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mercredi 27 mars 2024

Une terrible délicatesse ★★★★☆ de Jo Browning Wroe

Une terrible délicatesse.
Terrible et bouleversant témoignage de la catastrophe d'Aberfan qui a nécessité des secours engageant corps et âmes. 
Terrible épreuve pour les secouristes, les embaumeurs. Morale. Physique. 
Guidés pour certains par cette importance vitale d'être utiles. Coûte que coûte. 
Et nous voilà, nous lecteurs, témoins de situations qui égratignent, ébranlent, marquent au fer rouge.  
Anéantissent. 
Viennent heureusement les mains tendues, les soutiens,  les âmes sœurs pour guider notre héros embaumeur et chanteur sur le chemin de la résilience, du pardon.
Quelle histoire. 
Quelles histoires. De famille aussi. 
Empreintes d'espoir. 
Quelles épreuves. 
Quel témoignage. 
Pétri d'humanité. 

Merci Jo Browning Wroe.
Un moment de lecture fort.

« Quel est ce monde affreux où les chanceux sont ceux qui réussissent à identifier le cadavre de leur petit ? »

« Myfanwy, may your life entirely be 
Beneath the midday sun's bright glow, 
And may a blushing rose of health 
Dance on your cheek a hundred years. 
I forget all your words of promise 
You made to someone, my pretty girl, 
So give me your hand, my sweet Myfanwy, 
For no more but to say "farewell".

« Comme vous le voyez, la chanson s'intitule "Myfanwy", dit Phillip, elle a été composée par Joseph Parry et jouée pour la première fois vers 1875. C'est une triste et noble chanson. La bien-aimée, Myfanwy, n'aime plus le poète, et dans toute sa magnanimité, il lui rend sa liberté. » William voit Charles lever les yeux au ciel à l'adresse de ses amis, mais Martin, qui aime les histoires, est pris par le récit. 
« Il veut avant tout qu'elle soit heureuse, et souhaite lui tenir la main une dernière fois pour lui dire adieu. » Phillip relève les sourcils. « Un peu sentimental, me direz-vous, mais quand c'est bien joué, c'est terriblement efficace. C'est l'une de ces chansons dont la musique reflète parfaitement les sentiments qui sous-tendent les mots, et qui par conséquent font naître ces sentiments dans le cœur de celui qui l'écoute. »» 

« - Il Faut Comprendre Comment Va Néanmoins s'Organiser le Lendemain [...].
- Faut vaut pour fermer les orifices. Comprendre désigne la coiffure. Comment, les cosmétiques, si nécessaire. Va pour vêtements, selon les instructions de la famille. Néanmoins pour nettoyer les équipements. Organiser pour ordre et vérification des stocks. Lendemain pour se laver soi-même . »

« Même s'il est à cran, il sent qu'un poids s'envole de ses épaules, que quelque chose s'allège face aux nuances et aux textures délicates de John Everett Millais, l'apparent miracle de la transparence, cette eau sans couleur si parfaitement rendue. Grâce à la peinture ! »

« Tu sais, il y a une part de folie dans le deuil. Pendant quelques années après la mort de ton père, il me manquait une peau protectrice. »

Quatrième de couverture

Dans la lignée d'Expiation de lan McEwan, le portrait sensible d'un jeune homme en construction, tiraillé entre ses bonnes intentions et ses mauvaises décisions.

Octobre 1966. William Lavery rejoint, comme son père et son grand-père avant lui, l'entreprise de pompes funèbres familiale. Tout juste diplômé, il se porte volontaire pour se rendre dans la petite ville minière d'Aberfan, où un glissement de terrain a ense- veli une école, pour prêter main-forte aux autres embaumeurs. Ces heures tragiques, pendant lesquelles il prodigue les derniers soins à des dizaines d'enfants, dévient le cours de son existence et mettent au jour les événements déterminants de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d'une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ?

Poignant et infiniment humain, Une terrible délicatesse est un roman sur la masculinité, le pardon et la rédemption.
Best-seller du Sunday Times

Un premier roman très accompli et bouleversant. 
The Observer

La force de ce roman réside dans la subtilité de sa profondeur émotionnelle.»
The Times

Éditions Les Escales,  août 2022
437 pages
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Carine Chichereau

lundi 24 mai 2021

Au péril de la mer ★★★★☆ de Dominique Fortier

Dominique Fortier m'a enchantée par son écriture poétique
Elle a su me captiver avec ce roman à la construction originale : le Mont-Saint-Michel y apparaît comme un trait d'union entre deux histoires séparées de plus de cinq siècles. Au XVème siècle, Eloi, un portraitiste, rejoint le Mont-Saint -Michel pour apaiser sa peine suite au décès soudain de son amante. Cinq cents ans plus tard, une jeune maman, écrivain, tente de trouver l'inspiration dans l'enceinte du Mont. 
D'une époque à l'autre, ce sont deux récits de vies plus ou moins écorchées qui prennent forme, dans lesquels s'invitent un soupçon de fantastique et, surtout, le pouvoir des mots et de la littérature. Ces pages abritent aussi l'Histoire du Mont-Saint-Michel. On sent le travail de recherche et la passion de l'auteure pour ce Mont. Elle est passionnante. 
S'il a su me captiver, ce roman à deux voies, a su aussi me perdre à l'instar du pèlerin qui se perd dans le dédale des impasses et ruelles du Mont. Il m'a parfois manqué de liant entre les chapitres et pourtant, au gré des pages et des marées, et malgré les incursions dans le domaine de la religion que je n'affectionne pas particulièrement, ce texte m'a happée. 
Un livre très érudit ; j'ai ressenti beaucoup d'admiration pour l'auteure en refermant ce livre. Un opus qui s'apparente davantage à un essai par moment ; il vaut mieux le savoir si vous décidez d'ouvrir ce livre. On apprend beaucoup, il est très fouillé, mais si vous cherchez une intrigue palpitante alors il vaut mieux, à mon avis, remettre cette lecture à plus tard, ou passer votre chemin. 
J'ai découvert l'auteure avec "La porte du ciel", un superbe conte sur les inégalités raciales aux Etats-Unis. J'ai maintenant hâte d'ouvrir "Les villes de papier".  

« J'ai passé vingt-cinq ans sans le revoir. Quand le temps est venu d'y retourner, j'ai commencé par suggérer que nous n'y allions pas : nous avions peu de temps avant de rentrer à Paris ; on annonçait de la pluie ; il y aurait sans doute des hordes de touristes. En vérité, j'avais peur de le trouver diminué, comme on trouve diminués les lieux de son enfance chaque fois que l'on y revient, ce qui signifie de deux choses l'une : ou bien ils ne nous étaient apparus grands que parce que nos yeux étaient petits, ou bien nous avions perdu en route la faculté d'être ébloui, deux constatations également accablantes. Mais il n'avait pas changé, et moi non plus. »

« Avant le VIIème siècle, il n'y avait pas même de Mont-Saint-Michel ; l'îlot rocheux où se dresse aujourd'hui l'abbaye était connu sous le nom de « Mont-Tombe » - deux fois mont, donc, puisqu'il semblerait que ce tombe ne désigne pas une sépulture, mais une simple éminence. »

« Il y avait dans le coeur de cet homme un chagrin si profond que la baie ne suffisait pas à le contenir. 
Il n'avait pas la foi, mais l'église ne lui en tenait pas rigueur. Il est des peines tellement grandes qu'elles vous dispensent de croire. Étendu sur les dalles, bras écartés, Éloi était lui-même une croix. »

« Au fond, le Mont-Saint-Michel n'abrite pas une abbaye, mais une dizaine, ou même plus, certaines disparues, des abbayes fantômes dont le bâtiment actuel continue de porter l'empreinte comme en creux, d'autres constructions modifiées au fil des siècles, le tout abouché et ajointé tant bien que mal. Murs éventrés, voûtes écroulées, plafonds incendiés, tours rasées, passages comblés, escaliers condamnés, clochers abattus, reconstruits, tombés en ruine ; semblable à un manuscrit dix fois gratté et qui porterait des bribes d'histoires, des traces de griffures et des caractères illisibles, le Mont-Saint-Michel est un immense palimpseste de pierre. »

« Ce n'est sans doute pas par hasard que l'on emploie maintenant le même mot pour parler de celui qui embrasse une religion et de celui qui, dans un mariage ou une union, reste constant et ne va pas chercher à aimer ailleurs : fidèle. Dans les deux cas, foi et confiance entrent à parts égales. »

