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samedi 18 avril 2026

À travers les champs bleus ★★★★☆ de Claire Keegan

J’ai lu À travers les champs bleus comme on entre dans un paysage, lentement, en laissant le regard s’habituer à la lumière, aux silences, aux détails. En prenant le temps de rester dans chaque histoire. Dès les premières pages, j’ai senti cette douceur si particulière chez Claire Keegan. Une écriture sans éclat apparent, mais qui vient toucher très profondément.
Ces huit nouvelles m’ont donné l’impression de m’approcher au plus près des vies, comme si je regardais par une fenêtre entrouverte. Il n’y a rien de spectaculaire, et pourtant l’amour empêché, les liens familiaux, la solitude, les élans contrariés, les rêves qu’on n’ose pas toujours suivre imprègnent ces pages, et ce n'est pas rien..
J’ai été particulièrement touchée par les personnages féminins. Leur manière d’habiter le monde, souvent en retrait, prises dans quelque chose de plus grand qu’elles, les traditions, les attentes, une forme de rudesse du quotidien. Il y a en elles des désirs puissants, des fissures, des résistances silencieuses. Ces moments presque imperceptibles où tout bascule où tout bascule serrent le cœur. Rien n’est appuyé. Tout passe par un geste, une pensée, un souvenir. 
Et puis ces descriptions de paysages irlandais 💚, on en parle ? ☺  Ils m’ont accompagnée tout au long de la lecture. Je les ai presque respirés, l’air chargé d’embruns, la lumière sur les champs, les odeurs, les saisons. Ils ne sont jamais là par hasard, ils disent quelque chose des personnages, de leur solitude ou de leur apaisement.
Certaines phrases continuent de résonner en moi, sur le fait de ne pas vouloir la même chose au même moment, sur cette délicatesse qui rend vulnérable, sur le poids du passé qui revient toujours.

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 
Ce n’est pas un livre spectaculaire, mais c’est typiquement le genre de lecture qui reste un peu après. Je l'ai refermé avec cette sensation particulière, celle d’avoir été touchée en douceur, mais profondément. Encore une fois, Claire Keegan me laisse des images persistantes et une émotion difficile à formuler, la même que j’avais ressentie avec "Ce genre de petites choses".

« Le ciel était nuageux mais prometteur, zébré de bleu. Là-bas dans l'océan, un ruban d'eau a formé une crête transparente et s'est brisé sur la plage. » LA MORT LENTE ET DOULOUREUSE 

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Des bribes de sa relation avec la fille de Lawlor lui viennent à l'esprit. Comme c'était merveilleux de la connaître intimement. Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. Elle disait qu'un homme ne pouvait pas se connaître et vivre seul. Elle croyait que l'amour menait à la connaissance physique. Ses opinions l'irritaient parfois, mais il ne réussissait jamais à lui donner tort. Il se rappelle cette soirée dans le salon, ses bras lisses parsemés de taches de rousseur. La manière dont elle s'est assise au bord du lit à Newry et lui a recousu son bouton de chemise. Le lendemain matin, leur dernier, ils sont restés couchés avec la fenêtre ouverte et il a rêvé que le vent lui emportait toutes ses taches de rousseur. Plus tard dans la matinée, lorsqu'elle a tourné la tête et l'a regardé, il a dit qu'il ne pouvait pas quitter la prêtrise. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Il pousse le portail en bois et l'écoute se refermer derrière lui. Il reste immobile et regarde le monde. Le printemps est arrivé, sec et prometteur. L'aulne se développe, ses grosses branches pâles cuivrées. Tout semble plus net à présent. La nuit s'est arcboutée contre les pieux de la clôture. Le râteau est un objet brillant, apprécié et usé.
Où est Dieu ? a-t-il demandé, et ce soir Dieu lui répond. Tout autour l'odeur âcre des groseilliers sauvages rend l'air piquant. Un agneau sort d'un profond sommeil et traverse le champ bleu. Là-haut, les étoiles ont pris leur place. Dieu est la nature.
Il se rappelle ces heures allongé nu avec la fille de Lawlor dans une chambre près de Newry. Il se rappelle tous ces pissenlits montés en graine et la déclaration qu'il a faite de l'aimer toujours. Il se rappelle cela, intégralement, et n'éprouve aucune honte. Comme c'est étrange d'être vivant. Bientôt, ce sera Pâques. Du travail l'attend, un sermon à écrire pour le dimanche des Rameaux. Par les champs, il grimpe vers la route, pensant à sa vie demain, son existence de prêtre, déchiffrant, du mieux qu'il peut, le langage chrétien des arbres. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Au bout de moins d'un an, la futilité de la vie conjugale l'a frappée douloureusement : la futilité de faire un lit, d'ouvrir et de fermer les rideaux. Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire. Et il n'y avait rien ou presque dans les environs d'Aghowle pour la divertir. Toutes les semaines, elle se rendait au village à vélo, mais Parkbridge se réduisait à un bureau de poste et à un pub avec magasin dont le propriétaire était d'une curiosité indiscrète.
« Victor se porte bien ? Voilà un homme remarquable, un travailleur remarquable. Il ne laisse pas les choses traîner. » » LA FILLE DU FORESTIER 

« Il était inhabituel que les voisins entrent dans cette maison, mais, quand ils y pénétraient, Martha racontait des histoires. En fait, elle avait un vrai talent de conteuse. Lors de ces rares soirées, ils la voyaient cueillir les fruits de son imagination et les révéler devant eux. Ils repartaient avec le souvenir non pas de la belle maison ancienne qui les impressionnait toujours, de l'homme à la mine soucieuse qui en était propriétaire ou de l'étrange groupe d'adolescents, mais de la femme dont les cheveux brun foncé flottaient plus librement au fil des heures et de ses mains pâles cueillant des histoires improbables comme des prunes vertes qui auraient mûri au fur et à mesure du récit près du feu. Ayant écouté ces histoires, les voisins avaient quelquefois trop peur pour ressortir dans la nuit et Deegan devait les raccompagner jusqu'à la route. Après de telles soirées, il emmenait toujours sa femme au lit pour lui donner, et se donner à lui-même, l'assurance qu'elle était exclusivement sienne. Il pensait parfois que c'était la raison pour laquelle elle racontait bien. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Judge se félicite de ne pas savoir parler. Il n'a jamais compris l'obligation qu'ont les humains de converser : les gens, quand ils parlent, disent des choses inutiles qui améliorent rarement, pour ne pas dire jamais, leur existence. Leurs paroles les attristent. Pourquoi ne peuvent-ils pas se taire et s'embrasser ? La femme pleure à présent. Il lui lèche la main. Elle a des traces de graisse et de beurre sur les doigts. En dessous, son odeur n'est pas sans évoquer celle de son mari. Tandis que le retriever lui nettoie la main, le désir de Martha de le chasser s'évanouit. Ce désir appartient à hier, est devenu une chose de plus dont elle ne sera peut-être jamais capable. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Pour Noël, la fillette reçoit un disque d'Abba qu'elle écoute deux fois et apprend par cœur. Waterloo est sa chanson préférée. Le père Noël descend par la cheminée et dépose un vélo d'occasion pour le cadet. Celui-ci espérait des machines pour sa ferme une herse pour semer le blé précoce ou une moissonneuse-batteuse, car ses betteraves sucrières sont quasi prêtes pour l'usine. Quelquefois il souhaite de la pluie. Leurs feuilles, qu'il a fabriquées avec des pneus de vélo, semblent sèches et ne grandissent pas. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Sa grand-mère, chez qui il a vécu pendant la rupture de ses parents, est morte maintenant. Il n'y a pas un seul jour où il ne souffre pas de cette absence. Elle disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l'avait poussée à remonter dans la voiture, elle a répondu : « L'époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. » Sa grand-mère est morte, mais il a vingt et un ans, il habite un endroit sur terre, il a d'excellentes notes à Harvard, il marche sur une plage au clair de lune sans aucune restriction de temps. » PRÈS DU BORD DE L'EAU

« L'espoir est toujours la dernière chose à mourir ; il l'avait appris enfant et l'avait vu, de ses propres yeux, soldat. » RENONCEMENT 

« Si elle se demandait, avant de dormir, ce que faisait le voisin dans le lit de l'autre côté du mur, elle ne s'appesantissait pas. Elle tâchait de ne s'appesantir sur rien. Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 

« LA NUIT DES SORBIERS*
Jadis à la campagne, dans toutes les maisons, les habitants se lavaient les pieds, comme ils le font maintenant, et une fois que l'on s'était lavé les pieds, il fallait toujours jeter l'eau dehors, car l'eau sale ne devait pas rester à l'intérieur de la maison durant la nuit. Les vieilles gens disaient toujours qu'un malheur risquait de s'abattre sur la maison si l'eau du bain de pieds restait à l'intérieur et n'était pas jetée, et elles disaient toujours, aussi, qu'au moment où l'on jetait l'eau dehors il fallait crier "Seachain ** !" de peur qu'un esprit ou une pauvre âme ne se trouve dans le passage. Mais là n'est pas la question, et je dois continuer mon histoire...»
D'après L'Eau du bain de pieds, un conte de fées irlandais.
*On attribue au sorbier des propriétés magiques et protectrices exceptionnelles. Dans la mythologie, il a un pouvoir d'enchantement. Son nom irlandais, caorthann, vient de taor, qui désigne à la fois une baie et une flamme claire. L'un de ses noms anglais, quicken tree, évoque ses effets toniques, vivifiants.
**Exclamation irlandaise qui signifie « Attention ! » . 

