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mercredi 17 juin 2026

On ne verra pas les fleurs le long de la route ★★★★☆ d'Éric Pessan

Quelle belle surprise !
J'avais découvert la plume d'Éric Pessan avec "Ma tempête" et j'en gardais un souvenir marquant. Je ne savais pas vraiment ce qui m'attendait en ouvrant "On ne verra pas les fleurs le long de la route", et j'ai été emportée dès les premières pages.
On plonge dans un monde ravagé par le dérèglement climatique, où les livres ont disparu et où lire est devenu un savoir presque oublié. 
Éric Pessan construit une œuvre singulière et audacieuse. Plus de mille citations d'auteurs s'entrelacent à son propre texte sans jamais l'étouffer. Au contraire, elles lui donnent une ampleur et une résonance remarquables.
Passé le léger vertige des premières pages, quel bonheur de se laisser porter par ce chœur de voix venues de toutes les époques et de tous les horizons. Un texte qui emprunte plusieurs chemins, celui d'un roman d'anticipation, d'un manifeste écologique, d'une réflexion politique, d'une déclaration d'amour aux livres et à l'écriture.
J'ai aimé sa colère, sa lucidité, mais aussi son immense foi dans la littérature. Car derrière cette dystopie parfois sombre se cache avant tout une ode à la littérature. à sa capacité de nous faire penser le monde, de transmettre et de préserver la mémoire des hommes. 
« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser. »
Une lecture exigeante parfois, foisonnante toujours, qui m'a donné envie de noter des dizaines de références et de retourner fouiller dans ma bibliothèque.

Une très belle traversée littéraire.



« les flashs
spéciaux
des journaux télévisés
se tatouent directement dans mon
crâne
viennent émulsionner
mes peurs
voutent
mes jours
et hantent mes nuits. »

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

« Tu traces des mots sur un carnet. Des vers. Un poème. "C'est quand tu es ivre de chagrin que tu écris"¹¹2. "Si cela avait un sens de se demander quelle forme de littérature est aujourd'hui indispensable"¹¹3, je répondrais la poésie. Ta poésie. Tu as perçu ma présence, tu relèves les yeux vers moi, souris faiblement. Je m'efforce de masquer ma fébrilité. J'ai envie de te lire, là, tout de suite, mais je ne veux ni te presser ni te bousculer "ni te brouiller les idées"¹¹4. Un matin, "tu m'écriras un poème et je le porterai agrafé sur mon cœur jusqu'à mon dernier jours"¹¹5. »
112. René Char, Fureur et mystère, Poésie, Gallimard, p.139
113. Elias Canetti, La conscience des mots, trad. Roger Lewinter, Le Livre de Poche, p.262
114. Italo Calvino, Le Vicomte pourfendu, trad. Juliette Bertrand, Le Livre de Poche, p.107
115. Patricia Schonstein, Angeli, trad. Brice Matthieussent, L'Éclose, p.50
116. Charles Monselet, La journée du marchand de vin, Séquences, p.42 


« combien les mots du Mini 
stre sont creux et mensongers 
orduriers
des chiens mordant au visage
putain !
les responsables sont ceux qui laissent les 
températures
dépasser les 45°C
ceux qui rendent l'air étouffant 
et collent les vêtements à ma peau
je ne peux plus porter de soutien-gorge
il fait trop chaud
les coutures me blessent »

« J'ai lu quelque part que "si les conducteurs de SUV étaient une nation, en 2018, elle aurait été à la septième place pour les émissions de CO2"¹90. On fonce, on rit, j'espère que la réparation coûtera un bras au propriétaire. "N'importe quel acte, si extravagant soit-il, contient en lui une chaîne d'actions infinies et successives"¹91. Je rêve encore d'une contamination, d'un soulèvement, d'une révolution, je rêve qu'en apercevant le pare-brise brisé, quelqu'un aura alors envie d'imiter mon geste, il inventera sa façon de faire de l'art, il ira crever des pneus de 4x4 ou dégommer les écrans publicitaires lumineux. Et que peu à peu une insurrection débute, par contamination, à partir d'un acte infime qui transformera le monde en exposition générale joyeuse et bordélique. Je voudrai tant croire à la possibilité d'une action collective. »
190. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, trad. Étienne Dobenesque, La Fabrique.
191. Bruce Bégout, L'éblouissement des bords de route, Verticales, p.97

« Je me suis approché du plus gros et plus voyant des yachts, un coup d'aiguille a percé le préservatif rempli de peinture, une petite impulsion et le tour était joué. Je m'en remettais à "l'imprévisiblité d'un processus spontané"212, je m'en remettais au vent. Le village où nous nous trouvons est un port de plaisance où les ultra-riches exhibent leur mépris. »
212. Jean-Hubert Gailliot, Le soleil, L'Olivier, p.236



« Je farfouille dans les CD, la musique que j'écoute n'est pas stockée dans un nuage ou captée par un réseau 5G, d'une certaine façon elle existe, mes doigts peuvent la toucher, l'extraire d'un boitier cristal ou cartonné, la glisser dans la fente de l'autoradio. Elle possède une matérialité identique à celle des livres, j'ai entendu à la radio que seul 0,01% de la population ne possède pas de smartphone. Je me demande à quel moment ne pas en posséder sera interdit. »



« À un moment, tu as arrêté de marcher, tu ne disais rien, tu t'es approchée de moi et tu as eu ce geste incroyable : tu as glissé ta main sur ma joue. Ton geste "a lavé mon visage de sa noirceur"319. C'était un geste de pure tendresse, un geste d'apaisement, un geste quasiment maternel. Je ne sais plus si tu as parlé, je ne me souviens que du contact de ta paume fraîche contre ma peau. Tu souriais. Tu cherchais à apaiser mon éternelle colère contre le monde. »
319. Kalim-è-Kâchâni, « L'opprobre de la vie », in Anthologie de la poésie persanne, textes choisis par Z. Safa, trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, p.285


« Les livres parlent littéralement, "c'est bien commode"344, hommes et femmes sont devenus analphabètes; pour lire il faut porter à son oreille, on enregistre ses notes, ses pensées, ses textes, on stocke des milliards de téras de données dans des datacenters de plus en plus volumineux, nécessitant de plus en plus d'énergie et de plus en plus de sources de refroidissements, et "forcément personne ne nous écoute"345. Les pays occidentaux ont été les premiers à abandonner l'écriture et la lecture, peu à peu suivis par une bonne partie du monde, et paradoxe des paradoxes - seuls les intégristes religieux continuent aujourd'hui d'apprendre le maniement des mots à leurs adeptes dans quelques écoles coraniques, talmudiques ou catholiques ultra-orthodoxes et traditionnalistes. »
344. Murray Leinster, Un logique nommé Joe, trad. Monique Lebailly, Le Passager clandestin, p.7
345. Fausto Paravidino, Peanuts, trad. Philippe Di Meo, L'Arche, p.27

