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jeudi 6 août 2026

Sicario bébé ★★★☆☆ de Fanny Taillandier

J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.

Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités. 
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.

J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.

« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951

« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025 

« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »

« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »

« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »

« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »

« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »

« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »

« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »

« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »

« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »

« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »

« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »

« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »

« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »

Quatrième de couverture

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. » 
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.

Éditions Rivages,  janvier 2026
199 pages

dimanche 22 février 2026

Pauvre ★★★★★♥ de Katriona O' Sullivan

Il y a des livres qui déplacent quelque chose en nous. "Pauvre" (déjà ce titre !) fait partie de ceux-là.
Il est une autobiographie bouleversante, âpre, sans fard. L’autrice raconte une enfance dont elle a été arrachée trop tôt, dans une famille ravagée par l'addiction, dans un foyer devenu « champ de ruines » et des parents junkies, alcooliques et incontrôlables. Une vie dans les tranchées.
« Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité. »
Mais ce livre ne parle pas que d’elle. Il parle d’un système. D’une société qui classe, qui assigne, qui détermine très tôt ce que vous vaudrez. D’un monde où l’on parle de "mérite" sans jamais interroger le point de départ. L’accès aux études, ici, apparaît pour ce qu’il est souvent, un privilège. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque dans les quartiers pauvres. « La vérité, c’est que nous perdons beaucoup d’esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »
Ce qui manque, ce sont les filets de sécurité. Les relais. Les adultes stables. Les espaces où l’on peut exister sans honte.
Ce que montre ce récit, avec une lucidité implacable, c’est la violence silencieuse des inégalités sociales, c'est grandir en ayant faim, en ayant peur, grandir persuadée que l’on ne vaut rien.
« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l’intérieur. »
Et pourtant, il y a ces "espaces sécurisés", une classe, un foyer, un centre, une maison des jeunes, où, pour la première fois, quelqu’un regarde sans juger et tend la main et qui prouvent qu'un autre destin est possible.
« Les espaces sécurisés sont vitaux. Pour les gens comme moi, ils sont trop rares. »
Sans ces rencontres, sans ces mains tendues, que serait-elle devenue ? Combien d’autres n’ont jamais croisé ces mains-là ?
Il y a dans ces pages une vérité nue sur l’addiction, non comme faute morale, mais comme maladie, et sur ce que signifie grandir dans le chaos. Et pourtant, il y a aussi l’amour. Un amour intact, presque paradoxal, pour ces parents défaillants.
« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. »
Et surtout cette phrase qui résonne comme une vérité universelle : « J'avais besoin d'éducation. » 
L’éducation comme salut.
Comme réparation.
Comme outil de justice sociale.

Et qui écrit, au terme de ce chemin :
« J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages. […] Je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre. »

❤️ Lecture coup de ❤️
Parce qu’elle ne romantise rien.
Parce qu’elle dérange.
Parce qu’elle rappelle que le talent ne manque pas dans les quartiers pauvres, ce qui manque, ce sont les chances.
Lecture bouleversante. Lecture nécessaire. Une claque sociale ce livre 👊🏻

« À la petite fille de sept ans que j'étais autrefois.
Je suis là pour toi. »

« PROLOGUE

J'AI ENTENDU CE QUE le docteur a dit et mon père aussi. Mais le temps que nous descendions les deux étages et sortions sur le perron, mon père avait rebattu les cartes.
« Si vous arrêtez de fumer maintenant, Tony, venait de lui expliquer l'oncologue, vous avez une bonne chance de vous en tirer. »
Dès que nos pieds ont franchi le seuil, papa a allumé une cigarette. Puis il a enfoncé son briquet dans son paquet de Benson, qu'il a remis dans la poche de sa chemise. Il portait toujours des chemises à carreaux à manches courtes, mon papa.
Je l'ai fixé de mes yeux incrédules. Sentant mon regard, il s'est redressé, a levé le menton et tiré sur sa cigarette avant de recracher la fumée par ses narines.
« Papa... »
Sa cigarette pointait entre son index et son majeur ; il l'a fait passer entre son index et son pouce. Il s'est grandi encore un peu plus, a bombé le torse. À cause de sa petite taille, il ne connaissait que cette technique pour se donner l'air imposant quand il était sur la défensive.
« Le docteur a dit que tu devais arrêter de fumer, papa. »
Il a secoué la tête, serré les lèvres au point de les faire disparaître et détourné le regard. 
« Non, ce n'est pas ce qu'il a dit», a-t-il répondu. Toujours cette élocution si soignée. « Je dois réduire un peu ma consommation de cigarettes, c'est tout. »
Nom de Dieu.
Tony O'Sullivan, mon père, est mort moins d'un an plus tard.
Mais c'est là, devant l'entrée de l'hôpital, que je l'ai perdu. C'est à ce moment-là, tandis qu'il se tenait dans son nuage de fumée et de déni, que ça s'est terminé pour moi. Je pourrais dire que j'ai craqué, mais ce n'est pas vrai. Je me suis détachée, comme le font parfois lors d'un tremblement de terre ces énormes câbles qui retiennent les ponts. Les milliers de fils qui me reliaient à cet homme, toutes les petites connexions que j'avais avec lui, ces choses ont cédé en silence.
Toutes les personnes que j'avais un jour été, la petite fille de trois ans, celle de sept ans, de quinze ans, toutes nous le regardions et, enfin, nous comprenions.
Il s'en fiche.
Il ne nous aime pas, il n'en a jamais rien eu à faire de nous.
Rien n'avait d'importance pour Tony O'Sullivan. Certainement pas moi qui me tenais devant lui, moi et mon cœur brisé par l'annonce de la maladie de mon père, par sa volonté de fumer jusqu'à en mourir. Rien n'avait d'importance pour lui, rien n'en avait jamais eu. Ni nous, ses enfants, ni ma mère, ni notre combat de tous les jours pour survivre, ni rien. La seule chose qui comptait pour Tony, c'était la clope entre ses doigts. Il le savait ; je le savais. Tout ce que nous avions traversé ensemble - nom de Dieu ! -, il s'en foutait. De nous, de tout. 
Mon père était un drogué.
Et, alors que tous ces liens que j'avais imaginés, prenant mes désirs pour des réalités, rompaient d'un coup d'un seul, je me suis retrouvée à l'observer depuis l'autre rive, éloignée comme jamais je ne l'avais été de cet homme impossible, ce gâchis intellectuel et moral. Toute ma vie je l'avais aimé désespérément, cet homme, mais lui ne vivait que pour ses cigarettes, son héroïne, son alcool et ses femmes. Mon père se résumait à ses addictions.
D'une chiquenaude, il a envoyé les cendres de sa Benson par terre entre nous. Je les ai regardées. Il n'y aurait pas de soudaine révélation, pas pour Tony. Rien ne viendrait arrêter sa chute. Rien de ce que je pourrais faire ne l'aiderait. Rien ne lui permettrait de renaître de ses propres cendres.
À quoi bon lui dire quoi que ce soit ? J'étais le seul phénix, la seule de nous deux qui échapperait à ce désastre. Les leçons, les transformations, l'ascension hors de cette fosse puante où j'étais née, ça ne concernerait que moi.
Que moi.
Jamais je n'ai eu à prendre conscience de quelque chose de plus triste. »

« Cette banlieue s'appelle Hillfields, et la presse la décrit comme la ligne de front de Coventry. C'est une des zones les plus misérables de Grande-Bretagne. Là-bas, à l'époque, la détresse nous cernait de toutes parts ; comme si on avait parqué les pauvres dans cet enclos géant afin qu'ils restent groupés et bien cachés. »

« Ma mère l'avait, cet instinct, cet amour maternel. Il était bel et bien en elle. Le problème, c'est que, pour qu'il se manifeste, on devait se faire percuter par une voiture. »