Quatrième de couverture

À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS. Plus tôt, les femmes étaient venues avec des fleurs, chacune d'une nuance de rouge plus foncée. Dans la chapelle, où ils attendaient, leur parfum était fort. L'organiste a lentement joué la toccata de Bach, mais un frémissement de doute se répandait sur les bancs.
Dès l'initiale de la nouvelle titre, avec ce frémissement de doute, Claire Keegan parvient à suggérer un trouble, que confirmeront les premiers balbutiements du prêtre au moment de célébrer le mariage.
Les huit nouvelles de ce recueil, pour l'essentiel enracinées dans la terre d'Irlande, évoquent le pouvoir dévastateur des mots (La Mort lente et douloureuse), les relations des pères et de leurs filles (Le Cadeau d'adieu, La Fille du forestier), les amours impossibles (À travers les champs bleus, Chevaux noirs, La Nuit des sorbiers), la force des préjugés (Près du bord de l'eau) ou le poids des traditions (Renoncement). Tout comme dans L'Antarctique (2010) et Les Trois Lumières (2011), le regard acéré et les phrases ciselées de l'écrivain en imposent. Sans jamais rien affirmer, Claire Keegan parvient, dans ses textes d'une beauté lapidaire, à susciter d'inoubliables émotions de lecture.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford.

Éditions Sabine Wespieser,  octobre 2012
256 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

dimanche 22 février 2026

Pauvre ★★★★★♥ de Katriona O' Sullivan

Il y a des livres qui déplacent quelque chose en nous. "Pauvre" (déjà ce titre !) fait partie de ceux-là.
Il est une autobiographie bouleversante, âpre, sans fard. L’autrice raconte une enfance dont elle a été arrachée trop tôt, dans une famille ravagée par l'addiction, dans un foyer devenu « champ de ruines » et des parents junkies, alcooliques et incontrôlables. Une vie dans les tranchées.
« Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité. »
Mais ce livre ne parle pas que d’elle. Il parle d’un système. D’une société qui classe, qui assigne, qui détermine très tôt ce que vous vaudrez. D’un monde où l’on parle de "mérite" sans jamais interroger le point de départ. L’accès aux études, ici, apparaît pour ce qu’il est souvent, un privilège. Pourtant, ce n’est pas le talent qui manque dans les quartiers pauvres. « La vérité, c’est que nous perdons beaucoup d’esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »
Ce qui manque, ce sont les filets de sécurité. Les relais. Les adultes stables. Les espaces où l’on peut exister sans honte.
Ce que montre ce récit, avec une lucidité implacable, c’est la violence silencieuse des inégalités sociales, c'est grandir en ayant faim, en ayant peur, grandir persuadée que l’on ne vaut rien.
« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l’intérieur. »
Et pourtant, il y a ces "espaces sécurisés", une classe, un foyer, un centre, une maison des jeunes, où, pour la première fois, quelqu’un regarde sans juger et tend la main et qui prouvent qu'un autre destin est possible.
« Les espaces sécurisés sont vitaux. Pour les gens comme moi, ils sont trop rares. »
Sans ces rencontres, sans ces mains tendues, que serait-elle devenue ? Combien d’autres n’ont jamais croisé ces mains-là ?
Il y a dans ces pages une vérité nue sur l’addiction, non comme faute morale, mais comme maladie, et sur ce que signifie grandir dans le chaos. Et pourtant, il y a aussi l’amour. Un amour intact, presque paradoxal, pour ces parents défaillants.
« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. »
Et surtout cette phrase qui résonne comme une vérité universelle : « J'avais besoin d'éducation. » 
L’éducation comme salut.
Comme réparation.
Comme outil de justice sociale.

Et qui écrit, au terme de ce chemin :
« J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages. […] Je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre. »

❤️ Lecture coup de ❤️
Parce qu’elle ne romantise rien.
Parce qu’elle dérange.
Parce qu’elle rappelle que le talent ne manque pas dans les quartiers pauvres, ce qui manque, ce sont les chances.
Lecture bouleversante. Lecture nécessaire. Une claque sociale ce livre 👊🏻

« À la petite fille de sept ans que j'étais autrefois.
Je suis là pour toi. »

« PROLOGUE

J'AI ENTENDU CE QUE le docteur a dit et mon père aussi. Mais le temps que nous descendions les deux étages et sortions sur le perron, mon père avait rebattu les cartes.
« Si vous arrêtez de fumer maintenant, Tony, venait de lui expliquer l'oncologue, vous avez une bonne chance de vous en tirer. »
Dès que nos pieds ont franchi le seuil, papa a allumé une cigarette. Puis il a enfoncé son briquet dans son paquet de Benson, qu'il a remis dans la poche de sa chemise. Il portait toujours des chemises à carreaux à manches courtes, mon papa.
Je l'ai fixé de mes yeux incrédules. Sentant mon regard, il s'est redressé, a levé le menton et tiré sur sa cigarette avant de recracher la fumée par ses narines.
« Papa... »
Sa cigarette pointait entre son index et son majeur ; il l'a fait passer entre son index et son pouce. Il s'est grandi encore un peu plus, a bombé le torse. À cause de sa petite taille, il ne connaissait que cette technique pour se donner l'air imposant quand il était sur la défensive.
« Le docteur a dit que tu devais arrêter de fumer, papa. »
Il a secoué la tête, serré les lèvres au point de les faire disparaître et détourné le regard. 
« Non, ce n'est pas ce qu'il a dit», a-t-il répondu. Toujours cette élocution si soignée. « Je dois réduire un peu ma consommation de cigarettes, c'est tout. »
Nom de Dieu.
Tony O'Sullivan, mon père, est mort moins d'un an plus tard.
Mais c'est là, devant l'entrée de l'hôpital, que je l'ai perdu. C'est à ce moment-là, tandis qu'il se tenait dans son nuage de fumée et de déni, que ça s'est terminé pour moi. Je pourrais dire que j'ai craqué, mais ce n'est pas vrai. Je me suis détachée, comme le font parfois lors d'un tremblement de terre ces énormes câbles qui retiennent les ponts. Les milliers de fils qui me reliaient à cet homme, toutes les petites connexions que j'avais avec lui, ces choses ont cédé en silence.
Toutes les personnes que j'avais un jour été, la petite fille de trois ans, celle de sept ans, de quinze ans, toutes nous le regardions et, enfin, nous comprenions.
Il s'en fiche.
Il ne nous aime pas, il n'en a jamais rien eu à faire de nous.
Rien n'avait d'importance pour Tony O'Sullivan. Certainement pas moi qui me tenais devant lui, moi et mon cœur brisé par l'annonce de la maladie de mon père, par sa volonté de fumer jusqu'à en mourir. Rien n'avait d'importance pour lui, rien n'en avait jamais eu. Ni nous, ses enfants, ni ma mère, ni notre combat de tous les jours pour survivre, ni rien. La seule chose qui comptait pour Tony, c'était la clope entre ses doigts. Il le savait ; je le savais. Tout ce que nous avions traversé ensemble - nom de Dieu ! -, il s'en foutait. De nous, de tout. 
Mon père était un drogué.
Et, alors que tous ces liens que j'avais imaginés, prenant mes désirs pour des réalités, rompaient d'un coup d'un seul, je me suis retrouvée à l'observer depuis l'autre rive, éloignée comme jamais je ne l'avais été de cet homme impossible, ce gâchis intellectuel et moral. Toute ma vie je l'avais aimé désespérément, cet homme, mais lui ne vivait que pour ses cigarettes, son héroïne, son alcool et ses femmes. Mon père se résumait à ses addictions.
D'une chiquenaude, il a envoyé les cendres de sa Benson par terre entre nous. Je les ai regardées. Il n'y aurait pas de soudaine révélation, pas pour Tony. Rien ne viendrait arrêter sa chute. Rien de ce que je pourrais faire ne l'aiderait. Rien ne lui permettrait de renaître de ses propres cendres.
À quoi bon lui dire quoi que ce soit ? J'étais le seul phénix, la seule de nous deux qui échapperait à ce désastre. Les leçons, les transformations, l'ascension hors de cette fosse puante où j'étais née, ça ne concernerait que moi.
Que moi.
Jamais je n'ai eu à prendre conscience de quelque chose de plus triste. »

« Cette banlieue s'appelle Hillfields, et la presse la décrit comme la ligne de front de Coventry. C'est une des zones les plus misérables de Grande-Bretagne. Là-bas, à l'époque, la détresse nous cernait de toutes parts ; comme si on avait parqué les pauvres dans cet enclos géant afin qu'ils restent groupés et bien cachés. »

« Ma mère l'avait, cet instinct, cet amour maternel. Il était bel et bien en elle. Le problème, c'est que, pour qu'il se manifeste, on devait se faire percuter par une voiture. »

« En grandissant, j'ai pris conscience de certaines choses et mon amusement a été remplacé par de l'appréhension.
Quand il nous rendait visite, John Bean apportait toujours de la drogue. Ses visites tournaient à la catastrophe. Au fil des ans, il est devenu de plus en plus pâle, de plus en plus émacié, les pétards dans sa bouche ont été remplacés par des aiguilles dans son bras et j'ai vu mes parents le suivre sur cette pente. C'était ce genre d'ami là, celui qui s'accroche à vous et vous entraîne dans sa chute. »

« Je me suis transformée. La petite fille dont le corps était un instrument de liberté, quelque chose qui lui servait à bouger, à jouer, à courir - elle est restée là. Une nouvelle personne est apparue, une personne dont le corps avait invité cette terreur. »

« Ces policiers ne nous voyaient pas comme des enfants ou des victimes. Non, ils nous voyaient comme de la vermine, ils portaient sur nous le même regard qu'un fermier porterait sur une tanière de renardeaux. Et ils nous traitaient à l'avenant, comme des animaux. »

« « Pourquoi tu n'as pas de stylo ? Pourquoi tu n'as jamais de stylo ? » me demandait-elle toutes les semaines. Elle me faisait constamment la guerre à ce sujet. Je haussais les épaules et je lui répondais que je l'avais oublié.
Si je n'avais pas de stylo, chère Mme Smythe, pauvre conne, c'est parce que mes parents étaient des junkies, que ma famille était un champ de ruines, qu'il n'y avait pas de stylo chez moi et que je n'avais pas d'argent pour m'en acheter un. Ah, et ceux que je volais sur votre bureau pour m'épargner cette conversation épuisante, eh bien mes parents les sortaient de mon cartable et s'en servaient comme pipe pour leurs drogues. »

« Être frère et sœur dans une famille comme la nôtre, ce n'est pas facile. Nous avons connu notre lot de prises de bec et de brouilles sérieuses, mais nous nous aimons les uns les autres, même quand de vieilles douleurs compliquent nos relations et, pendant un temps, nous empêchent de nous parler. Au bout du compte, nous conservons ce passé commun et, bien qu'il arrive que nous nous le rappelions différemment, nous restons liés par notre enfance tourmentée. Même si nous ne pouvons pas forcément en parler les yeux dans les yeux, ce lien subsiste.

