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mercredi 19 avril 2023

Tous les arbres au-dessous ★★★★☆ d'Antoine Jaquier

Une mise en perspective de notre possible monde futur, une lecture singulière, intéressante, troublante, stimulante.
« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter. S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet : Au revoir - merci. »
Salvatore s’est invité sur mon canapé ; j'ai aimé l’écouter parler de sa solitude forcée, de son instinct de survie dans cette belle planque vosgienne alors que l’humanité s’est assombrie, le gouvernement français effondré et que les énergies fossiles ont disparu.
Peut-on vivre en autarcie ? Quel sens donné à sa vie quand on est complètement seul ? Isolé de tout ? Sauf des livres 😉 Peut-on éviter la folie ?
Heureusement, deux congénères et une vache vont faire irruption, pimenter son quotidien et nous faire vivre, à nous lecteurs, de belles scènes cocasses.
Salvatore est un survivaliste qui n’a pas été sans me rappeler la série "The Last Of Us" que j’ai regardée en parallèle de ma lecture. Et c’était franchement troublant. Salvatore, au fil des pages, s'est mis à physiquement ressembler à Pedro Pascal ... J'étais en bonne compagnie ;-)
Je remercie ici Babelio, les éditions Au Diable Vauvert de m'avoir permis la découverte d'Antoine Jaquier. J'ai aimé son choix de marquer ces pages d'humour et d'ironie, le parler "cash" qu'il prête à Salvatore, ce parti pris de dénoncer les défaillances de notre système politique, économique, social et environnemental en ouatant ses propos, en les peignant de légèreté - d'un semblant de légèreté.
Une première rencontre, aussi, pour moi avec l'écriture inclusive, sur laquelle j'ai buté au début, pas habituée probablement, mais lire, vivre, communiquer sans stéréotype, c'est tellement (plus) normal, que je n'y ai plus fait attention !
Une lecture que j'ai appréciée, qui fait réfléchir... et si, et si, un monde sous le monde où le "Paradis, c'est les autres", où vivre en connexion avec la nature était possible ?
Merci Antoine Jaquier. Je suis ravie d'avoir découvert votre univers...ici sens dessus-dessous et délicieusement psychédélique, j'adore !

LES PREMIÈRES LIGNES
« Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m'avait bien éclaté, surtout la nuit, puis je m'étais habitué.
Autrefois la ferme était un alpage où les anciens faisaient paître leurs troupeaux durant l'été. Achetée en sale état, je l'avais retapée pour permettre à un couple de vivre en autarcie un an ou deux, le temps de me retourner, en cas d'effondrement du système ou si le conflit à l'Est faisait d'un coup tache d'huile.
Dans l'annonce, sa source d'eau était un détail bucolique mais c'est elle qui m'avait convaincu d'acquérir ce terrain. Qu'à moyen terme l'eau devienne notre bien le plus précieux ne faisait pas l'ombre d'un doute. 
Mes ancêtres avaient vécu des millénaires sans électricité ni eau courante, on n'allait pas me faire croire que j'en étais incapable. De plus, nous disposons aujourd'hui de connaissances scientifiques et tech- niques qui, du temps de Kaamelott, nous auraient fait des passer pour mages. Il suffisait de me remettre à jour mais il fallait le faire tant qu'internet fonctionnait et que mon voisin ne me logeait pas une balle dans le buffet si je m'approchais à moins de dix mètres pour parler jardinage.
Depuis les coups de semonce et les attentats des mercenaires de Poutine sur le sol européen, nous étions tous épuisés par cette menace couplée à ces vagues successives de pandémies auxquelles personne ne comprenait rien. Cyberattaques et coupures de courant paralysaient tout révélant l'abysse de notre faiblesse. Les gens devenaient fous, les ventes d'armes s'étaient envolées et plus aucune marque de vêtements ne déclinait une collection sans son volet paramilitaire. On oscillait entre aspiration au camouflage et espoir que tout pète enfin, tel un orage d'été clôturant la canicule assassine, rendant, malgré sa violence, l'air respirable pour un temps.
Dans ce contexte, accepter l'imminence d'une crise climatique majeure et définitive qui allait nous faire regretter les horreurs d'une bonne guerre à l'ancienne, c'était trop. 
Plus question de l'insoumission ou de la rébellion de mes vingt ans - j'avais lâché l'affaire. »

« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter.
S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet: Au revoir - merci. »

« On n'observe jamais suffisamment la nature alors que de son côté elle ne s'en prive pas. Il avait fallu que je craigne me faire happer par la forêt et que je focalise sur elle pour m'apercevoir que des loups la peuplaient. Une meute, au moins, rôdait dans les environs. »

« Assis sous un gigantesque érable sycomore, le vieux loup gris et noir devait m'évaluer depuis un moment déjà alors que j'avançais tête baissée. Lorsqu'enfin je le vis, il n'était plus qu'à deux mètres et cela me fit l'effet d'un coup de poing dans le thorax. Malgré l'effroi de la surprise, mon regard se perdit dans le sien et c'est l'ensemble du massif des Vosges qui avait planté ses yeux dans les miens. Peut-être même les Alpes et le Jura. Ces milliers d'hectares de nature profonde sondaient mon âme de grand destructeur.
Jusque-là, je n'avais porté attention qu'à la faune que je chassais et totalement ignoré le reste, ce qui ne se mange pas. Il allait en être autrement dorénavant. »

« Le proverbe dit « Le sage se tait, mais pour en avoir côtoyé des abrutis au cours de ma vie, je sais que c'est également pour eux une manière de cacher leur bêtise.
Avec le recul, je dirais qu'on n'en a rien à foutre de l'intelligence, seuls comptent les actes, mais c'est une autre histoire, ou plutôt, la suite de notre histoire. »

« - Tu peux pas tout prendre dans la nature, dis-je, c'est ainsi que nous avons tué le monde. »

« Était-elle autiste ? Savait-elle lire ? J'allais devoir attendre l'arrivée d'Alix pour le découvrir. Dans l'intervalle, je favorisais l'hypothèse de l'enfant sauvage recueillie et allaitée par les loups, dévorant dès qu'elle avait su marcher lièvres et écureuils crus sans même les écorcher, cueillant des baies dans les profondeurs obscures de la forêt des Vosges. 
Ma déconnexion avec le monde rural m'explose aujourd'hui au visage et l'histoire de la famille de Mira clarifie bien des choses quant à la révolte sanglante du peuple sur la capitale. À Paris, nous n'avions rien appris avec les Gilets jaunes et il aura fallu qu'ils reviennent nous expliquer le souci, une seconde fois, sans cape fluorescente cette fois-ci mais les armes à la main pour que nous tendions l'oreille.
L'idée que Mira ne soit qu'une gamine maltraitée et livrée à elle-même par par le système, aliénés des par parents paumés, cramés des décennies d'humiliations et de pauvreté en campagne française ne m'avait pas traversé l'esprit. Avec mon ton paternaliste, mon Manuel des jardiniers-maraîchers payé cent euros à la Fnac et ma Permaculture pour les nuls, je devais quand même avoir l'air sacrément con aux yeux de ma furtive.»

« Une bibliothèque bien fournie est de plus l'élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l'avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l'imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d'expérimentations foireuses, cinq ans que d'ailleurs nous n'avons pas, lorsque l'on vit au jour le jour. »

« L'entrée donnait directement dans la cuisine où je me tenais la plupart du temps et qui ne semblait pas avoir été rénovée depuis le XIXe siècle. Fourneau à bois, casseroles de cuivre et cloches de vache en décoration. Elle était spacieuse et la grande table en bois massif suppurait l'angoisse de générations successives d'agriculteurs sur le fil. Chaque chaise branlante se souvenait des discussions interminables sur la manière de sauver la récolte et les bêtes. Le plancher grinçait encore de ces cent pas de nuits d'insomnies paysannes. L'effondrement ne nous donnait pas le monopole de la peur de manquer et de crever la gueule ouverte - les pauvres connaissent cela depuis la nuit des temps. »

« Depuis la prise d'ayahuasca, des vagues de culpabilité liées à mon espèce entière me submergeaient. Mira avait raison. Nous nous étions gargarisés de notre amour pour nos enfants, allant parfois jusqu'à affirmer que nous nous sacrifiions pour leur avenir. Qui voulions-nous convaincre ? Dans les faits, seul notre confort avait compté.
J'ignorais si j'aimais ça ou non mais la Plante avait secoué ma conscience. Il était loin le temps de mon mépris pour Greta Thunberg et de mes tentatives de détournement de slogans. »