« En grandissant, j'ai pris conscience de certaines choses et mon amusement a été remplacé par de l'appréhension.
Quand il nous rendait visite, John Bean apportait toujours de la drogue. Ses visites tournaient à la catastrophe. Au fil des ans, il est devenu de plus en plus pâle, de plus en plus émacié, les pétards dans sa bouche ont été remplacés par des aiguilles dans son bras et j'ai vu mes parents le suivre sur cette pente. C'était ce genre d'ami là, celui qui s'accroche à vous et vous entraîne dans sa chute. »

« Je me suis transformée. La petite fille dont le corps était un instrument de liberté, quelque chose qui lui servait à bouger, à jouer, à courir - elle est restée là. Une nouvelle personne est apparue, une personne dont le corps avait invité cette terreur. »

« Ces policiers ne nous voyaient pas comme des enfants ou des victimes. Non, ils nous voyaient comme de la vermine, ils portaient sur nous le même regard qu'un fermier porterait sur une tanière de renardeaux. Et ils nous traitaient à l'avenant, comme des animaux. »

« « Pourquoi tu n'as pas de stylo ? Pourquoi tu n'as jamais de stylo ? » me demandait-elle toutes les semaines. Elle me faisait constamment la guerre à ce sujet. Je haussais les épaules et je lui répondais que je l'avais oublié.
Si je n'avais pas de stylo, chère Mme Smythe, pauvre conne, c'est parce que mes parents étaient des junkies, que ma famille était un champ de ruines, qu'il n'y avait pas de stylo chez moi et que je n'avais pas d'argent pour m'en acheter un. Ah, et ceux que je volais sur votre bureau pour m'épargner cette conversation épuisante, eh bien mes parents les sortaient de mon cartable et s'en servaient comme pipe pour leurs drogues. »

« Être frère et sœur dans une famille comme la nôtre, ce n'est pas facile. Nous avons connu notre lot de prises de bec et de brouilles sérieuses, mais nous nous aimons les uns les autres, même quand de vieilles douleurs compliquent nos relations et, pendant un temps, nous empêchent de nous parler. Au bout du compte, nous conservons ce passé commun et, bien qu'il arrive que nous nous le rappelions différemment, nous restons liés par notre enfance tourmentée. Même si nous ne pouvons pas forcément en parler les yeux dans les yeux, ce lien subsiste.

Blanchardstown, le 3 juin 2022

Salut Matt,

C'est Katriona, ta sœur. Je voulais t'écrire parce que dernièrement j'ai beaucoup parlé de toi, dans ce livre. Me remémorer tous les trucs affreux qui se sont passés chez nous n'a pas été facile, mais ça a eu le mérite de me rappeler à quel point je tiens à toi. C'est important que tu le saches. Je t'aime et tu me manques, c'est pour ça que je t'écris. 
Ces gamins que nous étions, ces gamins qui se levaient tôt et préparaient des sandwichs au sucre en en répandant partout sur le plan de travail, ces gamins qui partaient à l'école plusieurs heures en avance pour arriver les premiers et avoir la cour de récréation rien que pour eux, ces gamins sont encore en nous, bien que nous ayons changé, bien que du temps se soit écoulé. Nous sommes encore ces gamins.
[...]
Puis, après que Bob m'a fait du mal, les choses ont changé. Parce qu'il s'en était pris à moi et pas à toi. Peut-être que c'est simplement devenu trop difficile pour moi de rester proche de qui que ce soit; je ne savais plus qui j'étais, alors j'ai rompu le lien si fort qui nous unissait et nous ne l'avons jamais retrouvé. De bien des façons, on peut dire que l'histoire de ma vie est l'histoire de comment je t'ai perdu. Une histoire racontée au travers d'histoires que tu as vécues toi aussi.
Même si maman était plus tendre avec toi et papa plus tendre avec moi, on s'en fichait, car c'est toi qui comptais pour moi et moi qui comptais pour toi.
Je me souviens comme j'étais heureuse que tu puisses enfin aller à l'école avec moi. Mais toi tu ne voulais pas. Sur les marches, tu as donné des coups de pied à maman parce que tu refusais qu'elle te laisse. Ça m'a scandalisée. Tu me faisais honte dans l'endroit qui me tenait le plus à cœur à l'époque en tout cas, car j'étais dans la classe de M™ Arkinson et elle m'aimait et me montrait que j'avais de la valeur. Mais il faut dire que, toi aussi, tu m'as aimée et donné confiance en moi, à ta façon...
Entre cette première rentrée des classes où tu criais à en perdre la voix et la situation dans laquelle tu te trouves aujourd'hui, pour toi comme pour moi le chemin s'est révélé accidenté et douloureux. Peu importe, tu es mon frère. Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité.
Mais j'ai réussi à m'en sortir. Je croyais que, si j'arrivais à m'en sortir, je pourrais t'aider à faire pareil, à remonter à la surface. Je voulais que tu voies cette lumière et éprouves cette liberté.
Je me tiens au-dessus de la tranchée et je repense à tout ça tandis que, toi, tu es encore en bas. Parce que j'ai coupé la corde. 
J'essayais de vous aider à monter, tous, mais le poids était tel que c'est moi qui ai failli retomber. Alors j'ai coupé la corde. Et toi, tu es resté en bas. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu sauver ni maman, ni papa, ni personne. Il n'y a que moi que j'ai pu sauver. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais voilà.
Tu as fait des choses terribles, mais je te vois encore tel que tu es, le petit frère qui me rendait la vie plus facile. Le petit frère qui a souffert autant que moi, bien que différemment. Celui qui ne reculait devant rien pour me faire rire et oublier la souffrance.
Tu es mon frère, Matthew, et il n'y a que nous cinq qui nous souvenons de ces années-là.

Je t'embrasse,

Katriona»

« Pour moi, l'école était un lieu de conflit incessant. Je voulais les informations qu'on vous donnait en cours, mais j'avais du mal avec l'autorité. Telle qu'elle est organisée, l'école ne convient pas à tous les enfants, et elle ne me convenait pas. Je détestais les interactions, les questions, les conversations et tout ce qu'il revient à un élève de savoir gérer dans une école moderne.
Ce conflit n'est pas facile à décrire la tension entre désirer l'éducation, mais ne pas vouloir tout ce qui l'accompagne. Je pense que la honte a joué un rôle important dans un grand nombre des décisions que j'ai prises au cours de ma scolarité. Je ne voulais pas être vue. Ma famille, ce que nous étions, ce que nous faisions, je sais à quel point ça suscitait la désapprobation et le mépris. Comme j'étais tout le temps anxieuse et en colère, le moindre commentaire, la moindre question qu'on m'adressait déclenchait une réaction agressive.
J'étais isolée et complètement frustrée. Je voulais une autre vie, pas celle-ci. Je détestais me retrouver environnée de gens qui possédaient ce qu'il me manquait: une jolie maison, des vêtements corrects, de la nourriture, de l'amour. Je croyais que, s'ils possédaient ces choses, c'est parce qu'ils valaient mieux que moi. Ils avaient réussi ce que j'avais raté. Je voulais vraiment ces choses, mais j'ignorais comment les obtenir; je ne savais même pas qu'il était possible de me battre pour les obtenir. »

« [...] j'ai appris qu'attaquer les autres ne permet pas de masquer ses propres faiblesses. »

« Mon propre corps est devenu mon ennemi. Je n'étais pas responsable de ses formes ; je ne pouvais pas en changer, de même que je ne contrôlais pas le regard que les hommes portaient sur lui. Et pourtant on m'a culpabilisée. »

« Bizarrement, mon premier appartement se trouvait dans la tour Stoneycroft du quartier de Bromford la tour du logement que j'avais squatté précédemment. Soixante mètres de haut, vingt étages d'apparts. Construite en 1965, une époque où entasser les pauvres les uns sur les autres semblait une excellente solution pour libérer des terrains où les riches pourraient construire leurs belles demeures. En réalité, ces apparts étaient autant de cercueils parqués à l'intérieur d'un mausolée.
La tour Stoneycroft a finalement été détruite en 2011.
Bon débarras. »