Blanchardstown, le 3 juin 2022

Salut Matt,

C'est Katriona, ta sœur. Je voulais t'écrire parce que dernièrement j'ai beaucoup parlé de toi, dans ce livre. Me remémorer tous les trucs affreux qui se sont passés chez nous n'a pas été facile, mais ça a eu le mérite de me rappeler à quel point je tiens à toi. C'est important que tu le saches. Je t'aime et tu me manques, c'est pour ça que je t'écris. 
Ces gamins que nous étions, ces gamins qui se levaient tôt et préparaient des sandwichs au sucre en en répandant partout sur le plan de travail, ces gamins qui partaient à l'école plusieurs heures en avance pour arriver les premiers et avoir la cour de récréation rien que pour eux, ces gamins sont encore en nous, bien que nous ayons changé, bien que du temps se soit écoulé. Nous sommes encore ces gamins.
[...]
Puis, après que Bob m'a fait du mal, les choses ont changé. Parce qu'il s'en était pris à moi et pas à toi. Peut-être que c'est simplement devenu trop difficile pour moi de rester proche de qui que ce soit; je ne savais plus qui j'étais, alors j'ai rompu le lien si fort qui nous unissait et nous ne l'avons jamais retrouvé. De bien des façons, on peut dire que l'histoire de ma vie est l'histoire de comment je t'ai perdu. Une histoire racontée au travers d'histoires que tu as vécues toi aussi.
Même si maman était plus tendre avec toi et papa plus tendre avec moi, on s'en fichait, car c'est toi qui comptais pour moi et moi qui comptais pour toi.
Je me souviens comme j'étais heureuse que tu puisses enfin aller à l'école avec moi. Mais toi tu ne voulais pas. Sur les marches, tu as donné des coups de pied à maman parce que tu refusais qu'elle te laisse. Ça m'a scandalisée. Tu me faisais honte dans l'endroit qui me tenait le plus à cœur à l'époque en tout cas, car j'étais dans la classe de M™ Arkinson et elle m'aimait et me montrait que j'avais de la valeur. Mais il faut dire que, toi aussi, tu m'as aimée et donné confiance en moi, à ta façon...
Entre cette première rentrée des classes où tu criais à en perdre la voix et la situation dans laquelle tu te trouves aujourd'hui, pour toi comme pour moi le chemin s'est révélé accidenté et douloureux. Peu importe, tu es mon frère. Nous avons été dans les tranchées ensemble. N'est-ce pas ? Dans les tranchées, nous nous connaissions si bien. Même dans l'obscurité.
Mais j'ai réussi à m'en sortir. Je croyais que, si j'arrivais à m'en sortir, je pourrais t'aider à faire pareil, à remonter à la surface. Je voulais que tu voies cette lumière et éprouves cette liberté.
Je me tiens au-dessus de la tranchée et je repense à tout ça tandis que, toi, tu es encore en bas. Parce que j'ai coupé la corde. 
J'essayais de vous aider à monter, tous, mais le poids était tel que c'est moi qui ai failli retomber. Alors j'ai coupé la corde. Et toi, tu es resté en bas. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu sauver ni maman, ni papa, ni personne. Il n'y a que moi que j'ai pu sauver. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais voilà.
Tu as fait des choses terribles, mais je te vois encore tel que tu es, le petit frère qui me rendait la vie plus facile. Le petit frère qui a souffert autant que moi, bien que différemment. Celui qui ne reculait devant rien pour me faire rire et oublier la souffrance.
Tu es mon frère, Matthew, et il n'y a que nous cinq qui nous souvenons de ces années-là.

Je t'embrasse,

Katriona»

« Pour moi, l'école était un lieu de conflit incessant. Je voulais les informations qu'on vous donnait en cours, mais j'avais du mal avec l'autorité. Telle qu'elle est organisée, l'école ne convient pas à tous les enfants, et elle ne me convenait pas. Je détestais les interactions, les questions, les conversations et tout ce qu'il revient à un élève de savoir gérer dans une école moderne.
Ce conflit n'est pas facile à décrire la tension entre désirer l'éducation, mais ne pas vouloir tout ce qui l'accompagne. Je pense que la honte a joué un rôle important dans un grand nombre des décisions que j'ai prises au cours de ma scolarité. Je ne voulais pas être vue. Ma famille, ce que nous étions, ce que nous faisions, je sais à quel point ça suscitait la désapprobation et le mépris. Comme j'étais tout le temps anxieuse et en colère, le moindre commentaire, la moindre question qu'on m'adressait déclenchait une réaction agressive.
J'étais isolée et complètement frustrée. Je voulais une autre vie, pas celle-ci. Je détestais me retrouver environnée de gens qui possédaient ce qu'il me manquait: une jolie maison, des vêtements corrects, de la nourriture, de l'amour. Je croyais que, s'ils possédaient ces choses, c'est parce qu'ils valaient mieux que moi. Ils avaient réussi ce que j'avais raté. Je voulais vraiment ces choses, mais j'ignorais comment les obtenir; je ne savais même pas qu'il était possible de me battre pour les obtenir. »

« [...] j'ai appris qu'attaquer les autres ne permet pas de masquer ses propres faiblesses. »

« Mon propre corps est devenu mon ennemi. Je n'étais pas responsable de ses formes ; je ne pouvais pas en changer, de même que je ne contrôlais pas le regard que les hommes portaient sur lui. Et pourtant on m'a culpabilisée. »

« Bizarrement, mon premier appartement se trouvait dans la tour Stoneycroft du quartier de Bromford la tour du logement que j'avais squatté précédemment. Soixante mètres de haut, vingt étages d'apparts. Construite en 1965, une époque où entasser les pauvres les uns sur les autres semblait une excellente solution pour libérer des terrains où les riches pourraient construire leurs belles demeures. En réalité, ces apparts étaient autant de cercueils parqués à l'intérieur d'un mausolée.
La tour Stoneycroft a finalement été détruite en 2011.
Bon débarras. »

« Être livrée à moi-même dans une société qui me demandait sans cesse de faire mes preuves et ne tolérait pas le moindre faux pas, c'était éprouvant. À cause de mon enfance, j'avais du mal à voir ma propre valeur et j'éprouvais le besoin constant d'être rassurée. Me considérer moi-même comme une mère célibataire absolument nulle, ça ne pouvait mener qu'à la catastrophe. »

« Le trou dans mon cœur est devenu si grand que je me suis perdue à l'intérieur. »

« J'y ai réfléchi tellement souvent, me repassant dans la tête les souvenirs que j'ai gardés d'eux, voyant tantôt mon père comme le méchant de l'histoire, tantôt ma mère. Qui était coupable ? Ma mère, telle Ève attirant mon père avec sa pomme, le précipitant dans la débauche ? Je sais bien que non.
Car je suis ma mère. Elle est moi. Nous sommes des femmes du sous-prolétariat. Doublement opprimées, donc. Elle aussi croyait que sa valeur correspondait à celle que voulait bien lui accorder un homme elle se jaugeait à l'aune de l'amour que mon père lui portait, ou non. Voilà la vérité. La différence entre nous, c'est qu'elle m'a servi d'exemple. J'ai pu apprendre de ses erreurs. Je voulais une vie meilleure pour mon fils. »

« Quand vous grandissez dans un environnement dangereux, avec des parents toxicomanes et alcooliques, dysfonctionnels et imprévisibles, vous apprenez à être constamment en alerte. La méfiance s'impose comme une nécessité pour survivre. Je suppose que tous les animaux possèdent un instinct similaire. Imaginez un mammifère né dans un lieu qui grouille de serpents et un autre né dans un lieu où il n'y a aucun serpent. Le premier tressaillira au moindre frisson dans l'herbe, non ?
Je tressaillais sans cesse. Quand je rencontrais un représentant de l'autorité, j'étais instantanément suspicieuse, instantanément méfiante. Pour rigoler, j'appelais ça mon « détecteur de conneries », mais dans les faits c'était un détecteur de danger.
"Y a-t-il des serpents ici ?" »

« Je regrette de vivre au sein d'une culture qui traite les femmes ayant besoin d'aide comme des criminelles. »

« Il est difficile de nager à contre-courant, vous comprenez. Il est beaucoup plus facile de se laisser porter. Si toute votre vie vous n'avez connu que le stress et le chaos, c'est ce courant-là que vous aurez tendance à suivre, même s'il vous entraîne dans des eaux toujours plus profondes. En psychologie, on appelle ça la zone de confort ; c'est là que nous sommes le plus à l'aise. Une fois que nous avons établi notre norme, nous avons tendance à nous y conformer, à rester dans le registre qui nous convient. À cette époque, ma zone de confort, c'étaient paradoxalement le stress et la peur : les émotions qui avaient caractérisé la plus grande partie de ma vie. Voilà pourquoi, lorsque je suis retombée dans l'autodestruction, je n'ai eu qu'à soulever les pieds et à me laisser emporter par le courant. C'était aussi une façon de me reposer, de cesser de lutter. J'étais plus à l'aise avec la peur et l'échec. Quand je me sentais trop mal, c'étaient eux que je recherchais. »

« Bien sûr, les souffrances que Tony O'Sullivan avait causées n'étaient pas son seul legs. Mon père m'a appris un tas de choses: le soupçon, la méfiance, la haine. Il m'a mise en danger, abandonnée à des prédateurs comme Bob et, jusqu'au bout, il a fait passer ses addictions en premier. Tout cela est vrai.
Mais c'est lui, aussi, qui m'a donné des livres, montré comment les lire et transmis la soif de connaissance qui m'a permis d'échapper à cet univers. Quand j'étais gamine, mon père prenait un livre, le jetait à mes pieds ou sur le canapé à côté de moi, puis me disait : « Lis ça, tu vas pouvoir découvrir la Russie. » Et de ce pas je me retrouvais absorbée dans un roman sur la guerre froide, apprenant un peu d'histoire tout en vivant des situations extrêmement tendues et périlleuses dans les pages du livre, mais aussi, parfois, dans le monde qui m'attendait quand je le refermais. »

