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jeudi 6 août 2026

Sicario bébé ★★★☆☆ de Fanny Taillandier

J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.

Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités. 
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.

J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.

« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951

« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025 

« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »

« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »

« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »

« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »

« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »

« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »

« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »

« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »

« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »

« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »

« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »

« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »

« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »

Quatrième de couverture

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. » 
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.

Éditions Rivages,  janvier 2026
199 pages

lundi 3 août 2026

Atelier 4 ★★★★★ de Hélène Gestern

Mais quel livre !!
Combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir l'illusion de la performance, de la croissance ou de la compétitivité ? Une question qui me poursuit après cette lecture.

Hélène Gestern refuse les réponses faciles. Elle ne transforme jamais son roman en pamphlet. Elle donne des visages, des voix, des existences à celles et ceux que les statistiques résument en « accident du travail », « burn-out » ou « faute humaine ».
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
La citation de Jean-Baptiste Clément placée en ouverture prend alors tout son sens. Plus d'un siècle a passé, les mots du management ont changé, les méthodes se sont sophistiquées, mais enfin, cette question ne demeure-t-elle pas ? À partir de quand le travail cesse-t-il d'être un moyen de vivre pour devenir une machine qui broie les vivants ?

C'est sans doute ce qui rend ce roman si marquant. Derrière son suspense remarquablement mené, il nous oblige à regarder en face une violence souvent invisible, celle qui ne fait pas toujours la une des journaux mais qui, chaque jour, use, isole et parfois détruit des femmes et des hommes ordinaires.

Combien vaut une vie ? Peut-on réparer une existence avec un chèque, quelques mots de compassion et un accord de confidentialité ? Cette idée remue, non ?

J'ai tourné les pages avec avidité. Je les ai refermées avec beaucoup de colère et une profonde tristesse.

Une lecture aussi prenante que nécessaire.

« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République 
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde) 

« Mille fois depuis, j'ai revécu cette seconde où j'ai cru de toutes mes forces que le malheur avait frappé ailleurs.
Cet instant si paradoxal et si cruel où tu as continué à être vivante en dépit de leurs mots, de ton nom qu'ils prononçaient dans ma cuisine, protégée que j'étais encore par la folie de ma certitude. »

« Je tentais encore d'additionner les éléments, de les faire coïncider. Les flics, la morgue, ta main. Ton téléphone muet depuis deux heures, et pas de message hier soir. Mais rien n'acceptait de s'emboîter. D'un côté, il y avait toi, ton rire, ton visage, les balades que nous ferions ensemble au milieu des pins dans une semaine. De l'autre ce drap, un bras livide, une main qui portait la même cicatrice que la tienne, et dont je savais sans aucun doute possible qu'elle t'appartenait. J'ai pensé qu'il y avait forcément une explication, que tu allais apparaître, nous détromper, nous rassurer. Puis ce fut le grand noir. »

« À mon tour de lui répéter ce que la police m'avait dit, de lui relater ma visite à la morgue, où il se rendrait au petit matin; à mon tour de le voir passer, comme je l'avais fait la veille, du déni au doute, du doute à la peur, de la peur à l'anéantissement. »

« Une de mes patientes, choriste à l'Opéra de Paris, m'avait proposé de venir, avec plusieurs de ses amis, chanter le Lacrimosa du requiem de Preisner. Le lamento a vibré dans l'air chaud, d'une limpidité à fendre le cœur. Je t'ai cherchée du regard au milieu des autres, toi pour qui la musique avait été une compagne quotidienne. Puis la réalité m'a rattrapée. Ce thrène écrit pour un ami mort, c'était ton néant qu'il recouvrait désormais. Et la profondeur du chagrin qu'il exprimait, en dépit de la puissance de leurs voix réunies, me semblait pourtant loin, encore très loin, de recouvrir l'ampleur du mien. »

« Ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, la police, les gens d'Eco-Heft. Dire que ma femme était fragile, ou qu'elle prenait des médocs. Mais moi je sais bien que c'est sa putain de conscience professionnelle qui a tué Natacha.

Toutes ces responsabilités qu'ils n'ont pas arrêté de lui coller sur le dos, les soucis... La seule chose que j'espère, maintenant, c'est qu'ils vont payer pour ça. »

« En savourant mon café, la main de Bastien posée sur mon épaule, en regardant Simon, le bec encore barbouillé de gâteau au miel, tendre la main vers le chat qui bondissait pour attraper un papillon, je m'étais dit que si le bonheur existait, il devait avoir ce visage-là, précisément. »

« J'étais consciente qu'après ton accident, le monde n'allait pas s'arrêter de tourner. Ni ta boîte cesser de fabriquer ce qu'elle devait fabriquer. Néanmoins, tomber sur cette image m'a fait l'effet d'une gifle. Comme si ta mort ne comptait pas, qu'elle n'était qu'un grain de sable dans la vaste, l'inarrêtable mécanique de l'activité humaine, dont Natacha Dobrynine n'était plus désormais qu'un rouage; un rouage cassé, balayé, oublié. Certes, on avait dépêché des huiles d'Eco-Heft à tes obsèques, on avait fait semblant de compatir ; pendant ce temps, des avocats étaient déjà en train de préparer pour le veuf éploré un accord d'indemnisation, à condition que le monsieur accepte de ne pas protester trop fort. Affaire classée.
Tu ne représentais pour eux qu'une donnée statistique, un numéro sur la liste de celles et ceux qui avaient un jour perdu la vie sur leur lieu de travail. Tombée un samedi à l'aube à Étampes, sur un champ d'honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie, dont l'actualité effaçait les noms des sacrifiés, si tant est qu'on y eût un jour prêté attention. Ce n'étaient pourtant pas les cadavres qui manquaient, entre les usines, les terrils, les stades construits en pleine canicule et les routes frayées dans l'hiver sibérien, les machines broyeuses de chair ou les pêcheurs avalés par la mer.
Mais, à part quelques rangs de mineurs décimés le même jour par un coup de grisou particulièrement meurtrier, ces héros-là ne bénéficiaient d'aucun mémorial, d'aucun tombeau de l'ouvrier inconnu. »

« Pour moi, il n'y a qu'une issue : si tu as subi une pression telle que tu t'en es rendue malade, si tu as été poussée à la faute à cause du surmenage, bref, si ton entreprise a quoi que ce soit à voir avec ce qu'il s'est passé (et comment ne pas faire le lien ?), elle ne peut pas s'en tirer avec quelques mots d'excuse, une reconnaissance d'accident du travail et un chèque. Parce que ça aussi, je l'ai remarqué dans mon métier : une boîte qui fabrique de la souffrance chez ses salariés se contente rarement d'une seule victime.
Et surtout, la vie, ta vie, ma Tacha, n'est pas un bien meuble dont on calcule la valeur sur un coin de table avec des avocats. Quand je l'ai dit à Stéphane, il m'a envoyée sur les roses avec une véhémence qui m'a étonnée. « Ne r'en mêle plus, Irène. C'est déjà bien assez douloureux comme ça. » »

« Durant mes années d'études, il m'a beaucoup appris sur les pathologies et leurs remèdes. Mais il m'a surtout enseigné comment supporter sans broncher l'autorité de mes patrons successifs. C'est lui qui m'aidait à faire le tri dans leurs discours, lesquels n'avaient pas beaucoup changé par rapport à son propre internat. Quand les pontes prônaient le détachement, la technicité et la vitesse du diagnostic, mon père me répétait que chaque patient portait une histoire, sa propre histoire. Que ses symptômes et sa pathologie étaient la traduction d'une douleur parfois plus fondamentale, les morceaux d'un puzzle qu'il nous appartenait, à nous, médecins du quotidien, de recomposer. »

« Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas pensé au burn-out tout court, cette explosion intérieure si banale et si destructrice dont je constate pourtant les ravages chaque semaine au cabinet. Peut-être parce que tu ne t'es pas levée un matin incapable d'ouvrir ton ordinateur ou de rejoindre ton poste. Que tu ne m'as pas appelée en pleurant pour m'expliquer que tu n'y arrivais plus. Ou tout simplement parce que tu adorais ton travail, dont tu n'avais longtemps parlé qu'en termes enthousiastes. »

« Vous savez, dans la vie, j'essaye de ne pas m'énerver.
Je déteste la violence, mes parents en ont trop souffert.
Mais maintenant, à la radio, quand j'entends les discours sur les profs et leurs cinq mois de vacances, quand je vois de petits guignols incultes, payés six ou sept fois ce que je gagne, qui nous traitent de fainéants à longueur d'émissions télé, je voudrais attraper un de ces trous-du-cul et le traîner à la fac. L'asseoir à mon bureau, devant mes mails, dans mon amphi. Ou mieux : le coller devant une classe de gamins de sixième, dans le 9-3.
Je ne lui donne pas une semaine avant de craquer. »

« Le résultat est que je connais désormais l'historique de ta boîte par cœur. Leur souci de l'environnement apparaît à chaque page de leur site, dans leurs vidéos : retraitement des eaux usées, durabilité des forêts exploitées, circuits courts, recherche sur des pigments végétaux. Ce point-là, les colorants, c'était ta spécialité. Tu m'avais expliqué un jour combien de litres d'eau et quelle quantité de chlore étaient nécessaires pour produire une seule feuille de papier blanc. Effrayant. »

