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lundi 18 janvier 2021

L'anomalie ★★★☆☆ de Hervé Le Tellier

Une lecture en demi teinte à mon plus grand regret. 
Une première partie prégnante, virtuose même,  le suspense y monte crescendo, avec de courts chapitres se succédant pour présenter, de façon parfois fulgurante, chacun des protagonistes. 

Des premiers chapitres qui m'ont saisie, et que j'ai quittés à chaque fois avec regret; Hervé Le Tellier y disséminant la dose suffisante d'intrigue sur la vie du nouvel acteur présenté, pour susciter l'envie d'en savoir plus et de continuer avec le nouveau personnage entrant dans la ronde. Une ronde que l'on imagine rapidement intense, dangereuse, anormale ;-) Un chapitre sur le cancer et la façon dont un diagnostic est posé et annoncé, m'a émue aux larmes. 

Et puis est arrivé l'explication de L'Anomalie à proprement parlé, le coeur du sujet, et là, patatras, j'ai eu l'impression d'être spectatrice d'une série Netflix ou autre : gros plans sur les personnages, lenteurs, humour facile, ajouts de scènes infondées et qui de mon point de vue n'apportent rien à l'histoire, l'alourdissent plutôt qu'autre chose, la scène avec les religieux notamment. 

Lu quasiment d'une traite, car il est vrai que c'est plutôt un page turner, mais aussi parce que les premiers chapitres m'ont tellement emballée, mise en émoi, couper le souffle que j'ai espéré qu'un même sentiment allait se reproduire. Et puis, j'avais envie de connaître le fin mot de l'histoire, de savoir comment Hervé Le Tellier s'était dépatouillé avec ces personnages "en trop" (sans vouloir spoiler). Vous savez comme dans une série, chaque fin d'épisode est judicieusement coupée pour susciter l'envie de continuer. C'est pareil pour la seconde partie de L'Anomalie, une fois commencé, une fois que la problématique de ces tranches de vie avec L'Anomalie (plus ou moins passionnantes) est révélée, on a envie de savoir...

L'écriture est de belle facture, davantage sur la première partie, à mon humble avis, et a sauvé ma lecture fort heureusement. 
In fine, une lecture agréable mais pas de quoi casser trois pattes...
Lisez-le, c'est le Goncourt quand même ! pour vous faire votre propre avis. Personnellement, je suis passée à côté, et j'en suis navrée cher auteur. 
En chacun de nous, une part de nous-même nous échappe, certes. Là, pour tout vous dire, c'est une partie du roman qui m'a échappée. Une relecture s'imposerait-elle ?
« Aucun auteur n'écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l'auteur. Le point final, à la limite, peut leur être commun. »

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l'intelligence, et même le génie, c'est l'incompréhension. »

« Blake fait sa vie de la mort des autres. S'il-vous-plaît, pas de leçon de morale. Si on veut discuter éthique, il est prêt à répondre statistiques. Parce que - et Blake s'excuse - lorsqu'un ministre de la Santé coupe dans le budget, qu'il supprime un scanner, là un médecin, là encore un service de réanimation, il se doute bien qu'il raccourcit de pas mal l'existence de milliers d'inconnus. Responsable, pas coupable, air connu. Blake, c'est le contraire. Et de toute façon, il n'a pas à se justifier, il s'en fout. »

« C'est sa première fois et Blake compose. Il est déjà méticuleux, prudent, imaginatif, à l'extrême. Il a vu tellement de films. On n'imagine pas ce que les tueurs à gages doivent aux scénaristes de Hollywood. Dès le début de sa carrière, l'argent de la commande, les informations sur le contrat, il les recevra dans un sac plastique abandonné dans un lieu qu'il aura déterminé, un bus, un fast-food, un chantier, une poubelle, un parc. Il évitera les zones trop isolées où on ne verrait que lui, les endroits trop publics où lui ne repérerait personne. Il sera là des heures avant, à surveiller les parages. Il portera des gants, une capuche, un chapeau, des lunettes, se teindra les cheveux, apprendra à se poser des postiches, à creuser ses joues, les gonfler, il possédera des plaques d'immatriculation par dizaines, de tous pays. Avec le temps, Blake s'initiera au lancer de couteau, half-spin ou full-spin selon la distance, à la confection d'une bombe, à l'extraction d'un poison indécelable d'une méduse, il saura monter et démonter en quelques secondes un Browning 9 mm, un Glock 43, il se fera payer et achètera ses armes en bitcoins, cette cryptomonnaie aux mouvements intraçables. Il créera son site sur le deep web, et le darknet deviendra un jeu pour lui. Car il y a des tutoriels pour absolument tout sur internet. Suffit de chercher. »

