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mardi 26 août 2025

Le pornographe ★★★★☆ de John McGahern

Déambulations dublinoises
Un écrivain libertin poète à ses heures, tiraillé entre ses obligations (les visites à l'hôpital au chevet de sa tante mourante) et ses aventures sexuelles volontairement "sans engagement", subvient à ses besoins en écrivant des récits pornographiques pour un journal.  
On y retrouve des éléments essentiels de l'existence humaine : l'engagement, la peur, l'absurde, l'ennui, la liberté, la mort...
« Une personne quitte la vie, et une autre y fait son entrée. Je suppose que voilà le nœud de l’histoire. »
On suit ce narrateur, plein de lui-même, vivant, s'exprimant, agissant en pleine liberté, en son libre arbitre, suivant sa propre vérité, sa propre morale. Et en suivant ce narrateur - d'ailleurs sans nom -, nous nous interrogeons sur notre propre vision du monde et notre rapport aux autres. 
Un bon roman, à l'écriture simple, bien plus profond qu'il n'y parait au premier abord. 
« Nous maîtrisons l’obscurité grâce à des cérémonies : cérémonies de joie quand nous émergeons des ténèbres pour entrer dans la lumière, cérémonies de regret lorsque inévitablement nous quittons la lumière, cérémonies d’espoir fondé sur le social, qui est aussi ferme que le roc de la théologie. »
La littérature irlandaise m'embarque à chaque fois, j'ai eu plaisir ici à reconnaitre des noms de rues, de lieux, à naviguer sur le Shannon, à marcher le long de la Liffey, à retrouver l'atmosphère chaleureuse des pubs, à siroter une bière ou quelques gorgées d'un irish whiskey.  

« L'alcool représentait un des principaux adjuvants pour glisser sur la pente qu'il nous faudrait tous descendre un jour ou l'autre. »

« La visite se déroulait comme prévu, de même qu'un voyage en train ou en avion une fois commencé. Mon oncle l'avait envisagée avec une certaine appréhension. Quant à moi, qui avais fait le voyage fréquemment ces derniers mois, et qui savais que cela se passerait ainsi, il m'avait été impossible de lui dire : « Ne te fais pas de bile, tout ira bien. Il ne se produira rien d'exceptionnel. Ce sera comme pour le reste. Nous nous en tirerons sans problème. »
À présent que le moment avait lieu effectivement, il se réduisait au néant qui constituait la trame de notre vie quand elle suivait son cours normal. Et il deviendrait ensuite une partie intégrante de notre vie dans le souvenir. L'événement avait toujours une présence plus vivace dans l'appréhension et dans le souvenir que lorsqu'il prenait place réellement. La nature avait fort bien arrangé les choses, en ce sens que nous vivions à peine notre vie. Le dernier instant conscient était celui où notre non-existence passagère et notre non-existence définitive célébraient enfin leurs noces. Un heureux hasard, pour ainsi dire, présidait à la similarité apparente entre notre départ de la vie et notre entrée dans celle-ci. J'éprouvai quelque honte à constater la violence de ces réflexions, qui n'étaient dues qu'à une errance oisive de mes émotions tout au long de la visite: le fond du cœur est en effet capable de violence.
« C'est très gentil d'être venu me voir, disait ma tante à mon oncle, à présent que la visite se terminait. [...] »»

« Hors de la gare, les derniers rayons du soleil se mêlaient encore à l'animation de la rue. Toute la journée, j'avais tenu ma propre vie à l'écart, en m'occupant agréablement de celle d'autrui, et je n'aimais guère l'idée de retrouver son fardeau, ni la perspective de la soirée qui s'étendait devant moi comme une longue pièce vide. Il était sûrement possible de demeurer à jamais en dehors de sa vie à soi, dans la mesure où on parvenait à définir la vie comme autre chose que ce constant et douloureux devenir de soi-même. »

« Il mettait les profanes en garde contre la confusion entre l'art et la vie. L'art était de l'art parce qu'il n'avait rien à voir avec la nature. La vie n'était qu'une succession d'accidents.
L'art constituait une vision de la Loi. Comme l'accident ne se conformait que rarement à l'Idée ou à la Vision, il fallait l'inventer ou le transformer de telle sorte qu'il s'accorde avec cette Vision. En résumé, c'était la vie vue à travers un tempérament. Ce qui nous amenait au triomphe radieux que représentait toute œuvre d'art. En effet, la vie pouvait bien être triste ou insupportable, le simple fait de la transposer dans le cadre de la Loi donnait lieu à la réjouissance et à la célébration. Ou, pour employer un langage plus terre à terre, bien que dans cette situation biographique particulière la fille fût perdue pour lui, c'était précisément grâce à cette perte que le poème avait été gagné.
Après quoi, totalement indifférent aux rires et aux paillardises qui fusaient de partout, il insista pour offrir un verre à tous ceux qui l'avaient écouté, forçant même à rester le jeune vétérinaire qui affirmait qu'il devait s'en aller. Ce fut avec la même indifférence qu'il fonda sa première revue pornographique : il défia les lois désuètes de la censure à peu près comme il avait tenu tête à l'embarras général provoqué par sa poésie chez Dempsey's, c'est-à-dire en faisant comme si de rien n'était ; et, malgré toutes les prédictions, son entreprise avait réussi. À partir de là, il avait continué son chemin, jusqu'à devenir le personnage riche et relativement influent qu'il était à présent. Il me payait à un tarif plus que confortable, et je le soupçonnais de me privilégier ainsi à cause de nos souvenirs communs du bon vieux temps, plutôt que pour mon aptitude à décrire des exercices de gymnastique sexuelle mieux que les autres scribouillards qu'il employait.
Je commandai deux autres pintes et plaçai la sienne à côté de celle qu'il n'avait pas encore finie sur le bord du comptoir. Tout en lisant, il griffonnait des notes en vue de modifier çà et là mon texte, et je savais qu'il s'agirait toujours d'améliorations. Le temps semblait suspendu pendant que je l'observais. Je regardais son visage enregistrer cet univers de mots, celui du colonel Grimshaw et de Mavis Carmichael. C'est un spectacle bien humiliant que de voir quelqu'un s'absorber totalement dans un monde que l'on a soi-même fabriqué de toutes pièces. »

« Le ventre maternel et la tombe... La cérémonie du baptême devient celle de l'enterrement, le frémissement initial qui nous transforme en chair vivante devient plus tard l'ultime frisson qui fait de nous un cadavre. C'est l'instinct religieux, paraît-il, qui nous pousse à rechercher les rapports et les lois qui régissent les événements. Et entre les deux extrêmes, il y a le temps : le travail pour passer le temps, et mille autres façons de tuer le temps, de raccourcir ce temps qui diminue même sans nos efforts ; et c'est ainsi que par exemple on va au bal. »

« Le temps s'était écoulé sans que je le remarque : rarement de tels bonheurs nous sont donnés, mais lorsque cela arrive, c'est la plus grande consolation que puisse nous apporter le tourbillon de l'existence. C'est la promesse d'une éternité bienheureuse - ou simplement une nouvelle ironie du sort, la perception de nos périodes d'inconscience. Nous sentons que l'on nous a déchargés du fardeau du temps qui passe, et le bonheur réside dans ce sentiment, non dans le fait d'errer à l'aveuglette et sans souci au milieu d'un univers de mots. »

« Il ne fera rien du tout. Il se dira qu'il a rêvé. Le pays entier n'a-t-il pas l'air de passer sa vie dans les rêves de stupre et de fornication ? Il ne voudra pas se considérer comme une exception. C'est un exemple typique de nos compatriotes, toujours soucieux de se conformer à la norme. »