« Vous confirmez ? Pourtant, personne ne nous a jamais prévenus des risques. On n'avait pas d'informations, juste les bidons de produits, les factures, et au revoir.
Le pire, c'est que si j'avais su, je ne suis même pas sûr que j'aurais pu faire autrement. On avait le crédit, la mise aux normes des étables, et les quotas à Bruxelles. Les prix ont pas arrêté de dégringoler, l'inflation qu'ils disent, mais je sais pas comment ils font pour vendre les marchandises à un prix pareil quand on voit à quel tarif ils nous les achètent.
Ils nous ont étranglés.
Les vrais coupables, c'est les industries qui fabriquent ces saloperies et ceux qui les autorisent à les vendre. Ils nous achèvent alors qu'on s'est à peine versé un SMIC, Mimi et moi, en trimant toute notre vie. Y'a pas des lois contre ça ? Elle sert à quoi l'Europe ? Juste à nous emmerder ? Ma fille, elle dit que les fabricants de chimie envoient des gens pour corrompre les députés, que ces fesse-mathieux ont même leur bureau à Strasbourg. Comment c'est possible, des magouilles pareilles, docteur ?
J'espère que Mimi, elle attrapera rien. Elle aussi elle a manipulé les bidons, et elle est montée sur le tracteur plus souvent qu'à son tour. Et nos petits-enfants venaient pas-ser les vacances à la ferme, tout contents d'aller jouer dans les champs ou de grimper sur la moissonneuse-batteuse...
À votre avis, docteur, pour eux, y a un risque ? »

« Cent soixante-dix mille euros. Voilà le prix auquel ils ont chiffré ta vie. Selon Benoît Ruat, que j'ai eu au téléphone, c'est une somme importante, pour ne pas dire étonnante s'il y a bel et bien eu faute de ta part. Moi, j'y vois la rançon du silence de ton mari : un geste d'apaisement qui est censé étouffer le scandale et éloigner la perspective d'un procès. »

« Throughout the Dark Months of April and May. Son titre paradoxal, auquel je ne comprenais rien, est aujourd'hui un résumé parfait de mon existence. »

« Aujourd'hui, je ne les interromps plus. J'écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu'on exerce ou du salaire qu'on touche. »

« Mes patients sont serveurs, profs, esthéticiennes, greffiers, agriculteurs. Ils me racontent les réunions, les horaires variables, les locaux mal chauffés, les mails à onze heures du soir, les promotions refusées, les nouveaux logiciels, les charges sociales, la paperasse, les exigences de dernière minute, la course pour récupérer les enfants à la crèche, la bureaucratie kafkaïenne, les normes européennes, les petits chefs autoritaires, les collègues tripoteurs, la fatigue explosive.
À ceux qui travaillent dans de grands groupes, on offre des numéros verts et des cellules d'écoute - c'est-à-dire des gens payés pour faire semblant de compatir à leur mal-être. 
On organise des réunions sur la prévention des risques psycho-sociaux et des troubles musculo-squelettiques, on envoie des questionnaires sur le bien-être des salariés, où les seules réponses possibles sont « plutôt satisfait - plutôt pas satisfait », sans jamais entrer dans le détail de ce qui fait réellement souffrir. Le même genre de dispositif qu'on servait dans une des vidéos promotionnelles à propos du charme qu'il y avait à être salarié chez Eco-Heft ; à croire que ces systèmes et ces discours étaient vendus prêts à l'emploi par des cabinets de conseil.
L'épuisement de mes malades me renvoie au tien. Et si, sous le coup de la pression, tu les avais vraiment commises, ces erreurs ? Et si tu avais accumulé les heures supplémentaires et accepté cette astreinte par excès de scrupule, comme le pensait Stéphane ? Ou pire, si tu avais craqué, vraiment craqué, parce que l'extrême fatigue est capable de faire disjoncter le cerveau quand elle ne trouve plus d'issue ?
Cette pensée m'obsède et les journées marathoniennes que je m'impose ne suffisent pas à la faire refluer. J'ai arrêté les antidépresseurs sans le dire à mon mari, fatiguée de cette ouate chimique qui donnait aux émotions une couleur artificielle. Je préfere encore la douleur nue et sa violence vibrante; je préfere encore avoir mal de toi, parce que avoir mal de toi, c'est une façon de te garder vivante en moi.
Il n'empêche que chaque matin, quand j'ouvre les yeux, c'est la même stupéfaction, le même vertige et le même désarroi : tu n'es plus là. »

« Votre sœur n'est jamais venue me voir pour me parler de ses problèmes. Enfin, pas officiellement... Mais je l'avais rencontrée à un après-midi de team building. Vous voyez ce que c'est ? On rassemble l'ensemble du personnel pour des séances de krav-maga ou des week-ends accrobranche. Des idioties qui coûtent une fortune à la boîte. En revanche, pour mettre la pression aux salariés en faisant semblant de se soucier de leur bien-être, il n'y a pas mieux.
J'ai fait la connaissance de votre sœur au week-end escalade. Pardon, à l'activité de cohésion escalade. Le mot d'ordre était « sortir de sa zone de confort » - encore une formule que ce trou-du-cul de Sernin avait dû apprendre dans son école. J'avais alerté les collègues par la voie syndicale. Inviter les gens à venir une fin de semaine sans payer, c'est clairement un coup de vice. Oh, ils s'étaient crus malins en décrétant l'activité facultative... Sauf que personne n'était dupe : leurs trucs, si tu viens pas, t'es mal vu. »

« Quand une boîte marche mal, neuf fois sur dix, ce n'est pas parce que les salariés ne fichent rien ou qu'ils ne sont pas motivés. C'est parce que le marché se casse la figure ou que le management est pourri. Bref.
De toute façon, le travail, je l'ai déjà dit à Castella, ce n'est pas une épreuve de plus aux Jeux olympiques. Plutôt un moyen de gagner décemment sa vie pendant quarante-trois ans sûrement plus longtemps, compte tenu de ce qui est en train de se passer avec les retraites.
Et quarante-trois ans, bon sang, c'est long.
Vous savez, dans ma carrière, j'en ai vu défiler, des jeunots qui débarquaient chauffés à blanc, décidés à bouffer tout le monde. Ils nous parlaient comme à leur chien, ils se voyaient calife à la place du calife. Les mêmes qui finissaient carbonisés huit ans après, en ne rêvant plus que de garder des chèvres ou faire de la menuiserie.
Votre sœur n'était pas comme ça. Je veux dire : pas avec les dents qui rayent le parquet. Ceux qui ont travaillé avec elle disent que c'était une grosse bosseuse, mais qu'elle ne se mettait jamais en avant. »

« - Qu'est-ce que ma sœur faisait dans cette usine, à cette heure-là ?
- Nous l'ignorons. Mais a priori elle n'a pas le profil d'une délinquante, ni celui d'une femme suicidaire. On ne mange pas tranquillement un morceau de pizza avec un collègue avant de faire le saut de l'ange. Si elle s'est arrangée pour rester sur les lieux ce soir-là, c'est qu'elle avait une raison. Le juge Subercazeaux veut savoir laquelle, moi aussi. Nous ne renonçons pas. »

« Votre sœur, je ne la connaissais pas beaucoup. Mais je me suis toujours bien entendu avec elle. Elle était gentille. Pas comme les autres, là, les nouveaux.
Eux, ils sont méprisants. Le chef de l'unité, deux ans que je le croise, et c'est à peine s'il dit bonjour. Madame Nocton, la DRH, elle m'a appelé Oussama pendant le dernier stage de cohésion. Bravo, la cohésion, quand les responsables ils sont même pas capables d'appeler les employés par leur nom.
Le mien c'est Samuel Umutesi. Je parle anglais, kinyarwanda et français. J'ai un BTS en maintenance des systèmes industriels et une licence pro qualité sécurité environnement. Je l'ai passée en formation continue, le soir après le boulot. Mais pour ces gens-là, je serai toujours Oussama. Ou Mamadou, ou Samba. Un Noir, quoi.
Votre sœur, c'était différent. « Bonjour monsieur Umutesi », dès le premier jour. C'est moi qui ai fini par lui demander de m'appeler Sam. »