« De ma vie, je n'ai pas fait un geste. Je sais que de tout temps ce sont les gestes qui m'ont fabriqué, qu'aucun mouvement ne s'est accompli sous mon contrôle. Mon corps s'est contenté de s'animer entre des lignes que je n'ai pas tracées. Il y a de l'outrecuidance à laisser entendre que nous sommes maîtres dans l'espace, quand nous ne faisons que suivre les courbes de moindre force. Limite des limites. Aucun envol, jamais, ne dépliera notre ciel. »

« Pourquoi les chats qui attrapent les souris refusent-ils de les laisser vivre ? Elle n'était pas disposée à un tel envahissement ; elle aurait voulu moins d'impératifs, un engagement plus lent et plus serein. L'avidité de ses mains d'homme l'effraie, leur convoitise oppressante interdit à son propre désir de naître. Lui ne veut pas comprendre, et cette fragilité qu'André masquait si bien, devient tangible, et non, elle ne veut pas devoir le rassurer, non, elle n'a pas à se plier à son appétit tyrannique, elle n'a pas à contenter son narcissisme blessé, fût-ce par l'âge, elle n'a pas non plus à supporter ce regard de chiot de chenil qui pleurniche des Prends-moi, prends-moi. Pourquoi se refuse-t-il à voir qu'il la piège dans ses bras, dans son lit ? Pourquoi faut-il qu'elle se sente coupable de se refuser à lui, quand c'est bien la dernière chose qu'elle veut, avoir le moindre devoir ? »

« En toute logique, on doit pouvoir trouver quelque part sur la ligne continue du temps un point de non-retour, un moment de basculement irrémédiable à partir duquel plus rien ni personne ne saura sauver le ficus. Jeudi 17h35, quelqu'un l'arrosera et l'arbre survivra, jeudi 17h36, n'importe qui se pointera avec une bouteille d'eau et ce sera Non, mon chou, c'est gentil, il y a trente secondes, je ne dis pas, peut-être mais là, qu'est-ce que tu crois, la seule cellule qui pouvait relancer la machine, l'ultime vaillante eucaryote qui aurait su réveiller ses voisines, leur crier Allez les filles, on se remotive, on réagit, on se regonfle, on ne se laisse pas aller, eh bien la dernière des dernières vient de nous quitter, alors tu arrives trop tard, avec ta minable petite bouteille, ciao, ciao. Oui, quelque part sur la ligne du temps. »

« Paul ment, parce que c'est mieux que Mais non, David, il n'y a rien de nouveau, c'est une saloperie, je te le redis, on ne sait pas faire, que dalle, on n'a pas découvert de remède miracle, on ne sait même pas pourquoi, selon le patient, tel protocole marche mieux que tel autre. 
- C'est un cancer douloureux, n'est-ce pas ?
- Je t'assure qu'on fera tout pour que la souffrance soit minimale, pendant tout le traitement. Bien sûr, il y aura des effets indésirables. Forcément. On n'a rien sans rien. 
Indésirables. Tu parles. Oui, mon frangin, oui, tu vas vomir tes tripes, te vider par tous les bouts, tu vas perdre tes cheveux, et tes sourcils, et vingt kilos aussi, et après quoi ? Tout ça pour gagner quoi , peut-être deux, trois mois de sursis, 20% de chances de survie à cinq ans, 20% oui mais pas à ton stade, mon petit frère, toi, c'est une chance sur dix même pas, merde, c'est injuste, c'est dégueulasse...»