« Quand je sortis de l'ascenseur et m'avançai vers ma tante, malgré moi j'éprouvai à nouveau la même culpabilité que lorsque je m'étais approché d'elle à son insu, passant par la prairie sous le clair de lune, par l'escalier de service et cette même allée centrale que je parcourais à présent dans l'autre sens. Je me souvins de la veilleuse bleue et constatai que les portes battantes que j'avais crues de couleur sombre étaient en réalité d'un vert très clair. Qu'avais-je appris de cette visite clandestine ? Rien, l'absurde néant avec lequel nous nous retrouvons toujours quand nous cherchons à obtenir d'un de nos pauvres semblables une meilleure connaissance de nous-mêmes ou de la vie : rien d'autre que notre honteuse frivolité. Nous ne pouvons rien apprendre d'autrui, pas plus que nous ne pouvons mourir à sa place, ni lui à la nôtre. Il nous faut aller vers l'intérieur, dans la solitude qui est tout ensemble joie et douleur, et établir là-bas notre propre vérité; même si en définitive celle-ci se révèle n'être rien non plus, il nous reste la joie inébranlable d'avoir emprunté la dure voie qui est la seule possible : nous n'avons pas reculé ni dévié d'un pas chancelant, mais nous avons continué sans cesse, même quand il n'y avait rien, car nous savions aussi qu'il n'y avait rien ailleurs. Nous étions arrivés trop loin à l'intérieur pour croire qu'une apparence physique différente, ou un autre climat, changerait quoi que ce fût. Nous étions en dehors du changement parce que nous étions le changement. Toutes les doctrines que nous avions apprises par cœur sans les comprendre, et dont nous avions discuté avec passion, devenaient d'une clarté qui nous forçait à rire. Pour trouver, nous devions perdre : la route du départ était aussi celle du retour. Et quelle compagnie ne rencontrions-nous pas sur cette route, nous qui ne cherchions plus la compagnie, devant quels feux et contre quels murs ne devions-nous pas nous asseoir ! Notre intelligence s'était aiguisée. Constamment, il nous fallait changer de méthode. Nous écoutions tout avec attention, nous prêtions l'oreille aux autres qui proclamaient leurs échecs ou leurs coups de chance, car désormais nous avions notre route, et tout le monde, tout le monde voyageait. Personne n'arriverait. L'aventure ne serait jamais terminée, pas même après notre disparition. Elle continuerait sans fin, comme elle s'était poursuivie de génération en génération avant que nous n'ayons pris la relève.
Et l'infirmière aux cheveux noirs ? Et la femme enceinte abandonnée à Londres ? Et cette femme en train de mourir à côté de moi, appuyée sur son oreiller bien droit, les yeux fermés, légèrement assoupie ? Que dire d'elles dans tout cela ? La réponse résidait dans la vulgarité même de la question. Que dire de toi-même ? »

« - Elle garde en elle cette farouche volonté de vivre. Pour ma part, je ne comprends pas.
- La vie est une chose bien agréable.
- Je crois que ça dépend de la situation qu'on y occupe. La vie est une chose bien agréable.
C'était là le genre de conversation qui me crispait, mais j'acceptai de jouer le jeu.
« Contempler la lumière, le ciel et la nuit étoilée, rien que cela me semble déjà tellement merveilleux! Je ne vois pas comment un être humain désirerait s'en priver.
- Mais certains des malades que tu soignes n'en sont-ils pas fatigués ?
- Quelques-uns, mais pas beaucoup. »
Il faisait très froid lorsque nous sortîmes; heureusement, un bus arriva presque aussitôt, et nous nous séparâmes. L'été se terminait déjà. Je frissonnai involontairement moi qui pourtant aimais l'hiver - à l'idée de ce que cet hiver-ci risquait de m'apporter. »

« En ne faisant pas attention, en croyant qu'une occupation en valait une autre, en couchant avec la première femme qui acceptait, j'avais provoqué autant de souffrance, de confusion et de malheur que si je l'avais recherché activement et de propos délibéré. Je n'avais pas accordé à autrui les égards qu'il méritait. L'énergie nécessaire pour choisir m'avait paru trop pénible à rassembler. Le cœur brisé par un premier amour déçu, j'avais tourné le dos et laissé la lumière de l'imagination s'éteindre presque complètement. Aujourd'hui, mes mains étaient de glace.
Nous devions quitter le chemin de la raison, parce qu'il nous fallait aller plus loin. Si nous n'avons aucun objectif rationnel à invoquer, c'est une raison de plus pour obéir à notre désir instinctif de vérité et lui obéir avec notre force entière, dans tout ce que nous voyons comme dans l'aveuglement final.
« Alors, tu as perdu ta langue, ou tu n'as rien à dire pour ta défense, ou quoi ? » Maloney avait quitté des yeux la route pour me regarder en face. Ses cheveux blancs clairsemés dépassaient de sous le large bord de son chapeau noir. À présent, il ressemblait vraiment plus à un danseur qu'à un homme revenant d'un enterrement. Je serrai les dents pour réprimer un accès de fou rire, sachant que cela me ferait très mal, mais la douleur elle-même rendit mon effort d'autant plus inefficace.
Ce que j'avais envie de dire, c'était que j'éprouvais un irrésistible besoin de prier, pour moi-même, pour Maloney, pour la fille, et tout le reste. Mes prières ne recevraient aucune réponse, mais justement il importait de les prononcer mentalement, ces prières qui ne pouvaient pas être exaucées, parce qu'elles constituaient leur propre commencement et leur propre fin.
Ce que je dis en réalité, ce fut : « Pourquoi ne regardes-tu pas la route ?
- Ça fait toute ma vie que je regarde cette fichue route, et jamais je n'en ai tiré un traître mot! Hou-hou, la route ! cria-t-il soudain. Tu vois ? Elle ne répond pas. Elle défile à toute allure, et voilà! Hou-hou, la route !
- Elle pourrait au moins nous amener à destination, si tu conduisais un peu mieux.
- Elle nous y amènera de toute façon. Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! » continua-t-il à crier, roulant de plus en plus vite.

Je cherchai une réplique à lui donner, mais ne trouvai rien. Et dans le silence, un fragment d'une autre journée me revint en mémoire; l'image m'apparut longuement, parmi l'incessant va-et-vient des essuie-glaces : la petite silhouette ronde de mon oncle qui descendait du train et s'avançait sur le quai, regardant autour de lui d'un air inquiet comme un petit garçon, l'imperméable sur le bras, au commencement de ce voyage - si toutefois il avait commencé à un moment précis qui nous avait conduits chacun où nous étions désormais, dans le présent et l'éternel.

« Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou... » »

Quatrième de couverture

LE PORNOGRAPHE. Célibataire endurci et poète sans le sou, le narrateur écrit des textes pornographiques en guise de gagne-pain, plutôt que de renoncer à sa vie de liberté à Dublin. Ses fréquentes visites à l'hôpital, où il apporte à sa tante gravement malade des bouteilles de cognac afin de soulager sa douleur, esquissent le portrait d'un homme d'une grande prévenance.
Un soir, dans un dancing, il rencontre une femme avec qui il entame une liaison sans lendemain. Quand cette dernière, amoureuse de lui, tombe enceinte, le voilà plongé dans l'effroi. S'il est hors de question pour lui de l'épouser et de devenir père, il ne l'abandonnera pas pour autant.
Dès lors, cet être si désireux de légèreté se retrouve tiraillé entre les deux pôles -l'agonie et la venue au monde - qu'incarnent ces deux femmes. Comme en écho, John McGahern imprime à son ample narration le rythme de l'oscillation : entre Dublin et Londres, où s'exilera la future mère; entre la ville et la campagne, dont le narrateur est originaire; entre ses actions et ses réflexions sur «l'agencement général du monde»; et enfin entre ses écrits pornographiques et le corps même du livre.
Publié en 1979, Le Pornographe est une réponse à la censure irlandaise qui, quelques années plus tôt, a interdit L'Obscur au motif de son caractère scandaleux. Plus qu'une simple provocation, c'est un roman magistral, qui pointe du doigt l'hypocrisie de la société irlandaise vis-à-vis de la sexualité et du mariage et qui hisse son protagoniste au rang de ces héros modernes dont les tribulations revêtent un tour proprement métaphysique.

JOHN MCGAHERN (1934-2006), né et mort à Dublin, a grandi sur la côte ouest de l'Irlande. Son œuvre, majeure, a profondément influencé toute une génération d'écrivains. Depuis Entre toutes les femmes (avril 2022), Sabine Wespieser éditeur réédite en France les livres de cet écrivain devenu un classique dans son pays.

