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jeudi 20 août 2020

Le ciel par-dessus le toit ★★★★★♥ de Nathacha Appanah

Tropiques de la violence m'avait déjà happée, là je suis conquise.

Le roman s'ouvre sur le personnage de Loup, un jeune adolescent, d'une extrême sensibilité, « un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse »,  qui vient d'être placé en détention, pour avoir conduit sans permis et à contresens sur l'autoroute et avoir fui à l'arrivée des gendarmes. Il voulait rejoindre sa soeur, Paloma, qui a fui la maison, dix ans plus tôt, « parfois il faut savoir pour pouvoir continuer à vivre ». 

Par petites touches, Nathacha Appanah nous éclaire sur ce qui a poussé Loup à agir ainsi, et aborde les sujets de la famille, des traumatismes de l'enfance, de la transmission de l'amour au sein d'une famille et de la perception que les enfants en ont. 
Loup, Paloma, Éliette, devenue Phoenix, forment une famille brisée, déchirée par manque d'amour. Ces vies paralysées nous sont contées par Nathacha Appanah avec beaucoup de délicatesse
Son écriture est lumineuse, éblouissante, magique, infiniment poétique pour un roman empreint de noirceur.
« Il y a ce regard échangé de loin. C'est la mère qui avance vers la fille parce que cette dernière est pétrifiée  - par cette beauté, par cette vague d'émotions qui l'atteint, par le poids de ces dix années, par la difficulté à être l'enfant de sa mère - et toujours le coeur qui bat, le ventre qui tourne, l'esprit qui débat pour trouver les mots qui conviennent, mais en réalité c'est autre chose qui s'ouvre et qui offre on ne sait pas encore quoi, on ne sait pas encore comment mais on espère que ça ressemblera à de la tendresse et, pour l'instant, ça leur suffit. »
Un roman dou(x)douloureux.
Un roman magnifique, profondément humain.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu'elle ne vous morde pas au quotidien ? »
Mon exemplaire est passé entre plusieurs mains ; il n'a récolté que des éloges ;-)

***
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine

INCIPIT
« Il était une fois un pays qui construit des prisons pour enfants parce qu'il n'avait pas trouvé mieux que l'empêchement, l'éloignement, la privation, la restriction, l'enfermement et un tas de choses qui n'existent qu'entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c'est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu'il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d'entrée pour que se souviennent ceux qui s'intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c'est l'entrée d'un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s'y promener, s'y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c'est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur de vieux chagrins. »

« Tu auras deux enfants, Éliette.
C'est vrai qu'elle s'appelait Éliette à l'époque. Elle avait quatorze ans, elle zonait tous les après-midi avec des amis près de la gare et elle croyait qu'elle finirait par trouver à quoi elle sert, à qui elle pourrait être indispensable, pour toujours. Malgré le rire général qui avait suivi l'annonce de cet oracle aux dreadlocks, Éliette avait été secrètement soulagée. Cette prédiction lue dans des vieilles capsules de bière ne lui donnait-elle pas l'assurance que la colère qui grondait en elle constamment finirait par s'éteindre ? Qu'elle finirait par redevenir normale, qu'elle saurait comment incarner correctement ce corps, comment être, enfin, à nouveau, la fille de ses parents, cette Éliette dont ils parlaient comme d'un souvenir, comme d'une enfant disparue, une petite fille promise à un si bel avenir et qui avait tout cassé un jour de décembre quand elle avait onze ans ? Ses parents la regardaient désormais avec un mélange de pitié et d'incompréhension et plus d'une fois, elle a cru qu'ils allaient la secouer, lui demander de leur rendre maintenant, tout de suite, leur petite Éliette chérie. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des traînées roses et mauves et orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant, pense-t-elle, et ça lui fait plaisir que ce chatoyant, qu'elle a rencontré jusqu'ici uniquement dans les pages de livres, lui vienne si aisément. »