« Un rayon de soleil entre dans le cabinet. Ce n'est pas le meilleur moment, mais qu'il entre, qu'il donne à David sa lumière dorée, c'est faisceau de vie, un miracle éphémère lorsque ce fichu soleil passe à l'ouest entre les deux gratte-ciel de la Troisième, à 17h21, un prodige qui dure douze minutes exactement, hiver comme été. À 17h33 ce sera fini. »

« Personne ne vit assez longtemps pour savoir que personne ne s'intéresse à personne. »

« Toute gloire ne saurait être qu'une imposture, sauf peut-être dans la course à pied. Mais je suspecte quiconque affrime la dédaigner d'enrager d'avoir seulement dû y renoncer. »

« On ne peut forcer personne à être ce qu'il n'est pas. Il faut de la tolérance, il faut de l'amour. Comment peut-on croire qu'un sera plus heureux en faisant du mal à d'autres. »

« Il lui a écrit, en sachant que c'est inutile, et surtout, disons, contre-productif. Mais quand les piles de la télécommande sont mortes, on appuie toujours plus fort. C'est humain. »

« L'existence précède l'essence, et de pas mal, en plus. »

«Toute réalité est une construction, et même une reconstruction. Notre cerveau est scellé dans l'obscurité et le silence de la boîte crânienne, et il n'a accès au monde que par les capteurs que sont nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre peau : tout ce que nous voyons, sentons, lui est transmis par des câbles électriques, nos synapses...nos cellules nerveuses... »

« « Bonjour, je suis le diable. J'ai un marché à vous proposer. - Je vous écoute. - Je vais faire de vous l'avocat le plus riche du monde. En échange, vous me donnez votre âme, l'âme de vos parents, celle de vos enfants et celle de vos cinq meilleurs amis ? » L'avocat le regarde d'un air étonné et dit : « D'accord. Où est le piège ? »»

« Je m'en fous, Dieu, pour moi, c'est comme le bridge : je n'y pense jamais. Donc, je ne me définis pas par le fait que je me fous du bridge, et je ne me réunis pas non plus avec des gens qui discutent du fait qu'ils se foutent eux aussi du bridge. »

« Le mathématicien observe cet homme primaire, et il se conforte dans l'idée désespérante qu'en additionnant des obscurités individuelles on obtient rarement une lumière collective. »

« La mort n'est jamais une chose digne, Victor, elle est toujours solitaire. Mais on peut espérer de ce moment ultime des adieux qu'il serve au moins à ceux qui restent. Si les stoïciens disent vrai, si rien n'existe entre les hommes, ni amour, ni tendresse, ni amitié, mais qu'au contraire le corps est tout, s'il est vrai que toute sensation prend naissance et racine en soi, alors Victor, ce dernier mot n'est pas inutile. »

« Regardez le changement climatique. Nous n'écoutons jamais les scientifiques. Nous émettons sans frein du carbone virtuel à partir d'énergies fossiles, virtuelles ou non, nous réchauffons notre atmosphère, virtuelle ou non, et notre espèce, toujours virtuelle ou non, va s'éteindre. Rien ne bouge. Les riches comptent bien s'en sauver, seuls, en dépit du bon sens, et les autres en sont réduits à espérer. »

Quatrième de couverture

« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension. »
En juin 2021, un événement insensé bouleverse les vies de centaines d’hommes et de femmes, tous passagers d’un vol Paris-New York. Parmi eux : Blake, père de famille respectable et néanmoins tueur à gages ; Slimboy, pop star nigériane, las de vivre dans le mensonge ; Joanna, redoutable avocate rattrapée par ses failles ; ou encore Victor Miesel, écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Tous croyaient avoir une vie secrète. Nul n’imaginait à quel point c’était vrai.

Roman virtuose où la logique rencontre le magique, L’anomalie explore cette part de nous-mêmes qui nous échappe.

Membre de l'Oulipo, Hervé Le Tellier est l'auteur de plusieurs livres remarqués, parmi lesquels Assez parlé d'amour, Toutes les familles heureuses, Moi et François Mitterrand. Il a reçu en 2013 le Grand Prix de l'humour noir pour ses Contes liquides. 