« Dans ce monde à l'envers, je comprenais que mon espèce n'était ni plus ni moins un parasite ou une mycose s'attaquant aux orteils d'un colosse. »

« - À l'image de Dieu, je ne suis ni homme, ni femme, car je suis double. L'anaconda et le boa fusionnent à nouveau. L'énergie du feu et de l'eau. Nous sommes déjà nombreux de ma génération et cela va continuer. Le Serpent cosmique qui a apporté la vie sur Terre il y a trois milliards d'années est simplement la double hélice de l'ADN. Il s'est multiplié à l'infini. Présent dans tout ce qui vit, Il n'est ni masculin, ni féminin, car il est les deux à la fois. Exactement pareil à moi. Puisque la séparation ne nous réussit plus, nous revenons à la nature androgyne du principe vital.
- Merde alors, la fin du patriarcat ! La créolisation du genre ! Cette fois l'effondrement est total, dis-je en rigolant. »

« L'existence est un processus d'écoulement et de changement où rien n'est jamais fixé. Le domaine est une île et d'autres rescapés vont venir. De mon côté, je n'ai qu'à rester vivant. Une fois encore les écrivains bourgeois et leurs aphorismes avaient tort. Le Paradis, c'est les autres. »

Quatrième de couverture

Récit survivaliste digne des grandes heures de l'anticipation française, un Robinson Crusoé post-apocalyptique qui nous invite à repenser la nature.

« L'effondrement du monde, nous à sa surface, une liane pour monter vers le ciel et voir les arbres d'en dessous, à lire comme un bréviaire littéraire anti fin du monde. »
Vincent Ravalec

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970. Auteur reconnu en Suisse, il est lauréat du Prix Edouard Rod en 2014 et du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2016.

Retranché dans une ferme isolée du massif vosgien, Salvatore a parfaitement anticipé la fin inéluctable de notre civilisation. Il s'est minutieusement préparé à la survie en autarcie Mais après trois ans de solitude, son chemin croise celui d'autres survivants...

Éditions Au diable Vauvert,  janvier 2023
260 pages 

lundi 2 janvier 2023

Les enfants endormis ★★★★★ d' Anthony Passeron

Anthony Passeron couche sur ces  pages un lourd fardeau familial et nous raconte les enfants endormis en mêlant l'histoire intime d'une famille de l'arrière-pays niçois à l'Histoire de la pandémie causée par le VIH qui a marqué la fin du XXème siècle... 
"Les enfants endormis", c'est le combat d'une maman (la grand-mère de l'auteur) contre l'humiliation, la honte, l'exclusion, pour garder la tête haute, sauver la réputation d'une famille, pour accompagner son fils avec tout son amour, pour garder espoir - cet appât empoisonné dans lequel on mord parce qu'il n'y a plus que ça à quoi se raccrocher-, pour que l'humanité reprenne ses droits. Elle a enclenché le mécanisme du déni irrémédiablement...un déni qui cède un temps précieux, comme une protection face à une douloureuse et macabre évidence. À la désarmante vérité, la famille du narrateur a préféré le mensonge pour ne pas voir ce fils «  junkie pourrissant parmi les siens » et tenter de rejeter le bout de l'impasse, lâ où seuls les yeux parlent...
"Les enfants endormis" est le portrait d'une famille dévastée, désarmée, en colère, silencieuse ou terrorisée, impuissante face au virus du SIDA et la réalité de ce micro-organisme qui éprouve les corps : corps médical / corps des victimes incapables de lutter « Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »
En alternance avec la tragique histoire de cette famille, Anthony Passeron documente précisément son livre de la bataille menée par les scientifiques pour découvrir le virus, élaborer des tests et mettre au point des traitements. Une poignée de scientifique seulement car beaucoup ont refusé de voir la vérité en face. Des chefs de service hospitalier ne les ont parfois pas soutenus, [arguant] fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ».
« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »
Un grand merci Anthony Passeron pour ce courageux témoignage, ce réveil de la mémoire et cet éclairage passionnant, clair, précis, nécessaire sur l'histoire du virus du Sida dans le Monde.
Une lecture poignante tout en pudeur et délicatesse.  