Éditions Sabine Wespieser,  mai 2024
380 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Alain Delahaye

dimanche 25 avril 2021

L'Antarctique ★★★★☆ de Claire Keegan

Une plume découverte avec Ce genre de petites choses, le dernier opus en date de Claire Keegan, j'ai poursuivi ma découverte avec son deuxième roman Les trois lumières. Deux romans que j'ai beaucoup appréciés. J'en ai aimé la poésie et les silences.
Alors, je continue d'explorer l'univers de l'auteure, et avec L'Antarctique, son premier recueil de nouvelles, je suis une nouvelle fois admirative devant son travail d'écriture, cette façon qu'elle a de nous abreuver d'images, nous laissant libres de voguer et de composer avec elles. De nous en imprégner, de sentir la tension qui s'installe malgré les mots calmes et délicats distillés, de nous laisser happer par ces intrigues, ces tranches de vies plus ou moins complexes, ces expériences de vie plus ou moins secouées et les sentiments qui les accompagnent. Il y a de la douleur, de l'amertume, de la folie, des traumatismes, de l'adversité dans ces nouvelles. De la souffrance, de la culpabilité, de la vengeance, de l'amour aussi. La vie, quoi ?
J'aime définitivement l'univers singulier de l'auteure. J'aime sa vision des relations humaines, sans fioriture, si juste, et son écriture si précise. 
Pas de doute, je guetterai avec plaisir les prochaines sorties de l'auteure.

« Il y a de la tristesse chez maman ce soir ; tout en elle l'exprime comme quand une vache meurt et que le camion vient l'emporter. Il se passe quelque chose qui m'échappe en partie, j'ai l'impression qu'un nuage noir est arrivé, qu'il peut crever et causer des dégâts. » LES HOMMES ET LES FEMMES

« Je suppose que j'ai mes raisons personnelles pour venir ici. Peut-être que j'ai besoin d'un peu de ce qu'a ma mère. Juste un peu. J'en prends une petite dose afin de m'immuniser. C'est comme une vaccination. Les gens ne comprennent pas, mais il faut regarder le pire en face pour être paré contre tout. » ORAGES

« C’est toujours les gens mariés qui pleurent aux noces. Ils connaissent la différence entre les serments et la vie. » L'AMOUR SOUS L'HERBE HAUTE

« Les filles irlandaises devraient rester dans leur pays et élever correctement leurs fils, nourrir les poulets, couper le persil, tolérer le vacarme du match du dimanche. » DRÔLE DE PRÉNOM POUR UN GARÇON 

Quatrième de couverture

« Chaque fois que la femme heureuse en ménage partait, elle se demandait comment ce serait de coucher avec un autre homme. » Dès la première phrase de la nouvelle titre de son recueil, Claire Keegan ferre l’attention de son lecteur. La suite ne le décevra pas.

Qu’elle évoque des amours malheureuses (dans L’Amour dans l’herbe haute, l’héroïne vient attendre, neuf ans après qu’ils se sont quittés, son amant sur la lande), les ravages sur ses enfants de la folie d’une mère (Brûlures dit le traumatisme de toute une famille), les rivalités familiales (Les Sœurs) ou la passion naissante entre un homme et une femme réunis par une petite annonce (Osez le grand frisson), l’auteur fait preuve d’une impressionnante maîtrise.

Ses intrigues sont denses, ses personnages, souvent des femmes de la classe moyenne, criants de vérité, son style est net et tranchant, sa perception du monde et des rapports humains terriblement juste.

Le tour de force de la nouvelliste tient certainement dans la paradoxale tranquillité avec laquelle elle laisse entrevoir les situations les plus extrêmes : ses créatures peuvent se débattre dans un monde indifférent et hostile, lutter contre l’absurdité de la vie, elles garderont toujours la maîtrise de leur destin.

Éditions Sabine Wespieser, mai 2010
251 pages
Nouvelles traduites de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

mardi 6 avril 2021

Les trois lumières ★★★★☆ de Claire Keegan

Une petite fille découvre la vie à la campagne, une vie douce, une vie cadencée par le rythme de la ferme avec ses vêlages, ses récoltes, sa bonne et réconfortante cuisine du terroir, son eau du puits dont on remplit les seaux. Elle y découvre la bienveillance, elle y est choyée, aimée, protégée. Et elle nous raconte sa perception du monde des adultes. 

L'auteure effleure, suggère, caresse de ses mots les sentiments pour qu'ils éclatent sous nos yeux et dans nos cœurs, une fois la dernière page tournée.
Tout en finesse et avec beaucoup de pudeur, Claire Keegan écrit les souffrances qui naissent d'une perte, de l'absence, celles  inhérentes à l'alcoolisme. 
Peu de pages, beaucoup de silences et ces trois lumières au bout du chemin. 

"Ce genre de petites choses" m'avait beaucoup touchée, "Les trois lumières" m'ont éblouie. 
Go raibh maith agat Claire Keegan.
« J'ai l'impression que mon coeur est entre mes mains plus que dans ma poitrine, et que je le transporte à toute vitesse, comme si j'étais devenue la messagère de ce qui se passe à l'intérieur de moi. »

« Ils restent immobiles un moment à regarder la cour, et les voilà qui parlent de la pluie : la pluie manque, les champs ont besoin de pluie, le prêtre de Kilmuckridge a prié pour la pluie ce matin même, on n’a jamais connu un été pareil. Il y a une pause pendant laquelle mon père crache puis la conversation s’oriente vers le prix du bétail, la Communauté européenne, les montagnes de beurre, le coût de la chaux et des bains traitants pour les moutons. C’est une chose dont j’ai l’habitude, cette manière qu'ont les hommes de ne pas parler : ils aiment détacher une motte de terre d’un coup de talon dans l’herbe, donner une tape sur le capot d’une voiture avant qu'elle démarre, cracher, s’asseoir les jambes bien écartées, comme si ça leur était égal. »

« - [...] il n'y a pas de secrets dans cette maison.
- Là où il y a un secret, dit-elle, il y a de la honte, et nous n'avons pas besoin de honte. »

« Quand le vent souffle, des zones d'herbe haute se courbent, prennent des reflets argentés. Sur une bande de terrain, de grandes vaches frisonnes broutent tout autour de nous, tranquilles. Certaines lèvent la tête à notre passage mais aucune ne s'éloigne. Elles ont des pis gonflés de lait et de longs trayons. Je les entends arracher l'herbe à la racine. La brise, qui frôle le bord du seau, chuchote pendant que nous marchons. Nous ne parlons ni l'une ni l'autre, comme les gens se taisent parfois quand ils sont heureux. »

« Tu n'es pas toujours obligée de dire quelque chose, reprend-il. Pense que la parole n'est une nécessité en aucune circonstance. Nombre de gens ont beaucoup perdu pour la seule raison qu'ils ont manqué une belle occasion de se taire. »

« Tout, ce soir, semble étrange : marcher jusqu'à une mer qui est là depuis que le monde est monde, la voir et la sentir et la craindre dans la pénombre, écouter cet homme parler des chevaux en mer, parler de sa femme qui fait confiance aux autres pour apprendre à qui ne pas faire confiance, des paroles qui m'échappent en partie, des paroles qui ne me sont peut-être pas destinées. »

Quatrième de couverture

LES TROIS LUMIÈRES. Par une radieuse journée d’été, un père emmène sa fillette dans une ferme du Wexford, au fond de l’Irlande rurale. Le séjour chez les Kinsella semble devoir durer. La mère est à nouveau enceinte, et elle a fort à faire. Son mari semble plutôt désinvolte : il oublie le bagage de la gamine dans le coffre de la voiture en partant.

