestion de la colère: vous n'imaginez pas comme c'est difficile, quand on va chez un malade toutes les semaines, qu'on s'échine à fourrer par-ci, par-là du confort fondamental, oh pas grand-chose, du petit plaisir basique, élémentaire, tout pour adoucir les derniers jours, et qu'on assiste impuissant au saccage de son travail par un type sans diplôme qui s'est formé en un week-end sur Internet. C'est pas des manières de faire croire aux mourants que c'est de leur faute s'ils ne verront pas leurs gosses grandir, ni ne pourront serrer leurs petits-enfants dans leurs bras: « Josette, fallait pas la manger, cette grosse orange bien juteuse et bien sucrée. Maintenant, faut passer à la caisse ! »
Je lui aurais bien dit deux mots, au naturopathe, mais il n'est jamais venu la visiter à domicile, Josette. Pour pas renifler l'odeur de la merde qu'il a étalée sur les murs, sûrement. J'imagine que même lui avait un minimum d'exigence morale : il ne lui aurait pas menti de cette manière s'il avait vu les draps blancs sur les miroirs de la salle de bains et, en train de mijoter sur la cuisinière, la cassolette d'eau aromatisée à l'eau.

Mais bon, ça lui a donné de l'espoir, à Josette (et à lui, 90 euros).
Moi, je prenais mon mal en patience. »

« Pourtant, ce qui constitue le cœur de notre métier reste l'angle mort de nos facultés : on ne nous apprend pas à écouter. Quel constat décourageant ! »

« La morale étant: les patients ne sont pas des livres, les soignants ne sont pas des lecteurs, ce sont tous des humains qui essaient de chercher un chat noir dans une pièce obscure en parlant des langues différentes. Mais vous savez quoi ? Ils ont tous une trouille bleue de la mort. »

« Après, c'est vrai qu'on est plus délicat avec une femme battue qu'avec un homme qui bat. Même si ça ne répare rien du tout. Pas les nez, en tout cas.
Au moment de partir, la main sur la poignée de porte, elle se tourne vers moi et me tend son télé-phone: sur l'écran, c'est elle, avec dix ans de moins et un vrai nez, celui d'origine, je veux dire.
- J'étais belle, docteur? Hein que j'étais belle, avant?
J'ai envie de pleurer d'un coup. Parce que c'est vrai. Elle était très belle.
Et son mari, à Mme Gonzales?
Il va bien, je crois. Faut dire qu'il est bâtonnier dans une grande ville. Le bâtonnier, c'est un peu comme le président des avocats. Sauf qu'il est élu par eux, avec qui il va boire des coups à la buvette du palais. Vous vous rendez compte ? C'est moins facile de couper le nez de sa femme et de s'en sortir quand t'es prolo...

J'ai cru que les larmes allaient enfin sortir avec cette histoire, mais non. Pleurer est un moyen pour le corps de témoigner de notre sens de la justice, et je ne suis pas moins sensible à l'injustice que n'importe qui. »

« Ce jour-là, Virginie m'aura démontré que, peut-être (je ne le saurai jamais avec certitude), rien n'est gratuit avec les hommes quand on est femme. Rien. 
Quel chemin parcouru avec Virginie ! Il a fallu qu'on s'apprivoise. Qu'elle m'accorde sa confiance. Une astuce qui réussit à chaque coup, j'ai remarqué, c'est, je cherche le terme qui convient, de res-pecter les gens. Voilà! Fou comme ça fonctionne de ne pas les considérer tel un bout de viande qu'on palpe, soupèse, ausculte, mais de vraiment les voir, je cherche le terme qui convient là encore, comme des êtres humains ? Suffisait d'y penser ! Avec Virginie, ce qui a consolidé son sentiment de sécurité, c'est quand je lui ai demandé: « Vous voulez bien que je vous examine ? », alors qu'elle venait juste pour une angine. Elle a dû se dire: « S'il me demande ça pour regarder dans ma gorge, il me le demandera pour le reste. »
Elle n'avait pas tort. Je demande tout le temps, pour tout, et pas seulement pour le reste.
C'est dingue, mais, dans notre société, des médecins s'inquiètent que les patientes se plaignent de ne pas avoir consenti à l'examen. Un confrère s'est exprimé l'autre soir, en réunion pluridisciplinaire : « J'ai peur qu'on nous accuse de viol parce qu'on pratique certains examens. » Il fronçait les sourcils et enfilait ses perles, l'air un peu ahuri et choqué, même qu'il a claironné : 
- Si tu vas chez ton gynécologue, tu sais bien que c'est pas pour faire un bridge !
J'ai repensé à toutes mes patientes... Ce qu'il veut dire, le confrère, c'est qu'une fois dans mon cabinet de médecin leur corps ne leur appartiendrait plus et que je serais subitement dépositaire d'un « consentement tacite et illimité ». Hey, Virginie! Vous entendez ? Je ne savais pas que ça existait, un pouvoir comme ça! Ça paraît même un peu dangereux. Quelle pensée fanée! Elle sent fort le « si tu montes chez un garçon après un restau, tu sais bien que c'est pas pour jouer au tennis » et autres bizarreries d'arrière-garde.
D'ailleurs, il commence où, ce consentement illimité ? Je peux aller tâter les couilles de M. Lopez en salle d'attente? Ou je dois attendre que la porte du bureau se referme sur Mme Laurent pour sauter sur ses seins ?
Il existe des tas de métiers où tu n'as même pas besoin de parler aux gens si tu ne les aimes pas. Nous, on choisit celui où on doit leur parler ET en plus les toucher. Oui, nous, soignants, on touche les gens, parfois même on touche leur sexe.
Du coup ?
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation avant.
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation pendant.
En fait, plus que bien, c'est normal.
C'est même plus que normal : obligatoire.
Et ce qui est encore plus obligatoire, c'est d'arrêter d'examiner le sexe des gens si les gens vous demandent d'arrêter. Même s'ils ont dit oui deux secondes plus tôt. Le consentement tacite et illimité n'existe pas. »

« Cette maladie est très peu étudiée : elle touche surtout les femmes, et on s'en fiche un peu beaucoup passionnément de la santé des femmes, alors qu'un mec qui n'arrive pas à bander représente une tragédie internationale. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une manière, pour une société où la culture du viol est omniprésente, d'oblitérer les consé-quences que peuvent avoir les violences sexuelles sur les victimes, et la manière dont ces violences si communes pourraient générer une maladie réelle.
Dans l'oreille de Mme Chahid, si bavarde Mme Chahid, il y a un cabinet médical où l'on peut parler et être écouté. Même pleurer à l'envi. Eh bien, savez-vous ce qu'il y a dans le vagin des femmes ? Sûrement pas un temple, où toutes ces conneries de féminin sacré les enferment dans des fables mythologisantes à la con, non. Pas de temple.
Mais je suis sûr qu'il y a dans le vagin des femmes un cabinet médical où mille hommes consultent. Des hommes fainéants, des hommes égoïstes, des hommes toxiques, des hommes beaucoup trop sûrs d'eux, des hommes qui ne pensent qu'à eux. Me relancez pas sur le sujet ! »

« Un homme qui doit, sa vie durant, remettre à un tiers le fruit de son travail et faire prospérer à la sueur de son front le tour de taille d'un patron développe à l'égard de la maladie une forme de fatalité effrayante. L'exploitation l'a rendu docile, même à l'égard de sa propre mort. »

« Parfois, une personne souffle: « Ça fait partie des choses qu'on dit qu'on fera et qu'on ne fait pas, c'est con. » 
Oui, c'est con. Sans doute qu'on ne devrait jamais remettre à plus tard, parce qu'il est toujours plus tard qu'on ne le pense dans la vie. »

« Je n'ai peut-être pas baisé, mais c'était sans doute les 20 balles les mieux investies de ma vie, parce qu'un grand calme se fait à l'intérieur de moi. Vous voyez, quand le ruisseau reprend sa forme après une crue? Voilà. Même que je pense souvent à cet homme, à sa gentillesse. Je voudrais le rassurer, je n'étais pas un mec bizarre, j'étais juste comme un enfant mort qu'il a fait reve-nir chez lui, à sa manière, bien moelleuse et bien tendre. Et gratuite, en plus. C'est pas fréquent, les choses gratuites dans la vie. Y a rien de plus précieux, même. Ça peut réconcilier des coins cassés en vous qui se tirent la gueule depuis longtemps. »

« Que les enfants meurent est la preuve irréfutable que, oui, ici-bas, rien ne ment. Évidemment, cette épiphanie personnelle ne dit rien ni du grand mystère de l'existence, ni de la question du bien ou du mal, mais elle me signifie dans son langage secret, et c'est prodigieux, que les choses sont ce qu'elles sont, et que si elles n'étaient pas ainsi, alors ce promeneur en contemplation devant le fleuve ne serait pas exactement ce promeneur, et je ne serais plus exactement non plus ce médecin qui pense, et pourrait pleurer en pensant à la mort de deux enfants. Oh, Alvaro, tu as bien raison, le monde ne ment pas. Et l'expérience des ans aidant, est-ce que j'y parviendrai un jour, à cette prouesse-là, moi : l'aimer, ce monde, et l'aimer sans rien attendre en retour, c'est-à-dire l'aimer pour rien ?
J'ai encore tellement de questions en moi, et si peu de réponses. Où est-elle, la vie, hein ? Où ? Est-ce que je passe à côté de la mienne ? Pourquoi fait-on mal à nos mères en venant ? Pourquoi se fait-on tant de mal tout le temps ? Et où est passée notre enfance ? Et les cafés au lait de nos grands-mères ? Qu'est-ce que c'est, l'Univers ? Et quelle est ma place dedans ? Qui mangera les vers qui nous mangeront ? Pourquoi c'est dur, un clou en fer ? Et pourquoi j'ai marché dessus? Pourquoi ça existe, la mélancolie ? Qu'est-ce qu'on pleure ? Et qui nous pleure ? Est-ce qu'on peut ramasser les larmes des autres pour les coller sur nos joues ? Pourquoi je ne me souviens pas de toute mon existence ? Dans quel trou sont tombées toutes mes plus belles années ? Où vont les larmes quand elles sèchent ? Pourquoi j'ai peur ? Où vont nos amours quand elles meurent? Et qu'est-ce que c'est, l'exil? Pourquoi je me sens seul, même à plusieurs? Est-ce que quelqu'un veut bien être mon frère? Ma sœur ? Est-ce qu'il y aura des bateaux pour moi ? Pour nous ? Un port paisible? Où accoster enfin ? Et un joli matin? Est-ce que tu me prêteras ta main? Aura-t-on connu le bonheur ? Est-ce qu'on n'aura plus peur, là-bas ? Plus jamais ? Est-ce que je me pose vraiment ces questions ? Quelle est ma place dans ce grand paysage ? Et pourquoi je veux toujours, toujours, demander pardon? Est-ce que quelqu'un écoutera ou lira ça ? Est-ce que quelqu'un écoute ou lit ça maintenant ? Est-ce que c'est seulement écrit ? L'ai-je vraiment dit à voix haute ? Est-ce que quelqu'un m'entend ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ?
Pardon d'avoir dit tout ça.
On va enfin pouvoir pleurer, maintenant. »

Quatrième de couverture

Jean a trente-six ans. Il fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et fait ses visites de médecin de famille à vélo. Il a supprimé son numéro de portable sur ses ordonnances. Son cabinet médical n'a plus de site Internet. Il a trop de patients: jusqu'au soir, ils débordent de la salle d'attente, dans le couloir, sur le patio.

Tous les jours, Jean entend des histoires. Parfois il les lit directement sur le corps des malades. Il lui arrive de se mettre en colère. Mais il ne pleure jamais. Ses larmes sont coincées dans sa gorge. Il ne sait plus comment pleurer depuis cette nuit où il lui a manqué six minutes.

Médecin généraliste dans le Sud-Ouest, Baptiste Beaulieu est l'auteur d'un récit Alors voilà. Les 1001 vies des Urgences (Fayard), traduit en quatorze langues, et de plusieurs romans qui sont autant de succès en librairie.

Éditions de l'Iconoclaste,  octobre 2023
272 pages 

mercredi 19 février 2025

Nord sentinelle ★★★★★ de Jérôme Ferrari

L'auteur de "À son image", - lecture adoré également-, évoque, sur fond de tourisme de masse - au passage tellement bien illustré par la couverture - la bêtise, la médiocrité humaine et la décadence totale de notre monde d'aujourd'hui. L'argent, le faste, la puissance, le pouvoir, les opportunités attirent et font courir les hommes bien souvent à leur perte. 
L'écriture de l'auteur, belle, riche et complexe à la fois, est pleine de digressions, de réflexions, de longues phrases savoureuses qui delicieusement nous embarquent - lecture d'une traite à privilégier, il serait dommage de se perdre dans ces si belles ondulations.  
Corrosif et léger à la fois, intelligent, c'est de la grande littérature !

« Ils parlent fort, ils sont laids - car rien ne rend plus manifeste la laideur humaine que la chaude lumière d'été -, ils sont pathologiquement désinhibés, comme si le simple fait d'être en vacances produisait chez eux les effets d'une lésion cérébrale, ils sont grossiers, ils se prennent constamment en photo les uns les autres, ils s'adonnent aux moments les plus inopportuns à la pratique impardonnable du selfie, pratique aggravée de surcroît par l'utilisation d'une grotesque perche télescopique sur laquelle il faudrait les empaler avant d'exposer leurs dépouilles à la vue de tous aux qua­tre points cardinaux, en guise d’avertissement solennel adressé à leurs congénères, ils sont innombrables et invincibles et à l’heure où je les vois déambuler dans les ruelles de la haute ville ou pren­dre le chemin du port, je sais bien que leurs armées victorieuses ont envahi le reste du monde, ils avancent en colonnes compactes dans les rues de Dubrovnik, ils se pressent sur la place du Duomo, à Milan, à Sienne et à Florence, autour de la tholos de Delphes, dans le sanctuaire d’Athéna, alors que les dieux anciens et nouveaux, désormais impuissants, n’ont plus rien à leur opposer qu’un éternel silence, ils pique-niquent dans les pinèdes, pissent dans l’Adriatique, dans les ondes pures des lacs et des torrents, au bord des routes et contre les colonnes des temples, ils se pren­nent en photo, encore et toujours, dans les allées du Pergamon à Berlin, devant la blonde Vénus surgie des eaux, ils montent en riant niaisement sur des plots de ciment, à dix mètres les uns des au­­tres, faisant mine tous en même temps de tenir la grande pyramide du bout des doigts, dans la cour du Louvre, ou de soutenir la tour de Pise, suscitant le long de leur chemin triomphal l’apparition d’entités conceptuelles aberrantes – hospitalité tarifée, vision aveugle, repos frénétique ou individualisme grégaire – oh, com­me ils sont loin, les verts paradis du sens et de la vérité ! »
Un titre qui doit son nom à l'île de "North Sentinel", l'une des îles Andaman dans le golfe du Bengale, considérée comme l'une des dernières tribus de la planète totalement coupée du monde moderne. Les sentinelles défendent cette île et n'hésitent pas accueillir les intrus par des flèches et des lances. La solution peut-être pour se préserver de bien des maux, comme la corruption.
« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »
Premier volet d'une trilogie, je me réjouis déjà de découvrir la suite. 
« [...] il est triste de penser que rien ne nous changera jamais, oui, c'est une triste vérité, bien qu'elle soit triviale [...].»