« Plus que des maisons de pierre et de bois, nous habitons d'abord des cabanes de mots, tremblantes et pleines de jour. On dit je t'aime pour se réchauffer ; on dit orange, et l'on sent ses doigts ; on dit il pleut pour le plaisir de rester à l'intérieur, pelotonné près de la lumière du mot livre. (Livre, qui vient de liber : la partie vivante de l'écorce d'un arbre, comme aussi liberté.) 
Bien sûr le monde est là, les choses existent, mais on peut toujours les changer ou les faire disparaître en un claquement de doigts ; en disant je ne t'aime plus. Ou je crois. »

« Mon temps autrefois m'appartenait entièrement, et aux livres. Aujourd'hui, chaque minute consacrée à lire ou à écrire est une minute que je ne passe pas avec ma fille ; l'écriture s'accompagne désormais d'une hâte et d'une culpabilité détestables. C'est du temps que je lui dérobe, que je ne retrouverai pas, que j'aurais dû lui consacrer et que je n'aurai jamais passé avec elle. Depuis sa naissance, je me prends à penser au futur antérieur et au conditionnel passé, des temps compliqués qui sont le signe qu'on considère les choses sous un point de vue autre que celui depuis lequel on parle normalement : demain vu comme passé, hier comme possibilité. »

« Parce que pour être capable de lire les bons il faut parfois avoir lu ceux qu'on dit méchants. Les livres se parlent entre eux avant de nous parler à nous. »

« Selon le Trésor de la langue française, le verbe enceindre désigne le fait d'« entourer, contenir dans certaines limites ». Or, à l'évidence, la femme enceinte n'est pas entourée ni contenue, c'est en fait le contraire : elle est elle-même le contenant. 
J'ai fini par résoudre la difficulté le jour où j'ai compris que le mot enceinte ne devait pas être entendu comme un adjectif, mais comme un substantif. Une femme-enceinte, c'est une femme qui est non pas enceinte en quelque choses, mais qui forme elle-même une enceinte. Une femme-cloître. »

« [...] il faut en effet une grande sagesse pour savoir non seulement lire, mais écrire dans le grand livre de la nature. »

« Cette abbaye ne représente pas la même chose aujourd'hui qu'il y a mille ans, c'est une évidence. Mais que ressentait-on à l'intérieur de ces murs en l'an de grâce 1015, ou 1515 ? Que ressentait-on hors de ces murs ? Longtemps, j'ai craint d'être incapable d'écrire un livre qui se déroule à une époque où l'on ne connaissait pas la pomme de terre. Ce n'était pas métaphorique ; je ne voulais pas dire un monde où l'Amérique n'existait pas encore, mais vraiment un monde où l'on n'avait jamais goûté à une pomme de terre. [...]
Le plus difficile, en essayant d'écrire le passé, ce n'est pas de tenter de retrouver la science, la foi ou les légendes perdues, de faire ressurgir les gargouilles et les tailleurs de pierre ; c'est d'oublier le monde tel qu'on le connaît ; c'est, dans ce monde d'aujourd'hui, d'effacer tout ce qui n'était pas encore, tout ce qui existait mais échappait à la vue ou à l'entendement. Comment se priver de la moitié de ce que l'on connaît sans tout à coup avoir l'impression de devenir à moitié sourd et à demi aveugle ? Comment oublier l'odeur du tabac, le goût du chocolat et le rouge de la tomate, comment ne pas voir sur toutes les tables un trou en forme de pomme de terre ? »

« Ce jour-là, la lumière s'était éteinte. Le jour était devenu la nuit, la nuit était devenue de la cendre. »

« Il y a des hommes qui ont une pierre à la place du coeur, j'en connais et je m'en garde. Mais d'autres ont un coeur à la place de la cervelle, et cela ne vaut pas mieux. »

« Étrange renversement, du cloître à la prison, tous deux lieux d'enfermement, le premier volontaire, le second forcé. Il y a entre ces deux types de confinement la même différence qu'entre un mariage d'amour et un viol. D'un côté le don, de l'autre le vol. »
« Quelquefois, point n'est besoin de croire, il suffit de continuer à marcher. »

« On ne devient pas moine au XVème siècle pour les mêmes raisons qui font qu'on entre dans les ordres aujourd'hui. La décision avait à l'époque un caractère social, culturel, économique et politique, alors qu'elle procède maintenant essentiellement d'un choix personnel. Jadis, les cadets de famille qui savaient qu'ils ne recevraient pas d'héritage, et dont les aînés avaient pris les armes pour se mettre au service de leur roi, de leur duc ou de leur seigneur, se faisaient religieux. C'était en outre un moyen comme un autre de vivre confortablement en exerçant une influence parfois importante, tout en gagnant son ciel et, le cas échéant, celui de ses proches - épouses et enfants y compris, car il arrivait que les voeux de chasteté et de pauvreté fussent entendus dans une acceptation plutôt large. »

« Il ne nous suffit point d'apprendre, de savoir et de croire. Il nous faut encore inventer.  »
« Le Mont deux fois par jour est une île. Le reste du temps, c'est un morceau de terre mal rattaché au continent, comme s'il avait pour mission de nous rappeler que tous les liens sont fragiles et éphémères. On n'est jamais si seul ni si entouré qu'on veut bien le croire. »

« Dans les yeux de l'enfant brillait le reflet de ces créatures inventées pour lui. Anna avait raison quand elle s'obstinait à broder ses méduses et ses licornes. L'espace d'une seconde, je l'avais retrouvée, en même temps qu'une raison de faire : montrer ce qui n'existe pas. On ne donne jamais que ce qui nous manque. »

Quatrième de couverture

Aux belles heures de sa bibliothèque, le Mont-Saint-Michel était connu comme la Cité des livres. C’est là, entre les murs gris de l’abbaye, que, au XVe siècle, un peintre pleura un amour incandescent qui le hanta à jamais et c’est là qu’il découvrit, envoûté par les enluminures, la beauté du métier de copiste. C’est également là, entre ciel et mer, que cinq cents ans plus tard une romancière viendra chercher l’inspiration. Est-il encore possible d'écrire quand on vient de donner la vie ?
Dans ce lieu si emblématique, leurs destins se croisent malgré les siècles qui les séparent.
À la fois roman et carnet d’écriture, Au péril de la mer est un fabuleux hommage aux livres et à ceux qui les font.

« Une dentelle d’eau, d’encre et de pierre dont on ne veut perdre aucun fil. » - L’Actualité
« L’écriture de Dominique Fortier est portée par une langue riche, belle et évocatrice. » - La Presse

Éditions Les Escales, janvier 2019
191 pages
Prix Littéraire du Gouverneur général 2016

mercredi 10 février 2021

La vie, les gens & autres effets secondaires ★★★★☆ de Ivan Nabokov avec Philippe Aronson

Lors du dernier masse critique Babelio, je n'ai pas hésité une seule seconde à me positionner sur les mémoires d'Ivan Nabokov, neveu de Vladimir Nabokov (cousin germain de son père), publiées aux éditions Les Escales que je remercie vivement pour cet enrichissant et beau voyage, entre Paris et New York, dans le monde littéraire, culturelle, politique et cosmopolite d'un peu avant le milieu du XXème siècle à nos jours.
Ivan Nabokov dicte à Philippe Aronson ses mémoires, et sous nos yeux, sa vie se déroule aisément, ponctuée de belles anecdotes, agrémentée de touches d'humour et de passionnantes rencontres. On y découvre son enfance dans une famille issue de la noblesse russe mais ruinée, ses études en littérature, ses rencontres, ses amis fortunés qui lui ont ponctuellement sauvé la mise, ses voyages, ses parents et sa famille, son oncle Vladimir, son amour pour sa femme Claude, ses retours de lecture ... Une vie et une famille qui donnent vraiment le tournis, si je puis me permettre.
« La littérature, la musique, la peinture, la danse, le théâtre- telles ont toujours été mes préoccupations principales. Cela m'appartenait.Cela nous appartient. Mon père et ma mère ont connu tous ces artistes avant ma naissance. Et la culture occidentale était ma culture. »
... et enfin, sa vie passionnante et passionnée d'éditeur. Surnommé "l'oeil de Moscou" au début de sa carrière dans l'édition, il a découvert et fait découvrir en France de grands talents de la littérature. Il lance Toni Morrison, Tom Clancy, Stephen King, Mary Higgins Clark et fait connaître "Les versets sataniques" de Salman Rushdie, Henri Charrière avec son "Papillon", et "Les lettres" de Byron.

Érudition et légèreté (à l'instar par exemple des scénarios qu'il imagine pour venir à bout de Trump...) s'entrecroisent judicieusement, dynamisant ainsi la lecture.