« Je ne sais pas comment les gens font pour réfléchir sans lire et écrire, j'ai besoin des livres pour penser, "c'est un mouvement de désir toujours relancé ; un mouvement vivace, joyeux-grave, illuminé, joueur et implacable en même temps, constamment animé par une fantastique invention verbale"347. "Je veux écrire"348. "Lire était aussi une façon de vivre"349. "C'est quelque chose que j'ai déjà, à plusieurs reprises, laissé entendre entre les lignes"350. Je ne dis pas que les podcasts et autres créations orales sont mauvaises ou inintéressantes, les créateurs se sont emparés du son et de l'image avec grâce et talent, il y a dans les œuvres sonores autant d'impertinence, de contestation, d'esprit critique qu'autrefois dans les livres, il y a également autant d'opportunisme, de misères bâclées et moutonnières qu'il y en avait dans la littérature. Des "projets soi-disant artistiques que favorise et subventionne le gouvernement pour relancer l'économie"351. "Libéralisme triomphant"352. Rien n'a changé, rien ne change, sinon que le son et les pictogrammes ne remplaceront jamais l'écrit. "Ce qui le différencie d'avec le texte, d'avec la parole pure"353, c'est que l'écrit permet de s'installer dans une continuité. L'écriture est l'une des bases de nos civilisations, l'histoire nous a appris qu'elle progresse plus par évolution que révolution, la place prépondérante de l'image et du son n'aurait jamais dû chasser l'écriture. Mon rêve est de continuer à tenir entre mes mains "un livre qui est complètement abîmé à force d'être lu"354. »
347. Georges Didi-Huberman, Aperçues, Éditions de Minuit, p.71
348. Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey, p.225
349. Salman Rushdie, Joseph Anton, trad. Gérard Meudal, Folio, Gallimard, p.165
350. Kôbô Abe, Rendez-vous secret, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard, p.131
351. Stéphane Vanderhaeghe, P.R.O.T.O.C.O.L., Quidam, p.181
352. Stéphane Vanderhaeghe, ibid., p.253
353. Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Folio, Gallimard, p.164 
354. Thomas Bernhard, « Trois jours », in Récits 1971-1982, trad. Claude Porcell, Quarto, Gallimard, p.32

« Celles et ceux qui balancent leurs ordures par terre n'ont rien à foutre du changement climatique, de la pollution, de la politesse, et - je pourrais le jurer - de la disparition de la littérature, je suis certain que tout est lié. Je voudrais tellement croire "encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens"360, chaque jour le monde semble vouloir me prouver le contraire. »
360. Juan José Saer, Glose, trad. Laure Bataillon, Le Tripode, p.81-82 

« C'est fou, des gens sont prêts à se battre pour protéger un commerce, on part en courant, on saute quasiment par-dessus les barrières; attirés par les bruits et la bousculade les agents de sécurité sont tous entrés dans le magasin; au moment de franchir la porte, je m'arrête, me retourne.
"Le plus fascinant dans la vie, c'est ce qu'on ne peut pas acheter: l'amitié, un beau coucher de soleil, le sourire d'un enfant, l'amour d'une mère... "372 [...]. »

« Il y a cette scène célèbre, à la fin de Fahrenheit 451 où Montag, le narrateur, rencontre des gens qui ont mémorisé les contenus des livres, interdits par la société.
"Le mieux, c'est de tout garder dans sa cervelle où personne n'ira chercher. Nous sommes tous constitués de morceaux, d'extraits d'histoire, de littérature, de droit international, Byron, Tom Paine, Machiavel, le Christ..." 373
L'idée est belle, très romanesque, mais je n'ai jamais pu y croire. La société décrite par Bradbury est totalitaire, c'est la grande différence avec notre époque ; "le plus suffoquant"374 c'est que nous ne vivons pas en dictature quoi qu'en disent les opposants, nous vivons dans une fragile abondance, en étant dirigés par des gens que nous avons élus, en ayant conscience qu'autour de nous les autres modèles de société sont souvent bien pires. "Simplement, notre monde est ainsi. Et dans notre monde l'homme est ainsi" 375. Pas une dictature, non. "La crise climatique est un révélateur d'absurdités en cascade : non seulement il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme; il est aussi plus facile, du moins pour certains, d'imaginer apprendre à mourir qu'apprendre à se battre"376. Nous ne vivons pas dans le monde des auteurs de dystopie, nous vivons dans un réel bien plus confus et contradictoire. "Nous sommes des pétards et nous n'attendons qu'une allumette"377. Et - pour en revenir à Bradbury - la fin de sa fiction ne m'a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme, sans parler des erreurs que la mémoire peut produire, "la mémoire est une notion si complexe que, même si nous énumérions toutes ses facettes, nous serions encore loin de la réalité"378. Nous avons besoin d'écrits. "Les années s'assemblent en siècles et pendant ce temps, ici"379, nous devons écrire.
Pour ma part, je n'ai rien trouvé de mieux que tenir journal du quotidien et de puiser "au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques, sans grand profit par manque d'art, d'ordre, de mémoire, de jugement"380.
Je connais la chanson : "Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation"381. Je m'en fous un peu, je n'ai plus assez d'énergie pour être théorique, j'agis. »
373. Ray Bradbury, op. cit., p.176
374. David Christoffel, Littéralicismes, L'Attente, p.38
375. Arkadi et Boris Strougatski, op. cit., p.142
376. Andreas Malm, op. cit., p.169-170
377. Carrie Snyder, Invisible sous la lumière, trad. Karine Lalechère, Gallimard, p.190
378. Andrei Tarkovski, Le temps scellé, trad. Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, Philippe Rey, p.68
379. Jón Kalman Stefánsson, La tristesse des anges, trad. Éric Boury, Gallimard, p.164
380. Richard Burton, Anatomie de la mélancolie, trad. Gisèle Venet, Folio, Gallimard, p.66
381. Emil Cioran, « Aveux et anathèmes », in Œuvres, Quarto, Gallimard, p.1703

« Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser "suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent"395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que "lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art"396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, "je n'ai guère d'illusion à ce sujet"397, il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. "Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état"398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Je le veux toujours, "il me semble"399. "Mais rien, jamais n'abolit notre enfance"400. »
395. Miguel de Cervantes, Don Quichotte, tome II, trad. Jean-Raymond Fanlo, Le Livre de Poche, p.155
396. Edith Wharton, Le vice de la lecture, trad. Shaïne Cassim, Les éditions du Sonneur, p.13
397. Arthur Adamov, La parodie, Folio Théâtre, Gallimard, p.89
398. Florence Seyvos, Une bête aux aguets, L'Olivier, p.51
399. Isaac Asimov, Les robots, trad. Pierre Billon, J'ai lu, p.260
400. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, p.51

« Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix "est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilha au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants"407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique. »
407. Eric Arlix, Golden Hello, Jou, p.21

« Incorrigible, je ne peux m'empêcher de rêver à ce que l'on finisse par massacrer l'ultralibéralisme et le capitalisme meurtrier, afin d'"utiliser leurs cadavres comme engrais pour les plantes"424. »
424. Natsume Sôseki, Oreiller d'herbes, trad. René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Rivages poche, p.122 

« On saccage la planète et on se rassure en portant notre sac jaune jusqu'au bac de recyclage. "Le monde est simple en somme. Sauf, bien sûr, qu'il touche à sa fin"474. "Le futur ne promet rien"475. »
475. Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde, La Découverte, p.12 

« Le processus d'autodestruction du monde "a en lui des roues dentées dont je ne comprends pas l'angle d'attaque"494. Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l'épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n'avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant "c'est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d'une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance"495. "Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d'un tableau, de la perfection d'une musique ou d'un poème"496. Alors j'écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis "un mélancolique qui décide de se mesurer au monde"497. »
494. R.A. Lafferty, Autobiographie d'une machine ktistèque, trad. Guy Abadia, Robert Laffont, p.140
495. Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, L'Arche, p.85
496. Silvina Ocampo, Mémoires secrètes d'une poupée, trad. Françoise Rosset, Gallimard, p.86
497. Juan José Saer, Lignes du Quichotte, trad. Michèle Planel, Verdier, p.25


« Je suis née pour tourner des pages 
m'embarquer à bord du Pequod 
traverser la Mancha derrière le Quichotte 
partager la journée de Clarissa Dalloway 
m'inventer des romances avec Emma Bovary 
m'étonner aux côtés de Pangloss 
rire du père Ubu 
m'horrifier des hommes avec Ferdinand 
Bardamu 
observer la frontière avec Giovanni Drogo 
suivre tous les Ulysse

Je n'ai pas envie de vivre recroquevillée 
en boule
sans jamais laisser dépasser une main hors des 
draps
je n'ai pas envie de vivre en étant bénie 
par les mêmes qui abandonnent les mots 
font-ils semblant de croire que les paroles 
demeurent
suspendues en l'air 
jusqu'où sont-ils dupes de leurs propres 
mensonges