Éditions Gallimard, août 2020
327 pages
Prix Goncourt 2020

vendredi 9 novembre 2018

Leurs enfants après eux ★★★★☆ de Nicolas Mathieu

Repéré dès sa sortie, une couverture attirante, une quatrième de couverture alléchante. Je me réjouis de ne pas avoir pris la tangente; je me suis régalée à la lecture de ce roman, qui n'était pas encore  goncourisé. C'est à présent chose faite, et c'est très mérité à mon humble avis.

Ce roman est un régal, un bond en arrière de quelques années (d'un bon quelques années quand même;-)), hyper réaliste; il a parlé à l'adolescente que je fus dans les années 90, j'ai complètement adhéré. 

Portrait d'une jeunesse bouillonnante, chaussée de Torsion, habillé d'un tee-shirt Waikiki, dans les oreilles Nirvana et NTM et une console de jeux dans les mains, qui contourne les ordres et défie l'autorité, en proie à leurs hormones, cornaqués pour obtenir de vains brevets qui les destinaient à des formations plus ou moins prestigieuses, mais qui toutes agissaient comme autant de laminoirs d'où l'on sortait accompli ou bien brisé, c'est à dire disponible. Que du bonheur ;-)
« ...ils vont vite, ils sont jeunes, et mourir n'existe pas. »
Portrait très réussi également, avec la noirceur qui va bien, d'un monde ouvrier décadent, celui de la métallurgie en Lorraine. 
« Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s'atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s'étaient fait la malle. »
Le langage est fleuri, le rythme est enlevé, la narration est claire et précise. 
Un plaisir de lecture à ne pas bouder. Bravo Mr Mathieu. 
« La vitesse leur tirait des larmes et leur montait dans la poitrine. Ils filaient sur la tête éteinte, tête nue, incapables d'accidents , trop rapides, trop jeunes, insuffisamment mortels. »

« Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible. Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l'effet du Pastis, pouvaient remonter d'un seul coup en plein banquet. Anthony, de plus en plus, s'imaginait supérieur. Il rêvait de foutre le camp.
Il avait peur, c'était délicieux.
Globalement, cette envie de reluquer le corps des filles ne le quittait pas. Dans ses tiroirs et son lit, il planquait des magazines et des VHS, sans parler des mouchoirs en papier.  
Sous les combles, des mômes à peine plus vieux que lui se défonçaient en jouant à Street Fighter. Au rez-de-chaussée, leur père regardait Intervilles, une bière à la main.
[...] C'est drôlement doux, une fille, on ne s'y fait jamais complètement.Celle-là s'appelait Stéphanie Chaussoy.Anthony vivait l'été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence.
À l'horizon, le ciel avait pris des couleurs exagérées. Grisé, il lâcha le guidon et ouvrit les bras. La vitesse faisait battre les pans de son débardeur. Il ferma les yeux un instant, le vent sifflant à ses oreilles. Dans cette ville moitié morte, étrangement branlée, construite dans une côte et sous un pont, Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever.
La maison des Casati était construite de plain-pied, sans rien autour, juste la pelouse à moitié morte où les pas du garçon faisaient un bruit de papier froissé. Son père, qui n'en pouvait plus de l'entretien et du désherbage, avait tout passé au Round Up. Depuis, il pouvait regarder le Grand Prix le dimanche l'esprit tranquille. Avec les films de Clint Eastwood et Les Canons de Navarone, c'était le seul truc ou presque qui lui mettait du baume au coeur. Anthony ne partageait pas grand-chose avec son vieux, mais ils avaient ça au moins ça, la télé, les sports mécaniques, les films de guerre. Dans la pénombre du salon, chacun dans son coin, c'était le max d'intimité qu'ils s'autorisaient.
C'était presque encore neuf, un titre qui venait d'une ville américaine et rouillée pareil, une ville de merde perdue très loin là-bas, où des petits blancs crades buvaient des bières bon marché dans leurs chemises à carreaux. Et cette chanson, comme un virus, se répandait partout où il existait des fils de prolo mal fichus, des ados véreux, des rebuts de la crise, des filles mères, des releuleuh en mob, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa. À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s'annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur [...] des mômes sans rêves écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s'appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l'âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n'aurait pas lieu ; il ne restait plus qu'à faire du bruit. 
Un siècle durant, les hauts-fourneaux d'Heillange avaient drainé tout ce que la région comptait d'existences, happant d'un même mouvement les êtres, les heures, les matières premières. D'un côté, des wagonnets apportaient le combustible et le minerai par voie ferrée. De l'autre, des lingots de métal repartaient par le rail, avant d'emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de lents cheminements à travers l'Europe.
Le corps insatiable de l'usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. Ces trouées fantomatiques ravivaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbe, les réclames qui pâlissaient sur les murs, ces panneaux indicateurs grêlés de plombs.
Anthony la connaissait bien cette histoire. On la lui avait racontée toute l'enfance. Sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1800 oc, dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés. Elle avait sifflé, gémi et brûlé, leur usine, pendant six générations, même la nuit. Une interruption aurait coûté les yeux de la tête, il valait encore mieux arracher les hommes à leurs lits et à leurs femmes. Et pour finir, il ne restait que ça, des silhouettes rousses, un mur d'enceinte, une grille fermée par un petit cadenas. L'an dernier, on y avait organisé un vernissage. Un candidat aux législatives avait proposé d'en faire un parc à thème. Des mômes la détruisaient à coups de lance-pierre.
Les dîners s'éternisaient bien après minuit et Anthony finissait toujours par s'endormir sur le canapé, bercé par la conversation des adultes. Son père avait sorti les alcools. Les mots prune et mirabelle étaient écrits à l'encre bleue sur des étiquettes de cahier d'écolier. L'odeur des Gauloises, les hommes qui retiraient un brin de tabac du bout de leur langue. Les blagues de Toto. Les femmes papotant dans la cuisine. La cafetière qui roucoule à 1 heure du matin. 
Dans leur dos, Hélène et son fils éprouvaient le vide de la cage d'escalier, la verticalité silencieuse de l'immeuble, une présence nombreuse, mobile, un fourmillement sourd, Tout un peuple désœuvré se trouvait là aux aguets, tenu par des postes de télé, des drogues et des divertissements, la chaleur et l'ennui.
À l'usine, il avait obéi quarante ans, ponctuel, faussement docile, arabe toujours. [...]