« Le choc, latéral, avait été trop léger pour déclencher l'airbag.
À cinquante centimètres près, ç'aurait été une autre histoire.
Quand je suis descendue de la voiture, je ne ressentais rien, comme si la peur n'était pas encore montée à mon cerveau. Pour le moment, je n'avais qu'une idée en tête, respirer la forêt, son air froid et nocturne, et offrir mon visage à la pluie, au ciel immense et muet. Enveloppée par la brume qui montait de la chaussée, dans ma solitude végétale, j'entendais le sang battre à mes oreilles. Et soudain je t'ai sentie, là, tout près de moi, comme si ton esprit flottait entre ces arbres, que nos deux corps avaient retrouvé leur jonction d'enfance et que tu m'attendais au cœur de la nuit.
J'ai tressailli quand une branche a craqué dans l'ombre et qu'une biche a débouché des taillis. Dans la lumière des phares, le cervidé était magnifique, avec son museau fin, ses oreilles sombres, son pelage brillant de pluie et ses pattes élancées. Elle s'est figée dès qu'elle m'a aperçue, a humé l'air alentour. Son œil s'est fixé sur moi, quelques secondes qui m'ont paru une éternité. Puis elle s'est élancée, a franchi la chaussée en trois bonds et je l'ai vue disparaître dans un remuement de branches. L'instant d'après, elle n'était plus là.
Le regard que nous avions eu le temps d'échanger, elle et moi, avant que la forêt l'engloutisse, m'avait bouleversée. Peut-être parce que cela faisait longtemps qu'un être vivant ne m'avait regardée ainsi sans me condamner, sans me plaindre, sans me juger.
Et brusquement, à l'image de ce miracle de distinction animale, de ce corps puissant et de ses extrémités graciles, s'est substituée celle de sa traque par des chasseurs. Le pelage beige souillé de sang, la course folle, les muscles mis à la torture par l'acide lactique, le cœur prêt à exploser. Les abois, la panique en sentant les effluves de plus en plus proches, les chiens hystériques et les hommes affamés de gibier, jouissant par anticipation du moment où, du bout de leur fusil, ils transformeraient la reine de la forêt en tas de chair sanguinolente.
Ceux-là auraient mérité de goûter, à leur tour, la terreur de la traque, le froid du métal contre la peau, les entrailles qui se vident, les interminables secondes où on se voit mourir. Ceux-là auraient mérité de connaître l'écrasement de leur visage contre la terre, la douleur et l'impuissance face à leur prédateur. Du fond de ma nuit intérieure, une fureur biblique, une cruauté minérale naissait en moi. Elle me faisait peur, mais je devinais qu'elle serait, à partir de maintenant, ma seule et ma meilleure alliée. »

« J'avais toujours voulu protéger papa de ce soupçon, sans accepter d'envisager que lui-même emprunterait le même chemin. Pourtant, lui aussi avait vu, à la morgue, le relief de ton corps, son visage confisqué par le drap mortuaire. Lui aussi t'avait portée en terre, ce vilain jour de juillet. Lui aussi avait entendu une fillette réclamer sa mère alors que celle-ci gisait dans un cercueil à quelques mètres d'elle. »

« Le pompon, c'est quand ils se sont mis en tête de « ressouder les équipes ». Les équipes qu'ils avaient eux-mêmes fracturées, mais ça, ça n'avait pas l'air de leur sauter aux yeux. C'était l'idée de la nouvelle DRH, Agnès Nocton une catastrophe, cette bonne femme, soit dit au passage. Ils nous ont imposé des « temps de cohésion ». Une fois sur deux, ça se passait le week-end ou le soir. Là, j'ai vraiment buggé. Je suis chimiste, pas sportif de haut niveau. Et si je veux faire de l'accrobranche, je loue un gîte pendant les vacances et j'emmène ma femme.
Je vous passe les séminaires sur l'optimisation du temps de travail... Vous voulez vraiment le détail ? Eh bien, deux heures à écouter blablater des jeunots à chaussures poin-tues pendant que les tâches s'accumulaient. Ma belle-sœur, qui travaille comme psy, m'a expliqué que ça s'appelait l'« injonction contradictoire ». On ordonne aux gens de faire quelque chose en leur retirant les moyens de le faire. Un peu comme si on vous demandait de courir un cent mètres avec un scaphandre, vous voyez... Ça rend les gens complètement fous, ce genre de tenaille. Et ça s'est vérifié chez Eco-Heft. Les congés de maladie ont grimpé en flèche, il y a eu des démissions. Mais plus le climat se détériorait, plus on avait droit aux sessions sur l'« optimisation du temps de travail ». Allez comprendre. »

« Bastien n'y a pas tenu. Rompant notre pacte de silence, il m'a envoyé un message pour me demander s'il devait lui aussi chercher un avocat. Derrière le sarcasme, la peine.
Je le comprends. Il n'est pas responsable de cette situation. Et au fond, moi non plus. Nous sommes des gens ordinaires percutés par un drame qui a rompu notre dia-pason. Ce qui faisait l'aménité du temps s'est englouti : l'espoir de la grossesse, l'image de notre fille qui aurait joué avec la tienne, l'attente impatiente des vacances, le plaisir du petit café que m'offraient les patients à l'issue de mes visites. Dans ce monde amer si plein de ton absence, le souvenir des mains de mon mari sur ma peau est devenu une monnaie qui n'a plus cours. »

« Madame Dobrynine, des gens harcelés, j'en vois passer beaucoup, dans ce bureau. Vous n'auriez pas pu empêcher ce qui s'est produit, même avec la meilleure volonté du monde. C'est un processus long, pervers, insidieux. Souvent les salariés finissent par le cacher à leur mari, leur famille. Ils ont honte, se disent qu'ils sont faibles, se posent des questions sur leurs compétences. Ils perdent peu à peu l'estime d'eux-mêmes. S'ils en parlent, la plupart du temps, l'entourage leur conseille de démissionner. Ensuite, ils n'osent plus se plaindre.
Ces boîtes ont les moyens de détruire quelqu'un, elles apprennent même des techniques pour y parvenir. »

« Je prenais conscience de ce qu'avait été ton quotidien.
Un monde schizophrénique, une ligne de crête fragile entre production destructrice et tentative pour en ralentir les effets les plus délétères. Je n'ai toujours pas compris le lien entre le cancer de la vessie et les questions de durabilité des forêts, mais je suis de plus en plus convaincue que tu montais un dossier contre Eco-Heft, et pas pour vendre leurs secrets de fabrication à la concurrence. »

« J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi à qui vous êtes en train de parler. La semaine dernière, je dînais chez le directeur de cabinet du secrétaire d'État au Commerce et à l'Industrie. J'ai cent soixante-dix-huit employés en responsabilité sur ce site, des normes et des contraintes de tous les côtés. Et chaque jour, je dois me battre comme un chien pour rester compétitif, sauver nos emplois, ne pas me faire bouffer par les Américains ou les Chinois. »

« Ce cercle infernal n'en finira donc jamais ?
De plus en plus souvent, je pense que, face à de tels individus, deux coups de poing au fond d'une impasse et trois dents cassées feraient mieux que des blâmes et des discours. L'épuisement se nourrit aussi de l'impuissance : devoir se battre à armes inégales, subir la violence sans pouvoir y répondre par le même canal, inventer des processus de conversion des blessures en gestes symboliques, en paroles, en procédures sans quoi nous finirions par retourner à l'état animal. Mais cette contention de sa propre rage, quand elle dure trop longtemps, brûle l'âme. Brûle le cœur, brûle les ailes comme elle a brûlé les tiennes, ma pauvre Icare, tombée de ta coursive où tu étais montée parce que tu pensais qu'on ne négocie pas avec son idéal.
Comme j'aimerais, dans la tourmente d'où je te parle, avoir su conserver cette pureté, cette confiance-là. »

« Être lanceur d'alerte, c'est se condamner à une immense solitude. »

« Le secret des sources, c'est pour protéger les gens, pas pour permettre à leurs bourreaux de continuer leur vie tranquillement. 
Votre sœur ne se résignait pas à ce qu'on détruise sciemment des vies pour faire de l'argent. Elle m'avait dit, un jour où on parlait du scandale du Mediator : « Comment on vit avec le sacrifice des innocents ? » Ça la révoltait.
On va se revoir, Irène. Vous pouvez m'appeler n'importe quand. Le jour, la nuit, quand vous voulez. En attendant, faites bien attention à vous. Je vous en prie. »

« À ce moment-là, ne resteront que les voix enrouées de la famille, celle d'une Marie-Paule Coste, d'une Marie Volta, pour rappeler ton nom. Et pendant que les actionnaires referont connaissance avec leurs dividendes, partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l'exploitation du salarié par le salarié.
Je suis lucide. Je sais que certains accomplissent ces basses besognes à contrecœur, sous la pression de leur patron ou du marché, conscients qu'eux-mêmes ne sont que des maillons de la chaîne alimentaire, aussi fragiles, à leur niveau, que ceux qu'ils ont ordre de dominer. D'autres s'y résigneront après avoir étouffé leurs scrupules, usés par l'effondrement de leurs idéaux, par leur impuissance à peser dans la bataille. Certains laisseront d'emblée leurs états d'âme au vestiaire, convaincus qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, et que la loi d'airain de la productivité justifie bien quelques accommodements avec l'éthique, la justice ou la vérité.
Mais un petit nombre, hélas, y trouvera du plaisir. De la pure jouissance. Et c'est dans cette frange-là que le diable recrutera ses séides. Eux goûteront sans vergogne l'exercice du pouvoir. Des minus habens qui n'étaient rien ou pas grand-chose avant qu'on leur mette une arme chargée entre les mains se découvriront un vrai talent pour imposer des brimades, des horaires absurdes, des tâches rebutantes. Les visages qui pâlissent, les yeux cernés, les pleurs dans les toilettes les conforteront dans leur sentiment de toute-puissance. Les burn-out seront leurs petites victoires ; les démissions, leurs trophées. »