« [...]elle chuchote C'est beau bleu.
Doucement, gentiment.
Elle sourit encore et c'est le même effet que le chatoyant de tout à l'heure et même si c'est bancal, c'est une phrase sincère qui sort de sa bouche et ce n'est pas rien. Plus tard, peut-être qu'elle reformera ces mots sans bruit pour se rappeler qu'elle a été une fois dans sa vie capable de parler aux fleurs, de dire quelque chose comme ça, quelque chose qui n'ait de sens que dans l'instant, qui n'ait de beauté que dans son imperfection. »

« Le temps passe et les mots qu'ils lui disent s'accumulent sur elle comme de la peau morte. Le temps passe et jamais ils ne veulent lui faire du mal, oh non, c'est tout le contraire. Ils veulent qu'elle ait toutes ses chances, qu'elle profite de chaque occasion, de chaque opportunité ,ils la veillent, ils la protègent, ils la préservent et eux aussi imaginent que ce n'est que le début de quelque chose d'exceptionnel, ils le sentent, ils en rêvent. » 

« Il ne faut rien regretter parce qu'il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu'est l'enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés, il faut bien que cesse toute velléité du mieux, du magnifique, du meilleur, il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour, arracher à coups de dents sa place au monde. »

« De quoi ce silence pourrait-il être fait, elle ne le sait pas parce qu'elle ne plus entendre de mots, les mêmes, ces pardons, ces je savais pas, ces nous pensions faire de notre mieux, ces nous n'avons tué personne tout de même, ces tu avais un tel talent, ces tu étais si belle, ces tu avais un grand avenir, ces si seulement on avait su que tu souffrais. Des mensonges ! Des putains de mensonges ! »

« Cette femme rousse qui est restée immobile avec son couteau, incrédule. Que faire avec ? Couper ce jour, en faire un avant et un après. Couper le cordon ombilical ? Couper les liens qui nous unissent et les nœuds qui vont avec ? »

« La lettre qui lui parvient deux jours plus tard dit qu'il a mis Loup au monde et le suit régulièrement. Il écrit que Loup est un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse. Loup, écrit-il de son écriture de médecin, ne ferait de mal à personne et de tous les endroits sur terre, la prison est le seul qu'il ne supporterait pas. Paloma n'est pas d'accord et elle liste dans sa tête les endroits que Loup ne supporterait pas : une cave, un trou, une montgolfière, une île déserte, sous la mer, une maison hantée, le creux de leur jardin. Elle fait cela pour se protéger de la violence de la phrase du docteur Michel qui fait rejaillir cette angoisse de ne pas savoir, en réalité, comment il passe ses journées, comment il résiste à cette cellule, à quoi il pense, à qui il pense, avec qui il parle de quoi, comment il se tient face aux autres qui sont moins doux, plus étranges. »

« Comment contracter dix années d'attente et en faire une phrase qui serait à la fois douce et vraie, se demande Paloma, jeune femme qui prend si peu de place dans le monde et qui a gardé de son enfance l'habitude de s'asseoir sur le bord des chaises, immobile, si immobile. »

Quatrième de couverture

«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»

Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Éditions Gallimard, août 2019
125 pages

jeudi 30 mars 2017

En attendant demain★★★★☆ de Nathacha Appanah

Éditions Gallimard, collection Blanche, janvier 2015
193 pages

Quatrième de couverture


«Adam est debout, le visage collé à la petite fenêtre, les deux mains accrochées aux barreaux. Tout à l'heure, quand il a grimpé sur sa table pour atteindre l'ouverture, il s'est souvenu que les fenêtres en hauteur s'appellent des jours de souffrance. Adam attend l'aube, comme il attend sa sortie depuis quatre ans, cinq mois et treize jours. Il n'a pas dormi cette nuit, il a pensé à Anita, à Adèle, à toutes ces promesses non tenues, à ces dizaines de petites lâchetés qu'on sème derrière soi...» 
Adam et Anita rêvaient de vivre de leur art – la peinture, l'écriture. Ils pensaient accomplir quelque chose d'unique, se forger un destin. Mais le quotidien, lentement, a délité leurs rêves jusqu'à ce qu'ils rencontrent Adèle qui rallume un feu dangereux. 
En attendant demain est un roman qui raconte la jeunesse, la flamme puis la banalité, les mensonges et la folie d'un couple.