« Ces mentions très bien décernées à des essais rédigés grâce à tout le savoir que j'avais puisé dans la vaste bibliothèque de Trinity College, je les avais méritées. Je le savais, alors pourquoi ne le ressentais-je pas pleinement ?
Probablement parce que tout me rappelait sans cesse que je vivais dans une ville structurée autour d'un système de classes caché. L'Irlande fait mine de ne pas avoir de classes, et officiellement c'est peut-être le cas, mais la population est cruellement divisée par castes juge en fonction du côté de la rue où vous habitez. »

« J'étais arrivée au bout de quelque chose, j'avais franchi la dernière étape, j'étais épuisée physiquement et psychologiquement, mais j'éprouvais enfin un sentiment de plénitude. J'avais obtenu ce dont j'avais besoin de cet endroit. Ce qu'il me manquait, je l'avais trouvé.
La sécurité, l'amour, une famille et la capacité de réfléchir par moi-même. Les tranchées dans lesquelles j'étais née, je les avais laissées derrière moi. Et au bout de cette longue et prudente ascension, il s'avérait que tout ce que je désirais, c'était la compagnie de Dave et de mes enfants. »

« Katriona Marianne O'Sullivan.
Pisseuse. Cracra. Racaille. Bouboule. Bouche à pipe. Fille-mère. Parasite. Bonne à rien. Plouc. Garce. Salope. Idiote. Idiote. Idiote. Idiote.
Docteur en psychologie.
Fille. Épouse. Mère.
Tous ces mots faisaient partie de moi, de mon histoire, et j'avais l'intention de la raconter. J'allais serrer dans mes bras cette petite gamine, cette ado, cette jeune femme perdue au cœur brisé, et lui dire : « Je suis là pour toi. Et regarde, tu t'en es sortie. » C'est vrai, je m'en étais sortie.
Je suis descendue de l'estrade sans lâcher Dave des yeux. Mes pieds ont foulé le vénérable carrelage de la salle d'examen de Trinity - l'endroit que j'avais cru si important - tandis que je remontais l'allée pour rejoindre ma famille. J'ai pris mon petit garçon dans mes bras, Dave s'est levé et m'a pris la main, puis nous avons quitté la salle et retrouvé les tendres rayons du soleil de Dublin.
« Alors, docteur ? m'a-t-il dit. Que comptez-vous faire maintenant ?
- Rentrer à la maison avec vous. » »

« ÉPILOGUE

NOTRE SOCIÉTÉ N'AIME rien tant que les histoires où l'on passe de la misère à la richesse. Nous adorons voir quelqu'un triompher grâce à son seul courage et sa seule détermination. Mais en vérité l'explication est rarement aussi simple. Dans mon cas, du moins, elle ne l'est pas.
Pour préparer ce livre, j'ai dressé une liste de toutes les personnes qui ont joué un rôle dans ma vie. J'ai noté mes souvenirs de chacune d'entre elles, l'impact qu'elles avaient eu sur moi à l'époque et la manière dont cet impact m'affecte encore. Et en notant tout ça, il m'a semblé discerner un thème, un fil conducteur : à intervalles plus ou moins réguliers, quelqu'un apparaissait dans ma vie et m'aidait à avancer sur mon chemin.
Certaines des personnes sur cette liste m'ont poussée, d'autres m'ont tirée. Certaines ont continué de m'accompagner et d'autres m'ont regardée m'éloigner.
J'ai commencé à voir ma vie comme la traversée d'une rivière, rendue possible grâce une série de pierres de gué.
Parfois je me sentais incapable de sauter sur la pierre suivante ; parfois je ne la voyais même pas. Mais toujours quelqu'un est apparu pour me montrer comment sauter ou quelle direction prendre. Parmi ces personnes, une ou deux sont allées jusqu'à poser la pierre devant moi et me pousser dessus. Et toutes elles ont su voir au-delà de ma condition. Elles ont su me voir moi. 
[...]
La plus grande partie de ma vie, c'est comme si je l'avais passée coincée au fond d'une tranchée. La honte liée à ma pauvreté me donnait l'impression d'être seule à essayer de me frayer un chemin dans la boue qui m'engloutissait jusqu'au cou; or la chose la plus importante que j'ai apprise en racontant mon histoire, c'est que, dans les passages les plus difficiles, on m'a portée. Je ne me suis pas hissée hors de cette tranchée toute seule on m'a tirée vers la surface. Bien sûr, j'ai travaillé dur, mais sans les associations, sans les centres sociaux, sans les formations proposées par le gouvernement, sans le financement public, sans le programme d'accès à Trinity, sans les aides accordées par l'université et par l'État, sans le soutien d'amis comme Joe Dowling et Audrey et tout mon merveilleux réseau de connaissances au centre-ville de Dublin, jamais je ne m'en serais sortie.

C'est extraordinaire à quel point j'ai eu de la chance.

Car je sais où je me trouverais à l'heure actuelle si ces gens n'étaient pas apparus dans ma vie au moment où ils sont apparus, s'ils ne m'avaient pas appréciée ou s'ils n'avaient pas vu quelque chose en moi qui les avait poussés à m'aider.

Je voulais écrire ce livre pour consigner mes souvenirs quelque part, pour les partager et surtout pour peut-être donner de l'espoir à quelqu'un comme moi. Je ne veux pas qu'on me considère comme un symbole ou je ne sais quelle « incarnation de la réussite ». S'il n'y avait pas eu toutes ces personnes pour faire preuve de compassion envers moi, si elles n'avaient pas été aussi déterminées à pousser hors de ce fossé cette fille désespérée et emplie de colère, je ne serais jamais arrivée nulle part.
Rien n'a changé depuis mon enfance. Je vois des gens comme moi qui luttent encore pour joindre les deux bouts, essayant de survivre en tirant parti au mieux du système. Je sais que j'ai eu de la chance - j'ai atterri dans une ville en plein essor, à une époque où l'on finançait des programmes destinés à sortir les gens de la pauvreté.
Et je n'ignore pas que, dès la fin du boom économique, on s'est empressé de réduire ces programmes à peau de chagrin ou de les supprimer carrément. Le gouffre entre les riches et les pauvres grandit; aujourd'hui, il est beaucoup plus difficile pour les pauvres d'accéder à l'éducation que j'ai reçue. Les gens comme moi doivent de nouveau se montrer extrêmement reconnaissants si on daigne mettre à leur portée le moindre marchepied. 
[...] Les pauvres comme mes parents et moi sont aussi nombreux à se faire détruire par la drogue qu'il y a quarante ans. Le pourcentage n'a pas varié. La science n'a jamais été entièrement capable d'expliquer pourquoi un homme ou une femme en bonne santé se retrouve à abuser d'une substance au point de finir par se vider de son sang. Et on ne sait toujours pas pourquoi, même quand ils ont frôlé la mort, les toxicomanes et les alcooliques replongent encore et encore.
Les gens parlent de l'addiction comme s'il s'agissait d'une question de morale; pour eux, les personnes dépendantes sont coupables de faire les mauvais choix et de se comporter de manière égoïste. Petite, c'est comme ça que je voyais les choses, moi aussi. Pareil pour les ambulanciers qui débarquaient chez nous - à leurs yeux, l'addiction était une offense faite à la société. Même nous, les enfants, ils considéraient que nous appartenions à une classe inférieure ne méritant ni leur compassion ni leur protection. Ils nous tenaient pour responsables du chaos de nos vies. 
[...]
Mon opinion personnelle est qu'à l'origine d'une addiction il y a une combinaison d'histoire familiale, de traumatisme, de biologie, de pressions et de jugements exercés par la société. Le moteur de l'addiction, c'est un désir non pas pour la substance elle-même, mais pour l'échappatoire qu'elle procure, permettant de fuir la douleur du traumatisme et les conséquences de la pauvreté. Mes études m'ont appris que les parties du cerveau concernées par la maîtrise du comportement et par le plaisir s'activent différemment selon l'environnement dans lequel une personne a grandi. Les recherches montrent que le cerveau des bébés élevés dans un environnement marqué par la pauvreté, les dysfonctionnements et les traumatismes ne réagit pas comme celui des bébés élevés dans un environnement aimant et nourrissant. Les bébés comme moi - les bébés comme mes parents ont un cerveau plus sensible au plaisir et moins capable de contrôler ce type de pulsions. 
Nous vivons dans une société profondément inégalitaire et les groupes qui souffrent ne peuvent être tenus pour entièrement responsables de la zone de confort dans laquelle ils se maintiennent pour survivre. Cela aiderait peut-être à briser ce cycle funeste si, au lieu de juger les gens, nous pouvions prendre des mesures pour nous attaquer aux causes premières de l'addiction. Je sais qu'en lisant ces lignes certains penseront que je justifie les mauvaises conduites. Et la responsabilité individuelle ? diront-ils. Toutes mes études m'ont appris que le choix est un mythe : notre chemin a été tracé par notre passé et il est très rare que nous puissions le faire dévier de sa trajectoire. Elles sont peu nombreuses et très chanceuses, les personnes qui comme moi ont pu échapper au destin auquel les condamnait l'addiction de leurs parents. »