« Le chef fanatique et son peuple barbare menaçaient de mort l'infidèle qui s'aventurait dans leurs murs un sorcier noir ayant, raconte-t-on, vu dans les premiers pas des Francs le déclin et la chute. » 
RICHARD F. BURTON, Premiers pas en Afrique de l'Est.

« Mon petit cousin Alexandre grandit lui aussi avec la certitude qu'on savait qui il était et je veux bien croire que ce fut pour lui tout à la fois une bénédiction et un fardeau, sans doute davantage un fardeau qu'une bénédiction. Peu d'efforts semblaient pourtant requis pour qu'il prenne toute sa place dans une lignée de branleurs; pour autant que je sache, les Romani s'étaient contentés pendant des siècles de profiter du labeur de la plèbe à laquelle ils louaient leurs terres et leurs maisons et ils n'eurent donc pas à lever le petit doigt pour subvenir à leurs besoins tant que dura la période bénie de la féodalité, c'est-à-dire, sur notre terre qu'ignoraient les majestueux courants de l'histoire et du progrès, à peu près jusqu'aux années trente du siècle dernier ce qui constitue une estimation d'une extrême prudence. Cet âge d'or ayant brutalement pris fin, ils furent contraints, non de condescendre au dés-honneur du travail, mais à tout le moins de se mon-trer plus actifs qu'ils l'avaient jamais été ; Pierre-Marie, un grand-oncle de Philippe, frère cadet de son grand-père Achille, se lança dans une brève carrière de bandit au cours de laquelle il rançonna et terrorisa toute la région avant qu'un coup de hache anonyme ne vînt le foudroyer au faîte de la gloire; Achille lui-même partit monter, entre Nice et Monaco, une louche affaire de machines à sous qu'il abandonna bientôt, raconte-t-on encore, pour se consacrer au proxénétisme en mettant sur le trottoir les jeunes filles que des familles naïves de la région lui envoyaient dans l'espoir qu'il leur trouvât une place de domestique ou de couturière, et il développa son réseau avec un tel succès qu'il dut demander à sa sœur Eugénie de le re-joindre pour le seconder en tenant, malgré son jeune âge, le rôle de mère maquerelle à moins, comme le soutiennent les plus médisants, qu'il n'en eût profité pour la faire tapiner elle aussi, ce qu'elle aurait accepté sans rechigner par solidarité familiale ou même, selon ma mère, réclamé avec enthousiasme parce que c'était sa vocation; quant à François, dont j'ai déjà parlé, il resta sur place pour se saouler avec détermination sans jamais faillir ni donner le moindre signe de lassitude. César, le père de Philippe, n'avait pas tant d'énergie à dépenser. Il se contenta de dépecer petit à petit le vaste domaine familial, vendant des terrains au gré de ses besoins de liquidités et il aurait certainement conduit les Romani à la ruine complète si le miracle du tourisme n'était pas venu lui offrir un salut bien peu mérité. Contre toute attente, alors que les personnes sensées avaient toujours fui en été le bord de mer caniculaire et malsain, une folie collective poussait désormais à s'amasser sur les plages des foules de plus en plus compactes d'abrutis extatiques qui venaient ici cultiver leurs futurs mélanomes en s'enduisant de monoï et de graisse à traire sous le soleil brûlant, se faire piquer par les moustiques et les guêpes insatiables, partager leurs miasmes et leurs mycoses dans la tiède infusion de la Méditerranée et qui, de surcroît, étaient prêts à payer pour le faire. Les Romani possédaient évidemment une bonne partie du littoral, et ces éten-dues stériles de roches et de sable dont personne n'aurait voulu quelques années plus tôt valaient maintenant une fortune. César n'entendait nullement s'embêter à les exploiter lui-même quand il lui suffisait de les louer pour obtenir l'argent dont il avait besoin en se donnant simplement la peine fort modeste de tendre sa main avide. Philippe était bien plus intelligent que son père, et d'une paresse moins radicale. Il fit rénover d'antiques bergeries qui menaçaient de s'écrouler et les transforma ainsi en bucoliques résidences de vacances, il fit construire une paillote sur la plage, il eut l'idée de génie de clôturer et de baptiser "parkings", payants, bien sûr, chacun de ses terrains disposant d'un accès à la mer, et il ouvrit dans la haute ville un magasin de souvenirs, un restaurant et un cabaret de chants et guitares dont, n'ayant tout de même pas l'intention de se tuer au travail, il délégua la gestion à des proches - le magasin à sa grand-tante Eugénie, le restaurant aux Benetti, et le cabaret à Django et Bethsabée. Telles étaient donc les figures masculines qui servirent de modèles à mon cousin Alexandre. »

« Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d'innombrables calamités. »

« Chaque possible porte en lui sa souillure - le chagrin souillé d'un lâche soulagement, le soulagement souillé d'un irrémédiable chagrin. »

« Depuis lors, comme je le découvre avec effroi, en plus de nos touristes habituels, nous devons subir, d'avril à octobre, le déferlement ininterrompu sur nos rivages, depuis les entrailles de bâtiments gigantesques crachant vers le ciel bleu leurs grasses fumées noires, de hordes de retraités libidineux qui parcourent la ville par petits groupes hostiles et vociférants, exposant à la vue de tous l'obscénité livide de leurs jambes variqueuses et leurs orteils dénudés. »

« Dans sa longue et épuisante fréquentation du crime, Séverine Boghossian n'a jamais cessé d'être sidérée face à la disproportion presque systématique entre les actes dont elle était le témoin et les raisons qui les avaient fait advenir, comme si la chute virevoltante d'une feuille d'automne creusait dans le sol un cratère, une disproportion si incommensurable que Séverine Boghossian a toujours eu le sentiment, en découvrant un mobile, non d'avoir obtenu une explication propre à satisfaire aux exigences de la raison mais, bien au contraire, d'être à nouveau plongée tout entière au cœur d'une énigme qui revenait la submerger et la faisait suffoquer et qu'elle ne résoudrait jamais. »

Quatrième de couverture

Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d'une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l'île, connaît son agresseur depuis l'enfance.

Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte comme on remonterait un fleuve et ses affluents - la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d'une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.

Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n'être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nour-rie sur l'altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. Son précédent roman, À son image, a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année.

Éditions Actes Sud,  août 2024
140 pages 

samedi 15 février 2025

Copeaux de bois ★★★★☆ d'Anouk Lejczyk

Je suis encore sous le charme  de cette lecture singulière, étonnante : Anouk, Lejczyk, dont le métier premier est d'être écrivaine, est devenue, le temps de quatre saisons une apprentie bûcheronne. Quatre saisons en immersion  retranscrites en vers libres. Des chapitres brefs, des phrases courtes qui rendent compte du courage et de la détermination de l'autrice ! Pas simple d'intégrer des équipes composées essentiellement d'hommes, de se familiariser avec des outils qui demandent de la force, de maîtriser les techniques, mais aussi de faire face aux propos sexistes, de rester neutre, de ne pas tomber dans le jugement quand on comprend, aux détours de conversations, qu'il n'y a pas de dénominateur commun ... C'est cru. C'est réel. C'est fort. C'est beau. Instructif aussi.
« Bonjour à tous
et à toutes
je vois qu’il y a deux femmes
c’est bien
moi je m’appelle Max Antoine
je suis votre formateur en bûcheronnage
c’est moi que vous allez voir le plus souvent
je suis votre référent principal cette année ok ?
Je m’appelle Max Antoine
j’ai trente-sept ans
je suis pas écolo
je suis écologue
Mes passions :
ma femme
ma chienne
mes tronçonneuses
et mes enfants bien-sûr
j’ai deux petits garçons ils sont magnifiques
ça va être des tombeurs plus tard
Moi je suis un putain de bûcheron
je suis un putain de chasseur
je suis représentant chez Stihl aussi
je pourrai vous avoir des prix »
Que j'aimerais connaître les espèces d'arbres aussi bien que l'autrice, et leur nom en latin aussi, leurs caractéristiques, savoir reconnaître leurs odeurs. Je les photographie, les touche, les admire...mais je ne sais en nommer que si  peu, et certainement pas en latin . 

Merci Anouk Lejczyk pour ce témoignage fort intéressant et chapeau bas !

« Regardez
wouuuah ben ça alors
ligne droite
ligne droite
ligne droite
c'est pas la nature qui fait ça
c'est nous
Si on laisse pousser les arbres il y a une sélection naturelle ils ont pas besoin des humains
mais les arbres ont tendance à aller seulement vers le haut
du coup ils grossissent moins ils sont moins solides ils sont plus sensibles au vent
et nous ça nous arrange pas
donc là les arbres je vais laisser les beaux »

« douze minutes d'attente dans une ville de banlieue pavillonnaire
ici et dans le RER des hommes 
quasi tous en tenue de chantier 
ça me donne l'impression de trimer dur moi aussi 
si j'étais aristo ça serait encore mieux 
je me ferais mon working class washing 
comme les élèves en école de commerce qui vont deux semaines à l'usine pour devenir de meilleurs PDG 
moi c'est trop tard j'ai loupé le coche 
je ne suis que privilégiée 
vaguement curieuse vaguement lettrée 
disant je à tout bout de champ 
pendant que les types dorment tête baissée »

« MATHÉMATIQUES DE L'OMBRE

Avec une corde on peut faire une règle une équerre un compas
regardez vous faites treize nœuds et vous faites un triangle rectangle de côtés trois quatre cinq 
eh ben ça c'est Pythagore

aujourd'hui c'est cours de maths avec Michel 
et son accent du sud qui dit que tout ira bien

La croix du bûcheron vous connaissez?
On prend deux bâtons qui font la même taille 
clac clac à la perpendiculaire
on met ça devant l'œil on pointe un arbre on se recule
sans tomber hein la sécurité avant tout 
on pose la tronçonneuse aussi
on recule jusqu'à ce que le bâton à la verticale fasse la même taille devant notre œil que l'arbre qu'on vise
là on s'arrête et on fait des pas de 1 m jusqu'à l'arbre 
ça fait la hauteur de l'arbre
eh ben ça c'est Thalès
Eh oui vous voyez le Grec là 
il a voyagé en Égypte
il s'est retrouvé devant la pyramide de Khéops 
il avait jamais vu quelque chose d'aussi grand 
alors le type il s'est dit Attends
y a pas de raison que le soleil traite les choses différemment
le rapport que j'entretiens avec mon ombre
c'est le même que la pyramide entretient avec la sienne
donc quand mon ombre fait ma taille
l'ombre de la pyramide est aussi égale à sa hauteur
eh hop le type avec juste son ombre
il peut tout faire »

« Ici on subit une très forte pression du public 
les pires c'est les gens qui veulent pas qu'on touche à un arbre mais qui s'achètent des meubles en bois chez Ikéa
On a beau faire de la pédagogie 
contre la connerie on peut rien »

« souvent la nuit
au village les gens font appel à eux
les paysans surtout
pour se débarrasser des nuisibles qui saccagent les parcelles
mais ce qu'Amaury préfère c'est les repérages
se mettre dans la peau de l'animal en quelque sorte
ça lui permet de voir le monde autrement
et puis une nuit perché dans un arbre
il a vu une laie mettre bas
C'est peut-être un peu bizarre de dire ça mais cette nuit-là
j'avais des étoiles dans les yeux»

« A FOND

le lendemain pendant le trajet ça parle politique
Marc et Jordan commentent avec enthousiasme le meeting de la flèche montante de l'extrême-droite
je demande s'ils l'ont regardé en entier
Jordan répond le premier : Bien-sûr pour une fois qu'il y a quelque chose d'intéressant
j'y serais bien allé !

on se met à parler éducation santé ruralité
d'accord sur rien
pas un seul dénominateur commun
mais j'écoute
c'est pas tous les jours que j'ai l'occasion de discuter
avec un facho de mon âge
qui me dit qu'éducation doit rimer avec méritocratie et autorité
et que si les caisses de la France sont vides c'est parce que les étrangers pompent tout avec leurs frais de santé
je finis par me taire
repense à ses remarques climatosceptiques que j'avais prises pour de la provoc
et au poste de technicien forestier qu'il vient d'obtenir avec maison tous frais payés par l'Office
c'est lui qui décidera de ce qu'on abat vend ou plante sachant que la planète ne se réchauffe pas
et que les invasions d'insectes les sécheresses les maladies c'est juste le cycle naturel »

« DANS LE VENTRE

cours de mécanique avec JC 
on démonte les tronçonneuses 
on les nettoie 
on les remonte
et on les teste

je lui dis que je sais pas les démarrer 
C'est qu'on t'a mal montré Anouk 
en fait c'est pas dans les bras 
c'est dans le ventre que ça se passe 
faut s'énerver 
Tu fais un grand cri intérieur 
et tu tires le lanceur d'un coup sec 
Yaaaah Vas-y essaie

j'essaie 
le moteur vrombit 
je suis la reine du monde »

« ça me donne d'un coup 
plein de confiance plein d'espoir 
avec cette tronço je peux me projeter 
oui
je me verrais bien la posséder 
lui faire une petite place entre mes vêtements 
dans le placard mural de mon HLM 
pas besoin d'aller à la pompe 
ni d'acheter de l'huile de synthèse
je mettrai juste la batterie à charger à côté de celle de mon téléphone
sur la multiprise avec l'imprimante et l'ordinateur 
tous mes outils de travail réunis sous le bureau 
ma petite famille chérie de lithium assassin

le midi un beau rayon de soleil tombe sur nous 
Stéphane nous ramène les victuailles 
grand retour du sandwich chips-St Moret que je grille un peu sur le feu genre panini ça aurait plu à Élodie
franchement On est pas bien là ? »

