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samedi 8 août 2026

Une pension en Italie ★★★★★ de Philippe Besson

Une pension en Italie parle de ce moment presque imperceptible où l'on cesse de vivre la vie que les autres ont écrite pour soi.

Sous le soleil écrasant de la Toscane, Philippe Besson remonte le fil d'un secret familial avec une infinie délicatesse. Plus qu'une enquête, c'est une quête. Celle d'un homme qui comprend enfin que sentir n'est pas savoir, et qu'il est parfois plus douloureux de se trahir que de tout perdre.
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens. »
J'ai été profondément touchée par cette histoire qui interroge le poids des rôles, des conventions, du regard des autres. Le roman dit avec beaucoup de pudeur le prix à payer pour être soi, sans jamais juger ses personnages.
Et comment ne pas parler de l'Italie 💚🤍❤️, chère à mon cœur ? Celle qui bruisse dans la langue, qui embaume les jardins, les Campari, les routes bordées de cyprès. Une Italie solaire et sensuelle où il semble enfin possible de respirer.
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
Ou quand certaines questions dépassent les pages d'un roman.
Un roman profondément humain sur l'affirmation de soi.

« On ne vient pas en Italie chercher des suavités, on vient y chercher la vie. »
Edward Morgan Forster, Avec vue sur l'Arno

« En quatre jours, il m'a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »
Robert James Waller, Sur la route de Madison »

« [...] je les ai vues ces photos, elles m'ont déconcerté, on n'imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle. »

« Si beaucoup ont choisi l'Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C'est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C'est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l'usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l'engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre. »

« Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu'il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu'on s'y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ? »

« [...] s'il s'est vu incapable de s'opposer à ce qui advenait, peu à peu il s'est rendu compte qu'il aimait follement ce déchaînement, cet emportement, en conséquence il y a consenti, l'a même recherché, il a éprouvé la sensation extraordinaire de se débarrasser d'entraves invisibles et pourtant si lourdes et de gagner sa liberté dans l'abandon.
Alors il a su.
Il a mesuré l'absolue distinction entre le sentir et le savoir.
Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. »

« Il songe alors et c'est vertigineux que parfois le hasard jette les dés d'une bien curieuse manière puisque, sans lui, il ne serait rien arrivé la veille, sans lui, il serait toujours le même homme, et en ce moment même, il roulerait vers Arezzo dans le but d'admirer les fresques de Piero della Francesca ainsi qu'il l'avait programmé. Mais le hasard explique-t-il tout ? Explique-t-il, par exemple, sa présence dans la chambre désertée ? Il aurait pu se faire violence et accompagner sa famille, ce n'est qu'un peu de fièvre, ce ne sont que quelques nausées, ce n'est qu'une fatigue passagère. Mais il a jugé préférable de laisser femme et enfants partir sans lui, et c'est bien lui qui a choisi de rester dans cette pensione où rôde l'homme qui, la veille, a produit sur lui le plus grand des bouleversements. »

« [...] Trieste.
Paul ne s'attendait pas à entendre ce nom. En voilà une ville singulière, songe-t-il, armé de son érudition. 
Nichée dans une sorte d'enclave, une virgule au pied des Alpes, aux confins des Balkans, sur la mer Adriatique, en face de Venise, qui la nargue, la méprise.
« La splendeur, c'est de l'autre côté », confirme Sandro, avec dépit ou dédain.
Et après, ce n'est plus l'Italie. D'ailleurs, pendant des siècles, Trieste n'a pas été en Italie. Longtemps autrichienne, un peu espagnole, revendiquée par les Serbes, les Slovènes, les Yougoslaves, occupée par les nazis, sous tutelle américaine à l'issue de la Seconde Guerre, elle n'est redevenue pleinement italienne que dix ans plus tôt.
« Tu penses que ça en fait un lieu formidable, autant d'influences, un creuset comme on dit, mais non, on ne sait pas où on habite. »
Berceau du fascisme avant d'être soumise aux partisans communistes.
« La politique a tout écrasé, tout sali. On n'a jamais eu le choix qu'entre des brutes. »
Une ville portuaire aux larges avenues rectilignes.
« Travailler aux chantiers navals, c'est la règle, c'est le destin des gens. »
Un grand canal, une place gigantesque, des palais à profusion, des ruines romaines, des villas somptueuses, des théâtres, des tours, des phares.
« C'est beau quand même, il ne faut pas croire. » »