Le fonctionnement de l'usine n'avait rien d'innocent. On aurait pu penser de prime abord que l’efficacité décidait de la répartition des hommes, de l'emploi de leur force. Que cette logique-là, que cette brutalité-là, celle de la production et de la marche forcée, suffisait. En réalité, derrière ces totems qu'on brandirait toujours plus haut à mesure que la vallée serait moins compétitive, il se trouvait tout un imbroglio de règles tacites, de méthodes coercitives héritées des colonies, de classements apparemment naturels, de violences instituées qui garantissaient la discipline et l'échelonnement des humiliés. Et tout en bas, on trouvait Malek Bouali et les siens, frisés, bicots, bougnoules, négros ; ces mots s'employaient largement. Au fil du temps, le mépris qu'on avait pour lui et ses semblables s'était fait plus dissimulé, il n'avait jamais disparu. Il avait même été promu. Mais il restait au fond de son ventre comme un ragoût de colère qui avait brûlé quarante ans. Peu importait à présent. Il touchait son chômage et avec la prime de licenciement de Metalor, il faisait construire une petite maison au pays. Rania était partie devant. Ils avaient tellement travaillé. Et leurs fils qui, depuis tout petits, savaient plus, comprenaient mieux. Qu’est-ce qu'il s'était passé ?
Hélène et lui se mesuraient par-dessus la table. Ils étaient dans le dur à présent. L'éducation est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circulaires. En réalité, tout le monde fait ce qu'il peut. Qu'on se saigne ou qu'on s'en foute, le résultat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant quinze ans, vous vous levez à l'aube pour l'emmener à l'école. À table, vous lui répétez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trouver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l'élevez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous devenez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrouvez avec un ennemi dans votre propre maison. C'est bon signe. Il sera bientôt prêt. C'est alors que viennent les emmerdes véritables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal. Hélène et l'homme en étaient là, à sauver les meubles.
Dès lors, la vie avait pris un drôle d'aspect. Il arrivait à Anthony de se lever le matin encore plus crevé que la veille. Il dormait pourtant de plus en plus tard, surtout le week-end, ce qui faisait enrager sa mère. Quand les copains le vannaient, il prenait la mouche, répliquait avec ses poings. Sans cesse, il avait envie de cogner, de se faire mal, de foncer dans les murs. Alors il partait faire du vélo avec son walkman sur les oreilles, en se repassant vingt fois la même chanson triste. Soudain, en regardant Beverly Hills à la télé, de hautes mélancolies le prenaient. Ailleurs, la Californie existait, et là-bas, c'est sûr, des gens menaient des vies qui valaient le coup. Lui, il avait des boutons, des baskets trouées, son œil foutu. Et ses parents qui régnaient sur sa vie. Bien sûr, il contournait les ordres et défiait constamment leur autorité. Mais tout de même, ces destins acceptables restaient hors de portée. Il n'allait quand même pas finir comme son vieux, bourré la moitié du temps à gueuler devant le JT ou à s'engueuler avec une femme indifférente. Où était la vie, merde ?
Car chaque jour, tout conspire contre ce corps. Son mari qui ne la baise plus. Ce fils pour lequel elle se ronge les sangs. Le travail qui l'affadit à force d'immobilité, de tâches dénuées de sens, de mesquineries toujours reconduites. Et le temps évidemment, qui ne sait rien faire d'autre. 
Dans son ventre, tout est encore là, intact, son besoin de mains et de regards, et entre ses jambes la possibilité d'un plaisir qui échappe au règlement intérieur du bureau, au code de la route, à son contrat de mariage et à la plupart des autres lois. On ne lui enlèvera pas ça. 
La silicose et le coup de grisou ne faisaient plus partie des risques du métier. On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée ; et de l’amiante aussi. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies. Là-dedans, la climatisation tempérait les humeurs. Bippers et téléphones éloignaient les comparses, réfrigéraient les liens. Des solidarités centenaires se dissolvaient dans le grand bain des forces concurrentielles. Partout, de nouveaux petits jobs ingrats, mal payés, de courbettes et d'acquiescement, se substituaient aux éreintements partagés d'autrefois. Les productions ne faisaient plus sens. On parlait de relationnel, de qualité de service, de stratégie de com, de satisfaction client. Tout était devenu petit, isolé, nébuleux, pédé dans l'âme. Patrick ne comprenait pas ce monde sans copain, ni cette discipline qui s'était étendue des gestes aux mots, des corps aux âmes. On n'attendait plus seulement de vous une disponibilité ponctuelle, une force de travail monnayable. Il fallait désormais y croire, répercuter partout un esprit, employer un vocabulaire estampillé, venu d'en haut, tournant à vide, et qui avait cet effet stupéfiant de rendre les résistances illégales et vos intérêts indéfendables. 
À la 70ème minute, Thuram planta un second but et il ne fut plus question de rien. Le peuple se trouva tout à coup fusionné, rendu à son destin de horde, débarrassé des encarts et des positions, tout entier. Ce qui voulait demeuré en dehors devint incompréhensible. Tout ce qui se trouvait pris dedans résonna du même glas. Le pays entier venait d'accoster en plein fantasme. C'était un moment d'unité, sexuel et grave. Plus rien n'avait jamais existé, ni l'histoire, ni les morts, ni les dettes, effacées comme par enchantement. La France était bandée, immensément fraternelle. »