« Pauvre. Le titre de ce livre, je l'ai choisi pour susciter une réaction. Selon vos origines, il vous rappellera peut-être une réalité qui vous fera frissonner, ou il vous incitera à faire un don à une association caritative... ou peut-être hausserez-vous les épaules, estimant qu'il est naturel que certaines personnes soient tout au bas de l'échelle. « Pauvre » est un mot qui va droit au but, bien davantage que des termes comme « défavorisés », « déshérités », « démunis », « sous-prolétariat ». Ils ont chacun leur utilité, mais ne saisissent pas la réalité viscérale que j'ai connue en grandissant. Que des milliers d'enfants connaissent actuellement.
Être pauvre impacte tout ce que vous faites et tout ce que vous êtes. Quand on pense à la pauvreté, on s'imagine des enfants en haillons, errant pieds nus dans les rues. Bien sûr que la pauvreté se caractérise par le manque d'argent et de biens matériels pendant une grande partie de ma vie, je ne possédais rien, littéralement. Mais être « pauvre », pour moi, c'était aussi estimer que je n'avais aucune valeur. C'était le manque de nourriture intellectuelle, le manque de stimulation, le manque de sécurité, le manque de relations. Être pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver.
Aujourd'hui encore, devenue adulte, je sens les répercussions de cette enfance. J'éprouve de la culpabilité d'avoir été élevée comme j'ai été élevée. Je déteste l'avouer on se débarrasse très difficilement de la honte résiduelle, mais j'avais plus de vingt ans quand j'ai enfin pris l'habitude de me brosser les dents régulièrement.
À moins qu'on me tende une brosse et qu'on me conduise vers un lavabo, comme à Keresley Grange, ça ne me venait pas à l'esprit. Et même dans ces cas-là, je ne faisais qu'écraser brièvement les poils sur mes dents de devant.
Si personne ne vous a montré comment faire... »

« Avoir grandi dans la pauvreté est l'indicateur le plus sûr que vous risquez de souffrir d'asthme, d'un cancer, d'une maladie cardiaque ou mentale, que vous allez faire de la prison, devenir toxicomane, divorcer, mourir ou vous suicider. Notre société a beau savoir tout ça, nous laissons encore des enfants partir à l'école sans rien dans le ventre, nous les laissons encore vivre dans des environnements rendus dangereux par la drogue et l'alcool. »

« Toute personne qui souhaite suivre des études y a droit, ou devrait y avoir droit. Et lorsqu'il existe des barrières - le coût, le transport, l'assiduité, des proches qui ont besoin de vous, une vie de famille compliquée -, le défi consiste à imaginer des solutions. Les établissements d'enseignement doivent assumer leurs responsabilités et aider les étudiants en difficulté. On a beau proposer les « mêmes » opportunités aux gens quelles que soient leurs origines sociales, nous vivons dans un système où ceux qui ont grandi dans un environnement stable et sécurisé peuvent s'en saisir alors qu'on ne prend pas en compte les obstacles rencontrés par les autres. En matière d'éducation, nous avons besoin d'équité, pas d'égalité. Si une personne n'arrive pas à y voir clair parce que le monde s'écroule autour d'elle, nous devons la hisser jusqu'à un endroit où la vue est dégagée. Voilà une chose dont Irena avait pleinement conscience le jour où je l'ai rencontrée dans les bureaux du programme d'accès de Trinity.
Ce n'est pas une coïncidence si les membres de ma communauté sont balayeurs, agents d'entretien ou serveurs, tandis que les membres de la classe moyenne sont médecins ou avocats. Ce n'est pas dû à une différence de capacités intellectuelles. C'est une question d'opportunité, d'argent et de soutien. Dès la naissance, les membres de la classe moyenne disposent très largement de ces choses; les pauvres n'ont accès à aucune d'entre elles. La vérité, c'est que nous perdons beaucoup d'esprits brillants dans les tranchées de la pauvreté. »

« Ils n'ont rien fait comme il aurait fallu, mais peu importe, je les aime si fort. Je pense que cet amour est le plus pur de tous. Je sais que j'étais une enfant d'addicts, et que la seule que j'ai pu sauver, c'est moi. Mais, en me sauvant moi-même, j'ai aussi sauvé quelque chose de mes parents.
En écrivant ce livre, j'en ai peut-être appris davantage sur moi que je ne le souhaitais, j'ai peut-être fait remonter davantage de souvenirs que je ne le voulais et j'ai redécouvert mes parents sous un jour entièrement nouveau. Et, honnêtement ? Putain, ce que j'en ai bavé.
Mais c'est fait. J'ai écrit ce que j'avais à écrire. Ce poids n'est plus sur mes épaules, il est dans ces pages et il ne me paraît plus si lourd. Je l'ai partagé avec vous et maintenant je le laisse sur la rive et je m'en vais nager, libre.
Et raccord. »

Quatrième de couverture

Troisième d'une fratrie de cinq enfants élevés dans la plus grande précarité par des parents toxicomanes, Katriona O'Sullivan avait peu de chances de faire un jour des études et encore moins d'enseigner à l'université. Son extraordinaire parcours, elle le raconte sans fard dans ce livre qui, chemin faisant, révèle une écrivaine.

Malgré l'extrême pauvreté et le chaos ambiant - à six ans, arrivée dans sa chambre au bon moment, elle sauve son père d'une overdose -, sa force de vie et son intelligence ont permis à la petite fille, puis à la jeune femme qu'elle est devenue, de s'émanciper, non sans peine, de sa condition.
La justesse du trait, la pudeur et la simplicité avec lesquelles la narratrice met en scène les épisodes les plus rudes de son roman des origines forcent l'admiration : elle a su saisir les mains tendues de certains de ses enseignants une institutrice qui lui apprend à se laver dans les toilettes de l'école, mais c'est surtout au sixième sens qu'elle a développé à force de vivre sur ses gardes qu'elle doit de s'en être sortie, enceinte à quinze ans et chassée de chez elle.
Katriona O'Sullivan, désormais docteure en psychologie, n'a jamais oublié que c'est contre elle-même qu'elle a mené son plus rude combat, contre le sentiment de trahir les siens en échappant à sa condition de sous-prolétaire. Son impression, aujourd'hui encore, d'être une intruse, son besoin d'être rassurée, ses atermoiements, elle nous les confie avec une bouleversante honnêteté.

KATRIONA O'SULLIVAN est née à Coventry (Royaume-Uni) de parents irlandais. Elle a été admise à l'âge de vingt ans, en 1998, au programme d'accès à Trinity College. Aujourd'hui maîtresse de conférences au département de psychologie de l'université de Maynooth, elle travaille sur des projets d'éducation et d'inclusion. Mariée et mère de trois enfants, elle vit à Dublin.

Éditions Sabine Wespieser,  septembre 2025
302 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Simon Baril

mardi 18 novembre 2025

Passagères de nuit ★★★★☆ de Yanick Lahens

Deux femmes de la nuit, inspirées des ascendantes de l'autrice, se battent pour leur liberté. 

Yanick Lahens donne voix aux femmes liées à la traite négrière et dont l'Histoire n'a quasiment gardé aucune trace, elle invente pour réparer cet oubli et nous plonge dans l'intimité des ce deux femmes courageuses qui ont lutté pour exister dans une histoire écrite par les hommes. En puisant dans sa propre histoire familiale, elle donne une sincérité forte au roman. 
« Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux yeux songeurs, aux jambes démesurément longues.
Je ne voulais renoncer à rien. Je voulais tout, la force de grand-mère, l'amour de mère, la mélancolie de Sarah-Jane. Mère, grand-mère et Sarah-Jane, j'ai emporté dans mon voyage vos vies enfouies dans ma chair, mon sang, mes muscles, bagages intimes et jusqu'à vos blessures muettes telles des ondes invisibles. Et toi, père, le magicien des jours heureux ! Je suis née une troisième fois dans une autre terre, amassant les morceaux brisés de vos vies, arrachant la mienne des halliers qui lui ont fait des blessures-soleils. Je vous aime. Je ne regrette rien. »
Le récit est dense, intelligemment construit. J'ai parfois manqué de références historiques sur l'esclavage, sur les rapports de pouvoir entre Haïti et La Nouvelle-Orléans et été déroutée aussi par la temporalité diffuse, et en acceptant de ne pas tout comprendre ;-) - cela m'a permis d'être embarquée dans ce récit profond, intime et universel, qui nous parle de mémoire et de transmissions, un roman proche du roman d'atmosphère ; la nuit un personnage à part entière, la mer et le vent porteurs de mémoires et de voix. 
« Les maîtres se trompaient sur notre silence. Ils nous pensaient brisés, alors que nous parlions tout bas à la haine et à la colère qui piaffaient tout à l'intérieur, nous leur répétions sans bouger les lèvres "Otan, otan, le moment n'est pas encore venu. Patience, patience" . »
En mettant au centre du récit, les petites vies, les gestes du quotidien, les veillées, les trajectoires silencieuses, et non pas le pouvoir des hommes, l'autrice propose une autre manière d'écrire l'histoire, profondément humaine, humble et puissante à la fois.  
« Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c'est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l'a appris de sa mère, et ce que ta condition d'esclave t'a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d'aimer dans ce savoir jusqu'à ce qui t'humilie, te nie, t'efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n'es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d'avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t'apprend à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir, les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d'une mimique, d'un rictus, d'un geste involontaire, d'une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu'elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n'est écrit, donc le maître ne peut y lire que ce qu'il croit savoir. »

« Pour mon aïeule, Régina Jean-Baptiste. 
Silencieuse. Totem puissant, partie trop tôt.
Sans m'avoir dit...
J'ai traversé ton absence, à pas lents, des années durant.

Pour ma bisaïeule, Élizabeth Jacob, 
arrivée de La Nouvelle-Orléans, 
nimbée de ses secrets et de ses mystères.