J'ai découvert un homme intelligent, placide, cultivé, intéressant, agréable à lire, à écouter. 
Inspirant. 
En admiration, je finis cette lecture. 
Et une liste de livres à découvrir qui s'étend ;-)
Merci !

En exergue

Incipit
« Je suis né apatride en 1932 à Kolbsheim, près de Strasbourg. Mes parents avaient vingt-neuf ans, et séjournaient alors dans une dépendance du château de leurs amis les Grunelius.
Mon père, Nicolas Nabokov, était compositeur ; sa partition pour chœur et orchestre, Ode, Méditation sur la majesté de Dieu — une commande de Serge Diaghilev dansée par Serge Lifar — avait fait de lui quelques années plus tôt la coqueluche des aficionados de musique contemporaine. On parlait de lui dans les journaux. Il recevait des commandes. Ses œuvres étaient jouées en public.
Ma mère, Natalia, qu’on appelait Natasha, était née Shakovskoy, une famille princière issue de la dynastie Rurikovitch, quoique moins fortunée que les Nabokov, issus de la noblesse terrienne. 
Les deux familles avaient tout perdu à la Révolution, y compris leur nationalité ; c’est pourquoi nous étions apatrides. Notre situation était loin d’être atypique. »

« Alain Barbes, le collectionneur d'art, avait invité mon père à donner des conférences en Pennsylvanie, et nous y avons passé huit mois. C'est à cette période que mon père s'est acoquiné avec le poète Archibald MacLeish, l'imprésario Sol Hurok et le chorégraphe Léonide Massine ; et de leur collaboration est né Union Pacific, l'oeuvre sans doute la plus connue de mon père. »

« Parmi mes lectures, Le Vent dans les saules m'a fait pleurer. Mais l'auteur qui m'a sans doute le plus marqué durant mes années de collège, c'est Edith Nesbit, dont  j'ai dévoré la série Bastable - surtout The Story of the Amulet dans lequel une amulette égyptienne fait office de machine à remonter le temps et permet aux enfants héros de l'histoire de se balader à travers différentes époques révolues. Il me semble que tout ce que je sais aujourd'hui sur la Rome antique je l'ai appris dans ce livre. J'ai aussi beaucoup aimé la série Swallows and Amazons, d'Arthur Ransome, des histoires très entraînantes dans lesquels des enfants sans la moindre supervision partent à l'aventure en bateau à voile ; et naturellement, la série des Winnie l'ourson d'E.H.Shepard. »

« Iris Barry a constitué un fond cinématographique phénoménal. Tout comme Henri Langlois, elle a œuvré à la conservation voire la reconstitution (en ce qui concerne de nombreux films muets) de copies d'archives. Selon le New Yorker, Iris Barry est « l'héroïne secrète de l'histoire du cinéma. » À l'instar de Georges Balanchine pour la danse classique, elle a fait du cinéma un art sérieux, digne d'intérêt critique aux États-Unis, et grâce à elle le MoMA est devenu un lieu où toute l'histoire du cinéma était projetée quotidiennement. La programmation changeait tous les deux jours. »

« À Harvard nous devions apprendre à sauver quelqu'un de la noyade dans une piscine. Un jour j'ai nagé toute une longueur de bassin avec un camarade qui, me semblait-il, se débattait quand même beaucoup. Je m'étais trompé de gars. »

« Je me rappelle, j'avais six ans et lui quatre et j'étais très jaloux de son zeppelin en étain sur roulettes ; moi je n'avais qu'un zeppelin en bois, sans roulettes. Les enfants ne juraient que par les zeppelins à l'époque. (à propos  »

« Le marquis [de Cuevas] avait le goût des gestes et des événements extravagants. On pouvait croiser chez lui Coco Chanel, la reine mère d’Égypte, Maria Callas, Salvador Dali... En 1953, il a organisé « la fête du siècle », un bal au golf de Chiberta à Anglet, près de Biarritz, auquel trois mille personnes ont été conviées. Plus de quinze mille articles ont rapporté l'événement dans la presse ; le Vatican s'est même offusqué d'un tel étalage d'opulence (le marquis s'est fait pardonner en faisant d'importants dons au couvent des Bernardines). Dans la lueur de torches portées par des valets de pied, tout n'était que soieries, broderies, perruques poudrées ornées de pierreries...La danseuse et meneuse de revue Zizi Jeanmaire est arrivée à dos de chameau, vêtue d'un bikini de diamants. Quant au marquis, habillé par Pierre Balmain, le front ceint d'une couronne de raisons d'or, sceptre en main, son long manteau de pourpre ayant appartenu à Alphonse XIII, il campait (excusez du peu) le roi de la Nature ! »

« Les nouvelles de la Bourse sont catastrophiques. L'héritage de nos enfants s'envole. Et tous ces politiques qui mentent, qui attendent, qui ne font rien.
C'est peut-être parce que je suis américain, mais j'en veux tout particulièrement à Trump. Je voudrais mettre du LSD dans son Coca-Light. Et ce n'est pas tout. Parfois, pour m'aider à m'endormir, au lieu de compter les moutons j'imagine des scénarios dans lesquels j'ai le pouvoir de voler et de me rendre invisible - dans le but d'embêter et peut-être même de tuer Trump.
Dans un de mes scénarios, je suis doté d'un autre pouvoir magique : créer à volonté des crottes de chien. Le matin, Trump prend son petit-déjeuner, et hop une crotte de chien sur ses œufs au plat. 
Crotte de chien sur son oreiller. Crotte de chien sur son fauteuil. Crotte de chien partout. Au Congrès. Aux dîners d’État. Ça le rendrait fou. Et personne ne saurait expliquer ce phénomène. »

« Pour moi, les trois oeuvres qui ont changé l'histoire de la musique pour choeur sont les Vêpres de Monteverdi, la Messe en si mineur de Bach, et la Missa solemnis. Les Vêpres de Monteverdi, oeuvre très connue au XVIIème siècle, s'est ensuite perdue ; on l'a retrouvée trois cent ans plus tard. »

« Mais pour revenir à Trump, invisible je luis fais des croche-pattes - boum dans les escaliers. Toute cette viande en chute libre. Peut-être que ça le tuerait. Il faudrait que ce soit public, qu'on puisse le voir, qu'on le photographie, que ça passe en boucle à la télé. Des humiliations. C'est ça - et la mort - que je vais lui faire subir. Que les gens rient de lui. Car c'est un être immonde. Il est tellement plein de lui. Il se croit à la tête d'une entreprise et non d'un pays. »

« Je lisais les romans de Vladimir à leur sortie, ses nouvelles dans le New Yorker. J'avais de l'affection pour lui, et j'étais fier aussi de sa stature d'écrivain. C'était important. Vladimir était-il pervers ? Oui, je le crois. Même en personne, ça se sentait ; il y avait quelque chose de pervers en lui. Lolita est une espèce de perversion, naturellement. 
Tous les livres de Vladimir sont pervers. Dans La Défense Loujine, une jeune prodige des échecs veut se suicider mais n'y parvient pas car il est trop corpulent pour passer par la fenêtre. C'est plutôt pervers, non ? J'ai relu Vladimir il y a quelques années, et j'ai trouvé qu'il a en commun avec son héros Flaubert la fâcheuse habitude de mépriser ses personnages. »
« Côté littéraire figuraient à la programmation André Malraux et William Faulkner (ce dernier s'étant illustré, outre son état d'ébriété constant, en se plaignant amèrement d'avoir été logé dans le même hôtel que les interprètes de Four Saints in Three Acts, tous afro-américains). Mon père [à la tête du Congrès pour la liberté culturelle] avait accompli un travail colossal ; on en parlait dans tous les journaux. Ce festival [ festival de l'Œuvre est d'ailleurs encore aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands événements culturels du XXème siècle, et j'ai pu impressionner mes amis mélomanes de Harvard avec les programmes du festival que m'envoyait Nicolas. »

« À la fin de l'été 1955, je suis allé à la Mostra de Venise avec Norman Krasna. C'était très excitant de voir toutes les stars, toute l'agitation. Norman, qui était là avec sa femme, m'a affirmé que Marilyn Monroe le laissait parfois embrasser ses seins. Ce qui naturellement m'a laissé rêveur. »

« Preminger était plutôt vulgaire. Nous avons déjeuné près de Cannes chez Lorraine Dubonnet, l'héritière de la marque, qui louait sa maison pour des tournages ; lieu très beau avec piscine, cela semblait parfait pour Bonjour tristesse. 
Sur le chemin retour, j'ai senti qu'un truc clochait. Entre deux secousses de notre voiture, j'ai dit à Preminger :
- Vous avez l'air contrarié, monsieur.
- Oui, m'a-t-il répondu, cette femme avec laquelle on vient de déjeuner. Elle s'est comportée avec moi comme si je l'avais sautée, mais je n'arrive plus à me souvenir si c'est vrai ou pas.
- Soyez rassuré, monsieur, c'est sûrement le cas, ai-je glissé.
Ce qui a semblé quelque peu le tranquilliser. »