J'ai senti ma colère mourir à l'intérieur 
ç'aurait été confortable
renoncer enfin
me contenter de jouir de respirer 
me clouer au présent 
en oubliant le passé 
en niant le futur 
m'apaiser 
déposer mes inquiétudes dans la poussière sèche

Je suis née aussi pour rôder dans les rues 
courir les champs
ne pas craindre perpétuellement 
les orages 
les tsunamis 
les ouragans
les crues
les sécheresses 
les épuisements des sols et des ciels et des mers
[...]
je suis née pour lutter 
je suis née pour être entière 
je suis née pour la colère

la certitude a fauché ma journée 
j'ai repris la route  »


« Un entrepreneur parle de sa réussite, je veux changer de station mais tu retiens ma main. Ça t'intéresse d'écouter, ça t'intéresse de savoir comment ce type est devenu millionnaire en torpillant plusieurs entreprises. Il fanfaronne en expliquant sa stratégie, il a racheté des boîtes pour "les endetter jusqu'aux sinus"880 pour ensuite "pomper les mannes des aides, les régionales, les étatiques et les supra-étatiques"881, Son cynisme me donne envie de vomir, je me demande si la journaliste va lui rire au nez, va l'insulter, va l'accuser de profiter du système, mais non: la finance n'a aucune morale, je crois percevoir une sincère admiration dans la voix de l'intervieweuse. Pourtant, "si vous avez vraiment appris à penser, à être attentifs, alors vous saurez qu'il y a d'autres options"882. La finance paraît être le seul modèle possible. "Au contraire représentez-vous un monde autre"883, je pense, un monde d'échanges et de trocs, sans spéculation... Un reportage commence sur l'augmentation des sans-banques : les gens trop démunis par les crises et l'inflation voient leurs comptes supprimés, plus aucune banque n'accepte de les accueillir. Et sans compte bancaire, ils s'enfoncent dans une spirale infernale de paupérisation, leur existence devient "un exil, une solitude, une torture"884. Sans compte bancaire, pas de logement, pas de travail, la rue, la mort. "Le client est toujours, quasi, le plus faible. L'argent vous appartient, la manière de le dépenser si peu. Le relevé de compte est un rapport d'autopsie"885.
"Va crever !"886 [...] »
880. Nicole Caligaris, Ubu roi, Belfond, p.153
881. Nicole Caligaris, ibid.
882. David Foster Wallace, C'est de l'eau, trad. Francis Kerline, L'Olivier, p.96
883. Rabelais, « Le Tiers Livre », in Œuvres complètes, Éditions du Seuil, p.386
884. Nathaniel Hawthorne, La maison aux sept pignons, trad. Claude Imbert revue par Marie Elven, GF Flammarion, p.173
885. Joy Sorman, Déontologie, in Béatrice Merkel, Capricci, p.16
886. Magda Szabó, La Porte, trad. Chantal Philippe, Viviane Hamy, p.129 

« Sans la littérature, la société "devenait semblable à une énorme machine tournant à vide"961, elle seule peut nous arracher à "l'actualité banale de notre vie commune"962. »
961. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Folio, Gallimard, p.140
962. Pierre Klossowski, Roberte ce soir, Éditions de Minuit, p.36 

« Parfois, j'écoute la radio, j'entends les efforts d'Israël pour finir de réduire en cendres la bande de Gaza, j'entends les ouragans et les cyclones, les îles subitement englouties, l'inflation en miroir du profit des plus riches, l'"immense tristesse"1003 d'un monde devenant chaque jour un peu moins habitable. "Les pratiques d'exploitation planétaires actuelles répondent massivement à une économie de marché développée sur le mode libéral avec un objectif de profit immédiat"1004. "La hargne incompréhensible, sauvage"1005, du monde ne me contamine plus.
Tant pis si tout est foutu. "J'ai à vivre..."1006
Je coupe vite la radio, "le monde est un esclave"1007.
Notre combat est certainement dérisoire, il repose sur une conviction unique : "le livre est indestructible"1008.»
1003. Dennis Wheatley, La découverte de l'Atlantide, trad. A.H. Ponte, Néo, p.19
1004. Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, éditions du commun, p.41
1005. Jacques-François Piquet, Rue Stern, La Différence, p.142
1006. Jean Anouilh, Cher Antoine, Folio, Gallimard, p.112
1007. Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Allia, p.101
1008. George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Folio, Gallimard, p.252

Quatrième de couverture

« La seule chose que l'homme finira bien par totalement détruire, c'est lui-même. »

Dans un monde au bord de l'effondrement climatique, les livres n'existent plus. Rares sont les personnes qui savent encore lire.

Alors qu'ils parcourent les routes, fuyant incendies et ravages, un homme et une femme commencent à écrire. Pour que les histoires perdurent, ils puisent dans les centaines d'œuvres littéraires gravées en eux et tissent les mémoires d'un monde en perdition.

Éric Pessan mêle avec brio son écriture à plus de mille citations d'œuvres pour créer une fiction d'anticipation hors-norme, à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et les plus grandes créations de l'OuLiPo. 

Éric Pessan est né à Bordeaux.
Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempète, On ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain.

Éditions Aux Forges de Vulcain,  janvier 2026
203 pages

mercredi 9 avril 2025

Le temps d'après ★★★★★ de Jean Hegland

Quand l'homme a détruit son propre monde, comment accorder de nouveau sa confiance ?

Les mots virevoltent, interpellent par leur beauté et les images qu'ils convient dans nos têtes. 
Poétiques et touchants, ils nous disent la connexion avec la nature, l'attachement émotionnel envers la forêt. 
- cauchenoir - capane - noutrois -gambalader - dédécider - enfantelait - tracemettre -terreurisant - chercher notre chemin à pâtons - agréabler notre travail - des chapeaugnons - ... 
Une lecture pour ralentir, s'arrêter, se mettre au diapason de notre environnement.
Festin de mots.
Festin de lumière.
Une lecture qui sent bon le vert.
Une ode à la résilience humaine.
La suite logique, idéale à mon humble avis de "Dans la forêt". On y retrouve l'esprit du premier mais avec une profondeur encore plus forte à mon humble avis.

« COMMENCER une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots. Voici un nouveau présent, dit une nouvelle histoire. Bois à longs traits et laisse-le te remplir. ★★★★★
Eva dit qu'une histoire qu'on raconte est une histoire morte. Elle dit que chaque nouvelle seconde est une étin-celle qui absorbe la chose qu'elle éclaire, elle dit qu'une histoire est juste ce qui reste après que cet éclat lumineux a été réduit en cendres. Comme un pot modelé en argile crue et cuit au feu, Eva dit qu'une histoire peut être une chose utile, et peut être belle, mais qu'elle n'est vraiment précieuse que parce qu'elle repose sur autre chose.
Nell dit que les histoires n'ont pas une fonction unique car le contenu d'une histoire n'est jamais toujours le même. Comme des pétales sur l'eau ou la fumée dans le vent, elle dit que la signification d'une histoire suit toujours le fil de la narration. C'est pourquoi, si nous souhaitons attraper le sens général qu'une histoire élabore, il nous faut écouter le plus possible à pleines oreilles et avec attention. »