Je vous ai inventées sur les sentiers du songe, imaginant aussi toutes ces femmes qui vous ont précédées, celle qui vous ont entourées :
visages clair-obscur qui contemplaient les arbres, les eaux, les chrétiens-vivants, les bêtes et les Esprits. »

« L'organisation des négresses et des mulâtresses, propre an climat de Saint-Domingue, y jouit de toute la perfection que la nature accorde à leur espèce, tandis que celle des blanches s'y altère en très peu de temps. On ne sera plus étonné d'apprendre que le goût des Européens [...] dicte leur préférence pour les femmes de couleur. Impudiques, sans honte, elles ont acquis sans peine une supériorité décidée dans le libertinage; et les blanches, souvent délaissées, se vengent ailleurs de leurs rivales. »
JUSTIN GIROD-CHANTRANS
Voyage d'un Suisse dans différentes colonies d'Amérique

«... ma grand-mère, pour éviter de se faire mutiler outre-mesure par le planteur et sa suite, doit se créoliser. Son arme usuelle demeure sa complaisance feinte et son silence ambigu, sa conduite prête sans cesse à des interprétations contradictoires. »
JEAN CASIMIR
Latinité en question 

« Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux yeux songeurs, aux jambes démesurément longues.
Je ne voulais renoncer à rien. Je voulais tout, la force de grand-mère, l'amour de mère, la mélancolie de Sarah-Jane. Mère, grand-mère et Sarah-Jane, j'ai emporté dans mon voyage vos vies enfouies dans ma chair, mon sang, mes muscles, bagages intimes et jusqu'à vos blessures muettes telles des ondes invisibles. Et toi, père, le magicien des jours heureux ! Je suis née une troisième fois dans une autre terre, amassant les morceaux brisés de vos vies, arrachant la mienne des halliers qui lui ont fait des blessures-soleils. Je vous aime. Je ne regrette rien. »

« Père avait certes adouci la condition de vie des esclaves sur la plantation. Cela, je le savais, mais un tel geste ne changeait rien à son statut. J'ai mis des années à comprendre que, en dépit de tout, père était un propriétaire d'esclaves et que nous étions des migrantes clandestines, dans un même train où chacun gardait pourtant sa place. J'étais encore dans une ignorance, une cécité sur le malheur renouvelé du monde. Sur la capacité de ce malheur à tisser des liens inextricables entre le cœur et la raison. À nicher la nuit dans ce creux tout à l'intérieur. Toujours faire barrage à la nuit, une torche tenue à bout de bras, serait-ce là la seule mission ? La seule ? »

« Sa nuit avait été pourrie. Elle voulait entendre la jeune esclave hurler et supplier son pardon.

Pour toute réponse, celle-ci entama un chant venu de loin. De très loin. Ce chant était d'une insoutenable beauté. Une plainte qui montait, montait à mesure de la souffrance dominée. Un air fredonné tout bas comme un chant initiatique qui apprend aux enfants perdus en forêt comment appeler leur mère dans une langue secrète. La maîtresse reçut ce chant comme un affront. Grand-mère nous a souvent raconté cette histoire. Elle avait tout juste treize ans quand elle avait assisté à cette scène et elle a su depuis à quoi s'en tenir face à l'appétence des maîtres pour la chair noire et son envers, la cruauté. Et j'ai compris ce soir-là à quoi servaient les souvenirs d'une grand-mère dans la Caraïbe américaine. À nous faire tenir debout dans une épaisseur invisible, une durée longue, à tirer les fils qui nous relient à des blessures anciennes cent fois subies et cent fois traversées. »

« Grand-mère avait tout gardé du créole de Saint-Domingue. Les mots en français et en anglais de La Nouvelle-Orléans avaient à peine entamé le fond sonore et les références saint-domingoises. Avec Antonine, elles entretenaient nos sonorités originelles comme des eaux utérines. Mère avait hérité de cette langue de son enfance. Des années de scolarisation en français la recouvraient d'un manteau social dont elle se défaisait en franchissant les portes de la maison. J'ai hérité du fond sonore comme du manteau et, Sarah-Jane et moi, nous nous sommes fait notre propre langue avec les mots anglais amenés par les Américains du Nord, de plus en plus nombreux à venir chercher fortune dans cette terre du Sud. Ici, entre ces murs, toutes les frontières tombaient. Entre ces murs, les langues, fleuves remuants, se rencontraient. Nous parlions à leur croisement une langue à nous « pitit mwen, ma chérie, dear ». »

« Aucun captif ne pense tous les jours, du réveil au coucher, à se donner la mort, l'esclave, oui. »

« Autour de presque toutes les cases poussent quelques ignames, des patates douces et des malangas. J'ai encore en souvenir les disputes et drames autour de ces maigres récoltes, comme les silences complices qui nous tenaient liés aux autres quand le commandeur venait nous interroger sur la disparition de l'un d'entre nous, parti se réfugier dans les montagnes. Parce que tu reproduis tout ce qui fait que nous sommes des hommes et des femmes, l'amitié, la jalousie, la colère, l'amour, l'injustice, le découragement et le courage. Et tu oses la joie. » »

« Mais franchir le seuil de la maison principale, celle des maîtres, c'est ouvrir un immense sac dans sa tête. Dans ce sac, tu as déjà tout ce que tu as appris de ta mère, qui elle-même l'a appris de sa mère, et ce que ta condition d'esclave t'a enseigné. Tu le caches bien au fond du sac pour le recouvrir du savoir du maître. Tu feins d'aimer dans ce savoir jusqu'à ce qui t'humilie, te nie, t'efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n'es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d'avance-là. Et puis le savoir au fond du sac t'apprend à endurer, à te taire et à obéir aux ordres, à offrir ton dos au fouet et accumuler tout ce que les yeux peuvent voir, les oreilles entendre et la chair subir. Parce que ta vie peut dépendre d'une mimique, d'un rictus, d'un geste involontaire, d'une parole de trop. À ces moments-là, tu envoies ton âme encore plus loin au fond du sac pour qu'elle ne te trahisse pas. Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n'est écrit, donc le maître ne peut y lire que ce qu'il croit savoir. »

« Les maîtres se trompaient sur notre silence. Ils nous pensaient brisés, alors que nous parlions tout bas à la haine et à la colère qui piaffaient tout à l'intérieur, nous leur répétions sans bouger les lèvres "Otan, otan, le moment n'est pas encore venu. Patience, patience" . »

« Dans mon silence je traverse la haine de moi-même dans l'odeur d'un homme, sur la peau d'un homme que je n'aimerai jamais, dans sa bouche sur mes seins, sur mon sexe, dans la jouissance honteuse d'un corps qui m'abandonne, et me laisse seule dans cette haine de moi-même. Ce sont les moments les plus humiliants, les plus terribles. La haine de soi y est comme un marécage, une vase nauséeuse, un sable mouvant. Tu dois décupler d'effort pour ne pas t'y laisser engloutir. »

« Ces jours-là, grand-mère, plusieurs fois dans la journée, fredonnait Lizèt kite laplenn, laissant remonter cette mélancolie qui fait qu'on emprunte dans un affolement silencieux tous les chemins perdus, l'enfance, l'amour maternel, les amours passées, la rudesse de toute naissance.

Lizèt kite la plenn 
Mwen pèdi bonè a mwen 
Je a mwen sanble fontèn

Lisette a quitté la plaine 
J'ai perdu mon bonheur 
Mes yeux ressemblent à une fontaine

Mère m'a raconté que, de retour de l'un de ses voyages, le même pensionnaire s'approcha de grand-mère, lui tenant les mains avec tendresse et respect comme un fils à sa mère : « Patience, lui avait-il dit. Patience. »
Il s'assit en face d'elle et tira de son sac une coupure de presse et lui lut, tout en lui expliquant chaque phrase, la décision du président Boyer d'inviter des Noirs américains à venir s'établir en Haïti. 

Port-au-Prince, le 7 août 1824

Des sentiments d'humanité, liés à la prospérité future de la République, m'ont porté, mon cher général, à envoyer aux États-Unis d'Amérique, à la fin du mois de mai dernier, une mission afin de diriger, autant que possible, l'émigration en Haïti d'une portion de la population libre noire et jaune desdits États que la politique des Blancs américains est décidée d'en faire sortir. C'est le citoyen Granville, substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation, qui est chargé de cette mission.
D'après les dépêches que j'ai reçues de lui, j'ai lieu d'espérer qu'il réussira dans l'entreprise qui lui est confiée, et que bientôt nous verrons arriver de nos frères d'Amérique qui viendront habiter notre territoire en se mettant sous la protection de nos lois, et en s'adonnant à la culture des terres. »

« [la question] implique une problématique de la couleur qui rejaillit sur toute la société haïtienne, infiltrant, à des degrés divers et selon des modalités diverses, l'ensemble des pratiques et des discours. »
MICHELINE LABELLE
Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti.

« Lors nos ventres se tendent à l'arc des attentes et nous levons de ce naufrage, un continent d'ivresses et d'espérance... Là, le silence est clair. Immense. Et pilonne la parole de souffrance et sa fréquentation... »
YANICK JEAN
La Fidélité non plus 

« C'est alors que tu as surgi dans ma vie, toi, Léonard Corvaseau, pour ce voyage à mes côtés, moi, la passagère de nuit. De cette obscurité, tu n'as saisi que des lueurs furtives de ce qui pourtant fut pour moi un voyage éblouissant. »

« Nous, femmes des quatre chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà de tout espoir. C'est notre façon de déjouer les pièges du temps. L'espoir n'est pas la seule réponse au malheur, mon Léonard. Il nous a souvent tellement décus. J'ai avancé avec ma constellation d'astres et de divinités sous mon mouchoir-ciel. Ce fut ma seule vaillance, mon unique foi. »

« À toutes ces peines, j'opposais une souffrance à bas bruit. Non, l'espoir n'était pas une réponse. Je n'espérais rien. Je m'accroupissais dans mon refuge-ciel, mon unique pays, les jambes pliées, les bras entourant mes genoux, et je reprenais des forces. Une fois que les ombres avaient avalé le soleil, je me demandais comment entrer de plain-pied dans la nuit sans trébucher. Souvent le sommeil s'abattait pour effacer mon corps de dix ans que le travail avait déjà malmené. Et puis l'absence d'espoir se transforma en une force inimaginable par les Mérisier, inconnue même de moi. Je ne me demandais pas combien de temps durerait encore cette épreuve. À quoi bon poser une question dont je n'avais pas la réponse ? J'ai gardé cette porte fermée. Je me refugiais dans mon ciel, m'asseyais sur un nuage et je regardais le monde de si haut que madame Mérisier n'était qu'un minuscule point perdu au loin. J'ai vécu deux longues années chez les Mérisier avant qu'un jour Grann Sémise apparaisse dans mon ciel et me dise : « Ne reste pas dans cette maison, ne reste pas, Sove. Pa rete nan kay sa a. »»

Madame Mérisier m'assenait le fouet, les brimades, m'acculait à la faim et à la soif pour s'assurer un droit, un motif de fierté face à ceux et à celles qui l'avait convaincue qu'elle était moins que le ver de terre qu'on écrase sous sa chaussure. J'étais sa preuve, sa pièce à conviction. Qu'elle valait mieux que moi. La souffrance qu'elle m'infligeait était une manière d'apaiser ses propres souffrances. Elle voulait en imposer, se faire passer pour ce qu'elle n'était pas. »