« Bien entendu, j'ai eu terriblement envie de lire son tout nouveau roman, Lolita, qu'il n'avait pas réussi à faire éditer en Amérique. [...] Et je l'ai dévoré, sidéré par l'audace de sa voix et la beauté sinueuse, allitérative et dangereuse de sa prose. »

« Zika, qui démarrait alors sa carrière d'écrivain et journaliste francophone, m'a [...] assuré que le magnifique talent d'écrivain du cousin de mon père avait été gâché par une influence étrangère (à savoir juive), à savoir Véra. Zika détestait Véra. D'ailleurs, à la fin des années 1970 elle a publié en russe un livre (publié en français en 2005 chez l'Âge d'Homme) intitulé À la recherche de Nabokov, véritable réquisitoire contre Véra, ce qu'elle a avoué à Brian Boyd, biographe de Vladimir, sans oublier d'ajouter :
- Si vous me citez, je le nierai. »

« Nous étions très entourés à New York. La plupart de nos nombreux amis appartenaient à deux catégories distinctes : les émissaires du monde diplomatique (la délégation, comme disait Claude) - ambassadeurs, membres du consulat, conseillers culturels - et ceux du monde artistique - musiciens, écrivains, peintres, chorégraphes, éditeurs, galeristes... Nous avions également des amis purement et simplement riches. »

« Quoique viscéralement anticommuniste, j'ai néanmoins toujours été de gauche. Deux fois seulement dans ma vie j'ai dû voter à droite : pour Lindsay, qui se présentait à la mairie de New York contre O'Dwyer, un mafieux, en 1950 (j'ai même participé à la campagne, j'avais dix-huit ans) ; et en 2002 pour Chirac, contre Le Pen. »

« J'en avais moi aussi par-dessus la tête des Russes. Ce qui ne nous a pas empêchés tous deux d'être bouleversés par le roman de Boris Pasternak, Docteur Jivago, dont la publication en Occident - d'abord en Italie, puis en France, puis dans tous les pays anglophones - a été considérée en URSS comme un acte de haute trahison.
Claude a eu cette jolie formule pour le décrire : chaotique comme le rythme de la vie... Quand les jurés de Stockholm ont attribué le prix Nobel à Pasternak, la réaction en URSS a été très violente. Les attaques antisémites dans la presse se sont multipliées. Sans cesse vilipendé, Pasternak a été accusé d'être l'ennemi du peuple numéro un. J'en étais malade. J'étais certain qu'ils allaient le tuer. »

« Peter [mon frère] avait suivi sa passion de toujours - les Indiens d'Amérique - et il était devenu l'un des spécialistes reconnus dans ce domaine ; il avait publié des livres sur le sujet ; d'intenses pérégrinations et immersions au sein des populations indigènes, dans le Montana, au Nouveau-Mexique, dans le Dakota du Nord, dans l'Oklahoma, avaient fait de lui un aventurier du passé et du palimpseste caché qu'est l'Amérique. »

« Mon frère m'a appris que ces braves bêtes à la tête si expressive ont failli être exterminées à cause du commerce à outrance de leur pelage et qu'elles sont, avec les mésanges et les chimpanzés, les seuls animaux à maîtriser l'utilisation d'un outil. » (en parlant des loutres de mer)

« Parmi les premières choses que l'on se doit de faire lorsqu'on reprend les rênes d'un éditeur partant, c'est de lire les manuscrits non encore publiés mais déjà acquis par son prédécesseur, ce que j'ai naturellement fait, et l'un d'entre eux en particulier - un premier roman, un polar d'une Américaine nommée Mary Higgins Clark - m'a tenu en haleine jusqu'à deux heures du matin. J'ai fait quelques recherches et j'ai appris que MHC avait auparavant écrit des feuilletons pour la radio, ce qui expliquait la perfection redoutable avec laquelle elle savait conclure ses chapitres pour que le lecteur ne pense qu'à une seule chose : lire le suivant. Elle tirait les différents fils narratifs et les tricotait de manière tr_s adroite. Sa mécanique était extrêmement bien construite, le suspense implacable. »

« L'instinct commercial s'inscrivait dans l'ADN de sa famille : Albin Michel, son grand-père maternel, avait lui-même été précurseur en matière de lancements marketing... Mais surtout, Francis s'est évertué à rajeunir et moderniser la production de sa maison, en achetant par exemple en 1972, sur les conseils de Peter Israel, les droits français d'un roman aussi brutal et controversé que Last Exit to Brooklyn. Il fallait oser, car cet Hubert Selby toxicomane et bisexuel détonnait franchement lorsqu'il est venu se glisser dans le catalogue, à deux encablures de l'un des auteurs phares de la maison, connu pour ses fameuses Allumettes suédoises : Robert Sabatier. »

« Doris [Lessing] avait de la folie ; elle avait de l'instinct. Lorsqu'elle écrivait en écoutant cet instinct, lorsqu’elle décortiquait les rapports humains, sans essayer de faire passer un message politique ou de verser dans la science-fiction, elle était formidable. Sa nouvelle La Chambre 19 est absolument brillante. La plupart de ses nouvelles le sont ; les nouvelles africaines pour ne citer qu'elles. On oublie alors les maladresses de son style. Selon Bob Gottlieb, son éditeur américain chez Knopf, nul autre auteur majeur n'a jamais écrit une prose aussi malhabile. »

« Le Conservateur, le roman de Nadine [Gordimer] qui lui a valu le Booker Prize en 1974, évoque l'existence d'un homme de droite opposé à l'abolition de l'apartheid, et qui finit seul. C'est très beau. Je dirais même que c'est son chef-d'oeuvre.  
L'oeuvre de Nadine frappe par son humanité. Elle a beaucoup d'amour, de respect, d'empathie pour ses personnages ; jamais elle ne les méprise. Ses personnages existent vraiment. Ils restent avec vous après la lecture. »

« Toni Morrison était un auteur que je connaissais depuis son passage chez Random House en tant qu'éditrice, et je suivais ce qu'elle faisait. C'était une personnalité impressionnante, elle en imposait, et c'est d'ailleurs grâce  sa volonté et son entregent que des portes se sont ouvertes à d'autres Noirs, dans ce milieu de l'édition incroyablement blanc. Et lorsqu'elle s'est mise à écrire, son style incantatoire et indigné charriait tant d'émotion, il était si chargé du poids de l'Histoire et d'un sens aigu de l'injustice, que sa carrière d'écrivain a décollé. »

Quatrième de couverture



Éditions Les Escales, collection Domaine français, janvier 2021
172 pages

mercredi 18 décembre 2019

Rivage de la colère ★★★★☆ de Caroline Laurent

« Car enfin au combat qui pour toit se prépare,
C'est peu d'être constant, il faut être barbare. »

RACINE, Bérénice

7 août 1967. Le peuple avait posé son doigt sur la carte du monde - et ce monde avait cessé de tourner un instant.

Caroline Laurent braque les projecteurs sur un événement marquant et peu connu de l'Histoire coloniale : les dommages collatéraux dramatiques qui ont suivi la déclaration d'Indépendance de l'île Maurice. La sortie de l'emprise du pouvoir britannique a été outrageusement  négociée et a entraîné la réquisition manu militari de l'archipel des Chagos, son évacuation immédiate de toutes vies humaines et animales. Les habitants ont été vendus, contraints de quitter leur île et jetés ensuite dans la misère d'un bidonville. « Quand on a été forcés de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d'esprit, notre bonheur, notre dignité et on a perdu notre culture et notre identité. » Les paysages de Paradis laisseront la place à un paysage de désolation, bétonné et froid, où les chiens de militaires ont le droit à une véritable sépulture alors que les tombes des Chagossiens sont, elles, laissées à l'abandon. 
  
À l'instar de son récit co-écrit avec Évelyne Pisier, l'autrice mêle la petite histoire dans la Grande Histoire, d'une plume sensible qui égratigne les coeurs, bouleverse les âmes et laisse une empreinte indélébile. 
Des personnages attachants, et une Marie aux grands pieds que je ne suis pas prête d'oublier. 

Roman des combats. 
Roman des doutes.
Roman de la souffrance.
Roman du courage. 
Roman de l'amour. 
Roman de l'espoir. 
Roman profondément humain. 