« Être livrée à moi-même dans une société qui me demandait sans cesse de faire mes preuves et ne tolérait pas le moindre faux pas, c'était éprouvant. À cause de mon enfance, j'avais du mal à voir ma propre valeur et j'éprouvais le besoin constant d'être rassurée. Me considérer moi-même comme une mère célibataire absolument nulle, ça ne pouvait mener qu'à la catastrophe. »

« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l'intérieur. »

« J'y ai réfléchi tellement souvent, me repassant dans la tête les souvenirs que j'ai gardés d'eux, voyant tantôt mon père comme le méchant de l'histoire, tantôt ma mère. Qui était coupable ? Ma mère, telle Ève attirant mon père avec sa pomme, le précipitant dans la débauche ? Je sais bien que non.
Car je suis ma mère. Elle est moi. Nous sommes des femmes du sous-prolétariat. Doublement opprimées, donc. Elle aussi croyait que sa valeur correspondait à celle que voulait bien lui accorder un homme elle se jaugeait à l'aune de l'amour que mon père lui portait, ou non. Voilà la vérité. La différence entre nous, c'est qu'elle m'a servi d'exemple. J'ai pu apprendre de ses erreurs. Je voulais une vie meilleure pour mon fils. »

« Quand vous grandissez dans un environnement dangereux, avec des parents toxicomanes et alcooliques, dysfonctionnels et imprévisibles, vous apprenez à être constamment en alerte. La méfiance s'impose comme une nécessité pour survivre. Je suppose que tous les animaux possèdent un instinct similaire. Imaginez un mammifère né dans un lieu qui grouille de serpents et un autre né dans un lieu où il n'y a aucun serpent. Le premier tressaillira au moindre frisson dans l'herbe, non ?
Je tressaillais sans cesse. Quand je rencontrais un représentant de l'autorité, j'étais instantanément suspicieuse, instantanément méfiante. Pour rigoler, j'appelais ça mon « détecteur de conneries », mais dans les faits c'était un détecteur de danger.
"Y a-t-il des serpents ici ?" »

« Je regrette de vivre au sein d'une culture qui traite les femmes ayant besoin d'aide comme des criminelles. »

« Il est difficile de nager à contre-courant, vous comprenez. Il est beaucoup plus facile de se laisser porter. Si toute votre vie vous n'avez connu que le stress et le chaos, c'est ce courant-là que vous aurez tendance à suivre, même s'il vous entraîne dans des eaux toujours plus profondes. En psychologie, on appelle ça la zone de confort ; c'est là que nous sommes le plus à l'aise. Une fois que nous avons établi notre norme, nous avons tendance à nous y conformer, à rester dans le registre qui nous convient. À cette époque, ma zone de confort, c'étaient paradoxalement le stress et la peur : les émotions qui avaient caractérisé la plus grande partie de ma vie. Voilà pourquoi, lorsque je suis retombée dans l'autodestruction, je n'ai eu qu'à soulever les pieds et à me laisser emporter par le courant. C'était aussi une façon de me reposer, de cesser de lutter. J'étais plus à l'aise avec la peur et l'échec. Quand je me sentais trop mal, c'étaient eux que je recherchais. »

« Bien sûr, les souffrances que Tony O'Sullivan avait causées n'étaient pas son seul legs. Mon père m'a appris un tas de choses: le soupçon, la méfiance, la haine. Il m'a mise en danger, abandonnée à des prédateurs comme Bob et, jusqu'au bout, il a fait passer ses addictions en premier. Tout cela est vrai.
Mais c'est lui, aussi, qui m'a donné des livres, montré comment les lire et transmis la soif de connaissance qui m'a permis d'échapper à cet univers. Quand j'étais gamine, mon père prenait un livre, le jetait à mes pieds ou sur le canapé à côté de moi, puis me disait : « Lis ça, tu vas pouvoir découvrir la Russie. » Et de ce pas je me retrouvais absorbée dans un roman sur la guerre froide, apprenant un peu d'histoire tout en vivant des situations extrêmement tendues et périlleuses dans les pages du livre, mais aussi, parfois, dans le monde qui m'attendait quand je le refermais. »

« Ces mentions très bien décernées à des essais rédigés grâce à tout le savoir que j'avais puisé dans la vaste bibliothèque de Trinity College, je les avais méritées. Je le savais, alors pourquoi ne le ressentais-je pas pleinement ?
Probablement parce que tout me rappelait sans cesse que je vivais dans une ville structurée autour d'un système de classes caché. L'Irlande fait mine de ne pas avoir de classes, et officiellement c'est peut-être le cas, mais la population est cruellement divisée par castes juge en fonction du côté de la rue où vous habitez. »

« J'étais arrivée au bout de quelque chose, j'avais franchi la dernière étape, j'étais épuisée physiquement et psychologiquement, mais j'éprouvais enfin un sentiment de plénitude. J'avais obtenu ce dont j'avais besoin de cet endroit. Ce qu'il me manquait, je l'avais trouvé.
La sécurité, l'amour, une famille et la capacité de réfléchir par moi-même. Les tranchées dans lesquelles j'étais née, je les avais laissées derrière moi. Et au bout de cette longue et prudente ascension, il s'avérait que tout ce que je désirais, c'était la compagnie de Dave et de mes enfants. »

« Katriona Marianne O'Sullivan.
Pisseuse. Cracra. Racaille. Bouboule. Bouche à pipe. Fille-mère. Parasite. Bonne à rien. Plouc. Garce. Salope. Idiote. Idiote. Idiote. Idiote.
Docteur en psychologie.
Fille. Épouse. Mère.
Tous ces mots faisaient partie de moi, de mon histoire, et j'avais l'intention de la raconter. J'allais serrer dans mes bras cette petite gamine, cette ado, cette jeune femme perdue au cœur brisé, et lui dire : « Je suis là pour toi. Et regarde, tu t'en es sortie. » C'est vrai, je m'en étais sortie.
Je suis descendue de l'estrade sans lâcher Dave des yeux. Mes pieds ont foulé le vénérable carrelage de la salle d'examen de Trinity - l'endroit que j'avais cru si important - tandis que je remontais l'allée pour rejoindre ma famille. J'ai pris mon petit garçon dans mes bras, Dave s'est levé et m'a pris la main, puis nous avons quitté la salle et retrouvé les tendres rayons du soleil de Dublin.
« Alors, docteur ? m'a-t-il dit. Que comptez-vous faire maintenant ?
- Rentrer à la maison avec vous. » »

« ÉPILOGUE

NOTRE SOCIÉTÉ N'AIME rien tant que les histoires où l'on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu'un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l'explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l'est pas.
Pour préparer ce livre, j'ai dressé une liste de toutes les personnes qui ont joué un rôle dans ma vie. J'ai noté mes souvenirs de chacune d'entre elles, l'impact qu'elles avaient eu sur moi à l'époque et la manière dont cet impact m'affecte encore. Et en notant tout ça, il m'a semblé discerner un thème, un fil conducteur : à intervalles plus ou moins réguliers, quelqu'un apparaissait dans ma vie et m'aidait à avancer sur mon chemin.
Certaines des personnes sur cette liste m'ont poussée, d'autres m'ont tirée. Certaines ont continué de m'accompagner et d'autres m'ont regardée m'éloigner.
J'ai commencé à voir ma vie comme la traversée d'une rivière, rendue possible grâce une série de pierres de gué.
Parfois je me sentais incapable de sauter sur la pierre suivante ; parfois je ne la voyais même pas. Mais toujours quelqu'un est apparu pour me montrer comment sauter ou quelle direction prendre. Parmi ces personnes, une ou deux sont allées jusqu'à poser la pierre devant moi et me pousser dessus. Et toutes elles ont su voir au-delà de ma condition. Elles ont su me voir moi. 
[...]
La plus grande partie de ma vie, c'est comme si je l'avais passée coincée au fond d'une tranchée. La honte liée à ma pauvreté me donnait l'impression d'être seule à essayer de me frayer un chemin dans la boue qui m'engloutissait jusqu'au cou; or la chose la plus importante que j'ai apprise en racontant mon histoire, c'est que, dans les passages les plus difficiles, on m'a portée. Je ne me suis pas hissée hors de cette tranchée toute seule on m'a tirée vers la surface. Bien sûr, j'ai travaillé dur, mais sans les associations, sans les centres sociaux, sans les formations proposées par le gouvernement, sans le financement public, sans le programme d'accès à Trinity, sans les aides accordées par l'université et par l'État, sans le soutien d'amis comme Joe Dowling et Audrey et tout mon merveilleux réseau de connaissances au centre-ville de Dublin, jamais je ne m'en serais sortie.