« C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. »
Albert Camus, La Peste

« Au premier des fils, il incombait de montrer l'exemple, de suivre le chemin de ses parents, d'honorer ce nom que ses ancêtres s'étaient efforcés de porter haut dans toute la vallée. »

« Désiré était le fils préféré. C'était souvent le cas dans les fratries de la vallée, le premier des garçons était plus choyé que les autres, il bénéficiait d'un statut à part, comme si l'attention exclusive qu'on lui avait portée avant l'arrivée de ses frères et sœurs ne s'était jamais dissipée. Émile reproduisait simplement le modèle de ses parents. Ces choses-là n'étaient pas dites, mais mon père, le deuxième de la fratrie, m'en a parlé parfois. Il justifiait l'éducation qu'il nous donnait, à mon frère et moi, par l'importance de l'équité affective et matérielle. Comme si c'était là que s'était nichée l'origine du désastre. L'histoire de ses parents et de Désiré s'était imposée comme un exemple à ne pas suivre. »

« AU ROYAUME DES AVEUGLES

Au cours de l'année 1982, le nombre de malades diagnostiqués en France progresse. Willy Rozenbaum a trouvé un poste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il peut de nouveau recevoir ses patients. Aucun d'entre eux ne voit son état s'améliorer. Les décès s'accumulent.
L'infectiologue est habitué à côtoyer la mort, mais dans le cas de cette maladie, la condamnation des patients est double : une mort physique et aussi sociale. Les articles de presse, les reportages de télévision sur la maladie ont propagé la peur dans la population. Les proches sont rares au chevet des malades, qui sont réduits à leur homosexualité, leur toxicomanie, la plupart d'entre eux n'ayant plus que de rares médecins comme interlocuteurs. 
[...]
Le 27 juillet 1982, à Washington, l'acronyme AIDS (Acquired Immunodeficiency Syndrome), traduit en français par SIDA (syndrome d'immunodéficience acquise), est adopté pour nommer la maladie. Le nom a changé, mais les stigmates associés à l'ancien « syndrome gay » ne disparaissent pas pour autant. 
[...]
Borgnes au royaume des aveugles, les médecins du GFTS sont bien seuls à vouloir comprendre ce qu'il en est, au sein d'un milieu médical qui refuse de voir la vérité en face. Les discussions sont souvent très animées. Jacques Leibowitch est un homme vif, qui s'emballe facilement. Il prend rapidement ses distances avec Willy Rozenbaum pour privilégier une collaboration avec l'équipe du professeur Gallo. Les chemins des deux premiers Français à avoir saisi la gravité du syndrome du sida se séparent en 1982.
Parallèlement, des permanences téléphoniques sont mises en place pour recenser et contacter les malades afin de les informer, mais aussi apprendre d'eux. À ce stade, ceux-ci en savent souvent davantage que les médecins eux-mêmes. Ils prennent ainsi une place inédite dans le processus de soins par l'observation qu'ils font de leurs symptômes et par la mise en commun de leurs constatations. Ces jeunes gens, des hommes pour la plupart, ont le même âge que ceux qui les soignent et sont souvent mis au ban de leur famille, qui ne veut plus les toucher ni même les voir. Ils sont beaucoup à retrouver au GFTS l'écoute, la considération et l'espoir qu'ils pensaient avoir définitivement perdus. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s'est rendu compte que cela n'avait rien à voir avec l'herbe ou l'alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d'eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Des voitures démodées sont garées à l'entrée du jardin. Brigitte descend de l'une d'elles, dans une petite robe de mariée blanche. Désiré, près de ma grand-mère, l'attend au bout du jardin, en costume bordeaux et nœud papillon. Ils ne sont pas maigres ni à côté de leurs pompes. Ils n'ont pas perdu leurs dents. Ils ne disparaissent pas dans un coin de l'image. Ils sont encore bien intégrés parmi les vivants. Ils ont l'air heureux, un bonheur timide mais un bonheur quand même.
Quand l'image disparaît brusquement du mur de ma chambre, je comprends qu'ils auraient pu avoir une vie en dehors de la drogue. Une vie où ils auraient été heureux. Une vie où j'aurais pu les connaître. Une vie simple qui n'aurait sans doute pas mérité d'être racontée, mais une vie tout entière. C'est à ce jour-là qu'il faudrait pouvoir remonter pour tenter de tout recommencer autrement. Désormais, il n'y a plus qu'en regardant les super-8 de mon père dans le désordre qu'on peut ramener ces gens à la vie. »