Queen Elisabeth a du sang sur les mains, comme beaucoup trop d'autres décisionnaires pilleurs de richesses, dirigeants de nations aux passés coloniaux meurtrier et tortionnaire et qui ont bâti les nations sur le sang. [...] le XXème siècle avait choisi son camp et ce serait celui du mensonge, de l'effroi et de la haine.    

À lire pour le devoir de mémoire. Une mémoire pleine de ces déchirants événements, dont on ne semble tirer, à l'échelle mondiale, aucune de leçon bénéficiant à l'humanité. 
Gardons espoir pour faire que la lumière revienne.
Je dirai aux juges d'où je viens.
Je leur parlerai d'un pays qui laissait vivre ses enfants, qui ne les affamait pas, qui respectait leur mémoire. Mon pays volé.
Je leur ferai entendre la fêlure dans la voix de ma mère.
Je leur dirai pourquoi ma vie n'est pas de vivre, mais seulement de me battre. Pas une vie gâchée, non. Une vie donnée. Dédiée.
Je lutte depuis le premier jour. C'est inscrit en moi.  
Un petit bémol dans cette lecture, une petite gêne apparue dans le troisième tiers du roman, qui m'a donné l'impression par moment de lire une romance qui piétine, à la "je t'aime, moi non plus" mais  je vous rassure tout de suite, cela n'enlève rien à la grandeur et à la qualité de ce récit. 

Merci aux éditions Les Escales que j'ai découvertes avec un roman de Dominique Fortier, et grâce à qui je passe de très bons moments de lectures. 
Merci à Caroline Laurent pour cet émouvant témoignage, cet éclairage sur un pan de l'Histoire du colonialisme méconnu, et le clin d’œil  à son précédent roman. 
Enfin, merci à Babelio, vous êtes au top !

Rencontre et séance de dédicaces dans les locaux de Babelio,
le 18/12/2019 avec Caroline Laurent,
une personne adorable,
pour son très beau, très riche, très dense roman,
qui sortira le 09 janvier 2020.
Une belle soirée !


« Ce n'est pas grand chose, l'espoir.Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d'éclats de verre, la paume en sang. C'est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.Pour nous, enfants des îles là-haut, c'est aussi un drapeau noir aux reflets d'or et de turquoise. une livre de chair prélevée depuis si longtemps qu'on s'est habitué à vivre la poitrine trouée.Alors continuer. Fixer l'horizon. Seuls les morts ont le droit de dormir. Si tu abandonnes le combat, tu te trahis toi-même. Si tu te trahis toi-même, tu abandonnes les tiens.Ma mère.Je la revois sur le bord du chemin, la moitié du visage inondée de lumière, l'autre moitié plongée dans l'ombre. Ma géante aux pieds nus. Elle n'avait pas les mots et qu'importe ; elle avait mieux puisqu’elle avait le regard.
Je n'ai pas la foi. Je préfère parler d'espoir. L'espoir, c'est l'ordinaire tel qu'il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.
 Au loin, l'air se teintait déjà d'or et de blancheur. Elle avait traqué la bête trop longtemps. Il devait être 6 heures et le travail sur la plantation de coprah allait commencer. Marie pesta contre elle-même. Une fois de plus, Josette serait obligée de justifier son retard auprès du vieux Félix. Elle imaginait d'ici le regard de sa soeur, ah te voilà toi; je t'écoute... Avec un sourire désolé, elle lui avouerait : l'appel de la mer, violent, irrépressible, la proie enroulée dans les anfractuosités de la roche, le temps qui s'efface alors. Elle prendrait sa place sur la parcelle, sortirait son coupe-coupe et après avoir fendu le premier coco, glisserait à l'oreille de Josette :  « Je vais cuire une fricassée délice pour toi... » Sa soeur lui mettrait une petite claque sur l'épaule - fin de l'histoire.
Comment appelle-t-on la mémoire de ce qui vient ? Il faudrait inventer un mot, oracle et divination ne conviennent pas, inventer un mot, pour dire cette mémoire compacte qui embrasse le futur. Se souvenir de ce qui va arriver et qu'on ne vivra pas.
L'amour vient toujours trop tard. On se manque d'un sourire. On se donne rendez-vous à deux endroits différents, pas fait exprès, désolée, la prochaine fois ? Il n'y a pas de prochaine fois.
[...] il n'y a pas d'autres paradis que celui dont on vous donne le regret. De même l'enfance qui nous empêche de devenir grands vient à nous manquer le jour où elle s'éloigne. C'est la perte, c'est la douleur qui crée l'idéal. Mais avant ? Te disais-tu, Maman, que tu étais heureuse à Diego Garcia ? Que ta vie était belle ? Qu'il ne te manquait rien ?
Vers quel avenir se dirigeait Maurice ? Personne ne le savait. Sur le papier, l'indépendance était séduisante - autonomie, liberté -, mais le pays saurait-il s'organiser, donner des perspectives à ces enfants ? A terme, ils perdraient leur passeport britannique. Terminé ses rêves d'Angleterre. [...] Deux êtres bataillaient en lui. L'adolescent de vingt ans bien né et malheureux chahutait le jeune homme à la marge, perdu et dissident. Cette petite bosse mouvante sous la peau de Marie l'obsédait. Ce nombril éclatant, aussi rond que le soleil.  « 'Craser les maîtres... » Qui sait si elle n'avait pas raison ?
Jamais il n'aurait imaginé connaître un amour de ce genre. La paternité lui procurait un sentiment de complétude inédit ; il se sentait enfin utile, responsable. Pendant des années, il avait courir après des fantômes. Sa mère disparue. Le rêve d'être aimé. Faire la fierté des siens. Aujourd'hui, un bébé de cinq kilos le rendait invincible. C'était peut-être ça un père, un homme qui a trouvé sa place. Si seulement le sien avait compris ça...
Pitié pour les Chagos ! Quelle pitié ? Je vous la laisse, celle-là, je n'en veux pas. Justice, dignité, liberté des peuples ! Ce que nous demandons à nos adversaires, qui ont inventé ces valeurs, c'est de se les appliquer à eux-mêmes.
Le monde moderne ne serait que ça : un ensemble de territoires éclatés et dominés par une guerre des nerfs froide, implacable, réglée au millimètre près par des missiles lancés depuis des bases secrètes ; un monde d'alliances et d'intimidations à la folie exponentielle, dans lequel les puissants ne se contenteraient plus de leur puissance mais chercheraient la neutralisation absolue de toute force opposée ; un monde où les discours médiatisés l'emporteraient sur le reste - démocratie, liberté, partage, paix, justice, à d'autres !, le XXème siècle avait choisi son camp et ce serait celui du mensonge, de l'effroi et de la haine.
Le monde avait amorcé sa chute. Bientôt il n'y aurait plus que des regrets, des souvenirs brisés, coupables.
Je me souviens des couleurs.Le reste, vidé, oublié.Le soleil descendait dans la mer et la mer n'était plus bleue mais orange.Le rouge des femmes.Le noir de la cale. Nos peaux tassées.Le gris cendre d'un chien.Je me souviens du vert, du beige et du kaki.Et au milieu de tout ça, les pleurs de ma mère.
Le quotidien était paisible, on allait à notre rythme. Ce n'était pas une vie économique.
Le passé ne se change pas, tout au mieux il s'affronte.
[...] Diego Garcia une dernière fois, les yeux secs. L'île n'était plus celle qu'il avait connue. Elle ne lui laissait que des cratères dans le cœur.
Lorsque que je raconte, lorsque je témoigne, les gens doutent de moi. L'acharnement du sort sur nos épaules fatiguées... Pour eux, tout ça est peu crédible. Les chanceux. Des pantouflards du destin, ceux-là, protégés depuis toujours. Nés au bon endroit au bon moment. Ils ne peuvent admettre que d'autres n'ont pas leur étoile. Au fil des années, j'ai appris à doser mon récit. Je trie mon malheur en fonction de la sensibilité de chacun. C'est mon petit marché de la douleur, un sou le seau, messieurs-dames, un sou seulement.
Elle resta là. S'abîma dans la beauté de la trahison.
L'existence n'était rien d'autre que ça, une succession de vérités et de mensonges qui pouvaient faire basculer une vie sur un mot, un cri, un silence.
Son fils sentait le sucre et la peur, sa peau dégageait un parfum acide, mais cette acidité était merveilleuse, c'était l'odeur de la vie.
Les rafales sifflaient et Gabriel, pétrifié, recevait sur sa peau la peau de cette femme qu'il avait tant aimée, il recevait sa chaleur, sa mémoire, sa douceur perdue. Elle enfonça un peu plus sa tête dans son cou. Quand il ferma les paupières il sentit, éternel et fugace, un baiser sous son oreille.
Tout n'est pas à vendre. On n'achète pas la dignité. On n'achète pas un pays. On n'achète pas l'âme ou la foi. Certaines choses sont sacrées et doivent le rester.La justice ne vient pas des lois ni des États. Elle vient seulement des hommes, parfois. »