« À quinze ans aussi, il comprend qu'il aime les garçons.
« C'étaient les seuls qui m'intéressaient. Pas ceux de mon âge, les grands, ceux de vingt-cinq, trente ans. »
Mais en Italie, un pays d'hommes, de familles et de curés, une nation où la virilité est exaltée, où avoir une femme et des enfants représente l'accomplissement d'une vie, où suivre les préceptes de la sainte Bible, qui condamne les déviances, est un réflexe, une exigence, ces inclinations sont impossibles, au point que beaucoup clament : « Ça n'existe pas par chez nous. »
« Alors j'ai fait semblant d'aimer les filles. »
Gomina dans les cheveux, assis jambes écartées à la terrasse des cafés, il les siffle sur leur passage et partage avec ses amis des exploits sexuels imaginaires. »

« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »

« Non, c'est presque indétectable, rassure-toi, les gens ne le voient pas, j'en suis sûr, d'abord parce qu'ils ne font pas attention, ils regardent leur nombril en premier, les gens, ensuite parce que c'est trop loin d'eux, et puis parce qu'ils n'ont pas d'imagination, ils se disent qu'un bon père de famille n'est pas autre chose qu'un bon père de famille, ils t'ont assigné un rôle, ils t'y laissent. Mais moi, j'ai appris à reconnaître cette chose-là. Et ça, pour le coup, tu la partages avec les hommes de Florence. C'est dans votre regard. Vous avez une façon de vous attarder, de vous attarder sur moi. Ça peut durer juste deux ou trois secondes mais ça suffit. Chez un homme normal, il n'y a pas ces deux ou trois secondes. Parfois, vous le faites volontairement, en vous assurant que personne ne va repérer votre petit manège. La plupart du temps, ça vous échappe. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. C'est le désir qui s'exprime, malgré vous. Et c'est ce qui s'est passé le premier soir, au dîner. Il y a eu ces deux ou trois secondes, malgré toi. C'est pour ça que je t'ai fixé. Et puis il y a la peur dans vos yeux. La peur de ce que vous ressentez, la peur d'être reconnu aussi. Ça fait comme une petite douleur, un rictus sur votre visage. J'ai vu cette peur quand on s'est parlé dans le jardin la première fois. Alors j'ai compris. J'ai compris ce que tu cachais. »

« « Mais, si tu veux savoir, je ne suis pas venu vers toi juste parce que ça m'a semblé possible, reprend Sandro.
- Ah non ? Alors pourquoi ?
- D'abord parce qu'il m'a ému, ton désir. »
Ce désir machinal et aussitôt contrarié.
« On est toujours flatté quand on plaît.
- C'était un réflexe narcissique, en somme, raille Paul.
- Voilà ! » »

« J'ai vu un Français, et ça voulait dire quelqu'un qui vient d'ailleurs. J'ai vu un type en train de lire un livre dans un jardin, derrière ses petites lunettes. J'ai vu de l'intelligence et de la douceur. Et j'ai pensé : j'ai envie d'être avec lui. C'est comme ça. C'est arrivé, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. »

« Paul se dit à propos de Sandro : voilà un homme qui a traversé des épreuves, affronté l'hostilité, frôlé la mort, connu l'arrachement à la terre de ses origines, accepté sa vérité pour être au clair dans sa tête, et qui démontre que la virilité n'est pas seulement ce qu'on prétend. »

« [...] il regrette de ne pas s'être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »

« Elle se dit que c'est cela aussi, et peut-être d'abord, les vacances : de la paresse, de l'inconsistance, de la légèreté, simplement humer l'air, offrir son visage et ses bras nus au soleil, négocier le prix d'un tissu dans un italien très approximatif avec un vendeur de mauvaise foi, boire des Campari. Elle a bien envie de poursuivre dans cette voie. »

« J'avais beau être un jeunot, je me suis posé des tas de questions, il ne faut pas croire. Au début, j'ai pensé que ça n'allait pas durer. Après, j'ai été avec des filles en me disant que ça allait régler mon problème. Je considérais que c'était comme une maladie. Une maladie, tu la soignes, tu t'en débarrasses. Et, quand j'ai rencontré Andrea, j'ai su. Ça m'a sauté à la gueule comme une évidence. Il fallait que j'arrête de me mentir. J'étais ça profondément, entièrement, exclusivement. »