« Le jour même du congrès pourtant, l'Institut Pasteur dépose un brevet pour protéger et homologuer son premier test de dépistage, résultat de recherches menées en parallèle sur des anticorps de patients contamines. La bataille franco-américaine des brevets, qui trouve s source dans un mélange ambigu de coopération et de compétition, ne fait que commencer. »

« Pierre Dellamonica n'était pas soutenu au sein de son propre hôpital. Le chef du service de virologie avait refusé d'analyser les prélèvements sanguins de ses premiers patients susceptibles d'être infectés. Il arguait fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ». »

« Dans l'arrière-pays niçois, rares étaient les villages complètement épargnés. L'héroïne y avait séduit la jeunesse, charriant le virus avec elle. »

« Des allers-retours entre le village et la ville, entre sa chambre d'hôpital et son appartement, entre la drogue et le sevrage, entre une lente agonie et de brefs moments d'apaisement. Entre la vérité et le déni aussi. Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d'une maladie d'homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu'il ne se drogue plus. À chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« ... la revue donnait à voir l'agonie de Kenny Ramsauer, un jeune entrepreneur américain jusqu'alors inconnu en France, qui avait voulu témoigner de sa maladie jusqu'au bout. Sur une double page, deux portraits, pris à quelques mois d'intervalle, montraient les ravages de la maladie sur les corps. Ils disaient la gloire et la chute d'un jeune homme. Beau et séduisant à gauche, défiguré et méconnaissable à droite. Son visage enflé personnifiait la tragédie qui se jouait de l'autre côté de l'Atlantique. Jim, le compagnon de Kenny, racontait l'apparition des symptômes, l'exclusion progressive, la famille et les amis qui s'éloignent, la souffrance, les brimades du milieu médical aussi. « Le poids des mots, le choc des photos », l'hebdomadaire n'y allait pas de main morte et concluait le reportage par un bref état des lieux de la situation en France: la consultation d'un jeune steward à l'hôpital Claude-Bernard deux ans auparavant, les travaux de Jacques Leibowitch à l'hôpital de Garches qui avaient permis de remonter la piste du virus. »

« La drogue était un continent inconnu sur lequel mon oncle et sa compagne dérivaient. Les vols de médicaments, de bijoux et d'argent avaient affecté la famille, les amis. Mon père ne comprenait pas ce qui pouvait amener un homme à voler les siens. Dans cette famille où l'amour ne se disait pas, l'argent et la nourriture étaient les uniques vecteurs d'affection. L'argent qu'on consent à donner, l'argent qu'on prête, qu'on confie, celui qu'on refuse aussi. Les plats préparés par ma grand-mère, les pièces de viande que mon grand-père mettait de côté dans la chambre froide pour les dîners avec leurs enfants, étaient le témoignage d'un amour réciproque, l'expression de sentiments muets. Quand ma grand-mère constatait que de l'argent avait encore disparu dans la caisse du magasin, mon père se contentait de soupirer en patois « Sabès» (tu sais). »

« L'appartement de mon oncle s'était agrandi du vide que la drogue faisait autour de lui. Les disques, les meubles, les vêtements, la décoration... tout ce qui pouvait l'être avait été vendu. »

« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »

« Au milieu de ses compagnons d'infortune, pour la plupart homosexuels ou drogués, elle ne pouvait plus nier l'évidence. Le virus la menait à tout ce dont elle avait tâché de s'extraire. Il était parvenu à contrarier la trajectoire qu'elle s'était efforcée de suivre depuis l'Italie. Un micro-organisme, surgi d'on ne sait réussissait à enrayer une longue histoire d'ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu'un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d'exclusion es d'humiliation qu'elle s'était juré, il y a longtemps, de ne plus jamais revivre.
Seule cette maladie était arrivée à ce qu'une mère voie son fils tel qu'il était : un junkie pourrissant parmi les siens. Un toxicomane promis au même sort que ses compagnons. Peu importaient ici son nom, son prénom, les espoirs que ses parents avaient placés en lui, la réputa- tion d'une famille sans histoires. Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »

« Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d'aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C'était d'ordinaire le lot des médecins. L'épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d'ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés. »

« Rock Hudson est l'un des premiers artistes populaires à avoir rendu publique sa maladie. Aux yeux du monde. le sida trouve enfin un visage, celui d'une star déchue. »

« Au sein même de services consacrés aux malades qui en étaient atteints, le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu'on avait d'elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l'idée de péché. Le péché intime d'avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s'être s'injecté de l'héroïne en intraveineuse, d'avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d'avoir voulu satisfaire son désir d'enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades étaient plus coupables que d'autres.

Le bien, le mal, les victimes, les coupables, les discours qui accompagnaient le sida s'imposaient jusque dans notre famille et la divisaient. Ma grand-mère dressait le portrait de trois victimes de la fatalité : son fils, sa belle-fille, sa petite-fille. Mon grand-père restait muré dans le silence. Les stéréotypes liés à la maladie l'étouffaient. En parler exigeait de convoquer des thèmes dont il ne maîtrisait pas le vocabulaire, qu'il n'avait pas le courage d'aborder. Fuyant cette atmosphère pesante, il se réfugiait à la boucherie. Peu importe que les villages qu'il continuait d'arpenter soient déserts, le travail était son échappatoire. Quant à mon père, dans le secret de sa colère la plus profonde, je crois qu'il avait établi une distinction fondamentale entre une petite fille victime et ses parents coupables. Coupables de lui imposer leur propre mort, si précoce, coupables de lui léguer leur sang pourri en héritage. »

« Le virus était allé au bout de sa logique absurde. Contredisant ceux qui aimaient à le décrire comme un être malin. Il avait détruit son hôte, terrassé son système immunitaire. Il avait lui-même scié les piliers d'un refuge qui allait désormais s'effondrer sur lui. Froid, le corps d'Émilie était devenu son impasse, une voie sans issue. S'il avait su migrer depuis son père jusqu'à sa mère et depuis sa mère jusqu'à elle, il n'avait plus trouvé depuis d'autre navire à saborder. Combien de temps allait-il survivre en elle morte, à circuler d'un bout à l'autre de ses veines? Quelques heures ? Quelques jours? Personne ne songeait à se poser ces questions lugubres, à part les services mortuaires. Ils ont imposé au cadavre d'Émilie les mêmes précautions qu'à ceux de ses parents.
Après toutes ces années passées à veiller la petite fille aussi souvent que possible, personne ne se résignait à quitter sa chambre d'hôpital. Certains ont refusé de remonter au village sans elle. Le regard perdu à travers la fenêtre qui donnait sur la promenade des Anglais, tous se tenaient prostrés dans le silence. Au-dessus de la mer, on guettait patiemment l'aube qui viendrait déchirer ce qu'il restait de la nuit. »

Quatrième de couverture

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits: celui de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d'un paria.

Éditions Globe,  juillet 2022
273 pages
Prix Wepler-Fondation La Poste - 2022

mardi 18 mai 2021

La Sainte Touche ★★★☆☆ de Djamel Cherigui

La Sainte Touche est une sainte peu catholique, mais fort aimable et vénérée au plus haut point puisque le jour de la Sainte Touche, on touche ses allocations. Et quand le tiroir caisse s'active, cela fait le bonheur d'Alain Basile, puisque cette rentrée d'oseille lui permet de récolter les loyers de ses locataires du dessus de son épicerie. Alain, c'est le Saint-Patron qui domine la Sainte Touche et ses locataires dans la précarité dont il abuse quelque peu. Alain, son grand rêve, c'est de devenir millionnaire, de rendre sa femme fière de lui. Pour cela, il choisit les chemins de traverse, ceux boueux, audacieux mais risqués, ceux du pari et non ceux de la sagesse, enivrés et enivrants. 
Pour le meilleur et pour le pire, un jeune étudiant fainéant, "l'artiste", croise la route de ce "business man" atypique. Ce jeune s'est barré de chez lui - son daron n'a pas accepté qu'il puisse penser à arrêter l'école pour devenir écrivain. Vivre à la rue, en errance n'est pas donné à tout le monde, et vouloir voler de ses propres ailes, découvrir le monde, c'est aussi prendre le risque de récolter « un fond de poubelle pour bouffer et un bout de trottoir pour pioncer ».  
Le langage est argotique, cru, brut, sans fioritures, savoureux et enthousiasmant ! D'un verbe de ouf ! 
La Sainte Touche, c'est roman social cocasse et je rejoins totalement François Busnel, ça fait franchement du bien ! Je l'ai trouvé également extrêmement touchant sous ses airs légers et drôles, sans véritable intrigue apparente, il donne à réfléchir sur la condition des jeunes en déroute. À lire et encore plus à écouter je pense !