Mon avis ★★★★☆


Quand le quotidien, les désenchantements, les désillusions rattrapent un couple, quand mensonges et banalités s'immiscent dans la relation de ce couple, quand le désir s'amenuise, quand les rêves se heurtent à une réalité moins douce, comment ne pas renoncer à qui l'on est, comment ne pas perdre pied quand il ne reste plus d'espoir ? Adèle incarnera cet espoir, la renaissance du couple au travers d'un projet secret, lourd de conséquences.
Dès le début du livre, nous savons qu'un drame a eu lieu. Mais que s'est-il passé il y a quatre ans, cinq mois, et treize jours ? Natacha Appanah nous embarque dans une intrigue fascinante. Par petites touches, elle distille des instants de vies, des dialogues, des réflexions, des souvenirs et sans nous en rendre compte nous devenons témoins de l'existence des personnages, nous apprenons à les connaître, partageons leurs émotions, leurs désillusions, leurs renoncements...
Je me suis laissée happée par ce récit très dense, qui donne dans le thriller psychologique; de très belles séquences de vie, des personnages attachants confrontant leurs rêves à la dure réalité des choses. Ce livre aborde aussi le thème de l'exil, de l'intégration et de l'identité. «Il y a autre chose que l’amitié entre ces deux femmes, il y a un pays, des images qu’il ne faut pas légender, des gestes qu’il ne faut pas décortiquer, la petite mémoire des enfances, la petite mémoire des pays qu’on quitte.»
Une très belle écriture, captivante, saisissante, subtile, sensible...et extrêmement visuel, une plume affûtée qui ne me laisse pas indifférente.