« - Il faut se rendre compte qu'on n'est coupable de rien.
- Pourtant, si tu écoutes les gens, c'est un vice, ou un péché, ou un crime, ou une saloperie. Ce ne sont pas les mots qui manquent.
- C'est pas parce qu'ils sont nombreux à le penser qu'ils ont raison. Quand je l'ai compris, toute ma peur a fichu le camp. Toi aussi, tu devrais arrêter d'avoir peur, Paul. Arrêter d'agir sous le coup de la peur. Et arrêter de chercher à complaire à tout le monde. C'est pas les autres qui comptent, dans cette histoire. C'est toi. C'est de ta vie qu'on parle.
- La vie, tu la vis aussi pour les autres, avec les autres. Tu n'es pas tout seul sur cette terre.
- Sauf que c'est pas de la vraie vie, si tu n'as pas commencé par t'accepter tel que tu es. C'est de la comédie. Du conformisme. Tu ne crois pas qu'il est temps que tu t'acceptes ? »

« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »

« La version de Gaby est plus prosaïque, qui pose Paul en salaud, en félon, en fornicateur. Il récolte aussitôt l'anathème. Le fait même qu'il ait toujours été bien sous tous rapports, donc insoupçonnable, joue contre lui, devient une circonstance aggravante. Il est conspué tandis que l'épouse outragée suscite la sympathie, la commisération. »

« « Ce n'est pas juste étrange. Celui qui largue toutes les amarres le fait forcément pour des raisons profondes, il obéit à une obligation ardente, à une nécessité absolue. Alors soit Paul a commis un acte irréparable et répréhensible qui l'a contraint à disparaître, soit il a rencontré une situation qui l'a conduit à dissoudre, littéralement dissoudre l'homme qu'il était pour devenir celui qu'il devait être. Tu me suis ? » Ma mère relève les yeux et finit par murmurer : « Ton grand-père n'a commis aucun acte répréhensible. » Ainsi, par cette pirouette qui trahit ses hésitations et ses questionnements, ses soupçons et ses remords silencieux, ma mère donne corps à mes intuitions. Elle dit aussi comment on choisit l'aveuglement pour éviter les complications. »

Quatrième de couverture

Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.

Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.

PHILIPPE BESSON est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon.

Éditions Julliard,  janvier 2025
236 pages

lundi 8 août 2022

Paris-Briançon ★★★★☆ de Philippe Besson

♫ « La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains ...» ♫ 

Un train de nuit, une douzaine de passagers, 2 contrôleurs, 2 conducteurs... Des rencontres inévitables, des échanges et autant de prétexte pour aborder plusieurs sujets : la violence conjugale, la monoparentalité, le deuil, la jeunesse et leur avenir dans la société d'aujourd'hui, les différences intergénérationnelles, la maladie, la nostalgie, la dangerosité des réseaux sociaux, la différence... parce que dans un train, on a plus de repères alors on se lâche. C'est Catherine une des voyageuses qui le dit. Elle et son mari viennent de taper le carton avec 2 jeunes de la bande du compartiment d'à côté. Manon, la plus mature du groupe de jeunes et Enzo, le mélenchoniste.
Il règne une bonne ambiance dans ce wagon. Chacun fait connaissance avec son voisin, son partenaire de compartiment. Chacun s'épanche, se raconte. Des rencontres improbables. Touchantes. « [...] tout garder pour soi c'est le meilleur moyen que ça nous dévore. » Ça c'est Manon qui le dit. Quand je vous disais qu'elle était mature. Et pour cause...
Ils ne le savent pas en montant dans ce train, mais ils vont être confrontés à un cas extrême.

Des vies ordinaires, évoquées avec beaucoup de sobriété et qui ont rendez-vous avec la fatalité (ou le hasard). 
Une lecture sensible, fluide, une écriture simple, des émotions, des sensations fortes au rendez-vous. 
J'ai beaucoup aimé cette lecture dont les dernières pages m'ont coupé le souffle.

« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l'Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d'or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l'obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d'acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise. »

« La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu'importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d'un wagon à l'autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s'étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c'était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l'argent s'est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l'abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu'on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d'incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n'ont pas eu le choix. »

« Hugo, Dylan et Leïla pourraient se dire : cette société ne nous attend pas, elle ne nous fera pas de cadeaux, l'époque est même hostile, on va galérer à trouver notre place, on ne nous proposera pas de CDI, peut-être même pas de CDD, peut-être même pas de stages. Ils pourraient ajouter : la planète est foutue, les ouragans, les inondations, les incendies se multiplient, la fonte des glaces s'aggrave, la viande est industrielle, les pesticides sont partout, on s'empoisonne chaque jour. Ils pourraient surenchérir : ce monde est fou, les guerres prolifèrent, des dingues dirigent des empires, des terroristes décapitent des innocents à la machette, des dieux méchants gouvernent les esprits. En réalité, ils se disent tout cela, ils y pensent même régulièrement, mais pas ce soir, pas maintenant, pas dans cette nuit printanière, pas dans ce compartiment mouvant. Non, ce soir, ils ont juste envie d'osciller au rythme du train qui les conduit vers des sommets, vers des ailleurs. »

« C'est à ce moment que la porte des toilettes s'ouvre. Leila en sort. Elle a défait ses cheveux, elle est très belle. Catherine et Julia devraient le lui faire remarquer, à elle qui est convaincue qu'elle ne peut pas plaire. Mais vous savez ce que c'est, il faut s'avancer pour pousser la porte que l'autre retient et prendre sa place, il faut s'écarter un peu pour la laisser se faufiler afin qu'elle regagne sa couchette, et on ne dit rien, le compliment ne sera pas formulé, ça lui aurait fait du bien pourtant à Leila, ça l'aurait rassurée, l'occasion sera manquée, la vie quelquefois c'est des occasions manquées. »

« L’homme du train est un inconnu. Il est beaucoup plus facile de se confesser devant une personne qui ne sait rien de vous, qui ne vous jugera pas, qui n’osera pas, qui ne vous délivrera pas de conseils, qui ne s’y sentira pas autorisée, c’est comme parler au vent, ou parler à la mer du haut d’une falaise. »

« L'Intercités n° 5789 traverse le parc du Morvan et personne ou presque ne s'en rend compte. Parce que la nuit recouvre la petite montagne bourguignonne et parce que le sommeil a déjà gagné une grande partie des voyageurs. Ainsi, on ne verra rien de ces formes arrondies semblables à des ventres de femme enceinte, rien des vallées encaissées qu'alimentent d'innombrables cours d'eau, rien des étangs ni des lacs où d'aucuns aiment aller pêcher le dimanche, rien des forêts de résineux où serpentent des sentiers de randonnées, rien des prairies où paissent des vaches, rien de ces haies de bocage qui brisent le vent ou fournissent le bois de chauffage, certains peut-être, envoûtés par l'entêtante oscillation, imagineront des plaines sans se douter qu'enterrées profond, sous ce calme apparent, il demeure des roches volcaniques. »

« Le mensonge, parfois, est moins périlleux que la vérité nue. L'aveuglement, parfois, vaut mieux que la lumière crue. Les regrets sont moins corrosifs que les remords. Les accommodements moins coûteux que les bravades. »

« Mais la nuit, encore elle, fait son office, le lieu, décidément, a son mystère, sa réputation, ses injonctions irrésistibles. »

« L'Intercités nº 5789 poursuit invariablement sa route et passe à proximité de Saint-Donat, que fort peu de gens connaissent, sauf, peut-être, ceux qui s'intéressent à Louis Aragon et Elsa Triolet, lesquels furent cachés au cours de la Seconde Guerre mondiale dans ce haut lieu de la Résistance que les Allemands mitraillèrent pour punir les maquisards. Et sauf Hugo, que cet épisode, raconté en cours d'histoire, avait marqué. Probablement parce que l'amour et le désastre s'y rejoignaient. Il sait également que des amateurs de poésie se rendent en pèlerinage aux côtés de ceux à qui le devoir de mémoire importe en vue de se recueillir devant une maison aux volets bleus. Mais pour l'instant, Hugo pionce. »