« Cet être qui ne sait rien du monde, de la noirceur des hommes, des mensonges et du pouvoir. Rien non plus de la duplicité de la femme qui le nourrit, capable de lui prodiguer des caresses puis de s'asseoir à onze heures du soir derrière un écran pour choisir, sur ordre, les mots assassins qui en anéantiront une autre.
Ignorant de l'existence des usines, des machines, des coursives, des profits et des mensonges ; ne sachant pas qu'on peut fabriquer du désespoir comme on fabrique une arme, le planter dans le cœur de quelqu'un jusqu'à le faire tomber.
Inconscient du fait que chaque goutte d'eau qu'il lape, chaque goulée d'air qu'il prend est corrompue par une espèce qui a préféré boire ses poisons jusqu'à la lie, jusqu'à l'anéantissement, laissant à la génération qui suit le soin de nettoyer la coupe, en sachant qu'il est déjà trop tard.
Incapable de deviner que ces hommes à qui il a choisi, depuis des millénaires, d'accorder son amitié sont devenus trop savants, trop habiles, trop dominateurs; qu'ils ont depuis longtemps perdu la boussole qui leur permettait de faire la différence entre l'envie et le besoin, et que cette confusion les a rendus fous.
Fous, cupides et dangereux.
Ce petit chien, dont soudain je voudrais absurdement connaître le nom. Qui n'a conscience à cette seconde que de l'air qu'il respire, de l'insecte qui agace son nez, de la rosée qui caresse son pelage, de son soulagement proche et de l'odeur de l'herbe mouillée. »

Quatrième de couverture

Quand on annonce à Irène Dobrynine, médecin généraliste à Fontainebleau, que le corps de sa sœur a été retrouvé dans l'atelier 4 de l'usine de papier d'Étampes où la jeune femme travaillait comme chimiste, elle se refuse d'abord à le croire.
Comment et pourquoi sa cadette se serait-elle aventurée de nuit dans une zone ultrasécurisée ?
Décès accidentel ? Suicide ? Mort provoquée ? La reconnaissance d'un accident du travail est-elle une façon pour l'entreprise de fuir d'autres responsabilités ?
Obsédée par les doutes, Irène aiguillonne un ballet judiciaire qui ne suffit pas à ébranler le mur du silence. Tandis qu'au fil des semaines, la tragédie détruit sa famille comme une bombe à fragmentation, elle poursuit son enquête avec acharnement, reconstituant minutieusement la tapisserie de la vraie vie de Natacha à partir d'une trame d'informations contradictoires confessions de témoins qui l'ont connue, révélations de collègues et procès-verbaux d'interrogatoires.
La petite musique de nuit du roman à suspense compose peu à peu la symphonie chorale d'un roman social sur la souffrance au travail comment s'oppose-t-on à ceux qui, en toute impunité, ont choisi de détruire la vie ?

Hélène Gestern est enseignante et chercheuse. Elle est notamment l'autrice de 555 (Arléa, 2022), qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire et de Cézembre (Grasset, 2024). Atelier 4 est son treizième livre.

Éditions Grasset,  mars 2026
281 pages 

samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025

mardi 24 mars 2026

Aqua ★★★★★ de Gaspard Kœnig

Je viens de refermer Aqua de Gaspard Kœnig, et comme avec Humus, quelque chose persiste. Dès les premières pages, l’incipit frappe fort, l’eau s’impose comme une évidence, un élément vital mis en tension par le réchauffement climatique. On entre d’emblée dans une urgence sourde, presque familière, celle d’un monde où ce qui semblait acquis devient fragile.
Dans le village de Saint-Firmin, l’eau est partout. Elle relie, elle traverse, elle raconte. Elle devient plus qu’un décor : une présence, une mémoire.
Les habitants, eux, forment une mosaïque, origines, cultures, visions du monde s’y croisent, se confrontent, et parfois s’opposent. Une micro société en miroir de la nôtre, où affleure une satire aussi fine que troublante.

Un passage m’a touchée comme une confidence. Comme si l’eau pouvait porter nos voix, les transmettre, les faire vivre autrement. 
« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »
En réalité, j'ai noté tellement de passage 😉

Et puis il y a cet autre mouvement, plus dur, celui d’une eau capturée, maîtrisée, transformée en ressource. Une bascule silencieuse, qui m’a rappelé Le Chant de la rivière. Ce moment où l’on cesse d’écouter le vivant pour commencer à l’exploiter.
« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »
Mais Aqua ne s’arrête pas au constat.  Il esquisse une voie. À travers des personnages hauts en couleur, parfois un peu caricaturaux, peut-être, mais profondément humains, Gaspard Kœnig imagine un retour à une échelle plus proche, plus concrète. Celle d’un village. Celle où l’on peut encore agir, décider, tenter. La notion de “communs” fait surface, presque comme un souvenir, ces pâtures autrefois partagées, ces ressources gérées collectivement. Une évidence ancienne que nos sociétés, de plus en plus tournées vers l’individu, semblent avoir reléguée au second plan. Et pourtant, la voie proposée ici paraît simple. Presque évidente.
C’est sans doute là que le roman touche juste, il ne donne pas de leçon, il ouvre une possibilité. Et laisse forcément une question en suspens : quel avenir voulons-nous vraiment, et comment choisissons-nous d’y aller ?
« Les arbres sont en berne, les champs virent à l'orange, comme si on les avait tous passés au glyphosate. Le pays a pris un méchant coup de soleil. Même la Maline, jadis si fraîche, ses berges ressemblent à un décor abandonné, son étiage n'a jamais été aussi bas, et personne n'a envie de voir ces racines soudain à l'air. »
Une lecture sensible et lucide, qui interpelle.

Mon cœur penche encore légèrement vers Humus. Mais l’envie est là, déjà, d’aller respirer l’air, puis approcher le feu, pour laisser cette tétralogie se déployer pleinement.
🌿🌊🔥
« La rivière d'ordinaire si paisible, est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. La colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un torrent boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe à l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, nettoyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. »

INCIPIT
« La voilà qui se fracasse contre le sol à pleine vitesse. Tout au long de sa chute, secouée et tremblante comme un pilote en piqué, elle est parvenue à conserver sa forme sphérique. Ce n'est pas une larme, car le ciel ne pleure pas. C'est une balle lancée à l'attaque de la terre. Au moment de l'impact, elle n'a aucun regret. Elle sait qu'elle reviendra, sous une forme ou une autre, comme depuis des milliards d'années. Elle explose dans un bruit sourd, soulevant une gerbe de boue. Tout autour d'elle, des millions de ses semblables se jettent elles aussi à l'assaut. Elles se brisent en une nuée de postillons, comme autant de reproductions microscopiques d'elles-mêmes. C'est là que leurs destins divergent, au hasard des vents qui les dispersent, des courants qui les absorbent ou des failles qui les attirent dans les profondeurs. Gouttes et gouttelettes, fragiles et éternelles, incessamment défaites et recomposées, charriant leurs milliards de molécules bien empaquetées, serrées les unes contre les autres comme des amoureuses inséparables. Toutes animées par une seule et unique mission : suivre la pente. 

[...]

En attendant, l'eau dévale et finit par se jeter dans la Maline. La rivière d'ordinaire si paisible est devenue folle. Elle trépigne, rugit et déborde. Sa colère la rend hideuse. Au lieu d'un filet d'eau claire, elle est devenue un monstre boueux. Les vagues lui dressent des écailles ; le courant fait entendre un borborygme gras et continu. Elle frappe å l'aveugle, bastonnant plantes et animaux avec le bois qu'elle charrie, noyant les terriers des renards et des campagnols, submergeant les rives. Elle a renoncé à toute forme, à toute élégance, et vomit ses tripes sur le paysage. C'est dans cet état orgiaque, ayant abandonné le sens de la mesure et des convenances, qu'elle passe le long des champs puis qu'elle traverse Saint-Firmin. 
[...]
Ce ciel sans lumière ne promet aucun répit. Depuis deux jours et deux nuits, la pluie n'a pas cessé. S'agit-il même encore de pluie ? Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l'eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n'est ni le broussin où l'on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l'abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu'aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s'arrêter. Pierrette, la doyenne du conseil municipal, n'a jamais rien vu de tel. « Même en 74 », précise-t-elle à qui veut l'entendre.
Le pire, ce n'est même pas l'eau. C'est la nuit et le bruit. On doit allumer les lumières en permanence dans les pièces. Il est minuit à midi. Les toits crépitent. La tôle des granges sonne le tocsin. Cette alerte perpétuelle met les nerfs à vif. Seule Miss Norton, qui a restauré à grands frais le toit de chaume du prieuré, dort sur ses deux oreilles, bercée par le paisible bruit de respiration que font les gouttes en dévalant les tiges de roseaux. »

« - Deux mois après, la pluie, on la pleure, dit Matthieu sans conviction.
- C'est ce que disaient les anciens, répond Louis. Mais les anciens n'ont jamais vu ce qu'on voit. Ils n'ont jamais senti cette eau qui vous descend direct dans les os. Ils n'ont jamais cru que le ciel puisse se transformer en baignoire. Même l'odeur, vous savez, l'odeur de la pluie sur la terre ?
- Oui, bien sûr ! s'exclame Maria. C'est l'odeur de la vie.
- Tu l'as sentie, ces jours-ci, l'odeur ?
- Sans doute. Je n'y ai pas prêté attention.
- Non. Il n'y a plus d'odeur. C'est une pluie qui ne sent rien.
Laurent, pour qui tout problème sans solution technologique est un faux problème, a sorti son téléphone portable et balaie l'écran à la recherche d'une appli.
- C'est pas la peine de regarder la météo, dit Louis sans même lui adresser un regard. Ils sont aussi paumés que nous, ceux-là. Comment tu veux qu'ils prévoient ce qui n'est jamais arrivé ? »