« le midi JD m'en reparle
d'un coup je me sens à poil
d'habitude c'est moi qui pose les questions
mais je joue le jeu
je raconte à quoi ressemble la vie d'artiste
j'ironise ma précarité mon Pole Emploi mes subventions
je réhabilite la capitale contre les idées reçues
suffit d'être en dehors des flux et d'aimer les visages
les bistrots les cinémas les concerts
les comportements surprenants des gens dans la rue
ce qui n'exclut pas un jour d'aller vivre à la campagne
et de trouver du travail en forêt par exemple

JD comprend bien il a un fils musicien 
les autres hochent la tête »

« HORIZONS

Fabrice le vendeur de padouk nous fait un cours de pédologie
mais c'est moins son truc
il lit son pdf et le commente avec ses mots
on apprend qu'en climat tempéré il faut environ mille ans pour former un horizon A
plusieurs milliers d'années pour un horizon S
et quelques heures à un débardeur pour niquer un sol en le tassant avec sa grosse machine

rendosols calcisols andosols :
Des termes barbares on rentrera pas dans le détail c'est pas le but
Ensuite la pédogénèse
pédo: sol
génèse : création
voilà
On va regarder une vidéo qui l'expliquera mieux que moi

dans la vidéo un prof devant un tableau en craie me parle de la pluie et de la roche mère au temps 1
au temps 2 les végétaux pionniers apportent de la matière
organique: la litière et l'humus c'est l'horizon d'accumulation puis le temps passe
les vers de terre débarquent
les insectes les champignons les bactéries
horizon d'altération de la roche mère 

Fabrice conclut son cours sur les symbioses :
Alors par exemple la truffe est en symbiose avec le chêne le cèpe pousse avec les pins
voilà
y a plein d'exemples comme ça dans la nature

Gaby s'est encore endormi
les autres pas loin
sans doute subissent-ils eux aussi la redescente
cette accablante déprime des lendemains de chantier que j'épouve depuis l'automne
le corps en manque d'adrénaline et d'endorphine
comme nostalgique déjà de l'instant décisif
où rien d'autre n'existe
que la chute de l'arbre
son bruit opaque définitif
et mon plaisir inavouable de l'entendre »

« DOUBLE VIE

7h20 le camion blanc passe me prendre au bout de l'allée de grands chênes
je suis la comtesse au pantalon anti-coupure qui crèche dans un vieux manoir breton 
résidence d'artistes et agriculture expérimentale
ça intrigue Thierry et Lulu

le matin c'est moi la première levée
j'essaie de faire le moins de bruit possible mais tout craque
je me fais des tartines de pain cuit sur place et de miel du fond du pré
bouquine en dégustant ou bien l'inverse 
avant de partir je vais ouvrir le Poulpidou sous le séquoia
salue les moutons d'Ouessant au passage 
balance deux verres de graines et un peu de pain 
les poules descendent une à une les traverses 
élégantes et voraces

en forêt on me présente comme l'écrivaine 
ici comme la bûcheronne
une fois quelqu'un dit : Écrivain-bûcheron c'est un peu 
comme faire de la boxe et des échecs »

« le midi les collègues restent au camion
Bon appétit et prends ton temps !
Je descends m'asseoir sur des rochers de granit entre deux plages
seule au monde avec ma salade de lentilles
j'appelle Marlène pour prendre des nouvelles : son stage
se passe bien
elle est chez Guillaume avec Sergueï et Simon
coupe rase des frênes chalarosés et un peu de sylviculture
j'envoie des messages aux autres
mon amoureux
ma soeur
mes parents
mes ami.e.s
l'envie de crier au monde entier mon bonheur d'être là

je prends une photo moche avec mon numérique
l'océan ne se laisse pas capturer
l'océan se respire
l'océan se vit
à qui dire merci ? »

« vendredi matin sur la plage avec Lulu on se lance dans l'arrachage de la renouée contre les rochers du bord
les gars des espaces verts nous souhaitent bon courage 
bien contents d'avoir échappé à cette merde-là 
dès 8h30 on sue à grosses gouttes 
renouée sa mère

sa tige est costaude et creuse comme du bambou 
au Japon on la mange fourrée comme des cannelloni 
en Roumanie on farcit ses feuilles comme du chou 
en Chine on soigne avec sa racine séchée 
mais ici on l'extirpe et on la tasse dans des big bags blancs
qu'un tracteur vient soulever par la hanse pour les mettre dans la remorque 
direction la benne à invasives »

« pique-nique sur le granit
Lulu dort dans le camion
pas un nuage à l'horizon
l'Éternité de Rimbaud elle est là
C'est la mer allée
Avec le soleil »

« MÉDISANCE

le mardi je suis seule avec Thierry 
j'avais pris mon lundi pour faire mon dossier de gestion forestière à rendre au retour 
pendant ce temps-là Lulu a déclaré forfait pour lombalgie 
Thierry dit que c'est peut-être à cause de la baignade

on finit la mission rotofil autour du parking 
je galère encore à soulever la tête 
finis par demander de l'aide au stagiaire des espaces verts 
un mâle de cinquante piges qui passait par là s'arrête 
Ah on a toujours besoin d'un homme hein ! Non pas toujours
Oui c'est vrai c'est de la médisance

il s'éloigne
je récupère mon rotofil en remerciant le stagiaire puis traite le type de connard à voix basse
me mets à lister tout ce que j'aurais pu lui répondre :
Oui pour nous rappeler à quel point les femmes ont été privilégiées dans l'évolution
ou : Un homme oui mais une grande gueule comme vous se sentirait sans doute beaucoup mieux au zoo dans une petite cage à sa taille
ou : Pouvez-vous expliciter ce on ?
ou : Przepraszam pana znamy się ?
ça me fait ma matinée 
au lieu de méditer en bossant je pense à ce type qui entre temps a dû rentrer mépriser sa femme

en prenant la parole à sa place pendant tout le repas
en se refaisant la scène de la petite secrétaire qui a ri à sa blague hier
en se galvanisant d'avoir changé la machine à laver qu'il ne sait pas utiliser
en ne remarquant pas que sa femme ne se galvanise jamais de rien

sale type du GR
tu es un pur produit de ton éducation patriarcale et tu n'as rien voulu changer
tu aurais pu te poser des questions mais de toute évidence ton intelligence n'était pas assez grande
ou bien sclérosée par des problèmes avec ton père que tu n'as jamais affronté

sale type du GR
tu dois t'aimer si peu pour avoir autant besoin qu'une femme ait besoin de toi
j'aimerais que la tienne ce soir refuse la tape au cul que tu voudras lui mettre
faute de savoir lui parler de tes fantasmes infoutu de regarder en face ta violence

sale type du GR
va dire à ta mère que tu l'aimes
ou accepte de ne l'avoir jamais aimée

sale type du GR
j'ai pitié pour toi 

ta manière de prononcer le mot médisance dans le but de m'impressionner
moi la pauvrette qui dois être bien mal instruite pour me retrouver à passer le rotofil à trente ans 
même pas capable d'en soulever la tête

sale type du GR
est-ce que si j'avais été laide tu m'aurais parlé aussi ?

sale type du GR
si encore tu étais seul
mais vous êtes une armée
la légion des sales types du GR
vous vous promenez dans la France entière sans combat
des pèlerins avec pour seul message:
Aimez-nous les uns les autres

sales types du GR
rentrez chez vous
non
laissez vos femmes tranquilles chez elles
creusez-vous plutôt un trou
mettez de la terre dans votre bouche
et surtout
mastiquez-la bien »

« le fendange aussi ça faisait longtemps
premier coup à côté
on se concentre
deuxième coup mieux
un des chasseurs du coin se pointe
s'arrête pour me regarder faire
je m'arrête aussi
Oui vous aviez quelque chose à nous dire ?
Non je venais voir comme ça
faut de la force hein !
De la force oui et surtout de la technique
par contre j'aime pas trop qu'on me regarde bosser
Non non mais je passais juste
il reste
j'attends sans bouger
au bout de deux minutes de négociation il se barre 
D'accord d'accord faut pas le prendre comme ça !
Non mais je prends rien du tout Monsieur dix mètres plus loin il s'arrête 
tient la grappe à Simon en me regardant
j'abandonne le combat
fends ma bûche en un coup »

Quatrième de couverture

Rentrée des classes, Anouk Lejczyk nous invite à la suivre en forêt pour une curieuse expérience: comment devenir bûcheron.ne!
Quatre saisons d'apprentissage où se côtoient odeur d'essence et effluves végétales, sueur des corps et sang du gibier, adversité et camaraderie.
Quatre régions de France pour découvrir la richesse des milieux qui se cachent derrière un mot unique : forêt.
Durant ces mois où elle a façonné son corps au froid de l'hiver et aux chaleurs d'été, aux vibrations des machines comme aux courbatures, Anouk a pris note de chaque instant, soigneusement retranscrit ici, dans ces carnets, véritable herbier d'une autrice qui jongle entre la délicatesse de sa plume et une tronçonneuse !
Émouvant, drôle, sensoriel et poétique, Copeaux de bois nous livre une photographie sans jugement ni concession d'une strate peu visible de notre société celle des hommes et femmes qui travaillent nos sous-bois.

Les Éditions du Panseur,  août 2023
292 pages 

samedi 17 août 2024

La poule et son cumin ★★★★☆ de Zineb Mekouar

C'est l'histoire d'une amitié entre deux marocaines, Kenza et Fatiha, une amitié née dans l'innocence de l'enfance et qui devient de plus en plus distante à l'adolescence rattrapée par la dure et injuste réalité. Cruelle aussi.
La poule et son cumin est un roman sur la lutte des classes au Maroc, sur l'identité, sur les relations franco-marocaines, sur la place qu'occupe la France sans l'esprit et le cœur de la jeunesse marocaine, une écriture vive, saccadée qui nous donne à voir un Maroc contemporain tout en contrastes, celui d'une jeunesse emprunte de libertés que leur origine sociale, les traditions, les coutumes brident, qui éclaire aussi sur la place des femmes dans la société marocaine.
La structure du texte est habile et subtile, fluide, les pages se dévorent.
Un beau roman à mettre entre toutes les mains ! Et premier roman réussi qui laisse présager d'un bel avenir. Et au vu du formidable accueil réservé à son second roman "Souviens-toi des abeilles", il semble que ce soit bien le cas ;-)

« Mamie, je voulais rester neutre. Ne pas choisir de clan. Ne pas décider ce que je pensais du voile, de leur islam, de leurs banlieues. Peut-être ne pouvons-nous jamais vraiment échapper à l'Histoire. Mon prénom, mon origine, ce sang qui coule en moi. L'Histoire m'embarque malgré moi. On a choisi pour moi et je fais partie des autres. Je ne l'aurais jamais cru. Pourquoi voulait-on que j'aime la France, dès mon plus jeune âge, si on me dit de m'en aller ? Et pourquoi ne fait-on pas aimer la République à celles et ceux qui y naissent ? Tant de choses ne tournent pas rond. [...] Je vais retourner au Maroc et tout se mélange, la chaleur de mon enfance, mon arrivée ici, les personnes nées en France, mais qui ne rêvent que de la quitter, les amoureux de cette culture qui sont obligés de s'en aller, la diabolisation de l'islam, les nouveaux convertis qui m'angoissent, Rayan qui pense faire peur au monde et qui a raison, cette double culture qui n'entre dans aucune de leurs cases. La France manque de voyages, par la route ou par les mots. Et le Maroc. Ce Maroc que j'aime tant, où il reste tant à faire. J'ai peur d'y retourner, d'y vivre. Je veux qu'on me laisse penser comme je veux. Croire si je veux. Sans me cacher pour manger, boire, faire l'amour. Sans subir un cadre dépassé. Le monde est si grand, les pays si nombreux, mais je ne me sens chez moi qu'à travers les lettres que je t'écris. Ce sont ces pages, ma vraie patrie. »

« À cette jeunesse qui se libère et vit passionnément.
À ma grand-mère. »

« Ce n'est que lorsque j'ai appris que la liberté de mon enfance était une illusion et que j'ai découvert, jeune homme, que l'on m'avait déjà pris ma liberté que j'ai commencé à avoir faim d'elle. »
Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté

« Petite, au jeu de quelle-est-ta-couleur-préférée, elle répondait toujours vert. Aujourd'hui, Kenza déteste cette couleur, celle de son passeport, surtout dans les aéroports quand, au contrôle des frontières, il faut choisir sa file. À droite, les passeports français et européens. À gauche, le reste du monde. À droite, le rouge bordeaux. À gauche, le vert. A droite, la liberté d'aller presque où l'on veut. Elle en rêve. Pour cela, il faut être français et, dans cette vie, Paris serait enfin à elle. »

« - Je te signale que je suis une chrifa. Tu sais ce que ça veut dire ? Que je suis la... (elle s'arrête un instant puis reprend) centième, quelque chose comme ça, arrière-petite-fille du Prophète.
Fatiha, sans un regard vers son amie, continue de mettre en ordre les coussins. Kenza se place devant elle, se plonge dans ses yeux bleus :
- T'as entendu ?
Fatiha, détournant sèchement le regard :
- Chrifa dial boukh, aristocrate de pacotille.
Kenza exagère pleurs et cris. La grand-mère accourt, que se passe-t-il? La petite-fille répète les mots d'une Fatiha tétanisée par la peur. Mamizou, d'une voix froide:
- Fatiha a raison, ce n'est pas cela, être Chérif. Excuse-toi. Une seule noblesse compte celle de ton comportement.
Avant de laisser seules les deux enfants, la femme pose un regard plus doux sur Kenza :
- Tu auras tout le temps de comprendre. »

« - Tu dois t'habituer à la complexité. Derrière le facteur religieux, qui est le vernis, les terroristes islamistes sont le produit de la guerre et des intérêts politico-financiers. D'où vient Al-Qaïda? (Il se lève de sa chaise, emporté par son discours.) De la guerre de l'armée soviétique contre l'Afghanistan, entre 1979 et le début des années 1990, et puis de la première guerre du Golfe, en 1990-1991. Je te parie que l'occupation américaine en Irak débutée en mars entraînera la création d'autres groupuscules. (Il regarde la porte et semble s'adresser à un immense auditoire.) Ne parler que de religion, d'islam, pour expliquer le terrorisme est une méconnaissance historique, une faute politique. Cela ne fait qu'attiser un ressentiment profond envers les musulmans du monde enti...
Il ne finit pas sa phrase. Kenza s'était endormie et Mamizou était sortie de la pièce. »