C'est extraordinaire à quel point j'ai eu de la chance.

Car je sais où je me trouverais à l'heure actuelle si ces gens n'étaient pas apparus dans ma vie au moment où ils sont apparus, s'ils ne m'avaient pas appréciée ou s'ils n'avaient pas vu quelque chose en moi qui les avait poussés à m'aider.

Je voulais écrire ce livre pour consigner mes souvenirs quelque part, pour les partager et surtout pour peut-être donner de l'espoir à quelqu'un comme moi. Je ne veux pas qu'on me considère comme un symbole ou je ne sais quelle « incarnation de la réussite ». S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes pour faire preuve de compassion envers moi, si elles n'avaient pas été aussi déterminées à pousser hors de ce fossé cette fille désespérée et emplie de colère, je ne serais jamais arrivée nulle part.
Rien n'a changé depuis mon enfance. Je vois des gens comme moi qui luttent encore pour joindre les deux bouts, essayant de survivre en tirant parti au mieux du système. Je sais que j'ai eu de la chance - j'ai atterri dans une ville en plein essor, à une époque où l'on finançait des programmes destinés à sortir les gens de la pauvreté.
Et je n'ignore pas que, dès la fin du boom économique, on s'est empressé de réduire ces programmes à peau de chagrin ou de les supprimer carrément. Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit; aujourd'hui, il est beaucoup plus difficile pour les pauvres d'accéder à l'éducation que j'ai reçue. Les gens comme moi doivent de nouveau se montrer extrêmement reconnaissants si on daigne mettre à leur portée le moindre marchepied. 
[...] Les pauvres comme mes parents et moi sont aussi nombreux à se faire détruire par la drogue qu'il y a quarante ans. Le pourcentage n'a pas varié. La science n'a jamais été entièrement capable d'expliquer pourquoi un homme ou une femme en bonne santé se retrouve à abuser d'une substance au point de finir par se vider de son sang. Et on ne sait toujours pas pourquoi, même quand ils ont frôlé la mort, les toxicomanes et les alcooliques replongent encore et encore.
Les gens parlent de l'addiction comme s'il s'agissait d'une question de morale; pour eux, les personnes dépendantes sont coupables de faire les mauvais choix et de se comporter de manière égoïste. Petite, c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi. Pareil pour les ambulanciers qui débarquaient chez nous - à leurs yeux, l'addiction était une offense faite à la société. Même nous, les enfants, ils considéraient que nous appartenions à une classe inférieure ne méritant ni leur compassion ni leur protection. Ils nous tenaient pour responsables du chaos de nos vies. 
[...]
Mon opinion personnelle est qu'à l'origine d'une addiction il y a une combinaison d'histoire familiale, de traumatisme, de biologie, de pressions et de jugements exercés par la société. Le moteur de l'addiction, c'est un désir non pas pour la substance elle-même, mais pour l'échappatoire qu'elle procure, permettant de fuir la douleur du traumatisme et les conséquences de la pauvreté. Mes études m'ont appris que les parties du cerveau concernées par la maîtrise du comportement et par le plaisir s'activent différemment selon l'environnement dans lequel une personne a grandi. Les recherches montrent que le cerveau des bébés élevés dans un environnement marqué par la pauvreté, les dysfonctionnements et les traumatismes ne réagit pas comme celui des bébés élevés dans un environnement aimant et nourrissant. Les bébés comme moi - les bébés comme mes parents ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. 
Nous vivons dans une société profondément inégalitaire et les groupes qui souffrent ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de la zone de confort dans laquelle ils se maintiennent pour survivre. Cela aiderait peut-être à briser ce cycle funeste si, au lieu de juger les gens, nous pouvions prendre des mesures pour nous attaquer aux causes premières de l'addiction. Je sais qu'en lisant ces lignes certains penseront que je justifie les mauvaises conduites. Et la responsabilité individuelle ? diront-ils. Toutes mes études m'ont appris que le choix est un mythe : notre chemin a été tracé par notre passé et il est très rare que nous puissions le faire dévier de sa trajectoire. Elles sont peu nombreuses et très chanceuses, les personnes qui comme moi ont pu échapper au destin auquel les condamnait l'addiction de leurs parents. »

« Pauvre. Le titre de ce livre, je l'ai choisi pour susciter une réaction. Selon vos origines, il vous rappellera peut-être une réalité qui vous fera frissonner, ou il vous incitera à faire un don à une association caritative... ou peut-être hausserez-vous les épaules, estimant qu'il est naturel que certaines personnes soient tout au bas de l'échelle. « Pauvre » est un mot qui va droit au but, bien davantage que des termes comme « défavorisés », « déshérités », « démunis », « sous-prolétariat ». Ils ont chacun leur utilité, mais ne saisissent pas la réalité viscérale que j'ai connue en grandissant. Que des milliers d'enfants connaissent actuellement.
Être pauvre impacte tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes. Quand on pense à la pauvreté, on s'imagine des enfants en haillons, errant pieds nus dans les rues. Bien sûr que la pauvreté se caractérise par le manque d'argent et de biens matériels pendant une grande partie de ma vie, je ne possédais rien, littéralement. Mais être « pauvre », pour moi, c'était aussi estimer que je n'avais aucune valeur. C'était le manque de nourriture intellectuelle, le manque de stimulation, le manque de sécurité, le manque de relations. Être pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver.
Aujourd'hui encore, devenue adulte, je sens les répercussions de cette enfance. J'éprouve de la culpabilité d'avoir été élevée comme j'ai été élevée. Je déteste l'avouer on se débarrasse très difficilement de la honte résiduelle, mais j'avais plus de vingt ans quand j'ai enfin pris l'habitude de me brosser les dents régulièrement.
À moins qu'on me tende une brosse et qu'on me conduise vers un lavabo, comme à Keresley Grange, ça ne me venait pas à l'esprit. Et même dans ces cas-là, je ne faisais qu'écraser brièvement les poils sur mes dents de devant.
Si personne ne vous a montré comment faire... »

« Avoir grandi dans la pauvreté est l'indicateur le plus sûr que vous risquez de souffrir d'asthme, d'un cancer, d'une maladie cardiaque ou mentale, que vous allez faire de la prison, devenir toxicomane, divorcer, mourir ou vous suicider. Notre société a beau savoir tout ça, nous laissons encore des enfants partir à l'école sans rien dans le ventre, nous les laissons encore vivre dans des environnements rendus dangereux par la drogue et l'alcool. »