Un très bon moment de lecture jubilatoire que je dois @luparahlam sur Babelio et @AhlamALu sur Insta. Merci Ahlam ! Son retour de lecture est superbe et très enthousiaste ! Et sa page Insta est une tuerie !

« L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté ; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. » Jean-Jacques Rousseau

« Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouver, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et le contraigne à changer d'état. » Isaac Newton

« La vie bohème, c'est pas comme dans les comédies musicales. Y'a rien de romantique là-dedans. Tout le temps que j'ai zoné dans la rue, j'ai vu ni peintre ni poète. Pas d'ateliers d'artiste avec des lilas jusque sous les fenêtres. Que des caves humides et des bouches de métro. Des squats délabrés. Clochards, toxicos, et punks à chiens. Gueules tordues et regards glacés. Des mecs qui t'écorcheraient vif pour un bifton de cinq balles. Rien de ce que j'avais imaginé. Putain de désillusion. »

« Ici y'a qu'un moyen de s'en sortir … C'est en charbonnant ! Oui, l'artiste ! Le charbon, le taf, le boulot, le job, le turbin ! … Appelle ça comme tu voudras, le fait est qu'ici, on n'a rien sans rien… Et plus tôt il l'apprendra et mieux ce sera. Moi, j'te l'dis, j'lui sauve la vie au bledien. C'est de l'aide à l'insertion, v'là ce que j'fais, moi ! L'État devrait me filer une médaille pour ça... Hein, l'artiste ? Qu'est-ce que t'en penses ? T'es pas d'accord ?
Vu comme ça, il n'avait pas tout à fait tort. »

« Le colosse se dégage facilement. Il fait un pas en arrière, prend son élan... et paf !!! ... Il me colle une grosse beigne en plein pif. Un filet de sang jaillit de ma truffe, j'aperçois des petites étoiles qui dansent autour de moi. Ca aurait pu lui suffire, au mec (enfin, moi j'trouvais) mais non ! Le v'là qui m'bloque dans un coin du couloir. Il s'acharne sur ma tronche : Jabs ! Crochets ! Uppercuts ! Y s'fait plaisir le mec ! Il prend tout son temps, il me lamine, me martèle. C'est un pilonnage intensif, c'est la Marne et la Vendée sur ma gueule. Ses mains sont des battoirs, ses avant-bras, des marteaux-piqueurs. Il m'estropie la trogne, me vandalise la poire. C'est de la démolition ! Du gros œuvre ! Y m'travaille un peu avec les coudes...»

« L'esprit, c'est comme la nature, il a horreur du vide. »

Quatrième de couverture

Des mecs comme Alain Basile, vous n’en croiserez pas tous les jours et pas à tous les coins de rue.
C’est dans son épicerie, La Belle Saison, que j’ai fait sa connaissance. Mon père venait de me mettre à la porte et je vagabondais dans les rues en rêvant d’une vie de bohème. Alain, lui, il en avait rien à faire de la bohème et des lilas sous les fenêtres, sa seule ambition était de devenir millionnaire. Pour réussir, il était prêt à tout et avait besoin d’un associé. C’est tombé sur moi. Mais accuser Alain Basile d’avoir chamboulé mon existence reviendrait à reprocher au Vésuve d’avoir carbonisé Pompéi. Sans lui, je n’écrirais pas aujourd’hui.

Si La Sainte Touche raconte les aventures d’un duo improbable avec humour, c’est aussi un pur joyau littéraire, aussi cynique que romantique. Un roman dans la veine de Karoo de Steve Tesich, de la série Breaking Bad et du film Dikkenek.

Éditions JC Lattès, label La Grenade, mars 2021
222 pages