Quatrième de couverture

Après le succès de Et soudain, la liberté, co-écrit avec Evelyne Pisier, voici le nouveau roman de Caroline Laurent. Au coeur de l'océan Indien, ce roman de l'exil met à jour un drame historique méconnu. Et nous offre aussi la peinture d'un amour impossible.
Certains rendez-vous contiennent le combat d’une vie.
Septembre 2018. Pour Joséphin, l'heure de la justice a sonné. Dans ses yeux, le visage de sa mère…
Mars 1967. Marie-Pierre Ladouceur vit à Diego Garcia, aux Chagos, un archipel rattaché à l’île Maurice. Elle qui va pieds nus, sans brides ni chaussures pour l’entraver, fait la connaissance de Gabriel, un Mauricien venu seconder l’administrateur colonial. Un homme de la ville. Une élégance folle.
Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 158 ans de domination britannique. Peu à peu, le quotidien bascule et la nuit s’avance, jusqu’à ce jour où des soldats convoquent les Chagossiens sur la plage. Ils ont une heure pour quitter leur terre. Abandonner leurs bêtes, leurs maisons, leurs attaches. Et pour quelle raison ? Pour aller où ?
Après le déchirement viendra la colère, et avec elle la révolte.

Roman de l’exil et de l’espoir, Rivage de la colère nous plonge dans un drame historique méconnu, nourri par une lutte toujours aussi vive cinquante ans après.

Éditions Les Escales, janvier 2020
413 pages
Prix Maison de la Presse 2020
Crédit photo:
©Philippe Matsas


Caroline Laurent est franco-mauricienne. Après le succès de son livre co-écrit avec Evelyne Pisier, Et soudain, la liberté (Les Escales, 2017 ; Pocket, 2018 ; prix Marguerite Duras ; Grand Prix des Lycéennes de ELLE ; Prix Première Plume), traduit dans de nombreux pays, elle signe son nouveau roman Rivage de la colère.

Et soudain, la liberté ★★★★★ de Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Une histoire dense, riche pour témoigner sur l'intensité que peut avoir la vie. Certains destins sont incroyables et fascinants. Les chemins de la vie sont parfois étonnants, ceux empruntés par Évelyne Pisier sont inoubliables, intensément émouvants, notamment ceux qui ont permis ses rencontres avec Fidel Castro et Bernard Kouchner.  
Caroline Laurent, éditrice, joint sa plume à celle d'Évelyne Pisier, écrivaine et politologue, aujourd'hui décédée, pour nous conter une époque, celle du colonialisme, milieu du XXème siècle, avec toutes les horreurs qui ont accompagné cette terrible expansion guerrière, fomentées par des cultivateurs d'abominations, et livrer un récit vertigineux sur le féminisme , les batailles des femmes, leur émancipation
« Tibaï », « nounou » en vietnamien, a été sa première amie. Plus tard, en Nouvelle-Calédonie, ce serait Rosalie. Des femmes de l'ombre, souvent malmenées et peu considérées - par ailleurs, des indigènes. Je crois qu'elles ont composé les premiers paysages qu'a observés et aimés Évelyne, des paysages humains, mouvants, émouvants, dans lesquels elle puisera toute sa vie. » 
De l'Indochine à La Nouvelle-Calédonie, de la France à Cuba, Évelyne Pisier et Caroline Laurent mêlent avec talent la petite histoire dans la grande Histoire.
« Qui fait l'histoire ? La mémoire collective ? Les soldats, les gouvernants, les historiens, les professeurs ? Sans doute. Le premier producteur d'histoire, toutefois, c'est le présent. Pour des raisons qui m'échappent, les années 2000 n'avaient pas besoin de l'Indochine. On m'avait appris la Shoah, le stalinisme, la guerre d'Algérie. La guerre du Vietnam - pas celle de l'Indochine. J'admets que c'était déjà beaucoup. Évelyne m'apprenait autre chose. La grande leçon de Lévi-Strauss : « Porte ton regard au loin. » »
Ce livre est aussi le témoignage d'une immense amitié entre Évelyne Pisier et Caroline Laurent. 

Bouleversant ! Superbe !
« C'est fou. Quand on te répète en permanence qu'il y a des races et que ce sont elles qui fondent les rapports humains... Quand la religion est partout, qu'on t'élève dans l'antisémitisme, la haine des protestants, des homos, des métèques... Comment as-tu fait ? Et ta mère ? Ta mère !   Elle a grandi avec ces idées-là, elle les a partagées avec son mari... Et puis la rupture. C'est inouï. Comment avez-vous fait pour vous affranchir de tout ça ? » Évelyne me ressert un verre de vin en souriant : « C'est tout l'objet du livre, non ? »

« J'ai observé les taches brunes sur ses doigts, constellation discrète du temps. Elle portait son âge comme un vêtement ample. Il ne la gênait pas. Derrière ses presque soixante-quinze ans, il y avait toujours les cheveux blonds de sable, la peau de neige ensoleillée, l'espièglerie - une empreinte éternelle de jeunesse.
« Tibaï », « nounou » en vietnamien, a été sa première amie. Plus tard, en Nouvelle-Calédonie, ce serait Rosalie. Des femmes de l'ombre, souvent malmenées et peu considérées - par ailleurs, des indigènes. Je crois qu'elles ont composé les premiers paysages qu'a observés et aimés Évelyne, des paysages humains, mouvants, émouvants, dans lesquels elle puisera toute sa vie. 
Pour m'encourager, dans mes moments de chagrin, elle me répétait sans cesse : « Il faut se battre », et quand je m'embourbais dans la négativité (le dénigrement - mon activité favorite), elle me disait : « on ne naît pas imbécile, on le devient. »
Qui fait l'histoire ? La mémoire collective ? Les soldats, les gouvernants, les historiens, les professeurs ? Sans doute. Le premier producteur d'histoire, toutefois, c'est le présent. Pour des raisons qui m'échappent, les années 2000 n'avaient pas besoin de l'Indochine. On m'avait appris la Shoah, le stalinisme, la guerre d'Algérie. La guerre du Vietnam - pas celle de l'Indochine. J'admets que c'était déjà beaucoup. Évelyne m'apprenait autre chose. La grande leçon de Lévi-Strauss : « Porte ton regard au loin. »
Nous sommes tous le fruit de toutes les sèves et de toutes les terres. L'écrivain lui-même est pétri de ses lectures, de ses inspirations littéraires. L'éditeur y ajoute les siennes et densifie le tissu. Les discussions nourrissent l'ouvrage. Et tout fusionne, et tout se confond, jusqu'à ce que paraisse un jour le livre d'un auteur. La phrase célèbre de Lacan me revient tout à coup : « Il n'y a pas de rapport sexuel. » On pourrait dire de même : « Il n'y a pas d'auteur. »
« C'est fou. Quand on te répète en permanence qu'il y a des races et que ce sont elles qui fondent les rapports humains... Quand la religion est partout, qu'on t'élève dans l'antisémitisme, la haine des protestants, des homos, des métèques... Comment as-tu fait ? Et ta mère ? Ta mère !   Elle a grandi avec ces idées-là, elle les a partagées avec son mari... Et puis la rupture. C'est inouï. Comment avez-vous fait pour vous affranchir de tout ça ? » Évelyne me ressert un verre de vin en souriant : « C'est tout l'objet du livre, non ? »
[...] les adultes devraient composer avec leur mémoire pour ne pas gâcher l'avenir.
[...] changer, pas changer, on s'en fout. Ce qui compte, c'est se construire.
Les sentiments ne se chiffrent pas. « Ce qui compte » , disait Brel, qui avait lu Sénèque, « c'est l'intensité d'une vie, pas la durée d'une vie ». L'intensité d'une amitié, ça vous fait une joie pour mille ans, c'est comme un amour, ça vous rentre par le nombril et vous inonde tout entier. Ça ne se mesure pas en mois. »