« Toute personne qui souhaite suivre des études y a droit, ou devrait y avoir droit. Et lorsqu'il existe des barrières - le coût, le transport, l'assiduité, des proches qui ont besoin de vous, une vie de famille compliquée -, le défi consiste à imaginer des solutions. Les établissements d'enseignement doivent assumer leurs responsabilités et aider les étudiants en difficulté. On a beau proposer les « mêmes » opportunités aux gens quelles que soient leurs origines sociales, nous vivons dans un système où ceux qui ont grandi dans un environnement stable et sécurisé peuvent s'en saisir alors qu'on ne prend pas en compte les obstacles rencontrés par les autres. En matière d'éducation, nous avons besoin d'équité, pas d'égalité. Si une personne n'arrive pas à y voir clair parce que le monde s'écroule autour d'elle, nous devons la hisser jusqu'à un endroit où la vue est dégagée. Voilà une chose dont Irena avait pleinement conscience le jour où je l'ai rencontrée dans les bureaux du programme d'accès de Trinity.
Ce n'est pas une coïncidence si les membres de ma communauté sont balayeurs, agents d'entretien ou serveurs, tandis que les membres de la classe moyenne sont médecins ou avocats. Ce n'est pas dû à une différence de capacités intellectuelles. C'est une question d'opportunité, d'argent et de soutien. Dès la naissance, les membres de la classe moyenne disposent très largement de ces choses; les pauvres n'ont accès à aucune d'entre elles. La vérité, c'est que nous perdons beaucoup d'esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »

« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. Je pense que cet amour est le plus pur de tous. Je sais que j'étais une enfant d'addicts, et que la seule que j'ai pu sauver, c'est moi. Mais, en me sauvant moi-même, j'ai aussi sauvé quelque chose de mes parents.
En écrivant ce livre, j'en ai peut-être appris davantage sur moi que je ne le souhaitais, j'ai peut-être fait remonter davantage de souvenirs que je ne le voulais et j'ai redécouvert mes parents sous un jour entièrement nouveau. Et, honnêtement ? Putain, ce que j'en ai bavé.
Mais c'est fait. J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages et il ne me paraît plus si lourd. Je l'ai partagé avec vous et maintenant je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre.
Et raccord. »

Quatrième de couverture

Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine.

Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant - à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition.
La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle.
Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.

KATRIONA O'SULLIVAN est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. Elle a été admise à l'âge de vingt ans, en 1998, au programme d'accès à Trinity College. Aujourd'hui maîtresse de conférences au département de psychologie de l'université de Maynooth, elle travaille sur des projets d'éducation et d'inclusion. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin.

Éditions Sabine Wespieser,  septembre 2025
302 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Simon Baril

mercredi 19 avril 2023

Tous les arbres au-dessous ★★★★☆ d'Antoine Jaquier

Une mise en perspective de notre possible monde futur, une lecture singulière, intéressante, troublante, stimulante.
« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter. S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet : Au revoir - merci. »
Salvatore s’est invité sur mon canapé ; j'ai aimé l’écouter parler de sa solitude forcée, de son instinct de survie dans cette belle planque vosgienne alors que l’humanité s’est assombrie, le gouvernement français effondré et que les énergies fossiles ont disparu.
Peut-on vivre en autarcie ? Quel sens donné à sa vie quand on est complètement seul ? Isolé de tout ? Sauf des livres 😉 Peut-on éviter la folie ?
Heureusement, deux congénères et une vache vont faire irruption, pimenter son quotidien et nous faire vivre, à nous lecteurs, de belles scènes cocasses.
Salvatore est un survivaliste qui n’a pas été sans me rappeler la série "The Last Of Us" que j’ai regardée en parallèle de ma lecture. Et c’était franchement troublant. Salvatore, au fil des pages, s'est mis à physiquement ressembler à Pedro Pascal ... J'étais en bonne compagnie ;-)
Je remercie ici Babelio, les éditions Au Diable Vauvert de m'avoir permis la découverte d'Antoine Jaquier. J'ai aimé son choix de marquer ces pages d'humour et d'ironie, le parler "cash" qu'il prête à Salvatore, ce parti pris de dénoncer les défaillances de notre système politique, économique, social et environnemental en ouatant ses propos, en les peignant de légèreté - d'un semblant de légèreté.
Une première rencontre, aussi, pour moi avec l'écriture inclusive, sur laquelle j'ai buté au début, pas habituée probablement, mais lire, vivre, communiquer sans stéréotype, c'est tellement (plus) normal, que je n'y ai plus fait attention !
Une lecture que j'ai appréciée, qui fait réfléchir... et si, et si, un monde sous le monde où le "Paradis, c'est les autres", où vivre en connexion avec la nature était possible ?
Merci Antoine Jaquier. Je suis ravie d'avoir découvert votre univers...ici sens dessus-dessous et délicieusement psychédélique, j'adore !

LES PREMIÈRES LIGNES
« Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m'avait bien éclaté, surtout la nuit, puis je m'étais habitué.
Autrefois la ferme était un alpage où les anciens faisaient paître leurs troupeaux durant l'été. Achetée en sale état, je l'avais retapée pour permettre à un couple de vivre en autarcie un an ou deux, le temps de me retourner, en cas d'effondrement du système ou si le conflit à l'Est faisait d'un coup tache d'huile.
Dans l'annonce, sa source d'eau était un détail bucolique mais c'est elle qui m'avait convaincu d'acquérir ce terrain. Qu'à moyen terme l'eau devienne notre bien le plus précieux ne faisait pas l'ombre d'un doute. 
Mes ancêtres avaient vécu des millénaires sans électricité ni eau courante, on n'allait pas me faire croire que j'en étais incapable. De plus, nous disposons aujourd'hui de connaissances scientifiques et tech- niques qui, du temps de Kaamelott, nous auraient fait des passer pour mages. Il suffisait de me remettre à jour mais il fallait le faire tant qu'internet fonctionnait et que mon voisin ne me logeait pas une balle dans le buffet si je m'approchais à moins de dix mètres pour parler jardinage.
Depuis les coups de semonce et les attentats des mercenaires de Poutine sur le sol européen, nous étions tous épuisés par cette menace couplée à ces vagues successives de pandémies auxquelles personne ne comprenait rien. Cyberattaques et coupures de courant paralysaient tout révélant l'abysse de notre faiblesse. Les gens devenaient fous, les ventes d'armes s'étaient envolées et plus aucune marque de vêtements ne déclinait une collection sans son volet paramilitaire. On oscillait entre aspiration au camouflage et espoir que tout pète enfin, tel un orage d'été clôturant la canicule assassine, rendant, malgré sa violence, l'air respirable pour un temps.
Dans ce contexte, accepter l'imminence d'une crise climatique majeure et définitive qui allait nous faire regretter les horreurs d'une bonne guerre à l'ancienne, c'était trop. 
Plus question de l'insoumission ou de la rébellion de mes vingt ans - j'avais lâché l'affaire. »

« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter.
S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet: Au revoir - merci. »

« On n'observe jamais suffisamment la nature alors que de son côté elle ne s'en prive pas. Il avait fallu que je craigne me faire happer par la forêt et que je focalise sur elle pour m'apercevoir que des loups la peuplaient. Une meute, au moins, rôdait dans les environs. »

« Assis sous un gigantesque érable sycomore, le vieux loup gris et noir devait m'évaluer depuis un moment déjà alors que j'avançais tête baissée. Lorsqu'enfin je le vis, il n'était plus qu'à deux mètres et cela me fit l'effet d'un coup de poing dans le thorax. Malgré l'effroi de la surprise, mon regard se perdit dans le sien et c'est l'ensemble du massif des Vosges qui avait planté ses yeux dans les miens. Peut-être même les Alpes et le Jura. Ces milliers d'hectares de nature profonde sondaient mon âme de grand destructeur.
Jusque-là, je n'avais porté attention qu'à la faune que je chassais et totalement ignoré le reste, ce qui ne se mange pas. Il allait en être autrement dorénavant. »

« Le proverbe dit « Le sage se tait, mais pour en avoir côtoyé des abrutis au cours de ma vie, je sais que c'est également pour eux une manière de cacher leur bêtise.
Avec le recul, je dirais qu'on n'en a rien à foutre de l'intelligence, seuls comptent les actes, mais c'est une autre histoire, ou plutôt, la suite de notre histoire. »

« - Tu peux pas tout prendre dans la nature, dis-je, c'est ainsi que nous avons tué le monde. »