« (C'est bien Manon, la même qui relève sa mère chaque fois qu'elle tombe, vaincue par l'alcool, et elle tombe souvent, et depuis longtemps, qui comble ses défaillances ou contre ses violences, ça dépend des soirs, qui tient la maison parce qu'il faut bien que quelqu'un la tienne, Manon qui sait gérer les catastrophes parce qu'elles ne l'effraient pas vraiment et parce qu'elle est capable de recouvrer ses esprits en un claquement de doigts, question de nature et d'habitude.) »

« Soudain, ça y est, on aperçoit l'éclat entêtant de leurs gyrophares dans le matin bleu et froid, on découvre leurs gilets fluorescents, leurs casques rutilants. Leur surgissement, dans la lumière rasante, parmi les débris éparpillés, a quelque chose de cinématographique, notamment parce que tout semble irréel, inconcevable, ça ne peut être qu'un film; un mauvais film. Mais cet irréel s'estompe vite car rien n'est fluide, agile ou simple, au contraire tout n'est qu'agitation, désordre, tout paraît décousu. Le professionnalisme de ces soldats a ses limites, fixées par l'ampleur des désastres et par la géographie. Et par leur propre humanité. Car, bien qu'aguerris, ils embrassent un environnement très dur, percevant des cris de détresse, des pleurs et repérant, au premier coup d'oeil, parce que c'est leur métier d'identifier ce qui exige de la diligence, ce qui induit de la complexité, de nombreux blessés, prisonniers de la bête agonisante. »

« Époque vulgaire, où plus rien n'est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité à l'information », où le goût de l'immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire. »
 
« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« « Avant de te rencontrer, j'avais une vie simple », poursuit-il. Ses mots cueillent Alexis à froid. Ils ont la sonorité de l'amertume, du remords.
Mais il veut dire : tranquille au moins en apparence, une vie sage, linéaire, modeste et décente. Alexis, de son côté, la qualifierait de prévisible, contemplative, inoffensive, propre sur elle et duplice. Et cela, Victor l'a bien saisi. »

Quatrième de couverture

Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit n°5789. À la faveur d'un huis clos imposé, tandis qu'ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l'intimité et la confiance naître, les mots s'échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l'époque, des voyageurs tentant d'échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l'ignorent encore, mais à l'aube, certains trouveront la mort.

Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.


Depuis 2001, Philippe Besson a publié une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire). La Maison atlantique,« Arrête avec tes mensonges et Le Dernier Enfant.

Éditions Julliard,  janvier 2022
203 pages

samedi 5 juin 2021

Le dernier enfant ★★★★☆ de Philippe Besson

🎶 Avec le temps, va, tout s'en va 🎶

Les enfants dans une maison, dans une vie, occupent souvent la première place ; l'attention des parents leur est toute consacrée. La vie s'organise autour d'eux, le couple se plie au rythme du bébé. Quand ils sont plus grands, c'est sensiblement la même, in fine, la fatigue en moins (ou pas ;-)) ; leurs activités, leurs devoirs guident les plannings. Honteusement, parfois, il vient à l'esprit des parents, l'envie d'être déjà à plus tard, quand ils auront quitté le foyer, que la vie se calculera de nouveau à deux (ou à un), et c'est le rêve éveillé ! Tout ce temps libre (et livres ;-)) ... 
Mais quand vient le moment fatidique, ce n'est plus la même limonade ! L'idée du vide peut paraître effroyable, de même que l'inquiétude qui cache peut-être, pour un couple, la peur de se retrouver à deux, de ne plus savoir faire, de ne pas retrouver de quoi remplir sa vie, de ne pas savoir repenser son rôle...

"Le dernier enfant", c'est le dernier qui quitte le nid, c'est une mère anéantie et nostalgique, c'est un père déconcerté et cafardeux, c'est la "dislocation" du cocon familial. Un sujet qui parlera aux parents indéniablement, ainsi qu'aux jeunes à même de quitter le foyer.
L'atmosphère y est saisissante, on est spectateurs de scénettes qui ont tout d'un arrêt sur image, comme si la mère, le père, avaient voulu ralentir le temps au maximum, pour mieux s'imprégner des ultimes instants communs du trio. Les étapes du jour fatidique se déroulent sous nos yeux, par à coup. Elles sont intenses. Elles questionnent. 
Un sujet sensible et universel, abordé ici avec délicatesse. Avec beaucoup de finesse et de tendresse.
Un texte court (un peu trop peut-être, le focus sur l'adolescent aurait mérité peut-être d'être un peu plus dense, à mon avis), qui, malgré le poids que l'on sent peser sur les épaules des parents au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, se lit étrangement vite .