« Après les quelques secondes où le froid de la mer les tétanise, leurs corps reprennent vie, elles ont de nouveau neuf et onze ans. L'enfance est là, conquérante, inconditionnelle. »

« Kenza regarde cet homme. Elle ne devine pas, derrière ce regard plat, l'amoncellement des pensées et des souvenirs. Elle n'imagine pas ce qu'a pu être cette vie, son départ du Maroc et son arrivée en France. Elle n'a aucune idée de la discussion qu'a eue Abbas Chérif Falani avec Abdellah, la veille du voyage : « Là-bas, tiens-toi loin des syndicats et de la politique. Ne fais pas de vagues, reste dans ton coin et personne ne viendra te parler. » Lorsqu'il enfouit sa tête dans ses mains, elle ne voit pas que les doigts ont gardé la trace des années de travail dans les champs et les usines. Elle ne sait pas que les paumes sont dures et que ce sont elles, ces paumes, la raison pour laquelle, des dizaines d'années auparavant, le jour de la visite médicale à Casablanca, le médecin missionné par la France a noté « apte au travail en usine » sur le dossier d'Abdellah. Si elles avaient été douces et molles, ces paumes, il aurait été catégorisé « cadre ou employé de bureau » et son visa travailleur aurait été refusé. »

« Kenza a un début de vertige. Elle veut savoir où sont les toilettes, sort de la pièce. Elle ferme les paupières, apprécie le silence. Il lui faut un moment sans posture, sans position d'attaque ou de défense. Un moment sans conviction. Oui, elle a remarqué le débat qui agite le pays depuis des semaines. Elle manque d'air en se souvenant des mots de Pierre-Yves. « Eux » et « nous ». En essayant de construire un mot qui proviendrait de ces deux termes, elle se retrouve avec « neux ». Des nœuds. Ce sont des nœuds au cerveau. Mais où est le « je » dans tout ça ? Où sont nos « je » à toutes ? Chacune avec sa complexité, ses déconstructions, ses reconstructions, son apprentissage ? Chacune avec sa voix de femme ? Mais voilà, ils parlent pour nous, ne nous donnant pas l'occasion de raconter, chacune, notre histoire. »

« Mamie, je voulais rester neutre. Ne pas choisir de clan. Ne pas décider ce que je pensais du voile, de leur islam, de leurs banlieues. Peut-être ne pouvons-nous jamais vraiment échapper à l'Histoire. Mon prénom, mon origine, ce sang qui coule en moi. L'Histoire m'embarque malgré moi. On a choisi pour moi et je fais partie des autres. Je ne l'aurais jamais cru. Pourquoi voulait-on que j'aime la France, dès mon plus jeune âge, si on me dit de m'en aller ? Et pourquoi ne fait-on pas aimer la République à celles et ceux qui y naissent ? Tant de choses ne tournent pas rond. J'en ai le tournis, mais le manège m'entraîne et je ne peux pas descendre. Je manque d'air et de sens. Trop vite, Alexandre va se réveiller et je devrai lui dire quelque chose. Pas la vérité, non. Je ne supporterai pas de lui dire que je suis une pestiférée territoriale. Je ne supporterai pas qu'il me propose que l'on réfléchisse ensemble aux solutions. Elles sont toutes mauvaises. À l'heure où je t'écris, je ne me sens plus l'égale des gens d'ici, son égale à lui. Je me sens inférieure et je me déteste d'éprouver cela. Il me proposera peut-être de nous marier pour corriger cette erreur de la préfecture. Il me dira que les administrations sont des monstres de papier, incapables de comprendre la complexité humaine. Il me dira, c'est sûr, qu'on s'en sortira, qu'on continuera de créer nos règles à nous. Que l'aveuglement des États est loin, si loin des histoires de chacun. Il sera merveilleux. Il l'est. Je suis certainement bête, mais jamais je ne l'épouserai pour les papiers. C'est au-dessus de mes forces et de toutes les valeurs que tu m'as transmises. J'aurais l'impression de lui devoir quelque chose, L'égalité serait perdue pour toujours. »

« Je vais retourner au Maroc et tout se mélange, la chaleur de mon enfance, mon arrivée ici, les personnes nées en France, mais qui ne rêvent que de la quitter, les amoureux de cette culture qui sont obligés de s'en aller, la diabolisation de l'islam, les nouveaux convertis qui m'angoissent, Rayan qui pense faire peur au monde et qui a raison, cette double culture qui n'entre dans aucune de leurs cases. La France manque de voyages, par la route ou par les mots. Et le Maroc. Ce Maroc que j'aime tant, où il reste tant à faire. J'ai peur d'y retourner, d'y vivre. Je veux qu'on me laisse penser comme je veux. Croire si je veux. Sans me cacher pour manger, boire, faire l'amour. Sans subir un cadre dépassé. Le monde est si grand, les pays si nombreux, mais je ne me sens chez moi qu'à travers les lettres que je t'écris. Ce sont ces pages, ma vraie patrie. »

Quatrième de couverture

« Les deux enfants finissaient toujours par s'endormir main dans la main, l'une s'approchant trop près du rebord du matelas, l'autre le nez écrasé sur le pied du lit. Elles restaient ainsi une bonne partie de la nuit - les doigts entremêlés. »

Deux jeunes femmes, deux destins, deux Maroc. Si une forte amitié lie dans l'enfance Kenza et Fatiha, la fille de sa nourrice, la réalité de la société marocaine les rattrape, peu à peu, dans sa sourde cruauté. Elles se retrouvent à Casablanca, fin 2011. Que s'est-il passé entre-temps ? Quelles trahisons les séparent ? Dans un pays qui punit l'avortement et interdit l'amour hors mariage, comment ces deux fillettes, issues de milieux opposés, ont grandi et sont devenues femmes ?

Par les récits croisés de Kenza et Fatiha, Zineb Mekouar entremêle les destinées de deux héroïnes entre soumission et transgression. Dans cette grande fresque, leurs blessures et leurs drames épousent les clivages politiques et sociaux du Maroc contemporain. Intime et universel.

Zineb Mekouar est née en 1991 à Casablanca et vit à Paris depuis 2009. La poule et son cumin est son premier roman.

Éditions JC Lattes - La Grenade,  mars 2022
277 pages 
Prix du meilleur roman 2024

jeudi 25 avril 2024

Aires ★★★★★ de Marcus Malte

Wow ! 
Mais quel livre ! 
Une construction qui tient la route ;-) un peu moins pour certains de ses protagonistes, peut-être...à vous de le découvrir. 
Mais waouh, j'ai apprécié tous mes moments de lecture en compagnie de ce livre, il est bluffant de vérités, de surprises, de réflexions sur pas mal de sujets préoccupants  pour un jeune couple par exemple, ou pour un couple plus mâture, pour un père divorcé, comme pour un autostoppeur au long cours, pour une brillante et fortunée femme d'affaire ou encore pour une mère de famille qui s'est sacrifiée pour sa famille..
Si vous ouvrez Aires, vous déambulerez dans les pensées de ces nombreuses personnes, leurs pensées qui, probablement, titilleront vos propres pensées, éveilleront vos propres réflexions sur la vie dans toute sa simplicité, sa drôlerie, ses failles, ses joies, votre façon de mener la vôtre, sur notre société actuelle, l'héritage du passé,  notre conduite, au sens propre comme au figuré ;-)
Une escapade bitumée impressionnante. 
Un auteur talentueux qui se renouvelle, la rencontre avec Aires est déroutante et carrément, fonctionne. J'ai trouvé ces pages brillantes. 

Mais, attention, la pause s'impose 😉
« Exit le routard et tout ce qui y ressemble. Sac à dos = paumé, louche, branleur, crado. Les gens se méfient. Les gens ont peur. Il faut les rassurer. Inspirer confiance. Confiance = maître mot. Ils veulent du bien rasé, les gens. Du bien coiffé, bien habillé, du propsurlui. Ils réclament du cadre dynamique, ils plébiscitent du centre droit (qui peut pousser jusqu'à l'extrême pourvu qu'il soit décomplexé). Soit. Donnons-leur. Aussi trompeuses que puissent être les apparences, c'est à elles que l'on se fie. Tout se joue là : dans la représentation. L'emballage. On peut voyager avec seulement sa bite et son couteau, encore faut-il choisir le bon fourreau pour les transporter. »

Merci Mr Marcus Malte pour ce circuit savamment orchestré !
« Et la vie, la vie continue. »

«  SCANIA R114LB 340, 19 T, ANNÉE 2004, 894 233 KM, COTE ARGUS 12500 €

Il est 8 h 11 ce même jour, à quelques centaines de kilomètres de là, Frédéric Gruson, trente-huit ans, gare son poids lourd sur l'aire de Chavagnes-en-Paillers, sise le long de l'A83.
Il coupe le contact, descend du véhicule, referme la portière. Debout à côté du marchepied il se déploie et s'étire. Les yeux fermés il hume l'air et croit sentir une odeur diffuse à laquelle il associe les foins coupés. Quelque chose qui a trait à la campagne. Soit son odorat est hyper développé soit plus vraisemblablement il se leurre car les vapeurs d'essence phagocytent chaque particule de l'atmosphère à des lieues à la ronde. Vu du ciel on pourrait y croire. Vue du ciel l'aire est une infime tache grise dans le paysage, un minuscule accroc dans le patchwork de vert et d'ocre, de beige et de brun : des champs, des parcelles à profusion, des hectares et des hectares de blé, orge, maïs, colza, et ça, cette chose, pof, au milieu, étrange, curieuse figure, sorte de crop circle de bitume, sans lien aucun avec les aliens, ni les Mayas ni les Aztèques, sans rapport avec quelque civilisation précolombienne ou extraterrestre que ce soit, sans signification d'ordre mystique ou métaphysique sinon peut-être dans la caboche des urbanistes et architectes qui la conçurent - va savoir. »


« Il fut un temps où il écoutait sur ce même poste l'organe måle et puissant de Meat Loaf, balancé/balançant entre terre et ciel, de Bat Out of Hell (voir paroles) à Heaven Can Wait (idem). Et tremblait, brinquebalait sur place le fourgon, et grinçaient ses pauvres suspensions malmenées quand il dansait maladroitement à l'intérieur, seul, quand il sautait et déployait son vaste corps dans l'espace étroit, la tête renversée, les yeux fermés, seul, et bramait parfois à l'unisson les mots d'effroi et de détresse de l'homme maudit qui fuit sa cruelle destinée, seul (oh, baby), jamais aussi seul que ces petits matins-là, à l'aube, sur un parking désert, à tombeau ouvert et moteur à l'arrêt. 
[...]
Il fut un temps où il écoutait battre son cœur dans le coton, ses palpitations étouffées, et regardait s'élever son âme, sa PSYCHÉ, enfin libre et comme DÉLestée, désolidarisée de ses os, de sa chair tyrannIQUE, de toute cette matière lourde et pesante, et flottant alors à hauteur de plafond, dans une sorte de transe paisible, sereine, puis montant encore, plus haut, toujours plus haut, s'épanouissant dans les cieux, l'éther, en une extase quasi mystique, bercée, portée par Les Stances Délirantes de Jefferson Airplane, la grâce de Grace Slick déroulant le tapis rouge au lapin blanc.
[...]
Il fut un temps surtout, surtout, où résonnait dans l'habitacle le chant unique et merveilleux, les voix indubitablement venues de l'au-delà, de ces chers morts reconnaissants. Grateful Dead était leur nom - prononcez-le et les nues s'ouvriront, et la lumière coulera à flots. Ah, ces lignes mélodiques. Ahh, ces chœurs harmonieux. Ahhh, ces lyriques envolées. Ahhhhhhhhh, le timbre fêlé de Jerry Garcia. Son sergent à lui. Instructeur. Jerry bear (beer ?). L'ours en pluche. Le doudou dingue. Le diablotin à tête d'instit. Dans la famille des sept nains géantissimes, je demande Prof. Le voici. L'alchimiste. Il produit l'or avec ses doigts. Il distille le pavot dans ses veines. Jerry can. Il peut, oui. Il peut tout faire. De l'or et des fleurs. Des fleurs à gogo, tournesols, magnolias, bégonias. Et les roses, bien sûr. Ah, les roses du mage Jerry. Il était allongé sur sa couchette, la nuit, dans le noir, It Must Have Been the Roses sur le radiocassette, de temps en temps une rare voiture filant au loin sur l'autoroute dans un vrombissement d'insecte, et la pluie qui crépitait doucement sur la tôle du toit. Quelle désolation. Quel pied. Qui n'a pas vécu cette expérience n'a pas vécu. La nostalgie, mon frère. La mort à petit feu. Le langoureux trépas, si ardemment désiré, appelé, tant attendu. Viens. Suave agonie. Délicieux supplice. Atroce mélancolie qui se répand comme le poison dans le sang. Viens. Entre. Entre, je t'en prie, et installe-toi. Envahis mon cœur, fouaille mes entrailles, brûle mes vaisseaux et que les braises réchauffent mon âme, que la fumée pique mes yeux et que mes larmes les soulagent, et que les cendres lorsqu'elles seront froides soient dispersées dans le jardin de l'éternel oubli.
Quel spleen, mes aïeux. On ne dira jamais assez le pouvoir des fleurs.