« Était-elle autiste ? Savait-elle lire ? J'allais devoir attendre l'arrivée d'Alix pour le découvrir. Dans l'intervalle, je favorisais l'hypothèse de l'enfant sauvage recueillie et allaitée par les loups, dévorant dès qu'elle avait su marcher lièvres et écureuils crus sans même les écorcher, cueillant des baies dans les profondeurs obscures de la forêt des Vosges. 
Ma déconnexion avec le monde rural m'explose aujourd'hui au visage et l'histoire de la famille de Mira clarifie bien des choses quant à la révolte sanglante du peuple sur la capitale. À Paris, nous n'avions rien appris avec les Gilets jaunes et il aura fallu qu'ils reviennent nous expliquer le souci, une seconde fois, sans cape fluorescente cette fois-ci mais les armes à la main pour que nous tendions l'oreille.
L'idée que Mira ne soit qu'une gamine maltraitée et livrée à elle-même par par le système, aliénés des par parents paumés, cramés des décennies d'humiliations et de pauvreté en campagne française ne m'avait pas traversé l'esprit. Avec mon ton paternaliste, mon Manuel des jardiniers-maraîchers payé cent euros à la Fnac et ma Permaculture pour les nuls, je devais quand même avoir l'air sacrément con aux yeux de ma furtive.»

« Une bibliothèque bien fournie est de plus l'élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l'avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l'imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d'expérimentations foireuses, cinq ans que d'ailleurs nous n'avons pas, lorsque l'on vit au jour le jour. »

« L'entrée donnait directement dans la cuisine où je me tenais la plupart du temps et qui ne semblait pas avoir été rénovée depuis le XIXe siècle. Fourneau à bois, casseroles de cuivre et cloches de vache en décoration. Elle était spacieuse et la grande table en bois massif suppurait l'angoisse de générations successives d'agriculteurs sur le fil. Chaque chaise branlante se souvenait des discussions interminables sur la manière de sauver la récolte et les bêtes. Le plancher grinçait encore de ces cent pas de nuits d'insomnies paysannes. L'effondrement ne nous donnait pas le monopole de la peur de manquer et de crever la gueule ouverte - les pauvres connaissent cela depuis la nuit des temps. »

« Depuis la prise d'ayahuasca, des vagues de culpabilité liées à mon espèce entière me submergeaient. Mira avait raison. Nous nous étions gargarisés de notre amour pour nos enfants, allant parfois jusqu'à affirmer que nous nous sacrifiions pour leur avenir. Qui voulions-nous convaincre ? Dans les faits, seul notre confort avait compté.
J'ignorais si j'aimais ça ou non mais la Plante avait secoué ma conscience. Il était loin le temps de mon mépris pour Greta Thunberg et de mes tentatives de détournement de slogans. »

« Dans ce monde à l'envers, je comprenais que mon espèce n'était ni plus ni moins un parasite ou une mycose s'attaquant aux orteils d'un colosse. »

« - À l'image de Dieu, je ne suis ni homme, ni femme, car je suis double. L'anaconda et le boa fusionnent à nouveau. L'énergie du feu et de l'eau. Nous sommes déjà nombreux de ma génération et cela va continuer. Le Serpent cosmique qui a apporté la vie sur Terre il y a trois milliards d'années est simplement la double hélice de l'ADN. Il s'est multiplié à l'infini. Présent dans tout ce qui vit, Il n'est ni masculin, ni féminin, car il est les deux à la fois. Exactement pareil à moi. Puisque la séparation ne nous réussit plus, nous revenons à la nature androgyne du principe vital.
- Merde alors, la fin du patriarcat ! La créolisation du genre ! Cette fois l'effondrement est total, dis-je en rigolant. »

« L'existence est un processus d'écoulement et de changement où rien n'est jamais fixé. Le domaine est une île et d'autres rescapés vont venir. De mon côté, je n'ai qu'à rester vivant. Une fois encore les écrivains bourgeois et leurs aphorismes avaient tort. Le Paradis, c'est les autres. »

Quatrième de couverture

Récit survivaliste digne des grandes heures de l'anticipation française, un Robinson Crusoé post-apocalyptique qui nous invite à repenser la nature.

« L'effondrement du monde, nous à sa surface, une liane pour monter vers le ciel et voir les arbres d'en dessous, à lire comme un bréviaire littéraire anti fin du monde. »
Vincent Ravalec

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970. Auteur reconnu en Suisse, il est lauréat du Prix Edouard Rod en 2014 et du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2016.

Retranché dans une ferme isolée du massif vosgien, Salvatore a parfaitement anticipé la fin inéluctable de notre civilisation. Il s'est minutieusement préparé à la survie en autarcie Mais après trois ans de solitude, son chemin croise celui d'autres survivants...

Éditions Au diable Vauvert,  janvier 2023
260 pages 

lundi 2 janvier 2023

Les enfants endormis ★★★★★ d' Anthony Passeron

Anthony Passeron couche sur ces  pages un lourd fardeau familial et nous raconte les enfants endormis en mêlant l'histoire intime d'une famille de l'arrière-pays niçois à l'Histoire de la pandémie causée par le VIH qui a marqué la fin du XXème siècle... 
"Les enfants endormis", c'est le combat d'une maman (la grand-mère de l'auteur) contre l'humiliation, la honte, l'exclusion, pour garder la tête haute, sauver la réputation d'une famille, pour accompagner son fils avec tout son amour, pour garder espoir - cet appât empoisonné dans lequel on mord parce qu'il n'y a plus que ça à quoi se raccrocher-, pour que l'humanité reprenne ses droits. Elle a enclenché le mécanisme du déni irrémédiablement...un déni qui cède un temps précieux, comme une protection face à une douloureuse et macabre évidence. À la désarmante vérité, la famille du narrateur a préféré le mensonge pour ne pas voir ce fils «  junkie pourrissant parmi les siens » et tenter de rejeter le bout de l'impasse, lâ où seuls les yeux parlent...
"Les enfants endormis" est le portrait d'une famille dévastée, désarmée, en colère, silencieuse ou terrorisée, impuissante face au virus du SIDA et la réalité de ce micro-organisme qui éprouve les corps : corps médical / corps des victimes incapables de lutter « Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »
En alternance avec la tragique histoire de cette famille, Anthony Passeron documente précisément son livre de la bataille menée par les scientifiques pour découvrir le virus, élaborer des tests et mettre au point des traitements. Une poignée de scientifique seulement car beaucoup ont refusé de voir la vérité en face. Des chefs de service hospitalier ne les ont parfois pas soutenus, [arguant] fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ».
« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »
Un grand merci Anthony Passeron pour ce courageux témoignage, ce réveil de la mémoire et cet éclairage passionnant, clair, précis, nécessaire sur l'histoire du virus du Sida dans le Monde.
Une lecture poignante tout en pudeur et délicatesse.  