Envie de poursuivre ma découverte de cette auteure avec Le Dernier Frère, écrit en 2007.
«Anita ne sait pas que, lentement,la petite mémoire de son pays pâlit-ces petites choses intimes qui se bichent non pas dans la tête mais sur la peau et au creux de l'estomac : la teinte exacte de la fleur de canne en juin, la sensation du grain de riz parfaitement cuit dan la bouche, le goût d'une glace à l'eau et au sirop, le bruit de la pluie sur un toit de tôle.
...un couple mixte Elle ne sait pas nager, il ne sait pas grimper aux arbres. Il aime le rugby, elle n'y comprend rien. Il lui parle des poilus, des résistants, d'André et de de Maurice, ses héros absolus; elle lui raconte l'histoire de son arrière-grand-père arrivé à l'île Maurice pour remplacer les esclaves sur les champs de canne. Elle trouve impensable qu'on puisse manger du museau, il trouve impensable qu'on mange des piments; il trouve jolie l'expression «femme de couleur», elle pense que c'est une expression colonialiste; il ne sait pas ce qu'est un multipliant, elle ne sait pas ce qu'est un pin parasol.[...] Ils ont chacun un coin pour travailler. Ici, un chevalet, un tabouret, des tubes de peinture, des palettes, des pinceaux, des toiles; là, un bureau, des cahiers, des livres, des stylos. Ils s'émerveillent de pouvoir travailler, et créer côte à côte. Ils sont persuadés que cette aisance rare est une des raisons pour lesquelles leur histoire est la bonne, celle qui va durer et s'épanouir.
Quand ils étaient plus jeunes (cela semble une éternité à Adam, ils dormaient sur un matelas par terre, ils discutaient des heures, ils faisaient l'amour tous les jours, ils ne mangeaient pas que des pâtes au beurre et du fromage industriel), ils avaient souvent parlé de travailler ensemble, être à l'origine d'un projet artistique original. Ils rêvaient d'incarner un couple d'artistes, mystérieux, talentueux et amoureux, ils espéraient trouver une nouvelle manière de rejoindre paroles, peinture, forme, couleur, histoire.
C'est ici que le poignard pénètre plus profondément en lui, ici que les deux mots Etranger et Menteur se font entendre clairement et qu'avec eux s'approchent une foule de détails : son accent qu'il essaie de gommer tant il a assez qu'on lui demande d'où il vient (Belgique ? Suisse ? Canada ?), l'attente de cette émotion qui ne se manifeste pas (oh, cette avenue! cette lumière! ce dôme!ce visage!ces jambes!toute cette énergie!), ces études où il se découvre moyen [...] ces efforts vains pour être comme tout le monde, à la page, à la mode, fumeur, buveur, palabreur, coureur, est-ce cela être jeune ? Est-ce cela grandir ? Adam pensait qu'ici il se transformerait en une version plus sophistiquée, plus intelligente et plus ambitieuse de lui-même. Il était persuadé qu'il serait inspiré par ces pavés millénaires, ces monuments, ces jardins, ces envolées de marches qui s'ouvrent sur des places romantiques, ces cabarets, ces chansons, ces brasseries, ces centaines de milliers de personnes qui descendent dans le métro le matin, cette voisine qui lui parle en posant légèrement une de ces mains sur sa poitrine, ce chapelier en bas de la rue, cette parfaite religieuse au chocolat dans la vitrine, ce manège blanc et or, ce ticket de métro plié au fond d'une poche.Dans son cerveau (cet animal aux mille lumières, portes, cachettes et couloirs) une pensée se forme et procure à Adam le soulagement de la vérité.Je ne suis pas à ma place ici.Je ne suis pas à ma place ici.Je ne suis pas à ma place ici.
Ils remarqueront sans rien dire les mains d’Adam, tâchées comme celles d’un peintre, rugueuses et larges comme celles d’un ouvrier. Les femmes s’arrêteront un instant sur les vêtements et les chaussures d’Anita – des couleurs passées, des coupes démodées, les vestes en laine râpeuse, les talons usés, toutes ces choses achetées sur les marchés, comme leur fromage, leur encens, leur pakol afghan. Ils penseront aux deux voitures garées dans l’allée, des voitures de la campagne, sales, bruyantes, tassées. Ils finiront par admirer sans envier, par aimer sans désirer.
Adam est devenu l'architecte des piscines, de centres de conférences, des gymnases et de la bourgeoisie locale. A quel moment a-t-il renoncé à ses rêves de concevoir une église, un musée, un mémorial? S'il ne peignait pas dans le secret de l'atelier, s'il ne pensait plus aux couleurs, aux textures, aux formes, s'il avait consacré son énergie et son ambition à son seul métier, serait-il devenu un autre homme, un autre architecte?
- On fera des cookies?- Oui, des grands cookies et des sablés en forme de cœur. Tiens, regarde, on arrive.
Combien de conversations comme celles-ci émaillent le monde, telles des petites lucioles dans la nuit? Ne devrions nous pas les emprisonner dans des bocaux en verre, les poser au bord des fenêtres pour profiter de leur lumière et entendre leurs bruissements?»

mercredi 1 février 2017

Tropique de la violence***** de Nathacha Appanah

Éditions Gallimard, Collection Blanche, août 2016
175 pages 
Prix Femina des Lycéens 2016
Prix Patrimoines de la Banque BPE/Banque Postale 2016

Quatrième de couverture


«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré? Ils viennent pour toi.» 

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

Mon avis  ★★★★★

«Dis l'oiseau, oh dis, emmène-moi. Retournons au pays d'autrefois, comme avant, dans mes rêves d'enfant, pour cueillir en tremblant des étoiles, des étoiles. Comme avant, dans mes rêves d'enfant, comme avant, sur un nuage blanc, comme avant, allumer le soleil, être faiseur de pluies et faire des merveilles.»
Un coup de coeur, un coup de coeur qui remue, qui frappe fort, une lecture douloureuse, une lecture qui titille les consciences et qui va me hanter un moment. Le témoignage bouleversant, intelligent et révoltant de Nathacha Appanah sur Mayotte est dur et éprouvant, elle décrit une réalité difficile à entendre, à concevoir, à admettre, qui touche, saisit, déchire, insupporte. Une vérité crue et violente à laquelle on se doit de ne pas passer à côté. 
Le message passe violemment mais ... sûrement, grâce à une écriture tour à tour poétique, sensible, vive et acérée, violente ... : 
violence des mots «...ce jour-là, j'ai failli te tomber dessus et t'éclater comme une papaye et tout de toi, ton oeil vert ton sang ta merde ta bave ton foutu sac tes couilles ta bite ton coeur, tout ça je voulais le voir par terre, sur mes mains et sur les murs»
violence des images «...j'en ai vu des petits corps baignés d'écume».