Au fil des jours, la jeune narratrice apprivoise cet endroit singulier. Livrée à elle-même au milieu d’adultes qui ne la traitent pas comme une enfant, elle apprend à connaître, au gré des veillées, des parties de cartes et des travaux quotidiens, ce couple de fermiers taciturnes qui l’entourent de leur bienveillance. Pour elle qui était habituée à une nombreuse fratrie, la vie prend une autre dimension. Elle savoure la beauté de la nature environnante, et s’épanouit dans l’affection de cette nouvelle famille si paisible. En apparence du moins. Certains détails l’intriguent : la manière dont Mrs Kinsella lui propose d’aller puiser de l’eau, les habits de garçon dont elle se voit affublée, la réaction de Mr Kinsella quand il les découvre sur elle…

Claire Keegan excelle à éveiller l’attention de son lecteur sur ces petites dissonances où transparaissent l’ambiguïté et le désarroi de ses personnages, si maîtres d’eux-mêmes. Et, dans cet envoûtant récit, le regard d’une enfant basculant à son insu dans le monde mystérieux des adultes donne toute sa force dramatique à la part cachée de leurs existences.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande, où elle vit. Saluée comme 

Éditions Sabine Wespieser, avril 2011
100 pages

vendredi 22 janvier 2021

Ce genre de petites choses ★★★★★ de Claire Keegan

Claire Keegan commence par nous camper le décor : Irlande, milieu des années 80 du siècle dernier; les fermetures d'usine, la précarité, les longues files de chômeurs, les jeunes qui émigrent pour Londres et Boston, New York. Il pleut. Noël approche. Elle nous parle aussi du passé de Bill Furlong, personnage principal de ce récit. Un passé douloureux et clément à la fois. 
Dans ce décor évoluent la petite famille de Bill, les habitants de la petite ville de New Ross en Irlande, les soeurs du Bon pasteur...et les souvenirs.
  
L'ambiance est feutrée, envoûtante. Les filles de Bill ont écrit leur lettre au Père-Noël, les petites affaires de Bill marchent correctement, les projections d'avenir pour les cinq filles sont au beau fixe.
 
Pourtant le coeur de Bill Furlong frémit devant une souffrance sue de tous, mais tue. Claire Keegan nous convie dans ses pensées, ses doutes, ses tourments, ses peurs face à une bienséance qui s'est imposée et qui règne en maître. Elle a laissé libre cours à des abus auxquels Bill, dans un élan de tendre humanité, aura le courage de s'opposer, malgré les mises en garde et qu'il fera taire à sa manière. 

L'écriture effleure l'horreur. Elle nous souffle, nous grandit.

Une histoire dédiée aux femmes et aux enfants qui ont subi la claustration dans les blanchisseries de Magdalen en Irlande. 

En dire plus serait bien dommage. Fuyez d'ailleurs la quatrième de couverture bien trop gourmande. Laissez-vous simplement happer par la générosité inspirante de cet homme. Profondément humain et qui s'affranchira des règles pour fouler le chemin volontaire de l'altruisme.
Ce récit ne se résume pas, il se vit. 
« Bientôt, il se ressaisit et conclut que rien ne se reproduisait jamais ; à chacun étaient donnés des jours et des occasions qui ne se présenteraient pas une seconde fois. Et n'était-ce pas doux d'être là où on était et, par exception, de laisser l'atmosphère vous ramener dans le passé, malgré le bouleversement, au lieu de toujours examiner la mécanique des journées et les difficultés futures, qui n'apparaîtraient peut-être jamais. »
Ma co-lectrice de Bookstagram @emlespetitsplaisirs, m'a conseillé un film poignant réalisé sur ce douloureux sujet irlandais The Magdalene Sisters. Rendez-vous pris !

« Puis la nuit s'installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s'agenouillaient encore pour dire le chapelet. »

« Ce serait la chose la plus facile au monde de tout perdre. »

« - [...] Rappelez-moi, vous en avez cinq, ou six ?
- Nous en avons cinq, ma mère. 
[...]
- Mais ce doit être décevant, malgré tout. 
- Décevant ? dit Furlong. Comment cela ?
- De ne pas avoir de garçon pour perpétuer le nom. 
Elle était malintentionnée, mais Furlong, qui avait une longue expérience de ce genre de propos, était désormais en terrain connu. Il s'étira un petit peu et laissa sa botte toucher le pare-étincelles en cuivre brillant.
- Assurément, n'ai-je pas pris le nom de ma propre mère ? Et jamais cela ne m'a nui.
- Vraiment ?
- Qu'aurais-je contre les filles ? poursuivit-il. Ma propre mère a été une fille jadis. Et je suppose que la même chose doit être vraie de vous et de la moitié de toute notre parenté. »

« Ce qui le tourmentait le plus n'était pas tant l'enfermement qu'elle avait subi dans le hangar à charbon ou la position implacable de la mère supérieure ; le pire était la manière dont elle avait été traitée pendant qu'il était présent et dont il avait toléré cela et n'avait pas demandé des nouvelles de son bébé - la seule chose qu'elle lui avait demandé de faire - et la manière dont il avait pris l'argent et l'avait laissée attablée là sans rien devant elle, le lait coulant de son sein sous le cardigan et tachant son petit corsage, et la manière dont il s'était rendu, comme un hypocrite, à la messe. »

« Noël révélait toujours et le meilleur et le pire chez les gens. »

« [...] Oh, lourde est la tête qui porte la couronne. »

« Ce n'est pas mes affaires, vous comprenez, mais vous savez que vous devriez surveiller ce que vous dites sur ce qui s'y trouve. Gardez le chien méchant près de vous et le gentil ne mordra pas. Vous savez ça. »

« Pourquoi les choses les plus proches étaient-elles souvent les plus difficiles à voir ? »

« [...] il en vint à se demander à quoi bon être en vie si l'on ne s'entraidait pas. Était-ce possible de continuer durant toutes les années, les décennies, durant une vie entière, sans avoir une seule fois le courage de s'opposer aux usages établis et pourtant se qualifier de chrétien, et se regarder en face dans le miroir ? »

Quatrième de couverture

En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.

Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les sœurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Même s’il n’est pas homme à accorder de l’importance à la rumeur, Furlong se souvient d’une rencontre fortuite lors d’un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d’horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.

Un avis qu’il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu’il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s’active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n’écoute que son cœur.

Claire Keegan, avec une intensité et une finesse qui donnent tout son prix à la limpide beauté de ce récit, dessine le portrait d’un héros ordinaire, un de ces êtres par nature conduits à prodiguer les bienfaits qu’ils ont reçus.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu’elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit aujourd’hui entre l’Irlande et la Corrèze. Elle donne des cours de creative writing.
Saluée comme une des voix importantes de la nouvelle génération des écrivains irlandais, elle est traduite en chinois, en japonais, en italien, en slovène, en allemand, en tchèque, en bulgare et en espagnol. Dans nombre de ces pays, ainsi qu’aux États-Unis, elle a longtemps figuré sur les listes de meilleures ventes et obtenu plusieurs prix importants.
Nuala O’Faolain, qui l’avait encouragée dès ses débuts, ne s’y était pas trompée.
En France, son œuvre est traduite chez Sabine Wespieser éditeur : après L’Antarctique, son premier recueil très remarqué paru en mai 2010, Les Trois Lumières (2011) a remporté, comme dans les autres pays où il a été publié, un beau succès critique et public, de même que son deuxième recueil de nouvelles, À travers les champs bleus, paru en 2012.
Ce genre de petites choses, à paraître en novembre 2020, est une novella de la même eau que le très remarqué Les Trois Lumières.

Éditions Sabine Wespieser, novembre 2020
112 pages
Prix Lucioles 2020 ( prix attribué par les lecteurs de la librairie Lucioles à Vienne)

lundi 27 janvier 2020

Mur méditerranée ★★★★★ de Louis-Philippe Dalembert

Quel monde se trouve au-delà de cette mer, je ne sais,
mais chaque mer a une autre rive, et j'y arriverai.
CESARE PAVESE

Roman de l'effroi. 
Roman du désespoir. 
Roman profondément humain. 
Roman des candidats à la vie.
Roman de la dignité.
Roman des fuites. Vers un meilleur lendemain. Coûte que coûte. Même si les chemins (et ça les migrants ont ont conscience avant de prendre le départ) sont semés d'embûches, d'incertitudes, de désillusions, de peurs, de souffrances physiques (atroces) et morales. De rencontres aussi...Fuir la guerre et les cauchemars, fuir une dictature, fuir une terre de moins en moins nourricière. Trois destins de femmes fortes et courageuses, qui ont fait le choix du départ et pas par gaieté de coeur. Qui aurait le coeur à la fuite quand on sait d'avance qu'elle a de fortes chances de prendre la forme d'une plongée dans l'horreur ?