« C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. »
Albert Camus, La Peste

« Au premier des fils, il incombait de montrer l'exemple, de suivre le chemin de ses parents, d'honorer ce nom que ses ancêtres s'étaient efforcés de porter haut dans toute la vallée. »

« Désiré était le fils préféré. C'était souvent le cas dans les fratries de la vallée, le premier des garçons était plus choyé que les autres, il bénéficiait d'un statut à part, comme si l'attention exclusive qu'on lui avait portée avant l'arrivée de ses frères et sœurs ne s'était jamais dissipée. Émile reproduisait simplement le modèle de ses parents. Ces choses-là n'étaient pas dites, mais mon père, le deuxième de la fratrie, m'en a parlé parfois. Il justifiait l'éducation qu'il nous donnait, à mon frère et moi, par l'importance de l'équité affective et matérielle. Comme si c'était là que s'était nichée l'origine du désastre. L'histoire de ses parents et de Désiré s'était imposée comme un exemple à ne pas suivre. »

« AU ROYAUME DES AVEUGLES

Au cours de l'année 1982, le nombre de malades diagnostiqués en France progresse. Willy Rozenbaum a trouvé un poste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il peut de nouveau recevoir ses patients. Aucun d'entre eux ne voit son état s'améliorer. Les décès s'accumulent.
L'infectiologue est habitué à côtoyer la mort, mais dans le cas de cette maladie, la condamnation des patients est double : une mort physique et aussi sociale. Les articles de presse, les reportages de télévision sur la maladie ont propagé la peur dans la population. Les proches sont rares au chevet des malades, qui sont réduits à leur homosexualité, leur toxicomanie, la plupart d'entre eux n'ayant plus que de rares médecins comme interlocuteurs. 
[...]
Le 27 juillet 1982, à Washington, l'acronyme AIDS (Acquired Immunodeficiency Syndrome), traduit en français par SIDA (syndrome d'immunodéficience acquise), est adopté pour nommer la maladie. Le nom a changé, mais les stigmates associés à l'ancien « syndrome gay » ne disparaissent pas pour autant. 
[...]
Borgnes au royaume des aveugles, les médecins du GFTS sont bien seuls à vouloir comprendre ce qu'il en est, au sein d'un milieu médical qui refuse de voir la vérité en face. Les discussions sont souvent très animées. Jacques Leibowitch est un homme vif, qui s'emballe facilement. Il prend rapidement ses distances avec Willy Rozenbaum pour privilégier une collaboration avec l'équipe du professeur Gallo. Les chemins des deux premiers Français à avoir saisi la gravité du syndrome du sida se séparent en 1982.
Parallèlement, des permanences téléphoniques sont mises en place pour recenser et contacter les malades afin de les informer, mais aussi apprendre d'eux. À ce stade, ceux-ci en savent souvent davantage que les médecins eux-mêmes. Ils prennent ainsi une place inédite dans le processus de soins par l'observation qu'ils font de leurs symptômes et par la mise en commun de leurs constatations. Ces jeunes gens, des hommes pour la plupart, ont le même âge que ceux qui les soignent et sont souvent mis au ban de leur famille, qui ne veut plus les toucher ni même les voir. Ils sont beaucoup à retrouver au GFTS l'écoute, la considération et l'espoir qu'ils pensaient avoir définitivement perdus. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s'est rendu compte que cela n'avait rien à voir avec l'herbe ou l'alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d'eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Des voitures démodées sont garées à l'entrée du jardin. Brigitte descend de l'une d'elles, dans une petite robe de mariée blanche. Désiré, près de ma grand-mère, l'attend au bout du jardin, en costume bordeaux et nœud papillon. Ils ne sont pas maigres ni à côté de leurs pompes. Ils n'ont pas perdu leurs dents. Ils ne disparaissent pas dans un coin de l'image. Ils sont encore bien intégrés parmi les vivants. Ils ont l'air heureux, un bonheur timide mais un bonheur quand même.
Quand l'image disparaît brusquement du mur de ma chambre, je comprends qu'ils auraient pu avoir une vie en dehors de la drogue. Une vie où ils auraient été heureux. Une vie où j'aurais pu les connaître. Une vie simple qui n'aurait sans doute pas mérité d'être racontée, mais une vie tout entière. C'est à ce jour-là qu'il faudrait pouvoir remonter pour tenter de tout recommencer autrement. Désormais, il n'y a plus qu'en regardant les super-8 de mon père dans le désordre qu'on peut ramener ces gens à la vie. »

« Le jour même du congrès pourtant, l'Institut Pasteur dépose un brevet pour protéger et homologuer son premier test de dépistage, résultat de recherches menées en parallèle sur des anticorps de patients contamines. La bataille franco-américaine des brevets, qui trouve s source dans un mélange ambigu de coopération et de compétition, ne fait que commencer. »

« Pierre Dellamonica n'était pas soutenu au sein de son propre hôpital. Le chef du service de virologie avait refusé d'analyser les prélèvements sanguins de ses premiers patients susceptibles d'être infectés. Il arguait fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ». »

« Dans l'arrière-pays niçois, rares étaient les villages complètement épargnés. L'héroïne y avait séduit la jeunesse, charriant le virus avec elle. »

« Des allers-retours entre le village et la ville, entre sa chambre d'hôpital et son appartement, entre la drogue et le sevrage, entre une lente agonie et de brefs moments d'apaisement. Entre la vérité et le déni aussi. Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d'une maladie d'homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu'il ne se drogue plus. À chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« ... la revue donnait à voir l'agonie de Kenny Ramsauer, un jeune entrepreneur américain jusqu'alors inconnu en France, qui avait voulu témoigner de sa maladie jusqu'au bout. Sur une double page, deux portraits, pris à quelques mois d'intervalle, montraient les ravages de la maladie sur les corps. Ils disaient la gloire et la chute d'un jeune homme. Beau et séduisant à gauche, défiguré et méconnaissable à droite. Son visage enflé personnifiait la tragédie qui se jouait de l'autre côté de l'Atlantique. Jim, le compagnon de Kenny, racontait l'apparition des symptômes, l'exclusion progressive, la famille et les amis qui s'éloignent, la souffrance, les brimades du milieu médical aussi. « Le poids des mots, le choc des photos », l'hebdomadaire n'y allait pas de main morte et concluait le reportage par un bref état des lieux de la situation en France: la consultation d'un jeune steward à l'hôpital Claude-Bernard deux ans auparavant, les travaux de Jacques Leibowitch à l'hôpital de Garches qui avaient permis de remonter la piste du virus. »

« La drogue était un continent inconnu sur lequel mon oncle et sa compagne dérivaient. Les vols de médicaments, de bijoux et d'argent avaient affecté la famille, les amis. Mon père ne comprenait pas ce qui pouvait amener un homme à voler les siens. Dans cette famille où l'amour ne se disait pas, l'argent et la nourriture étaient les uniques vecteurs d'affection. L'argent qu'on consent à donner, l'argent qu'on prête, qu'on confie, celui qu'on refuse aussi. Les plats préparés par ma grand-mère, les pièces de viande que mon grand-père mettait de côté dans la chambre froide pour les dîners avec leurs enfants, étaient le témoignage d'un amour réciproque, l'expression de sentiments muets. Quand ma grand-mère constatait que de l'argent avait encore disparu dans la caisse du magasin, mon père se contentait de soupirer en patois « Sabès» (tu sais). »

« L'appartement de mon oncle s'était agrandi du vide que la drogue faisait autour de lui. Les disques, les meubles, les vêtements, la décoration... tout ce qui pouvait l'être avait été vendu. »

« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »

« Au milieu de ses compagnons d'infortune, pour la plupart homosexuels ou drogués, elle ne pouvait plus nier l'évidence. Le virus la menait à tout ce dont elle avait tâché de s'extraire. Il était parvenu à contrarier la trajectoire qu'elle s'était efforcée de suivre depuis l'Italie. Un micro-organisme, surgi d'on ne sait réussissait à enrayer une longue histoire d'ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu'un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d'exclusion es d'humiliation qu'elle s'était juré, il y a longtemps, de ne plus jamais revivre.
Seule cette maladie était arrivée à ce qu'une mère voie son fils tel qu'il était : un junkie pourrissant parmi les siens. Un toxicomane promis au même sort que ses compagnons. Peu importaient ici son nom, son prénom, les espoirs que ses parents avaient placés en lui, la réputa- tion d'une famille sans histoires. Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »

« Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d'aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C'était d'ordinaire le lot des médecins. L'épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d'ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés. »

« Rock Hudson est l'un des premiers artistes populaires à avoir rendu publique sa maladie. Aux yeux du monde. le sida trouve enfin un visage, celui d'une star déchue. »

« Au sein même de services consacrés aux malades qui en étaient atteints, le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu'on avait d'elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l'idée de péché. Le péché intime d'avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s'être s'injecté de l'héroïne en intraveineuse, d'avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d'avoir voulu satisfaire son désir d'enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades étaient plus coupables que d'autres.