Quatrième de couverture

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Éditions Actes Sud, Août 2018
430 pages

Prix Goncourt - 2018
Prix du deuxième roman Alain Spiess - Le Central - 2018
Prix Blù Jean-Marc Roberts -2018
La Feuille d'or de la ville de Nancy, prix des Médias France Bleu-France 3-L'Est Républicain - 2018

mercredi 17 août 2016

Chanson douce de Leïla Slimani*****


Editions Gallimard, Collection Blanche, août 2016
240 pages
Prix Goncourt 2016

Quatrième de couverture


Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. 
À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

Mon avis ★★★★★


Touchée en plein coeur, un noeud à l'estomac, je termine ce conte moderne absolument bouleversant, poignant, glaçant.

Myriam et Paul, jeune couple contemporain, tous deux débordés depuis que Myriam a repris son activité professionnelle ont embauché une nounou pour garder leurs deux enfants.
Louise, la nounou, une femme solitaire, que la vie n'a pas épargnée, qui psychologiquement souffert , mais qui est devenue une adorable nounou, en quête de stabilité, d'une famille aimante.

La tension est palpable dès les premières lignes, Leïla Slimani ne nous ménage pas.
Le rythme, orchestré par des phrases courtes, est intense, le ton juste, le style incisif, l'écriture admirable, pour aborder un sujet aussi délicat que celui d'une nourrice meurtrière.
Sujet peu emballant, vous me direz; certes, mais il est extrêmement bien traité, à la manière d'un thriller psychologique, qui rend ce roman si prenant, qu'une fois ouvert, il est difficile de le refermer avant la fin, avant d'avoir les explications, avant de comprendre comment une nourrice si parfaite ,"Ma nounou est une fée", disait d'elle Myriam,  a pu sombrer dans cette folie meurtrière. Les pages se tournent vite, très vite ... on s'interroge beaucoup sur ce couple, devenu dépendant de Louise, sur le comportement de Louise devenue dépendante de Myriam et Paul ... qui est fautif ? Des actions, un geste auraient-ils pu permettre d'éviter ce drame ? 

Une "Chanson douce", oui parfois, car ce livre est aussi empreint d'amour et de bons sentiments, mais le titre est aussi trompeur ... c'est une chanson également bien amère qui vous attend.

Un grand merci à Babelio Masse critique ainsi qu'aux éditions Gallimard pour cette très belle découverte. J'ajoute dans ma PAL Dans le jardin de l'ogre, premier roman de cette auteure, auteure que je suis ravie d'avoir lu grâce à vous.


Extraits


Pas de sans-papiers, on est d'accord ? Pour la femme de ménage ou le peintre, ça ne me dérange pas. Il  faut bien que ces gens travaillent, mais pour garder les petits, c'est trop dangereux.[...] Pour le reste, pas trop vieille, pas voilée et pas fumeuse. L'important, c'est qu'elle soit vive et disponible. Quelle bosse pour qu'on puisse bosser. p.16
Sa femme paraissait s'épanouir dans cette maternité animale. Cette vie de cocon, loin du monde et des autres, les protégeait de tout. p.18
"En comptant les heures supplémentaires, la nounou et toi vous gagnerez à peu près la même chose. Mais enfin, si tu penses que ça peut t'épanouir ...". Elle a gardé de cet échange un goût amer. p.24
Paul et Myriam sont séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le regard d'une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. p.29
Louise acquiesce, mutique et docile. Elle observe chaque pièce avec l'aplomb d'un général devant une terre à conquérir. p.34
Si vous saviez ! C'est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C'est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants ? "Dépêche-toi!".[...] Elle s'est retenue de jeter au visage de cette vieille harpie sa misogynie et ses leçons de morale. p.43
Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n'aurons plus besoin les uns des autres. p.45
Louise est un soldat. Elle avance, coûte que coûte, comme une bête, comme un chien à qui de méchants enfants auraient brisé les pattes. p.91
Les enfants étaient là, aimés, adorés, jamais remis en cause, mais le doute s'était insinué partout. Les enfants, leur odeur, leurs gestes, leur désir de lui, tout cela l'émouvait à un point qu'il n'aurait pu décrire. Il avait envie, parfois, d'être un enfant avec eux, de se mettre à leur hauteur, de fondre dans l'enfance. Quelque chose était mort et ce n'était pas seulement la jeunesse ou l'insouciance. Il n'était plus inutile. On avait besoin de lui et il allait devoir faire avec ça. En devenant père, il a acquis des principes et des certitudes, ce qu'il s'était juré de ne jamais avoir. Sa générosité est devenue relative. Son univers s'est rétréci. p.122
Une haine monte en elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. Elle est absorbée dans un rêve triste et confus. Hantée par l'impression d'avoir trop vu, trop entendu de l'intimité des autres, une intimité à laquelle elle n'a jamais droit. p.159