« Il m'a fallu venir en ville, apprendre les mots « Christophe Colomb », « plantation », « esclave », « Rochambeau », « Makandal », « Toussaint », « Napoléon », « Dessalines » pour apprendre qu'une couleur de peau, la mienne, pouvait être un fardeau. Que quelque chose faisait donc tourner le monde contre moi et tous ceux qui me ressemblent. Jamais je n'ai voulu porter ce fardeau-là. Toujours j'ai empêché cette roue de tourner exactement comme elle aurait voulu le faire. Posant des pierres sur son chemin, déboîtant la manivelle, faisant crisser ses essieux. Man Jo participait à toutes les protestations, chantant quelquefois La Marseillaise avec la foule ou conspuant les paquebots qui emportaient le café devant payer notre indemnisation indue à la France. Ces jours-là, elle s'habillait en conséquence, d'une robe en tissu grossier, un foulard à la taille, et je l'accompagnais, la poitrine en feu, la gorge prête à hurler jusqu'à la déchirure. Man Jo m'a appris à être dehors vent debout! À aimer la foule et la rue! Pour le carnaval comme pour la colère ! »

« Je suis décidément une ogresse silencieuse de la vie. Je suis vieille aujourd'hui. On n'arrive pas à cet âge sans avoir perdu. Beaucoup perdu. Mais j'ai dévoré les jours avec appétit et patience. J'ai tout englouti, l'accablant, le terrible, en versant par-dessus la jouissance ensoleillée, la joie d'un repas, le sourire d'une amie me contant une bonne vente, le regard de ma fille, celui de ma petite-fille, la force d'être entre ces murs, cher maître, chère maîtresse, et toi. Je me suis défaite de mon mouchoir-ciel, je vais vers le ciel. Je ferme les yeux. Je vais te revoir, toi mon homme, mon amant, mon général. Il n'y a plus qu'un rideau de nuage entre nous. Je l'ouvrirai sous peu.
Mes mains traînent, oubliées au bord du lit. Marianne et Fanny en tiennent chacune une. Tantôt la caressent, tantôt y posent leurs lèvres. Marianne et Fanny pleurent en silence. Je respire difficilement. La douleur du côté droit se fait de plus en plus insupportable. Lèvres entrouvertes, je râle. Une vomissure noire coule de mes lèvres. Je ferme les yeux sous le regard d'effroi de mes proches. Je ne les ouvrirai plus. Je n'en ai plus la force. Je ne cherche plus les preuves de ta présence dans cette chambre. Ton odeur dans ces draps, le passage si ancien du plaisir. Il fait noir.
Tout est déjà tombé dans le gouffre des jours. Là où il n'y a ni avant ni après, ni ici ni là-bas. Me voilà sans âge, légère, nue face à la mort qui ne tardera pas...
Mon général, mon amant, mon homme ! »

Quatrième de couverture

Toujours avancer sans se retourner, c'est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché au chaos de son quotidien à Port-au-Prince.
Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Elizabeth n'a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d'un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d'Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l'avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse: devenue une commerçante prospère, elle n'a plus jamais accepté de se soumettre au désir d'un homme. Confiante dans la force qu'elle a tôt transmise à sa petite-fille en l'invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n'hésite pas à couvrir sa fuite: Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d'un homme qui traverse la ville en libérateur.
En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C'est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d'émancipation.
Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui une semblable, une sœur échappée à la rudesse reconnaissent chacune en l'autre des conventions», la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l'histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

Lauréate du prix Femina 2014 pour Bain de lune, titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France en 2019, YANICK LAHENS est née en 1953 en Haïti, où elle vit aujourd'hui encore. Son œuvre, traduite dans de nombreux pays, est publiée par Sabine Wespieser éditeur. 

Éditions Sabine Wespieser,  août 2025
219 pages 
Académie Française - Grand Pris du Roman 2025

mardi 26 août 2025

Le pornographe ★★★★☆ de John McGahern

Déambulations dublinoises
Un écrivain libertin poète à ses heures, tiraillé entre ses obligations (les visites à l'hôpital au chevet de sa tante mourante) et ses aventures sexuelles volontairement "sans engagement", subvient à ses besoins en écrivant des récits pornographiques pour un journal.  
On y retrouve des éléments essentiels de l'existence humaine : l'engagement, la peur, l'absurde, l'ennui, la liberté, la mort...
« Une personne quitte la vie, et une autre y fait son entrée. Je suppose que voilà le nœud de l’histoire. »
On suit ce narrateur, plein de lui-même, vivant, s'exprimant, agissant en pleine liberté, en son libre arbitre, suivant sa propre vérité, sa propre morale. Et en suivant ce narrateur - d'ailleurs sans nom -, nous nous interrogeons sur notre propre vision du monde et notre rapport aux autres. 
Un bon roman, à l'écriture simple, bien plus profond qu'il n'y parait au premier abord. 
« Nous maîtrisons l’obscurité grâce à des cérémonies : cérémonies de joie quand nous émergeons des ténèbres pour entrer dans la lumière, cérémonies de regret lorsque inévitablement nous quittons la lumière, cérémonies d’espoir fondé sur le social, qui est aussi ferme que le roc de la théologie. »
La littérature irlandaise m'embarque à chaque fois, j'ai eu plaisir ici à reconnaitre des noms de rues, de lieux, à naviguer sur le Shannon, à marcher le long de la Liffey, à retrouver l'atmosphère chaleureuse des pubs, à siroter une bière ou quelques gorgées d'un irish whiskey.  

« L'alcool représentait un des principaux adjuvants pour glisser sur la pente qu'il nous faudrait tous descendre un jour ou l'autre. »

« La visite se déroulait comme prévu, de même qu'un voyage en train ou en avion une fois commencé. Mon oncle l'avait envisagée avec une certaine appréhension. Quant à moi, qui avais fait le voyage fréquemment ces derniers mois, et qui savais que cela se passerait ainsi, il m'avait été impossible de lui dire : « Ne te fais pas de bile, tout ira bien. Il ne se produira rien d'exceptionnel. Ce sera comme pour le reste. Nous nous en tirerons sans problème. »
À présent que le moment avait lieu effectivement, il se réduisait au néant qui constituait la trame de notre vie quand elle suivait son cours normal. Et il deviendrait ensuite une partie intégrante de notre vie dans le souvenir. L'événement avait toujours une présence plus vivace dans l'appréhension et dans le souvenir que lorsqu'il prenait place réellement. La nature avait fort bien arrangé les choses, en ce sens que nous vivions à peine notre vie. Le dernier instant conscient était celui où notre non-existence passagère et notre non-existence définitive célébraient enfin leurs noces. Un heureux hasard, pour ainsi dire, présidait à la similarité apparente entre notre départ de la vie et notre entrée dans celle-ci. J'éprouvai quelque honte à constater la violence de ces réflexions, qui n'étaient dues qu'à une errance oisive de mes émotions tout au long de la visite: le fond du cœur est en effet capable de violence.
« C'est très gentil d'être venu me voir, disait ma tante à mon oncle, à présent que la visite se terminait. [...] »»

« Hors de la gare, les derniers rayons du soleil se mêlaient encore à l'animation de la rue. Toute la journée, j'avais tenu ma propre vie à l'écart, en m'occupant agréablement de celle d'autrui, et je n'aimais guère l'idée de retrouver son fardeau, ni la perspective de la soirée qui s'étendait devant moi comme une longue pièce vide. Il était sûrement possible de demeurer à jamais en dehors de sa vie à soi, dans la mesure où on parvenait à définir la vie comme autre chose que ce constant et douloureux devenir de soi-même. »

« Il mettait les profanes en garde contre la confusion entre l'art et la vie. L'art était de l'art parce qu'il n'avait rien à voir avec la nature. La vie n'était qu'une succession d'accidents.
L'art constituait une vision de la Loi. Comme l'accident ne se conformait que rarement à l'Idée ou à la Vision, il fallait l'inventer ou le transformer de telle sorte qu'il s'accorde avec cette Vision. En résumé, c'était la vie vue à travers un tempérament. Ce qui nous amenait au triomphe radieux que représentait toute œuvre d'art. En effet, la vie pouvait bien être triste ou insupportable, le simple fait de la transposer dans le cadre de la Loi donnait lieu à la réjouissance et à la célébration. Ou, pour employer un langage plus terre à terre, bien que dans cette situation biographique particulière la fille fût perdue pour lui, c'était précisément grâce à cette perte que le poème avait été gagné.
Après quoi, totalement indifférent aux rires et aux paillardises qui fusaient de partout, il insista pour offrir un verre à tous ceux qui l'avaient écouté, forçant même à rester le jeune vétérinaire qui affirmait qu'il devait s'en aller. Ce fut avec la même indifférence qu'il fonda sa première revue pornographique : il défia les lois désuètes de la censure à peu près comme il avait tenu tête à l'embarras général provoqué par sa poésie chez Dempsey's, c'est-à-dire en faisant comme si de rien n'était ; et, malgré toutes les prédictions, son entreprise avait réussi. À partir de là, il avait continué son chemin, jusqu'à devenir le personnage riche et relativement influent qu'il était à présent. Il me payait à un tarif plus que confortable, et je le soupçonnais de me privilégier ainsi à cause de nos souvenirs communs du bon vieux temps, plutôt que pour mon aptitude à décrire des exercices de gymnastique sexuelle mieux que les autres scribouillards qu'il employait.
Je commandai deux autres pintes et plaçai la sienne à côté de celle qu'il n'avait pas encore finie sur le bord du comptoir. Tout en lisant, il griffonnait des notes en vue de modifier çà et là mon texte, et je savais qu'il s'agirait toujours d'améliorations. Le temps semblait suspendu pendant que je l'observais. Je regardais son visage enregistrer cet univers de mots, celui du colonel Grimshaw et de Mavis Carmichael. C'est un spectacle bien humiliant que de voir quelqu'un s'absorber totalement dans un monde que l'on a soi-même fabriqué de toutes pièces. »