Annie laid her head down in the roses. 
She had ribbons, ribbons, ribbons, in her long brown hair. 
I don't know, maybe it was the roses, 
All I know I could not leave her there. »

« - Et t'as quoi dans ton truck ? Encore des... des « perceuses », c'est ça?
Réminiscence de leur dernière discussion.
- Non, dit Fred. Des balances.
- Quoi ?
- Des balances, répète Frédéric Gruson.
La mine ahurie de son hôte lui arrache un petit rire. Il en rajoute une couche:
- Des palettes entières de balances. Des tonnes de balances. C'est que ça pèse, ces trucs-là!
L'astuce échappe à Pierre-Peter qui continue à branler machinalement du chef, bouche bée. C'est aussi pour ce genre de réactions que Frédéric Gruson l'apprécie. Pour cette naïveté dont il fait preuve. Pour cette part d'innocence préservée qui confine à la niaiserie, diraient certains, à la pureté, dirait Pifou. À bien des égards le monde, ce monde, est un mystère pour Pierre-Peter (Des balances ! Des tonnes de pèse-personne trimballées d'un bout à l'autre du pays !) et il s'avère incapable de le déchiffrer. Sévère et incurable incompréhension du réel qui en fait un inadapté chronique. On n'en trouve plus guère, des comme lui. Espèce en voie d'extinction. Le type qui a toujours l'air de débouler d'une autre planète. Peter-Pierrot lunaire. Pierre-Peter Pan. Comme un ultime représentant des seventies qui n'aurait pas encore complètement traversé le miroir aux alouettes - la tête dedans, les pieds dehors. Il tourne, il tourne sur le grand manège de ce siècle sans réussir jamais à attraper le pompon, ni même la queue de la comète.
La première fois que Fred l'a rencontré, il jouait à chat perché : il avait bel et bien un chat, un vrai, perché sur son épaule.
D'ailleurs...
Frédéric Gruson balaie l'espace du regard, à gauche, à droite.
- Et le chat, il est où ?  »

« Il a dû batailler dur, mais ça valait le coup. Une super idée qu'il a eue. Disneyland. C'est pas un beau cadeau d'anniversaire, ça? Tous les deux, ensemble, le père et le fils, le fils et le père. Le gamin n'est pas près de l'oublier. Il aurait dû repartir hier. La semaine de vacances (de garde !) s'achevait ce dimanche et Sylvain Page aurait dû le remettre dans l'avion, comme d'habitude. C'est ce qui était prévu. Mais il a eu - lui, le père - cette idée de génie. Et bien sûr sa femme - son ex-femme - la mère de son fils - n'était pas d'accord. Elle a rappelé les règles. Elle a invoqué la loi. Elle a mis en avant le jugement prononcé (rien qu'au téléphone il avait l'impression de la voir lui agiter l'ordonnance sous le nez). Des arguments minables. Méprisables. Où était la jeune femme sensible qu'il avait épousée ? Lui, il parlait d'amour. Après tout, c'est autant son enfant que le sien. Sa chair, son sang. Et n'est-ce pas son nom qu'il porte ? Jules Page. Page, c'est écrit. Document officiel, là aussi, si on va par là. Mais qu'importe, ne nous abais- sons pas à ça. L'amour, seulement l'amour. De quel droit est-il question? Le droit naturel ne devrait pas moins compter que le droit civil. Après tout, c'était elle qui avait voulu la séparation. Le divorce. C'était elle qui avait manigancé pour obtenir la garde, avec tous les arrangements qu'elle souhaitait, les mesures, les clauses qu'elle avait elle-même au préalable concoctées, en douce, dans son dos, toutes ces clauses expressément notifiées, détaillées, ajoutées, toutes ces putains de clauses agglutinées les unes aux autres clause, clause, clause toujours en une longue litanie de lettres et de mots, de phrases, de formules, noir sur blanc, que le juge finalement n'avait fait qu'approuver en opinant de son menu crâne chauve avant de valider et lui accorder royalement gain de... gain de ? gain de ?... Clause, oui. Exact. Tout, absolument tout ce qu'elle voulait, elle l'avait obtenu. Facile : il lui avait suffi de dégainer son dossier elle avait tout bien préparé, la traîtresse, tout bien rassemblé et photocopié et classé, un machin épais comme ça. L'artillerie lourde, d'emblée. Factures, relevés, mises en demeure, relances : toutes les dépenses de monsieur Sylvain Page, ici présent. Toutes ses dettes accumulées. Toutes ses folies, disons-le ! 127 634 (cent vingt-sept mille six cent trente-quatre) euros pour être précis. Un trou. Un gouffre. Un puits sans fond, monsieur le Juge! Voilà dans quoi est en train de nous entraîner cet homme ici présent. C'est notre tombe qu'il creuse! C'est l'enfer qui s'ouvre sous nos pieds ! Et boum ! Et boum ! Et boum ! Pas de quartier. Elle  avait continué à tirer, elle avait continué à frapper, à marteler, à l'enfoncer, de sa bouche, de sa jolie bouche aux lèvres qu'il trouvait naguère si douces lorsqu'elles effleuraient sa nuque, lorsqu'elle les promenait le long de son cou, maintenant jaillissaient les salves, fusaient les coups, sans répit, sans relâche, sans pitié, et lui il était là, ici présent, assommé, sidéré, cloué sur son siège en velours rouge, et il voyait les yeux du magistrat qui s'arrondissaient au fur et à mesure qu'il découvrait les comptes, qui s'exorbitaient, qui débordaient de ses petites besicles aux montants dorés, et il voyait sa mâchoire tomber, tomber, dégringoler sur son menton, puis son double menton, puis son triple, et il se voyait, lui, Sylvain Page, désarmé, impuissant, en train d'assister à sa propre débâcle, à sa sale exécution. Des chiffres, pourtant. Rien que des chiffres. Du papier. Où était l'amour là-dedans ? »

« Exit le routard et tout ce qui y ressemble. Sac à dos = paumé, louche, branleur, crado. Les gens se méfient. Les gens ont peur. Il faut les rassurer. Inspirer confiance. Confiance = maître mot. Ils veulent du bien rasé, les gens. Du bien coiffé, bien habillé, du propsurlui. Ils réclament du cadre dynamique, ils plébiscitent du centre droit (qui peut pousser jusqu'à l'extrême pourvu qu'il soit décomplexé). Soit. Donnons-leur. Aussi trompeuses que puissent être les apparences, c'est à elles que l'on se fie. Tout se joue là: dans la représentation. L'emballage. On peut voyager avec seulement sa bite et son couteau, encore faut-il choisir le bon fourreau pour les transporter. »

« CAHIER BLEU

13/11/2001
La phrase du jour: « Du fric ou boum. » 
Si on peut la traiter de phrase. Elle n'est pas de moi. Elle s'étale sur une banderole tendue contre le mur d'une usine Moulinex, quelque part en France.
Quelque part en France... Non. Trop vague. Trop approximatif. Ça frise le mépris. Pas d'à-peu-près quand il s'agit de guerre et de victimes. Déplions nos cartes, pointons un index sur l'endroit précis et nommons-le, pour mémoire - par respect pour les futurs morts. Les grandes batailles ont des noms. Waterloo, Verdun, Has- tings, Azincourt. On se souvient, pour les avoir maintes fois rabâchés, du Chemin des Dames, de Gettysburg, d'Alésia. Les carnages, en outre, sont datés. 1515, c'est Marignan. 1805, c'est Austerlitz. 2001, ce sera Cormelles- le-Royal.
Voilà. C'est ici que ça se passe. On a rendu à César, à Bonaparte, à Wellington et aux autres, rendons à présent au sieur Jean Mantelet, dit monsieur Moulinex, ce qui lui appartient. Ou pour le moins, à ses héritiers.
Cormelles-le-Royal. Joli nom. Un petit quelque chose de médiéval. Ça sent bon sa cotte de mailles, cette affaire. Son armure, son haubert, son heaume sweet heaume, ses chausses plantées dans le purin et son château fort aux tours crénelées dont la massive silhouette se découpe sur le ciel au coucher du soleil, quand soleil il y a, ce qui est rare, car, il faut bien l'avouer, ça sent aussi à plein nez son patelin de pluie et de crachin.
Mais ce n'est pas ça. Nous n'y sommes pas du tout (à part, peut-être, pour la pluie et le crachin...). C'est ici et maintenant que ça se passe, pas au Moyen Âge. La guerre est moderne. Électrique. Économique. Foin de lances et de piques et d'arbalètes, dans le coin on a forgé des presse-agrumes et des yaourtières. Pas de haches, mais des hachoirs. Pas d'épées, mais des épluche- légumes. Pas de bûchers, mais des rôtissoires. Et, pour le coup de grâce, un formidable four à micro-ondes. Le dernier cri. L'ultime fierté, hélas. Car les carottes sont déjà cuites, et le temps est venu de déposer ces armes.
(Oui, je m'amuse, et alors ? C'est que je suis poli et désespéré.)
Cormelles-le-Royal est une charmante (?!) localité du Calvados. On y compte à ce jour 4818 habitants, dont un quart environ bossent à l'usine. Les futurs morts, ce sont eux. L'usine ferme.
« Du fric ou boum. »
Les salariés occupent le site et menacent de le faire sauter s'ils ne reçoivent pas une prime de licenciement décente on n'en est plus à essayer de préserver l'emploi. Ils réclament 80000 F au lieu des 60000 F qu'on leur octroie. Les pauvres, ils ignorent que l'argent ne fait pas le bonheur.
La plupart, après trente ans de boîte, touchent 6500 F par mois.
Chris Gent, patron de Vodafone, gagne 70 MF par an. 190000 F par jour.
Peter Bonfield, British Telecom: 19 MF par an.
Luc Vandevelde, Marks & Spencer: 7 MF par an (hors, bien sûr, stock-options). Ça devrait s'améliorer puisque Marks & Spencer a déposé le bilan l'année der. nière et ferme tous ses magasins en France.
Antonio Perez, Gemplus, a accepté de revoir son salaire à la baisse. Bravo. Beau geste. Son plan de gestion prévoit quatre cent cinquante licenciements. La moyenne des PDG américains est de 10,6 MF par an. Celle des PDG britanniques est de 5,4 MF. Celles des Français : 4 MF. Ils ignorent, eux aussi, que l'argent ne fait pas le bonheur.
Décente, la prime. C'est le terme employé.
« Du fric ou boum. »
Je relève tout de même que la fermeture de l'usine Moulinex a été officiellement programmée à la date du 11 septembre 2001. Tiens, tiens, tiens... Il faudrait être bien naïf pour n'y voir là qu'une coïncidence. Que nenni. Moi, je dis qu'il y a deux façons de considérer les choses. Deux hypothèses. Deux théories. La première met en évidence une sordide conspiration banco-financière, soit l'œuvre d'une coalition patronale de tendance ultralibérale, pilotée par le MEDEF (Monopole Exclusif D'Engrangement du Flouze), soutenue et irriguée par un puissant réseau de fonds de pension, armée en sous-main par un groupuscule d'actionnaires, et qui aurait fomenté l'attentat de Manhattan dans le seul but de détourner l'attention de ce qui se passait simultanément (autre déflagration) à Cormelles-le-Royal. La seconde dévoile au contraire un vaste et ignoble complot islamo-syndicaliste, soit les agissements criminels d'une sorte d'Internationale cocoranico pour lesquels la CGT (Conglomérat de Glandeurs Tonitruants) et Al-Qaïda auraient uni leurs forces destructrices afin de déstabiliser notre fragile et pourtant si équitable ordre mondial. New York et Calvados, Big Apple et petites pommes, alcool et sans alcool: même combat. Lutte finale. Coups pour coups. Djihadistes contre GI Joe. Wall Street contre murs de brique. Tours jumelles contre site industriel. Gratte-ciel contre garde-boue. Et tout, tout ne sera que dévastation, effondrement, cataclysme. Tout ne sera plus que ruine et désolation. N'a-t-on pas sous-entendu, dans certains médias, que les ouvriers étaient des terroristes ? Ou des martyrs.
C'est donc une question de point de vue. D'axe (du mal, du bien). Les deux théories se valent. Je ne me prononcerai pas.
« Du fric ou boum. »
En tout cas, une chose est sûre: c'est un bon slogan. Net et sans bavure. Lapidaire. Expressif. Langage populaire, voire primaire, voire cromagnonesque. C'est ce qu'il faut. Formule choc. Immédiatement assimilable, aisément compréhensible par tous, du PDG au journaliste en passant par la ménagère de base qui sait très précisément ce que sont un presse-purée et un aspirateur - et la crainte de devoir y renoncer. Moi, je dis chapeau. Remarquable trouvaille. Si les anciens salariés et futurs morts de l'usine sont en quête d'une reconversion, on sait dorénavant vers où les aiguiller: leur avenir est dans la pub!

MOULINEX: LA VIE DEVIENT PLUS FACILE

Ahahah. Je m'amuse, oui. Un peu. J'essaie. Histoire d'oublier ma propre misérable misère. Ma honte incommensurable. Pas assez désespéré. Trop poli. Je ne vaux pas mieux qu'eux: des slogans, des formules, des mots, des mots, toujours des mots et rien que des mots. Que de la gueule ! »


« UNE HISTOIRE DE COCHONS
ET DE FÈCES (Titre graveleux mais provisoire)

La France, entre les deux guerres, était porcine et constipée. Deux caractéristiques essentielles, du moins si l'on se fie au succès phénoménal qu'obtint Félix Laboré (1882-1958) avec ses deux produits phares, à savoir : la tisane Tripetise, aux vertus laxatives, pour le bien-être intestinal de ses congénères, et la Goretine, sorte de complexe de vitamines destiné au confort digestif des porcs. Ce pharmacien avait fondé en 1919 sa propre société, la Maison Félix Laboré, dont les mul- tiples activités s'étendaient de la pharmacie à la parfumerie, en passant par l'herboristerie, les acides aminés et l'alimentation animale. Avec le lancement de ces deux articles, son commerce connut un essor fulgurant. Tripetise et Goretine, on peut le dire, furent les mamelles de sa fortune. (Notons au passage le choix judicieux dans la dénomination de ces produits, démontrant un sens déjà aigu de la réclame et de la propagande on ne disait pas encore communication - qui allait fortement contribuer à la pérennisation de sa réussite. En voici un exemple, extrait du quotidien Le Matin daté du 17 mai 1929:) 