Il y a bien des années que le seuil de l'horreur a été atteint, et pourtant, pourtant...

Louis-Philippe Dalembert, merci pour cet écrit puissant et ô combien nécessaire. Nous savons les naufrages. Nous savons la Méditerranée cimetière. Nous savons le désastre humain, le trafic humain (juteux/mortifère), la tragédie de l'immigration. Nous comprenons, en vous lisant, pourquoi ce titre  Mur Méditerranée. Et réalisons notre impuissance...
Un roman dur. Un roman à lire.

J'ai aimé la dédicace :
À la chancelière Angela Merkel, pour son courage politique. 
Merci pour eux. Merci pour nous, humains.
Aux amis de Lampedusa, qui se battent pour redonner 
leur dignité aux vivants comme aux morts.

« Ils ont vendu le peu qu'ils possédaient pour venir chercher une vie meilleure. À l'arrivée, on les a jetés en prison.[...] Certains ne sont d'ailleurs pas arrivés. Les requins les ont dévorés en route. Des tempêtes les ont surpris en mer. MAGNUM BAND
Où une terrible siccité frappa la village natal de Chochana, pareille aux dix plaies que Hachem infligea à l'Egypte pour obliger le Pharaon à libérer les enfants d'Israël. Elle assécha le fleuve, rendit stérile la terre, décima les troupeaux, avant de larguer la jeunesse sur toutes les routes de la Méditerranée. 
L'expérience des jours et des mois passés lui avait enseigné que le pire n'avait pas de fond.
Où un ancien guérillero devenu un cerbère à sandales, paranoïaque et alcoolique, prit en otage une population entière, multipliant les camps disciplinaires, les services militaires à rallonge, les disparitions ciblées et aléatoires, jusqu'à transformer son pays en un immense bagne et à pousser les plus valides à déserter les rives de la mer Rouge.
La mort, paraît-il, ne surprend jamais personne. Au contraire, elle annonce toujours son arrivée. Elle veut qu'on la regarde bien en face, pour voir la peur dans nos yeux blêmes d'humains.
Mais que penserait son père si intolérant, s'il voyait une femme prier pour le repos de l'âme d'un goy ? Qui pis est, sans le minyan, le quorum de dix hommes indispensables à la réalisation de la prière. Au bout d'un moment, n'y tenant plus, elle finit par dire, dans le silence de son cœur, le Kaddish Avelim : " Yitgaddal vèyitqaddash sh'meh rabba / [...] dans le monde qui sera renouvelé / et [où] Il ressuscitera les morts / et les élèvera à la vie éternelle..."
Quelle race d'hommes étaient ces types qui pouvaient tuer comme on égorgerait, puis se remettre à discuter entre eux comme si de rien n'était ?
Son cœur était encore un poulain indompté, lâché dans des cavalcades en zigzag dans la nature, qu'elle tentait en vain de rattraper avec des subterfuges les uns plus foireux que les autres.
Claquemurée dans l'opacité de la cale, les yeux clos, Chochana se mit à chantonner le Va' pensiero. Les paroles du "chœur des esclaves" lui vinrent à l'esprit avec une facilité troublante. Elle ne tenta pas d'arrêter les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Elle se sentait seule au monde. [...] Les vagues avaient beau cogner, Chochana ne les entendait plus. Elle était ailleurs. Le chœur des esclaves" résonnait dans sa tête, la déplaçait en pensée au large de ce cloaque où se consumait son espoir d'une vie meilleure. [...] La scène est installée sur une très grande et belle place d'une ville d'Italie. [...] Le public conquis d'avance, avait applaudi dès les premières notes. C'est comme ça qu'elle imaginait l'opéra, joué en plein air, déployant les "ailes dorées" de la liberté "sur les pentes des et les collines" dont parle le Va' pensiero. T'arrachant, malgré toi, des larmes d'émotion. T'apportant dans les tréfonds de la cale où tu croupis "les douces brises du sol natal". T'empêchant d'entendre les assauts mortifères des vagues contre la coque du chalutier.
Qu'est-ce que ça fait d'être banni de la terre natale ? D'être réduit en esclavage ? À des centaines de kilomètres des siens, de sa langue maternelle, des paysages et des odeurs de son enfance. Qu'est-ce que l'on ressent ? L'exil rend-il la partie perdue plus chère à son cœur ? Plus vivaces les "souvenirs", le "temps passé" ? La servitude invite-t-elle à maudire à jamais son oppresseur et ses descendants ? Engendre-t-elle la haine de soi ?
LE VA' PENSIERO APPORTA À CHOCHANA UN RÉPIT, hélas, provisoire. Le temps de son exécution deux ou trois fois dans sa tête, l'effet apaisant avait disparu. Malin, son cœur avait compris la manœuvre. Il avait opéré un repli dilatoire, à l'image des vagues qui s'en allaient au large reprendre des forces avant de revenir plus impétueuses. Le voilà qui repartait tel un taureau lâché dans l'arène. Filait à bride battue. Se cabrait. Pilait net. Dans l'intention évidente de désarçonner son adversaire et, une fois celui-ci à terre, de s'essuyer les sabots sur sa poitrine. Son forfait accompli, il repartait tout aussi sec. Grimpait les marches pour défier les spectateurs du regard ; voir dans leurs yeux, la peur de changer de camp.
Le chalutier ré-exécutait sa chorégraphie de bateau ivre et fou, faite de plaquages impressionnants à bâbord et à tribord, de précipités abyssaux et de montées golgothéennes [...].
Depuis les premiers gros naufrages du début des années 2000, dont certains avaient défrayé la chronique internationale, Lampedusa regroupait l'essentiel du flux de réfugiés. Selon les rumeurs, cette concentration faisait l'affaire de plus d'un. L'enveloppe fournie par le gouvernement et l'Union européenne était soulagée de plusieurs millions en route - et les points de péage abondaient - avant que le reliquat ne soit affecté à la gestion du centre et à l'amélioration des conditions de vie des réfugiés. Allez savoir.
Où un déluge de bombes des plus improbables s'abattit des années durant sur Alep la Blanche, raya de toute mémoire humaine les empreintes de soie, les pins centenaires et les demeures de marbre, avant de jeter ses habitants sur les chemins de l'exil. En quête de paix et d'espoir.
Le couple raya également la France se la liste des potentielles terres d'asile. D'après des amis installés en Belgique, si de simples citoyens parmi les plus modestes savaient se montrer d'une grande générosité vis-à-vis des étrangers, les politiques, eux, passaient leur temps à se gargariser de mots : pays des droits de l'homme par-ci, terre d'accueil par-là... Mais à la moindre tension sociale, ils jetaient la question de l'immigration en pâture à la vindicte populaire, relayés par des intellectuels frileux, au verbe haut, versés dans l'art de la courtisanerie. Sous prétexte de ne pas créer d'appel d'air, ils restaient plus enclins à accueillir les dictateurs déchus que leurs victimes. Ou, dans le meilleur des cas, des artistes et des intellectuels dont la notoriété servirait à perpétuer le mythe d'une terre d'accueil.
Pour elle, Alep, c'étaient leurs racines. Et les humains, c'est pareil aux arbres, ils ne peuvent vivre sans racines. C'est comme ça qu'on tient dans cette grande aventure qu'est la vie. Qu'on arrive à partir, même très loin, et revenir sans se perdre. Sinon, on dessèche sur pied jusqu'à se consumer.
Alep la fière, la Vienne du Levant avec ses multiples portes, ses monuments séculaires : la Citadelle fortifiée, le palais Joumblatt, la tour-horloge de Bab-al-Faradj, la cathédrale des Quarante-Martyrs...
Quand ton estomac gargouille, que la faim te fait tordre de douleur et que, certains jours, tu t'entends dire "qui dort dîne" ; quand tu te réveilles en hurlant, au sortir d'un cauchemar où tu as vu d'énormes chenilles te foncer dessus et t'avaler vivante, tu as beau avoir six et huit ans, tu comprends un précipité de choses.
"Je préfère mourir debout que de vivre toujours à genoux" se dit [Semhar].
Où sont vos monuments, vos batailles, martyrs ? Où est votre mémoire tribale ? Messieurs, dans ce caveau gris. La mer. La mer les a enfermés . DEREK WALCOTT
Prises en tenaille entre les différentes chapelles, les autorités portuaires n'avaient souvent pour elles que leur conscience d'hommes et de femmes. Les différentes réunions au sommet entre les diverses instances de l'Union européenne avaient donné lieu à des déclarations d'intention. Comme toujours. À l'arrivée, entre les pays de l' Est, dont la plupart avaient basculé à l'extrême droite, et les éternels donneurs de leçon comme le Vatican et la France, personne n'avait levé le petit doigt. »