« Le ventre maternel et la tombe... La cérémonie du baptême devient celle de l'enterrement, le frémissement initial qui nous transforme en chair vivante devient plus tard l'ultime frisson qui fait de nous un cadavre. C'est l'instinct religieux, paraît-il, qui nous pousse à rechercher les rapports et les lois qui régissent les événements. Et entre les deux extrêmes, il y a le temps : le travail pour passer le temps, et mille autres façons de tuer le temps, de raccourcir ce temps qui diminue même sans nos efforts ; et c'est ainsi que par exemple on va au bal. »

« Le temps s'était écoulé sans que je le remarque : rarement de tels bonheurs nous sont donnés, mais lorsque cela arrive, c'est la plus grande consolation que puisse nous apporter le tourbillon de l'existence. C'est la promesse d'une éternité bienheureuse - ou simplement une nouvelle ironie du sort, la perception de nos périodes d'inconscience. Nous sentons que l'on nous a déchargés du fardeau du temps qui passe, et le bonheur réside dans ce sentiment, non dans le fait d'errer à l'aveuglette et sans souci au milieu d'un univers de mots. »

« Il ne fera rien du tout. Il se dira qu'il a rêvé. Le pays entier n'a-t-il pas l'air de passer sa vie dans les rêves de stupre et de fornication ? Il ne voudra pas se considérer comme une exception. C'est un exemple typique de nos compatriotes, toujours soucieux de se conformer à la norme. »

« Quand je sortis de l'ascenseur et m'avançai vers ma tante, malgré moi j'éprouvai à nouveau la même culpabilité que lorsque je m'étais approché d'elle à son insu, passant par la prairie sous le clair de lune, par l'escalier de service et cette même allée centrale que je parcourais à présent dans l'autre sens. Je me souvins de la veilleuse bleue et constatai que les portes battantes que j'avais crues de couleur sombre étaient en réalité d'un vert très clair. Qu'avais-je appris de cette visite clandestine ? Rien, l'absurde néant avec lequel nous nous retrouvons toujours quand nous cherchons à obtenir d'un de nos pauvres semblables une meilleure connaissance de nous-mêmes ou de la vie : rien d'autre que notre honteuse frivolité. Nous ne pouvons rien apprendre d'autrui, pas plus que nous ne pouvons mourir à sa place, ni lui à la nôtre. Il nous faut aller vers l'intérieur, dans la solitude qui est tout ensemble joie et douleur, et établir là-bas notre propre vérité; même si en définitive celle-ci se révèle n'être rien non plus, il nous reste la joie inébranlable d'avoir emprunté la dure voie qui est la seule possible : nous n'avons pas reculé ni dévié d'un pas chancelant, mais nous avons continué sans cesse, même quand il n'y avait rien, car nous savions aussi qu'il n'y avait rien ailleurs. Nous étions arrivés trop loin à l'intérieur pour croire qu'une apparence physique différente, ou un autre climat, changerait quoi que ce fût. Nous étions en dehors du changement parce que nous étions le changement. Toutes les doctrines que nous avions apprises par cœur sans les comprendre, et dont nous avions discuté avec passion, devenaient d'une clarté qui nous forçait à rire. Pour trouver, nous devions perdre : la route du départ était aussi celle du retour. Et quelle compagnie ne rencontrions-nous pas sur cette route, nous qui ne cherchions plus la compagnie, devant quels feux et contre quels murs ne devions-nous pas nous asseoir ! Notre intelligence s'était aiguisée. Constamment, il nous fallait changer de méthode. Nous écoutions tout avec attention, nous prêtions l'oreille aux autres qui proclamaient leurs échecs ou leurs coups de chance, car désormais nous avions notre route, et tout le monde, tout le monde voyageait. Personne n'arriverait. L'aventure ne serait jamais terminée, pas même après notre disparition. Elle continuerait sans fin, comme elle s'était poursuivie de génération en génération avant que nous n'ayons pris la relève.
Et l'infirmière aux cheveux noirs ? Et la femme enceinte abandonnée à Londres ? Et cette femme en train de mourir à côté de moi, appuyée sur son oreiller bien droit, les yeux fermés, légèrement assoupie ? Que dire d'elles dans tout cela ? La réponse résidait dans la vulgarité même de la question. Que dire de toi-même ? »

« - Elle garde en elle cette farouche volonté de vivre. Pour ma part, je ne comprends pas.
- La vie est une chose bien agréable.
- Je crois que ça dépend de la situation qu'on y occupe. La vie est une chose bien agréable.
C'était là le genre de conversation qui me crispait, mais j'acceptai de jouer le jeu.
« Contempler la lumière, le ciel et la nuit étoilée, rien que cela me semble déjà tellement merveilleux! Je ne vois pas comment un être humain désirerait s'en priver.
- Mais certains des malades que tu soignes n'en sont-ils pas fatigués ?
- Quelques-uns, mais pas beaucoup. »
Il faisait très froid lorsque nous sortîmes; heureusement, un bus arriva presque aussitôt, et nous nous séparâmes. L'été se terminait déjà. Je frissonnai involontairement moi qui pourtant aimais l'hiver - à l'idée de ce que cet hiver-ci risquait de m'apporter. »

« En ne faisant pas attention, en croyant qu'une occupation en valait une autre, en couchant avec la première femme qui acceptait, j'avais provoqué autant de souffrance, de confusion et de malheur que si je l'avais recherché activement et de propos délibéré. Je n'avais pas accordé à autrui les égards qu'il méritait. L'énergie nécessaire pour choisir m'avait paru trop pénible à rassembler. Le cœur brisé par un premier amour déçu, j'avais tourné le dos et laissé la lumière de l'imagination s'éteindre presque complètement. Aujourd'hui, mes mains étaient de glace.
Nous devions quitter le chemin de la raison, parce qu'il nous fallait aller plus loin. Si nous n'avons aucun objectif rationnel à invoquer, c'est une raison de plus pour obéir à notre désir instinctif de vérité et lui obéir avec notre force entière, dans tout ce que nous voyons comme dans l'aveuglement final.
« Alors, tu as perdu ta langue, ou tu n'as rien à dire pour ta défense, ou quoi ? » Maloney avait quitté des yeux la route pour me regarder en face. Ses cheveux blancs clairsemés dépassaient de sous le large bord de son chapeau noir. À présent, il ressemblait vraiment plus à un danseur qu'à un homme revenant d'un enterrement. Je serrai les dents pour réprimer un accès de fou rire, sachant que cela me ferait très mal, mais la douleur elle-même rendit mon effort d'autant plus inefficace.
Ce que j'avais envie de dire, c'était que j'éprouvais un irrésistible besoin de prier, pour moi-même, pour Maloney, pour la fille, et tout le reste. Mes prières ne recevraient aucune réponse, mais justement il importait de les prononcer mentalement, ces prières qui ne pouvaient pas être exaucées, parce qu'elles constituaient leur propre commencement et leur propre fin.
Ce que je dis en réalité, ce fut : « Pourquoi ne regardes-tu pas la route ?
- Ça fait toute ma vie que je regarde cette fichue route, et jamais je n'en ai tiré un traître mot! Hou-hou, la route ! cria-t-il soudain. Tu vois ? Elle ne répond pas. Elle défile à toute allure, et voilà! Hou-hou, la route !
- Elle pourrait au moins nous amener à destination, si tu conduisais un peu mieux.
- Elle nous y amènera de toute façon. Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! » continua-t-il à crier, roulant de plus en plus vite.

Je cherchai une réplique à lui donner, mais ne trouvai rien. Et dans le silence, un fragment d'une autre journée me revint en mémoire; l'image m'apparut longuement, parmi l'incessant va-et-vient des essuie-glaces : la petite silhouette ronde de mon oncle qui descendait du train et s'avançait sur le quai, regardant autour de lui d'un air inquiet comme un petit garçon, l'imperméable sur le bras, au commencement de ce voyage - si toutefois il avait commencé à un moment précis qui nous avait conduits chacun où nous étions désormais, dans le présent et l'éternel.

« Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou, la route ! Hou-hou... » »

Quatrième de couverture

LE PORNOGRAPHE. Célibataire endurci et poète sans le sou, le narrateur écrit des textes pornographiques en guise de gagne-pain, plutôt que de renoncer à sa vie de liberté à Dublin. Ses fréquentes visites à l'hôpital, où il apporte à sa tante gravement malade des bouteilles de cognac afin de soulager sa douleur, esquissent le portrait d'un homme d'une grande prévenance.
Un soir, dans un dancing, il rencontre une femme avec qui il entame une liaison sans lendemain. Quand cette dernière, amoureuse de lui, tombe enceinte, le voilà plongé dans l'effroi. S'il est hors de question pour lui de l'épouser et de devenir père, il ne l'abandonnera pas pour autant.
Dès lors, cet être si désireux de légèreté se retrouve tiraillé entre les deux pôles -l'agonie et la venue au monde - qu'incarnent ces deux femmes. Comme en écho, John McGahern imprime à son ample narration le rythme de l'oscillation : entre Dublin et Londres, où s'exilera la future mère; entre la ville et la campagne, dont le narrateur est originaire; entre ses actions et ses réflexions sur «l'agencement général du monde»; et enfin entre ses écrits pornographiques et le corps même du livre.
Publié en 1979, Le Pornographe est une réponse à la censure irlandaise qui, quelques années plus tôt, a interdit L'Obscur au motif de son caractère scandaleux. Plus qu'une simple provocation, c'est un roman magistral, qui pointe du doigt l'hypocrisie de la société irlandaise vis-à-vis de la sexualité et du mariage et qui hisse son protagoniste au rang de ces héros modernes dont les tribulations revêtent un tour proprement métaphysique.

JOHN MCGAHERN (1934-2006), né et mort à Dublin, a grandi sur la côte ouest de l'Irlande. Son œuvre, majeure, a profondément influencé toute une génération d'écrivains. Depuis Entre toutes les femmes (avril 2022), Sabine Wespieser éditeur réédite en France les livres de cet écrivain devenu un classique dans son pays.

Éditions Sabine Wespieser,  mai 2024
380 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Alain Delahaye