Une affaire de transit, donc dans un sens les marchandises s'écoulent à flots, dans l'autre l'argent afflue en abondance. Cette manne, Félix Laboré va bientôt l'utiliser pour financer un groupe d'extrême droite baptisé d'abord OSARN (Organisation Secrète d'Action Révolutionnaire Nationale), puis OSAR après un léger équeutage, qui se transformera on s'y perd - suite à une malencontreuse faute de frappe, en CSAR (Comité Secret d'Action Révolutionnaire), et sera finalement connu c'est plus commode - sous le surnom de la Cagoule. Qui et quoi se cache là-dessous ? Il s'agit d'une organisation revendiquée comme terroriste, créée par Eugène Deloncle et Jean Filiol, anciens membres de l'Action française, forte de quelques milliers de militants et bénéficiant de nombreux soutiens dans les milieux industriels et économiques, tels ceux de Jacques Lemaigre Dubreuil, PDG de Lesieur, d'Eu- gène Schueller, fondateur de la société L'Oréal, ou encore de Pierre Michelin, directeur du groupe éponyme. Des gens de très bonne compagnie, dont les positions - anticommunistes, antisémites, antirépublicaines et, pour tout dire, à moins de deux doigts d'un fascisme pur et dur paraissent à notre pharmacien de très bon aloi. Elles sont de fait, ces positions, défendues manu militari par les cagoulards. Les uns paient, les autres exécutent: alliance harmonieuse et efficiente. Il en résulte, en une seule année (1937), une série de meurtres et d'attentats à la bombe, en France, sans parler des coups de main, donnés sous diverses formes, à l'Italie de Mussolini et à l'Espagne franquiste. En 1938, l'organisation est officiellement démantelée par le ministre de l'Intérieur, Marx Dormoy - ce qui vaudra à ce dernier d'être assassiné trois ans plus tard. En 1940, après signature de l'armistice, tout ce beau monde se rallie au gouvernement de Vichy. 
(Mais où, sacredieu, voulez-vous en venir? - Patience...) 
Outre les camelots déchus et les financeurs précités, on trouve, mussés dans les plis et replis de la Cagoule, une petite bande de jeunes gens de bonne famille, étudiants, qui ont pour la plupart fréquenté le fameux internat des Pères maristes de la rue de Vaugirard. Pour nombre d'entre eux, le destin (soit, au choix : le labeur, la chance, les compétences, la ruse, l'intrigue, le dévouement, l'obstination, la corruption, le sexe, l'entregent, la richesse - plusieurs réponses possibles) les conduira à occuper plus tard des postes prestigieux et à exercer, dans différents domaines, les plus hautes responsabilités. Celui qui nous intéresse se nomme Charles Delizieu. Ses condisciples le surnomment le Jockey, eu égard non pas à sa taille, qui est grande, mais à sa passion pour l'équitation et les chevaux en général. Issu d'une vieille famille bcb (bourgeoise catholique bretonne eh non, les Delizieu ne sont pas Normands!) il est le puîné d'une portée de huit. Dans leur fief de Montfort-sur-Meu, les Delizieu sont propriétaires d'une vaste demeure, que d'aucuns n'hésitent pas à qualifier de château, flanquée d'une écurie elle-même garnie d'une douzaine d'équidés. Le Jockey monte depuis son plus jeune âge. Comme se plaît à le répéter sa maman, avec soupir et yeux au ciel : Charles a fait ses premiers pas sur une selle!» (Madame Delizieu eût pu aisément recevoir un Oscar pour son rôle de mère dépassée - mais tendrement indulgente - par les frasques de ses garçons.) Charles est en effet un excellent cavalier. Dalila lui manque. C'est le nom de sa dernière monture: une splendide jument alezane que son père lui a offert pour ses seize ans. Il faut entendre le jeune homme faire son portrait : l'entendre décrire, lyrique, son port de reine, son allure souple et altière, sa robe aux reflets mordorés qui épouse au plus près un corps nerveux, racé, met en relief ses courbes merveilleusement proportionnées, l'entendre évoquer, d'une voix rauque, altérée, la cambrure de ses reins, et sa croupe ronde, pleine, ferme, musclée, et le galbe ciselé de ses jambes, et son œil de biche aux longs cils effilés, et sa soyeuse crinière où il adore enfouir ses doigts lorsqu'il la chevauche et qu'elle l'emporte et qu'ensemble, soudain, dans un élan sauvage, fougueux, ils s'arrachent à la pesanteur terrestre. Et il ne faut pas s'étonner après ça que certains de ses condisciples refusent encore de croire que cette Dalila de Montfort ne serait qu'une représentante de la race chevaline (ils penchent, ceux-là, en faveur d'une de ces ardentes petites paysannes, anoblie pour la galerie mais en réalité fille d'un fermier local, dessalée à souhait et qui ne voit pas où est le mal à se laisser trousser dans le bocage - Ah! sacré Jockey!) Depuis qu'il est à Paris, Charles n'a malheureusement plus guère l'occasion de monter. Son rêve (secret) est de retourner un jour au pays, de réinvestir la propriété familiale et d'agrandir les écuries de manière à pouvoir y accueillir le plus beau et le plus grand cheptel de pur-sang jamais rassemblé.
En attendant, il fait son droit. À l'instar de ses amis, il a noué d'étroites relations avec les cagoulards. Ainsi a-t-il fait la connaissance de Félix Laboré. Les deux hommes s'apprécient.
(Ça se précise...)
En avril 1939, la Maison Félix Laboré a changé de statut. Elle s'est constituée en société anonyme dont le nouveau nom est AXOR. Le pharmacien détient à lui seul 62 000 des 70000 actions de 100 francs qui en composent le capital - soit sept millions de francs au total. En 1940, il met encore une fois ses énormes moyens à disposition pour financer le MSR (« aime et sert»), nouveau parti qu'Eugène Deloncle, son ami intime, vient de créer, et qui fusionne bientôt avec le RNP (Rassemblement National Populaire) de Marcel pleat, dont la ligne politique consiste, en gros, à adhérer au projet d'une Europe nazie unifiée, et dont la particularité est d'avoir une grande partie de ses instances dirigeantes issue de la gauche pacifiste spécifiquement de la SFIO. Les voies de la politique sont impénétrables (et la marche des crabes est tortueuse), néan moins tous sont tombés d'accord sur le fait qu'il faut absolu ment « sauvegarder la race » et avancer main dans la main avec le Troisième Reich.
Les rapports avec l'occupant s'avèrent cordiaux et fructueux.
Le jeune Charles Delizieu poursuit lui aussi son bonhomme de chemin. Entre 1940 et 1942 il est l'un des principaux collaborateurs (ah! ah ! très drôle !) de la revue hebdomadaire La Terre française, subventionnée par l'Allemagne, dans laquelle il rédige quelques chroniques aux titres bien sentis, tels que : « Dénoncer est un devoir », « Jeunes gens, soyez les agents du Maréchal ! » ou encore « Les Juifs à jamais souillés par le sang du Juste». En septembre 1942, Félix Laboré le prie instamment de se rendre en Suisse afin, dixit, d'« aryaniser » l'une des filiales de sa société. Une mission dont le Jockey s'acquitte avec brio. Mais seuls les imbéciles, dit-on, ne changent pas d'avis. Et Charles n'en est pas un. Aussi décide-t-il soudain, en juillet 1944, que le nazisme c'est pas bien. Impossible alors de résister à cette fièvre résistante qui s'empare de lui. Il s'active, et active ses réseaux. Devient, paraît-il (les témoignages sont contradictoires), une sorte d'agent de liaison du CNR, et continue de se démener tant et plus, au point qu'il réussit à intégrer le MNPGD (Mouvement National des Prisonniers de Guerre et Déportés), dont le chef, il est vrai, est l'un de ses anciens compères de la rue de Vaugirard. Tout ceci n'est pas vain : à la Libération, ce fervent patriote, ce combattant émérite, finit par recevoir rien de moins que la croix de guerre 1939-1945, la rosette de la Résistance et la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Parce que, oui, il le vaut bien.

Et qu'en est-il de notre pharmacien préféré, défenseur et mécène des plus nobles causes? Grâce aux déclarations de Charles Delizieu et de quelques autres (toujours ces jeunes gens de la même grande et belle et bonne famille), Félix Laboré échappe sans mal aux rigueurs de l'épuration. Relaxé de toute accusation de collaboration, il obtient lui aussi la croix de guerre, avant d'être fait chevalier de la Légion d'hon- neur. Au cours de ces presque six années de conflit, sa société, AXOR, a vu son chiffre d'affaires quadrupler.

La France est libérée, les braves sont récompensés, et les affaires continuent : ouf-ouf-ouf, on respire.

Pour Félix Laboré, la fidélité n'est pas un mot creux : il s'empresse de recruter ses amis, ex-compagnons de la Cagoule, et de les placer à des postes clés dans ses filiales à l'étranger. Un morceau de choix est réservé à Charles : en 1946, le pharmacien le fait entrer dans le comité de direction du groupe. Mieux : en 1950, il lui offre en mariage sa fille, unique et chère - très chère - Geneviève Laboré.
(On y arrive...)
Le Jockey songe-t-il encore à sa belle alezane ? Possible. Quoi qu'il en soit, le Jockey a brillamment franchi les obstacles. Le Jockey est désormais en selle. Le Jockey a bien les rênes en main (métaphore où j'ai ma phore et filons, filons, hue !) et le Jockey ne ménage pas sa monture: en huit ans, le couple a six enfants. Les cinq premiers sont des mâles. La petite dernière est une fille. Touché, frappé, exalté par la grâce de cette nouvelle-née, Charles Delizieu veut la prénommer Thérèse. Sa femme juge que c'est un brin présomptueux, elle propose Marie. Ils s'entendent sur Catherine Marie Thérèse Delizieu.
(Et voilà: on y est!) »

« Les origines, ça compte. La souche, le sang, ces choses-là. C'est important. On veut savoir. On exige la traçabilité. Normal. Comment trier, sinon, le bon grain de l'ivraie? Comment déterminer qui mérite et qui pas ? »

« CAHIER BLEU

03/12/2001
Attentats suicides en Israël. Des types gonflés à bloc et bourrés d'explosifs qui se font sauter en espérant en emporter le plus possible avec eux de l'autre côté.
« Je veux vous parler de l'arme de demain, enfantée du monde elle en sera la fin... » La Bombe humaine. Téléphone. On chantait ça au bon temps du lycée, guitares en main, vautrés sur des lits défaits. On ne comprenait à peu près rien. On ne comprend toujours pas grand-chose. Et la jeunesse a fui. Quoi de neuf ?

La myrrhe et l'encens 
Ce soir je consens 
À m'en revêtir. 
L'avenir est sang 
Et sans avenir. »

« CAHIER ROUGE

09/04/2005
Sujet : l'Homme.
Analyse (résumée) de M. Maurice Dantec, écrivain : « L'Homme, en son état actuel, n'est qu'un passage conduisant à l'avènement d'une sorte de sur-être aux capacités, tant techniques que psychiques, hyper développées. Sa mission: se propager dans le cosmos. Coloniser l'univers. »
Commentaires :
C'est vrai. La preuve : Dragon Ball Z.
« Kaméhaméha ! »
Tu parles !... L'Homme ? Le cosmos s'en cogne comme de sa première étoile naine!
Réflexion collatérale : Si l'on considère que la taille d'un nain peut être comprise entre o et 140 cm, alors « petit nain » n'est pas un pléonasme.
Réflexion corollaire (1) : L'Homme, animal doué de raison, est le plus déraisonnable et le plus irrationnel de tous les êtres vivants de cette planète.
Réflexion corollaire (2) : L'Homme n'est pas un dieu déchu, juste un animal déchu.
Sujet clos. »

« NISSAN MURANO II 3,5 L V6 ALL-MODE 4X4 CVT, 17 CV, ANNÉE 2011, 12 477 KM, COTE ARGUS 42 500 €

C'est Claire, il disait. Juste ça, ces trois petits mots. Ça suffisait. Il avait une façon de le dire, il avait un éclat dans les yeux qui la remuaient. Elle s'en souvient. Elle y pense souvent. Elle les entend encore, ces mots et sa voix, le ton de sa voix, elle les a dans l'oreille, comme si c'était hier. Elle peut retrouver exactement le regard qu'il avait. Ça la remue toujours. C'est au fond du ventre que ça se passe. Parfois, ça lui donne des frissons rien que d'y repenser. C'est du mal et c'est du bien à la fois. Elle se dit que, quoi qu'il arrive, elle s'en souviendra jusqu'à la fin de sa vie. Qu'elle le veuille ou non. Et si elle pouvait choisir, si ça ne dépendait que de sa volonté, est-ce qu'elle le garderait en mémoire ? Oui. Autant garder les meilleures choses. Même si les meilleures choses, en réalité, sont celles qui font le plus de mal quand on se les rappelle. Parce qu'elles sont passées, justement. Parce qu'elles ne sont plus que des souvenirs. Ne sont plus. Ne reviendront plus. Alors que les pires choses, au contraire, quand elles sont derrière nous, c'est un soulagement. Mais on ne raisonne pas ainsi. On ne raisonne pas tout court, la plupart du temps. Il reste ce qu'il reste sans qu'on ait vraiment choisi. Parfois, oui, c'est ce mal qui nous fait du bien. C'est curieux mais c'est vrai. Ça brûle, ça brûle dans le ventre mais ça réchauffe en même temps. On a besoin de chaleur. »

« Passe la petite chanson. 
Passe l'ange.
Passe le temps.
Le ciel est bleu mais ils ne sont pas heureux. »

« CAHIER MAUVE

17/05/2011 
Ô low cost : le voyage le moins cher...
Il paraît que Disney planche depuis quelque temps sur la création d'un nouveau parc d'attractions, gigantesque, sur le thème de la Seconde Guerre mondiale (on devrait dire « Deuxième », je crois, ne serait-ce que par superstition). Memory Park ou World War II Resort, quelque chose dans ce goût-là. Projet à l'étude. L'idée me semble excellente. Perpétuer le souvenir tout en s'amusant. Allier Histoire et loisir, hommage et plaisir, rire et commémoration. Le concept est génial. Nous sommes nombreux, et le serons de plus en plus, à ne pas avoir eu la chance de vivre ces événements en direct, aussi comment ne pas se réjouir lorsqu'on nous propose de les recréer, au plus près, afin que nous puissions connaître enfin les impressions, les sentiments qu'ont dú éprouver les acteurs de cette époque exaltante. De grands moments en perspective. J'ai hâte. Je suppose que les principales étapes seront représentées. Des dates-clés qui donneront lieu à des attractions-phares, specta- culaires. Je, tu, il, nous, vous pourrez, cher visiteur, dans un premier temps, jouer à la victime, et, par exemple, être conduit, sous la surveillance des Castors Juniors de la 2ª SS-Panzer-Division, jusque dans la nef de la typique petite église d'Oradour-sur-Glane, dont vous admirerez, ébaubi, la minutieuse reconstitution, avant que d'y être enfermé et de goûter, tout feu tout flamme, aux délices du bûcher. Ah ! les affres de l'anoxie. Ah! les tourments de la chair qui crame. Des sensations incomparables... et mille fois décuplées (soit dix mille fois) si vous optez ensuite pour l'attraction Little Boy (B-29 sur le plan), accessible uniquement aux détenteurs du pass Enola Gay. Là, vous serez plongé au cœur même de la ville d'Hiroshima, le jour J, à l'instant T. Ça, c'est de la bombe! (Slogan.) Des effets spéciaux à couper le souffle. Un véritable festival polypyrotechnique. L'imagineering dernier cri vous permettra d'apprécier la saveur toute particulière d'un champignon atomique. Pour l'esprit comme pour les yeux : un éblouissement* !
Après cette expérience d'une rare intensité, pourquoi ne pas souffler un peu en assistant à la glorieuse parade dans les rues de Berlin. Un spectacle qui enthousiasmera les petits comme les grands, car nous avons tous gardé une âme de berger allemand. Je vois ça d'ici: les troupes qui défilent devant la reproduction grandeur nature du Reichstag, Waffen-SS en tête et Jeunesses hitlériennes en queue de peloton (Pluto, Daisy, Baloo, Dingo et tous leurs amis dans leur bel uniforme des- siné par Hugo Boss), la musique galvanisante de John Williams Wagner, le pas de l'oie, les bras tendus tels des fûts de canon, trente degrés au-dessus de l'horizon, Heil, Heil, Heil hi, Heil ho, on rentre du boulot... Quelle audace d'avoir personnifié le Führer sous les traits de Blanche-Neige, mais il est vrai qu'ils ont en commun la pâleur et cette admirable pureté, caractéristiques de leur race, et l'on n'est guère surpris finalement de voir s'affairer autour de cette guide charismatique les corps replets et les trognes enluminées de Grincheux-Goering, de Timide-Himmler, d'Atchoum-Heydrich, de Prof-Goebbels, de Simplet-Eichmann, et regardez là-bas, les enfants, c'est l'adorable frimousse de Winnie l'ourson dépassant de la trappe de son Panzer! Faites-lui coucou! Ah, le chenapan! Fourrure de miel et tourelle de fer.
De quoi vous donner des fourmis dans les jambes et l'envie d'endosser à présent le costume des vainqueurs, des libérateurs, des sauveurs, c'est-à-dire des gentils petits yankees courant entre les balles sur le sable d'Omaha Beach, le Mı à la main, le chewing-gum à la bouche