« Aussi immobile qu'un tapis de mousse, je suivais des yeux un faucon qui volait dans les airs, j'avisais un renard qui se faux filait tranquille devant nous, j'observais comment les ombres formaient des flaques et s'allongeaient. J'écoutais le soleil arriver le matin, et j'entendais les traînées lumineuses des météores les nuits de pluie d'étoiles filantes. 
J'écoutais les baies mûrir - d'abord les fraises des bois, puis les framboises des ronces odorantes, puis les minuscules pommes rouges des manzanitas, plus tard les groseilles noires et les baies de sureau, et enfin les baies rouges de l'arbousier. Les nuits où il pleuvait, je me croquevillais entre mes mères dans le creux de notre souche, et j'écou-tais les mugissements du vent et les rugissements de la rivière qui était toute réveillée. J'entendais les respirations de mes mères et les battements de leurs cœurs. J'entendais battre la Terre, aussi, le bruit sourd et lent de la planète sur laquelle on plancheflottait, le martèlement patient qui berçait mes rêves.
J'écoutais le Grand Tout, et le Grand Tout m'écoutait à son tour.
J'écoutais mes mères, aussi, leurs voix comme une autre sorte de rivière, leurs mots qui m'enveloppaient tout entier dans leurs sortilèges sonores et me nourrissaient de leurs fascinantes significations. Mes mères m'ont appris tellement de mots - des verbes pour saisir l'action, des noms pour la figer en actes distincts. Sans compter les mots qu'on a créés après, quand ceux que mes mères avaient apportés avec elles du monde d'Avant n'étaient pas assez complets ou justes pour dire tout ce qui était nouveau dans le monde de ce nouveau présent. »

« On a essayé de ne pas se ligoter à l'intérieur d'une inquiétude contre laquelle on n'a aucun recours, même si la peur appuie encore profond en nous. Comment ne pas broyer de la tristesse à propos de ce que noutrois et tous les autres inhalants boirons si la rivière toute proche est à sec avant que la pluie revienne. Comment ne pas se demander de quelle manière on lessivera les tanins des glands si la source cesse de couler, ou comment les exhalants germeront et se ramifieront et fleuriront au prochain printemps sans leurs sols gorgés de la pluie de l'hiver. Comment ne pas s'angoisser à l'idée que rien ne pourra empêcher un feu de foudre de traverser la Forêt en rugissant si celle-ci reste comme du petit bois sec tout au long de l'année. Même laver nos mains et nos pieds et nos figures ne va pas tarder à être un problème quand on a besoin de la moindre goutte d'eau juste pour boire. »

« Eva dit que Nell pourrait être un écureuil, elle s'agite, bavarde et fait des provisions comme pas deux.
Nell dit qu'Eva pourrait être un puma, elle se faux file ici ou là avec puissance et en cati mini, avec un esprit aussi solitaire et farouche et fier. 
- Qu'est-ce que je pourrais être ? ai-je demandé un soir d'été il y a longtemps, à l'époque où je commençais à peine à saisir dans ma tête que j'avais au-dedans de mon propre corps un moi différent de mes mères. 
Je n'avais aucun moyen de voir mon visage, bien sûr, mais comme mes cheveux étaient alors assez longs, je savais qu'ils étaient une pincée plus sombres que ceux d'Eva, et mes mères m'avaient dit que mes yeux étaient marron miel. 
[...]
- Un raton laveur, a répondu Nell la première, car tu es affairé et curieux et hardi et aventureux.
- Une ruche, a dit Eva après, parce que tu es entièrement fait de la nature et que tu regorges de douceur. 
- Et que tu piques aussi parfois, a dit Nell d'un air amusé. Ou un faon, a-t-elle ajouté avec son sourire calembouresque, parce que tu nous es si cerf. 
À cette époque-là, le nom que mes mères me donnaient la plupart du temps et me donnent encore, c'est Burl. Nell dit que c'est un nom qui me va bien, même si je n'arrive pas à voir pleinement le lien, puisque les burls sont les bosses qui se forment sur les troncs des arbres après qu'ils ont subi un genre de blessure, et que des arbres tout neufs poussent à partir des burls d'un vieil arbre. Je ne connais aucune bles-sure de laquelle j'ai grandi, et les seules choses qui poussent de moi, ce sont mes cheveux et mes poils. »

« Ça me fait plaisir d'offrir des choses au monde que le monde n'a jamais connues. Je ne peux pas fabriquer un écureuil ou un sapin ou une fougère, mais fabriquer quelque chose de nouveau en utilisant les débris de leurs os et de leurs frondes et de leurs branches me donne l'impression de faire en quelque sorte partie de la Création. Ça me mémore ces anciennes histoires de métamorphoses qu'Eva a toujours aimées, où les gens se mettent à avoir des ailes ou des griffes ou à se couvrir d'écorce, où les poissons deviennent des oiseaux et les mots des dieux, où les étoiles se transmorphent en chasseurs, fleurs ou amants, et tout le monde passe d'une peau à une autre et change de corps au cours de la danse effrénée des êtres et des non-êtres pour devenir ce que Nell considère comme le tour que l'univers sait le mieux jouer. »

« Puis on a tourné le dos à cette vue et fait face au soleil couchant. Il se tenait en équilibre sur la pointe des arbres qui bordaient la crête la plus lointaine, flamboyant encore d'un éclat si ardent que nos yeux nous piquaient. Les nuages légèrement rubanés qui l'encerclaient avaient le luisant des pourpres pâles, des roses et des blancs des boyaux d'un cerf tout frais vidé, et ils renfermaient cette même douce tristesse d'une vie vécue jusqu'au bout et s'évanouissant dans l'obscurité.
On a observé alors un silence recueilli en regardant grossir et s'étaler derrière la crête le soleil qu'on avait salué le matin. »

« Les histoires peuvent nous donner quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose vers quoi aller. »

« Encore trop remplis de joie pour nous mémorer nos ventres vides, on est restés là sur l'herbe fraîche réchauffée par le soleil, nos souffles rythmés par les battements de nos cœurs et nos corps bercés par le va-et-vient de nos poitrines tandis que le soleil du printemps inondait nos os et teintait notre peau. Des pétales embrassaient nos visages, et les couleurs qui remplissaient nos têtes quand on fermait les yeux étaient celles qui scintillaient sur les ailes des libellules. »

« - Tout ce qu'on utilise nous utilise, elle a lâché après que Nell a trouvé une cafetière lectrique et saveurait ses sou-venances de café.
- Détends-toi, Eva, elle a dit en posant la machine à café près d'une boîte faite dans une espèce de papier-arbre épais que Nell appelait un carton. Ce n'est pas comme si on allait être corrompues par une cafetière électrique quand on n'aura jamais ni électricité ni café.
- Il est possible de désirer les mauvaises choses, a répondu Eva de son ton moralisateur, même si tu sais que tu ne les auras jamais. On ne doit pas l'oublier... surtout Burl. »

« - Vous les vandales, vous aviez tout, dit Colliers tandis que Tousseur s'étouffait. Vous aviez un milliard d'écrans pour vous montrer c'qui s'passait. Vous aviez vos putains d'yeux pour voir. Vous aviez des putains d'thermomètres. Vous saviez qu'les océans, y mouraient, et la calotte glacière aussi, et les abeilles. Vous saviez qu'le temps, y déconnait de plus en plus. 
- Vous saviez, renchérit Colliers, tandis que derrière lui, la femme qui portait un enfant se tenait les mains posées à plat sur la grosse boule de son ventre, le X sur son front brillant, tel un avertissement.
- Vous saviez, répéta Colliers. Et vous avez rien fait. »

« Tous mes espoirs de mener un jour une vie entre mêlée avec d'autres gens se sont envolés, et il ne reste que des ruines qui ruinent tout. C'est une autre perte dont je ne peux pas parler, car à tous les coups, Eva répondrait qu'elle savait que ça se passerait comme ça, et la souffrance de Nell est bien plus grande que mes espoirs brisés pourront jamais l'être. Mais depuis son retour, j'ai appris que la seule chose pire que de savoir qu'il n'y a plus personne sur Terre, c'est de savoir que les personnes qui restent sont des personnes qu'on ne souhaite pas rencontrer.
Depuis que je le sais, la Forêt m'apparaît comme une prison. Depuis que je le sais, la vie qu'il me reste à vivre ne me donne pas envie. »