Quatrième de couverture

À Sabratha, sur la côte libyenne, les surveillants font irruption dans l’entrepôt des femmes. Parmi celles qu’ils rudoient, Chochana, une Nigériane, et Semhar, une Érythréenne. Les deux se sont rencontrées là après des mois d’errance sur les routes du continent. Depuis qu’elles ont quitté leur terre natale, elles travaillent à réunir la somme qui pourra satisfaire l’avidité des passeurs. Ce soir, elles embarquent enfin pour la traversée.
Un peu plus tôt, à Tripoli, des familles syriennes, habillées avec élégance, se sont installées dans des minibus climatisés. Quatre semaines déjà que Dima, son mari et leurs deux fillettes attendaient d’appareiller pour Lampedusa. Ce 16 juillet 2014, c’est le grand départ.
Ces femmes aux trajectoires si différentes – Dima la bourgeoise voyage sur le pont, Chochana et Semhar dans la cale – ont toutes trois franchi le point de non-retour et se retrouvent à bord du chalutier unies dans le même espoir d’une nouvelle vie en Europe.
Dans son village de la communauté juive ibo, Chochana se rêvait avocate avant que la sécheresse ne la contraigne à l’exode ; enrôlée, comme tous les jeunes Érythréens, pour un service national dont la durée dépend du bon vouloir du dictateur, Semhar a déserté ; quant à Dima, terrée dans les caves de sa ville d’Alep en guerre, elle a vite compris que la douceur et l’aisance de son existence passée étaient perdues à jamais.
Sur le rafiot de fortune, l’énergie et le tempérament des trois protagonistes – que l’écrivain campe avec humour et une manifeste empathie – leur seront un indispensable viatique au cours d’une navigation apocalyptique.
S’inspirant de la tragédie d’un bateau de clandestins sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte pendant l’été 2014, Louis-Philippe Dalembert, à travers trois magnifiques portraits de femmes, nous confronte de manière frappante à l’humaine condition, dans une ample fresque de la migration et de l’exil.

Né à Port-au-Prince, LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT publie depuis 1993, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie, des essais et des romans. Le dernier en date, Avant que les ombres s'effacent, paru en mars 2017 chez Sabine Wespieser éditeur, a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires.

Éditions Sabine Wespieser éditeur, août 2019
326 pages
Prix de la langue française 2019

lundi 31 décembre 2018

Avant que les ombres s'effacent ★★★★★♥ de Louis-Philippe Dalembert


« Longtemps, le Dr Schwarzberg choisirait de taire cet endroit sur lequel tant de choses seraient racontées, filmées, écrites, peintes, chantées, sculptées, sans épuiser pour autant l'étendue des abominations qui y furent perpétrées, à l'instar d'un cadavre qui n'en finirait pas de livrer ses vérités sur les mille et une manières dont la chair vivante avait été souillée. Son naturel de taiseux ne ressentit pas le besoin d'ajouter sa parole au trop-plein de mots qui tomberaient, par la suite, de partout et de nulle part pour tenter de dire l'ignoble. Au-delà de l'horreur, ce qui le marquerait le plus, ce fut d'avoir trouvé, au moment où il s'y attendait le moins, une parcelle d'humanité dans ce lieu, comme un bourgeon en fleur au mitan d'un champ de bataille. Un clin d’œil de la vie, là où des hommes donnaient avec jubilation la mort à d'autres hommes. »
Magnifique et dense fresque historique et épopée familiale. On suit Ruben Schwarzberg de sa naissance en 1913 à Lödz en Pologne jusqu'à Port au Prince, alors qu'il est devenu un vieux monsieur. 
Il nous raconte son histoire, et celle de ses proches, son passage par l'Allemagne, devenue prison à ciel ouvert, et les camps, où il cohabitera avec la bêtise et la méchanceté, puis son opportunité de démarrer une nouvelle vie dans le Paris de la fin des années 30.
Il nous raconte aussi et surtout comment Haïti a décidé de naturaliser et d'accueillir tous les juifs qui le souhaitaient à partir de 1939. 
« Aucun rêve n'est fou si on se donne les moyens de le réaliser. »
Humour et tendresse sont au rendez-vous et font de cet opus une fiction absolument passionnante. 

Un bel hommage à Haïti, terre d'asile durant la Seconde Guerre mondiale, généreuse alors que, sur cette terre, c'est bien sur la misère que se reflètent les rayons du soleil.

« Le passé d'un individu, c'est comme son ombre, on le porte toujours avec soi. Parfois il disparaît. (Silence.) Parfois il revient. (De nouveau, le silence.) Des fois, on le cherche, et il ne vient pas. Et un jour, il surgit alors qu'on ne l'attend pas. (Silence prolongé.) Pareil à un esprit farceur. Il faut apprendre à vivre avec, à s'en servir au mieux pour avancer. »

«  L'interprétation des événements avait achevé de les convaincre : l'heure était venue d'aller ancrer leur errance ailleurs. [...] Toute la question maintenant était de savoir : vers quelle oasis allait planter leur soukka ? 
Jusqu'à quand, toutefois, devraient-ils passer leur vie à courir devant leur passé ? En quittant Lödz, elle s'était juré de ne plus jamais s'enfuir, ou alors ce serait pour aller planter sa vie, et celle de tous les siens, quelque part où ils n'auraient plus à fuir, ni devant leurs cauchemars, ni devant des bourreaux, où ils seraient une fois pour toutes à la maison, « Ba beit », comme on dit en hébreu...«Il n'y a pas de malédiction qui tienne. Tout dépend de la volonté de l'homme, je veux dire de l'homme et de la femme. Tout dépend de nous et de nous seuls. »
Ce n'est pas drôle tous les jours, tu sais, de te faire passer pour qui tu n'es pas.
Leur regard portait une étrange mélancolie qui les accompagnerait toute leur vie, disparaissant par moments pour revenir plus loin, à la croisée du chemin, tel un zombie facétieux contre lequel ils ne cesseraient jamais de se battre.
À tous, il raconta la fin du séjour parisien, en omettant bien sûr, la semaine au camp d'Argenteuil, exception faite de son oncle qui eut droit, au nom de l’expérience commune, au récit comparé des systèmes d'internement de masse en Allemagne et en France, le génie organisationnel teuton vs l'improvisation gauloise.
Et en l'absence de lui, de son truc chauve en elle, il suffisait qu'elle y repense pour que son corps soit pris d'imperceptibles spasmes et son sexe se mette à frémir, dégoulinant d'envie et de manque. L'agneau s'était métamorphosé en lion pour son plus grand bonheur.
Au fond, l'âge n'a aucune espèce d'importance. Deux personnes qui s'aiment ont l'âge de leurs plaisirs et de leur amour.
Elle adorait tant cet art si distingué pour un homme et une femme de se humer, de se donner l'un à l'autre par la pensée et le frôlement de leurs corps, avant peut-être de concrétiser le désir muet dans les faits.
C'était comme un chapitre de son enfance qui lui était renvoyé en cadeau, avant que les ombres s'effacent, qu'il ne redevienne poussière, ou néant.
...les discussions allaient bon train dans l'île, entre les tenants de l'extension de notre influence dans le monde et ceux qui jugeaient inutile d'aller verser du sang haïtien pour ces mauviettes qui s'étaient laissé prendre le pays en à peine un mois, après avoir vanté l'étanchéité de la ligne Maginot que leurs dirigeants avaient eu la bonne idée de faire visiter aux généraux nazis deux ans plus tôt. Nous, on avait tenu dix-neuf ans avec des armes de bric et de broc face à l'occupant yankee, jusqu'à le bouter hors du sol sacré de la première vraie république libre et indépendante de l'Amérique. Si on avait su que choisir le français comme langue officielle après l'indépendance impliquait tous ces sacrifices, on aurait balancé les colons à la mer avec leur foutu patois. »