Tropique de la violence porte bien son nom et dresse un portrait très réaliste de la sombre et miséreuse situation dans laquelle Mayotte est plongée : "l'île aux parfums" voit aujourd'hui affluer un nombre considérable et constant de migrants à bord des kwassas kwassas, augmenter la violence et la délinquance. De nombreux jeunes sont livrer à eux-mêmes, à l'instar de Moïse (personnage principal de ce roman) ou encore de Bruce. 
Moïse, au parcours incroyable, entouré d'amour et de bienveillance enfant, il partira lui comme tant d'autres à la dérive, déboussolé, désorienté, ancré dans la misère, la crasse et la violence, dépossédé de tout, ne jouissant ni de bonheur ni de plaisirs quotidiens ... Comment venir en aide à ces jeunes ? Comment guérir ce pays ? C'est tout un système à revoir, à corriger, à créer ... encore faut-il sans donner les moyens ! Les politiques, absents, sauf au moment des élections sont  à vomir !
Il y a bien Stéphane qui travaille pour une ONG, mais connaît-il la réalité de la vie de ces jeunes ? «[...] je l'écoutais mais ses paroles ne rentraient jamais en moi, c'était comme de la pluie sur ma peau, ça coulait, ça coulait et, à mes pieds, il y avait une grosse flaque de mots.»
Beaucoup trop d'inégalités, de souffrances, d'indifférences ... règnent et gangrènent les quartiers difficiles. «[...] il n'y a jamais rien qui change et j'ai parfois l'impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l'océan et n'atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D'en haut et de loin, c'est vrai que ce n'est qu'une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que toutes les vies sur les autres terres, n'est-ce pas ?»

Moïse se rattache à ses rêves «C'est une vie magnifique que d'être un baobab sur une plage.», à son livre «L'enfant et la rivière» véritable talisman protecteur, un moyen de se raccrocher à la vie, à la réalité si dure soit-elle, de retrouver Marie, de ne pas sombrer définitivement ... il est nostalgique de son enfance, il regrette certaines de ses pensées, de ses actes ... «Qu'est-ce qu'on sait de nos cœurs et de ces choses de notre enfance qui nous rattrapent par la cheville et nous retournent brusquement ?» 
Un garçon extrêmement touchant ...
«J'aurais voulu pouvoir voler, regarder ce foutu monde de haute, de très haut, être inatteignable, inattaquable, invincible, invisible. J'aurais aimé être un homme oiseau, non j'aurais aimé être un oiseau tout court et piailler ici et partout. J'ai imaginé ... mes souvenirs s'envoler en fumée, mes pattes décoller, mes ailes s'ouvrir et alors, je vole ... Je suis léger et puissant à la fois. Je chante. J'allume le soleil, je suis faiseur de pluies, je fais des merveilles.»
On aurait tant aimé un destin plus gai pour lui, plus réjouissant moins difficile. Mais par manque de cadre, de soutien et même solidement armé, il est difficile voire impossible de résister à l'appel de la violence, de la rue ...
«Sa voix est douce et grave, une voix d'adulte qui sait les choses, qui pourrait tout comprendre, tout réparer. [...] Je voudrais lui dire ... que j'ai été un garçon qui lisait des livres, qui écoutait de la musique, qui était un as du Lego...que la peur m'a paralysé pendant des mois.»

J'ai beaucoup aimé la construction de ce roman, un roman à plusieurs voix, les personnages tour à tour témoignent, donnent leur point de vue, reviennent aussi d'entre les morts pour nous offrir leur ressenti, évoquer les souvenirs ou tout simplement raconter leur mort; ce procédé apporte richesse, profondeur et originalité à ce témoignage. 