« Désormais fermés par des grilles sommaires, les puits n'en restent pas moins alimentés par le jeu des nappes qui croisent la rivière ; en cette saison détraquée où tout déborde, ils revivent. On les entend émettre de sonores borborygmes. Soûle de tout ce qu'elle boit, la terre rote. »

« Depuis, tous les matins de la semaine, il se rendait à La Défense, comme des dizaines de milliers de cadres en costume bien mieux rémunérés que lui. Il avait fait partie de la toute première cohorte de fonctionnaires à emménager dans la tour Séquoia, coincée entre un centre commercial, un hôtel international et le boulevard périphérique. Martin était resté perplexe en découvrant le ministère de la Nature au milieu de ce quartier d'affaires tout en verre où s'entassaient les sièges sociaux des pétroliers, des bétonneurs et des banques qui les financent. Il n'avait jamais bien compris non plus l'intérêt de la statue géante en bronze installée devant l'entrée, qu'on pouvait interpréter au mieux comme un pouce levé en signe de victoire ; au pire, vue de loin, comme une bite envoyant au visiteur un message limpide : La Défense encule le monde (et la planète par la même occasion). Mais en bon élève, Martin s'était habitué à ces bizarreries de la gestion de l'immobilier public et avait fini par apprécier ce décor parfaitement minéral à partir duquel les serviteurs de l'État étaient censés sauver cours d'eau, arbres et abeilles. Il avait même pris goût à cette apparence de modernité et d'efficacité industrielle, qu'il comparait avec une satisfaction amère aux bureaux dorés mais poussiéreux et dysfonctionnels de ses collègues des Affaires étrangères. »

« Car les mentalités évoluent, mais pas les regards. Le pire, ce ne sont pas les regards dégoûtés. Le pire, ce sont les regards curieux. Martin a le sentiment de se retrouver nu au milieu de tous, honteux des images qu'il devine projetées sur lui. L'homosexuel est le paratonnerre des fantasmes. Alors que les hétéros, les bons pères et mères de famille, on les laisse tranquilles. Ils disparaissent magiquement de l'univers de la chair. On ne se les représente jamais, pense Martin, dans le quotidien misérable de l'accouplement conjugal, avec ses demi-viols, ses simulacres de plaisir, ses rituels trop connus, ses prolongations essoufflées, ses désirs tabous, ses masturbations honteuses, ses vaines tentatives de ranimer la flamme en s'offrant timidement des accessoires que ni l'un ni l'autre ne saura utiliser. 
S'ils savaient, pense Martin, combien le sexe nous est plus simple, plus naturel, moins encombré de tous ces mélis-mélos affectifs. Après quelques expériences féminines peu convaincantes pendant ses études, il avait accepté son homosexualité comme on trouve un mode de vie. Une homosexualité à l'ancienne, libre et butineuse, qui lui offrait le temps, la paix, le choix souverain des moments et des partenaires, rendu si aisé par Internet. Son physique sans aspérité, honnête », disaient certains, le servait mieux qu'un corps de mignon. Martin s'était juré de rester fidèle à son infidélité, de ne jamais se laisser happer par la tentation perverse du couple. Seule exception, Arsham, un héritier iranien rencontré à Sciences Po et qui officiait depuis quinze ans comme directeur de communication, dir com, pour les entreprises les plus variées. Ils n'avaient jamais vécu ensemble et ne voulaient pas entendre parler du mariage gay, mais ils continuaient à se fréquenter depuis vingt ans, de moins en moins amants, de plus en plus amis. Ils parta-gaient ensemble des plaisirs de couple retraité, dîners fins et expos à la mode. Rien ne leur manquait. Martin estimait avoir atteint dans sa vie sentimentale un équilibre qui lui échappait pour le reste de son existence. »

« S'allonger sur le sol froid et regarder l'eau qui sourd. J'ai appris ce mot parce que c'est le seul qui convient. L'eau ne jaillit pas. Elle ne suinte pas. Elle ne coule pas. Elle sourd. Elle remonte des profondeurs, elle sort de sa torpeur. Sur la vie de ma mère, j'en ai la chair de poule !
[...]
- Cette eau-là n'a ni début ni fin. Elle fait des tourbillons et des pirouettes. Elle danse. Elle chante. Même dans sa prison de béton, elle joue sa partition. Elle est comme toutes nos sœurs. Derrière les murs, pure malgré les souillures.
« Les vieilles mythologies de l'eau, pense Martin. On en est encore là. L'eau pure, ça n'existe pas. L'eau purifiée, oui. Ça s'appelle la filtration. » Néanmoins, il se retient d'interrompre Léa.
- Les mots de Louis résonnent en moi. Est-ce que cette eau est notre eau ? Oui et non. Non, parce que nous ne faisons que l'emprunter quelques jours. Nous l'enfermons dans des tuyaux, puis nous la relâchons dans la nature. Ce sont nos arrosages, nos fosses septiques, nos pipis dans le jardin. Léger rire. « C'est vrai qu'il n'y a toujours pas de tout-à-l'égout dans cette brousse, déplore intérieurement Martin. Il faudra aussi s'attaquer à l'assainissement. Mais chaque chose en son temps. »
- Oui, parce que la source est le cœur du village. Si un jour elle se taisait, ce serait un arrêt cardiaque. »

« - Vous voudriez quoi ? Couper la sonnerie de sept heures ?
- Et celle de huit heures aussi... Ce serait tellement adorable ...
[...]
- En tout cas, sachez que cette affaire est de la plus haute importance pour moi. Je ne vais quand même pas mettre des boules Quies à la campagne !
C'est un cri du cœur. Saint-Firmin appartient à cette catégorie mystérieuse qui n'existe qu'en ville : « la campagne ». Et cette campagne doit être reposante. Bâillonnée, étouffée, capitonnée. »

« [...] l'eau, étape par étape. Elle arrive sale, boueuse, pleine d'algues, de limons et de germes. Elle passe par les premières cuves où, à coups de lait de chaux et de polymères, on la mélange, on la coagule, on l'oxyde, on la décante. Elle sort toute claire de cette première toilette. Elle peut alors être mêlée au charbon pour éliminer les micropolluants, les pesticides, les résidus médicamenteux, tous ces poisons que les hommes adorent répandre autour d'eux mais qu'ils ne supportent pas d'absorber. Arrive ensuite le moment préféré d'Éric, une technique venue de l'Antiquité: la filtration sur le sable, du simple sable qui va retenir les macromolécules et les métaux. On n'a rien inventé de mieux, tout au plus y ajoute-t-on de nos jours un peu d'anthracite. Il ne reste ensuite qu'à éliminer les bactéries dans un réacteur à uv, un simple tuyau éclairé par une sorte de néon, comme une cabine de bronzage. Encore une pincée de chlore pour désinfecter, et voilà, c'est bon à servir. Depuis le robinet de la salle de commande, Éric peut se boire un grand verre d'eau frais juste sorti des réservoirs, avec la satisfaction du vigneron qui goûte sa cuvée. »

« Il y a bien des gens qui parlent à leur chien ou à leur ficus. Pourquoi serait-il moins approprié de causer avec cet élément si vif, dont certains scientifiques disent même qu'il a de la mémoire, et qui ira répéter les histoires en aval, pour qui sait les entendre dans le murmure de l'écume ? »

« Si on commençait à faire des histoires pour les nitrates, il y aurait une révolution dans ce pays. Avec un million d'usagers qui boivent de l'eau non conforme... »

« Leur élégance surannée ne passait pas inaperçue. Ils cultivaient des exigences supérieures à celles de leur époque, qui tolère les milliardaires russes en survêtements dans les couloirs des palaces et les selfies dans les restaurants étoilés. Ils vivaient dans leur petite bulle proustienne. »

« Les remises de Légions d'honneur sont l'occasion rare d'entendre de son vivant son propre éloge funèbre. »

« Durant sa carrière au ministère de la Transition écologique, il a connu une quinzaine de cabinets successifs. Toujours la même histoire.
Des roquets brillants et ignares, increvables et insatiables, accrochés aux basques du ministre, frétillants à la moindre caresse. Ils se croient puissants comme un chien à la chaîne, montrant nuit et jour ses crocs aux passants en s'imaginant chef du village. Dès que leur maître est remercié, ils viennent ramper pour obtenir une direction d'agence régionale ou un poste de chargé de mission. C'est là que, pour Martin et ses collègues, la fête commence. »

« Léa est incapable de résister à cette pulsion qui lui commande de prendre soin de tout ce qui souffre autour d'elle. Durant sa formation en naturopathie, on lui a expliqué qu'elle possédait une grande faculté d'empathie. Elle a toujours trouvé le mot trop faible. On cherche tous les synonymes possibles pour éviter de nommer un sentiment pourtant fort simple : l'amour. »