Quatrième de couverture

Dans le prologue de cette saga conduisant son protagoniste de la Pologne à Port-au-Prince, l’auteur rappelle le vote par l’État haïtien, en 1939, d’un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande.
Avant son arrivée à Port-au-Prince à la faveur de ce décret, le docteur Ruben Schwarzberg fut de ceux dont le nazisme brisa la trajectoire. Devenu un médecin réputé et le patriarche de trois générations d’Haïtiens, il a tiré un trait sur son passé. Mais, quand Haïti est frappé par le séisme de janvier 2010 et que sa petite-cousine Deborah accourt d'Israël parmi les médecins du monde entier, il accepte de revenir sur son histoire.
Pendant toute une nuit, sous la véranda de sa maison dans les hauteurs de la capitale, le vieil homme déroule pour la jeune femme le récit des péripéties qui l’ont amené là. Au son lointain des tambours du vaudou, il raconte sa naissance à Łódź en 1913, son enfance et ses études à Berlin – où était désormais installé l'atelier de fourrure familial –, la nuit de pogrom du 9 novembre 1938 et l'intervention providentielle de l’ambassadeur d’Haïti. Son internement à Buchenwald ; son embarquement sur le Saint Louis, un navire affrété pour transporter vers Cuba un millier de demandeurs d’asile, mais refoulé vers l’Europe ; son séjour enchanteur dans le Paris de la fin des années trente, où il est recueilli par la poétesse haïtienne Ida Faubert, et, finalement, son départ vers sa nouvelle vie : le docteur Schwarzberg les relate sans pathos, avec le calme, la distance et le sens de la dérision qui lui permirent sans doute, dans la catastrophe, de saisir les mains tendues.
Avec cette fascinante évocation d'une destinée tragique dont le cours fut heureusement infléchi, Louis-Philippe Dalembert rend un hommage tendre et plein d’humour à sa terre natale, où nombre de victimes de l’histoire trouvèrent une seconde patrie.

LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Professeur invité dans des universités américaines et suisses, écrivain en résidence à Rome, Jérusalem ou Berlin, il publie depuis 1993 des romans, essais, des nouvelles et de la poésie. Ses livres sont traduits dans le nombreux pays. Il a été lauréat de nombreux prix dont le prix RFO en 1999, le prix Casa de las Américas en 2008 et le prix Thyde Monnier de la SGDL en 2013.

Éditions Sabine Wespieser Éditeur, avril 2017
291 pages
Prix France Bleu Page des Libraires 2017
Prix Orange du Livre 2017

mardi 16 octobre 2018

Fille de l'air ★★★★☆ de Fiona Kidman

Un bien joli portrait, servi par une bien jolie plume, d'une aventurière passionnée, intrépide, audacieuse, enjouée et libre : Jane Batten
Le récit vibrant d'une vie hors du commun. 
Le portrait également d'une époque et les débuts de l'aviation dans les années trente. Extrêmement bien documenté.
Un régal. Absolument passionnant.
Pour les amateurs d'aviation, mais pas que !
Une lecture qui m'a donné envie d'écouter Chopin, de marcher dans le sable chaud, de revoir la mer, de m'évader, de partir à l'aventure, de relire Georges Sand et Fleming, de faire un petit crochet par Majorque [...] Majorque...les souvenirs reviendraient, l'arôme de la fleur d'oranger s'élevant à leur rencontre de la vallée sur les chemins montagneux, le froissement des feuilles dans les oliveraies, les couches sombres de bleu dans l'océan au-delà des plages blanches, la musique de Chopin. [...] Cette nuit-là, une lune rouge sang répandait sa lumière énigmatique sur la mer. 
Un vent de liberté souffle sur les pages de la « Fille de l'air » pour notre plus grand bonheur.


« Les exploits de Louis Blériot étaient le symbole parfait de ce qu'elle avait toujours imaginé, le pouvoir de se propulser dans les airs. 
Tout ce qui avait pu se produire dans sa vie jusqu'ici devenait insignifiant. La sensation de vitesse et de puissance l'enivrait. Tout ce qui lui avait paru si terne et laid cessa d'exister. Elle cria tout haut son exultation de voler, le visage illuminé de plaisir. L'avion piqua vers les montagnes, les eucalyptus bleus inondés de lumière coruscante argentée, et elle entrevit le sol du monde à travers leurs branches feuillues avant que l'appareil ne vire et ne s'élève à nouveau dans l'air comme sil chevauchait la crête d'un nuage. « C'est ça, cria Jean au-dessus du vrombissement. C'est ça qu'il faut que je fasse. »
La pitié, se disait-elle, n'est pas très loin du mépris.
Et maintenant la Syrie. Elle poussa un cri de joie, chanta à tue-tête, L'Assyrien s'abattit tel un loup sur le troupeau...Qu'aurait pensé Lord Byron d'une femme, guère plus âgée que lui, quand il écrivit ce poème, en train de hurler ses mots à quinze cents mètres au-dessus des champs verdoyants de Syrie ?
Elle retint son souffle en voyant le Gull pour la première fois, le jour de son anniversaire, en septembre, sa carlingue argent luisant sous les puissants projecteurs du hangar. Comme, écrivit-elle dans son journal, un merveilleux pur-sang toiletté et lustré, prêt pour une grande course, et pressé de prendre le départ.
J'étais danseuse.- Vraiment ? Cela explique beaucoup de choses. Votre grâce, votre maintien quand vous entrez dans une pièce. Vous êtes une dame de petit format, si j'ose m'exprimer ainsi, mais votre présence est immédiate, très forte. Vous êtes le genre de personne qui inspire du rêve aux autres.- Comme vous, monsieur. (conversation avec Louis Blériot)
... Comment supportent-ils cela, les gens qui vous aiment, quand vous disparaissez au-dessus d'océans vastes comme l'Atlantique ?- Je crois que ma mère s'inquiète peu.- Votre mère s'inquiète ? Ma chère enfant vous avez un don pour la litote. Ça doit être terrifiant pour elle. »


Quatrième de couverture

Surnommée la « Garbo des airs », Jean Batten était une aviatrice mondialement célèbre dans les années 1930. Née en 1909, l’enfant de Rotorua – petite ville au nord de la Nouvelle-Zélande – battit plusieurs records, notamment entre l’Angleterre et l’Australie, qu’elle rejoignit en quatorze jours et vingt-deux heures dans son petit avion de tourisme, un Gipsy Moth.
Dans ce nouveau roman, Fiona Kidman se penche sur le destin de cette « fille de l’air » à qui tout sourit, mais qui pourtant cessa de voler dès 1939 et mourut solitaire en 1982. Douée et gracieuse, la gamine que les cartes passionnent, qui apprend à communiquer en morse en observant son frère et qui, sur sa balançoire, veut encore s’envoler plus haut, part bientôt en Angleterre sous le prétexte d’étudier… la musique et de devenir pianiste de concert. Elle y suit en réalité, avec la complicité de sa mère, des leçons de pilotage. Son talent, sa détermination, font le reste : plusieurs pilotes de renom, fascinés, financent ses premiers vols. La gloire, pourtant, est de courte durée : quatre années haletantes, que l’écrivain met en scène sans rien cacher des péripéties – une succession de records, mais également deux crashs, dont un dans le désert irakien –, des déboires sentimentaux et des doutes de son héroïne.
Toute la force de ce portrait tient dans la perspicacité avec laquelle Fiona Kidman lève le voile sur la personnalité complexe de cette femme téméraire, qui ne semblait exister pleinement que dans les airs.