Le bien, le mal, les victimes, les coupables, les discours qui accompagnaient le sida s'imposaient jusque dans notre famille et la divisaient. Ma grand-mère dressait le portrait de trois victimes de la fatalité : son fils, sa belle-fille, sa petite-fille. Mon grand-père restait muré dans le silence. Les stéréotypes liés à la maladie l'étouffaient. En parler exigeait de convoquer des thèmes dont il ne maîtrisait pas le vocabulaire, qu'il n'avait pas le courage d'aborder. Fuyant cette atmosphère pesante, il se réfugiait à la boucherie. Peu importe que les villages qu'il continuait d'arpenter soient déserts, le travail était son échappatoire. Quant à mon père, dans le secret de sa colère la plus profonde, je crois qu'il avait établi une distinction fondamentale entre une petite fille victime et ses parents coupables. Coupables de lui imposer leur propre mort, si précoce, coupables de lui léguer leur sang pourri en héritage. »

« Le virus était allé au bout de sa logique absurde. Contredisant ceux qui aimaient à le décrire comme un être malin. Il avait détruit son hôte, terrassé son système immunitaire. Il avait lui-même scié les piliers d'un refuge qui allait désormais s'effondrer sur lui. Froid, le corps d'Émilie était devenu son impasse, une voie sans issue. S'il avait su migrer depuis son père jusqu'à sa mère et depuis sa mère jusqu'à elle, il n'avait plus trouvé depuis d'autre navire à saborder. Combien de temps allait-il survivre en elle morte, à circuler d'un bout à l'autre de ses veines? Quelques heures ? Quelques jours? Personne ne songeait à se poser ces questions lugubres, à part les services mortuaires. Ils ont imposé au cadavre d'Émilie les mêmes précautions qu'à ceux de ses parents.
Après toutes ces années passées à veiller la petite fille aussi souvent que possible, personne ne se résignait à quitter sa chambre d'hôpital. Certains ont refusé de remonter au village sans elle. Le regard perdu à travers la fenêtre qui donnait sur la promenade des Anglais, tous se tenaient prostrés dans le silence. Au-dessus de la mer, on guettait patiemment l'aube qui viendrait déchirer ce qu'il restait de la nuit. »

Quatrième de couverture

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits: celui de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d'un paria.

Éditions Globe,  juillet 2022
273 pages
Prix Wepler-Fondation La Poste - 2022

mardi 18 mai 2021

La Sainte Touche ★★★☆☆ de Djamel Cherigui

La Sainte Touche est une sainte peu catholique, mais fort aimable et vénérée au plus haut point puisque le jour de la Sainte Touche, on touche ses allocations. Et quand le tiroir caisse s'active, cela fait le bonheur d'Alain Basile, puisque cette rentrée d'oseille lui permet de récolter les loyers de ses locataires du dessus de son épicerie. Alain, c'est le Saint-Patron qui domine la Sainte Touche et ses locataires dans la précarité dont il abuse quelque peu. Alain, son grand rêve, c'est de devenir millionnaire, de rendre sa femme fière de lui. Pour cela, il choisit les chemins de traverse, ceux boueux, audacieux mais risqués, ceux du pari et non ceux de la sagesse, enivrés et enivrants. 
Pour le meilleur et pour le pire, un jeune étudiant fainéant, "l'artiste", croise la route de ce "business man" atypique. Ce jeune s'est barré de chez lui - son daron n'a pas accepté qu'il puisse penser à arrêter l'école pour devenir écrivain. Vivre à la rue, en errance n'est pas donné à tout le monde, et vouloir voler de ses propres ailes, découvrir le monde, c'est aussi prendre le risque de récolter « un fond de poubelle pour bouffer et un bout de trottoir pour pioncer ».  
Le langage est argotique, cru, brut, sans fioritures, savoureux et enthousiasmant ! D'un verbe de ouf ! 
La Sainte Touche, c'est roman social cocasse et je rejoins totalement François Busnel, ça fait franchement du bien ! Je l'ai trouvé également extrêmement touchant sous ses airs légers et drôles, sans véritable intrigue apparente, il donne à réfléchir sur la condition des jeunes en déroute. À lire et encore plus à écouter je pense !

Un très bon moment de lecture jubilatoire que je dois @luparahlam sur Babelio et @AhlamALu sur Insta. Merci Ahlam ! Son retour de lecture est superbe et très enthousiaste ! Et sa page Insta est une tuerie !

« L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté ; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. » Jean-Jacques Rousseau

« Tout corps persévère dans l'état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouver, à moins que quelque force n'agisse sur lui, et le contraigne à changer d'état. » Isaac Newton

« La vie bohème, c'est pas comme dans les comédies musicales. Y'a rien de romantique là-dedans. Tout le temps que j'ai zoné dans la rue, j'ai vu ni peintre ni poète. Pas d'ateliers d'artiste avec des lilas jusque sous les fenêtres. Que des caves humides et des bouches de métro. Des squats délabrés. Clochards, toxicos, et punks à chiens. Gueules tordues et regards glacés. Des mecs qui t'écorcheraient vif pour un bifton de cinq balles. Rien de ce que j'avais imaginé. Putain de désillusion. »

« Ici y'a qu'un moyen de s'en sortir … C'est en charbonnant ! Oui, l'artiste ! Le charbon, le taf, le boulot, le job, le turbin ! … Appelle ça comme tu voudras, le fait est qu'ici, on n'a rien sans rien… Et plus tôt il l'apprendra et mieux ce sera. Moi, j'te l'dis, j'lui sauve la vie au bledien. C'est de l'aide à l'insertion, v'là ce que j'fais, moi ! L'État devrait me filer une médaille pour ça... Hein, l'artiste ? Qu'est-ce que t'en penses ? T'es pas d'accord ?
Vu comme ça, il n'avait pas tout à fait tort. »

« Le colosse se dégage facilement. Il fait un pas en arrière, prend son élan... et paf !!! ... Il me colle une grosse beigne en plein pif. Un filet de sang jaillit de ma truffe, j'aperçois des petites étoiles qui dansent autour de moi. Ca aurait pu lui suffire, au mec (enfin, moi j'trouvais) mais non ! Le v'là qui m'bloque dans un coin du couloir. Il s'acharne sur ma tronche : Jabs ! Crochets ! Uppercuts ! Y s'fait plaisir le mec ! Il prend tout son temps, il me lamine, me martèle. C'est un pilonnage intensif, c'est la Marne et la Vendée sur ma gueule. Ses mains sont des battoirs, ses avant-bras, des marteaux-piqueurs. Il m'estropie la trogne, me vandalise la poire. C'est de la démolition ! Du gros œuvre ! Y m'travaille un peu avec les coudes...»

« L'esprit, c'est comme la nature, il a horreur du vide. »

Quatrième de couverture

Des mecs comme Alain Basile, vous n’en croiserez pas tous les jours et pas à tous les coins de rue.
C’est dans son épicerie, La Belle Saison, que j’ai fait sa connaissance. Mon père venait de me mettre à la porte et je vagabondais dans les rues en rêvant d’une vie de bohème. Alain, lui, il en avait rien à faire de la bohème et des lilas sous les fenêtres, sa seule ambition était de devenir millionnaire. Pour réussir, il était prêt à tout et avait besoin d’un associé. C’est tombé sur moi. Mais accuser Alain Basile d’avoir chamboulé mon existence reviendrait à reprocher au Vésuve d’avoir carbonisé Pompéi. Sans lui, je n’écrirais pas aujourd’hui.

Si La Sainte Touche raconte les aventures d’un duo improbable avec humour, c’est aussi un pur joyau littéraire, aussi cynique que romantique. Un roman dans la veine de Karoo de Steve Tesich, de la série Breaking Bad et du film Dikkenek.

Éditions JC Lattès, label La Grenade, mars 2021
222 pages