« À l'approche de la cinquantaine, Firmin en imposait avec sa longue barbe poivre et sel. Il se prenait désormais très au sérieux. Il n'avait plus aucun doute sur son élection divine et drainait après lui tout un peuple superstitieux. On le suppliait de bénir chaque fontaine, chaque source, chaque ru. Son périple n'était plus un joyeux vagabondage mais une interminable procession qui prenait parfois des allures de bacchanale tant sa libido accroissait avec l'âge. Il avait désormais des exigences de sénateur priapique qu'il fallait satisfaire sans broncher. Il ne conservait de ses belles années d'insouciance juvénile que son bracelet en bronze dont il devait régulièrement élargir les branches pour l'adapter à son poignet de plus en plus épais. »

« Le coup de grâce fut porté par les ingénieurs des travaux publics qui emmurèrent la source et la firent plonger pour toujours dans l'obscurité du béton. Ils construisirent quelques années plus tard un réservoir au sommet de la colline où l'eau, après être descendue au cabanon pour être traitée, remontait sous l'action de puissantes pompes électriques. L'eau n'était plus qu'une ressource mesurable, déplaçable, exploitable. »

« Ils se trouvent à cinq cents mètres du village, tout au plus. Pourtant, pas une lumière de lampadaire, pas un murmure de télé ne leur parvient. À cet endroit précis, sous le saule, devant la Maline aux courbes souples, ils ne perçoivent pas une trace de civilisation, pas un bout de plastique, pas un champ labouré, pas même un lointain bruit de moteur; privilège rare dans cette région rurale mais nullement sauvage, où la moindre acre de terrain a été depuis longtemps bornée, défrichée, pâturée, cultivée, construite ; où l'on retrouve, sous les talus fleuris, des cadavres de bouteilles et, mêlés aux ronces des taillis, les fils barbelés d'anciens enclos; où le cadastre est visible à l'œil nu, confondu avec les haies et les allées forestières. Mais ici et seulement ici, la rivière coule aussi vierge qu'un torrent de montagne. Ici, rien n'interdit à Léa de se croire en l'an mil ou parmi une tribu gauloise adoratrice de Taranis. Elle serait la sorcière du village. Elle ferait la même chose qu'aujourd'hui, des tisanes et des histoires. »

« Leur tribu est plus ancienne que le christianisme. Encore aujourd'hui, en rond. Ils s'établissent dans des clairières, construisent un toit collectif circulaire avec des feuilles de palmier et portent des couronnes de plumes. Menacés par les bulldozers et les fusils des pilleurs de l'Amazonie, ils avaient obtenu du gouvernement brésilien au début des années quatre-vingt-dix la jouissance d'un vaste territoire de forêt. Mais les forestiers et les orpailleurs sont revenus, saccageant leurs réserves de gibier, contaminant leurs rivières au mercure, pervertissant les jeunes gens par la contrebande d'alcool et violant parfois leurs femmes. Le plus triste, c'est d'entendre les Yanomami défendre leurs droits en s'appuyant sur une Déclaration des Nations unies et en faisant appel au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, comme s'il leur restait seulement les armes que l'Occident honteux de lui-même consent à leur fournir. Notre humanité obsédée par les angles droits, ceux des maisons comme ceux des concepts, a pourtant bien besoin de conserver en son sein, gambadant à moitié nu dans la torpeur équatoriale, un peuple rond, Maria en est persuadée. 
L'émission se termine par la voix enfantine d'un chef autochtone : « La nature est notre mère. Nous devons prendre soin d'elle comme elle prend soin de nous. » Maria hoche vigoureusement la tête et éteint la radio avant le flash actu et son inévitable litanie de nouvelles à angles droits.
Alençon est une ville à vendre. Les fonds de commerce, les cafés, les appartements, le passé et l'avenir, tout est en déstockage, en cession de bail, à louer, à foutre en l'air au plus vite. Les vitrines des magasins sont obstruées par de la peinture blanche. Le majestueux hôtel du Grand Cerf, qui faisait autrefois la fierté du centre-ville avec ses pierres de taille, ses colonnes corinthiennes et ses chapiteaux sculptés, ressemble à un squat. Les traces omniprésentes de la prospérité, aux heures glorieuses des ateliers de dentelle, des imprimeries et de la halle au blé, rendent encore plus accablante la malédiction moderne de la ville moyenne, perdant année après année, en une hémorragie lente et cruelle, ses habitants qui tentent leur chance dans les métropoles ou s'exilent à la campagne. Ne restent que les vieux bourgeois, les cadres de passage et les cas sociaux, déambulant entre les comptoirs de restauration rapide, les succursales ban-caires et les boutiques de téléphonie. Les seuls commerces indestructibles sont les coiffeurs, dont les enseignes rivalisent de mauvais jeux de mots (« Drôle d'hair », « Tous de mèche », et même « Sous tif »). Les ruelles médiévales, déjà en partie détruites par les bombardements de la guerre, sont balafrées par les promotions des kebabs. Les seuls bâtiments qui résistent appartiennent aux deux puissances éternelles et centralisées, indifférentes au temps présent: l'Église et l'État. On baisse encore la tête devant la basilique et le palais de justice. Ailleurs, on presse le pas. »

« - Cher monsieur, soupire le sous-préfet, nous voulons tous vivre libres. Mais dans une communauté nationale, il y a des règles que chacun...
- J'ai soixante-deux ans, interrompt Louis. Je fais du pain depuis trente et un ans à Saint-Firmin.
- Je ne doute pas qu'il soit excellent, mais quel rapport....
- Le rapport, c'est qu'il ne faut pas me traiter comme un enfant. Je nourris les gens pendant que vous les dépouillez.
Louis s'est tourné vers le sous-préfet mais ses yeux gris semblent toujours regarder ailleurs. Les muscles de ses avant-bras s'étirent et se bandent. Le sous-préfet réprime un mouvement de recul.
- Cher monsieur, la puissance publique ne fait qu'exécuter les lois votées par vos représentants dûment élus.
- Je n'ai jamais voté pour personne.
- Ça vous regarde. En attendant, avec l'argent des impôts, l'État vous construit des routes, des écoles et des hôpitaux.
S'agissant de l'eau...
- Vous pouvez les reprendre, vos routes qui sucent le sang des campagnes, vos écoles qui apprennent à obéir et vos hôpitaux qui empêchent de mourir chez soi. Nous ferons mieux sans vous.
- Dans une démocratie...
- Ne me parlez pas de démocratie ! La démocratie, c'est que les citoyens Saint-Firmin ont voté pour garder leur eau.
Un point, c'est tout. »

« - Ce n'est pourtant pas de l'eau minérale. Je croyais qu'il y avait des dizaines d'usines d'embouteillement, un peu partout en France.
- Certes, admet à contreccœur la préfète, plutôt habituée aux compliments, mais tout est parti d'ici. Le créateur de la marque était une figure du département.
- Il a dû faire fortune.
- Ce n'est pas un crime. Il a investi des dizaines de millions d'euros dans le territoire et créé beaucoup d'emplois.
« Elle joue son rôle », pense Maria avec une certaine admiration. 
- Je dis ça, parce que Cristaline est quand même l'une des plus formidables arnaques marketing jamais imaginées. 
Maria cherche du regard la complicité de la préfète. Elle ne peut pas être dupe. Elle va sourire, elle va tendre sa main, elle va demander deux verres de pommeau.
- Je ne vous suis pas. C'est de l'eau de source.
- L'eau du robinet aussi, c'est de l'eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J'appelle ça la privatisation d'un bien commun.
La préfète se raidit. Elle décroise les jambes, redresse le buste, les fesses à peine posées sur le bord du canapé, prête à décoller.
- Cristaline est l'eau préférée des Français. C'est une grande réussite industrielle que nous nous devons de préserver. Je me garde bien, personnellement, de dénigrer ceux qui travaillent et qui produisent de la richesse. »

« Elle a tout le temps d'observer les tombes autour d'elle. Elle reconnaît quelques patronymes. La famille Jobard toise le reste des défunts depuis son caveau de granit et s'est même permis la fantaisie de placer de chaque côté de la croix un épi de blé sculpté. Mais la plupart des stèles portent des noms inconnus et qui seront bientôt effacés. À peine quelques décennies s'écoulent, et déjà l'éternité promise se dérobe. Plus personne ne se souvient de vous, les Dumontier, les Marois, les Postel, les Daubeuf, les Vauquelin, les Trochon, les Frémont. Vous en avez connu des amours, des drames, des espoirs et des rages, comme tout le monde. Vous avez trimé pour construire une maison, doter une fille, racheter une parcelle, installer des panneaux solaires. Au moment de tirer votre révérence, vous avez eu pour certains des regrets, pour d'autres le sentiment vaniteux du devoir accompli, affaires en ordre et péchés confessés; pour la plupart rien du tout, un avant-goût brumeux du néant dans le bruit régulier et apaisant de la pompe à morphine. Peu importe: l'oubli vous met sur un pied d'égalité, toutes époques confondues. Maria le sait mieux que quiconque, elle qui a le pouvoir de reprendre les concessions trompeusement appelées perpétuelles et de disperser les restes pour faire de la place aux nouveaux venus. D'ailleurs, ses administrés ne sont pas fous. Désormais, ils anticipent. Ils demandent une crémation et demain sans doute une humusation, pour retourner directe-ment à la terre sans passer par toutes ces étapes superflues. Ce sera bientôt la fin des cimetières, la fin de cent mille ans de sépultures, la fin des croyances humaines, et les petits maires ruraux ne devront plus se casser le dos à biner sous le soleil. »