« - [...] les humains ont tout détruit. On ne peut pas laisser les contes nous masquer la réalité. 
Eva a hoché la tête en fixant le feu comme si c'était le feu qui venait de parler. Puis, avec une intonation aussi tendre qu'un câlin, elle a répondu :
- Il n'empêche que la Terre est toujours belle. Et notre devoir est de la préserver autant que nous le pouvons.
- Comment veux-tu que je préserve ce que j'ai détruit ?
- Nell, voyons, tu n'as pas détruit le monde.
- Si, a répondu Nell, et avec des sanglots dans la voix.
Nous l'avons tous détruit. On le savait, elle a repris quelques secondes après. Ces gosses avaient raison. On le savait que le climat se réchauffait d'année en année, que l'été durait plus longtemps que le précédent. Après l'hiver où j'ai eu sept ans et toi huit, il n'a plus jamais neigé par ici.
On n'était que des enfants, qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?
Quelque chose. N'importe quoi, je ne sais pas.
Elle a alors courbé la nuque et pris son visage entre ses mains la cassée et la pas cassée et on est restés sans bouger plongés dans ce sinistre silence tandis que l'obscurité enveloppait la Forêt et que le feu se consumait et se transmorphait en cendres. »

Quatrième de couverture

"Commencer une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots."

Quinze ans après l'effondrement, le jeune Burl vit au cœur de la forêt avec ses deux mères, Eva et Nell. La chasse, la cueillette, mais aussi la danse, la musique et les récits qu'ils inventent, rythment leurs journées. Protégées par leur chère forêt, Eva et Nell refusent tout contact avec le monde d'avant. Mais Burl, lui, brûle de curiosité pour ces humains qu'il ne connaît que par leurs histoires. Une nuit de solstice, depuis le haut d'une montagne, il aperçoit une lumière qui pourrait être un feu d'origine humaine. En dépit des dangers, Burl décide d'affronter l'inconnu, guidé par l'espoir.
D'une parfaite maîtrise et d'une grande profondeur, le nouveau roman de Jean Hegland offre un héros inoubliable à toute une génération à venir.

L'écriture généreuse de Jean Hegland plonge le lecteur dans l'odeur fraîche de l'humus, l'eau qui ruisselle sur les mousses et le pourrissement des souches.
LA LIBRE BELGIQUE

Éditions Gallmeister,  janvier 2025
350 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche

mercredi 19 avril 2023

Tous les arbres au-dessous ★★★★☆ d'Antoine Jaquier

Une mise en perspective de notre possible monde futur, une lecture singulière, intéressante, troublante, stimulante.
« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter. S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet : Au revoir - merci. »
Salvatore s’est invité sur mon canapé ; j'ai aimé l’écouter parler de sa solitude forcée, de son instinct de survie dans cette belle planque vosgienne alors que l’humanité s’est assombrie, le gouvernement français effondré et que les énergies fossiles ont disparu.
Peut-on vivre en autarcie ? Quel sens donné à sa vie quand on est complètement seul ? Isolé de tout ? Sauf des livres 😉 Peut-on éviter la folie ?
Heureusement, deux congénères et une vache vont faire irruption, pimenter son quotidien et nous faire vivre, à nous lecteurs, de belles scènes cocasses.
Salvatore est un survivaliste qui n’a pas été sans me rappeler la série "The Last Of Us" que j’ai regardée en parallèle de ma lecture. Et c’était franchement troublant. Salvatore, au fil des pages, s'est mis à physiquement ressembler à Pedro Pascal ... J'étais en bonne compagnie ;-)
Je remercie ici Babelio, les éditions Au Diable Vauvert de m'avoir permis la découverte d'Antoine Jaquier. J'ai aimé son choix de marquer ces pages d'humour et d'ironie, le parler "cash" qu'il prête à Salvatore, ce parti pris de dénoncer les défaillances de notre système politique, économique, social et environnemental en ouatant ses propos, en les peignant de légèreté - d'un semblant de légèreté.
Une première rencontre, aussi, pour moi avec l'écriture inclusive, sur laquelle j'ai buté au début, pas habituée probablement, mais lire, vivre, communiquer sans stéréotype, c'est tellement (plus) normal, que je n'y ai plus fait attention !
Une lecture que j'ai appréciée, qui fait réfléchir... et si, et si, un monde sous le monde où le "Paradis, c'est les autres", où vivre en connexion avec la nature était possible ?
Merci Antoine Jaquier. Je suis ravie d'avoir découvert votre univers...ici sens dessus-dessous et délicieusement psychédélique, j'adore !

LES PREMIÈRES LIGNES
« Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m'avait bien éclaté, surtout la nuit, puis je m'étais habitué.
Autrefois la ferme était un alpage où les anciens faisaient paître leurs troupeaux durant l'été. Achetée en sale état, je l'avais retapée pour permettre à un couple de vivre en autarcie un an ou deux, le temps de me retourner, en cas d'effondrement du système ou si le conflit à l'Est faisait d'un coup tache d'huile.
Dans l'annonce, sa source d'eau était un détail bucolique mais c'est elle qui m'avait convaincu d'acquérir ce terrain. Qu'à moyen terme l'eau devienne notre bien le plus précieux ne faisait pas l'ombre d'un doute. 
Mes ancêtres avaient vécu des millénaires sans électricité ni eau courante, on n'allait pas me faire croire que j'en étais incapable. De plus, nous disposons aujourd'hui de connaissances scientifiques et tech- niques qui, du temps de Kaamelott, nous auraient fait des passer pour mages. Il suffisait de me remettre à jour mais il fallait le faire tant qu'internet fonctionnait et que mon voisin ne me logeait pas une balle dans le buffet si je m'approchais à moins de dix mètres pour parler jardinage.
Depuis les coups de semonce et les attentats des mercenaires de Poutine sur le sol européen, nous étions tous épuisés par cette menace couplée à ces vagues successives de pandémies auxquelles personne ne comprenait rien. Cyberattaques et coupures de courant paralysaient tout révélant l'abysse de notre faiblesse. Les gens devenaient fous, les ventes d'armes s'étaient envolées et plus aucune marque de vêtements ne déclinait une collection sans son volet paramilitaire. On oscillait entre aspiration au camouflage et espoir que tout pète enfin, tel un orage d'été clôturant la canicule assassine, rendant, malgré sa violence, l'air respirable pour un temps.
Dans ce contexte, accepter l'imminence d'une crise climatique majeure et définitive qui allait nous faire regretter les horreurs d'une bonne guerre à l'ancienne, c'était trop. 
Plus question de l'insoumission ou de la rébellion de mes vingt ans - j'avais lâché l'affaire. »

« Le temps d'une cigarette aux chiottes de la boîte de com' pour laquelle je bossais, le monde avait changé. L'unique paramètre invariable était cette Raison marchande et son dieu Argent qui, tel un train des enfers, traversaient les décennies écrasant tout sur leur passage et contre lesquels il avait toujours été vain de lutter.
S'impliquer dans la promotion des énergies vertes comme je l'avais fait s'était avéré plus sournois que constructif pour la planète. Le problème collectif étant insoluble, au final, viser l'autonomie et devenir indépendant était la seule option constructive et cela m'obsédait même. Pas besoin de brainstorming pour trouver le nom parfait à mon projet: Au revoir - merci. »

« On n'observe jamais suffisamment la nature alors que de son côté elle ne s'en prive pas. Il avait fallu que je craigne me faire happer par la forêt et que je focalise sur elle pour m'apercevoir que des loups la peuplaient. Une meute, au moins, rôdait dans les environs. »