Quatrième de couverture

« Evelyne Pisier voulait raconter l'histoire de sa mère, et à travers elle, la sienne. Une histoire fascinante couvrant soixante ans de vie politique, de combats, d'amour et de drames - le portrait d'une certaine France aussi, celle des colonies et de la contestation, du patriarcat et du féminisme. Nous étions d'accord : il fallait en faire un roman. 
Un roman qui, de l'Indochine en guerre à la Nouvelle-Calédonie des années cinquante, de la révolution cubaine à Mai 68, tisse les destinées de ces deux femmes éprises de liberté. Deux héroïnes modernes et indépendantes, lectrices passionnées, engagées. 
Évelyne m'a invitée à plonger dans son passé et, ensemble, nous avons commencé l'écriture. C'était joyeux, magnifique. 
Tout aurait pu s'arrêter à sa mort, un jeudi de février. 
J'étais son éditrice. Son amie. Elle m'avait confié ses rêves et ses souvenirs. Alors, comme elle le souhaitait, j'ai terminé le livre. » 
C. L. 
Éditions Les Escales, août 2017
442 pages
Grand Prix des lycéennes ELLE

Évelyne a fêté ses soixante-quinze ans quelques semaines après notre rencontre. Elle avait choisi d'aimer ses rides, ses cheveux blancs, ses nombreux petits-enfants - la vie. Mona, elle, s'était donné la mort à la veille de ses soixante-six ans. « Ce qu'il faudrait, c'est montrer dans le roman comment vous vous êtes construites l'une l'autre, mais aussi déconstruites, peut-être. » 

On pouvait résumer les choses d'une phrase : Évelyne Pisier n'était pas devenue Évelyne Pisier par hasard. Sa mère était à la fois un modèle et un contre-modèle, une alliée et un contradicteur, une confidente et une femme de secrets - un grand chaos d'ombre et de lumière.

dimanche 22 janvier 2017

La porte du ciel**** de Dominique Fortier


Éditions Les Escales, Domaine français, janvier 2017
253 pages


Quatrième de couverture


Au coeur de la Louisiane et de ses plantations de coton, deux fillettes grandissent ensemble. Tout les oppose. Eleanor est blanche, fille de médecin ; Eve est mulâtre, fille d'esclave. Elles sont l'ombre l'une de l'autre, soumises à un destin qu'aucune des deux n'a choisi. Dans leur vie, il y aura des murmures, des désirs interdits, des chemins de traverse. Tout près, surtout, il y aura la clameur d'une guerre où des hommes affrontent leurs frères sous deux bannières étoilées.
Plus loin, dans l'Alabama, des femmes passent leur vie à coudre. Elles assemblent des bouts de tissu, Pénélopes modernes qui attendent le retour des maris, des pères, des fils partis combattre. Leurs courtepointes sont à l'image des Etats-Unis : un ensemble de morceaux tenus par un fil – celui de la couture, celui de l'écriture.
Entre rêve et histoire, Dominique Fortier dépeint une Amérique de légende qui se déchire pour mieux s'inventer et pose avec force la question de la liberté.

Découvrez, ici, les courtepointes décrites dans La Porte du Ciel

Mon avis ★★★★☆


[...] il est un autre moyen de sortir d'un labyrinthe :
c'est d'inventer soi-même le chemin au fur et à mesure,
jusqu'à la sortie, que l'on invente aussi.

Tout d''abord un grand merci à Babelio et Les Éditions des Escales, Domaine français, de m'avoir permis de découvrir cette auteure, une très belle rencontre que je ne suis pas prête d'oublier.
Je remercie aussi tout particulièrement Caroline Legrand, directrice littéraire pour le Domaine français des Escales, que j'ai eu la chance de rencontrer, une personne passionnante et passionnée, qui fait un travail remarquable, et qui pour nous déniche de belles pépites. Une édition que je vais suivre assurément.
La ségrégation raciale est au coeur de ce roman, l'auteure nous plonge dans l'Histoire traumatisante de l'Ouest aux Etats-Unis, confrontée à une guerre civile ô combien meurtrière et qui voit émerger des organisations secrètes comme celles du KKK. Elle revient sur les traumatismes de cette guerre «Ceux qui partent ne reviennent jamais, même quand ils reviennent», décrit les injustices faites aux gens de couleur. «Mais vous n'ignorez pas que ces gens se tiennent entre eux. Qui iriez-vous croire ?» 
L'écriture est belle, poétique, emplie d'espoir, comme une invitation au partage. Un espoir incarné notamment par le personnage du Père Louis, qui nous transmet une très belle leçon de vie. 
L'histoire est conçue comme un patchwork, telle une courtepointe (les fameuses courtepointes, qui occupent une grande place dans ce récit); défilent devant nos yeux des bouts de vie, des morceaux d'événements, s'imbriquant entre eux, et qui, humblement, avec délicatesse, intimement, nous transportent, nous donnent à comprendre et à ressentir l'atmosphère de l'époque; c'est sur le chemin de la liberté que nous évoluons, sans en avoir pleinement conscience. 
«La liberté, mon fils, ce n'est peut-être pas aussi important qu'on le dit. Regarde ce que les Blancs, qui l'ont depuis toujours, ont trouvé à en faire.»
Une guerre civile qui résonne tant encore de nos jours, indéfiniment ...
Permettez-moi de répondre à votre question par une autre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ?
Laissez-vous tenter par ce récit, venez côtoyer ces personnages hauts en couleur, tel le père Louis, Eve, Eleanor ou encore ce petit bonhomme, doux et rêveur, qui à sa façon, contribuera à la construction de la maison de Dieu, une maison pour tous.
Un très beau récit, empreint d'humanité. Merci Dominique Fortier.

«On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un. Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil, ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.
Dans certaines villes, les volontaires se pressaient pour rejoindre les rangs de l'Union que la Confédération, s'étirant en deux longues files d'un côté et de l'autre d'une même rue, frères, cousins, voisins se saluant de la main avant de prendre les armes les uns contre les autres
«Est-ce que ce sont des Noirs ou des Blancs ?
- Ce sont des esclaves», lui avait répondu le jeune homme le plus naturellement du monde.
Le Nègre bien sûr est fait pour travailler : il n'est besoin que de le regarder pour s'en convaincre. Qui peut dire qu'il n'est pas plus heureux ainsi que livré à une liberté dont il ne saurait que faire ? Rendez sa liberté à un mouton de votre troupeau, et il reviendra en bêlant à la bergerie, s'il ne va pas se casser le cou au bas d'une falaise. Dieu a voulu les brebis protégées par le berger et l'esclave protégé par son maître. Personne n'a le droit de nous empêcher d'exercer Sa volonté, et si le Nord prétend nous spoiler de la sorte, nous le quitterons sans regret comme on doit savoir couper un membre gangrené pour éviter que la maladie ne gagne le reste de l'organisme!
Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, quand les canons se seront tus, le temps va s'arrêter sur les berges du lent cours d'eau, il va s'allonger dans l'herbe, s'assoupir et faire le même rêve pendant des générations au cours desquelles les femmes montreront en silence à coudre à leurs filles de curieuses courtepointes que personne ne verra, toutes différentes et toutes mystérieusement apparentées, uniques et soeurs. À même les restes de la vie quotidienne, elles tailleront des morceaux de ciel, échafauderont des maisons, dessineront des labyrinthes pour assembler des ouvrages dont chacun est un miracle.
Ce mot de «liberté» et ses frères - «égalité», «émancipation», «union» - étaient des osselets qu'on secoue dans sa main avant de les jeter par terre, où ils forment des amoncellements précaires. La bouche qui y mordait n'était point rassasiée; ils ne protégeaient ni de la pluie, ni du soleil, ni à plus forte raison du fouet ou de la guerre.