« Elle écoute : pas un bruit. Voilà ce qui la perturbe. C'est le silence. Un silence total, affolant les tympans, pesant sur les épaules comme les habits de plomb des damnés de Dante. Un silence anormal à la campagne où, contrairement aux appartements triple-vitrés, il y a toujours du bruit, même la nuit, même sans vent : un glissement de musaraigne, une chouette qui s'étrangle, une branche qui casse. Aujourd'hui, rien. Toute vie s'est tue. Les 40 degrés ont bâillonné le bocage. Seule une débroussailleuse vombrissant au loin rappelle que l'humanité est la seule espèce à ne pas savoir économiser son énergie. Maria comprend mieux pourquoi les pays du Sud ont inventé la cigale. C'est pour qu'on n'entende pas le silence. »

« [...] il ne se remet pas d'avoir dû renoncer à la transformation de son lait suite à un contrôle sanitaire qui a mal tourné. Il doit désormais le vendre à la coopérative pour un prix misérable et traîne des emprunts sur vingt-cinq ans. II se sent floué, maltraité, méprisé. Il trouve son sort d'autant plus inique qu'il a le sentiment de tout faire dans les règles de l'art, discrètement, sans ostentation. Il élève ses brebis en plein air, « comme en bio », ironise-t-il souvent, tout en refusant fermement de payer pour le label AB, rebaptisé « l'Arnaque des Bobos » par ses soins. Il passe des nuits à veiller lors des agnelages. Il met en continu France Musique dans la stabule alors qu'il écoute RMC et Sud Radio à la maison, comme si les animaux avaient droit à davantage d'élévation spirituelle que les êtres humains. En revanche, dès qu'il voit un Parisien descendre de son suv, il donne un bon coup de pied sur le flanc d'une brebis pour s'amuser de son air outré. Matthieu est capable de reconnaître chacune de ses bêtes mais ne les appelle jamais autrement que par leur numéro. Il considère que l'élimination de tout sentimentalisme fait partie de ses devoirs professionnels. Il ne s'autorise qu'un seul geste tendre: passer une clochette au cou de ses préférées.
Jobard, c'est tout le contraire. Sur les étiquettes de ses produits, on peut admirer des normandes au poil soyeux pâturer à côté d'un ruisseau, alors que ses holsteins noir et blanc, des robots à lait, voient rarement la lumière du jour. Jobard gave ses vaches d'antibiotiques et déverse méthodiquement engrais et pesticides dans ses champs. La Crème Jobard qu'on trouve dans tous les supermarchés de la région, « la crème du bocage » comme l'indique le logo, Matthieu n'en goûterait pas pour tout l'or du monde. « C'est de la mort aux rats, répète-t-il. Pourtant, Jobard est le roi des subventions PAC et roule en Mercedes. C'est lui qui a gagné. »

« [...] elle sait qu'elle n'aurait pas pu lui tenir la main comme autrefois. Rien n'est plus intime qu'une paume, sillonnée de lignes de vie, humide à la moindre émotion, agitée de mille mouvements involontaires. En marchant l'un à côté de l'autre les bras ballants, ils se seraient avoué la fin de leur amour. Ils avaient tous deux préféré, par un accord tacite, se mentir encore un peu. »

« Le tiers-monde vous arrange bien, vous, les Français. Il vous permet de vous sentir supérieurs. On se demande même si le tiers-monde, vous ne l'avez pas fabriqué rien que pour ça. Et un jour, vous réalisez que la nature est la même pour tous, qu'il n'y a qu'un monde. Je comprends que ce soit difficile. »

« Au fond, à quoi l'a-t-on formé à l'ENA, sinon à habiller le chaos de la vie d'un voile de rationalité, à fournir à la société les arguments indispensables pour qu'elle ne se prenne pas elle-même en horreur ? Telle est finalement la signification du pouce géant qui se lève devant la tour Séquoia dans un éclat doré : tout va bien. Nos douleurs, nos erreurs, nos crimes prennent sens dans les cases prévues par les formulaires. L'administration est un smiley posé sur labsurdité du monde.
Depuis son bureau silencieux où on le laisse mouronner. Martin perd davantage que son poste ou sa réputation. II perd la foi. »

« Le discours technique de l'ingénieure en charge de la visite, intarissable sur les matières en suspension et les bactéries biodégradantes, leur a permis d'oublier ce qui se trouvait véritablement sous leurs pieds et au-dessus de leurs têtes : le produit des intestins de millions d'habitants. Ils se sont tranquillement promenés au milieu de la merde de Paris, celle-là même qui finissait autrefois en engrais dans les potagers des maraîchers de la petite ceinture, prête à être resservie aux Halles sous forme de légumes frais quelques mois plus tard, et qui aujourd'hui est évacuée, occultée, dis-soute et brûlée. Martin a distinctement entendu une de ses camarades de visite, la seule à porter un masque, murmurer pour elle-même : « Quel gâchis ! » »

« - D'abord, je ne suis pas hydrologue mais hydrogéologue. Ensuite, je ne maîtrise pas de problématique. En revanche, je vois des problèmes. Le premier d'entre eux, c'est que personne ici n'a prononcé le mot « écosystème ».
Elle parle vite, toujours avec cette voix grailleuse qui semble charrier avec elle tout le limon de la connaissance humaine. Elle lance des regards accusateurs à la ronde. Son visage à la fois poupon et creusé de rides, ses cheveux courts où la teinture rose s'efface parmi les mèches grises, ses chaussures de rando défoncées, tout en elle fait l'effet d'une ado qui n'a pas su vieillir. Il faut un certain effort d'imagination pour se représenter Valérie comme directrice de recherche au CNRS, Médaille d'argent il y a deux ans pour ses travaux sur la morphodynamique fluviale.
- Ce n'est pas directement notre sujet.
- C'est totalement le sujet. On ne peut pas laisser l'eau aux ingénieurs et aux financiers. Vous en parlez comme si c'était de l'électricité, déplaçable à tout moment, passant directe-ment du producteur au consommateur. Il faut réintroduire de la biologie dans le raisonnement.
- Nous sommes quand même une entreprise de construction, pas une pépinière!
L'eau ne sert pas seulement aux êtres humains. Le re-use met en danger les écosystèmes terrestres en privant le milieu de son apport naturel en eau. Le dessalement détruit les éco-systèmes marins en rejetant une saumure hyper concentrée en sel.
- On n'a qu'à la rejeter plus loin. La mer, c'est grand.
Valérie dévisage le directeur Innovation, ahurie. Il a l'impression d'avoir marqué un point.
- De manière générale, poursuit-elle, on ne peut pas perturber le cycle de l'eau sans en payer les conséquences à plus ou moins long terme. Le mètre cube que vous prenez ici nira pas là où, depuis des millions d'années, la gravité l'entraîne naturellement. »

« - Vous êtes des industriels. Vous aurez beau faire tous les programmes de responsabilité d'entreprise du monde, afficher les meilleurs chiffres de décarbonation et investir dans les green techs les plus prometteuses, votre cœur de métier est extractiviste. Vous êtes programmés pour détruire. Vous irez puiser la dernière goutte d'eau disponible pour construire le dernier immeuble en béton. Puis vous compterez vos profits. Vos actionnaires seront contents de vous. Avec leurs dividendes, ils pourront s'acheter des cuves de récupération d'eau de pluie et des purificateurs à osmose inverse pour dis-soudre les polluants éternels. Ils survivront un peu plus longtemps que les autres. Mais pas très longtemps non plus. Car un jour, tous seront emportés par l'effondrement des écosystèmes, et vous avec. Vous réaliserez trop tard que vous n'êtes pas seulement des ressources humaines mais aussi des êtres de chair et d'os, des vivants reliés à tous les autres vivants par une longue chaîne d'interdépendances. Vous comprendrez trop tard que nul ne peut vivre sur une planète sans vie. En attendant, personne ne pourra vous convaincre. J'ai essayé pendant tant d'années, au cours de centaines de réunions qui ressemblaient à celle-ci et qui se terminaient, comme celle-ci se terminera, par quelques bullet-points autosatisfaits sur un compte-rendu interne. La société vous prend pour des gens rationnels, trop rationnels même. En fait, vous êtes les plus irresponsables, les plus obscurantistes, les plus fous d'entre nous ! Je préfère retourner dans mon labo calculer le rythme de la catastrophe. C'est peut-être tout aussi absurde, mais plus digne. Au moins, l'humanité aura eu la conscience de sa propre ineptie.
Avant de claquer la porte, Valérie pousse un dernier soupir excédé :
- Le capitalisme ! »