HOLLYWOOD. FRAÎCHEUR DE VIVRE

et le corned-beef au ceinturon (3,99 € la boîte): une aventure dont vous serez le héros. Action et frisson garantis.
Gageons que les concepteurs auront consacré une partie importante du parc à la Solution finale: le Shoah Show. Un divertissement incontournable. Pour un prix modique il vous sera proposé un forfait comprenant l'accès à toutes les attractions ainsi qu'un séjour d'une ou plusieurs nuits dans l'un des baraquements de votre choix (Auschwitz Hotel, Treblinka Hotel, Sobibor Comfort House, Belzec Auberge...). Pour les nostalgiques et les curieux, il s'agit d'une immersion totale au sein de cet univers bien spécifique, où vous aurez, là encore, la possibilité de choisir votre camp et d'y jouer un rôle actif afin d'en mieux ressentir tous les effets. Vous avez opté pour le forfait Hey Jude ? Parfait. Vous serez ache- miné sur place par le tchew-tchew, un PTB (Petit Train Blindé) absolument inconfortable, avant d'être dirigé sans ménagement par le Sturmbannführer Picsou et ses kapos vers l'un des dortoirs surpeuplés où vous passerez une nuit sur un grabat plein de vermine, puis, après que le Warum Service vous aura apporté un petit déjeuner à la mode yiddish (eau de pluie et de cuir de soulier), vous repartirez, tout ragaillardi, vers les bâtiments sani- taires où une bonne douche vous attend - À la queue, s'il vous plaît ! Suivez la file! Pas de restriction d'âge, c'est ouvert à tous. Merci de déposer vos vêtements et objets de valeur à l'entrée, y compris vos couronnes, et vous, madame, laissez donc également vos cheveux. Oh! Mais voyez qui est là : c'est Mickey Maus et sa compagne Minnichéva, avec leur portée de petits rats - Ne vous en approchez pas trop, on ne sait jamais !... Allez, allez, on avance, on se serre, on se serre ! Zyklon B (9,99 € le litre), choisissez votre parfum: vanille, fraise, fruits de la passion... C'est le point d'orgue, cher visiteur, c'est le clou du spectacle - Le génocide comme si vous y étiez ! Aucun manège d'aucune sorte ne peut vous procurer des sensations aussi fortes que cette séance par laquelle s'achèvera votre séjour, et, à moins de faire preuve d'un révisionnisme aigu, c'est un souvenir qui restera à jamais ancré en vous. Attention, c'est parti ! Fermez les yeux, laissez-vous aller... 
J'exagère ? Pas sûr. Qui peut me garantir que cela n'arrivera pas, jamais ? Qui veut en prendre aujourd'hui le pari ? À partir du moment où le projet initial a germé dans un cerveau humain, pourquoi pas sa réplique ludique et lucrative dans le cerveau d'un promoteur, d'un investisseur ? De l'homme, rien ne m'étonne. Moi-même, si j'avais de l'argent à investir...
D'ailleurs, ça me fait penser qu'il ne faudra pas oublier les boutiques à la sortie (SS Stores). Que chaque visiteur puisse repartir avec son lot de gadgets souvenirs : qui une étoile jaune montée en broche, qui un svastika en pendentif, qui un pyjama rayé, qui une paire de bottes lus- trées ou un Mauser, un Luger, un Walther. Le tatouage est offert.
Si quelques protestations s'élèvent, on saura bien les étouffer sous couvert du devoir de mémoire et, surtout, de la création d'emplois (argument imparable - ça marche pour tout: le gaz de schiste, le nucléaire... Mieux vaut un travailleur mort qu'un chômeur en bonne santé). Pourquoi pas ?

Dans les nuits qui viendront 
Nos rêves auront des taches noires 
Aux poumons. 
Et l'on ne tiendra plus debout 
Que par nos bretelles 
Sans pantalon.

* Lunettes de protection obligatoires. En vente 4,99 € à la caisse centrale. »

« - Pourquoi on vous a viré, alors, si ça marche tant que ça ? 
- Parce que j'ai eu le tort d'ouvrir ma gueule. Je me suis rendu compte qu'on usait de certaines pratiques, disons, pas très saines. Et pas vraiment autorisées.
- C'est-à-dire ?
- Des produits toxiques. Des pesticides interdits.
- Et vous avez dénoncé ces pratiques ?
- On était les premiers exposés au danger. Trois des gars qui travaillaient avec moi ont développé des cancers. 
- Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
- Réfléchir davantage aux conséquences de vos actes. Penser à la rentabilité de l'entreprise. Aux dividendes des actionnaires.
- Quoi ?
- Je plaisante. Vous avez bien fait.
- Sûr. Je regrette pas. Sauf qu'à cette époque, je rentrais chez moi tous les soirs. Maintenant, il y a des fois où je rentre pas d'une semaine. Je vois pas ma femme pendant tout ce temps. Je vois pas ma fille grandir. Et là, il m'arrive d'avoir des doutes.
- Vos collègues qui ont le cancer, ils risquent de ne plus voir leurs femmes et leurs enfants pendant encore plus longtemps que ça. »

« CAHIER BLEU

12/07/2000
Vouloir à tout prix être au sommet, d'accord. Je peux le comprendre. Mais être au sommet d'un tas de merde, à quoi ça peut bien rimer ?
Près de Manille, on dénombre plus de cent morts à cause de l'effondrement d'une monumentale décharge sur un bidonville. Les gens écrasés, étouffés, ensevelis sous des dizaines de milliers de tonnes d'immondices. Ils vivaient au pied de cette décharge. Ils vivaient de cette décharge. Leur quartier s'appelle Lupang Pangako. Ça signifie : « La Terre promise. »
Comment vivre avec un cœur qui ne serait pas sec, atrophié ?

L'horizon se fissure
L'orage au large emporte ses tourments
Et ses blessures
Et sur la mer d'un vert
Iridescent
La nuit descend. »

« [...]
- Vous faites partie de ces gens qui disent que la littérature va mourir ?
- La littérature est déjà morte. Elle n'a pour ainsi dire jamais vécu.
- Vous exagérez.
-"Ah oui ? Vous lisez, vous ?
-"Un peu.
- Un peu ?... Pif Gadget, par exemple ?
Fred Gruson baisse le nez sur son T-shirt.
- Ça, c'est un cadeau de...
- Votre maman. Je m'en serais douté.
- C'est sûr que ce n'est pas de la grande littérature...
- Et c'est tant mieux ! Sinon, ça n'aurait jamais eu un tel succès. Les gens se foutent complètement de la grande littérature.
- Je ne suis pas d'accord, dit Frédéric Gruson.

Les Poèmes saturniens, ça vous dit quelque chose ? Verlaine. Une des plus grandes œuvres poétiques de tous les temps.
- Oui, je vois.
- Verlaine a publié son recueil à compte d'auteur. Personne n'en voulait. C'est sa propre cousine qui a avancé l'argent. Le premier tirage était de 491 exemplaires. 491 ! Et le pire, c'est que vingt ans plus tard, ce tirage n'était même pas épuisé ! Vous vous rendez compte de ce que ça veut dire ? En vingt ans, il y a moins de 500 personnes qui avaient acheté et lu les Poèmes saturniens !
- C'est un cas particulier, n'en faites pas une généralité. Il me semble qu'on s'est bien rattrapé depuis, pour Verlaine. J'avais une prof, au collège, une prof de français, elle arrêtait pas de nous en parler. On devait même apprendre ses poèmes par cœur, comme en primaire. Ça nous gonflait, mais c'est vrai que c'était bien. « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... 
- ... d'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime...» Comme quoi il existe quand même quelques enseignants compétents.
- Madame Demuinck, je me souviens de son nom. Une super prof...
- Et Nietzsche, elle vous l'a fait étudier ? Ainsi parlait Zarathoustra. Pareil. Nietzsche a fait imprimer le dernier volet lui-même, à ses frais, et à 40 exemplaires. 40, pas un de plus. La grande littérature n'est pas destinée à être lue. Il faudrait pour cela que le lecteur soit au même niveau que l'auteur. Et, sans vouloir me montrer méprisant, ou élitiste, le chemin est encore long pour la masse. Question d'initiation, d'éducation. Excellence et médiocrité ne peuvent pas s'épouser. Et ceci est valable pour tous les arts. 
- Pas glop, pas glop.
- Oui, moi aussi je le déplore, mais c'est ainsi. La France a produit Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Hugo, Flaubert, Céline...
- Que des morts.
- Vous pouvez me citer des auteurs vivants de cette envergure ?
- Euh...
- C'est bien ce que je dis! Et de toute façon, on s'en fout, puisque l'auteur français le plus vendu dans le monde, c'est ?
- C'est ?
- Marc Levy.
- Pas lu.
- Moi non plus, mais nous sommes les derniers, je le crains. Notre monde est ainsi fait que la majorité des gens préferent lire Marc Levy qu'Arthur Rimbaud. Que la moindre vidéo postée par un youtubeur sera toujours plus commentée que le dernier bouquin de Pierre Michon. Que n'importe quel présentateur télé sera cent mille fois plus célèbre qu'un prix Nobel de physique ou de chimie. Et cent mille fois mieux payé, aussi. Faites un sondage autour de vous : qui présente  « Questions pour un champion» ? Et qui a découvert la structure de l'ADN ? Vous verrez le résultat.
Tout ça pour ne pas dire qu'il y a une dizaine d'années il avait commis un roman, un petit roman, petit par le nombre de pages mais non par la qualité, par l'originalité, par la force, par l'ambition, par l'intérêt qu'il aurait dû susciter et la place qu'il aurait dû prendre au sein de la littérature française, voire mondiale, si les dix-huit maisons d'édition auxquelles il avait fait parvenir le manuscrit n'avaient pas été toutes dirigées par des incapables et des imposteurs, et non, non, non, il ne s'abaisserait jamais, comme un Verlaine ou un Nietzsche, à se publier à compte d'auteur. »

« LUI : Est-ce que tu sais qui a créé le personnage de Pif ?
ELLE : Hmm... Je l'ai su, mais je m'en rappelle pas.
LUI : C'est un monsieur qui s'appelait José Cabrero Arnal. Un Espagnol. Il est né au début du xx siècle, en 1909 ou 1910, je crois. Il a commencé la bande dessinée là-bas, en Espagne, et ça marchait plutôt bien. Et puis, quand Franco est arrivé, il s'est engagé dans les milices républicaines pour le combattre.
ELLE : M'étonne pas...
LUI : En 1939, il a été obligé de se réfugier en France. Comme beaucoup de ses compatriotes, il a été interné dans les camps du Sud: Argelès, Agde, etc.
ELLE : Le bel accueil qu'on réservait aux antifranquistes.
LUI : Et quand les nazis sont arrivés aux portes du pays, Arnal a voulu continuer le combat. Il s'est engagé dans les Compagnies de travailleurs étrangers et il a été envoyé sur la ligne Maginot. C'est là, un peu plus tard, qu'il a été capturé, puis déporté au camp de Mauthausen. Il faisait partie de ce que les Allemands ont appelé le train des « Rote Spanier », les Espagnols rouges. Mauthausen était un camp de travail, un des plus durs, où les prisonniers étaient utilisés comme main d'œuvre. En réalité, c'était surtout un camp destiné à éliminer les ennemis politiques du Reich. Arnal y est resté jusqu'en  1945. Il paraît que c'est grâce à ses dessins qu'il a réussi à survivre. Il continuait à dessiner, où il pouvait, comme il pouvait, ça lui a permis de tenir le coup. En 1945, à la Libération, il est retourné à Paris. Une période très difficile encore pour lui : pas de travail, pas d'argent, il faisait la manche dans le métro et en même temps il essayait de caser ses petites bandes dessinées dans tous les journaux et revues. Il n'y a qu'un seul journal qui a bien voulu l'embaucher, c'est L'Humanité Dimanche.
ELLE : M'étonne pas...
LUI : C'est dans ce journal qu'il a publié la première aventure de Pif le chien. En 1948, il me semble. Ç'a été un énorme succès. Et, au fil des années, Pif le chien est devenu un per- sonnage de plus en plus populaire. Mais la santé d'Arnal, elle, était de plus en plus fragile. Son internement pendant la guerre l'avait profondément marqué. C'était un homme fati- gué, malade, souvent il était obligé de faire appel à d'autres dessinateurs pour l'aider dans son travail. Malgré ça, les aventures de Pif se sont poursuivies. Et quand Arnal est mort, au début des années 1980, il a eu la satisfaction de voir que son bébé était toujours en pleine gloire.
ELLE : Dis donc, comment ça se fait que tu saches tout ça, toi 
LUI : Je l'avais lu, à une époque, et ça m'est resté.
ELLE : Ben, tant mieux, comme ça tu pourras le raconter à ta petite-fille. Elle va adorer Pif Gadget, et au moins elle saura que c'est grâce aux communistes, encore une fois, qu'elle peut lire sa BD préférée !
LUI : Les communistes, ça n'existe plus, Maryse. Et ça existera encore moins quand Océane sera en âge de comprendre. Elle ne saura même pas de quoi on lui parle. «Les communistes ? C'est quoi, Papy, les communistes ? » Euh... c'est comme les dinosaures, ma chérie. Des grosses bêtes qui vivaient sur la Terre, il y a très longtemps de ça...
ELLE : Et qui rêvaient d'un monde meilleur. Qui se bagarraient pour un monde meilleur. Comme Rahan avec son couteau, tu vois.
LUI : C'est ça, apprends-lui à se bagarrer, ça fera plaisir à ses parents.
ELLE : Je lui apprendrai déjà à repérer l'ennemi... T'inquiète pas, je me chargerai de lui expliquer toutes ces choses. C'est le rôle des vieux, non ? De rappeler aux jeunes comme c'était mieux avant.
Lucien Gruson pense que le rôle des vieux est de mourir le plus vite possible, avant de devenir une charge pour leurs enfants, mais il ne le dit pas. Il pense qu'il est trop tard, que sa femme ne changera pas, et que c'est tant mieux. Il est fatigué. Le trajet lui pèse, à lui aussi. La route, la chaleur. Il allonge le bras droit et prend la main de sa femme et il la serre dou- cement dans la sienne. Ça lui fait du bien. Elle lui jette un bref coup d'œil et répond d'une même pression. Leurs mains restent ainsi, accrochées. Ils roulent sur l'autoroute A1 et il est 13 h 17. Cela fait cinquante et un ans qu'ils se connaissent. Cela fait quarante-huit ans qu'ils sont mari et femme. Ils s'aiment. Lucien Gruson pense qu'il n'y a que la mort qui pourra les séparer. Ce en quoi il se trompe, car même la mort les cueillera ensemble.  »