Des hommes à Philadelphie s'étaient rassemblés pour déclarer leur indépendance, ils avaient couché sur le papier ces mots disant que les hommes avaient été créés égaux et que chacun avait le droit de chercher le bonheur, et puis ils étaient rentrés chez eux, où il faisait bon auprès de leurs femmes et de leurs enfants. Les mots étaient restés là.»
L'agneau végétal de Tartarie
«On a cru au Moyen-Âge que c'est de là que venait le coton.
«On aurait dit que la tige de la plante formait un long ombilic qui venait se ficher tout droit dans le ventre de l'animal, lequel, ses quatre pattes pendant dans le vide, avait l'air un peu étonné avec une minutie et un souci du détail tels qu'on en voit dans les ouvrages scientifiques les plus sérieux.
[...] Comment avait-on pu être assez bête pour croire que le coton venait d'un animal ? Comment, surtout, avait-on pu imaginer d'assembler des choses aussi dissemblables en une union contre nature ? [...] Des races différentes. «Il n'y a pas de limite à ce que l'esprit humain peut inventer.[...] Pour le meilleur et pour le pire.» »

vendredi 14 octobre 2016

Lettres à Stella de Iona Grey***


Editions Les escales, mai 2016
488 pages
Traduit de l'anglais par Alice Delarbre
Prix Goldsboro du livre romantique


Quatrième de couverture


   À la nuit tombée, fuyant la violence de son compagnon, une jeune femme court dans les rues glacées de Londres. Jess n'a nulle part où aller. Surgissant dans une ruelle déserte, elle trouve refuge dans une maison abandonnée. Le lendemain matin, le facteur glisse une lettre mystérieuse par la porte. Incapable de résister à la tentation, Jess ne peut s'empêcher de la lire et se retrouve plongée dans une histoire d'amour d'un autre temps.
   1943. Dans une église de Londres bombardée par le Blitz, Stella rencontre Dan, un aviateur américain. Très vite, ils sont irrésistiblement attirés l'un par l'autre. Leur histoire est a priori impossible. Rien ne joue en leur faveur : elle vient de se marier à un pasteur, lui n'a qu'une chance sur cinq de sortir vivant de cette guerre. Perdus et sans repères, la seule chose à laquelle les deux amants peuvent s'accrocher sont les lettres qu'ils s'écrivent, promesses d'un bonheur à venir.
   Le temps a passé, le destin est cruel, mais Jess est déterminée à savoir ce qui leur est arrivé. Inspirée par cet amour, portée par son enquête, elle trouvera à son tour les clefs d'un avenir meilleur.


« Un roman magnifique qui vous fera frissonner. » - The Sun

« Une véritable course contre le temps. Un conte captivant sur l'amour et sa perte. » - Booklist


 Mon avis ★★★☆☆


«Je t'ai promis un amour infini, à une époque où il m'était impossible de savoir si je survivrais une semaine de plus. Aujourd'hui, il semblerait que l'éternité touche à son terme. Pas un instant je n'ai cessé de t'aimer. J'ai essayé, pour ne pas perdre la raison, mais je n'ai jamais été près d'y parvenir, pas plus que je n'ai cessé un seul jour d’espérer.»
Emprunté depuis quelques semaines, j'ai tardé à l'ouvrir. Je n'étais plus certaine de vouloir le lire; il représente un petit pavé quand même, entre temps de nombreux bouquins ont envahi ma commode de livres à lire que j'ai ABSOLUMENT ENVIE DE LIRE, et puis, je ne suis pas une grande adepte des romans d'amour.
J'ai fini pas l'ouvrir, et bien m'en a pris. Ce roman est très bien conçu et j'ai passé un bon moment de lecture.
Le procédé de narration est classique, une alternance entre passé et présent, entre Histoire et histoire, un parallèle entre deux histoires, deux tranches de vie, deux femmes, deux époques. Les lettres adressées à Stella feront le lien entre ces deux périodes. Iona Grey a l'art des transitions, les chapitres s'enchaînent d'une époque à l'autre sans réelle cassure, c'est troublant parfois, extrêmement appréciable et savoureux souvent.
Deux belles histoires d'amour sur fond de deuxième guerre mondiale, des destins tragiques qui s'entremêlent, des cœurs cabossés qui trouveront réconfort et espoir dans l'Amour. Des personnages passionnés, qui à un moment ou un autre de leur vie ont eu de lourds fardeaux à porter, dépression, oppression d’un mari, soumission, la violence conjugale (tristement d’actualité encore de nos jours, un mal qui n’a finalement ni âge ni époque, comme tant d’autres maux), les combats aériens au péril d’une vie, le mensonge pour cet aumônier obligé de cacher ses penchants sexuels afin de ne pas transgresser les lois civile et divine.
J'ai beaucoup aimé ce parallèle entre ces deux femmes, Stella d'hier et Jess d'aujourd'hui. Les époques sont différentes, et pourtant la position précaire de la femme dans la société est évoquée de la même façon, à chacune de ces époques. 
L'horreur de la guerre et du Blitz, ainsi que les conditions de vie au quotidien qui en découlent : les privations, le rationnement, la peur, occupent une place non négligeable dans ce roman, et rendent les chapitres sur la romance de Dan et Stella beaucoup plus riches et intéressants. Deux scènes ont ébranlé ma petite âme. Un instantané, tout d'abord, un arrêt sur image, l'image de Dan photographiant Stella, accroupie, à la recherche de sa montre, sur les débris d'une église bombardée. Noir et blanc. Touchant. Ma lecture stoppée nette. Et je me suis retrouvée derrière cet homme, immortalisant la scène à mon tour. Belle. Émouvante scène, empreinte de tendresse et de violence, quand l'amour naît de l'Histoire. Et puis, la scène finale, ce moment poignant qui fait que ce livre ébranle encore davantage, et pousse à la réflexion sur le temps qui passe, les moments d’amour volés ou saisis, tous ces moments qui aident à tenir quand la vie ne nous épargne pas, sur le fait qu’il faut profiter de chaque instant présent pour mieux les savourer, les raviver ensuite, s’en émouvoir, et s’en aider, sur l’Amour avec un grand A.
Je suis peu habituée à lire des romances, mais ce roman vaut le détour. Il m'a manqué un peu de profondeur et de surprise. Trop de prévisibilité (des personnages, comme de l'histoire), mais malgré tout un bon moment de lecture.

«Je ne dors pas, vous savez, observa-t-il d'un ton chagrin. Je ferme à peine l’œil. À l'époque de la guerre, j'étais dans les convois de la bataille de l'Atlantique et on passait des jours sans dormi. On tombait d'épuisement, on aurait donné nos derniers sous pour un roupillon de cinq minutes. Aujourd'hui, alors que je n'ai plus rien à faire d'autre, je suis incapable de m'assoupir. La vie est mal fichue, non ? 
Merci encore, lieutenant. Pour le thé, et le reste. Et bien sûr, bonne chance quand vous reprendrez du service.Ses mots lui paraissaient brusques et désinvoltes, mal choisis, au regard de ce qu'il s'apprêtait à rejoindre. Alors que pour elle la guerre signifiait faire la queue chez le boucher, préparer des colis pour la Croix-Rouge, guetter les lettres de Charles, supporter le révérend Stocks, pour lui, ça voulait dire  ... quoi ? Pénétrer l'espace aérien de l'ennemi ? Se faire tirer dessus ? Accepter l'idée qu'il pourrait ne pas voir un autre lever de soleil ?
Stella, je ne veux pas que tu te sentes coupable. Depuis Brême, j'ai acquis une sérieuse expertise sur la culpabilité et je suis parvenu à la conclusion que dans le registre des émotions elle rejoint, sur l'échelle des sentiments négatifs, la malveillance et la jalousie. Elle empoisonne le bonheur et nous pousse à croire que nous ne sommes pas assez bons, que nos actions et nos choix sont les mauvais. En tant qu'humains, nous sommes, il me semble, programmés pour essayer d'être heureux, et la culpabilité nous dit que cet instinct est mauvais. Je suis convaincu du contraire. Je vais même te dire que, quand je suis assis dans le cockpit de mon B-17 et que j'essuie des tirs antiaériens allemands de toutes parts, j'ai l'impression que décrocher un peu de bonheur est la seul chose qui compte. Sinon, à quoi bon vivre ?Ce n'était qu'un baiser, un instant dans une rue de Londres par une chaude nuit de printemps. Tu peux rejeter la faute sur l'eau-de-vie ou la guerre, tu peux la rejeter sur moi. Je ne suis pas sûr que j'aurais pu m'empêcher de t'embrasser si j'avais essayé, et je suis sûr que je n'avais pas envie d'essayer. Je pourrais te dire que je suis désolé, mais la vérité (et je suis trop éreinté pour écrire autre chose que la vérité), c'est que je ne le suis pas, parce que j'ai aimé t'embrasser. [...] C'était un instant, rien de plus. Un instant très précieux, très unique.Prends soin de toi pour moi.
Le village est très beau. À notre arrivée, tout était couleur de boue, mais aujourd'hui le vert domine et les arbres sont couverts de fleurs - on dirait de la neige. Difficile d'imaginer un endroit plus joli pour faire la guerre.»
Référence musicale à Myra Hess, pianiste anglaise (25 février 1890- 25 novembre 1965) 


Ruines dans la banlieue Est de Londres, septembre 1940
(Source Wikipedia)

Bombardement, Blitz, Londres, 1941
(Source Wikipedia)

Tickets de rationnement français – J2, J3, T, 
denrées diverses, juillet 1944
(Source Wikipedia)
 
Pour aller plus loin, si vous le souhaitez, c'est par ici, le site web de Philippe Nithart, généalogiste alsacien, un site très riche, très bien conçu et truffé d'informations historiques...