« Assis sous un gigantesque érable sycomore, le vieux loup gris et noir devait m'évaluer depuis un moment déjà alors que j'avançais tête baissée. Lorsqu'enfin je le vis, il n'était plus qu'à deux mètres et cela me fit l'effet d'un coup de poing dans le thorax. Malgré l'effroi de la surprise, mon regard se perdit dans le sien et c'est l'ensemble du massif des Vosges qui avait planté ses yeux dans les miens. Peut-être même les Alpes et le Jura. Ces milliers d'hectares de nature profonde sondaient mon âme de grand destructeur.
Jusque-là, je n'avais porté attention qu'à la faune que je chassais et totalement ignoré le reste, ce qui ne se mange pas. Il allait en être autrement dorénavant. »

« Le proverbe dit « Le sage se tait, mais pour en avoir côtoyé des abrutis au cours de ma vie, je sais que c'est également pour eux une manière de cacher leur bêtise.
Avec le recul, je dirais qu'on n'en a rien à foutre de l'intelligence, seuls comptent les actes, mais c'est une autre histoire, ou plutôt, la suite de notre histoire. »

« - Tu peux pas tout prendre dans la nature, dis-je, c'est ainsi que nous avons tué le monde. »

« Était-elle autiste ? Savait-elle lire ? J'allais devoir attendre l'arrivée d'Alix pour le découvrir. Dans l'intervalle, je favorisais l'hypothèse de l'enfant sauvage recueillie et allaitée par les loups, dévorant dès qu'elle avait su marcher lièvres et écureuils crus sans même les écorcher, cueillant des baies dans les profondeurs obscures de la forêt des Vosges. 
Ma déconnexion avec le monde rural m'explose aujourd'hui au visage et l'histoire de la famille de Mira clarifie bien des choses quant à la révolte sanglante du peuple sur la capitale. À Paris, nous n'avions rien appris avec les Gilets jaunes et il aura fallu qu'ils reviennent nous expliquer le souci, une seconde fois, sans cape fluorescente cette fois-ci mais les armes à la main pour que nous tendions l'oreille.
L'idée que Mira ne soit qu'une gamine maltraitée et livrée à elle-même par par le système, aliénés des par parents paumés, cramés des décennies d'humiliations et de pauvreté en campagne française ne m'avait pas traversé l'esprit. Avec mon ton paternaliste, mon Manuel des jardiniers-maraîchers payé cent euros à la Fnac et ma Permaculture pour les nuls, je devais quand même avoir l'air sacrément con aux yeux de ma furtive.»

« Une bibliothèque bien fournie est de plus l'élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l'avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l'imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d'expérimentations foireuses, cinq ans que d'ailleurs nous n'avons pas, lorsque l'on vit au jour le jour. »

« L'entrée donnait directement dans la cuisine où je me tenais la plupart du temps et qui ne semblait pas avoir été rénovée depuis le XIXe siècle. Fourneau à bois, casseroles de cuivre et cloches de vache en décoration. Elle était spacieuse et la grande table en bois massif suppurait l'angoisse de générations successives d'agriculteurs sur le fil. Chaque chaise branlante se souvenait des discussions interminables sur la manière de sauver la récolte et les bêtes. Le plancher grinçait encore de ces cent pas de nuits d'insomnies paysannes. L'effondrement ne nous donnait pas le monopole de la peur de manquer et de crever la gueule ouverte - les pauvres connaissent cela depuis la nuit des temps. »

« Depuis la prise d'ayahuasca, des vagues de culpabilité liées à mon espèce entière me submergeaient. Mira avait raison. Nous nous étions gargarisés de notre amour pour nos enfants, allant parfois jusqu'à affirmer que nous nous sacrifiions pour leur avenir. Qui voulions-nous convaincre ? Dans les faits, seul notre confort avait compté.
J'ignorais si j'aimais ça ou non mais la Plante avait secoué ma conscience. Il était loin le temps de mon mépris pour Greta Thunberg et de mes tentatives de détournement de slogans. »

« Dans ce monde à l'envers, je comprenais que mon espèce n'était ni plus ni moins un parasite ou une mycose s'attaquant aux orteils d'un colosse. »

« - À l'image de Dieu, je ne suis ni homme, ni femme, car je suis double. L'anaconda et le boa fusionnent à nouveau. L'énergie du feu et de l'eau. Nous sommes déjà nombreux de ma génération et cela va continuer. Le Serpent cosmique qui a apporté la vie sur Terre il y a trois milliards d'années est simplement la double hélice de l'ADN. Il s'est multiplié à l'infini. Présent dans tout ce qui vit, Il n'est ni masculin, ni féminin, car il est les deux à la fois. Exactement pareil à moi. Puisque la séparation ne nous réussit plus, nous revenons à la nature androgyne du principe vital.
- Merde alors, la fin du patriarcat ! La créolisation du genre ! Cette fois l'effondrement est total, dis-je en rigolant. »

« L'existence est un processus d'écoulement et de changement où rien n'est jamais fixé. Le domaine est une île et d'autres rescapés vont venir. De mon côté, je n'ai qu'à rester vivant. Une fois encore les écrivains bourgeois et leurs aphorismes avaient tort. Le Paradis, c'est les autres. »

Quatrième de couverture

Récit survivaliste digne des grandes heures de l'anticipation française, un Robinson Crusoé post-apocalyptique qui nous invite à repenser la nature.

« L'effondrement du monde, nous à sa surface, une liane pour monter vers le ciel et voir les arbres d'en dessous, à lire comme un bréviaire littéraire anti fin du monde. »
Vincent Ravalec

Antoine Jaquier est né à Nyon en 1970. Auteur reconnu en Suisse, il est lauréat du Prix Edouard Rod en 2014 et du Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne en 2016.

Retranché dans une ferme isolée du massif vosgien, Salvatore a parfaitement anticipé la fin inéluctable de notre civilisation. Il s'est minutieusement préparé à la survie en autarcie Mais après trois ans de solitude, son chemin croise celui d'autres survivants...

Éditions Au diable Vauvert,  janvier 2023
260 pages 

mercredi 20 juillet 2022

La Ville rousse ★★★☆☆ de Fabrice Lardreau

Quand les renards arrivent en ville, celle-ci se teinte de roux. Cette incursion animale en zone urbaine ensauvage les cœurs, diffuse des ondes de choc, et c'est la guerre urbaine qui s'impose.
La ville, c'est Lutetia. Christian Maupertuis est aux manettes pour construire le Grand Métro. Un cacique, qui met tout en oeuvre pour protéger son chantier. Sans scrupule. Un sale type, mon avis et celui des militants écologistes, comme ceux que traquent son ami d'enfance, sous ses ordres, Patrick Amiot, qui a la charge de stopper net toute entrave à ses projets, au moyen de ce doux mélange de testostérone et de poudre à canon qui clôt les clapets. 

Nous ne sommes pas bien loin de notre réalité.

Un mélange des genres dans ce roman social, policier/fable écolo qui laisse des traces indéniablement, suscite le débat, ouvre l'esprit, donne des idées. 
À quand un capitalisme plus féminin ? Plus réfléchi ? Plus sobre ? Comment changer l'Homme, le diriger vers le chemin de la raison, de la solidarité ?
Solidarité et innovation ne sont pas incompatibles. Si ? 
Ah ... j'oubliais, la justice comme chef d'orchestre, cela va de soi ;-)

Cependant une lecture qui se mérite. Elle part un peu dans tous les sens. La plume est de qualité, les sujets sont forts. Mais la concentration est de mise pour éviter la déroute.

Merci à Babelio, aux éditions Arthaud poche pour cette lecture, certes en demi teinte mais nécessaire et diablement intéressante.