Quelle chance d'avoir eu une co-lectrice pour ce livre. Merci Emilie @emilielespetitsplaisirs pour nos échanges. Je m'interroge toujours sur un casting en vue d'une adaptation cinématographie... et ta vision du père et de la mère me font rire à chaque fois que j'y pense ;-). 

« La maison, c'est la maison de famille, c'est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d'aventure, de fuite qui est la leur depuis les commencements des âges. » Marguerite Duras, La Vie matérielle

« Et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid » Léo Ferré, « Avec le temps »

« Elle fera griller le pain de mie au dernier moment. C'est moins bon quand c'est grillé depuis trop longtemps, ça durcit, ça devient sec, on perd tout le plaisir de la mie chaude, moelleuse. En attendant, elle dépose les tasses et le bol sur la table de la cuisine, une cuiller dans chaque, tout le monde prend du sucre à la maison, le paquet  de sucre tiens il ne faudrait pas l'oublier, elle ajoute le pot de confiture, de la confiture de fraises, la préférée de Théo, le paquet de céréales, la brique de lait, elle sort le beurre du frigo, ça le beurre il vaut mieux le sortir un peu en avance, sinon quelle plaie pour l'étaler après, et puis elle se recule légèrement pour contempler son œuvre. Elle veut être certaine que rien ne manque. »

« [...] s'arrimer aux détails lui évite de s'écrouler purement et simplement. »

« Théo est le petit dernier et perdre le petit dernier est tout bonnement une dévastation, un anéantissement. »

« [...] elle songe que son fils cloisonne naturellement son existence et que désormais elle se tient du mauvais côté de la cloison [...]. »

« Les mères n'oublient jamais quand elles ont cru, un jour, perdre leur enfant.
Elles ne se débarrassent jamais de la frayeur non plus.
Elles vivent chaque jour en redoutant qu'un autre accident survienne. »

« Alors, bien sûr, c'était le bonheur des gens ordinaires, qui savent d'emblée qu'ils n'auront pas droit à la munificence, à l'extravagance, qui ne tutoient pas les sommets, qui ne partent pas au bout du monde, qui ne côtoient pas les puissants, qui n'ont rien de fabuleux à raconter. C'était un bonheur simple, frugal, un bonheur du quotidien, des petites choses, des menues satisfactions. Mais ça leur suffisait, ça lui suffisait. »
« Elle s'est rendu compte, après coup, que chaque fois, en réalité, elle s'efforçait de garder son fils dans son giron, que chaque fois il s'employait à manifester son indépendance, à la forger. Au fond, elle ne supportait pas qu'il échappe à sa vigilance. Qu'allait-il devenir loin d'elle ? Et ce monde n'était-il pas trop dangereux pour lui ? Était-il suffisamment armé ? Elle, elle savait le protéger, elle le protégeait depuis sa naissance. Serait-il capable de se débrouiller sans elle, et même tout bêtement de prendre soin de lui ? Les agacements étaient à mettre sur le compte de la peur, il ne fallait pas s'y tromper, la peur ancestrale des mères. Et lui, en retour, en se détachant d'elle, de son emprise, il lui demandait simplement de lui faire confiance, mais c'était si difficile à entendre, si difficile à accepter. »
« Ça joue les matamores ou les indifférents et ça finit penché sur une table de travail, tapant comme un sourd pour fabriquer ou démolir je ne sais quoi. »

Quatrième de couverture

« Elle le détaille tandis qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un sanglot : c’est la dernière fois que mon fils apparaît ainsi, c’est le dernier matin. »

Un roman tout en nuances, sobre et déchirant, sur le vacillement d’une mère le jour où son dernier enfant quitte la maison. Au fil des heures, chaque petite chose du quotidien se transforme en vertige face à l’horizon inconnu qui s’ouvre devant elle.

Éditions Julliard, janvier 2021
206 pages