« - Ce qui nous manque, c'est l'insouciance. C'est la légèreté. Ce qui nous manque, c'est la joie. C'est d'être ouvert à la joie. La joie toute simple, pure, sans taches. Ce qui nous manque, c'est la capacité de vivre dans l'instant, à chaque instant, et de l'apprécier, d'y prendre plaisir. Le plaisir, oui. Le plaisir brut, primaire, de la vie. C'est-à-dire le fait même d'être en vie et de ne pas avoir peur de ce qu'elle nous réserve, de ne pas même y songer.
- Comme un chat qui se dore au soleil, dit Frédéric Gruson. Ou comme un chien qui court après une balle.
- Ou comme un enfant, dit l'homme. Un enfant qui rit. Un enfant qui marche dans les flaques pour éclabousser. Un enfant qui saute sur un trampoline ou qui tape dans un ballon. Un enfant qui joue. Qui s'amuse. Jouer, s'amuser, et rien d'autre. Cette insouciance, cette légèreté, elles nous ont été données, à tous, au départ. Cela s'appelle l'enfance. Et cela dure plus ou moins longtemps, selon l'histoire de chacun, selon les conditions d'attribution et de développement. Certains en sont très vite dépossédés, d'autres ont la chance de pouvoir prolonger cette période. Mais personne, dit l'homme, personne ne parvient à la conserver au-delà d'une certaine limite. La joie. La joie première. La joie égocentrique. Notre capacité à l'accueillir. Nous perdons cela. Avec les années vient la conscience, et avec la conscience vient le poids. Tout devient plus lourd, plus pesant. Tout nous écrase. Regardez-nous marcher, l'échine voûtée, ployant sous le joug, le pas lent comme si nous traînions des boulets à nos chevilles. Esclaves de notre propre conscience, de notre connaissance du monde, de notre expérience du monde, de notre lucidité. C'est long. C'est pénible et fastidieux. Quand on marche dans les flaques, dorénavant, c'est parce qu'on ne réussit pas à les éviter. Où est passée la joie d'éclabousser ? Elle est derrière nous, elle est loin. Tout ce qu'il nous en reste, c'est le souvenir. Hélas, dit l'homme. Hélas, oui, car mieux vaudrait pour nous qu'on l'oublie tout à fait. Ce serait moins cruel, moins douloureux. On en a subi la perte et il faut encore qu'on en subisse le souvenir. C'est là, au fond de nous, telle une écharde plantée sous la peau, qu'on n'a pas su retirer. C'est une douleur lancinante, au long cours, à laquelle s'ajoute de temps à autre de plus brèves et plus vives piqûres de rappel. Retourne-toi. Souviens-toi. Vois ce que tu n'as plus et n'auras plus jamais. Tends l'oreille pour entendre l'écho de ton rire, du pur cristal de rire, des perles, des bulles, légères, si légères, envolées, impossibles à saisir sans les faire éclater. Quand tu ris aujourd'hui ce n'est plus qu'un bruit, pareil à celui d'une chaîne qu'on secoue, c'est un relent sonore, un rot moqueur ou sarcastique, ce n'est plus le fer de lance joyeux jaillissant dans les airs et accrochant le reflet du soleil. Tout est pareil, mais tout a changé. Le soleil, la pluie, le vent, la neige. Naguère la neige était une danse de flocons, un lâcher de frais confettis que tu cueillais sur ta langue tirée, que tu pouvais presque entendre grésiller instantanément au contact de ta chair, c'était ça la neige pour toi, un don du ciel, une fête, à présent la neige est une poisse, c'est un marécage qui entrave tes pas, qui te ralentit, c'est une corvée de pelle, c'est une avalanche qui te tombe dessus et t'empêche de respirer. Et tout à l'avenant. Voilà certainement pourquoi, dit l'homme, nous sommes plus sensibles au malheur qui frappe un enfant. Parce que cela touche à cette part de nous, qui était sans doute la meilleure part de nous, et que nous avons perdue. Parce que cela tue une seconde fois notre insouciance, notre légèreté, notre joie tant regrettée. Sinon, objectivement, pourquoi serions-nous plus attristés par la disparition d'un enfant que par celle d'un homme mûr ou d'un vieillard ?
- Peut-être parce qu'on s'attaque à un innocent, dit Frédéric Gruson. À quelqu'un de plus faible.
- L'innocence ? fait l'homme. Vous sentez-vous coupable ? Avez-vous commis un crime, un délit ou quelque acte que ce soit qui pourrait vous faire condamner par un tribunal ? Hormis d'avoir mûri et vieilli, et ceci indépendamment de votre volonté, en quoi seriez-vous plus coupable qu'un enfant ? Quant à la faiblesse, je dirais que c'est tout le contraire. L'enfant est fort. Il est plus fort que nous, dans la mesure où sa capacité de joie et de légèreté lui permet de faire face à la dureté de l'existence. Il dispose de ces armes merveilleuses dont nous, nous sommes maintenant dépourvus. Il est dans sa nature de rire, de courir, de jouer, de s'amuser, de prendre plaisir à la vie, quand nous ne parvenons plus qu'à la supporter, et encore en allant chercher partout, avec frénésie, sous toutes formes d'artifices, quelque ersatz de cette joie disparue, quelque simulacre de cette légèreté qui nous manque. Non, croyez-moi, dit l'homme, quand on s'en prend à un enfant, on touche à l'écharde qui est en nous, on appuie dessus et ça fait mal, ça lance.
Peut-être. Peut-être. Frédéric Gruson retourne ces paroles dans sa tête. Il est 13 h 44. Il conduit un poids lourd rempli de balances qui avance au pas. Il gagne sa vie, dit-on. Aux Jeux olympiques de Londres, l'équipe de France féminine de football a été éliminée en demi-finale - y a-t-il quelqu'un qui se sente concerné ? Il pense une nouvelle fois à sa fille. Il pense au moment où il la soulèvera de terre et la serrera fort dans ses bras et enfouira la figure dans son cou pour sentir son odeur. Tu piques, papa, lui dira-t-elle. »

« Le onzième jour, ils ont repris le travail. Ils n'auront pas leurs 20 euros supplémentaires. Et la vie continue.
Va, petit homme. Va, petite dame. Au travail. Fabrique des tubes. Huit heures par jour, ou par nuit, chaque jour, chaque nuit. Produis de la richesse. Produis de la croissance. Achète des paquets de chips pour toi et tes gosses, et bouffe-les (tes chips, tes gosses). Puis recommence.
L'une des ouvrières interrogées disait que son salaire avait augmenté de 5% en six ans (de quoi se plaint-elle ? ). Dans le même laps de temps, les dividendes versés par Vallourec à ses actionnaires ont augmenté de 1007%. À ma connaissance, on n'a jamais vu de grève d'actionnaires.
J'ai l'impression d'avoir déjà écrit ça. À peu de chose près. J'ai l'impression de l'écrire chaque année. Je pourrais sans doute l'écrire chaque mois, chaque semaine. Je me répète. À quoi bon ? Je ferais mieux d'apprendre à jouer du violon plutôt que de pisser dedans. Mais je n'ai pas l'oreille musicale.
Et la vie, la vie continue. »

« Un centre de recherche japonais affirme avoir mis au point un prototype de téléphone portable en forme d'être humain, un unpaium révolutionnaire », selon ces chercheurs, pour mieux ressentir la présence de l'interlocuteur...
" Et alors, l'amertume. Et alors, le ressentiment. Les nerfs à fleur de peau. La colère qui grondait, bouillonnait, montait. Ce n'était plus tellement à elle-même qu'elle en voulait, elle avait au moins franchi ce cap, c'était désormais à eux qu'elle tenait rigueur de cet état de fait. Eux ? Son mari chéri, ses fils chéris. Ceux à qui elle s'était vouée corps et âme. Pour leur bien-être. Pour leur bonheur. Ou n'était-ce juste que pour leur petit confort ? Pour des lasagnes au four ? Pour une couette propre ? Pour du papier toilette toujours à sa place, toujours renouvelé ? Autant ils avaient été tout pour elle sa raison d'être, la justification même de son existence -, autant elle en venait à se demander maintenant ce qu'elle était pour eux. Était-elle à leurs yeux, à leurs cœurs, autre chose qu'une machine à laver, à repasser, à préparer les repas ? Une domestique ? Une aide à domicile ? Un distributeur automatique (argent, boissons, chaussettes, slips) ? Et ceci n'était pas le blues typique de la ménagère, la rébellion de la femme au foyer, c'était quelque chose de plus profond, de plus essentiel. Cela tenait à ce qu'elle était, ce qu'ils étaient, et à ce qui les unissait (ou pas) les uns aux autres. Soudain, tout était bouleversé, tout pouvait être remis en question. Avec une acuité nouvelle elle observait et décortiquait leurs relations, elle ana- lysait chaque geste, acte, regard, parole, silence, expression, les dits et les non-dits, et elle remarquait des failles, elle découvrait des fissures dans leur union qu'elle pensait jusqu'alors lisse et homogène, harmonieuse, et certaines n'étaient que des fêlures superficielles, mais quelques-unes étaient de véritables lézardes, hautes et larges car creusées certainement depuis longtemps (le temps, le temps, l'acide du temps, la plaie suppurante du temps). La symbiose était loin d'être parfaite.
La symbiose, à vrai dire, n'existait pas. Elle l'avait imaginée.
Elle l'avait créée de toutes pièces. Elle s'était trompée. Elle s'était aveuglée. Elle recouvrait la vue. Son rôle, qui semblait immuable, éternel, il ne lui était plus possible de l'incarner.
Le don qu'elle leur avait fait, à lui, Jean-Yves, à eux, Augustin, Baptiste, ses fils, ce don de soi, total et spontané, était en passe de se transformer en sacrifice. »

« Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ! La Castafiore, oui. Ou la Callas, si tu préfères. Voilà ce qu'elle voulait être. Celle qui monte sur scène et non plus une de ces petites mains en coulisses qui font les changements de décor, qui reprisent les costumes. Il était temps qu'elle apparaisse en pleine lumière, sous les feux des projecteurs et le regard du public. Qu'elle fasse briller leurs pupilles. Qu'elle les éblouisse. Je t'avais proposé ça, Jean-Yves chéri, je t'avais offert ma jeunesse, ma beauté, ma joie et tout l'éclat de mon rire, ma splendeur, je te les avais montrés et je t'avais fait comprendre qu'ils étaient à toi si tu les voulais, tu n'avais qu'à tendre la main, tu n'avais qu'à ouvrir les bras, et qu'en as-tu fait, dis-moi ? Tu les as ignorés. Tu les as dédaignés. Tu les as laissés s'éteindre et se ternir. Tu les as étouffés sous la cendre grise et froide de ton mépris, de ta morgue, de ton égoïsme. Ce n'est pas moi, c'est toi qui dois avoir honte. C'est toi qui dois t'étrangler de remords et de chagrin. Je veux simplement chanter. À nouveau chanter.  
Je ne veux plus me taire. Ôte ta main de ma bouche, et vous, mes fils, mes enfants chéris, écoutez-moi aussi, je veux qu'on entende ma voix, mon rire, je veux resplendir, votre mère est une diva pas une bonniche, je me fiche du génie de Mozart, je me fiche de la puissance de Wagner, je veux brûler les planches et chanter la maladie d'amour, je veux siffler sur la colline, zaï zaï zaï zaï, c'est moi, me voilà, regardez, écoutez, admirez, applaudissez, je veux qu'on m'aime pour ce que je suis, ah je ris, oui, mais dans quel miroir, dites-moi, dans quel miroir ai-je pu me voir, de mon regard Claire, et me trouver belle, me trouver sublime et désirable, et chanter ma beauté, ma gloire, de ma voix Claire, et rire de mon rire Claire, n'était-ce pas, la dernière fois, sous terre, dans la pénombre, dans le miroir d'une pièce de marbre noir ? »

Quatrième de couverture

Ils sont sur l'autoroute, chacun perdu dans ses pensées. La vie défile, scandée par les infos, les faits divers, les slogans, toutes ces histoires qu'on se raconte - la vie d'aujourd'hui, souvent cruelle, parfois drôle, avec ses faux gagnants et ses vrais loosers. Frédéric, lanceur d'alerte devenu conducteur de poids lourds, Catherine, qui voudrait gérer sa vie comme une multinationale du CAC 40, l'écrivain sans lecteurs en partance pour « Ailleurs », ou encore Sylvain, débiteur en route pour Disneyland avec son fils... Leurs destins vont immanquablement finir par se croiser.

Un roman caustique qui dénonce, dans un style per- cutant à l'humour ravageur, toutes les dérives de notre société, ses inepties, ses travers, ses banqueroutes. Et qui vise juste - une colère salutaire, comme un direct au cœur.

Marcus Malte, né en 1967 à La Seyne-sur-Mer, ne cesse de surprendre par la force et la maîtrise, la violence et la tendresse de ses romans. Comme Garden of love ou Le Garçon (Prix Femina), Aires est un sacré coup de maître.

Éditions Zulma,  janvier 2020
488 pages