« Cette mise à nu inquiète. Plusieurs ONG ont récemment dénoncé un risque de pollution: la terre extraite pour le Grand Métro contiendrait des métaux lourds. Un militant écologiste a même affirmé qu'avec la pluie, ces particules issues des pro fondeurs pourraient contaminer les nappes phréatiques via un « phénomène de ruissellement ». Nous avons dû intervenir. On ne peut pas tout laisser dire, quand même... À écouter ce mon sieur, la Compagnie aurait commis une faute technique, mais aussi morale, mettant en présence des strates de temps ennemies, organes incompatibles et inflammables. »

« ... réchauffement climatique. Partout sur le Vieux Continent, on luttait contre les îlots de chaleur urbaine en plantant à tour de bras Façades végétalisées, créations de pares, coulées vertes, jardins potagers, toitures arborées, rien n'échappait au mouvement. Très en retard sur ce plan, la mairie de Lutetia, sous la pression de ses administrés, étouffant pendant les canicules chaque année plus marquées, est passée à la vitesse supérieure. Débutée sur la place de l'Hôtel-de-Ville, devenue un jardin à l'anglaise, poursuivie à l'arrière de l'opéra Garnier, sur le parvis de la gare de Lyon et autour des voies sur berge, la vague verte a submergé la capitale. On aménageait les toits, on cassait les cours des écoles, des lycées et des institutions pour gazonner, planter arbres, buis sons, plantes grimpantes et massifs de fleurs. Repeinte au cours du temps, totalement réaménagée, la tour Montparnasse 
émergeait comme un buisson géant taillé au cordeau. Cernée d'une forêt luxuriante, la pyramide du Louvre, quant à elle, évoquait un édifice inca livré au regard des Conquistadors... Enfin, projet phare suscitant la fierté lutétienne: l'immeuble-pont végétalisé érigé porte Maillot, juste au-dessus du périphérique, et doté de mille arbres. J'ai visité l'endroit peu après son inauguration, à l'occasion d'une mission de surveillance: on aurait dit un bateau géant échoué au-dessus des routes. De l'intérieur, ce complexe de verre évoquait l'arche de Noé sanctifiant l'argent - dix étages de bureaux, logements, commerces, un hôtel et des restaurants. Dans les immenses patios, le long des coursives, des pins et des bouleaux, des grappes de verdure apaisant les visiteurs... 
Tout cela n'est plus que décombres. Le lieu s'est volatilisé lors de l' « Effondrement », ainsi que l'a nommé l'Histoire. L'avantage des grandes tragédies, c'est qu'elles figent la mémoire : vous saurez à jamais où et avec qui vous étiez quand vous avez appris la nouvelle. En ce 21 juin, je me trouvais pour ainsi dire en bonne compagnie dans une chambre d'hôtel haut de gamme. Cynthia, vingt-cinq printemps, brune au teint mat, formes rebondies, travaillait comme hôtesse d'accueil à l'Archipel, au siège de la Compagnie. Mon rendez-vous avec le P-DG, lorsque je me m'étais présenté, l'avait apparemment impressionnée. Vous connaissez M. Maupertuis? m'avait-elle demandé avec un regard admiratif. Sérieux? Capitalisant sur le prestige, j'avais obtenu un rendez-vous le soir même. Cynthia, qui voulait devenir actrice et rêvait d'aller en Californie, pratiquait une forme de sexualité que je qualifierais de décomplexée. Rien ne la gênait, aucune pratique ne lui semblait taboue, contre-indiquée ou perverse. Un vrai bonheur. »

« Vous vous rendez compte que ce type, ce sale type qui a empoché l'année dernière deux millions d'euros de stock-options- deux millions notez bien!, exploite ces pauvres gens à longueur d'année pour des salaires de misère ! Maupertuis est un prédateur de la pire espèce, un nuisible et un hypocrite...  »

Quatrième de couverture

« Le renard est devenu familier. On l’apercevait partout, au coeur de la nuit ou au petit matin, arpentant les rues, les avenues, franchissant les ponts, traversant les places… »

Dans une ville appelée Lutetia, Christian Maupertuis dirige une multinationale chargée de la construction d’un Grand Métro. En homme avisé, il n’hésite pas à s’allouer les services d’un tueur à gages pour supprimer tout obstacle à l’expansion de son empire, du militant écologiste au défenseur des droits de l’Homme. Solitaire et désabusé, Patrick Amiot exécute cette mission sans états d’âme et en toute impunité. Jusqu’au jour où les renards envahissent la ville, ensauvagent les habitants et paralysent le chantier. Objet de tous les fantasmes, cristallisant les peurs et les passions, Goupil provoque une guerre urbaine sans merci. Lutetia devient un terrain de chasse, le théâtre d’un affrontement social où l’homme et l’animal se confondent…

Éditions Arthaud Poche,  mai 2022
157 pages

lundi 18 janvier 2021

L'anomalie ★★★☆☆ de Hervé Le Tellier

Une lecture en demi teinte à mon plus grand regret. 
Une première partie prégnante, virtuose même,  le suspense y monte crescendo, avec de courts chapitres se succédant pour présenter, de façon parfois fulgurante, chacun des protagonistes. 

Des premiers chapitres qui m'ont saisie, et que j'ai quittés à chaque fois avec regret; Hervé Le Tellier y disséminant la dose suffisante d'intrigue sur la vie du nouvel acteur présenté, pour susciter l'envie d'en savoir plus et de continuer avec le nouveau personnage entrant dans la ronde. Une ronde que l'on imagine rapidement intense, dangereuse, anormale ;-) Un chapitre sur le cancer et la façon dont un diagnostic est posé et annoncé, m'a émue aux larmes. 

Et puis est arrivé l'explication de L'Anomalie à proprement parlé, le coeur du sujet, et là, patatras, j'ai eu l'impression d'être spectatrice d'une série Netflix ou autre : gros plans sur les personnages, lenteurs, humour facile, ajouts de scènes infondées et qui de mon point de vue n'apportent rien à l'histoire, l'alourdissent plutôt qu'autre chose, la scène avec les religieux notamment. 

Lu quasiment d'une traite, car il est vrai que c'est plutôt un page turner, mais aussi parce que les premiers chapitres m'ont tellement emballée, mise en émoi, couper le souffle que j'ai espéré qu'un même sentiment allait se reproduire. Et puis, j'avais envie de connaître le fin mot de l'histoire, de savoir comment Hervé Le Tellier s'était dépatouillé avec ces personnages "en trop" (sans vouloir spoiler). Vous savez comme dans une série, chaque fin d'épisode est judicieusement coupée pour susciter l'envie de continuer. C'est pareil pour la seconde partie de L'Anomalie, une fois commencé, une fois que la problématique de ces tranches de vie avec L'Anomalie (plus ou moins passionnantes) est révélée, on a envie de savoir...

L'écriture est de belle facture, davantage sur la première partie, à mon humble avis, et a sauvé ma lecture fort heureusement. 
In fine, une lecture agréable mais pas de quoi casser trois pattes...
Lisez-le, c'est le Goncourt quand même ! pour vous faire votre propre avis. Personnellement, je suis passée à côté, et j'en suis navrée cher auteur. 
En chacun de nous, une part de nous-même nous échappe, certes. Là, pour tout vous dire, c'est une partie du roman qui m'a échappée. Une relecture s'imposerait-elle ?
« Aucun auteur n'écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l'auteur. Le point final, à la limite, peut leur être commun. »

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l'intelligence, et même le génie, c'est l'incompréhension. »

« Blake fait sa vie de la mort des autres. S'il-vous-plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que - et Blake s'excuse - lorsqu'un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu'il supprime un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu'il raccourcit de pas mal l'existence de milliers d'inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c'est le contraire. Et de toute façon, il n'a pas à se justifier, il s'en fout. »