FIONA KIDMAN, née en 1940, vit à Wellington. Écrivain de tout premier plan, elle est l'auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, dont plusieurs déjà parus en français chez Sabine Wespieser éditeur : Rescapée (roman, 2006), Gare au feu (nouvelles, 2012) et Le Livre des secrets (roman, 2014).

Éditions Sabine Wespieser Éditeur, avril 2017
670 pages
Roman traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet
Parution originale "The Infinite Air", 2013

jeudi 27 juillet 2017

Chère Brigande ★★★★☆ de Michèle Lesbre


Un court roman très personnel, très émouvant. Une lettre, deux récits qui s'entrecroisent et qui nous font passer tour à tour, au gré des pages du XVIIIe au XXe siècle.  L'auteure s'adresse à Marion du Faouët, cette jeune brigande bretonne, rebelle, libre et insolente, qui se battit contre les inégalités, une force de résistance immense, une voleuse pour les pauvres et une amoureuse de la vie, qui a refusé «la misère impitoyable et choisi les chevauchées folles et joyeuses, faisant fi des dangers que [la] guettaient.» 
Une lettre qui va entraîner l'auteure dans son propre passé : ses premières manifestations contre la Guerre d'Algérie, ces moments de sa vie portés par les utopies. «La jeune femme révoltée et rebelle que tu es, dont la vie est un palimpseste que le temps colporte, après des générations de conteurs que se la sont appropriée comme je me l'approprie, me rappelle mes propres colères, mes propres engagements, les blessures que laisse l'Histoire.» ... des blessures comme cette horrible nuit d'octobre 1961 à Paris, où plus de deux-cents Algériens furent assassinés par la police dans le mensonge et l'indifférence...
Elle nous fait part de son désespoir face à la misère humaine, face à l'isolement qui se heurtent à l'indifférence du monde qui nous entoure. «Je t'écris parce qu'un monde est en train de disparaître, faisant naître en moi une immense tristesse, inutile et vaine.»  «La misère toujours encombrante pour le pouvoir, se banalise.»
Les messages sont forts. «Je dois te dire qu'aujourd'hui le corps des femmes est toujours en proie à tous les affronts sexuels, à toutes les violences, et parfois, dans certains pays, elles sont brûlées lors de mensongers accidents domestiques, lapidées, partout prisonnières des fantasmes masculins.»
Elle célèbre le féminisme. «Vos parcours sont bien différents, mais au moins ont-ils un point commun, le choix de la liberté à une époque où les femmes étaient sous l'autorité masculine (sans aucun droit civique puisqu'elles n'étaient pas considérées comme des citoyennes, ne le furent qu'après la Révolution de 1789), et puis votre mort précoce, toi au gibet, elle à l'échafaud». Elle évoque aussi la courageuse et regrettée Simone Veil. «Il faut sans cesse veiller sur nos conquêtes, elles sont fragiles.»

Merci Michèle Lesbre pour ce voyage sublime et lumineux.
«Dors tranquille, chère brigande, tu m’as sauvée pendant quelques jours de notre démocratie malade, des grands voleurs qui, eux, ne sont presque jamais punis parce qu’ils sont puissants, de ce monde en péril. Tu n’étais pas un ange, mais les anges n’existent pas.»  
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«[..] en écrivant cette lettre j'ai l'impression de sauver quelque chose d'intime, quelque chose qui m'a toujours portée, l'Histoire, celle qui a jalonné ma vie et qui l'a construite, nourrie, engagée aussi, en un temps où il était encore possible d'imaginer un autre monde. Une Histoire bien différente de celle que l'on m'avait enseignée, parce que chargée d'émotions, de vie, de ma propre expérience, elle était au coeur de nos existences et non dans une sorte de récit désincarnée. Victor D. et toi, chacun à votre façon, tissez un lien avec elle, vos vies sont entrées dans la mienne, au hasard, comme toutes ces belles rencontres.
Je voulais sans doute me défaire de ce sentiment de culpabilité qui me taraudait lorsque je la voyais ainsi, démunie, un naufrage dans un océan d'indifférence. Je voulais aussi un peu de rapport humain. [...] Une discrète radio, enfouie dans son désordre, diffusait les soubresauts d'un monde dont elle était hors frontières. [...] Elle me refusait le confort de la bonne conscience, et je lisais dans son regard une ironie désabusée contre laquelle j'étais sans armes. La dignité de cette femme était inflexible. (à propos d'une jeune femme prénommée Marion, SDF.)
Bien sûr, tu n'as jamais su que ton siècle allait s'appeler le "siècle des Lumières", et qu'en aurais-tu pensé au fond de ta dernière prison infestée de rats, rue Obscure à Quimper, quelques jours avant ta mort ? Tu n'as pas non plus franchi la porte d'une école, elles étaient rares dans ce contexte de misère. Et puis la ville est l'espace privilégié des Lumière, et les écoles sont fréquentées par les garçons, sans oublier que l'Eglise contrôle ces institutions, surtout en Bretagne. [...] Les salons parisiens sont un autre monde, et Diderot, Voltaire, Rousseau, un univers fort éloigné du tien. Ton éducation, c'est la vie de tous les jours et ton observation perspicace de la société dans laquelle tu grandis.
Chaque époque a ses tortionnaires, ses pouvoirs usurpés et criminels, ses sacrifiés, ses espoirs évanouis, et heureusement, ses rebelles.
J’ai d’autres frontières, une autre patrie, celle des belles utopies auxquelles je n’ai pas renoncé et qui excluent le racisme, la xénophobie, la violence, l’irrespect de tout être humain. Je n’ai aucun goût pour les chants guerriers, je ne chante pas la Marseillaise. […]La foi, c’est croire que quelque chose qui ne peut être vrai est vrai. La réalité est impuissante devant la foi. Quand le moi et la société n’ont plus de signification idéologique plausible ni pratique, même pour un âne bâté, la foi se change en fanatisme.»
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Versus-lire - Interview de Michèle Lesbre: "Chère brigande", c'est ici.




Quatrième de couverture


La silhouette libre et rebelle de Marion du Faouët, « Robin des bois » bretonne qui, dans les premières années du XVIIIesiècle, prenait aux riches pour redistribuer aux pauvres, a toujours fasciné Michèle Lesbre.
Parce qu’une femme aux cheveux roux prénommée Marion, qui avait élu domicile dans une boutique désaffectée en bas de chez elle, a soudain disparu, les traits de l’autre Marion, la « chère brigande », se superposent à ceux de la SDF parisienne. L’écrivain décide alors de partir sur les traces de l’insoumise bretonne, qui mourut sur le gibet à trente-huit ans, lui adressant, pour conjurer l’injustice du monde et sa propre impuissance, une longue lettre.
À la faveur du trajet en train vers Quimper, les souvenirs d’une autre époque de sa vie resurgissent, quand, jeune militante, elle manifestait contre la guerre d’Algérie ou, institutrice, elle apprenait à lire aux enfants. La vie de Marion agit comme un miroir tendu à ses utopies et à ses révoltes passées : à dix-huit ans, Marion, elle, créait une bande de brigands. Avec des comparses recrutés parmi ses proches, elle allait écumer les bois et redresser les torts. Le Faouët, les monts d’Arrée, Quimper : tous ces lieux, où Marion a vécu et que l’enquêteuse arpente, ravivent la vaillance et l’impétueuse générosité de son héroïne.
Michèle Lesbre, dans ce texte lumineux, laisse sonner le rire frondeur d’une gamine formée à l’école de la vie, d’une grande amoureuse et d’une femme qui a lutté à sa façon contre une misère choquante. Une belle manière de nous parler d’elle, de nous, du monde dans lequel nous vivons.
Sa lettre s’achève ainsi : Dors tranquille, chère brigande, tu m’as sauvée pendant quelques jours de notre démocratie malade, des grands voleurs qui, eux, ne sont presque jamais punis parce qu’ils sont puissants, de ce monde en péril. Tu n’étais pas un ange, mais les anges n’existent pas.

Sabine Wespieser Éditeur, février 2017
77 pages