« La vérité, c'est une longue histoire. Mais le faux, lui, est quand même facile à reconnaître. Vous pourriez m'envoyer le PowerPoint des deux stagiaires ? J'aimerais le donner en étude de cas à mes étudiants.
- C'était évidemment un peu sommaire...
- C'était totalement bidon.
- Mais les chiffres...
- Les chiffres, mon cher Martin ! La question du vrai et du faux, ce n'est pas l'exactitude des chiffres. C'est le choix des chiffres. Et derrière ce choix, une seule chose compte: le paradigme épistémologique qu'on met en place.
Martin dodeline de la tête. Valérie connaît bien cet air sournois des étudiants qui font semblant de comprendre.
- Imaginez par exemple que Paris soit submergée par la crue centennale de la Seine, celle qu'on essaye à tout prix d'éviter en construisant des barrages dérisoires sur l'Yonne, l'Aube et la Marne. Le fleuve sera d'autant plus déchaîné qu'on aura voulu le domestiquer. Il défoncera ses berges comme un cheval qui brise ses rênes. Cette usine ici, le fleuron de l'Île-de-France, la jolie vitrine pour réunions de managers, sera débordée par les arrivées d'eau pluviale. II faudra ouvrir toutes les vannes, rejeter sans traiter, en catas-trophe. Imaginez les rues noyées dans une boue épaisse, les radeaux improvisés avec des bouts de meubles Ikea, deux millions d'habitants coincés chez eux sans ravitaillement ni eau potable, des cadavres pleins les voitures. Ce sera moins drôle que l'acqua alta de Venise. Imaginez alors que les autorités annoncent un chiffre, un chiffre parfaitement correct : réduction sans précédent des accidents de circulation à Paris. Est-il vrai ? Est-il faux ? »

« - Je vais vous raconter la grande blague des hydrologues. Ce verre devant moi contient-il la même eau que le dernier gobelet bu par Jules César avant d'être assassiné ?
- Ça paraît improbable.
- Ça se calcule ! Un verre d'eau contient dix puissance vingt-cinq molécules d'eau. Le chiffre un, suivi de vingt-cinq zéros. Pour vous donner une idée, c'est plus que le nombre de grains de sable sur terre. Admettons qu'aujourd'hui ces molécules, rendues au sol il y a deux mille ans et reparties dans le grand cycle de l'évaporation et des précipitations, se trouvent dispersées de manière égale parmi les mille milliards de milliards de litres des fleuves, des aquifères et des océans. Une simple division nous suffit pour conclure que chacun de ces litres d'eau doit contenir en moyenne dix mille des dix puissance vingt-cinq molécules d'eau initiales. 
Donc dans un verre comme celui-ci, on trouve environ deux à trois mille des molécules H₂O présentes dans le dernier gobelet de Jules César. Pas mal, non ?
« On a l'air de bien se marrer chez les hydrologues », pense Martin. Il regarde autour de lui en se frottant les mains pour se réchauffer et remarque la devise gravée sur la frise en pierre du Panthéon : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Le même raisonnement s'applique à eux. Le verre de bière que Martin est en train de boire, qui contient quatre-vingt-dix pour cent d'eau, le relie physiquement aux dernières gouttes qu'ont bues Voltaire et Rousseau avant de finir face à face dans cette crypte obscure, à se haïr pour l'éternité. Martin sourit. Cette solidarité aquatique de l'humanité lui plaît. II se sent un peu plus proche des grands hommes.
- Et donc, conclut-il de lui-même, Héraclite avait tort : on se baigne toujours dans le même fleuve.
- En tout cas, si on attend un peu, il y aura bien quelques molécules qui s'y retrouveront.
Martin a l'esprit ralenti par le froid. Il se laisse entraîner par la conversation zigzagante de Valérie en perdant de vue ce qu'il était venu lui demander.
- La seule véritable différence, continue-t-elle, c'est que Jules César buvait une eau sans chlorothalonil, sans métazachlore, sans trifloxystrobine, sans amétoctradine, sans isoxaben, sans triallate, sans chlorotoluron, sans carfentrazone, sans captane, sans polyfluoroalkylées, j'en passe et des pires.
- On contrôle tout ça, quand même, proteste Martin par un vieux réflexe corporatiste.
- Vous savez très bien que ce n'est pas le cas. La plupart des métabolites de pesticides ne font l'objet d'aucune surveillance. »

« Elle avait raison : l'eau peut, l'eau doit être pure. S'il n'y a plus d'eau pure, c'est que la pureté a disparu du monde. »

« Martin expose à Léa ses projets contrariés d'hydrologie régénérative. Elle s'étonne qu'il faille utiliser des concepts aussi sophistiqués pour définir un principe qui lui paraît parfaitement évident : l'eau appelle l'eau. Là où les ingénieurs s'efforcent d'optimiser la répartition d'une ressource finie, en l'enserrant dans des cuves et des tuyaux, les sorcières comme Léa savent instinctivement qu'il faut laisser l'eau à ses détours, l'abandonner dans les sols, transformer la terre en marais. Une eau qu'on laisse vivre amènera de la vie, n'est-ce pas un parfait truisme ? »

« Les communs ne constituent pas pour autant un espace hors du droit où les Homo sapiens seraient miraculeusement devenus vertueux. Ils se caractérisent au contraire par l'opiniâtreté de leurs membres à bâtir une gouvernance conforme à leurs besoins spécifiques ; des institutions toujours mou-vantes, définies et redéfinies par d'interminables délibérations, mais qui accouchent de normes d'autant plus strictes qu'elles sont élaborées par consensus. Autant le citoyen d'un État peut généralement compter sur la complicité de ses pairs pour frauder ou contourner la loi, autant l'usager d'un commun, responsabilisé par la gestion d'une ressource rare, ne tolérera pas la moindre déviance. Les sanctions sont impitoyablement mises en œuvre par la communauté elle-même. « Tout l'inverse de la France où les automobilistes se font des appels de phare pour échapper aux radars », se dit Martin. »

« Échaudés par l'État socialiste et déçus par le capitalisme débridé, il n'est pas étonnant que les Roumains cherchent une troisième voie. Ostrom leur convient bien. Elle est radicale mais pas gauchiste. Elle déteste les leaders charismatiques avec leurs grands projets pour sauver l'humanité. Elle reste influencée par le très libéral Hayek, par toute l'école des choix publics. Elle se méfie des administrateurs et des ingénieurs qui voudraient imposer leurs cathédrales de synergies et leurs labyrinthes de process. Elle cherche simplement à définir les conditions de possibilité d'un ordre spontané, qui ne soit ni imposé par le haut ni désorganisé par le bas. Un idéal timide, presque conservateur, qui laisse les différentes communautés se défi-nir elles-mêmes sans les entraîner de force sur le chemin du progrès. »

« Les perspectives de Martin commencent à s'éclaircir quand il découvre la notion d' « entrepreneur public », d'abord explorée par Vincent Ostrom avant que sa femme ne s'en empare. L'entrepreneur public était la pièce manquante du puzzle, absente de Governing the Commons. Elle permet de tracer un chemin politique vers l'émergence des communs.
Car Ostrom n'a jamais été une anarchiste. Elle ne sous-estime pas les difficultés à s'entendre entre égaux. Elle connaît les pièges de l'ordre spontané. Elle ne prône pas le retour à des palabres sans fin. Elle admet que des chefs émergent, que des hiérarchies se constituent, que la communauté désigne des représentants pour gérer ses affaires au quotidien, mi-flics, mi-assistants sociaux. Trust, oui, laxisme, non. Les institutions doivent faire émerger le meilleur de nous-mêmes, d'accord, mais aussi s'accommoder du pire. Comme le disait Rousseau, les peuples de dieux n'existent pas.
L'entrepreneur public doit agir sur sa communauté comme la gravité sur l'eau qui coule. Il est la force qui entraîne tout sans rien diriger. Il suggère sans décider, réunit sans commander, observe sans surveiller. Il distribue la parole, formalise les conclusions, répartit les rôles. Il s'assure que chacun soit entendu et que personne ne triche. Il facilite la concertation et vérifie l'exécution. C'est un médiateur, chargé de trouver les points d'équilibre. Il n'obtient qu'une chose en échange, une chose un peu désuète mais qui vaut tous les titres : le respect. 
« Voilà, je serai entrepreneur public », se dit Martin comme un enfant qui rêve à son futur métier. Ce n'est pas à lui d'inventer les règles. Il n'y aura pas d'Hamilton à Saint-Firmin. En revanche, il doit être possible de fabriquer une communauté à partir de ce qui n'est, pour le moment, qu'un amas d'égoïsmes épars. C'est le moment ou jamais. »

« - On creuse des canaux, on construit des petits barrages er on regarde ce qui se passe.
- C'est vrai après tout, pourquoi l'eau devrait dévaler la pente comme une furieuse ? On n'a qu'à la laisser prendre son temps.
- Elle ira se promener dans les terres. Ça peut pas faire de mal.
- C'est une bien belle idée en tout cas, conclut l'architecte d'Argentan. La réappropriation de l'habitat, la restauration de la biodiversité, l'alliance avec le vivant !
Martin secoue la tête. Il a l'impression de revivre son vieux duel avec Valérie. Reméandrer, c'est bien pour tout, pour la qualité de l'eau, pour la santé du sol, pour la vie des plantes et des animaux. Pour tout, sauf pour la source. Ce serait dommage de mourir de soif après avoir restauré une rivière. »

« Les mots si bien pesés de Martin permettent aux opinions encore diffuses de coalescer. Soudain, les paroles fusent. On ne s'entend plus. Les Saint-Firminois se sont mis d'accord. »

Quatrième de couverture

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d'eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l'épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s'engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l'eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste...

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kænig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

Gaspard Kœnig est l'auteur d'une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l'Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d'une dizaine de langues.

Les Éditions de l'Observatoire,  novembre 2025
446 pages