De l'émotion vive à chaque page, un aller simple en enfer, celui des laissés pour compte, là où le vide et le chaos règnent en maîtres !

Âmes sensibles armez-vous de courage, ceux qui sont à la recherche d'une lecture détente, revenez un peu plus tard ... et quand vous vous sentez d'attaque, faites un détour par Mayotte, ce lieu où l'on ne maîtrise plus grand chose, où tout part à la dérive, un tout petit endroit qui a tant besoin d'aide !
«Mayotte connaît depuis plusieurs années une montée inquiétante de la violence et de la délinquance. Le cent unième département, surnommé l'île aux parfums ou l'île du lagon, fait également face à une pression migratoire constante venue des Comores, de Madagascar et même de quelques pays africains. Presque vingt mille personnes ont été reconduites à la frontière en 2014 mais les kwassas kwassas continuent d'arriver tous les jours sur les côtes mahoraises. Cinq cent quatre-vingt-dix-sept embarcations ont été interceptées en 2014. On estime à trois mille le nombre de mineurs isolés qui vivent durablement dans le cent unième département de France, sans foi ni loi.»
«J'aime lui dire qu'il est né dans mon cœur, que j'ai traversé les continents et les mers pour le retrouver et je l'ai attendu longtemps.
J'ai bientôt trente-trois ans, je ferme mon livre et peut-être que ce soir-là, j'oublie de fermer mon cœur.
Je ne sais pas qui a baptisé ce quartier Kaweni Gaza, je ne suis pas sûr de savoir où se trouve la vraie ville de Gaza mais je sais que ce n'est pas bon. Este-ce que si cette personne avait rebaptisé ce quartier avec un nom doux, un nom sans guerre, un nom sans enfants morts, un nom comme Tahiti qui sent les fleurs, un nom comme Washington qui sent les grandes avenues et les gens en costume cravate, un nom comme Californie qui sent le soleil et les filles, est-ce que ça aurait changé le destin et l'esprit des gens ici ?
Ma mission était d'ouvrir une maison pour les jeunes de Kaweni. On m'avait dit que ça ressemblait à une cité : les jeunes qui traînent, qui traficotent, qui macèrent dans l'ennui, le manque de perspectives d'avenir, zéro boulot, drogue à gogo. [...] J'avais vingt-sept ans et nous n'étions que deux à être volontaires pour venir ici. Mayotte, c'est la France et ça n'intéresse personne. Les autres voulaient aller en Haïti, au Sri Lanka, au Bangladesh, en Indonésie, à Madagascar, en Éthiopie. Ils voulaient de la «vraie» misère, de la misère centenaire ancrée comme une mauvaise racine, des pays «où c'est chaud», des endroits où les tempêtes succèdent aux guerres, où les tremblements de terre suivent les sécheresses. Le nec plus ultra, celui qui en jette sur le CV, restait Gaza, le vrai Gaza en Palestine je veux dire, mais c'était réservé aux plus expérimentés.
Que personne ne vienne me juger. J'ai profité de toutes les failles de ce pays, de toutes les tares de cette île, de tous ces yeux fermés. Et c'était si facule, croyez-moi. Combien d'hommes engrossent des Comoriennes, des Malgaches et sont obligés de reconnaître les enfants ? Combien d'hommes sont des escroqueurs professionnels en reconnaissance paternelle ? Combien d'enfants sont abandonnés par leurs parents ? Combien de parents renient leurs enfants sur les kwassas quand la PAF les intercepte ? Combien d'enfants, sans parents, sans papiers, jouent toute la journée au soleil sans que personne ne leur demande quoi que ce soit ? ... J'ai quarante-quatre ans et Moïse, mon fils, me dit que son vœu le plus cher serait de goûter à la neige.
Gaza c'est un bidonville, c'est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c'est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c'est une énorme poubelle fumante que l'on voit de loin. Gaza c'est no man's land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c'est Cape Town, c'est Calcutta, c'est Rio. Gaza c'est Mayotte, Gaza c'est la France.» 

Colline de Kaweni, 
où le bidonville s'étend comme une pieuvre.

Bac entre Dzaoudzi et Mamoudzou.