« C'est sa première fois et Blake compose. Il est déjà méticuleux, prudent, imaginatif, à l'extrême. Il a vu tellement de films. On n'imagine pas ce que les tueurs à gages doivent aux scénaristes de Hollywood. Dès le début de sa carrière, l'argent de la commande, les informations sur le contrat, il les recevra dans un sac plastique abandonné dans un lieu qu'il aura déterminé, un bus, un fast-food, un chantier, une poubelle, un parc. Il évitera les zones trop isolées où on ne verrait que lui, les endroits trop publics où lui ne repérerait personne. Il sera là des heures avant, à surveiller les parages. Il portera des gants, une capuche, un chapeau, des lunettes, se teindra les cheveux, apprendra à se poser des postiches, à creuser ses joues, les gonfler, il possédera des plaques d'immatriculation par dizaines, de tous pays. Avec le temps, Blake s'initiera au lancer de couteau, half-spin ou full-spin selon la distance, à la confection d'une bombe, à l'extraction d'un poison indécelable d'une méduse, il saura monter et démonter en quelques secondes un Browning 9 mm, un Glock 43, il se fera payer et achètera ses armes en bitcoins, cette cryptomonnaie aux mouvements intraçables. Il créera son site sur le deep web, et le darknet deviendra un jeu pour lui. Car il y a des tutoriels pour absolument tout sur internet. Suffit de chercher. »

« De ma vie, je n'ai pas fait un geste. Je sais que de tout temps ce sont les gestes qui m'ont fabriqué, qu'aucun mouvement ne s'est accompli sous mon contrôle. Mon corps s'est contenté de s'animer entre des lignes que je n'ai pas tracées. Il y a de l'outrecuidance à laisser entendre que nous sommes maîtres dans l'espace, quand nous ne faisons que suivre les courbes de moindre force. Limite des limites. Aucun envol, jamais, ne dépliera notre ciel. »

« Pourquoi les chats qui attrapent les souris refusent-ils de les laisser vivre ? Elle n'était pas disposée à un tel envahissement ; elle aurait voulu moins d'impératifs, un engagement plus lent et plus serein. L'avidité de ses mains d'homme l'effraie, leur convoitise oppressante interdit à son propre désir de naître. Lui ne veut pas comprendre, et cette fragilité qu'André masquait si bien, devient tangible, et non, elle ne veut pas devoir le rassurer, non, elle n'a pas à se plier à son appétit tyrannique, elle n'a pas à contenter son narcissisme blessé, fût-ce par l'âge, elle n'a pas non plus à supporter ce regard de chiot de chenil qui pleurniche des Prends-moi, prends-moi. Pourquoi se refuse-t-il à voir qu'il la piège dans ses bras, dans son lit ? Pourquoi faut-il qu'elle se sente coupable de se refuser à lui, quand c'est bien la dernière chose qu'elle veut, avoir le moindre devoir ? »

« En toute logique, on doit pouvoir trouver quelque part sur la ligne continue du temps un point de non-retour, un moment de basculement irrémédiable à partir duquel plus rien ni personne ne saura sauver le ficus. Jeudi 17h35, quelqu'un l'arrosera et l'arbre survivra, jeudi 17h36, n'importe qui se pointera avec une bouteille d'eau et ce sera Non, mon chou, c'est gentil, il y a trente secondes, je ne dis pas, peut-être mais là, qu'est-ce que tu crois, la seule cellule qui pouvait relancer la machine, l'ultime vaillante eucaryote qui aurait su réveiller ses voisines, leur crier Allez les filles, on se remotive, on réagit, on se regonfle, on ne se laisse pas aller, eh bien la dernière des dernières vient de nous quitter, alors tu arrives trop tard, avec ta minable petite bouteille, ciao, ciao. Oui, quelque part sur la ligne du temps. »

« Paul ment, parce que c'est mieux que Mais non, David, il n'y a rien de nouveau, c'est une saloperie, je te le redis, on ne sait pas faire, que dalle, on n'a pas découvert de remède miracle, on ne sait même pas pourquoi, selon le patient, tel protocole marche mieux que tel autre. 
- C'est un cancer douloureux, n'est-ce pas ?
- Je t'assure qu'on fera tout pour que la souffrance soit minimale, pendant tout le traitement. Bien sûr, il y aura des effets indésirables. Forcément. On n'a rien sans rien. 
Indésirables. Tu parles. Oui, mon frangin, oui, tu vas vomir tes tripes, te vider par tous les bouts, tu vas perdre tes cheveux, et tes sourcils, et vingt kilos aussi, et après quoi ? Tout ça pour gagner quoi , peut-être deux, trois mois de sursis, 20% de chances de survie à cinq ans, 20% oui mais pas à ton stade, mon petit frère, toi, c'est une chance sur dix même pas, merde, c'est injuste, c'est dégueulasse...»

« Un rayon de soleil entre dans le cabinet. Ce n'est pas le meilleur moment, mais qu'il entre, qu'il donne à David sa lumière dorée, c'est faisceau de vie, un miracle éphémère lorsque ce fichu soleil passe à l'ouest entre les deux gratte-ciel de la Troisième, à 17h21, un prodige qui dure douze minutes exactement, hiver comme été. À 17h33 ce sera fini. »

« Personne ne vit assez longtemps pour savoir que personne ne s'intéresse à personne. »

« Toute gloire ne saurait être qu'une imposture, sauf peut-être dans la course à pied. Mais je suspecte quiconque affrime la dédaigner d'enrager d'avoir seulement dû y renoncer. »

« On ne peut forcer personne à être ce qu'il n'est pas. Il faut de la tolérance, il faut de l'amour. Comment peut-on croire qu'un sera plus heureux en faisant du mal à d'autres. »

« Il lui a écrit, en sachant que c'est inutile, et surtout, disons, contre-productif. Mais quand les piles de la télécommande sont mortes, on appuie toujours plus fort. C'est humain. »

« L'existence précède l'essence, et de pas mal, en plus. »

«Toute réalité est une construction, et même une reconstruction. Notre cerveau est scellé dans l'obscurité et le silence de la boîte crânienne, et il n'a accès au monde que par les capteurs que sont nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre peau : tout ce que nous voyons, sentons, lui est transmis par des câbles électriques, nos synapses...nos cellules nerveuses... »

« « Bonjour, je suis le diable. J'ai un marché à vous proposer. - Je vous écoute. - Je vais faire de vous l'avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l'âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ? » L'avocat le regarde d'un air étonné et dit : « D'accord. Où est le piège ? »»

« Je m'en fous, Dieu, pour moi, c'est comme le bridge : je n'y pense jamais. Donc, je ne me définis pas par le fait que je me fous du bridge, et je ne me réunis pas non plus avec des gens qui discutent du fait qu'ils se foutent eux aussi du bridge. »

« Le mathématicien observe cet homme primaire, et il se conforte dans l'idée désespérante qu'en additionnant des obscurités individuelles on obtient rarement une lumière collective. »

« La mort n'est jamais une chose digne, Victor, elle est toujours solitaire. Mais on peut espérer de ce moment ultime des adieux qu'il serve au moins à ceux qui restent. Si les stoïciens disent vrai, si rien n'existe entre les hommes, ni amour, ni tendresse, ni amitié, mais qu'au contraire le corps est tout, s'il est vrai que toute sensation prend naissance et racine en soi, alors Victor, ce dernier mot n'est pas inutile. »

« Regardez le changement climatique. Nous n'écoutons jamais les scientifiques. Nous émettons sans frein du carbone virtuel à partir d'énergies fossiles, virtuelles ou non, nous réchauffons notre atmosphère, virtuelle ou non, et notre espèce, toujours virtuelle ou non, va s'éteindre. Rien ne bouge. Les riches comptent bien s'en sauver, seuls, en dépit du bon sens, et les autres en sont réduits à espérer. »

Quatrième de couverture

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension. »
En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.

Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.

Membre de l'Oulipo, Hervé Le Tellier est l'auteur de plusieurs livres remarqués, parmi lesquels Assez parlé d'amour, Toutes les familles heureuses, Moi et François Mitterrand. Il a reçu en 2013 le Grand Prix de l'humour noir pour ses Contes liquides. 

Éditions Gallimard, août 2020
327 pages
Prix Goncourt 2020